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1809, 04-06, t. 36, n. 402-414 (1, 8, 15, 22, 29 avril, 6, 13, 20, 27 mai, 3, 10, 17, 24 juin)
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MERCURE
DE
FRANCE ,
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
36
TOME TRENTE - SIXIÈME .
AVIRESACQUIRIT
EUNDO
A PARIS ,
Chez ARTHUS -BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, Nº 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson et
de celui de Mme Ve Desaint.
1809.
(N° CCCCII. )
(SAMEDI Ier AVRIL 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
mw
ÉLÉGIE SUR LA MORT DE MADAME COTTIN,
SOMBRE vallée , asyle du silence ,
C'est dans ton sein que j'aime à m'égarer.
J'y suis indépendante , et j'y puis soupirer ;
Atous les yeux tu caches ma présence.
Tu plais à mon esprit rêveur ,
Al'attendrissement tu disposes mon coeur ,
Et, Mathilde à la main , lentement je m'avance
Sous ton ombrage protecteur.
Mathilde! fruit heureux , noble et touchant ouvrage
Du génie et du sentiment;
Où la religion , sublime en son langage ,
Persuade un héros , triomphe d'un amant ,
Etd'un fier Musulınan fait un Chrétien fidèle.
De ce chef-d'oeuvre intéressant auteur ,
Trop sensible Cottin ! la mort , la mort cruelle
Adirigé vers toi son souffle destructeur ;
Impitoyable , elle dévore
Tes jeunes ans que la douleur flétrit ;
Elle a frappé ... Tout ton être périt ! ..
Mais non ... dans Malvina je te retrouve encore !
Voilà ton coeur aimant , ta sensibilité,
Ta modeste simplicité.
Victime de l'amour , peut- être aussi , comme elle ,
1
A2
MERCURE DE FRANCE ,
Regrettant un ingrat , déplorant ses erreurs ,
C'est lui que tu chéris , c'est par lui que tu meurs
Et ta bonté pardo ne à l'infidelle.
D'un amour concentré , réprimaut son transport ,
Jadis ta plume énergique , éloquente ,
Peignit la passion brûlante
Opposée au devoir , luttant avec effort
Et consumant l'objet qu'elle tourmente.
Claire d'Albe gémit de son égarement ;
Elle succombe ... ! funeste moment! ...
Ce coeur si fier devient coupable ;
Mais par un juge indulgent , équitable ,
Il sera plaint plus que blâmé :
Hélas! il abeaucoup aimé.
De l'amour filial héroïne touchante ,
Elisabeth a fait couler mes pleurs ;
Bientôt j'unis ma voix à cette voix qui chante
De Jéricho la chûte et les malheurs ....
O ! ravissans écrits ! la gloire vous couronne.
Mais où suis-je ? quelle terreur
Et quel charme , à la fois , viennent remplir mon coeur?
Cebois plus épais m'environne
D'un silence religieux ;
Zéphir se tait , le feuillage est tranquille;
De ce ruisseau l'onde semble immobile ,
Elle craint de troubler le calme de ces lieux.
L'oiseau timide a fui vers une autre contrée :
Il la respecte aussi , cette enceinte sacrée ,
Où la réflexion fait place au souvenir ,
Où l'on cesse d'entendre et non pas de sentir.
Le funèbre sapin , la sauvage ancolie ,
Le saule languissant , compagnon des tombeaux ,
Vers la terre incliné , baissant ses longs rameaux ,
M'annonce le séjour de la mélancolie ,
De la tristesse... ou de la mort.
O! toi dont je pleure le sort,
Peut- être ici ta dépouille repose ,
Peut-être ton génie , abandonnant les cieux ,
Plane sur ces bosquets , anime cette rose ,
Que sa blancheur isole et décèle à mes yeux .
Reviens , áme céleste et pure ,
Reviens habiter parmi nous .
Célèbre encor l'amour , la vertu , la nature ,
Que tu sus embellir d'un langage si doux.....
AVRIL 1809 . 5
Mais quelle obscurité subite
Couvre ces bords silencieux ?
L'onde frémit ... L'arbre des morts s'agite...
N'entens-je pas un bruit mystérieux ?
Mon oeil croit voir ... c'est elle... c'est son ombre ...
Atravers le feuillage sombre
Elleparaît ... sourit à mes accens ,
S'élève , s'enfuit , s'évapore ;
Elle n'est plus et je la vois encore ;
J'attends ... Prestige de mes sens !
Dans une erreur qui me plaît et m'étonne
Vous égarez ma trop faible raison ;
Elle s'indigne en vain de cette trahison ;
Le sentiment vous la pardonne,
Et toi qui succombas sous de longues douleurs,
Toi , dont l'âme sensible et tendre
Connut , hélas! et peignit les malheurs,
Si mes regrets ont réveillé ta cendre,
Si je fus téméraire en la semant de fleurs ,
Daigneras-tu m'absoudre en cessant de m'entendre?
Je m'éloigne ... Reçois le tribut de mes pleurs ,
Pour prix de ceux que tu m'as fait répandre.
PHEDELIN.
ARTHUR. CHANT GUERRIER,
AIR: Du Myrtefrais et du triste Olivier.
ARTHUR saisit et lance et bouclier ,
Il se revêt de sa brillante armure ,
Déjà, déjà le formidable acier
Orne avec orgueil sa ceinture :
«Quittons , dit-il , ce fortuné séjour ;
>> J'entends le cri de la victoire :
>> Il faut pour conquérir la gloire
S'arracher des bras de l'amour . >>>
Il part.-Déjà le signal est donné ;
Dans tous les rangs on s'apprête à combattre ,
Arthur paraît , le Vandale étonné ,
A son aspect , se laisse abattre ;
Il encourage et guide tour à tour ;
Partout il trouve une victoire ;
Mais tout ce qu'il fait pour la gloire ,
Il le fait aussi pour l'amour.
6 MERCURE DE FRANCE ,
On n'entend plus le canon meurtrier ,
Onn'entend plus la trompette éclatante ;
Le front poudreux , ombragé d'un laurier
Il vole aux pieds de son amante.
<< Rassurez-vous , le voilà de retour ,
« Ce jeune fils de la victoire ;
>> Il fut couronné par la gloire ,
» Il va l'être encor par l'amour.
PIERRETDE ST. - SEVERIN , âgé de 16 ans,
étudiant en médecine.
ENIGME.
LORSQUE , pour s'amuser , sans cesse ils s'évertuent ,
Ces messieurs les humains , ils disent qu'ils me tuent.
Moi , je ne me vante de rien ,
Mais , ma foi , je m'en venge bien.
( Extrait de l'Improvisateur.)
LOGOGRIPHE
IL est àplaindre , hélas ! celui qui dès l'enfance
Ajamais est privé des auteurs de ses jours ;
Que son sort est affreux ! quelle triste existence !
Dans son malheur , à qui peut- il avoir recours ?
A mon tout ; très-souvent son coeur doux et sensible
Apour le secourir un penchant invincible ;
Ses soins toujours constans et toujours assidus ,
Lui rappellent bientôt tous ceux qu'il a perdus ;
Il reconnaît en lui cette bonté première
Qui le fait respecter et chérir comme un père.
J'ai cinq pieds seulement ; décomposant mon nom ,
Je puis t'offrir , lecteur , un article , un pronom ,
Ce qu'en géométrie on appelle solide ;
Ce qu'un maître parfois , qui se montre rigide ,
Dicte à son écolier diligent , ou mutin;
Trois mots italiens , puis un autre latin ;
Etcette particule , au collège en usage
Qu'explique clairement l'Homond dans son ouvrage ;
Une herbe de la Chine ; une interjection
Qu'on ne peut prononcer sans exclamation ;
Eufin on trouve en moi cette fête annuelle
AVRIL 180g. 7.
i
Qui pour tous les Chrétiens doit être solennelle;
De peur que d'autres mots s'offrent à mon esprit ,
Je me tais , il est tems ; j'en ai bien assez dit.
C...... H......
CHARADE.
SANS chaleur mon premier perd son utilité ,
Mon dernier dans la gamme est fréquemment cité ;
Quoiqu'insecte mon tout devrait être imité.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre U.
Celui du Logogriphe algébrique est Rime , dont l'anagramme est
Emir,et dans lequel on trouve en ajoutant les lettres précédées du
signe , et en retranchant celles précédées du signe- Epire, Crime ,
Cri, Mer, Emeri , Air , Riz , Ride , Ris , Cime,Ire , Mérite , Prime
Orme , Pie , Amo , -mi- Roi , Rome , Drôme , Epi , Me , Rimeret
Mie.
Celui de la Charade est Ho-mère.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
DIALOGUE ENTRE ARCHIMÈDE ET CICERON.
mww
Explication d'un passage des TUSCULANES où Cicéron
nomme Archimède HUMILEM HOMUNCULUM . Quels ont
pu être ses motifs pour employer cette expression en parlant
de ce géomètre ?
ARCHIMEDE.
Je vous salue , grand orateur. Je viens d'entendre le
discours que vous avez fait à ces ombres romaines rassemblées
autour de vous. Al'abondance de vos paroles , à l'harmonie
de vos périodes , j'ai reconnu ce Marcus Tullius
Cicéron, dont vos compatriotes , descendus aux Champs-
Elysées , m'avaient plus d'une fois vanté l'éloquence ; beaucoupd'entre
eux vous plaçaient même au dessus de notre
fameuxDémosthène,
1
MERCURE DE FRANCE ,
CICÉRON.
Vous êtes un grec , à ce que je puis comprendre par votre
langage et par votre habillement. J'arrive à peine dans ces
délicieuses demeures des hommes quis sont rendus fameux
dans les lettres , dans les arts , dans les sciences , et qui ont
illustré et servi leur pays par leur génie et par leurs talens.
J'ai été accueilli , en arrivant, par une foule de Romains qui
m'ont salué du nom de Père de la Patrie , qui m'a éte décerné
pendant ma vie ; au milieu de leurs acclamations , ils m'ont
témoigné le désir de m'entendre , comme ils me le tẻmoignaientsouvent,
lorsqueje paraissais sur la place publique ; et
sans avoir cu le tems de me préparer, je viens de les entretenir
de l'état déplorable où Rome est réduite , de la profonde
dissimulation du jeune Octave , de la brutale cruauté d'Antoine
, de la méprisable imbécillité de Lépide , de l'horrible
association de ces trois brigands , et enfin de leur désunion
prochaine , qui entraînera la ruine totale de la République.
Pardonnez si j'exhale encore ma douleur devant un étranger;
j'aime et j'admire les Grecs ; ils ont été nos maîtres
dans la poésie, dans l'éloquence , dans la philosophie ; je
ne me suis jamais cru l'égal du grand Démosthène ; mais ,
de grâce , apprenez moi qui vous êtes; je parle sans doute
à un homme qui porte un nom illustre et que je révère , à
un homme dont je dois avoir lu et médité les ouvrages ;
satisfaites mon impatience ; il me tarde de vous rendre à
plus juste titre les louanges dont votre indulgence vient de
me combler.
ARCHIMEDE.
Prenez garde ; ne vous avancez pas trop ; vous parlez en
effet à un grec dont le nom ne vous est pas inconnu , mais
qui a quelque sujet de se plaindre de vous .
CICÉRON.
Vous m'étonnez ; et vous redoublez la curiosité que j'ai
de vous connaître .
ARCHIMEDE.
Je suis Archimède , le géomètre .
CICÉRON.
Salut , noble et savant défenseur de Syracuse , vous qui
seul , et par la force de votre génie , avez résisté à nos Romains
qui vous assiégeaient par mer et par terre, sous le commandement
de Marcellus. Mais comnient se fait-il que vous
croyiez avoir à vous plaindre de moi? On ne vous a pas dit
AVRIL 1809 . 9
tans doute qu'étant questeur en Sicile , je cherchai et je re-
| trouvai votre tombeau , environ cent quarante ans après
votre mort; je le reconnus à l'emblême de la sphère et du
cylindre qui y étaient gravés , et à une inscription en vers
iambes que je savais par coeur ; je le fis dégager de la terre
etdes ronces dont il était couvert; enfin, je l'indiquai aux
Syracusains eux-mêmes , qui l'ignoraient absolument et qui
en niaient l'existence : en sorte qu'une des premières villes
de la Grèce , et qui avait été long-tems florissante par les
sciences et par les lettres , n'eût pas connu le trésor qu'elle
possédait , si un homme né dans un pays qu'elle regardait
presque comme barbare , si un Arpinate ne fût venu lui découvrir
la sépulture d'un de ses citoyens les plus distingués.
Est-ce là cedont vous m'accusez ? Il me semble que je n'ai
rien fait que d'honorable à votre mémoire ; et peut-être , au
lieu de plaintes , serait-ce à des remercimens que j'aurais
dù m'attendre .
ARCHIMEDE.
Un moment; je vous sais gré de l'action en elle-même ;
j'en étais déjà instruit ; cet oubli de mes services et de mon
nom ne m'étonne point ; j'en accuse moins mes compatriotes
que les vôtres ; ma ville malheureuse , en tombant au
pouvoir de vos Romains encore ignorans et grossiers , a
perdu le goût des sciences et la mémoire des savans. Vous,
n'avez que trop prouvé que nous avions raison de vous appeler
des Barbares , puisqu'en nous conquérant vous nous
avez apporté la barbarie.
CICÉRON.
Il est vrai que nous n'avions alors de poètes qu'Andronicus
et Nævius , d'orateur que le vieux Céthégus ; leur langue
rude ét informe différait beaucoup de la langue riche et
élégante des Romains d'aujourd'hui , tant nos relations avec
les Grecs nous ont fait faire dans l'art de la parole des
progrès rapides ! Telle est la puissance des belles-lettres ,
que par elles les vaincus nous ont pris à leur tour , et sont
devenus les maîtres de leurs vainqueurs.
ARCHIMEDE.
Ala bonne heure ; mais il ne faut donc pas insulter ceux
qui vous instruisent.
CICÉRON.
Qui ? moi ? je vous aurais insulté? cela ne se peut pas.
ARCHIMEDE.
Vous ne vous rappelez pas bien apparemment tous les
i
10 MERCURE DE FRANCE ,
termes dont vous vous êtes servi, en racontant dans vos Tusculanes
la découverte que vous aviez faite de mon tombeau ;
vous venez presque de les répéter ; mais heureusement
votre urbanité m'a fait grâce de certaine épithète que vous
auriez fort bien pu vous passer d'employer en écrivant ce
récit. Vous souvenez-vous de m'avoir appelé homme obscur ,
homme de rien , humilem homunculum ? Ce sont vos expressions
, si l'on m'a bien instruit.
CICÉRON.
Faut-il se fächer pour un mot , quand la chose en soi n'a
rien que de flatteur, et vous montre assez quelle était pour
vous mon estime ?
ARCHIMÈDE.
Un géomètre veut de l'exactitude dans les expressions ; il
suppose qu'un orateur comme vous n'eu emploie aucune au
hasard, et je serais bien aise de voir comment vous pourriez
justifier celle- ci .
CICÉRON.
J'y consens, pour vous prouver ma déférence et combien
j'attache de prix à vous complaire. Ne perdez toujours pasde
vue que celui qui vous a rendu hommage un siècle et demi
après votre mort , et qui a voulu consacrer la mémoire de
cette action , comme honorable pour lui-même , ne peut
avoir eu l'intention de vous rabaisser et de diminuer votre
mérite ; mais puisqu'il faut me justifier d'une expression qui
vous blesse , je suis forcé de vous rappeler en entier le
passage où elle se trouve , pour vous en donner l'interprétation.
C'est au commencement du cinquième livre de mes Tusculanes
; j'y veux prouver que la vertu seule rend les hommes
heureux sur la terre; je montre combien était à plaindre ,
au milieu des grandeurs , un Denys le tyran , qui , toujours
obsédé de craintes et de remords , était obligé de fuir toute
société . Je n'opposerai point , disais-je , à cette misérable,
existence , celle d'un Platon et d'un Archytas , personnages
consommés en toute sorte de doctrine , et véritablement
sages ; je ne citerai qu'un simple mathématiciendont
l'esprit se nourrissait des rapports qu'il recherchait et découvrait
sans cesse , qui pouvait s'applaudir à chaque instant
de son habileté , qui trouvait dans le travail et dans le
succès les plus douces jouissances que l'homme puisse gotter;
tandis que Denys , ne rêvant que meurtres et qu'ouAVRIL
180g . I
trages, n'avait de repos ni jour ni nuit . Qui n'aimera mieux
ètre le géomètre que le tyran ?
ARCHIMEDE.
C'est-à-dire , que vous me mettez au dessus d'un homme
dont vous voulez dire beaucoup de mal ; mais fort au dessous
des Platon et des Archytas , que vous avez dessein de louer ;
ne vous ai-je pas une grande obligation ?
CICÉRON.
Vous êtes pressant ; mais écoutez - moi jusqu'au bout.
D'abord vous devez voir aisément que j'ai voulu vous donner
une louange , en montrant par votre exemple qu'on est
plus heureux en cultivant les sciences même les plus arides ,
qu'en exerçant un pouvoir tyrannique. Je puis ajouter que
j'ai parlé de vous dans plusieurs autres endroits de mes
ouvrages,et toujours avec éloge ; j'ai vanté votre ardeur
pour le travail, qui était telle que , traçant des figures
de géométrie dans votre cabinet, vous ne vous apperçûtes
pas que lesRomains avaient pris votre ville d'assaut ; ailleurs,
j'ai dit qu'ayant composé une sphère qui imitait tous les
mouvemens du ciel et des astres , vous aviez fait preuve
d'une intelligence presque comparable à celle de l'auteur de
l'univers. Si vous voulez, après cela, vous plaindre de ce que
j'ai élevé au-dessus de vous le profond Archytas et le divin
Platon, ce n'est qu'au genre de vos études qu'il faut vous en
prendre. Vous savez qu'Archytas , de Tarente , n'était pas
seulement un géomètre comme vous; il devint un des plus
illustres successeurs de Pythagore , dont il enseigna la philosophie;
il fut en même tems grand guerrier et grand politique.
Al'égard de Platon , qui peut lui être comparé ? Il a
appris aux hommes la philosophie la plus sublime ; il la leur
afait aimer par les charmes d'une éloquence enchanteresse ;
jeme regarde comme de son école , et ce que j'ai pu avoir
detalent comme orateur , je l'avais bien moins acquis sur
les bancs des rhéteurs , que dans les riantes promenades de
Pacadémie. Ne vous offensez donc plus de cette comparaison,
quin'a rien d'humiliant pour vous ; ce n'est pas Archimède
que j'ai placé au dessous de Platon et d'Archytas, c'est
lamorale, c'est la politique , c'est la philosophie , c'est l'éloquence
, c'est la poésie; ce sont enfin les belles-lettres ( car
elles se composent de tout cela ) que j'ai préférées à la géométrie
et aux mathématiques; et quand vous ne tomberiez
pas d'accord de cette préférence, au moins l'excuserieztous
sans peine chez un homme qui a aimé les lettres
12 MERCURE DE FRANCE,
avec passion , qui les a cultivées presqu'exclusivement , qui
leur a dù son illustration , ses honneurs , tous ses plaisirs
dans la prospérité , toutes ses consolations dans les infortunes.
ARCHIMEDE.
Je pourrais vous répondre que j'ai le droit de dire tout cela
des mathématiques; je leur ai dû même de ne pas voir
lamort présente , et d'en avoir reçu le coup sans le sentir ;
je ne sais si jamais les lettres ont produit cet entier oubli
de toute chose et de soi-même chez ceux qui les ont le plus
aimées; mais je crains bien que vous ne méprisiez la géométrie
, faute de la connaître.
CICÉRON.
Je ne la méprise point, et je la connais ; je n'étais étranger
à aucun genre de science , et je pensais qu'un orateur doit
les réunir toutes à un certain point. Je n'avais que dix- sept
ans , quand je traduisis en vers latins le poëme grec des Phénomènes
d' Aratus . Vous l'avez lu sans doute ?
ARCHIMÈDE.
Non , vraiment ; qu'y aurais-je appris ? Cela ne prouvait
rien. J'ai mėme oui-dire qu'il contenait des erreurs , et que
cet Aratus qui avait fait un poëme des Phénomènes célestes
ne savait pas l'astronomie .
CICÉRON.
Il ne la savait pas aussi bien que vous, et je ne voudrais
pas garantir la vérité de tout ce qui est dans son poëme ;
mais cet ouvrage et la traduction que j'en ai faite ont peutêtre
plus répandu le goût de cette science que vos écrits
n'ont pu le faire ; ils sont plus solides sans doute ; mais ils
sont à la portée de moins de monde.
ARCHIMEDE.
Aussi ne sont- ils pas faits pour tout le monde ; je ne les ai
destinés qu'à ceux qui voudraient s'instruire et faire des
progrès dans la première et la plus belle de toutes les
seiences. La vérité n'a besoin que de démonstrations , et
point du tout d'ornemens ; elle se passe fort bien du ramage
des poètes et des bulles de savon des orateurs .
CICÉRON.
Ne vous fàchez pas , savant Archimède. Les orateurs et les
poëtes auraient tort , s'ils insultaient la géométrie et les
sciences ; ils doivent les respecter , puisqu'elles sont les fondemens
de plusieurs arts nécessaires au genre humain ; j'ai
AVRIL 1809 . 13
prouvé, par mon exemple , que je pensais ainsi , et je l'ai
prouvé à votre occasion. J'ai découvert votre tombeau; mais
je doute que jamais un géomètre s'occupe de chercher le
mien. ANDRIEUX.
DOUGLAS , a tragedy infive acts , by M. HOME.
DOUGLAS , tragédie en cinq actes , par M. HOME.
CET ouvrage a eu un prodigieux succès en Angleterre ;
il y est d'autant plus célèbre que c'est dans le rôle de Dou
glas qu'a principalement brillé le jeune Betty , surnommé ,
à douze ans , le Roscius moderne. Tous les journaux
anglais ont retenti des louanges deM. Home ; ils ont poussé
l'enthousiasme jusqu'à soutenir que sa tragédie pouvait
rivaliser avec la Mérope de Voltaire. Nous allons chercher
jusqu'à quel point cette prétention est fondée ; ce qui nous
conduira à considérer s'il était même adroit d'établir une
comparaison entre l'ouvrage nouveau , et l'un des chefsd'oeuvre
du Theatre-Français. Nous ne pouvons procéder à
cet examen avec plus de franchise , qu'en donnant une
analyse exacte de la pièce anglaise.
Mathilde , fille de sir Malcolm , était à peine sortie de
l'enfance , lorsqu'elle épousa secrètement le jeune comte
Douglas , issu d'une famille qui était , de tout tems , ennemie
de la sienne. La guerre s'allume peu de tems après leur
mariage , et Douglas est tué dans un combat. Mathilde
accouche d'un fils dont elle est obligée de cacher soigneusement
la naissance à son père. Elle confie l'enfant à sa
nourrice , pour le faire élever loin de l'Ecosse ; mais, n'ayant
jamais reçu de nouvelles de l'un ni de l'autre , elle est
persuadée qu'ils ont péri en traversant une rivière . Son voeu
eût étéde consacrer le reste de ses jours à la solitude et aux
larmes , si son père , toujours ignorant son infortune , ne
se fût jeté,à ses pieds pour la déterminer à prendre un
époux. Elle accepte donc la main de lord Randolphe , qui
aacquis quelques droits à sa reconnaissance , en la délivrant
des mains d'un ravisseur inconnu. Par cette union , Ran
dolphe devient possesseur de tous les biens de la maison de
Malcolm , qui eussent été le partage du fils de Mathilde.
Elle porte depuissept ans le nom de lady Randolphe, lorsque
l'action commence,
Dès la première scène , se présente une différence notable
14 MERCURE DE FRANCE,
entre les personnages de la tragédie de Voltaire , et ceux de
la tragédie de M. Home. Lord Randolphe , époux légitime
de Mathilde , peut- il être mis sur la même ligne que l'usurpateur
Polyphonte ? Le tyran de Messène est justement
abhorré par Mérope ; elle se refuse avec indignation à
l'hymen auquel il veut la contraindre ; et Mathilde témoigne
à lord Randolphe , sinon de l'amour , du moins une considération
sincère pour ses qualités personnelles ( 1). C'est
avec regret qu'elle le voit partir pour aller combattre les
Danois , dont la flotte menace l'Ecosse d'une invasion.
Elle entre prend de faire à sa confidente , Anna , le récit
de tous les maux qui l'accablent depuis sa tendre jeunesse ,
lorsqu'elle s'interrompt brusquement à l'aspect de Glénalvon
, neveu de son époux. « S'il est l'héritier des biens de
>> lord Randolphe , dit-elle , il ne l'est pas de ses vertus.
>>C'est un renard enchaîné qui épie l'instant de saisir sa
>>proie à la dérobée (2) . » Mathilde rentre précipitamment
au chateau.
« Eh quoi ! s'écrie Glénalvon , lady Randolphe m'évite ?.
» Bientôt je la courtiserai comme le lion courtise ses
>> amantes. L'heure est arrivée de frapper le coup qui va
» me rendre le puissant seigneur de ces riches contrées. Mes
>>pas ne seront point entendus au milieu du tumulte des
» armes. Oui , Randolphe a trop vécu ; trop long-tems son
» étoile l'a emporté sur la mienne. Déjà Mathilde était en
>> mon pouvoir ; il survient par hasard , l'arrache de mes
>>bras , et obtient sa main pour récompense , tandis que
>> moije suis trop heureux de m'échapper sans être reconnu !
>>Ah ! le ciel m'est témoin que je n'aime pas à semer dans
>> le péril , et à laisser recueillir à d'autres la douce mois-
>> son. Je ne suis pas en sûreté ; enflammé , poussé par
» l'amour , ou par quelque chose qui y ressemble , j'ai
>>laissé éclater ma passion , et l'orgueilleuse m'a menacé
>>d'en prévenir son époux. Je ne sais ce que peut faire une
>> femme , mais je sais que la colère de Randolphe est ter-
>> rible , et je ne veux pas vivre dans la crainte. Randolphe
>> est la seule barrière entre moi et l'objet de mes brûlans
>> désirs: ne doit-il pas être le plus odieux de tous mes
>>> ennemis ? »
(1)
(2)
Woeful as jam ,
J love thy merit , and esteem thy virtues.
But his fierce natur , like a fox chained up ,
Watches to seize , un - seen , the wish'd-for prey.
AVRIL 1809 . 15
Cemonologue , qui termine le premier acte , asuffisamment
établi la caractère de l'infame Glénalvon , et dévoilé
ses noirs projets .
Lord Randolphe ouvre le second acte : il est accompagné
par un jeune étranger ; tous deux ont à la main leurs épées
nues et sanglantes. Mathilde témoigne une grande inquiétude
: son mari lui raconte qu'à peine descendu dans la
plaine , il fut attaqué par quatre hommes armés , et que sa
vie était en péril, lorsque ce généreux inconnu , paraissant
tout à coup , avait exterminé deux des assassins et mis les
autres en fuite. Puis il ajoute galamment: « Parlez , milady ;
>>la langue de la beauté fait entendre des accens pleins de
>> douceur pour le brave. » Mathilde adresse au jeune
homme de vifs remercimens , et le prie de se faire connaitre
: « Je suis né dans l'obscurité , répond-il ; mon nom
est Norval. Mon père est un humble pâtre , qui ne voulait
> point que je quittasse sachaumière ;mmaaiiss je me sentais
> brûler dn désir de me faire un nom dans les armes (3) .
>> Les Danois sont venus porter le ravage dans nos contrées ;
> ma première flèche a percé leur chef , et vous me voyez
>> revêtu de son armure. La fortune a conduit mes pas vers
» ce château , à l'instant même où mon bras a pu vous être
>> de quelque secours. >> Lord Randolphe , pénétré d'admiration
et de reconnaissance , annonce qu'il veut présenter
son libérateur au roi d'Ecosse ; et tout à coup il s'écrie :
« Ah ! Mathilde ! qui fait couler vos larmes (4)?- Je ne
» puis le dire , répond-elle , un singulier mélange
>> fections diverses agite mon sein. Tandis que vous me
» parliez , je réfléchissais sur l'étrange destinée de ce jeune
>> homme. » Lord Randolphe déclare que Norval jouira
(3) Il y a quelque rapport entre cette réponse et celle d'Egisthe :
Sous ses rustiques toits mon père vertueux
(4)
Fait le bien , suit les lois , et ne craint que les Dicux.
Un vain désir de gloire a séduit mes esprits.
De l'Elide en secret dédaignant la mollesse ,
J'ai voulu dans la guerre exercer ma jeunesse.
d'af-
Mérope , acte 2 , scène 2.
Eh! madame , d'où vient que vous versez des larmes ?
MÉROPE.
Te le dirai-je , hélas ? tandis qu'il m'a parlé
Sa voix m'attendrissait , tout mon coeur s'est troublé.
16 MERCURE DE FRANCE ,
désormais , auprès de sa personne , des niêmes honneurs et
du même crédit que Glénalvon son neveu.
1
Le lecteur a dejà observé , sans doute , que Malthilde ,
épouse aimée d'unhomme qu'elle estime , ne peut être comparée
à Mérope , opprimée par un tyran cruel. Quelle
différence bien plus grande encore entre Norval et Egisthe !
celui- ci arrive dans le palais de ses pères , enchaîné comme
un vil assassin ; Mérope voit en lui le meurtrier de son fils
et demande sa mort ; il ne peut être reconnu par să mère
sans se trouver aussitôt exposé au poignard de l'usurpatur.
Norval , au contraire , paraît au château de lord Randolphe
comme son sauveur ; Mathilde partage la reconnaissance
de son époux : que risque-t-il s'il est decouvert ? Si l'intérêt
que l'on porte aux héros d'une tragédie est , comme l'on
n'en peut douter , en raison des dangerss qu'ils courent et
des moyens qu'ils ont pour en sortir , comment rapprocher
les principaux personnages de Mérope de ceux de Douglas ,
sans nuire essentiellement à ces derniers ?
Mathilde réfléchit que , si son fils eût vécu , il serait de
Page de Norval , qu'il aurait les mêmes traits , la même
taille (5). Glénalvon vient annoncer qu'il a fait cerner la
forêt, et qu'il est impossibleqquuee les assassins de lord Randolphe
puissent échapper. Mathilde lui répond de manière
à lui faire entendre qu'elle n'est point dupe de ce tendre
empressement ; elle lui rappelle qu'après l'aveu qu'il a ose
lui faire , elle tient son sort entre ses mains , et elle s'éloigné
enlemenaçant de sa vengeance , s'il ose entreprendre quelque
chose contre Norval. Glénalvon prononce un secondmonologue
, où il se reproche d'avoir eu jusqu'ici trop de con-
Science
« Si j'avais , dit- il, un grain de foi dans les saintes légendes
>> et dans lescontes religi ux , je conclurais de tout ceci qu'il
» y a là-haut un bras qui a combattu contre moi ; et qui ,
>>dans sa malice , a retourné , pour m'y prendre moi-même ,
(5) Il me rappelle Egisthe ; Egisthe est de son âge , etc.
Ou dans la Mérope de Maffei :
in tal povero stato ,
Oimè , ch'anche il mio figlio occulto vive.
Piaccia almeno al cielo
Ch' anch' ei si hen complesso , e di sue membra
Si bendisposto divenuto sia !
Atto 1º, scena 3.
>> le
DEPT
AVRIL 1809 .
>>le piège artificieux que j'avais tendu (6). J'ai voulu enlever
■ Mathilde , et je l'ai jetée dans les bras de Randolpha: fai
>>voulu le tuer , etje me suis donné un rival. Brûlant enfer
> tes flammes me dévoreraient , si je pensais qu'elle l'aime !
> Unsombre projet vient de naître dans mon esprit , tel que
▸ la lune , quand, se levant à l'est , son disque rougeâtre est
> traversépar des nuages de bizarres couleurs (7). »
On annonce, au commencement du troisième acte , qu'on
vient d'arrêter dans la forêt un homme qui est sûrement un
des assassins de lord Randolphe , quoiqu'il proteste de son
innocence. On a trouvé sur lui des joyaux d'un grand prix ;
la confidente de Mathilde est étonnée de reconnaître
un coeur , emblème particulier du comte de Douglas (8).
Lady Randolphe veut interroger elle-même le prisonnier ;
il est amené en sa présence. Elle le somme de declarer comment
des pierreries si précieuses sont tombées entre ses
mains. « Je serai sincère , répond-il ; j'habitais , il y a dix-
>> huit ans , une chaumière sur les bords de la rivière Carron.
>>Par une nuit orageuse , j'entendis les cris lamentables d'une
> personne qui se noyait ; je volai à son secours , mais elle
>> avait déjà peri , sans doute ; lorsque j'arrivai , je ne trouvai
>> qu'une corbeille qui flottait sur l'eau. Elle contenait un
➤ enfant qui venait de naître. Etait-il vivant ?
- - Oui ,
(6) had ja grain of faith
In holy legends and religious tales ,
I should conclude there was an arm above
That fought against me , and malignant turn'd ,
To catch my self , the subtle snare j set .
(7) Like the red Moon , when rising in the east
Cross'd and divided by strange-colour'd clouds .
(8) Ce premier indice semble imité de celui qui s'offre à la Mérope
deMallei , dans l'anneau trouvé au doigt d'Egisthe ; elle reconnaît le
renard, emblème particulier du roi Cresphonte :
ecco la volpe ,
Privata già del re Cresfonte insegna ,
Ch' egregio maestro vì scolpi.
Atto 2º , scena 6.
Je ne fais ces remarques , minutieuses en elles-mêmes , que pour
démontrer que l'auteur anglais avait sous les yeux la Mérope de Maffei
et celle de Voltaire , en écrivant ; mais qu'il a soigneusement déguisé les
soms pour nationaliser som ouvrage.
B
18 MERCURE DE FRANCE ,
-
-
-
Il
>>noble Lady.- Barbare ! et tu as pu immoler la faible créas
» ture qu'avaient épargnée les flots et la tempête ! Moi?
>ah! pour unempire ,je ne voudrais pas être coupable de lá
mort de cet enfant ! Ciel ! peut-être vit-il encore ?
»n'y a que peu de jours qu'il était brillant de jeunesse , de
> force etde beauté. - Où est-il ? Hélas ! je l'ignore . -
-> Parle, achève l'histoire de cet enfant , ne me déguise rien.
-Son berceau contenait beaucoup d'or et de pierreries ;
>>j'avoue , en rougissant , que, séduit par ce trésor , je résolus
> d'élever ce noble enfant comme un simple villageois . Pour
» échapper aux regards , je passai dans le nord de l'Ecosse ,
>> où j'achetai des terres et des troupeaux. La maindu ciel
>>punit mon avarice; tous mes enfans moururent ,et lejeune
etranger demeura seul héritier des biens, dont il était , à la
>> vérité , le légitime possesseur. Je voulais lui confier ce
>>secret terrible, mais ma femme s'y opposa : dominé par
>>son naturel , il ne songeait qu'armeset combats. Je cher-
>>chais à l'en détourner, mais que purent mes efforts ? Des
» qu'il m'entendit raconter que l'ennemi avait envahi notre
>>territoire. Providence éternelle ! quel est ton
3)
-
-
>> nom? Monnom est Norval , et c'est celui que porte
>>>aussi ... - C'est lui! c'est lui-méme ! c'est mon fils ! ah !
> faut-il s'étonner si mon sein brûlait à son aspect ? Ecoute ,
>>Norval, ce queje vais te dire l'enfant que tu as sauvé est
> mon fi's; c'est l'unique héritier des Douglas , et de sir
>>Malcolm mon père. Va trouver un vieux serviteur de ma
>>famille qui demeure au milieu des rochers du Carron :
>>reste auprès de lui jusqu'à ce que j'aie déclaré au roi et à
>>>lanoblesse tout ce que tu viens de m'apprendre. Si tu vois
» encore celui que tu appelais ton fils), donne-lui toujours ce
» noni, et ne lui révèle pas sa naissance. » Le vieux Norval
se retire.
Mathilde est suppliée parsa confidente de faire un effort sur
satendresse, pour ne pas laisser pénétrer son secret par les
yeux qui l'observent continuellement.>> Aquelles étrang s
>>conjectures ne seriez-vous pas exposée ? lui dit-elle ; si un
>> chérubin descendait sur la terre , sous la forme d'une
>>femme la calomnie s'attacherait à ses pas (9) . Aujourd'hui
» mênie , votre époux a tressailli en voyant vos larmes .>>>
Cette crainte parait bien peu fondée. Si lord Randolphe
(9) Le texte anglais porte : «La calomnie, telle qu'un vil matin ,
»aboierait à la suite de l'ange. »
Like a vile cur , bark at the angels train.
AVRIL 1809, 19
$
1
E
Le
est d'un caractère jaloux, c'est un motifde plus pour s'em
presser de lui apprendre que le jeune homme , qui inspire
uu si tendre intérêt à Mathilde , est son propre fils . Tout ce
qui a été dit jusqu'ici de Randolphe autorise-t-il à croire
qu'il soit capable d'attenter aux jours du jeune Douglas ,
pourne pas être contraint de lui restituer sonhéritage?
seul individu qu'elle doive redouter est Glénalvon; mais ce
lache hypocrite peut-il être un adversaire formidable pour
son fils , qui a déjà fait éclater une valeur héroïque ? Elle
annonce à sa confidente le dessein d'adoucir cet ennemi
secret par un accueil plus affable , lorsque tout à coup il
apporte la nouvelle de l'approche de l'armée danoise. Il se
rejouit de trouver une occasion de périr en combattant :
La mort , dit-il, à Mathilde , est moins affreuse que le
>mépris. Je ne te méprise pas , répond Mathilde , mais
▸ cesse de nourrir une passion coupable. Poursuis une amante
légitime : la gloire . Ah ! noble Lady , vous m'avez converti;
je vais vous en donner la preuve à l'instant même,
»Mon bras protégera , dans le choc des armées , ce jeune
> homme pour lequel vous avez fait paraître un intérêt şi
> vif.-Agis toujours ainsi , Glénalyon , et je suis ton amie.>>>
Le traître , resté seul sur la scène , déploie toute la noirceur
de sonâme dans son troisième monologue.- « Ah ! qu'ils
▸ connaissent peu le coeur humain , dit- il , ceux qui dou-
>tent du pouvoir de la flatterie (10) ! Je crois que la vertu
▸sauvage de cette femme commence à s'assoupir. C'est elle
>>seule que je crains ; tant que Randolphe vivra avec elle
» en bonne amitié , mes prétentions sur ses biens sont incertaines.
J'allumerai donc sa jalousie contre ce Norval ,
>>dont le regard demi-féminin est si propre à séduire les
› héroïnes de vertu, telles que Mathilde. Oui , je l'accuserai,
» et ne dirai peut-être que la vérité ; car il se trompe
› rarement, celui qui pense des femmes le plus mal qu'il
> peut (11). C'est par cette phrase galante que l'auteur a
satisfait à l'ancien usage anglais, de placer une sentence à la
finde chaque acte .
Lequatrième est ouvert par lord Randolphe et Mathilde ;
(10) Littéralement: C'est ma clef; elle ouvre le guichet du coeur
bumain:
(11 )
'tismykey
And opes the wicket of the human heart .
He seldom errs
Who thinks the worst he can of woman kind.
B2
20 MERCURE DE FRANCE ,
-
elle lui témoigne son effroi à l'approche de la bataille qui se
prépare ; mais elle n'ose lui confier encore qu'elle a retrouvé
son fils , et le jeune Norval arrive racontant à Glénalvon la
longue histoire d'un ermite qui n'a nul trait à l'action. Le
son de la trompette appelle tous les hommes au dehors ;
Mathilde retient Norval. « Ecoute , lui dit-elle , je vais
> t'étonner par le plus merveilleux récit. - Puisse , noble
>>lady , répond le jeune homme , ton secret être accom-
> pagné de danger , afin que je te prouve ma foi ! Ordonne
» de mon épée , de ma vie : c'est tout ce que possède le
>> pauvre Norval. Connais-tu ces pierreries ?- Si j'osais
>> en croire mes yeux , je dirais que ce sont celles de mon
>>père. -De ton père, dis-tu ? oui , elles appartenaient à
>> ton père.-Je demandai , un jour , d'où venaient ces
>> richesses;mais on m'imposa silence.-Eh bien ! apprends
>> de moi que tu n'es pas le fils de Norval. Parlez , qui
>> suis-je donc ?- Noble comme tes ancêtres.-Ciel ! quel
>> était mon père ?-Douglas.- Lord Douglas ! est-il au
>> camp ?- Hélas !- Vous me faites trembler : pourquoi
>> ces soupirs , ces larmes ? mon père a-t-il cessé de vivre ?
> - Il est mort dans les combats avant que tu fusses né.
» O perte irréparable ! et ma mère , a-t-elle survécu à sa
>> douleur ?-Elle n'a cessé de pleurer son époux et son
>> enfant. O vous , qui connaissez si bien le sort des
>> infortunés anteurs de mes jours , parlez , je vous en con-
>>jure , dites-moi où est ma mère? peut-être implore-t-elle
>> en vain les secours de son fils. Ah ! si mon épée.... Com-
>> battant pour elle , qui pourrai-je craindre ? - Ta piété
>> termine ses maux ; mon fils ! mon cher fils !-Vous ! ma
>> mère ! que je sois éternellement à vos genoux ! »
-
-
Si cette reconnaissance n'offre qu'une situation devenue
commune au théâtre , on ne peut disconvenir qu'elle est
amenée avec assez de naturel et de chaleur. La scène est
malheureusement refroidie aussitôt par les détails peu
nobles auxquels se livre Mathilde , pour satisfaire la curiosité
de son fils.
<<Apprenez-moi , lui dit-il , si mon père surpassait autant
>>les autres hommes que vous surpassez toutes les femmes.
>>-Tu vois en moi , répond Mathilde , les tristes restes
» d'une beauté jadis admirée ; l'automne de mes jours est
» déjà venu , car le chagrin a précipité le cours de mon
» été. Mais , dans mon printems même , je n'égalais point
>>ton père: ses yeux étaient comme les yeux de l'aigle , et
P
AVRIL 1809. 21
▸ quelquefois cependant plus semblables à ceux des co-
>>lombes(12).»
:
Des spectateurs français souriraient probablement à cette
récapitulation du printems , de l'été et de l'automne de
ladyRandolphe. Ceux qui admettraient à toute rigueur les
yeux d'aigle , ne laisseraient point passer les yeux de colombe
; et c'est par cette raison même que ces traits sont
utiles à citer , puisqu'ils servent à faire connaître le goût
des auteurs , et celui du public pour lequel ils écrivent.
L'on en trouve un exemple assez remarquable dans la même
scène. Mathilde veut dire àson fils qu'en vain il se vantera
de la noblesse de son origine , s'il ne peut éblouir les
hommes par l'éclat de ses richesses ; et voici comme elle
rend cette pensée : « Oh ! mon fils , le plus noble sang de
>tout le royaume est avili , lorsqu'il n'a pour laquais que
» la pâle pauvreté (13). »
Mathilde exige que le jeune Douglas retourne se cacher
dans les forêts , sous le nom de Norval , jusqu'à ce qu'elle
ait pu recourir à la protection du roi. « Prends garde sur-
>>tout à Glénalvon , lui dit-elle ; il a affligé mon coeur.
» Lui , ma mère ! Eh bien ! c'est à lui àprendre garde à
>> moi ! » Il s'éloigne .
Avant cet entretien avec son fils , Mathilde , ignorant
quand elle pourrait le revoir , lui avait écrit unbillet pour
P'engager à l'attendre , cette nuit même , à l'entrée de la
forèt.. Ce billet , dont l'effet , soit dit en passant , semble
calculé sur celui de Zaïre , était tombé, entre les mains de
Glénalvon , qui se hâte de le remettre à lord Randolphe ,
comme un moyen infaillible d'exciter sa jalousie. Randolphe
voudrait , cependant , pouvoir douter ; mais Glénalvon
lui propose de mettre le jeune Norval à l'épreuve.
«Je le harcelerai , dit-il , par des propos ironiques . S'il est
>> toujours ce qu'il était en arrivant dans ce château , il me
> cédera respectueusement ; mais, s'il est l'amant aimé de la
>> première des dames Ecossaises , il me montrera la fierté
>> du lion. Cachez-vous , et prètez l'oreille.>>>
1
(12) The autumn nof my days is come already;
For sorrow made my summer haste away.
Yet inmy prime j equal'd not thy father ;
His eyes were like the eagle's , yet sometimes
Liker the doves .
(43) The noblest blood of all the land's abash'd
Having no Jackey but pale poverty.
MERCURE
DE FRANCE , 2호
ille
Douglas revient sur la scène : Glénalvon , malgré sa
haine , ne peut s'empêcher
d'admirer son air martial. H
>> est d'humeur , dit-il , à imposer silence au tonnerre >> même , s'il gronda't auprès de lui (14) ». Cependant brave , l'irrite par les paroles les plus outrageantes , et le
jeune homme furieux tire l'épée pour obtenir satisfaction.
Lord Randolphe parait tout à coup , et demande que ce
combat singulier soit différé jusqu'après l'expulsion des
Danois : les deux rivaus y
consentent.s Le cinquième acte se passe dans la forêt . Douglas , au
quel on a eu soin que le billet de Mathilde fût remis , précisément
comme celui de Nérestan
l'est à Zaire , se trouve au
rendez -vous indiqué pour minuit. Le vieux Norvals'y trouve
aussi , on ne sait pourquoi ; il avertit Douglas qu'il a entendu
Randolphe et Glenalvon former un complot contre
ses jours. Le jeune homme ne peut croire l'époux de sa mère
capable d'une perfidie si noire , et il exige que Norval le
laisse seul. Mathilde ne tarde pas à paraître, elle conjure son fils de se rendre au camp pour éviter les embûches
qu'on lui dresse . Douglas, au contraire , veut rassembler les anciens serviteurs de sa famille , el reconquérir son héritage. Le voila revenu dans la position d'Egisthe; mais
Mathilde insiste pour qu'il aille se faire reconnaître de lord Douglas son oncle , qui commande les troupes du camp , et
le jeune homme se résout à obéir . A peine a t-il fait quelques
pas pour s'éloigner ,, les yeux toujours fixés sur sa mère , ces exclamations
naïves dont les
qu'elle lui adresse une Anglais et les Allemands
font un si grand icas : « Ne me » regarde pas , mon fils , tu vas te tromperde chemin(15) ! »
Ils se séparent .
de
Glénalvon sort aussitôt de la forêt , excitant Randolphe a
tomber de concert sur leur ennemi ; mais le généreux lord s'indigne à l'idée d'un assasinat , et il attend même queMa- thilde se soit éloignée pour combattre Douglas ; il rentre dans la forêt pour le joindre. Glénalvon reste sur la scène , et
adresse une invocation
au démon de la mort . Bientôt des cris et un cliquetis d'épées se font entendre : «Il est tems! » dit-il , et il court vers le lieu du combat.be Mathilde revient éperdue sur lascène : « Lord Randolphe !
>> s'écrie-t-elle , entends-moi ; tout est à toi , tout ! mais
(14)
He's in a proper mood To chide the thunder, if at him it roard.
(15) Gaze noton me, thenwilt mistake the path.
07
AVRIL 1809. 23
-
▸ épargne,mon fils ! >>> Douglas arrive, tenant une épée dans
chaque main. << Graces au ciel ! tu respires , mon fils ! lui dit
> sa mère; ce n'est donc pas toi que j'avais vu tomber?
* Non , c'était Glénalvon : le traître , dans le moment où je
> saisissais l'épée de Randolphe , se glissa derrière moi ; et
je l'ai tué. Grand dieu ! tu es blessé ! -Je me sens un
> peu affaibli , mais ne vous alarmez pas .-Lamainde la
> mort est sur toi , ô mon fils ! mon cher Douglas!-Nous
>>nous séparons trop tot; je n'aurai porté qu'un instant le
> nom de mes pères ; ah ! Pourquoi ne puis-je mourir comme
eux au champ d'honneur ? mes yeux se ferment... Adieu ,
ma mère ! ».Il expire dans les bras deMathilde.
LordRandolphe a été instruit par Anna du secretddee
naissance de Norval ; il reparaît en maudissant le traitre
Glénalyon, mais son désespoir redouble lorsqu'il découvre
le corpsdeDouglas. Il frémit de penser que la voix públique
l'accuserade lluuii avoir donné la mort pourhériter de
biens, Mathilde , en reprenant ses sens, aperçoit lord Randolphe;
et , sans vouloir l'entendre , elle s'écrie , en fuyant ,
qu'après avoir perdu un tel époux et untel fils, il est tems
d'accomplir sa destinée. Randolphe presse Anna de suivre
les pas de sa maîtresse. Le vieux Norval vient s'arracher les
cheveux sur le corps de Douglas , en disant : « Voilà les
cheveux, o mort , dont tu aurais du joncher la terre , et
> non de ceux de cet héroïque jeune homme ! »
le ses
Anna revient compléter le dénouement par un récit que
Jes critiques anglais , malgré leur obstination àmettre sur la
mème ligne Douglas et Mérope , n'ont pas voulu probablement
comparer à celui que fait Isménie, dans Voltaire ou
dans Maffi. Voici les paroles d'Anna : « Mathilde a volé
» comme un éclair sur la colline ; elle ne s'est arrêtée que
>>sur le bord du gouffre au fond duquel la rivière se précipite
■ au milieudes rocs; et de là , s'élançant la tête la prentière,
> aussi intrépide que l'aigle qui planedans les airs .... Oh!
> si vous eussiez vu ses derniers regards, tour à tour mesu-
>> rant l'abime et implorant le ciel , en levant vers lui ses
> mains blanches (16)! Elle semblait dire : pourquoi suis-je
▸réduite à cette extrémité ? et elle se plongea dans le vide
>des airs. >> i
LordRandolphe finit la pièce par ces mots : «Ma sentence
> estprononcée : ma résolution est prise. Je marche droit au
>> combat; l'homme qui m'y fera tourner le dos sera pl
(16) Andher white hands toheaven, etc.
24
MERCURE DE FRANCE ,
>> terrible que la mort même. Toi , fidèle Anna , prends cet > anneau , garant de mon pouvoir ; fais célébrer avec pompe >> les funérailles de la mère et du fils ; Randolphe espère >> qu'il ne reviendra jamais dans ces lieux . » Le dénouement de Mérope , qui ne coûte la vie qu'au ty- ran , et même sans que la scène soit ensanglantée , eût été trop doux , trop peu satisfaisant pour des spectateurs anglais . L'auteur de Douglas a cru leur devoir la mort immédiate de trois de ses personnages , en leur faisant même entrevoir comme certaine celle du quatrième. Il est vrai que le jeune héros est le seul qui expire sur le théâtre ; mais ce qui , chez nous , se bornerait à peu près aux paroles que prononce le mourant , donne lieu en Angleterre à une scène qui fait une des parties les plus intéressantes du spectacle. Parmi les louanges données au jeune Roscius-Betty par les journaux de Londres , setrouvait l'éloge spécial du prodigieux talent qu'il
déployait en rendant l'âme . Nous avons assez fait connaître la marche de la tragédie de M. Home , pour mettre nos lecteurs à portée de décider si l'Angleterre peut se croire en droit de l'opposer à la Mérope française , ou même à la Mérope italienne. Le style en est excessivement
vanté ; il serait difficile d'en donner une idée précise par la traduction de quelques passages ; mais nous nous trompons fort, ou les amateurs de la langue anglaise qui liront Douglas dans l'original , pour quelques vers pleins d'énergie , y trouveront souvent de la déclamation, de l'em- phâse , mêlées de ces idées puériles ou de ces expressions triviales, qu'affectent
de nous citer comme un naturel ini- mitable certains détracteurs de notre littérature , et particu- liérement de notre théâtre . 2003 L. DE SEVELINGES.
HISTOIRE DE FÉNÉLON , composée sur les manus crits originaux ; par M. L.-F. DE BAUSSET , ancien évêque d'Alais , membre du Chapitre Impérial de Saint-Denis, et conseiller titulaire de l'Université impériale, - Seconde édition, revue, corrigée et augmentée , avec portrait ; un sommaire à chaque
livre et une table générale des matières .-Trois vol. in-8 °. A Paris , chez Giguet et Michaud , imprimeurs-
libraires , rue des Bons-Enfans , nº 54.
IL fallait compter beaucoup sur le tendre et puissant intérêt qu'inspire Fénélon, pour donner au récit de sa
३
t
AVRIL 1809. 25
)
;
:
>
vieune étendue qui suffirait presque à l'histoire des révolutions
d'un grand empire. Un sucoès complet a justifié
la hardiesse de l'entreprise. Le talent de l'écrivain
s'est trouvé en proportion et en harmonie avec l'importance
et le charme du sujet; les faits ont été habilement
disposés ; une critique judicieuse en a développé les
causes et fait ressortir les conséquences ; des particularités
ignorées ont été tirées des manuscrits qui les recelaient,
et ontjeté un nouveau jour sur les événemens ; des citations
extraites de ces mêmes manuscrits ont été fondues
avec art dans la narration; et le style de Fénélon ,
souvent mêlé au style de M. de Bausset , a fait éclater le
mérite de celui-ci , en mettant le lecteur à même d'ohserver
qu'il y avait du rapport entre l'un et l'autre , et
qu'il serait quelquefois permis de s'y méprendre. Enfin,
P'opinion publique a décidé que l'Histoire de Fénélon
était un des ouvrages les plus distingués qui eussent
paru depuis long-tems. On y a trouvé de nouveaux motifs
pour chérir, vénérer et admirer Fénélon ; le coeur
et l'esprit des lecteurs ne pouvaient pas avoir trop de
reconnaissance pour l'écrivain qui avait su augmenter
en eux des sentimens sidoux et qui paraissaient ne devoir
plus s'accroître.
1
Ona observé généralement que l'histoire du quiétisme
et celle du jansénisme tenaient un peu trop de place
dans l'ouvrage. Je n'ai pas été très-frappé de ce défaut ,
si toutefois il existe. Je m'étais bien attendu qu'un
évêque, par état et par principes , attacherait plus d'importance
que tout autre à l'histoire de ces démêlés ecclé
siastiques , et par conséquent y donnerait plus de développement.
Cette considération, que je ne perdaîs
point de vue, et à laquelle d'ailleurs tout me ramenait
sans cesse , m'a empêché de voir un défaut de proportion
dans la très-grande étendue donnée au récit des
querelles du quiétisme et du jansénisme, sans que pour
cela , je dois l'avouer, mon attention fût aussi soutenue,
aussi satisfaite, qu'à la lecturé de ce qui concerne l'éducation
du duc de Bourgogne , ou les rapports deFénélon
avec ce prince pendant la guerre de la succession.
Un livre n'est pas une chose absolue qu'on doive juger
indépendamment de toute circonstance de lieux , de
26
MERCURE DE FRANCE ,
tems et de personnes . Il faut avoir égard au caractère de celui qui écrit , presque autant qu'à la nature même du sujet . Au reste , M. de Bausset semble avoir pressenti le reproche qui devait lui être fait , et avoir essayé de le détourner sur les lecteurs eux-mêmes , en blamant
leur trop profonde indifférence pour tous ces objets de spiritualité qui agitaient et divisaient le public de ces tems-là . Il ne voudrait pas sans doute qu'ils nous émussent au même degré, ni sur-tout de la même ma- nière ; mais il remarque , avec la douleur d'un pieux évêque , que nous nous intéresserions
un peu plus à l'exposé des controverses et des débats dont la religion a été cause autrefois , si la religion elle-même nous in- téressait davantage. On pourrait répliquer à M. deBaus- set que , si telles sont en effet les dispositions du public d'aujourd'hui , il était à propos qu'il s'y conformất , puisqu'apparemment
il n'a pas l'e poirdeles changer par son livre. Mais moi , pour terminer toute discussion à ce sujet , je proposerais à ceux qui sont le plus convain- cus de notre indifférence religieuse , et qui peut-être en sont le plus atteints eux-mêmes , une autre manière d'envisager et de prendre la chose. On ne peut nier que les querelles , à l'occasion de l'amour pur et de la grace efficace , n'aient occupé tous les esprits d'un siècle où les grandes choses et les grands hommes ne man- quaient pas ; qu'elles n'aient enfanté des milliers de vo- lumes et donné à l'opinion de violentes secousses, dont la commotion s'est prolongée jusqu'à des tems fort rappro- chés de nous, et que , sous ces divers rapports , elles n'ap- partiennent à l'histoire de l'esprit humain et même à celle de la France. Il me semble que les hommes jaloux de savoir et de savoir bien , de réfléchir sur le jeu des passions , et de remonter aux causes les plus éloignées des grands événemens qui les ont frappés , doivent aimer à trouver dans l'espace d'un volume et demi l'histoire
complète de ces trop fameux démêlés , dictée par un esprit d'impartialité qui n'est pas l'esprit d'indifference, écrite avec cette précision élégante qui écarte l'ennui trop souvent attaché à de pareilles matières , mais sur- tout rendue attachante , animée et presque dramatique
par la présence d'un personnage principal auquel tous
AVRIL 1809. 27
)
)
lés événemens viennent se rattacher, et qui répand sur
eux une partie de l'intérêt que lui-même est en possessiond'inspirer.
Jenesais pas si cette espèce d'apologie ramènera beaucoupd'esprits;
mais , entout cas , l'histoire duquiétisme
me paroît en avoir beaucoup moins besoin que celle
dujansénisme. Celle-ci est une véritable mêlée, où aueun,
personnage, marquant par son génie , ne domine
par ses actions. On n'y voit figurer principalement que
le cardinal de Noailles, homme d'une grande piété ,
mais d'un esprit borné et d'un caractère faible , qui
joignait l'emportement à la douceur et l'entétement à
l'irrésolution. Le quiétisme est toute autre chose, c'est
un duel entre Fénélon et Bossuet , les deux plus beaux
génies qui aient honoré l'église gallicane. Il est inutile de
vippeler ici comment Fénélon , presque vainqueur de
son redoutable antagoniste , ne put être terrassé que par
les foudres de Rome, et avec quelle touchante soumission
il courba sa tête sous la main de l'église mere et
maitresse qui ne le frappait qu'en gémissant. Fénélon
fut plus honoré par sa défaite que Bossuet par son
Triomphe. Le tort de l'un était, commele dit Innocent
XII lui-même , d'avoir trop aimé Dieu , et le tort
de Bautre , d'avoir aimé trop peu son prochain. Il était
difficile que , dans le récit d'une pareille lutte , on ne
cheuchât pas malgré soi à augmenter , aux dépens du
vainqueur, Pintérêt qu'il fallail inspirer en faveur
du vainca : l'écueil semblait presque inévitable. Mais
Thistorien de Fénélon s'est souvenu qu'il était un
évêque de France, et qu'en cette qualité il ne pouvait
avoir trop de ménagemens envers celui qu'on a appelé
in nouvean père de l'église, Il a eu constamment le
soin, sans altérer la vérité des faits , d'imputer àl'excès
dn zèle religieux des emportemens qui pouvaient être
attribués àdes canses moins honorables. Il faut en louer
M. de Bausset; mais tous ceux que des considérations
de ce genre n'obligent point, et qui croient pouvoir ne
pas étendre àla personne de Bossuet le respect dû à sou
génie, ont concludejonte sa conduite en cette aflaive ,
qu'il était d'un cacacière naturellement hautain et impécieux,
que Fhubitude de la controverse et les succès
1
28 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il y avait obtenus avaient fortifié en lui ces disposi
tions , et qu'irrité du moindre obstacle à ses volontés,
de la moindre opposition à ses jugemens , il employait
pour les vaincre des moyens violens qui n'excluaient
pas toujours les moyens perfides , de ces moyens enfin
qui doivent être blâmés en toute aff ire , à moins que
l'église n'ait sur cela d'autres principes que le monde ,
et que chez elle l'importance de la fin ne suffise pour
justifier l'iniquité des voies par lesquelles on y parvient.
Les mêmes personnes vont encore plus loin; elles vont
jusqu'à voir dans Bossuet l'approbateur et peut-être
même l'instigateur de tous les discours et detoutes les
démarches odieuses de cet abbé Bossuet , son neveu,
acharné à la ruine et à la diffamation de Fénélon , et
excitant à la fois contre cette béte féroce (c'est ainsi
qu'il appelait Fénélon) les ressentimens de Louis XIV
et toutes les passions du sacré collége. C'est dans une
foule de lettres adressées à Bossuet , que ce neveú
exhalait sa rage et déposait Paveu de tous ses noirs
artifices. Si Bossuet , dit- on , n'avait pas partagé les
passions haineuses de cet agent furieux , si tout souvenir
de son ancien attachement pour Fénélon n'avait
pas été éteint dans son coeur et remplacé par l'amour
de la vengeance , aurait-il permis àson neven de lui
ćerire deux fois dans ce style atroce qui ne conviendrait
pas même en parlant d'un monstre , ennemi de
Dieu et des hommes ? N'est-il pas probable que Bossuet ,
qui avait sur son neveu tous les genres d'autorité , loin
de lui interdire un tel langage , l'encourageait à s'en servir,
puisque nous voyons cet abbé , jusqu'à la fin de
l'affaire et même après qu'elle fut terminée, redoubler
chaque jour de fureur et d'invectives contre Fénélon ?
Ce raisonnement me paraît assez concluant , et je n'y
vois pas de bonne réponse. On assure dans le public que
M. de Bausset s'occupe d'une histoire de Bossuet ; j'ai
beaucoup de peine àle croire. Je ne prétends certaine
ment point marquer des bornes au talent ; je voudrais
encore moins jeter d'avance de la défaveur sur un ouvrage
dont le succès pourrait démentir toutes nos conjectures.
Mais il me semble que, sans parler des répétitions
qu'amènerait l'obligation de retracer souvent les
AVRIL 1809 . 29
mêmes circonstances , M. de Bausset aurait beaucoup
trop de peine à donner an héros de sa nouvelle histoire
une attitude convenable dans cette même affaire du
quiétisme, dont le récit a déjà laissé de si fâcheuses impressions
contre lui dans tous les esprits. Si l'historien
jugeait à propos d'adoucir le rôle un peu odieux que
Bossuet a joué dans cette affaire , il ne le pourrait qu'en
altérant les faits déjà présentés par lui-même : si ce rôle
restait le même, comme l'exigeraient la vérité et la
bienséance , il confirmerait tout au moins ces préjugés
défavorables nés d'un premier récit , et tout l'ensemble
du caractère , par conséquent tout celui de l'ouvrage
s'en ressentiraient infailliblement. D'un autre côté, l'éducation
de Monseigneur , dont tout le génie de Bossuet ,
aidé des vertus de Montausier, ne put faire que le plus
insignifiant des princes , serait d'un bien médiocre intérêt
pour ceux qui la compareraient dans leur souvenir
àl'éducation de ce duc de Bourgogne , dont Fénélon et
Beauvilliers changèrent en vertus aimables tous les défauts
terribles , et dont ils firent l'objet des voeux, des
espérances , de l'amour et des regrets éternels de la
France. Enfin, le même écrivain qui nous a charmés en
nous entretenant du Télémaque , en nous retraçant
longuement toutes les circonstances relatives à la compositionde
ce livre enchanteur, n'obtiendrait sûrement
pas le même succès auprès de ses lecteurs , en leur parlant
du Discours sur l'Histoire universelle , ouvrage
austère et sublime qui fait admirer, mais nullement
chérir son auteur. Resterait donc l'histoire des nombreux
triomphes remportés par Bossuet sur les ennemis
de la foi , et de quelques circonstances mémorables où il
fit entendre à l'oreille des princes les sévères maximes
de la morale évangélique; mais je doute que le récit de
ses conférences verbales , de ses controverses écrites , ot
enfin de tous ces travaux apostoliques dont sa vie a été
remplie , puisse , avec quelque talent qu'on le suppose
écrit, exciter et satisfaire beaucoup la curiosité des lecteurs
d'aujourd'hui ; et c'est principalement par cette
raison que je persiste à penser que M. de Bausset n'a
point entrepris , comme on le dit, l'histoire deBossuet.
Mais je reviens à celle de Fénélon. L'auteur , en
50 MERCURE DE FRANCE,
résumant l'affaire du quiétisme , se réjouit de ce qu'elle
laisse tous les personnages quiyjouent un rôle, avec le
méme caractère de grandeur que le siècle et lapostérité
teur ont imprimé. Nous avons vu si cela est tout à fait
vrai à l'égard de Bossuet. Examinons maintenant la
conduite de Louis XIV . « Louis XIV, dit M. de Bausset ,
>> se montre tel qu'il doit être. It sait qu'il n'est point
>> juge de la doctrine ; mais il doit veiller à ce qu'elle
>> n'éprouvé aucune atteinte. Ilne dicte point à l'église
>> une décision ; mais il demande qu'elle soit claire et
>> précise , etc. » M. Bausset avait donc oublié to mé
moirefulminant , comme il l'appelle lui-même , que
Louis XIV adressa au pape avant la condamnation du
livre de Féndlon ; mémoire rédigé par Bossuet , où il
est dit que ce livre est reconnu rempli d'erreurs , mauvais
, digne de censure , etc.;et que si Sa Majesté voit
prolonger , par des ménagemens qu'on ne conçoit pas ,
une affaire qui paraissait étre à sa fin , elle saura ce
qu'elle aura àfaire et prendra des résolutions convenables
, espérant toujours néanmoins que Sa Sainteté
ne voudra pas la réduire à de si ficheuses extrémités.
Est-ce bien là ne se point rendre juge de la doctrine?
Est-ce bien là ne point dicter à l'église une décision ?
Il me semble que c'est faire l'un et l'autre de la manière
la plus formelle et la plus absolue. Cette louable
délicatesse , qui porte , en général , M. de Bausset à pré
senter sous le jour le plus favorable la conduite et les
intentions des personnages dignes de respect, l'a'entraîné
ici beaucoup plus loin qu'à l'égard même de
Bossuet , puisqu'il va jusqu'à dire positivement le contraire
de ce qui est prouvé par des actes authentiques.
Plusieurs autres contradictions , mais beaucoup
moins graves , peuvent être remarquées dans l'ouvrage ,
par un lecteur attentif. Je vais en indiquer quelquesunes.
Le cardinal de Noailles avait eu d'assez grands
torts envers Fénélon , dans l'affare du quiétisme. Fénélon
, enfin, était exilé dans son diocèse. Il se présenta
une occasion où le cardinal de Noailles put devenir et
devint en effet son appui et son défenseur. En loi
>> supposant , dit M. de Bausset , une secrette satis-
> faction d'avoir vu Fénélon déchoir de la faveur où il
AVRIL 1809 . 51
:
▸ était auprès deM.de Maintenon , et qui avait long-
>tems balancé celle dont il jouissait lui-même , Fénélon
> ne pouvait plus lui donner aucun ombrage ; il ne
▸ pouvaitplusmême redouter l'embarras deseretrouver
> en sa présence à la cour. Le sort de Fénélon était
>>irrévocablement décidé , etc. ( Tome Ier , p. 516. ) »
Plus loin , sans qu'il soit intervenn aucun changement
dans la situation respective de Fénélon et du cardinal
deNoailles , M. de Bausset écrit tout l'opposé de ce qu'on
vient de lire : « Le cardinal de Noailles savait que Fé-
>nélon était en droit de lui reprocher ses variations ,
> et il lui était moins facile de les expliquer , que
> d'éviter une explication. Il échappait à la difficulté
>>de justifier ses procédés , en tenant toujours Fénélon
>>éloigné de Versailles et de Paris . D'ailleurs sa famille
> redoutait pour lui , auprès de Me de Maintenon , un
>>homme tel que l'archevêque de Cambrai ( Tome II ,
» р. 163 ) . »
L'époque précise de la composition du Télémaque
est inconnue ; mais il est constant que Fénélon le fit à
la cour, pendant qu'il était auprès du duc de Bourgogne.
Or , pendant tout ce tems , Fénélon jouit de la
favent de Louis XIV, qui lai donnait les témoignages
d'estime les plus flatteurs et l'élevait aux premières
dignités de l'église. M. de Bausset conclut lui-même de
cesfaits , avec les rédacteurs de la Bibliothèque Britarnique
, qu'il n'est pas possible que Fénélon ait voulu
faire la satire du roi dans son ouvrage ( T. II , p . 186 ) .
Cependant M. de Bausset , quelques pages auparavant ,
en rapportant les diverses impressions que fit à la cour
la publication du Télémaque , dit : « Qu'il était naturel
> de supposer que Fénélon , mécontent de Lonis XIV
> et de tout ce qui l'entourait, avait pu , sans s'en aper-
» cevoir lui-même , répandre sur les tableaux qu'il re-
>> traçait , des passions et des faiblesses des rois , des vices
>> et de la corruption des cours , le sentiment pénible et
>> involontaire d'un coeur affligé par l'injustice et aigri
>>par le malheur (Tome II, page 174) » . Puisque c'était
unfait , que Pénélon avait composé le Télémaqué
à la cour, et que , tant qu'il y était resté , il n'avait eu
qu'à se louer du roi , il n'était pas si naturel de supposer
32 MERCURE DE FRANCE ,
que, lorsqu'il fit cet ouvrage , il était mécontent de
Louis XIV, et que son coeur était affligé par l'injustice
et aigri par le malheur.
L'anecdote de la vache retrouvée par Fénélon , qui a
fourni à M. Andrieux le sujet d'une pièce de vers si touchante
, faisait , à ce qu'on m'a assuré , partie de la première
édition de l'ouvrage. Je n'ai pas vu , sans une
véritable surprise , que M. de Bausset l'ait retranchée de
la seconde. Cette anecdote , consignée dans les notes de
Y'Eloge de Fénélon , par M. l'abbé Maury, aujourd'hui
cardinal , lui avait été racontée par M. le cardinal de
Luynes , élevé dans la famille , etje crois même dans le
palais archiepiscopal de Fénélon. Un journaliste , diton
, l'a révoquée en doute , beaucoup moins par respect
pour lamémoire de Fénélon, qui ne pouvait qu'en
être honorée , que par malveillance pour le poëte qui
l'a mise en vers , et dont une pareille attaque ne pouvait
troubler le succès. Je plaindrais fort M. de Bausset ,
si , par une déférence craintive ou intéressée , il avait
cru devoir à l'opinion très-suspecte de ce journaliste la
suppression d'une anecdote que M. le cardinal Maury
appelle le plus beau trait peut-étre de la vie de Fénélon ,
et qui lui a été attestée par un personnage digne à tous
égards de la plus grande confiance.
Les additions faites à l'ouvrage sont assez nombreuses
; elles consistent principalement en renseignemens
nouveaux que l'auteur a puisés dans différentes
lettres que les possesseurs lui ont confiées depuis la publication
de la première édition , et dont il a employé
des fragmens , soit dans le texte, soit dans les notes.
On est généralement convenu que le style de l'Histoire
de Fénélon était un fort bon style. Il a de la pureté,
du nombre et de l'élégance; il y règne une douce chaleur
qui ajoute à l'intérêt des matières et contribue à
soutenir l'attention. On y trouve néanmoins quelques
fautes de langue et quelques constructions vicieuses
qu'il importe de corriger. Je demande à l'auteur la permission
de les lui indiquer. «Il entreprit de former une
>> association de gentilshommes éprouvés par leur va-
>> leur , et de les engager sous la religion du serment ,
>> dans un écrit signé de leur main, à ne jamais donner
>> ni
..
AVRIL 1809.
рт
55
A
SEINE
> ni aceepter aucun appel , ni à servir de seconds dans
>>les duels qu'on leur proposerait ( Tome Ior p. 15)» .
Nià servir , ne me paraît point grammaticals je crois
qu'il faut : Et à ne point servir. « On aura été peut-cire
» étonné que Fénélon ne jugea ni bien utile , ni bienné
>> cessaire , etc. (Tome Ier, p. 192)» . Il faut, ce mer
- semble : On aura été peut-être étonné que Fénélon n'ait
pasjugé , ou de ce que Fénélon nejugea pas , etc. « On
>>ne sait si l'on doit s'étonner davantage des excès où
>> une imagination déréglée peut quelquefois conduire
>>une âme réellement vertueuse , que de la touchante
>> bonté avec laquelle, etc. ( Tome Ier, page 297 ) » .
On ne dit point davantage que; il n'y a que plus qui
prenne que après soi ; il était facile de mettre : On ne
sait de quoi l'on doit s'étonner davantage , des excès.....
ou de la bonté... « Lui-même s'était si fortement prévenu
> que la doctrine de Fénélon renfermait les erreurs les
>> plus monstrueuses (Tome Ier, page 490).» Je doute
fort qu'on puisse dire , se prévenir qu'une chose est.
<<Fénélon était trop pénétré de l'esprit de soumission
due à l'autorité de l'église (Tome II , page 352) . »
Esprit de soumission forme , pour ainsi dire , un seul
mot; le participe due doit se rapporter à esprit et non
pas à soumission. «Le résultat de ses observations fut
» qu'on ne pouvait hasarder une pareille entreprise
>> sans exposer l'armée à une ruine entière, et sans
>>qu'aucune probabilitéde succès pût balancer unsigrand
>>danger ( Tome III, page 154). » Chacun de ces deux
sans pris à part peut se construire grammaticalement
et logiquement avec ce qui précède ; mais mis à la suite
l'un de l'autre , ils jettent dans la phrase beaucoup de
louche et même d'obscurité , parce qu'ils sont employés
dans deux acceptions différentes ; le premier est
une préposition entièrement exclusive, le second est
l'équivalent d'à moins que : d'ailleurs , il est clair que, si
l'entreprise expose inévitablement l'armée à une ruine
entière , il ne peut plus être question d'aucune probabilité
de succès ; la première de ces propositions exclut
nécessairement l'autre.
En osant reprendre dans l'ouvrage de M. de Bausset
ce quim'a paru contraire àla justesse du raisonnement
34 MERCURE DE FRANCE ,
et à l'exactitude grammaticale , je crois Ini avoir donné
unepreuve bien moins équivoque de nion respect pour
sa personne et pour son talent, que ne l'ont fait tous ces
critiques , ordinairement si rudes , qui n'ont eu que des
éloges à lui donner et pas une seule observation à lui
faire. Toutes ces louanges sans restriction et sans me
sure, ne sont que d'honnêtes mystifications. AUGER .
-
VARIÉTÉS .
SPECTACLES. Théâtre de l'Impératrice. - Première
représentation de l'Orgueil puni, comédie en un acte et en
prose.
Colas , fils d'un cultivateur de Manontville , est venu å
Paris , et sous le nom de Florval il y a si bien fait ses affaires,
qu'en peu de tems il se trouve en position de demander la
main de la filledu baron de ...... ; il cacha sanaissance
et se fait passer pour le fils du seigneur de Manontville .
:
Cependant lepère de Colas , dans l'intention de surprendre
son chier fils , se rend à Paris : il se présente chez le baron
avec son costume du village ; son fils est partagé entre le
plaisir de le revoir et la crainte qu'il ne soit aperçu du baron
et de sa fille qui arrivent dans le même moment. Fiorval,
quel est ce vieillard, demande le baron ? comment, Florval ,
s'écrie le paysan, dites donc Colas , mon fils. Explication
entre les deux pères qui font de justes reproches à Colas :
celui-ci s'excuse sur l'amour qu'il avait conçu pour la fille
du baron et sur la crainte qu'elle lui fùt refusée , si sa naissance
eût été connue ; cette excuse lui obtient son pardon;
lebaron, sa fille, Colas et son père partent pour le château
deManontville que le bon fermier a acheté, etdont il venaît
faire cadeau à son fi's .
Cette petite comédie, dont le but est moral , a été applau
die: on ytrouve bien quelque ressemblance avec le cinquième
acte du Glorieux , et sur-tout avec la brouette du
vinaigrier; mais le dialogue en est bien coupé et le style
bon et animé. Perroud a fait nouvelle preuve de talent dans
le rôle du fermier : l'auteur est Mme Molé , qui a traduit en
français Misantropie et Repentir , et qui joue au théâtre de
l'Impératrice les rôles de caractère.
Théâtre du Vaudeville.-On adonné lundi dernier , à ce
AVRIL 1809. 55
theatre , la première représentation de Roger-Bortems ou
la Fête des fous . Un certain Roger Cadrille , que l'on croit
avoir vécu a Dijon sous le règne de FrançoisIr , est le héros
de ce vaudeville. Ce Roger Cadrille est un vrai sans-souci
qui apprend , sans s'émouvoir , la perte d'un procès , la
saisie de ses meubles , etc. Ces malheurs ne l'empêchent
pas de marier sa nièce au fils d'un conseiller au Parlement
deDijon.
1
Ontrouve dans cet ouvrage des couplets gais et francs ,
etqui ont été fort applaudis. Les auteurs sont MM. Favart
etDupuis.
NECROLOGIE. - M. le sénateur Vien , membre de l'Institut
et doyen des professeurs de l'école française des Beaux-
Arts , vientde mourir , à Paris, dans la 93° année de son âge.
C'est lui qui, le premier , osa s'écarter, en peinture , des
détestables règles que suivaient les Vanloo, les Boucher,et
tous les artistes de la même époque. Il ramena les peintres à
Pitude des bons modèles de l'antiquité , et sur-tout à l'étude
de la nature . C'est ainsi qu'il opéra dans les arts une révolutiondont
nous voyons aujourd'hui les plus heureux effets.
L'école actuelle lui doit sa restauration et son éclat.
M. Vien, durant sa longue carrière , n'a cessé de s'occuper
de l'art qu'il avait cultivé avec tant de succès . Les jeunes
artistes venaient lui demander des conseils; ils l'appelaient
leur père.
Il a conservé jusqu'au dernier moment la justesse et la
vivacité d'esprit qui l'avaient toujours distingué.
Nous aurons bientôt occasion de publier sur cet artiste
justement célèbre une Notice plus étendue . A. D.
- Joseph Albouy- Dazincourt , l'un des Comédiens ordi
naires de S. M. l'Empereur , professeur de déclamation au
Conservatoire impérial , et directeur des Théâtres de la
cour , vient de mourir à Paris , après une maladie de quinze
jours. Il avaitprès de 59 ans .
Cet acteur avait débuté à la Comédie Française , le 21 no
vembre 1776, par le rôle de Crispin dans les Folies amou
reuses . En 1778 , il fut reçu au nombre des comédiens
français.
Dazincourt paraissait avoir reçu uneexcellente éducation.
Il avait le ton de la bonne compagnie , et était admis dans
les meilleures sociétés .
Au théâtre , sa gaité n'était pas très-franche; on lui reprochait
unpeude froideur. Mais personne ne l'a égalédans
C2
36 MERCURE DE FRANCE,
les rôles de valets fins et spirituels , dans le rôle de Figaro ,
par exemple. - Il était aimé et estimé du public.
Dazincourt est connu dans la république des lettres par
une petite brochure , qu'il publia en l'an VIII . Elle est intitulée
: Notice historique sur Préville , membre honoraire de
l'Institut national , et comédien français ; par Dazincourt ,
comédien français.
Cette brochure , qui n'a que vingt-quatre pages , fait connaître
parfaitement Préville, dont il avait été l'élève . L'auteur
y sema quelques anecdotes qui en rendent la lecture
piquante. A.-J.-Q. B.
- N. B. Je dois m'accuser ici d'une inexactitude qui
m'est échappée dans la Notice sur M. de Sainte-Croix , insérée
dans le dernier N°. Ce ne fut point ce savant académicien
qui donna des soins à l'édition des OEuvres de Voltaire
faite à Kelh : M. de Croix a été seul chargé de ce travail. La
ressemblance des noms a causé mon erreur. A.-J.-Q. B.
Madame de Polier , connue par plusieurs écrits estimables
, et entr'autres par le Journal de Lausanne , qu'elle
a rédigé plusieurs années avec succès , annonce un ouvrage
important pour la littérature orientale , sous le titre de :
LaMythologie des Indous , rédigée sur des manuscrits authentiques
apportés de l'Inde .
Les matériaux de cet Ouvrage ont été recueillis par le colonel de
Polier dans l'Inde même , pendant un séjour de trente-deux ans qu'il
ya passé au service de la compagnie anglaise des Indes , et à celui de
plusieurs princes indiens . M. de Polier s'est appliqué , pendant son
séjour , à l'étude de la littérature et des langues indiennes , et particu
liérement à celle de la langue sanskrite . Il était l'ami du célèbre sir
William Jones , et membre de l'Asiatic Society à Calcutte , à laquelle
il a fourni plusieurs excellens mémoires insérés dans les Asiatic
Researches.
En 1788 il revint en Europe , apportant un grand nombre de manuscrits
qu'il se proposait de publier successivement. En 1792 il se rendit á
cet effet en France , et se fixa près d'Avignon , où il eut le malheur d'être
assassiné par une troupe de scélérats qui vinrent piller sa maison. Ses
manuscrits pourtant furent sauvés , grâce au célèbre Gibbon , qu'il
avait connu après son retour en Suisse , et qui s'était proposé de les
publier lui-même. Ce projet n'ayant pu être exécuté , Gibbon lui conseilla
de les remettre à sa cousine , Mmede Polier , qui les nit en ordre
sous ses yeux , et en composa la Mythologie des Indous.
Cetouvrage conticat l'exposition historique des fables , telles qu'elles
AVRIL 1809. 37
sontadmises chez tous les Indous , et contenues dans les dix-huit pourams,
ou livres , et dans les poëmes destinés à l'enseignement public.
«Aucune dissertation étymologique , dit Mme de Polier , aucun mémoire
astronomique ou physique , aucune controverse ne ralentit l'intérêt de
lanarration, et n'affaiblit l'effet dramatique des grands événemens que
racontent ces fictions .
> Pour juger , continue Mme de Polier , ce système sans préjugés et
sans hypothèses européennes , M. de Polier s'attacha , comme instituteur ,
lemême Savant, ou punditindien , qui avait enseigné l'étude du sanskrite
à sir William Jones , et, sous sa dictée, il écrivit le précis historique des
trois principaux poëmes épiques ; celui des Pourams , qui renferme les
histoires des Autars, on incarnations , et toutes les fables concernant les
Deiotas et Daints ( stres intermédiaires entre Dieu et l'homme ); enfin ,
le précis du Bagthawaty , ou des légendes de leurs bagt ou saints , et de
tous les personnages célèbres de cette mythologie .
> Ces riches matériaux , rassemblés sans ordre , demandaient à être
mis enoeuvre pour pouvoir être présentés à des yeux curopéens . Il fallait
distribuer et classer ces précis historiques , leur donner la netteté , la
clarté, que leur êtait un style incorrect; mettre dans l'exposition de ces
fables l'ordre qu'elles ont en effet dans le systême dont elles font partie ,
etleur conserver cependant leur empreinte indienne.
>> J'ai fait de l'expositiondes fables , l'objet principal du corps de mon
Ouvrage ; je les présente au lecteur dans l'ordre admis par les Indous ,
quant à leur division. J'ai introduit le disciple européen et son instituteur
indien , s'occupant d'un cours complet de cette mythologie.
»La préface contientdes notices concernantle voyageur qui a fourni
les matériaux et les pièces originales , qu'il a remis à l'éditeur , avec les
motifs qui l'ont porté à lui confier ces manuscrits.
> L'exposition des fabies est précédée d'une introduction , qui offre
d'une manière succincte , non seulement les éclaircissemens nécessaires
al'intelligence de la mythologie des Indous , mais encore à celle de
toutes les théogonies et cosmogonies asiatiques : m'occupant ensuite de
la chronologie des Indous , je donne un précis de l'origine vraisemblable,
de l'ancienne constitution , de l'histoire de ce peuple et de ses quatre
castes primitives ; et m'arrêtant à celle des brahmines , leurs instituteurs
, je trace un tableau rapide des différentes sectes philosophiques .
>> Jedonne ensuite au lecteur une notice aussi claire que détaillée , de
la littérature sanskrite , sacrée et profane , et je termine mon introduction
par l'aperçu de la méthode que j'ai suivie dans l'exposition de la
mythologie , qui occupe dix- sept chapitres , distribués en deux volumes.
➤ Ledix-huitième chapitre contient le résumé du systême , et en revenant
dans celui - ci , aux principes que j'ai établis dans l'introduction , je
présente au lecteur le tableau des conformités évidentes , généralement
reconnues , qu'en remarque ,non seulement entre les systèmes payens ,
38
MERCURE DE FRANCE ,
mais encore entre les systèmes et la révélation écrite. J'examine enfin si ces conformités autorisent les philosophes du dix-huitième siècle, d'as similernos livres sacrés aux mythologies , et je prouve , par les résultats établis entre ces deux documens , qu'il faut avoir recours à d'autres sources pour expliquer ces ressemblances . L'indicationde ces sources termine l'ouvrage et présente le développement
de la théorienouvelle
que j'ai établiedans mon introduction. >> Cet ouvrage, actuellement sous presse, paraîtra en 2volumesin-8 dans le courantdo mois de mai prochain , aux frais du Bureau d'industrie,
àWeimar.
( Extrait du Journal de Littératureétrangère. )
NOUVELLES
POLITIQUES
.
(EXTÉRIEUR.)
ALLEMAGNE. - Lubeck , 14 mars.- Suivant des rapports récens arrivés de la Finlande par la Russie, le prince Ba- gration, qui commande dans la partie occidentale de cette province , a profité d'un froid très-vif pour exécuter son plan d'attaque contre les îles d'Aland. Ses troupes légères, après avoir traversé les glaces du golfe Bothnique , ont sur- pris des Suédois et les ont mis en fuite. Les Russes ont éprouvé dans la principale île une vive résistance ; mais! commedes renforts ontdùleur arriverde plusieurs points de la Terre-Ferme , on ne doute pas que cette île ne soit tom- bée en leur pouvoir, quoique la garnison suédoise ait été aussi renforcée , et que le roi de Sucde ait , dit-on, rendu le commandant de l'île responsable sur sa tête de la conserva-:
tion d'une si importante possession. La flottille des galères russes , stationnée dans divers ports de la Finlande , va être équipée de nouveau pour pouvoir se réunir dès que la navigation sera libre dans ces parages. De- puis l'automne dernier , on a construitdans les divers chan- liers, avec beaucoup d'activité, des bâtimens destinés à renforcer cette flottille, dont onpeut se promettre d'impor- tans services dans le des opérations ultérieures. Des matelots ont été levés en Finlande pour équiper ces bâtimens
légers .
cours
La Finlande septentrionale jouit de la plus parfaite tran- quillité. Les troupes russes occupent une étendue trop consi- dérable de terrain pour pouvoir étre à charge aux habitans. Il n'a pas encore été question d'une reprise d'hostilités sur les frontières de la Laponie. Les Suédois paraissent fort contens et doivent en effet s'estimer très heureux de n'avoir
AVRIL 1809 . 39
pas été inquiétés.Au reste, l'excessive rigueur du froid, et
sur-tout l'abondance des neiges , ne permettent point de
s'occuper d'opérations militaires sous cette latitude.
Le départ des troupes pour la Finlande a cessé depuis
quelques mois en Russie; on juge le nombre de celles qui se
trouvent dans cette province suffisant pour la défendre et
pour commencer même de nouvelles conquêtes au printems.
Il est sérieusement question d'ouvrir la campagne par
une invasion en Suède , qui pourrait se faire à travers le
golfs Bothnique, au moyen de bâtimens légers , ou bienpar
i-rre , en traversant la Laponie et le Nortland.
Quant aux négociations entre la Russie et la Suède , dont
Je public a été entretenu pendant quelque tems, on assure
aujourd'hui qu'elles n'ont pas eu licu , et que rien ne fait espérer
un retour du roi de Suède au seul systême favorable à
ses intéréts , celui de faire cause commune avec les puissances
duNord pour mettre fin au despotisme de l'Angleterre.
Hambourg, 18 avril.-On écrit de Riga, que beaucoup
de troupes russes se sont mises en marche depuis quelques
semaines pour les provinces de la Russie méridionale , et
qu'elles paraissent destinées à renforcer l'armée russe en
Moldavie et en Valachie , ou à former un corps d'observation
sur les frontières de la Gallicie orientale . On regarde à
Pétersbourg la continuation de la guerre contre la Porte
comme certaine depuis la dernière revolution de Constanti
nople , qui a été l'ouvrage de l'Angleterre ; et sur-toutdepuis
l'accord honteux qui parait régner entre le cabinet de
Londres et le divan. On prévoit qu'au moment où la guerre
éclatera entre les Russes et les Turcs , une flotte anglaise
pourra entrer dans la merNoire , afin de bloquer les ports de
la Crimée; et des mesures sont déjà prises en Russie pour
pareruntel coup.
-On observe que, depuis quelque tems, il arrive beaucoup
decourriers autrichiens à Petersbourg On prétend de plus
savoir qu'il existe de la mésintelligence entre l'Autriche et la
Russie , à cause des liaisons de la cour de Vienne avec celle.
de Londres et de plusieurs manoeuvres de l'Autriche , qui
sont très-préjudiciables à l'intérêt commun des puissances
continentales. 11 est question aussi de déclarations ministérielles,
présentées à la cour de Vienne par celle de Pétersbourg.
- Si l'on en croit quelques feuilles publiques de Copenhague,
il parait que l'Angleterre est menacée de troubles
interieurs.
40 MERCURE DE FRANCE ,
- Le bruit se répand que des troupes russes sont déja en
marche contre l'Autriche.
- AUTRICHE. - Vienne , 16 mars . Les archives et les
joyaux de la couronne vont être transportés à Comorn , que
sa position dans une île du Danube fait regarder comme la
place la plus forte des états autrichiens .
-
L'archiduc palatin de Hongrie parcourt actuellement
plusieurs contrées de ce royaume pour y prendre des mesures
relatives à la levée des milices et des troupes dites de
l'insurrection . Au commencement du mois , ce prince était à
Edenbourg , où il a assisté à une assemblée des états; de là
il s'est rendu à Stein-am-Anger, poury passer en revue le
corps de la levée des nobles. Dans plusieurs districts, les
congrégations générales n'ont eu aucun résultat satisfaisant
et la levée éprouve des obstacles difficiles à surmonter .
- S. A. I. l'archiduc Ferdinand , frère de l'impératrice ,
est arrivé à Cracovie , le 4 mars à onze heures du soir , et est
descendu au palais de Kluczawski. Le lendemain, à cinq
heures du matin, soixante-douze coups de canons ont annoncé
sa présence aux habitans de cette ville , qui s'empres
sèrent le soir d'illuminer leurs maisons . S. A. I. n'a pas laissé
ignorer à l'archiduc Charles , généralissime , qu'il avait
trouvé la place de Cracovie dans un état de dénuement trèsalarmant;
les juifs , auxquels on s'est adressé pour des
vivres , ne veulent fournir que sur paiement immédiat en
argent comptant , vu le discrédit total des billets de la
banque.
-On assure que la mission du comte de Walmoden, envoyé
au quartier général russe à Yassy, est de demander la
cause des mouvemens considérables que font les troupes
russes sur nos frontières .
ANGLETERRE.- Londres , 7 mars.-Des lettres particulières
de Moldavie annoncent que Mustapha Baraictar n'est
point mort , et qu'il forme de grands projets .
Du 8. La frégate l'Africaine est arrivée à Plymouth avec
des dépèches de M. Adair , annonçant qu'un traité de paix
avait été conclu entre la Grande-Bretagne et la Turquie.
-Sept malles de Gothembourg sont arrivées ce matin,
L'embargo avait été mis à Marstrand sur tous les bâtimens
anglais , mais cette mesure a été révoquée le lendemain par
ordre du Gouvernement suédois , et le paquebot a eu la
liberté de mettre à la voile. On ignore ce qui a pu occasioner
cette mesure ; mais en conséquence de cet événement ,
les capitaines des paquebots ont mis leurs bâtimens sous la
AVRIL 1809 . 4
-
protection des vaisseaux de guerre de S. M. , à Gothembourg.
Du9mars. C'est avec beaucoup de regret que nous
avons encore à annoncer un de ces événemens qui n'ont été
que trop fréquens depuis quelque tems. Lord P-g-t ( Paget )
s'est enfui lundi avec lady C. W- ll-sly ( Wellesley ) , épouse
de l'honorable H. Wellesley. Ce qui rend cette circonstance
encore plus affligeante , c'est que lord Paget a une femme
ethuit enfans, et lady Wellesley en a trois . Le bruit s'est
répandu hier à la chambre des communes que le mari était
parti à la poursuite des fugitifs ; qu'il les avait atteints , et
qu'unduel s'en étant suivi , lord P. avait été tué.
-Du 10.- Notre escadre , qui est à l'ancre devant la
rade des Basques , consiste toujours en sept vaisseaux de
ligne; celle de l'ennemi est composée de onze vaisseaux, plus
le Calcutta de 50 canons.
Les lettres de Harwich annoncent qu'un messager
autrichien(porteur de dépêches), a débarqué à Ahlborough.
Les ministres de S. M. ont sans doute recu la notification
officielle du parti que l'Autriche a pris de déclarer la guerre
à la France. On dit que l'armée autrichienne a déjà fait une
invasion en Bavière .
- Une lettre d'un officier écrite à bord d'un bâtiment
detransport, devant Cadix , le 15 février 1809 , porte ce qui
suit:
<<Nous avons fait voilede Lisbonne le 1er du courant , et
nous sommes arrivés ici le 3 , au nombre de quatre régimens ,
espérant qu'il nous serait permis de débarquer sur le champ ;
mais la jalousie de nos alliés et les intrigues de nos ennemis
nous retiennent toujours à bord ; dans un jour ou deux nous
devons être tirés de cet état d'incertitude . >>>
- On assure que le duc d'Yorck , en conséquence de la
dernière enquête, a destitué le général Clavering.
Le chancelier de l'échiquier a proposé de fonder
8,000,000 de billets d'échiquier qui n'ont pas été payés à
Péchéance. Cette opération équivaut à un emprunt, puisque
la dette publique sera augmentée de cette somme .
- Dú 13 mars. Le très-honorable Georges Canning ,
secrétaire d'Etat de S. M. , ayant le département des affaires
étrangères , a notifié aujourd'hui aux ministres des puissances
neutres résidans en cette cour , que S. M. a jugé
convenable de mettre sous le blocus le plus rigoureux les
Isles-de-France et de Bourbon. (Gazete de Londres.)
42
MERCURE DE FRANCE ,
Da 14. Des lettres particulières de Hollande annoncent que , d'après un article secret du nouveau traité qui a été conclu entre la Grande-Bretagne et la Porte , celle-ci doit se réunir à l'Autriche dans sa guerre contre la France , et que l'Angleterre doit fournir au gouvernement
ture des armes et des munitions à Malte ou dans la Morée. Ondit
que cette nouvelle vient de Malte.
-Nous avons reça des gazettes d'Amérique jusqu'au 29 janvier. On trouve dans l'une de ces gazettes l'article suivant
: 1
J
le
« Le 25janvier, M. Erskine s'est rendu chez M. Madisson , et lui a exposé qu'ayant observé que, parmi les mesures que devait prendre de congrès , les Etats-Unis étaient sur point de lever une force additionnelle de 50,000 hommes , il venait lui demander quel était l'objet de cette levée ex- traordinaire. On ignore quelle a été la réponse du secretaire-
d'Etat.>>
Du 15. On assure que le gouvernement
a reçu des nou- velles qui ne laissent aucun doute que la guerre n'éclate
entre l'Autriche
et la France. L'armée autrichienne
a dů être mise sur le pied de guerre depuis le 1º de ce mois.
Du 16.- Fonds publics. Trois p . oo consolidés , 67 1/2 ;
pour avril , 67 7/8 . - Il vient d'entrer à Douvres un bateau ayant à bord deux étrangers et deux officiers anglais qui se sont évadés : l'un des deux est M. Mansell , fils de l'èvèque de Bristol , qui avait été pris avec le capitaine Wright , à bord du Vinzingo. Ils annoncent que la guerre est sur le point d'é- clater entre l'Autriche et la France. Ils se sont embarqués à Middcburg en Hollande , et ils ont failli périr dans la tra- versée qui leur a pris deux jours et deux nuits. -La chambre des communes a enfin prononcé sur une affaire qui fixait depuis trop long- tems l'attention dupublic , et sa décision a répondu à l'attente générale,
La discussion a commencé le 8 du courant . M. Wardle'a fait la motion d'une adresse à S. M. , pour lui demander la
destitution du duc d'Yorck de la place de commandant en
chef. Le chancelier de l'échiquier a proposé une adresse à S. M. , portant : « que S. A. R. le duc d'Yorck avait été
honorablement
acquitté d'avoir eu la moindre part aux transactions scandaleuses qui avaient été dévoilées à la
chambre , etc.,etc. »
AVRIL 1809 . 43
M. Banks a proposé un amendement portant : que le
> duc d'Yorck n'avait en aucune part aux transactions qui
avaient eu lieu ; mais que d'après les faits qui avaient été
exposes à la chambre , elle était d'avis que S. A. R. ne
pouvait plus occuper la place de commandant en chef. »
La discussion été continuée depuis le 8 jusqu'au 15 inclusivement.
a
La motion du colonel Wardle a été rejetée par 261 voix
contre 123 ; majorité en faveur des ministres , 138 voix.
La motionde M. Banks a été rejetée par 291 voix contre
199; majorité en faveur des ministres , 92 voix.
Lamotion du chancelier de l'echiquier a été ajournée au
vendredi suivant.
-Quoique l'affaire de Mme Clarke et du duc d'Yorck
soit terminee en faveur de ce dernier , le discours prononcé
à ce sujet dans la séance du 13 mars , par Francis Burdett,
réimprimé et commenté dans plusieurs journaux , a laissé
un profonde impression dans le public. Dans ce discours
on remarque les passages suivans :
«Qu'est-ce que Phonneur d'un prince qui aime mieux s'exposer à la
→risée publique que de payer les dettes d'une femme pour laquelle il
»déclare avoir une passion si ardente?-Les témoignages deMadame
>Clarcke méritent d'autant plus de confiance, qu'elle a tenu tête à toute
la phalange des gens de loi du parlement , qui ayant mis toute leur
>science à l'attraper , prétendent à présent qu'elle les a attrapés .-
→Lorsque le lord chancelier nous parle du peu de corruption qui règne
> aujourd'hui, j'admire son éloquence , qui me rappelle le Paradis
reconquis. Je conviens que la corruption n'est plus aussi grossière
>que du tems de nos honorables prédécesseurs , lorsqu'un membre du
>parlement , étant à dîner chez un ministre , trouvait sous son couvert
un billet de banque de 500 liv. sterl. , et, tout en s'étonnant d'une
semblable trouvaille , le mettait gravement dans sa poche. Mais la
>corruption.emploie aujourd'hui des moyens d'autant plus dangereux
>qu'ils sont plus cachés , etc, etc. »
ESPAGNE. - -
Madrid, 19 mars . Sa Majesté a recu
l'adresse suivante de l'ancienne Junte du gouvernement
d'Aragon et de Saragosse :
• Sire, la Junte suprême du gouvernement de la ville de Saragosse et
da royaume d'Aragon, pénétrée du plus profond respect, àl'honneur
d'exposer aux pieds de V. M. que, créée le 18 février dernier, et ayant
immédiatement pris connaissance de l'état de la guerre , elle avait été
d'avis de la terminer, et de prêter àV. M. serment de fidélité et d'obéissance
: la Junte en conséquence demanda an capitaine- général de solli
MERCURE DE FRANCE ,
citer une suspension d'hostilités ; mais elle ne fut point accordée, et
alors la Junte la sollicita en son propre nom; et s'étant rendue auprès
dumaréchal duc de Montebello , la reddition de la place fut conclue.
Dèscet instant , avec la guerre ont cessé les haines et l'esprit de vengeance;
la vénération , l'obéissance , l'amour, pour S. M. ont succédé
aux horreurs du siège , et la meilleure harmonie a régné entre leshabitaus
et les troupes françaises .
» Tel est , Sire , le caractère des Aragonais ; dans le dernier siècle , ils
soutinrent avec opiniâtreté la dynastie autrichienne qui avait régné jusqu'alors
. Mais aussitôt que l'Aragon fut convaincu des droits de la nouvelle
dynastie , il les reconnut et les respecta avec la même tenacité ; il
aportémême au delà des bornes cet attachement à la maison qui régnait
enEspagne , aussitôt qu'il a été question de changer de souverain .
Oui , Sire , la défense de Saragosse a dépassé les bornes; la ville a
fait des efforts de valeur incroyables ; mais que pouvions-nous contre le
talent et l'habileté et contre le courage des troupes impériales et royales !
Enfin , Sire , V. M. a été reconnue comme roi des Espagnes et des
Indes ; la Junte , le clergé , toutes les autorités ont prêté avec plaisir le
serment d'obéissance et de fidélité , les troupes victorieuses ont été reçues
avec une fraternité peu commune.
>> La Junte avant de féliciter V. M. , a voulu mettre sous ses yeux d'aussi
Importantes vérités , afin qu'elle puisse juger de l'avenir par le passé ; les
Aragonais , toujours conséquens dans leurs opinions , soutiendront aujourd'hui
le serment qu'ils ont prêté à V. M. avec le même caractère
qu'ils ont soutenu succesivement et jusqu'à l'extrémité , ceux qu'ils avaient
prêtés aux maisons qui avaient régné sur eux; et V. M. peut être assurée
, ainsi que ses successeurs , qu'aucune province n'égalera l'Aragon
en fidélité et en amour.
>>>La Junte a l'honneur d'offrir à V. M. ses félicitations sur son avénement
au trônee,, et félicite la nation du bonheur que votre règne lui
prépare.
» La Junte ayant nommé pour députés aux pieds du trône de V. M. ,
le sieur D. Mariano Domingues , intendant-général de l'armée et du
royaume d'Aragon, et le marquis de Fuente-Olivar , ces commissaires
prisdans son sein renouvelleront aux pieds de V. M. l'expression des
sentimens de tous les Aragonais , et l'assurance que l'obstination de la
guerre passée est une preuve de celle qu'ils mettront à la défense du
trône de V. M.
>> Nous supplions V. M. de vouloir bien donner des ordres pour que
les députés puissent parvenir jusques à sa personue sacrée ; et en attendant,
nous prions Dieu qu'il accorde à V. M. un règne heureux et aussi
prolongé que le désirent ses fidèles sujets .
Saragosse , 11 de mars 1809.
SIRE , aux pieds de V. M. ,
Signés, Pedro-Maria Ric , président, Mariano Domingues , PedroAVRIL
1809. 45
1 .
Atanasio Pardo , Vicente Goser y Casellas , Pedro-Simon Herranat ,
Manuel Iraneta , Cristobal Lopez de Guerra , el marques de Fuente
Olivar , Félipe Gamlemente , Antonio- Raphaël de Herranat , Millau-
Villar Toya , Miquel Dolz.
S. M. a reçu avec joie l'expression des sentimens qui
animent les Aragonais , et il est remarquable que le même
jour où l'adresse ci-dessus partait de Saragosse , son coeur
paternel s'occupait des intérêts de ces mêmes Aragonais ;
et sous la même date a paru le décret qui contient les mesures
sages et bienfaisantes que S. M. a prises pour réparer
dans Saragosse les malheurs de la guerre.
Voici ce décret :
<Dans la supposition qu'il soit nécessaire de supprimer tous les couvensde
religieux et religieuses de Saragosse , seront réservées pour servir
de paroisses et de succursales , celles des églises qui par leur situation
locale sont applicables à cette destination.
» Les vases sacrés et ornemens du culte , qui se trouveront dans les
églises supprimées , seront répartis entre les églises pauvres de l'archevéché
de Saragosse .
> Les livres , les manuscrits , les peintures , et autres objets relatifs
aux sciences et aux arts , seront rassemblés dans un seul et même édifice ,
pour servir à l'instruction publique.
» Les communautés de religieux et religieuses des couvens supprimés
seront réparties dans les maisons de leurs ordres respectifs : les individus
qui voudront demeurer hors du cloître, adresseront leur demande au
collecteur général des couvens.
» Les couvens et églises ruinés ou fortement endommagés , et ceux
qui nuisent par leur position à la salubrité de l'air , seront entiérement
démolis , et les matériaux provenant de cette démolition, seront distribués
aux habitans les plus pauvres , dont les maisons ont été détruites .
› Les maisons religieuses , qui ne seront pas démolies , ou employées
comme paroisses et succursales , seront destinées aux établissemens de
charité et d'éducation publique , à ceux des casernes ; et celles qui reste.
ront serontdonnées à bail pour une redevance très-modérée aux personnes
qui voudront y établir des fabriques de quelque espèce qu'elles
soient, les six premières années du bail devant être gratis .
> Tous les biens des couvens supprimés de Saragosse sont remis au
trésor public ; mais sur leur valeur seront prélevés les fonds nécessaires
aux dotations des établissemens d'éducation et de charité désignés dans
l'article précédent.
Jusqu'à ce que les commissaires de la caissed'amortissement aient
effectuél'aliénation de ces biens, leur produit annuel sera employé à se
46 MERCURE DE FRANCE ,
1
courir les familles pauvies de Şaragosse , età distribuer aux laboureurs
qui voudront bâtir une maison au milieu de leurs propriétés.
➤ L'église de Notre-Dame du Pilar, endommagée pendant le siège ,
sera réparée , et les fonds nécessaires à ces réparations seront pris par
préférence sur les produits des biens ci-dessus .
» Tout fabricant et artiste étranger , qui s'établira åSaragosse poury
exercer son industrie , jouira dès l'instant des droits de naturalisation ,
et pourra commercer directement avec les Indes .
L'intendant de Saragosse veillera sur l'exécution de toutes ces
mesures, et il sera en outre formé une Junte de personnes zélées pour
le bien public, qui nous proposera tout ce qu'elle croira convenable et
avantageux à cette ville .
>>Nos ministres des affaires ecclésiastiques , de l'intérieur et des finances,
sont chargés chacun , en ce qui le concerne, de l'exécution du présent
décret. »
Un autre décret royal renferme les dispositions suivantes
:
<<<Les moines de l'ordre de Saint-Jérôme , actuellement existans dans
les couvens, qui successivement seront désignés , seront réunis etvivront
en communauté dans le couvent de Saint -Laurent de l'Escurial.
>> Afin que les religieux puissent se loger avec plus d'aisance , nous
leur abandonnons la partie qui était destinée jusqu'à ce jour pour notre
habitation royale.
>> Les immenses terrains qui dans les environs de l'Escurial , étaient
réservés pour nos chasses , sont provisoirement remis à la dispositionda
monastère , qui conservera les bois, sous-affermera les terres aux habitans
du village,et fomentera la culture dans celles qui seront susceptibles
d'êtredéfrichées. >>>
- S. M. , par deux décrets du 8 de ce mois , a organise
définitivement son conseil-d'état. Il se compose de sept
membres de l'ancien conseil-d'état et de dix-sept nouvellement
nommés .
1
(INTÉRIEUR. )
Paris , 30 Mars.
Le dimanche 26 de ce mois , après la messe , ont été pré
sentés par S. Exc. M. le prince Kourakin , ambassadeur de
S. M. Pempereur de Russie , S. Exe . M. le baron de Strogonoff,
ambassadeur de la cour de Pétersbourg auprès de celle
de Madrid;et M. le prince Wolkonski , aide-de-camp de
S. M. l'empereur de Russie .
Le même jour , S. M. l'Empereur et Roi, entouré des
AVRIL 1809... 47
princes, desministres , des grands-officiers et des officiersde
maison , a recu avant la messe, au palais des Tuileries,
dans la salle du Trône , les députations des colléges éleetoraux
des départemens de Jemmappes , du Loiret, de la
Marne, de la Mayenne , de la Nievre , de l'Oise et de la
Vienne.
Ces députations ont été successivement conduites par un
maitre et un aide des cérémonies, introduites par S. Exc. le
grand-maitre , et présentées parS. A. S. le prince vice-grandékcteur.
Chaque président a exprimé à l'Empereur , dans un discours
, les sentimens de respect et de fidélité du collège dont
il était l'organe; S. M. , après avoir entendu ces discours ,
r'est entretenue avec les membres des députations,
Parun message du 18 mars, le sénat a été informé que
S. M. I. et R. avait nommé sénateurs MM. le cardinal Caselli
, évêque de Parme le prince Corsoni ( do Florence ) ;
Rannce Anguissola (de Florence), Fossombroni , ancien
lieutenant-general en Toscane , et Venturi , ancien sénateur
deFlorence .
- Par differens messages de la même date, S. M. a présenté
pour candidats à la place de sénateur , vacante par la
mort deM. Choiseuil-Praslin , MM. de l'Apparent, préfet des
Deux-Nethes , Duplantier, préfet des Landes, et Belderbuch ,
préfet del'Oise.
(M. de l'Apparent a été élu par le sénat. )
Ala place vacante par la mort du sénateur Perregaux, ont
été présentés comme candidats , MM. Vouty, premier président
de la cour d'appel de Lyon ; Carbonara , premier président
de la cour d'appel de Gênes, et Latteur , premier
président de la cour d'appel de Bruxelles.
(M. Carbonara a été élu ) .
-Par décrets du 18 mars , S. M. a nommé M. Neri-Corsini
conseiller-d'état , section de Pintérieur , et auditeurs en
son conseil d'état , MM. Gaëtan Capponi, Joseph Griffoli ,
Seristori fils , et Coppei, de Toscane.
-
Par décret du 14 mars , M. Gary, préfet du département
duTarn, a été nommé préft du département de la
Gironde , en remplacement de M. Fauchet, nommé préfet
del'Arno. 1
-S. Exc. M. le maréchal Bessières , duc d'Istrie , est
arrivé àParis ,venant d'Espagne.
-
M. le comte de Fuentes est mort à Saragosse des suites
48 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1809.
d'une longue et douloureuse,maladie contractée dans le
cachot où les insurgés l'avaient renfermé.
-Le général de division Morlot est mort le 22 à Bayonne ,
des suites d'une fièvre maligne et putride. Ses funerailles
ont eu lieu le 23 , avec la plus grande pompe. La division
de troupes qui était sous les ordres de ce général , est chargée
d'aller faire le siége de Jaca .
-
1
Le général Thiébaut est nommé gouverneur de la
Vieille-Castille.
-La gazette de Madrid, du 18 mars , contient l'article
suivant : « Les nouvelles du corps d'armée du maréchal
Soult , duc de Dalmatie , nous apprennent que le corps commandé
par la Romana , et composé du reste de son armée et
d'un grand nombre de paysans , a été mis dans une déroute
complète le 7 mars , sur les frontières du Portugal. On lui a
fait 5,000 prisonniers. Nous attendons les détails circonstanciés
de cette affaire . >>>
-M. de Romanzow, à son passage par Kænigsberg , pour
se rendre à Pétersbourg , a reçu de S. M. prussienne l'ordre
de l'Aigle -Noire , avec la décoration en brillans.
-Des lettres de Mulheim , sur la Roër , annoncent un
accident funeste qui vient d'y avoir lieu. La galerie souterraine
d'une mine de charbon de terre s'est écroulée le 10
de ce mois , et a enseveli sous la terre tous les ouvriers
qui s'y trouvaient à plus de trois cents pieds de profondeur ,
sans qu'il ait été possible de leur porter le moindre secours .
ANNONCES .
1
Les Martyrs , ou le Triomphe de la Religion Chrétienne; par M. F.
Aug. de Châteaubriand.- Deux vol. in-8°. , belle édition et très-beau
papier,- Prix, 12 fr. , et 15 fr. , francs de port . - Chez Lenormant ,
imprimeur-libraire , rue des Prêtres -Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17.
Nota. Cette édition est du même format que celle du Génie du Christianisme.
Recueil de Poésies , par J. F. Ducis , de l'Institut de France; composé
d'Epitres , de Poésies diverses , de Mélanges , de Pièces fugitives ,
de Romances mises en musique par M. Grétry , etc. -In-8° , avec
4planches de musiques gravées . -Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr. franc de
port.-Chez H. Agasse , imprimeur-libraire , ruedes Poitevins ,nº6.
(N° CCCCIII . )
i
(SAMEDI 8 AVRIL 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
mm
FRAGMENT DES QUATRE SAISONS EN PROVENCE,
CHANT DE L'HIVER .
MALADIE , RÉTABLISSEMENT , FÊTE DU PÈRE DE FAMILLE.
De cette famille si chère
Combien de maux et de dangers
Ecarte sa main salutaire !
Tout , jusqu'aux biens les plus légers ,
Lui vient de ce chef tutélaire .
Le bon époux , le tendre père ,
S'il n'est un dieu dans ses foyers ,
Estdu moins un roi que révère ,
Que chérit d'un amour sincère
Un peuple heureux par ses bienfaits .
Mais quel roi vit dans ses sujets
Ce touchant accord pour lui plaire ,
Ce respect pour sa volonté ,
Ces tendres soins pour sa santé?
A-t-elle subi quelqu'atteinte
Cette santéd'un prix si grand ?
D
50 MERCURE DE FRANCE,
1
Sur tous les fronts , au même instant
On lit la tristesse et la crainte .
Tout bruit qui d'un père ehéri
Pourrait accroître la souffrance ,
Autour de sa couche est banni :
L'amour qui veille près de lui )
Fait au loin régner le silence .
Le plus jeune de ses enfans ,
Si tapageur , si volontaire ,
Par tendresse pour ce bon père ,
Renonce à ses hochets bruyans .
Sifflet , tambour , paume , toupie ,
En un coin dorment tristement ;
Lui-même , assis languissamment ,
Il les dédaigne , il les oublie .
Voyez , et les jours et les nuits ,
Une épouse , de tendres fils
Au cher objet de leur alarmes
Prodiguer leurs soins réunis ;
Voyez par ces soins pleins de charmes ,
Ses maux calmés , bientôt guéris .
Mais du pradige on doute encore :
Du dieu qu'adorait Epidaure
Le ministre entre àpas comptés ;
Comme on se presse à ses côtés !
En tremblant , on attend l'oracle
Que sa bouche va prononcer :
Mon art , dit -il , fit ce miracle . »
Docteur , tu n'oses le penser.
Tout bas ton coeur , comme le nôtre ,
Le rapporte aux soins de l'amour .
Comme nous , conviens à ton tour
Que ce docteur en vaut un autre .
Peindrai-je les transports joyeux
D'une famille toute entière ,
Al'instant où le ciel prospère
Vient d'exaucer ses plus doux voeux?
On s'embrasse , on se félicite ;
Au cou d'un père , d'un époux
A l'envi l'on se précipite ,
De ses regards on est jaloux .
Mais d'une innocente allégresse
Toujours la peine et la tristesse
Ne sontpoint les avant-coureurs ;
AVRIL 1809 . 5
Le doux plaisir n'est point sans cesse
Précédéde crainte et de pleurs .
Depuis plns d'un mois , à ses frères , -
Fanfan demande chaque jour
Quand vient, au gré de son amour ,
La fête du meilleur des pères .
Plus d'attente ; elle arrive enfin
Cette fête si désirée ;
Et dans la légende sacrée
Elle est indiquée à demain .
Avec le plus profond mystère ,
En hâte, l'on fait mille apprêts ;
L'on cueille , l'on monte en bouquets
Les plus belles fleurs du parterre ;
On prépare chansons , banquet ;
Dans les plaisirs qu'on se promet ,
L'on aime sur-tout à comprendre
Le plaisir si doux de surprendre
De tous ces soins le tendre objet.
Qui des caresses d'un bon père
Demain le premier jouira !
Qui le premier couronnera
Une tête à bon droit si chère !
Tous forment ce voeu dans leur coeur ,
Tous briguent un tel avantage.
Fanfan l'obtient; malgré son âge ,
Du sommeil il se rend vainqueur .
Aux rayons naissans de l'aurore ,
Vers son père qui dort encore
Il court , précipite ses pas ,
Il est sur son lit , dans ses bras.
Moment pour tous deux pleins de charmes !
D'un père ô pur ravissement !
Il presse son fils tendrement
Et l'arrose de douces larmes.
Au bruit de leurs épanchemens ,
En sursaut soudain l'on s'éveille.
Mais , ô surprise sans pareille !
Fanfan par ses soins diligens ,
A ravi ces embrassemens
Qu'en vain l'on se promit la veille.
Sommeil fatal ! on en rougit ,
On se reproche sa paresse.
Mais à la voix de la tendresse
D2
52 MERCURE DE FRANCE,
Cèdent bientôt honte , dépit .
Tous vont, comme leur jeune fière ,
Déposer aux pieds de leur père
Des fleurs et les plus tendres voeux .
Quoique plus tardif, leur hommage ,
D'un même amour étant le gage ,
Ale même prix à ses yeux.
Aleur Lour ses enfans eux-même
Eprouvent au fond de leur coeur
Qu'un baiser d'un père qu'on aine
En tout tems a même douceur.
Aussitôt la fête commence ;
Leplaisir succède au plaisir ;
Tout se mêle , tout veut jouir ,
Et la vieillesse même danse.
Nature,je les reconnais !
Voilà tes pures jouissances ;
Mais , au lieu de ces plaisirs vrais
Qu'à pleines mains tu nous dispenses ,
Le monde ne donna jamais
Que de trompeuses espérances ,
Que des remords et des regrets .
Ovous à qui sont encor chères
Les moeurs , l'innocente gaîté ,
Vous qui peut- être avez traité
Ces tableaux de vaines chimères ,
Je veux , a'votre oeil enchanté
Sous le toit du meilleur des pères
En offrir la réalité.
C'est sa famille , c'est lui-même
Que ma Muse a peint dans ses chants ;
Elle a dit comme ses enfans',
Comme une tendre épouse l'aime ;
Elle a dit ces plaisirs touchans
Que tous les ans sa fête amène ,
Ces voeux pour lui formés sans peine
Partant de coeurs reconnaissans .
O Muse, répète sans cesse ,
Répète à ce mortel chéri ,
Ceux que la plus pure tendresse
Inspire à son fidèle ami.
D'une vive reconnaissance
Soutiens , anime les accens ,
Réponds par les plus nobles chants
AVRIL 1809 .
53
)
Ala plus noble bienfaisance .
Quand le retour de février
(1) De Blaise annoncera la fête ,
Tresse le chêne et le laurier ,
Muse , pour en ceindre sa tête ;
Et que leurs rameaux confondus ,
En lui , de leur double feuillage ,
Couronnent le rare assemblage
Etdes talens et des vertus ....
DEMORE , sous-inspecteur de marine ,
des Académies de Lyon etde Marseille.
DORER LA PILULE ,
VAUDEVILLE,
AIR: Regard vif et joli maintien.
AMIS , je le déclare net ,
Toute pilule purgative ,
Nous vint-elle de chez Cadet ,
Me verta sur la négative .
Je les aime quand on les fait
De pâte fine ou de fécules ,
Etje prétends en vrai gourmet
Que ce soit Balaine ou Rouget
Qui dorent toujours ( bis) mes pilales ,
Quand le matin esprit tenta
La femme , d'orgueil enivrée ,
Le fin matois lui présenta
Une pomine jaune et dorée ;
Le fruit dont il la végala
Fit taire en elle tout scrupule ;
Et par sa couleur on verra
Qu'à la beauté , dès ce tems-là ,
Le diable dorait ( bis ) la pilule.
, Quelle pilule un opéra !
Chaque fois que l'on m'en régale ,
Par la douce vertu qu'elle a
C'est en dormant que je l'avale .
De l'Amour écoutant la voix ,
(1) M. Cavellier , inspecteur de la marine , à Toulon.
54 MERCURE DE FRANCE ,
:
Qu'une vestale capitule
Et se rende à ses douces lois ,
Je veille alors ; car cette fois
L'esprit a doré ( bis ) la pilule .
Du mot d'amour dit tout crûment ,
La prude Lise est offensée .
«Monsieur , dit-elle à son amant ,
» Gazez du moins votre pensée. »
Dans son coeur , hélas ! chaque jour
Il survient un nouveau scrupule :
Jamais , j'en conviens sans détour ,
Il ne faut lui parler d'amour
Sans avoir doré ( bis ) la pilule .
D'un Français l'audace me plaît ;
Avec une ardeur sans égale
Il vole au devant d'un boulet ,
On d'une bombe , ou d'une balle :
Qu'il les reçoive tour à tour ,
Jamais d'un pas il ne recule ;
Au son du fifre et du tambour
La gloire , avec cinq sous par jour ,
Adoré pour lui ( bis ) la pilule.
Si je n'arrêtais mon essor ,
Poursuivant ce gai badinage ,
De plus d'une pilule encor
Je pourrais vous faire l'hommage ;
Mais j'en reste à ce couplet-là :
Si ma chanson vous paraît nulle ,
Parmi les vôtres placez-la ;
Au maladroit qui la lira
Ce sera dorer ( bis ) la pilule.
EM. DUPATY.
ENIGME.
QUAND je suis , cher lecteur , du genre masculin ,
On me trouve formé dans le sein de la terre .
Mon nom peut , sans changer , devenir féminin ,
Alors on me forma pour les arts et la guerre.
Α.... Η......
AVRIL 1809. 55
1
LOGOGRIPHE
J'AI cinq membres ; avec mou tout ,
L'homme de goût
M'applaudit on me blåme ;
Avec quatre je suis un châtiment infâme ;
Avec trois je présente un objet immortel ;
Avec deuxje deviens un pronom personnel.
.........
CHARADE.
Pour élever les eaux , le savant Archimède
Avec un grand succès employa mon premier ;
Quandmon second nous glace iln'est point de remède ;
Tantôt beau , tantôt laid , chacun a mon entier.
Α .... Η ......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est le Tems.
Celui du Logogriphe est Oncle , et dans lequel on trouve : le, се
cône , leçon , ( col, nel, no , mots italiens ) , ( leo , latin ) , on , cô
(herbe de la Chine ) , ó et Noël.
Celui de la Charade est Four-mi.
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
VOYAGE EN CRIMÉE ET SUR LES BORDS DE LA MER
NOIRE , pendant l'année 1803.- Dédié à S. M. Impériale
et Royale , par M. de REUILLY , auditeur au
Conseil-d'Etat , etc. -Un vol . in-8° , orné de jolies
vignettes et de cartes géographiques.-Prix , broché ,
7 fr. , et 8 fr. 25 c. franc de port. - A Paris , chez
Bossange , Masson et Besson , imprimeurs-libraires ,
rue de Tournon , nº 6.
:
Deretour sous son toit , tel que l'airain sonore
Qu'on cesse de frapper et qui résonne encore ,
Dans la tranquillité d'un loisir studieux ,
Il revoit en esprit ce qu'il a vu des yeux ;
Et dans cent lieux divers présent par la pensée ,
Son plaisir dure encore quand sa peine est passée .
C'EST ainsi qu'un grand poète a marqué l'impression
DELILLE.
MERCURE DE FRANCE,
profonde des longs voyages , et retracé les souvenirs
durables des voyageurs. Le jeune écrivain , dont je vais
suivre les traces , a voulu se ménager l'utile plaisir
décrit par le poète. Au milieu des déserts de la Tartarie,
et sur les rochers sauvages de la Crimée , ses regards
étaient encore fixés sur la France , et les peines du
moment lui préparaient des jouissances pour l'avenir.
Il observait , avec l'esprit et le coeur d'un Français , ces
belles contrées où fleurirent autrefois le commerce et
les arts , et qui , long- tems flétries et dépeuplées par la
barbarie des Turcs , maintenant asservies sous la domination
des Russes , ne sont pas cependant inaccessibles
au bruit de nos victoires lointaines et à la renommée
du héros qui règle nos destinées .
Nous avons peu d'ouvrages récens , d'un véritable
intérêt et d'une instruction solide , sur la Crimée. On ne
doit lire qu'avec un peu de méfiance les relations des
écrivains russes et allemands , qui ont poussé très-loin
l'art de la flatterie , et qui n'ont vu dans la Tauride que
Ja conquête chérie de Catherine II et du prince Potemkin .
Cette observation ne s'applique point aux ouvrages du
professeur Pallas , qui a voulu s'établir lui-même dans
cette péninsule célèbre , et qui mérite sans doute beaucoup
de respect et de confiance. Après lui , je ne connais
que deux français , MM. de 'Tott et Peyssonel ,
qui aient donné quelques détails curieux , intéressans et
fidèles , sur les petits Tartares et les côtes de la mer
Noire. Le journal de milady Craven n'est que l'itinéraire
d'une femme d'esprit , en qui les voyages et l'usage
du monde n'ont pu détruire les préventions les plus
aveugles et souvent les plus absurdes en faveur de l'Angleterre
et des Auglais. Je crois donc que l'ouvrage de
M. de Reuilly paraîtra d'autant plus neuf, utile et
piquant , que les choses et les lieux mêmes ont beau-
* coup changé , depuis que MM. de Tott et Peyssonel
ont écrit.
2
L'auteur annonce que cet ouvrage est le fruit de ses
observations pendant un assez long séjour en Crimée
de ses lectures et de ses entretiens avec des personnes
instruites , parmi lesquelles il se glorifie d'avoir pu
compter M. Pallas, Ce vénérable vieillard accueillit le
1
AVRIL 1809 . 57
}
!
Voyageur français avec une bienveillance particulière ,
et bientôt sa maison devint celle de M. de Reuilly. Le
portrait qu'il en a tracé doit plaire à tous les amis des
sciences , et l'on aime à croire qu'ici la reconnaissance
n'ajoute rien à la vérité. <<<Mes entretiens avec cet
>>illustre voyageur , dit M. de Reuilly , la bonté avec
>>laquelle il a répondu à toutes mes questions , m'ont
» mis à même de recueillir beaucoup de faits impor-
> tans .... Sa vieillesse est belle , son extérieur simple ,
> sa conversation toujours intéressante. Hors de son
>> cabinet , cet habile naturaliste n'est plus que le meil-
>>>leur des hommes. Personne n'était plus en état que
>>lui de me donner des notions exactes et précises sur
> la contrée qu'il habite depuis quelques années. Il a
> poussé la complaisance jusqu'à me tracer lui-même
>>l'itinéraire de mon voyage ; et à mon retour , il a
> voulu lire mes observations , qu'il a corrigées et enri-
>>chies de ses notes. >>>
Il serait difficile d'offrir des gages plus honorables à la
confiance du lecteur. M. de Reuilly a puisé par- tout aux
meilleures sources , et par-tout il a été protégé par une
bienveillance qu'on ne doit jamais à la fortune seule.
Ce qui a dû sans doute ajouter à son bonheur, c'est que ,
parmi les hommes qui ont le plus favorisé ses recherches
, il a trouvé sur ces plages à demi-barbares deux
français qui , jetés par les événemens si loin de leur
patrie , l'honorent à la fois par leurs talens et par leurs
regrets. Le premier est M. le duc de Richelieu , gouverneur-
général de la province d'Odessa , à qui cette
ville naissante doit déjà presque toute sa renonimée et
sa prospérité. « Fort de la confiance de l'Empereur
> Alexandre , dit notre voyageur , M. de Richelieu ,
> animé du désir le plus vıf de faire le bien , a mis un
> terme aux déprédations ; les fripons ont été chassés ;
› des gens honnêtes les ont remplacés dans toutes les
> parties de l'administration ; les travaux utiles s'achè-
> vent ; les maisons s'élèvent de tous côtés , et Odessa
>>ne tardera pas à devoir à son nouveau chef, la
▸ splendeur à laquelle elle est appelée par sa situation. >>>
Le second français dont l'accueil a rappelé à M. de
Reuilly sa patric, et dont la conversation a pu lui
58 MERCURE DE FRANCE ,
fournir des notes intéressantes , est M. le marquis de
Traversay , amiral - commandant en chef toutes les
forces maritimes de la Russie sur la mer Noire , et justement
regardé comme l'un des amiraux les plus distingués
qu'il y ait en Europe.
Cependant quelque doux qu'il soit pour un voyageur
français de rencontrer , sur les bords du Pont-Euxin ,
l'élégance des moeurs, le langage et l'urbanité de sa
patrie ; quelques instructifs que puissent être les entretiens
féconds et variés d'un savant tel que M. Pallas , je
crois que M. de Reuilly a trouvé encore plus d'intérêt
dans la conversation d'un prince tartare , qu'il nomme
Ataï-Myrza. Reste du sang des anciens souverains de la
Crimée , ce prince est âgé d'environ cinquante ans.
<<Il est d'une taille moyenne ; sa constitution est
>> robuste ; sa contenance grave , fière , imposante et
>> expressive. Il a fait ses premières armes sous Krim-
>> Gherai , et s'est acquis , par sa bravoure et ses talens ,
>> une grande réputation militaire parmi les Tartares .
>> Ce prince , doué de beaucoup d'esprit naturel , a
>>l'élocution aisée , la répartie extrêmement prompte :
>> il est franc et généreux , assez instruit pour unMu-
>> sulman , très-tolérant en matière de religion , et ami
>> des étrangers . »
Le nom de celui que les Allemands ont appelé
P'homme du destin , a retenti jusques sous les tentes
'des tartares et dans les montagnes de la Crimée. « Je
>> veux voir le GRAND- BONAPARTE, dit un jour à M. de
>> Reuilly l'héritier détrôné des Kans de Crimée. Quoique
>> vieux , j'ai envie d'aller à Paris. Y serais-je bien
>> reçu ? Sans doute , lui répondit le jeune voyageur.
>>L'hospitalité est le premier devoir de l'homme , et un
>> guerrier brave et expérimenté est sûr d'être bien
>> accueilli chez les Français .-Je sais , ajouta le prince
>> tartare , que vous avez vaincu tous les ennemis qui
>> ont osé vous attaquer : mais nous sommes d'anciens
>> amis : je me rappelle d'avoir connu Tott, qui a vécu
>> quelque tems parmi nous. >>
M. de Reuilly rapporte une autre conversation qu'il
ent avec Ataï-Myrza , et que les lecteurs seront bien
aises de trouver ici toute entière. Il y a peu d'années
AVRIL 1809 . 59
e
que les voyageurs français n'allaient guère chez l'étranger
que pour y montrer , avec les grâces légères
de leur capitale , les travers d'une éducation assez négligée
, et les ridicules d'une impertinence un peu plus
soignée. Si nos jeunes gens y portent aujourd'hui plus
de sagesse et de réflexion , plus d'envie de se former et
de s'instruire , ils y recueillent aussi des témoignages
d'estime et de bienveillance auxquels les étrangers ne
nous avaient point accoutumés .
« Les journées , chez Ataï-Myrza , dit M. de Reuilly ,
> se passaient à monter à cheval et à tirer de l'arc.
> Rien ne peut égaler la force et l'adresse avec lesquelles
> ce prince lançait une flèche. Rarement il manquait
> le but , et l'atteignait souvent à une distance prodi-
⚫gieuse. La conversation remplissait le reste du tems ,
et roulait presque toujours sur la France et sur Boriaparte.
> Ce qui m'étonne le plus , disait-il , c'est que ce
> grand homme ait fait tout ce qu'il a fait dans un
> siècle aussi éclairé que celui-ci. Lors de son expédition
› en Egypte , j'avais cru un moment qu'il pensait au
▸rétablissement de la Pologne , et voulait débarquer
sur les côtes de la mer Noire ; mais le GRAND avait
▸ d'autres desseins. Je ne sais si je me trompe dans mes
pressentimens ; mais je crois qu'avant quatre ans il y
>aura une guerre générale en Europe.
-
> Je parlais un jour , ajoute M. de Reuilly , de l'immensité
de l'empire de Russie , lorsque Ataï-Myrza
› m'interrompit de la manière suivante : Cet Empire
▸ est vaste , sans doute , mais il me rappelle une dispute
⚫ que j'eus autrefois avec les officiers d'un régiment
▸ dans lequel je servais ; ils étaient de nations différentes ,
et je le savais bien ; cependant ils ne cessaient de me
dire ; nous autres Russes , nous autres Russes ....
Ennuyé de les entendre toujours répéter la même
chose , je leur dis : voyons ; que tous les étrangers
•sortent de la chambre , et j'aurai affaire avec tous les
Russes qui resteront. Tous sortirent , et la dispute fut
terminée.- Si j'avais parlé du tems de Paul , observa
le prince , comme je le fais aujourd'hui , il m'aurait
60
MERCURE DE FRANCE ,
>> envoyé en Sibérie; mais Alexandre est bon ; ilvoE- >>drait qu'on rendît justice , même aux Tartares. »
Ces traits font mieux connaître que tout ce que
j'aurais pu dire , les personnages que M. de Reuilly a vus , les moeurs , les opinions , le caractère et les espé
rances des peuples qu'il a visités. C'est la partie dramatique
de son ouvrage. Les lieux qu'il a parcourus inspirent
un intérêt d'un autre genre : eh ! quel homme , doué de quelque imagination , n'aimerait pas à visiter,
sur les pas d'un gnide éclairé , ces contrées poétiques , où l'on trouve si peu de monumens historiques et tant
de souvenirs fabuleux ! D'un côté , se présentent ces
rivages barbares , si effrayans pour les anciens et si
mal connus des modernes , que nul n'a pu déterminer
avec précision la place où gémissait Ovide exilé. D'un
autre côté , ce sont les côtes inhospitalières de la 'Tau- ride , où fut adorée , jusqu'à l'arrivée d'Oreste , cette
divinité cruelle qui sembla revivre un moment pendant
nos orages politiques , pour livrer à la mort les malheureux
échappés au naufrage. Etrange et honteux
rapprochement ! Tandis que Catherine seconde relevait
les murs de Théodosie , et rendait à ces colonies grecques
le nom qu'elles avaient illustré ; tandis que les souverains de la Russie forçaient des tartares à recevoir
les lois , les opinions , les coutumes des peuples civilisés
, des hommes qui déchiraient la France au nom
de la liberté , de lajustice et de l'humanité, s'efforçaient
de relever, sur les côtes de Calais, les autels de la Diane
de Tauride , et voulaient flétrir la nation la plus douce
et la plus polie de l'Europe , de ces crimes que nous
imputons , presque sans y croire , aux peuples les plus
sauvages de l'antiquité. Mais les Français ont bientôt
rougi de ces excès déplorables , et sont revenus sans
peine à leur caractère humain et généreux. La Crimée
a été moins heureuse. Les Russes , dont le gouvernement
plus vieux que la nation , s'efforce vainement
d'avancer la maturité , n'ont porté dans ces anciennes
colonies de la Grèce que la rudesse indomptable des
Scythes leurs ayeux. Il est constant qu'ils ont abattu
les forêts , appauvri le sol , dispersé les habitans , et que
AVRIL 1809 . 61
sous leur empire , la Crimée a perdu près de la moitié
) de sa population .
M. deReuilly , en entrant dans cette péninsule célèbre
par l'isthme d'Or ou de Précop , n'a vu d'abord qu'une
I plaine immense et sablonneuse , assez semblable aux
déserts qu'il venait de traverser. Mais en approchant
du centre , le sol commence à s'élever ; bientôt des
montagnes pittoresques , des vallons fertiles , d'excellens
pâturages , des vergers délicieux , annoncent les rivages
de la mer ; et l'abondance des productions naturelles ,
obtenues presque sans culture de cette terre féconde ,
explique comment les ports voisins furent autrefois le
centre du commerce le plus riche et le plus varié.
Celui que les Gênois y faisaient avec la Haute-Asie , les
provinces baignées par la mer Caspienne et jusqu'aux
bords de l'Indus , ienait moins encore à la situation
géographique de la Crimée , qu'à l'ignorance des navigateurs
du tems et aux circonstances politiques où se
trouvaient alors les grands Etats de l'Europe. Mais la
presqu'île et les côtes voisines , si elles étaient cultivées
et peuplées comme elles peuvent l'être , comme elles
l'ont été, suffiraient encore , sans détourner la route
que suivent aujourd'hui les trésors de l'Inde , à un commerce
très-florissant et très-étendu.
!
En resserrant ici les observations que M. de Reuilly
doit à ses propres observations , ou aux instructions
savantes du professeur Pallas et des hommes les plus
éclairés qui habitent la Crimée, il est facile d'en former
la statistique. Dans son état actuel , le pays n'a point
de forêts considérables , mais un grand nombre de bosquets
charmans. Dans le voisinage des montagnes , des
prairies riantes , des vallées de la plus heureuse fécondité
, reposent agréablement les yeux du voyageur
fatigué. Le climat est généralement assez doux , mais
la température est très-variable , et si l'on en croit les
habitans , il y fait plus froid depuis que les Russes s'y
sont établis. Le gibier y est rare , les pâturages sont
excellens. Toutes les sortes de grains réussissent dans
lesplaines: denombreux jardinsy abondenten légumes
et en fruits délicieux : la vigne s'y plaît , et dans piusieurs
cantons on récolte du fort bon vin. Le sol est
62 MERCURE DE FRANCE ,
riche en plantes utiles pour les arts, telles que l'atriplex
laciniata , avec laquelle on fabrique de la soude , la
gaude ou herbe à jaunir , le safran , le sumac , etc. On
y trouve aussi l'olivier , le térébinthe , le plaqueminier
, le caprier , le noyer , le grenadier et le figuier.
La mer y abonde en poissons , mais faute d'instrumens
et d'industrie , on n'y tire pas de la pêche tout le parti
qu'on pourrait. L'air y est sain ; les eaux y sont mauvaises
, les orages peu fréquens , mais effroyables. Les
vents du nord et du nord-ouest y sont les plus constans
: il s'y élève quelquefois un vent d'une nature
extraordinaire et d'une chaleur remarquable. M. Pallas
le croit produit par les vapeurs sulfureuses de substances
inflammables , cachées dans les abîmes de la mer. La
nature y présente un autre genre de phénomène : il y
a eu, et il y a encore en quelques endroits , de ces
éruptions vaseuses dont parle M. Pallas dans ses voyages.
Le pays est coupé de beaucoup de rivières , et parsemé ,
sur-tout vers l'isthme , d'un grand nombre de lacs salés .
M. de Reuilly pense que c'était autrefois des anses de
`mer , dont par la suite la communication aura été interceptée
par des amas de gravier , delimon et de pierres,
qui auront d'abord formé des barres , et produit ensuite
une entière séparation .
Les principaux objets d'exportation de la Crimée
sont les grains , les cuirs , la soude, le poisson sec et
salé , des feutres , de la cire , du miel , des vins et du
caviar , espèce de beurre fait avec des oeufs d'esturgeon .
Les Grecs , dans leurs nombreux carêmes , en font une
étonnante consommation , soit en Russie , soit dans
J'Empire Ottoman. La population de la péninsule , qui
s'augmenterait si facilement par l'agriculture et le
commerce , n'excède pas 300,000 âmes. On croit qu'elle
avait 500,000 habitans sous le gouvernement desKans.
Ce que j'ai rapporté plus haut des conversations de
M. de Reuilly avec Ataï-Myrza , et de son séjour chez
ceprince , fait suffisamment connaître l'hospitalité des
Tartares , les moeurs, les opinions , et'le voeu secret de
ce peuple antique , plus d'une fois vaincu , sans être
avili ni dégénéré. On sera sûrement bien aise de trouver
dans l'ouvrage même deM. de Reuilly, quelques notions
AVRIL 1809 . 63
historiques sur un peuple qui a subjugué les plus belles
parties dumonde connu , et auquel il n'a manqué que
la gloire des arts et des lettres pour occuper une des
premières places dans les annales du genre humain.
L'auteur , comme je l'ai déjà remarqué , a constamment
puisé dans les meilleures sources. Son style est simple ,
clair , et ne manque point d'intérêt : on pourrait y
relever des négligences et quelques incorrections ; mais
il paraît que M.de Reuilly , dans les recherches de sa
jeunesse active et laborieuse , plus occupé du soin de
bien voir que de bien dire , a préféré les observations
sages , les aperçus élevés , les découvertes utiles , au
mérite de l'élégance et de l'expression. Le genre dans
lequel il a écrit est celui qui admet le moins d'ornemens
; mais M. de Reuilly a plus de raisons qu'un autre
de ne jamais renoncer à ceux qui sont la preuve d'un
goût sûr et d'un esprit cultivé. ESMÉNARD .
HISTOIRE GRECQUE DE THUCYDIDE, accompagnée
de la version latine , des variantes des treize manuscrits
de la Bibliothéque Impériale , d'observations historiques
, littéraires et critiques , de cartes géographiques
et d'estampes ; par J.-B. GAIL , professeur de
littérature grecque au Collège de France. - Huit
vol . in-8° .
HISTOIRE GRECQUE DE THUCYDIDE , traduite en
français , accompagnée de notes supplémentaires aux
deux volumes de critiques , de cartes géographiques
et d'estampes ; par J.-B. GAIL, lecteur et professeur
impérial. - Quatre volumes in-8°. A Paris, chez
Gail , neveu , au Collége Impérial de France .
AVANT que M. Gail entreprît son Thucydide grec ,
accompagné de la version latine et suivi d'une traduction
française , il n'existait de cet historien que des éditions
, soit purement grecques , soit grecques et latines ,
qui toutes , à cause de leur format ou de leur prix , ne
pouvaient être ni à l'usage , ni à la portée des élèves .
M. Gail a donc fait une chose favorable au progrès des
64 MERCURE DE FRANCE,
bonnes études en publiant une édition deThucydide,d'un
format portatif et d'un prix aussi modique que pouvait
le permettre l'impression soignée d'un tel ouvrage. Elle
renferme le texte grec , conféré avec les treize manuscrits
de l'Auteur que possède la Bibliothèque Impériale :
des notes marginales offrent les différentes leçons de ces
manuscrits. En regard du texte , se trouve l'ancienne
version latine , purgée d'une foule de contre-sens qui la
défiguraient : l'Editeur explique et justifie une partie de
ses plus importantes corrections dans un Mémoire sur
Thucydide, qui est à la suite de sa traduction française .
M. Gail avait déjà publié plusieurs fragmens de cette
traduction dans les journaux , lorsque M. Lévesque lui
apprit qu'il avait lui-même traduit Thucydide en entier.
M. Gail crut alors devoir se borner à être l'Editeur
de la traduction de M. Lévesque. Cet ouvrage ayant
obtenu un succès mérité , et la seconde édition en étant
épuisée , M. Lévesque invita M. Gail à revenir sur son
propre travail, en fui permettant de profiter du sien.
C'est là sans doute un procédé généreux , et M. Gail le
reconnaît autant qu'il dépend de lui , en déclarant qu'il
doit à M. Lévesque la plus grande partie de ce que luimême
n'avait pas traduit encore , et notamment le huitième
etdernier livrepresque entier. Cequi nous importe
sur-tout à nous autres lecteurs , c'est que la traduction
publiée par M. Gail étant le résultat des efforts en quelque
sorte combinés de deux hommes également versés
dans la connaissance de la langue grecque , nous avons
deux garanties pour une de l'exactitude de la version.
Cette version , sous le rapport de l'élégance , ne peut être
traitée plus sévèrement qu'elle ne l'a été par l'auteur
lui-même.<< On sera fondé, dit-il , je le sais , àme repro-
>> cher ici quelques négligences de style , et des phrases
> embarrassées dans leur marche ; là , des ils , les , leurs,
» et , un peu prodigues ; ailleurs ou des consonnances
>> choquantes comme nous nous , vous vous , ou lepar-
>>fait trop souvent répété, et que plus d'une fois le pré-
» sent eût heureusement remplacé. Mais ce qui dimi-
>> nuera mes regrets de n'avoir pas mis par-tout la der-
>> nière main à la partie du style , ce qui me donnera
>> peut-être quelques droits à l'indulgence de mes lec-
>> teurs ,
AVRIL 1809 . 65
DE
difficultes
> teurs, c'est que par-tout, ainsi quedans mon Théoorite,
je me suis appliqué >> et de plus à réformerà rdéesgoruadrnededseegrrraenurdsescommises en
>>histoire comme en grammaire. >> Ailleurs, M. Gail ,
prenant le soin de relever quelques -unes de ses fautes les
plus graves, soit dans l'interprétation , soit dans le style ,
pousse le zèle de la science et du bien dire , jusqu'à se
gourmander lui-même avec dureté et quelquefois avec
dérision. Il a remarqué dans sa traduction ces mots :
Un accroissement de forces , fruit de la fertilité du sol . >>>
Son oreille, accoutumée à l'euphonie grecque , est blessée
de cette succession de syllabes dures , et il s'écrie : «For,
fru ,fer , détestable ! Plus loin , il renvoie à la chanson de
M. de la Palice , une phrase un peu étrange qui lui était
échappée , et d'où resultait cette vérité trop incontestable
, qu'un homme mort d'une première attaque de
peste , ne peut pas mourir d'une seconde. Il est impossible
de s'exécuter de meilleure grâce ; et il y en aurait
beaucoup de mauvaise à insister sur des fautes si sincérement
avouées par celui qui les a commises . On pourrait
soupçonner un auteur qui va ainsi au devant de
quelques reproches peu graves et se les adresse si rudement
à lui-même, de vouloir faire tout de suite à la
critique sa part , de peur qu'elle ne se la fasse elle-même
un peu trop forte. Mais la lecture de plusieurs livres
de la traduction de M. Gail m'a prouvé qu'il n'avait
point employé cette ruse de l'amour-propre , et qu'il
s'était taxé bien en conscience. Le style, sans être d'une
élégance remarquable, a généralement de la correction ,
de la clarté et de l'aisance. Il est un morceau que l'auteur
a écrit avec un soin tout particulier ; c'est la belle
oraison funèbre que Périclès prononça en l'honneur des
Athéniens morts pendant la première campagne de la
guerre du Péloponèse .
Ce qui appartient en propre à M. Gail et l'élève au
dessus du métier de scholiaste et de traducteur , c'est un
mémoire sur Thucydide , divisé en quatre parties , dans
lesquelles il examine son auteur comme écrivain et
comme historien, le compare sous ces deux rapports
avec Xénophon , son continuateur , et le défend contre
les reproches assez graves que lui ont faits des critiques
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
anciens et modernes . Je citerai le début de ce mémoire
qui expose en peu de lignes tous les titres de gloire de
Thucydide et les travaux considérables auxquels a dû
se livrer le nouvel Editeur de ses ouvrages .
<<L'historien qui créa Tacite , que Démosthènes copia
>> tout entier huit fois de sa main , qu'il transcrivit une
>> fois de mémoire , au flambeau duquel s'allumèrent ces
>> foudres d'éloquence qui firent trembler Philippe sar
» son trône; cet immortel auteur que tant d'écrivains ,
>> soit grecs , soit latins , admirèrent , méditèrent , imi-
>> tèrent à l'envi , que tous les princes et leurs ministres ,
>> dit Mably , devraient lire tous les ans ou plutôt savoir
>> par coeur , Thucydide n'est connu que par extraits ,
>> je dirais presque par lambeaux , dans les plus célèbres
>> écoles de l'Europe , et manque absolument aux écoles
>> françaises . On cessera de s'en étonner , en réfléchissant
>>> sur l'extrême difficulté de mettre entre les mains des
>> jeunes gens un ouvrage qui n'est que dans celles d'un
>>petit nombre de savans en Europe ; un ouvrage qui ,
>>jugé par un critique ancien ( Denys d'Halicarnasse )
>> avec une sorte d'acharnement , semble n'avoir été étu-
>>dié par des critiques modernes ( le P. Rapin et La-
>> harpe ) , que dans de mauvaises versions; un ouvrage
>>enfin qui a eu le sort de tout ce qui est grand , élevé,
>>difficile , celui d'être peu connu et plus mal apprécié.
> Pour l'entreprendre , ce n'était pas assez d'un religieux
>> enthousiasme pour l'un des plus admirables monu-
>> mens de l'éloquence antique ; il fallait encore se sentir
>> du courage. Il fallait oublier et les inexorables censures
>> de Denys et le mot désespérant de Cicéron; il fallait
>> s'entourer de commentateurs , lire les scholiastes,
>> consulter les manuscrits , méditer son auteur , lutter
>> contre des difficultés sans nombre , et sortir de cette
>> lutte avec l'espérance qu'on rendra clair ce qui pa-
>> raissait obscur , abstrait et presque inintelligible. Ce
> courage nécessaire , je l'ai eu; cette espérance elle
>>m'a soutenu ; ces combats , je les ai livrés; ces diffi-
>> cultés , je me suis efforcé de les vaincre. »
On convient généralement que Laharpe , dans son
Cours de littérature, n'a donné à l'examen des écrivains
de l'antiquité, ni la profondeur ni l'étendue convenables .
i
AVRIL 1809 . 67
1
Ayant l'air de vouloir s'accommoder à la faiblesse et à la
légèreté de son auditoire qu'aurait peut-être bien rebuté
en effet une analyse trop exacte des auteurs grecs et
latins ; mais dans le fait ne voulant ou ne pouvant pas
prendre la peine de relire ces auteurs , de les méditer ,
et de se former sur leurs ouvrages une opinion propre et
réfléchie, Laharpe a trouvé plus commode de les juger
d'après des souvenirs de collége éloignés et confus , ou
d'après ces traditions vagues que le vulgaire des littérateurs
reçoit et transmet avec une égale confiance ; et
il a eu le soin d'énoncer ces jugemens d'une certaine
manière indéfinie , absolue et tranchante , qui ne permît
point le doute aux personnes sanslumières , et ne donnât
point trop de prise aux critiques des personnes éclairées.
Sa mémoire a déjà expié ce tort plus d'une fois ;
déjà plusieurs traducteurs ou imitateurs des écrivains
de l'antiquité , ont attaqué avec succès la légèreté ou
l'injustice de ses décisions. M. Gail , entre autres , s'est
signalé par la vigueur avec laquelle il a défendu contre
Jui son cher Theocrite. Il a renouvelé ce combat au
sujet de Thucydide. Laharpe a consacré une demi-page
au plus à ce célèbre historien. « On lui reproche , dit-il ,
>> deux défauts assez opposés l'un à l'autre : il est trop
>>> concis dans sa narration , et trop long dans ses haran-
>> gues. Il a beaucoup de pensées ; mais elles sont quel-
>> quefois obscures : il a dans son style la gravité d'un
>> philosophe ; mais il en laisse un peu sentir la séche-
>> resse. >> Voilà certes un jugement d'une briéveté et
d'une rigueur un peu prévôtale. Thucydide valait bien
que les choses à charge et à décharge fussent discutées
avec un peu plus de soin , et la sentence moins durement
libellée. M. Gail en appelle , et son factum m'a paru
fait avec autant de solidité que de modération. Le ton
de nos érudits a bien changé. Un savant du seizième
siècle eût versé des flots d'injures contre le critique
sacrilége: M. Gail se borne à combattre , par des raisons
et des exemples , les erreurs de celui qu'il appelle le
Quintilien français. Laharpe n'est pas son seul antagoniste
; le vrai Quintilien et sur-tout Cicéron , ne se
sont pas montrés tout à fait favorables à Thucydide.
M. Gail gémit de leurs préventions ; il lesEat2taque et
68 MERCURE DE FRANCE ,
travaille à en détruire l'effet. Ces sortes d'apologies ,
dussent-elles ne pas infirmer le moins du monde des
critiques justement imposantes , et n'apporter aucun
changement à l'opinion du public lettré, ont toujours
l'avantage de réunir en un point les divers témoignages ,
de faire mieux connaître l'auteur dont le plus ou le
moins de mérite est établi et discuté contradictoirement
, d'enrichir et d'exercer l'esprit du lecteur , et
enfin de flatter son amour-propre , en l'établissant juge
d'une cause où le génie , le goût et l'érudition plaident
alternativement devant lui. AUGER.
Traduction
Chez Lenor-
NOUVELLES DE MICHEL CERVANTES , précédées des
Mémoires sur la Vie de cet Auteur.
nouvelle .- Quatre vol. petit in- 12 .
mant, rue des Prêtres-Saint- Germain-l'Auxerrois ,
n° 17.--1809.
-
CES Nouvelles sont précédées , ainsi que le titre l'annonce
, d'une Notice biographique et littéraire sur Michel
Cervantes , qui ne doit point être confondue avec ces inutilités
préliminaires dont les traducteurs se plaisent trop
souvent à enfler leurs volumes . Nous aimons à faire
connaissance avec les grands écrivains ; nous lisons les
plus simples particularités de leur vie avec cette curiosité
bienveillante que nous inspireraient les moindres
événemens arrivés à nos amis . Mais les Mémoires dont
nous parlons pourraient se passer de cette espèce de
prestige attaché aux noms célèbres , et la vie de Michel
Cervantes fut agitée par tant d'orages , que son histoire
présente presque le même genre d'intérêt qu'il a su
donner à ses meilleures Nouvelles. Ceux qui veulent
absolument retrouver dans la situation personnelle d'un
auteur le principe du caractère de son génie , et s'il est
permis de s'exprimer ainsi , la couleur de ses ouvrages ,
seraient un peu embarrassés en lisant les Mémoires sur
l'auteur de don Quichotte. Cet homme , né sous cette
influence secrète qui fait les grands écrivains , chez qui
la passion des lettres et de l'étude se révéla presque dès
l'enfance , passa sa jeunesse dans le tumulte des armes .
AVRIL 1809 . 69
1
Il se siguala d'abord à la fameuse bataille de Lépante ,
où un coup d'arquebuse lui fracassa la main gauche ; il
alla ensuite en Flandres pour y combattre sous les drapeaux
du duc d'Albe. Parvenu , à force de services , au
grade de capitaine d'infanterie , il s'embarqua de nouveau
pourune expédition sur la Méditerranée , et combattit
vaillamment contre les barbaresques ; mais toujoursmaltraité
par la fortune, il fut conduit prisonnier à
Alger , où il passa cinq ans et demi dans la plus dure
captivité. Sa mère , en sacrifiant tout ce qui lui restait ,
le rendit à sa patrie , où l'attendaient de nouveaux
malheurs. Arrivé à l'âge de trente-trois ans , dégoûté
du métier de la guerre , affaibli par la fatigue et les infirmités
, il tomba dans une détresse , qu'il augmenta
encore en épousant une demoiselle sans fortune. Il
passa le reste de sa vie dans la pauvreté , sans autres
moyens d'existence que le produit de ses ouvrages , qui
furent beaucoup lus , mais non appréciés par ses contemporains.
Ce fut parmi tant d'infortunes et de traverses
, et dans un état toujours voisin de la misère, que
Michel Cervantes écrivit une Pastorale , des Comédies ,
des Nouvelles , etc. Ce fut dans une prison où l'avaient
jeté les habitans d'un village de la Manche , qu'il commença
don Quichotte , ce livre , plein de comique et
d'enjouement , ce modèle éternel de la fine critique des
moeurs et de la bonne plaisanterie ; tant la véritable gaîté
de l'esprit est indépendante des faveurs de la fortune ,
ou plutôt en est elle-même un bienfait précieux , qui
peut tenir lieu de tous les autres !
Les romans , quand ils n'ont d'autre but que d'amuser
pendant quelques momens la curiosité oisive , ne
sauraient être placés dans un rang fort élevé parmi les
productions littéraires. Il y a une destinée toute particulière
pour ces sortes d'ouvrages. Nous pouvons être
vivement intéressés , nous pouvons rire ou pleurer , en
les lisant , sans leur accorder beaucoup d'estime , et
après en avoir dévoré la lecture , uous les jetons de côté
pourn'y jamais revenir, et nous en oublions bientôt
jusqu'aux titres ; mais il y a pourtant un très-petit
nombre de romans sur lesquels le génie a laissé son em-
1
preinte. Ceux-là sont lus et relus sans cesse ; après avoir
MERCURE DE FRANCE,70۱
fait le charme du peuple pour qui ils furent écrits , ils ont bientôt passé chez toutes les nations civilisées , qui se sont empressées d'en enrichir leur littérature. Telle a été particulièrement
la destinée de don Quichotte. Ce roman n'est plus la propriété des Espagnols : c'est un ouvrage classique à Paris, à Londres , à Rome , comme à Madrid : c'est le livre de tous ceux qui sont sensibles aux grâces d'une philosophie douce et enjouée, et qui aiment à sourire à la peinture vive et plaisante de nos ridicules et de nos travers . Il fallait réunir une connais- sance approfondie du coeur humain , à une imagination poétique et féconde ; il fallait être à la fois grand mo- raliste et grand écrivain , pour mettre en jeu des carac- tères aussi vrais et aussi comiques dans une fable tou- jours amusante , où se trouvent tous les styles , tous les tons et toutes les couleurs. Ce don Quichotte , si fou dès qu'il s'agit de chevalerie, si raisonnable , si spiri- tuel, si éloquent par-tout ailleurs ; ce Sancho Pança , qui , tout en se défiant des belles promesses de son maître , finit toujours par se laisser séduire , et paraît subjugué plutôt que convaincu , offrent un exemple frappant de l'ascendant qu'un caractère passionné ne manquejamais de prendre sur le commundes hommes et sur ceux- là même qui l'accusent de folie : l'idée de cette opposition est aussi juste que profonde; elle est l'histoire de la vie humaine , et tant que le modèle d'après lequel a été fait cet excellent tableau ne sera pas brisé, on le reverra par-tout avec un plaisir toujours
nouveau
. Cette sagacité avec laquelle Cervantes a su peindre sous le costume espagnol les hommes de tous les pays et de tous les tems , ne se retrouve qu'en partie dans les Nouvelles dont nous annonçons la traduction. On y voit des détails de moeurs bien saisis , des caractères bien tra- cés; mais ce sont plutôt de légères ébauches que des peintures soignées. En général , le début de ces petits romans est très-heureux. Les divers acteurs y sont pla- cés tout de suite dans des situations propres à exciter un vif intérêt : mais bientôt les événemens se pressent , les incidens se multiplient , et un grand nombre de scènes , qui auraient pu être comiques ou touchantes , y man
AVRIL 1809 . 71
quent leur effet , faute d'être préparées et approfondies.
La curiosité , toujours tenue en haleine, force le lecteur
àse håter : mais il est rarement ému ; il ne sent jamais
le besoin de s'arrêter pour réfléchir , pour se pénétrer
d'une situation , encore moins celui de revenir sur ses
pas.
Mais , si lesNouvelles offrent peude ces combinaisons
heureuses et profondes qui font du don Quichotte un
ouvrage de génie , elles auront pourtant un grand mérite
aux yeux des lecteurs qui aiment à s'instruire : c'est
celui de présenter une peinture fidèle du peuple espagnol
à l'époque où elles furent écrites , époque où son
histoire se trouve mêlée à celle de toutes les nations européennes
, et sur-tout à la nôtre. Les annales des peuples
ne font guère connaître que quelques grands personnages;
mais les modes , les opinions , les travers , les
usages de la vie privée , tout ce qui est à proprement
parler l'histoire de la nation , ne se trouve exactement
retracé que dans les bonnes comédies et les bons romans
, qui , sous ce point de vue , peuvent être considérés
comme un supplément nécessaire à la lecture des
compositions historiques.
C'est cette considération qui a engagé M. P. à nous
mettre sous les yeux l'un des ouvrages d'un excellent
peintre, qui retrace le plus fidèlement le tems où il fut
composé. « Je propose au lecteur français , dit-il ingénieusement,
un voyage en Espagne à la fin du seizième
siècle et au commencement du dix - septième. Aucun
livre, je le crois , ne peut donner une idée plus juste de
ce pays alors si célèbre. L'auteur y fait paraître toutes
les classes de la société ; il saisit avec finesse et sagacité les
traitsqui les caractérisent, et s'attache à lier leurs folieset
leurs travers à des intrigues intéressantes ou comiques.>>>
Pour engager moi-même nos lecteurs à entreprendre ce
voyage instructif, je crois n'avoir rien de mieux à faire
quede leur mettre sous les yeux la carte du pays qu'ils
auront à parcourir. La voici telle que l'a tracée M. P.
lui-même; je ne saurais mieux faire que de le copier :
<<<En commençant , dit-il , vous vous trouverez transportés
dans ces troupes errantes de Bohémiens qui parcouraient
alors l'Espagne : vous êtes instruits de leurs
72 MERCURE DE FRANCE ,
institutions , de leurs lois , de leurs moeurs ; et vous vous
faites une idée de ce qu'était la police, même sous le
règne sévère de Philippe II. >>>
<<<Lorsque vous quittez ce théâtre de désordre et de
friponneries , vous passez chez les Turcs , et vous y
voyez le sort des esclaves chrétiens. Cervantes était, plus
que tout autre , en état de faire ce tableau ; lui-même
avait été captif. Un esprit aussi observateur que le sien
n'avait pas manqué de saisir les détails de moeurs que
les Musulmans cachent avec tant de soin aux regards
des étrangers. Aussi l'Amant généreux présente-t-il des
particularités qu'on ne trouve dans aucun voyage. »
<< Vous revenez dans la patrie de l'auteur , et vous
arrivez à Séville , qui était alors la cité la plus commerçante
et la plus riche de l'Espagne. Les désordres qui
règnent dans les grandes villes, lorsque la police manque
de vigilance et d'activité, fournissent au pinceau de
l'auteur les tableaux les plus piquans et les plus singu-
Tiers . Rincormet et Cortadille entrant dans une société
de fripons , qui , comme les Bohémiens , ont leurs lois et
leur chef; cette peinture , qui serait dégoûtante si elle était
faite par un auteur vulgaire , est pleine de gaîté et de
naturel. Cervantes prémunit la jeunesse et l'inexpérience
contre les piéges qui peuvent lui être tendus , et
montre en même tems les abus d'une superstition qui se
concilie avec tous les vices. Cette matière était très-difficile
à traiter en Espagne ; mais l'auteur fut si sage et si
mesuré , que l'Inquisition ne trouva rien à reprendre à
ses observations. >>>
<< En abandonnant le repaire des fripons de Séville ,
vous êtes introduits à la cour d'Elisabeth , reined'Angleterre.
Une jeune espagnole s'y fait admirer par sa décence
, sa modestie et ses charmes, et se trouve accablée
par les malheurs qui frappent presque toujours la beauté
sans appui. L'auteur peint dans l'Espagnole anglaise
l'intérieur de la cour de cette reine célèbre que Phi
lippe II avait voulu épouser , et qui , par conséquent ,
était fort connue des Espagnols . Tous les traits qu'il lui
attribue sont très-conformes à son caractère . >>>
<< Après avoir montré la pompe d'une cour, Cervantes
offre le pauvre licencié Vidriera , homme de beaucoup,
AVRIL 1809 . 73
;
d'esprit , à qui la tête a tourné, mais qui , comme don
Quichotte , n'étant insensé que sur un seul objet , parle
très-bien de tous les abus , et exerce sa malignité sur les
différentes classes de la société.>>>
<< A cette nouvelle , qui n'est amusante que par les
détails , succède l'histoire intéressante de Léocadie , que
M. de Florian a regardée comme la mieux conduite de
toutes celles de Cervantes. Une jeune personne , devenue
victime de la brutalité d'un libertin, mérite par sa
sagesse et par sa prudence de faire une grande fortune.>>>
<< Un des défauts qu'on reprochait le plus aux Espa- :
gnols de ce siècle était la jalousie. L'auteur , dans le Jaloux,
présente un homme fort riche, revenu des erreurs
de sa jeunesse , raisonnant très-bien , mais se laissant
tout à coup séduire par les grâces naissantes d'une jeune
personne sans fortune. Après l'avoir épousée , il profite
de son pouvoir sur elle pour l'enfermer avec d'autres
femmes, et faire de sa maison un couvent. Vous êtes initié
dans tous les mystères de cette petite société ; vous
voyez que la sagesse et l'expérience du maître sont toujours
en défaut; et le dénouement vraiment moral corrige
ce que les détails qui précédent pourraient avoir de
dangereux.>>>
<< Vous avez pu trouver cette retraite un peu triste ;
mais l'auteur va sur-le-champ vous distraire par des
combinaisons nouvelles. Il vous met sur les traces des
deux rivales qui courent après leur amant, et dont la situation
singulière donne lieu aux scènes les plus dramatiques.
Vons vous faites une idée de Barcelonne , la première
des villes commerçantes après Séville ; et vous
êtes témoin d'un combat qui prouve que la police maritime
n'était pas plus perfectionnée que la police de
terre.>>>
<<<La grande influence de l'Espagne sur le midi de
l'Europe donnait aux gentilshommes de ce pays beaucoup
de considération quand ils voyageaient. Cervantes
enprésente une idée, en peignant deux jeunes gens qui
sefixent en Italie pour achever leurs études. Ils sont respectés
et considérés de tous ceux qui les approchent : on
invoque leur médiation dans une affaire importante , et
J'on a la plus haute opinion de leur valeur.»
74 MERCURE DE FRANCE ,
<<Après cette excursion en Italie, l'auteur vous ramène
à Tolède , où les folies de deux enfans prodigues
lui fournissent l'occasion de peindre les moeurs d'une
classe de peuple dont il n'avait pas encore parlé. L'histoire
de Constance , dont le commencement est tout en
détails , prend ensuite un intérêt pressant , dont l'effet
est d'autant plus sûr , que toutes les circonstances , trèsextroardinaires
en elles-mêmes, sont pleines de naturel
et de vraisemblance . >>
<<La vertu se montre sous les traits les plus agréables
dans le caractère de Constance : Cervantes présente
dans le Trompeur trompé les artifices dont les femmes
corrompues sont capables. Cette Jeçou si utile sert de
prologue à une Nouvelle dans laquelle il semble avoir
placé presque toutes les idées morales et critiques qui
Jui restaient .
<< Le Dialogue des deux Chiens est peut-être une
plaisanterie trop longue; mais l'auteur , en écrivant
l'histoire d'un de ces animaux qui a appartenu à plusieurs
maitres , entre dans des détails fort curieux. Il
peint à grands traits l'esprit romanesque , le pédantisme,
l'hypocrisie ; il s'étend sur les abus qui règnent dans l'administration
, offre une idée de ce qu'étaient alors les
Maures d'Espagne , parle des comédiens , des poètes , des
savans , des faiseurs de projets, et ne s'arrête qu'en indiquant
qu'il aurait encore beaucoup de choses à dire , s'il
voulait peindre tous les travers et tous les vices de son
tems.
On peut juger par cette analyse combien les douze
Nouvelles doivent contenir de peintures de moeurs
qu'on chercherait vainement par-tout ailleurs . Le traducteur
a beaucoup ajouté à l'intérêt et à l'utilité de ce
recueil, en appelant l'attention du lecteur sur ces détails
instructifs , dans des examens qu'il a placés à la suite de
chaque Nouvelle. Tous les journalistes se sont accordés à
louer ces réflexions judicieuses , aussi bien que la diction
élégante et facile de la traduction. C'est un éloge que
j'aurais pu me dispenser de répéter , si M. P. avait jugé
à propos de placer à la tête de cette production un nom
déjà connu de tous les amis des lettres , par d'utiles ouvrages
de critique, et qui suffirait pour répondre de la
bonté de celui- ci.
G.
AVRIL 1809 . 75
MANUEL DE LITTÉRATURE, contenant la DEFINITION
de tous les différens genres de compositions , en
prose et en vers , avec des exemples tirés des prosateurs
et des poètes les plus célèbres ; un TRAITÉ de
la versification française et des PRÉCEPTES sur l'art
de lire à haute voix. A l'usage des deux sexes .. -/
Prix , 1 fr. 50 cent. - A Paris , chez F. Louis ,
libraire , rue de Savoie , nº 6.
Si la jeunesse présente s'élève dans l'ignorance , ce
ne sera certainement pas faute de livres. Tous les ans ,
tous les mois, on pourrait dire même toutes les semaines ,
il paraît des ouvrages qui ont l'instruction pour objet .
C'est du moins une preuve que l'on sent un peu mieux
anjourd'hui que dans certain tems qui n'est pas trèséloigné
, qu'une bonne éducation peut servir à quelque
chose. Heureuse influence d'un gouvernement réparateur
! Louable émulation parmi les écrivains qui consacrent
leurs veilles à produire des livres moins brillans
qu'utiles!
Cen'est point, en effet , à la renommée c'est à l'utilité
seule que paraît prétendre l'auteur anonyme du
Manuel de littérature. Donner des définitions justes ,
précises et exactes de tous les différens genres de compositions
en prose et en vers , de tous les mots usités
particulièrement et exclusivement dans la langue des
prosateurs et des poètes, c'est ce qu'il a seulement voulu
faire et ce qu'il a très-heureusement fait. Ajoutons que
toutes les fois qu'il peut donner un exemple à l'appui
d'une définition , il le donne , et fait, dans son choix ,
preuve d'un excellent goût .
Ce que l'on est sur-tout en droit d'exiger dans un
livre élémentaire , c'est la clarté. Cette qualité si essentielle
brille éminemment dans le Manuel de littérature ,
et lui donne même un avantage marqué sur beaucoup
d'autres livres , très-estimables , avec lesquels on peut
le comparer. Par exemple , j'ouvre le Traité des Tropes
de Dumarsais , et j'y lis cette définition des Figures :
«Les figures sont des manières de parler distinctement
des autres par une modification particulière , qui fait
76 MERCURE DE FRANCE,
qu'on les réduit chacune à une espèce à part , et qui les
rend , ou plus vives , ou plus nobles ou plus agréables
que les manières de parler , qui expriment le même
fonds de pensée , sans avoir d'autre modification particulière.
» Cette définition un peu embarrassée pour
tout le monde sera , si je ne me trompe , un peu obscure
pour un jeune étudiant. Je ne remarque point ces
défauts dans la définition suivante queje tire du Manuel :
<<<Les figures sont des tours de mots et de pensées qui ,
exprimant d'une manière ornée ce qui pouvait être dit
simplement , donnent aux discours plus de grâce ou de
force , le rendent plus vif, plus brillant , plus clair et
plus animé.>>>
Je cherche dans les Principes de littérature de l'abbé
Batteux la définition du goût , et je vois qu'il le définit :
<<<Lafacilité de sentir le bon , le mauvais , le médiocre ,
et de les distinguer avec certitude . >>> Ce motfacilité me
satisfait d'autant moins que , dissertant sur le goût , Batteux,
quelques lignes après celles que j'ai transcrites , dit
que le goût doit être un sentiment qui nous avertit si la
belle nature est bien ou mal imitée. J'ouvre maintenant
le Manuel , et je lis : <<<Le goût est le sentiment des convenances
. L'homme de goût , dans les lettres , n'écrit rien
qui puisse offenser l'oreille ; dans les arts , ne fait rien
qui puisse blesser les yeux; dans la société , a toujours
le ton et le langage convenable au lieu où il est , aux
personnes avec lesquelles il se trouve. On a du goût ,
lorsque dans ce que l'on voit, lit ou entend , l'on est
averti par une sensation vive et prompte , agréable ou
désagréable , de ce qui est beau ou laid, bon, médiocre
ou mauvais. » Cette définition, sije ne me trompe encore ,
me paraît préférable à celle de Batteux. Je pourrais
faire d'autres rapprochemens qui seraient également à
l'avantage de l'auteur du Manuel, mais je passe au
traité qu'il donne de la versification française . Ce traité
renferme succinctement toutes les règles que l'on trouve
dans les poétiques élémentaires et en présente quelquesunes
que l'on y chercherait en vain, qui prouveraient
que l'auteur est initié dans les secrets de la poésie. A la
suite de ce traité viennent les ouvrages en vers , depuis
le distique jusqu'au poëme épique , et là, comme dans
AVRIL 180g . 77
les ouvrages en prose , on peut applaudir à la clarté des
définitions et au choix des exemples. Mais ce qui doit
attirer au Manuel une faveur particulière , ce sont les
préceptes que l'auteur y a fait entrer sur l'Art de lire à
haute voix. Cet art que fort peu de personnes possèdent
et pratiquent, qui est en quelque sorte abandonné exclusivement
aux acteurs et aux actrices , qui cependant
devrait entrer pour quelque chose dans l'éducation , a
fixé l'attention de l'auteur. Il paraît même qu'il en a
fait une étude particulière, et c'est d'après cette étude
qu'il en révèle et développe les principaux secrets. De
courtes citations donneront une idée de son travail sur
ce sujet. Il a défini la voix , les tons qu'elle peut parcourir
sans efforts , en montant et en descendant , c'est-àdire
, sans rien perdre de sa qualité; il poursuit ainsi :
<<On passe d'unton à un autre , àl'aide d'un semi-ton ,
ou d'un repos , d'un silence. Les repos sont indiqués par
la ponctuation. »
«Il est essentiel de savoir soutenir sa voix : on entend
par ces mots , ne hausser ni baisser trop sensiblement la
voix , en lisant une suite de mots liés par le sens et appartenant
à la même idée ; ne point la laisser tomber
aux différens repos que la ponctuation indique , àmoins
que le point n'avertisse que le sens est fini , que l'idée
est complètement rendue , que la phrase est terminée :
et dans ce dernier cas , il faut changer de ton, quitter
celui où la voix est tombée, et relever la voix au mot
qui commence la phrase venant après celle qu'on vient
d'achever. >>
« Les interjectionsah ! eh ! hélas ! etc. , expriment la
joie, la douleur , la surprise , etc. , ne doivent pas être
prononcées avec un son rapide et sec. Il faut nourrir ce
son, le prolonger par une légère inflexion lorsqu'il
exprime un plaisir ou une peine profondément sentie :
il n'est permis de le jeter et de le retenir aussitôt que
dans une vive surprise. >>>
Je ne dis plus qu'un mot sur le Manuel , c'est qu'à
quelque âge qu'on le lise , on ne le lira point sans profit ,
et que tous les instituteurs , quels qu'ils soient , y pourront
puiser d'excellentes leçons pour leurs élèves .
G. R. 1
78 MERCURE DE FRANCE ,
IDYLLES , ou Contes champétres ; par Mme PÉTIGNYLÉVESQUE.
Troisième édition , augmentée de plusieurs
morceaux traduits de Labindo et de Pindemonte.
Deux vol . in- 18 . -A Paris , chez Allais ,
libraire , rue du Battoir , n° 26 .
GESSNER avait rendu à la poésie pastorałe ses grâces
naïves , sa parure simple , mais élégante; il lui avait
donné plus d'intérêt et de nouveaux charmes en l'associant
à la morale , en réunissant toujours la peinture
des affections de l'âme aux descriptions de la nature.
L'heureux choix de ses sujets , non moins que les qualités
aimables de son style , avaient fondé en Europe sa
réputation brillante et méritée ( 1). Florian , trèsinférieur
à Gessner , s'était cependant fait connaître
avec avantage par la pastorale d'Estelle , et par une
heureuse imitation de la Galathée de Cervantes. Madame
Pétigny, alors Mademoiselle Lévesque, publie , à l'âge de
seize ans , le recueil de ses contes champêtres. Le vieux
Gessner en est si charmé qu'il ne la nomme plus que
sa petitefille , et Florian la comble d'éloges que lepublic
s'empresse de sanctionner. L'édition est bientôt épuisée
; une seconde paraît ; elle obtient la même faveur
qu'avait obtenue la première , et qu'obtiendra sans
(1) De tous les écrivains modernes , dit un célèbre critique anglais ,
M. Gessner, poète suisse , est celui qui a le mieux réussi dans les compositions
pastorales. Il a répandu dans ses Idylles plusieurs idées nouvelles
. Le lieu de la scène est souvent d'une beauté frappante ; ses descriptions
sont animées. Ilnous peint la vie pastorale embellie autant
qu'elle peut l'être , sans jamais passer les justes bornes. Le mérite principalde
ce poète est de parler au coeur. Il a enrichi ses sujets d'incidens
qui lui donnent lieu de développer les sentimens les plus tendres. Ses
tableaux du bonheur domestique sont d'une rare beauté. Il décritde la
manière la plus agréable et la plus touchante l'affection mutuelle des
époux , des pères et des enfans , des frères et des soeurs , aussi bien que
celle des amans . Comme je n'entends pas la langue dans laquelle écrit
M. Gessner , je ne puis juger de sa poésie; mais quant au sujet et à la
composition de ses pastorales , il me paraît avoir surpassé tous les modeines.
HUG- BLAIR , Cours de Rhétorique, trente-neuvième leçon.
AVRIL 1809 . 79
doute la troisième , augmentée dela traduction de quel
ques pièces très-agréables , mais où l'on ne trouve pas
toujours la simplicité, le naturel et l'intéressant abandon
des productions de l'auteur .
Ou n'est point surpris d'un tel succès, lorsqu'on jette
les yeux sur tant de petites pièces bien conçues , composées
avec soin , écrites avec une élégante facilité. Si
je voulais en citer des fragmens , je n'éprouverais que
l'embarras du choix. Mais ces fragmens feraient tout
au plus connaître le talent d'écrire de Mme Pétigny ,
sans mettre à portée de juger par quelle heureuse rénnion
de circonstances, de petits détails , de descriptions
naïves et délicates , elle parvient par degrés à faire
naure l'intérêt dans les sujets les plus simples. Je préfère
donc transcrire une de ses pièces , fort courte , mais
qui me semble devoir suffire pour faire apprécier l'art
aimable de l'auteur dans ces petites compositions .
LE BENGALI.
<< Aimable oiseau , tendre Bengali , dors en paix ; le
néant t'apporte le repos. Tes cris n'appelleront plus ta
compague; te voilà muet , insensible comme elle.
Dors, tendre oiseau , tes tourmens sont finis , et tu jouis
d'un repos éternel .
:
>> Fils du printems , Zéphyrs légers , respectez ce
myrte toujours verd ; il ombrage la douce victime de
l'amour etde la constance. Si vous agitez l'arbrisseau ,
que ses feuilles frémissantes rendent un son plaintif.
Foyez , folâtres passereaux , vives et légères fauvettes;
que la seule tourterelle vienne quelquefois soupirer
dans cet asile , car je l'ai consacré à la mélancolie ! C'est
là que je viendrai m'asseoir, lorsque mon coeur, oppressé
par de tristes souvenirs , sentira le besoinde se recueilfir
; et , tandis que mes doigts palpitans essayeront sur
ina lyre des sons mal assurés , mes regards pensifs t'invoqueront
, touchante mélancolie , amie des coeurs
sensibles; et des larmes, douces comme la rosée , humecteront
le gazon qui cache l'oiseau fidèle .
» O bonheur , ombre fugitive ! que tu passés rapidement!
à peine le jeune oiseau avait fait choix d'une
80
二 MERCURE DE FRANCE,
1
compagne ; les charmes de la liberté , d'un beau ciel ,
d'un soleil toujours pur , et sur-tout le bonheur de
s'ainer , tout lui promettait un sort digne d'envie. Ah !
sans doute il n'a jamais aimé , celui dont le filet cruel
leur ravit tant de biens précieux. Amour , fuis ce barbare
, et que jamais il ne trouve le bonheur dans les
tendres regards d'une amie !
>> Transplantés dans un autre monde , sous un ciel
apre et nébuleux , renfermés dans une étroite prison
déjà remplie de serins pétulans , s'aimer était leur seul
bonheur ; mais celui-là tient lieu de tous les autres .
O tendre, couple ! le jour où vous entrâtes dans ma
retraite , me parut être un jour d'heureux présage ;
tous mes soins vous furent prodigués , et votre bonheur
était ma récompense. Comme ils s'aimaient et qu'ils
étaient heureux !
>> Pendant la nuit , pressés dans le même nid, doucement
appuyés l'un sur l'autre , l'Amour les réchauffait
sous son aile; et souvent le soleil , déjà élevé sur
P'horizon , les surprit dans ce doux réduit , passant au
dehors leurs têtes veloutées , gazouillant à petit bruit la
douce chanson d'amour , oubliant , dans ce tendre èntretien
, et le grain et la verdure que leur présentait ma
main. Par quels sons voluptueux l'aimable oiseau savait
peindre son amour ! Par quels soins enchanteurs sa
compagne l'en récompensait ! comme elle suivait tous
ses pas ! quels doux regards ! avec quelle tendre complaisance
son bec arrangeait lentement le beau plumage
, le collier d'un rouge éclatant qui distinguait son
ami ! Souvent immobile près de la cage , attentive à
leur douce intelligence , un désir incertain, une espérance
vague agitaient mon coeur , et remplissaient més
yeux de larmes. Oh ! qu'il doit être doux d'aimer ,
d'être aimé ainsi ! de ne vivre que pour son ami ! de le
trouver à son réveil , de s'endormir à ses côtés , d'embellir
son existence , de la partager sans cesse ! Ainsi
parlait dans mon âme une voix secrette : mais , ô bonheur
, ombre fugitive ! que tu passes rapidement !
La naissance d'une jeune famille allait mettre le
comble à leur félicité; déjà un oeuf (frêle espérance ) en
promettait d'autres encore. Leur gaîté plus vive excitait
Ia
AVRIL 1809 .
la mienne. Que de soins je promis aux enfans de Lamour!
.... Vain espoir! ô jour de mort ! ô malheureux
époux ! tes cris douloureux me réveillèrent avec l'aurore
; j'accours : renversée sur le bord du nid , elle n'était
plus la compagne de tes malheurs , l'amie de ton
esclavage. En vain inquiet , égaré , il s'agite autour
d'elle , il cherche à la réveiller ; en vain , dans sa terreur
, il force , il précipite ses chants.... Hélas ! il est
done vrai ! on peut donc perdre ce qu'on adore , la
moitié de soi-même, et rester seul , abandonné sur la
terre ! Eh quoi ! faut-il donc toujours craindre , n'aimer
jamais? Faut - il repousser la coupe riante du bonheur ,
parce qu'elle peut se tourner en poison ?
>> O bonheur , ombre fugitive, que tu passes rapidement!
» Rien désormais ne consolera l'oiseau fidèle . Sans
cesse il cherche , il appelle son amie ; il ne prend plus
de nourriture , il fuit ce nid témoin de leurs plus doux
instans; il chante , il chante , il s'anime douloureusement
: la nuit même ne peut lui porter le repos. En
vain ma main lui présente les alimens qu'il préfère ; il
s'approche , il me regarde; ses regards , ses sons plaintifs
me demandent celle qui donnait du charme à tout ce
qui l'entoure ; ils me disent qu'il ne pent plus vivre sans
elle. Son corps épuisé s'amincit, il languit , il se consume;
sa voix s'affaiblit par degrés , elle s'éteint....
» Dors en paix , tendre Bengali , dors en paix , le
néant t'apporte le repos. Tes cris n'appelleront plus ta
compagne ; te voilà muet, insensible comme elle ; dors,
tendre oiseau , tes tourmens sont finis et tu jouis d'un
repos éternel.>>
Ily a sans doute dans cette espèce de chant funèbre
de la douceur , de l'harmonie, de la grâce , du sentiment
même, et quelques traits touchans. Lorsque le sujet
peut le permettre , le style de Mme Petigny s'élève à des
beautés d'un autre ordre , et sa composition , toujours
soignée , s'enrichit d'heureux développemens. Ainsi ,
dans des contes plus étendus , tels que ceux de Mysis
et Silvie , de Lyse et Alexis , de l'Aveugle sur-tout , qui
s'éloigne souvent du genre pastoral , il n'est pas rare de
trouver des situations animées , des peintures atta-
F
1
82 MERCURE DE FRANCE ,
chantes,des traits de dialogue pleins de vérité ; enfin , des
scènes vivement décrites , des aventures intéressantes et
des caractères bien tracés. Le style est toujours élégant ,
un peu enjolivé quelquefois , mais souvent plein de chaleur,
du moins de cette sorte de chaleur que peut comporter
le genre , et qui s'allie sans effort à une douce
sensibilité.
Lorsqu'on songe que cet aimable Recueil est l'ouvrage
d'une jeune personnede seize ans, loin d'être surpris des
honorables suffrages qu'obtint sa première édition, l'on
ne peut s'empêcher d'y ajouter un nouveau tribut
d'éloges.
VARIÉTÉS .
V. F.
INSTITUT DE FRANCE. -La Classe de la langue et de la
littérature françaises a tenu , le 5 de ce mois, sa séance
publique , présidée par M. le comte de Fontanes. Lesmembres
des autres Classes y étaient presque tous réunis , et
l'auditoire était aussi très-nombreux.-Après un Rapport
sur le concours des prix de poésie et d'éloquence en 1809 ,
Ju par M. le sénateur François de Neufchateau , et écrit
avec l'élégance et la finesse qui distinguent toutes les productions
de M. le secrétaire perpétuel , la Classe a fait la
proclamation de ses sujets de prix pour l'an 1810. Le Tableau
littéraire de la France au dix-huitième siècle est remis au
concours pour la quatrième fois. La Classe remet aussi à
l'année prochaine les Embellissemens de Paris ,et rappelle
qu'en 1808 elle avait annoncé , pour un second prix d'éloquence
, l'Eloge de la Bruyère. Les ouvrages doivent étre
envoyés avant le 15 janvier 1810.
M. Delambre , l'un des secrétaires perpétuels de la Classe
des sciences mathématiques et physiques , a fait aussi la
proclamation d'un sujet de prix pour l'an 1812 : ce sujet est
énoncé en ces termes : Donner la théorie mathématique des
vibrations des surfaces élastiques , et la comparer à l'expérience.
Les Mémoires ne seront reçus que jusqu'au 1er octobre
1811 , terme de rigueur.
M. le sénateur Garat a succédé à M. Delambre , et a lu
des Considérations sur les sujets proposés par l'Académie ;
sur quelques discours envoyés au concours , et imprimés ou
retirés depuis; sur le genre de style et d'éloquence quiparaît
AVRIL 1909.. 83
4
erreurs de
convenir au Tableau littéraire du dix-huitième siècle , et à
l'Eloge de la Bruyère. Après avoir observé , comme l'avait
déjà fait M. le secrétaire perpétuel , que le concours pour
Je Tableau littéraire du dix-huitième siècle , avait été cette
fois bien supérieur aux concours précédens , qu'on y avait
même remarqué trois concurrens très-distingués , un surtout
qui s'était placé bien au dessus des autres , et avait vu
la couronne comme posée sur sa tête , M. Garat a relevé les
ceux qui , n'ayant pas suivi d'aussi bonnes routes ,
ont ou retiré ou fait imprimer leurs ouvrages. En examinant
ce qu'ils ont fait , il a dit ce qu'on devait faire ; et ,
donnant toujours à la fois et le précepte et l'exemple , il a
montré quel genre de style et d'éloquence convenait à ce
beau sujet et à l'Eloge de la Bruyère. Mais quel est ce
genre de style ? quel est ce genre d'éloquence ? Il résulte
de l'exemple donné par M. Garat ( qui touche souvent aux
memes objets qu'auront à traiter les concurrens ), que ce
genre de style et d'éloquence doit s'entendre à peu près de
tous les genres de style et de tous les genres de beautés
oratoires. Embrassant avec une extrême souplesse des matières
si variées , M. Garat n'avait pas annoncé un discours ,
mais une sorte de conversation écrite ; conversation charmante
, élevée, où brillent tous les genres d'esprit et de
talens , bien digne d'une assemblée nombreuse et choisie ,
qui en a témoigné de la manière la plus vive et lamoins
équivoque , toute sa satisfaction..
Cette lecture excédait peut-être les bornes de l'attention
que peut accorder un nombreux auditoire. Mais jusque
dans sa dernière partie , des aperçus ingénieux , l'abondance
, la variété , le choix et la nouveauté des pensées ,
des traits charmans , et ce style qui n'appartient qu'aux
écrivains supérieurs , ont soutenu l'attention , fatiguée et
non pas lassée ; et cet ouvrage , dont l'impression est vivement
désirée , a été couvert de justes applaudissemens.
A cette lecture a succédé celle de quelques scènes d'une
tragédie inédite de M. Arnault. Ces fragmens pleins de verve
tragique , et semés de très- beaux vers , ont été aussi unanimement
applaudis .
Le défaut de tems a privé l'assemblée d'un morceau sur
les gens de lettres , que devait lire un des plus aimables et
des plus ingénieux d'entre eux , M. de Boufflers ; et c'est
un regret que les amis des lettres ont emporté de cette
séance.
T F2
84
MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLES . Théâtre impérial de l'Opéra comique. -
Première représentation du Mariage par imprudence ,
opéra comique en un acte ; paroles de M. de Jouy , musique
de M. d'Alvimare .
Cet opéra nouveau a été fort applaudi et méritait de l'être .
M. de Clénord , père de la jeune Adèle , pour la mettre à
l'abri des poursuités des amans , s'est réfugié dans ses terres ,
au fond de l'Auvergne . Valbrune , jeune peintre , y a été
attiré par lui pour en dessiner les plus beaux points de vue;
il devient amoureux d'Adèle , et est servi dans ses projets par
Nicette , suivante de la jeune personne . René , jardinier du
château , s'aperçoit de leur intelligence et menace Nicette
de tout découvrir à M. de Clénord , si elle ne consent à
l'épouser pour prix de son silence. La soubrette , qui aime
un certain Justin , ne peut répondre à la tendresse de René ,
qui apprend alors à M. de Clénord que Valbrune aime sa
fille, et qu'il vient tous les soirs chanter sous ses fenêtres . Le
peintre , surpris par le père , est forcé de donner à Adèle le
signal convenu. M. de Clénord croit trouver dans les réponses
de sa fille la confirmation de ce que lui a dit René ;
mais Adèle , prévenue par Nicette que son père les écoute ,
ne répond pas à l'amour de Valbrune : celui-ci s'en indigne;
et , dans son dépit, il lui échappe de dire , qu'après la lettre
qu'il a reçue d'elle le matin même , il ne devait pas s'attendre
à une pareil accueil.-Une lettre d'Adèle , s'écrie M.
de Clénord ! .... Celui-ci voit alors qu'on ne peut plus différer
l'union des deux amans . Il consent à leur mariage , surtout
après avoir reconnu dans Valbrune le fils d'un colonel
sous les ordres duquel il a servi .
On voit que le cadre de cette pièce est léger , mais deux
situations ingénieuses et un grand nombre de traits spirituels
en font un ouvrage fort agréable. Le mouvement du
dialogue , la vivacité des scènes , rappellent un écrivain
habitué à travailler pour la scène , et qui y a obtenu des
succès mérités , comme la facture des couplets et le vaudeville
final , prouvent un de nos meilleurs chansonniers .
La musique est de M. Dalvimare , harpiste célèbre , et qui ,
comme compositeur , avait obtenu de grands succès dans le
genre de la romance , et dans plusieurs morceaux deharpe
fort remarquables. Cette première production théâtrale
promet un talent distingué : le mérite particulier de M. Dalvimare
paraît être la mélodie; il donne beaucoup au chant
principal, et, sans négliger l'orchestre, il ne lui permet
AVRIL 1809 . 85
jamais d'usurper la première place. Quelques personnes ont
taxé la musique de faiblesse , et je ne trouve pas ce reproche
fondé. Lamusique de M. Dalvimare estmélodieuse et légère ,
et entre bien dans l'esprit de la situation : nous l'engageons
à continuer comme il a commencé : la route tracée par
Monsignyet Grétry est une bonne route à suivre.
Cet ouvrage est bien joué : Chenard remplit le rôle du
père; Mme Belmont celui de la soubrette; et je conseillerais
à peu de femmes d'en avoir de semblables. Mme Moreau
etM. Butiste ont bien chanté les rôles d'Adèle et de
Valbrune : Moreau a représenté René avec un vrai talent
distingué. Cet acteur travaille et fait des progrès . A la reprise
de Zémire et Azor il a joué le rôle d'Ali de manière à satis-
B.
faire même les spectateurs qui se rappelaient Trial .
1 NOUVELLES POLITIQUES .
SUÈDE.
(EXTÉRIEUR. )
- Stockholm , 16 mars .-Enfin le roi de Suède a
éprouvé le sort que lui présageait l'Europe depuis plusieurs
années. Le caractère d'obstination et de passion, qui était le
mobile de la conduite de ce prince, a révolté tous ses sujets.
Le mécontentement avait commencé à se manifester ,
quand les propositions de paix , faites par la France , furent
rejetées par le roi. Tout le monde reconnut alors que le roi ,
enles rejetant, voulait la guerre sans raison, uniquement pour
satisfaire sa haine personnelle contre l'Empereur Napoléon ,
et suivre l'exécution de ses projets insensés .
Le mécontentement s'accrut prodigieusement par la perte
de la Pomeranie et de la Finlande : et il fut porté à son
comble , lorsque le roi cassa les trois corps des Gardes et les
mit au rang des milices. Toute la nation était prononcée
contre le gouvernement. Les armées du Nord et de Scanie
menaçaient de marcher sur la capitale pour y faire une révolution,
et déjà le roi avait rassemblé des troupes pour
s'opposer à ces deux armées. La guerre civile était donc
sur le point d'éclater.
Le roi, qui d'abord paraissait vouloir se défendre dans
Stockholm , prit, le 12 de ce mois, la résolution de quitter
lacapitale et de se retirer à Linkopink avec les troupes qui
étaient à sa disposition .
Une partie de ces troupes se mit effectivement en route ;
le reste devait servir d'escorte au monarque. Sa Majesté de
86 MERCURE DE FRANCE ,
mandaà la banque deux millions de risdales. Sur le refus
qu'on fit de livrer cette somme , le roi signa l'ordre de la
prendre de vive force. Ce coup d'autorite devait s'exécuter
par la bourgeoisie le lundi au matin, 15. Le départ du roi et
de toute la famille royale devait avoir lieu le même jour à
10 heures du matin. Tous les collég set tous les militaire s
qui étaient à Stockholm avaient ordre d'accompagner le
monarque.
Le feld-maréchal Klingsporr et le général Adlercreutz
(après que tout le conseil eut inutilement demande au roi de
faire la paix ) allèrent directement trouver Gustave IV et lui
dirent « que toutes les horreurs commandées par lui devaient
> cesser; que leur devoir , comme Suédois , était de sauver.
>>la patrie , qui leur était chère par dessus tout ! .... et qu'il
>> devait absolument céder à leurs prières ou cesser de ré-
>> gner .... » Le roi répondit qu'il n'y céderait jamais , et
les traitant de scélérats , il tira son épée et voulut en percer
le général Adlercreutz ; mais au même instant huit a dix
autres personnes entrerent, ayant à leurtéte le maréchal de
Ja cour Silfsversparre qui dit au roi : « Sire , votre épée vous
> a été donnée pour la tirer contre les ennemis de la patrie,
>>mais non pas contre de vrais patriotes qui ne veulent que
>>>>votre bonheur et celui de la Suède. » Âu même instant il
s'empare de l'épée du roi. Du reste , tout se passa tranquillement
, à l'exception que les trabans firent quelque bruit
aux portes et menacèrent de les enfoncer.
Cependant le roi , qu'on avait un instant oublié , avait saisi
l'épée d'un autre ( celle du géneral Cederstroëin ) , et s'était
enfui par un escalier dérobé. Le général Adlercreutz
s'en aperçoit; le baron d'Otten et un autre officier coururent
après le roi , et l'atteignent comme il avait déjà gagné la
cour. Le colonel Preybf l'arrête ; on le reconduit à sa
chambre , et , le soir mème , il fut transféré au château de
Drottningholm , où il est gardé à vue par quelques officiers .
Ses premiers momens ont été terribles. Gustave IV s'est
abandonné d'abord à une fureur inexprimable ; mais il s'est
calmé au bout de quelques heures, et paraît maintenant
assez tranquille. C'est dans la nuit du 14 , à une heure du
matin, qu'il a été transféré à Drottningholm , sous une escorte
de 60 à 80 hommes . Trois officiers étaient dans sa voiture
, deux étaient derrière. A Drottningholm , il est gardé
jour et nuit par des officiers des régimens des Gardes .
Toute la nation applaudit àcette résolution , qui s'est faite
sans effusion de sang et sans arrestation quelconque.
La tranquillité et la joie règnent dans la capitale; le prince
AVRIL 1809 . 87
>
Charles, duc de Sudermanie, s'est mis à la tête du conseil
du gouvernement. Les armées du Nord , de l'Ouest et du
Sud sont toujours à leur place. Le feld- maréchal Klingsporr
estnommégouverneurde Stockholm et le général Adlercreutz
adjudant-general . Le ministre anglais , M. Merry , ne fait
ancun preparatif de départ.
Le voeu général des Suédois appelle la paix: des courriers
ont été expédiés à Pétersbourg , à Paris et à Copenhague.
Mais obtiendrons-nous des cours alliées la permission de rester
neutres , dans la grande querelle qui divise l'Europe ?
L'etat déplorable où la Suède est réduite ; l'armée sans solde ;
le commerce et toutes les branches de l'industrie nationale
ancantis ; l'exploitation des mines abandonnée faute de pouvoir
vendre leurs produits ; la nation accablée par des taxes
énormes , notamment par une contribution de guerre , ordonnée
par le roi seul , au mépris de la constitution ; toutes
ces circonstances politiques ne nous laissent d'espérance que
dans une paix profonde , que peut- être aucune des puissances
bellígérentes ne voudra nous accorder .
Quoiqu'il en soit, voici la proclamation que S. A. R. le
duc de Sudermanie a publiée en prenant possession du gouvernement.
PROCLAMATION DU RÉGENT.
Nous Charles , par la grâce de Dieu , prince héréditaire des
Suédois , Goths et Vandales , etc. , duc de Sudermanie , grandamiral
du royaume , etc. etc.
,
Faisons savoir & Par une suite d'événemens , S. M. royale ayant été
mise hors d'état de diriger les affaires du royaume , Nous , comme étant
le seal prince majeur de la famille royale , avons cru devoir prendre
provisoirement les rènes du gouvernement , en la qualitéde régent. Nous
espérons condaire le gouvernement de manière que le repos dans l'intérieur
etau dehors soit rétabli, que le commerce et l'industrie, presque
anéantis depuis si long-tems , se raniment. Nous, déclarons que c'est
potre ferme intention de consulter les Etats au sujet des mesures nécessaires
à prendre pour le bien du royaume. Mandons et ordonnons , par
la présente, àtous les habitans du royaume , aux troupes de terre et de
mer, età tous les employés civils , de nous prêter serment de fidélité et
d'obéissance, ainsi que le mérite la pureté de nos intentions , et ainsi que
leurpropre intérêt l'exige . Sur cela , nous prions Dieu de vous avoir en
sa sainte et digne garde.
Fait au château de Stockholm , le 13 mars 1809.
Signé, CHARLES; et plus bas , C. LAGERTRING.
La diete de Suède est convoquée pour le premier de mai
prochain.
88 MERCURE DE FRANCE ,
ANGLETERRE. -Londres , 21 mars .----Nous sommes fachés,
d'annoncer que le gouvernement a reçu hier des dépêches de
l'amiral Keates , commandant dans la Baltique , lesquelles
apportent la nouvelle d'une très-sérieuse insurrection qui a
éclaté en Suède, et qui menace de la manière la plus funeste
non seulement la tranquillité intérieure de ce royaume ,
mais la stabilité du gouvernement suédois. Nous apprenons
que plusieurs milliers de paysans se sont insurgés dans la
province de Wermeland, et ont marché par Carlstadt sur la
capitale. Nous apprenons encore qu'un officier-général s'est
mis à la tête d'un corps de militaires , et qu'il a pris possession
de Stockholm , d'où le roi s'était retiré sous la protection
d'environ 3,000 hommes de troupesqui lui sont restés fidèles .
Les insurgés ont publié une déclaration contenant l'exposé
de leurs griefs , en assignant la guerre comme cause de tous
lès maux : ils insistent sur le rétablissement de la paix ,
comme seul moyen par lequel on puisse obtenir des soulagemens
et des réformes ; plusieurs personnes s'imaginent que
cette insurrection a son origine dans les machinations de
l'ennemi ; mais nous croyons plutôt que c'est l'effet de la misère
à laquelle ce pays est réduit , et des calamités dont il est
encore menacé par la persévérance du roi à soutenir une
lutte aussi inégale et aussi ruineuse. Nous espérons que nos
ministres , au lieu d'encourager le roi de Suède à se livrer à
ses emportemens ordinaires , emploieront touteleur influence
pour concilier les partis opposés et appaiser cette fatale discorde.
(Morning- Chronicle. )
Du 27. -Elle est donc enfin terminée , cette affligeante
et scandaleuse affaire , qui , depuis le 1er février , a si péniblement
occupé la partie bien pensante de la chambre des
communes ! Le duc d'Yorck a offert hier à son auguste père
sa démission de commandant en chef, et le roi l'a gracieusement
acceptée. On dit qu'elle a été offerte à S. M. par une
lettre qui contient les raisons qui ont déterminé S. A. R. à
faire cette démarche , et à la faire dans ce moment. S. M. a
nommé , pour lui succéder , le comte de Chatam , ou , selon
d'autres , sir David Dundas. Mais cet arrangement donnera
lieu àune nouvelle mesure , d'après laquelle l'armée sera dirigée
par un conseil, ainsi que cela a lieu pour la marine,
d'une manière si avantageuse pour le bien public.
Nous nous réjouissons sincérement de cet événement ,
comme d'un grand triomphe remporté par la constitutionde
notre pays. Le duc d'Yorck a pris une mesure très-sage et
rès-convenable , et de nouvelles mesures , au moins nous
AVRIL 1809 . 89
l'espérons, ne seront pas prises par la chambre des communes.
-
( Courrier. )
On dit que L. Paget a quitté l'armée anglaise, et qu'il
va servir en Autriche comme volontaire.
Sur la foi de nouvelles reçuesde Malte , on croit que la
Porte va faire cause commune avec l'Autriche contre la
France, et que la Grande-Bretagne fournira des armes à la
Turquie. Ces clauses sont insérées , dit-on , dans un article
secret.
- Le Cotton Planter est arrivé à Greenock sur la Clyde ,
en Ecosse , le 7 mars. Il venait de la rivière Sainte-Marie
dans le Maryland, et a apporté des papiers américains jusqu'au29
janvier. On lit dans l'un d'eux , que , le 25 janvier ,
M. Erskine s'était présenté chez Madison, pour lui demander
dans quel dessein le congrès se préparait à lever 50,000
hommes. On ne sait quelle fut la réponse du secrétaire d'état.
La Columbian Sentinel du 20 décembre rapporte
une insulte préméditée que reçut dernièrement le lieutenant
Foley du schooner anglais Sandwich , du capitaine Armstrong
du corps de l'artillerie des Etats-Unis. Au moment où
le lieutenant Foley, accompagné d'un élève de la marine ,
débarquait à Savannah avec des dépêches pour le vice-consul
d'Angleterre , il fut enveloppé par une force militaire ,
reconduit àbord de son navire , et forcé de mettre à la mer.
Onprétendait que le lieutenant avait violé la proclamation
du président , en pénétrant dans un port des Etats-Unis
avec un vaisseau armé , et cependant la proclamation excepte
expressément les vaisseaux chargés de dépêches .
-Le brick de guerre le Hope, capitaine Pearce, est arrivé
vendredi 10 mars : il avait touché à Cadix et à Lisbonne.
Dans sa traversée , il avait rencontré la Surveillante , convoyantune
flotte sortie de Rio-Janeiro ; il en avait appris que
le1er
,
mars elle avait rencontré une escadre de quatre vaisseaux
de ligne et deux frégates courant ouest-sud-ouest.
On croit que l'escadre qui a été vue par la Surveillante
en revenantdu Brésil en Angleterre , est l'escadre de Lorient.
Elle est de sept vaisseaux ; mais nous croyons qu'il n'y a que
quatre vaisscaux de ligne . On la dit destinée pour les Indes-
Occidentales : cependant il circule une autre opinion qui la
ferait partir pour l'Amérique-Méridionale.
ALLEMAGNE. - Francfort , 27 mars. - Il circule ici , et
dans plusieurs villes de la Confédération du Rhin, une lettre
écrite par le rédacteur de la Gazette de Vienne , au gazete
go MERCURE DE FRANCE ,
tier d'Ulm. Cette pièce , qui porte la date du 18 mars, mérite
d'ètre connue, et fait naître quelques réflexions .
» Il y a quelques jours , dit le gazettier autrichien , que
quatre courriers sont arrivés à Vienne dans un jour. L'un
était de Pétersbourg; il a reçu de notre empereur un cadeau
de 200 ducais pour les nouvelles agréables qu'il a apportées.
১ ) L'autre était de Paris. Celui- ci était un officier , qui n'a
voulu remettre ses dépéches que dans les mains de l'empereur
même. L'adresse de ces dépêches était au chef du département
de la guerre. L'empereur les renvoya à l'archiduc
Charles.
>> L'archiduc les ayant lues , les fit cacheter en présence
da courrier , et les fui rendit en ces termes : « Des bétises
pareilles ne méritent aucune réponse : reportez ce paquet-là
où vous l'avez reçu. Si on vous trouve encore après une demiheure
dans la ville de Vienue , vous serez arrêté et conduit
jusqu'aux frontières. Le public approuve généralement
cette ferme résolution de l'archidue .
» Napoléon a fait offre de céderle royaume de Westphalie
au grand-duc de Wurtzbourg , et de donner à son frère en
echange le Portugal , à condition de donner le grand-duché
deWurtzbourg au frère de l'impératrice , comme héritier da
Brisgaw, de Modène et do Massa-Carrara. Il fait espérer de
rendre , avec le tems , Venise,le Tyrol et la Toscane ; mais il
demande l'Espagne et le Portugal. L'Autriche a répondu
qu'elle demande la suppression de la Confédération du Rhin,
l'indépendance de l'Allemagne de toute influence de la
France ,et que les princes allemands puissent se donner une
nouvelle constitution, et se choisir un autre chef.
>> Le premier commis de l'ambassade de France , M. Dodun,
continue de donner des assurances des sentimens pacifiques
de l'Empereur Napoléon , et il a pris en bail, pour l'été prochain,
une maison de campagne près de Vienne.
>>>On se propose , en cas de guerre , de fomenter une insurrection
en masse en Allemagne et en Italie. L'impression des
pièces relatives aux événemens en Espagne sera continuće.
La correspondance officielle entre notre cour et celle de
Paris vient de sortir de la presse ; mais elle ne sera publiée ,
ainsi que les mémoires du ministre Stein , qu'après la déclaration
de guerre .
» La reine de Prusse a détruit tout le système français à
Pétersbourg. Les Russes occuperont la Prusse et la Saxe. Le
roide Prasse donne uncontingent de 40,000 hommes . L'élec-
:
AVRIL 1809. 9
tur deHesse donne trois millions d'écus et deux régimens
d'émigrés hessois , etc.
P. S. « Dans le moment où je veux cacheter cette lettre ,
de nouveaux bruits de paix se répandent. Napoléon doit étre
sorcier , s'il parvient dans ce moment à empecher une levée
de boucliers de l'Autriche .
( Rien ne démontre davantage l'esprit de vertige qui s'est
emparé de la cour de Vienne , et le mouvement qu'elle se
donne pour imprimer une fausse direction à l'opinion des
peuples. Ona,dit-on, reçuà Vienne des nouvelles agréables
de Russie. Si l'on a reçu des nouvelles de Russié , ce sont
calles de la marche des troupes russes , et la manifestation
du mécontentement qu'éprouve la Russie , de l'esprit de déraison
et de folic qui agite la monarchie autrichienne. Aucune
lettre n'a été envoyée de Paris , ni à l'empereur , ni au
chefdu département de la guerre.
Les armemens de l'Autriche montrent ses dispositions
hostiles , et le triomphe de la faction anglaise; mais ils font
sourire de pitié , et n'en imposent à personne. Il est plus
facile que l'Autriche périsse que le royaume de Westphalie .
Quant au Brisgaw , Modène et Massa-Carrara , l'Autriche
voit loin. Pourquoi ne parle-t-elle pas de la Lorraine , de
P'Alsace, de Venise, de la Belgique , de la Toscane, du Tyrol ?
Pauvres insensés , de quelles chimères on vous berce ! A la
fin de ceci , que vous serez loin de compte !
Le prince de Schwarzemberg a dit que toutes les troupes
françaises étaient en Espagne , et que fe moment était favorable
: il en sera cette année , en Autriche , comme il en a
été en 1805 et dans les années précédentes. Après avoir tant
exagéré ses forces , personne ne voudra avoir été de l'opinion
de la guerre, et l'on tournera en ridicule les espérances de
conquête, les fausses notions dont on aura empoisonné l'esprit
d'un peuple généreux. La Confederation est plus immuable
que la triple couronne de la maison de Lorraine.
Quant àl'umpression des libelles d'Espagne , ce sont de faibles
}
et ridicules armes..
La reine de Prusse , comme le roi, déplorent la foliede
PAutriche, lui conseillent la sagesse , et prédisent , avec
l'Europe, la catastrophe qui suivrait la rupture du traité de
Presbourg.
L'électeur de Hesse , après avoir perdu irrévocablement
ses états , n'est pas assez aveugle pour se dessaisir de son trésor
, dont il ne retirerait que des chiffons de papiers.
Lepost-scriptuns de cette lettre est sur-tout plaisant, et
92 MERCURE DE FRANCE ,
prouve le déplorable état où est tombée la monarchie autrichienne.
L'empereur Napoléon doit étre un sorcier , s'il parvient
à empécher dans ce moment une levée de boucliers de
l'Autriche. Malheureux ! oui , il fait ce qu'il peut pour empêcher
cette levée de boucliers , et pour sauver votre nation
de l'abime où l'on veut la plonger. Mais s'il ne peut y parvenir,
et que vous soyez assez insensés pour commencer les
hostilités , ces hostilités seront les dernières que vous provoquerez
!!! Le sang-froid et la retenue de la France sont le
sang-froid et la retenue de la force , et non l'attitude de la
faiblesse. Ily a en Allemagne deux fois plus de troupes qu'il
ne faut pour détruire les armées autrichiennes ) .
AUTRICHHEE.. - Lintz , 25 mars. L'archiduc palatin de
Hongrie est enfin parvenu à rassembler une congrégation
générale à Pest , où l'on va s'occuper des mesures à prendre
pour organiser la levée en masse dans ce comté.
La gazette officielle de Vienne , du 22 mars , contient l'article
suivant :
« Les engagemens que les fidèles et généreux Hessois ont
pris volontairement et sans invitation préalable , sont remplis
d'une manière digne d'eux , au moment où l'approche
du danger doit nécessairement exalter dans chaque habitant
de la monarchie autrichienne l'amour de son pays et de
son souverain : non seulement les résolutions prises dans la
dernière diète sont exécutées avec autant d'énergie que de
célérité , et sur-tout avec un accord qui fait naître les plus
belles espérances , mais on étend encore les moyens de défense
, à mesure que s'affaiblit l'espoir de conserver la paix,
qui est le but constant des efforts de S. M. I. et R. »
Ce fastueux éloge du patriotisme des Hongrois fait sourire
de pitié les personnes bien informées , qui savent que les
promesses faites par un petit nombre de comtés de ce
royaume sont éventuelles , et que la plupart se sont refusés
constamment à l'adoption des mesures proposées par le gouvernement.
Suivant les nouvelles de la Turquie, la guerre devient de
jour en jour plus probable. Toute l'armée russe se concentre
le long du Danube. Il y a eu des pourparlers entre ses chefs
et ceux des troupes ottomanes. On croit que l'armistice , qui
subsiste encore , sera sous peu dénoncé. Le dernier courrier
de Constantinople n'est pas arrivé ; ce qui fait que nous n'avons
point de nouvelles récentes de cette capitale.
ESPAGNE.-Madrid, 22 mars .- ( Extrait de la Gazette de
Madrid. ) Le 7 du courant , quatre bâtimens français , pourAVRIL
1809 . 93
suivis par l'ennemi , cherchèrent un refuge dans le port de
Motrico . L'alcade de cette ville, don Juan-Josef-Maria de
Acilona , prit les mesures les plus efficaces pour protéger
leur entrée ; il envoya sur-le-champ des chaloupes pour les
remorquer et les mettre à couvert sous le feu des batteries.
La marée n'ayant pu permettre à ces bâtimens de monter
jusqu'au quai , ce chef zélé et intelligent plaça les canons
qu'il avait à sa disposition en trois batteries , et arma les
paysans pour les servir et les défendre. A peine ces dispositions
étaient prises , qu'une frégate anglaise de 44 canons
parut à l'entrée du port; mais ayant reconnu la position
des bâtimens français , elle renonça au projet de les attaquer.
Pendant la nuit, l'alcade Acilona renforça les batteries
avec l'équipage des navires français qui avaient profité de la
marée pour achever d'entrer dans le port; il envoya un détachement
à la pointe de Ondarroa qui était sans défense , et
où les Anglais auraient pu vouloir tenter le débarquement.
Le jour suivant , la frégate ayant disparu , les bâtimens
français sortirent pour continuer leur route. ;
Les mesures prises par cet alcade ont mérité les éloges du
général Touvenot , gouverneur de la province , et du corrégidor
de Saint-Sébastien , qui l'ont recommandé particulièrement
à S. M. Le roi, pour lui témoigner sa satisfaction , a
daigné le nommer chevalier de l'ordre Royal-Militaire d'Espagne.
-
terre.
Le duc de l'Infantado s'est embarqué pour l'Angle-
EMPIRE FRANÇAIS .- Toscane , 26 mars .
Elisa , princesse de Lucques et de Piombino , grande-duchesse de
Toscane , aux habitans des trois départemens de la Toscane .
Notre très-haut et très-auguste Empereur et frère Napoléon-le-Grand,
nous ayant conféré , par son décret impérial du 3 mars , la diguité de
grande-duchesse de Toscane , nous ne tarderons pas à nous rendre au
milieu de vous .
Son vaste génie a confié à nos douces affections pour vous le soin
d'accueillir vos voeux , de favoriser l'agriculture , le commerce , les arts ,
et de rappeler sur ces heureuses contrées la prospérité et leur ancienne
plendeur.
Nous serons accessible à l'homme de toutes les classes , aux pauvres
comme aux riches.
Les ministres du culte seront protégés dans l'exercice de leurs fonetions
, et leur sort sera assuré d'une manière conforme à la dignité de
leur caractère .
94 MERCURE DE FRANCE,
Nous porterons au pied du trône impérial les voeux et les réclamations
deceux qu'un nouvel ordre de choses a privés de leurs fonctions .
Nous comptons sur le zèle et le dévouement des fonctionnaires publics,
pour être informée de tout le bien qu'on peut faire , et de tous les
abus à réforiner .
En nous dévouant entiérement à votre bonheur , nous nous empressonsde
vous recommander un devoir sacré envers la patrie .
Vous faites partie de la Grande-Nation , vous suivez le même sentier
dans la carrière de Phonneur ; les mêmes décorations , les mêmes récompenses
vous attendent.
Accourez à l'invitation glorieuse de partager avec les phalanges invincibles
les trophées de victoire , sous l'égide du héros qui fait l'admination
du monde.
En vous montrant sensibles à ses bienfaits , dociles aux lois du Grand-
Empire, en rivalisant de respect et de dévouement pour S. M. J. et R.
avec ses autres sujets , vous nous donnerez la preuve la plus touchante
que l'établissement du gouvernement général des départemens de la
Toscane en notre faveur , est considéré par vous comme un nouveau
bienfait de notre auguste frère. ELISA.
Bayonne , 25 mars.-Des lettres de Madrid , du 18 , confirment
la nouvelle défaite à Oreusée ( Galice ) du marquis
de la Romana. Quelques-unes de ces lettres annoncent que
ce chef d'insurgés demande à se rendre.
On a aussi reçu à Madrid des nouvelles du corps d'armée
du général Gouvion Saint-Cyren Catalogne. La division
italienne du général Pino , qui fait partie de ce corps, a pris
part à des actions glorieuses et presque journalières qui ont
cu lieu , depuis le 11 jusqu'au 26 février , entre les Français
et les insurgés espagnols réunis au nombre de 16,000, sous
les ordres de Roding et de Palafox Lazan. Ceux-ci ont été
battus dans toutes les rencontres .
Le 23 février, la division Pino reçut ordre de se réunir
à la division Souham , que l'avant-garde ennemie avait attaquée
dans la matinée. A quatre heures du soir , toutes les
troupes étant réunies , le général Gouvion Saint-Cyr ordonna
une attaque générale. Les voltigeurs de la 1ere légère , des
4º et 6º de ligne , et ce dernier régiment , ayant trouvé un
passage moins difficile , franchirent le ravin avec la plus
grande rapidité sous le feu de l'ennemi , et ayant de l'eau
jusqu'à la ceinture. Les ennemis, attaqués de ttoous côtés
avec la plus grande vigueur , furent chassés de toutes leurs
positions et battus sur tous les points. La cavalerie ennemie
se sauva sans combattre. Toute l'artillerie , 2 à3,000 hommes
tués ou blessés , et autant de prisonniers , ont été les fruits
AVRIL 1809. 95
>
!
de cette éclatante victoire. Parmi les prisonniers se sont
trouvés trois aides-de-campdu général Reding , et l'on a la
certitude que ce général a été lui-même très-dangereusement
blesse; il est à Tarragone. Toutes les troupes françaises
italiennes ont montré la plus grande valeur.
Palafox est encore dans notre ville; ses incommodités ne
lui permettraient pas de supporter les fatigues de la route ;
son état-major est parti ce matin pour Nanci.
Du 28. La ville et le fort de Jaca se sont rendus . Le général
Gouvion-Saint-Cyr faiten ce moment le siége de Tarrane.
La gazette de Madrid, du 21 mars , annonce que le colonel
Tascher , aids-de-camp de S. M. C. , venait d'arriver de
Truxillo, où il avait laissé le corps du maréchal due de Bellane,
qui poursuivait ses succès contre le corps du général
Cuesta. L'ennemi , mis en déroute par la seule division alles
mande sous les ordres du général Laval, avait perdu toute
son artillerie et ses bagages. Le colonel Tascher ajoute qu'on
afait cinq à six mille prisonniers de troupes réglées , et que
tout ce qui était paysan a été sabré par notre cavalerie. La
ville de Truxillo a envoyé une députation au maréchal due
de Bellune , pour faire sa soumission de fidélité et d'obéissance
à S. M. Joseph-Napoléon. Ces mêmes députés ont livré
à l'armée française les magasins considérables que l'ennemi
avait établis dans cette ville. Le général Sebastiani
marchait avee 18 ou 20,000 hommes sur Mananares.
Paris , 7 Avri'.
-Les lettres deVenise annoncent que l'on attend le prince
vice-roi au château de Stra , aux environs de cette ville. Las
gardes d'honneur et les grenadiers de la garde royale se sont
deja mis en route de Milan.
-Un décret impérial du 1er avril, porte qu'il sera créć ,
auprès du ministre de la police générale , un troisième arrondissement
composé de tous les départemens au-delà des
Alpes.
- Par un autre décret du même jour , M. le chevalier
VincentMarniola , conseiller-d'état , est chargé , auprès du
ministre de la police , de la correspondance , de la suite et
de l'instruction des affairesdans les départemens faisant partie
du 3º arrondissement , tel qu'il est réglé par le décret cidessus.
- MM, les comtes de Lacepède , grand-chancelier de la
légion d'honneur, et Treilhard , président de la section de
96 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1809 .
législation du conseil d'état , sont nommés ministres d'état.
-M. Voyer-d'Argenson , président du collège électoral de
laVienne , est nommé préfet des Deux-Nèthes. -M. Ladoucette,
préfet des Hautes- Alpes , est nommé préfet de la Roër.
-M. Caron de Saint-Thomas , auditeur , est nommé intendant
du trésor public en Toscane. -M. l'abbé de Saint-Sauveur
, vicaire - général de Mende , est nommé évêque de
Poitiers.
M. Maillocheau , chef de la première division au ministère
de la police, est nommé commissaire-général de police
à Lyon .
- M. Devilliers , ex secrétaire-général de l'intendance de
police en Portugal, est nommé commissaire-général de police
àBayonne.
Μ. le colonel russe Gorgoli a passé le 29 mars àFranefort
, venant de Paris , où il avait apporté des dépêches de sa
cour , et retournant à Pétersbourg.
- La cour de Justice criminelle de Paris a entériné , le
27 mars , des lettres de grâce accordées par S. M. I. et R. au
sieur Saint- Simon , ex-officier généralfrançais , condamné à
la peine de mort par jugement d'une commission militaire ,
rendu le 12 décembre au camp de Madrid.
ANNONCES .
OEuvres choisies , littéraires , historiques et militaires du Maréchal
prince De Ligne; contenantdes Mémoires sur la Pologne , les Juifs ,
les Bohémiens , etc .; les Armées Françaises , Russeset Autrichiennes ;
des Fantaisies Militaires ; le Portrait de Catherine II ; les Portraits et les
Caractères des Grands Généraux de la Guerre de trente ans ; des Pièces
inédites sur le Comte et Bacha de Bonneval ; un choix de Pensées et
Maximes ; des Mélanges de Morale , de Littérature ; des Portraits ,
Lettres et bons mots; des Anecdotes sur la Cour de France , la Reine
Marie-Antoinette , le Duc d'Orléans , et beaucoup d'autres Personnages
célèbres dans le monde politique et littéraire des dix-huitième et dixneuvième
siècles ; précédées de quelques Détails Biographiques sur le
Prince De Ligne , et publiés par un de ses amis . Deux vol . in - 8º de
plus de 860 pages . -Prix , 9 fr . et 11 fr . francs de port . Enpapier
vélin le prix est double . - Chez F. Buisson , libraire , rue Gilles- Coeur ,
nº 10; et àGenève , chez J. J. Paschoud.
Dans ces OEuvres on n'a pas imprimé les Lettres et Pensées du même
auteur, publiées par Madame de Staël Holstein , en 1 vol in-8º qui
se vend séparément aux mêmes adresses , et peut être considérécomme
un troisième volume.
Cet ouvrage est beaucoup plus complet que celui qui vient de paraître
chez un autre libraire , sous le titre d'Auvres choisies du prince de
Ligne , publié par M. Propiac . Ce dernier n'est que d'un seul volume :
l'ouvrage de F. Buisson en a deux , et les pièces importantes y sont
rapportées avec plus d'étendue.
(N° CCCCIV. )
cen
( SAMEDI 15 AVRIL 1809. )
5 .
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
mi
Nous avons annoncé , en rendant compte de la dernière
séance publique de la Classe de la langue et de la littérature
françaises , que M. Arnault avait donné lecture d'une scène
d'une tragédie inédite. Nous allons mettre cette scène sous
les yeux des lecteurs , et nous devons la faire précéder du
préambule qui a été entendu à la séance .
« Deux factions célèbres , a dit M. Arnault , sous le nom de Guelphes
etde Gibelins , désolèrent l'Italie depuis la fin du onzième siècle jusqu'à
celle du quatorzième. C'est à Florence particulièrement qu'elles s'entrechoquèrent
avec le plus de fureur. Les querelles d'opinions y dégénérèrent
souvent en combats , les combats en massacres , et la victoire
yfutsouvent suivie de la proscription du parti vaincu . »
Las de vaincre , à proscrire on mit bientôt sa gloire.
L'échafaud fut dressé sur le champ de victoire ;
Les soldats fatigués firent place aux bourreaux ;
On ouvrit les prisons pour remplir les tombeaux ;
La loi rendit au fer sa victime échappée ,
Et la hache abattit ceux qu'épargna l'épée .
« Ala suite d'une de ces batailles toujours funestes à l'Etat , les chefs
de la faction victorieuse mirent un jour en délibération la destruction de
Florence , de la ville où leurs ennemis avaient dominé si long-tems , ou
leurs rivaux reprenaient sans cesse de nouvelles forces . Uberti , chef de
la famille de ce nom , et général de l'armée victorieuse , s'éleva seul
contre cette proposition.
G
98 MERCURE DE FRANCE ,
>> Si quelques-uns de vous , dit-il à ses propres soldats , craignent
>> leur patrie , qu'ils fassent ce qu'ils pourront pour la détruire ; pour
>> moi , je prétends la défendre avec la même valeur dont j'en ai chassé
vos tyrans .
» La fermeté d'Uberti produisit sur les Florentins le même effet que
celle de Scipion sur les Romains. On se souvient qu'après la bataille de
Cannes , ce dernier fit jurer sur son épée de voler au secours de Rome à
ceux- là même qui s'étaient rassemblés pour l'abandonner au pouvoir
d'Annibal .
, >>> Uberti était aussi un héros ; Machiavel le nomme avec admiration
et le Dante , en le damnant , le proclame grand homme. Des circonstances
semblables inspirent aux âmes de même trempe de semblables
résolutions .
» Ce fait est le sujet de la scène que l'on va entendre ; scène où l'on a
aussi tenté de peindre les divers intérêts qui font mouvoir les hommes
d'un même parti , les réunissent un moment contre l'ennemi commun ,
et les diviseront dès qu'ils seront en possession du pouvoir.
v Je n'aurai point de regret d'avoir esquissé ce tablean , tout terrible
qu'il soit , si le souvenir des troubles civils fait sentir plus vivement à
chacun le prix du retour de l'ordre et la reconnaissance due au héros
au courage et à la sagesse duquel nous devons la fin de nos malheurs et
le rétablissement de la prospérité publique. »
( La scène se passe au
,
milieu des Apennins , dans une caverne .
Uberti s'y entretient d'abord seul avec Spada , son ami. )
« Uberti , après avoir exposé son projet d'arracher le pouvoir aur
>> mains des Gibelins ; après avoir dit qu'il vient délivrer l'Etat , et non
>> le ruiner ; après avoir fait connaître les peines qu'il se donne pour
> contenir les hommes de son propre parti , moins animés par l'interèt
>> public que par leur ressentiment particulier , ajoute :
Mais quel bruit , quel éclat de ces retraites sombres
Dissipent tout à coup le silence et les ombres?
Ce sont nos conjurés . Ils viennent concerter
Le grand , le dernier coup qui nous reste à porter.
Guelphe comme eux , Spada , reste , et tu vas connaître
Les grands événemens que ce jour verra naître.
SCÈNE III .
UBERTI , SPADA , CORSO , PAZZI , ALIGHERI , COME , Guelphes .
( Ils sont tous armés ; quelques- uns portent des flambeaux. )
UBERTI .
Des droits les plus sacrés généreux défenseurs ,
Vous , qui prêts à marcher contre les oppresseurs ,
AVRIL 1809 . 99
>
Qui de gloire altérés non moins que de vengeance ,
Voulez , pour mieux frapper , frapper d'intelligence ,
Guelphes , connaisssez tous quels moyens differens
Vont arracher l'Empire aux mains de vos tyrans ,
Affranchir le pays d'un honteux esclavage ,
Et vous reconquérir votre propre héritage .
Par moi seul enfantés , de si hardis projets
De cent talens divers attendent leur succès ;
J'ai su les préparer. Instruit par vos suffrages ,
Parmi les plus vaillans choisissant les plus sages ,
Entre tous les esprits qu'imploraient nos besoins ,
Du commun intérêt j'ai partagé les soins .
D'un parti dispersé par des coups si funestes ,
Tandis qu'Alighéri réunissait les restes ,
Ralliait dans ces bois , sous ces rocs escarpés ,
Trois mille fugitifs au carnage échappés ,
Corso , dans ce lieu même , amassait en silence
Le fer qui cette nuit doit armer leur vengeance ,
Le fer que les Génois à nos bras ont prêté.
Pazzi , non moins heureux , par un triple traité
Apartager l'honneur d'une telle entreprise ,
Déterminait les chefs de Bologne et de Pise ,
Des Lucquois , leurs rivaux vous obtenait l'appui ,
Trois puissans alliés , qui d'accord aujourd'hui ,
Dans la ville avec nous sont prêts à s'introduire ,
Assez forts pour servir et point assez pour nuire .
Florence cependant , en butte à tant d'efforts ,
N'est pas moins menacée au dedans qu'au dehors .
Craignons peu les tyrans : tandis qu'ils nous proscrivent ,
Jusque dans leurs conseils mes regards les poursuivent.
Leur fol aveuglement au comble est parvenu ;
Ettout leur est caché quand tout nous est connu.
Avec nos affidés dont leurs murs se remplissent ,
De la sédition tous les germes se glissent ;
Vont des palais du noble au toit des artisans
Faire à nos intérêts de nouveaux partisans ,
Réveiller de ceux-ci la colère endormie ,
De ceux-là rassurer la foi mal affermie ;
Flatter tous les penchans , offrir pour suborneur
Abeaucoup l'intérêt , à quelques-uns l'honneur .
Quoi de plus ! Bondelmonte à sa haine infidelle
Doit en notre pouvoir mettre la citadelle ,
Al'heure où prévenu par un commun signal
Aux conjurés Guidon ouvrira l'arsenal ;
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
A l'heure où Médicis à nos braves cohortes
Du rempart qu'il commande aura livré les portes .
Laissez entrer l'espoir en vos coeurs étonnés.
Les sermens sont reçus , les otages donnés ,
L'instant fixé : l'airain dont les accens funèbres
Réveillent la prière au milieu des ténèbres ,
A minuit sonnera le signal concerté ,
Signal de la victoire et de la liberté .
CORSO.
Crois -en l'ardente élite en ces lieux réunie ;
Le courage applaudit aux projets du génie ,
Et n'attend que la nuit qui doit favoriser
Nos bras impatiens de les réaliser .
La nuit est loin encore ! et quel long intervalle
De ce moment à l'heure et tardive et fatale
Où nous pourrons enfin écouter librement
Cedroit des opprimés , cejuste emportement
Qui du faible souvent fait un homme invincible ,
Et qu'en nous la contrainte a rendu plus terrible.
PAZZI .
Tels sont nos voeux à tous : oui , les maux différens ,
Les maux que l'avarice et l'orgueil des tyrans
Si long- tems sur ma tête a versés sans mesure ,
Je veux à ces tyrans les rendre avec usure .
L'exil , la pauvreté , l'absolu dénûment
Seront pour eux encore un trop doux châtiment.
Les trésors amassés par mes travaux prospères ,
L'héritage sacré que m'ont transmis mes pères ,
Sans pitié , sans pudeur ils me les ont ravis ;
De mes biens à loisir ils se sont assouvis ;
Ah ! leurs biens , tous leurs biens de ma longue indigence
Pourront seuls appaiser la soif et la vengeance .
ALIGHERI .
Que leur or satisfasse à ton inimitié ,
A si bas prix mon coeur ne met pas sa pitié.
C'est leur sang , tout leur sang qu'il faut à ma colère ,
A la douleur d'un fils , au désespoir d'un père .
Tant qu'ils vivraient , leur sort me semblerait trop doux .
Mon père et mes enfans sont tombés sous leurs coups .
UBERTI.
Et qui donc de leurs lois n'a pas été victime?
N'a pas à les punir d'une injure ou d'un crime ?
AVRIL 1809 . 101
Mais nos champs envahis , nos palais saccagés ,
Même après le combat nos parens égorgés ;
Mais nos propres malheurs sont-ils les seuls outrages
Que vengent aujourd'hui nos bras et nos courages ?
Ah! tout un peuple en proie aux fureurs d'un parti ,
Des lois , des saintes lois le cours interverti ;
Du plus vil factieux le plus léger caprice
Usurpant et la force et le nom de justice ,
Un pouvoir méprisé jusque dans sa rigueur ,
Qui faible sans pitié , qui cruel sans vigueur ,
N'a pour justifier sa longue tyrannie ,
Ni les droits du bonheur , ni les droits du génie ,
Voilà des attentats pour les coeurs généreux ,
Pour vos coeurs , pour le mien mille fois plus affreux
Que les sanglans arrêts qui font notre infortune .
Dévoués sans réserve à la cause commune ,
Que tout autre intérêt nous devienne étranger !
C'est l'Etat avant tout que nous devons venger.
Vainere en est le moyen ; quant au reste , à m'en croire ,
Nous eu reparlerons , mais après la victoire .
COME.
Non avant le combat. Uberti , si tu crois
Pouvoir des opprimés nous contester les droits ,
C'est avant le combat qu'il faut que l'on m'explique
Quel projet dissimule et suit ta politique ;
Tout en nous excitant , pourquoi tu nous retiens ;
Comment món intérêt s'accorde avec les tiens .
C'est avant le combat qu'il m'importe d'apprendre
Quel prix tu mets au sang qu'on est prêt à répandre ;
Où tendent les succès que tu nous as promis ;
Si le plus juste espoir ne nous est pas permis ;
Si tu nous interdis , même avant la victoire ,
La vengeance , aux proscrits plus douce que la gloire .
UBERTI,
Je t'interdis le crime ; et ma sévérité
Compte encor malgré toi sur ta docilité..
Je ne t'impute pas le soupçon qui t'égate ;
Le malheur te rend seul ombrageux et barbare .
Ton malheur dure encore , c'est lui qui m'a blessé .
Tu le désavoûras quand il aura cessé.
Un sort plus doux rendra ton âme à l'indulgence ;
Ou , pour toi s'il n'est pas de bonheur sans vengeance ,
102 MERCURE DE FRANCE,
Des lois que nous servons tu voudras l'obtenir ,
Et ne point imiter ceux que tu vas punir.
ALIGHERI .
Il faut les imiter , s'il faut qu'on les punisse .
Pour eux le vol fut droit , l'assassinat justice ;
N'abrogeons pas leurs lois , et sans plus discuter ,
Mettons notre vengeance à les exécuter ;
Leurs fureurs ont rendu les nôtres légitimes ;
Ainsi les chàtimens seront égaux aux crimes ;
Les pleurs patrontles pleurs , le sang paîra le sang.
Nul de nous à leurs yeux ne parut innocent ;
Nul d'entr'eux devant nous ne doit obtenir grâce.
Mais c'est peu de détruire eux , leur règne et leur race ;
Détruisons jusqu'aux murs qui , pour quelques momens ,
Les dérobent encore à nos ressentimens .
Ces murs du sang des miens rougis par leur furie ,
Ces murs qui m'ont proscrit ne sont plus ma patrie ;
Qu'ils tombent ! j'ai juré leur ruine , et je voi
Que tout Guelphe y conspire et la jure avec moi .
(Il se fait un mouvement. )
UBERTI .
Ah ! s'il doit obtenir l'aveu qu'il ose attendre ,
Guelphes , épargnez-moi la douleur de l'entendre
Cet aveu .... Mon arrêt m'a causé moins d'horreur
Que l'odieux serment dicté par sa fureur.
Malheur aux Gibelins ! mais enfin leur furie
N'a pas exterminé jusqu'au nom de patrie.
Ils ont de Icurs enfans épargné le berceau ;
Ils ont de leurs ayeux respecté le tombeau.
Au secours de l'Etat je croyais vous conduire ;
Je voulais le sauver , vous voulez le détruire ;
Je vous rends le pouvoir que vous m'avez commis :
Frappez le plus cruel de tous vos ennemis ,
Armé pour le bon droit et non pour l'injustice ,
Noble conspirateur et non pas vil complice ,
Je saurai dans la tombe emporter les secrets
Qui liaient la fortune à vos vrais intérêts .
Frappez , sans croire , ingrats , que mon coeur vous pardonne :
Je vous punis assez quand je vous abandonue ;
Mais quoi ! quelle stupeur succède à vos transports ?
Même avant le forfait vous sentez les remords !
Cublions , mes amis , une erreur passagère ;
AVRIL 1809. 103
>
Ettout au mouvement que l'honneur vous suggère ,
Promettons sur ce fer , d'une commune voix ,
De raffermir l'Etat , de relever les lois ,
Sans qui toute alliance est bientôt désunie ,
Sans qui tout est licence , ou tout est tyrannie.
Nous le jurons !
LES GUELPHES .
UBERTI .
J'accepte et j'en crois ce serment.
Il est digne de vous. Que sans perdre un moment ,
Chacun se rende au poste où son honneur l'appelle .
La confiance , amis , d'accord avec le zèle ,
Assure le succès de vos heureux efforts .
Corso dirigera nos projets au dehors :
Au dedans ils seront réglés par mon audace.
Là le risque est plus grand, là sur-tout est ma place.
(Les Guelphes sortent. )
P
SCÈNE IV .
UBERTI , SPADA .
SPADA.
Tant de férocité m'étonne .... Je frémis .....
UBERTI.
Etonne- toi plutôt de les voir si soumis !
AP'homme ainsi le mal de tout tems fut facile .
A la voix qui l'ordonne il n'est que trop docile .
Mais le chef que le crime a rendu triomphant
Est bien mal obéi sitôt qu'il le défend.
SPADA.
Grâce au noble ascendant d'une arme ardente et ferme
Ce jour à tant d'horreurs te verra mettre un terme .
UBERTI.
Te l'avoûrai-je , ami , je l'espère ; je crơi
Qu'à ces jours de fureur , de désordre et d'effroi
Succéderont des jours glorieux et tranquilles .
C'est aux convulsions des discordes civiles ,
Où le crime lui-même est empreint de grandeur ,
Que plus d'un peuple a dû sa force et sa splendeur.
Dans ses cruels effets quelquefois salutaire ,
Ce fléau qui parcourt incessamment la Terre,
104 MERCURE DE FRANCE,
Laisse, en affermissant ce qu'il n'a pas détruit ,
Le sage moins timide et le fort plus instruit.
Oui , souvent dans l'horreur du tumulte où nous sommes,
Les grands événemens ont formé ces grands hommes ,
Dont l'audace arrachant au pilote incertain
Le gouvernail public usurpé par sa main ,
Au plus fort du péril a soustrait au naufrage
Le vaisseau moins brisé qu'éprouvé par l'orage.
Mais retourne en nos murs ....
ENIGME.
Je m'égare parfois , sans jamais faire un pas ,
On me donne souvent à ceux qui ne m'ont pas ,
Sans faire pour cela qu'ils m'ayent davantage .
L'on dit que je suis fou , l'on dit que je suis sage.
On me fait grand, petit , droit, juste , de travers ,
Vaste , étroit , faible , fort , équitable ou pervers :
Je suis bel et non beau , je suis léger , volage ,
L'un abuse de moi , l'autre en fait bon usage.
De conciliateur tel me donne le nom ,
Et tel m'accuse ailleurs de contradiction ;
Bon , mauvais , simple , doux , rusé , plein de malice ;
Superbe , ambiticux et pétri d'artifice ,
Je m'en vas , je reviens , on me perd , on me rend ;
Et bien pauvre est de moi celui qui ne m'entend.
LOGOGRIPHE
Je suis une maladie ,
Qu'on peut dire hardiment ,
Etre soeur de la folie :
En moi , l'on trouve aisément ,
Ce qu'une fillette sage
Doit-être , jusqu'au moment
Où se fait son mariage ;
Ce que craint un jeune enfant;
Ce qu'il faudrait toujours dire ;
Un reptile destructeur ,
Ce que balance zéphire ,
En caressant une fleur;
Le côté d'une rivière,
S ........
AVRIL 1809. 105
Ce qu'est souvent un buveur ;
Celle qui fut notre mère ;
Le contraire du mot lent ;
Une note de musique ;
Ce que l'on fait en dormant ;
Un animal de l'Afrique ;
Un vieux mot , presque latin ,
Synonyme de colère ;
La demeure d'un lapin ;
Ce qui souvent à la guerre .
Fait cesser tous les combats;
Et ce qui couvre la terre
Dans la saison des frimats .
Α.... Η .......
CHARADE.
VOULEZ-VOUSêtre mon dernier ,
Jamais sans réfléchir ne faites mon premier.
La vie , ami lecteur , qu'est-elle ! mon entier .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Platine.
Celui du Logogriphe cst Drame.
Celui de la Charade est Vis-age.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
KABOUD LE VOYAGEUR .
CONTE ORIENTAL.
En ce tems là, il y avait dans un village un pauvre
musulman qui possédait un âne. Ce n'était pas une chose
rare ; mais ce qui l'était beaucoup , c'est la tendresse que
ce pauvre homme avait pour son ane. Tous les jours il
Pétrillait avec soin , pour lui rendre le poil plus lisse ; il
lui prodiguait les caresses les plus affectueuses , les noms les
plus chéris , lui donnait de la litière nouvelle; et quand il
voyageait , il lui laissait presque toujours la bride sur le
166 MERCURE DE FRANCE ,
,
cou. Il faut rendre justice à l'âne ; il était plus beau que
ne le sont la plupart des individus de son espèce , il avait le
pas doux et le trot relevé, le regard vif et assuré , la fierté
d'un petit cheval dans la manière dont il portait sa tête
et des oreilles vraiment dignes de servir d'aigrettes au bonnet
d'un muphti. Mais qu'importe , au reste , la beauté de ce
pauvre animal ? Chez les ànes , comme chez les hommes ,
la b auté n'est pas une qualité essentielle . L'esprit est tout ,
et l'ane dont je parle en avait assez , car il portait sa charge
à merveille , sans broncher , même dans les mauvais chemins
. Or , le bon , le véritable esprit consiste à savoir bien
porter sa charge. Il n'est donc pas étonnant que le pauvre
Hassan aimát son âne beaucoup plus que le grand Scha-
Abbas n'aimait son beau cheval de bataille , beaucoup plus
qu'un sultan n'aime la plus belle femme de son sérail. La
multitude des objets que nous possédons nuit à la vivacité
de nos affections . Un pauvre homme qui n'a qu'un ane ,
l'aime comme on aime tout ce qu'on possède ; il cesserait de
l'aimer , peut- être , s'il en avait deux.
Un jour que le bon Hassan, monté sur son âne , trottait
légérement vers la ville prochaine , voilà qu'il rencontre
sur son chemin un saint Dervis qui voyageait modestement
à pied . Le Dervis s'approche et considère le cavalier et la
monture avec une grande attention.-Vous regardez mon
âne , dit Hassan ; avouez qu'il est beau. -Beau ! répond
le Dervis , il est superbe. Mais ce n'est pas sa beauté qui
m'étonne.- Qu'est-ce donc ? - C'est un air d'intelligence
tout à fait extraordinaire . Oh ! mon ane a de l'esprit
comme quatre. Je n'ai pas besoin de lui montrer le chemin.
Cet ane là , mon ami , n'est pas aussi âne que vous le
croyez . Voulez-vous me le vendre ? Vendre mon âne !
jene le donnerais pas pour dix tomans . -Pour dix tomans !
je le crois bien , il en vaut cent , et si vous voulez je vais
vous les compter .
-
-
Quelqu'attachement qu'un villageois ait pour son ane , il
aime encore mieux cent tomans. Hassan est donc prêt à
conclure le marché , lorsque le Dervis , prenant la parole ,
lui dit : « Ecoute , Hassan , je ne veux point te tromper. Je
te vois tout disposé à m'abandonner ton âne pour cent
tomans , et je dois t'avertir, en conscience , que tu ferais
une mauvaise affaire. Je vais te proposer quelque chose de
plus avantageux pour toi. Cet ane parle-t-il ? - Non
jamais il n'a parlé de sa vie.-Sait-il lire , écrire et compter ?
connaît- il l'Alcoran ? - Jamais , je crois , il n'a encore
AVRIL 1809 . 107
pensé à tout cela.-Quoi ! il ne sait ni l'histoire , ni la
geographie ; il ne connait ni les moeurs des peuples , ni les
lois qui les régissent ? Par Mahomet ! dit le paysan , si
mon ane savait tant de belles choses , il serait plus instruit
que son maître . Cela arrive bien quelquefois , répond le
Dervis . Tiens , si tu veux , je te donnerai cent tomans de cet
ane ; ou bien , je vais le mener avecmoi dans un pèlerinage
que je dois faire incessanıment à la Mecque. Je te promets
que cet ane profitera si bien de son voyage , qu'à son retour
ta ne le connaîtras plus. Il parlera plusieurs langues , saura
PAlcoran par coeur , connaitra l'histoire , la géographie ,
les usages , les moeurs des nations , et sera plus instruit à
lui tout seul que toute l'académie de Bagdad. Cet ane-là n'a
besoin que de voyager pour son éducation. Dans un an je
te le rendrai accompli. Tu le montreras par curiosité , il te
rendra plus riche et plus puissant qu'un visir. Quel est le
parti qui te convient le mieux ? Veux-tu les cent tomans ?
-Non par Mahomet , dit le paysan. Un ane qui parle ! un
ane qui saura l'Alcoran sur le bout.... de l'oreille ! un âne
qui connaitra l'histoire , la géographie , et qui sera plus
instruit à lui seul qu'une académie toute entière ! .... Quel
animal merveilleux ! que je serai fier d'être son maître !
Vous avez raison, saint Dervis, mon âne a besoin de voyager.
Ça ne sait rien , c'est encore tout neuf, ça n'a encore vu
que le minaret de son village. Si vous promettez de me le
ramener dans un an aussi savant que vous le dites , je consens
volontiers à vous le prêter pour votre pélerinage.- Je
lepromets , dit le Dervis.-Marché fait , dit le paysan.
Aces mots il descend de dessus son âne qu'il embrasse
avec tendresse et auquel il tient ce discours : « Kaboud ,
mon ami , je fais un grand sacrifice , je me sépare de toi
avec regret , mais c'est pour ton bonheur. Adieu , adieu ,
mon cher Kaboud. Tu vas voir bien da pays ; observe bien
les lieux par où tu passeras , écoute attentivement tout ce
qu'on dira devant toi , reviens sage et savant , tu feras l'admiration
, tu seras la gloire de ton pays et de ton maître,
Lorsque tu reviendras de tes voyages , on t'écoutera comme
un oracle et tout le monde dira : Il faut avouer que l'âne
d'Hassan est vraiment la perle des ânes .
Le bon paysan aide au vénérable Dervis à grimper sur
Kaboud; puis il s'éloigne , emportant sur son dos son
havresac et sa petite provision. Il parle à tous ceux qu'il
rencontre de la joie qu'il éprouve et de la bonne fortune de
Laboud. Dans un an, dit il, vous le verrez , vous l'entens
108 MERCURE DE FRANCE ,
drez , il aura cent fois plus d'esprit et d'instruction que
l'iman de notre mosquée.
Il est sûr que, si pour instruire un ignorant il faut le faire
voyager , le saint Dervis remplit avec la conscience la plus
scrupuleuse les devoirs d'un excellent instituteur. Il n'épargne
pas le pauvre Kaboud , leurs moindres journées
sont de quinze à vingt lieues. Il lui fait côtoyer les bords
de la mer de Marmara , parcourir les contrées délicieuses
de la Natolie ; il entre avec lui dans Césarée , dont il lui
montre les antiquités et dont il se fait raconter l'histoire
par le plus savant Cicerone de cette ville célèbre . Ils séjournent
quelque tems à Alep , et l'âne entend le Dervis dire
touthaut que cette ville fut prise par les Arabes sous le règne
d'Héraclius en 637. Ils parcourent tous les basars où sont
déployées les richesses de l'Orient et les étoffes de soie les
plus magnifiques du monde. Le Dervis , sans doute pour
l'instruction de son élève , questionne des commerçans de
toutes les nations sur les moeurs et les usages de leur pays .
L'âne écoute les demandes et les réponses , mais il ne dit
rien , sans doute pour mieux entendre.
Bientôt le saint Dervis et Kaboud se joignent à une caravane
qui fait le voyage de la Mecque. Cette caravane est
composée de gens fort instruits; il s'y trouve des géographes
, des historiens , des physiciens , des mathématiciens ,
des théologiens et des poètes. Kaboud , s'il avait envie d'apprendre
quelque chose , ne pouvait choisir une meilleure
compagnie. Il entre dans le Diarbec dont il visite les villes
principales. « Nous voilà, dit un des savans géographes ,
nous voilà dans l'ancienne Mesopotamie. Voyez-vous la
belle ville de Mossul , bâtie sur la rive occidentale du Tygre?
Cette capitale de l'Algézira est une des plus charmantes
villes de l'Asie : elle est vis-à-vis de Ninive , située sur la
rive orientale du même fleuve .-Ninive ! s'écrie un des
savans historiens . Quoi ! nous sommes tout près de Ninive! »
Après cette exclamation , le savant fait une fort belle description
de cette ville, telle qu'elle était au tems de sa splendeur.
Il en raconte l'histoire dans tous les détails , et Kaboud
doit connaître le roi Bélus et la reine Sémiramis comme s'il
cút vécu long-tems à la cour de ces illustres personnages.
2
La caravane visite ainsi les villes d'Edesse , de Kazalaïn
de Haram. L'historien qui a déjà parlé de Ninive , ne
manque pas d'apprendre à la compagnie que Haram est
l'ancienne Carrrraaéé ,, le séjour où Abraham reçut la naissance
; qu'auprès de cette ville Alexandre livra la fameuse
AVRIL 1809 . 109
bataille d'Arbelles , et qu'elle est célèbre encore dans l'histoire
par la défaite de Crassus. Qui ne se serait instruit avec
de tels personnages ? Ils ne voyaient pas une petite monttaaggne
qu'ils n'en connussent le nom ; pas une bicoque
qu'elle ne leur rappelåt de grands souvenirs ; pas une masure,
sans y trouver les débris de quelques grands monumens.
Ils ne se contentaient pas de s'entretenir des pays qui
se
, د
présentaient sous leurs yeux, ils parlaient encore de ceux
qu'ils ne voyaient pas , de ceux qu'ils n'avaient jamais vus ;
its en parlaient comme s'ils les avaient toujours habités.
Kaboud doit connaître les principales villes de la Perse
aussi bien qu'un marchand Arménien. Il est impossible
qu'il ignore quelles sont les forces du Sophi et l'histoire des
guerres que les rois de Perse ont eu à soutenir depuis le
grand Cyrus jusqu'au dernier règne inclusivement .
Après un séjour d'une semaine entière à Bassora , la caravane
entre dans le désert. Les conversations devinrent moins
fréquentes , moins animées. Il faisait une chaleur accablante
, et les savans craignant de manquer d'eau , étaient
sobres de paroles. Cependant , quelques jours après être
sortis de Bassora , deux théologiens eurent entre eux une
dispute très-longue et très-vive. Les deux adversaires déployèrent
dans la défense de leur cause une érudition prodigieuse.
L'Alcoran et les plus fameux docteurs furent
cités et commentés d'un bout à l'autre , et cette dispute
devait être extrêmement utile à Kaboud , qui n'avait encore
sur l'Alcoran que des notions très -imparfaites .
Après la dispute entre les deux théologiens , il s'en éleva
une autre , moins importante , il est vrai , mais beaucoup
plus agréable , entre deux des poètes qui faisaient partie de
lacaravane. Ils n'étaient pas du même avis sur la préférence
que l'on devait donner àtel et tel auteur sur tel et tel autre.
Tous les poètes arabes et persans furent passés en revue.
Les deux rivaux les savaient par coeur , ils en récitaient et
commentaient à qui mieux mieux les passages les plus
sublimes .
Les mathématiciens parlaient peu dans la journée , mais
pendant la nuit ils avaient leur tour. Dès qu'ils voyaient le
ciel tout parsemé d'étoiles , ils déployaient de profondes
connaissances , ils expliquaient aux voyageurs émerveillés
les mouvemens des corps célestes et ces lois immuables par
lesquelles le créateur entretient une éternelle harmonie
entre tous ces mondes semés dans l'immensité . Cette instruction
était absolument nouvelle pour Kaboud , qui n'avait
110 MERCURE DE FRANCE ,
point encore porté ses idées si haut. S'il avait fait autrefois
quelques réflexions sur la lune , je gagerais qu'il ne la croyait
pas beaucoup plus grande que la lanterne de son maître ,
et qu'il eut d'abord un peu de peine à se mettre dans la téte
que ces étoiles , si petites en apparence , étaient beaucoup
plus grandes que le globe que nous habitons.
et
Ainsi Kaboud peut se vanter d'avoir assisté à un cours
complet de géographie , à un cours d'histoire , à un cours
de théologie , à un cours de littérature et d'astronomie ;
cependant il n'est pas encore arrivé à la Mecque , il n'a point
encore vu le tombeau du prophète , la fameuse Kaaba et le
puits de Zemzem. Quelle provision de connaissances il va
rapporter de ses voyages ! Cet âne-là fera du bruit .
Mais revenons à son premier maître , au bon et malheureux
Hassan. Je dis malheureux , car depuis le départ
de Kaboud , il ne peut se consoler de son absence. Il s'etait
fait une si douce habitude de la compagnie de son-âne ! il
ne peut plus s'accoutumer à vivre seul.
Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis la rencontre
d'Hassan et du Dervis , qu'un ruisseau qui coulait non loin
de la chaumière d'Hassan vint à se déborder, et couvrit de
pierres le petit jardin de ce pauvre paysan. Que de travaux ,
que de sueurs avant que ce jardin soit entièrement déblayé !
Si le pauvre Hassan avait eu son âne , il se serait épargné
bien de la peine. Trois mois après cet événement , il fut
obligé de faire sa petite récolte de riz . Jamais il ne l'avait
faite sans son âne. Kaboud attelé à une petite charrette ,
rentrait les gerbes que Hassan avait moissonnées . Le paysau,
privé de son âne , fut bien forcé de le remplacer dans ce
travail pénible et de s'atteler lui-même à la petite charrette .
La saison était brûlante , il ne put résister à des fatigues
au dessus de ses forces ; il succomba ; une maladie grave ,
une fièvre ardente le conduisit aux portes du tombeau , et il
en serait mort infailliblement s'il y avait eu un médecin
dans sonvillage. Pendant sa maladie , il ne cessait d'appeler
son cher Kaboud , mais Kaboud était bien loin et bien
occupé d'autres choses.
Cependant l'année fatale est révolue et Kaboud n'est pas
encore de retour. Que fait- il ? où est-il ? Le pauvre paysan
est dans une inquiétude , dans une agitation .... il en perd le
boire et le manger. Si Kaboud était mort ! Cette affreuse
pensée empoisonne, toutes ses jouissances et détruit son
repos. Dès qu'il entend trotter un âne , son coeur palpite
avec violence ; s'il entend frapper à sa porte , ilcourt, il
३
AVRIL 1809. 111
vole , il ouvre; il eroit embrasser son ancien ami ; mais
hélas ! il ne trouve qu'un de ses voisins venu pour le visiter.
Enfin , un jour qu'il était assis fort tristement à la porte
de sa chaumière , il voit venir de loin un homme monté
sur un ane. Il se lève avec la plus vive émotion. C'est
Kaboud qu'il va revoir , son coeur le lui dit , et le coeur ne
trompe jamais. Le voyageur s'approche , Hassan vole vers
lui et reconnait soudain le Dervis ; mais son ane,, son cher
Kaboud , helas ! il ne le reconnait plus. Ce n'est plus cet
åne si beau , si bien peigné , si bien nourri ; c'est un vilain
âne tout pelé , tout couvert de cicatrices , maigre comme
s'il n'avait jamais mangé , boiteux comme s'il n'avait que
trois pieds. Hassan , après avoir salué le Dervis , lui dit
d'un air inquiet et mécontent : «Quel animal m'amenezvous
done là ?- C'est ton ane. -Mon ane ! juste ciel !
dans quel état de maigreur ! Je ne t'avais pas promis de
le ramener gras . Comme il boite ! le malheureux ! il
bronche à chaque pas .- Oui , mais son esprit ne bronche
jamais.-Comme le peu de poil qui lui reste est rude et
grossier !- En revanche ,, son esprit est plus fin et plus
délié que la soie. O Mahomet ! il est borgne ! mon
pauvre ane , mon cher Kaboud est borgne ! que je suis
malheureux ! -Ne te plains pas , insense. Il a les yeux de
l'esprit qui valent bien mieux que ceux du corps . Mon
åne est donc bien savant ? Autant qu'il est possible.
› Interroge-le , tu verras. Sur quoi ?- Sur tout. Il peut
répondre à toutes les questions avec une égale habileté .
Adieu , nous sommes quittes . »
--
-
Aces mots, le saint Dervis s'éloigne et le bon Hassan tout
occupé de son âne ne songe pointà remercier le savant instituteur.
Il caresse , il embrasse Kaboud , comme un ami ,
comme un fils que l'on a pleuré pendant long tems. Il le
conduit doucement par la bride jusqu'à sa chaumière. L'âne
avait bien de la peine à marcher, et le pauvre Hassan aurait
voulu pouvoir le porter, pour lui épargner une vingtaine de
pas. Kaboud entre dans son écurie , sans dire un seul mot.
Lebon Hassan l'interroge , point de réponse. « Mon savant
est trop fatigué , dit le paysan en lui-méme ; il ne faut pas
le tourmenter. Donnons lui une bonne litière , une bonne
mesure de son et d'avoine. Quand il aura bien bu , bien
mangé et bien dormi, il parlera plus volontiers. » Il dit , et
n'épargne rienà son âne pour lui procurer une bonne nuit.
Il sort ensuite de sa chaumière, et le coeur rempli de joie ,
il parcourt le village en criant detoutes ses forces :<<Mes
112 MERCURE DE FRANCE,
amis , Kaboud est arrivé , Kaboud est arrivé. C'est l'âne le
plus savant, le plus spirituel du monde; il parle de tout
comme un docteur. Rassemblez-vous demain sur la place du
village , vous verrez , vous entendrez cette merveille ; chacun
de vous pourra l'interroger. » Bientôt cette grande
nouvelle se répand non seulement dans le village de Hassan ,
mais dans tous ceux des environs. Les paysans arrivent en
foule pour voir , pour entendre cet être extraordinaire. La
place est tropétroite pour contenir cette multitude de curieux.
sur
Le lendemain , de grand matin , Kaboud arrive , conduit
par son maître au milieu de cette nombreuse assemblée où
règne le plus profond silence. Hassan prend la parole et dit :
«Voilà , mes amis , voilà unjeune voyageur qui a vu bien
du pays et qui connaît bien des choses . Interrogez-le
toutes les sciences , il vous répondra sans hésiter. >> Alors un
homme d'une cinquantaine d'années , dont la barbe est
" longue , l'attitude fière , le regard imposant, un homme
qui imprime le respect dès qu'il paraît , qui fait naître l'étonnement
et l'admiration des qu'il parle , le maître d'école
duvillage se présente le premier. « Seigneur Kaboud , dit- il ,
pardonnez si mon ignorance ose sonder les profondeurs de
votre savoir. Si je vous interroge , ce n'est point pour faire
briller les faibles lumières de mon esprit , mais pour faire
jaillir les rayons étincelans du soleil de votre raison. Répondez-
moi donc , sage et savant Kaboud : lorsque le créateur
dumonde fait paraître une nouvelle lune , que devient l'ancienne
? » Tout l'auditoire est dans l'attente . Kaboud semble
se recueillir un instant. Le maître d'école répète la question ,
mais Kaboud garde un modeste silence. Ce silence est interprêté
défavorablement, et le pauvre Hassan est en butte aux
mauvaises plaisanteries des villageois . Il excuse son âne de
son mieux. « Attendez un peu , dit-il ; Kaboud , je vous
l'assure , est très-instruit, mais il est timide , jamais il n'a
parlé devant tant de monde à la fois. Allons , Kaboud ,
allons , mon ami , du courage. Dis nous ce que tu as vu
dans tes voyages. Parle nous des différens peuples qui fréquentent
les villes d'Alep , de Damas et de Mossul ; déploie
toutes tes connaissances . >>Un gros homme qui se
trouvait là et qui passait dans son village pour un grand
politique , s'approche et dit : « Crois-tu , Kaboud , que le roi
de Perse soit assez riche en hommes et en argent pour
faire la conquete du Thibet ? » - Ecoutez-moi , dit un
autre savant du lieu ; cet ane a été instruit par un Dervis;
il est très-possible que son précepteur ait négligé de lui apprendre
AVRIL 1809 .
D
113
-
prendre tout ce que vous lui demandez là , pour en faire un
savantdans la loide Mahomet. Laissez-moi donc l'interroger.
Kaboud, de tous les commentateurs du Coran , dis-nous quel
ha est celui qui a mieux saisi le vrai sens de la loi , le véritable
esprit du prophète ? Ah ! que voilà une belle question !
at ditHassan; allons , Kaboud , allons , il faut répondre. « A
ces mots , Kaboud ayant pris un peu d'assurance , promène
ses regards sur toute l'assemblée , dresse majestueusement
af ses oreilles , et fait entendre à tout l'auditoire ces paroles
mémorables qu'il prononce à haute et intelligible voix : hihon
, hi-hon , hi- hon , hi-hon , hi-hon. A cette sublime réponse
, des huées s'élèvent de tous côtés. Le bon Hassan perd
patience. « Ah , coquin ! dit- il , ce n'est pas l'esprit qui te
manque , mais la bonne volonté. Attends , attends , je vais te
faire parler , moi . » En même tems , il prend un gros bâton ,
pour délier la langue de ce savant entêté. Il a même déjà
assené quelques coups vigoureux sur les os de Kaboud , et il
se prépare à redoubler , lorsqu'un autre villageois le retient
⚫et lui dit : « Pourquoi assommer ce pauvre animal ? ne voistu
pas qu'il débite tout ce qu'il sait ?? Quel besoin avais-tu de
l'envoyer à la Mecque ? N'avait-il pas assez d'esprit et d'instruction
pour remplir dans ta maison le ministère d'un bon
ane ? Il te portait , il traînait ta charrette, rentrait ta récolte ;
- que pouvais tu lui demander de plus ? tu as voulu en faire un
- savant , mais est- il de l'étoffe dont on les fait ? Dans ce momentle
plus âne de vous deux , ce n'est pas lui. Ramène-le
donc tranquillement dans son écurie , soigne-le bien , pour
rétablir sa santé autant que faire se peut; sers-toi des trois
jambes et de l'oeil qui lui restent , et ne le prête plus à un
Dervis pour aller en pélerinage. »
Le bon Hassan suivit ce conseil , prit tristement la bride
de son âne et le reconduisit à son écurie. Il le soigna , le
pansade son mieux , mais Kaboud n'était presque plus bon
àrien. Il avaitpris l'habitude de la fatigue , mais il avait perdu
celle du travail , et son maître se repentit amèrement de lui
avoir fait faire un voyage qui lui avait coûté beaucoup et qui
ne lui rapportait aucun profit .
Cette histoire est peut-être un conte ; vraie ou fausse , elle
a donné lieu à ce proverbe oriental : Que l'on mène un âne à
laMecque,fût-ce même l'âne du Messie , on n'en ramènera
jamais qu'un ane. ADRIEN DE S ..... N .
5.
cer
2
H
114 MERCURE DE FRANCE,
DE LA COMÉDIE ITALIENNE AU XVI SIÈCLE ,
ET DE LA CALANDRIA DU CARDINAL BIBBIENA
Notions préliminaires .
(1).
La Comédie et la Tragédie grecques eurentla même origine,
Je choeur des fêtes de Bacchus. Mais tandis que l'athénien
Thespis mettait au milieu d'un de ces choeurs , dont le
caractère était grave et religieux, un , puis deux et enfin trois
personnages, qui y représentaient une action noble , intéressante
, imposante , capable d'exciter la terreur et la pitié ;
d'autres poètes introduisirent dans des choeurs joyeux et
bruyans des interlocuteurs qui amusaient le peuple par leurs
bouffonneries. Ceux-ci furent bientôt, dans la main desmagistrats
, des instrumens satiriques , dont ils se servaient pour
reprendre les vices des principaux citoyens , et pour arréter
l'agrandissement de ceux dont ils pouvaient redouter le crédit.
La Comédio, dans ce premier âge , ne fut point une imitation
générale des moeurs ; on n'y représenta point , sous un
nom inventé et sous un masque de fantaisie , un avare , un
débauché, un intrigant , un ambitieux; elle fut la représentation
particulière de l'avarice de tel athénien vivant , des
moeurs corrompues de tel autre , des intrigues et des menées
d'ambition d'un troisième , qu'on y fit agir et parler sous leur
propre nom et sous des masques ressemblans aux traits de
leur visage.
Telle fut l'ancienne Comédie d'Eupolis , de Cratinus ,
d'Aristophane. Nous ne la connaissons point par des définitions
obscures ou des descriptions suspectes : de plus de cinquante
comédies qu'avait composées le troisième et le plus
fameux de ces poètes, il nous en est resté onze. On y voit
le bien et le mal qui pouvaient résulter de ces compositions
singulières , où sont percés des mêmes traits les vices et les
vertus , un misérable tel que Cléon et un sage tel que Socrate
; où la persécution contre le plus grand et le meilleur
des hommes est préparée par une plaisanterie sans frein , et
commence par le ridicule, pour finir par la ciguë .
(1) Ce morceau est tiré de l'Histoire littéraire d'Italie , de M. Ginguené,
de même que celui qui a pour objet la Tragédie italienne et la
S phonisbe du Trissin , inséré précédemment dans deux numéros de
cejournal [15 et 19 décembre 1807 ] .
AVRIL 1809. 115
Quandle gouvernement d'Athènes, de démocratique qu'il
était, fût devenu olygarchique , si la licence du théatre n'eût
attaqué que les hommes vertueux et les sages , on lui eut
sans doute laissé une liberté entière; mais elle blessa des
hommes puissans , et elle fut réprimée. Il fut défendu de
représenter et même de nommer sur la scène aucun citoyen
vivant. C'est ce qu'on nomme la Comédie moyenne. La malignité
y avait encore des ressources : sans nommer les personnages
, on les designait si clairement que ni le public ni
eux-memes ne pouvaient s'y méprendre; et le choeur surtout
lançait des traits si vifs et si bien dirigés, que lamoyenne
Gomédie se rapprochait de très -près de l'ancienne. L'autorité
supprima le choeur , proserivit les allusions directes ; et la
Gomédie qu'on appela nouvelle fut réduite à être ce que doit
ètre en effet la Comédie , une représentation de la vie commune,
des vices en général , des faiblesses humaines et des
ridicules de chacun des états dont la société se compose.
Menandre fut le plus parfait des poètes de ce dernier âge. II
avait fait cent huit comédies: pas une seule ne s'est conservée;
nous ne connaissons ce poète philosophe (2) que par
les traductions que Térence nous a laissées de quatre de ses
pièces (3); et ce Térence , qui nous paraît et qui est en effet
si admirable , Jules-César croyait assez le louer en l'appelant
un demi-Ménandre (4).
Le mérite de Pimitation et souvent même de la traduction
littérale des poètes grecs fut dans la Comédie , plus encore
quedans la Tragédie , presque le seul auquel aspirèrent les
poètes latins. Livius Andronicus , Ennius , Nævius, Accius ,
qui avaient transporté l'une à Rome, y naturalisèrent aussi
Pautre ; Cæcilius s'éleva au dessus d'eux: Plaute les surpassa
tous: il ne nous est resté que des fragmens tronqués de leurs
pièces , et nous avons dix-neuf des sienues presqu'entières .'
Plusieurs sonttirées du grec , quelques - unes , dit - on ,
lui appartenaient en propre; mais dans les unes conime
dansles autrreess,, le lieude la scène, les noms, les moeurs ,
les aventures, tout est grec. Tout l'est encore davantage dans
les six comédies de Térence , que le tems a épargnécs , puisqu'elles
n'étaient que des traductions de Ménandre et d'A-
(2) Il était disciple de Théophraste .
(3) L'Eunuque , P'Heautontimorumenos , l'Hecyre et les Adelphes.
(4) Tu quoque, tu in summis , o dimidiate Menander,
Poneris, etc.
)
H2
116 MERCURE DE FRANCE ,
1
pollotlore. Il n'y eut donc point réellement de Comédie ,
comme il n'y eut point de Tragédie latine.
Iln'y en eut pas du moins à qui l'on puisse véritablement
donner ce titre. Ni les farces satiriques anciennement apportées
à Rome par des histrions d'Etrurie , et qui avaient précédé
les traductions des pièces grecques; ni les Atellanes ,
venues du pays des Osques (5) , et qui offraient un mélange
de comique et de tragique , n'étaient de véritables comédies
: d'ailleurs , il n'en est rien parvenu jusqu'à nous ; les
érudits ont pu et peuvent encore disserter tout à leur aise sur
ce qu'elles étaient ou n'étaient pas. Quant aux comédies
qu'on appelait Togatæ , parce que les acteurs y étaient vêtus
de toges à la romaine , par opposition avec les Palliatæ ,
dont les acteurs portaient le pallium ou manteau grec , il
ne s'en est conservé aucune ; et rien ne peut nous apprendre
si les moeurs et les usages de Rome y étaient effectivement
représentés , ou si ce n'étaient point encore des pièces grecques
jouées en habit romain .
Lesmimes et les pantomimes passèrent aussi de la Grèce à
Rome , et n'y acquirent pas moins de faveur. Les premiers
étaient nés du choeur de la Tragédie et de la Comédie . Ce
choeur, qui exprimait par des chants , des danses et des gesticulations
les parties de ces compositions dramatiques qui
lui étaient confiées , finit par s'en séparer , et forma , sous le
nom de mimes , un spectacle indépendant. Les gestes , la
danse et le chant y accompagnaient une sorte de drames
extrêmement irréguliers , tantôt sérieux et tantôt comiques .
Ces derniers descendaient aux plus basses bouffonneries .
Les personnages en étaient couverts d'habits grotesques et
de masques ridicules ; et nous allons bientôt voir un trait
singulier de la destinée des arts et des inventions humaines ,
dans les vicissitudes de ce spectacle.
Les pantomimes lui durent leur origine ; ils se détachèrent
des mimes comme ceux-ci l'avaient fait du choeur de la tragédie
et de la comédie. La gesticulation et la danse étaient
leur seul langage. Le plaisir des yeux est sans doute moins
vif que ceux del'esprit et de l'âme pour quiconque peut
également goûter les uns et les autres ; mais il faut bien
reconnaître que beaucoup plus d'hommes sont susceptibles
du premier de ces plaisirs que des seconds , en voyant que
(5) D'Atella, ville autrefois considérable de ce pays , et qui n'est plus
qu'un petit village nommé Sant ' Arpino , à un mille d'Aversa , entre
Capoueet Naples .
AVRIL 1809 . 117
partout où la Pantomime s'est montrée en concurrence avec
la Tragédie et la Comédie , elle a toujours attiré les applaudissemens
et la foule , et fait regarder froidement , ou
même déserter les autres spectacles.
Jamais acteur n'avait excité autant d'ivresse que les deux
fameux pantomimes Pilade et Bathylle en excitèrent à Rome
sous Auguste. « Cet habile politique, dit le savant Quadrio (6) ,
pour amollir par des spectacles et des divertissemens l'âme de
ceux qui soupiraient après la liberté perdue , et pour se
montrer en même tems populaire et affable en jouissant des
mêmes plaisirs que le peuple , voyant le goût extraordinaire
que les Romains avaient pour la Pantomime , crut devoir encourager
cet art de tout son pouvoir. >> Il se servit pour cet
objet de Pilade d'Alexandrie , qui excellait dans les sujets
tragiques , et du sicilien Bathylle, favori très-suspect du voluptueux
Mécène , et pantomime inimitable dans le comique
etle bouffon. Tous deux firent école , et eurent bientôt des
élèves qui rivalisèrent avec eux. Leur faste et leur crédit
s'augmentèrent , au point que , selon le témoignage de Sénèque
(7) , leur maison ne désemplissait pas de chevaliers
et même de sénateurs , qui allaient leur faire la cour. Gonflés
d'orgueil , comme il arrive toujours à des gens de cette
espèce , ils forcèrent enfin Auguste lui-même à sévir contr'eux;
il exila de Rome et de l'Italie entière son cher Pilade ,
et fit fouetter publiquement , dans la cour de son palais ,
Hylas , élève et rival de ce danseur .
Tibère , étourdi du bruit que les pantomimes faisaient à
Rome , où le peuple se divisait pour eux en factions cone
traires et troublait la tranquillité publique , les bannit ,
par un décret , de Rome et de l'Italie; mais le peuple
se révolta contre ce décret , soutint son spectacle favori ,
et l'Empereur fut obligé de se réduire à défendre à tout
sénateur d'entrer désormais dans la maison d'un pantomime .
Chassés plusieurs fois sous les empereurs par des raisons politiques,
ils le furent aussi par respect pour les moeurs ,
qu'outrageaient souvent l'obscénité de leurs gestes et leurs
représentations lascives Ils reparaissaient cependant toujours;
ils eurent même l'art de se maintenir quelque tems
après l'irruption des Barbares. Cassiodore nous apprend
que, sous Théodoric , ils avaient encore quelque vogue à
(6) Storia e raggione d'ogni possia , Tom. V, p. 256 .
(7) Natur. Quæst. L. 7 , c . 32.
118 MERCURE DE FRANCE,
Rome (8); et ils subsistèrent vraisemblablement à Constantinople
(9) jusqu'au moment où tous les arts y tombèrent
sous le glaive des Turcs , avec l'empire d'Orient.
Les mimes eurent une fortune moins brillante ; mais ils
durèrent plus long-tems, ou plutôt , et c'est-là cette singularité
bien remarquable que j'ai annoncée , ils ne cessèrent point
d'exister , et ils durent encore. Les sales et grossières bouffonneries
auxquels ils se livrèrent les firent promptementtomber
dans le mépris. Dans leurs jeux , ils se donnaient des coups ,
des soufflets; ils en recevaient même souvent des particuliers
qui les payaient pour faire rire à la fin des repas ou dans
les fètes . Quelques-uns mettaient tout leur esprit à contrefaire
les imbécilles et les stupides. Leurs habits étaient
misérables , et cousus de mille petites pièces de diverses
couleurs . Ils se noircissaient le visage avec de la suie: leur
chaussure était toute plate , ou mème ils avaient les pieds
nus , circonstance avilissante dans un tems où les acteurs
tragiques chaussaient le cothurne , et les comiques le brodoquin.
Ce n'est pas qu'ils fussent tous ainsi. Quelques-uns conservèrent
assez long-tems le caractère sérieux et décent qu'ils
avaient eu d'abord ; mais , sous les empereurs , ils furent à
peu près tous de niveau et aussi avilis les uns que les autres .
Leurs pièces , qui étaient dès l'origine librement écrites en
vers, le furent ensuite en prose , et même ne furent plus
écrites , mais improvisées. Leur chef ou archimime en faisait
le plan ou le canevas , l'écrivait et en distribuait les rôles . A
la représentation , c'était à qui des acteurs mettrait dans le
dialogue plus de plaisanteries, dans son jeu plus de grimaces,
de gestes et de postures capables d'exciter le rire. Du reste ,
chacun jouait son rôle à sa fantaisie , sans autre attention
que de se conformer au plan général dressé par le chef, et
sans autre étude préparatoire que la lecture du canevas.
Moins ce genre de spectacle avait de mérite littéraire , et
plus il lui fut aisé de se maintenir dans la décadence dé la
langue et de toutes les parties de la littérature latine . En se
conformant au goût du peuple à mesure qu'il se corrompait ,
les mimes survécurent à la Tragédie , à la Comédie , à tous
les autres arts. Au sixième siècle , sous Théodoric , ils
existaient à Rome aussi bien que les pantomimes. Ils y rcs-
(8) Epist. Var. L. 1 , Ep. 20.
(9) On en trouve la preuve dans plusieurs épigrammes de l'Authologie.
!
AVRIL 1809.
Y
119
tèrent après lui. Riccoboni , dans son Histoire du Théâtre
italien (10) , établit avec vraisemblance qu'ils se conservèrent
enItalic jusqu'au tems de Saint-Thomas , c'est-à-dire, au treizième
siècle, et que c'est d'eux que ce grand Docteur veut
parler quand il examine si l'on peut exercer sans péché l'art
des histrions (11) . Ces histrions ou mimes étaient sansdoute
chrétiens; toute l'Italie l'était alors , et il est à croire que
leurs pièces et leur jeu s'étaient beaucoup épurés , puisque le
docteur Angélique , moins rigide que la plupart des pères de
l'église , décide que l'on peut exercer cet art en sûreté de
conscience .
Le Quadrio , qui ne cite point Riccoboni , adopte son
opinion , emploie toutes ses preuves , et ne fait que les développer
(12). Il pense , comme lui , qu'à travers tant de
révolutions et tant de siècles , les mimes se sont perpétués
en Italie , avec leurs pièces improvisées et non écrites , et
leurs costumes bizarres , dont l'un est visiblement celui
d'Arlequin : sa chaussure plate est la leur , et son masque
noir a remplacé la suie dont les anciens mimes se barbouillaient
le visage. Les autres personnages mimiques , le Scapin,
qui est aussi un bergamasque , le Docteur bolonais , le Pantalon
vénitien , furent introduits à differentes époques , à
mesure que les divers dialectes italiens se forniaient , se
distinguaient les uns des autres , et que chacun des petits
Etats qui les parlaient prenait des habitudes , des moeurs
et des ridicules particuliers.
Ces mimes , contenus quelque tems dans les bornes d'une
certaine décence , n'en gardaient pas moins leur débit grotesque
, leurs attitudes bouffonnes et leurs gestes souvent
obscènes . Quand les Mystères et les représentations sacrées
prirent cours , ils les jouaient à leur manière et dans les
églises mêmes . Les prètres se mêlaient avec eux , farçaient
avec eux et comme eux. Vers le milieu du quinzième siècle ,
un saint archevêque de Florence ( 13 ) , scandalisé des bouffonneries
, des paroles et des gestes dont ces représentations
étaient accompagnées, et des masques que portaient les
acteurs , ne voulut plus permettre qu'on les donnat dans les
(10) Paris, 1728.
(11) Histrionatûs ars.
(12) Ub . supr. T. V, p 206 et seq. [ Milan , 1744. ]
(13) S. Antonin, nommé archevêque de Florence en 1446.
120 MERCURE DE FRANCE ,
églises , et défendit aux prêtres d'y jouer , quelque part que
ce fût(14).
Vers la fin de ce même siècle et au commencement du
seizième , à la renaissance de la Comédie régulière en Italie ,
les mimės continuèrent d'exercer leur art , et le gardèrent
dans toute son originalitė primitive , en rivalité avec le
spectacle nouveau. Tandis que des réunions d'hommes instruits
et bien élevés amusaient des spectateurs choisis par
ces imitations de la Comédie des anciens , le mimes , toujours
en possession des applaudissemens du peuple , se
maintenaient sur les places et sur les théâtres publics.
Cette rivalité tourna meme à leur profit. Ils apprirent à
mettre dans leurs scènes improvisées plus de liaison et plus
d'art ; une intrigue mieux conduite dans leurs canevas et
dans leurs plans. Le chef d'une de ces troupes errantes , le
fameux Flaminio Scala , emprunta de la Comédie régulière
tout ce qui ne dénaturait pas la sienne . Il rétablit l'usage
d'écrire le plan des pièces , et le sujet des scènes ; et il est
le premier qui les ait fait imprimer. Il mit dans ses inventions
beaucoup de fécondité , d'esprit , et même de génie.
Secondé par des acteurs pleins de feu ,' de naturel , et excellens
improvisateurs , il laissa loin derrière lui toutes les
autres compagnies de mimes et tous les autres auteurs mimiques;
mais la corruption des moeurs publiques , qui était
excessive dans ce siècle , l'entraîna , lui et ses acteurs , au
delà de toutes les bornes. Le dialogue de leurs pièces , tou
jours piquantes et ingénieuses , devint un tissu d'obscénités
les plus grossières et de licences de tout genre . L'autorité
fut obligée d'intervenir pour en arrêter le cours. Le célèbre
archevêque de Milan , Charles Borromée , porta contre
eux un décret sévère. Mais ce qu'il fit ensuite prouve qu'il
ne voulait que réprimer les excès. Il était trop éclairé pour
vouloir frapper l'art lui-même en corrigeant les abus ; et sa
conduite en cette circonstance est la condamnation la plus
évidente de ces indiscrets zélateurs , qui proscrivent sans
distinction les farces des tréteaux et les plus nobles spectacles.
(14) Le Quadrio traduit ainsi en italien [ T. V, p. 207. ] , le texte
latin de cet archevêque , tiré de sa Somme théologique , part. 3 ,
tit. 8, ch. 4. Perchè le rappresentazioni , che si fann' oggi di cose
spirituali , sono con molte buffonerie mescolate, con detti o fatti
irrisorii , e con maschere,perciò non si debbono esse far nelle chiese
nè da cherici in alcun modo.
AVRIL 1809 . 121
Le gouverneur de Milan ayant fait venir une de ces
troupes de mimes , ils se livrèrent , dès la première représentation
, à leur licence accoutumée. Le gouverneur ,
averti du décret de l'archevêque, les congédia sur le champ.
Ce fut à l'archevêque lui-même qu'ils eurent recours. Il
les reçut avec bonté , les écouta et leur permit de rouvrir
leur spectacle , mais à condition qu'il saurait toujours quelle
pièce ils devraient représenter, et que les canevas en
seraient examinés par un censeur qu'il chargerait de cet
emploi. Long-tems après , il existait encore à Milan de ces
canevas apostillés par S. Charles Borromée lui-même ( 15) ;
et l'on voit dans la Bibliothèque ambroisienne une pièce
qui prouve que ce savant et saint Prélat désignait au gouvernement
ceux à qui devait être confiée cette censure (16) .
Ainsi pendanttout le seizième siècle et au commencement
du dix-septième , le Théâtre italien fut partagé en deux
classes de représentations comiques , dont les unes avaient
pour acteurs des comédiens mercenaires et masqués , qui
en improvisaient les scènes; les autres étaient des pièces
régulières , soit en vers , soit en prose , jouées par des académiciens
et des amateurs .
Dans le courant du 17º siècle , siècle de gloire pour la
France , et de décadence pour l'Italie , la Comédie mimique
recommença à prendre le dessus ; les poètes préférèrent
cette manière expéditive d'écrire de simples canevas ; ils
s'attachèrent à des troupes ambulantes qu'ils alimentaient
de leurs plans. Bientôt les drames espagnols , le Samson ,
le Conbidado di pietra , que nous appelons en France le
Festin de Pierre , et d'autres prétendues tragicomédies
devinrent la proie de ces sortes de comédiens , qui les entremélèrent
de leurs jeux et de leurs bouffonneries .
C'est de ces productions monstrueuses et de ces extravagances
que d'Aubignac , Saint-Evremond et d'autres critiques
français ont parlé ; c'est là ce qu'ils ont pris pour la
Comédie et pour la Tragédie italiennes . Nous avons vu (17)
(15) V. Riccobon. Histoire du théâtre italien , ch. 6.
(16) Mon ami [ Angelo Costantini ] a cherché dans la bibliothèque
ambrosienne , et parmi les manuscrits , il en a trouvé un qui rapporte que
S. Charles Bor . avait obtenu du gouvernement que les canevas des
comédies, avant d'être représentés sur la scène , seraient examinés par
le prévôt de S. Barnaba. Riccob. loc. cit . Le Quadrio , ub . supr. ,
P.209.
(17) Dans le morceau cité au commencement de celui- ci.
122 MERCURE DE FRANCE ,
combien ils étaient loin de la vérité relativement à la Tragédie
; laissant maintenant à part et leur faux jugement sur
la Comédie , et le spectacle mimique , qui fut la source de
leur erreur , voyons quel fut pendant le seizième siècle le
sort de la Comédie régulière .
( La suite au numéro prochain. )
NOUVEL ART POÉTIQUE , poëme en un chant ; par
M. V. LEDUC. Avec cette épigraphe :
Ut nostri proavi.....
.... Nimium patienter utrumque
Nedicam stulte mirati.
A Paris , chez Martinet , libraire , rue du Coq-Saint-
Honoré...
Si j'avais l'honneur d'être père ou grand-père d'un
jeune homme qui eût annoncé d'assez bonne heure un
talent bien marqué pour la poésie , je croirais faire un
vol à la société si j'empêchais mon fils de le cultiver ;
car la société a besoin de poètes comme la nuit a besoin
d'étoiles .
J'examinerais d'abord quel serait le genre de poésie
pour lequel mon cher fils montrerait le plus de vocation:
la plus haute est d'ordinaire celle qui plaît leplus aux
très-jeunes gens , parce que chez eux l'imagination a déjà
toutes ses ailes , et que le jugement n'a pas encore tout
sou poids. Je tâcherais ensuite , en conversant beaucoup
avec mon jeune poète , de l'empêcher , autant que
je le pourrais , de perdre trop la terre de vue ou de
trop s'en approcher. Ne pouvant pas le suivre , je ne
saurais pas le conduire ; semblable à la poule quii ,, a vu
des oiseaux nageurs éclore des oeufs qu'elle a couvés ,
elle n'a pu les arrêter devant le premier bassin qu'ils
ont rencontré ; mais elle se tient sur les bords et ne
cesse de les rappeler. Peut-être mon fils entendrait-il
ma voix et reviendrait-il de tems en tems du haut des
cieux ou seulement des nues , touché de mon amitié
et sûr de mes applaudissemens ; car il sentirait, j'espère ,
combien il est doux d'être applaudi par des mains paternelles
; et moi je sentirais encore mieux que lui com
AVRIL 1809. 123
bien il est doux pour un père de rendre hommage à
son fils.
Tant que je ne verrais que des odes , des héroides ,
des scènes , des actes de tragédies , même des tragédies
toutes entières , je sourirais à tout , et j'attendrais en
paix la saison où ces fruits nouveaux , sans doute un
peu verds , entreraient en maturité.
Mais si au lieu des premières fleurs du printems poétique
de mon fils , je voyais des épines prêtes à piquer
le premier venu , si je le voyais plus pressé de corriger
les autres que de se former tui-même ; si je le voyais
armé de la férule qu'il devrait craindre , la lever audacieusement
sur les premiers maitres , j'emploierais tout
mon crédit pour l'en détourner ; je tâcherais de lui
faire honte d'une malice au dessus de son âge , et de
l'arrêter, s'il m'était possible , à la lisière d'un champ ,
où trop souvent on sème l'injure et l'on recueille la
vengeance.
Avotre âge, lui dirais-je, on n'a point d'avis à soi ;
c'est la lecture , c'est l'observation, c'est un long commerce
avec les morts et les vivans qui dépose en nous
les connaissances qui constituent un juge dans ces matières.
Avant trente ans , il est plus aisé de bien faire que
de bien juger; on peut avoir du goût , mais c'est un
goût d'instinct qui ne se connaît en quelque sorte pas
lui-même, et qui vous dirige presqu'à votre insu . Il y a
une autre sorte de goût qui appartient au jugement,
et qui ne vient que long-tems après l'autre ; celui-là
peut servir à observer les fautes , à en avertir ceux à
qui elles échapent , et à les remettre dans la bonne voie :
l'un est l'étoile du matin, l'autre est celle du soir. Attendez
encore , mon fils , et ne vous arrogez point une
dispense d'âge pour un si fâcheux métier.
La censure exige des cheveux blancs . Quelques
preuves que vous fassiez en ce genre , on vous regardera
long-tems encore comme l'écho de la sévérité , peutêtre
de la malveillance des censeurs de profession, et
le moins qui pût yous arriver serait d'être accusé de
parler au hasard. Mais vous , mon fils , si l'on vous criti,
ua't au hasard , de deux choses l'une , ou vous mépriseriez
la critique , ou elle vous chagrinerait ; et
124 MERCURE DE FRANCE ,
voyez dès l'abord ce que c'est qu'un métier dans lequel
on est presque sûr de causer du chagrin ou d'être méprisé.
L'un ou l'autre arriverait , n'en doutez point , si
ce n'est tous les deux , et vous n'êtes fait ni pour l'un ni
pour l'autre . Mais que serait-ce donc , si , en vous accoutumant
à ce triste emploi de votre pénétration , en vous
endurcissant à votre métier , vous en veniez à ne plus
trouver de correction assez dure , de leçon assez amère ;
et si , en continuant sous le vain prétexte de la défense
du vrai goût contre les prétendues erreurs de votre
siècle , vous passiez , comme on en a vu plus d'un
exemple , des injures littéraires aux insultes personnelles
? vous vous feriez lire peut-être , mais abhorrer...
Non , non , mon fils , vous êtes un honnête homme ,
vous n'irez point jusque-là ; mais le chemin que vous
prenez y mène; quittez-le donc au plus vite.
Cangia , cangia di consilio pazzarello che sei.
Nous ne sommes point en droit de tenir un langage
paternel à l'auteur du Nouvel Art poétique; il se donne ,
dans la préface de son ouvrage en miniature , pour avoir
à peine vingt-cinq ans , et sa témérité pourrait faire
penser qu'il se vieillit. La préface, le poëme et les
notes sont , de point en point , une satire plus ou moins
directe contre plusieurs auteurs célèbres , et qu'il espère
bien qu'on ne manquera pas de reconnaître ;
avant de le juger nous-mêmes , nous nous permettrons
d'observer que c'est entrer dans la carrière des
lettres sous de funestes auspices. Nous savons trop que
tout auteur satirique peut fonder sou espoir sur la
maxime si connue, qu'il y a toujours dans le malheur de
nos amis quelque chose qui ne nous déplaît pas ; nous
savons trop que la censure , aveugle ou clairvoyante , est
presque toujours la bien venue, et que la moquerie , méritée
ou non , plaît d'ordinaire à tout autre qu'à ceux qui
en sont l'objet ; mais nous persistons néanmoins dans le
conseil que nous donnons à M. Leduc , de laisser à d'autres
la censure et la moquerie, parce qu'en ce genre ce
qu'on donne console rarement de ce qu'on reçoit.
Le projet de M. Leduc pourrait être plus louable , et
sa manière de le remplir pourrait être plus neuve . Il entreprend,
comme nous l'avons fait entendre , de critiAVRIL
1809 . 125
i
quer différens écrivains de ces derniers tems , et afin de
mieux montrer sa force, il choisit les plus forts , mais
enmême tems pour ridiculiser de son mieux les défauts
qu'il leur reproche , et sur-tout qu'il leur prête , voici
comment il s'y prend. M. le Duc suppose , dans sa
préface , un ami qui détrompe un jeune poète de tous
les vieux principes qu'il a dû puiser, soit dans les le- ´
çons de ses professeurs , soit dans la lecture des anciens ,
etje remarquerai dabord que le livre avait besoin d'être
biencourt pour n'être pas trouvé bien long ; car rien
ne lasse plus vite que des plaisanteries rebattues et
déplacées . Quant au genre de l'ironie soutenue , je serais
tenté de le trouver faux et fatigant, si l'on avait oublié
les lettres provinciales ; mais , en bonne foi , qu'estce
qu'un très-jeune auteur peut se promettre dans un
genre qui ne demandait pas moins qu'un Paschal ? On
prendra aisément une idée des talens de M. Leduc par
quelques phrases du Conseiller , dont il a plus l'air de
se moquer , qu'il ne s'en moque en effet. <<Mon cherami ,
> dit ce Conseiller, j'ai pitié de l'erreur où vous êtes.
>> Votre facilité promet , et les fleurs qui en peuvent
> éclore ne doivent point être étouffées sous les ronces
>> du pédantisme. Je vais vous indiquer un chemin doux
» et facile que vous parcourrez sans fatigues , tandis
> que vos émules graviront en vain d'arides rochers . >>
Comment l'auteur n'a-t- il pas vu combien ce perşifflage
sur la pédanterie est lui-même pédantesque ? II
nous rappelle à tous les gaîtés collégiales de tous nos anciens
répétiteurs , de tous nos anciens maîtres d'école , de
tous les vieux cuistres en belle humeur, et en vérité, il
faut être encore bien neuf pour que cela ne paraisse pas
bien usé. Le conseiller continue sur le même ton : « Une
>> des choses qui contribuera le plus à votre gloire , c'est
> den'estimer que vous et de vous mettre sans façon au
>> dessus de tous ces hommes fameux qu'on a la vieille
>>habitude d'admirer. >>> L'auteur ne tarde pas à mettre
sérieusement en pratique la leçon qu'il feint de donner
en riant; car on verra dans le poème et dans les notes ,
comme il essaie de s'amuser aux dépens de quelques
hommes respectables à plus d'un titre , et que nous
avons en effet la vieille habitude d'admirer. « Faut- il
126 MERCURE DE FRANCE ,
>> vous dire , ajoute le conseiller, que » personne ne
>> connaît plus Horace , qu'on ne lit plus Boileau . >>>
Nous plaignons M. Leduc , si les sociétés qu'il fréquente
lui ont donné matière à cette observation ;
quant à nous , il nous semble qu'Horace est plus
quejamais dans toutes les poches et Boileau dans toutes
les bouches. Voici enfin la phrase qui couronne la préface
: Cesrheteurs , Horace et Boileau, n'ont plus pour
>> eux que l'éclat de leurs noms , si long-tems vantés ,
>> et qui , tels que celui de Marius , peuvent bien
>> effrayer un cimbre , mais ne sauraient intimider un
>> philosophe dont l'esprit est libre et dégagé de toute
> espèce de fanatisme. Nous ne savons point si cette
apostrophe serait mieux placée ailleurs ; mais nous ne
voyons pas comment la philosophie dispenserait un
écrivain des leçons d'Horace et de Boileau . Nous supposons
seulement que l'auteur a profité de l'occasion pour
faire ses premières armes contre les philosophes ; et
qu'il a cru à propos de leur imputer aussi tous les
mauvais vers , tous les solécismes , tous les barbarismes
du dix-huitième et du dix-neuvième siècle , bien assuré
que cette accusation là n'était pas plus hasardée que
tant d'autres , et
Qu'à tort à travers
On ne peut se tromper condamnant un pervers .
Passons maintenant aux vers. Nous imaginons qu'ils
seraient fort bons s'ils étaient tous de M. Leduc , car il
paraît avoir de l'élégance et de la facilité; mais le soin
qu'il a pris d'écrire presque tout en centons de Boileau
pour tirer de l'Art poétique même la parodie de l'Art
poétique , ne permet de juger de la portion du talent
appartenant à l'auteur que par de très- rares et trèscourts
intervalles. C'est toujours Boileau qui parle , et la
muse de M. Leduc , cachée derrière la muse de ce grand
homme , m'a fait souvenir d'une bouffonnerie de l'ancien
théâtre de la foire , qui m'a fort amusé dans mou
enfance. La scène se passait entre un acteur magnifiquement
vêtu , qui récitait des vers héroïques avec beancoup
d'emphase , tandis que Gilles, caché derrière lui ,
conduisait les bras du héros et lui faisait faire cent
AVRIL 1809 . 127
gestes plus ridicules les uns que les autres , au grand applaudissement
de tous les badauds ; peut-être en rirais-je
encore d'aussi bon coeur avec enx ; maisje dirai toujours
qu'entre tous les genres de littérature , le moins noble ,
le moins méritoire, le moins charitable , est celui de
Ja parodie. En effet elle s'exerce de préférence sur de
belles choses, et d'ordinaire elle infirme le respect que
nous leur devons ; c'est batir une guinguette sur les des
sins d'un temple. Gardons-la cependant pournos mêmes
plaisirs , ne fût-ce qu'en mémoire d'un auteur , qui ,
en se parodiant lui-même , a prouvé dans le même jour
deux talens opposés; alors du moins la malice n'y était
pour rien, et la pièce , embellie encore par la parodie ,
donnait l'idée d'une femme charmante menant par-tout
son joli petit singe avec elle .
Revénons à M. Leduc , dont la gaîté pourrait bien être
un peu moinsinnocente; nous aurions, s'il le permettait ,
plus d'une question à lui faire. Pourquoi reproche-t- il à
Voltaire de parler métaphysique dans ses tragédies , de
preter àses héros songoût et sapensée ? Est-il donc défendu
aux héros de théâtre de parleretdepenser commedes gens
debeaucoupd'esprit ?Pourquoidit- il quec'est à l'école de
Voltaire qu'ons'estaffranchi des règles du théâtre ? Certes
Voltairen'endonne ni l'exemple ni le conseil. Pourquoi
M. Leduc blâme-t-il un grand poète de nos jours d'avoir
entrepris de nous donner quelque idée des beautés
colossales, sauvages etjusqu'alors si mal connues, de Shakespéar
? Assurément le modèle méritait notre curiosité,
etl'imitateur notre reconnaissance. Pourquois'élève-t-il
contre les comiques modernes pour avoir abandonné
lestraces de Molière? Les traces de Molière ne mènerout
jamais jusqu'à lui. Est-ce donc un crime de ne pas
suivre dans ses voies l'homme qui n'y a laissé que le désespoir
de l'atteindre , et de chercher à moissonner
dans d'autres terrains ? Malheur aux écrivains que la
perfection découragerait ! Malheur en même tems au
public, s'il voulait obliger les écrivains à la perfection !
Et à cause qu'il y a un Misantrope et un Tartuffe ,
brûlera-t-on le Méchant , la Métromanie, le Vieux
Célibataire , les Etourdis la Suite du Menteur ?.... Enfin
, pourquoi M. Leduc paraît-il diriger la plupart de
128 MERCURE DE FRANCE ,
ses traits contré un homme qui en aurait tant à lui rendre
, si sa bonté le lui permettait, et si sa gloire ne le lui
défendait ? Cet homme est M. Delille , et voici à peu
près les points capitaux des accusations qui lui sont intentées
.
Les poëmes de M. Delille manquent d'action. Nous
ignorons si M. Delille croit ou non en avoir mis dans ses
poèmes : mais si , par hasard, il nous avait donné ses
Jardins pour un poème épique , et ses Trois Règnes
pour une tragédie, M. Leduc aurait grande raison de
l'avertir de sa méprise.
M. Delille s'est particulierement attaché à la poésie
descriptive ; et sans la note de M. Leduc , page 35 et suivantes
, il croirait encore que la poésie descriptive est
une poésie.
Aristote dit lui-même , si nous en croyons M. Leduc ,
que M. Delille n'est pas poète. Ceci me fait penser à
M. de Catinat qui avait refusé le cordon bleu par une modestie
plus noble que toute la noblesse du monde. Ses
parens s'assemblèrent et se plaignirent à lui du tort
qu'il leur faisait. Eh bien ! rayez moi de la famille
répondit le vainqueur de Marsaille. M. Delille est bien
en droit d'en dire autant aux poètes qui lui reprocheraient
de s'être passé d'action.
,
Tous les vers de M. Delille sont extrêmement brillans.
Nous en convenons , et en effet , il faut beaucoup
prendre garde à cela , parce que cela fait tort aux
autres .
M. Delille rencontre plus souvent que personne une
certaine harmonie représentative , qui peint en quelque
sorte à l'oreille ce qu'il montre à l'esprit. On le soupçonne
de chercher quelquefois de ces rencontres-là , ce
qui apparemment n'est pas de jeu .
Enfin , malgré le charme des descriptions , malgré le
brillant de ses vers , malgré l'harmonie représentative,
M. Delille ravit tous ses lecteurs et tous ses auditeurs ,
et c'est peut- être là ce que ses censeurs lui pardonnent
le moins .
Je croirais offenser M. Delille , si j'entreprenais de
le défendre ; mais que dirait Boileau , s'il voyait ses hémistiches
, ses rimes employées àtant d'inconvenances ?
Certes ,
AVRIL 1809.
DOPDTE
cen
Certes , il appartenait au législateur du bon goût à
celui qui en avait si bien approfondi les lois, et qui 5
en donnait de si beaux exemples , il appartenait à Boi- con.
leaude se divertir aux dépens des poètes ineptes de sou
tems ; mais ici c'est un jeune disciple de ce législateur
du goût , qui contrefait en quelque sorte l'écriture de
Boileau pour lancer de vains arrêts contre un vieillard
respectable , tranquille , le plus aimable , le plus brillant
, leplus ingénieux, le plus facile de tous nos poètes ;
contre un homme que Boileau lui-même offrirait pour
le modèle de toutes les beautés et de toutes les grâces de
son art , et qu'il remercierait à jamais d'avoir mis chez
nous tout l'or de Virgile en circulation.
Si nous avons en quelque sorte dérogé au plan que
nous nous sommes fait de ne jamais porter la critique
jusqu'à la sévérité , nous y avons été poussés par notre
sentiment pour l'homme respectable en qui nous chérissons
autant l'ami que nous admirons le poète ; mais
nous prions en même tems M. Leduc de l'attribuer
aussi au désir sincère que nous aurions de lui voir faire
un meilleur emploi des belles dispositions qu'il a reçues
de la nature et des rares connaissances que l'étude paraît
y avoir ajoutées.
Les vers de M. Leduc se rapprochent si biende ceux
qu'il emprunte à son maître , qu'on serait souvent embarrasséde
faire à chacun sa part. Nous en citerons avec
plaisir un ou deux exemples qui prouveront du moins
notre impartialité. Ce perfide conseiller , dont nous
avons parlé, cherche à détourner le jeune poète d'écouter
quelques-uns de ces hommes d'un grand sens , plus
désireux de s'instruire qu'ambitieux de produire , et qui
sans écrire eux-mêmes , n'en sont quelquefois que meilleurs
juges des ouvrages d'autrui.
N'espérez pas contr'eux retorquer leur systême ,
Tels que ce dur caillou qui , sans couper lui-même ,
Aiguise un fer utile , où l'acier des combats ,
Ils donnent des leçons qu'ils ne pratiquent pas.
Choisissez des amis dont la douce indulgence
Goûte de vos écrits l'heureuse négligence ,
Donnez-leur un beau jour , pour vous encourager ,
Avec un dîner fin tous vos vers à juger.
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
› En voici encore qui, en s'adressant à tous les poètes
en général, n'en peuvent blesser aucun en particulier ,
sans quoi nous ne les citerions point .
Il est plus d'un chemin qui mène à la victoire ;
Tout mortel prend le sien , et chacun a sa gloire .
Paul compose avec soin de hons vers qu'il lit mal ;
Jean lit mieux qu'il n'écrit , le partage est égal.
De bien lire vos vers apprenez l'artifice ,
Des poètes du jour innocent exercice.
Surle vers faible ou dur glissez adroitement ,
Sachez quand il est beau le dire lentement ;
Pour jouir des élans de la foule étonnée ,
Voyez comme un lecteur au sein de l'Athénée ,
Ecoutant des bravos les aimables concerts ,
Savoure un verre d'eau moins sucré que ses vers .
Ces vers sont la plupart très- élégans , très- bien tournés
et promettent sans doute beaucoup de talent ; mais
lemême sel peut servir à d'autres mets. M. Leduc n'est
mênie point aussi satirique qu'il pourrait l'étre ; on dirait
qu'il hésite quelquefois et qu'il craint de blesser
avec le trait qu'il balance , soit qu'en lui un bon naturel
se refuse à la peine qu'il ferait , soit que le bon goût
l'avertisse en secret de certaines bornes qu'il ne permet
point même à la satire de passer. Ce précieux instinct
poétique l'avertira aussi de ne point trop se livrer aux
contrevérítés ; c'est un champ trop battu pour n'être
pointingrat , et ce genre , dont on a tant abusé , devient
fatigant,même pour les lecteurs. On croit assister à un
des supplices de l'Enfer du Dante , où des malheureux,
avec le visage placé au dessus de leurs épaules , sont
éternellement condamnés à regarder d'un côté et à marcher
de l'autre. BOUFFLERS .
LOIS DES BATIMENS , ou le Nouveau Desgodets ,
traitant suivant les Codes Napoléon et de Procédure :
1º les servitudes en général , et particulièrement
l'écoulement des eaux, le bornage , les clôturés , les
murs mitoyens , les contre- murs pour les cheminées ,
fours et fourneaux ; les vues chez le voisin , les fossés ,
les haies et autres plantations ; le droit de passage , le
1
AVRIL 1809 . 131
>
tour d'échelle, la fouille des mines, le trésor : 2º les
réparations occasionnées par vice de construction ,
par accidens ét par vétusté; ce qui comprend la
garantie des architectes , entrepreneurs et ouvriers ;
les devis et marchés ; le privilégesar les constructions ;
les cas fortuits ; les travaux faits chez le voisin; les
incendies ; les réparations locatives , usufruitières et
de propriété; 3º les formes prescrites pour les visites
des lieux , et les rapports d'experts avec des modèles
d'actes pour ces diverses procédures. Ouvrage nécessaire
, non - seulement à toutes les personnes employées
dans l'ordre judiciaire , mais encore aux architectes
, aux entrepreneurs, aux propriétaires , aux
Jocataires et fermiers, et à tous ceux qui régissent des
biens ; par P. LEPAGE , ancien avocat.-Un vol. in-4° .
-Prix 15 fr. , pris à Paris , et 19 fr. franc de port.
-A Paris , chez Garnéry, libraire, rue de Seine,
N° 6. ...
On ne connaît sur l'architecture légale que l'ouvrage
de Desgodets , augmenté des notes de Goupy. Mais ce
'n'est qu'un commentaire de ce que contenait lacoutume
de Paris sur les servitudes et le voisinage des inrmeubles.
:
Un nouveau travail relatif aux lois des bâtimens
devenait donc nécessaire pour faire connaître, non-seulement
ce qui se pratique à Paris sur cette matière , mais
encore ce que décide le Code Napoléon pour tout l'Empire
français , et même pour tous les pays étrangers où
ce Code célèbre est adopté.
Tel est le but que s'est proposé M. Lepage , dans un
Traité complet et méthodique, où les principes sont
approfondis , et où , par des exemples multipliés et des
explications claires , les lois des bâtimens sont mises à la
portée de ceux même qui sont étrangers à la science
du Droit , et à l'art de construire .
Les matières traitées par Desgodets et son annotateur ,
ont reçu , dans le nouvel ouvrage, un bien plus grand
développement. Le jurisconsulte a su mettre à profit
l'expérience des deux architectes.
Mais une multitude d'objets intéressans , qui sont du
*ressort de Karchitecture légale, et dont pourtant il n'est
12
152 MERCURE DE FRANCE ,
pas parlédans le commentaire de Desgodets , rend encore
plus utile l'ouvrage nouveau que nous annonçons.
Le titre très-étendu de cet ouvrage indique l'ordre
dans lequel les matières sont classées. Il noussuffira donc
d'observer que le jurisconsulte n'a rien oublié de ce qui
pouvait éclaircir les questions les plus importantes sur
les servitudes de toute espèce, naturelles ,légales , etc.;
sur les réparations exigibles , soit par les locataires ,
soit par les propriétaires envers ces derniers; sur la
responsabilité des architectes et des ouvriers relative
ment aux constructions qu'ils entreprennent , etc. , etc.;
il détaille enfin les formes exigéespar le nouveau Code
de procédure civile, pour les visites sur les lieux faites
par les experts ou autres : il donne les modèles des
procès-verbaux et autres actes de même nature.
Cet ouvrage nous a paru fait avec soin : son titre n'induit
point en erreur en annonçant qu'il sera nécessaire
non-seulement à tous ceux qui s'occupent des lois et des
procédures , à tous ceux dont la profession tient à la
construction des bâtimens , mais aux propriétaires d'immeubles
, et à la plupart de ceux qui tiennent des biens
à titre de bail , de quelque nature qu'ils soient. Au reste,
lejurisconsulte qui en est l'auteur afait preuve de talens
et de lumières par des travaux qui ont eu dusuccès;son
nom doit inspirer la confiance.
VARIÉTÉS .
Χ.
SPECTACLE. - Théâtre Français.-Le 13 de ce mois , on
adonné à ce théâtre la première représentation du Chevalier
d'Industrie, comédie en cinq actes et en vers , par
M. Alexandre Duval .
A l'aide d'un grand nom usurpé et de faux titres , s'introduire
dans une maison opulente, devenir l'ami de la maîtresse
de la maison, amener par degrés cette femme jusqu'a
désirer que cet ami ait le titre d'époux , telle est l'entreprise
hardie de l'aventurier que l'on vient de mettre sur la
scène. Tout lui réussit d'abord; mais , comme il arrive toujours,
l'aventurier a contre lui les parens de la femme dont
il convoite le bien, et les domestiques de la maison. Et
cependant il parviendrait encore à son but , si unjeune
AVRIL 1809.
153
homme, qui avait été autrefois sa victime , qu'il avait ruiné,
ne parvenait à le démasquer quand il allait jouir du fruitde
tous ses artifices.
Les quatrepremiers actes de cette pièce fortementconçue ,
écrite avec chaleur et intérêt , dans laquelle on trouve des
portraits bien tracés , des situations bien amenées, ces quatre
actes ont été accueillis avec un véritable enthousiasme ,et
couverts d'applaudissemens. Mais une scène qui ouvre le
cinquième acte a déplu; une fille ose donner des conseils ,
desleçons même, à sa mère égarée par unepassion fatale :
on amurmuré sans trop examiner si la situation ne permettait
pas , n'exigeait pas peut-être cette inconvenance.
Quoiqu'il ensoit, l'auteur ferabien de couper cette scène
ou de la changer; et alors nous osons prédire à sa pièce un
succès durable, et l'approbation unanime des vrais connaisseurs.
Lerôle, si vigoureusement tracé , du Chevalier d'Industrie,
et celui d'un oncle bon, mais goguenard et persiffleur ,
ont été parfaitement joués : le premier par Damas , l'autre
parFleury.
Théâtre de l'Impératrice ( ODÉON).-Une virtuose italienne
, Mme Festa, adébuté sur ce théâtre avec le plus
grand succès . Sa voix est fraîche , étendue , légère ; son
accent gracieux et sentimental. Cette cantatrice a réuni
tous les suffrages.
L'imbroglio italien dans lequel elle a débuté ( il matrimonio
per susurro ) , avait été annoncé comme un ouvrage
de Salieri , mais on y a reconnu des morceaux de cinq à six
autres maîtres .
Nous reviendrons dans le numéro prochain sur cette pièce ,
et nous y joindrons des observations tant sur la nouvelle
cantatriceque sur les autres acteurs de l'Opéra Buffa.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR.)
TURQUIE.- Constantinople , 12février. - Onvient de
publier ici le traité de paix conclu avec l'Angleterre ; en
voici les principales dispositions :
Du moment de la signature du présent traité , tout acte d'hostilité doit
cesser entre l'Angleterre et la Turquie, et les prisonniers de part et
d'autre doivent, envertu de cette heureuse paix, être échangés sans
134 MERCURE DE FRANCE ,
hésitation , en trente un jours, après l'époque de la signature de ce
traité , ou plus tôt si faire se pourra ....
Les capitulations du traité stipulé en l'année turque 1806. de la lune
Djernaza- ul-Akher , ainsi que l'acte relatif au commerce de la Mer-Noire
et les autres priviléges ( midjiazals ) également établis par des actes à des
époques subséquentes , doivent être observés et maintenus comme par
le passé , comme s'ils n'avaient souffert aucune interruption ....
En vertu du bon traitement et de la faveur accordée par la Sublime
Porte aux négocians anglais à l'égard de leurs marchandises et propriétés,
et par rapport à tout ce dont leurs vaisseaux ont besoin , ainsi que dans
tous les objets tendant à faciliter leur commerce , l'Angleterre accordera
réciproquement la pleine faveur et un traitement amical aux pavillons ,
sujets et négocians de la Sublime Porte qui dorénavant fréquenteront les
états de S. M. Britannique pour exercer le commerce ....
La patente de protection anglaise ne sera accordée à personne d'entre
les dépendans et négocians sujets de la Sublime Porte , et il ne sera livré
à ceux-ciaucun passeport de la part des ambassadeurs ou consuls saus
la permission préalable de la Sublime Porte ....
Comme il a été de tout tems défendu aux vaisseaux de guerre d'entrer
dans le canal de Constantinople , savoir dans le détroit des Dardanelles
et dans celui de la Mer- Noire ; et comme cette ancienue règle de l'Empire
ottoman doit être de même observée dorénavant en tems de paix vis- àvis
de toute puissance quelle qu'elle soit , la cour britannique promet
aussi de se conformer à ce principe . - etc. etc.
Du 25. Kadri , pacha , qui , dans la dernière révolution ,.
avait combattu pour la cause de Mustapha-Baraictar , et s'était
ensuite sauvé en Asie , a été trahi par ses gens , et poignardé
dans une maison de campagne aux environs de Kioutahie.
Sa tète a été portée ici , et suivant l'usage , exposée
pendant trois jours aux portes du sérail.
Kiose -Kichaja , créature et favori du dernier visir , et
qui , avant la catastrophe de celui- ci , était passé à Ruzciuk ,
dans la crainte d'étre sacrifié à son tour au parti dominant
des janissaires , vient de déployer ouvertement l'étendard de
la révolte , et a mis sous les armes tout le district de Ruzciuk.
Plusieurs ayans et chefs des environs se sont joints à
Jui. Ce nouveau rebelle serait très à craindre dans le cas qu'il
fût d'intelligence avec le bey de Sevès , qui tient à sa disposition
des forces considérables. Le gouvernement vient de
destiner contre lui le pacha de Widdin , auquel il doit envoyer
un renfort de quatre mille janissaires de cette capitale,
commandés par le Koul-Kihaja-si . On assure que le rebelle,
plutôt que d'etre forcé dans Ruzciuk , est résolu de passer le
Danube et de se jeter entre les mains des Russes avec tous ses
AVRIL 1809 . 135
trésors , dont , dit-on, il a déjà fait transporter une bonne
partie dans la forteresse de Ghiurghewo , qui est vis-à-vis de
Ruzciuk.
-Ibrahim Effendi , ci-devant ambassadeur ottoman près
la cour de Vienne , a remplacé le Kichaja Bey, qui a été disgracie
et envoyé en exil.
Le Grand-Seigneur n'a pas encore procédé à la nomination
du grand- visir. Le kaimakan continue à en remplir
les fonctions. :
Le capitan-pacha sort d'une maladie très-dangereuse ,
et s'occupe à présent avec beaucoup d'activité à équiper l'escadre
et la mettre en état de sortir pour faire la tournée ordinaire
de l'Archipel .
Lebruit court que les plénipotentiaires russes à Jassy,
après avoir entendu la conclusion de la paix entre la Porte
etl'Angleterre , ont signifié aux plénipotentiaires turcs que
les negociations entr'eux étaient rompues , et que le congrès
ne pouvait plus avoir lieu. On doit attendre la confirmation
de cette nouvelle; mais ce qu'il y a de certain , c'est que
Hosver-Pacha a été nommé ces jours derniers général en
chefde l'armée ottomane sur le Danube.
RUSSIE. - Pétersbourg , 26 mars . - La brillante campagne
des armées russes en Finlande vient d'être couronnée
par un succès éclatant. Les îles d'Aaland ont été prises.
Les troupes destinées à en faire l'attaque ont passé súr la
glace. Neuf chaloupes canonnières gelées dans le port,
vingt-six pièces de canon de bataille et huit mille prisonniers
sont le résultat de cette affaire , dans laquelle les Russes
n'ont éprouvé qu'une très faible perte. Dans les huit mille
prisonniers; il y a trois mille hommes de troupes de ligne ;
le reste est de la milice .
Le prince Bagration commandait en chef cette heureuse
expédition.
- L'empereur part aujourd'hui pour la Finlande. M. le
comte Roumanzow, ministre des affaires étrangères , est réeemment
arrivé de Paris , accompagne S. M. І.
DANEMARCK. - Copenhague , 28 mars . Le décret
pour la convocation des Etats de Suède est conçu en ces
termes :
«Nous Charles, par la grâce de Dieu , prince héréditaire des
Suédois , Gothset Vandales , duc de Sudermanie, chef provisoire
du royaume , etc. , faisons connaître notre faveur particulière , notre
bienveillance gracieuse et notre volonté à tous les Etats de Suède ,
136 MERCURE DE FRANCE ,
comtes , barons , archevêques , évêques , chevaliers et nobles , clergé
bourgeois des villes et des campagnes .
» Après avoir pris les rênes de l'Etat , conformément ànotre procla
* mation du 13 de ce mois, et pour sauver la patrie menacée d'une perte
inévitable, nous avons éprouvé l'extrême besoin de préparer , de concert
avec les Etats du royaume , le bonheur futur du peuple suédois.
Nous vous ordonnons , à cet effet , de vous assembler le 10 mai , à
Stockholm , dans les formes preserites par les lois et ordonnances existantes
, tous munis des pleins pouvoirs nécessaires , afin que nous puissions
alors commencer la diète , et être à même de cougédier chacun de
vous et de le laisser retourner dans ses foyers ; après avoir obtenu un
résultat heureux. La présente pour votre direction particulière , vous
assurant notre grâce et notre faveur , et vous recommandant à la Provi
dence toute-puissante. »
Au château de Stockholm , le 14 mars 1809.
Signé, CHARLES.
Contresigné , M. ROSENBLAD.
-Des lettres de Gothembourg , du 18 mars , annoncent
qu'à cette époque la révolution y était connue , et qu'on ne
permettait à aucun officier anglais de mettre pied àterre.
Les négocians anglais s'occupaient sans relâche à faire sortir
leurs bâtimens et leurs marchandises des ports de la Suède.
Le vaisseau amiral y était encore.
- Kiel, 29mars. S. M. le roi de Danemarck s'est mis
en route aujourd'hui de cette ville pour retourner , par
Schlesvig , à Copenhague .
ALLEMAGNE,-Augsbourg , 3 avril.-On assure que le
corps d'armée autrichien , réuni à Gratz , en Styrie , sous
les ordres de l'archiduc Jean , a reçu ordre de s'avancer sur
les frontières orientales du Tyrol ; et qu'aussitôt que la
guerre aura commencé , ce corps pénétrera par le Puftenthal
dans cette province ; mais les troupes bavaroises qui s'y
trouvent sont pleines d'ardeur et assez nombreuses pour repousser
toute agression .
La communication entre la Haute- Souabe et l'Italie supérieure
, par le Tyrol , est très- active. Beaucoupde courriers
traversent eette province avec des dépêches relatives aux
mouvemens militaires .
-Le lieutenant-général baron de Wrède se trouve actuellement
avec son état-major et son quartier-général à
Straubingen , dans la Basse-Bavière ; sa division a pris des
cantonnemens sur la rive droite du Danuhe , entre Straubingen
et Passau,
AVRIL 1809 . 137
La communication entre l'Autriche et la Bavière est
encore ouverte ; les courriers arrivent et partent comme à
P'ordinaire , ainsi que les diligences et chariots de postes ;
mais les transports de marchandises ont cessé presqu'entiérement.
Peu d'étrangers se hasardent à entrer dans les
états autrichiens , où ils sont épiés , soupçonnés et exposés à
des tracasseries insupportables. D'ailleurs , on apprend que
tous les individus domiciliés dans les états de la Confédéra
tion du Rhin , sont regardés en Autriche comme ennemis de
cette puissance et écartés de son territoire.
Stuttgard , 4 avril.- Le 30 du mois dernier , est arrivé
iei le général de division Vandanıme , chargé , par S. M.
l'Empereur des Français , de prendre le commandement en
chefducorps d'armée wurtembergeois , qui est en cantonnement.
Il a été présenté à S. M. et a eu hier l'honneur de
manger à sa table. M. le général est parti aujourd'hui à midi
pour le quartier-général de cette année , à Heidenheim .
Le 18 mars, il est arrivé dans les environs de Trieste
vingt chariots chargés de fusils , qui ont été distribués le
lendemain à tous les individus capables de porter les armes.
Onattendait àTrieste un corps de Croates et de Hongrois, qui
seront, dit-on , campés près de cette ville.
Francfort, 4 avril.-M. le chevalier d'Hédouville , ministre
plénipotentiaire de S. M. l'Empereur des Français
près S. A. Em. notre souverain , est arrivé aujourd'hui de
Paris. S. Exc. a été admise de suite auprès du prince , qui
lui a fait l'accueil le plus distingué .
- Il est questionde jeter deux ponts sur le Mein , à Dettelbach
etHallstadt.
-M. le comte de Buol-Schanensten, ministre d'Autriche
près S. A. I. le grand-duc de Wurtzbourg, a quitté cette
ville pour retourner à Vienne.
- M. le baron de Crumpipen, ministre impérial autrichien
près la cour de Wurtemberg, est également parti de
Stuttgard pour Vienne .
-
S'il pouvait y avoir encore quelques doutes sur l'existenced'un
traité de subsides entre l'Autriche et l'Angleterre,
ils seraient levés par la connaissance que l'on a des opérations
de change qui se font par Vienne avec les principales
places du continent. Partout on reçoit des offres de lettresde-
change sur Londres , et les banquiers de la cour de
Vienne ont fait répandre à ce sujet des circulaires très-pressantes.
Il en résulte que le papier sur Londres perd aujourd'hui
quinze pour cent.
138 MERCURE DE FRANCE,
On, a remarqué qu'avant la guerre de 1805, le change
avait été constamment contre la France et favorable à l'Angleterre
. Depuis cette époque , nous sommes habitués à l'inverse;
mais jamais le papier sur Londres n'a été aussi bas
qu'aujourd'hui .
ANGLETERRE.- Londres , 28 mars.--L'insurrection qui
vient d'eclater en Suède a fait prendre quelques mesures de
précaution. On assure que l'ordre a été envoyé dans les ports
d'empêcher le départ des bâtimens suédois qui s'y trouvaient.
La flotte marchande qui est partie hier pour Gothem -
bourg , sous convoi de l'Alert , va étre rappelée, et un aviso
a été expédié pour cet effet.
- On équipe actuellement à Sheerness douze gros båtimens
de transport doublés en cuivre pour être employés
comme brûlots. Toutes les troupes et la cavalerie qui sont à
bord de bâtimens dans la Tamise , ont ordre de se rendre à
Portsmouth , où il doit se réunir environ 5 à 600 bâtimens
de transport , y compris les navires ayant à bord de l'artillerie
et des provisions.
Du29. Le capitaine Ascough , commandant la frégate la
Success , est arrivé hier matin à l'amirauté avec des dépéches
de lord Collingwood. La Success a fait voile de Malte
le 2 du courant, et l'on dit qu'elle a amené deux messagers
autrichiens , qui sont venus de Vienne par la voie de Trieste.
Correspondance particulière .
Séville , 3 mars . L'armée espagnole , sous les ordres
d'Urbino , se monte à près de 30,000 hommes . Son quartiergénéral
est à Val-de-Peñas . L'armée de Cuesta occupe ses
premières positions et se monte à près de 20,000 hommes.
- Ou est dans une grande disette d'armes . L'Angleterre
en promet depuis deux mois , mais elles n'arrivent pas .
-L'armée anglaise sous les ordres de Mackenzie à Cadix,
avait ordre d'insister sur la demande d'ètre admise comme
garnison dans la ville ; et cette proposition , peu agréable aux
Espagnols , était sur-tout déplacée dans un moment où nos
armées retournaient en Angleterre , et où l'on ne voyait pas
arriver les fusils qui étaient promis depuis si long-tems .
-Du 30. Il est arrivé hier une malle de Gothembourg, par
laquelle nous avons reçu des lettres de ce port , en date du
20; et de Stockholm , en date du 18. La révolution a été terminée
en aussi peu de tems que celle qui fut faite par le père
du roi en 1772 , et comme celle-là , sans la moindre effusion
de sang. Les lettres de Gothembourg observent que le nou
AVRIL 1809. 139
reau gouvernement ne montre aucune disposition hostile à
l'égard de la Grande-Bretagne , et l'on espère que les mêmes
relations , sinon politiques , au moins commerciales , qui ont
eu lieu jusqu'à présent entre les deux gouvernemens , seront
maintenues . Cependant on ne peut rien annoncer publiquement
, quelque résolution particulière qu'on ait pu prendre ,
avant l'assemblée des états , qui aura lieu le 1º mai. Nous
espérons que , dans les circonstances actuelles , les ministres
prendront les mesures nécessaires pour l'occupation de l'ile
de Bornholm , puisque , si l'on ne s'assure pas d'un dépôt
pour les marchandises anglaises dans la Baltique il est trèsprobable
que l'ennemi réussira dans son projet de fermer
entiérement cette mer à notre commerce .
Du 31. Nous avons reçu quelques nouvelles gazettes
d'Allemagne . Les armées française et autrichienne étaient
enmouvement sur tous les points , et cependant on ne sait
pas d'une manière positive si les hostilités avaient déjà commencé.
On continue d'assurer que les Autrichiens sont entrés
en Saxe et en Bavière , et les nouvelles particulières parlent
d'une manière assez positive d'un changement qui aurait eu
lieu dans la politique de la cour de Pétersbourg.
-On a annoncé hier à la Bourse , qu'on avait reçu la déclaration
de guerre de l'Autriche.
Le messager Patrons est parti mercredi soir , avec des
dépêches pour notre ministre en Suède .
-
L'amirauté a mis une grande activité à faire partir une
flotte pour la Baltique. Elle est composée de plusieurs vaisseaux
de ligne . Les ministres de S.-M. ont résolu de tenir la
Baltique ouverte. Nous devons commander dans cette mer
comnie dans toute autre .
- Le général Bentinck et sa suite se sont embarqués lundi
à Plymouth, à bord du sloop de guerre le Scorpion , et ont
faitvoile sur lechamp. On suppose qu'il se rend en Espagne
ou enPortugal .
Le colonel Congrève a fait voile mercredi de Portsmouth
, à bord de la bombarde l'Etna , avec plusieurs officiers
et soldats d'artillerie de la marine . Elle a à bord une
grande quantité de fusées de l'invention du colonel , et les
marins s'étaient exercés à les lancer. L'Etna va joindre notre
escadre à la hauteur de Rochefort , et il n'y a pas de doute
qu'on ne veuille faire une tentative contre la flotte de l'ennemi
dans la rade des Basques .
Nouvelles de Portugal.
Lisbonne, 13 mars . Deux flottes de transports sont
140 MERCURE DE FRANCE ,
arrivées ici samedi dernier, l'une expédiée de Cork , ayant
à bord deux bataillons des gardes et les 87° et 88°. Ces
troupes ont débarqué ce matin; l'autre venant de Cadix , et
ayant àbord les9°,27° et 29° régimens. Nous ne savons rien
de certain sur l'Espagne : on croit généralement que les
Français sont à Chaves au nombre de 15 à 20,000 hommes.
Toute l'infanterie est à Lumiar , Povo et Loires. Le 14º de
dragons légers est cantonné à Loires et à Cabeca. Lumiar est
à 3 ou 5 milles d'ici , et Loires à 3 ou 4 lieues . On fait à
Loires des retranchemens considérables. Le général Beresfordestnommé
commandant en chefdes forces portugaises.
Onditque les Portugais sont très-mécontens de ce choix.
Nous avons actuellement les vaisseaux suivans :
LeGanges , 74, amiral Berkeley ; l'Isis , 50; les frégates
Niobe , Amazon , Lavinia et Sémiramis , et le sloop Nautilus.
Du 17.- On a reçu des lettres d'Oporto en date du 12,
qui annoncent l'arrivée des Français pour le lendemain.
Londres , le 1er avril.-L'argent monnayé est devenu si
rare en Autriche , en conséquence des bruits d'une guerre
prochaine , que l'on s'empresse de donner 13 florins en
billets de banque pour un ducat en or.
Le bruit qui s'est repandu que le convoi parti pour la
Suède a été rappelé , est faux; et quoiqu'il soit probable que
la Suède sera forcée de nous déclarer la guerre , par une
condition que lui imposeront la France et la Russie avantde
faire la paix, notre gouvernement a cependant reçu du cabinet
actuelde Stockholm les plus fortes assurances de la continuation
de son amitié .
(INTÉRIEUR. )
Paris, 14 Avril.
Leroi, commandant l'armée française en Espagne, mande
auministre de la guerre que les débris des insurgés , battus
dans le nord de l'Espagne , renforcés de nouvelles levées
de l'Andalousie , et conduits et excités par un grand nombre
d'officiers anglais , s'étaient divisés en deux corps ; l'un
commandé par le général Cuesta , s'était porté sur Almeraz
, et l'autre commandé par le duc d'Urbino , sur Ciudad-
Réal.
Bataille de Médelin .
Le 18 mars , le duc de Bellune passa le Tage sur plusieurs points et
délogea l'ennemi. Le 20, son avant-garde arriva à Truxillo. Les Espa
AVRIL 1809 . 141
gaols,pendant ce tems , traversèrent la Guadiana et prirent position
entre Don-Benito et Medelin. Ils avaient environ 20,000 hommes ,
parmi lesquels on en comptait quelques mille de cavalerie et 30 pièces
de canon. Le général Cuesta , voyant que le ducde Bellune se dirigeait
sar Séville , résolut , pour l'en empêcher , de risquer une affaire générale .
Le duc de Bellune arriva le 28 et rencontra l'ennemi rangé sur trois
ligues. Aussitôt qu'il eut reconnu sa position , il ordonna aux divisions
de cavalerie des généraux Lasalle et Latour-Maubourg de déboucher : la
division allemande , commandée par le général Leval , les soutenait ; et
lesdivisions Villate et Ruffin furent placées à droite et à gauche en seconde
ligne. Le duc de Bellune fit faire un changement de front , la gauche en
arrière , et attaqua vigoureusement la gauche des Espagnols . Tout fut
culbuté; le centre prit la fuite à l'exemple de la gauche : la droite tenta
de résister , mais elle fut taillée en pièces. Le 9º régiment d'infanterie
légère , posté à l'entrée d'un défilé , reçut , selon son habitude , et mit
endéroute une colonne de 3000 Espagnols qui avaient voulu tourner
Parmée française pendant la nuit. La division Villate a fait une belle
charge qui a décidé l'affaire. Six à sept mille hommes tués, 3000 prisonniers
, 30 pièces de canon , 12 drapeaux , sont les fruits de cette
victoire. Parmi les prisonniers se trouvent plusieurs généraux , etnombre
de colonels et d'officiers. Nous n'avons eu que 40 tués et 200 blessés.
Le duc de Bellune se loue particulièrement du général Borde-Soult ,
des généraux Lasalle et Latour-Maubourg , et du colonel Meunier. JI
fait un éloge distingué des talens et de l'expérience que montre, tous
les jours , le général de division Villate. Enfin , il cite avec éloges la
conduitedes troupes de la Confédération du Rhin.
L'ennemi a été poursuivi l'épée dans les reins; et le 29, les avantpostes
du duc de Bellune sont arrivés à Badajoz , et à une marche de
Mérida sur la route de Séville.
Bataille de Ciudad-Réal.
Pendant que le duc de Bellune gagnait cette brillante bataille , le géné.
ral Sébastiani remportait une victoire aussi importante à Ciudad-Réal.
Le général espagnol avait à peu près 12,000 hommes , couverts par la
Guadiana , et protégés par 15 pièces d'artillerie. Le 27 mars , à six heures
du matin, le général Sébastiani commença l'attaque. La première brigade,
de sa division , passa le pont par sections , soutenue par la division
polonaise , et appuyée par le feu de 12 pièces d'artillerie. La rapiditéde
ce mouvement intimida l'ennemi. Il fut attaqué au pas de charge , cr
buté et poursuivi l'épée dans les reins . Le 3º régiment de hussards et les
hussards hollandais chargèrent l'infanterie espagnole avec une rare intre
pidité et avec le plus grand succès . Quinze cents morts ont été comptés
sur le champ de bataille. Nous avons pris 7 pièces de canon , 25 caissons
et 4000 hommes , parmi lesquels se trouvent 100 officiers .
Le jour même l'ennemi fut poursuivi jusqu'a Almagro. Le lendemais,
142 MERCURE DE FRANCE ,
il fut atteint à Santa-Cruz , et chargé par la cavalerie. Les 12º et 16
régimens de dragons se sont distingués dans cette charge. Le marquis de
Gallos , général espagnol , a été tué dans cette affaire. Nous y avons pris
30 officiers , 5 canons et 70 voitures . Les carabiniers espa nols ont été
hachés. Tous les magasins que l'ennemi avait formés au pied de la
Sierra- Morena , et que les Anglais avaient abondamment approvisionnés
enarmes, munitions et effets d'équipement, sont devenus la proie du
vainqueur.
Dans toute la Mancha les insurgés sont eu horreur; et le peuple de
l'Andalousie , comme celui des autres provinces est lassé de l'état de
guerre et d'agitation dans lequel l'ont retenu les intrigues et les insinuations
pernicieuses des Anglais , qu'ils n'ont pas voulu recevoir à Cadix .
Le général Sébastiani se loue principalement du général Milhaud , du
colonel du 12º régiment de dragons , de son chef d'état-major , le colonel
Bouillé , et des lanciers polonais .
S. M. I. est partie hier matin. Elle se rend à Strasbourg
, pour se rapprocher de ses armées .
S. M. l'Impératrice l'accompagne.
- Dimanche dernier , 10 de ce mois , à onze heures et
demie , S. M. I. et R. , entourée des princes , des ministres,
des grands- officiers et officiers de sa maison, a donné audience
aux députés du grand-duché de Berg , dans la salle
du trône. La députation , conduite à cette audience par un
maitre et un aide des cérémonies , et introduite par le grandmaître,
a été présentée par le ministre et secrétaire d'Etat.
M. le comte de Westerhold, membre de la députation , a
porté la parole en ces termes :
« Sire , nous apportons aux pieds de V. M. I. et R. l'hommage du
respect et de la reconnaissance des habitans du grand -duché de Berg.
>> Par une prédilection de V. M. dont ils sont fier , leur patrie. est
devenue l'apanage d'un prince de la maison impériale. Le premier qu'ils
ont reçu de votre main a été seulement montré à leur amour , et à
bientôt trouvé , sous un autre ciel , le terme élevé de ses mémorables
travaux. Long-tems sa perte eût nourri des regrets dans le grand-duché ,
si V. M. , dans sa bonté , ne s'était chargée de les gouverner, c'est- à-dire,
de le rendre heureux.
>> Sire , les habitans du grand-duché savaient qu'ils ne pouvaient pas
trouver place parmi ces Français devenus si grands sous votre règne ;
mais si , après cette haute fortune , ils avaient enun voeu à former, c'eût été
d'avoir pour souverain un prince issu d'un père qui a fait asseoir avec lui
toutes les vertus sur le trône , et dont les peuples ne prononcent plus le
nom qu'avec attendrissement ; que ce prince eût pour maître dans l'art
de régner le plus grand des humains , et s'élevât au milieu des exemples
'de tous les genres d'héroïsme. Mais ils n'auraient peut- être pas osé porAVRIL
1809 . 143
a
ter leurs voeuxjusqu'à ce premier rejeton d'une auguste famille , sur qui
tant de peuples ont les yeux ouverts , qu'attend un si grand avenir ,
l'espoir et l'amour du siècle qui commence ... Sire , ce que les habitaus
du grand-duché n'auraient pas osé désiter , ils l'ont obtenu de la bonté
paternelle de V. M.
» Certains de vivre sous le gouvernement de V. M. jusqu'à ce qu'un
prince élevé sous ses yeux ait atteint l'âge où ilpourra suivre de si grands
exemples , la prospérité de notre patrie est garantie comme sa gloire , et
il ne nous reste plus qu'à confondre nos voeux avec ceux de la grande
famille , pour la longue prospérité de la maison impériale. >>>
-
"
Le même jour ( 10 avril ) ont été présentés au serment
qu'ils ont prété entre les mains de l'Empereur.
Par S. A. S. le prince vice-grand- électeur , S. Em. le car-.
dinal Caselli , sénateur .
Par S. P. S. le prince archi-chancelier de l'Empire ,
M. de Voyer d'Argenson , préfet des Deux- Nithes , et
M. Lecouteulx, auditeur au conseil-d'Etat , préfet de la
Côte-d'Or .
- S. M. considérant que les peuples des départemens de
laToscane sont , de tous les peuples de l'ancienne Italie , ceux
qui parlent le dialecte italien le plus parfait ; et qu'il importe
àla gloire de l'Empire et à celle des lettres , que cette
- langue élégante et féconde se transmette dans toute sa
pureté , a rendu , le 9 avril , un décret portant que la langue
italienne pourra être employée en Toscane concurremment
avec la langue française , dans tous les tribunaux , dans les
actes passés devant notaire et dans les écritures privées .
S.M. fonde, par le présent décret, un prix de 500 napoléons ,
lequel sera décernée aux auteurs dont les ouvrages contribueront
le plus efficacement à maintenir la langue italienne
dans toute sa pureté.
-Le général Macdonald va, dit- on , prendre le commandement
d'un corps d'armée en Italie .
M. de Rochambeau , aide-de-camp de S. M. le roi de
Naples, a passé le 30 marsà Turin, venant de Naples , et se
rendant à Paris .
M. Germain , chambellan de S. M. l'Empereur et
Roi , a passéle 9 avril à Nancy, se rendant à Strasbourg .
-On assure que M. Daugier, commandant les matelots
de la garde impériale , et ex-tribun, est nommé préfet maritime
àLorient.
- D'après les derniers avis directs de Stockholm , la régence
de Suède est composée ainsi qu'il suit :
S. A. R. le duc de Sudermanie , oncle du roi ; le feld-ma
144 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1809 .
réchal Klingsporr ; le comte Wachtmeister , drost da
royaume; le général Stedingk; le général Adlercreutz ; le
baron d'Erenheim ; l'amiral Lagerbielke; le secrétaire
d'Etat Lagerbielke , et le comte Oxenstierna.
ANNONCES .
Nouveau Cours complet d'Agriculture théorique et pratique , cou
tenant la grande et la petite Culture , l'Economie rurale et domestique ,
la Médecine vétérinaire , etc.; ou Dictionnaire raisonné et universel
d'Agriculture , rédigé sur le Plan de celui de feu l'abbé Rozier ; par les
Membres de la section d'Agriculture de l'Institut de France, etc. , MM.
Thouin , Parmentier , Tessier , Huzard , Silvestre , Bosc , Chassiron ,
Chaptal , Lacroix , de Perthuis , Yvart , Décandolle et Dutour. Cet Ouvrage
formera environ 12 vol. in-8º de cinq à six cents pages chacun ,
ornés de figures en taille-douce , et semblables à ceux du Nouveau
Diotionnaire d'Histoire Naturelle. Il sera publié par livraison de trois
vol. tous les trois mois. La première livraison paraît présentement ;
elle est composée de trois gros vol. in-8° , ornés de seize planches en
taille-douce de la grandeur d'in-4° .- Le prix de ces trois vol. brochés ,
est de 21 fr. pour MM. les Souscripteurs , et de 27 fr . , francs de port.
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Arthus-Bertrand , libraire , même rue , nº 23.
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Campagnes des Armées françaises en Espagne et en Portugal,
pendant les années 1808 et 1809, sous le commandement de S. M.
l'Empereur et Roi et de ses Généraux ; précédées de la Description statistique
de l'Espagne et du Portugal, et d'un Tableau historique des
Evénemens qui y ont eu lieu avant l'abdicationde Charles IV. Ouvrage
destiné à recueillir les grands Evénemens , les Actions héroïques des
Militaires français , etc. On y a joint des Notices biographiques sur les
Généraux morts dans ces Campagnes , et des Notices sur les Sièges et
Batailles qui ont eu lieu précédemment dans les mêmes royaumes ; avec
des Cartes et Portraits gravés en taille-douce. Tome Ier , contenant la
Description statistique de l'Espagne. - Un vol. in-8°. de plus de 400
pages , avec la Carte coloriée de l'Espagne et du Portugal, etdes Tableaux.
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vélin , le prix est double.-Chez Fr. Buisson , libraire , rueGilles-Coeur,
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, et de celle des Inscriptions et Belles-Lettres .- Trois vol. in-8°.
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rueGilles-le-Coeur , nº 4 .
(N° CCCCV. )
cen
( SAMEDI 22 AVRIL 1809. )
5.
MERCURE
DE FRANCE .
1
POÉSIE .
EPITRE A ALCIPPE .
QUE P'homme , cher Alcippe , est faible , est ridicule !
Il s'agite sans cesse , il médite , il calcule ;
Chaque jour nouveau plan ; mais quel est son destin?
Il projette la veille ..... il meurt le lendemain !
J'arrive en cemoment du château de Valère ,
Acet ancien ami , retiré dans sa terre ,
J'avais souvent promis de consacrer un jour .
D'abord je l'aperçois , au milieu de sa cour ,
D'artistes entouré , qui crayonnait l'esquisse
D'un nouveau pavillon avec son frontispice.
Ah! s'est-il écrié : soyez le bien venu !
Vous jugerez un point entre nous débattu,
Ces Messieurs , pour orner avec goût ma façade ,
Veulentd'un stuc léger former la colonnade ;
Voilà l'esprit du jour ! Des ouvrages clinquans
Qu'il faudrait réparer en moins de vingt-cinq ans .
Jeprétens qu'on emploie et le marbre et la pierre.
Mais vous n'avez pas vu mon aquéduc , ma serre ;
Venez : sur će propos , une toise à la main ,
Mon Vitruve m'entraîne au fond de son jardin.
Voyez je compte ici placer l'orangerie ;
Là faire unboulingrin; plus loin dans la prairie
K
146 MERCURE DE FRANCE,
Sur les bords verdoyans de ces limpides eaux ,
On verra s'élever un double rang d'ormeaux ;
Nous les plantons demain : assis sous leur ombrage ,
Quel plaisir de rêver , feuilleter un ouvrage ,
Ecouter le matin les habitans des airs
Préluder à l'amour par de joyeux concerts !
Passons à mes celliers : contemplez ces futailles
Qui , de chaque côté , décorent les murailles ;
C'est du Rhin , du Bordeaux que je laisse vieillir :
Sur les lieux , avec soin , je les ai faits choisir ,
Et dans quinze ou vingt ans , transportés sur ma table ,
Ces vins nous offriront un nectar délectable .
Des celliers au boudoir , de l'office au salon
Nous avons voyagé dans toute la maison :
Ici , l'on commençait à poser des tentures ,
Et là sur un plafond , l'on traçait des peintures ;
Ailleurs on essayait certain poële nouveau ;
Plus loin retentissaient la hache et le marteau ;
Par- tout on s'occupait à construire , à défaire .
Cher Alcippe , à ces traits , vous croyez que Valère ,
Dans la force de l'âge , ingambe et vigoureux ,
Apeine sur son front voit blanchir ses cheveux ;
Qu'un riant avenir à ses yeux se déploie ,
Et lui promet des jours filés d'or et de soie.
Point du tout , accablé par septante printems ,
La gravelle , la toux , l'assiègent dès long-tems ,
Et maigre , décharné , le pauvre homme sans cesse
Est prêt à succomber sous l'asthme qui l'oppresse.
Sans doute , direz-vous , que dans un successeur
Donné par la nature , ou choisi par son coeur ,
Votre ami croit revivre , et qu'il fait son étude
De créer pour l'objet de sa sollicitude .
Eh non ! Valère est seul , sans femme , sans enfans ;
Un procès l'a fait rompre avec tous ses parens .
Des neveux, des cousins , collatéraux cupides ,
N'attendent que sa mort , et de leurs mains avides ,
Dénatureront tout,couperont les ormeaux
Abattront la façade , et boiront le Bordeaux !
AVRIL 1809. 147
1-
LE JOUR DES CENDRES.
Ils sont voilés ces traits que j'idolâtre ;
Ames regards n'ose s'ouvrir ton oeil ,
Et de ton front couvrant le pur albâtre
La cendre y laisse une empreinte de deuil.
Pour expier le crime d'être aimée
De tes attraits tu déplores l'éclat ;
D'un sombre effroi ton âme consumée
A fait pâlir leur timide incarnat.
Dérobe-moi , si tu craius de me plaire ,
Ce son de voix qui me fait tressaillir ;
Voile à jamais de ta noirė paupière
Ces longs regards si doux à recueillir.
Lesentimentque tu me fis connaître ,
Ah! de mon coeur voudrais-tu le bannir ,
Et lui ravir , ô toi qui la fis naître ,
L'émotion qu'il se plaît à sentir !
Aton espoir , à tes voeux inflexible ,
De mes liens puis-je me dégager?
Lorsqu'on te voit, peut-on être insensible ?
Et qui t'aima peut-il jamais changer ?
N'espère pas , de tes feux délivrée ,
Calmer celui dont je suis consume....
Ah! tu gémis d'être encore adorée ,
Quand je me plains de n'être plus aimé.
i
i
:
4
DEMOLIÈRES.
L'AMOUR DOCTEUR EN MÉDECINE.
AIR: àfaire.
De l'antique vieillard de Cos(1)
Goûtant la science divine ,
L'amour pour soulager nos maux
S'est fait docteur en médecine.
Je ne sais trop par quel pouvoir
DeGallien il est confrère ,
(1) Hippocrate,
:
১
K2
148 MERCURE DE FRANCE ,
Mais on vient de le recevoir
A la faculté de Cythère .
Pour guérir malise , douleur ,
Il a mainte recette utile ,
Mais sur- tout pour les maux de coeur ,
C'est un médecin fort habile .
Voulant , comme Mesmer et Gall ,
Compter parmi les empiriques ,
Il prévient , dit-il , plus d'un mal
Par des procédés électriques .
Lorsque , certain de ses talens ,
On réclame son entremise ,
Près de fillette de quinze ans ,
Presque toujours il l'électrise .
Las! parfois ce cruel enfant ,
Voyez sa perfidie insigne ,
De votre couche en approchant ,
Vous donne une fièvre maligue.
PIERRET DE SAINT-SEVERIN , âgé de seize ans ,
étudiant en médecine , élève externe de l'Hôtel-Dieu de Paris
ENIGME.
SANS parole et sans voix je sais charmer l'oreille ,
Sans finesse je suis sujet àdes détours ;
Reposant sur mon lit , jamais je ne sommeille ;
Enfin,comme le tems, je m'écoule toujours .
Duporte-feuille de M. ........
LOGOGRIPHE.
Ala perfection après m'avoir porté ,
Tout homme peut voler à l'immortalité.
Voyez-vous deux rivaux luttant dans la carrière
Se couvrir tour à tour d'une noble poussière ?
Le vainqueur me devra le succès du combat ;
Je sers encore au peintre , au savant magistral ;
Pour ne rien déguiser , partout je suis utile ,
Et me connaître à fond n'est pas chose facile.
Décompose mou tout ,je peut l'offrir , lecteur ,
AVRIL 1809 . 149
Un petit animal , habile destructeur ,
Et rencontrant par fois la mort sur son passage ;
Unpronom possessif, fréquemment en usage ;
Je voudrais pouvoir mieux éclairer ton esprit ;
Malgré moi je me tais , puisqu'enfin j'ai tout dit.
Α...... Η......
CHARADE.
Mon premier est souvent réduit à l'esclavage ,
Mon second est toujours très-utile au rivage ,
Etmontout est auprès de ce pays fameux
Dont les peuples unis furent long-tems heureux .
ParMile H.
C
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
1
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Esprit.
Celui du Logogriphe est Vertige , dans lequel on trouve : vierge ,
verge, vérité , ver , tige , rive , ivre , Eve , vite , ré, rêve , tigre ,
ize ,gite, tréve givre.
Celui de la Charade est Passage.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
DE LA COMÉDIE ITALIENNE AU XVI SIÈCLE ,
ET DE LA CALANDRIA DU CARDINAL BIBBIEΝΑ.
( FIN DE L'ARTICLE, )
Si l'on veut remonter jusqu'à la première origine de la
Comédie moderne en Italie , que quelques auteurs attribuent
sans fondement aux Troubadours provençaux (1) , on se trouve
(1) On raconte que Gauselm Faidit, forcé par la nécessité à descendre
du rang de troubadour à celui de jongleur ou giugliare , erra plus de
vingt ans avec sa femme Guillelmine de Soliers , en récitant des Comédies
et des Tragédies ; qu'après l'avoir perdue il se retira chez Boniface
marquisde Mont-Ferrat ,et que là, entr'autres Comédies , il en publia
une intitulée: P'Heregia dels Preyres , que le Marquis fit représenter
dans ses terres . ( V. Nostradamus , Hist, desPoètesprovençaux.]
150 MERCURE DE FRANCE ,
engagé dans des recherches sans fin et presque sans fruit.
Quelles étaient au XII et au XIIIe siècles ces Comédies des
Troubadours ? onl'ignore complétement; et commeil n'en est
resté aucune dans ce qui s'est conservé de leurs poésies , on
est réduit à se perdre en conjectures. On les appelait , non
des Comédies , mais des Farces ; fort bien , mais qu'était-ce
précisément que ces farces , et qu'entendait- on par ce mot?
on ne le sait pasdavantage. Le premier poète italien qui se soit
servi du mot Comédie , est le Dante ; et l'on sait à combien
de dissertations a donné lieu ce nom singulier qu'il s'avisa
de donner à son Poëme de l'Enfer , du Purgatoire et du
Paradis. Bocace intitula aussi Comédie son Admète , espèce
de roman mêlé de prose et de vers ; mais quelque sens précis
que ces deux grands hommes aient voulu donner à ce mot,
on ne le voit plus, depuis le quatorzième siècle , employé
dans la même acception.
L'ardeur que l'on eut dans le quinzième pour l'étude de
la langue et des auteurs grecs , ne se porta pas moins sur ce
qui nous reste de leurs Comédies que sur les autres parties
de la littérature grecque. On étudia , autrement et mieux
qu'on n'avait fait , les auteurs latins : et les Comédies de
Plaute et de Térence devinrent des modèles qu'on s'efforça
d'imiter. A Rome , à Florence , à Ferrare , on représenta
plusieurs de leurs pièces , soit en latin même , soit traduites
en langue vulgaire. Bientôt on essaya d'ourdir et de dialoguer
comme eux des intrigues nouvelles , et de mettre sur
la scène des caractères et des aventures modernes , assaisonnées
de tout le sel de la Comédie antique. L'Académie
des Rozzi de Sienne donna le premier signal de cette nouveauté.
Ces Académiciens employaient souvent dans leurs
pièces le langage populaire , les proverbes , les jeux de
mots licentieux , usités parmi le peuple Siennois. Leurs représentations
eurent un succès prodigieux. Ce succès fit du
bruit en Italie. Léon X. , qui entendait très-bien ce dialecte
de la langue Toscane , fit venir à Rome les Académiciens de
Sienne , et prit tant de plaisir à les voir jouer leurs Comédies
, qu'il les y faisait revenir tous les ans .
Il faut se rappeler ici ce que c'était que cette cour brillante,
voluptueuse , et assurément très-peu évangelique ,
dont LéonX était environné : il faut se représenter ce jeune
pontife d'une religion qui n'ordonne que privations et pénitence
, livré à tous les plaisirs , à tous les goûts aimables ;
occupé de fètes , de festins , de spectacles , dont la délicatesse
égalait la magnificence ; dépensant en jouissances de
AVRIL 1809. 151
la vie, mais aussi en libéralités prodiguées aux Lettres et aux
BrauxArts , les tributs de l'Europe entière ; tandis que loin
de lui les exacteurs fanatiques de ces tributs ne les obtenaient
de la crédulité des rois et des peuples qu'en les demandant
au nom de Dieu , pour le soutien dé son Eglise ,
pour l'aliment des pauvres et la propagation de la foi. Les
Cardinaux , à l'envi de leur Souveraiu ,étalaient un luxe et
une magnificence asiatiques. Chacun d'eux tenait un état
de prince , et l'on ne voyait de toutes parts à Rome , dans les
palais de ces successeurs des apôtres , que chevaux , équipages
, chiens de chasse , riches livrécs , foules de domestiques
, et affluence de courtisans.
Dans ce sacré Collège , qui ressemblait tant alors à une
cour profane , on distinguait sur-tout par les grâces de son
esprit, autantquepar sa capacité dans les affaires , le cardinal
Bibbiena. C'est à lui que l'on attribue la gloire d'avoir
composé le premier une Comédie italienné à l'imitation et
selon les règles des anciens. Les deux premières Comédies
de l'Arioste (2) , et la Mandragore de Machiavel , peuvent
bien avoir été faites les unes à Ferrare , l'autre à Florence ,
avant que la Calandria le fût à Urbino ou à Rome ; mais
celaest fort incertain , et dans cette incertitude on ne risque
ricu , sur un fait de cette nature , à suivre la tradition la
plus commune.
ét
Bernardo Divisio était né de parens obscurs , en 1470 (3),
àBibbiena dans le Casentin ; et c'est du lieu de sa naissance
qu'il prit son nom , quand il fallut qu'il en eût un dans le
monde. Son frère (4), qui était un des secrétaires de Laurent
le Magnifique , le fit entrer dans cette illustre maison ,
l'attacha particulièrement au service de Jean de Médicis ,
qui fut bientôt après cardinal , et qu'il contribua depuis à
faire devenir Pape. Dans les orages qui s'élevèrent contré
lesMédicis , il leur montra une fidélité à toute épreuve. Il
suivit le cardinal Jean'dans son exil , dans tous ses voyages ,
et se rendit avec lui à Rome quand il fut permis au Cardinal
d'y paraître après la mort d'Alexandre VI . Bibbiena sut se
rendre agréable à Jules II. Employé par ce Pontife en
même tems quepar le cardinal de Médicis , dans des affaires
importantes et difficiles , il satisfit à tout avec autant de
dextérité que de bonheur .
(2) La Cassaria et I suppositi.
(3) Le 4août .
(4) Pietro Divizio.
152 MERCURE DE FRANCE ,
Au milieu de ces graves occupations , les agrémens de
son esprit , la facilité de son caractère et son goût pour le
plaisir , lui procuraient des distractions agréables , et il
savait très-bien allier , comme le dit naïvement Tiraboschi ,
le travail et l'amour , seppe accoppiare alle fatiche gliamori
(5). On en trouve en effet la preuve dans plusieurs
lettres du Bembo (6). Il est assez curieux d'y voir comment
ces deux futurs Cardinaux traitaient leurs affaires de coeur ,
se recommandaient sur-tout le secret ; et de peur d'accident ,
ne parlaient que sous des noms supposés de leurs galanteries
et de celles des autres .
Le Conclave qui se tint après la mort de Jules II , offrit
au Bibbiena l'occasion de déployer son adresse et toutes les
ressources de son esprit. Le cardinal Jean avait pour lui
ses qualités personnelles , la puissance et les richesses de sa
famille ; mais il avait contre lui son âge , qui n'était que de
trente- six ans . Le Bibbiena , son secrétaire intime , enfermé
avec lui au Conclave , trouva le moyen de détruire cette
objection . Il avoua en confidence à chacun des conclavistes
que son patron avait une maladie secrète qui ne lui laissait
que peu de tems à vivre (7). Léon X, élu par un motifqui
dans des siècles moins corrompus aurait suffi pour l'exclure ,
ne fut point ingrat envers celui qui l'avait si bienservi. Il le
fit d'abord Trésorier , et peu de tems après Cardinal (8).
L'exaltation du Bibbiena et la faveur dont il jouit auprès
du souverain Pontife , le mirent en état de satisfaire ses
goûts splendides et généreux. Les Lettres qu'il avaittoujours
chéries et cultivées , les arts qu'il aimait passionnément
n'eurent point de plus zélé protecteur. Il joignit à son
admiration pour le grand Raphaël une amitié particulière ;
et il lui aurait donné sa nièce en mariage si la mort prématurée
de ce premier des peintres n'eût rompu son projet. Le
nouveau Cardinal ne contribua pas peu à entretenir dans
1
(5) Stor. della letter. Ital. T. VII , part . 3 , p. 143.
(6) Lettere del Bembo , Vol. 3 , lib. 1 , ann. 1505-1508.
(7) Paul Jove n'admet point ici l'intervention du Bibbiena, L'accident,
tel qu'il le rapporte, n'en avait pas besoin. Fuero qui existimarent
vel ob id seniores ad ferenda suffragia facilius accessisse , quod
pridie disrupto eo abscessu qui sedem occupârat , tanto fetore ex
profluente sanie totum comitium implevisset , ut tanquam a mortifera
tabe infectus , non diù supervicturus esse vel medicorum testimonio
crederetur. Vita Leonis X. lib . 3.
(8) Le 23 septembre 1513.
AVRIL 1809. 155
V
LéonX ce goût de magnificence , de fètes et de spectacles ,
qui était aussi le sien. Léon aimait la raillerie ; il s'amusait
sur-tout volontiers aux dépens de ceux qui joignaient la
crédulité aux prétentions ; et nous avons vu dans sa vie
quel plaisir il prenait à se moquer ou d'un musicien ignerant
ou d'un poète ridicule, en paraissant ètre leur admirateur
et en les accablant de louanges. Le Bibbiena le secondait
merveilleusement dans ces scènes comiques , par son
talent pour l'ironie et son imperturbable sang-froid (9).
Il l'amusa mieux encore et d'une manière plus digne de
deux hommes d'esprit , quoique tout aussi peu convenable
aux dignités éminentes dont ils étaient revêtus , en faisant
représenter devant lui sa Comédie de la Calandria. Elle
avait été jouée , plusieurs années auparavant , à la Cour du
Duc d'Urbin , avec une grande magnificence. On doit penser
que sa représentation à Rome , en présence du Pape , ne fut
pas moins magnifique ; ce fut dans une fête donnée au palais
du Vatican, à Isabelle d'Est , princesse de Mantoue. Baltazar
Peruzzi , peintre et architecte célèbre , en fit les
décorations; et c'était , selon Vasari , ce qu'il avait fait
encore de plus grand et de plus beau (10).
Léon Xn'en continuait pas moins d'employer le Bibbiena
dans les affaires les plus sérieuses. Dans la guerre avec le
Duc d'Urbin , il le créa Légat et Commandant en chef des
armées pontificales , et le Cardinal termina cette affaire selon
les intentions du Pape : c'est-à-dire , que le malheureux Duc,
attaqué sous les prétextes les plus frivoles , fut déclaré déchu
de ses Etats , et que son duché , au lieu d'être réuni aux
Etats de l'église , tant de fois accrus par de semblables
moyens , fut donné par le Pape à son neveu Laurent de
Médicis (11) . Le Bibbiena fut ensuite envoyé Légat en
France(12) , pour engager le Roi dans cette croisade contre
les Turcs , qui n'eut d'autre issue que de fournir , par la
contribution pieuse de tous les princes chrétiens , de nouveaux
fonds aux prodigalités du Pontife .
Le Cardinal revint en Italie vers la fin de l'année 1519 ;
et lorsqu'il espérait encore un nouvel accroissement de fortune
et de nouveaux honneurs , il fut enlevé par une mort
imprévue. Quelques historiens ont prétendu qu'une ambi-
(9) Paul Jove. Ub . Supr. lib. 4 .
(10) Vite de Pittori , lib. 3. Vita di Baldassare Peruzzi.
(11) Muratori , Ann . d'Italia , anm. 1516.
(12) En1518.
154 MERCURE DE FRANCE ,
tion démesurée lui avait fait oubliér les bienfaits de LéonX,
qu'il avait conspiré contre lui , et que Léon en étant instruit,
Pavoit fait empoisonner secrétement. Paul Jove rapporte
seulement que le Bibbiena aspirait au pontificat , dans le
eas où Léon viendrait à mourir , qu'il avait même à cet
égard la parole de François Ir , et que le Pape l'ayant su
se mit publiquement dans une si grande colère , que le
Bibbiena , surpris peu de tems après par un mal subit , et
voyant que les remèdes les plus efficaces ne le soulagcaient
point , crut qu'on l'avait empoisonné (13). Un autre auteur
(14) raconte que le corps ayant été ouvert , on trouvá
des traces de poison dans les entrailles. Le Tiraboschi
n'adopte point cette opinion , mais fondé sur cette seule
considération morale , que si de Saint-Père s'était défait du
Bibbiena par cette voie secrète , il eût défendu qu'on l'ouvrit
après sa mort (15). Cela est vrai ; mais il est malheureux
qu'un esprit juste n'ait pu trouver d'autre raison pourdouter
de ce dénouement tragique. Disons même qu'on ne reconnaît
point cette justesse dans l'opinion qu'il dit être la sienne.
Il croit que le Bibbiena ne fut coupable que du désir anıbitieux
et peu sage de cette dignité suprême , et que le poison
dont il mourut ne fut autre chose que le regret d'avoir
encouru la disgrace et l'indignation du Pontif: (16). Quoi
qu'il en soit , le projet qu'il eut de parvenir à la tiare né
paraît du moins pas douteux . Cela manqua seul à son heu
reuse étoile ; et c'est dommage qu'il manque à la liste des
Papes d'y voir figurer l'Auteurde la Calandria.
Cette Comédie est à peu près tout ce qui nous reste de son
auteur ( 17). Elle prend son titre du nom de Calandro ,
personnage ridicule de la pièce . Je ne puis donner ici qu'une
légère idée du sujet , de l'intrigue et de quelques situations
comiques . La différence des tems est telle , les progrès de lá
sociabilité , des lumières , et de cette immorale Philosophie
ont tellement dépravé les moeurs, que je puis à peine aujour-
(13) Elog. de Bernardo da Bibbiena.
(14) Grassi. Diarium , cité par Hossman , dans sa Nova collectio
script. Vol. p. 441 .
(15) Arrivée le 9 novembre 1520 .
(16) Loc. cit.
(17) Le chanoine Bandini cite de plus des lettres , des rime et d'autres
opuscules , dont il donne le catalogue dans son ouvrage intitulé :
il Bibbiena , Ossia il ministro di stato , etc. , publié à Livourne en
1758.
AVRIL 1809. 155
J
d'hui , dans un cercle de gens du monde (18) , laisser entrevoir
certaines choses qui , récitées en toutes lettres,et
qui plus est , mises en action par le jeu de la scène , faisaient
alors påmer de rire un Pape et tous ses Cardinaux.
Lidio et Santilla , deux jumeaux de différent sexe , se ressemblaient
si parfaitement , qu'on ne pouvait les distinguer
l'unde l'autre. Ils étaient nés dans une ville de Morée (19) ,
qui a été saccagée par les Turcs . Lidio s'est échappé avec
un seul domestique : il est passé en Italie , a fait ses études
à Bologne ; et ayant appris que sa soeur qu'il avait eru morte
vivait encore , il est venu à Rome pour commencer à la
chercher. Il y devient amoureux d'une femme nommée
Fulvie , dont l'imbécille Calandro est le mari. Le valet de
Lidio s'introduit auprès du bon homme , entre à son service,
lie l'intrigue entre Lidio et Fulvie , déguise en fille son jeune
maître , sous le nom de Santilla sa soeur , lui donne accès
dans la maison; et déjà depuis quelques mois , les choses
vont à la satisfaction commune , aux dépens et presque sous
les yeux de Calandro , qui ne se doute de rien. Il s'en
doute si peu qu'il lui prend tout à coup fantaisie d'être
amoureux fou de cette jeune Santilla qui vient si souvent
voir Fulvie , c'est-à-dire , de Lidio , qu'il prend pour une
jolie fille; en un mot d'être amoureux de l'amant de sa
femme.
Cependant la véritable Santilla est en effet vivante. Lors
de la destruction de sa ville natale , sa nourrice et un fidèle
domestique l'ont déguisée en homme , sous le nom de son
frèreque l'on croit tué par les Turcs; et ils sont embarqués
avecelle. Ils ont été pris sur mer , faits esclaves et rachetés
tous trois par un riche marchand Florentin , nommé Perillo,
qui est venu s'établir avec eux à Rome , tout près de la
maison de Calandro . Perillo est si content du faux Lidio
sonjoune commis , qu'il veut lui donner sa fille en mariage.
Le véritable Lidio, n'a point paru depuis plusieurs
jours chez Fulvie , dans la crainte qu'on ne découvrit enfin
leurs amours. Fulvie est impatiente: elle aime avec ardeur ;
elle craint qu'il ne se soit refroidi pour elle , et veut absolament
le voir. Un fourbe de magicien se charge de le lui
ramener , habillé en femme comme à l'ordinaire. H trouve
le faux Lidio , ou Santilla , vétue en homme , comme elle
l'est toujours , et fort embarrassée de l'empressement de
(18) A l'Athénée de Paris.
(19)Modon.
}
156 MERCURE DE FRANCE ,
Perillo à faire d'elle son gendre. Le magicien la prenant
pour son frère , lui fait la commission de Fulvie. Santilla
trouve plaisant de courir cette aventure. Mais il faut des
habits de femme : sa nourrice lui en fournira ; et la voila
décidée à se rendre en bonne fortune chez une femme , et
sous les habits de son sexe . D'un autre côté , Fulvie ne
voyant point revenir celui qu'elle aime , perd patience , se
déguise en homme pour l'aller chercher sans être reconnue,
et s'en va le trouver à sa maison.
Pendant ce tems-là , Calandro , décidément épris de
Lidio qu'il prend pour Santilla , se confie à Fessenio son
valet , qui est celui de Lidio même. Fessenio lui promet de
le faire jouir de ses amours. Il faudra seulement , par discrétion
, qu'il se fasse porter dans un coffre bien fermé.-
Mais si le coffre est trop petit ?- Qu'importe ? ou vous y
mettra par morceaux. -Comment par morceaux ! - Oui
sans doute , il n'y a rien de plus facile. C'est ainsi qu'on
voyage sur mer. Croyez-vous que sans cela tant de monde
pourrait tenir dans un vaisseau? On coupe les bras , les
jambes , tous les membres des passagers ; on les met en
magasin : arrivés au port , chacun reprend ses membres ,
les replace et s'en va à ses affaires ; tout cela par le moyen
d'un seul mot.- Et ce mot , quel est-il ?-Ambracacullac .
Il n'y a qu'à le bien prononcer ; pas un membre ne manque
à se remettre en place.
- La lecon sur la prononciation de cemot forme un plaisant
jeu de théâtre. Calandro le renverse et le retourne dans
tous les sens . Fessenio , en le faisant épeler, lui secoue rudement
le bras à chaque syllabe ; à la fin Calandro jette un
cri. Tout est perdu , lui dit Fessenio : en criant ainsi , vous
avez rompu l'enchantement. Calandro regrette de ne s'être
pas laissé disloquer le bras. Comment faire pour réparer sa
faute ? La réponse de Fessenio est d'une simplicité vraiment
comique. Je prendrai , dit-il , un coffre si grand que vous y
entrerez tout entier .
,
Calandro dans une autre scène élève une autre difficulté.
Faudra-t-il qu'il reste dans ce coffre , éveillé ou
endormi ? Ni l'un ni l'autre ; à cheval , on est éveillé ;
dans les rues on marche; à table on mange ; sur les
bancs , on est assis; dans les lits , on dort; dans les coffres ,
on meurt.-Comment , on meurt ! -Qui , on meurt , vous
dis-je. Peste ! cela ne vaut rien. Etes vous mort quelquefois
?-Nonpas que je sache. Comment savez vous
donc que cela ne vaut rien , si vous n'êtes jamais mort ? -
-
AVRIL 1809 . 157
Et toi , t'est-il arrivé de mourir ?- Moi ! un millier de fois
dans ma vie. -Est-ce un grand mal ?- Comme de dormir.
- Il faudra donc que je meure ?- Oui , quand vous serez
dans le coffre .-Et comment fait-on pour mourir ? - C'est
une bagatelle . On ferme les yeux ; on plie les bras , on croise
les mains , on se tient coi ; on ne voit , on n'entend rien de ce
qui se fait ou se dit autour de vous . J'entends : mais le
difficile, c'est de revivre ensuite. -Oui , c'est en effet un des
plus grands et des plus beaux secrets du monde , et qui n'est
presque su depersonne. Je vous le dirai cependant , si vous
voulezmejurer de n'en parler à qui que ce soit.-Eh bien !
je tejurede ne le jamais dire à personne ; si tu veux , je ne
me le dirai pas à moi-même.-Ah ! ah ! je vous permets de
vous le dire ; mais seulement à une oreille, et non pas à
l'autre.-Voyons,voyons.- Vous savez , mon cher maître ,
qu'il n'y d'autre différence entre un vivant , et un mort ,
sinonque l'unpeut se mouvoir et l'autre non. Voici donc tout
cequ'il faut faire. Le visage tourné vers le ciel , on crache
en l'air. On fait ensuite une secousse de tout le corps ; on
ouvre les yeux , on remue les membres ; alors la mort s'en
va , et l'on revient à la vie. Soyez bien sûr qu'en s'y prenant
ainsi onne reste jamais tout-à-fait mort.
a
Calandro trouve très-commode de mourir et de revivre
quandonveut; mais pour être plus sûr de son fait , il veut
s'essayer à l'un et à l'autre : il fait une répétition plaisante
sous la direction de Fessenio; enfin il s'agit d'en venir à
l'exécution. Tout est préparé. Lidio est prévenu. On tient
prèteune courtisanne qui doit se déguiser à la place de Lidio ,
sous lenom de Santilla , et que l'on a payée pour recevoir
lescaresses de Calandro, et pour se bien moquer de lui. Il est
enfermé dans son coffre , et porté sur les épaules d'un portefaix.
Des commisde ladouane l'arrêtent,demandent ce qui est
dedans. Scène comique entre les commis , le porte-faix , la
courtisane , et Fessenio qui se moque d'eux tous. Pour en
finir; il avoue que ce qui est là , dans le coffre , c'est un mort.
Les commis veulent le voir: on décend le coffre , on l'ouvre.
On trouve Calandro sans mouvement.-Et pourquoi , dit un
commis, porter ce mort dans un coffre ? C'est qu'il est
mort de la peste. De la peste ? Et moi qui l'ai touché !
Tant pis pour toi. Et où le portez vous ? - Nous allons
le jeter, coffre et tout , dans la rivière. Hola ! hola ! s'écrie
Calandro , en se levant et sortant du coffre , me noyer !
mejeter dans la rivière ! ah ! coquins , je ne suis pas mort.
Ace cri , à cette apparition, le porte-faix, les shirres , la
-
-
158 MERCURE DE FRANCE ,
- -
'courtisanne , tout s'enfuit. Calandro se met d'abord en colère
et veut battre Fessenio qui l'appaise , en lui jurant que ce
qu'il en a fait n'était que pour l'empêcher d'être confisqué à
la douane: Mais quelle était , demande Calandro , cette
femme que j'ai vue s'enfuir àtoutes jambes ?- C'est la mort,
qui était avec vous dans le coffre. Avec moi! Oui avec
vous . Oh ! oh ! cependant je ne l'ai pas vue.- Je le crois
bien. Vous ne voyez pas non plus le sommeil quand vous
dormez , ni la soif quand vous buvez , ni la faim quand vous
mangez , et si vous voulez être de bonne-foi , maintenant
même que vous vivez , vous ne voyez pas la vie; elle est
pourtant avec vous. - Certainement non, je ne la vois pas .
Eh ! bien , c'est tout de même , quand on meurt , on ne
voitpas lamort .
Calandro trouve celatrès-clair , mais ce qui l'embarrasse ,
c'est de savoir comment n'étant plus dans son coffre it pourra
se rendre chez Santilla qui l'attend. - Cela est aisé ,
répond Fessenio, si vous voulez vous donner un peu de peine:
'endeux mots , c'est vous qui serez le porte-faix : vous êtes si
mal vêtu , et pour avoir été mort quelque tems , vous êtés si
changé de visage , qu'on ne vous reconnaîtra pas ; je me
présenterai comme le menuisier qui a fait le coffre , et qui
Papporte à Santilla. Elle est intelligente , et comprendra tout
au premier mot. Ce sera comme si vous vous étiez apporté
vous - même dans le coffre ; et je vous laisserai là mener à
bienvos petites affaires . Cette idée lui paraît excellente. Fessenio
l'aide à se charger du coffre , et ils s'en vont. Mais voici
bien une autre scène. La femme de Calandro , la tendre et
passionnée Fulvie , était en habit d'homme chez Lidio son
amant , quand son mari y arrive croyant être chez Santilla.
Instruite par Lidio , elle feint d'être venue ainsi déguisće
pour surprendre son vieux infidèle ; elle lui fait des reproches
épouvantables , le ramène chez lui comme un prisonnier , et
T'enferme .
Le moment vient où la véritable Santilla est convenue de
se rendre chez Fulvie. Elle a quitté ses habits d'homme , et
repris ceux de son sexe. C'est ainsi que Lidio son frère s'y
rendait tous lesjours. Fulvie la prend d'abord pour lui ,mais
T'erreur ne dure pas long-tems, etil faut bien que l'illusion se
dissipe. Ici commence un nouvel imbroglio , moinsexplicable
que le reste. Tout est mis sur le compte du magicien , à qui
Fulvie s'adresse pour rétablir les choses comme elles étaient
auparavant . Santilla reprend ses habits d'homme. Les quiproquo
se multiplient. Les erreurs de personnes sont prises
• AVRIL 1809. 159
i
۱
pour des changemens de sexe. Le magicien toujours invoqué
ne sait auquel entendre; etl'esprit follet qu'il feintd'employer
estàtoutmoment en défaut. Le frère et la soeur se rencontrent
et se reconnaissent enfin ; tout s'explique ; Santilla engage
son frère à épouser la fille de Perillo qu'il voulait lui donner,
àelle, la prenant pour Lidio; Fulvie , tirée , à force de ruses,
d'un mauvais pas où elle s'était engagée avec le véritable
Lidio, consent à ce mariage ; elle a un fils nommé Flaminio
que Santilla veut bienaccepter pour mari. On se prépare à
célébrer les deux noces en même tems ; et à l'exception du
vieux Calandro , le héros et le bouffon de la pièce, tout le
monde est content.
Voilà , du moins à peu près , ce que e'est que cette fameuse
Calandria si souvent nommée et citée dès qu'on parle de la
renaissance de la Comédie en Europe ; mais dont personne ne
s'est encore donné la peine de nous faire connaître le sujet, le
plan st l'intrigue. On l'appelle tantôt la Calandria , et tantôt
la Calandra. Calandria doit être son véritable titre , puisqu'elle
contient les aventures et les hauts faits de Calandro
Elle fut imprimée peu de tems après la mort du Bibbiena.
L'impression répandit son succès dans toute l'Italie;
ce ne fut point un succès éphémère , et la Calandria
est encore aujourd'hui l'une des pièces de cet ancien théâtre
que les Florentins, amis de la pureté de leur langue, estiment
leplus.
Entre les occasions solennelles où elle fat représentée ,
on nedoit pas oublier l'entrée brillante du roi Henri II et de
sa femme Catherine de Médicis , à Lyon en 1548 (20). Les
Florentins qui avaient des maisons de commerce dans cette
villey firent venir à leurs frais des comédiens d'Italie pour
jouer la Calandria devant cette cour magnifique , qui s'en
amusabeaucoup et ne
s'en scandalisa pas (21).
La Calandria ressemble, comme onT'apuvoir, aux Comédies
de Plaute; ses.Menechmes en ont sans doute donné
l'idée , et l'on aperçoit dans quelques endroits des imitations
(20) Le 27 septembre. Henri II revenait de Piémont ; la Reine était
venue au devant de lui avec toute la Cour.
:
(21) Brantônie parle d'une Pragi-comédie italienne , jouée dans ces
mêmes fètes par des comédiens d'Italie , que fit venir à ses frais le Cardinal
de Ferrare , qui dépensa pour cette représentation plus de deux
mille écus set il ne dit rien de la Calandria. Voyez Vies des hommes
illustres , Tome II. Vie de Henri II..
160 MERCURE DE FRANCE ,
sensibles; mais des menechmes de différent sexe sont encore
plus piquans que les siens , et donnent lieu à des scènes plus
graveleuses , mais plus vives. Elle est écrite en prose; l'auteur
en dit pour raison dans son prologue , que les hommes
parlent enprose et non en vers.Aristophane,Plaute et Térence
pouvaient avoir la même excuse , et ils ont fait leurs pièces
envers.Les meilleurs poètes modernes, et les Français, comme
les autres , ont , il est vrai , souvent employé la prose dans
leurs Comédies , et ils ont bien fait quand elle est bonne .
Mais quand ils ont eu le talent et le tems de les écrire en
bons vers comiques , tels que ceux du Tartuffe , du Misantrope,
des Femmes Savantes ; ou du Joueur, des Menechmes,
du Légataire , ou encore du Menteur, des Plaideurs , du
Méchant , de la Métromanie et de tant d'autres , ils ont fait
encore mieux .
Le dialogue de la Calandria est généralement très-chaud
et très-animé. Le style est excellent , plein d'une élégance
facile, etde ces tournures vraiment toscanes , qui ressemblent
à l'atticisme des Grecs et à l'urbanité romaine ; mais trop
souvent gáté par des équivoques , des jeux de mots plus que
libres et des crudités que le bon goût réprouve , et qui ne
peuvent être justifiées par l'exemple de Plaute , que l'auteur
avait évidemment pris pour modèle. Quant aux moeurs , eltes
y sont aussi mauvaises pour le fond que pour la forme; et
l'on ne peut comprendre que cette Comédie ait eu réellement
pour spectateurs les souverains et l'élite d'une Cour aussi
polie que celle de Ferrare et aussi sainte que dut toujours
P'être celle de Rome , qu'en se rappelant l'excessive licence
deces tems, que connaîtraient fort mal ceux qui en voudraient
sérieusement préférer les moeurs aux moeurs très-dépravées
du nôtre. GINGUENÉ.
LES ANTIQUITÉS D'ATHÈNES , mesurées et dessi
nées par J. STUART et REVETT , peintres et architectes.
Ouvrage traduit de l'anglais par L.-F. F. , et
publié par C.-P. LANDON , peintre , ancien pensionnaire
de l'académie de France à Rome; auteur et
éditeur des Annales du Musée , tome ler, lere partie
, in-fol. ( De l'imprimerie de Firmin Didot). Le
prix de chaque livraison est de 20 francs , et par la
poste 22 francs ; le papiend'Hollande au lavis , 25 fr.3
le papier vélin satiné, 40 fr.; les figurees coloriées ,
150fr.
AVRIL 1809. 16
DEP
150fr. Le premier volume n'aura que deux livcareer
sons ; le second et le troisième en auront trois.Eles
paraîtront de quatre mois en quatre mois.
LES ANTIQUITÉS D'ATHÈNES , dessinées , mesurées
et décrites par l'architecte James Stuart et le peintre
Nicolas Revett , sont, de tous les livres modernes
publiés sur les beaux-arts , celui qui leur a été le plus
utile. Il a fait renaître le goût de la belle architecture
grecque , et comme il pose sur des faits exacts , et non
sur des théories, il sera dans tous les tems un ouvrage
classique. Mais plus son utilité est réelle , plus on devait
regreter que sa cherté excessive , sa rareté le rendissent
presqu'inaccessible à ceux qui ont le plus besoin
de l'étudier. C'est donc servir essentiellement les arts en
général , et particulièrement l'architecture , que d'en
donner une édition française d'un prix modique , en
même tems qu'elle sera soignée.
On a d'abord quelque peine à concevoir qu'il ait
fallu attendre près d'un demi-siècle une traduction en
notre langue d'un ouvrage déjà célèbre en Europe ,
avant même qu'il fût imprimé , et qui devait avoir un
double intérêt pour nous, puisqu'un artiste français
(DavidLeroi) avait aussi publié , sept ans auparavant ,
une description d'Athènes, vivement etsévèrement critiquée
dans l'ouvrage anglais.
Lorsque le premier volume de celui-ci parut , en
1762, la langue et la littérature anglaises étaient peu
cultivées en France. D'ailleurs on devait espérer que
les autres volumes se succéderaient avec plus de rapidité.
Quoi qu'il en soit , ce ne fut , à proprement parler ,
qu'en 1770 , lorsque David Leroi essaya de réfuter ,
dans sa seconde édition des Ruines de la Grèce , les critiques
de Stuart , qu'on apprit en France l'existence du
livre de ce dernier. Cette discussion littéraire , dans
laquelle les lecteurs eux-mêmes pouvaient porter un
peu de prévention nationale , piqua la curiosité de
quelques savans, et l'on connut à Paris le premier vo-
Lume des Antiquités d' Athènes en original. L'abbé
Barthélemy lui rendit le premier un hommage public
P
162 MERCURE DE FRANCE ,
>
d'estime dans son Voyage d'Anacharsis. Le second volume
fut publié quelques tems après (en 1790) à vingthuit
ans de distance du premier.
L'ébranlement politique qui interrompit bientôt jusqu'aux
relations littéraires entre les deux peuples qui
avaient le plus à gagner dans ce commerce libéral , explique
assez comment notre librairie n'a pas essayé depuis
de s'approprier un ouvrage qui exigeait , pour son
exécution, du calme , de la longanimité et de grandes
avances , sans promettre de prompts bénéfices. Le troisième
volume est de 1794 , et quoique son Discours préliminaire
semble faire espérer un quatrième volume ,
il n'y a pas d'apparence que cette promesse se réalise
désormais .
Avant d'entrer dans quelques détails propres à faire
connaître le fond de cet ouvrage , la curiosité semble appeler
d'abord ceux qui sont relatifs à l'historique de
l'entreprise des deux artistes anglais et aux reproches
qu'ils firent à David Leroi .
Stuart et Revett , qui étaient à Rome depuis six
à sept ans , pour se perfectionner dans leur art , y conçurent
le projet, en 1748 , d'aller étudier et décrire les
restes de l'antique Athènes. Ils s'y préparèrent pendant
plus d'une année et annoncèrent leur entreprise par un
Prospectus que l'Europe savante accueillit avec intérêt.
Au mois de mars 1751 , ils étaient rendus à Athènes ,
où ils ne cessèrent , jusqu'à la fin de 1755 , de mesurer
et de dessiner tous les anciens monumens qui leur parurent
dignes d'attention , surmontant , à force de zèle , de
constance et d'argent , les obstacles renaissans que suscitent
aux Européens civilisés l'ignorance barbare et l'avidité
des Tures dans toute l'étendue de l'empire Ottoman.
De retour en Angleterre , en 1755 , ils s'occupèrent à
mettre en oeuvre leur riche moisson. Stuart fut chargé
de tenir la plume. Les recherches de l'érudition , l'exécution
des gravures et le texte prirent sept années, pour
le premier volume , ainsi qu'il a été dit. Le succès en
fut prodigieux . Stuart reçut le surnom d'Athénien, que
l'Angleterre lui a conservé après sa mort ; mais la séduction
des voyages ayant entraîné Revett ( en 1766) ,
dans l'Asie-Mineure, avec ses compatriotes Chandler
AVRIL 1809 . 163
1
1
et Pars , le fardeau de l'édition des ruines d'Athènes ne
porta plus que sur James Stuart , occupé d'ailleurs de sa
profession d'architecte et vivant aussi dans la dissipa
tion des plaisirs. Il mourut deux ans après , sans avoir
terminé la rédaction du second volume. Cet ouvrage
précieux , dont Revett avait cédé sa copropriété , serait
très-probablement resté incomplet , sans le dévouement
des amis de Stuart , sur-tout de William Newton , aussi
architecte , et sans le zèle de l'estimable société des Dilettanti
, à laquelle les arts doivent encore les belles descriptions
de Palmyre et de Balbec, les Antiquités Ioniennes
, le Voyage dans l'Asie - Mineure et en Grèce,
auquel fut employé dès-lors le même Nicolas Revett.
L'édition des Ruines d'Athènes semblait en quelque
sorte plus périlleuse que le voyage et les difficultés
qu'avaient affrontés Stuart et Revett. Le nouvel éditear
, W. Newton , mourut aussi ( en 1791) , et il eut
pour successeur dans la rédaction du texte et les soins
de l'édition un autre architecte très- instruit (M. Willey
Reveley) qui avait lui-même voyagé en Grèce pendant
trois ans. Tels furent les obstacles accumulés qui
s'opposèrent à la naissance et à la propagation de l'ouvrage
qu'on nous traduit maintenant, et dont il n'existe
qu'un très-petit nombre d'exemplaires originaux , incomplets
pour la plupart , répartis dans quelques bibliothèques
de France.
▼
Quant à la discussion trop vivement suscitée à feu
- David Leroi , puisqu'il n'avait ni attaqué les artistes
anglais, ni suivi leur plan, ni prétendu à l'antériorité ,
il faut pourtant convenir que Stuart et Revett avaient
d'abord le droit de critique dans un sujet qu'ils avaient
approfondi ; qu'ils pouvaient encore être un peu blessés
de ce que M. Leroi , qui avait connu leur Prospectus à
Rome , qui n'était arrivé à Athènes que six mois après
qu'ils en furent partis , qui à peine y avait passé autant
de mois que les autres y avaient séjourné d'années ,
eût publié , dès 1758 , son ouvrage , ainsi déflorant en
quelque sorte leur sujet. Il est vrai encore que le livre
de David Leroi étant plus systématique que descriptif,
| son titre même prêtait à des observations critiques :
est- il étonnant , d'après cela , que les erreurs , les
L2
i
164
MERCURE DE FRANCE ,
inexactitudes qui se trouvaient en trop grand nombre dans la première édition , aient été relevées plutôt avee la morgue et l'aigreur anglaises qu'avec l'urbanité lit- téraire ? Cependant l'ouvrage de feu David Leroi reste un livre intéressant . On doit se rappeler en France qu'il y fut le premier à inspirer le goût de la pureté et de la simplicité grecque en architecture , et qu'il y fut long- tems le seul guide : mais c'est dans l'ouvrage de J. Stuart et Revett qu'il faut maintenant étudier et méditer
les monumens d'Athènes .
Le premier volume des Antiquités d'Athènes con- tient cinq chapitres et quatre-vingts planches gravées , avec leur description et leurs mesures précises. Le se- cond volume est également de cinq chapitres et ren- ferme soixante-dix huit planches ; le troisième présente
douze chapitres , quatre-vingt-deux planches , quatre cartes générales et particulières. Les sujets des gravures sont , comme on doit se l'imaginer, des monumens
d'architecture , de sculpture , des médailles et des vues
pittoresques. La grande différence de prix entre l'édition originale et la traduction résulte de ce que les gravures du livre anglais sont , sur-tout dans le premier volume , traitées avec tous les moyens de l'art; ce qui demandait beau- coup de tems et de dépenses. L'éditeur français s'est borné au simple trait qui exprime avec plus de pureté les proportions et les formes des monumens , moins faciles à saisir au milieu des masses d'ombres etdes effets du clair-obscur. Les vues pittoresques sont ombrées aussi dans la traduction , parce qu'elles seraient sans effet , privées de cette ressource, et qu'elles ont pour objet le plaisir des yeux plus que l'instruction. Dans l'édition française , on a réduit d'un quart , et quelquefois de davantage, les plans , les élévations et les coupes, qu'on peut sans inconvénient représenter sur une petite échelle; mais on a conservé les proportions données par Stuart et Revett aux plus petites parties des monumens, celles-ci ne pouvant point être réduites sans exciter les regrets des architectes , et même sans nuire aux moyens d'étude. Dans l'original, les mot- ceaux de sculpture sont de proportion trop forte,
AVRIL 1809. 265
relativement à celles des édifices , ce qui multiplie les
planches sans nécessité. En mettant dans l'édition française
de l'accord entre les proportions de ces deux
genres de monumens, l'oeil en embrasse plusieurs sous
un même aspect. On a réuni les vignettes et leurs explications
qui sont éparses dans celle de Londres. :
Stuart et Revett se sont bornés à coter en pieds
et pouces anglais les monumens qu'ils ont mesuré , sans
offrir d'échelle qui puisse ramener à des données communes
et précises. Ils se sont interdit la mesure du
module , qui est une mesure consacrée. Dans l'édition
de M. Landon , au contraire , on trouvera les
cotes anglaises exactes , plus une échelle comparative
pour chaque monument, et le module classique ,
avec le mètre et le pied usités en France: enfin, on a
cherché à écarter de l'édition française le luxe inutilement
dispendieux , et l'on s'est attaché à l'intégrité , à
l'exactitude et à l'utilité de l'ouvrage..
L'avertissement de l'éditeur français se termine par
l'annonce d'une traduction des Antiquités Ioniennes ,
qui sont aussi d'un très-grand intérêt : mais comme
cette entreprise ne doit avoir lieu qu'après la publication
complète des Antiquités d'Athènes , il sera tems
alors de caractériser cet autre ouvrage.
La traduction du texte anglais de Stuart sera complète,
littérale et soignée. Le traducteur , qui ne s'est
désigné que par des lettres initiales , aurait augmenté la
confiance que mérite cette entreprise , en se nommant.
Les notes qu'il ajoute sont judicieuses et ont pour objet
soit d'éclaircir des passages obscurs , soit de donner des
renseignemens utiles , et quelquefois aussi d'appuyer ou
d'infirmer les assertions de Stuart , en présentant des
témoignages postérieurs et non moins authentiques. Il
dit avoir consulté M. Dufourny , membre de l'Institut
de France, professeur à l'Ecole d'architecture et l'un
de nos artistes qui possède les connaissances les plus
étendues , fruit de longs voyages et d'études réfléchies .
Cette première livraison contient 46 pages de texte
in-folio , parfaitement imprimé , puisqu'il sort des
Presses de Firmin Didot , et 21 planches gravées , dont
1
166 MERCURE DE FRANCE,
la plupart représentent , ainsi que nous l'avons annoncé,
plusieurs figures .
Ces planches et le texte forment trois chapitres de
l'ouvrage , savoir : le premier, qui traite du portique
dorique ; le deuxième , du temple. ionique sur l'Ilissus ;
le troisième , de la tour octogone d'Andronic Cyrrhestes,
antrement nommée la Tour des Vents. La première
planche de chaque monument en offre la vue pittoresque
: ensuite viennent les détails gravés au trait en
plusieurs planches.
L'avertissement de l'éditeur et du traducteur, ainsi
que la traduction de la préface de Stuart , contiennent
les renseignemens relatifs tant à l'édition originale qu'à
l'édition française. On y trouve même le Prospectus publié
par les deux artistes anglais, en 1718. LE BRETON .
HISTOIRE ROMAINE , DEPUIS LA FONDATION DE
ROME JUSQU'AU SIÈCLE D'AUGUSTE ; par JACQ.-
CORENTIN ROYOU. -A Paris , chez l'Auteur , rue de
l'Eperon , nº 9 ; et Lenormant , imprim.- libraire ,
rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17 .
Ily a un peu plus d'un an , rendant compte dans ce
journal de Histoire des Empereurs , par M. Royou ,
j'appris à nos lecteurs qu'il s'occupait de terminer son
Histoire Romaine. Cette histoire vient de paraître :
ainsi l'auteur a rempli l'engagement qu'il avait pris envers
le public, de réduire les quatre grands corps d'histoire
de Rollin , Crevier et Lebeau , connus sous les
noms d'Histoire Ancienne , d'Histoire Romaine ,
d'Histoire des Empereurs etd'Histoire du Bas-Empire.
La matière de soixante-huit volumes in-12 se trouve
resserrée dans sieze volumes in-8°. Que cette énorme
différence n'effraie pas trop les amateurs de faits ! Elle
porte principalement sur l'Histoire du Bas-Empire ,
que l'on a pu , sans rien sacrifier d'essentiel , réduire
de vingt-sept volumes à quatre , attendu que Lebeau ,
auteur de cet ouvrage , s'y est livré avec intempérance
à son amour pour la déclamation , et qu'en outre il y a
entassé beaucoup plus de détails que n'en comporte le
AVRIL 1809 . 167
-é, très -médiocre intérêt excité par la plupart des personnages
et des événemens . Ces sanglantes convulsions d'un
le, empire qui, né sans aucun principe de force , traîne si
ve long-tems sa décrépitude prématurée ; ces princes ,
5; presque tous sans habileté et sans courage , qu'un crime
3, précipite du trône où un crime les a placés ; ces schismes
e innombrables , perpétuel aliment de l'esprit sophistique
et disputeur des Grecs dégénérés , qui occupaient
en le monarque tout entier , agitaient son peuple et divi-
: saient jusqu'à ses armées ; toutes ces misères , à la fois
si ridicules et horribles , sur lesquelles Montesquieu jette
ht
-
e
1
un regard si rapide et si dédaigneux , dans son admirable
ouvrage sur la Grandeur et la Décadence des
- Romains , tout cela , réduit aux faits et aux hommes
! vraiment dignes de quelque mémoire , n'exigeait pas
plus d'espace que M. Royou n'y en a consacré.
Quant à l'Histoire de la République Romaine , commencée
par Rollin et achevée par Crevier, elle se compose
de seize volumes ; et ce nombre pourrait ne pas
sembler trop considérable , en égard à l'intérêt et à lạ
richesse de la matière : 'Tite- Live seul l'excéderait , si
nous avions son ouvrage en entier. Il faut cependant
observer qu'un moderne et un français ne devait pas
traiter ce sujet avec autant de développemens et de
détails que l'avait pu faire un ancien Romain. Mais
Rollin qui vivait plus dans l'antiquité que dans son
propre siècle,que charmaient l'éloquence harmonieuse
de Tite-Live et les curieuses recherches de Denys d'Halicarnasse
, Rollin a pu ne pas se sentir le courage , oa
n'avoir seulement pas l'idée de rien écarter de ce que
lui effraient des sources si respectables pour lui. D'ailleurs
il écrivait spécialement pour une jeunesse , dont
T'esprit , habitant le même monde, était imbu en partie
des mêmes préventions , et dont la mémoire spaciense
pouvait recevoir les immenses récoltes qu'il faisait dans
les auteurs grecs et latins. Cette destinațion donnée à
ses ouvrages est aussi cause qu'ils abondent en réflexions :
Rollin , écrivant l'histoire , semble conférer avec ses
élèves , et ne leur rappeler les événemens passés que
comme autant de textes d'instructions morales et même
religieuses ; il oppose fréquemment la doctrine de
168 MERCURE DE FRANCE ,
l'Evangile à celle du Paganisme , et les pères de l'Eglise
aux philosophes de Rome ou d'Athènes. A la multiplicité
des détails et des réflexions , ajoutons les superfluités
d'un style pur et doux , mais sans force ni précision
, dont le goût dirigea toujours , mais ne réprima
jamais l'abondante facilité ; et nous concevrons à la fois
pourquoi Rollin a donné tant d'étendue à son Histoire
Romaine , et comment on peut lui en donner beaucoup
moins , sans omettre un seul des faits vraiment importans
, et même sans négliger d'en tirer une seule
induction profitable.
Ces sortes de réductions sont commandées par l'état
actuel de l'éducation qui dans un moindre espace de
tems comprend un plus grand nombre d'objets , par
celui de la littérature dont les richesses en tout genre se
sont prodigieusement accrues , et enfin par celui de nos
habitudes sociales qui divisent à l'infini nos relations ,
nos intérêts et nos plaisirs. Les histoires de M. Royou
sont telles qu'il les faut à notre siècle.
M. Royou n'est point l'abréviateur de l'historien ; mais
il est celui de l'histoire : je veux dire qu'il ne s'attache
point à élaguer le style de Rollin et de Crevier , mais
qu'il raconte les faits d'une manière plus succinte que la
leur , et d'une manière qui lui est presque entiérement
propre. Ce qui le distingue d'eux sur-tout, c'est la critique.
Beaucoup de faits de l'histoire romaine , quoique
rapportés par des auteurs graves , n'ont point un degré de
probabilité suffisant, Rollin les a répétés le plus souvent
avec une fidélité de traducteur , sans prendre la peine
d'en démontrer l'impossibilité ou l'invraisemblance.
M. Royou les discute et les apprécie , mais sans opposer
l'excès du doute à celui de la crédalité. Il a été plus circouspect
à cet égard que le savant auteur de l'Histoire
critique de la république romaine , qui , non content de
rejeter les faits évidemment faux , a voulu infirmer la
croyance due à des faits possibles et suffisamment attestés,
encherchant à prouver que les monumens historiques
de Rome ont été entièrement détruits par les Gaulois
lors de leur première invasion , et que tous les événemens
antérieurs à cette époque ne sont, suivant l'expression
de Fontenelle , qu'une fable convenue entre les divers
AVRIL 1809 . 169
historiens. Cette opinion, qui n'est rien moins que nonvelle,
a été réfutée aussi bien que peut l'être une opinion
dans une matière qui sera éternellement problématique .
Le vice essentiel des discussións de ce genre , c'est que
presque toujours on puise ses argumens contre les faits
dans les sources même d'où les faits sortent, que l'on
mine soi-même le terrain sur lequel on se place , et que
les deux partis finissent par s'abîmer dans le vide qu'ils
ont formé à l'envi l'un de l'autre. Dans cette absence de
titres authentiques et de preuves irréfragables , il me
paraît beaucoup plus philosophique d'avoir une foi conditionelle
et en quelque sorte hypothétique pour tous ces
événemens, que la raison ne repousse point , que le génie
des historiens anciens a consacrés , que tous les arts ont
reproduits dans leurs chefs-d'oeuvres , et qui enfin ,
vrais ou fictifs , servent de fondement à tout l'édifice de
l'histoire romaine, qui, sans eux, serait comme suspendu
en l'air , ou plutôt ressemblerait à ces grands monumens
de l'ancienne Rome que, dans la Rome moderne , le
tems et l'incurie avaient enterrés jusqu'au tiers de leur
élévation, et qui dérobaient entiérement aux regards les
trophées et les inscriptions dont leur base était chargée.
Je ne croirai donc point à Curtius se précipitant dans
un gouffre qui se referme à l'instant sur lui. Je croirai
encore moins à l'augure Névius ou Navius , coupant un
caillou avec un rasoir, à moins de supposer de l'escamotage
de sa part etdu compérage de la part de 'Tarquin
l'ancien . Mais je ne refuserai pas de croire aux Horaces
et aux Curiaces combattant pour la supériorité de Rome
ou d'Albe , ni à Mucius Scévola tenant au-dessus d'un
brasier la main coupable de n'avoir point frappé Porsenna
; ni même à Horatius Coclès défendant contre une
armée entière le pontdu Janicule , tandis qu'on le coupe
derrière lui par ses ordres. Ne portons point le regard
d'une critique trop rigoureuse sur les actes de magnanimité
et d'héroïsme; ils ne sont tels , que parce qu'ils
franchissent les limites ordinaires où se renferment les
actions humaines , et d'ailleurs il serait trop fâcheux q
nous vinssions à bout d'en prouver l'impossection
Quant aux prodiges , on ne doit de foi qu'à c
est ordonné de croire , et les prodiges de , MM.
celui
170 MERCURE DE FRANCE ,
Romaine ne sont point dans ce cas . Peu de personnes
supposeront , avec le bon Rollin , que Dieu , pour punir
la superstition idolâtre des Romains et la vaine confiance
qu'ils mettaient dans leurs faux dieux , ait permis au
démon d'intervertir l'ordre de lanature, pour entretenir
et augmenter l'aveugle crédulité de ce peuple. Ce sont
Jes proprés termes dont il se sert. Je ne puis m'empêcher
de citer à ce sujet une réflexion judicieuse de M. Royou.
Denys d'Halicarnasse , rapportant deux miracles faitspar
des Vestales , prétend que lesphilosophes athées pourront
bien s'en moquer , mais que les autres n'y trouveront
riend'incroyable. « On voit par cette sortie de l'historien,
>> dit M. Royou, que l'intolérance n'était pas étrangère
>>>auxPayens , et que l'imputation d'athéisine a étédepuis
>> long-tems hasardée par elle avec beaucoup de légèreté.
>> Lorsque les esprits sont plus éclairés, on n'aperçoit dans
>> ces accusations téméraires , que l'absurdite des accu-
>> sateurs et le discernement des accusés , qui les a pré-
>> servés de la superstitieuse crédulité de leur siècle. >>>
Le plus ou moins grand degré de certitude ou de
possibilité des faits n'est pas le seul point sur lequel la
critique du nouvel historien se soit exercée et se trouve
en opposition avec le sentiment de ses devanciers. Les
événemens et les personnages ont été jugés par lui dans
un esprit tout différent. Dans ces longues querelles entre
le sénat et les tribuns , qui ont signalé le moyen âge de la
république, Rollin prend toujours parti pour le pauvre
peuple qu'il représente gémissant sous l'oppression des
patriciens et opposant une juste résistance aux prétentionsde
leur orgueil et de leur cupidité. M. Royou pense
avec Montesquieu , que si le sénat mérite un réproche ,
c'est d'avoir cédé lâchement aux caprices de la multitude
, excitée par des tribuns turbulens et ambitieux.
Crevierne dissimule point sa prédilection pour les meurtriers
de César. Il les absout comme Romains d'une action
que lui-même, en sa qualité de chrétien , ne peut s'empêcher
de condamner ; César , selon lui , méritait la
mort : seulement il ne devait périr que sous le glaive de
la loi. M. Royou est d'avis , au contraire , que César ne
méritait aucune punition pour avoir essayéde substituer
un gouvernementdevenu nécessaire à uneconstitution
**
AVRIL 1809.... 171 *
dissoute par l'anarchie et qu'on ne pouvait pas rétablir .
Du reste, il a cherché, dit-il , à se défendre des préjugés
qu'un essai déplorable a dû nous inspirer contre le gouvernementdémocratique,
et qui sont un écueil à craindre
pour tous ceux qui écrivent à présent l'histoire des républiques.
Enfin il s'est imposé la loi d'être juste envers
tous les partis et toutes les opinions ou du moins d'exposer
les torts réciproques des grands et du peuple , de
Sylla et de Marius , de Pompée et de César , d'Antoine et
deBrutus , en sorte que les lecteurs qui ne partageraient
pas son avis , pussent trouver dans son livre même
toutes les armes nécessaires pour le combattre. L'impartialité
absolue est une vertu impossible à pratiquer
pour l'historien, et ce serait d'ailleurs une vertu fort
insipide; mais la bonne foi , de quelque côté qu'elle se
range , intéresse et instruit toujours.
Jene puis que répéter ici les éloges que j'ai donnés au
style de l'Histoire des Empereurs . L'Histoire Romaine
ne lui est point inférieure sous ce rapport. J'engage toutefois
l'auteur à en faire disparaître quelques expressions
que le bon usagen'autorise pas, ou même que le dictionnaire
de la langue n'admet point. Je lui citerai celle-ci
pour exemple : « Ce prince était forcé de chercher des
>> ressources extraordinaires pourfrayer aux énormes
>> dépenses des monumens qu'il élevait. » Frayer n'a
jamais été français en ce sens . Aucun terme barbare ou
trop impropre ne doit défigurer un ouvrage excellent ,
fait pour remplacer désormais entre les mains des jeunes
gens toutes ces histoires romaines, trop précises ou trop
diffuses, dont ces deux défauts opposés rendaient la lecture
presque également infructueuse pour eux.
AUGER.
i
NOUVEAU COURS COMPLET D'AGRICULTURE THEORIQUE
ET PRATIQUE , contenant la grande et la
petite Culture , l'Economie rurale et domestique , la
Médecine vétérinaire , etc.; ou Dictionnaire raisonné
et universel d'Agriculture , rédigé sur le Plan de celui
de feu l'abbé ROZIER ; par les Membres de la section
d'Agriculture de l'Institut de France , etc. , Mм.
172 MERCURE DE FRANCE ,
THOUIN , PARMENTIER , TESSIER , HUZARD , SILVESTRE
, BOSC , CHASSIRON , CHAPTAL , LACROIX ,
DE PERTHUIS , YVART ; DÉCANDOLLE et DUTOUR.
Cet Ouvrage formera environ douze volumes in-8° de
cinq à six cent pages chacun , ornés de figures en
taille-douce , et semblables à ceux du Nouveau Dictionnaire
d'Histoire Naturelle. Il sera publié par
livraisons de trois volumes tous les trois mois .-La
première livraison paraît présentement ; elle est composée
de trois gros volumes in-8°, ornés de seize planches
en taille-douce de la grandeur d'in-4°. Le prix
de ces trois volumes broch ., pris à Paris , est de 21 fr.
pour MM. les Souscripteurs ,et de 27 fr. par la poste.
Chez Déterville, libraire et éditeur , rue Hautefeuille
, n° 8.
Le meilleur ouvrage un peu étendu que la France
ait produit depuis le Théatre d'Agriculture et Ménuge
des Champs d'Olivier de Serres , est sans contredit le
Cours complet d'Agriculture , ou Dictionnaire universel
Agriculture , fait par une société de savans et védigé
par M. l'abbé Rozier. Le succès complet qu'il a eudans
le tems , et les progrès étendus qquuee les sciences relatives
à l'agriculture et l'agriculture elle-même ont faits
depuis lors , nécessitaient une seconde édition soigneusement
corrigée et considérablement augmentée , ou ,
pour mieux dire , cet ouvrage d'ailleurs encore excellent
dans plusieurs de ses parties , devait être refondu et mis
en rapport avec les connaissances que l'on a acquises
dans la physique générale , dans la chimie , dans l'histoire
naturelle , dans l'économie rurale et domestique ,
dans la médecine vétérinaire ; sciences qui ne constituent
pas , à proprement parler , l'agriculture ; mais
dont celle- ci emprunte tout ce qu'elle a de plus solide
et de plus certain.
La réunion des savans très-distingués qui se sont
chargés depuis quelques années de revoir , de corriger ,
de refaire tous les articles du Cours complet d'Agricul
ture , d'ajouter tous ceux qui avaient été omis dans cet
ouvrage, de le rebâtir , en un mot, soit avec dés matériaux
anciens , soit avec ceux que les sciences sur lesAVRIL
1809. 175
quelles Fagriculture est assise peuvent lui fournir aujourd'hui
; tout doit garantir le succès de cette nouvelle
entreprise.
Le Nouveau Cours d'Agriculture , dont il vient de
paraître trois premiers volumes , qui forment plus de
1700 pages in-8° , avec figures , et qu'on peut évaluer
au quart de l'ouvrage, présente une infinité d'articles
faits avec le plus grand soin et qu'on pourrait regarder
comme autant de traités particuliers. L'article assole
ment, entr'autres, qu'on ne trouve pas dans le Cours
d'Agriculture de Rozier, doit-être lu attentivement et
bien médité par tout agriculteur qui veut secouer les
préjugés d'une aveugle routine , et retirer le plus d'avantages
possibles de ses propriétés territoriales. Ily
trouvera d'excellens principes de culture qu'il pourra
mettre en pratique quel que soit le champ qu'il exploite
et le pays où ce champ est placé, parce que ces principes
sont applicables à tous les sols et à tous les climats
de la France ; il y verra que ce n'est que par un mode
d'assolement , judicieusement établi , que la terre la plus
maigre, commecelle qui est la plus fertile , peut , avec
fort peu d'engrais , ne jamais cesser de produire et se
trouver même dans un état progressifd'amélioration ; il
yverra qu'en variant beaucoup la culture ; en faisant
succéder au froment les plantes à racines nutritives , et
les plantes à racines pivotantes à celles qui tracent ; en
multipliant les troupeaux par des prairies naturelles et
artificielles , et la culture des diverses plantes et racines
propres à engraisser les bestiaux et la volaille , on
aura trouvé le moyen le plus sûr de prévenir la disette,
et d'éviter la surabondance qui , si elle n'est pas si fâcheuse
àl'homme que la première , n'en est pas moins quelquefois
une calamité pour l'agriculture et un malheur public
, car elle ne manque pas d'amener la disette si elle
se prolonge un peu trop.
Personne n'ignore que dans les contrées où les habi
tans se livrent spécialement à la culture des céréales,
on éprouve quelquefois la disette , quelle que soit la
quantité de grain qu'on pourrait y récolter, à moins
qu'iln'y ait pour eux un débouché constant et facile.
L'Egypte et tous les pays qui ont eu habituellement plus
174 MERCURE DE FRANCE,
defroment qu'il n'en fallait pour la nourriture des habitans
, ont toujours été les plus exposés à en manquer ;
parce que si à plusieurs années de très-grande abondance
et où le prix des grains baisse considérablement
et n'est plus en rapport avec les dépenses qu'il occasionne
au cultivateur , il succède plusieurs années de mauvaises
récoltes , le grain manque par la raison qu'on anégligé de
semer , ou qu'ou aura beaucoup moins semé, que dans
les tems ordinaires .
Mais ce qui est facile à réparer pour les Céréales et
toutes les plantes annuelles , ne l'est pas de même pour
les arbres et arbrisseaux. Les muriers , par exemple , que
l'on coupa en grande partie dans le midi de la France ,
lorsque le prix de la soie eut considérablement baissé , il
y a quelques , années ne sont pas encore tous remplacés
aujourd'hui , et il serait à craindre dans ce moment que
la vigne n'éprouvât le même sort que le murier si un
gouvernement attentif et protecteur , secondé de tous les
hommes éclairés en agriculture , et en économie politique,
neveillaità la conservationd'unedes plus précieuses
denrées de la France .
Enlisant lediscours préliminaire et l'article agriculture,
les grands propriétaires sentiront que ce n'est que par
leur présence dans leurs terres et par l'instruction pratique
qu'ils y répandront, que l'artagricole pourra faire
parmi nous des progrès rapides et constans. Les livres ne
sont lus que par un petit nombre de laboureurs et de
propriétaires ruraux , envain on publiera les plus sages
instructions , si l'homme doué de quelque fortune , siles
propriétaires qui ont des connaissances dans l'art agricole
ne dirigent eux-mêmes les travaux des champs, la routine,
l'aveugle routine prévandra toujours .
Il est bien vrai que les préfets et sous-préfets des départemens
répandent dans ce moment, avec le plus
grand soin, l'instruction agricole , et que leur zèle est
presque partout couronné de succès ; il est bien vrai que
par eux l'agriculture a déjà vu augmenter ses produits
dans la plupart des cantons ; mais les obstacles qui se
présentent encore seraient d'autant plus aisés à applanir
qu'un plus grand nombre de propriétaires riches et
instruits seconderaient leurs efforts.
AVRIL 180g . 175
-
ARome, comme on le sait , les premiers magistrats
de la république ne dédaignaient pas , en quittant leurs
fonctions , de revenir aux champs et d'y reprendre des
travaux que la plupart d'entr'eux avaient regretté de
quitter.
LE bois devient plus rare de jour en jour. Le prix en
a doublé dans l'espace de vingt ans , malgré tous les
efforts et les écrits de quelques hommes d'état et de
quelques savans infiniment recommandables. Les articles
Aménagement , Bois et Balivaux , qu'il faut lire
avec attention dans ce Nouveau Cours d'Agriculture ,
indiquent d'une manière bien lumineuse comment il
faut se conduire pour les forêts des particuliers et celles
de l'Etat , quel est l'âge où l'on doit couper les divers
bois , soit dans les taillis , soit dans les futaies , afin d'obtenir
plus de matière et de meilleure qualité; comment
et de quelle manière il faut éclaircir les forêts ; quel est
le nombre de balivaux et d'arbres de divers âges qu'il
faut laisser par hectare , etc. , etc. On y trouve aussi
d'excellens préceptes sur l'aménagement des bois résineux.
<<< Le chêne est et sera éternellement le plus utile des
>> arbres indigènes; il se fera toujours remarquer par
>> la grosseur de son tronc , l'épaisseur de son feuillage ,
» et se fera toujours rechercher par la solidité , la du-
> reté de son bois. Sans lui , nous n'aurions pas ces
>> vastes palais dont il soutient le faîte , ces iminenses
>> vaisseaux qui sillonnent les mers. Otez-le de la liste
>> des arbres , et vous faites disparaître de la société
>> beaucoup d'arts utiles ou agréables , qui , directement
>> ou indirectement , ne peuvent se passer de son bóis .
>> Il semblerait qu'un arbre aussi fameux , un arbre
» aussi commun , devrait être parfaitement connu sous
» ses rapports , botanique , agricole , physique et indus-
>> triel; mais il s'en faut de beaucoup que nous ayous
>> sur lui les données nécessaires . Oserai-je le dire , s'écrie
l'auteur de l'article Chéne ! on ne sait pas même dis-
>> tinguer les espèces qui croissent en France ; on n'est
>> pas d'accord sur sa nature et on n'en tire pas tout le
>> parti possible. Il faudrait des volumes pour considé-
»
176 MERCURE DE FRANCE ,
>> rer le chêne seulement sous un de ses rapports , et je
>> ne puis lui consacrer que quelques pages . >>>
Ces pages sont un excellent traité où l'auteur indique
les moyens les plus propres à favoriser la reproduction
de cet arbre ; où il décrit et caractérise toutes les espèces
connues de chêne , et désigne l'emploi dans les arts de
chacune de ces espèces ; où les insectes destructeurs
sont passés en revue; où rien, en un mot, de ce qui a
rapport à cet arbre précieux n'est omis , ni négligé.
Le perfectionnement de la charrue et de tous les instrumens
nécessaires est un de ces objets vers lesquels un
Gouvernement , jaloux d'asseoir la prospérité publique
sur les bases les plus solides et les plus durables , tournera
toujours ses regards. Faire le mieux possible , en
moins de tems et avec moins de dépenses , est en agriculture
un problême qu'on ne peut se flatter de résoudre
qu'en s'occupant constamment et avec opiniâtretédu
plus utile des arts et de tout ce qui peut y
avoir rapport ; en faisant toujous marcher la théorie
avec la pratique ; en n'admettant jamais un principe qui
ne soit rigouteusement vrai , une observation qui n'ait
été répétéedans des climats et sur des sols différens , une
assertion qui n'ait été soumise à la plus sévère analyse ,
un instrument qui ne soit généralement reconnu le
meilleur dans toutes les circonstances .
L'article Charrue présente toutes les connaissances
que nous avons acquises sur ce précieux instrument.
On y trouve la description des charrues qui nous sont
connues ; la figure de celles qui sont réputées les meilleures
, ou qui sont usitées dans quelques cantons ou
dans quelques provinces de la France , et des Etats voisins
; des réflexions sur leurs avantages et sur leurs inconvéniens,
et quelques aperçussur ce qu'il reste à faire
pour son perfectionnement .
On n'a point négligé de dire que le concours de la
charrue , ouvert il y a quelques années par la Société
d'Agriculture du département de la Seine , au moyen
des fonds qui lui furent accordés par le Gouvernement,
reste ouvert jusqu'en septembre prochain , et on a rappelé
que la Société demande que la charrue proposée
comme la meilleure :
1°.
AVRIL 1809 . 17
1º . Puisse être confiée aux mains les moins exer
cées;
DEPT
DE
LA
2°. Que l'instrument puisse être appliqué à toutes les 5
terres , au moyen de quelques légers changemens facils cen
à opérer ;
3° . Que les pièces essentielles puissent être coulées en
fer et leurs formes déterminées d'une manière d'ailleurs
si précise que les charrons et les maréchaux vulgaires
ne puissent s'y méprendre .
Chaque mémoire devra contenir :
1º . Une théorie de charrue ;
2°. La description , le dessin et le devis détaillé de la
charrue qu'il propose ;
5°. La description , le dessin et le devis de l'araire ou
de la charrue actuellemnt usitée dans le pays de l'auteur
, si ce n'est pas l'instrument qu'il propose ;
4°. La comparaison de cette charrue en usage avec
la charrue proposée, et le détail raisonné des avantages
de cette dernière ;
5°. La comparaison de ses effets , de sa dépense et de
ses produits avec ceux de la bèche ;
6°. Un résumé méthodique des principes , des calculs,
des faits et des expériencesqui motiveront la préférence
donnée par l'auteur à la charrueproposée.
L'amélioration des laines n'est pas moins importante
que le perfectionnement des iustrumens aratoires. L'introduction
en France des plus beaux merinos d'Espagne
fera sans doute époque dans les annales d'agriculture ;
par eux , le produit de nos troupeaux pourra être bientôt
quadruple, si , dans tous les départemens , les propriétaires
ruraux sont aussi empressés , qu'ils l'ont été
aux environs de Paris , de substituer aux moutons du
pays ceux à laine fine ; par eux , nos manufactures de
draps, de serges, de bonnets , de schals , etc. seront suffisamment
pourvues ; nous cesserons d'être tributaires
de nos voisins pour un objet de première nécessité , et
nous pourrons reprendre un jour avec les Orientaux et
les-Barbaresques un commerce aussi avantageux pour
eux que pour nous .
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
On lit à l'article Brebis tout ce qui est relatif à l'éducation
, à la multiplication et à la conservation du belier
et de la brebis en général , ot particulièrement des merinos.
On y voit un précis historique de leur introduction
en France , et des détails précieux sur les expériences
qui ont été faites depuis lors sur ces animaux par
divers savans .
L'article Berger n'est pas moins intéressant ; l'auteur
trace les devoirs d'un berger , les soins , les attentions
et les connaissances qu'il doit avoir pour bien conduire
son troupeau. Les friponneries auxquelles un propriétaire
inattentif peut être exposé de la part de son berger
, y sont toutes signalées. Au mot Bergerie , on
apprend comment il faut construire cette sorte de bâtiment,
et quelles sont les dimensions qu'on doit lui
donner.
Tous les végétaux sont attaqués par des insectes dans
une ou plusieurs de leurs parties , et souvent dans toutes
à la fois . Racines , tiges , fleurs , fruits , graines , tout est
exposé à être dévoré par ces petits animaux ; aucune
production n'en est exempte. Chaque végétal , dans le
sol qui lui est propre , a toujours un ou plusieurs rongeurs
, ainsi que chaque animal a un ou plusieurs ennemis.
On compte plus de deux cents insectes qui se nourrissent
sur le chêne seul. L'olivier , la vigne , dans nos
climats, la canne à sucre , le cotonnier , dans les climats
chauds , sont de même rongés par un nombre considérable
d'insectes différens .
Signaler ces ennemis du laboureur était une tâche
qui ne pouvait être bien remplie que par un homme
très-versé dans l'étude de l'entomologie. On ne lira pas
sans intérêt les articles Alucite , Attelabe , Bruche ,
Bombix , Charançon , Chenille et quelques autres , qui
tous manquaient au Dictionnaire de l'abbé Rozier. Les
agriculteurs pourront , par ce moyen , reconnaître
aussi facilement par leurs dégâts que par leurs caractères,
ces petits animaux destructeurs de leurs récoltes ;
et ils sentiront, après avoir lu ces articles , que ce ne
peut être qu'en distingant bien les insectes les uns des
autres , en les suivant dans tous leurs développemens,
AVRIL 1809 . 179
qu'ils parviendront , sinon à les détruire entièrement ,
du moins à en diminuer considérablement le nombre .
Nous ne finirions pas si nous voulions citer tous les
articles de ce Nouveau Dictionnaire d'Agriculture , ou
qui manquent à celui de l'abbé Rozier , ou qui sont
traités d'une manière plus étendue qu'il ne l'a fait et
plus conforme à nos connaissances actuelles. Les cultivateurs
et les propriétaires ne manqueront pas d'accueillir
un ouvrage qui renferme tous les principes de
la meilleure agriculture , qui présente les plus sages instructions
d'économie rurale , dans lequel tout ce qui est
relatif au jardinage , aux pépinières , aux constructions
rurales , au desséchement des marais , à l'éducation et
conservation des troupeaux et de tous les animaux domestiques
, à l'art vétérinaire , à la physiologie végétale,
à,la chimie applicable aux arts et à l'agriculture , etc. ,
est traité avec clarté, ordre et précision , où rien en un
mot de ce qui peut intéresser l'agriculteur et le propriétaire
rural n'est omis ou négligé.
OLIVIER , membre de l'Institut et vice- secrétaire de
la Société d'Agriculture du départ. de la Seine.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Théâtre du Vaudeville.-Première représentation
du Petit Courrier , ou comme les Femmes se
vengent! vaudeville en deux actes .
Cet ouvrage , qui est plutôt une comédie qu'un vaudeville,
a pour but de prouver combien unjugement précipité peut
étre nuisible .
Sophie de Justal , unie , à l'âge de quatorze ans , au jeune
et brillant colonel de Saint-Estève , qui ne l'épousait que
pour obéir à un père ambitieux d'une grande fortune, fut
abandonnée, le lendemain de son mariage , par son époux,
qui ne trouvait en elle que des traits insignifians que lanature
n'avait pas encore développés , qu'une gaucherie ridiçule
et révoltante, fruit de l'éducation qu'elle avait reçue
d'une vieille parente , dans un château gothique au fond du
Périgord. Saint-Estève , pour se soustraire aux railleries
piquantes auxquelles l'exposait une épouse aussi mal assor
tie, s'est livré à la carrière des armes; et, après y être par-
-
M 2
180 MERCURE DE FRANCE ,
venu à un rang élevé par ses hauts faits , il est blessé mortellement
à la mémorable journée d' Ulm. Dix ans se sont écoulés
depuis qu'il s'est séparé de sa jeune épouse ; celle-ci , qui cachait
une âme brûlante sous les dehors les plus repoussans ,
s'est occupée sans relâche des moyens de se venger des dédains
et de l'abandon de l'époux qui l'avait méconnue. La
nature , qui semblait vouloir seconder ce généreux dessein ,
avait développé ses traits , qui peu à peu avaient formé la
physionomie la plus piquante. Devenue en un mot femme
agréable et remplie de talens , elle vole auprès de son époux
mourant , lui prodigue les soins les plus tendres sous le nom
de Charles et les habits d'un jeune courrier , rend à la vie le
colonel , le ramène près de Paris dans le château où il était
né, et qu'elle avait acheté sous un nom emprunté , le colonel
ayant été forcé de le vendre pour payer ses dettes . Là ,
secondée par un riche banquier , son oncle , et une femme
aimable à qui son adolescence avait été confiée , elle attaque
l'âme de Saint-Estève sous le nom et l'élégante parure d'une
femme brillante et versée dans les arts . Le colonel, ébloui ,
charmé par tant de qualités réunies , devient épris de cette
dame, qu'il est loin de croire être sa femme , maudit plus
que jamais la chaîne qui l'engage et le prive de former la
seule union qui eût fait le bonheur de sa vie ; mais après
plusieurs épisodes , qui ne font qu'augmenter son embarras
et ses regrets , il reconnaît dans la femme charmante qui l'a
environné de tant de séductions , cette Sophie qu'il avait
jugée si défavorablement ; et bientôt, retrouvant encore en
elle le jeune courrier qui lui sauva la vie , il tombe à ses genoux
éperdu d'amour , d'étonnement , de reconnaissance ,
et jure de ne jamais se séparer de celle qui , par tant de
grace , d'esprit et d'adresse , lui prouve comme les femmes se
vengent.
Cet ouvrage , qui a obtenu un brillant succès , est joué
avec un ensemble qu'on ne pourrait espérer que sur le premier
théâtre de la capitale. Vertpré a , dans le rôle de
l'oncle , une rondeur, une franchise, une finesse qui le caractérisent
dans presque tous ses rôles . Henri offre dans celui
de Saint- Estève tout ce qui constitue un militaire distingué ,
unhomme du monde , une âme vive et passionnée. Séveste
et Mme Bodin sont on ne peut mieux placés dans les personnages
très-utiles qu'ils représentent. Quant àMmeHervey,
il n'est pas possible d'unir à un plus haut degré la grâce au
sentiment , la finesse à la gaîté. Toutes les nuances de son
rôle ont été rendues avec une vérité qui , nous ne craignons
AVRIL 1809 . 181
pas de le dire , lui assigne un rang parmi les actrices les
plus célèbres de la capitale.
Les auteurs , demandés avec empressement , ont été nommés;
ce sont MM. Bouilly et Moreau.. B.
Des journaux publièrent , il y a quelques semaines , que
M. Planard avait attaqué en diffamation le Rédacteur du
Mercure , sur le compte qui avait été rendu dans cette
feuille , de la représentation d'une de ses dernières comédies.
Nous ne lumes point une pareille annonce sans une
grande surprise. Nous tâchons de conserver toujours dans
nos critiques un ton de décence qui doit nous mettre à l'abri
de toute inculpation odieuse : aussi M. Planard s'empressa
lui-même de nous écrire que jamais il n'avait eu à se plaindre
de nos critiques , que les personnes qu'il avait appelées en
réparation étaient les rédacteurs d'un tout autre ouvrage ,
lesquels s'étaient déjà rétractés .-Et, en effet , le Courrier
de l'Europe a publié quelques jours après la note suivante :
« Nous soussignés , rédacteurs et imprimeurs du Mémorial dramatique
, ou Almanach des théâtres , pour l'an 1809 , déclarons et attestons
publiquement que c'est à tort et sans le moindre fondement , ni
intention , que nous y avons inséré quelques phrases qui peuvent blesser
les qualités personnelles de M. Planard , que nous avons tout le regret
possibled'avoir fait cette inconséquence , que nous l'avons prié et le prions
d'en être convaincu , ainsi que de notre sincère estime . >>>
E. P. VAREZ .-HOCQUET.
NOUVELLES POLITIQUES .
TURQUIE. -
(EXTÉRIEUR. )
Constantinople , 25 février. - La guerre
avec la Russie paraît inévitable. Holkir - pacha , est nommé
commandant en chef de toutes les forces ottomanes sur les
bords du Danube , depuis Widdin jusqu'à l'embouchure de
ce fleuve . La Porte luiaccorde toute sa confiance , et le croit
propre à combattre avec avantage les généraux russes, qui ,
jusqu'à présent , ont toujours triomphe de ses armées . Il est
àpeu près certain que les hostilités ne tarderont pas à recommencer;
et il paraît qu'on se battra de part et d'autre
avec un grand acharnement. Les Turcs mettent leurs forteresses
en état de défense . L'ordre a été donné d'augmenter
les fortifications de la place d'Ismaïl , qui a déjà été assiégée
182 MERCURE DE FRANCE ,
à plusieurs reprises par les Russes : on prend aussi desmesures
pour approvisionner Giurgewo et Widdin. L'arme
russe est nombreuse , bien aguerrie et impatiente de se mesurer
avec les Turcs .
SUÈDE .- Stockholm , 30 mars . M. le baron d'Erenheim,
président de la chancellerie et ministre des affaires étrangères
, a demandé et obtenu sa démission. S. A. R. le duc de
Sudermanie , en la lui accordant , lui a exprimé d'une manière
gracieuse sa satisfaction pour les services qu'il avait
rendus . Le porte- feuille des affaires étrangères été confié
provisoirement à M. le baron de la Gerbielke , secrétaire
d'état et chancelier de la cour .
a
Notre gazette officielle contient dans un supplément une
dépêche du général Klerker , commandant en chef de l'armée
du Nord , datée du quartier-général à Hernisand, le 22
mars. Le général mande que les Russes avaient dénoncé le
18 l'armistice , et qu'ils devaient recommencer le 23 les hostilités
. En conséquence , le général Klerker avait transmis
sur le champ des ordres aux généraux-majors Griesserberg
et Cronstedt , qui commandent les corps postés à Tornca et
àUmea.
Mais le courrier porteur de cette dépèche a rencontré en
route un courrier russe qui portait au général Barclay de
Tolly un ordre du général Knorring , pour que les hostilités
fussent suspendues dans le nord de la Finlande, ainsi qu'elles
le sont dans la Finlande méridionale .
ALLEMAGNE. - Hambourg , 9 avril. -Le comte de Rosen
, colonel suédois , commandant de la garde du duc de
Sudermanic , et le lieutenant-colonel Bioernstierna , premier
aide- de-camp de S. A. le régent de Suède , sont arrivés
aujourd'hui dans notre ville. Ils sont partis de Stockholm le
30 mars , et se rendent en France pour y remplir une mission
extraordinaire près S. M. l'Empereur Napoléon. Aleur
départ , il n'y avait rien de nouveau à Stokholm. La plus
grande tranquillité y régnait , ainsi que dans toute la Suède .
Le roi avait été transféré à Gripsholm , où il était gardé par un
détachement des gardes et par des cuirassiers. La reine continuait
de résider avec ses enfans à Haga .
Francfort , 13 avril.-Les lettres de Munich , dug , confirment
la nouvelle que les Autrichiens avaient passé l'inn
Je 8. La cour se disposait à partir pour Augsbourg , et les
troupes qui étaient à Munich se rendaient en grande hâte à
leurs postes.
AVRIL 1809 . 183
Le prince de Birkenfeld doit quitter Bamberg pour aller
s'établir à Manheim.
Les journaux de la Suisse assurent que les trois forteresses
de la Prusse gardées par des troupes françaises , le seront incessamment
par des troupes russes. On ajoute qu'une armée
russe se joindra aux troupes française , polonaise et prussienne
pour attaquer les états autrichiens du côté de la
Silésie.
Ily a des forces très-considérables sur l'Adige et à Udine ,
dans le Frioul .
Le prince de Ponte-Corvo continue à passer en revue
les différens corps de l'armée saxonne qui se trouvent dans
les environs de Dresde. Il a témoigné sa satisfaction de la
précision des manoeuvres et de la superbe tenue des troupes .
Munich , 9 avril. - S. M. a confié le commandement-général
de cette capitale à M. le baron d'Ow , et celui d'Augsbourg,
à M. le général-major de Rohne .
Wurtzbourg , 11 avril. - Deux compagnies de sapeurs ,
qui font partie du contingent de S. A. I. notre grand-duc ,
sont parties le 7; elles sont sous les ordres du baron de
Waldenfels.
Le contingent des princes d'Anhalt a traversé notre ville
il y a quelques jours.
On doit établir ici un grand hôpital ; on dispose en
outre un couvent de nos environs pour recevoir beaucoup
demalades.
AUTRICHE. - Vienne , 5 avril . La Gazette de la Cour
d'aujourd'hui contient une lettre circulaire de la régence de
laBasse-Autriche, dont voici la substance :
En vertu d'un décret impérial du 29 mars , la régence déclare que ,
vu Pordonnance tout à fait inattendue de S. M. le roi de Wurtemberg ,
d'après laquelle tous les princes , comtes , nobles , et en général tous les
sujets wurtembergeois , qu'ils soient possessionnés en Autriche ou non ,
et sans égard aux permis de s'absenter qu'ils peuvent avoir obtenus antérieurement,
doivent rentrer dans le royaume de Wurtemberg dans Pespace
de quatres semaines , sous peine de voir leurs biens séquestrés , et
ensuite confisqués , S. M. I. et R. , de son côté , tout en regrettant une
mesure aussi contraire au droit des nations , ordonne qu'on mette le
séquestre le plus rigoureux sur tous les biens appartenant au roi de
Wurtemberg ou à ses sujets , ainsi que sur les biens de tous ceux qui
étant sujets mixtes de l'Autriche et du Wurtemberg , et se trouvant actuellement
sur le territoire autrichien , se permettraient de se conformer
à la susdite ordonnance du roi de Wurtemberg.
184 MERCURE DE FRANCE ,
La bourgeoisie de cette capitale fait non-seulement le
service de la place et des fortifications ; mais elle est aussi
chargée de surveiller les transports qui se font vers les différentes
parties de tous les Etats autrichiens .
Le prince de Stahremberg, ancien ambassadeur d'Autriche
à Londres, et qui , depuis son retour , avait vécu dans
ses terres , est maintenant de retour à Vienne.
- L'archiduchesse Marie-Anne , soeur de S. M. l'empereur
, qui a demeuré jusqu'à présent dans la ville de Gorice
(Carniole ) , en est partie pour la Hongrie . Elle doit établir
sa résidence à Cinq-Eglises .
Le général Giulay est retourné d'ici à Laybach . II
commandera en chef toutes les troupes des frontières qui ont
été mises sur pied , en sa qualité de ban ou général en chef
de la Croatie et de l'Esclavonie .
- L'archiduc Ferdinand , frère de S. M. l'impératrice ,
aura le commandement en chef de toutes les troupes stationnées
dans la Gallicie orientale et occidentale. Le quartiergénéral
de ce prince est encore à Cracovie ; mais on croit
qu'il ne tardera pas d'être transféré à Lemberg.
- Notre gouvernement continue à faire des démarches
auprès de la cour de Russie pour l'engager à garder la neutralité
. Le conseiller d'état Liebscher est parti en dernier
lieu avec des dépêches pour le prince Schwarzenberg ,
notre ambassadeur à Pétersbourg. Le départ du grandmaître
de l'ordre teutonique pour cette capitale est ajourné
indéfiniment.
Il passe ici un grand nombre de chariots de munitions
et de canons venant de la Hongrie. On fait depuis quelques
jours beaucoup d'arrestations . Jamais la police n'a été plus
active et plus ombrageuse . Hier , dans la matinée , des offiçiers
de police , accompagnés de plusieurs détachemens
d'infanterie et d'un piquet de cavalerie , se sont portés au
faubourg Josephtadt, et y ont saisi dans un café un individu
fort bien mis , qu'ils ont fait monter en voiture et qu'ils ont
conduit sur le champ dans une maison d'arrêt. Il paraît
qu'il s'était permis de parler contre la guerre .
- On avait eu soin d'annoncer dans toutes nos feuilles ,
qu'un corsaire français avait pris un bâtiment autrichien
sortant de Trieste. On a reçu des informations plus exactes ,
et il se trouve que le navire capturé était venu de Palerme et
portait pavillon sicilien.
-
Les fonds publics sont toujours à la baisse..
AVRIL 1809 . 185
ITTAALLIIEE.. -Milan , 13 avril.-La proclamation suivante
vient d'être publiée ici :
Au quartier-général de Campo -Formio , le 11 avril 1809.
NAPOLÉON , par la grâce de Dieu et par les constitutions ,
Empereur des Français , etc. , etc.
Eugène-Napoléon de France , vice- roi d'Italie , prince de Venise ,
archi-chancelier-d'Etat de l'Empire Français , etc. , etc. , aux peuples
du royaume d'Italie .
Peuples du royaume d'Italie !
L'Autriche a voulu la guerre .
Je serai donc un moment éloigné de vous. Je vais combattre les ennemis
de mon auguste père , les ennemis de la France et de l'Italie .
Vous conserverez pendant mon éloignement cet excellent esprit dont
vous m'avez donné tant de preuves .
Vos magistrats seront , j'en suis certain , ce qu'ils ont été jusqu'à présent
, dignes de leur souverain et de vous.
Dans quelque lieu que je sois , vous occuperez toujours ma mémoire
et mon coeur . EUGÈNE -NAPOLÉON .
On écrit de Florence , en date du 6 avril , que S. A. I.
la princesse Elisa , grande-duchesse de Toscane , arriva dans
cette ville le 1er avril. Son arrivée soudaine rendit inutiles
tous les préparatifs que la ville avait faits pour sa réception .
Le lendemain le prince Félix passa devant elle les troupes
en revue dans les jardins de Boboli ; dans la matinée du
même jour l'archevêque de Florence , et tous les évêques de
la Toscane ont fait chanter un Te Deum en actions de grâces
rendues à Dieu , qui a permis que la Toscane eût une telle
protectrice. Le lundi, la grande-duchesse reçut les hommages
de tous les fonctionnaires publics. Le soir, elle se
rendit au grand- théâtre , où elle fut accueillie par des
applaudissemens unanimes , et par la joie de tous les coeurs.
Le dôme , toutes les coupoles des églises , et toutes les
maisons étaient illuminés d'une manière très-élégante. La
matinée du mardi fut employée à une audience publique ,
dans le cours de laquelle la princesse reçut avec une bonté
singulière toutes les requêtes qu'on lui présenta , et toutes
les réclamations qu'on lui fit ; elle daigna le même jour
accepter la fète et le bal que les académiciens du théâtre de
la Pergola ont pris la liberté de lui offrir ; et dans la nuit ,
elle partit pour se rendre à Pise et à Livourne , où les habitans
l'appelaient de tous leurs voeux.
ANGLETERRF. -Londres , 6 avril.- Fonds publics . Trois
p. c. cons . 67 314 , 718 .
1
186 MERCURE DE FRANCE ,
Quelques papiers ministériels , d'hier , ont annoncé que le
gouvernement avait reçu par la Hollande la nouvelle que
les Autrichiens étaient entrés subitement dans le Tyrol , et
que le 17 du mois dernier il y avait eu une affaire dans
laquelle les Français avaient été défaits , et que des troupes
pénètrent en Allemagne sur toutes les directions. Ces noulles
, si pompeusement annoncées dans les journaux ministériels
, ne sont, comme nous l'avons remarqué plus
d'une fois , que de simples bruits fondés sur la probabilité
d'une rupture entre la France et l'Autriche , et paraissent
n'etre rien autre chose qu'une répétition de vieille nouvelle.
(The Argus . )
-Des lettres récentes du cap de Bonne- Espérance font
mention d'une terrible insurrection qui a été heureusement
comprimée. Cinq des insurgés ont été pendus.
-Des lettres de Madère , du 23 février , contiennent un
rapport très -désagréable relativement à la flotte destinée pour
les Indes occidentales , et qui , consistant en 123 vaisseaux ,
mit à la voile de Cork le 22 janvier , sous le convoi de
la frégade le Druide, la Fylla et le Phipps, sloops de guerre .
On rapporte que , peu de tems après leur départ de Madère,
la flotte fut dispersée par une tempête, et que quatre vaisseaux
seulement gagnèrent Madère avec le Druide et la Fylla : le
Phipps revint dématé. Environ 45 vaisseaux de la flotte
revinrent aussi ayant pour la plupart éprouvé de grandes
avaries. Il y aeu plusddee 70 vaisseaux dont on n'a point eu
de nouvelles . L'Augusta s'est perdue près de Fequerra.
(Le Globe.)
-L'aperçu d'une partie des dépenses pour la marine ,
dans l'année 1809 , présenté au parlement d'Angleterre ,
offre les résultats suivans :
Pour l'artillerie de la marine , 1,408,437 1. st . 13 9
Pour la constr . et réparat. des bâtimens, 2,296,330 »» »
Pour affrètemens de transports , 2,000,000 »» »
Pour les blessés, pens . aux fam . des tués, 314,000 »» »
Pour les prison. de guerre en Angleterre
et ailleurs , . 566,000 »» »
Pour les prisonniers de guerre malades , 50,000 »» »
Pour frais de bureaux , 50,000 »» »
Total, 6,639,767 l . st . 13 9.
(ou cent quarante-six millions soixante-quatorze mille huit
cent soixante-quatorze francs. )
Dans cet état n'est pas comprise la paie des officiers , matelots
, soldats, en un mot l'établissement militaire .
AVRIL 1809 . 187
Dans une séance de la chambre des communes, sir Charles
Pole s'éleva avec force contre l'impéritie , le désordre et
les concussions des commissaires des vivres de la marine .
Il avança et offrit de prouver qu'il y avait des comptes qui
n'étaient pas liquidés depuis 20 ans, et qu'il y avait dans cette
partie du service pour 11 millions sterling ou 242 millions
d'arriéré.
Les membres de la chambre qui parlèrent en faveur des
commissaires, bornèrent leur défense à faire l'éloge de leuis
talens , mais ne détruisirent pas les accusations de désordre
et de péculat. Un des membres cita , pour preuve du peu
d'attention que les commissaires donnaient à leur département
, qu'ils avaient arrêté des états , dans l'un desquels on
passait en compte au garde- magasin de Plymouth une erreur
de 4000 tonneaux de barriques , mesure de jaugeage, et dans
l'autre 3000 rations par jour de plus qu'il n'y avait d'hommes
effectifs . (Morning- Chronicle. )
- La cour martiale tenue à Deal pour juger l'honorab'e
G. R. L. Dundas , capitaine de l'Euryalus , l'a acquitté des
accusations portées contre lui par son équipage ; mais cependant
a ordonné qu'il serait réprimandé pour avoir frappé un
matelot avec une longue-vue.
-Le brick de S. M. britannique , le Morne- Fortuné , a
chaviré dans la Martinique ; tout l'équipage a péri, à l'exception
de six hommes .
-
La Sally, brick anglais , a chaviré devant la Barbade .
La corvette l'Alerte a échoué sur des récifs .
Le navire le Tyson et le brick la Betsy ont été pris par
des corsaires de la Guadeloupe.
Un journaliste anglais exhorte , avec beaucoup de
force , ses compatriotes à ouvrir une souscriptiou, et àycontribuer
de tout leur pouvoir , pour former des fonds , à
l'effet de secourir l'Autriche et l'empereur François II , qui
a, dit-il , les principes les plus humains , mais dont les
finances sont épuisées , dont le peuple est appauvri par des
guerres continuelles et désastreuses .
a Cette preuve de l'intérêt que nous prenons à leur cause
inspirera dix fois plus d'énergie au soldat autrichien. Il répandra
son sang avec beaucoup plus d'ardeur , s'il est certain
que de généreux insulaires contribuent à améliorer le
sort et diminuer les souffrances des veuves et des orphelins
qu'ils pourront laisser après eux. Cette contribution volontaire
sera indépendante des secours que l'état accordera à
P'Autriche. Quelle sura sa sécurité; quelle sera la sécurité
188 MERCURE DE FRANCE ,
de la noblesse , du clergé , des hommes d'état , du négociant;
de l'ouvrier et de nous tous , si l'Autriche est annihilée? Si
elle succombe dans cette guerre , Bonaparte aura subjugué
toutes les nations du continent , et la paix que vous venez de
faire avec la Turquie , ne sera pas de longue durée. Réfléchissez
et voyez si nous pourrons lui résister lorsqu'il aura
cent vingt millions de sujets et trois mille cinq cents lieues de
côtes à sa disposition , en Europe seulement , et sur ces côtes,
cinq cents ports. Quels efforts ne serons-nous pas forcés de
faire pour éviter notre ruine ? Quelle sera votre sécurité et
celle de vos enfans ! Ah ! laissez-moi détourner ma vue d'un
pareil tableau ! »
( INTÉRIEUR. )
Paris , 21 Avril.
Le g de ce mois , la lettre suivante a été portée à Munich ,
et remise au ministre de France , par M. le comte Wratislaw
, aide-de-camp de l'archiduc Charles .
AM. le général en chef de l'armée française en Bavière.
D'après une déclaration de S. M. l'Empereur d'Autriche à l'Empereur
Napoléon , je préviens M. le général en chef de l'armée française que
j'ai l'ordre de me porter en avant avec les troupes sous mes ordres , et
de traiter en ennemies toutes celles qui me feront résistance .
Amon quartier-général , le 9 avril 1809.
Signé , CHARLES , généralissime .
Cette lettre , adressée , comme on voit , au général en
chefde l'armée française en Bavière , où il n'y a ni général
en chef, ni armée française , est le premier acte d'hostilité
offensive de l'Autriche, qui n'a cessé jusqu'à ce jour d'assurer
qu'elle n'était armée que pour sa défense. L'officier , porteur
de cette lettre , a refusé de dire où était l'archiduc ſorsqu'il
l'a écrite .
Dans ces circonstances , il est utile , pour bien établir le
fait de l'agression non provoquée, et pour bien mettre les lecteurs
en mesure de juger la conduite de la cour de Vienne ,
de faire suivre la publication de cette lettre de quelques extraits
de correspondance . Ces informations ont précédé de
peu de tems l'envoi du manifeste du général autrichien :
elles sont authentiques.
Munich , le 22 mars 1809.
M. de Rechberg mande de Vienne , en date du 18 , qu'il ne peut plus
répondre de la paix au-delà de huit jours , et que les hostilités commen.
AVRIL 1809 . 189
ceront vers la fin du mois. Les équipages de l'Empereur et de l'archiduc
Charles étaient partis pendant la nuit. L'Empereur a dit au comte
Truchsess , coadjuteur de Saltzbourg , qu'il espérait le voir incessamment
dans cette ville .
Passau , du 3 avril .
Le 28 , on a vu passer à Vienne plusieurs régimens de Hongrie et des
frontières . La marche dura plus de quatre heures .
Entre Enset Lintz , les routes étaient tellement couvertes de troupes ,
que les voyageurs étaient obligés de prendre la route de la rive gauche
du Danube. On a rencontré sur la même route environ huit pontons tous
neufs.
Mais des troupes arrivées le 2 à Lintz , et venant de Bohème , étaient
bien plus nombreuses encore. On assure que toute la Bohême sera
évacuée.
On a vu passer par Lintz le 4º corps d'armée , prenant la route de
Wells , avec 120 pièces de canon . La marche a duré depuis six heures du
matin jusqu'à 3 heures après-midi .
Passau , du 4.
Il est certainque le 3º corps d'armée a passé le 31 par Lintz, Les régimens
Wensel, Collorédo , Schroeder , Empereur, Lindenau et Ferdinand
hussards , avaient déjà traversé la ville à dix heures du matin. Les six
autres régimens devaient les suivre . On parlait encore de l'arrivée prochaine
de beaucoup d'autres troupes qui devaient prendre la route
d'Italie.
L'archiduc Louis a établi son quartier-général à Wells , et le général
Hiller àVoglabruck ; le prince de Hohenzollern reste encore àLintz;
mais son corps d'armée paraît devoir s'établir à Scharding.
La route de Vienne est couverte de détachemens de troupes et de
landwehr , d'artillerie , de caissons et de bagages de tout genre .
Près de Lintz et de Wells , on avait réuni , le 31 , près de 5,000
boeufs.
On commence à distribuer les canons aux brigades . Chaque batterie
sera composée de dix pièces de canons attelés de six chevaux . Ily a en
outre une artillerie de réserve pour chaque division de deux brigades .
C'est à Mattighofen que les troupes paraissent se concentrer le plus .
Les principaux magasins sont toujours à Wells et à Ried .
Pour rassurer les troupes et le peuple , on répand par-tout que la
Russie et la Prusse feront cause commune avec l'Autriche . Tout le
monde assuré que l'Autriche n'a jamais fait des efforts aussi exorbitans
quedans ce moment-ci.
Les habitans de la ville de Scharding ont de nouveau été invités à faire
des approvisionnemens pour un grand nombre de troupes qui vont y
I arriver. Le 5 , on y a charrié une quantité immense de fourrages . Quant
au mouvement des troupes , on remarque qu'il se porte principalement
vers Braunau , et l'on croit que ce détachement forme l'avant-garde du
cinquième corps commandé par l'archiduc Louis .
On a vu arriver à Ried 18 à 20 pièces de canon."
On a vu arriver aussi , dans la soirée du 2 , un grand nombre de pontons
qui se sont arrêtés à un quart de lieue derrière Obernberg . On pense
que l'ennemi a l'intention d'y établir un pont; car un grand nombre
de paysans sont déjà employés à niveler le rivage pour faciliter la descente
d'une armée. Dans le pays les vivres commencent à manquer.
Néanmoins on ne pense pas que le passage ait lieu avant le 7 ou le 8 .
Onn'a pas encore vu arriver à Scharding de commissaire de cercle ,
(
1390 MERCURE DE FRANCE,
1
ce qui fait croire , ou que les troupes qui y sont attendues se porteront
vers Braunau et Burghausen , ou qu'immédiatement après leur arrivée
elles recevront l'ordre de passer le fleuve ; car dans ce cas on n'aura pas
besoin de s'occuper de leur entretien .
Burghausen , 6 avril .
C'est aujourd'hui que l'Empereur d'Autriche est attendu à Lintz : on
dit qu'il sera suivi de 2000 chevaux destinés à être distribués aux officiers
qui auront perdu les leurs devant l'ennemi .
en
En entrant en Bavière toute l'armée sera payée en argent ; les officiers
seulement éprouevront une petite retenue , parce qu'ils seront nouris
chez les habitans . Les fournisseurs ont ordre de suivre l'armée
Bavière avec des chargemens de vivres . J'ai vu des transports considérables
de vin allant vers l'Ion. Le landwehr de Vienne a déjà passé
Saint-Polten pour se rendre à la frontière.
Le ci-devant électeur de Hesse lève un corps franc à Prague ; il y
reçoit des hommes de tous les pays , mais principalement des Hessois ,
que l'on dit y arriver en grand nombre.
Le ci-devant ministre Stein est également à Prague , où il travaille à
divers libelles , sous le titre de Mémoires de sa vie.
Munich , 7 avril 1809.
On mande de Reichenhall , en date du 5 , que les fours construits
près de Salzbourg , doivent fournir tous les jours du pain de munition
pour nourrir environ 56 mille hommes ; d'autres fours doivent être
établis dans le voisinage. On évalue à 150 mille hommes toute l'armée
rénnie entre Lintz , Braunau et Salzbourg , ce qui est sans doute
exagéré.
Une feuille allemande qui vient de paraître , renferme un discours
emphatique de l'archiduc Jean , qui ne se trouve dans aucun autre journal .
Cettepièccee est curieuse , en ce qu'elle annonce de la manière la plus
solennelle , que depuis neuf mois la landwelır a été armée pour la défense
de la patrie et pour repousser la tyrannie étrangère .
C'est par de pareilles calomnics que le gouvernement autrichien est
parvenu à électriser momentanément le peuple , et même les classes les
plus éclairées de la société . L'archiduc Jean appelle à son secours la
religion au moment même où il l'outrage par les plus grossiers mensonges.
L'estafette du commissaire royal à Passau , apporte un billet écrit à
Scharding le 5 , et conçu en ces termes : « Α présent, il est tems de se
préparer. Peut-être ce soir encore nous verrons arriver ici un détachement
de Stipsichtz hussards , destiné à faire l'avant- garde de l'armée
d'invasion. Beaucoup de régimens ont été annoncés ici pour demain et
pourplusieurs jours de suite. »
Munich , le 8 avril 1809.
Pendant la nuit et ce matin , on a reçu divers avis de Burghausen , dé
Reichenhall , de Simpach et de Kleeberg , annonçant que tous les préparatifs
sont faits pour passer l'Inn ; qu'il existe déjà un pont de bateaux
du côté d'Ehring , entre Braunau et Schalding , dans l'endroit même
où , suivant les rapports précédens , on avait vu arriver un grand
nombre de pontons . On informe aussi que le corps du général Hiller se
concentre à Salzbourg , et que l'on s'attend de ce côté-là à une invasion
prochaine. Il est évident que cette opération sera combinée avec celle
qui se prépare à Scharding , et que d'un moment àl'autre nous devons
nous attendre à voir éclater la guerre .
AVRIL 1809 . 191
Manich , le gavril 1809.
Le chargé d'affaires d'Autriche vient de demander un rendez- vous au
ministre de S. M. J. et R. à Munich , pour le comte de Wratislaw , aidede-
camp de l'archiduc Charles. Il a été reçu de suite et a remis la lettre
qui est ci-jointe .
11 a
( Voyez en tête de l'article Paris . )
été dit à cet officier qu'il n'y avait pas de général en chefdes
troupes françaises en Bavière. Il a répondu qu'il remplissait des ordres
supérieurs , et il a prié qu'on lui donnat un reça .
M.de Wratislaw venait de remettre une lettre au roi, dans laquelle
S. M. est priée d'écouter le voeu de son peuple , qui ne voit( dit le prince)
dans les Autrichiens que des libérateurs . Il ajoute que les ordres les plus
sévères ont été donnés de n'agir hostilement que contre la nation qui est
ennemie de toute indépendance en Europe. Le général en chefde l'armée
Autrichicone termine sa lettre en assurant qu'il lui serait pénible de porter
les armes contre les troupes du roi , et de faire peser sur ses sujets les
maux d'une guerre entreprise pour la liberté générale .
Le passe-port de l'officier et la lettre de l'archiduc sont datés l'un du
8 et la dernière du 9 ; chose inconcevable , en supposant même que
Parchiduc Charles soit à Braunan . L'officier n'a voulu donner aucune
explication à ce sujet. Si la date de la lettre est exacte , l'archiduc doit
être en Bavière .
Munich , le 9 avril 1809.
On reçoit, dans ce moment , des renseignemens plus positifs an sujet
du passage des autrichiens . Il paraît qu'il a été effectué à Braunau et à
Burghausen, Leprince royal vient de l'annoncer officiellement , d'après
lerapport d'un officier commandant à Mühldorf; les bavarois y ont détruit
le pont , et se sont retirés .
M. le général Drouet vient de confirmer cette nouvelle , d'après l'avis
requ au quartier-général de M. le duc de Dantzick .
Munich , le 10 avril 1809.
Les rapports arrivés dans ce moment annoncent effectivement le passage
de cinq ou six régimens autrichiens sur le pont de Braunau . Cependant
les postes militaires n'en ont encore donné aucun avis . L'armée bavaroise
occupe toujours la même ligne .
Les individus de la légation autrichienne parlent hant : suivant eux ,
Farchiduc attaque sur cinq points et sur toute la ligne . Ils répandent aussi
que les amis de la France seront enlevés comme otages . Les français
répondent à ceux qui témoignent de l'inquiétude , que pour chaque bavarois
enlevé on saisira dix barons du Saint-Empire.
M.de Stadion , intendant-général de l'armée , est déjà annoncé ici à
une maison de banque .
On lui ouvre un crédit considérable à fournir sur Augsbourg , Ulm ,
Ratisbonne , Leipsick et Francfort . M. de Stadion est destiné à être le
Thomas Payne de l'Allemagne. Les frontières sont déjà inondées de
proclamations et de libelles de tout genre. Parmi les Genz et les Stein ,
on nomme aussi unM. Schlegel.
Munich , le 11 avril 1809 .
Un officier chargé de reconnaître l'ennemi apporte , dans ce moment,
Ja nouvelle qu'un corps d'armée a passé l'Inn , et s'est avancé vers
Eckenfelden, où l'avant-garde a pu arriver hier au soir ou ce matin.
Munich , le 11 avril 1809.
M. le duc de Dantzick vient de recevoir la nouvelle positive que l'en
192 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1809 .
nemi a passé en force à Scharding et à Braunau. Le général autrichien
Normann est avec sa brigade à Markl, ayant ses avant-postes à Pérach.
D'un autre côté , le quartier- général du général Hiller est à Stamham.
Burghausen est également occupé. Les avant-postes sont à Hohenwart.
L'ennemiavait fait rétablir le pont de Nice-Ottingen hier dans la journée,
et il a été coupé de nouveau hier soir par les bavarois .
L'ennemi est venu jusqu'au cri de qui vive ? mais sans tirer sur nos
vedettes . Il répand des proclamations imprimées dont le sens est d'engager
tous les allemands à faire cause commune avec lui contre les Français .
Les troupes bavaroises sont toujours dans leurs mêmes positions ; elles
se retireront sur le Lech à mesure que Fennemi avancera .
Le roi avec sa famille est parti ce matin pour Dillingen .
( Extrait du Moniteur. )
S. M. l'Empereur , arrivé à Strasbourg le 15 avril , à
quatre heures du matin, en est parti deux heures après pour
se mettre à la tête de son armée en Allemagne .
On assure que S. M. la reine de Hollande partira la
semaine prochaine pour aller rejoindre S. M. l'Impératrice
à Strasbourg,
- M. le général Nansouty, premier écuyer de S. M. I. ,
est parti pour se mettre à la tête de sa belle division de cuirassiers
.
- Les généraux Grouchi et Macdonald sont partis pour
l'Italic . On assure que le premier aura le commandementde
la cavalerie.
1
M. le général de division Vial est passé le 7 à Turin ,
se rendant en Italie .
Le général - sénateur Hédouville est arrivé le gà
Bayonne . Il a pris le commandement de l'armée de réserve
d'Espagne .
M. le maréchal duc de Valmy va prendre le commandement
de l'armée de réserve du Rhin. S. Exc. est arrivée à
Paris .
- L'armée commandée par le maréchal Davoust , duc
d'Auerstaedt , occupe des cantonnemens très -resserrés dans
les principautés de Bamberg et de Bayreuth , dans celle de
Wurtzbourg , et dans une partie de l'ancienne principauté
d'Anspach .
- On écrit de Berlin, que le roi de Prusse paraît encore
avoir ajourné son retour dans cette ville . Il est toujours à
Kænisberg; et , suivant les derniers avis , rien n'annonçait
que son départ dût être prochain.
On mande de Francfort , que tous les hôpitaux militaires
de la Franconie descendent le Mein et vont aux environs
de Francfort. L'hôpital militaire d'Erfurt a été évacué,
( N° CCCCVI . )
(SAMEDI 29 AVRIL 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
M
LA PELERINE DE L'APENNIN ( 1) ,
ROMANCE .
C'ÉTAIT le soir ; un solitaire ,
Danuns couvent de l'Apennin ,
Vit s'avancer une étrangère
Sous des habits de pélerin .
-Que dieu vous garde , lui dit-elle ,
Respectable religieux !
Répondez , mon amant fidèle
Est-il dans ces paisibles lieux ?
-A quels signes reconnaîtrai-je ,
Ma fille , cet heureux mortel ?
Ason teint blanc comme la neige ,
Ason oeil bleu comme le ciel ;
Asa flottante chevelure
Qui va roulant en boucles d'or ...
N'achevez pas cette peinture :
Hélas ! le pauvre Hilaire est mort.
(1) Le fond de cette romance est imité d'une ancienne ballade écossaise
d'où Goldsmith a évidemment tiré celle d'Edwinget Angelina .
Le sujet de la ballade écossaise nous semble plus pittoresque , et d'une
expression à la fois plus touchante et plus naïve. Nous nous estimerons
heureux si le lecteur pense comme nous, (Note de l'auteur. )
N
194 MERCURE DE FRANCE,
Dans une tristesse mortelle
D'abord on le vit dépérir .
En accusant une cruelle
Il rendit le dernier soupir :
Six d'entre nous , au cimetière ,
La nuit , portèrent son cercueil ,
Et depuis , sur sa froide pierre
Ont coulé bien des pleurs de deuil.
- Quoi ! tu n'es plus , amant si tendre !
Hilaire , tumourus pour moi !
O coeur qui ne sus pas l'entendre ,
Coeur insensible , brise-toi !
Mes pleurs couleront dès l'aurore ,
La nuit verra mes pleurs couler ,
Et la mort , la mort que j'implore ,
Me pourra seule consoler.
- Bel ange de mélancolie ,
Hélas ! que sert votre douleur ?
Quand une fois elle est cueillie ,
Elle ne renaît plus , la fleur .
Eh ! pourquoi des peines cruelles
Suivraient-elles toujours vos pas ?
Pourquoi , si la joie a des aîles ,
Le chagrin n'en aurait-il pas ?
Vous ignorez quelles alarmes
Troublent le bonheur des amans :
Cet Hilaire , objet de vos larmes ,
Aurait- il tenu ses sermens ?
Ailleurs prodiguant ses hommages
Il eut délaissé vos attraits ;
Car il est autant de volages
Que de feuilles dans les forêts.
-Ah ! pour lui soyez moins sévère :
Son coeur ne vous fut pas connu ;
Ce coeur était le sanctuaire ,
De l'amour et de la vertu .
«Mes pleurs couleront dès l'aurore ,
> La nuit verra mes pleurs couler ,
>> Et la mort , la mort que j'implore ,
» Me pourra seule consoler. >>
Adieu donc , châtel de mon père ,
Adieu , mes amis , mes parens !
AVRIL 1809. 195
Comme ur pélerin solitaire
Je vas traîner mes pas errans .
Mais en quittant ce monastère ,
Que du moins il me soit permis
De baiser la tombe où d'Hilaire
Reposent les restes chéris .
Demeurez , je vous en supplie ,
Demeurez encore un moment ;
Car le vent des nuits et la pluie
Battent les murs de ce couvent.
Non , j'irai , malgré la tempête ,
Vers ce tombeau cher et cruel ,
Trop heureuse , si sur ma tête
Pouvait tomber le feu du ciel !
- O mon Emma ! demeure encore ,
De tes beaux yeux sèche les pleurs.
Revois Hilaire qui t'adore,
Et dont tu causas les douleurs.
Plein d'un amour sans espérance ,
J'ai fui le ciel de mon pays ,
Et , croyant calmer ma souffrance ,
J'ai revêtu ces saints habits.
Vain espoir ! ces cloîtres antiques
Pour moi ne furent point un port.
Mes prières mélancoliques
Sans cesse y demandaient la mort.
Mais grâce à toi , sur cette terre ,
Je vais compter plus d'un beau jour ;
J'ai l'assurance de te plaire ,
Et j'abandonne ce séjour.
-Ciel ! ai-je pu te méconnaître
O toi , qui seul m'as su charmer !
Je te vois , je me sens renaître :
Je pourrai donc encore aimer !
O doux ami ! de ton amie
Viens faire à jamais le bonheur;
Le dernier soupir de ta vie
Sera le dernier de mon coeur !
LORRANDO.
N2
196 MERCURE DE FRANCE ,
MARTIAL ENVOIE SON LIVRE PLINE.
Se'ne tempore non tuo disertam
Pulses , ebria , januam videto .
( Lib . X, Ep. 19-)
Muse peu savante et badine ,
Prends tes habits les plus décens ,
Et présente mes vers à Pline ,
Sa demeure est assez voisine :
Mais sur-tout , choisis bien le tems ,
Et ne vas pas , dans ton ivresse ,
Troubler des travaux importans :
Tous ses jours sont pour la sagesse .
Dans un loisir laborieux ,
Il lime et repolit sans cesse
Ces discours mâles et nerveux
Auxquels eût applaudi la Grèce ,
Et qu'admireront nos neveux .
Tu prendras l'heure des bougies ,
Celle des bacchiques orgies ,
Où parmi les fleurs et le vin ,
On aime à folâtrer et rire :
C'est dans la gaîté d'un festin ,
Que les Catons peuvent me lire .
KÉRIVALANT.
VERS à un ami qui me conseillait de faire imprimer un Recueil
demes poésies.
BIEN que votre zèle en murmure ;
Ma muse encor faible et sans art ,
Timide enfant de la nature ,
Au fond d'une retraite obscure
Saura végéter à l'écart .
De la critique , aux yeux sans nombre ,
Elle respecte le sommeil :
C'est une fleur qui cherche l'ombre
Et craint les regards du soleil .
D. F. LE FILLEUL.
ENIGME .
SOUVENT, ami lecteur , je porte un diademe ,
Chez vingt peuples divers , je suis au rang suprême ,
AVRIL 1809 . 197
Dans tous les tems , je fus le soutien de l'état ;
J'accompagne partout l'intègre magistrat ,
Unmonarque toujours me devra sa puissance ;
Je fais naître les arts , et l'heureuse abondance .
Je préside aux traités , j'affronte le trépas ,
Enfin j'aime la paix , sans craindre les combats .
Α ...... Η .....
LOGOGRIPHE .
RETRANCHE-MOI, lecteur , et la tête et la queue,
Tu ne me laisseras que la tête et la queue ;
Ote-moi tout , hormis et la tête et la queue,
Tu ne m'auras ôté que la tête et la queue,
CHARADE.
Mon entier avec mon premier mange mon dernier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Ruisseau.
Celui du Logogriphe est Art ,dans lequel on trouve : rat et ta .
Celui de la Charade est Nègrepont.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
DU STYLE.
FRAGMENS .
L'évidence et tous ses prodiges n'appartiennent qu'à la
magie du style , et sa magie est dans sa clarté ; sans elle
on verrait toujours le doute à côté de la persuasion ; la
raison de chaque homme inutile aux autres hommes serait
une richesse sans circulation ; les idées les plus sages , privées
d'évidence , ressembleront toujours à ces monnaies
suspectes qui , faute de coin , n'ont pas de cours ; et la plus
belle des choses , la vérité , sera comme un trésor enfoui que
l'indigent même foule à ses pieds .
198 MERCURE DE FRANCE ,
!
Combien d'écrivains dont l'esprit semble conduit par leur
plume , et non leur plume par leur esprit. On écrit cependant
, mais on n'écrit point ce qu'en pensait , et pour
comble de ridicule , quelquefois , souvent même on est content
; on accuse , il est vrai , son esprit ; mais on remercie le
hasard , on le regarde comme un génie auxiliaire , en
quelque sorte , et sur lequel on peut compter au besoin ; on
continue le travail , on éprouve de nouveaux embarras , et
le génie auxiliaire est invoqué de nouveau. Qu'arrive- t- il
enfin? l'ouvrage du hasard et non celui de l'écrivain , un
rêve au lieu d'un livre.
Loindoncde tout écrivain ces froides imitations des chefsd'oeuvres
des anciens ; ces pères sublimes ne produisirent
jamais que des enfans dégénérés ; il faut toujours les
regarder et craindre de les suivre. Les mouvemens de ces
puissans génies étaient conformes à leurs secrets motifs ; et
leur marche visiblement tracée par la nature , le serait
encore de même par cette même nature en pareilles circonstances
, ou ne s'accorderait jamais à des circonstances
différentes . Etudions-les sans doute , mais pour être leurs
émules et non leurs imitateurs ; ils étaient inspirés par leur
pensée , dirais-je à l'auteur , soyez inspiré par la vôtre ; si
vous ne l'êtes pas , n'écrivez point ; et si vous l'êtes , écrivez
sous sa dictée. Loin de l'écrivain ce fastueux étalage d'une
fatigante érudition qui souvent n'apprend rien , qui souvent
offusque la matière au lieu de l'éclaircir , qui prouve que
l'auteur savait tout hors ce qu'il fallait dire , qu'il avait
beaucoup lu , mais qu'il mérite peu de lecteurs. C'estdonner
les feuilles de la science au lieu des fruits. Loin encore de
l'écrivain cette vaine pompe et cette fausse grandeur toujours
prêtes à trahir la faiblesse et la pauvreté qu'elles déguisent !
Loin de lui cette futile affectation de profondeur et de
briéveté qui donne plutôt l'air de la contrainte que de
l'énergie , et qui , en montrant l'effort , me fait douter de la
force ! Loin de lui sur-tout ces ornemens factices , ces faux
brillans , ces tours étudiés , ces expressions précieuses qui ne
disent jamais ce qu'on a pensé ! artifice impuissant dont
l'auteur seul est la dupe: inutile afféterie qui ne rajeunit
point des idées rebattues , mais qui offre le contraste risible
de la parure et de la décrépitude.
Le style doit être pour nos pensées ce qu'une glace fidèle
AVRIL 1809 . 199
est pour les objets qu'elle nous laisse apercevoir ; le degré
de clarté de l'une et de l'autre dépend d'une contexture
intime , d'une disposition secrète des premiers élémens qui
se trouvent en rapport plus ou moins direct dans l'une avec
la vue , et dans l'autre avec l'intelligence . Laisser des inutilités
dans le style , c'est laisser dans la glace des matières
hétérogènes ; il en résultera des deux côtés des taches , des
nuages , de la confusion; au contraire , épurez la matière
à une chaleur convenable , l'ouvrage aura toutes les qualités
désirées , et n'attendra plus de part et d'autre que le dernier
poli pour être au dernier degré de transparence et d'éclat .
La vérité une fois apparue n'a besoin que d'être observée
; on la voit percer comme d'elle-même l'enveloppe qui
la couvrait ; elle se manifeste par degrés , et sans cesse de
nouveaux détails dévoilés pour la réflexion deviennent les
garans de son existence .
L'erreur, à son tour environnée de tout l'appareil , de tous
les prestiges , de toutes les vraisemblances , de toute l'illusion
que la préoccupation peut lui prêter, séduit par sa
première apparence ; mais cette apparence est empruntée ,
ce n'est que l'habit ; cherchez les véritables traits , et vous
ne trouverez qu'un masque ; essayez encore d'enlever ce
masque et vous ne trouverez rien. Ainsi la vérité se fortifie
et l'erreur se dissipe à la contemplation ; mais cette opération
si utile aux vérités , si fatale aux erreurs , est , comme
nous l'avons dit , une des premières conditions de la clarté
du style. L'attention que nous donnons à la justesse de nos
expressions nous assure en même tems de la justesse de nos
idées. A l'exemple du musicien habile qui dans ses compositions
consulte à chaque instant un instrument bien accordé
sur l'effet de l'harmonie qu'il a conçue , l'écrivain cherchera
dans chacune de ses paroles , la pensée qu'elle doit
exprimer ; et la convenance réciproque de tous les termes
entre eux , en lui annonçant l'accord de toutes les parties ,
lui répondra de l'ensemble. Mais à force de réflexions , s'il
a reconnu l'illusion de ses premiers aperçus , persistera-t-il
à vouloir les énoncer clairement ? Non. Et s'il l'entreprenait
, le pourrait-il ? non. Le langage lui-même se refuserait
à un tel projet ; tous les mots qu'il employerait d'autant
plus discordans qu'ils seraient plus justes , accuseraient
le tumulte de ses pensées et ressembleraient à des soldats
qui , en exécutant trop fidèlement des ordres absurdes ,
tireraient les uns sur les autres .
EINE
2000
DEPT
MERCURE
DE
FRANCE
,
Je sais trop bien que souvent dans le style en apparence
le plus clair , il se glisse encore des erreurs qui échappent
aux observations les plus sévères et les plus répétées ; c'est
pour cela même qu'il faut redoubler de soin. Nous ne
savons pas à quel point de sagacité une intention constante
, une application continuelle , une habitude générale
, élèveraient tous les esprits. L'esprit se rectifie par
l'attention comme un cordeau se dresse à mesure qu'on le
tend ; à force de regarder on apprend même à voir. Aussi
n'en doutons point , de siècle en siècle on verra mieux;
mais viendra-t -il une époque où l'on puisse être sûr de voir
parfaitement ? Le plus heau genre portera toujours en lai
de quoi se tromper sur ce qu'il croira le mieux savoir. Le
germe des illusions est dans notre esprit comme celui des
maladies dans notre sang. Aussi ancienne que le genre
humain , aussi durable que lui , l'erreur s'est établi sur
tous les hommes un pouvoir toujours méconnu quand on lui
cède , contre lequel on croit se révolter sans cesse , et dont
on ne s'affranchit jamais : elle se mêle invisiblement à nos
intérêts les plus chers ; toutes les passions lui prêtent leur
flatteuse voix ; l'imagination la pare de toutes ses richesses ;
elle captive même le raisonnement qui, semblable à la force
subjuguée par la beauté , lui offre encore son appui. Comment
échapper à tant de piéges ? c'est en examinant tous
ses discours , en les dépouillant de l'accent flatteur qui
nous avait séduits , en les soumettant à la dure épreuve
d'une claire et simple analysé , en traduisant pour un moment
du moins la langue du sentiment et celle de l'imagination
dans la langue de la raison ; mais ce moyen
encore ne promet d'ordinaire qu'un succès bien tardif.
Comment démêler d'un premier regard cette première
imposture , ce vice intérieur si bien caché derrière cet
accord magique des traits les plus imposans et des plus
vives couleurs ? combien de siècles l'ont vue , et combien
peut-être encore la verront dominer les esprits même les
plus défians , même les mieux armés contre son pouvoir?
mère féconde des systèmes qui s'entredétruisaient , se combattant
souvent avec ses propres armes , et renaissant toujours
de sa destruction , dominatrice des opinions variables ,
élevée sur un trône éclatant formé des débris de tout ce
qu'elle a produit, contente de fasciner des yeux trop délicats
, habile à se dérober à des regards trop curieux ....
elle fut long-tems adorée dans le temple même des sciences
par les plus sublimes génies de tous les peuples et de tous
AVRIL 1809. 201
les âges. Ah ! sans doute il n'est souvent que trop aisé de
s'y laisser surprendre ; la vérité même a quelquefois moins
de rayons ; mais considérez et comparez : cette lumière si
vive est toute en dehors ; cette autre un peu plus terne luit
au dedans ; l'une brille dans les ténèbres ; l'autre les dissipe ;
un météore incertain et dangereux peut avoir plus d'éclat
qu'un astre propice ; l'erreur peut éblouir ; la vérité seule
peut éclairer. M. ***
2
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les synonymes de GIRARD , BEAUZÉE , ROUBAUD
D'ALEMBERT , etc. , et généralement tout l'ancien
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-Deux parties en un vol. in-8º de près de 1100 pag.
-Prix , 10 fr. 50 c. , et 15 fr. 50.c. franc de port.-
A Paris , chez Maradan , libraire , rue des Grands-
Augustins , nº 9 .
DEUX éditions avaient suffisamment attesté l'utilité
-de l'ancien Dictionnaire des synonymes. L'éditeur du
nouveau ne prétend pas en nier le mérite ; mais chargé
de revoir ce travail pour une troisième édition , il a
cru devoir le perfectionner. Ses prédécesseurs avaient
supprimé quelques synonymes de l'abbé Girard ; ils en
avaient mutilé d'autres. M. Guizot a repris les premiers
et presque toujours completté les seconds. Les articles
de Roubaud lui ont paru demander une refonte totale.
Philologue et grammairien plus encore que littérateur,
Roubaud développe ses synonymes avec une sorte de
prolixité ; il les surcharge d'étymologies trop souvent
arbitraires . Les éditeurs de l'ancien Dictionnaire , tout
en reconnaissant la nécessité d'élaguer ce luxe d'érudition
et d'exemples , n'avaient pas porté dans leur
travail tout le discernement désirable. M. Guizot l'a
refait entiérement avec autant de goût que de sagacité.
Dans tout ceci cependant il n'a rempli que les devoirs
d'un éditeur ; mais cemérite même est aujourd'hui fort
rare , quoiqu'on réimprime plus que jamais ; trop de
202 MERCURE DE FRANCE,
gens capables de remplir ces utiles et modestes fonctions
les dédaignent ; et trop souvent d'autres se les arrogent
sans avoir la moindre idée de leurs difficultés. Il est
vrai que la plupart les éludent : rien de plus commun
que de voir réimprimer d'anciens ouvrages sans le
moindre Avertissement. On va même jusqu'à remettre
en vente des rebuts de magasin auxquels on se contente
d'adapter de nouveaux titres ; et les tables de matières ,
chose agréable dans la plupart des livres , et nécessaire
dans quelques-uns , manquent aujourd'hui dans presque
tous .
Il semble sans doute que ceux qui peuvent le plus
raisonnablement s'en passer sont les Dictionnaires , et
peu de gens à la place de M. Guizot auraient songé à en
donner une au sien. Mais il n'a point usé de ce prétexte
spécieux pour s'épargner un travail ingrat et pénible.
En rangeant les synonymes par ordre alphabétique ,
on n'avait pu avoir égard qu'à un seul mot de chaque
article , et tous roulent au moins sur deux . Ainsi l'article
437 , Durable , Constant , a été placé au mot Durable
; si vous cherchez Constant , vous le trouverez
comparé à ses autres synonymes : Ferme , Inflexible ,
Inébranlable; mais en recourantà la table des matières ,
vous trouverez l'indication des deux articles qui épuisent
toutes les acceptions de ce mot. Au reste , ces
observations doivent plutôt être considérées comme un
avertissement aux éditeurs ordinaires qui négligent leurs
devoirs , que comme un hommage rendu à l'homme de
lettres qui a rédigé le Dictionnaire qui nous occupe.
M. Guizot est bien au dessus d'un pareil travail ; il l'a
prouvé par l'introduction qui précède le Dictionnaire ,
et par les nouveaux synonymes dont il l'a enrichi.
L'introduction seule forme un petit ouvrage où il
règne beaucoup de méthode , d'érudition et de goût.
L'auteur commence par développer le procédé qu'il
faut suivre pour écrire des synonymes. Les opérations
préliminaires sont de fixer avec exactitude le sens
propre de chaque mot , et d'assigner les modifications
dont ce sens est susceptible , après quoi il ne reste plus
qu'à comparer plusieurs mots dans leurs différentes
acceptions, pour découvrir clairement les ressemblances
AVRIL 1809 . 203
et les différences de leurs significations primitives et
accessoires.
Les moyens qu'il indique sont d'établir d'abord une
bonne définition de chaque terme , d'en rechercher
l'étymologie , de suivre dans les monumens de la langue
les variations que sa signification a pu éprouver , et de
consulter l'usage , non seulement dans la langue écrite,
mais dans la langue parlée. Un autre précepte que
M. Guizot donne , d'après l'exemple de Roubaud , nous a
para d'une application moins sûre et moins générale. II
pense que les mots , et sur-tout les noms , pourraient
être rangés d'après leurs terminaisons en diverses classes
essentiellement distinctes, et qu'on aurait ainsi un moyen
de déterminer sur le champ le sens propre des mots , du
moins , sous certains rapports; ily a bien quelque chose
de vrai dans cette idée, mais les règles qu'elle servirait
à établir seraient susceptibles de tant d'exceptions
qu'elles deviendraient presqu'inutiles. Je n'en veux
pour preuve que les exemples cités par M. Guizot luimême
, et qui sans doute ne sont pas les moins favorables
à cette opinion. La terminaison eur , dit-il , désigne en
général celui qui agit , compétiteur , agriculteur , etc.
Il aurait dû ajouter : lorsque ces mots sont du genre
masculin ; car combien n'en avons-nous pas du genre
féminin qui ne désignent point un agent , mais une
affection de l'âme : frayeur , douleur , terreur , etc.; et
parmi les mots du genre masculin nous en avons encore
beaucoup , tels que malheur , bonheur , honneur , labeur,
qui n'ont point la signification qu'il indique. Il
veut que la terminaison en ion désigne l'action de faire ;
que fera-t-il donc , sous ce rapport , des mots nation ,
notion , portion , potion , et de tant d'autres ? Il cite
celui d'inaction , et prétend que c'est l'acte de ne rien
faire. Il nous semble que l'inaction est un état et non
pas un acte. Roubaud s'en était sans doute aperçu ,
mais il a voulu qu'inaction fût un acte , parce qu'il a
choisi la terminaison té pour désigner un état , ce qui
n'est pas d'une vérité plus générale; car sans compter
les noms masculins , tels qu'été , côté , pâté , traité ,
comment ferait-il voir que vérité , velleïté , volonté ,
unité , faculté , fatalité , etc. , désignent, comme il le
204 MERCURE DE FRANCE ,
veut , l'état où l'on se trouve ? Il est bon qu'en étudiant
une langue chacun fasse des remarques pareilles pour
son usage particulier. On sait bien alors que ce ne sont
pas des règles , et on peut s'en aider sans inconvéniens :
mais je pense qu'il y en a beaucoup à les présenter
comme générales.
M. Guizot discute et résout avec beaucoup de sagacité
cette question : Quelles sont les conditions nécessaires
pour que des mots soient synonymes ? Il a suivi dans
cet examen le savant Eberhard , auteur d'une Synonymie
allemande ; les lecteurs français y trouveront
peut-être un peu de subtilité , mais ceux qui voudront
faire de nouveaux synonymes , reconnaîtront que
M.Eberhard et son interprète sont des guides excellens.
La recherche des causes qui ont multiplié les synonymes
est encore plus intéressante. M. Guizot en indique
les principales : 1º la diversité des dialectes d'une
même langue : celui qui prévaut s'enrichit des dépouilles
de ceux qu'il a étouffés ; 2º la variété des sources étymologiques
: deux mots ayant à peu près le même sens ,
dans deux langues différentes , passent dans une troisième
; il en résulte deux synonymes pour celle-ci : belliqueux
vient du latin bellum , et guerrier de l'ancien
Tiois werra ; 3º la facilité qu'ont eue d'abord les savans
de former de nouveaux mots par des alliances étymologiques
; 4º le passage des mots de leur sens propre à
un sens figuré ; 5º le changement de signification d'un
mot lorsqu'il passe de l'état de substantifà celui d'adjectif
ou de verbe , et vice versa. Ainsi de félicité synonyme
de bonheur est venu féliciter , synonyme de
congratuler ; le verbe plaire a donné l'adjectifplaisant ,
qui énonce une idée toute différente , pour laquelle on
a fait ensuite l'autre verbe plaisanter.
On voit que l'étude des synonymes demande beaucoup
d'érudition et de recherches. Elle est laborieuse ,
mais elle est aussi très-importante. Outre son utilité
pour la connaissance de la langue et de son histoire ,
elle en a une autre que M. Guizot développe très-bien :
<<Elle exerce , dit-il , la sagacité de l'esprit en l'accoutumant
à distinguer ce qu'il serait aisé de confondre ;
en déterminant le sens propre des termes , elle prévient
AVRIL 1809 . 205
les disputes de mots , dont une équivoque, un mal-entendu
sont presque toujours la cause; elle fixe l'usage
dont elle devient le témoin et l'interprête ; elle recueille ,
pour ainsi dire, les feuilles éparses où sont contenus les
oracles de cette impérieuse sybille ; elle peut même les
suppléer en s'aidant des ressources que l'analyse logique
et grammaticale lui fournit..... Elle rend aux divers
mots d'une même famille leur phyisonomie propre et
leur caractère original ; elle sépare en quelque sorte les
rameaux d'un même tronc , et l'influence qu'elle exerce
sur la clarté des expressions s'étend aux idées mêmes
qui acquièrent par elle une netteté plus grande. »
Il n'est donc pas étonnant , comme l'observe notre
auteur , que cette étude ait été cultivée par les littérateurs
anciens et modernes. Cicéron et Quintilien en
avaient senti le prix ; mais il nous reste peu de choses
des travaux des anciens dans cette partie. Nous n'avons
sur la langue grecque que l'ouvrage du grammairien
Ammonius qui florissait au commencement du deuxième
siècle de notre ère. Il ne nous est parvenu aucun Traité
classique des latins sur cette matière , quoique Varron ,
Festus et Aulu-Gelle s'en fussent occupés ; mais les
Latinistes modernes ont suppléé , autant qu'il était possible
, à la perte de leurs écrits. M. Guizot cite quatre
auteurs principaux qui ont jeté un grand jour sur la
synonymie latine. Barnabé Brisson et Denis Godefroi ,
tous deux français , n'en ont cependant traité qu'accidentellement
, le premier en expliquant les formules de
droit , le second en publiant le Recueil des grammairiens
Latins, enrichi de notes. Les deux autresont écrit ex professo
sur les synonymes : Ausone Popma , né en Frise , ses
deux Traités De differentiis verborum et De usu antiquce
locutionis; Gardin Dumesnil , professeur à l'université
de Paris , ses synonymes latins imprimés en 1777. L'ouvrage
de Popma, dit M. Guizot est devenu classique ;
celui de Dumesnil est plus répandu , plus spécial et plus
complet , mais l'auteur, qui s'était proposé l'abbé Girard
pour modèle , s'est souvent laissé guider par la synonymie
française plutôt que par une pure latinité.
Les anglais et les allemands ont aussi étudié leurs
langues sous ce rapport ; il paraît que l'on n'a sur la
206 MERCURE DE FRANCE ,
première que les essais du docteur Blair et la synonymie
anglaise de Mme Piozzi (1). Mais les Allemands ont été
aussi féconds , dans ce genre que dans tous les autres ;
outre M. Eberhard dont nous avons déjà parlé , et le
- célèbre Adelung , M. Guizot cite encore Stosch , Fischer ,
Teller , Schlütter , parmi les écrivains de cette nation
qui se sont occupés de l'étude des synonymes.
Disons à la louange des Français que c'est à eux que
cette étude a le plus d'obligations. On vient de voir que
des quatre auteurs principaux qui ont traité de la synonymie
latine , trois étaient Français , et ce sont aussi
les Français qui ont entrepris les premiers des travaux
pareils sur leur propre langue : l'ouvrage de l'abbé
Girard a précédé tous ceux des Anglais et des Allemands .
M. Guizot en apprécie le mérite et passe de même en
revue ceux de ses successeurs. Il rend justice à la sagacité
, au goût et à la finesse de Girard , à l'érudition et
aux connaissances grammaticales de Beauzée. Il passe
légérement sur les travaux de Diderot et de d'Alembert ,
qui ne forment point un corps d'ouvrage , et parle
peut-être avec trop d'étendue de ceux de l'abbé Roubaud.
Ce littérateur est le premier qui ait introduit de
la méthode dans l'étude des synonymes. M. Guizot
considère son ouvrage sous trois points de vue : l'étymologie
, la classification d'un grand nombre de mots
d'après leur terminaison , et la synonymie proprement
dite. Il le loue avec raison sous ce dernier rapport ,
et réfute avec beaucoup de solidité son systéme erroné
d'étymologie ; mais il donne , à ce qu'il nous semble ,
trop d'importance à celui des terminaisons. Il rapporte
à l'appui plusieurs exemples qui nous ont paru beaucoup
plus propres à fatiguer l'attention qu'à convaincre
l'esprit du lecteur. Au pis aller ce serait peu de chose
(t) Il s'est glissé en cet endroit de l'introduction ( page xxviij ) une
fauted'impression assez singulière , et qui est répétée deux fois ; on y lit
MM. Piozzi au lieu de Mme Piozzi. L'ouvrage est d'ailleurs très-correctement
imprimé ; nous n'y avons remarqué qu'une autre faute non
moins bizarre , il est vrai , mais que tout le monde peut corriger. Il est
dit, page 573 ( art. livre , franc ) , que le franc se divise en dix parties
appelées centimes , au lieu de décimes.
AVRIL 1809. 207
que cinq ou six pages mal employées à la fin d'un morceau
aussi bien écrit que bien pensé.
Nous dirons peu de chose du corps de l'ouvrage. La
grande majorité des matériaux qui le composent était
déjà connue et nous avons rendu compte de la manière
dont le nouvel éditeur les a remaniés. Quant aux nouveaux
articles , au nombre de plus de cent-cinquante ,
dont il a enrichi ce dictionnaire et qui sont en grande
partie de lui , le meilleur moyen de faire connaître l'esprit
qui y règne et la manière dont ils sont traités ,
serait d'en citer quelques-uns. Nous nous bornerons à
deux pour ne pas trop alonger cette annonce.
IMPIE , IRRÉLIGIEUX , INCRÉDULE .
L'impie s'élève contre la divinité ; l'homme irréligieux
rejette toute espèce de culte et d'adoration ; l'incrédule
en matière de religion dispute contre la croyance qui lui
a été enseignée.
L'incrédulité peut tenir à la nature des dogmes enseignés
; tel philosophe incrédule dans le paganisme a
cru au christianisme dès qu'il l'a connu . L'irréligion est
le résultat d'une opinion générale ; l'impiété est l'effet
d'un déréglement de l'imagination.
L'incrédulité peut être plus ou moins affermie , plus
ou moins absolue ; elle peut s'étendre jusqu'à l'athéisme ,
ou se borner à des doutes sur la religion qu'on n'a pas
encore abandonnée. L'irréligion n'a qu'un seul type ;
Déiste ou Athée , l'homme irréligieux est le même dans
toutes ses actions , puisque son esprit se refuse à toute
idée de la nécessité d'un culte et son coeur à toute acte
d'amour. L'incrédule peut n'être pas un impie , si , se
bornant à ne pas croire, il ne s'en fait pas un sujet de
joie et de triomphe : il peut y avoir un impie qui ne soit
pas incrédule, et qui, par un orgueil brutal et insensé ,
renie le Dieu qu'il croit dans son coeur.
BÉTISE , SOTTISE .
La bétise ne voit point; la sottise voit de travers. Les
idées bornées , voilà ce qui constitue la bétise : les idées
fausses , voilà l'apanage de la sottise. La bétise qui se
tient dans son petit cercle d'idées , reste bétise , parce
208 MERCURE DE FRANCE ,
qu'elle n'a d'autre inconvénient que la privation des
idées. C'est ce que Mm. Geoffrin appelait une béte tout
court , c'est-à-dire , qui n'est qu'une béte. Mais une béte
court risque à tout moment de devenir un sot ; il lui
suffit pour cela de sortir de son cercle. La bétise déplacée
devient sottise , parce qu'elle rencontre des idées qu'elle
ne sait pas juger et qui ne peuvent être que fausses .
Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.
Parce qu'ayant plus d'idées et n'en pouvant avoir de
justes, il en a un plus grand nombre de fausses. Dire
des bétises , c'est donner une preuve d'ignorance sur
des choses que tout le monde sait : dire des sottises ,
c'est parler de travers sur ce qu'on croit savoir.
La bétise simple suppose au moins une sorte de modestie
dans celui qui se tient à sa place ; la sottise indique
la suffisance de celui qui veut s'élever au-dessus de sa
portée. On peut être sot sans être béte; il ne faut que la
suffisance qui fait qu'on se croit plus d'esprit qu'on
n'en a. La dénomination de sottise s'applique à toute
espèce d'orgueil mal placé. Un grand seigneur a de la
hauteur , mais un parvenu a de la sottise.
La bétise est nulle et ennuyeuse ; la sottise bavarde et
incommode. Il n'y a rien de si difficile que de se faire
comprendre d'une béte , et de se faire écouter d'un sot.
IL nous semble que l'auteur de ces articles n'était pas
indigne de continuer les ouvrages de Girard , de Beauzée
et de Roubaud; et qu'on peut garantir avec certitude le
mérite et le succès du Dictionnaire auquel il a bien voulu
donner ses soins . VANDERBOURG .
VOYAGE ÉPISODIQUE ET PITTORESQUE AUX GLACIERS
DES ALPES , suivi de la Duchesse de la Vallière
, tragédie en cing actes , en vers , et des Aveugles
de Franconville , comédie en un acte , en prose ; par
M. F. Vernes , de Genève.-Un vol . in- 12 . -A
Paris , chez Gauthier et Bertin , libraires , rue Saint-
Thomas-du-Louvre , nº 30.
UN Voyage dans les Alpes pourrait être l'un des
plus
AVRIL 1809 .
5.
plus instructifs et des plus intéressans ouvrages de be
genre; mais il faudrait, pour que l'ouvrage fût tout ce
qu'il peut être, que l'écrivain réunît des qualités rares
et nombreuses ; l'esprit d'observation , des connaissances
variées dans les sciences naturelles , une imagination
mobile et brillante , enfin, un talent flexible qui
sût , avec une égale facilité , analyser , disserter et
peindre; lumineux et précis dans les observations scientifiques
, conséquent et méthodique dans les discussions ,
plein d'éclat , de verve et de fraîcheur dans les descriptions
pittoresques de la nature. Un tel voyageur, s'il
existe , sémera son récit d'observations pleines de
science et de sagacité , telles qu'il s'en trouve en grand
nombre dans l'ouvrage de M. de Saussure ; de peintures
vives et richement colorées , comme on désirerait d'en
trouver plus souvent dans quelques voyageurs qui ont
parcouru les Alpes depuis M. de Saussure , et dans M.
Vernes lui-même; de réflexions morales , justes sans
être triviales , fécondes et non prodiguées , et de souvenirs
historiques rappelés avec choix et réserve. Son
livre , aimé des lecteurs , plaira presque également au
naturaliste , à l'homme du monde, au philosophe et au
savant.
Ce n'est point ce livre qu'a fait M. Vernes ; ce n'est
pas même celui qu'il s'est proposé de faire; son titre
l'annonce assez . Voyage épisodique n'est qu'une expression
aussi obscure qu'impropre ; mais Voyage sentimental,
qui ne vaut peut-être pas mieux (c'est le
titre sous lequel cet ouvrage est désigné dans la préface)
annonce du moins que l'auteur écrit dans le genre de
Sterne. Original dans ses fautes comme dans ses beautés
, le voyageur anglais devait former une école :
malheureusement, comme il arrive presque toujours ,
les beautés sont restées au maître , les fautes seules ont
passé aux élèves. Quel que fût d'ailleurs le mérite de ce
genre, il faudrait bien se garder de l'appliquer indistinctement
à tous les sujets ; et un Voyage sentimental aux
glaciers des Alpes semblerait trop présenter une idée
bizarre et burlesque. Aussi n'y a-t-il dans M. Vernes
aucune proportion entre le sujet et l'ordonnance de
l'ouvrage , entre les sites qu'il parcourt et les scènes
1
0
210 MERCURE DE FRANCE ,
1
dont il les entoure , et les réflexions qu'ils lui suggèrent
et le style dont il lesdécrit. Cette disproportion choquante
donne souvent à son livre une apparence de
parodie.
Un jeune fat , blasé sur toutes les jouissances de la capitale
, et poursuivi par l'ennui au sein des plaisirs ,
entre un beau matin chez sou ami , M. Vernes , et lui
demande une recette contre ce sommeil lethargique qui
s'empare de toutes les facultés de son étre : celui-ci lui
propose un remède tout simple , un Voyage d'agrément
autour du monde. La proposition est acceptée.
Verseuil court aussitôt chez Délie , Aglaé , vingt autres
femmes à la mode , faire de tendres adieux qui ne
coûtent pas une larme. Paphos et Cithère sont les beaux
lieux par lesquels notre voyageur va commencer sa
longue course, et l'on est au point d'aller à Marseille
s'embarquer incontinent pour les îles de l'Archipel ;
mais ce n'est point là le compte de l'auteur , qui se
propose d'écrire un Voyage aux glaciers des Alpes . Il
a donc des affaires très- pressées qui l'appellent à Genève
: ce sera donc par Genève que son ami , M. Verseuil
, commencera le tour du monde.
Il n'en va pas tout-à-fait ainsi : notre étourdi , en
arrivant, rencontre fort à propos une jeune et belle
dame , dont la fraîcheur et les grâces ne l'avaient pas
frappé à Paris , mais qui l'enflamment sans peine sur les
bords fleuris du Léman. Me de Limeuil et sa soeur se
proposaient de visiter les Alpes ; Verseuil , bornant son
vaste projet , veut se mettre de la partie. Lui , son ami ,
les demoiselles de Limeuil , leurs amis et lears amies ,
les unesjeunes, les autres plus âgées, les unes tendres , les
autres prudes , s'apprêtent à un prompt départ. Enfin ,
la caravane se met en marche , accrue de M. Oslin ,
homme aimable , enjoué , de plus habile botaniste , et
du bon père laJoie , qui est le polichinelle de la troupe.
On pense bien qu'un voyage entrepris de la sorte , et
fait en si bonne compagnie , ne peut pas être consacré
à des recherches , à des observations bien profondes, et
que sa relation ne doit pas ajouter beaucoup aux découvertes
de la géologie, ni même de l'histoire natu
AVRIL 1809 . 211
relle, quoiqu'on distingue parmi les voyageurs M. Oslin
le botaniste .
Des plaisanteries qui ne sont pas toujours gaies , des
galanteries trop souvent fades , des gentillesses sentimentales
, voilà , comme on a pu le prévoir , ce qui remplit
une bonne partie du yolume. Un chamois , poursuivi
par les chasseurs , vient- il se réfugier aux pieds de
mesdemoiselles de Limeuil, elles lui font un collier de
leurs rubans et le conduisent en laisse sur la route du
Montanvers. Le chamois , mis en liberté , part comme
l'éclair et disparaît. «C'est ainsi que les cooeurs nous
échappent , dit en souriant la belle Sophie ; nous avons
beau les enlacer de doux liens, ils les méprisent, et partout
nous retrouvons l'inconstance du jeune chamois. >>>
C'est ainsi , dirai-je moi-même à regret , qu'on trouve
partout dans le roman de M. Vernes quelques phrases
pleines d'afféterie , et d'autant plus déplacées qu'elles
formentun continuel contraste avec le spectacle sublime
des lieux qu'il est supposé parcourir , et qu'il sait quelquefois
decrire avec beaucoup de vigueur et d'éclat.
Ses historiettes multipliées , ses interminables réflexions
sur le bonheur et les amours champêtres des habitans
de-ces montagnes , tout cela me paraît trop du genre
moutonnier : je préfère infiniment ses descriptions pittoresques
, quoiqu'elles soient encore souvent déparées
par des traits de mauvais goût , de l'exagération , du
faux sublime , et des expressions bizarres . Ce sont partout
les pages de la nature , les feuillets du ciel et de la
terre, ou même les plus éloquensfeuillets de tout cela.
Je pourrais multiplier beaucoup les remarques de ce
genre , mais après avoir averti l'auteur de ses principales
fautes dont il pourrait aisément faire disparaître
une bonne partie , je me hâte de mettre le lecteur à
portée d'apprécier ce qui les rachète , en transcrivant
un des morceaux où M. Vernes me paraît avoir montré
le plus de chaleur et d'imagination.
<<La source de l'Arvéron , dit-il , dans son huitième
chapitre , est l'un des plus beaux phénomènes du monde
glacial que nous parcourions ; située au pied du Montanvert
, elle sort d'une caverne , dont d'énormes glaçons
forment la brillante coupole, le fronton , les colon-
02
212 MERCURE DE FRANCE ,
?
nades et le péristyle. Jamais la fable ne préta aux Dieux
des fleuves , pas même à celui des mers une urne plus
curieuse , un palais plus magnifique; jamais l'imagination
de Michel-Ange ne se figura des proportions
plus riches , plus hardies , quand, cherchant à fonder
un temple digne de l'Etre-Suprême , la cathédrale de
Saint -Pierre de Rome se dessina toute entière à sa
pensée , dans sa majesté simple et sublime , et fixa les
voeux de ce vaste génie. Le soleil vient-il à frapper de
ses rayons ce palais magique , ces dômes de cristal ,
devant lesquels celui des Invalides serait à peine aperçu ,
il y verse toutes les couleurs , tous les arcs en ciel,
mille configurations qui varient suivant le point de vué
où l'on se place , et le fait briller d'un éclat que ne
peuvent soutenir long-tems les yeux.
« L'Arvéron sort en grondant desa caverne , et roule
déjà sur un sable d'or des rochers et d'énormes glaces;
enfant déjà viril à sa naissance , il imprime le respect et
la terreur au premier terme de sa course , et se montre
digne de la majesté de son berceau. Malheur aux téméraires
qui , près de cette coupole sonore , et plus fragile
que le verre , veulent mêler au bruit de ses eaux le
retentissement de quelque arme à feu ! Il semble alors
que le dieu du torrent , éveillé tout à coup , s'en irrite ,
et, pareil à Samson , ébranle son palais , et le fasse
crouler sur les profanes qui troublent son sommeil. Tel
fut le sort qu'éprouvèrent MM. Marris , père et fils , il
y a quelques années , et Chamonné est encore plein de
ce tragique événement ; le retentissement d'un coup de
pistolet , qu'ils láchèrent sous la voûte immense de
J'Arvéron, la fit crouler sur leur tête. Au premier signe
de l'écroulement , ils ont recours à la fuite ; il est trop
tard : le fils tombe et périt comme frappé de cent tonnerres
; le père , en fuyant , tourne la tête vers son
fils , chancèle à sa vue , et veut en vain lui tendre une
main secourable ; plus malheureux , il lui survit , et
tombe lui-même les jambes fracassées sous les débris
des glaces. »
>>Dans le tableau que je viens de tracer de la source de
l'Arvéron , je l'ai plutôt décrite telle que je l'ai vue
autrefois , que telle qu'elle est aujourd'hui ; une fois
:
AVRIL 1809. 213
abattues , ses décorations ne reparaissent que de loin
en loin ; il semble que la nature , avare de ce brillant
phénomène , ne veuille l'offrir que rarement à ses admirateurs
, pour mieux en faire priser la magnificence ; et
depuis quelques années , ce lieu languit désenchanté. >>>
Leplus singulier chapitre de ce roman , où il y en a
beaucoup de très-singuliers , est , sans aucun doute ,
celui où notre auteur raconte la triste aventure d'un
jeune et intéressant anglais qui , lisant la Nouvelle
Héloïse , s'éprit d'une belle passion pour Mile Julie
d'Etange , et en perdit la raison. Ce qu'il y a de plus
singulier encore , c'est la conclusion que M. Vernes se
croit obligé de tirer d'une si plaisante fiction , et le
sérieux avec lequel il reproche à Rousseau les funestes
effets de son éloquence , et le danger de ces peintures
passionnées où toute la flamme du génie de l'écrivain
passe dans le coeur de l'homme sensible , et lui fait
partager les réves de son imagination. Cette manière
d'attaquer Rousseau n'est malheureusemeut pas trèsneuve.
C'est avec des armes si bien trempées que l'ont
combattu de tout tems ses redoutables adversaires .
Aussi voyons-nous combien sa renommée est déchue ,
combien elle a reçu de blessures , qui pourtant ne sont
pas mortelles , ce qui est bien étonnant. Il ne faut point
ranger M. Vernes parmi les ennemis de cet homme
célèbre. L'éloge de son éloquent compatriote se trouve
envingt endroits de son livre : mais pourquoi y trouve
t-on aussi le chapitre où il l'accuse ? Ce chapitre est
fort court : sa singularité m'engage à le transcrire. Il
achèvera d'ailleurs de faire connaître le style et la manière
de l'écrivain .
CHAPITRE ΧΧΙ. -Passion malheureuse.
Nous nous étions assis dans les bosquets de Clarens ,
sur une esplanade d'où nous découvrions d'un côté le
château de Chillon , dont le Léman baigne les murs ;
de l'autre , Vevai, jolie petite ville du canton de Vaud ,
et en face de nous le noir et majestueux rideau des
Alpes , qui couvre de son ombre Meillerie , et d'autres
villages étendus à leur pied. Dans le tems que nous
1
214, MERCURE DE FRANCE ,
admirions ce tableau pittoresque , où par-tout se fait
sentir un contraste de beautés riantes et mélancoliques ,
je vis passer un jeune anglais que j'avais connu à Londres
; il était alors d'une figure charmante , et sa physionomie
, douce et spirituelle , décelait une âme profondément
sensible ; maintenant la pâleur de son teint ,
sa maigreur , l'altération de ses traits , me firent craindre
qu'il ne fût devenu la victime de quelque passion malheureuse
; l'égarement de ses yeux me fit même redouter
celui de sa raison. Fils unique de parens tendres ,
riches et très-estimés , réunissant d'ailleurs tout ce qui
peut intéresser et plaire , comment l'amour aurait-il
fait sou malheur ? Quelle femme lui avait été cruelle ?
Touché de son état , et curieux d'en connaître la cause ,
je me détachai de ma compagnie , et m'avançai vers
lui. Mon cher Villiams , lui dis-je , quelles circonstances
vont ont conduit en ces lieux , et d'où vient cet
air de tristesse qui me permettait à peine de vous reconnaître
?
Mon ami , me répondit-il , en me serrant dans ses
bras et me montrant son coeur , je suis frappé là , et je
sens que je n'en reviendrai pas .
-Je vous comprends ; vous aimez : eh ! quelle femme
avez-vous trouvée insensible ?
-La femme la plus céleste , la plus digne de l'adoration
des mortels ; tout vous parle ici d'elle , le ruissean
qui murmure et qui reçut son image ; le bosquet
témoin de son premier baiser , la fleur qui naît sous
ses pas , l'écho qui répète si souvent son nom.... Puis il
s'arrêtait tout court pour l'entendre.
- Quel est son nom ?
-Julie d'Etange .
A ce nom je reculai de trois pas.
- Que dites- vous , Villiams , Julie d'Estange ?
-Ellemême ; vous avez lú les lettres de cette femme
enchanteresse ? vous savez comme elle aime ? Hélas !
sans Saint-Preux , j'eusse été peut-être le plus heureux
des hommes ! ...... Mais j'ai reçu dernièrement la nouvelle
de sa mort, et je conserve quelque espérance.
-Quelle erreur vous abuse , mon cher ami ! Julie
n'a jamais existé que dans l'imagination de Rousseau.
AVRIL 1809 . 215
- Je suis sûr du contraire , me dit-il , en m'interrompant
vivement ; son père n'a fait courir le bruit de
son mariage avec Volmar , et de sa mort , que pour la
dérober au monde , et ôter tout espoir à Saint-Preux .
Puis d'un air de mystère : « Ne me trahissez pas , je
possède son portrait. >> A ces mots , il me montre le
portrait d'une figure digne du pinceau d'Angélica
Kauffmann. « Elle se cache , continua-t- il , à tous les
regards , mais quelquefois elle paraît sensible à mes
peines ; je la vois errer dans les bois d'alentour ; elle,
me sourit , me plaint ; j'entends sa voix , j'accours , et
je ne sais par quel prestige elle m'échappe sans cesse ! ....
Mais voici l'heure du soir où elle se promène dans la
solitude: Adieu , mon ami ,je vole découvrir ses traces ,
vivre ou mourir de mon amour .>>>
<< Puis il s'enfonça dans l'épaisseur du taillis , me laissant
réfléchir sur le danger de ces écrits enchanteurs ,
où toute la flamme du génie de l'écrivain passe dans le
coeur de l'homme sensible et lui fait partager les rêves
de son imagination.
>>J'ai appris dès-lors que la mère de Villiams , désespérée
de l'état de son fils , après avoir vainement essayé
les remèdes usités , avait voulu tenter de guérir , ou du
moins de calmer son délire, en paraissant le favoriser;
en conséquence , elle avait engagé une jeune orpheline ,
aussi sage que belle , à jouer le rôle de Julie d'Etange ;
mais préalablement un peintre avait remis son portrait
à Villiams , en le lui donnant pour celui de Julie , et
quand l'imagination de l'infortuné se fut assez remplie
des trails adorés que ses yeux contemplaient sans cesse ,
sa mère lui fit rencontrer la fausse Julie , dans les bosquets
de Clarens. Villiams , reconnaissant en elle le
modèle de son portrait , n'avait pas douté que ce ne fût
Julie elle-même , et l'avait fait l'arbitre de sa destinée.
Avant de l'unir à la jeune Julie , sa mère lui avoua la
ruse que lui avait suggérée son ingénieuse tendresse , et ,
le serrant dans ses bras , lui présenta Julia comme une
épouse qui réunissait tous les attraits, toutes les vertus
de Julie , sans que nulle tache les eût jamais souillés
et que nul autre amour que le sien eût jamais rempli
son coeur. A cette déclaration inattendue , Villiams
216 MERCURE DE FRANCE ,
tombe dans une profonde rêverie , verse des larmes ,
puis sortant tout à coup de cet état comme d'un songe
qui l'a long-tems égaré : « O ma mère , ô toi qui seras
pour moi mieux que Julie ! leur dit-il , en les pressant
sur son coeur , je vous dois mon retour à la raison et au
bonheur ; je vous dois une nouvelle vie ; qu'à jamais
elle vous soit consacrée !
» Villiams épousa Julie et fut heureux de son amour ;
mais son état de langueur et d'aliénation avait porté un
coup mortel à sa santé , et au bout d'un an de mariage ,
il expira dans les bras d'une épouse chérie , bien revenu
de son erreur , mais trop faible pour soutenir la félicité
réelle qui lui avait succédé.
>>>Un de ses amis, qui possède une des plus belles terres
des environs de Londres , lui a fait élever un monument
où l'artiste a représenté la Raison arrachant des
mains de l'Amour les lettres de Julie , et en déchirant
quelques pages .>>>
Pourquoi , pourrais-je demander à M. Vernes , si les
peintures de l'amour vous paraissent si dangereuses , les
trouve-t-on à chaque instant dans presque tous vos
ouvrages ? Mais il me répondrait , peut- être , que ces
peintures passionnées , si séduisantes dans l'Héloïse , ont
moins de danger sous sa plume ; et je serais forcé d'en
convenir.
Je conviendrai plus volontiers du mérite et de l'intérêt
de quelques-unes de ses descriptions , et de l'aimable
facilité d'un certain nombre de couplets bien
tournés , qu'on trouve épars çà et là dans les diverses
chansons dont il a égayé son voyage. V. F.
CONNAISSANCE DES TEMS OU DES MOUVEMENS
CELESTES , à l'usage des Astronomes et des Navigateurs
, pour l'an 1810.- Publiée par le Bureau
des Longitudes .
PARMI les livres utiles à la société , il en est un, plus
répandu que tous les autres , parce qu'il est d'un usage
général et d'une nécessité presque absolue. Il n'y en a
pas non plus qui ait autant d'autorité; car nous le con
AVRIL 1809 . 217
sultons à tout moment pour régler nos actions ou notre
conduite , et nous obéissons sans réplique à ses décisions
qui sont toujours sûres et infaillibles, Quoique , sous ce
rapport on pût le regarder comme un livre de morale ,
c'est aussi un livre de science ; car les connaissances les
plus sublimes s'y trouvent concentrées sous le moindre
volume , réduites à ce qu'elles ont d'immédiatement
applicable , et présentées avec tant de simplicité que le
plus ignorant des hommes en peut profiter tout autant
que le plus instruit. Ce livre si savant , si utile , si respecté
de tout le monde, c'est l'Almanach .
La connaissancedes temsest l'almanach desnavigateurs
et des astronomes. On n'y trouve point l'annonce du
beau ou du mauvais tems , du froid ou du chaud qu'il
doit faire. Les charlatans savent ces sortes de choses , les
vrais savans les ignorent. Mais on y voit pour chaque
jour, et même pour différentes heuresdujour la position
apparente de tous les corps célestes jusqu'à présent observés
, leurs mouvemens , leurs distances , les phénomènes
qu'ils doivent présenter , en un mot toutes les
données qui peuvent être utiles à l'astronomie ou à la
navigation. Le savant dépose ce recueil dans son observatoire
pour prévoir d'avance l'état du ciel , et le navigafeur
l'emporté avec lui dans ses voyages.
Ces résultats , d'où dépendent souvent la vie des marins
et le succès des expéditions nautiques , sont calculés avec
un soin extrême , d'après les meilleures tables astronomiques
etparles méthodes les plus sûres et lesplusexactes.
LeBureau des longitudes ne cesse de s'occuper du perfectionnement
de cette partie importante de son institution,
soit en s'attachant à donner aux observations
qui leur servent de base le dernier degré d'exactitude ,
soit en portant le flambeau du calcul et de l'analyse mathématique
dans les questions les plus profondes de la
mécanique céleste. Par ses soins , l'Observatoire impérial
s'est enrichi d'excellens instrumens qui lui manquaient ,
et les observations journalières s'y font maintenant avec
autant de régularité et de précision qu'en Angleterre. En
mêmetems , tous lespoints fondamentauxde l'astronomie
ont été repris. Les élémens du soleil, de la lune, des planètes
et des satellites ont été déterminés avec une exac218
MERCURE DE FRANCE ,
titude tonte nouvelle. On a mesuré un grand are du méridien
depuis Dunkerque jusqu'aux iles Baleares , et
l'on a observé sur cet are les variations de la pesanteur ,
opération qui sert de base à toutes nos mesures et qui
fournit les données les plus précises sur la figure de la
terre. Ces travaux des observateurs ont été soutenus
et dirigés par les géomètres que possède le Bureau
des longitudes. Toutes les ressources de l'analyse mathématique
ont été employées pour rechercher jusqu'aux
plus petites inégalités des mouvemens célestes ,
pour déterminer complètement leur forme, leur étendue,
leursvaleurs , et indiquer ainsi aux astronomes plusieurs
résultats qu'ils n'auraient découverts qu'avec une peine
extrême , ou meme qu'ils n'auraient jamais pu découvrir
par la simple observation. C'est encore par le
calcul fondé sur des expériences et sur des observations
précises que les lois des réfractions atmosphériques ont
été fixées , et leurs véritables valeurs déterminées exactément.
C'est encore par le calcul que fon a connu
les moindres détails des phénomènes des marées , et
que l'on a pu prédire les époques où elles peuvent , si
l'action des vents les favorisent , devenir dangereuses
pour nos côtes . Mais c'est sur-tout dans les mouvemens
de la lune que l'analyse s'est montrée dans toute sa
force et dans toute son utilité ; les tables de ce satellite , si
importantes pour la navigation , et auxquelles les efforts
des astronomes n'avaientjamais pu donner une perfection
durable, ont été complètement soumises à la théorie
de la pesanteur universelle'; on a découvert de nouvelles
inégalités dont l'existence , jusqu'alors inconnue aux
astronomes , altérait continuellement les tables et les élémens
qu'ils établissaient. Et comme, en ayant égard à ces
inégalités , les observations anciennes et modernes se
trouvent représentées avec une très-grande exactitude ,
il est extrêmement probable que l'on n'en a omis aucune
qui soit de quelque importance , et par conséquent l'on
a tout lieu d'espérer que les résultats actuels se maintiendront
pendant plusieurs siècles sans avoir besoin de
corrections . Cette réunion d'efforts , de travaux et de
recherches , cette alliance de l'esprit de calcul avec le
talent de l'observation a produit les tables célestes les
AVRIL 1809 . 219
, plus parfaites qui aientjamais paru ; et ce qui n'est pas
moins remarquable , tout cela a été l'ouvrage d'un petit
nombre d'années ; car on ne doit pas craindre de le dire ,
c'est par les travaux des membres du bureau des longitudes
et par leurs encouragemens , que l'astronomie
théorique et observatrice est parvenue en France à sa
perfection.
Pour montrer que ces assertious ne sont pas exagérées ,
nous allons les appuyer d'un suffrage dont l'autorité en
pareille matière paraitra sans doute irrécusable. Il existe
en Angleterre comme en France , un bureau des longitudes
chargé de rédiger un ouvrage analogue à la connaissance
des tems et que l'on nomme l'Almanach nautique
( the nautical Almanack ) . On donne à cet ouvrage un
soin extrême et l'on ne néglige rien pour l'amener au plus
haut degré de perfection. Dans le volume publié pour
1815 , le célèbre M. Maskeline , astronome royal , rend
compte, au nom du Bureau des longitudes, des méthodes
et des tables qui ont été successivement employées à la
rédaction de l'Almanach nautique, et après avoir rappelé
l'usage que l'on a fait des tables de Mayer pour la lune,
de celles de Lalande pour les planètes , et de celles de
Wargentin pour les éclipses des satellites de Jupiter ,
arrivé à l'Almanach de 1804 , il ajoute :
<<En 1792 , parut la troisième édition de l'Astronomie
>> de M. de Lalande , qui eut la bonté de m'en envoyer un
>> exemplaire. Cet ouvrage contenait de nouvelles
>>tables du soleil , de la lune , des planètes et des satel-
>>lites de Jupiter , construites sur les meilleures obser-
>> vations , d'après les théories mathématiques de MM.
>> Lagrange et Laplace, fondées elles-mêmes sur le prin-
>>cipe de la pesanteur universelle découvert par Isaac
>>Newton. Les tables du soleil sont construites par
>> M. Delambre , d'après mes observations ; les tables de
>>la lune sont celles de M. Charles Mason , en y substi-
> tuant l'accélération du mouvement moyen donné par
>> la théorie de M. Laplace , à la valeur que Mayer
>>avait adoptée , et diminuant le moyen mouvement șé-
>> culaire de 23". Les tables, de Mercure , de Vénus et de
>>Mars sont construites par M. de Lalande ; les tables
>>de Jupiter et de Saturne sont construites par M. De
220 MERCURE DE FRANCE ,
>> lambre , d'après la théorie de M. Laplace, qui repré-
>> sente avec une extrême exactitude les grandes inéga-
>> lités de ces deux planètes ; les tables de Herschell ont
» été aussi calculées par M. Delambre , d'après la mé-
>> thode donnée par M. Laplace pour Jupiter et Saturne ;
➤ les tables des éclipses des satellites de Jupiter ont été
>> construites par M. Delambre , sur la théorie approfon-
>> fondie de M. Laplace , et elles représentent les obser-
» vations avec une étonnante exactitude.
>>Dans l'année 1806 , le Bureau des Longitudes de
>> France publia de nouvelles tables du soleil construites
>> par M. Delambre , et encore plus parfaites que les
>>premières ; il publia aussi des tables nouvelles et plus
>>parfaites de la lune, calculées par M. Burg , d'après la
>> théorie de M. Laplace , avec les maxima des inégalités
>> déduites de mes observations , et les époques établies
>> sur les observations de Bradley ;dans ces tables , par-
>> mi d'autres perfectionnemens , on trouve une nou-
>> velle inégalité découverte par M. Laplace dans la lon-
>>gitude de la lune , et dont la période est de cent
>>quatre-vingts ans (1) ..... Ces tables ont été long-tems
>> attendues, et notre Bureau des Longitudes a anticipé
>> sur l'utilitédont elles seront désormais pour les calculs
>> de l'Almanach nautique. Le Bureau des longitudes de
>> France a bien voulu m'envoyer plusieurs copies de
>> ces tables. Je les ai immédiatement remises entre les
>>mains de nos calculateurs , et le présent volume de
>> l'Almanach nautique pour l'année 1813 est enrichi
>> de cette importante amélioration . >>>
D'après ce respectable témoignage de M. Maskeline ,
on voit que tous les résultats de l'Almanach nautique
sont maintenant fondés et calculés sur les tables astronomiques
françaises. C'est une chose bien honorable
pour les sciences que ce libre hommage rendu à la vérité
par une nation qui , à notre égard , ne sera point
taxée de flatterie. Qui ne sentirait son âme s'agrandir en
(1) Il est très-probable que cette inégalité ,jusqu'alors inconnue , était
la principale cause qui altérait constamment les tables de la lune , et
obligeait les astronomes d'y retoucher sans cesse.
(Note de l'auteur de Particle.)
AVRIL 1809. 221
songeant à cette noble communauté de travaux et de
lumières établie au milieu de la guerre la plus terrible
entre des hommes paisiblement dévoués aux sciences ,
et qui, sans cesser d'être fidèles aux intérêts de leur patrie
qui les séparent , travaillent de concert et sans relâche
au bien de cette autre patrie qui les réunit dans le
domaine de la pensée ?
Outre les annonces des phénomènes astronomiques ,
la connaissance des tems renferme sous le titre d'additions
un certain nombre de Mémoires et d'Observations
importantes pour l'astronomie , qui rendent la collection
de cet ouvrage très-précieuse et prolongent l'utilité
de chaque volume bien au-delà de l'époque à laquelle il
était primitivement destiné.
Ony trouve d'abord le tableau des observations faites
chaque année à l'Observatoire impérial , avec d'excellens
instrumens. Ce Recueil formera par la suite les données
les plus certaines pour l'amélioration destables astronomiques;
car , malgré la précision actuelle de ces tables ,
les astronomes travaillent constamment à les perfectionner.
On joint à ces observations un extrait decelles qui se
font dans quelques villes du midi de la France ou dans
l'étranger ; enfin , ony insère des Mémoires particuliers
sur divers points d'astronomie théorique et pratique , et
l'on y donne une histoire des progrès de cette science ,
en analysant les ouvrages qui s'y rapportent et qui ont
paru dans l'année.
Nous n'indiquerons pas particulièrement les diversMémoires
insérés dans le volume que nous annonçons ; car
il nous serait impossible d'en donner ici un extrait intelligible
pour les lecteurs qui ne connaissent point l'astronomie,
et leurs titres seuls n'apprendraient rien à personne.
Maisnous annoncerons.comme étant d'un grand
intérêt , une collection précieuse d'observations Chinoises
fort anciennes , dont une partie avait déjà paru
dans le volume de 1809 , et dont la suite se trouve dans
le volume de 1810.Ces observations sont tirées d'un manuscrit
inédit qui se trouvait dans la bibliothèque de
l'Observatoire , et qui avait été envoyé de la Chine par
le pèreGaubil , savant jésuite employé dans les missions.
C'est sans doute le Recueil le plus completde ce genre.
322 MERCURE DE FRANCE,
On y trouve non-seulement des observations d'éclipses
du soleil et de la lune , mais des occultations d'étoiles par
la lune , par les planètes , et des hauteurs méridiennes
du soleil , ou des longueurs d'ombres observées avec des
gnomons et avec beaucoup de soin. Ces observations ,
qu'ilparaîtimpossible de révoquer en doutelorsqu'onexamine
leur ensemble et les détails des circonstances qui les
accompagnent , remontent à une époque très-reculée.
Mais , comme l'antiquitéde l'empire de la Chine a été récemment
révoquée en doute par un écrivain très-instruit
dans la langue et dans les usages de cette nation , et
comme en adoptant ou en combattant cette opinion on
paraît n'avoir employé principalement que des témoignages
ou des traditions historiques , il m'a semblé qu'il
serait utile de discuter aussi avec quelque détail les
preuves résultantes des observations astronomiques ; car
d'après la perfection actuelle de nos tables , les observations
des éclipses ne sont pas les seuls monumens historiques
que fournisse le ciel ; les variations séculaires des
mouvemens célestes , maintenant calculées avec exactitude
, doivent , en se manifestant dans les observations
anciennes , attester aussi leur réalité. Cette discussion
des observations chinoises fera l'objet d'un second article.
Il me reste à dire un mot de l'Annuaire que publie
également le Bureau des longitudes. C'est un petit volume
de 120 pages in- 18 , extrait de la Connaissance
des Tems , et qui contient toutes les indications qui peuvent
être généralement utiles au public. On y donne
pour chaque jour les heures du lever et du coucher du
soleil , sa distance à l'équateur ou sa déclinaison , la correspondance
du tems moyen et du tems vrai , les heures
du lever et du coucher de la lune et des planètes principales
, les heures de leur passage au méridien, les phases
de la lune , ses éclipses , les annonces des grandes marées
et des phénomènes célestes les plus remarquables. On y
donne un exposé du système métrique des poids et
mesures et des tables de conversion pour la correspondance
des mesures nouvelles avec les anciennes . On y
trouve les valeurs des principales monnaies d'or et d'argent
usitées chez les différens peuples du niende, les
AVRIL 1809 . 223
tables de la mortalité et de la population de la France ,
la correspondance des Calendriers; enfin, toutes les indications
que l'on croit susceptibles d'un intérêt général.
On s'attache à donner à ces indications toute la précision
possible. On y joint ordinairement quelques
détails sur les nouvelles découvertes astronomiques et
sur les grandes entreprises de travaux publics. Ainsi ,
dans l'annuaire de 1809 , on a donné un extrait des opérations
faites en France et en Espagne pour la mesure
d'un arc du méridien depuis Dunkerque jusqu'aux iles
Baléares , et une notice sur les travaux des ponts et
chaussées. Ony insère toujours une exposition abrégée
du systême du monde. Voilà sans doute bien des résultats
renfermés dans un bien petit espace. Aussi cet Annuaire
peut-il être considéré comme le plus complet , le
plus utile et le plus commode des ouvrages de ce genre .
C'est proprement l'Almanach des gens instruits , et c'est
avec plaisir que nous pouvons dire qu'il est extrêmement
répandu. Par la modicité de son prix , il devrait
l'être encore davantage; mais nous ne sommes pas encore
assez éclairés pour sentir généralement le mérite
de la précision et de l'exactitude; il faut encore au
peuple du merveilleux et des prédictions. On trouvera
peut-être que nous nous sommes beaucoup étendus à
propos d'un Almanach ; mais la bonne composition des
Almanachs , comme celle de tous les livres qui sont entre
les mains du peuple , a nécessairement beaucoup d'influence
sur l'esprit d'une nation , et la petitesse de l'objet
en lui-même se trouve bien rehaussée par l'étendue
de l'application. Il serait à souhaiter que l'on mît à composer
nos Almanachs autant de soin que l'on en met en
Allemagne , où ils sont ordinairement faits par des
personnes instruites , qui y insèrent des morceaux
littéraires , intéressans , de bon goût , et tirés la plupart
de leurs meilleurs écrivains . On y joint même assez ordinairement
des gravures passables des tableaux des plus
grands-maîtres. En Amérique , l'illustre Franklin ne
crut point au-dessous de lui de rédiger pendant longtems
l'Almanach de Pensylvanie , intitulé : Poor Richard
Saunders , le bonhomme Richard. Il semait ce
petit ouvrage de réflexions utiles , de préceptes de con
224 MERCURE DE FRANCE ,
duite et de morale présentés avec la finesse et l'originalité
qui lui étaient propres ; ce qui donnait un grand
débit à son Almanach . Il s'amusa même à rassembler
toutes ces réflexions dans un petit ouvrage très- intéressant
, intitulé : TheWay to Wealth , qui a été traduit
en français. Tout cela valait bien les chansons insipides ,
les contes absurdes et les mauvaises enluminures que le
peuple achète chez nous. ΒΙΟΤ.
ARCHIVES DES DÉCOUVERTES ET INVENTIONS
NOUVELLES , faites dans les sciences , les arts et les
manufactures , tant en France que dans les pays
étrangers , pendant le cours de l'année 1803 ; avec
une indication des principaux produits de l'industrie
nationale française , et de la liste des objets dont les
auteurs ont obtenu des brevets d'invention pendant
la même année. -Un vol. in-8°. de l'imprimerie de
Crapelet. -Prix , 6 fr. pour Paris ; et 7 fr. 50 cent .
franc de port par la poste.-A Paris , chez Treuttel
et Wurtz , libraires , rue de Lille , nº. 17 , et à Strasbourg,
même maison de commerce.
Le titre seul de cet ouvrage annonce à la fois son utilité,
son genre de mérite et l'impossibilité d'en donner
un extrait; mais il nous suffira, pour le faire connaître
à nos lecteurs , de mettre ici en abrégé l'avant-propos
qui est en tête du volume, et qui y sert de Prospectus.
« Les arts et les sciences , disent les Rédacteurs , ont fait
depuis quelques années des progrès aussi rapides qu'étonnans.
L'industrie nationale, long-tems comprimée , a pris un nouvel
essor sous le Gouvernement tutélaire qui ne cesse de
l'encourager , et ses produits ont obtenu, lors des différentes
expositions publiques , l'approbation unanime des curieux
de tous les pays .
>>Parmi cette quantité d'objets d'agrément et de luxe ,
qui flattaient l'oeil par la beauté de leurs formes et par le fini
précieux de l'exécution , l'observateur attentif s'arrêtait
avec complaisance sur des objets d'une utilité plus réelle
qui témoignaient des progrès de nos manufactures de poterie,
de porcelaine , de teinture , de l'amélioration de nos laines ,
et des efforts que l'on avait faits pour introduire en France
la
AVRIL 1809. 225
laculturededivers substances exotiques , nécessaire à nos
arts, à nos manufactures et à nos besoins.
» L'Angleterre et l'Allemagne ont rivalisé avec la France
etles suitesde cette rivalité ont été infiniment avantageuses
aux progrès des sciences et des arts.
>> En Angleterre , la perfection des machines a été portée
àundegré d'autant plus difficile à concevoir, qu'on encache
soigneusement le mécanisme.
» LesAllemands, naturellement plus portés aux recherches
utiles , se sont distingués dans la Chimie appliquée aux arts ,
dans l'exploitation des mines , et dans différentes branches
de l'économie rurale et domestique.
>>Les résultats des travaux et des recherches de chaque
nation, se trouvent épars dans beaucoup d'ouvrages périodiques
et autres, dont plusieurs , publiés dans des idiomes
étrangers , échappent à l'attention des savans, des artistes et
des manufacturiers français.
» Nous possédons à la vérité quelques excellens journaux
sur plusieurs branches des sciences et des arts , mais nous
n'enavons aucun qui les embrasse dans leur ensemble et qui
ait spécialement pour objet d'en consigner les progrès divers .
>>L'utilité d'un tel ouvrage a été sentie par nos voisins.
Depuis dix ans on publie en Allemagne un Aperçu général
des Découvertes et inventions faites dans les Sciences , les
Artset les Manufactures , pendant lecoursde chaque année ,
et cet exemple a été imité en Angleterre par la publication
d'un Retrospect of Philosophical, Mechanical, Chemical
andAgricultural discoveries , dont le premier volume a paru
en1806.
>>Les Archives que nous annonçons sont destinées à remplir
cette lacune de notre littérature , et à présenter un
Répertoire annuel, aussi complet que possible,de toutesles
Découverteset Inventions faites en France et dans les divers
pays étrangers.
> On a suivi , pour la rédaction du présent ouvrage , la
marche tracée par ces deux ouvrages étrangers, en donnant
sur chaque objet une notice succincte , mais satisfaisante et
assez étendue , pour s'en former une idée nette , ayant soin
d'ailleurs d'indiquer les sources où l'on peut puiser de plus
grandsdétails.
>>Les articles dans les Archives sont classés par ordre de
matières ; à la finde chaquevolume on trouvera : l'indication
des principaux produits de l'industrie francaise , présentés à
JaSociétéd'encouragement; le programme des prix proposés
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
chaque année par la même Société ; la liste des objets dont
les auteurs ont obtenu des brevets d'invention , et une table
méthodique et alphabétique. Dans le cas d'une exposition
publique des Produits dell''IInnddustrie française, on en rendra
uncompte exact et aussi détaillé que le plan et le cadre de
cet ouvrage pourront le permettre .
>>>Les Archives de l'année 1808 , formant un volume grand
in-8°, de trente à trente-deux feuilles d'impression, viennent
de paraître en mars 1809; et on prendra des mesures pour
publier désormais le volume de chaque année au commencementdu
mois de janvier suivant .
» L'exécution typographique est très-soignée.
Nous ajouterons seulement à cet énoncé qu'il est trèsfidèle
, que lesEditeurs tiennent dans cepremier volume
tout ce qu'ils ont promis ; et que s'ils continuent ainsi
chaque année on leur devra une collection utile , qui
manquait à nos arts.
VARIÉTÉS .
INSTITUT DE FRANCE. - La Classe d'histoire et de littérature
ancienne a choisi , dans sa séance du 14 avril, M. Caussin
de Perceval , professeur au Collège de France , pour occuper
la place vacante par la mort de M. de Sainte-Croix.
Dans la séance du 22 du même mois , la Classe des beauxarts
a élu M. Ménageot , ancien directeur de l'Ecole française
à Rome , à la place de M. le sénateur Vien , décédé .
MÉDECINE.-Sujet duprix proposépour l'an 1809, par la Société
médicale d'émulation de Paris.
Questions. -1° . « Quelles sont les maladies qu'on doit spécialement
➤considérer comme maladies organiques?
2º. » Les maladies organiques sont-elles généralement incurables ?
5°. Est-il inutile d'étudier et de chercher à reconnaître les maladie s
organiques , d'ailleurs jugées incurables ? »
Le prix consiste en une médaille d'or , portant d'une part l'effigie de
XAVIER BICHAT , et de l'autre , une figure symbolique de la médecine ;
sur le contour , ou champ de la médaille , sont gravés ces inots : Priz
décerné à M ......
Le prix sera décerné au meilleur Mémoire dans la séance générale de
janvier 1810.
Les auteurs sont invités à placer , pour marque distinctive , en tête de
Meurs Mémoires, une devise qui sera répétée dans un billet cacheté,
AVRIL 1809.
cen
contenant en outre leur nom et leur adresse. Ils adresseront leur travail
M. le docteur Tantra , secrétaire-général , rue Gaillon , nº 5 , avant le
2
1er janvier 1810 ; terme de rigueur.
:
Les associés résidans à Paris , sont seuls exceptés du concours .
La société décerne , en outre , un prix d'émulation , consistant en une
médaille d'or , pareille à celle qui a été indiquée plus haut, au meilleur
ouvrage manuscrit présenté dans l'année.
ACADÉMIES ÉTRANGÈRES. - L'Académie impériale de Pétersbourg
avait proposé dans son dernier programme, un prix de 100 ducats de Hollande
, qui devait être décerné à l'auteur du meilleur Mémoire sur cette
question : «Donner une méthode facile , au moyen de laquelle chaque
personne , dénuée même de toute connaissance en botanique , pourrait
reconnaître les plantes vénéneuses en peu de tems , à peu de frais ,
etd'une manière indubitable. Des trois Mémoires que l'Académie a
reçus sur ce sujet , aucun n'ayant satisfait aux conditions du programme ,
leprixn'apas été délivré.
En publiant cette déclaration , l'Académie a proposé les deux nouvelles
questions suivantes :
Pour l'an 1810 : « Perfectionner la théorie des écluses, et en déduire
des règles pour construire ces ouvrages importans de la manière la plus
avantageuse , afin que , autant que possible , leur service soit , 1º sûr ;
2º prompt; 3° économique en frais de construction et d'entretien ; mais
sur-tout en dépense d'eau requise pour le passage des bâtimens de transport.
»
Pour Pan 1811 : « Donner une chronologie complètement comparće ,
et, s'il est possible , corrigée et vérifiée , des auteurs bizantins , depuis
la fondationde la ville de Constantinople jusqu'à sa conquête par les
Turcs.»
Leprix est de cent ducats de Hollande pour chacune de ces questions .
Les Mémoires doivent être adressés au secrétaire de l'Académie , pour
lapremière , avant le premier Juillet 1810; et pour la seconde , avant le
premier Juillet 1811 .
De Grenoble , le a Avril. -M. Jullien , professeur de
botanique , et membre de l'Académie de Grenoble , a recueilli
l'été dernier des insectes des environs de cette ville..
Il les a classés d'après la méthode de Geoffroy , et mis en
ordre dans quatre cadres qui ont été placés , par ordre de
M. le maire deGrenoble , dans le cabinet d'histoire naturelle
de la Bibliothèque publique.
Le premier cadre contient les coléoptères, au nombre de
73 individus .
Le second cadre renferme la suite des coléoptères, au nombre
de 11 ; les hemiptères, aunnoommbrede21; les tétraptères
P2
228 :
MERCURE DE FRANCE ,
àailes nues, au nombre de 32; les diptères , au nombrede
22. Total, 98 individus.
Dans le troisième cadr. sont classés les tétraptères à ailes
farineuses , au nombre de 26; et dans le quatrième se trouvent
les demoiselles aquatiques ( faisant partie destétraptères
àailes nues ) , au nombre de 18.
Audessous de chaque cadre , on trouve le catalogue méthodique
des insectes qui y sont réunis , et l'on peut , par ce
moyen, étudier dans un moment l'entomologie des environs
deGrenoble.
Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs , en leur annonçant
que M. le professeur Jullien publiera incessamment
uneFlore des environs de Grenoble , pour servir de manuel
aux amateurs de botanique que l'amour de la science attire
dans nos campagnes et dans nos Alpes. Ainsi M. Jullien sera
en même tems utile à ses compatriotes et aux étrangers
qu'appellentdans ces contrées nos richesses phitologiques et
minéralogiques.
Onvient de découvrir à quinze pieds sous terre, dans une
tourbière , à Oeltre , près de Ninove , à six lieues de cette
ville, la charpente osseusede la tête d'un animal à cornes ,
dont la race paraît ne plus exister dans ce pays. D'après la
description qu'on en fait , cet animal devait avoir au moins
dix ou douze pieds de long; les cornes qui sont attachées à
la tête , et qui sont en parties passées en substance fossile ,
surpassent beaucoup en dimensions celles des taureaux etdes
boeufs qui forment la race actuelle de ce pays : prises à fleur
detête, elles ont environ un pied et demi de circonférence
et deux pieds et demi de longueur.
On a continué avec soin les fouilles pour parvenir à découvrir
le squelette entier , mais on n'a trouvé que deux
dents.
Tout porte à croire que cette tête appartenait à la racedes
Urus auAurochs , dont César parle dans le sixième livrede
ses Commentaires , et qu'on assure exister encore dans les
montagnes de la Sibérie, et même dans les forêts d'une par
tiedela Pologne.
SPECTACLES. - Théatre de l'Impératrice. - Débuts de
Me Festa; première représentation de l'Angiolina , ou il
Matrimonio per susurro, ou le Mariage par bruit.
Le goût de lamusique se propage de plus en plus ; quelle
preuve de cette assertion que la foule qui se porte à l'Odéon
aussi souvent que l'affiche prometde bonne musique ou de
e AVRIL 1809. 129
S
S
.
bons chanteurs ! Mme Festa , qui arrive d'Italie , adéjà paru
plusieurs fois, et toujours la salle s'est trouvée trop petite
pourcontenir le nombre des curieux; il est vraide dire que
cette cantatrice, en arrivant à Paris , était précédée d'un
brillant renom. On peut bien acquérir quelque réputation
dans les pays étrangers; mais ce n'est maintenant qu'à Paris
qu'elle se consolide.
Le poëme duMariage par bruit est unpeu moins fouque
laplupart des opéras italiens , et il doit peut-être cet avantage
à son origine française; car ce n'est qu'une traduction
arrangéed'unepetite comédie non-représentée de J.-B.Rousseau.
C'est à tort que l'on annonce la musique comme l'ouvragede
Saliéri ; onn'a conservé que peude morceaux de ce
compositeur; les autres sont de différens musiciens : mais
cesmorceauxsont assez habilement choisis pour qu'il n'y ait
pasdedisparate.
Nousavons entendu àParis beaucoup d'opéras supérieurs
àcelui-ci sous le rapport du mérite musical; c'est donc
Madame Festa seule qui attire la foule , et ce succès est
une preuve de goût : sa voix est pure, étendue et flexible;
elle la conduit avec l'habileté d'une grande musicienne.
Puisqu'on a comparé Mesdames Festa et Barilli , nous devonsdire
que Madame Festa , avec une voix au moins aussi
étendue que celle de son illustre rivale , a sur elle un
grand avantage; elle attaque la note avec plus de précision
etde fermeté; elle n'a peut-être pas la douceur enchanteressede
Mme Barilli; mais , sur-tout à son second début, elle
aeu plusieurs momens qui rappelaient Mme Strina-Sacchi.
Cetéloge est flatteur pour MtheFesta; car quel est l'amateur
qui ne se rappelle avec délices le talent quelquefois journalier
, mais bien souvent sublime de Mme Strina-Sacchi.
Me Festa a beaucoup d'habitude de la scène , elle joue à la
françaiseet phrase le récitatif avec intelligence : elle doit
paraître successivement dans les Bohémiens à la foire , de
Paësiello, ouvrage pour lequel ce compositeur célèbre a été
couronné à Paris , et dans l'opéra de Paul et Virginie, musique
de Paer . Ce dernier ouvrage a, dit-on , été fait pour
MineFesta.
Onparle aussi d'un opéra dans lequel Mesdames Barilli et
Festa doivent chanter toutes deux. La représentation qui
offrira en même tems ces deux virtuoses ne peut manquer
d'exciter le plus vif intérêt; le public s'applaudit de cette
noble émulation, qui doit doubler ses plaisirs.
L'administration du théâtre de l'Impératrice ne néglige
250 MERCURE DE FRANCE ,
aucuns moyens pour attirer à Paris une troupe digne de
la capitale. On annonce encore l'arrivée deMassa , ténore ,
qui jouit en Italie de beaucoup de réputation, et de Bronchio,
bouffe , dont on vante déjà le talent.
NOUVELLES POLITIQUES .
(INTÉRIEUR. ) ..
B.
Bayonne , 18 avril.-Des lettres de Madrid annoncent
que le duc de Bellune s'avance sur Séville , et que Badajos
est assiégée.
Dijon, le 19 avril.-Au milieu d'une température toujours
froide, on est étonné d'apprendre qu'un canton de
notre département a été frappé par un de ces orages qu'on
n'essuie guère que dans les fortes chaleurs. Il y a trois jours,
le bourg de Saint-Seine et ses environs ont été long-tems
effrayés de la multiplicité d'éclairs qui mettaient le cielen
feu, et de longs et bruyans éclats de tonnerre ; les nuages
sesont ouverts et ont versé des torrens de grêle qui , dans
certains endroits, couvraient le terrain de 108 millimètres
(4 pouces ) d'épaisseur. On a vu des grains qui avaient la
grosseur d'une forte noisette.
Paris , 28 Avril.
:
Rapport à S. Ex. le Ministre de la marine et des colonies .
"
A bord du vaisseau l'Océan , en rade de l'ile d'Aix
le 12 avril 1809.
MONSEIGNEUR , par ma dernière du 9, j'avais l'honneur de vous
mander que les forces ennemies mouillées dans la Rade des Basques
étaient de i 2 vaisseaux de ligne , 6 frégates , II corvettes , et 32 bâtimens
de transport.
in
: ** Le 10 , il arriva encore 16 bâtimens qui me parurent de transports
oubrûlots . Je fis dégréer les mâts de perroquet et caler ceux de hune.
Le II , les ventsau N. O. gros frais , les frégates ennemies s'approchèrent
de l'ile en dérivant..
L'armée de S. M. était sur deux lignes de bataille endentées , trèsserrées
, gissant au N. un quart N. O. et S. un quart S. E. du monde ,
afin de présenter moins de surface à l'envoi des brûlots .
Elle était flanquée d'une estacade à 400 toises au large qui avait 800
toises de long. Le bout N. était à une encablure et demie des roches
de l'ile. 1
1
AVRIL 1809. 231
An coucher du soleil , il ventait encore très -gros frais . Je laissai
chaque capitaine libre de sa manoeuvre pour la sûreté de son vaissear .
Je signalai l'ordre à la 4º et 5e divisions de la flottille d'allerbivouaquer
jusqu'à deux heures à l'estacade; mais le vent était si violent ,
que peu d'embarcations ontpu s'y rendre; la majeure partie a relâché .
J'envoyai un officier prévenir le général Brouard , commandant à
I'le d'Aix , que l'ennemi , par sa manoeuvre , annonçait vouloirprofiter
du gros vent et de la marée pour entreprendre un coup de main :
il me fit répondre qu'il l'attendait de pied ferme et qu'il répondait de
la terre.
Ahuit heures et demie quatre bâtimens anglais étaient mouillés
dans le courant et le lit du vent de la tête de la ligne : l'Océan les
relevait au N.-O. Ils avaient des signaux et paraissaient devoir servir
de jalons pour la direction de leurs brûlots .
Il ventait tellement qu'il était impossible de s'entraverser ; aussi je
n'en donnai pas l'ordre .
Vers les neuf heures, une forte explosion eut lieu à l'estacade ;
deux autres se succédèrent. Un brick enflammé s'arrêta sur une partie
de l'estacade , et successivement il s'est présenté plusieurs bricks å
trois mâts sous toutes voiles , ayant le feu dans le corps et le grément :
ils furent arrêtés quelque tems , la franchirent enfin et arrivèrent
successivement sur mes lignes . :
Le premier rangeale vaisseau le Régalus , et le crocha à stribord ;
en même tems un second aussi enflammé tomba sur l'Océan.
J'avais donné l'ordre d'être prêt à filer les cables , et même à les
couper au besoin, seul moyen d'éviter une destruction totale .
Dès que ce brûlot futpresque en travers sur le beaupré , je fis filer
du cable; et comme il venait plus vite que Océan ne culait ( malgré
que j'eusse fait mettre le perroquet de fougue sur le mât) , je me
décidaiàfaire couper celui du N.-O. pour venir à l'appel du S. -E.;
ee moyen me réussit .
Les brûlots se succédèrent, venant àpleines voiles vent arrière
dans l'armée en gouvernant sur l'Océan qui était au centre de la ligne .
Und'eux l'accrocha par la bouteille de stribord,malgré tout ce qu'on
put fairepour l'éviter.
C'en était fait du vaisseau de S. M. , les flammes sillonnaient à
flocons le long de ses batteries. Heureusement que ce brûlot avait
beaucoup d'aire ; il para , mais ce fut pour crocher au bossoir des
embarcations des grands porte-haubans. On parvint encore à le dégager;
alors son beaupré prit dans le bossoir devant; il fallait couper ;
la chaleur était si forte qu'on ne pouvait approcher. Des braves se
dévouèrent, sautèrent sur la civadière et dans la poulaine, et sauvèrent
le vaisseau , mais. cinq d'entr'eux y ont perdu la vie.
VES VI 9
252 MERCURE DE FRANCE,
Apeine fümes-nous délivrés d'un danger aussi éminent, trois fois
réitéré , que d'autres bâtimens enflammés me tombèrent sur le corps ;
je parvins également à m'en dégager.
L'ennemi a dirigé sur l'armée trois machines infernales et
trente-trois brûlots , tant bricks qu'à trois mâts , frégates , vaisseaux de
compagnie , et deux de ligne.
Tous ceux de S. M. et les frégates ne se sont parésde eet incendie ,
qu'en filant leurs cables .
Le capitaine de frégate Lissilour , commandant le vaisseaul'Océan,
en l'absence du capitaine Rolland , et mes adjudans Perront et Gaspard
ont montré un sang froid unique : les officiers et aspirans se sont bien
comportés , l'équipage s'est maintenu en bon ordre ; M. Delmas ,
sous -commissaire d'armée , n'a pas quitté le pont. Il m'est agréable de
pouvoir faire des éloges aussi bien mérités .
Agréez , etc.
Signé , ALLEMAND .
Depuis cette lettre , le préfet maritime rend compte que trois vaisseaux
et une flûte , qui , en filant leurs cables , s'étaient échoués sur les
Palles , n'ont pu être relevés et se sont incendiés eux-mêmes , en débarquant
les équipages . L'ennemi a fait , dans la marée suivante , de
nouvelles dispositions de brûlots et une attaque de bombardes , mais
il a été repoussé avec une perte considérable , et n'a pu empêcher
l'escadre de rentrer pour se réparer .
Voilà donc les moyens qu'un ennemi si supérieur en nombre n'a
pas rougi d'employer ! Il n'a pas combattu ; mais il a lancé des machines
infernales ! Il se proclamera vainqueur , et il n'aura été qu'incendiaire
!
De tout tems on connutl'usage des brûlots; mais la lâcheté attachée
à leur emploi , les avait fait proscrire par toutes les Nations : ils n'entraient
point dans le système des guerres maritimes; et si dans le 170
siècle , quelques aventuriers s'en servirent , ces hommes étaient désavoués
d'avance par leur gouvernement ; et une mort infâme les attendait
,s'ils étaient pris .
Il était bien digne du gouvernement actuel de l'Angleterre de
reproduire les brûlots , d'y ajouter des machines infernales , de multiplier
avec une fureur inconnue tous les moyens qu'une exécration.
unanime avait rejetés ; de dépenser enfin des sommes énormes ( on
calcule que cette expédition aura coûté plus de cinq millions en bâtimeas
, bombes , poudres , artifices , etc. , etc. ) , pour une opération
flétrissante , et dont le résultat a été si inférieur à ses horribles espé
rances .
Dans la séance du Sénat , du 15 de ce mois , qui a été présidée par
AVRIL 1809.
233
S.A. S. le prince archi-chancelier de l'Empire , S. Exe. le ministre
des relations extérieures , d'après les ordres de S. M. , a donné cominunication
de pièces importantes insérées aujourd'hui dans le Journal
officiel.
La première est un rapport de S. Exc. le ministre des relations
extérieures à S. M. l'Empereur et Roi . Les bornes de notre feuille ne
nous permettantpas de le donner en entier , nous en extrairons quelques
passages:
« SIRE, vos armes victorieuses vous avaient rendu maîtrede Vienne;
la plus grande partie des provinces autrichiennes étaitoccupée par vos
armées; le sort de cet empire était entre vos mains . L'empereur
d'Autriche vint trouver V. M. au milieu de son camp. Il vous conjura
demettre fin àcette lutte devenue sidésastreuse pour ceux qui l'avaient
provoquée. Il offrit de vous laisser désormais libre d'inquiétudes sur le
continent , pour employer toutes vos forces contre l'Angleterre , et
reconnut que le sort des armes vous avait donné le droitd'exigerce qui
pouvait vous convenir. Il vous jura une amitié et une reconnaissance
éternelles. V. M. fut touchée de ce triste exemple des vicissitudes
humaines; elle ne put voir, sans une profonde émotion , ce monarque ,
naguère sipuissant, dépouillé de sa force et de sa grandeur; elle se
montragénéreuse envers la monarchie , envers le souverain, envers
lacapitale; elle pouvait garder ses immenses conquêtes , elle en rendit
laplus grande partie. L'empire d'Autriche exista de nouveau ; la couronne
fut raffermie sur la tête de son monarque. L'Europe ne vit pas
sans étonnement cet acte de grandeur et de générosité.
› V. M. n'a pas recueilli le tribut de reconnaissance qui lui était dû.
L'empereur d'Autriche a bientôt oublié ce serment d'une amitié
éternelle. A peine rétabli sur son trône , égaré sans doute par des
conseils trompeurs , il n'a eu en vue que de réorganiser ses moyens de
force , et de se préparer à une nouvelle lutte pour le moment où elle
pourrait être soutenue avec avantage. La guerre contre la Prusse fit
promptement connaître ses dispositions malveillantes. L'Autriche se
háta de réunir ses armées enBohême; mais la victoire d'Iéna vint
déconcerter ses projets. Encore faible , manquant d'hommes , de
canons , de fusils , elle remit à un autre tems l'exécution de ses vues
hostiles. >
(SonExcellence développe la conduite de l'Autriche depuis le traité
dePresbourg et celui de Fontainebleau , jusqu'au moment où les événemens
arrivés en Espagne , forcèrent S. M. l'Empereur et Roi de
réduire par la force des armesl'insurrection fomentée parles Anglais . )
«Alors on vit plus clairement ce qu'on n'avait fait qu'entrevoir
avant la bataille d'Iéna. Le feu de la discorde et de la guerre , allumé
254 MERCURE DE FRANCE ,
dans le midi , ranima les espérances de l'Autriche. Elle crut lemoment
favorable pour anéantir le traité de Presbourg; elle arma un systême
qui ne fut annoncé que comme systême défensif, et qui cependant
donnant naissance à ces nombreux bataillons de milice avec lesquels
'Autriche menace d'envahir l'Allemagne , fut mis en exécution. Toute
la population fut appelée aux armes. Les princes autrichiens parcouraient
les provinces , répandantdes proclamations comme si la monarchic
était en danger et envaluie par l'ennemi. Dès que V. M. fut instruite
de ces mouvemens, elle me chargea de faire desreprésentations dictées
par un esprit de paix que l'ambassadeur de cette puissance n'a pu
méconnaitre . Revenue de Bayonne à Paris , V. M. s'est expliquée
elle-même avec cet ambassadeur , dans un entretien qui a retenti dans
toute l'Europe , etqui ne laissa aucun doute surses intentions pacifiques
exprimées avec autant de franchise et de loyauté que de grandeur et
d'énergie . V. M. prédit à M. de Metternich que ces armemens , commencés
sans un motif apparent , inconsidérément continués , entraîneraient
la guerre contre la volonté de V. M. , contre celle de l'empereur
d'Autriche , et même contre le voeu de ses ministres; tant l'impression
donnée à un peuple maitrise ceux même de qui elle est partie , et
qui ne peuvent plus arrêter le mouvement qu'ils ont une fois imprimé ! »
(Cette partie du rapport retrace les préparatifs de l'Autriche , continués
avec vigueur , quoiqu'elle protestât de ses intentions pacifiques ;
ses liaisons avec l'Angleterre , l'accueil fait aux Anglais dans le port
de Trieste , les tentatives de S. M. I. et R. pour éviter la guerre ,
l'inutilité des insinuations que le ministre des affaires étrangères de
Russie avait été chargé de faire à la cour de Vienne , et qui tendaient
àproposer un arrangement qui unirait les trois Empires par les liens
d'une triple garantie ). Son Excellence termine ainsi :
L'Autriche fait la guerre contre la France et contre la Russie ,
contre les deux Empires qui s'offrent à la défendre et à la protéger.
Ainsi cen'estpoint pour sa sûreté qu'elle prend les armes. Les traités
qui ont fixé son sort ne sont plus une loi pour elle ; elle dit qu'ils ont
été conclus dans des tems de désastres , comme si les cessions obtenues
par la victoire n'engageaient pas l'honneur et la foi du vaincu , même
lorsque la générosité du vainqueur n'excite pas sa reconnaissance. Tous
les bienfaits sont méconnus , tous les engagemens sont violés. V. M.
reçoit la nouvelle que les armées autrichiennes viennent de franchir
l'inn . Elles ont commencé la guerre. Une lettre du général autrichien
annonce au général français qu'il marche en avant, et traitera en
ennemi toutce qui lui fera résistance .
» V. M. peut se rendre ce témoignage d'avoir fait , pour éviter cette
guerre si inconsidérément entreprise , tout ce que la prudence , la
AVRIL 1809. 235 :
modération pouvaient suggérer ; elle pouvait épargner ce nouveau
sujet d'inquiétudes à ses peuples , à l'humanité une lutte sanglante .
Mais,si l'esprit qui a animé l'Autriche dans tous les tems, a faitde
lapolitique de cette puissance un obstacle continuel à la conclusionde
lapaix maritime , peut-êtrene faut-il pas regretter qu'elle ait elle-même
amené la crise qui peut servir à lever cet obstacle. La paix maritime
n'aura lieu que lorsque la paix continentale sera solidement établie ,
et que les Anglais auront perdu l'espérance de la troubler par leur or
et leurs intrigues . Que tels soient du moins les résultats de cette
nouvelle guerre ! V. M. n'est pasjalouse de la puissance de l'Autriche;
ellen'en désirepas l'anéantissement; mais puisse-t-elle, par ses armes ,
lorsque cette unique ressource lui a été laissée , la ramener à un
véritable état de paix ! La paix est la conquête la plus digne de
V. M.; c'est aussi celle qu'elle envie davantage .
> SIRE , votre peuple vous secondera dans cette lutte nouvelle.
L'admirable prévoyance de V. M. , qui lui permet de soutenir une
nouvelle guerre sans rien ajouter aux charges de l'Etat, est vivemert
sentiepar ce peuple sensible , reconnaissant , admirateur de tout ce
qui est grand , défenseur de ce qui est juste , passionné pour la gloire
militaire .
› Si de nouveaux efforts devenaientnécessaires pour assurer le succès
de vos armes , il irait au-devant de vos voeux. Son dévouement
égalera son amour et son admiration pour son auguste souverain.
Paris , le 12 avril 1809 .
Leministre des relations extérieures . Signé , CHAMPAGNY. >
Suivent les pièces officielles des communications entre le ministre
des relations extérieures et l'ambassadeur d'Autriche , et deux lettres
, dont une de l'Empereur d'Autriche à S. M. l'Empereur Napoléon
, etune de l'Empereur Napoléon à S. M. l'Empereur d'Autriche .
Nous regrettons de ne pouvoir donner toutes ces pièces qui offrent la
preuve la plus complète de la loyauté du Gouvernement français ,
et de la perfidie de l'Autriche. Mais nous citerons du moins les lettres
des deux Empereurs , parce qu'elles sont , encore plus que les autres
pièces , des monumens historiques .
Lettre de S. M. l'Empereur d'Autriche à S. M. l'Empereur des
Français.
Presbourg , le 10 septembre 1808.
Monsieur mon frère , mon ambassadeur àParis m'apprend que V. M.
impériale se rend à Erfurt , où elle se rencontrera avec l'Empereur
Alexandre. Je saisis , avec empressement l'occasion qui la rapproche de
ma frontière pour lui renouveler le témoignage de l'amitié et de la haute
236 MERCURE DE FRANCE ,
estamequeje lui ai vouée , et j'envoie auprès d'ellemonlieutenant-général
Je baron de Vincent pour vous porter, Monsieur mon frère , l'assurance
de ces sentimens invariables. Je me flatte que V. M. n'a jamais cessé
d'en être convaincue , et que si de fausses représentations qu'on avait
répandues sur des institutions intérieures organiques que j'ai établies dans
ma monarchie , lui ont laissé pendant un moment des doutes sur la per.
Bévérancede mes intentions , les explications que le comte de Metternich
aprésentées à ce sujet à son ministre , les auront entiérement dissipés.
Le baron de Vincentse trouve àmême de confirmer àV. M. ces détails ,
et d'y ajouter tous les éclaircissemens qu'il pourra désirer . Je la prie de
I accorder la même bienveillance , avec laquelle elle a bien voulu le
recevoir à Paris et à Varsovie. Les nouvelles marques qu'elle lui en
donnera me seront un gage non équivoque de l'entière réciprocité de
Bes sentimens , et elles mettront le sceau à cette entière confiance qui
ne laissera rien à ajouter à la satisfaction mutuelle.
Veuillez agréer l'assurance de l'inaltérable attachement, et de la haute
considération avec laquelle je suis ,
Monsieur mon frère ,
de Votre Majesté impériale et royale le bon frère et ami,
Signé , FRANÇOIS.
Lettre de S. M. P'Empereur Napoléon à S. M. l'Empereur
d'Autriche.
Erfurt , le 14 octobre 1808.
Monsieur mon frère , je remercie V. M. I. et R. de la lettre qu'elle a
bien voulu m'écrire et que M. le baron de Vincent m'a remise . Je n'ai
jamais douté des intentions droites de V. M.; mais je n'en ai pas moins
craint un moment de voir les hostilités se renouveler entre nous. Il est
à Vienne une faction qui affecte la peur pour précipiter votre cabinet
dans des mesures violentes qui seraient l'origine de malheurs plus grands
que ceux qui ont précédé. J'ai été le maître de démembrer la monarchie
de V. M. , ou du moins de la laisser moins puissante. Je ne l'ai pas
voulu . Ce qu'elle est , elle l'est de mon veu. C'est la plus évidente
preuve que nos comptes sont soldés et que je ne veux rien d'elle. Jesuis
toujours prêt à garantir l'intégrité de sa monarchie. Je ne ferai jamais
rien contre les principaux intérêts de ses Etats. Mais V. M. ne doit pas
remettre en discussion se que quinze ans de guerre ont terminé. Elle
doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La
dernière levée en masse aurait produit la guerre , si j'avais pu craindre
que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la Russie . Je
viens de licencier les camps de la Confédération . Cent mille hommes de
més troupes vont à Boulogne pour renouveler mes projets sur l'Angleterre.
Que V. M. s'abstienne de tout armement qui puisse me donner
de l'inquiétude et faire une diversion en faveur de l'Angleterre. J'ai dû
croire , lorsque j'ai eu le bonheur de voir 7. M. , et que j'ai conclu la
AVRIL 1809 . 257
traitéde Presbourg, que nos affaires étaient terminées pour toujours , et
que je pourrais me livrer à la guerre maritime sans être inquiété ni distrait.
Que V. M. se méfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa
monarchie , troublent ainsi son bonheur , celui de sa famille et de ses
peuples! Ceux-là seuls sont dangereux ; ceux-là seuls appellent les dangers
qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite , franche et
simple , V. M. rendra ses peuples heureux , jouira elle-même du bonheur
dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles , et sera sûre
d'avoir en moi un homme décidé àne jamais rien faire contre ses prin
cipaux intérêts. Que ses démarches montrent de la confiance , elles en
inspireront. La meilleure politique aujourd'hui , c'est la simplicité et la
vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes , lorsqu'on parviendra à lui en
donner , je les dissiperai sur le champ. Que V. M. me permette un
dernier mot ; qu'elle écoute son opinion , son sentiment: il est bien
supérieur à celui de ses conseils .
Je prie V. M. de lire ma lettre dans un bon sens , et de n'y voir rien
qui ne soitpour le bien et la tranquillité de l'Europe et de V. M.
Uncourier extraordinaire arrivé hier à trois heures aprèsmidi
, a porté à S. A. S. le prince archi-chancelier de l'Empire
, une lettre du prince vice-connétable , major-général
de l'armée. Cette lettre est écrite sur le champ de bataille
de Ratisbonne , le 23 avril , à midi.
α L'Empereur , y est-il dit , vient de remporter sur l'ar-
>>mée du prince Charles , une victoire , s'il est possible ,
>> plus complète que celle d'Iéna. La bataille deRatisbonne
>> a duré trois jours ; le prince Charles , battu sur tous les
>> points , a perdu drapeaux , canons , bagages, et trente
>> mille prisonniers. S. M. se porte bien.
Ce soir , M. Oudinot, l'un des pages de l'Empereur , est
arrivé dépèché par ordre de S. M. , et chargé de porter aux
personnes de la famille impériale qui sont à Paris , et au
prince archi-chancelier de l'Empire , la nouvelle de la victoire
de Ratisbonne .
ANNONCES .
Du Cotonnieret de sa Culture , ou Traité sur les diverses espèces
de Cotonniers ; sur la possibilité et les moyens d'acclimater cet arbuste
en France , sur sa culture dans différens pays , principalement daus le
midi de l'Europe; et sur les propriétés et les avantages économiques ,
industriels et commerciaux du coton; par Ch. Ph. do Lasteyrie.-Un
vol. in-8°., avec 3 belles planches gravées en taille-douce.- Prix , 6 fr .
et7 fr. , francs de port.- Chez Arthus - Bertrand, libraire, acquéreur
du fonds de Buisson, rus Haute-feuille, nº 25.
238 MERCURE DE FRANCE ,
1
Le Parfait Négociant , ou Code du Commerce , avec instructions et
formules; où se trouvent : 1º. Une explication de tous les termes de
commerce et de marine employés dans le Code , ainsi qu'une explication
du texte du Code, pour la plus grande intelligence et la plus facile exécution
de la loi ; 2°. Des Observations pour résoudre les difficultés qui
pourraient s'élever sur telles ou telles dispositions ; 3°. Un rapprochement
des lois précédentes et des décisions des auteurs , notamment
detoutes celles de Savary , de Valin et d'Emérigon qui se rattachent au
Code; 4°. Une concordance du Code avec le Code Napoléon et le Code
de procédure civile ; 5º. Les Formules des différens livres que doivent
tenir et des différens actes que doivent faire les négocians , ainsi que les
Formules des jugemens que doivent rendre les tribunaux de commerce
etdes actes que doivent faire les officiers ministériels : Ouvrage utile
tous les négocians de terre et de mer , aux assureurs , armateurs et employés
sur les vaisseaux , aux tribunaux de commerce , aux cours d'appel ,
aux avocats , avoués , gens de loi , huissiers , et àtous ceux qui se livrent
à l'étude des lois ; par Julien-Michel Dufour , ancien avocat , ex-juge au
tribunal du département de la Seine , auteur d'instructions sur les différens
Codes , etc. , etc. - Deux vol. in-8° , seconde édition. Prix ,
10 fr. , et 13 fr. franc de port.-A Paris , chez Léopold-Collin , libraire ,
sue Gilles - Coeur , nº 4.
-
Tableau historique de l'Institut pour les Pauvres de Hambourg ,
rédigé, d'après les rapports donnés par M. le baron de Vogtk, conseiller
d'Etat de S. M. le roi de Danemarck , traduit de l'allemand .-In-8° .-
Prix, 1 fr. 50 cent , et 2 fr . , franc de port. AParis , chez J. J.
Paschoud , libraise , quai des Grands-Augustins , nº 11 , près le Pont-
Saint-Michel; et à Genève, chez le même libraire.
-
Rapport à son excellence le landamman et à la diète des 19 cantons
de la Suisse , sur les établissemens agricoles de M. Fellenberg , à
Hofwil ; par MM. Heer, landamınan de Claris , Crudde Genthod ;
Meyer , curé à Wangen; canton de Lucerne; Tobler , de l'Au , du canton
de Zurich ; Hunkeler , juge au tribunal d'appel du canton de Lucerne.
- In-8°.- Baix , 2 fr . , et 2 fr. 50 cent. franc de port.- Chez
le même libraire,
Code criminel avec instructions et formules ; où sont établis les
différences et les rapports du Code criminel avec les lois précédentes et
anciennes , les rapports des articles du Code entre eux et entre ceux des
autres Codes ; où sont données des Formules tant des procès-verbaux
que des autres actes à faire par les juges des cours impériales , des cours
d'Assises et des cours spéciales , par les procureurs généraux , leurs
substituts , les procureurs impériaux , leurs substituts , les juges d'instruction
, chambres du conseil, par les greffiers , les juges de paix , les
préfets, sous-préfets , commissaires généraux de police , officiers de gendarmerie
, maires , adjoints , concierges , huissiers , gendarmes , gardes
AVRIL 1809. 239
champêtres et gardes forestiers ; où sont aussi données des définitions des
mots textuels , des observations propres à résoudre les difficultés que
P'exécution de tels on tels articles pourrait faire naître , et des décisions
corrélatives des auteurs ; terminé par une table alphabétique et analytique
formant le dictionnaire criminel. Ouvrage utile aux fonctionnaires cidessus
désignés , aux avocats , avoués , gens de loi ; à ceux qui se livrent
àl'étude des lois , à tous les citoyens qui peuvent être appelés aux fonctions
de jurés et aux militaires qui peuvent être appelés à composer les
cours spéciales; par Julien-Michel Dufour , ancien avocat, ex-juge au
tribunal du département de la Seine , auteur d'instructions sur les trois
Codes précédens , de la conférence du Code de Procédure , etc.- Deux
vol. in-8° ( 180g ) , imprimés sur caractères cicéro et petit-romain .
Prix , 12 fr . , et 15 fr. francs de port.- Chez Arthus-Bertrand, libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23.
L'Esprit de Milton , ou Traduction en vers français du Paradis
perdu , dégagée des longueurs et superfluités qui déparent ce poëme ;
par l'auteur des traductions en vers françaisdes Odes d'Horace et de
Eneïde de Virgile. Orléans 1808. Se trouve à Paris , chez
A. Egron , imprimeur-libraire , rue des Noyers , nº 49.-Prix , 4 fr. , et
5 fr. francs de port.
On trouve à la même adresse , les Odes d'Horace , traduites en vers
français avec le texte en regard : 2 volumes in-8° , imprimés avec soin ,
sur beau papier. - Prix , 12 fr. , et 14 fr . , francs de port .
L'Eneide de Virgile , traduite en vers français avec le texte en regard,
3 vol . in-8° . -Prix , 15 et 18 fr. francs de port. - La même , sans le
texte, 2 vol. in-8°.-Prix, 10 fr . , et 12 fr . , franes de port.
Collection abrégée des Voyages anciens et modernes autour du
monde ; avec des extraits des autres Voyageurs les plus célèbres et les
plus récens ; contenant des détails exacts sur les moeurs , les usages et
les productions les plus remarquables des différens peuples de la terre ;
enrichie de cartes , figures , et des portraits des principaux Navigateurs .
-Douze volumes in-8° .
Sixième volume , renfermant les Voyages autour du Monde , de
Pamiral Roggeween , du commodore Byron , du capitaine Carteret , etc. ,
accompagnés de notes donnant des détails nouveaux aussi curieux
qu'intéressans , sur les îles des Antilles, le Mexique , la Hollande , Batavia,
Ceylan, les Orcades , l'Irlande , sur les îles Pelew , etc.; orné d'une
nouvelle et belle carte très-exacte de l'Amérique septentrionale , dessinée
par Poirson, ingénieur-géographe , d'après les découvertes les plus
récentes , et de quatre belles gravures représentant fidellement le caractère
des différens peuples dont il y est fait mention. Le premier volume
de cette intéressante Collection de Voyages a paru le 1er mai 1808 , et
240 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1809.
les suivans se sont succédés régulièrement de deux en deux mois , d'après
lespromesses du Prospectus , qui se distribue gratis chez l'Editeur ; lo
septième volume , orné d'une nouvelle et belle carte géographique de
l'Afrique , dessinée par le même Artiste , paraîtra le 1er mai prochain ; et
les volumes suivans seront également ornés des cartes des autres parties
duGlobe , et se succéderont également de deux en deux mois suivans ,
demanière que l'Ouvrage sera entièrement terminé le 1er mars 1810 .
L'on continue à souscrire au prix très-modique de 6 fr. chaque volume,
etpour les six volumes déjà mis au jour , 36 fr . , et 42 fr. francs de port
par les diligences allant dans toutes les villes de France ou pays alliés ,
en affranchissant lettres et argent à Dufart , père , libraire-éditeur , rue
et maison des Mathurins-Saint- Jacques ; et à Arthus-Bertrand , libr. ,
rue Hautefeuille , nº 23.
L'Instituteur français , suivi des Maximes d'un Solitaire ; par
M. Delacroix , ancien avocat , juge au tribunal civil de Versailles .-Un
vol. in-8°.- Prix , 5 fr . , et 6 fr. franc de port. -Chez Arthus-Bertrand
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
On trouve à la méme adresse , et du même Auteur.
Constitutions des principaux Etats de l'Europe et des Etats-Unis de
l'Amérique , 6 vol . in-8° , 27 fr . , et 33 fr . francs de port.
Le Spectateurfrançais avant la révolution , 1 vol . in-8º , 5 fr. , et
6 fr. franc de port .
Le Spectateurfrançais pendant le Gouvernement révolutionnaire ,
a vol in-8°, 4 fr. 50 cent. , et 6 fr. franc de port .
Des moyens de régénérer la France et d'accélérer une paix durable
avec ses ennemis , 1 vol . in-8° , 5 fr. , et 4 fr. franc de port. ( Cet ouvrage
aobtenu le prix d'utilité à l'Académie française en 1787 ).
Le Danger des Souvenirs , 2 vol. in-8°, 6 fr . , et 8 fr. francs deport.
Réflexions morales sur les Délits publics et privés ; pour servir de
suite à l'ouvrage qui a obtenu le prix d'utilité en 1787, 1 vol. in-8°,
5 fr. , et 6 fr . 50 cent. franc de port .
(Cet ouvrage a été adopté pour les Bibliothèques des Lycées ).
Itinéraire descriptifde l'Espagne, et Tableau élémentairedes diffé
rentes branches de l'industrie de ce royaume; par Alexandre deLaborde.
Seconde édition.- Cinq vol. in-8°, et atlas in-4°.- Prix , 36 fr . , et
45fr. francs de port.- Chez H. Nicolle , à la librairie stéréotype , rue
de Seine, nº 12; Lenormant, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois ,
. מ 17
La première édition de cet ouvrage a été épuisée presqu'en même
tems qu'elle aété annoncée.- Dans cette seconde édition M. de Laborde
afait plus de 500 corrections de tous genres. Les dates des événemens ,
les états, les calculs ont été vérifiés , corrigés et refaits. Aussi cette nouvelle
édition est-elle encore plus digne de l'accueil que le publie a fait à
lapremière .
(№ CCCCVII. )
(SAMEDI 6 MAI 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
FRAGMENS D'UN POEME SUR LA PRISE DE PALMIRE.
PREMIER CHANT .
Du séjour glorieux qu'il dut à son courage ,
L'immortel Romulus contemplait son ouvrage.
Dans ses dignes enfans , son regard protecteur
Avait vu six cents ans revivre sa valeur.
Mais des vices , enfin , l'amorce empoisonnée
Vint tarir des vertus la source abandonnée ;
Et, mille fois , témoin de forfaits inouis ,
Il détourna lès yeux de ces remparts flétris .
Ils n'étaient plus ces tems de splendeur et de gloire
Où , toujours le romain suivi de la victoire ,
Enchaînant à son char les peuples et les rois ,
Remplissait l'Univers du bruit de ses exploits !
Ils n'étaient plus ces tems , où , méprisant la vie,
Décius immolait ses jours à la patrie !
L'indigne descendant des Brutus , des Catons ,
Oubliait quels devoirs imposaient de tels noms.
De partis différens recevant la couronne ,
Vingt tyrans à la fois se disputaient le trône ;
Etpassant des grandeurs au comble des revers ,
De leur chûte rapide étonnaient l'Univers :
Q
242 MERCURE DE FRANCE ,
4
Où , s'endormant au sein d'une infâme mollesse ,
Abandonnaient leur sceptre aux mains d'une maîtresse .
Loin des antres glacés de ses tristes climats
Le nord semblait vomir des essaims de soldats :
La terreur et la mort , les plus affreux ravages ,
Par-tout marquaient les pas de ces hordes sauvages .
D'un génie élevé , vaste dans ses desseins ,
Zénobie en Asie insultait aux Romains ;
Et, d'un peuple avili méprisant la vengeance ,
Déjà dans l'Orient étendait sa puissance :
Fort du seul souvenir d'une antique splendeur ,
L'Empire s'écroulait sous sa propre grandeur .
Aux vertus , aux combats , formé dès son enfance ,
Claude de Romulus soutenait l'espérance .
Il tenait d'un bras sûr les rênes de l'Etat :
L'Empire allait bientôt reprendre son éclat.
Le barbare tremblant abandonnait ses armes ,
L'Orient l'attendait au milieu des alarmes .
Mais ainsi qu'au milieu d'une profonde nuit ,
Par le soufre , le fer , et par l'onde produit ,
Un déluge de feux et de lave brûlante
Sort des flancs entr'ouverts d'une montagne ardente ;
La terre est ébranlée .... Au trépas destinés ,
J'entends gémir au loin les peuples consternés ! ....
Au fracas , tout à coup , succède un long silence .....
La lave en bouillonnant dans sa retraite immense
Rentre , et sur les humains , palpitans de terreur ,
La nuit vient de nouveau répandre son horreur.
Tel brillant , mais , hélas ! rapide météore ,
Ce héros disparut encore à son aurore :
Des barbares vaincus , instruits de son trépas ,
Déjà se préparaient à de nouveaux combats.
Déjà etc. , etc.
SECOND CHANT.
Sur le Lucher déjà la flamme brille ....
Tout à coup loin des rangs des romains consternés ,
Un vieillard se présente à leurs yeux étonnés .
Un sombre désespoir est peint sur sa figure ,
Il abandonne aux vents sa blanche chevelure ;
Son front , son sein meurtris signalent ses douleurs ,
De ses yeux égarés l'on voit couler des pleurs .
'Tu gémis , malheureux ! au bout de ta canière
MAI 1809 . 243
Le ciel encor sur toi fait tomber sa colère ! ..
Hélas ! également soumis aux coups du sort,
Du sein de la douleur nous marchons à la mort ! ...
Les Romains attendris ont reconnu Sophèle ;
Sophèle , du héros le compagnon fidèle.
Jupiter attentif au bonheur des humains ,
Remit Claude naissant en ses savantes mains .
Loin des cours et des grands son zèle tutélaire
Formait à la vertu cet heureux caractère.
Guide tendre , toujours attaché sur ses pas ,
D'un oeil calme il guidait son élève aux combats.
• Destiné par le ciel à régner sur la terre ,
Un prince doit savoir le grand art de la guerre :
Il doit savoir un jour défendre ses sujets ,
Et c'est sur des lauriers que repose la paix.
Mais conduit aussitôt dans les champs de carnage ,
Claude même abhorrait son funeste courage ;
Et tremblant à l'aspect de ces funestes lieux ,
Des larmes de pitié s'échappaient de ses yeux.
Par les noeuds les plus doux , au vertueux Sophèle ,
Un tendre amour unit son disciple fidèle .
Et, quand digne du rang où l'appelaient les dieux ,
Sonjeune élève encore avait fait des heureux ;
De Sophèle il venait rechercher le suffrage ,
Un souris de Sophèle a payé son ouvrage.
Un instant a détruit ce rapide bonheur ! .....
Eperdu , maintenant en proie à la douleur ,
L'infortuné Sophèle abhorre l'existence .
Le voilàdonc celui dont il guida l'enfance ! ....
Il embrasse cent fois ces restes si chéris ;
Il les baigne de pleurs . « O Claude , o mon cher fils !
>> Je te donnai ce nom ; ainsi les destinées
Ala fleur de ton âgè ont tranché tes années ...
>C'est en vain qu'en ton coeur brillaient mille vertus ,
La mort n'épargne rien ; Claude n'existe plus ! ......
➤ Et moi ! vieillard ; et moi , vil fardeau sur la terre ,
➤ Je traînerais encor le poids de ma misère !
➤ Je chérirais la vie , et mes débiles pieds ,
Fouleraient sans pudeur tes restes oubliés ! ......
► Non , je veux te rejoindre, ombre plaintive et chère !
> Le sort ne rompra point à notre heure dernière
› Les noeuds dont l'amitié jadis unit nos coeurs .
Ici , je vais trouver la fin de mes douleurs !
›Ta voix dans l'Elysée auprès de toi m'appelle ;
Q2
244 MERCURE DE FRANCE ,
» O mon fils , je t'entends , Claude reçois Sophèle ! »..
Témoin de ses regrets , à ses cruels tourmens
Chaque romain répond | ar ses gémissemens,
Chacun pleure le coup qui frappe sa vieillesse;
A l'envi cependant on s'avance , on s'empresse,
On l'éloigne à l'instant de ces lugubres lieux.
Mais déjà Proserpine avait fermé ses yeux.
Déjà dans l'Elysée empressé de descendre
Il embrassait l'objet d'un sentiment si tendre .....
ESPRIT LETERME .
LES ÉPITAPHES .
VAUDEVILLE.
AIR : Ton humeur est Catherine.
L'ÉPITAPHE n'est d'usage
Que pour ceux qui ne sont plus ;
Mais à tort de cet hommage
Bien des vivans sont exclus :
Empressons-nous de leur rendre
Un honneur si bien placé ,
Et chantons sur un air tendre
Requiescat in pace.
Ci -gît à la fleur de l'âge ,
Près de son caduc époux ,
Lise qu'un tyran sauvage
Retient sous quatre verroux :
Sur sa conche solitaire
L'Amour lui-même a tracé
La devise funéraire :
Requiescat in pace.
Ci-gît le docteur Pélage
Des malades l'Attila ,
Qui vient d'avoir le courage
D'abdiquer comme Sylla .
Quel bienfait que sa paresse !
S'il ne s'était pas lassé
C'en était fait de l'espèce :
Requiescat in pace .
Ci-gît un plat légendaire
Et sondoucereux fatras;
ΜΑΙ 1809 .
245
Ilmourut chez son libraire
Qui ne lui survivra pas .
Sans avoir vu la lumière
Mon flandrin est trépassé :
Ne troublons pas sa poussière ;
Requiescat in pace.
Ci-gît de la tendre Ursule
L'amant fidèle et vanté ;
De tous les attraits d'Hercule
Par le ciel il fut doté.
Jamais en fait de tendresse
Amant ne l'a surpassé ;
Il épouse sa maîtresse ....
Requiescat in pace.
Ci-gît notre ami Grégoire ,
Grand amateur du vin vieux ;
I crut l'homme né pour boire ,
Nul ne s'en acquitta mieux.
Par un chanoine indomptable
Ce grand homme terrassé ,
Repose enfin sous la table ;
Requiescat in pace.
Dans le fond de l'Allemagne ,
Couché sur son coffre- fort ,
Ci-gît un roi de Cocagne
Qui croit régner quand il dort :
S'il advient que ce brave homme
De son trône soit chassé,
Il aura fait un bon somme ;
Requiescat in pace .
Ci-git au fond de son île
Un peuple de matelots ,
Dans les combats inhabile ,
Mais très-habile en complots .
Pour mettre fin à la guerre
Dont le monde est harassé ,
Plaise à Dieu que l'Angleterre
Requiescat in pace .
M. JOUY.
246 MERCURE DE FRANCE,
ENIGME - CHARADE
Mon premier , mon dernier , mon tout ,
Sont synonymes l'un de l'autre ;
Mais qu'elle erreur serait la vôtre ,
Lecteur , en me croyant au bout.
On peut renverser ma structure
Sans que je change de nature ,
Mon second souvent se plaça
Devant mon premier , et la mode
Alaquelle je m'accomode ,
Sans cesse dit vice-versá;
Je veux me faire mieux connaître ,
Je suiş si bizarre en mon être ,
Que le contraste le plus grand
Existe entre mes deux parties ,
Soit qu'elles s'offrent réunies ,
Soit qu'on les prenne isolément.
Α...... Η......
:
LOGOGRIPHE .
C'EST en tout tems ,
Mais sur-tout au printems ,
Qu'en tout ce qui respire
Pénètre l'humeur que j'inspire.
J'anime l'homme , l'animal ,
Même et par dessus tout , le genre végétal.
Juge , lecteur , combien je suis utile ?
Sans moi tout dépérit , sans moi tout est stérile;
Au genre humain
Je suis enfin
Tellement nécessaire ,
Que ma tête coupée , il trouve en moi sa mère.
S ........
CHARADE.
Dans les beaux jours de mon premier,
Quand pour orner sa tête
Iris a soin de faire mon dernier
MAI 1809 217
Detous les coeurs elle fait la conquête
Et chacun d'eux voudrait Pavoir pour mon entier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre A.
Celui du Logogriphe est Téte .
1
Celui de la Charade est Bec-Figue.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
SUR L'ESPRIT DE SYSTÈME .
Opinionum commenta delet dies . naturæ judicia
confirmat. Cic. de nat. deorum .
QUELQUES personnes , parmi lesquelles se trouve un physicien
très-distingué (1) , m'ayant fait l'honneur de m'écrire
relativement à ce que j'ai dit dans un de mes précédens articles
, sur le peu de connaissance que nous avons de la nature
de la chaleur , j'ai pensé qu'il pourrait être utile de donner
quelques développemens à l'opinion que j'ai émise sur ce
sujet. D'autant plus que cela me fournira l'occasion de faire
connaître d'une manière précise le véritable esprit des
sciences physiques , dont on se fait bien souvent une fausse
idée.
En voyant la complaisance du public pour les faiseurs de
systèmes qui l'entretiennent tous les jours de leurs rêveries ,
on ne peut s'empêcher d'admirer le singulier penchant des
hommes pour tout ce qui est explication. Personne ne s'informe
si les explications sont exactes et précises , si elles sont
établies sur des faits bien observés , déduites avec rigueur ,
confirmées par les phénomènes ; on regarde seulement où
elles vont , et plus elles vont loin, plus on les reçoit avidement.
Les grandes découvertes des sciences , dans ces derniers
tems , ont merveilleusement excité cette crédulité générale.
Après tant de prodiges rien n'a paru impossible. On
a cru qu'un hasard , une idée heureuse , pouvait dévoiler de
meme , en un instant , tous les mystères de l'Univers . Grâces
à cette opinion favorable , nous avons vu naître une multitude
de systèmes qui se sont détruits les uns par les autres
(1) M. Prévost, professeur de philosophie , à Genève.
248 MERCURE DE FRANCE ,
après avoir attiré tour à tour l'attention , et par l'effet d'un
penchant insurmontable , la curiosité publique , tant de fois
déçue , n'est pas encore épuisée .
Sans doute les sciences ne voient point de bornes à leurs
découvertes , parce qu'elles n'en ont point dans les objets
de leurs recherches. L'inépuisable variété de la nature leur
offrira toujours des alimens nouveaux, et nos descendans ,
plus instruits que nous , connaîtront bien des merveilles
qu'il est de notre destinée d'ignorer. Mais ce ne sera point
l'esprit de système qui amènera ces découvertes , ce sera
l'expérience et le calcul.
Que dirait- on d'un homme qui n'ayant jamais examiné
l'intérieur d'une montre , voudrait , par les seules apparences
qu'elle présente au dehors , deviner sa structure ,
expliquer le principe de ses mouvemens et la cause qui produit
leur régularité . 1 e mécanisme de la nature a bien une
autre complication , et les faiseurs de systêmes ne șe donnent
seulement pas la peine de l'étudier.
On a vu dernièrement , à l'Athénée , plus de quatre cents
personnes réunies pour écouter un professeur qui avait
promis d'expliquer , en cinq leçons , tout le système de
l'Univers. Ce professeur est un homme de beaucoup d'esprit
, et qui s'exprime avec une imperturbable facilité : il ne
doute absolument de rien. La disposition des corps célestes ,
leur forme , leurs mouvemens , les phénomènes produits par
leurs attractions réciproques , les propriétés les plus intimes
des corps , les mystères les plus cachés de la physique et de
Ia chimie , rien ne l'embarrasse ; tout est ou doit être dans
son système. Il n'emploie que deux principes de mouvemens;
une force expansive résultante du mouvement de rotation
de la terre , ou des corps célestes ; une force compressive
qui vient des corps étrangers et qu'il nomme la rayonnance
stellaire. A la vérité il est le maître de faire agir ces deux
forces comme il lui plaît , et même contradictoirement aux
lois de la mécanique; il peut aussi disposer à son gré des
phénomènes , les modifier , les changer ou les supprimer
jusqu'à ce qu'ils se plient à son système ; mais avec ces facilités
il explique tout ce que l'on sait déjà , ou du moins tout
ce qui est venu à sa connaissance. La conviction qu'il exerce
n'a rien de forcé ; tout le monde peut lui faire des objections
, lui-même il les provoque , il les attend , il est prêt
à y répondre ; mais , à dire vrai , il est impossible que personue
en fasse. Pour qu'un système soit attaquable, il faut
qu'il offre un cusemble raisonné. Dans celui- ci , les hypoMAI
1809. 249
>
ر
thèses, les observations fausses , les idées inexactes sont tellement
multipliées , elles sont si étroitement serrées les
unes contre les autres , qu'il n'y a pas jour à découvrir la
moindre liaison et qu'il faudrait pour y répondre autant
d'objections que de mots. Cependant l'auteur de ce système
n'est point un charlatan. Je le crois intimement convaincu
de la vérité de sa découverte; mais les données exactes lui
manquent absolument. Avec beaucoup d'esprit et une imagination
vive , il a rêvé son systême dans la solitude , sans
aucune connaissance des phénomènes , et ce n'est qu'après
l'avoir formé complétement qu'il a songé à les consulter.
Convaincu de la vérité de ses principes , il examine si la
nature est conforme à son systême et non pas si son systême
est conforme à la nature . D'après cet enchaînement d'idées ,
on ne s'étonne point qu'il soit intimement pénétré de ses
illusions . Mais ce qui est vraiment étonnant , ce qui forme
un spectacle réellement digne d'être observé , c'est de voir
quatre cents personnes raisonnables qui écoutent sérieusement
de pareilles rêveries, et dont une grande partie s'imagine
assister à une seconde création. Comment ces auditeurs , si
charmés d'entendre expliquer ce que l'on sait déjà , ne
s'avisent-ils point de demander qu'on leur explique aussi ce
que l'on ne sait pas . Par exemple , que le professeur fasse ,
au moyen de ses principes , quelque nouvelle découverte ,
bien précise et bien avérée. Les sujets ne manquent point
dans la chimie et dans la physique , et il ne sera embarrassé
que du choix. Ou si son système ne doit s'appliquer
qu'aux choses déjà connues , qu'il en déduise les mesures
numériques des phénomènes ; par exemple , qu'il nous
donne les valeurs de la précession des équinoxes , et de la
nutation de l'axe terrestre . Qu'il détermine les rapports des
mouvemens de la lune avec l'applatissement de la terre
et sa distance au soleil. Qu'il explique , d'après les lois de
la mécanique , les phénomènes de l'attraction capillaire , et
qu'il nous en donne les valeurs précises dans leurs circonstances
les plus minutieuses . Car nous sommes en état de
résoudre toutes ces questions et beaucoup d'autres avec une
précision extrême , et cette épreuve des nouveaux principes
sera plus sûre, pour les vérifier , que ne le sont des explications
vagues , comparables pour l'étendue et l'incertitude ,
aux prédictions de l'Almanach de Liège ; mais voilà justement
l'écueil de tous les faiseurs de système . Quoiqu'ils
connaissent à fond les causes premières de tous les phénomènes
, ils échouent dans les applications .
250 MERCURE DE FRANCE ,
,
Le véritable objet des sciences physiques n'est pas la
recherche des causes premières , mais la recherche des lois
suivant lesquelles les phénomènes sont produits. Lorsqu'on
explique les mouvemens des corps célestes par le principe
de la pesanteur , on ne considère point ce principe comme
une qualité occulte résultante de la forme spécifique des
choses , mais comme une loi générale suivant laquelle les
phénomènes ont lieu réellement , et cette loi une fois prou-,
vée par les faits , on s'en sert comme d'un moyen de découverte
pour trouver les rapports mutuels de tous les phénomènes
, pour en prévoir les époques et la durée non pas
d'une manière incertaine et vague , mais numériquement et
avec la dernière précision. L'attraction universelle , ainsi
établie , ainsi vérifiée , devient elle-même un fait. La cause
seule en est occulte et les mathématiciens ne s'en occupent
pas , parce qu'elle est inutile pour trouver les lois particulières
des phénomènes qui seules ont de l'intérêt pour nous .
Déduire ainsi des observations et de l'expérience un petit
nombre de lois générales , ou principes de mouvemens , et
expliquer ensuite comment les propriétés et les actions de
toutes les choses corporelles découlent de ces principes ,
rigoureusement et avec les mêmes rapports numériques que
nous leur trouvons , ce serait le dernier degré de perfection
de la philosophie naturelle.
Malheureusement les diverses parties de cette science
sont encore bien éloignées d'une telle perfection ; car nonseulement
il y a beaucoup de phénomènes dont les lois nous
sont inconnues , mais il en est dont la production mème est
pour nous une énigme impénétrable , parce que , tantôt ils
semblent immédiatement produits par des forces mécaniques
qui agissent simplement comme principes de mouvement
, sans introduction d'aucune substance matérielle , et
tantot ils paraissent dûs à des substances susceptibles de se
combiner avec les corps ou de s'en dégager invisiblement ,
sans rien changer à leurs poids. Tels sont les phénomènes
que présentent l'électricité , le magnétisme et la chaleur.
Pour les expliquer , les physiciens ont imaginé certains
fluides élastiques doués de propriétés attractives ou répulsives,
et capables de pénétrer tous les corps ou seulement quelques
uns d'entre eux; c'est ce que l'on nomme le fluide électrique,
le fluide magnétique , et le principe de la chaleur , ou le
calorique. Au moyen de ces suppositions on peut , jusqu'à
un certain point , représenter la plupart des phénomènes ,
c'est-à dire , montrer qu'ils sont des conséquences les uns
1
ΜΑΙ 1809 . 251
>
?
af des autres , et prévoir les effets que leur combinaison doit
amener; mais il en reste encore beaucoup qui se prètent
difficilement à ces explications et d'autres y échappent
entiérement.
Aussi les véritables physiciens admettent- ils la considérationde
ces fluides uniquement comme une hypothèse commode
, à laquelle ils se gardent bien d'attacher des idées de
réalité , et qu'ils sont prêts à modifier ou à abandonner entiérement
dès que les faits s'y montreront contraires. Ainsi
ayant vu qu'un seul fluide électrique ne suffisait pas pour représenter
exactement les phénomènes des attractions et des
répulsions électriques , ils n'ont pas fait difficulté d'en admettre
deux dont ils ont défini convenablement les qualités ,
et qu'ils ont nommé fluide vitré , fluide résineux , du nom
des deux électrictés contraires. Encore au moyen de ces
deux fluides , ne peut-on pas assigner rigoureusement les
lois de tous les phénomènes , parce que le calcul s'applique
avec une difficulté extrême à ces suppositions de fluides qui
se combinent ou se séparent, et même y répugne en certains
points ; de sorte que l'on se trouve ainsi privé du
seul flambeau qui pourrait guider avec certitude dans ces
obscurités . Dans la théorie du magnétisme , peut-être plus
obscure encore, on s'est vu conduit à admettre aussi deux
fluides , que l'on a nommés fluide boréal et fluide austral ,
par analogie pour les attractions magnétiques des deux hémisphères
terrestres . Dans la théorie de la chaleur , on s'est
jusqu'à présent horné à un seul principe ; mais on a considérablement
multiplié ses propriétés et ses attributions . Dans la
dilatationdes corps, on a dû le considérer comme une force
répulsive placée entre leurs particules. Dans les combinaisons
chimiques , il a fallu le considérer comme une substance
susceptible d'être absorbée , condensée ou dégagée.
Enfin, dans sa transmission à distance , qui se fait suivant des
lois analogues à celles de la lumière , il a fallu reconnaître
un rayonnement lancé dans tous les sens par les corps avec
une extrême rapidité; cette hypothèse , due à Schèele , et
développée avec beaucoup de soin par M. Prevost , de
Genève , satisfait très-bien à la partie mécanique des phénomènes
qu'elle embrasse. Mais de tout cela il résulte que
sur la nature même du calorique , nous ne savons absolument
rien de précis; car si elle nous était connue , toutes
ces modifications diverses découleraient d'une même source ,
et l'on ne serait pas obligé de les imaginer successivement
pour chaque classe de faits : encore en est-il , comme les
252 MERCURE DE FRANCE ,
lois de l'élasticité des gaz , qui restent inexplicables , malgré
toutes ces suppositions . C'est pour cela qu'en rendant compte
derniérement des Conversations sur la Chimie , j'ai dit , qu'à
mon gré , l'auteur aurait mieux fait de donner moins d'importance
à la théorie du calorique considéré comme matière
, et sur-tout de l'exposer avec plus de restrictions. Car
si les physiciens qui ont réfléchi sur l'ensemble des phénomènes
savent apprécier ces hypothèses , c'est l'expérience
qui leurdonne cette réserve , et on ne doit pas l'attendre de
jeunes esprits , naturellement portés à généraliser tout. II
faut donc toujours , mais principalement dans un ouvrage
élémentaire de chimie , présenter ces hypothèses pour ce
qu'elles sont , de peur que les élèves , séduits par l'attrait des
explications , ne les prennent pour des réalités .
Quelques personnes penseront peut-être que cette manière
sévère de considérer les sciences physiques est propre
à arrêter l'essor du génie , parce qu'elle arrête les écarts de
l'imagination ; car maintenant on vante partout l'imagination
comme une sorte de qualité ou de vertu suprême ,
indépendante du bon sens. Mais , au moins dans les sciences,
c'est encore le bon sens qui doit servir de règle , et l'imagination
doit lui obéir. Cette vérité ne saurait être mieux
exprimée que dans le passage suivant de l'Exposition du
Sytéme du monde :
<<Impatient de connaître la cause des phénomènes , le
>>savant doué d'une imagination vive l'entrevoit souvent
> avant que les observations aient pu l'y conduire. Sans
>>doute il est plus sûr de remonter des phénomènes aux
» causes ; mais l'histoire des sciences nous montre que cette
>> marche , lente et pénible , n'a pas toujours été celle des
>> inventeurs. Que d'écueils doit craindre celui qui prend
>> son imagination pour guide ! Prévenu pour la cause qu'elle
>> lui présente , loin de la rejeter lorsque les faits lui sont
>> contraires , il les altère pour les plier à ses hypothèses. II
>> mutile , si je puis ainsi dire , l'ouvrage de la nature
>>pour le faire ressembler à celui de son imagination , sans
>> réfléchir que le tems dissipe ces vains fantômes et consolide
>> les résultats de l'observation et du calcul. Le philosophe
>> vraiment utile aux progrès des sciences est celui qui , réu-
>> nissant àune imagination profonde une grande sévérité
>> dans le raisonnement et les expériences , est à la fois tour-
>> menté par le désir de s'élever aux causes des phénomènes
>> et par la crainte de se tromper sur celles qu'il leur
assigne, BIOT.
MAI 1809. 253
>
>
ESSAI SUR L'INFLUENCE DES CROISADES , ouvrage
qui a partagé le prix sur cette question proposée
le 11 avril 1806 , par la Classe d'histoire et de littérature
ancienne de l'Institut de France : Examiner
quelle a été l'influence des Croisades sur la liberté
civile des peuples de l'Europe , sur leur civilisation ,
sur les progrès des lumières , du commerce et de l'industrie
; par A. H. L. HEEREN , professeur d'histoire
à l'Université de Gottingue , membre de la Société
royale des Sciences de la même ville , etc .; traduit
de l'allemand par CHARLES VILLERS , correspondant
de l'Institut de France , membre de la Société royale
des Sciences de Gottingue , etc.-In-8 ° .-Prix , 6 fr. ,
et 7 fr. 50 c. franc de port.-A Paris , chez Treuttel
et Wurtz , rue de Lille , nº 17 , et à Strasbourg ,
même maison de commerce (*).
Voilà une de ces questions qui , du moment où elles
sont proclamées , s'emparent de toutes les têtes pensantes
, qui réveillent tous les souvenirs de l'histoire ,
offrent un but aux plus vastes recherches , et promettent
un prix honorable à la science historique éclairée
par la philosophie et dirigée par la raison. C'est un
caractère qu'imprime assez généralement la Classe
d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut , aux
sujets des prix qu'elle propose. Une sensation à peu
près pareille avait été produite quelques années auparavant
par sa question sur l'influence de la réformation
de Luther. M. Charles Villers obtint alors le prix par
un ouvrage dont il a paru trois éditions. Il devait avoir
pour concurrent M. Heeren , de l'Académie de Gottingue
: mais ce savant professeur , ayant appris qu'il
avait commencé d'y travailler , se retira du concours.
Cette fois , à son tour , M. Villers n'est point entré dans
(*) On trouve aux mêmes adresses : Essai sur l'Esprit et l'influence
de la Réformation de Luther; ouvrage qui a remporté le prix au jugement
de la même Classe de l'Institut ; par Charles Villers . Troisième
édition. Volume in-8º de 456 pag. - Prix , 5 fr. , et 6 fr. 50 c. franc
deport,
254 MERCURE DE FRANCE ,
la lice , où ses études historiques , le cours de ses méditations
, et l'attrait d'une question si intéressante l'auraient
appelé ; et comme il convient à un Français , en rendant
la pareille , il y a joint un procédé de plus , ou
plutôt un véritable service. L'Institut ne reçoit point
de Mémoires en Allemand , M. Heeren n'écrit point en
français. M. Villers l'a engagé à composer en allemand
son Mémoire , et à lui confier le soin de le traduire :
c'est sur ce manuscrit français , sur cette copie , devenue
original , que la Classe a jugé; c'est en quelque sorte
avec les armes de M. Villers que M. Heeren a combattu
et vaincu ; espèce de trait de chevalerie littéraire ,
qu'on ne saurait trop faire connaitre et qui fait plaisir
à voir.
cou- C'est peut-être parlerun peutard d'un ouvrage
ronné depuis près d'un an ; mais cette mention remplace
par un autre à propos celui de la nouveauté : la
même Classe de l'Institut examine en ce moment les
Mémoires qui lui ont été adressés sur une autre question
( 1) qui , sans être d'un aussi grand intérêt , mérite
cependant à un haut degré l'attention des philosophes ;
qui sait s'il ne sortira point de ce concours un troisième
ouvrage digne de faire suite aux deux premiers ? Qui
sait si les deux mêmes athlètes ne se seront point encore
présentés , ou appuyés l'un sur l'autre , ou armés l'un
contre l'autre , dans la carrière ?
L'auteur de l'Essai sur l'influence des Croisades , a
envisagé son sujet dans toute son étendue et sous toutes
ses faces ; la manière précise dont la question était posée
dans le programme , laissait , il est vrai , peu de place
aux divagations des recherches et à l'indécision des
résultats ; mais il n'y a que trop d'esprits que de telles
précautions ne peuvent contenir dans de justes bornes ,
et qui feraient divaguer la précision même. Avant de
s'engager dans la question proposée , M. Heeren , dans
une introduction très-bien faite , prouve déjà qu'il possède
à fond sa matière , que toutes les questions acces- .
soires sont présentes à son esprit , et sur-tout qu'il est
(1) Examiner quelle a été l'influence du Mahométisme sur les
peuples qui l'ont embrassé , etc.
MAI 1809 . 255
éminemment doué de cet esprit philosophique si nécessaire
pour traiter un pareil sujet .
Il signale d'abord les caractères qui différencient les
Croisades , ces grandes transmigrations armées , des
autres transmigrations lointaines que l'on observe dans
l'histoire des peuples , et qui en sont une des sortes
d'événemens la plus féconde en grands résultats. Chez
les peuples encore barbares elles ont pour cause le
besoin , la disproportion entre la population et les
moyens d'existence , le desir de se procurer chez les
autres des jouissances dont on est privé chez soi. Chez
les nations civilisées, lorsqu'elles ne sont point avilies
par la servitude ou par les jouissances , c'est , à une
certaine époque , qu'on peut regarder comme leur
adolescence , un inquiet amour de gloire , une ardeur
toujours croissante pour les faits héroïques et les entreprises
hardies , un élan général des imaginations vers
les pays lointains où elles ne se représentent qu'objets
riches et nouveaux , acquisitions et conquêtes. Qu'une
direction soit donnée à cette ardeur , qu'un but lui soit
offert , elle s'y porte toute entière , et produit des effets
qu'on voudrait en vain renouveler dans d'autres tems ,
lorsqu'elle est refroidie.
Mais alors les progrès de l'art social , ceux du luxe ,
l'esprit du commerce , l'amour du gain , mille autres
causes simultanées agissent , non plus sur la masse des
peuples , mais sur un assez grand nombre d'individus ,
les attirent vers des pays éloignés où des communications
ouvertes , des échanges établis , des terres à fertiliser
, leur promettent la fortune pour fruit de leur
industrie et de leurs travaux. Ces émigrations succes
sives et paisibles fondent peu à peu des colonies et même
des Etatsflorissans. Ce n'est pas de celles-ci que l'on
peut mettre en question l'heureuse influence , et l'on
voit au premier coup-d'oeil que c'est à la seconde de
ces trois classes de transmigrations qu'appartiennent les
Croisades.
Cinq siècles entiers se sont écoulés depuis la dernière :
lesmaux qu'elles causèrent alors étaient assez connus : le
bien et le mal qui en sont résultés depuis étaient encore
en problême , mêlés et confondus par l'ignorance et les
256 MERCURE DE FRANCE ,
préventions , par la multiplicité des fils à suivre , des
connaissances à réunir , des sources où puiser. Le seul
auteur peut-être qui en eût parlé avec justesse , Voltaire
, pouvait être suspect de partialité. La question
est maintenant éclaircie. L'histoire a ouvert ses trésors ,
Ja saine critique en a fait le choix , l'impartialité , ou
plutôt l'équité même a prononcé ; oui , de nombreux
et de grands biens ont résulté pour les progrès de la
civilisation et de la sociabilité en Europe , de cette crise
prolongée , tumultueuse et sanglante , qui parut l'ébranler
jusques dans ses fondemens . Les générations
exterminées loin de leur sol natal , léguèrent aux générations
qui devaient les suivre des connaissances dont
elles auraient manqué , des jouissances qu'elles eussent
ignorées : et c'est ce qui peut consoler l'ami des hommes
de ces grandes plaies faites à l'humanité , si toutefois il
lui est bien démontré que les mêmes avantages ne pouvaient
pas sortir du cours naturel des choses , un peu
plus tard peut-être , mais par des moyens plus doux.
Voltaire , dans son admirable Essai sur les moeurs et
l'esprit des Nations , a consacré six chapitres (2) à ce
grand sujet , qu'il traite avec cette rapidité d'aigle qui
ne poursuit que les faits essentiels et ne rapporte que
des résultats . Ces résultats sont que pendant deux siècles
et demi , la plupart des Etats de l'Europe s'épuisèrent
d'hommes et d'argent , que la terre fut couverte d'armées
innombrables , la mer de flottes et d'escadres ,
qu'un grand nombre de Rois et d'autres Souverains temporels
quittèrent le séjour et le soin de leurs Etats ,
pour obéir aux ordres de Souverains spirituels , qui en
cela outrepassaient leurs pouvoirs et n'avaient évidemment
pour but que cette extension même , et d'autres
vues tout aussi profanes , tout aussi étrangères au progrès
de la foi ; que deux millions au moins de chrétiens
allèrent périr en Orient , et y porter la destruction et
le ravage , sans aucun fruit réel pour la chrétienté ni
pour la religion. Quant aux dédommagemens de tant
de maux , le seul bien qui résulta , selon lui , de ces
entreprises , ce fut la liberté que plusieurs bourgades
(2) De 53 à 58 inclusivement.
achetèrent
1
MAI 1809. 257
EIN
achètèrent de leurs seigneurs. « Le Gouvernement municipal
s'accrut un peu des ruines des possesseurs de
fiefs. Peu à peu ces communautés pouvant travailler et
commercer pour leur propre avantage , exercèrent les
arts et le commerce que l'esclavage éteignait (3) . »
Ce sont bien là les principaux effets de ces terribles
commotions , et ce sont les plus solides , ceux qui ont le
plus utilement agi sur le sort de la race humaine , ceux
aussi pour lesquels dans l'état d'asservissement où les
peuples étaient réduits par la tyrannie féodale , il semble
que l'on avait le plus besoin de secousses violentes et de
crises extraordinaires ; mais ces bons effets ne sont pas
les seuls , et l'on puise dans l'Essai sur les Croisades
d'autres consolations. A l'égard de l'énorme consommation
d'hommes qu'il en coûta pour des avantages
futurs et alors incertains , Voltaire n'a rien exagéré ; il
résulte de deux paragraphes de l'introduction de cet
Essai , intitulés , l'un Chronologie des Croisades , et
l'autre Géographie des Croisades , que le peintre des
moeurs et de l'esprif des nations n'a point enflé le nombre
présumé des victimes de cette épidémie pieuse et guerrière
, et n'a peut-être pas encore embrassée dans toute
son étendue le théâtre immense sur lequel elle exerça
ses ravages .
Dans un troisième paragraphe sur l'organisation des
Croisades , M. Heeren examine quelles routes différentes
les Croisés suivirent à différentes époques , ensuite
la composition , l'ordre intérieur et l'arrangement des
armées croisées ; il confirme tout ce que l'on a dit du
désordre , de l'indiscipline et de la licence de ces hordes
armées pour une sainte entreprise , qui emportaient
avec elle le germe de leur destruction.
Après ces observations préliminaires , le savant auteur
entre dans son sujet. La question proposée se divise
naturellement en trois parties , relatives , l'une à la civilisation
et à la liberté civile; l'autre , au progrès des
lumières ; la troisième , au commerce et à l'industrie.
L'auteur n'y a fait d'autre changement que de placer à
la fin, et non au milieu , ce qui regarde le progrès des
(3) Ub. supr. , Ch. 58 , à la fin .
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
1
lumières , sans doute parce qu'en effet ce progrès est
nne conséquence de ceux de la civilisation , de l'industrie
et du commerce , et n'a été qu'un produit secondaire
et non iminédiat des Croisades . Par une division non
moins naturelle , ayant à considérer dans sa première
partie leur influence sur la politique et la liberté civile ,
il trace , dans une première section , l'esquisse de l'état
politique de l'Europe avant les Croisades , d'abord quant
à la hiérarchie , c'est-à-dire , à la puissance ecclésiastique
, ensuite quant à l'ordre civil , examinant successivement
dans ce dernier ce qui regarde 1º les princes ,
2º la noblesse et la chevalerie , 3º les habitans des villes
et des campagnes : dans la seconde section , il assigne ,
en suivant le même ordre , à chacune de ces classes de
la population Européenne , le genre d'influence qu'elles
reçurent , et les révolutions qu'y occasionnèrent les
Croisades .
Ces différens points sont traités d'une manière si
judicieuse , si positive, tellement fondée sur les faits , si
complétement exempte de suppositions, de préventions ,
de systême , que la conviction , l'instruction et la lumière
entrent par degrés dans l'esprit à mesure qu'on avance
dans la lecture de l'ouvrage : on ne sent pas s'altérer un
instant la confiance qu'un guide si sage a su d'abord
inspirer; l'on est insensiblement conduit à adopter les
conclusions que tire M. Heeren dans la récapitulation
de cette première partie , et à reconnaître avec lui , que
les Croisades ont épuré et perfectionné l'esprit de la noblesse
féodale par celui de la chevalerie, institution
qu'elles n'ont pas créée , mais dont elles ont singulièrement
favorisé les accroissemens , et dont M. Heeren
regarde l'époque comme les tems héroïques chez les
nations modernes d'origine germanique ; qu'elles n'ont
pas moins heureusementinfluésur les habitans des villes ,
sur leur organisation municipale et en communes ,
sources d'un nouvel ordre politique pour les siècles
suivans , et bases sur lesquelles se sont formés en Europe
des Etats tels que le moyen âge n'en avait pu voir; que
la puissance des Princes s'est relevée et a pu mettre fin à
l'anarchie désolante qui signala la caducité du régime
féodal ; que les nobles devenus sujets , les bourgeois
ΜΑΙ 1809 . 259
devenus commerçans, les villes devenues riches ont offert
aux revenus publics de nouvelles sources , des sources
sûres et réglées qui ont cimenté le pouvoir des princes ;
lequel s'accrut aussi par la naissance du Tiers-Etat, qu'ils
purent opposer à la noblesse , et qui devint un coutrepoids
nécessaire pour qu'un état légal et constitutionnel ,
une certaine égalité de droits entre tous les hommes pût
s'établir ; que cette influence s'étendit par-là jusque sur
la classe des paysans , parce que ce n'est que dans un état
bien organisé , où le pouvoir central dirige et vivifie
toutes les parties , que l'on sent le prix de l'agriculture
et la considération due au cultivateur.
Quant à la hiérarchie romaine, premier moteur de
ces grandes expéditions, il n'est pas douteux qu'elle n'en
ait retiré d'immenses avantages pour l'agrandissement
de son pouvoir et l'établissement de cette suprématie
qu'elle voulait s'arroger sur les couronnes ; mais, observe
judicieusement notre auteur , « ces mêmes Croisades
préparaient dans l'Europe un nouvel ordre civil , qui
devait devenir funeste à la puissance ecclésiastique. Depuis
que les rois étaient devenus des rois , les papes ne
pouvaient plus rester ce qu'ils étaient précédemment....
Le despotisme exercé par Rome sur les consciences , les
moyens violens et coërcitifs , les excommunications, les
Croisades contre les hérétiques , l'affreuse Inquisition et
ses bourreaux , tout ce qui semblait devoir étayer et
perpétuer la puissance des papes , fut ce qui alluma l'indignation
d'un tems plus éclairé, et qui consomma la
ruine de la hiérarchie .
» Ainsi , apèrs tant de maux particuliers causés par
ces longues guerres , après tant de sang qu'elles coûtèrent
à l'Asie et à l'Europe , l'humanité put tirer quelque
consolation de leurs résultats ; résultats lents pour
Ja plupart d'une crise qui avait duré deux siècles , et
auxquels il fallut aussi des siècles pour consommer
leur développement.>>
La seconde question, relative au commerce et à l'industrie,
est traitée selon la même méthode que la première
; mais l'auteur sépare avec raison ces deux objets,
dont l'un est beaucoup plus connu que l'autre : il
examine premièrement quel était l'état du commerce
R2
260 MERCURE DE FRANCE ,
européen avant les Croisades , quel était à peu près le
degré d'activité où il était parvenu , et quelles routes de
communication lui étaient ouvertes. La voie de terre
le long des bords du Danube , la voie de mer par la Méditerranée
étaient les principales et presque les seules .
L'état du commerce maritime et celui du commerce
continental sont esquissés rapidement , et il résulte de
cette esquisse que l'un et l'autre s'étaient déjà ouvert
plusieurs chemins vers le Levant , mais qu'ils ne s'y
portaient qu'avec une faible activité , quand cette secousse
violente , et plusieurs fois répetée , vint leur ouvrir
de nouvelles routes et donner à l'activité commerciale
une accéleration puissante.
L'étendue de cette période pendant laquelle s'exerça
l'influence des Croisades sur le commerce maritime ,
amenait une subdivision que l'esprit du savant professeur
de Gottingue , éminemment ami de l'ordre et de
la netteté , n'a pas manqué d'établir. Cette influence
s'exerça différemment et à différens degrés avant la prise
de Constantinople par les Latins , et depuis cet événenement.
A ces deux époques , les grandes villes maritimes
d'Italie , Venise , Gênes , Pise, déployèrent un
génie , une ambition et des ressources qui firent monter
les deux premières , et sur-tout Venise , au sommet de
la puissance politique et de la prospérité commerciale.
Marseille les suivit , mais de loin , et fut presque la seule
ville de France qui prit part à ce grand mouvement par
le transport qu'elle fit des pélerins et des armées , et par
les établissemens qu'elle forma en Syrie et en Palestine.
Il n'existait alors aucun droit maritime , l'auteur
n'oublie pas de le remarquer; la piraterie était universelle
, et l'on ne connaissait sur mer d'autre droit que
celui du plus fort. L'Espagne eut l'honneur d'apporter la
première un moyen d'ordre au milieu de cette anarchie.
Le Consolato del mar, né en Catalogne vers le milieu
du treizième siècle , adopté par les Vénitiens à
Constantinople , ensuite par les Génois , les Pisans et les
autres peuples navigateurs , devint une loi , sans doute
bien imparfaite encore , mais enfin une loi, et le premier
pas fait vers une législation meilleure.
Le commerce continental fit des progrès plus lents,
ΜΑΙ 1809 . 261
mais qui ne sont pas moins remarquables. Vienne et
Ratisbonne , enrichies par la navigation du Danube ,
canal presqu'unique de ce commerce , tirèrent de si
grands avantages de leur relation avec Venise qu'elles
y eurent des comptoirs ety établirent une factorerie qui
prit le nom de Teutonique. Plus tard, Ratisbonne et
Nuremberg prirent leur place, etfurent dans le quatorzième
et le quinzième siècle les seuls entrepôts du commerce
d'Italie et du Levant pour tout le Nord. C'était
long-tems après les Croisades , mais toujours par une
suite et une influence prolongées du mouvement qu'elles
avaient imprimé; et ces deux villes en imprimèrent un
presque général aux villes et aux provinces situées sur le
Rhin , sur le Mein et dans une partie des villes de la
Belgiquequin'avaient pu participer encore aux communications
que les villes maritimes de ce pays avaient déjà
avec Venise par l'océan : elles l'étendirent même en
France , et non seulement au nord et à l'est , mais à
l'ouest et même au midi , quoique déjà Lyon et Avignon
reçussent de Marseille , et d'autres villes encore de
quelques autres ports , les approvisionnemens de leurs
marchés.
Rien de plus intéressant à suivre dans toutes ses ramifications
que ce grand fleuve du commerce , dont le
cours une fois ouvert va s'étendant , se propageant toujours
et distribuant par-tout où il pénètre les richesses ,
les jouissances , les lumières , l'esprit d'indépendance et
de liberté. M. Heeren paraît avoir traité avec une complaisance
particulière cette partie de son ouvrage. 11
puise dans les meilleures sources , pèse dans la balance
de la critique les témoignages et les faits , et donne dans
un petit espace une connaissance aussi étendue que satisfaisante
de ce point important de la question.
Il revient ensuite sur l'autre point qu'il en avait séparé,
et qui a pour objet l'Industrie. Il avoue qu'ici les
premiers élémens lui manquent pour déterminer avec
certitude quelles sont les branches d'industrie , quels sont
les procédés des arts mécaniques que l'Occident doit a
l'Orient , quand et comment l'Europe les a reçus , quels
sont ceux qu'elle doit aux Croisades , ceux à qui elles
ne firent que donner de nouveaux développemens et
262 MERCUBE DE FRANCE,
une plus grande activité. Dans l'impossibilité où l'on est
de résoudre en entier le problême , il se borne donc à
rappeler un petit nombre de procédés industriels , qui
sont évidemment d'origine orientale , dus aux Croisades,
et qui ont influé sur la prospérité ou sur la manière
d'être des nations occidentales ; tels que l'art de tisser
la soie , d'en faire de riches étoffes , et celui de
les teindre , déjà connu , mais qui fit de grands progrès
par les substances colorantes que l'Orient fournit alors ,
ou en plus grande abondance , ou même pour la pre-'
mière fois .
Une substance plus précieuse encore, dont le goût
est devenu universel et dont les transplantations lointaines
ont eu les suites les plus importantes et les plus
graves , c'est le sucre ; et il est hors de doute que nous en
devons la jouissance aux Croisades , que les premières
cannes furent transportées de Tripoli de Syrie en Sicile
; que de-là cette culture fut portée à Madère , d'où
elle passa plus tard dans le Nouveau-Monde. On connaît
assez quels effets son établissement y a produits : ceux
que sa consommation et son commerce ont eus en Europe
sont plutôt sentis que connus.- « Quand arrivera
- t - il , demande avec raison M. Heeren , qu'un
historien aussi savant que philosophe s'occupe de déve
lopper toute l'influence que certaines plantes étrangères
au sol de l'Europe ont exercée sur la situation politique
de cette partie du globe et sur la destinée de ses peuples ?
Sans doute le sucre remplira un long chapitre de son
ouvrage .>>>
Mais l'influence des Croisades sur le commerce et sur
l'industrie des Européens consista encore moins en ce
qu'elles introduisirent de nouveaux articles naturels et
artificiels , qu'en ce qu'elles rendirent plus général
l'usage de ceux qui étaient déjà connus. De la cour des
rõis et des grands , cet usage s'étendit à tous les étages
de la société. La manière de se vêtir , de se loger , de se
meubler , de se nourrir devint autre , et ni les hommes
riches et puissans , ni les particuliers enrichis par le
commercequi avaient vu le luxe de la vie et des habitations
orientales , ne purent plus se contenter de l'humble
toit et de la façon de vivre de leurs pères.
ΜΑΙ 1809. 263
On voit que la philosophie morale pourrait intervenir
ici et peut-être élever des questions embarrassantes
pourunhommede bonne foi : M. Heeren l'a senti et s'est
hâté d'aller au-devant des objections .
« Qu'on ne pense point, dit-il , que nous voulons
donner ici à entendre que ces jouissances nouvelles
étaient en elles-mêmes des bienfaits pour l'Occident.
Non , sans doute : ce qui en était un réel , c'était le redoublement
d'industrie et de travail ; le nouveau mouvement
qui agitait l'humanité , la communication qui
s'établissait par ce moyen entre les peuples , le changement
dans les moeurs qui en devenaient plus douces, les
progrès des eonnaissances qui s'étendaient et se perfectionnaient.
» Il retrace en peu de mots les effets de la
nouvelle activité que donnèrent aux hommes les nouveaux
besoins qu'ils avaient contractés et leurs efforts
pourproduire des articles d'échange, dont ils remplirent
à leur tour l'Orient. >> En un mot, on laissa faire les peuples
, et ils surent faire ce qui leur convenait.
<< Enfin , ajoute-t-il en terminant cette seconde partie
, il n'est pas besoin de démontrer combien le commerce
devenu riche et puissant , l'opulence des villes et
la nouvelle existence de leur bourgeoisie contribuèrent
à l'établissement de la liberté civile , à l'affaiblissement
graduel du régime féodal et à la naissance d'un ordre politique
où les droits des princes et des citoyens furent
mieux réglés . Dès-lors qu'en Europe le sentiment de
Paisance et de la richesse put s'unir au sentiment de la
liberté, celle-ci fut à jamais assurée , puisqu'on eut les
moyens de la défendre et de la maintenir.>>>
Keste à examiner la troisième question partielle ,
ou la dernière division de la question générale , relative
au progrès des lumières. L'auteur ne pouvait
suivre dans cette partie la même marche que dans
les deux premières. Il se trouve arrêté d'abord , en
considérant combien peu d'avantages les sciences et les
arts pouvaient retirer de ces expéditions guerrières . Les
Sarrasins qu'on attaquait étaient à demi barbares , les
Francs qui les attaquèrent l'étaient peut-être encore
plus. «Si l'on en excepte quelque théologie bizarre et
grossière, qui était le partage des seuls ecclésiastiques ,
264 MERCURE DE FRANCE ,
ils étaient tout à fait sans lettres et se faisaient un honteux
honneur de leur ignorance. », Ce n'était pas pour
s'éclairer qu'ils allaient en Orient, et quand ils en eussent
eu la volonté , quand leurs ennemis eussent eu quelque
chose à leur apprendre , l'orgueil , les préjugés natio .
naux , la différence de religion et de langue y auraient
encore mis obstacle .
Les Grecs auraient pu être de meilleurs instituteurs ;
mais leur éloquence sophistique touchait peu le guerrier
Franc ; les trésors de la Grèce antique , dont ils
étaient encore possesseurs , ne lui inspiraient ni intérêt
ni curiosité : enfin, au lieu de leur demander des lumières
, les Croisés furent sur le point d'en éteindre entiérement
le foyer dans le siége même de l'empire , par
cette prise et ce saccage réitéré de Constantinople , où
furent détruits et consumés par les flammes tant de
somptueux édifices , tant de chefs-d'oeuvres des arts ,
tant de manuscrits précieux . M. Heeren fait l'énumération
de ceux qui existaient encore alors , et qui , étant
sans doute uniques , ont été perdus sans retour. « Ces
richesses littéraires , dit-il , et bien d'autres , périrent
en peu de jours , non par les excès de Mongols ou de
Payens barbares , mais par la main de Chrétiens , plus
barbares qu'eux , et qui causèrent aux lettres et aux arts
un irréparable dommage. >>>
Quelques seigneurs croisés purent , il est vrai , rapporter
de l'Orient un petit nombre de manuscrits ;
mais dont peut-être la plupart se perdirent ensuite , et
qui nesont qu'un faible dédommagement pour les lettres
en Occident. Cependant M. Heeren ne veut pas que
dans cette seule partie les Croisades n'aient pas eu une
influence heureuse ; elles en eurent , si l'on veut , mais
non pas , à mon avis , de la manière qu'il le dit , et
c'est là , s'il faut l'avouer , l'endroit faible de son ouvrage.
<< On ne peut , dit-il , remarquer en Europe à cette
époque , ni dans celle qui suivit aucun essor dans l'esprit
, qui annonce que l'étude des classiques grecs y ait
produit quelques fruits . >> En Allemagne et même en
France , soit; mais en Italie , où 'Tiraboschi et quelques
autres auteurs , trop prévenus en faveur de leur nation,
ΜΑΙ 1809. 265
ont prétendu que l'étude du grec n'avait jamais entiérementcessé
, on peut dire du moins qu'elle reprit faveur
dès le commencement du douzième siècle , que cette
ardeur se ralentit à la vérité au treizième , qui est le
dernier de l'époque des Croisades ; mais que dans le
quatorzième les études grecques furent portées à un
très-haut point d'activité. J'ajouterai que ce fut en effet
d'après les rapports qui s'établirent entre les Italiens et
les Grecs de Constantinople , mais non pas au moyen
des Croisades. La ruine de l'Empire , opérée par les
Croisés , était plus propre à faire naître l'aversion que
les rapprochemens ; mais on voit , dès le douzième siècle ,
que l'Empereur Lothaire II , envoyant à Constantinople
Anselme, évêque d'Havelberg , atttaacchhaa à cette ambassade
trois italiens déjà célèbres par leurs connaissances dans
la langue grecque , Jacques de Venise, Moïse de Bergame
, et Burgundio de Pise , dont l'un fut le premier
traducteur et commentateur de quelques livres d'Aristote
; l'autre était si fort helléniste , qu'à Constantinople
même il fut choisi par les deux partis pour interprète
dans les conférences entre les Grecs et les Latins ;
le troisième eut la gloire d'occuper le premier , en Toscane
sa patrie , une chaire de langue grecque. Cette
ambassade eut lieu vers l'an 1130 , et ces trois savans
italiens , choisis à cause de leur célébrité dans cette
langue , prouvent qu'elle était déjà en honneur dès le
commencement de ce siècle en Italie , et qu'elle l'était
indépendamment des Croisades (4) .
Je ne dis pas qu'elles n'y contribuèrent en aucune
manière, ni que notre auteur ait tort de dire qu'il serait
injuste de ne pas remarquer qu'elles concoururent à
préparer le beau siècle de la renaissance des lumières .
Elles mirent , comme il le dit encore , l'Italie en une
relation plus étroite avec l'Orient. Mais lorsqu'il ajoute ,
ce qui est encore vrai , que « déjà avant la prise de
Constantinople par les Tures , quelques étincelles de
(4) Voyez Tiraboschi , tome 3. Voyez aussi à la fin de la Vita del
Boccaccio, par le comte J. B. Baldelli ( Florence 1806 ) ; la première
Illustrazione qui traite de la littérature grecque en Italie depuis la décadencede
l'Empire d'Occident , etc.
266 MERCURE DE FRANCE,
l'esprit grec brillaient çà et là dans les villes d'Italie , et
que quand les conquérans Turcs firent fuir, devant eux
les Muses effrayées , l'Italie se trouva disposée à être leur
asile ; >> il ne me paraît pas aussi exact d'attribuer aux
Croisades , ou du moins d'attribuer à elles seules cette
heureuse disposition. Ce que je viens de dire le prouve
déjà suffisamment , et pour peu que l'on connaisse l'histoire
littéraire d'Italie pendant les treizième et quatorzième
siècles , on sait combien il serait aisé d'en apporter
ici de nouvelles preuves , mais cela nous entraînerait
trop loin .
Je ne ferai qu'une seule observation. L'auteur ajoute
en note que Manuel Chrysoloras fut le premier grec qui
enseigua publiquement en Italie ( en 1395 ) . Mais Burgundio
de Pise y avait professé un siècle et demi plus tôt;
quant aux grecs , Léonce Pilate , élève du Calabrois
Barlaam et maître de Boccace , avait précédé d'un assez
grand nombre d'années Chrysoloras à Florence, etyavait
expliqué publiquement Homère (5). Il n'était done besoin
ni des Croisades , ni de la prise de Constantinople par les
Turcs , pour faire renaître en Italie l'étude de la langue
grecque ; et si ces deux événemens y donnèrent quelque
activité de plus , en est-ce assez pour ne point regretter
que le goûtde cette étude n'ait pas continuédese répandre
par des moyens plus lents etmmooins funestes à l'espèce
humaine ?
M. Heeren pense que la Scolastique , née en Occident
quelque tems avant les Croisades , en reçut du moins de
l'aliment et de l'activité , et que le tems qu'elles durèrent
fut aussi l'âge de vigueur de la Scolastique. Cela peut
être ; mais alors on aurait à se consoler de deux maux
à la fois , des Croisades et de la Scolastique. L'auteur ne
se le dissimule pas lui-même , puisqu'il dit expressément
: << Nous sommes loin de donner les progrès de
cette branche parasite pour un avantage réel. On sait
que la Scolastique , principalement durant le cours du
treizième siècle, dégénérant toujours de plus en plus en
vaines disputes de mots , étouffa presque toutes les connaissances
utiles , et entrava l'esprit humain de chaînes
qu'il ne commença à rompre que deux siècles après. >>>
(5) Voyez Hodius de Græcis illustribus , etc.
MAI 1809. 267
Ce que notre savant professeur dit ensuite du genre
des progrès que les Croisades firent faire aux sciences
physiques , à la médecine, à la géographie et à l'histoire,
progrès faibles pour les deux premières , mais considérables
pour les deux autres , est de la plus grande justesse.
Il y a aussi de la vérité dans l'influence qu'il leur
attribue sur l'esprit poétique qui parut renaître en
Europe vers le même tems où elle se dépeuplait pour
les Croisades; mais la sagesse de son esprit le met en garde
contre les assertions trop positives à cet égard , de Pasquier
, de Mezerai et de Massieu. Il restreint l'influence
poétique des Croisades dans des bornes plus étroites : et
il y aurait encore à discuter avec lui si tout ce qu'il
accorde à cette influence y appartient réellement.
Au reste , dans cette partie comme dans les autres , il
règne non-seulement un excellent esprit de recherches
et de bonne critique , mais une candeur et une bonuefoi
qui entretientjusqu'à la fin le sentiment de confiance
que l'auteur a su d'abord inspirer. On peut n'être pas de
son avis sur quelques objets particuliers , mais on voit
qu'il a senti lui-même ce que laisse apercevoir cette
troisième division de son ouvrage , que le côté faible de
l'influence des Croisades , et le progrès réel des lumières .
Pour leur pardonner, autant que le peut l'humanité,
tous les maux qu'elles ont faits, il faut songer sur- tout
à ce que leur doivent évidemment le commerce et l'industrie
, et sur-tout aux progrès de la civilisation et de
la liberté civile , qui étaient alors tellement entravées ,
si violemment et si puissamment opprimées par le régime
féodal , qu'on ne voit pas bien comment la malheureuse
Europe aurait pu briser de si fortes chaînes , sans ce
terrible bouleversement .
Je me crois dispensé de répéter ici les éloges que j'ai
donnés à cet excellent travail; et je ne doute pas que cet
extrait, tout imparfait qu'il peut être, ne suffise pour
les justifier. Je finirai en remerciant M. Heeren au nom
du public et au nom même de la Classe dontj'ai l'honneur
d'être membre , du parti qu'il a pris , ainsi que l'avait
fait son ami et son traducteur M. Charles Villers, de faire
imprimer son ouvrage. A l'exemple de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres , qu'elle remplace , celle
268 MERCURE DE FRANCE ,
Classe n'est point dans l'usage de publier elle-même les
Mémoires qu'elle couronne ; et certainement elle n'a
pas besoin de garantie pour les jugemens qu'elle prononce
; mais elle ne peut qu'applaudir à cette publicité
qui ôte tout prétexte à la causticité malveillante et à
la médiocrité vaincue; publicité qui répand , selon le
voeu de l'Institut , des connaissances utiles , et généralise
ainsi le fruit de ses concours . GINGUENÉ.
QUVRES COMPLÈTES DE PIERRE-AUGUSTINCARON
DE BEAUMARCHAIS , écuyer , conseiller-secrétaire
du roi , lieutenant-général des chasses , bailliage et
capitainerie de la varenne du Louvre , grande-vénerie
et fauconnerie de France.
-
Ma vie est un combat. VOLT.
Sept vol. in-8°. A Paris , chez Léopold Collin ,
libraire , rue Gilles-Coeur.
DANS la vie, comme dans les ouvrages de Beaumarchais
, l'homme et l'auteur sont tellement mêlés et
confondus , qu'il est presqu'impossible d'observer séparément
ses actions et ses écrits. Il faut tout embrasser
dans un même examen , dans un même jugement. Ce
caractère, composé d'audace et de prudence, d'impétuosité
et de patience , de force et de souplesse , qui lui
fit entreprendre et mettre à fin tant de choses si diverses
dont nul autre n'aurait seulement conçu l'idée , l'a dirigé,
l'a soutenu dans ses opérations commerciales , dans
ses démêlés judiciaires et dans ses compositions dramatiques.
Il fit toute sa vie des plaidoyers et des pièces de
théâtre : chacun de ses procès prit la forme d'un drame;
chacun de ses drames devint la matière d'un procès. Il
lui fallut plaider pour sauver son honneur ou ses biens ;
il lui fallut plaider pour faire jouer ses comédies ; et
quand elles eurent été jouées , il se vit encore obligé de
plaider pour en justifier le succès ou la disgrâce ; enfin ,
il plaida sans cesse , et c'est avec raison que l'éditeur de
ses OEuvresy a mis pour épigraphe ce mot de Voltaire :
Ma vie est un combat.
Il fallait que Beaumarchais fût extraordinaire en tout
MAI 1809 . 269
et se signalât toujours d'une manière inusitée dans les
nombreuses carrières où il se vit engagé par l'activité
de son esprit ou par la fatalité des circonstances. Né
d'un père horloger, et exerçant lui-même cette profession
, il inventa une nouvelle espèce d'échappement;
cette invention lui fut disputée; il plaida devant
l'Académie des Sciences qui lui donna gain de
cause : voilà son premier procès et sa première victoire.
Introduit auprès des filles du roi par un talent agréable
qu'il portait à la perfection , il fut recommandé par
elle, à Paris-Duverney, à la fois homme d'Etat et de
finance , se montra sur le champ capable des opérations
les plus vastes et les plus compliquées du haut commerce,
et paya la bienveillance de son patron d'un service inappréciable
: il s'agissait de déterminer Louis XV à visiter
l'Ecole-Militaire ; cette faveur, qui combla de joie
Pâris-Duverney , créateur de cet établissement ; cette
faveur après laquelle il soupirait depuis neuf ans , et
pour laquelle il avait employé infructueusement tous
les genresde sollicitation , il la dut au zèle et à l'adresse
de Beaumarchais qui décida les filles du roi, ses protectrices
, à donner à leur père l'exemple d'une démarche
qu'il se crut obligé d'imiter , mais à laquelle on n'aurait
peut-être jamais pu porter autrement ce monarque
apathique , ennemi des occasions de paraître et plongé
dans ses habitudes voluptueuses. Plus tard Beaumarchais
entreprit d'armer et d'approvisionner l'Amérique-Septentrionale
insurgée contre la métropole , et ces contrées
ne furent peut-être pas moins redevables de leur indépendance
aux habiles spéculations du commerçant français
, qu'aux puissans secours de la France. Quinze louis
destinés au secrétaire d'un conseiller au parlement de
Paris , et imprudemment retenus par la femme de ce
magistrat , furent la cause d'un procès où Beaumarchais
, déployant un genre de polémique inconnu au
barreau de tous les pays et de tous les siècles , évoqua
cette misérable cause au tribunal de l'Europe entière , y
traduisit ses adversaires et ses juges , les immola les uns
sur les autres avec l'arme du ridicule, triompha luimême
en succombant , et remporta , pour gage de sa
victoire , une flétrissure morale qui le couvrait d'hon270
MERCURE DE FRANCE,
neur. Mais , avant de le montrer dans l'arène judiciaire
où il s'est signalé par plus d'un exploit , faisons-le voir
dans la carrière dramatique , où il n'a pas rendu moins
de combats et n'a pas obtenu des succès moins difficiles ,
moins disputés , moins extraordinaires .
Le beau , le gai , l'aimable Beaumarchais y débuta
par deux drames d'un genre passablement sombre : il
appelait cela le genre honnéte. Nul auteur dramatique
ne fut plus accusé d'indécence , et n'eut ou du moins
n'afficha plus de prétentions à la moralité. Ce qu'il y a
d'un peu extraordinaire , c'est qu'il croyait parvenir
également à ce but par le genre honnête et par celui
qui ne l'était pas , en peiguant des moeurs décentes et
des moeurs licentieuses , en faisant les Deux Amis et le
Mariagede Figaro : du moins c'était-là ce qu'il essayait
de prouver dans ses préfaces. Mais on sait ce
qu'en général il faut penser de cette logique d'un auteur
qui voudrait faire apercevoir de la conséquence
dans ce qui en est le moins susceptible , les caprices de
l'imagination et ces inspirations fortuites qu'on appelle
des idées d'ouvrages. Il vous a montré la vertu , c'est
pour vous la faire aimer et suivre ; le vice , pour vous
Je faire haïr et éviter. Rien de tout cela le plus souvent;
il a voulu vous faire pleurer ou rire , selon l'occasion ,
sans projet de vous rendre meilleurs ou pires. Ce sont
les indiscrètes censures qui nous attirent ces oiseuses
apologies . Si l'on ne s'avisait pas souvent mal à propos
d'accuser un auteur comique d'immoralité , celui-ci ne
penserait jamais à revendiquer plus mal à propos encore
la gloire d'être un écrivain moral. Je soupçonne
que c'est à peu près là l'histoire de Beaumarchais . Quoi
qu'il en soit, il parut d'abord fort amoureux du drame,
et cela peut déjà passer pour une singularité dans cet
homme qui en offre tant. En tête d'Eugénie , dans une
dissertation intitulée : Essai sur le genre dramatique
sérieux , il reproduit avec assez de chaleur et d'adresse
tout ce qu'on avait déjà pu alléguer en faveur du
drame; mais il dissimule , atténue ou élude les objections
les plus fortes, c'est-à-dire celles qui sont tirées
des conséquences du genre , plutôt que du genre luimême;
et ce genre , il le met sans façon au-dessus de la
MAI 1809 . 271
tragédie et de la comédie , de l'une pour la vérité , de
l'autre pour l'intérêt, de toutes deux pour la moralité.
Diderot avait dit tout cela ; Beaumarchais n'y ajoutait
rien, et son drame qui avait réussi n'en avait pas besoin .
Mais, il faut l'avouer, il avait un peu la manie desfactums
, et il voulait , à toute force, plaider pour ou
contre quelque chose. Avec toute sa moralité, Eugénie
ne put échapper au reproche d'indécence ; on se récria
contre cette grossesse d'une jeune fille qui était tombée
dans le piége odieux tendu par un séducteur ,
croyant se livrer aux embrassemens légitimes d'un
époux. Il n'y a pas , que je sache , un autre exemple
d'une fille enceinte mise au théâtre , si l'on en excepte
l'opéra comique d'Annette et Lubin etquelques parades
de société. Les Deux Amis n'eurent pas , à beaucoup
près , autant de succès qu'Eugénie. Il faut sans doute
croire à l'équité des jugemens du parterre , quand le
tems les a confirmés. Cependant si l'on pouvait opposer
à l'effet de la représentation celui de la lecture , on préférerait
peut- être à Eugénie les Deux Amis , dont le
sujet est moins romanesque et moins commun , l'intrigue
conduite avec plus d'art , le style plus naturel,
plus soigné, de meilleur goût. Le premier acte de la
pièce offre un tableau de l'intérêt le plus doux et le plus
aimable. C'est une jeune fille ornée de toutes les qualités
et de tous les charmes , qui fait l'orgueil et le bonheur
de tout ce qui l'environne ; c'est un amant, rempli
d'ardeur et de timidité , qui aspire au moment d'unir
pour jamais son sort au sort de cette fille adorée , compagne
de son enfance ; ce sont deux pères , liés d'une
ancienne amitié, qui se sont trop bien entendus sur
l'objet de leur plus cher desir pour avoir eu besoin de
s'en faire l'aveu formel , sourient mystérieusement à la
tendresse de leurs enfans , et n'ont l'air de l'ignorer que
pour mêler un peu de retenue à leurs empressemens , un
peu d'incertitude à leur espoir , et par là rendre plus
vif l'instant de bonheur qui doit les donner l'un à l'autre.
Tout, dans cette maison, respire le calme de la
prospérité et les douces agitations de l'amour ; il semble
qu'il ne soit pas au pouvoir du sort de troubler un état
si paisible, si fortuné; et voilà que tout à coup un
272 MERCURE DE FRANCE ,
grand revers , fondant à la fois sur ces quatre personsonnages
, met en danger leurs biens , leur konneur ,
leur vie et leur amour. On retrouve dans le premier
acte de l'opéra de Lucile à peu près cette même situation,
ce même tableau de famille , auquel succèdent des
scènes orageuses ; et ce qui ajoute au rapport des deux
ouvrages , c'est que dans l'un et dans l'autre une révélation
inattendue vient changer l'état et les droits de la
jeune personne. Je donne cette remarque pour ce
qu'elle vaut , et sans prétendre en tirer aucune conséquence.
Entre les Deux Amis et Lucile , il y a une
trop grande différence de genre et de moyens pour
qu'on puisse sérieusement les mettre en parallèle.
Beaumarchais fut interrompu dans ses travanx dramatiques
par ses deux fameux procès contre M. de la
Blache , héritier de Pâris-Duverney, et le conseiller au
parlement Goëzıman. De toute manière , la gloire de
l'auteur et les plaisirs du public gagnèrent à cette interruption.
Beaumarchais qui avait fait pleurer médiocrement
à ses comédies, ayant beaucoup fait rire
dans ses plaidoyers , prit apparemment goût à ce dernier
genre de succès , auquel celui de son caractère et
de son esprit lui donnait d'ailleurs plus de droits. Il renonça
donc au drame lugubre qui ne convenait plus à
sa réputation d'homme éminemment gai , pour n'y revenir
plus tard qu'une seule fois , comme nous le verrons
bientôt ; et il se mit à composer le Barbier de Séville,
pour continuer d'amuser le public et lui-même.
Cette pièce n'était d'abord qu'un opéra comique , dans
lequel il avait fait entrer des parodies de jolis airs italiens
et espagnols ramassés dans ses voyages. L'ouvrage
fut refusé par les comédiens italiens. Qu'on ne se hâte
point trop de s'étonner ; on va voir qu'il y avait de
bonnes raisons pour cela. Le principal acteur du théâtre ,
celui qui devait être chargé du rôle de Figaro , avait
exercé dans sa jeunesse la même profession que ce personnage
, et n'avait probablement pas autant d'esprit. II
est inutile d'en dire davantage : la pièce rejetée par les
Italiens fut accueillie par les Français. Elle tomba à la
1ª représentation. De cinq actes , l'auteur la réduisit à
quatre, et en cet état elle obtint un succès compét qui
s'est
ΜΑΙ 1809.
s'est toujours soutenu. Beaumarchais s'était trop bien
trouvé d'entretenir le public de lui-même et de le
rendre juge de ses démêlés , pour en laisser échapper
celle occasion. Il fit imprimer le Barbier de Séville avec
une longue préface qui était encore unfactum , et où il
s'égayait aux dépens de ses critiques , comme naguère il
avait fait de M. et de Mme Goëzman , d'Arnaud , Marin
et consors. L'amour -propre y est porté à un excès que
tout l'esprit de l'auteur n'empêche pas de trouver ridicule
; et, sous un air d'ironie dont on n'est pas longtems
'dupe, c'est de très-bonne foi que Beaumarchais
offre à l'admiration des lecteurs les caractères , l'intrigue
, les incidens et jusqu'aux mots les plus insignifians
de sa pièce.
On est généralement persuadé que Beaumarchais a
voulu se peindre dans Figaro . Ceci demande explication.
Il est plus que douteux qu'un homme qui prétendait
à une sorte de considération publique , ait en le
projet de se mettre lui-même en scène sous les traits
d'un pauvre diable de barbier, qui, tout en menantune
intrigue dont les fins sont honnètes , laisse soupçonner
qu'il en conduirait tout aussi volontiers une autre dont
les fius ne leseraient pas. Il y a dans ce masque de Figaro
quelque chose d'effronté et de suspect qui empèche
qu'un galant homme en veuille couvrir son visage. Mais
il est certain que Beaumarchais a mis dans la bouche
de ce même Figaro nombre de traits qui font une allusion
directe à ses propres aventures ; c'est une espèce de
supplément à ses Mémoires et une continuation d'hosțilités
contre ses parties. L'une d'elle est à la fois nommée
et qualifiée dans le mot de maringouin , sorte d'insecte
très-incommode; et ce trait : Loué par ceux-ci ,
blámé par ceux-là , avait évidemment pour intention
de rappeler le bláme honorable dont le parlement Maupeou
venait de le charger. C'est seulement de cette manière
et dans cette mesure qu'il faut entendre la prétendue
ressemblance de Beaumarchais avec son barbier
Figaro. Au reste , c'était une manie particulière à cot
écrivain, de vouloir marquer chacune de ses pièces
pour ainsi dire du sceau de ses opinions, de ses passions
et de ses aventures personnelles. Plein de lui-même , il
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
semblait craindre que le public ne s'occupât plus de la
pièce que de l'auteur , et il plaçait toujours l'auteur dans
quelque coin de la pièce. Lerôle du frère dans Eugénie,
retrace , à certaines circonstances près , son affaire
avec Clavijo , l'amant de sa soeur. Nous venons de voir
que le Figaro du Barbier de Séville était chargé de rappeler
de tems en tems Beaumarchais au souvenir du
párterre et de provoquer encore quelques applaudissemens
pour lui . On en peut dire autant du Figaro de la
Folle Journée , et l'argumentation sur Pet et l'ou , adverbe
de lieu ou conjonction alternative , dans le dédiť
signé par Figaro à Marceline , paraît bien être une parodie
de l'accusation de faux intentée si ridiculement à
l'auteur par le comte de la Blache. Personne ne doute
que dans Tarare, dont la moralité est que la grandeur
d'un homme sur la terre
N'appartient point à son état ,
Qu'elle est toute à son caractère ,
Beaumarchais n'ait eu l'intention formelle d'étaler le
triomphe de la qualité qui dominait en lui, de cette
force de caractère , qui, d'un état assez obscur , l'avait
élevé à une grandeur de fortune et de renommée fort
au-dessus de la noblesse et de la richesse héréditaires .
Les deux Figaro avaient déjà préludé , súr un ton moins
haut, à l'expression de cette vérité dont Beaumarchais
était fier et même vain. Enfin, dans la Mère coupable ,
le nom deBégearss , déguisant beaucoup trop mal celui
d'un de ses derniers et plus rudes antagonistes , perpétuait
le bruit d'une affaire judiciaire toute récente , où
malheureusement Beaumarchais n'avait pas joué le rôle
brillant. On sent cette différence de fortune à celle de
sa vengeance. Triomphant , quoique blamé , il avait
achevé gaîment sur la scène ceux qu'il avait déjà immolés
si gaîment au barreau. Ici, il fait un acte de fureur
noire, en donnant le nom de son adversaire au machinateur
des plus odieux complots; celui-ci , il est vrai ,
lui en avait donné l'exemple et presque le droit , en disant
de lui dans un plaidoyer : Ce malheureux sue le
crime. L'offense et la représaille sont également de mauvais
goût et de mauvaise foi.
Le Figaro a quelque rapport avec ces personnages de
MAI 1809. 275
convention dont l'ancienne comédie aimait à faire usage
et qu'on voyait paraître dans un grand nombre de
pièces avec un caractère , un langage et un costume
donnés ; mais il endiffere, en ce qu'il est un être individnel
et non générique, que l'auteur nous montre successivement
dans les différentes phases de sa vie. Beaumarchais
, qui s'est toujours plu à présenter comme les
moyens et les résultats d'un grand systême combiné
d'avance , les actes très-décousus de son existence civile
et littéraire , a voulu faire accroire qu'il avait conçu simultanément
l'espèce d'ensemble formé par ses trois
Figaro. Il prétend que ses deux comédies espagnoles ne
furentfaites que pour préparer le drame de la Mère
coupable. « Les deux premières époques du roman de la
>> familledu comte Almaviva, dit-il encore , ne semblent
>> pas , dans leur gaîté légère , offrir des rapports bien
>> sensibles avec la profonde et touchante moralité de la
>> dernière ; mais elles ont dans le plan de l'auteur une
>> connexion intime. » Beaumarchais se moque; il suffit
de le citer encore lui-même , pour renverser tout cet
échafaudage de préméditation, de préparation et de
connexion intime. On se rappelle bien d'abord que le
Barbier de Séville était destiné à la comédie italienne ;
oril n'aurait pas posé sur cette scène légère et bouffonne
les fondemens d'un édifice qu'il eût eu dessein de couronner
sur la scène française par le triste drame de la
Mère coupable : encore moins aurait-il pu songer à
mettre unjour la Mère coupable en opéra comique, enjolivé
d'ariettes et de couplets. Mais voici qui vaut
mieux encore que des raisons ; ce sont des faits. Je les
tire de la préface du Barbier de Séville et de celle du
Mariage de Figaro. Beaumarchais, qui n'avait voulu,
dit-il , faire du Barbier qu'une pièce amusante et sans
fatigue , prétend qu'au lien de rester dans sa simplicité
comique , il aurait pu étendre et tourmenter son plan à
lamanière tragique ou dramique (c'est toujours lui qui
parle); et là-dessus il imagine follement un sixième
acte,dans lequel Bartholo et Figaro , se disputant et passant
des injures aux coups , l'un aurait fait tomber de
dessus la tête de l'autre le rescille ou filet qui le coiffe, et
aurait ainsi mis à découvert la marque d'une spatule
$ 3
276 MERCURE DE FRANCE ,
impriméeà chaud sur cette tête rasée. A cette marque ,
le docteur aurait reconnu son fils dans Figaro , lequel ,
jusque-là , n'aurait connu que sa mère ; et cette mère ,
qui est Marceline , aurait été à la fin épousée par le docteur.
Cette idée en l'air, que Beaumarchais donne pour
tragique ou dramique , parut plus gaie à M. le prince
de Conti que la pièce du Barbier elle-même , et il
porta à l'auteur le défi public de mettre au théâtre
cette famille de Figaro indiquée dans la préface.
Beaumarchais accepta le défi , et composa la Folle
journée , dans laquelle il crut pouvoir , sans perdre la
gageure , changer quelque chose à ce plan pour rire ,
qu'il n'aurait jamais songé de lui-même à exécuter.
Ainsi la spatule imprimée sur l'occiput se trouve placée
plus convenablement au bras droit ; ainsi Figaro qui
dans le Barbierde Séville, connaissait sa mère et parlait
quelquefois d'elle, ne la reconnaît, dans la Follejournée,
qu'au moment où il se voit presque forcé de l'épouser.
Ce qui est vrai, ce qui est prouvé , c'est que du tems
même de la Folle journée , Beaumarchais avait l'idée
de la Mère coupable , et y avait même déjà travaillé,
<<Je garde , dit -il , dans la préface du premier ouvrage,
>>une foule d'idées qui me pressent , pour undes sujets
>>les plus moraux du théâtre aujourd'hui sur mon chan
>>tier : la Mère coupable.... J'élèverai mon langage à
>> la hauteur de mes situations , j'y prodiguerai les traits
>>de la plus austère morale , et je tonnerai fortement
>> sur les vices que j'ai trop ménagés. Apprêtez-vous
>>donc bien , Messieurs , à me tourmenter de nouveau;
>> ma poitrine a déjà grondé ; j'ai noirci beaucoup de
>> papier au service de votre colère.>> Mais il se présente
ici une petite objection, Si , déjà, dans la pensée de
Beaumarchais , l'héroïne de cette Mère coupable était
Ja comtesse Almaviva, de quel front ose-t- il , au même
moment, la donner pour la plus vertueuse des femmes
par goût et par principes , et s'emporter contre ceux
qui lui trouvaient déjà un goût trop décidé et trop mal
combattu pour Chérubin- Léon d'Astorga? La camariste
Suzon elle-même , sage et attachée à ses devoirs au tems
de la Follejournée , paraît , à celui de la Mère coupable,
n'avoir pas toujours marché sur cette ligne dans l'intervalle
, apparemment pour que sa maîtresse n'eût pas
- ΜΑΙ 1809. 277
trop à rougir. Bégéarss lui parle avec un ton de privauté
fort suspect , et quand il assure de son amour cette
femme de chambre dont il a besoin, il a d'autant plus
l'air de l'entretenir d'un ancien goût éteint par la possession
et les infidélités peut-être mutuelles , que Suzon
qui avait bien dix-huit ans à l'époque de son mariage ,
et qui depuis a vu pleurer sa maîtresse pendant vingt
ans , est une femme qui approche de la quarantaine.
Enfin , lorsque la Comtesse lui dit : Je t'ai vu lui rendre
autrefois plus de justice ( à Bégéarss ) , elle baisse les
yeux. Ce jeu de figure indiqué par l'auteur lui-même ,
prouve qu'il estdans le secretde llaa liaison de Suzanné
avec Bégéarss , el ce secret est assez facilement saisi à lå
représentation par les spectateurs. Peut-être entrait-il
dans ce systême de moralité profonde et touchante , dont
Beaumarchais parle à chaque instant , d'établir que les
femmes les plus vertueuses et les plus sages finissent
toujours par avoir quelques faiblesses. Cela est loin de
cegenre honnéte où il n'admettait que des femmes irréprochables.
Figaro , par exemple , loin de s'être perverti
, a beaucoup gagné du côté de la morale ; sa probité
et sa délicatesse que je n'aurais pas voulu cautionner
à Séville et au château d'Aguas Frescas , inspirent toute
confiance à Paris ; il est rempli pour ses maîtres d'un
zėlė ardent et désintéressé , qui ne peut être égalé que
par'sa haine pour les fripons et les traîtres. Mais combien
il a perdu sous le rapport de l'esprit et des agrémens
! Comme cet animal domestique qui dans son enfance
nous amuse par sa légèreté , sa souplesse et sa
grâce, et qui , devenu vieux , sommeille tristement au
coin de notre foyer , et ne retrouve quelquefois son
agilité que pour obéir à cet instinct qui l'anime contre
d'autres habitans incommodes de nos maisons , ce
Figaro , plein de feu , d'espiéglerie et de gentillesse
dans ses jeunes années , est devenu , en vieillissant ,
lourd , sombre, hourru , brutál , et de plus mauvais goût
que jamais. En tout , ce drame de la Mère coupable ,
dont l'incroyable succès ne peut s'expliquer que par le
plaisir qu'ont apparemment les femmes à étouffer et å
se trouver mal , est un chaos d'horreurs et de désordres
qui fatigue la tête , froisse le coeur et souille l'imagination.
Le style en est monstrueux; l'intrigue en est
1
278 MERCURE DE FRANCE,
vicieuse : tout a bien la couleur du sujet , et Beaumarchais
prétend qu'il n'a fait le Barbier de Séville et la
folle Journée que pour arriver à ce drame révoltant !
En vérité, il aurait bien dû alonger encore la route et
nous faire grâce du but. Il est curieux de l'entendre
s'expliquer lui-même sur cet ouvrage terrible qui lui consumait
la poitrine. (Elle avait déjà beaucoup grondé,
comme on se le rappelle. ) «Je l'ai composé , dit- il ,
>>>avec la tête froide d'un homme et le coeur brûlant
>> d'une femme , comme on a dit que J.-J. Rousseau
>> écrivait. » Puis aussitôt , pour atténuer ce que ce rapprochement
de Rousseau et de lui pouvait avoir d'avantageux
, il ajoute : « J'ai remarqué que cet ensemble ,
» cet hermaphrodisme moral est moins rare qu'on ne le
>>> croit. Quand on réfléchit sur ce ton d'excessive suffisance
que Beaumarchais prend toujours en parlant de
Jui et de ses ouvrages , on est tenté de croire qu'il s'est
dit : C'est un mauvais calcul que d'employer cette modestie
apparente dont les hommes sont convenus entre
eux pour épargner mutuellement leur amour-propre.
Les sots vous, prennent au mot , et les gens d'esprit ne
vous savent point assez de gré d'une qualité presque
toujours factice , qui est d'obligation pour tous et par
conséquent ne peut distinguer personne. Disons de moi
hautement et en toute occasion tout le bien que j'en
pense ; quelques malins se moqueront de ma vanité : je
les ferai aisément passer pour des jaloux. Quant aux
bonnes gens , naturellement moins choqués du ridicule,
ils ne concevront pas que je puisse déroger si ouvertement
à l'usage commun sans en avoir le droit ; ils me
regarderont comme un homme supérieur qui ne saurait
, saus trop se baisser , placer sa tête sous ce niveau
élevé à la hauteur des hommes ordinaires. J'aurai donc
gagné pour ma réputation toute la différencedu nombre
des sots à celui des gens d'esprit : or l'opération ne peut
manquer d'être bonne. Je ne sais pas si Beaumarchais ,
excellent, calculateur, a réellement fait cette spécula
tion d'amour-propre; mais il me paraît difficile d'expliquer
autrement comment un homme si spirituel et si
malin pouvait avoir si souvent la vanité d'un sol et d'un
plastron à épigrammes. Nous en allons voir des preuves
qui surpassent toute croyance. AUGER. (Las aanp
ΜΑΙ 1009. 279
VARIÉTÉS.
SPECTACLES .-Académie Impériale de Musique.-Début
de M. Lavigne , dans le rôle d'Achille.
Tout finit , tout se renouvelle ! Cette maxime est d'une
application générale ; et si les pyramides d'Egypte , après
quatre mille ans d'existence , ont subi les atteintes du tems ,
devons-nous étre étonnés qu'après trente ans d'une carrière
fatigante autant que glorieuse , Lainez aspire après un successeur
qui lui permette de se reposer tranquillement sur ses
auriers ? La difficulté qu'on a cue à trouver ce successeur
est le plus bel éloge qu'on puisse faire du talent de Lainez .
M. Lavigne vient de se présenter aux épreuves , et la première
qu'il a subie a tourné à son avantage. Cet acteur, que
nous devons aux soins de MM. PPeerrssuuiisseett Lebrun, donne
de belles espérances à l'Opéra , et se fait remarquer par une
belle voix , par une méthode sage , qui laisse pourtant à
désirer plus d'assurance et moins de vague dans les intentions.
On a remarqué l'accent et l'expression qu'il a mis
dans le beau morceau : Cruelle ! non jamais; et les craintes
que l'affaiblissement de sa voix avaient données à la fin du
second acte , se sont tout à fait évanouies dans le troisième,
on son chant a repris toute sa vigueur. Il faut attendre,
pour asseoir un jugement , de lui avoir vu jouer Polynice et
Licinius , qui nous sont promis pour ses débuts. Chose
inouie ! Gluck, chanté dans le désert par presque tous les
débutans , avait attiré ce jour-là une réunion des plus brillantes
, à laquelle la rentrée de Mademoiselle Millière avait
sans doute aussi contribué .
Théâtre Français .- Le comte de Warwick et les Deux
Pages, pour la représentation au bénéfice de Mlle Fleury.
Une représentation à bénéfice est une pompe funèbre ;
c'est toujours une perte qu'elle nous annonce , et une perte
d'autant plus sensible , que ces sortes de faveurs ne sont
accordées qu'à des acteurs qui se sont attiré , pendant une
longue suite d'années, la bienveillance et la reconnaissance
du public par leurs talens. Mlle Fleury est dans ce cas; elle
a contribué pendant long -tems à soutenir la gloire du
Théâtre-Français : sans y avoir jamais joui d'une de ces réputations
brillantes telle que celle des Gaussin, des Dumesnii
et des Clairon , elle a su y tenir un rang distingué et s'y
faire remarquer dans plusieurs rôles qu'elle affectionnait
c'est ainsi que son talent savait nous rendre d'une manière
S
230 MERCURE DE FRANCE ,
A
peu commune ceux de Chimène , d'Eriphile , d'Aménaïde ,
d'Andromaque , etc.
Bien que ces sortes de représentations soient une dette
que le public se plaise à acquitter ; il désire néanmoins être
excité à cet acte de reconnaissance par quelque chose qui
pique sa curiosité . Aussi a-t-on grand soin de choisir , pour
ce jour-là , quelqu'ouvrage d'un mérite reconnu ou qui
rachète ses défauts par un long exil de la scène ; ce qui lui
donne pour beaucoup de gens le piquant de la nouveauté.
Le comte de Warwick réunissait ce double avantage,
Mais on n'en peut pas dire autant des Deux Pages , qui se
bornent (pour parler le langage des coulisses ) àl'honneur
deforcer la recette.
Warwick est le premier ouvrage de Laharpe ; il donna
cette tragédie à l'âge de vingt-trois ans ,et ce succès fit concevoir
à la scène tragique des espérances qui n'ont pas été
tout à fait réalisées ; il eût mieux valu , pour la réputation
de l'auteur , qu'il eût commencé sa carrière littéraire par les
Barmecides , et qu'il l'eût terminée par Warwick. On ne
lui aurait pas demandé compte de cette belle simplicité , de
ces beaux caractères si bien développés , de cet intérêt qui
se soutient par plusieurs situations , qui n'ont rien de
forcé, de cette versification enfin qui n'ariende rude , rien
d'ampoulé , qui conserve toujours le tonjuste qui lui convient
: en unmot, tout ce qui forme la masse des beautés
deWarwick, ne serait pas devenu un reproche pour la plupart
des derniers ouvrages de son auteur.
Warwick n'avait pas été joué depuis 1784. La pièce était
aussi neuve pourles acteurs que pour la plupartdes spectateurs
; aussi a-t-on remarqué qu'elle n'avait point été jouée
avec l'ensemble qu'elle obtiendra sans doute aux représentations
suivantes . Talma a eu de très-beaux momens et a mis
beaucoup de noblesse dans la scène de dispute au troisième
acte , et de sentiment dans le quatrième. Mlle Duchesnois a
su par son talent produire de grands effets dans son rôle
d'Elisabeth , et principalement dans la scène de la prison.
QuantàMile Raucourt , lorsqu'elle ne se montre pas dans des
roles qui peignent un sentiment profondément tragique , ou
quiinspirentune sombre terreur , le son de sa voix devient un
défaut choquant . L'amour maternel et le désir d'une vengeance
crue legitime , ne doivent pas être repoussant, et je
nepense pas que, le rôle de Marguerite doive produire ces
effets.
Plusieurs circonstances stances contribuaient àdonner aux Deux
Pages l'intérêt d'une d' pièce nouvelle . Je ne parlerai pas da
rôlede l'aubergiste Flipp , joué par Michot, ce n'était pas un
MAI 1309 . 281
début; mais Mlle Duchesnois , oubliant les accens tragiques ,
pour nous dérider par les espiégleries d'un page , était un
contraste assez piquant. Si les succès servent à encourager les
talens, nousdevons nous attendre à voir souvent MlleDuchesnois
dans la comédie , où elle pourra faire briller une gaîté et
une légèreté qu'on aurait été excusable de ne pas espérer d'une
élève de Melpomène. Mlle Leverd aurait dû , peut-être pour
lesintérêtsde sa réputation, attendre quelques années avant
dese chargerdurroôlleeddeeMme Flipp. Il n'y avait pas deux mois
que tout le mondey avait admiré Mlle Contat, et l'imiter était
unmoyen de plus de la rappeler à nos regrets; d'ailleurs ,
Mile Leverd, en attendant quelques années, éloignait le
terme de comparaison. Les petites caresses amicales d'une
femmequi est censée avoir quarante ans , envers un page de
Ireize à quatorze , deviennent les agaceries d'une coquette
quand cette femme n'a que dix-huit ou vingt ans , et justifient
trop alors les petits mouvemens de jalousie du bon
M. Flipp.
MileFleury a dû voir dans le nombre et le choix des personnes
qui se sont empressées d'assister à sa représentation ,
une nouvelle et dernière preuve de la bienveillance et de
l'estime du public.
Théâtre de l'Odéon.-L'Argent du Voyage.-Un jeuné
homme , envoyé à Paris pour faire ses études , s'y laisse entrainer
par de faux amis dans tous les écarts de la jeunesse :
il joue et perd tout l'argent que son oncle lui envoie. Cet
oncle, qu'il ne connaît pas , voulant juger jusqu'à quel point
va le dérangement de son neveu , vient à Paris et se loge
dans le même hôtel que lui; puis , voulant faire une épreuve,
lui fait compter cent louis pour retourner dans sa famille. Le
jeune homme court perdre la moitié de cet argent au jeu;
l'autre moitié lui est empruntée par ce même locataire , son
voisin , qui la luidemande pour faire face à une dette d'honneur;
il n'hésite pas un moment à la lui donner et à faire à
pied le voyage de Saint-Malo , sa patrie. Touché de ce trait
de générosité , le locataire redevient l'oncle , tout se découvre
et se termine par un mariage avec une jolie petite
cousine bien riche, que tous les petits travers n'avaient pas
fait oublier.
Cette pièce, dont le dialogue est en général spirituel
et bien coupé, se traîne par malheur, sur un fonds usé
ét sur des détails rebattus. Les jeunes gens qui se dérangent
n'amusent plus , et l'on ne croit plus aux oncles qui arrivent
desGrandes-Indes pour faire la fortune de leurs neveux.
L'auteur, qui'a désiré garder l'anonyme , est sans doute un
--
282 MERCURE DE FRANCE ,
jeune homme qui ne sait pas qu'il faut tuer les gens qu'on
vole , ou peut-être a-t-il craint d'avoir trop de meurtres à se
reprocher. - Mais si cet auteur est , comme on l'assure ,
une Dame , la galanterie exige que nous appellions de
simples emprunts les plagiats dont on peut la soupçonner
coupable.
NOUVELLES POLITIQUES .
: ( INTÉRIEUR. )
PREMIER BULLETIN
:
:
Au quartier-général de Ratisbonne,le 24 avril1809.
L'arméeautrichienne a passé l'lun lè 9 avril . Par- là les hostilités ont
commencé, et l'Autriche a déclaré une guerre implacable à la France ,
à ses alliés et à la Confédération du Rhin.
Voici qu'elle était la position des corps français et alliés :
Le corps du duc d'Auerstaedt , à Ratisbonne .
Le corps du duc de Rivoli , à Ulm .
Le corps du général Oudinot , à Augsbourg.
Le quartier-general , à Strasbourg.
re
Les trois divisions bavaroises , sous les ordres du due de Dantzick ,
placées , la 1 , commandée par le prince royal , à Munich ; la 2º, commandée
par le général Leroi , à Landshut; et la 3º, commandée par le
général de Wiède , à Straubing..
La division wurtembergeoise , à Heydenheim .
Les troupes saxonnes , campées sous les murs de Dresde.
Le corps du duché de Varsovie , commandé par le prince Poniatowsky ,
sous Varsovie.
Le 10 , les troupes autrichiennes investirent Passau où s'enferma un
bataillon bavarois ; elles investirent en même tems Kuſſtein , où s'enferma
également un bataillon bavarois . Ce mouvement eut lieu sans tirer un
coup de fusila
Les Autrichiens publièrent dans le Tyrol la proclamation ci-jointe (1 ) .
La cour de Bavière quitta Munich pour se rendre à Dillingen.
La division bavaroise qui était à Landshut se porta à Altorff, sur la
rive gauche de l'Iser .
La division commandée par le général de Wrède se porta sur Neustadt.
Le due de Rivoli partit d'Ulm et se porta sur Augsbourg .
Du 10 au 16 , l'armée ennemie s'avança de l'Inn sur l'Iser. Des partis
decavalerie se rencontrèrent , et ily eut plusieurs charges, dans lesquelles
les Bavarois curent l'avantage. Le 16 , à Plaffenhoffen , les 2º et 5º régimens
de chevaux-légers bavarois culbutèrent les hussards de,Stipschitz
et les dragons de Rosenberg.
Au même moment, l'ennemi se présenta en forces pour déboucher
par Landshut. Le pont était rompu , et la division bavaroise commandée
par le général Deroy , opposait une vive résistance à ce mouvement ;
mais menacée par des colonnes qui avaient passé l'Iser à Moorburg et
à Freysing , cette division se retira en hon ordre sur celle du général de
Wrède , et l'armée bavaroise se centralisa sur Neustadt.
(1) L'étendue desnouvelles officielles ne nous permet pas d'insérer dans
coNº, cette Proclamationet quelques autres pièces jointes aux Bulletins .
MAI. 1809 . 283
Départ de l'Empereur de Paris , le 13.
L'Empereur apprit par le télégraphe , dans la soirée du 12, le passage
de l'Ion par P'armée autrichienne , et partit de Paris un instant après. II
arriva le 16 , à trois heures du matin , à Louisbourg , et dans la soirée
du même jour à Dillingen , où il vit le roi de Bavière , passa une demiheure
avec ce prince , et lui promit de le ramener en quinze jours dans
sa capitale et de venger l'affront fait à sa maison , en le faisant plus grand
que ne furentjamais aucuns de ses ancêtres. Le 17 , à 2 heures du matin ,
S. M. artiva à Donawerth , où était établi le quartier- général , et donna
sur le champ les ordres nécessaires .
Lę 18 , le quartier-génétal fut transporté à Ingolstadt.
Combat de Plaffenhoffen , le 19.
Le 19 , le général Oudinot , parti d'Augsbourg , arriva à la pointe du.
jour àPlaffenhofien , y rencontra 3 ou 4000 Autrichiens qu'il attaqua et
dispersa , et fit 300 prisonniers .
Le duc de Rivoli , avec son corps d'armée, arriva le lendemain à
Plafienhoffen .
Le même jour , le duc d'Auerstaedt quitta Ratisbonne pour se porter
sur Neustadt et se rapprocher d'Ingolstadt. Il parut évident alors que le
projet de l'Empereur était de manoeuvrer sur l'ennemi qui avait débouché
de Landshut , et de l'attaquer dans le moment même où , croyant avoir
P'initiative , il marchait sur Ratisbonne.
Bataille de Tann , le 19.
Le 19, à la pointe du jour , le duc d'Auerstaedt se mit en marche sur
deux colonnes. Les divisions Morand et Gudin formaient sa droite ; les
divisions Saint- Hilaireet Friant formaient sa gauche. La division Saint-
Hilaire arrivée au village de Peisseing , y rencontra l'ennemi plus fort en
nombre , mais bien intérieur en bravoure : et la souvrit la campagne par
un combat glorieux pour nos atines . Le général Saint- Hilaire , soutenu
par le général Friant, culbuta tout ce qui était devant lui , enleva les
positions de l'ennemi ; lui tua une grande quantité de monde et lui fit
6 à 700 prisonniers. Le 72º se distingua dans cette journée, et le 57°
soutint son ancienne réputation . Il y a seize ans , ce régiment avait été
surnommé en Italie le Terrible , et il a bien justifié ce surnom dan
cette affaire où seul il a abordé et successivement défait six régimens
autrichiens .
Sur la gauche , à deux heures après-midi , le général Morandrencontra
également une division autrichienne qu'il attaqua en tête , tandis que le
duc de Dantzick avec un corps bavarois , parti d'Abensberg, vint le
prendre en queue. Cette division fut bientôt débusquée de toutes ses
positions , et laissa quelques centaines de morts et de prisonniers. Le
régiment entier des dragons de Levenher fut détruit par les chevaux-légers
bavarois , et son colonel fut tué. JA
Ala chânte du jour, le corps du duc de Dantzick fit sa jonction avee
celui du duc d'Auerstaedt.
Dans toutes ces affaires , les généraux Saint-Hilaire et Friant se sont
particulièrement distingués .
Ces malheurenses troupes autrichiennes qu'on avait amenéesde Viedne
au bruit des cliansons et des fifres , en leur faisant croire qu'il n'y avait
plusd'armée françaiseen Allemagne, et qu'elles n'auraient affaire qu'aux
Bavaroiset aux Wartembergeois , montrerenttout le ressentiment qu'elles
concevaient contre leurs chefs , de l'eureuroù ils les avaient entretenиев ,
et leur terreur ne fut que pinsavande à la vue de ces vieilles handes
qu'elles étaient accoutumes a considerer comme leurs marues
281 MERCURE DE FRANCE ,
Dans tous ces combats , notre perte fut peu considérable en comparaison
de celle de J'ennemi , qui sur-tout perdit beaucoup d'officiers et de
généraux , obligés de se mettre en avant pour donner de l'élan à leurs
troupes. Le prince de Lichtenstein, le général de Lusignan et plusieurs
autres furent blessés. La perte des Autrichiens en colonels et officiers de
moindre grade est extrêmement considérable.
Bataille d'Abensberg , le 20.
L'Empereur résolut de battre et de détruire le corps de l'archidue Louis
etceluidu général Hiller , forts ensemble de 60,000 hommes. Le 20,
S. M. se porta à Abensberg. Il donna ordre au duc d'Auerstaedt de tenir
en respect les corps de Hohenzollern , de Rosenberg et de Lichtenstein ,
pendant qu'avec les deux divisions Morandet Gudin , les Bavarois et les
Wurtembergeois , il attaquait de front l'armée de l'archiduc Louis et du
général Hiller , et qu'il faisait couper les communications de l'ennemi
parleducde Rivoli , en le faisant passer à Freying et de-là sur les derrières
de l'armée autrichienne. Les divisions Morand et Gudin formèrent
la gauche et manoeuvrèrent sous les ordres du duc de Montebello .
L'Empereur se décida à combattre ce jour-là à la tête des Bavarois et
des Wurtembergeois . Il fit réunir en cercle les officiers de ces deux armées
etleurparla long-tems . Leprince royal de Bavière traduisait en allemand
ce qu'il disait en français . L'Empereur leur fit sentir la marque de confiance
qu'il leur donnait. Il dit aux officiers bavarois que les Autrichiens
avaient toujours été leurs ennemis ; que c'était à leur indépendance qu'ils
en voulaient ; que depuis plus de deux cents ans les drapeaux bavarois
étaientdéployés contre la maison d'Autriche ; mais que cette fois il les
rendrait si puissans , qu'ils suffiraient seuls désormais pour lui résister
Il parla aux Wurtembergcois des victoires qu'ils avaient remportées
sur la maison d'Autriche , lorsqu'ils servaient dans l'armée prusienne ,
et des derniers avantages qu'ils avaient obtenus dans la campagne de
Silésie. Il leur dit à tous que le moment de vaincre était venupour porter
la guerre sur le territoire autrichien . Ces discours qui furent répétés aux
compagnies par les capitaines , et les différentes dispositions que fit
l'Empereur , produisirent l'effet qu'on pouvait en attendre.
L'Empereur donna alors le signaldu combat, et mesura les manoeuvres
surle caractère particulier de ces troupes. Le général de Wrède , officier
bavarois d'un grand mérite , placé an devant du pont de Siegenburg,
attaqua une division autrichienne qui lui était opposée. Le général
Vandamme qui commandait les Wartembergeois , la déborda sur son
flancdroit. Leduc de Dantzick avec la division du prince royal et celle
du général Deroy , marcha sur le village de Reuhausen pour arriver sur
la grande route d'Abensberg à Landshut. Le duc de Montebello avec ses
deux divisions françaises força l'extrême gauche , culbuta tout ce qui
étaitdevant lui , et se porta sur Rohr et Rothemburg. Sur tous les points
la canonnade était engagée avec succès . L'ennemi déconcerté par ces
dispositions, ne combattit qu'une heure et battit en retraite. Huit drapeaux,
douze pièces de canon , 18,000 prisonniers furent le résultatde
cette affaire, qui ne nous a coûté que peu de monde.
Combat et prise de Landshut le 21 . :
Labatailled'Abensberg ayant découvert le flanc de l'armée autrichienne
ettous les magasins de l'ennemi , le 21 , l'Empereur , dès la pointe da
jour , marcha sur Landshut. Le duc d'Istrie culbută la cavalerie ennentie,
dans la plaine en avant de cette ville.
Le généralde division Mouton fit marcher au pas de charge sur lepont
les grenadiers du 17 , formant la tête de la colonne. Ce pont , qui est
enbois,était embrase; mais ne fut point un obstacle pour notre infans
MAI 1809. 285
terie, qui le franchit et pénétra dans la ville. L'ennemi , chassé de sa
position, fut alors attaqué par le duc de Risoli , qui débouchait par la
rive droite. Landshut tomba en notre pouvoir , et avec Landshut , nous
primes50 pièces de canon, gooo prisonniers , 600 caissons du parc attelés
etremplis de munitions , 3000 voitures portant les bagages, trois superbes
équipages de pont , enfin les hôpitaux et les magasins que l'armée autuichienne
commençait à former. Des courriers , des aides-de-camp du
général en chef le prince Charles , des convois de malades veuant à
Landshut , et très-étonnés d'y trouver l'ennemi , eurent le même sort.
Bataille d'Eckmühl le 22.
Tandis que la bataille d'Abensberg et le combat de Landshut avaient
des résultats si importans , le prince Charles se réunissait avec le corps
de Bohême , commandé par le général Kollowrath , et obtenait àRatisbonne
nu faible succès. Mille hommes du 65° , qui avaient été laissés
pour garder le pont de Ratisbonne , ne reçurent point l'ordre de se retirer.
Černés par l'armée autrichienne , ces braves ayant épuisé leuis cartouches,
furent obligés de se rendre . Cet événement fut sensible à l'Empereur. 11 /
jura que, dans les vingt-quatres heures , le sang autrichien coulerait
dans Ratisbonne , pour venger cet affront fait à ses armes .
• Dans le même tems , les ducs d'Auestaedt et de Dantzick tenaient en
échec les corps de Rosenberg , de Hohenzollern et de Lichtenstein. II
n'yavait pas de tems à perdre. Le 22 au matin, l'Empereur se mit en
marche de Landshut avec les deux divisions du duc de Moutebello , le
corps du duc de Rivoli , les divisions de cuirassiers Nausouty et Saint-
Sulpiceet la division wurtembergeoise. A deux heures après -midi, il
arriva vis-à-vis Eckmühl , ou les quatre corps de l'armée autrichienne
formant 110,000 hommes , étaient en position sous le commandement de
Parthidue Charles . Le duc de Montebello déborda l'ennemi parla gauche
avec la division Gudin. Au premier signal , les dues d'Auerstaedt et de
Dantzick et la divisionde cavalerie légèreduggeénneérraalt Montbrun débouchèrent.
On vit alors un des plus beaux spectacles qu'ait offerts la guerre.
Centdix mille ennemis attaqués sur tous les points , tournés par leur
gauche , et successivement dépostés de toutes leurs positions . Le détail
des événemens militaires serait trop long : il suflit de dire, que mis en
pleine déroute , l'ennemi a perdu la plus grande partie de ses canons et
un grand nombre de prisonniers; que le 10º d'infanterie légère de là
division Saint-Hilaire se couvrit de gloire en débouchant sur l'ennemi ,
etque les Autrichiens , débusqués du bois qui couvre Ratisbonne , furent
jetés dans la plaine et coupés par la cavalerie. Le sénateur général de
division Demont eut un cheval tué sous lui. La cavalerie autrichienne ,
forte et nombreuse se présenta pourprotéger la retraite de soninfanteric;
Ja division Saint-Sulpice sur la droite, la division Nansouty sur la gauche,
P'abordèrent ; la ligne de hussards et de cuirassiers ennemis fut mise en
déroute. Plus de 300 cuirassiers autrichiens furent faits prisonniers . La
nuit commençait. Nos cuirassiers continuèrent leur marche sur Ratis
bonne. Ladivision Nansouty rencontra une colonne ennemie qui se sau
vait, la chargea et la fit prisonnière.; elle était composéede 5 bataillons
hongrois de 1,500 hommes .
→ La division Saint-Sulpice chargea un autre carré dans lequel faillit
êtrepris le prince Charles , qui ne dût son salut qu'à la vitesse de son
cheval. Cette colonne fut également enfoncée et prise. L'obscurité obligea
enfin à s'arrêter. Dans cette bataille d'Eckmühl, il n'y eût que la moitié
peu près des troupes françaises engagée. Poussée l'épée dans les reins,
1armée ennemie continua de défiler toute la quit par morceaux et dans
Ja plus épouvantable déroute. Tous ses blessés , la plus grande partie de
son artillerie , 15 drapeaux et 20,000 prisonniers sont tombés en notre
pouvoir. Les cuirassiers se sont, comme à l'ordinaire, couverts de gloire,
286 MERCURE DE FRANCE ,
5
Combatet prise de Patisbonne , le 23.
Le 23, à la pointe du jour , on s'avança sur Ratisbonne , Pavantgarde
formée par la division Gudin , et par les cuirassiers des divisions
Nansoutyet Saint-Sulpice , on ne tarda pas à apercevoir la cavalerie
ennemie qui prétendait couvrir la ville . Trois charges successives s'engagèrent,
toutes furent à notre avantage. Sabrés et mis en pièces , 8000
hommes de cavalerie ennemie repassèrent précipitamment le Danube.
Sur ces entrefaites , nos tirailleurs tâtèrent la ville. Parune inconcevable
disposition , le général autrichien y avait placé 6 régimens sacrifiés sans
raison. La ville est enveloppée d'une mauvaise enceinte , d'un mauvais
fossé et d'une mauvaise contrescarpe . L'artillerie arriva , on mit en batterie
des pièces de 12. On reconnut une issue par laquelle , au moyen
d'une échelle , on pouvait descendre dans le fossé , et remonter ensuite
par une brèche faite à la muraille .
Le duc de Montebello fit passer par cette ouverture un bataillon qui
gagna une poterne et l'ouvrit ; on s'introduisit alors dans la ville. Tout
ce qui fit résistance fut sabré ; le nombre des prisonniers passa 8000. Par
suite de ses mauvaises dispositions , l'ennemi n'eut pas le tems de couper
le pout , et les Français passèrent pêle-mêle avec lui sur la rive gauche.
Cette malheureuse ville , qu'il a en la barbarie de défendre , a beaucoup
souffert ; le feu y a été une partie de la nuit; mais par les soins du gé
néral Morand et de sa division , on parvint à le dominer et à l'éteindre.
Ainsi à la bataille d'Abensberg , l'Empereur battit séparément les
deux corps de l'archiduc, Louis et du général Hiller. Au combat da
Landshut , il s'empara du centre des communications de l'ennemi et du
dépôt général de ses magasins et de son artillerie. Enfin , à la bataille
d'Eckmühl , les quatre corps d'Hohenzollern , de Rosenberg , de Kollowrathet
de Lichtenstein , furent défaits et mis en déroute. Le corps du
général Bellegarde , arrivé le lendemain de cette bataille ,ne put qu'être
témoin de la prise de Ratisbonne et se sauva en Bohème.
Cette première notice des opérations militaites qui ont ouvert la campagned'une
manière si brillante , sera suivie d'une relation plus détaillée
de tous les faits d'armes qui ont illustré les armées françaises et alliécs .
Dans tous ces combats , notre perte peut se monter à 1200 tués et à
4000 blessés . Le général de division Cervoni , chef d'état-majer du duc
de Montebello , fut frappé d'un boulet de canon , et tomba mort sur le
champ de bataille d'Eckmühl. C'était un officier de mérite , et qui s'était
distingué dans nos premières campagnes . Au combat de Peissing , le
général Hervo , chef de l'état-major du duc d'Auerstaedt ,aétéégalement
tué. Le duc d'Auerstaedt regrette vivement cet officier, dont il estimait
la bravoure , l'intelligence et l'activité. Le général de brigade Clément ,
commandant une brigade de cuitassiers de la division Saint-Sulpice ,
euun bras emporté ; c'est un officier de courage et d'un mérite distingué.
Le général Schramm a été blessé. Le colonel du 14me de chasseurs
a été tué dans une charge. En général , notre perte en officiers est peu
considérable. Les 1000hommes du 65me , qui ont été faits prisonniers,
ont été laplupart repris. Il est impossible de montrer plus de bravoure
et de bonne volonté qu'en ont montré les troupes.
a
A la bataille d'Eckmühl , le corps du duc de Rivoli n'ayant pu encore
rejoindre , ce maréchal est resté constamment auprès de l'Empereur ; il
aporté des ordres et fait exécuter différentes manoeuvres .
Al'assaut de Ratisbonne , le duc de Montebello , qui avait désigné le
Mieu du passage, a fait porter les échelles par ses aides de camp.
Le prince de Neufchâtel , afin d'entourager les troupes , et de donner
enmême tems une preuve de confiance aux alliés , a marché plusieurs
fois àl'avant-garde avec les régimens bavarois .
:MAI 1809. 287
Le doc d'Auerstaedt a donné dans ces différentes affaires de nouvelles
preuves de l'intrépidité qui le caractérise. 1
Le duc de Rovigo , avec autant de dévouement que d'intrépidité , a
traversé plusieurs fois les légions ennemies , pour aller faire connaître
aux différentes colonnes les intentions de l'Empereur .
Des 220,000 hommes qui composaient l'armée autrichienne , tous ont
été engagés , hormis les 20,000 hommes que commande le général Bellegarde
et qui n'ont pas donné. De l'armée française , au contraire ,près
de la moitié n'a pas tiré un coup de fusil. L'ennemi étonné par des mouvemens
rapides et hors de ses calculs , s'est trouvé en un moment déchu
de sa folle espérance , et transporté du délire de la présomption dans un
abattement approchant du désespoir.
SECOND BULLETIN.
Au quartier-général de Mulhdorf, le 27 avril 180g.
Le 22, lendemain du combat de Landshut , l'Empereur partitde cette
ville pour Ratisbonne , et livra la bataille d'Eckmülh. En même tems , il
envoya le maréchal duc d'Istrie avec la division bavaroise aux ordies du
général deWiède , et la division Molitor, pour se porter sur l'Inn ét poursuivre
les deux corps d'armée autrichiens battus à la bataille d'Abensberg
et au combat de Landshut.
Le maréchal duc d'Istrie , arrivé successivement à Witsbiburg et àNenmarck
, y trouva un équipage de pont attelé , plus de 400 voitures , des
caissons et des équipages , et fit dans sa marche 15 à 1,800 prisonniers .
Les corps autrichiens trouvèrent au-delà de Neumarck un corps de réserve
qui arrivait sur l'Inn ; ils s'y rallièrent, et le 25 livrèrent à Neumaick
un combat , où les Bavarois , malgré leur extrême infériorité, conservèrent
leurs positions .
Le 24 , l'Empereur avait dirigé le corps dumaréchal duc deRivoli , de
Ratisbonne sur Straubing ,et de-là sur Passau , où il arriva le 26- Leduc
de Rivoli fit passer l'inn an batalion du Pô , qui fit 300 prisonniers , débloqua
la citadelle et occupa Scharding.
Le 25, le maréchal duc de Montebello avait en ordre de marcher avec
son corps de Ratisbonne sur Mulhdorf. Le 27 , il passa l'inn et se porta
sur la Salza.
Aujourd'hui 27 , l'Empereur a son quartier-général à Mulhdorf.
La division autrichienne , commandée par le général Jellachich , qui
occupaitMunich , est poursuivie par le corps du duc de Dantzick. "
Le roi de Bayière s'est montréde sa personne à Munich. Ilest retourné
ensuite àAugsbourg , où il restera encore quelques jours , attendant pour
rétablir fixement sa résidence à Munich, que la Bavière soit entiérement
purgée des partis ennemis ,
Cependant , du côté de Ratisbonne , le duc d'Auerstaedt s'est mis à la
poursuite du prince Charles , qui , coupé de ses communications avec
Pinn et Vienne, n'a eu d'autre ressource que de se retirer dans les mor
tagnes de Bohême par Waldımunchen et Cham.
1.
Quant à l'empereur d'Autriche, il paraît qu'il était devant Passau ,
v'etant chargé d'assiéger cette place avee trois bataillons de la Landwerh.
Toute la Bavière et le Palatinat sont délivrés de la présence des armées
ennemies .
ARatisbonne , l'Empereur a passé la revue de plusieurs corps , et s'est
fait présenter le plus brave soldat , auquel il a donné des distinctions et
des pensions ; et le plus brave officier , auquel il a donné des baronies et
des terres: il a spécialement témoigné sa satisfaction aux divisions Saint-
Hilaireet Friant . T
Jusqu'à cette heure , l'Empereur a fait la guerre presque sans équipages
288 MERCURE DE FRANCE , MAI 1809. *
et sans garde : et l'on a remarqué qu'en l'absence de sa garde , il avait
toujours eu autour de lui des troupes alliées bavaroises et wurtembergeoises
, voulant par-là leur donner unepreuve particulière de confiance .
Hier sont arrivés à Landshut une partie des chasseurs et grenadiers à
cheval de la garde , le régiment de fusiliers et un bataillonde chasseurs à
pied.
D'ici à huit jours toute la garde sera arrivée.
Ona fait courir le bruit que l'Empereur avait eu lajambe cassée. Le
fait est qu'une balle morte a effleuré le talon de la botte de S. M.; mais
n'a pas même altéré la peau. Jamais S. M. , au milieu des plus grandes
fatigues, ne s'est mieux portée .
On remarque comme un fait singulier qu'un des premiers officiers autrichiens
faits prisonniers dans cette guerre , se trouve être l'aide - decamp'du
prince Charles envoyé à M. Otto pour lui remettre la fameuse
lettre portant que l'armée française eût à s'éloigner.
Les habitansde Ratisbonne s'étant très-bien comportés , et ayant mon .
tré l'esprit patriotique et confédéré que nous étions en droit d'attendre
d'eux , S. M. a ordonné que les dégâts qui avaient été faits , seraient réparés
à ses frais , et particulièrement la restauration des maisons incendiées,
dont la dépense s'élèvera à plusieurs millions .
Tous les souverains et tous les pays de la Confédération montrent
l'esprit le plus patriotique . Lorsque le ministre d'Autriche à Dresde remit
ladéclarationde sa cour au roi de Saxe , ce prince ne put retenir son
indignation. « Vous voulez la guerre , dit le roi, et contre qui? Vous
>> attaquez ,et vous invectivé celui qui , il y a trois ans , maître de votre
sort , vous a restitué vos Etats. Les propositions que l'on ne fait
> m'affligent ; mes engagemens sout connus de toute l'Europe ; aucun
>>prince de la Confédération ne s'en détachera. »
1
Le grand-duc de Wurtzbourg , frère de l'Empereur d'Autriche , a
montré les mêmes sentimens , et a déclaré que si les Autrichiens avançaient
sur ses Etats , il se retirerait , s'il le fallait , au-delà du Rhin : tant l'esprit
de vertige et les injures de la cour de Vienne sont généralement
appréciés ! Les régimens des petits princes , toutes les troupes alliés
demandent à l'envi à marcher à l'ennemi.
Une chose notable et que la postérité remarquera comme une nouvelle
preuve de l'insigne mauvaise foi de la maison d'Autriche , c'est que le
même jour qu'elle faisait écrire au roi de Bavière la lettre ci-jointe (1), elle
faisait publier dans le Tyrol la proclamation signée du général Jellachich:
le même jour on proposait au roi d'être neutre et on insurgeait ses
sujets. Comment concilier cette contradiction , ou plutôt comment justifier
cette infamie ! 4
PROCLAMATION.
Donawerth , le 17 avril 1809.
Soldats, le territoire de la Confédération a été violé. Le général autri
chien veut que nous fuyions à l'aspect de ses armes , et que nous lui
abandonnions nos alliés . J'arrive avec la rapidité de l'éclair.
Soldats , j'étais entouré de vous lorsque le souverain d'Autriche vint à
mon bivouac de Moravie ; vous l'avez entendu implorer ma clémence et
me jurerun amitié éternelle. Vainqueurs dans trois guerres , l'Autriche a
dû tout à notre générosité ; trois fois elle a été parjure !!! Nos succès
passés nous sont un sûr garant de la victoire qui nous attend.
Marchons donc, et qu'à notre aspect l'ennemi reconnaisse sou
yainqueur. Signé, NAPOLÉON.
(1) L'espace n'apas permis de l'insérer dans ceNo.
( N° CCCCVIII . )
( SAMEDI 13 MAI 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
mmm
FRAGMENT.
Cemorcean est extrait du sixième chant de l'Argonautique
de Valerius Flaccus. L'auteur , avant de raconter les combatsde
Jason et des Argonautes dans les plaines de Colchos ,
donne quelques détails sur les moeurs et sur la manière de
faire la guerre des différentes peuplades Scythiques qui doivent
lui ètre opposées. Ce morceau a paru présenter quelqu'intérêt
parce qu'il peint avec exactitude les moeurs des
peuples barbares qui , quatre siècles après l'époque où vivait
l'auteur , envahirent l'Empire Romain.
MUSE , dis quels exploits tu vis sur ce rivage ,
Des enfans du Riphée attester le courage ,
Dequels héros Persès appuya ses desseins ,
Combien le Scythe arma de belliqueux essaims ;
Je ne suffirais pas , quand j'aurais mille bouches ,
Acompter, à nommer tous ces guerriers farouches ;
Nul sol n'est plus fécond en généreux soldats :
Et quoique chaque jour dans les cruels combats
Le sang de ses enfans à larges flots ruisselle ,
Son sein toujours fécond toujours les renouvelle ,
Et du vaste dragon (1) les immenses replis
(1) Le dragon , pour les pays situés sous la constellation du dragon
polaire. Quod geminas Arctos, magnumque quod impleat anguem.
T
5
cen
200
MERCURE DE FRANCE ,
Sont d'un peuple innombrable incessamment remplis.
Borne-toi donc , Déesse , à me faire connaître
Le nom de chaque peuple , et celui de leur maître.
Le farouche Hénioque et le terrible Alain
Marchaient sous les drapeaux d'un puissant souverain ,
L'implacable Anausis outré de voir Médée
Au mépris de ses feux par Stirus possédée.
Hélas ! il ignorait le danger de ses voeux ,
Les dieux par leur refus le servirent bien mieux .
A leur suite venaient les Bisaltes sauvages .
Leur chef est Colaxés . Sur les scythiques plages ,
Aux lieux où le Tibise arrive au sein des mers ,
Ce roi reçut le jour du Dieu puissant des airs .
Hora , sa mère , offrait dans sa structure étrange
De l'homme et du serpent le bizarre mélange.
Mais ce hideux contraste effraya peu , dit- on ,
Les goûts capricieux de l'époux de Junon.
Pour marquer de leur roi la céleste origine ,
Ses soldats de ce Dieu portent l'arme divine :
L'image de la foudre orne leurs boucliers (2) ,
Rome , à plus juste titre elle orne tes guerriers .
Les triples feux aîlés du rapide tonnerre
Sont l'emblème frappant de tes foudres de guerre ;
Colaxès à l'éclat des carreaux paternels
Joint encor l'ornement des serpens maternels.
Leurs dards se rejoignaut attachent sa ceinture ,
Et l'agraffe paraît en butte à leur morsure.
Auchus vient sur ce bord déployer après eux
Des fiers Cimmériens les bataillons nombreux .
Auchus vit sur son front , dès sa tendie jeunesse ,
Flotter les cheveux blancs de la froide vieillesse ;
Leur touffe se déploie en longs anneaux brillans ,
Son front est ceint trois fois de leurs plis ondoyans,
La sainte bandelette , en deux rangs séparée ,
Jusqu'à ses pieds descend de sa tête sacrée.
Daraps mène au combat les farouches Dathis.
Ses pieds , d'une blessure encore appesantis ,
Servent mal sa valeur ; mais son zèle intrépide
Offre un illustre exemple au vaillant Dandaride ;
Rhodanuset Sidon suivent ses étendards .
(3) La légion fulminante, qui portait un triple foudre sur son bouclier.
ΜΑΙ 1809. 291
Le brave Anxur y joint ces fiers enfans de Mars
Qui du dormant Byes bordent les eaux immondes ,
Et ceux que le Gérys enivre de ses ondes .
Chrixus mène à Colchos les faibles Akésins .
Leurs enseignes d'avance expliquent leurs destins .
Ces guerriers aux combats suivent un cerf timide.
L'or brillant de son poil les precède et les guide ;
Mais son air triste et morne , emblème de leur sort ,
Annonce la défaite et présage la mort.
Les plaintes,de Persès et les cris de sa haine
Avec ses Hyléens ont entraîné Syène .
Nul sol ne voit monter de plus hautes forêts .
Le trait se lasse avant d'atteindre à leurs sommets .
Persès jusqu'à l'Aurore a porté sa prière .
Elle émeut du Cyris la nation guerrière .
L'Hircanien farouche accourt de toutes parts ;
Il a quitté son antre , et les Gètes leurs chars .
Là , tout un peuple habite en des maisons roulantes ;
Ils campent sur des chars , ils y dressent leurs tentes .
La peau de leurs coursiers leur prête un sûr abri.
Là, du sein maternel chaque enfant est nourri .
L'arme qui les distingue est la longue Cataïe
Qu'à lancer de son char le jeune enfant essaie .
Le rapide Tyras voit ses bords désertés .
On arrive et d'Ambène , et des champs écartés
D'Ophiuse fertile en poison homicide :
Tout s'arme , tout s'ébranle ; enfin dans la Colchide ,
Le Sinde même accourt , peuple lâche , avili ,
Des crimes paternels l'esprit toujours rempli ,
Craignant encore les fouets sous qui tremblaient ses pères (3) .
Avec quel appareil et quels cris militaires
Des Corals belliqueux le digne souverain ,
Phalcès , a déployé leurs bataillons d'airain !
Tout surprend chez ce peuple ; un tronçon de colonne
Représente à leurs yeux le Dieu puissant qui tonne .
Leur enseigne que l'art forma d'un dur acier
Figure un porc immonde , un chariot grossier.
Ce peuple dans le choc des batailles sanglantes
Dédaigne des clairons les clameurs enivrantes ,
(3) Les Sindes , peuple d'esclaves qui occupaient le territoire dont ils
avaient chassé les maîtres qui les avaient armés .
T2
292 MERCURE DE FRANCE ,
Nul instrument chez eux n'enflamme les combats.
Des hymnes solennels , chantés par leurs soldats ,
De leurs anciens guerrie's font revivre la gloire ;
Et les morts aux vivaus inspirent la victoire.
Ici , c'est l'Essédone où chaque cavalier
Avec un fantassin partage son coursier.
Là le hideux Bastarne à l'oeil creux et sauvage :
Les plús affreux sermens ont redoublé sa rage.
Un bouclier d'écorce est fixé sur son bras .
La Rumphée en ses mains sème au loin le trépas ,
Arme propre à ce peuple , et qui dans sa structure
Donne au bois , donne au fer une égale mesure .
Teutagone est leur roi. Non loin d'autres guerriers
Frappent d'un double dard de luisans boucliers :
La Parme est leur armure , et leurs traits sont l'Aclyde.
Ils quittent le Téras , l'Alazone limpide
L'Evarchus , doux berceau du cygne éblouissant ,
Le Noès de glaçons six mois se hérissant ,
Où l'eau dort sans murmure , où sur les bords du fleuve
L'homme , la hache en main, fend l'onde qui l'abreuve .
Géant Ariasmène , oui , je veux que ma voix
Anos derniers neveux apprenne tes exploits :
Tes bras lancent la mort. Citadelle vivante ,
Tout fuit devant tes chars qu'arme la faux tranchante .
Le Drancéen le suit, et les fiers Caspiens ,
Des portes du Caucase intrépides gardiens .
De leurs chiens belliqueux l'aboyante phalange
Toujours à leurs côtés eu bataille se range.
Avec eux au combatfond l'essaim valeureux:
Aussi tous les honneurs sont-ils communs entre eux.
La même tombe assemble et le chien et ses maîtres ,
Tous deux ont des bûchers , tous deux ont des ancêtres .
Leurs rauques aboiemens impriment la terreur.
Leur oeil rouge'et sanglant s'embrase de fureur.
D'une armure de fer leur poitrail se cuirasse ,
Le fer en dards aigus à leur col s'entrelace:
Moins affreux le gardien des portes du trépas ,
Ou les chiens qui d'Hécate accompagnent lés pas !
Quel chef guide aux combats l'Hircanien terrible ?
C'est Varnus , vieil augure , et pontife paisible .
Trois générations ont passé sous ses yeux ;
Etdès son premier age , interprète des Dieux ,
MAI 1809 293
Il avait à Colchos , plein d'un sacré délire ,
Annoncédes héros le céleste navire.
Depuis les fils du Nord , rapides conquérans ,
Ont soumis de Saba les sables odorans ,
Et du Nil à l'Indus ont étendu leur gloire :
Varnus dans l'avenir avait lu leur victoire.
Dans les champs de Colchos l'Ibérie a versé
Un torrent d'escadrons de piques hérissé.
Ces corps suivent les lois de Lathris et d'Otace ;
Le Nèvre et l'lazyge accourent sur leur trace ,
Le Nèvre à ses voisins ravissant leurs amours ,
L'lazyge abrégeant la longueur des vieux jours .
Sitôt que sa vigueur commence à disparaître ,
Quand sa lance et son arc méconnaissent leur maître ,
L'lazyge orgueilleux lâchement n'attend pas
Dans la caducité l'heure de son trépas ;
Il la prévient . Son fils l'affranchit de la vie .
Lui-même de ce fils arme la main chérie ,
L'un frappe , l'autre tombe. Et chacun , sans gémir ,
Donne ou reçoit la mort dont son coeur dut frémir,
Plus loin de nouveaux chefs , des nations nouvelles ,
Ici les Cisséens , et près d'eux les Mycèles ,
Qui des plus doux parfums embaument leurs cheveux;
Etl'Arimaspe , alors plus pauvre et plus heureux ,
Ne connaissant ni l'or de ses riches montagnes ,
Ni les peines , de l'or trop fideiles compagnes :
Etl'Auchate nerveux dont les bras exercés
Sous de vastes flets adroitement lancés
Enfermant l'ennemi qui contre lui s'avance ,
Auglaive meurtrier le livrent sans défense .
Serais- tu , Thyrsagète , oublié dans nos chants ,
Toi qui portes les jeux dans les combats sauglans ,
Et le gai tambourin , et l'écharpe flottante ;
Toi qui pares de fleurs ta lance verdoyante.
Ce peuple fut , dit-on , compagnon de Bacchus :
Avec lui ce héros , noble sang de Cadmus ,
Soumit ces bords heureux que parfume la myrrhe ,
Sur l'Arabe inconstant établit son empire ,
Et lorsqu'enfin vers l'Hèbre il dirigea ses pas ,
Laissa le Thyrsagète , en ces âpres climats .
De Bacchus chez ses fils le culte existe encore :
Avec l'airain sacré du vainqueur de l'aurore
1
294 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ils conservent aussi la flûte dont les sons
Dans les chants de Saba guidaient leurs bataillons .
Eumède de Persès accourt venger l'injure .
Le Satarque agitant sa blonde chevelure ,
Le Torin , l'Exomate ont suivi ses drapeaux .
Le Satarque enrichi du lait de ses troupeaux ,
Le Torin orgueilleux de son miel délectable ,
L'Exomate , écuyer , chasseur infatigable .
Ce peuple a des coursiers plus légers que les vents .
Lorsqu'à peine l'hiver durcit les flots mouvans ,
Ils glissent sur l'Araxe , emportant dans leur fuite
Les fils de la lionne ; et la mère interdite
Pleure , et n'ose affronter les fragiles glaçons ,
Que du coursier à peine ont effleuré les bonds.
Le Centaure guerrier , le Choatre sauvage ,
Vient à Colchos guidé par l'espoir du pillage ,
La magie est l'emploi de ce peuple odieux .
Le sanghumain ruisselle aux autels de ses dieux :
Lorsque le doux printems chasse l'âpre froidure ,
Il sait dans les boutons arrêter la verdure .
Ou déliant les flots des chaînes de l'hiver,
Sous les chars voyageurs il entr'ouvre la mer.
Choastès est le chef qui conduit leur audace ;
Dans cet art infernal nul d'entre eux ne l'efface ,
Mars ne l'enflamme point d'un belliqueux courroux :
Du grand nom de Médée inquiet et jaloux ,
Il accourt pour juger cette rare merveille .
Charmé de son départ , l'Averne en paix sommeille .
Caron jouit enfin d'une paisible nuit ,
Et sans craindre d'affronts Diane aux cieux reluit.
Aux deux ailes rangeant leur colonne rapide ,
Marchaient le Ballonote , et le Mèse intrépide ,
Qui , voltigeur adroit , habile cavalier ,
Dans le feu des combats sait changer de coursier ,
Et le Sarmate énorme , armé d'un tronc immense ,
Qu'ainsi qu'un dard léger son bras nerveux balance.
L'Océan sur sa rive entasse moins de flots :
Avec moins de fracas les vents battent les eaux .
Moins bruyans sont les cris des oiseaux des rivages ,
Que les clairons aigus dont les accens sauvages
Embrasaient de fureur tous ces fiers combattans
Egaux en nombre aux fleurs , aux feuilles du printems.
MAI 1809. 295
Du bruit des chars roulans le sol gémit ; la terre
Tremble et s'ébranle au loin sous le choc de la guerre .
Tel s'agite l'Etna , lorsqu'entr'ouvrant ses monts ,
La foudre atteint Typhée en ses gouffres profonds .
DUREAU DE LA MALLE , fils .
ENIGME.
Au côté longue épée , en main la hallebarde ,
D'ordinaire je fais la fonction de garde .
J'ai trois frères , tous trois de même Age que moi ,
D'une même stature , et de semblable emploi ;
Mais , grands Dieux ! de leur sort combien le mien diffère !
Ils sont toujours en paix et moi toujours en guerre.
On me poursuit de près ; pour éviter l'assaut ,
Les gens avec du coeur sont les gens qu'il me faut.
Encore est- il besoin qu'au moins nous soyons quatre ,
Et même quelquefois je n'ose encor combattre .
Avec cinq , avec six , on me croirait bien fort ;
Par fois , en pareil nombre , il faut céder au sort .
On me force , je tombe , et puis mon adversaire
Se fait des combattaus adjuger un salaire .
Bientôt renaît la lutte avec plus de fureur ;
C'est à qui contre moi montrera plus de coeur ;
Mais je résiste enfin , et ne craignant personne ,
Des places que je vois , je vais saisir la bonne .
Du porte-feuille de M. S ........
LOGOGRIPHE .
LECTEUR , quand je m'offre à ta vue ,
Ton déjeûné se trouve digéré.
En ses six pieds ma personne est pourvue
D'objets qui vont guider ton esprit égaré :
Ma tête à bas , à l'art je suis utile ,
Je le suis à toi-même , encor plus à ta fille ,
Au sujet comme à l'Empereur.
En l'air je conduis la vapeur
Lorsque sur quatre pieds , en tuyaux façonnée ,
L'on me dirige en une cheminée .
Sur quatre pieds encor je désigne un mortel ,
Qui sur un char brillant monta jadis au cieł.
Sur trois pieds variés , je brille en procédure ;
296 MERCURE DE FRANCE ,
La belle vient sur moi s'étaler sans parure ;
Je réjouis tous ceux qui savent m'attraper ;
Pour te soustraire à la vague indocile
Sur mer , lecteur, je te donne un asile ;
Ata vorace dent je ne puis échapper
Quoique mon nom , alors , indique la bêtise ;
Mal à propos souvent , j'existe dans le vin ;
Je suis de plus article masculin .
Enfin, trop scrupuleuse Lise ,
(Et n'allez pas m'en montrer du couroux ) ,
Je suis , sur mes trois pieds , bien préférable àvous.
E. FIN...
CHARADE.
SOUVENT , ami lecteur , j'aperçois mon premier
De mon second , faire sa nourriture ;
Mon entier est le fruit des soins du jardinier ,
Il plaît à l'oeil , par ses fleurs , sa verdure .
Α...... Η ......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme-Charade du dernier Numéro est Forté-piano.
Celui du Logogriphe est Sève , dans lequel on trouve Eve.
Celui de la Charade est Maîtresse.
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
GRAMMAIRE ET LOGIQUE .
QUESTIONS. Qu'est-ce qu'une langue bien faite ? Faut-il
chercher une langue bien faite , ailleurs
que dans les langues qui ont été ou qui
sont en usage parmi les hommes ?
Comment peut-on bien faire sa langue ?
On a beaucoup écrit depuis quelques années sur la question
abstraite de la perfection des langues ; on a paru chercher
comment une langue pourrait être bien faite , pourrait
être parfaite.
ΜΑΙ 1809 . 297
Cette expression de langue bien faite s'est introduite dans
nos livres et dans nos discours ; ont l'a souvent répétée ; je
voudrais bien savoir une fois quel sens précisément il y faut
attacher .
Je commence , pour plus d'exactitude , par faire une
distinction entre ces expressions langue parfaite et langue
bien faite. On les a employées l'une pour l'autre ; mais je
ne voudrais pas les confondre.
Quand on me dit qu'il n'y a point de langue parfaite ,
on ne m'étonne pas ; car je sais qu'aucun ouvrage des hommes
n'est parfait ; et je réponds qu'il faut bien que les langues
subissent la condition des hommes qui les parlent ;
Optimus ille est qui minimis urgetur. Le plus parfait est
celui qui a le moins d'imperfections. Je demande ensuite si
l'on croit que jamais un peuple , ou un individu , quel qu'il
soit , puisse parvenir à parler une langue parfaite , dans
l'étendue indéfinie de ce mot ; tout homme de bon sens me
répondra que non assurément .
Reste donc à chercher ce que c'est qu'une langue bien
faite; ce mot offre un sens moins étendu. Il promet une
bonté à laquelle on puisse atteindre ; on conçoit qu'une
langue peut être un instrument plus ou moins bon, plus
ou moins perfectionné ; on sent aussi qu'il y a plus d'avantage
à se servir d'un bon instrument que d'un mauvais ; et
cela invite à chercher comment une langue serait bien faite,
et comment on pourrait la bien faire.
Avant d'aller plus loin , je crois devoir protester , et je
proteste avec sincérité , de mon respect pour le génie de
Condillac et de ma reconnaissance pour les services qu'il a
rendus à l'instruction , en contribuant à la dégager de l'esprit
de routine , en accréditant l'esprit d'examen et la méthode
d'analyse ; je tiendrais à honneur de passer pour un de
ses disciples ; mais enfin c'est de lui-même , aussi bien que
d'Horace , que j'ai appris à ne pas jurer in verba Magistri.
Je puis d'ailleurs me tromper , et je suis très-disposé à en
convenir : ce sont des éclaircissemens que je cherche de
bonne foi; je voudrais que des personnes plus éclairées que
moi me fissent bien entendre ce que c'est que cette langue
bienfaite , que j'aurais grande envie de parler , que je ne
connais que de nom , et qu'on nous vante partout , sans
nous la montrer nulle part.
Condillac est , je pense , le.premier qui ait employé ces
expressions , langue bien faite , langue parfaite ; du moins
parmi nos écrivains , grammairiens ou philosophes , qui s'en
298 MERCURE DE FRANCE ,
sont également servis , je n'en connais point qui ne lui soit
postérieur ; et il me paraît qu'ils n'ont fait que répéter en
cela Condillac .
Mais qu'entend-il lui-même par une langue bienfaite , ou
parfaite ? malheureusement il ne s'est pas donné la peine
de la faire , ni de dire positivement et clairement comment
il faudrait qu'elle fùt faite , ni s'il est possible de la faire, etc.
Je recueille seulement quelques phrases éparses dans ses
ouvrages , comme des indications sur la question plutôt que
comme une solution .
« Les langues ne sont que des méthodes analytiques , etc. >>>
Grammaire .
>>Les langues sont plus ou moins parfaites , à proportion
qu'elles sont plus ou moins propres aux analyses. » Leçons
préliminaires .
>> L'analyse de la pensée est toute faite dans le discours ;
elle l'est avec plus ou moins de précision , selon que les
langues sont plus ou moins parfaites .>> Grammaire. Objet
de l'ouvrage.
>>L'algebre est une langue bien faite ; et c'est la seule. >>>
Préface de la langue du calculs .
>>L'art de raisonner se réduit à une langue bien faite. >>>
Ibid.
J'avoue avec simplicité que je n'entends pas bien toutes
ces phrases , sur-tout les premières ; on me dira que c'est
ma faute; mais je répondrai que la clarté est la première
condition du discours , et qu'une langue bien faite doit
servir d'abord à s'entendre , et puis à se faire entendre aux
intelligences même vulgaires ; j'opposerai à Condillac ,
Quintilien , qui dit expressément : « Ce n'est pas assez que
l'auditeur puisse nous entendre ; il faut même qu'il ne
puisse en aucune manière ne nous pas entendre ( 1) ; » et
Saint-Augustin , qui , ayant professé la rhétorique , donne à
tous les maîtres ce précepte qu'apparemment il suivait luimème
: « Que celui qui parle , dans le dessein d'instruire ,
>> ne croie pas , tant qu'il n'est point entendu , avoir rien dit
>>à celui qu'il veut enseigner. Quoique lui-même comprenne
>> ce qu'il a dit , il n'est point encore censé l'avoir dit à celui
>> qui ne l'a pas compris. Mais s'il s'est fait entendre , de
> quelque manière qu'il ait dit la chose , il l'a dite (2) . >>
Ce que je crois entrevoir , c'est qu'une langue bien faite ,
(1) Justic. de l'Orat. Lib . 8 , chap. 2 .
(2) De la Doctrine Chrétienne , liv. 4 , chap. 12 .
MAI 1809. 299
dans le sens de Condillac , serait celle qui serait si exacte , si
précise , qu'elle porterait , dans l'expression et dans la déduc
tion des idées de tout genre, la même certitude que procurent
les chiffres et les signes algébriques , quand il est question
d'opérer sur des quantités et sur des rapports géométriques .
Une pareille langue , si elle pouvait exister , ferait cesser
toutes les disputes entre tous les philosophes ; cela serait bien
beau.
On arriverait à des démonstrations sur les questions de
tout genre , comme on résoud des problèmes de mathématiques
; assurément , cela vaut la peine d'y penser et de désirer
une langue bien faite .
Mais comment sera-t-elle bien faite ? Doit- elle être plus
ou moins riche en expressions ? Sa nomenclature doit-elle
être plus ou moins régulière? Ses constructions plusou moins
méthodiques ? En quoi doit- elle s'éloigner ou se raprocher
de telle ou de telle langue connue ? C'est ce qu'il aurait été
bon de dire .
Cette langue bien faite , et la seule langue bien faite , dit
Condillac , c'est l'algèbre ; si sa proposition est vraie , les
hommes , depuis qu'il en cxiste , n'ont jamais parlé que des
langues mal faites . Ils n'ont pas laissé de s'entendre et de
composer de beaux ouvrages en prose et en vers. On peut se
contenter , en attendant mieux , des langues mal faites
d'Homère et de Démosthène , de Virgile et de Cicéron , de
Racine et de J. J. Rousseau , du Tasse , etc. , et quand il y
aurait des esprits malfaits qui les préféreraient même à l'algèbre
, je n'en serais pas très - surpris .
J'examine encore cette phrase de Condillac : « L'art de
raisonner se réduit à une langue bien faite . >>>
Ainsi montrer une langue bien faite , c'était montrer l'art
même de raisonner ; c'était enseigner la seule logique que
l'auteur admette , puisque , selon lui , l'art de raisonner se
réduit à une langue bien faite.
Mais encore une fois , où est-elle cette langue bien faite ?
où la trouve- t-on ? à quels signes la reconnaît-on ?
Condillac parle souvent de corriger la langue , de refaire
la langue ..... J'aurais bien désiré encore qu'il eût expliqué
clairement ses expressions , qu'il eût dit positivement ce qu'il
entendait par corriger et refaire la langue ; qu'il l'eût montré
par des exemples .
Je ne puis me persuader , par exemple , qu'il entende parlà
, créer des mots nouveaux, employer des locutions inusitées,
parler enfin une langue particulière qu'on ferait exprès
300 MERCURE DE FRANCE ,
pour soi , et qui ne serait entendue de personne ; ce ne serait
pas là raisonner. Car raisonner , c'est discourir, c'est parler
pour être entendu des autres , et Condillac dit aussi dans sa
logique que tout l'art de raisonner se réduit à l'art de bien
parler. J'en conclus que l'orsqu'il dit que l'art de raisonner
se réduit à une langue bien faite , il entend qu'il faut se servir
des expressions reçues , des locutions admises , en un mot
améliorer la langue usuelle , et nonpas en faire une langue
nouvelle et par cela même inintelligible .
,
Bien raisonner pour des Français , c'est donc bien parler
Francais; c'est se faire , si l'on veut , une langue particulière
choisie , mais choisie dans la langue commune et usuelle;
c'est parler avec précision , avec clarté , et de manière à
montrer toutes ses idées bien exprimées et bien enchaînées
entr'elles ; mais cela sera donné à un très-petit nombre
d'hommes ; cette langue bien faite ne sera le partage que des
orateurs , des poètes , des écrivains les plus distingués ;
une langue bien faite sera par exemple ; la langue de
Boileau , de Voltaire,ete. et je demande , à présent, comment
Condillac a pu se servir de cette expression : se réduit. L'art
de raisonner se réduit à une langue bien faite. C'est indiquer
qu'une langue bien faite est quelque chose d'assez simple ,
d'assez facile. C'est comme s'il eût dit : l'art de raisonner
qu'on embarrassait autrefois de tant de règles , qu'on hérissait
de difficultés n'est rien autre chose qu'une langue bien
faite. Toutes ces difficultés , tous ces mystères se réduisent à
ce seulpoint.
Mais ce seul point n'est pas moins difficile à obtenir qu'il
ne l'est de bien raisonner ; c'est même la pensée de Condillac
qui donne assez à entendre que bien raisonner et bien parler
c'est la même chose. Pourquoi donc employer cette expression
se réduit ? elle n'est ni précise , ni exacte , ni juste ; et
Condillac dans cette phrase même où il veut que l'art de
raisonner se réduise à une langue bien faite , me semble ,
oserai-je le dire ? parler lui-même une langue mal faite .
Si l'on ne peut bien raisonner qu'au moyen d'une langue
bien faite , et s'il n'y a jamais eu de langue bien faite , il
s'ensuit qu'aucun philosophe depuis Aristote , jusque et compris
Condillac , n'a bien raisonné.
Mais voici une autre difficulté : pour bien faire une langue
ou pour la refaire et la corriger , il faut raisonner. Mais on
ne peut raisonner qu'avec une langue bien faite . Il sera
done toujours impossible et de raisonuer faute d'une langue
bien faite , et de bien faire une langue faute de raisonner .
MAI 1809 . 501
Lorsque Condillac dit que tout l'art de raisonner se réduit
à l'art de bien parler , oserai-je dire aussi qu'il ne dit rien du
tout, etqu'il fait ce qu'on appelait en logique une proposition
identique ? En effet , il dit en d'autres termes : la logique est
la logique. Le mot de logique est commun,d'après son étymologie
, et au discours et au raisonnement ; discourir , c'est
ou ce doit être raisonner ; et réciproquement raisonner c'est
discourir. Ainsila proposition de Condillac n'est que celle-ci :
l'art de raisonner se réduit à l'art de bien raisonner , ou
bien cette autre : l'art de bien parler se réduit à l'art de
bienparler. Je demande ce que cela peut nous apprendre.
Il s'agirait encore de savoir si réellement une langue doitêtre
regardée comme d'autant mieux faite , qu'elle est plus
propre au raisonnement seul, et moins favorable au développement
de l'imagination , à l'expression des passions.
Ily a eu des volumes d'écrits pour montrer la supériorité
des langues anciennes sur la nôtre ; et celle-ci a trouvé de
nombreux déf nseurs ..
En définitif; il paraît convenu que notre langue est plus
elaire , plus méthodique , mieuxfaite , dans le sens de Condillac
, que les langues grecque et latine; et que celles- ci , au
contraire,sontplus riches, plus harmonieuses, plus poétiques
et plus oratoires que la nôtre.
Diderot assure : « Que notre langue sera celle de la vérité,
> sijamais elle revient sur la terre; et que la grecque , la
>> latine seront la langue de la fable et du mensonge. Le
>> français est fait pour instruire , éclairer et convaincre ; le
>>grec, le latin , l'italien , l'anglais pour persuader , émou-
>>voir et tromper ; parlez grec , latin, italien au peuple ;
>> mais parlez français au sage (3) . »
A la bonne heure , dirais-je à Diderot ; mais le nombre
des sages est petit; je ne dis pas , et Dieu m'en garde ! qu'il
faille tromper personne ; mais y a-t- il du mal à persuader ,
à émouvoir ? Avec le seul raisonnement , on vient à bout
de peu de chose ; celui qui au raisonnement ajoute les mouvemens
de l'éloquence , produit des miracles .
Je professe avec Boileau que rien n'est beau que le vrai ....
que tout doit tendre au bon sens ... qu'il faut aimer la
raison .
J'admets cette définition que Fénélon a donnée de l'homme
éloquent , définition bien plus belle que celle que donnaient
(3) Lettre sur les Sourds-Muets,
1
3.02 MERCURE DE FRANCE ,
les anciens : « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne
>> se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée
>>que pour la vérité et pour la vertu (4) . »
Mais si rien n'est beau que le vrai , tout ce qui est vrai
n'est pas beau ; si je dis : il fait grand jour à midi , cette
pensée éminemment vraie n'est pas éminemment belle ; que
le fonds des choses soit vrai , raisonnable , tende toujours
au bon sens ; mais il doit- être permis , que dis-je ? il est
nécessaire d'embellir la vérité pour la faire mieux sentir ,
d'orner la vertu pour la faire mieux aimer .
Aprésent , une langue aussi abstraite que l'algèbre , avec
Jaquelle le raisonnement deviendrait presqu'une opération
de calcul et une sorte de travail mécanique , serait-elle véritablement
une langue bienfaite ?
Sans doute , on en retrancherait tout ce qui ne servirait
qu'à peindre les objets , qu'à exprimer les sentimens , qu'à
émouvoir, exciter, ou calmer les passions; ainsi plusd'images,
plus de figures , plus de mouvemens ; jamais d'inversions
hardies, ni de surprises agréables, ni de préparations adroites,
ni de chûtes pathétiques ; plus de poésie , plus d'éloquence.
Quant à l'harmonie , à l'euphonie , il n'en faudra tenir
aucun compte ; elle ne produit que des irrégularités ; elle
fait faire , même dans notre langue actuelle , des solécismes .
(Comme quand on dit : mon épée , mon âme , on fait áme et
épée du masculin , pour ne pas dire ma áme , ma épée qui
choqucraient l'oreille ) Je ne sache pas qu'on fasse une grande
attention à l'euphonie en algèbre ; et cependant il est dans
la nature de l'homme
De fuir des mauvais sons le concours odieux.
Et il ne faudrait pas espérer que la langue la mieux faite du
monde fût parlée long-tems par la multitude , si elle offrait
des mots durs , mal sonnans , difficiles à prononcer ; l'usage
vulgaire aurait bientôt défait et refait cette langue .
J'ai cherché jusqu'ici ce que pourrait être la langue bien
faite, je ne l'ai pas trouvé ; j'ai cru seulement entrevoir ce
que Condillac avait voulu dire.
Je demande actuellement : Qui la fera, cette langue bien
faite?
Il me semble que les langues se font par l'usage et se perfectionnent
par les bons écrivains .
Toute langue prend le caractère , porte l'empreinte du
(4) Lettre à l'Académie française.
ΜΑΙ 1809 . 503
génie du peuple qui la parle; elle suit nécessairement la
marche des opinions, des moeurs , des découvertes dans le
discours .... Un philosophe a dit qu'il serait curieux , et possible
peut-être de faire l'histoire des peuples d'après leurs
langues; ce qu'il y a de certain , c'est que la langue est l'ouvrage
de tous , sans être celui de personne en particulier ;
chacun de nous y travaille chaque jour , à chaque instant , à
chaque mot qu'il dit et qu'il écrit; mais il en résulte aussi
qu'elle appartient à tous , et qu'elle ne reçoit des lois que de
tous.
Cependant les bons poètes , les orateurs célèbres , les
grands écrivains exercent une influence particulière sur la
langue qu'ils emploient; ils mettent, pour ainsi dire , en
circulation de nouveaux signes qui sont donnés et reçus
comme une monnaie , quand le titre et le poids ont été vérifiés
et approuvés. Ils enrichissent et la société d'idées , et la
langue de formes pour les rendre .
<<Les langues les plus complètes , dit Voltaire , sont néces
>>sairement celles des peuples qui ont le plus cultivé les arts
>> et la société (5)..... Les moins imparfaites sont comme les
>> lois : celles dans lesquelles ily a le moins d'arbitraire sont
>> les meilleures ..... Mais comme jamais il n'y a eu d'assent-
>> blée de logiciens qui aient formé une langue , aucune
>> n'a pu parvenir à un plan absolument régulier (6). »
La langue française a eu , jusqu'à un certain point, l'avantage
( ou le désavantage ) dont parle ici Voltaire . Il est certain
que dans le tems où l'Académie française fut fondée , elle
s'occupa de travailler la langue , de la soumettre à des règles ,
de lafaire , en quelque sorte. Elle fit ce travail d'autant plus
librement , que nos grands écrivains du siècle de Louis XIV
n'ayant pas encore paru , le caractère de notre langue n'était
pas encore déterminé. Les académiciens qui s'occupèrent
de remplir cette táche , les Chapelain , les Godeau, les Vattgelas
, etc. , sans ètre des écrivains supérieurs , étaient des
hommes instruits et raisonnables ; ils procédèrent méthodiquement
, et donnèrent , autant que cela se pouvait , à notre
langue une marche régulière , uniforme, des principes motivés
avec justesse .
Loin de les approuver , quelques-uns de nos plus habiles
(5) Phrase qui se trouve littéralement dans la Grammaire de Condillac,
1re part. , chap. 2 , excepté que Condillac a dit : les langues les plus
riches .
(6) Voltaire , Dictionn. philosoph. , au mot Langue, section 3.
504 MERCURE DE FRANCE ,
littérateurs se sont plaintsde cette espèce de réforme faite à
notre langue; ils en ont accusé les auteurs de trop de sévérité.
« On a appauvri , dit Fénélon , desséché at gêné notre
>> langue ; elle n'ose jamais procéder que suivant la méthode
>>la plus scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire.
>>On voit toujours venir d'abord un nominatif substantif,
» qui mène son adjectif comme par la main; son verbe ne
>> manque pas de marcher derrière , suivi d'un adverbe qui
>>ne souffre rien entre deux , et le régime appelle aussitôt un
>> accusatif (7 ) qui ne peut jamais se déplacer. C'est ce qui
>> exclut toute suspension de l'esprit , toute attention , toute
>> surprise , toute naïveté , et souvent toute magnifique ca-
>>dence.>>>
Je commence', d'après l'autorité de Fénélon , à ne plus
tant regretter la langue bien faite de Condillac;et suis convaincu
d'ailleurs qu'elle ne peut pas se faire.
Un disciple de Condillac lui -même (et ce disciple est un
maître ) , a dit quelque part « qu'il faudrait , pour que cette
>> belle langue pût exister , qu'un homme étranger au sou-
>> venir de toute affection particulière , insensible à toute
>> autre passion qu'à l'amour du vrai , possédant la science
>> universelle , et notamment celle de l'homme dans sa pléni-
>> tude , composât lui-même la totalité de cet idiôme tout et
>> d'un seul jet>> (8 ).... Il aurait pu ajouter qu'il faudrait
ensuite , pour conserver cette belle langue dans toute sa
perfection, qu'il la parlat tout seul; sans quoi les autres
hommes l'auraient , sans doute , bientôt gâtée.
Aussi l'auteur conclud-il que la supposition d'une langue
bienfaite ou parfaite est une chimère impossible à réaliser .
Pourquoi donc Condillac parle-t- il toujours si sérieusement
d'une langue bienfaite et d'une langue parfaite? et de
refaire et de corriger la langue ? Son nom et son autorité ont
beaucoup accrédité ces expressions auxquelles on a voulu
attacher un sens positif et une réalité effective.
Jeconnais unhomme de beaucoup d'esprit etde bon sens
qui a essayé , de très-bonne foi , de faire une langue régulière ,
méthodique , en un motune langue bien faite ; on eût été
bien surpris , si une nouvelle langue fût éclose un matin de
(7) Fénélon a employé ici les dénominations des cas , prises des
langues anciennes .
(8) M. Destut- Tracy ; Mémoire lu à la Classe des sciences morales et
politiques de l'Institut national ; 1er vol . des Mémoires de cette Classe.
Voyez aussi la Grammaire du même auteur , 2º part , chap. 6.
son
1
MAI 1809.
son porte-feuille : heureusement il a été sage ; il l'a gardes
pour lui , et s'est épargné par là un grand ridicule .
En définitif , et pour conclure , n'est- il pas vrai de dire que
sans chercher à corriger ni à refaire la langue usuelle , il vaut
mieux tâcher de faire ses efforts pour s'en servir telle qu'elle
est ? c'est moins la langue qui manque aux hommes , que les
hommes qui manquent à la langue.
Duclos afort bien dit , à propos de la question de savoir
si les langues anciennes valaient plus ou moins que la nôtre :
« La langue la plus favorable est celle dans laquelle on
>>pense et l'on sent le mieux. La supériorité d'une langue
>> pourrait bien n'être que la supériorité de ceux qui savent
>> l'employer (9). » ANDRIEUX.
OEUVRES COMPLÈTES DE PIERRE-AUGUSTIN CARON
DE BEAUMARCHAIS , écuyer, conseiller-secrétaire
du roi, lieutenant-général des chasses , bailliage et
capitainerie de la varenne du Louvre , grande-vénerie
et fauconnerie de France .
-
Ma vie est un combat. VOLT.
A Paris Sept vol. in-8°. , chez Léopold Collin ,
libraire , rue Gilles-Coeur .
( DEUXIÈME ARTICLE. )
Ce fut dans l'ivresse du succès , que Beaumarchais
composa la préface du Mariage de Figaro. Sa tête , si
ferme dans les revers , ne résistait pas aussi bien à la
bonne fortune. Il fallait qu'elle lui eût tourné sans doute ,
pour qu'il écrivît une semblable phrase : « A des mora-
>> lités d'ensemble et de détail , répandues dans les flots
>> d'une inaltérable gaîté ; à un dialogue assez vif, dont
>> la facilité nous cache le travail , si l'auteur a joint une
>> intrigue aisément filée , où l'art se dérobe sous l'art ,
>> qui se noue et se dénoue sans cesse , à travers une foule
>> de situations comiques , de tableaux piquans et variés
>> qui soutiennent , sans la fatiguer, l'attention du public
>> pendanttrois heures et demie que dure le même spec-
(9) Remarques sur la Grammaire de Port- Royal.
V
306 MERCURE DE FRANCE ,
>> tacle ( essai que nul homme de lettres n'avait encore
>> osé tenter ! ) ; que restait- il à faire à de pauvres mé-
>> chans que tout cela irrite ? » Il leur restait au moins
à se moquer de l'auteur si audacieusement vain, qui
faisait lui-même de son imbroglio de la Folle Journée ,
un éloge dont la magnificence serait à peine surpassée
par quiconque voudrait célébrer dignement l'un des
chefs - d'oeuvres de Molière. Mais Beaumarchais , par sa
pièce , avait accoutumé le public à ne s'étonner , à ne se
scandaliser de rien .
Cette pièce eut plus de cent représentations de suite.
Malheureusement un succès si prodigieux est loin de
prouver un mérite proportionné ; on pourrait même
aller jusqu'à direqu'il est incompatible avec un véritable
mérite dramatique, et les bonnes raisons ne manqueraient
peut-être pas à celui qui voudrait soutenir ce
paradoxe. Les exemples du moins y seraient bien favorables.
Aucun chef-d'oeuvre tragique ou comique n'eut
dans sa nouveauté la moitié du succès qu'obtint le Mariage
de Figaro , et il est même à remarquer que la
plupart de ceux qui ,
... Toujours plus beaux , plus ils sont regardés ,
Sont , au bout de cent ans , encor redemandés ,
ont été très-froidement accueillis à leur naissance , ou
même ont eu à se relever d'une disgrâce complète. Avant
Figaro, les fastes de la scène française n'offraient qu'un
seul exemple d'une réussite aussi extraordinaire , c'est
celui de Timocrate , tragédie faible de Thomas Corneille,
qui n'est pas seulement restée au théâtre ; et pour en
trouver d'autres exemples depuis , il faut descendre
jusqu'à d'ignobles tréteaux , où ce sont encore les plus
mauvais ouvrages qui ont obtenu les plus brillans succès.
Mais pourquoi chercher des preuves étrangères à Beaumarchais
, tandis que lui-même fournit toutes celles
dont on a besoin ? De ses deux comédies , la meilleure
incontestablement , celle qui est restée jusqu'ici en possession
de la scène et y restera long-tems encore sans
doute , c'est le Barbier de Séville ; or ce Barbier tomba
dès la premièrejournée, et lorsque l'auteur l'eût soulagé
:
MAI 1809 . 307
du bagage inutile qui le surchargeait , sa marche ne fut
pas tout de suite très- assurée : il lui fallut du tems pour
raffermir ses pas et se remettre entiérement de sa chûte .
LeFigaro de la Folle Journée, plus embarrassé peut- être ,
et lancé dans une route bien autrement scabreuse , mais
poussé par je ne sais quel souffle de faveur publique ,
chemina gaillardement et sans encombre jusque par
de là sa centième station ; mais lorsqu'après un long
repos , il a voulu se remettre en voyage , nous avons
pu voir qu'il avaitjeté tout son feu , que le vent qui l'avait
porté était tombé ou avait pris une autre direction , et
qu'abandonné à ses propres forces , il ne pouvait aller
encore bien loin .
Si , comme cela paraît prouvé en général et pour la
Folle Journée en particulier, un grand succès n'est pas
la preuve d'un grand mérite , il faut expliquer d'une
antre manière ce succès qui ne peut être un effet sans
cause . Serait-ce calomnier le public d'alors que d'attribuer
une partie de son empressement pour la Folle
Journée à la volupté de certaines situations et même à
l'indécence d'une foule de traits? Je ne sais; mais il y a
dans l'ouvrage des choses tellement fortes , qu'à moins
d'en être ravis , les spectateurs ne pouvaient se dispenser
d'en être révoltés : il n'y avait point de milieu pour
ces choses-là entre les exclamations du plaisir vivement
excité et les cris de la pudeur publique grièvement offensée.
Beaumarchais s'était vanté de ce que la comédie du
Barbier de Séville , l'une des plus gaies qui fussent au
théâtre , était écrite sans la moindre équivoque , sans une
pensée , un seul mot dont la pudeur méme des petites
loges eût à s'alarmer; et il ajoutait : « C'est bien quelque
>> chose dans un siècle où l'hypocrisie de la décence est
>> poussée aussi loin que le relâchement des moeurs. >>>
Apparemment il se lassa de respecter l'hypocrisie de la
décence , et désespérant de corriger le relâchement des
moeurs , il voulut y conformer son langage. La chose fut
très-bien prise , et le siècle écouta des discours indécens ,
tout aussi volontiers que s'il avait eu des moeurs plus
pures. Depuis les graveleuses plaisanteries d'Hauteroche
et de Montfleury, on n'avait certainement rien entendu
V2
308 MERCURE DE FRANCE ,
sur la scène française d'aussi leste que certains traits du
Mariage de Figaro, tels que :: Zeste , en deux pas il est
à ma porte ; et crac , en trois sauts ...... - Tant va la
cruche à l'eau , qu'à la fin ..... elle s'emplit , etc. , etc. Je
ne m'engagerais pas à transcrire dans ce Journal tout ce
que Beaumarchais n'a pas craint de faire dire en plein
théâtre. Quant aux situations , la plupart retracent des
entreprises galantes et libertines qu'à la vérité les personnages
ne mettent pas à fin , mais que l'imagination
des spectateurs achève sans peine. Le rôle entier du
jeune page était fait pour porter aux idées les plus sensuelles.
On peut là-dessus s'en rapporter à Laharpe ,
qui , à l'époque de sa plus grande ferveur , conservait un
souvenir fidèle et doux des émotions voluptueuses qu'il
avait éprouvées au tems de sa mondanité, et qui rappelait
quelquefois aux malins ce vers de Tartuffe ( injuria nominis
absit ! ) :
Ah ! pour être dévőt, je ne suis pas moins homme.
<<Beaumarchais , dit Laharpe , imagina son joli rôle de
>> Chérubin , très-joli assurément , et d'autant plus qu'il
>> ne peut être joué que par une jolie fille en trousse de
>> page ; rôle très-neufqui montra pour la première fois
>> sur le théâtre ce premier instinct de la puberté
>> dans un adolescent de treize à quatorze ans , jeune
>> adepte de la nature , qui en est aux premiers batte-
» mens du coeur, vif, espiègle et brûlant : c'est ainsi
» qu'onnous le représente dans la préface , et c'est aussi
>> ce qu'il est dans la pièce. L'auteur a choisi ce moment,
>> dit-il , pour que son page obtint de l'intérét sans forcer
>> personne à rougir : ce qu'il éprouve innocemment , il
>> l'inspire de meme. J'avoue que ce moment est d'un
>> intérét très-chatouilleux ; innocent, c'est autre chose ....
>> Ce charmant page , entre deux charmantes femmes
>> occupées à le déshabiller et à le rhabiller , est un
>> tableau de l'Albane , et rien n'a autant contribué à
>> faire courir aux représentations de Figaro . »
Une autre cause bien avérée et bien puissante du
plaisir qu'on éprouvait à cette pièce , c'est la hardiesse
avec laquelle l'auteur parlait de toutes les institutions
ΜΑΙ 1809 . 309
existantes. On les avait attaquées dans mille ouvrages
plus ou moins publics et tolérés ; on les avait frondées
plus ou moins vivement dans tous les cercles de la cour
et de la ville ; mais jusque-là nos théâtres n'en avaient
fait la satire que d'une manière fort indirecte et qui
n'avait pas toujours été sans danger pour les auteurs.
Une critique, même légère et détournée , proférée journaliérement
devant un grand nombre d'hommes rassemblés
qui reçoivent tous à la fois la même impression
et la manifestent avec une véhémence qu'aucune crainte
n'enchaîne , avait toujours paru au gouvernement plus
inquiétante pour son autorité et sa considération, que les
plus violentes censures énoncées dans les livres ou dans
Jes conversations , attendu qu'ilne pouvaitjamais résulter
de celles- ci que des impressions isolées ou du moins partielles,
dont la communication était nécessairement
plus lente et plus circonspecte. Beaumarchais entreprit
de vaincre cette sage peur d'un gouvernement qui ne
pêchait pas par excès de prudence, et il en vint à bout.
Il est inutile de rappeler ici tous les traits audacieux
semés dans la comédie de la Folle Journée , et entassés
dans ce fameux monologue , où Figaro va jusqu'à
exercer son pyrrhonisme sur la question de l'immatérialité
de l'ame , qui assurément n'avait que faire là.
Je citerai un seul mot dans ce genre , parce que je crois
qu'il n'a pas été généralement saisi , quoique l'envie
d'entendre partout des malices ne manquât pasplus aux
spectateurs , qu'à Beaumarchais celle d'en dire à tout
propos. C'est dans la scène où Figaro argumente contre
Eartholo sur les termes de la promesse de mariage faite
à Marceline. Il s'agit de savoir si ou est adverbe de lieu
ou conjonction alternative. Bartholo tient pour le premier
sens , et Figaro pour le second ; chacun veut
éclaircir et confirmer son opinion par des exemples .
Le Docteur les tire de sa profession : Hous vous ferez
saigner dans ce lit où vous resterez chaudement. Il
prendra deux gros de rhubarbe où vous méterez un peu
de tamarin. Figaro réplique ainsi : <<<Point du tout ; la
> phrase est dans le sens de celle-ci : ou la maladie
> vous tuera , ou ce sera le médecin ; ou bien le méde
310 MERCURE DE FRANCE ,
>> cin ; c'est incontestable. Autre exemple : ou vous
» n'écrirez rien qui plaise , ou les sots vous dénigreront ;
>> ou bien les sots ; le sens est clair ; car , audit cas , sots
» ou méchans , sont le substantif qui gouverne. >> Dans
cette explication du second exemple , il est évident que
Figaro , employant à dessein le verbe gouverner qui ,
en grammaire , exprime l'espèce d'action d'un mot sur
un autre , a voulu dire et a dit que les sots et les méchans
gouvernaient ; et comme si Beaumarchais avait
craint que ce quolibet grammatical ne passât pour une
équivoque involontaire , et que le spectateur ne s'attribuât
à lui-même tout le mérite de l'épigramme , il a eu
soin d'ajouter à l'explication le mot mochans qui manque
à l'exemple . Il est donc de fait que Beaumarchais a
obtenu du gouvernement la permission de faire représenter
une pièce , où il disait le plus nettement qu'il
était possible , que ce même gouvernement était composé
de sots et de méchans. Il faut absolument appliquer
à ceci l'épithète que le roi de Suède appliquait à la
pièce entière. Je l'ai trouvé insolente , disait- il , mais
non pas indécente. Ce monarque du Nord était apparemment
plus chatouilleux sur l'article de l'autorité
que délicat sur celui des bienséances. Il faut le dire
franchement , la pièce est ce qu'elle semblait au
roi de Suède , et ce qu'elle ne lui semblait pas. C'est
ainsi qu'en pensaient le roi , la reine et tous les princes ,
à l'exception d'un seul , qui avait cru trouver un
moyen de consistance dans l'esprit d'opposition. Beaucoup
de gens de la cour , de gens du monde et de gens
de lettres partageaient cette opinion. Beaumarchais qui
ne connaissait point d'obstacles , parce qu'il n'en est
pas que la persévérance ne surmonte , et qu'en lui cette
vertu allait jusqu'à l'obstination , Beaumarchais lutta
pendant quatre années contre la volonté du gouvernement
, n'ayant d'autre auxiliaire que la curiosité publique
puissamment excitée par ce long débat ; il ne se
Jassa point de demander ce qu'à la fin on se lassa de lui
refuser , et il obtint de l'autorité suprême la permission
de la couvrir de ridicule sur le théâtre , elle et toutes
les institutions qui émanaient d'elle et qui lui servaient
,
MAI 1809 . 311
de soutien. Il cut , à ce qu'il paraît , l'art de donner le
change à tous les amours-propres qui se trouvaient intéressés
dans son ouvrage ; en véritable auteur comique ,
il répéta dans le monde cette scène assez commune au
théâtre , où l'on voit un personnage confier en secret à
chacun de ceux qu'il veut bafouer , le ridicule des
autres , et les amener au point de se charger entre eux
d'épigrammes et d'injures , sans que pas un d'eux soupçonne
la ruse dont ils sont tous dupes. Il avait mis dans
sa comédie cette phrase : « Il n'y a que les petits hommes
> qui redoutent les petits écrits ; >> et c'était- là le texte
dont il faisait insidieusement le commentaire à chacun
de ceux qu'il voulait se rendre favorables. Chacun
redoutant de passer pour un petit homme , eut l'air de
ne point redouter pour soi le petit écrit , et ne fut point
fâché dans son coeur que le petit écrit attaquat beaucoup
de petits hommes de sa connaissance. La mistification
ainsi ourdie , arriva le dénouement, c'est- à-dire , la
représentation du Mariage de Figaro ; tous les petits
hommes eurent le plaisir de se moquer les uns des autres
en face du public qui prit la liberté de se moquer d'eux
tous. Il faut avouer qu'il n'y a rien de plus comique que
cela dans la comédie , et que Laharpe eut grande raison
de dire à l'auteur qui ne s'en défendit pas trop fort , que,
quoiqu'ily eût beaucoup d'esprit dans ses Noces de Figaro ,
il en avait fallu moins pour les composer que pour les
fairejouer.
C'est pour cela même , que nous avons trouvé plus
intéressant et plus utile d'examiner l'ouvrage sous
le rapport politique et moral , que sous le rapport dramatique;
bien qu'à ce dernier égard , il ne soit indigne,
ni d'observation , ni d'estime. Les trois premiers actes,
appartiennent à la bonne comédie d'intrigue , mais
sont pourtant inférieurs en ce genre au Barbier de
Séville. Les deux derniers appartiennent , comme on
l'a déjà dit , au genre de la lanterne magique : ce sont
des tableaux qui se succèdent presque sans liaison. Les
scènes nocturnes , cette source de quiproquo , si souvent
employée dans les intrigues espagnoles , qu'elle y est
de costume , et presque de rigueur, produisent ici des
312 MERCURE DE FRANCE ,
incidens dont l'invraisemblance répugue à une scène
aussi raisonnable que la nôtre, et l'on peut dire que
l'auteur a étrangement abusédu privilége de la localité.
Il n'a pas moins abusé du monologue , espèce de concession
faite à l'art dramatique aux dépens de la vérité , en
mettant dans la bouche de son Figaro cet inconcevable
soliloque qui remplit cinq pages in-8° , et dont le débit
dùre un quart d'heure au théâtre. Parler tout seul est
d'un fou : on permet cette manie sur la scène à la
passion violente et à la préoccupation excessive , parce
que ce sont des espèces de folie ; mais sous la condition
expresse , qu'elles ne laisseront ainsi échapper leur
pensée qu'en peu de mots et avec une sorte de désordre ,
parce qu'elles sont alors dans un état d'obsession qui ne
peut être de longue durée , et n'admet point l'exacte
liaison des idées . Conçoit-on , d'après ce principe , qu'un
homme possédé du démon de lajalousie, qui ne devrait
exhaler sa rage qu'en quelques phrases brisées et tumultueuses
, s'amuse à faire aux échos , pendant un bon
quart d'heure , le narré fidèle et suivi de toutes ses
aventures , enjolivé de réflexions morales et de problêmes
métaphysiques ? Certes , si ce monologue n'avait
pas eu pour les malins spectateurs tout l'intérêt d'un
pamphlet bien hardi , ils l'auraient conspué comme la
plus monstrueuse idée qui fût jamais sortie d'un cerveau
dramatique. L'auteur le savait bien , et tout son talent
ici est d'avoir parfaitement jugé les dispositions de son
auditoire . Le style de la Folle Journée étincelle de
saillies fort gaies , de traits spirituels et malins , aiguisés
par l'expression la plus piquante , dont plusieurs sont
restés dans la mémoire, et prennent place comme proverbes
dans la conversation. Mais le mauvais ton et le
mauvais goût , le jargon baroque mêlé d'emphase et de
trivialité , les plaisanteries banales et les froids quolibets
s'y trouvent répandus avec la même profusion. Des
études probablement légères ; la non fréquentation des
bons modèles de l'antiquité et des siècles modernes ,
F'incertitude des théories littéraires , déjà très-grande à
cette époque , et signalée par le triomphe de beaucoup
de mauvais écrits ; une prodigieuse envie de produire
ΜΑΙ 1809 . 313
de l'effet , et par-dessus tout cela peut-être un tour particulier
d'esprit et d'imagination , sont cause , sans
doute , de cette fâcheuse bigarrure , dont les meilleurs
morceaux de Beaumarchais ne sont pas exempts .
Beaumarchais a véritablement un style à lui , et ce
style est le même dans tout ce qu'il a écrit. Que l'on
compare ses Mémoires et ses Comédies , et que l'on fasse
abstraction , comme de raison , de tout ce qui tient
essentiellement au genre plus grave des factums , c'està-
dire , du ton d'indignation éloquente à laquelle l'auteur
s'élève quelquefois , et des procédés de cette
dialectique rigoureuse et puissante , avec laquelle il
poursuit ses adversaires ; on apercevra facilement dans
ses ouvrages de barreau et de théâtre , les mêmes mouvemens
, les mêmes tours , les mêmes artifices de diction ,
en un mot, tous les effets d'une même plume : on y
sentira sur-tout le même mélange des mêmes qualités
et des mêmes défauts. Un style dont la physionomie
trop prononcée vise ainsi à la caricature , est , sans
doute , un inconvénient pour le poëte comique , qui
doit donner à chacun de ses personnages un langage
assorti à son caractère convenu , et à tous un langage
différent. Cet inconvénient , Beaumarchais l'a diminué , -
enplaçant en première ligne dans ses trois principaux
ouvrages dramatiques un même être imaginaire , et ,
comme je l'ai déjà dit , un être individuel , qui n'avait
point dans le monde moral de type commun auquel on
pût le comparer, et à qui l'auteur pouvait plus impunément
prêter son propre langage. Le mal est qu'il en
ait aussi fait présent à ses autres personnages , qui tous
parlent plus ou moins la langue de Figaro. Figaro a
plus d'esprit qu'eux tous , mais ce qu'ils en ont est de la
même trempe que le sien , et a la même forme.
Beaumarchais avait le soupçon de cette vérité , et
voici comme il s'y prend pour l'empêcher de naître
chez les autres : il raconte dans sa préface du Mariage
de Figaro , qu'un Monsieur de beaucoup d'esprit , mais
qui l'économisait un peu , lui dit un jour au spectacle :
expliquez-moi donc ,je vous prie , pourquoi dans votre
pièce, on trouve autant de phrases négligées qui ne
314 MERCURE DE FRANCE ,
sont pas de votre style ; et que lui Beaumarchais répondit:
de mon style, Monsieur ? Si par malheur j'eu
avais un, je m'efforcerais de l'oublier quand je fais une
Comédie , etc. , etc. Beaumarchais qui avait plus d'esprit
que ce Monsieur- là , et qui ne l'économisait pas , nous
fabrique ici une histoire ; il se fait faire un reproche
assurément très-injuste , celui de n'avoir pas toujours le
même style , pour essayer de nous prouver à nous
autres , qu'il avait ce tort , ou plutôt ce mérite . Le tour
est adroit ; il l'eût été beaucoup moins à lui , de se faire
blâmer d'avoir un style uniforme ; il nous aurait avertis
par-là du défaut qu'il se sentait, et sa justification n'aurait
pas eu si bonne grâce .
J'ai dit plus haut quel était le but particulier de Beaumarchais
en composant Tarare. Il eut de plus la prétention
de faire révolution sur la scène lyrique , et il
exposa fastueusement dans une préface son nouveau
systême qui consistait à subordonner la musique aux
paroles , en simplifiant l'une et en donnant aux autres
plus d'importance et d'intérêt : l'exécution répondit
mal à la grandeur du projet et à l'emphase de l'annonce .
Le prologue où l'auteur établissait le principe de cette
égalité naturelle que détruisent le hasard de la naissance
et l'aveugle distribution d'états qui en résulte ,
parut l'idée la plus tristement bizarre qu'on eût encore
mise en oeuvre sur la scène de l'Opéra , ce pays des
aimables chimères et du merveilleux. La pièce ellemême
, malgré le fracas des événemens , la singulière
opposition des personnages et le mêlange de tous les
tons , fut trouvée un ouvrage aussi ennuyeux que beaucoup
d'autres du même genre , où seulement l'on n'avait
pas fait tant de frais pour cela. La versification en est
un modèle achevé de dureté , de prosaïsme , de platitude
et de bouffissure. On citera long -tems , comme un chefd'oeuvre
de ridicule , ces vers que chantait un choeur de
paysans :
Notre amourest pour la pâture ,
Et tous nos soins
Sont pour nos foins .
Beaumarchais les a retranchés à la reprise de son opéra,
MAI 1809 . 515
et c'est de sa part un acte de docilité dont il faut lui
savoir gré . Personne n'était moins que lui propre au travail
des vers qui exige plus de soin , une plus grande délicatesse
de goût dans le choix et dans l'arrangement des
pensées et des mots. Il a fait dans sa vie quelques chansons
, dont la meilleure ou du moins la plus connue ,
celle de Robin , n'a pas cette verve de gaîté polissonne
et celte honnête expression des plus malhonnêtes idées ,
qui donnent tant de prix aux bonnes chansons de Collé.
Je me suis étendu un peu longuement sur les produc-.
tions purement littéraires de Beaumarchais. Il me reste
troppeu de tems et d'espace pour parler de ses Mémoires .
J'en ferai quelque jour l'objet d'un examen particulier ,
où je dirai ce qu'il me semble de l'homme d'après ses
écrits , ses actions et la foule des opinions pour et contre
lui , consignées dans vingt ouvrages et long-tems débattues
avec une vivacité qui prouve à quel point il avait
su fixer l'attention publique. On paraît aujourd'hui
s'accorder à penser que Beaumarchais était loin d'être un
malhonnête et méchant homme ; qu'il avait et devait
avoir beaucoup d'ennemis à cause de ses nombreux succès
dans tous les geures; qu'ayant plus à se faire pardonner
qu'un autre sous ce rapport , il augmenta ses
torts envers l'envie par une imprudente vanité qui
finissait par indisposer la bienveillance elle-même; mais
qu'il méritait par sa bonté et son obligeance extrême
le tendre attachement que professent encore pour lui
tous ceux de qui il a été particulièrement connu .
AUGER.
LES MARTYRS , ou le Triomphe de la Religion chrétienne
; par F.-A. de Chateaubriant. -Deux vol .
in-8°. - Prix , 12 fr. et 15 fr. franc de port.
Paris , chez Lenormand , rue des Prêtres-Saint-Germain-
l'Auxerrois .
(PREMIER EXTRAIT. )
- A
QUELQUES personnes , dont l'opinion mérite d'être
516 MERCURE DE FRANCE,
comptée , ont paru s'étonner que dans un journal, particulièrement
consacré aux lettres, on n'eût point encore
parléd'un ouvrage qui divise la littérature , et qui
n'a cédé qu'à la victoire l'honneur d'occuper toutes les
voix de la renommée. Je prends la liberté de rappeler à
ces lecteurs impatiens , qu'apprécier en quelques heures
le travail de plusieurs années , le louer sans le sentir, et
le critiquer sans le comprendre , sont des choses également
faciles et communes : il faut un peu plus de tems
pour se rendre compte à soi-même de l'admiration
qu'on éprouve, pour s'assurer des objections que l'esprit
, le goût , la connaissance de l'art , peuvent opposer
au sentiment ; et si des défauts singuliers , se mèlant partout
à des beautés du premier ordre , paraissent tenir à
un faux principe plutôt qu'à la négligence ou à la faiblesse
humaine , il faut au moins chercher , dans la conception
première de l'ouvrage , l'erreur qui a séduit le
talent.
Au milieu de ces recherches , plus lentes et plus difficiles
qu'on ne veut le croire, une réflexion pénible arrête
souvent le critique de bonne foi ; c'est que de tout tems ,
et sur-tout de nos jours , les productions d'un écrivain
supérieur , avant de trouver des juges , ne rencontrent
d'abord que des partisans fanatiques et des détracteurs
passionnés . Et Dieu sait comment la modération et la
vérité sont accueillies dans le premier choc des opinions
et des partis ! On est effrayé du courage qu'il faut pour
êtrejuste , quand on lit les injures atroces prodiguées à
tel homme , qui n'est connu de ses calomniateurs que
pour avoir dit avec ménagement ce qu'il pensait d'une
tragédie médiocre , d'un plat discours ou d'un roman
ennuyeux.
Qui méprise Cotin n'estime point son roi ,
Et n'a , selon Cotin , ni dieu , ni foi , ni loi . (BOIL.)
Telle est , dans tous les tems , la logique des Cotin et
de leurs amis . Et qu'on ne dise point que ce stupide raisonnement
de l'amour-propre humilié ne trompe personne
: sans doute un petit nombre d'hommes éclairés
repousse avec mépris les mensonges de la haine ; mais
MAI 1809 . 317
une foule d'honnêtes gens , assez heureux pour ne pas
s'occuper des scandales de la littérature , pour ne connaître
ni ses intrigues , ni ses fureurs , ni ses basses jalousies
, ne peut se persuader que les plus odieuses imputations
, répandues avec autant de perfidie que de
persévérance , n'aient pour fondemens que de légères
indiscrétions sur la nullité de certains ouvrages et l'orgueilleuse
sottise de leurs auteurs. Laharpe en a fait
l'expérience et l'observation : il n'est pas d'infamie absurde
qu'on ne parvienne aisément à faire croire aux
oisifs d'une grande ville , quand on attaque des hommes
qui ont irrité l'orgueil par des critiques mesurées , ou
reveillé l'envie par quelque succès : et les choses ont été
poussées si loin en ce genre , que les épithètes les plus injurieuses
, les qualifications les plus outrageantes , ne ,
prouventplus rien , absolument rien , si ce n'est l'impudente
bassesse et l'audacieuse lâcheté de ceux qui les
emploient , sans preuves, dans leurs écrits et dans leurs
discours.
Je sais qu'on doit s'attendre à des procédés différens
de la part de ceux qui défendent dans les Martyrs l'ouvrage
d'un noble caractère et d'un rare talent . Oseraije
pourtant le dire ? je ne crois pas que le moment soit
encore venu de juger sans passions et d'apprécier, avec
une entière indépendance , cette nouvelle production
de M. de Châteaubriant. Elle s'annonce avec tous les
signes d'un succès durable ; critiques piquantes , éloges
magnifiques , édition rapidement épuisées. Des livres
immortels ont eu moins de bonheur : je ne puis
me défendre de songer à l'accueil que reçut le Timocrate
de Thomas Corneille , et à celui qu'on fit à
l'Athalie de Racine ; et si la différence des genres
ne permet pas de rappeler ces fameux écarts de l'opinion
, si l'on observe avec raison que l'illusion du
théâtre et les caprices du parterre ajoutent beaucoup à
l'incertitude des jugemens publics , je dirai du moins
que le poëme de l'Homère anglais resta presqu'ignoré
dans sa patrie pendant un demi-siècle , tandis que des
ouvrages , protégés d'abord par la faveur la plus éclatante,
n'ont pas même attendu, pour disparaître , le
518 MERCURE DE FRANCE,
jugement irrévocable de la postérité. Je dirai aussi que
le Télémaque , à sa naissance , fut assailli par des satires,
semblables à ce qu'on a publié de plus ingénieux contre
les Martyrs ;et ce doit être une assez douce consolation
pour M. de Châteaubriant de lire aujourd'hui les argumens
et les plaisanteries in-octavo , dont un abbé Faydit
et un sieur de Gueudeville firent trois éditions consécutives
contre l'archevêque de Cambray .
Essayons toutefois d'affranchir notre opinion sur les
Martyrs de l'influence des passions contemporaines , et
commençons par mettre sous les yeux du lecteur une
analyse fidèle et rapide de cet ouvrage singulier. Elle
appartient presque toute entière à l'un des critiques qui
en ont parlé avec le plus dejugement et de goût .
La douce et belle Cymodocée , fille de Démodocus ,
dernier rejetor et dernier prêtre d'Homère , traverse les
bois de Taygète , en revenant de la fête de Diane-Limnatide.
Consacrée aux Muses dès son enfauce , l'imagination
remplied'images et de souvenirs poétiques , la jeune
prêtresse s'égare à l'entrée de la nuit, et dans son trouble
appelle à son secours tous les Dieux des forêts . Ses cris
so perdaient envain dans les airs lorsqu'elle aperçut un
jeunehomme qui dormait appuyé contre un rocher ; sa
tête, inclinée sur sa poitrine et penchée sur son épaule
gauche, était un peu soutenue par le bois d'une lance :
sa main , jetée négligemment sur cette lance , tenait à
peine la laisse d'un chien qui semblait prêter l'oreille à
quelque bruit; c'était le sommeil d'Endymion. Toute
tremblante , et craignant d'avoir profané les mystères ,
Cymodocée tombe à genoux et conjure' la colère de
Diane.
A ses cris , le chien aboie , le chasseur se réveille... Ce
n'est point l'amant de la Déesse des Bois , c'est un jeune
guerrier , l'ami du prince Constantin, le tribun de la
légion britannique , Eudore, noble descendant de Philopæmen
, qui , rendu à la pureté des moeurs champêtres,
a renoncé depuis quelques mois au tumulte des camps
et à la pompe des cours. Il ramène la fille de Démodocus
auprès de sa demeure , la remet entre les bras de sa
nourrice et s'éloigne. Mais quoi ! un étranger a rendu
MAI 1809 . 319
i
Cymodocée à son père, et la fille d'Homère , la prètresse
des Muses , n'a pas exercé envers lui les devoirs de
P'hospitalité ! Cette pensée seule troublerait le bonheur de
Démodocus. Déjà le char est prêt ; il vole , il arrive dans
l'Achaïe et franchit l'Alphée. Un vieillard se charge de
conduire les voyageurs au champ de Lasthénès , le père
d'Eudore . C'est Lasthénès lui-même.
Dans le festiu hospitalier qui termine les travaux et
la journée , Démodocus , qui avait offert à ses hôtes la
coupe antique d'Homère , comme un gage de sa reconnaissance
, voulut faire une libation aux pénates de
Lasthénès. -Arrêtez , lui dit avec douceur un vieillard
vénérable assis à côté de lui ; notre religion nous défend
ces signes d'idolatrie.-En effet, le prêtre d'Homère
était assis auprès de Cyrile , évêque de Lacédémone .
O prodige ! la harpe sacrée répond aux profanes accords
de l'Hélicon ! les Homérides sont avec des Chrétiens !
Tels sont les tableaux que présentent les deux premiers
livres des Martyrs. A la couleur du style , à la
peinture des moeurs , à la richesse , à l'abondance des
souvenirs poétiques , on croit lire les belles pages de
l'Odyssée.
Dès le commencement du troisième livre, un spectacle
nouveau, plus imposant , plus sublime , frappe
tout- à-coup les yeux étonnés. Le ciel des Chrétiens est
ouvert : ses mystères les plus impénétrables sont révélés
à la faiblesse humaine ; les destins d'Eudore et de Cymodocée
sont fixés dans le conseil céleste : tous deux scelleront
de leur sang leur attachement à la religion du
Christ .
Cependant le gazouillement des hirondelles vient
annoncer à Lasthénès le lever du jour ; il se hâte de
quitter sa couche : la famille chrétienne et les descendans
d'Homère se réunissent dans une île , au confluent
du Ladon et de l'Alphée , et le fils de Lasthénès commence
le récit de ses aventures : il dit ses combats , ses
victoires , ses fautes et son repentir ; l'amour coule avec
ses paroles, et s'insinue dans le coeur de Cymodocée , déjà
touchée , déjàprévenue en faveurde la religion d'Eudore.
Satan le voit , il triomphe , et se flatte de profiter de cet
320 MERCURE DE FRANCE ,
amour pour jeter le trouble dans l'église. Il confie son
plan détestable aux complices de sa révolte, devenus
Jes compagnons de son supplice. Le plan est adopté , et
Jes démons se répandent sur la terre pour l'exécuter.
'Tandis que les anges et les saints tiennent leurs regards,
arrêtés sur Eudore et Cymodocée , dont l'Enfer a conjuré
la ruine , la prétresse des Müses déclare à son père
qu'elle veut être chrétienne , pour devenir l'épouse
d'Eudore. Le vieillard se trouble , s'afflige , combat un
moment la résolution de sa fille et cède enfin à ses voeux .
Les deux familles se disposent à partir pour Lacédémone.
Mais déjà le sophiste Hiéroclès , l'ami , le ministre de
Galérius , à qui Dioclétien va bientôt céder l'Empire , a
donné le signal de la persécution contre l'Eglise de J.-C.
Hiéroclès est depuis long-tems l'ennemi , le rival d'Eudore
, l'indigne amant de Cymodocée. Il arrive dans
l'Achaïe , et ordonne le dénombrement des Chrétiens . Le
démon de la jalousie s'empare de cette âme féroce : c'est
bien moins Eudore qu'Hiéroclès veut punir, que l'époux
désigné de Cymodocée qu'il brûle d'immoler. Furieux
de n'avoir pu la lui arracher au pied des autels , il la
poursuit jusque dans les bras d'Helène , de la mère de
Constantin , retirée à Jérusalem. Bientôt , malgré
l'éloignement des lieux et tous les efforts de la prudence
humaine , les décrets du ciel ramènent Cymodocée en
Italie ; et les satellites d'Hiéroclès la livrent à son persécuteur
: elle n'échappe à son infâme brutalité que par
une insurrection du peuple de Rome et pour être plongée
dans les prisons en qualité de chrétienne.
Cependant son intrépide époux , Eudore a confessé
généreusement la croix au milieu des supplices ; il demande
et obtient la gloire du martyre. Cymodocée
l'apprend. Une main amie avait brisé ses fers. Rendue
à la tendresse de son père, elle peut braver, dans un
asile sûr , les orages de la persécution : mais elle se dérobé
à tous les yeux ; elle vole à l'amphithéâtre et se précipite
dans le sein de son époux . Sa jeunesse , ses charmes , son
dévouement , rien n'attendrit le peuple féroce qui l'environne;
il est altéré du sang des martyrs. Cymodocée
est
MAL 1809 . 52.1cen
5.
est chrétienne; elle doit partager le sort d'Eudore : un
anneau trempé dans le sang de son époux devient le
gage et le signe terrestre de cette union qui va s'accomplir
dans le ciel. La trompette a sonné , la porte de la
caverne a mugi sur ses gonds , le tigre s'élance ...... Et
le martyre est consommé.
<<< Soudain , l'on aperçut au milieu des airs une croix
>> de lumière semblable à ce Labarum qui fit triompher
>> Constantin ; la foudre gronde sur le Vatican , colline
>> alors déserte , mais souvent visitée par un esprit
>> inconnu. L'amphithéâtre fut ébranlé jusques dans
<<<<ses fondemens ; toutes les statues des idoles tombèrent ;
→ et l'on entendit , comme autrefois à Jérusalem , une
>> voix qui disait :
« Les Dieux s'en vont. »
Tel est , dans son ensemble , le plan et la marche du
nouvel ouvrage de M. de Châteaubriant. Il me paraît
impossible de n'y pas reconnaître d'un coup-d'oeil le
dessein et la forme d'un véritable poëme . Or, si , comme
je n'en doute pas , l'auteur a voulu réellement composer
une Epopée en prose , sans m'arrêter à de vaines discussions
sur l'infériorité du langage qu'il a choisi , et sur
la prééminence incontestable de la poésie , j'examinerai
si les héros de ce poëme sont , en effet , des personnages
épiques , si l'importance de l'action répond à la grandeur
du sujet , et si le résultat est digne des moyens . Je passerai
ensuite aux détails , qui souvent rachètent par des
beautés sublimes , le défaut que je crois apercevoir dans
la première conception de l'ouvrage.
De tous les poëmes épiques, consacrés par l'épreuve du
tems et l'admiration des hommes,je n'en connais aucun
dont le héros soit un personnage d'invention. Achille ,
Ulysse , Agamemnon , n'étaient pas , pour les Grecs
comme pour nous , des demi-dieux dont le berceau , la
vie et la mort sont environnés de fables. Homère avait
renfermé dans l'Iliade et dans l'Odyssée l'histoire et la
religion de sa patrie. Les Romains reconnaissaient dans
l'Enéïde les héros fondateurs de leur Empire , et l'origine
antique de la maison des Césars. Chez les nations
۱
322 MERCURE DE FRANCE,
modernes qui se glorifient d'avoir agrandi le domaine
de l'Epopée, les plus hardis génies ne se sont point écartés
de l'exemple des anciens. Le Tasse , dont l'imagination
féconde créait si facilement des personnages pleins de
noblesse et de grâce , leur a donné pour chef un guerrier
dont la mémoire était chère à tous les peuples chrétiens.
L'Arioste lui-mêrae , toujours environné des prestiges de
la féerie , toujours égaré dans un dédale de fables comiques
et d'aventures romanesques ; l'Arioste qui s'est
placé, pour ainsi dire , dans un monde imaginaire , n'a
point osé permettre à l'épopée d'y choisir des héros
inconnus : il apris pour les siens Roland et Charlemagne.
Vasco-de-Gama , dans la Lusiade ; Henri IV , dans le
poëme des Français , appartiennent encore plus à l'histoire
: et Satan ou le premier homme (car on s'est demandé
plusieurs fois lequel des deux est le héros de
Milton) , sont liés l'un et l'autre aux premières idées ,
aux premières connaissances religieuses de tous les
Chrétiens. Aussi tous ces personnages arrivent avec
majesté sur la scène de l'Epopée : armés de gloire et de
puissance , dès qu'ils paraissent , ils s'emparent de l'imagination
et la préparent à des prodiges. On est disposé
à croire qu'un pouvoir surnaturel préside à la destinée
de ces êtres , qui sont à nos yeux d'une nature privilégiée
. Tous leurs intérêts , toutes leurs entreprises nous
semblent dignes d'une intervention céleste : on se rappelle
involontairement le précepte d'Iorace :
Nec deus intersit nisi dignus vindice nodus.
Et le nom seul du héros fonde le merveilleux dupoëme :
il n'en est pas ainsi d'Eudore et Cymodocée.
Je trouve des autorités en faveur de cette opinion,
jusque dans ces ouvrages équivoques , où Calliope no
dédaigne pas de raconter en prose les actions des sages
et des guerriers. Télémaque , le premier de tous ,
monument immortel qui suffirait seul pour autoriser
ce genre , confirine le principe au lieu de l'affaiblir.
En effet , quel était le but de Fénélon ? Il voulait
peindre la sagesse corrigeant les défauts d'un caractère
ardent , irascible , impétueux , et la prudence dérobant
MAI 1809 . 325
lajeunesse aux pièges de l'amour et de la volupté. Le
génie pouvait présenter ce tableau sous mille formes
différentes , et semblait devoir préférer de mettre en
action des personnages inventés. Mais dès qu'il s'arrête
à l'idée d'une narration épique , il choisit un héros ,
environné de toutes les traditions et de tous les souvenirs
de l'épopée ; c'est le fils d'Ulysse , que Minerve ,
sous la figure de Mentor, conduit elle-même dans les
orages de la vie , et qu'elle éloigne , malgré lui , des
îles perfides de Vénus et de Calypso. Remarquons en
passant, que cette allégorie transparente est le seul
merveilleux employé dans l'ouvrage , économie admirable
que le talent le plus fécond crut devoir s'imposer ,
comme s'il avait craint, en écrivant en prose , d'abuser
de, priviléges de la poésie.
Après avoir cité Fénélon, je me garderai bien de
proposer à M. de Châteaubriant, comme des modèles ,
des écrivains qu'il a souvent laissés fort loin dernière
lai. Plusieurs étaient cependant des littérateurs
d'un mérite peu commun; et Marmontel , Bitaubé ,
Florian , le premier dans Bélisaire et dans les Incas ,
le second dans Joseph et dans les Bataves , le dernier
dans Numa Pompilius et dans Gonsalve de Cordoue ,
ont également senti que le choix d'un héros connu ,
pouvait seul donner de l'intérêt et de la dignité à l'action.
Cette marche constante du génie et du talent ,
dans tous les ouvrages , qui , par le genre , se rapprochent
desMartyrs, mérite , je crois , d'être toujours
suivie : on s'en est écarté dans Téléphe et dans Séthos ;
mais qui voudrait justifier M. de Châteaubriant par
l'exemple de Péchméja ou de l'abbé Terrasson ?
Je sais qu'on le défend avec plus d'avantage , et par
un raisonnement très-ingénieux. Eudore , dit- on ,
descend de Phocion et de Philopooemen; Cymodocée est
le dernier rejeton d'Homère : l'un représente toute la
gloire de la Grèce antique; l'autre tout le génie du
Paganisme. Eadore et Cymodocée sont les vertus ,
Théroisme, la morale et la poésie de la religion payenne,
sabjuguée par les vertus, Phéroïsme , la morale et la
poésier de la religion des chrétiens.-C'est ainsi que
X 2
324 MERCURE DE FRANCE ,
l'auteur des Martyrs a voulu mettre sa poétique en
action , et prouver la vérité des principes qu'il a
établis dans son Génie du Christianisme . Mais cette
idée féconde n'est point développée : l'origine des héros
du poëme n'influe point assez sur leur caractère et sur
les événemens . L'action se passe à la fin du règne de
Dioclétien ; et l'on voit trop qu'à cette époque, une foule
de générations obscures s'était écoulée entre Homère ,
Phocion , Philopoemen , et leurs derniers descendans.
Eudoreet Cymodocée, peuvent dire comme la belle et
modeste Monime .
Quelque rang où jadis soient montés mes ayeux
Leur gloire , de si loin , n'éblouit point mes yeux.
RAC .
Elle n'éblouit pas davantage le lecteur : elle ne l'intéresse
point assez vivement en faveur d'Eudore et de
Cymodocée. Je persiste à croire que ces deux personnages
, très-bien placés , excellens dans un épisode , ne
devaient pas être les héros d'un poëme, et ne peuvent
point supporter le fardeau majestueux de l'Epopée.
De la faiblesse des personnages , résulte , ce me
semble , la faiblesse de l'action , comparée à la grandeur
du sujet. N'oublions point qu'il s'agit de montrer le
Triomphe de la Religion chrétienne : par quels événemens
le poëte va-t- il y parvenir? Une jeune vierge ,
égarée par un accident très-commun , rencontre.dans
les bois de Taygéte, un jeune homme qui la ramène
chez son père : elle n'ose le retenir et lui offrir les soins
de l'hospitalité. Pour réparer cette faute de l'innocence
et de la pudeur , Démodocus et Cymodocée vont offrir
des présens à la famille d'Eudore. Ils y entendent le récit
de ses aventures. Ce récit , plein de beautés variées ,
souvent neuves , quelquefois sublimes , occupe plus d'un
tiers de l'ouvrage , et l'on a lú la moitiédu poëme avant
que l'action ait commencé sur la terre. Je dis , sur la
terre , car les mystères du ciel et les complots de l'enfer
sont révélés dans le troisième et le huitième livre , et
j'examinerai bientôt l'emploi de ce merveilleux : en
attendant, suivons la marche de l'action , Elle commence
à la fin du douzième livre par les amoursd'Eu
ΜΑΙ 1809 .
325
dore et de Cymodocée. Bientôt l'arrivée d'Hiéroclès en
Achaïe force les deux amans à chercher un asile contre
ses fureurs. Cymodocée se réfugie à Jérusalem ; Eudore
se rend à Rome et plaide devant le sénat la cause des
Chrétiens. Son éloquence ne peut empêcher l'édit de
persécution ; il est lui-même plongé dans les cachots , et
n'en sort que pour aller au martyre. Cymodocée , de
son côté, poursuivie jusques dans les lieux saints par les
satellites d'Hiéroclés , rencontre saint Jérôme dans la
grotte de Béthléem, reçoit le baptême dans les eaux du
Jourdain, et s'embarque pour la Grèce. Une tempête la
pousse en Italie ; arrachée des bras d'Hiéroclés par une
émeute populaire , elle est emprisonnée comme chrétienne
, et vient mourir dans l'amphithéâtre à côté dé
son époux. Ainsi les deux martyrs ont triomphé de leurs
persécuteurs par le courage que la religion leur inspire :
mais peut- on dire que le christianisme ait triomphé des
faux dieux ? Leurs temples sont encore debout ; le paganisme
est sur le trône ; à peine entrevoit-on dans
P'éloignement l'élévation future de Constantin. Cette
action faible et languissante , où le héros ne fait rien que
prier et souffrir , est-elle digne de l'Epopée ? est- elle
digne de la grandeur du sujet ? et les résultats répondent-
ils aux moyens?
C'est ici qu'il faut parler de ce merveilleux , auguste ,
sublime , vraiment épique , peut-être même trop au
dessus de l'intelligence , de la pensée et de la voix de
l'homme , dans l'emploi duquel M. de Châteaubriant n'a
pas craint de lutter contre le Dante et contre Milton,
Son talentjustifie son audace , et j'ose dire que le langage
dela prose ne s'estpeut-être jamais élevé plus haut. Mais
tant de grandeur et de majesté, tant de force et de
puissance , ne font-elles pas ressortir davantage la nullité
de l'action et la faiblesse des héros? Le ciel et l'enfer
sont en mouvement pour deux personnages presque
immobiles et presque inconnus ! Et quels sont les résultats
produits par ces moyens terribles , par cette volonté
immuable, irrésistible , éternelle, qui , d'un signe , crée
ou détruit les mondes et les générations ! Une vierge
timide , un jeune guerrier, tombent sous la dent d'un
326 MERCURE DE FRANCE,
tigre, et une voix crie : les Dieux s'en vont. Mais , je le
répète , les Dieux ne s'en vont pas ; les autels des idoles
seront encore souillés du sang des Chrétiens : Eudore et
Cymodocée ne sont pas les dernières victimes de la persécution;
Galérius règne , et le triomphe de la croix est
encore éloigné. Si Galérius avait expić par une mort
honteuse et cruelle ses vices et sa barbarie; si Maxence
et Licinius avaient fui devant Constanțin; si je voyais le
Labarum briller au-dessus des aigles romaines , je dirais
aussi : « Les Dieux s'en vont >> et les temples du paganisme
ont été purifiés par le sang des martyrs. Alors
serait consommé le triomphe de la religion chrétienne ;
et ce grand résultat , cet événement qui changea la face,
du Monde, amené par une action forte , héroïque , attachante
, telle que la belle imagination de M. Châteaubriant
pouvait l'inventer , eût été digne de la grandeur
du sujet et de l'immensité des moyens. Je ne prétends
point pour cela que Constantin soit un personnage qui
convienne à l'Epopée : je sais quel'histoire l'accuse d'un
grand crime , et les crimes de l'ambition de Constantin
ne sont pas de ceux que le sentiment peut pardonner au
héros d'un poëme épique. C'est au génie qu'il appartient
demesurer cet obstacle et de le vaincre. Je ne fais qu'indiquer
ici ce qui , selon moi , devait former le dénone
ment d'un ouvrage intitulé : le Triomphe de la Religion
Chrétienne. Sans doute ce triomphe est également admirable
dans la foi , la résignation , la constance pieuse
des martyrs , et l'idée d'en faire , sous ce rapport , le
sujet d'un poëme , est bien dans l'esprit d'une religion
qui se réjouit de ses malheurs et se glorifie de ses souffrances
: mais cette idée est , je crois , beaucoup moins
analogue au génie de l'épopée.
Je viens d'exposer sans détour la seule critique générale
dont l'ouvrage de M. de Châteaubriant m'eût paru
susceptible. Quoique persuadé qu'elle est,juste , je ne
la présente qu'avec méfiance , et c'est à M. de Châteaubriant
lui-même que je la soumets. Personne n'est plus
capable que lui de prouver que je me trompe ou de
réparer l'erreur qui a séduit son magnifique talent. Car
cet ouvrage , dont la conception première me semble
MAÍ 1909. 327
défectueuse , n'en est pas moins rempli de ces beautés
éclatantés qui caractérisent un génie éminemment
poétique , un génie destiné à revêtir des charmes de
l'expression ce que la pensée de l'homme a de plus
profond , ce que le sentiment a de plus doux , ce que
la gloire a de plus imposant , os magna sonaturum .
L'examen détaillé de quelques parties de son poëme me
fournira l'occasion de répéter cet éloge , dans un second
article sur les Martyrs : et pour me livrér au double
plaisir d'admirer et de justifier mon admiration ,
vais relire tout le récit d'Endore , le combat des Francs ,
l'Episode de Welleda , et de touchant adien que le
poëte adresse à sa muse au commencement de son dernier
chant. ESMÉNARD.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
je
ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. - Philadelphie , 18 mars
Le Tenessée Messenger contient l'article suivant , sous la
date de Canandoigna ( Etat de New-Yorck ) , le 14 février :
<< Notre horizon politique se rembrunit, et les apparences
de guerre augmentent de jour en jour. On dit que le gouver
nement a reçu d'Europe des dépêches d'une nature plus
pacifique que les précédentes ; mais rien n'a encore transpiré
qui affaiblisse la persuasion où nous sommes que la guerre
est inévitable, et nous perisons que l'état de nos relations
extérieures décidera le gouvernement à adopter les propositions
suivantes :
)) 1º Suspendre tout paiement sur les propriétés foncières
anglaises , situées aux Etats-Unis .
>> 2° . Assujtir tous les agens anglais dans ce pays à rendre
un compte fidèle et vrai du montant des proprictés qu'ils ont
entre les mains, et à en donner caution jusqu'à ce que nos
différends soient arrangés ou la guerre déclarée , sous peine
d'emprisonnement.
>> 3°. Contraindre tous les étrangers qui refuseront de
préter serment d'allégeance , à quitter le pays dans trois
mois.
1) 4. Etendre l'obligation du serment à tout individu
måle libre, au-dessus de dix-huit ans,dans toute l'étendue de
328 MERCURE DE FRANCE ,
l'Union , et nommer dans chaque ville des officiers chargés de
le recevoir. >>>
TURQUIE. - Constantinople , 28 mars. - Deux officiers
russes sont venus ici dernièrement de la Valachie avec des
lettres pour le gouvernement. Après avoir conféré deux fois
avec le reis - effendi , ils sont repartis à la hâte pour Bukarest .
On croit qu'ils ont rapporté des réponses très-peu satisfaisantes
, et qu'on ne tardera pas d'apprendre que les hostilités
sont recommencées entre la Porte et la Russie .
Le grand- seigneur vient de déposer l'aga des jannissaires .
Le capitan-pacha , Seid-Ali , a été disgracié et envoyé en
exil à Brousse. Il a été accusé d'avoir fomenté les troubles
des janissaires , et on croit qu'il aura la tète tranchée avant
d'arriver à ll''eennddroit de son exil , ayant été embarqué tout
seul dans un bateau à rames avec quatre gardes de l'intérieur
du sérail. On ne lui a pas même permis de prendre
avec lui un domestique. La capitale jouit actuellement de
la plus grande tranquillité .
-D'après les lettres de Smyrne , cette ville est en proie
à la guerre civile , elle est divisée en deux factions opposées
qui ont pour objet l'ancien musselim , et le nouveau qui a
été envoyé d'ici dernièrement pour le remplacer. Le premier
ne veut pas céder son poste avant d'être remboursé
des sommes qu'il a dépensées pour se le procurer. La plupart
des Francs se sont retirés sur les bâtimens qui sont dans la
rade.
DALMATIE. - Zara, 15 avril.- Son Excellence le Provéditeur-
général a publié la proclamation suivante :
« L'Autriche fait de nouveau la guerre au Grand-Napoléon. L'expérience
du passé est donc nulle pour ceux que la Providence veut punir
ou détruire pour établir un meilleur ordre de choses sur la terre .
>> Dalmates ! voici le moment de signaler votre fidélité et de vous
couvrir de gloire. La Dalmatie , par les victoires du Grand-Napoléon ,
doit étendre son territoire et consolider son bonheur. Montrez-vous dignes
de ces hautes destinées .
>> L'illustre capitaine qui commande au milieu de vous les phalanges
des braves , vous a déjà comblés d'éloges pour tout ce que vous avez fait
jusqu'à présent .
>> Le provéditeur-général saura distinguer les enfans les plus, dignes
de vos loyaux et belliqueux ancêtre .
>> Que le Dalmate armé s'enftamme de courage ! que pour un moment
MAI 1809 . 329
tous s'animent de la même ardeur ! Les Dalmates qui se serontdistingués
auront une récompense sure et durable . »
ROYAUME DE NAPLES. Naples , 14 avril.- Il partira ,
mercredi , pour Eboli un grand nombre de tentes et d'effets
de campement pour 10,000 hommes. Le camp sera formé
sous peu de jours ; il sera établi une école militaire , dans
laquelle nos jeunes soldats apprendront , sous les yeux des
braves de la première armée de l'Europe, l'art de la guerre,
du héros qui lui-méme l'apprit du plus grand capitaine de
son siècle. Ces troupes pourront au besoin soutenir celles qui
sont campées à peu de distance dans les plaines de Lagonegro.
Cette précaution de défense est , il est vrai , bien inutile
contre un ennemi qui ne peut disposer sur la rive opposée
que de sept mille soldats , de l'espèce de ceux qui ont si bien
protégé les rebelles d'Espagne ; mais elle est nécessaire pour
calmer les craintes des gens qui croient que 48,000 légionnaires
ne suffisent pas pour assurer la tranquillité intérieure
du royaume , et que 25,000 Français et 10,000 Napolitains ,
guidés par un roi guerrier et aimé de ses sujets ne peuvent
pas rejeter dans la mer les troupes qui tenteraient un débarquement
sur les côtes .
ANGLETERRE.- Londres, 27 avril. Lord Holland est ,
dit-on , nommé à l'ambassade de Vienne. Nous pensons que
sa seigneurie n'a plus un instant à perdre pour se rendre
dans cette capitale, si elle ne veut pas risquer d'y trouver un
autre souverain que celui près duquel on l'envoie.
Les dernières nouvelles d'Espagne et de Portugal ne
sont rien moins que satisfaisantes . Un débarquement tenté
par nos troupes à Deva en Biscaye , n'a point réussi ; elles
ont été repoussées avec perte ; et ce qu'il y a de plus fàcheux,
c'est que les habitans ont joint contre nous leurs efforts à
ceux de la garnison française , qui n'était pas assez nombreuse
pour nous résister .
- ALLEMAGNE. - Francfort , 5 mai. Le traité de Presbourg
avait assuré à la maison d'Autriche tous les biens de
l'Ordre teutonique , et un archiduc devait à l'avenir en être
le grand-maître. Aussi depuis cette époque , ily a eu une administration
autrichienne à Mergentheim, centre dé toutes
les possessions teutoniques. Comme la Confédération da
Rhin est aujourd'hui en guerre avec l'Autriche , les princes
de cette ligue ont pris le parti d'occuper celles de ces pos-.
sessions qui se trouvent dans leûr territoire. Le prince-pri330
MERCURE DE FRANCE ,
mat vient d'adopter cette mesure à l'égard de l'hôtel teutonique
situé dans notre ville, et de tous les autres bâtimens
et biens appartenans à l'Ordre teutonique , tant dans la ville
que dans les environs ; de manière cependant que tous les
employés , fermiers , etc. soient maintenus .
Des occupations semblables ont eu lieu de la part de divers
autres souverains de la Confederation du Rhin.
Hambourg , 30 avril. - Aujourd'hui , plusieurs salvas
d'artillerie nous ont annoncé les grandes victoires de l'armée
française en Bavière .
Les postes et les portes de notre ville sont maintenant
occupés par le militaire hambourgeois. Il ne reste ici qu'une
centaine de soldats hollandais.
-On a dit que des bâtimens de transports anglais avaient
paru près des côtes du Holstein, mais ce bruit est sans fondement.
- BAVIÈRE. -Angsbourg , 30 avril.
La quatrième colonne
de prisonniers autrichiens arrivés ici est plus forte que
les précédentes; elle est de 7,000 hommes , la plupart infanterie.
Comme tous ces prisonniers ne pouvaient être transportés
dans l'ancien collége de Saint- Sauveur et dans l'église
de Saint-Jacques , une partie a été placée dans les salles inférieures
de l'hôtel-de-ville ; les habitans ont donné des rafraîchissemens
à ces soldats. Ainsi il y a jusqu'à ce moment
environ 17,000 prisonniers de guerre qui ont passé par
Augsbourg. Des colonnes non moins nombreuses sont transportées
le long du Danube, par Donawerth , Heidenheim,
etc. , pour la France .
ROYAUME DE WESTPHALIE.- Cassel , le 30 avril. -
rôme-Napoléon , etc.
Jé-
<<Nous avons vu avec une profonde douleur qu'un certain
nombre de nos sujets, dans les départemens de la Fulde et
de laWerra , ont été entraînés à la révolte; que des traîtres,
cédant à des insinuations étrangères , contraires aux traités
les plus solennels et au droit des gens , les ont contraints par
de mauvais traitemens , et sous des menaces de mort et d'incendie
, à se joindre à eux;
>>Qu'ils ont trouvé des complices dans quelques fonctionnaires
publics , qui ont ajouté par leur coopération à l'aveuglement
de paysans peu instruits et égarés , et qu'ils ont
exposés à la juste répression des armes et à celle des lois;
voulant concilier ce qui est dù à la justice, qui exige lapu
MAI 1609 . 531
nition prompte des crimes de lèse-majesté , de trahison, de
désertion et de révolte , avec ce que sollicite la pitié pourdes
homnies plus malheureux et plus faibles que coupables, nous
avons décrété et décrétons , etc. »
(Suit le décret en onze articles , dont le premier déclare
plusieurs officiers et autres , traîtres à la patrie et les
condamne à être passés par les armes ; le second accorde
amnistie à ceux qui rentreraient dans leurs foyers , dans huit
jours à compter de la publication du décret; les autres
portent des dispositions pour prévenir par la suite de parcils
désordres. )
Du 1 mai . -Il n'y a plus de doute que les troubles qui
ont éclaté dans les départemens de la Fulde et de la Werra
n'aient été l'ouvrage de quelques agens étrangers . Leur correspondance
a été découverte , et quelques personnes dans
la ville et dans le pays ont été renvoyées du royaume , ou
mises en état d'arrestation.
Du 2.- Les communes du royaume s'empressent de déposer
aux pieds du trône le respectueux hommage de leur
fidélité inébranlable et de leur dévouement à S. M.; elles demandent
à renouveler leur serment d'obéissance à ses décrets
, proclament sa justice et sa bienfaisance , et déclarent,
qu'elles ont juré sur l'autel de s'armer contre tout provocateur
du trouble et de la révolte ; elles reconnaissent que leurs
intérêts les plus chers , l'existence de leurs femmes et de leurs
enfans , leurfont un devoir sacré de le dénoncer , de le
poursuivre et de le livrer à la rigueur des lois .
Ces adresses sont signées par le plus grand nombre des
habitans.
Magdebourg , 27 avril. - On a reçu ici de Cassel l'ordre
de former une garde nationale de 1500 hommes . La même
mesure aura lieu dans les autres villes du royaume. Cette
garde sera chargée du service intérieur, pendant l'absence
des troupes réglées. Chaque habitant , depuis l'âge de dixhuit
jusqu'à soixante ans , en fera partie , et elle sera organisée
comme les troupes de ligne .
- On s'occupe de réparer nos fortifications , et les travaux
sont suivis à l'Arsenal avec beaucoup d'activité.
SUISSE. Zurich, 25 avril. -D'après la marche des
Autrichiens dans le Tyrol, six mille hommes partirontdemain
sous la conduite du général Watteville , pour le pays des
Grisons , afinde faire respecter notre neutralité de ce côté.
332 MERCURE DE FRANCE ,
Ils seront suivis au besoin d'un autre corps de 12,000. Le
quartier-général de M. Watteville arrive demain ici.
( INTÉRIEUR. )
3me BULLETIN.
Au quartier-général de Burghausen , le 30 avril 1809.
L'Empereur est arrivé le 27 , à six heures du soir à Mulhdorf. S. M.
a envoyé la division du général de Wrède à Lauffen , sur l'Alza , pour
tâcher d'atteindre le corps que l'ennemi avait dans le Tyrol, et qui battait
en retraite à marches forcées. Le général de Wrède arriva le 28 à Lauffen,
rencontra l'arrière-garde ennemie , prit ses bagages , et lui fit unbon
nombre de prisonniers ; mais l'ennemi eut le tems de passer la rivière ,
et brûla le pont.
Le27, le duc de Dantzick arriva à Wanesburg, et le 28 à Altenmarck .
Le 29 , le général de Wrède , avec sa division , continua sa marche
sur Saltzbourg : à trois lieues de cette ville , sur la route de Lauffen , il
trouva des avant-postes de l'armée ennemie . Les Bavarois les poursuivirent
l'épée dans les reins , et entrèrent pêle-mêle avec eux dans Saltzbourg.
Le général de Wrède assure que la division du général Jellachich est
entiérement dispersée. Ainsi , ce général a porté la peine de l'infâme
proclamationpar laquelle il a mis le poignard aux mains des Tyroliens.
LesBavarois ont fait 500 prisonniers. On a trouvé à Saltzbourg des
magasins assez considérables .
Le 28 , à la pointe du jour , le duc d'Istrie arriva à Burghausen , et
posta uue avant-garde sur la rive droite de l'Inn. Le même jour, le due
deMontebello arriva à Burghausen. Le comte Bertrand disposa tout
pour raccommoder le pont que l'ennemi avait brûlé. La cruedela rivière,
occasionnée par la fonte de neiges , mit quelque retard aurétablissement
du pont. Toute la journée du 29 fut employée à ce travail. Dans la
journée du 30 , le pont a été rétabli, et toute l'armée a passé.
Le 28 , un détachement de 50 chasseurs , sous le conimandement du
chef d'escadron Margaron , est arrivé à Dittemaning , où il a rencontré
unbataillonde la fameuse landwerh, qui , à son approche, se jetta dans
un bois. Le chef d'escadron Margaron l'envoya sommer; après s'être
long-tems consultés , 1000 de ces redoutables milices postés dans un bois
fourré et inaccessible à la cavalerie , se sont rendus à 50 chasseurs .
L'Empereur a voulu les voir; ils faisaient pitié , ils étaient commandés
par de vieux officiers d'artillerie , mal armés et plus mal équipés encore .
Le génie arrogant et farouche de l'Autrichien s'était entiérement
découvertdans le moment de fausse prospérité dont leur entrée à Munich
les avait éblouis. Ils feignirent de caresser les Bavarois ; mais les griffes
du tigre reparurent bientôt. Le bailli de Mulhdorf a été arrêté par eux
et fusillé. Unbourgeois de Mulhdorf, nommé Starck , qui avait mérité
une distinction du roi de Bavière pour les services qu'il avait rendus à
'ses troupes dans la dernière guerre , a été arrêté et conduit à Vienne
pour y être jugé. A Burghausen , la femme du bailli , comte d'Armansperg
, est venue supplier l'Empereur de lui faire rendre son mari que les
Autrichiens ont eminené à Lintz , et delà à Vienne , sans qu'on en ait
entendu parler depuis. La raison de ce mauvais traitement est qu'en
1805, il lui fut fait des réquisitions auxquelles il n'obtempéra point. Voilà
le crime dont les Autrichiens lui ont gardé un si long ressentiment , et
dont ils ont tiré cette injuste vengeance.
MAI 1809 . 333
Les Bavarois feront sans doute un récit de toutes les vexations et des
violences que les Autrichiens ont exercées envers eux pour en transmettre
la mémoire à leurs enfans , quoiqu'il soit probable que c'est pour la dernière
fois que les Autrichiens ont insulté aux alliés de la France. Des
intrigues ont été ourdies par eux en Tyrol et en Westphalie, pour exciter
les sujets à la révolte contre leurs princes.
Levant des armées nombreuses divisées en corps comme l'armée française,
marchant au pas accéléré pour singer l'armée française , faisant
des bulletins , des proclamations , des ordres du jour , et singeant même
encore l'armée française , ils ne représentent pas mal l'âne qui , couvert
de la peau du lion , cherche à l'imiter; mais le boutde l'oreille se laisse
apercevoir et le naturel l'emporte toujours .
L'Empereur d'Autriche a quitté Vienne , et a signé en partant une
proclamation , rédigée par Gentz dans le style de l'esprit des plus sots
libelles. Il s'est porté à Scharding , position qu'il a choisis précisément
pour n'être nulle part , ni dans sa capitale pour gouverner ses Etats , ni
au camp où il n'eût été qu'un inutile embarras . Il est difficile de voir un
prince plus débile et plus faux. Lorsqu'il a appris la suite de la bataille
d'Eckmulh , il a quitté les bords de l'Inn et est rentré dans le sein de ses
Etats.
La ville de Scharding , que le duc de Rivoli a occupée , a beaucoup
souffert . Les Autrichiens , en se retirant , ont mis le feu à leurs magasins
et ont brûlé la moitié de cette ville qui leur appartenait. Sans doute
qu'ils avaient le pressentiment , et qu'ils ont adopté l'adage que ce qui
leur appartenait ne leur appartiendra plus .
4 BULLETIN.
Au quartier-général de Braunau , le 1er mai 1809.
Au passage du pont de Landshut , le général de brigade Lacour a
montré du courage et du sang- froid. Le comte Lauriston a placé l'artillerie
avec intelligence , et a contribué au succès de cette brillante affaire .
L'évêque et les principales autorités de Salztbourg sont venus à Burghausen
implorer la clémence de PEmpereur pour leur pays . S. M. leur
adonné l'assurance qu'ils ne retourneraient plus sous la domination de
la maison d'Autriche . Ils ont promis de prendre des mesures pour faire
rentrer les quatre bataillons de milices que le cercle avait fournis , et
dont une partie a déjà été prise et dispersée.
Le quartier-général part pour se rendre , anjourd'hui 1er mai, à Ried .
On a trouvé à Braunau des magasins de deux cent mille rations de
biscuit et de six mille sacs d'avoine . On espère en trouver de plus considérables
encore à Ried . Le cercle de Ried a fourni trois bataillons de
miliçes ; mais la plus grande partie est déjà rentrée.
L'Empereur d'Autriche a été pendant trois jours à Braunau. C'est à
Scharding qu'il a appris la défaite de son armée. Les habitans lui
imputent d'être le principal auteur de la guerre . Les fameux volontaires
de Vienne , battus à Landshut , ont repassé ici , jetant leurs armes et
portant à toutes jambes l'alarme à Vienne .
Le 21 avril , on a publié dans cette capitale un décret du souverain
qui déclare que les ports sont rouverts aux Anglais , les relations avec
cet ancien allié rétablies , et les hostilités commencées avec l'ennemi
commun .
Le général Oudinot a pris entre Altham et Ried un bataillon de mille
hommes. Cebataillon était sans cavalerie et sans artillerie. A l'approche
334 MERCURE DE FRANCE ,
de nos troupes , il se mit en devoir de commencer la fusillade; mais
cerné de tous côtés par la cavalerie , il posa les armes .
S. M. a passé en revue a Burghausen plusieurs brigades de cavalerie
légère, entr'autres à celle de Hesse-Darmstadt, à laquelle elle a témoigné
sa satisfaction . Le général Marulaz , sous les ordres duquel est cette
troupe, en fait une mention particulière. S. M. lui a accordé plusieurs
décorations de la Légion-d'Honneur.
Paris , 12 Mai.
Conformément aux mesures concertées entre S. A. S.
Mgr. le prince archi-chancelier de l'Empire , et MM. les
vicaires -généraux du diocèse de Paris , pour l'exécution des
ordres de S. M. l'Empereuret Roi , il a été chanté aujourd'hui
7 mai , dans l'église métropolitaine , un Te Deum en actions
de grâces des victoires de Tann , d'Eckmühl et de Ratisbonne.
Il a été célébré le même jour dans les temples de la religion
réformée à Paris, une solennelle action de grâces pour
Ies victoires remportées par les armées françaises aux champs
de Tann , d'Eɔkmühl et de Ratisbonne.
Hier, tous les spectacles de la capitale ont été ouverts
gratuitement. Partout une foule innombrable s'y est pressée ;
tout ce qui n'avait pu y pénétrer , répandu dans les lieux
publics , y faisait éclater son allégresse et donnait à cette
soirée un véritable air de fète. Dans tous les théâtres , les
spectateurs ont semblé aller au devant de toutes les allur
sions que le sujet leur présentait au courage de nos guerriers,
au dévouement de leurs chefs , au génie qui les a conduits si
rapidement de victoires en victoires: les plus vives acclamations
et des applaudissemens réitérés interrompaient les
acteurs ; les couplets chantés sur la plupart des théâtres , et
particulièrement au Vaudeville, toujours en possession de
se rendre l'interprète des sentimens publics, ont partout été
répétés avec enthousiasme. Ceux où l'auguste nom de
l'Empereur était prononcé excitaient des acclamations encore
plus unanimes , et les cris de vive l'Empereur éclataient de
toutes parts avec un enthousiasme qu'il serait impossible de
décrire.
ANNONCES .
Annales des voyages, de la géographie et de l'histoire , publiées
par M. Malte-Baun. VII cahier de la seconde souscription , ou XIX•
dela collection.- Ce cahier contient: Relation d'un voyage à laCochin
MAI 1809 . 375
chine , par M. Chapman , trad. de l'anglais par M. S. L. , avec deux
gravures en taille-douce ; - Description du Lac de Cirkniz , dans la
Carniole , par M. Depping; - Extrait des OEuvres du Prince Charles de
Ligne; Sur l'utilité des Voyages ; Manières des Orientaux ; Sur la Danse
chez diverses Nations ; Paul lor , Empereur de Russie ; le Duc d'Orléans
(Égalité ) ; M. de Carraccioli ; Assassinat de Beaumarchais ; Sur la
vieille Europe ; Voyage à Spa ; Sur Vienne en Autriche ; la cour de
Moldavie ; Anecdotes de Catherine II ; Notice sur la Vie et les Ecrits
de feu Georges Zoëga ; par M. Arsenue-Thiébault de Bernaud;- Revue
des nouveaux Ouvrages historiques qui paraissent en Allemagne .
Chaque Mois , depuis le 1er Septembre 1807 , il paraît un cahier de
cet Ouvrage , accompagné d'une Estampe ou d'une Carte Géographique,
souvent coloriée .
La première Souscription est complète, et coûte 27 fr. pour Paris , et
33fr. franc de port . Les personnes qui souscrivent en même tems pour
la 1re er 2º Souscription , paient la 1te 3 fr. de moins .
Le prix de l'Abonnement pour la seconde Souscription est de 24 fr ,
pour Paris , pour 12 Cahiers , et de 14 fr. pour 6 Cahiers . Pour les
Départemens , le prix est de 30 fr. pour 12 Cahiers , rendus franes de
port, et de 17 fr . pour 6 Cahiers. En papier vélin le prix est double.
L'Argent et la Lettre d'avis doivent- être affianchis et adressés à
Fr. Buisson , libraire , rue Gilles -Coeur , nº 10 , à Paris .
OEuvres complètes de M. Palissot , nouvelle édition , revue , cor
rigée et augmentée. - Six vol. in-8° , ornés du portrait de l'auteur .
Prix , 36 fr . , et 42 fr. francs de port. - En papier vélin le prix est
double.- Chez Léopold- Collin , libraire , rue Gilles - Cooeur , nº 4 .
Childérich , Roi des Francs , par Madame de Beaufort d'Haut-Poul ,
dédié à sa Majesté l'Impératrice Reine. Seconde édition . -Deux vol .
in-8°.-Prix , 6 fr . , et 7 fr. francs de port. - Chez le même .
Programme du cours élémentaire des machines, par M. Hachette,
instituteur de géométrie descriptive à l'Ecole Impériale polytechnique .
Essai sur la composition des machines , par MM. Lanz et Betancourt(
1). In-4º de 120 pages de texte ; accompagné de douze grandes
planches , gravées par les plus habiles artistes en ce genre. Prix , g fr ,
(A Paris , de l'imprimerie impériale , 1808. ) Chez Bernard , libraire de
l'Ecole impériale polytechnique , quai des Augustins , nº 25 .
(1) Le texte de cet Essai sur les machines , par Lanz MM.et Betancourt,
a été revu par M. Hachette ; les figures ont été dessinées à l'Ecole
polytechnique sous sa direction . Cet ouvrage sera précédé d'un sommaire
des leçons que ce professeur fait à l'école polytechnique sur les moteurs ,
sur les machines en général , et sur celles qui sont particulièrement employées
dans les arts de construction .
336 MERCURE DE FRANCE , MAI 1809 .
)
OEuvres complètes de Tissot , docteur et professeur en médecine ,
médecin de Sa Majesté Britannique , membre de la Société royale de
Londres , de l'Académie de Bâle , etc. , etc.- Nouvelle édition , revue ,
précédée d'un Précis historique sur la vie de l'Auteur , et accompagnée
de Notes; par M. Hallé , docteur et professeur en médecine de l'Ecole
de Paris , médecin ordinaire de Sa Majesté l'Empereur et Roi , membre
de la Légion d'honneur , de l'Institut de France , etc. Et publiée pour
venir au secours d'une partie de la famille de cet homme célèbre .
L'ouvrage sera composé de huit volumes in-8° d'environ 500 pages
chacun, et sera divisé en deux parties : OEuvres choisies et OEuvres
complètes.
Les trois premiers volumes se vendront séparément , comme OEuvres
choisies . Prix , 20 fr . et 24 fr . , francs de port pour les départemens. Les
personnes qui ne voudront pas souscrire paieront 7 fr. par vol . , et 8 fr .
50 c. franc de port.
Le premier volume paraît et les autres paraîtront de mois en mois.
Les personnes qui souscriront pour l'ouvrage en entier , ne paieront
que 48 fr . , et 60 fr . franc de port .
On ne reconnaîtra que les souscriptions qui seront faites à l'adresse
ci-dessous :
Chez Allut , imprimeur-libraire , co-propriétaire de l'ouvrage , rue de
l'Ecole -de-Médecine , nº 6 , vis - à - vis Saint-Come .
Annales forestières , faisant suite au Mémorial Forestier (1 ) , ou
Recueil complet des lois , arrêts et instructions relatifs à l'administration
forestière , etc. , rédigées par des employés supérieurs de l'adminitration
générale des caux et forêts.- 1808 , première année.
Le prix de l'abonnement , pour le volume de 400 pages qui sera
expédié franc de port , par la poste , sera de 7 fr .
La lettre d'avis et l'argent , que l'on enverra par les directeurs des
postes, doivent-être affranchis et adressés à M. Arthus- Bertrand, libraire ,
rue Hautefcuille , nº 23. On pent encore , pour éviter les frais , envoyer
l'argent en un mandat sur Paris .
Editions stéréotypes d'après le procédé d'Herhan .
Romans de Voltaire , beau caractères : 2 vol. in-8°, papier fin sans
fig., 10fr. 50 c. - Les mêmes , 7 vol . , 15 fr.- Les mêmes papier fia ,
avec 27 fig . , 37 fr. 50 c.- Les mêmes papier vélin , 42. fr .
Ala librairie Stéréotype , chez H. Nicolle , rue de Seine , nº 12 , hôtel
de la Rochefoucault; et chez Ant.-Aug. Renouard , rue Saint-André-des
Arcs , nº 55.
(1) Lcs sept années du Mémorial Forestier ne forment que cinq volumes
, parce que l'an IX [ 1801 ] se trouve composer le premier; les
années X et XI [ 1802 et 1803 ] réunies , le second; l'an XII [ 1804 ] le
troisième ; l'an XIII [ 1805 ] le quatrième; et enfin les années XIV,
1806 et 1807 le cinquième et dernier volume.
(N° CCCCIX. )
(SAMEDI 20 ΜΑΙ 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
ÉPITRE A L'ILLUSION.
ILLUSION ! riche et brillante Fée !
Au lieu d'un flageolet discord et paresseux ,
Que n'ai-je la lyre d'Orphée ?
En vers éclatans et nombreux ,
Les sublimes accens de ma verve échauffée
Diraient à l'Univers tes bienfaits précieux.
Mais quoi ! tu m'apparais , souriant àma muse,
Et les rayons de ton prisme enchanteur
Amon esprit , qui s'égare et s'abuse ,
Viennent prêter leur éclat séducteur.
Oui! mes vers gracieux et remplis d'harmonie
Sont inspirés par le génie ;
C'est le goût deBernard , la fraîcheur de Gresset ,
Et sur quelques morceaux , le chantre d'Emilie
Semble avoir apposé son aimable cachet.
Aumilieude ces noms resplendissans de gloire ,
Conduit par Pimmortalité ,
Monnomvase placer au temple de Mémoire ;
Je vois déjà le burin de l'histoire
Qui le transmet à la postérité.
Déitésecourable ! ainsi tes doux prestiges ,
En fascinant la cervelle d'un sot ,
!
Y
338 MERCURE DE FRANCE ,
Des plus mauvais écrits font autant de prodiges ,
Et d'un plat calembour un admirable mot.
Aimable soeur de l'Espérance ,
Sur le chevet de la souffrance
Tu sais répandre quelques fleurs .
Et repoussant les arrêts d'Hippocrate ,
Du moribond qui s'abuse et se flatte ,
Ta consolante main vient essuyer les pleurs.
En présidant aux bons ménages ,
Tu maintiens la paix au logis ,
Et tu conjures les orages ,
Ceignant de tes brillans nuages
Le front sourcilleux des maris .
Malgré son teint plombé , malgré sa tête grise ,
Et le ravage affreux de soixante printems ,
La vieille et ridicule Orphise
Minaude encor et se croit à vingt ans .
Savez-vous d'où provient son heureuse méprise?
Eh ! c'est l'Illusion qui , flattant son espoir ,
D'un soule bienfaisant a terni son miroir.
« Aux bords délicieux que baigne la Gironde ,
>> Mes amis , je possède un superbe château ,
>> Près d'un millier d'arpens , le plus joli hameau ;
>> Les vins du meilleur cıû sortent de mon caveau ,
>> En effets bien signés mon porte- feuille abonde ,
> Et , soit dit entre nous , je crois que dans cemonde
» Nul ne jouit d'un sort plus beau, >>>
Tel que souvent un heureux songe
Vient s'offrir à nos yeux comme réalité ,
De Crac a si souvent répété ce mensonge
Qu'il s'imagine enfin dire la vérité .
Sans argent , sans crédit , et sans ressource aucune
Tranchant ainsi du grand seigneur ,
L'Illusion fait sa fortune
Il est heureux de son erreur.
Improuvant ces rimes légères
Ne croyez pas , frondeurs austères ,
Me corriger par vos leçons ;
Si mes vers ne vous semblent bons ,
J'invoque l'aimable Déesse ,
Et le passage qui vous blesse
MAI 1809. 339
Me semble fait parApollon.
Le bandeau qui couvre mon front
Ne me montre dans vos critiques
Que des censures très-iniques ,
Peu de goût et point de raison.
YDUAG.
A UN JEUNE POÈTE.
Je n'ai point fermé la carrière ;
Non; si la lyre des Amours
Aperdu sa douceur première ,
C'est qu'elle chante pour des sourds .
J'ai vu la Cythère française ,
1,
La véritable , et n'en déplaise
Amonseigneur le nouveau ton
Elle en eut un presque aussi bon .
Mais de corbeaux une volée ,
Deux , trois , toutes , à qui mieux mieux
Vinrent s'ébattre dans ces lieux ,
Et de Philomèle troublée
Cessa le chant mélodieux .
Près de Flore faible et craintive ,
Le tristeet rampant limaçon
Crut imiter du papillon
L'inconstance brillante et vive.
Flore elle-même quelquefois
Oublia ses antiques droits .
Dans cette Cythère nouvelle ,
Plus d'Erato : fausse et rebelle ,
L'oreille y fuit les doux accens .
Je vous plains , Tibulles naissans.
De nos moeurs la fleur est flétrie ,
Et dans nos fruits quelle âpreté !
Adieu , française urbanité :
L'élégance est afféterie ,
La délicatesse est fadeur ,
Etma plainte une rêverie
Sans espérance et sans lecteur.
EVARISTE PARNY.
:
Y 2
340 MERCURE DE FRANCE ,
CHANT DE MORT ( 1 ),
D'UN SAUVAGE AMÉRICAIN DE LA TRIBU DES CHIROQUIS,
AIR àfaire.
L'ASTRE éclatant de la lumière
S'assied au trône de la nuit ;
L'aurore entr'ouvre sa carrière ,
La lune pâlit et s'enfuit ;
Mon oeil cherche en vain les étoiles :
Fille et rivale du soleil ,
La gloire à son brillant réveil
De la nuit dissipe les voiles :
Guerriers , armez vos bras ; je vous vois sans frémir ;
Frappez; du fils d'Almock apprenez àmourir.
Songez à ces flèches mortelles
Que ma main lança contre vous ;
Songez aux blessures cruelles
Des vôtres. Tombés sous mes coups.
En vain, heureux de ma victoire,
Vous redoublez votre fureur ;
N'espérez pas que la douleur
Arrache un soupir à ma gloire :
Inventez des tourmens ; je les vois sans frémir :
Frappez ; du fils d'Almock apprenez à mourir.
N'oubliez pas ces chevelures ,
Dépouilles de vos fils mourans ,
De ma hutte nobles parures ;
Voyez-vous leurs crânes sanglans ? ...
Mais enfin la flamme s'élève ! ...
Le fer accroît encor mes maux ;
Craignez qu'à des tourmens nouveaux
Le trépas bientôt ne m'enlève.
Eh ! bien , lâches enfans ! m'entendez-vous gémir ;
Frappez; du fils d'Almock apprenez à mourir.
[D'un mouvement très-ralenti. ]
Dans la mort je vois une amie
Qui termine des maux affreux :
C'en est fait; je quitte la vie ,
Je vais rejoindre mes ayeux :
(1) Cettechanson a été traduite littéralementdulangage des Chiroquisen
Anglais, par M. Shaw à qui nous l'avons empruntée. [Note de l'auteur. ]
MAI 1809. 541
Mon père , ton ombre charmée
Contemple , du séjour des morts ,
D'un fils les courageux efforts ,
Tu jouis de ma renommée .....
Le jour fuit de mes yeux .... Je cesse de souffrir ..
Jour,
Almock ! ... digne de toi , ton fils a su mourir.
ENIGME.
C'EST par moi que les garçons
Sont mignons ;
Et c'est par moi que les filles
Sont gentilles .
Cet encor moi
Aqui tu doi ,
Sexe enchanteur ,
Tes agrémens et ta grâce.
Veux-tu me voir
Dans ton miroir?
Cela n'est pas aisé ; mais je suis dans ta glace.
Je forme les grands ,
J'assigne les rangs ;
Propice au génie ,
Chacun me doit sa généalogie.
LOGOGRIPHE.
8 .........
Je suis arbre de luxe ; et si vous retournez
Mes cinq pieds , je deviens un défaut pour un nez .
CHARADE.
Un métal précieux , lecteur , est mon premier ;
Les monts et les forêts vous offrent mon dernier ;
Et le peintre parfois se sert de mon entier.
A ...... Η......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est le valet de coeur , ou
Quinola.
Celui du Logogriphe est Etoile , où l'on trouve toile , tôle , Elie,
loi , lit , lot , île , ore , lie , le , toi.
Celui de la Charade est Chèvre-feuille.
342 MERCURE DE FRANCE ,
.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
SUR L'ANTIQUITÉ DE L'EMPIRE DE LA CHINE ,
PROUVÉE PAR LES OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES .
Dans l'extrait que j'ai donné derniérement de la connaissance
des tems pour l'année 1810 , j'ai annoncé la publication
d'un grand nombre d'observations chinoises , dont
quelques-unes paraissent fort anciennes , et j'ai pris l'engagement
de revenir bientôt sur cet important objet . En effet ,
l'examen critique de ces observations intéresse à la fois l'astronomie
et l'histoire , c'est ce que je vais tâcher de développer
(1) .
et
Les tables astronomiques modernes sont fondées sur le
principe de la pesanteur universelle appliqué à l'état actuel
des mouvemens célestes , tel qu'il résulte des observations .
Si ces dernières étaient parfaitement exactes , les données
que l'on en tire seraient aussi parfaitement rriiggoureuses ,
comme l'usage que l'on en fait dans le calcul n'est sujet à
aucune erreur , il s'ensuit que nos tables astronomiques
seraient éternellement l'expression fidèle de l'état du systême
du monde. Alors tous les changemens réguliers que
l'action de la pesanteur doit produire, par la suite des tems ,
dans les phénomènes célestes , se trouveraient toujours conformes
à nos formules , et n'en seraient , pour ainsi dire ,
que des développemens . L'astronomie n'est pas encore parvenue
à ce dernier degré d'exactitude ; peut-être même ne
doit-elle jamais l'atteindre , parce que tout ce qui dépend de
Paction mécanique de nos sens a des bornes; mais elle est
déjà si près de ce but , que ce qui lui manque n'aura de
long-tems aucun effet appréciable. La plupart de nos tables
astronomiques pourront servir encore dans deux ou trois
mille ans.
Quoique ce résultat soit fondé sur des calculs certains , il
(1) Le manuscrit où ces observations sont consignées a pour titre :
Recherches astronomiques du R. P. Gaubil, sur les constellations
etles catalogues chinois des étoiles fixes , sur le cycle des jours , sur
les solstices et sur les ombres méridiennes du gnomon observées à la
Chine. Ce manuscrit envoyé de Péking , est écrit de la main du P.
Gaubil lui-même .
MAI 1809 . 343
est si beau et si important , que les astronomés recherchent
avec un soin extréme toutes les occasions possibles de le
confirmer. Ne pouvant ni prévenir , ni presser la marche
des tems , ils remontent aussi haut qu'ils peuvent dans le
passé. En comparant les résultats des tables avec les observations
anciennes , ils constatent par leur accord l'étendue
que ces tables peuvent embrasser sans incertitude .
Malheureusement les observations anciennes n'ont jamais.
toute la précision que l'on y pourrait désirer. Ceux qui les
ont faites, ne connaissant ni les lunettes, ni les horloges à
pendule , n'ont pu approcher de l'exactitude qui distingue
l'astronomie moderne. Aussi , malgré le grand intervalle de
tems qui les sépare de nous , ne trouverait-on aucun avantage
à comparer leurs observations aux nôtres pour déterminer
la précession des équinoxes , la longueur de l'année ,
ou les autres élémens des mouvemens célestes . Ces élémens
qui servent de base à tous les calculs , se concluent des
observations modernes comparées entre elles , avec bien
plus de précision. Mais en accordant quelque chose à l'imperfection
des procédés dont les anciens astronomes faisaient
usage , on peut regarder leurs résultats comme des confirmations
utiles , qui garantissent l'excellence des tables actuelleset
montrent ce que l'on doit en attendre pour l'avenir .
Il y a plus : ce rapprochement peut servir pour constater
la réalité des observations elles- mêmes , et pour vérifier
les époques anciennes auxquelles les chronologistes
croient devoir les rapporter. En effet, l'état du système du
monde n'est pas toujours le même. Il change lentement
avec les siècles en vertu des actions réciproques des corps
qui le composent. Le principe de la pesanteur universelle
soumis à une analyse profonde , a fait connaître les lois
exactes de ces grands changemens , dont l'existence se fait
déjà sentir dans la comparaison des observations anciennes
avec les modernes , et qui se développeront davantage aux
yeux de la postérité. Le calcul devançant leur marche
prouvé qu'ils sont tous compris dans des périodes immenses ,
mais bornées , c'est-à-dire , qu'après avoir grandi pendant
de longues suites de siècles ils s'arrêteront et décroîtront
ensuite par les mêmes degrés , sans que leurs oscillations
puissent jamais altérer la stabilité de l'Univers . L'effet de
ces grandes inégalités , qui étaient entiérement inconnues
aux anciens astronomes , doit nécessairement se manifester
dans les observations qu'on leur attribue. Il peut done
servir pour en constater la réalité , et pour éprouver la véraa
,
344 MERCURE DE FRANCE ,
cité de ceux qui nous les ont transmises ; car l'analyse qui a
donné les lois de ces phénomènes , est trop récente pour
avoir été connue des chronologistes , et par conséquent
ceux-ci n'ont pas pu s'en servir pour altérer, à leur gré, les
observations . Essayons si les résultats consignés dans les
anciens livres chinois et rapportés par les missionnaires
pourront soutenir cette épreuve.
C'est une tradition générale à la Chine que , depuis des
tems très-reculés , on y observait régulièrement les éclipses ,
les positions des solstices , et les hauteurs méridiennes du
soleil . On mesurait ces dernières d'après les longueurs des
ombres projetées par un gnomon. Tout le système religieux
des Chinois , étant lié avec les phénomènes astronomiques ,
rend cette tradition très- vraisemblable ; et le peu de progrès
qu'ils ont faits dans l'astronomie théorique malgré une
pratique aussi ancienne , ne doit pas plus nous étonner que
Ieur peu de progrès dans la chimie et dans la physique ,
quoiqu'ils commaissent depuis si long-tems la porcelaine , la
boussole , l'imprimerie et la poudre à canon. Cette inertie ,
inconcevable pour des Européens, tient à leurs moeurs et au
scrupule superstitieux qu'ils ont toujours mis à conserver
leurs anciens usages. Le P. Gaubil , dans le manuscrit
publié par le Bureau des Longitudes , rapporte toutes les
observations de ce genre qu'il a pu recueillir dans les
anciens livres des Chinois ; mais l'incendie des livres qui
eut lieu à la Chine 213 ans avant l'ère chrétienne , dut
nécessairement anéantir un grand nombre de ces monumens
astronomiques. La plupart des éclipses ou des solstices qui
sont indiqués comme ayant été observés à des époques trèsreculées,
et qu'il serait par conséquent du plus grand intérêt
de connaître avec exactitude , sont rapportés d'une manière
trop vague pour que l'on puisse en tirer des déterminations
astronomiques . De pareilles indications peuvent seulement
servir pour éclairer la chronologie , en fixant aux époques
des événemens historiques , des limites plus oumoins étroites.
Ce défaut de précision est un des argumens dont on s'est le
plus appuyé pour attaquer l'authenticité de l'ancienne chronologie
des Chinois. En effet , on est toujours le maître de
supposer que des observations si peu précises ont pu être
imaginées par des écrivains postérieurs qui ont voulu exagérer
l'antiquité de leur nation. A la vérité ce soupçon perd
bien de sa force si l'on considère que tout le systême dų
gouvernement , des usages et de la croyance de la Chine
était dans une harmonie parfaite avec ces anciennes tra
ΜΑΙ 1809. 345
ditions; mais de semblables considérations fournissent des
probabilités et non pas des preuves. Heureusement toutes
les observations rapportées par le P. Gaubil ne sont pas
sujettes à une pareille incertitude. Quelques-unes offrent
des données assez précises pour qu'on puisse les calculer
complètement.
Les plus anciennes de ce genre sont celles que l'on attribue
à Tcheou-Koung , frère de l'Empereur Vou-Vang. Ce
prince , l'un des meilleurs qui aient gouverné la Chine ,
fut aussi un des plus savans hommes de son tems , et à ce
double titre sa mémoire est encore en vénération chez les
Chinois. Suivant une tradition attestée par des livres antérieurs
à la proscription , ce prince détermina les longueurs
des ombres méridiennes du soleil dans les deux solstices , et
fixa la position du solstice dans le ciel (2). Les mesures
des ombres rapportées par le P. Gaubil , ont été calculées
par le savant Freret , dans sa Dissertation sur la certitude
de la chronologie chinoise. Elles l'ont été depuis, avec plus
d'exactitude par M. Laplace , dans l'Exposition du systéme
du monde (3). En ayant égard à toutes les corrections nécessaires
, M. Laplace trouve pour la latitude de la ville de
Loyang , lieu de l'observation , une valeur précisément
égaleà celle que les missionnaires ont observée. Le résultat
de Tcheou-Koung tient le milieu entre leurs déterminations .
La différence des deux hauteurs solsticiales observées , lui
fait connaître ensuite l'obliquité de l'écliptique à l'époque
des observations. Il la trouve de 23 deg.54 min. 2 sec.
L'accord de la latitude de Tcheou-Koung avec celle des
missionnaires est déjà une vérification très- importante , mais
qui n'est point absolument inattaquable . En effet , on pourrait
supposer à la rigueur que les missionnaires prévenus
pour l'antiquité da la nation chinoise , ont arrangé ces
observations de manière que l'accord dont il s'agit eût lieu .
Et quoique d'après le caractère et les écrits du P. Gaubil ,
une pareille imputation soit bien peu probable , il suffit
qu'elle soit possible pour infirmer la nécessité de la démonstration.
Mais la valeur que ces observations assignent à
l'obliquité de l'écliptique fournit une preuve d'une toute autre
(2) Gaubil. Connaissance des tems de 1809 , page 395. Lettres édifiantes
, tome 27 , page 124.
(3) Exposition du système du monde ; troisième édition , in-8° ,
tome 2, pages 26g et 400.
516 MERCURE DE FRANCE ,
force. En effet , l'époque de la régence de Tcheou-Koung a
été fixée par Freret entre les années 1098 et 1104 avant
notre ère . L'observation est d'une de ces six années. Cette
détermination fondée sur des calculs ingénieux , est parfaitement
d'accord avec celles du P. Gaubil, du tribunal de
l'histoire , et de tous les lettrés Chinois. Maintenant si ,
d'après les formules de la mécanique céleste , on calcule la
valeur de l'obliquité de l'écliptique pour cette époque , on
la trouve égale à 23 degrés 51 minutes 58 secondes , seulement
de 2 minutes plus faible que celle qui se déduit des
ombres du gnomon. Or ici il n'y a plus aucune objection à
faire , car l'obliquité de l'écliptique a considérablement
changé depuis Tcheou-Koung jusqu'à nous. Elle est maintenant
de 24minutes plus faible qu'elle ne l'était alors , et
certainement ni Tcheou-Koung , ni le P. Gaubil , ni les
autres missionnaires , n'ont connu les lois de sa diminution ,
car même lorsque les derniers ont écrit , l'existence de ces
changemens n'était pas encore bien constatée (4) .
D'après la même tradition , Tcheou - Koung avait aussi
déterminé la position du solstice d'hiver dans le ciel , et il le
fixait à deux degrés chinois de la constellation Nu , qui commence
par l'étoile du Verseau . Si l'on rapporte également
cette observation à l'an 1100 avant notre ère , et qu'au
moyen des formules de la mécanique céleste , on calcule la
position du solstice pour cette époque , on trouve qu'elle ne
differe de celle de Tchcou-Koung que de 49 minutes de degrés
, ou d'environ 3 minutes de tems (5). Il suffit donc pour
accorder les observations et la théorie , de supposer que
Tcheou-Koung a pu se tromper de cette quantité sur le tems
du solstice; ce qui est très-facile , quand on songe qu'alors
les Chinois mesurafent le tems par des clepsydres , et d'après
les hauteurs successives de l'eau dans un vase qui se
remplissait aux dépens d'un autre plus élevé. Ils déterminaient
le lieu du solstice , en observant les étoiles qui passaient
au méridien douze heures après le soleil , et par conséquent
il faut qu'ils aient mesuré cet intervalle de douze
heures à trois minutes près , ce qui est un degré de précision
(4) Réciproquement on voit qu'en adoptant l'obliquité de l'écliptique
donnée par les tables , pour l'an 1100 avant l'ère chrétienne , chacune
des observations de Tcheou-Koung donne la latitude de Loyang telle
qu'on l'observe aujourd'hui ; ces deux observations sont donc aiusi confirmée
chacune en particulier indépendamment de l'autre.
(5) Exposition du système du monde. Ibid.
MAI 1809 . 347
bien remarquable , avec de pareils moyens. On pourrait
encore supposer que la petite différence vient d'une erreur
dans l'époque supposée de cette observation , que nous
avons rapportée à l'an 1100 avant notre ère ; alors il suffirait
pour tout accorder , de remonter seulement cinquantequatre
ans plus haut. Quoi qu'il en soit , la petitesse de ces
écarts , après un si grand intervalle , est une preuve sans
réplique de l'excellence de nos tables astronomiques et de la
réalité de ces observations. Il faut même s'étonner qu'à une
époque aussi reculée on ait pu obtenir des déterminations si
précises , qui précèdent de quatre cents ans les trois éclipses
chaldéennes observées à Babylone , et rapportées dans l'Almageste
de Ptolémée. D'après ces rapprochemens , on peut
voir ceque l'on doit penser de l'opinion émise par un membre
célèbre de l'ancienne Académie des Inscriptions , qui a
prétendu que les Chinois avaient tiré leurs principales connaissances
astronomiques de la Chaldée, et que peut-être les
observations faites àla Chine 720 ans avant l'ère chrétienne ,
étaient des observations fictives empruntées des Babyloniens,
et correspondantes à l'époque de Nabonassar (6) ! Les preuves
que nous offrent les observations de Tcheou-Koung , sont
d'autant plus fortes qu'elles ne peuvent s'appliquer qu'au
pays où ces observations ont été faites. Il est possible de
transporter d'un pays à un autre le souvenir d'une éclipse ;
mais il est impossible de transporter des observations de
gnomonqui ne conviennent qu'à une latitude déterminée .
Ce n'est que mille ans après Tcheou-Koung , et seulement
50 ans avant l'ère chrétienne , que l'on trouve encore , à la
Chine d'autres observations assez exactes pour être calculées .
Elles l'ont été aussi par M. Laplace (7). L'obliquité de l'écliptique
qui en résulte est également conforme à la théorie :
elle ne diffcre pas de deux minutes de la véritable. Ce sont
les dernières observations de ce genre que l'on trouve avant
Père chrétienne. Postérieurement à cette ère , on en a un
grand nombre parmi lesquelles on doit sur-tout remarquer
eciles de l'excellent astronome Cocheou-King qui vivait dans
le treizième siècle. Ses observations faites avec un gnomon
de 40pieds , en employant toutes les précautions imaginables,
(6) Mémoire de M. de Guignes. Académie des Inscriptions ; tome 56 ,
page 172.
(7) Dans un Mémoire manuscrit que son illustre auteur a bien voulu
me communiquer.
548 MERCURE DE FRANCE ,
sont plus exactes que celles d'Hipparque etmême de Tycho-
Brahe. C'est tout ce qui existe de mieux avant l'invention
des lunettes , et tout ce que l'on pouvait faire de mieux sans
cette invention : aussi M. Laplace a-t-il eu grand soin de les
comparer aux tables actuelles qu'elles confirment de la manière
la plus satisfaisante. Ces observations sont postérieures
à l'incendie des livres chinois et au rétablissement de l'histoire.
Les calculsqueje viens de rapporter supposent la certitude
de la chronologie chinoise jusqu'à l'époque de Tcheou-
Koung , c'est-à- dire qu'ils supposent que ce prince a réellement
existé vers l'an 1100 avant l'ère chrétienne ; mais c'est
un point que les plus grands adversaires de la chronologie
chinoise n'ont jamais contesté. En effet , il est établi sur des
preuves historiques si multipliées et si bien d'accord entre
elles , qu'il est impossible de le révoquer en doute.
Cequia élevé tant de controverses sur l'histoire ancienne
de la Chine , et sur l'état de cet Empire dans les premiers
tems , c'est la cruelle persécution exercée l'an 213 avant l'ère
chrétienne contre les lettrés et contre les livres , par l'empereur
Tsin- Chi-Hoang. Elle fut excitée à l'instigation d'un
ministre qui craignait l'étude de l'histoire et l'influence des
lettrés . Il y eut un ordre général dans tout l'Empire , pour
que, dans quarante jours , tous les livres historiques fussent
remis , sous peine de mort , aux mandarins chargés de les
recevoir. On n'excepta de la proscription que les livres qui
contenaient l'histoire de la famille régnante et ceux qui
traitaient d'astrologie , de médecine , d'agriculture et de
divination. Cette exception servit de prétexte pour sauver
quelques ouvrages anciens , particulièrement l'Yking , com--
posé du tems des premiers Empereurs Chinois et commenté
par Confucius ; mais le plus grand nombre périt ( 8 ) .
L'arrêt de l'Empereur excita beaucoup de troubles et coûta
la vie à une foule de lettrés . Les Chinois attribuent à
cetévénement la perte de leur ancienne histoire , de leur
astronomie et d'autres anciens monumens. Après la mort
de Tsin- Chi-Hoang , ses successeurs s'efforcérent de réparer
le mal qu'il avait fait. On rechercha partout les
anciens livres avec autant de soin qu'on en avait mis à les
proscrire quelques années auparavant. On s'occupa de re-
(8) Il était d'autant plus difficile de les cacher , que l'on écrivait alors
sur des tablettes de bambou , de sorte que le moindre ouvrage occupait
un volume considérable ,
MAI 1809 . 549
couvrer tous les fragmens qui avaient pu échapper, et ces
recherches ne furent pas tout à fait infructueuses. Il est
d'ailleurs certain , dit le P. Ganbil , que l'on ne brûla point
les cartes géographiques , non plus que les Mémoires relatifs
à l'état de chaque département. Enfin, lorsqu'on erut avoir
réuni tous les documens qui avaient échappé à la persécution,
on s'occupa de les mettre en ordre , et environ cent ans avant
l'ère chrétienne, c'est-à-dire , un siècle après la persécution ,
on en composa une histoire authentique , qui est celle de
Sse-Ma-Tsiene.
Depuis cette époque , l'histoire de la Chine n'offre plus
aucune difficulté. Le tribunal chargé de l'écrire n'a jamais
été interrompu dans ses fonctions. Il y avait, dès la plus
baute antiquité , de pareils tribunaux dans les principales
maisons de l'Empire , et la perte de ces annales particulières
est une des choses que l'on doit le plus regretter , puisque
leur confrontation aurait donné sur la chronologie des Empereurs
des vérifications multipliées et certaines qui ontdisparu
pourjamais. Il est cependant facile de concevoir que s'il peut
yavoir des difficultés de détail relativement à l'époque précisede
chaque Empereur , et au nombre d'années qu'il faut
donner à son règne , il n'y en a point pour l'ensemble de
l'histoire. Car si l'on voulait supposer un moment que nos
livres d'histoire fussent tout à coup perdus , on retrouverait
facilement, dans les seuls souvenirs des personnes instruites,
assez de données pour rétablir la chronologie de notre histoire
depuis son origine , sinon avec tous les détails des faits ,
aumoins avec la suite des événemens principaux. Il est vrai
que l'Empereur Tsin-Chi-Hoang ne proscrivit seulement
pas les livres , mais aussi les lettrés , car il en fit mourir 450
enunjour, dans la seule ville impériale; et ce moyen était
infaillible pour détruire toute instruction dans un tems où
l'imperfectionde l'écriture et le volume des ouvrages devaient
donner à l'étude des lettres une extrême difficulté .
Au reste personne n'a été plus à portée que les missionnaires
d'apprécier l'authenticité de l'histoire de la Chine et
ledegré de certitude qu'on peut lui accorder . Familiers avec
la langue du pays , admis dans la faveur de l'Empereur ,
chargés souvent d'emplois importans qui exigeaient une
grande connaissance des usages et de l'histoire , ils ont
eu toutes les occasions et toutes les données nécessaires
pour former à cet égard leur opinion. Or l'opinion des missionnaires
instruits est unanime quant à la haute antiquité
de l'Empire de la Chine ; s'il y a entre eux quelques - diffé150
MERCURE DE FRANCE ,
:
rences , elles ne portent que sur les dates précises auxquelles
il faut fixer le règne des premiers Empereurs , et il est vrai
de dire que sur ce point ily a quelque incertitude.
Nul n'a mis dans ces recherches plus d'activité , de zèle ,
de talent , de patience , et sur-tout un meilleur esprit que le
P. Gaubil. Entre un grand nombre d'ouvrages historiques
qu'il a traduits ou extraits du chinois et du tartare : on lui
doit une traduction du Chouking , l'un des anciens livrès des
Chinois; une histoire complète et détaillée de l'astronomie.
chinoise ; un grand Traité de la chronologie chinoise qui n'a
point été imprimé, et une foule de Mémoires manuscrits
adressés à des membres célèbres de l'Académie des Inscriptions
ou de l'Académie des Sciences . Il était correspondant
de cette dernière ; il l'était aussi de l'Académie de Pétersbourg
. La Société royale de Londres lui envoyait réguliércment
ses Mémoires , et plusieurs membres de cette Société
illustre étaient en correspondance avec lui. C'est lui qui a
fourni à Fréret et à plusieurs autres savans français ou étran--
gers presque tous les matériaux dont ils ont fait usage pour
T'histoire de la Chine , et eux-mêmes se sont pluà le reconnaître
dans leurs ouvrages. En effet , personne ne pouvait
micux satisfaire leurs désirs et répondre à leurs intentions.
Profondément versé dans les langues tartare et chinoise , au
point d'avoir été nommé interprète de la Cour de la Chine ,
par le tartare-mantcheou , il avait lu , étudié , médité tous
les ouvrages qui traitent de l'histoire des Chinois. Il connaissait
leurs lois , leurs usages , leurs annales , leurs sciences,.
mieux que les Chinois eux-mêmes ; il les possédait si bien, il
en parlait avec tant de facilité qu'on a dit de lui qu'il semblait
avoir vécu dans tous les âges et être contemporain de tous les
tems. On a vu quelquefois les plus savans lettrés chinois
étonnés de voir cet homme, venu des extrémités du Monde,
leur expliquer à eux-mêmes les passages les plus difficiles de
leurs anciens livres . On voulut le nommer mandarin dans
le tribunal des mathématiques , il s'en excusa et resta simple
missionnaire . Doué d'un excellent esprit , sans prévention et
sans enthousiasme , il chercha toujours la vérité avec candeur
, et l'exposa avec sincérité. On ne peut en douter en
lisant ses ouvrages imprimés , ses manuscrits et ses lettres dont
nous possédons un assez grand nombre , et qui toutes ont pour
objet quelque point intéressant d'histoire ou d'astronomie .
Onytrouve toujours une grande érudition, des connaissances
étendues et précises , une critique saine et judicieuse. Quand
il apprit que Fréret s'occupait de recherches sur la chronologie
chinoise , il s'empressa de lui envoyer tout ce qu'il avait
MAI 1809. 351
recueilli sur cette matière; et Freret s'est empressé de le
reconnaitre dans ses dissertations. Mais le P. Gaubil n'est pas
toutà fait d'accord avec lui sur l'époque précise des premiers
Empereurs (9) . Le règne de Yao , après lequel on n'a plus
de déterminations précises , est porté par le P. Gaubil à
cent quatorze ans plus loin que Fréret ne l'a supposé ,
c'est-à-dire , à l'an 2261 avant l'ère chrétienne , et en cela
le P. Gaubil se rapprochedavantage du sentiment établi par
le tribunal de P'histoire. Au delà de Yao , il admet l'existence
deplusieurs Empereurs qui ont régné successivement ; mais
il montre que la durée totale de leurs règnes , ne peut
être déterminée avec exactitude , quoique suivant les traditions
chinoises les plus probables on puisse l'évaluer à deux
cent cinquante ans. Ce calcul porte à deux mille cinq cents
ans avant l'ère chrétienne , l'époque de l'empereur Fouhi ,
qui est le premier dans les tems historiques, suivant le texte
de Confucius. Quelques auteurs chinois entreprennent , il
est vrai , de remonterà des époques beaucoup plus anciennes,
mais audelà de Fouhi les tems deviennent fabuleux. Tel est
sommairement le résultat des recherches du P. Gaubil sur
la Chine. On voit que ce savant homme, quiavait passé trentesix
ans à Péking, dans les circonstances les plus favorables
pour examiner la vérité , a reconnu par lui-même l'antique
existence des Chinois en corps de nation : on ne saurait citer
une autorité plus forte et plus respectable .
C'estune singulière idée que celle qui est venue à quelques
érudits européens , d'accuser les missionnaires d'une préventionexagérée
en faveur del'antiquité de l'Empire chinois(10).
(9) Le P. Gaubil discute cette opinion dans la troisième partie de son
grand Traité de la chronologie chinoise. Sans nommer Freret , dont il
cite les dissertations , il le désigne par ces expressions : Un auteur
illustre par son bon goût , sa saine critique et sa vaste érudition .
(10) Feu Monsieur de Guignes , de l'Académie des Inscriptions , a
cherché à répandre cette idée. [ Voyez l'Académie des Inscriptions ,
tome 36. ] Il s'était persuadé que les Chinois avaient tiré leurs connaissances
astronomiques de l'Egypte et de la Chaldée ; et prévenu pour ce
systême, il rejetait comme exagéré tout ce qui ne semblait pas s'y accorder.
Ces anciennes relations qu'il supposait entre les Chinois et les
autres peuples , à l'appui de son opinion , ne paraissent pas mieux fondées.
Voici ce que dit à cet égard le P. Gaubil, dans une lettre que j'ai sous
les yeux: « Tout ce que vous me dites avoir été traduit par M. de Guignes
▸ du Quen-Hiengtong-kao, sur des peuples situés au nord-est du Japon .
→ avec de grandes distancespeut vous porter à croirequ'au tems des Leang,
vous pourrez dire 300 ans plus tôt,les Chinois ont connu l'Amérique,
352 MERCURE DE FRANCE,
Certainement , s'ils avaient dû avoir des préventions, elles
auraient été plutôt contraires que favorables à cette antiquité;
et ils ont bien fait tous leurs efforts pour la diminuer
autantqu'ils l'ont pu , c'est- à-dire , autant que l'amour de la
verité le leur permettait. Car la coïncidence de ces anciennes
époques avec celle de la dispersion du genre humain dans la
Mésopotamie , ne leur avait pas échappé. Ils voyaient bien
que cela devait faire nécessairement rejeter la version de la
Vulgate, et même reculer de quelques siècles l'époque du
déluge établie par les livres saints. Leur conviction à cet
égard était si forte , que le P. Adam Schall , président du
tribunal des mathématiques , envoya à Rome un Mémoire
au nom de la mission, pour qu'on autorisat les missionnaires
à enseigner uniquement la versiondes Septante , la seule qui
puisse s'accorder avec la tradition historique des livres chinois.
On disait dans ce mémoire que l'époque de Yao est constatée
par des monumens historiques et astronomiques , de
manière qu'on ne peut la révoquer en doute ; que , pour
les Empereurs précédens , on peut , sans blesser les Chinois ,
les regarder comme autant de chefs de famille , mais chefs
illustres et dont le mérite peut les faire appeler rois (11) . On
répondit de Rome qu'il fallait faire suivre aux missionnaires
une chronologie uniforme , et qu'ils pouvaient sans scrupule
adopter celle des Septante qui est autorisée par l'église (12).
> Tous ces textes ne prouvent rienquand on les a examinés et corrigés
> par les textes plus clairs , et écrits par de meilleurs et plus anciens
> auteurs . Avec des textes ainsi vagues , et des distances marquées par
> plusieurs auteurs , on pourrait conclure qu'au moins au tems de J. C.
>> les Chinois ont connu vers l'ouest , l'Europe, comme l'Italie , la France,
>> la Pologne : or , voilà certainement ce qui n'est pas . Tout cela sera
» examiné , et la chose n'est pas bien difficile. Avant M. de Guignes ,
» des missionnaires ont envoyé en Europe des textes traduits dans le
> goût de ceux de M. Guignes , mais il y a eu du mal-entendu dans ces
> textes , et sur-tout un défaut de critique qui aurait aisément obvié aux
>> petites illusions . »
(11) Le P. Adam Schall , dans son mémoire , fait remonter l'époque
de Yao 96 ans plus loin que le P. Gaubil , c'est-à-dire , à l'an 2557.
(12) Traité de chronologie du P. Gaubil. Il est encore fait mention de
ces difficultés relatives à la vulgate , dans un manuscrit que nous avons
du Traité du P. Gaubil sur l'astronomie chinoise , mais les RR. PP.
Jésuites , qui ont imprimé cet ouvrage, ont jugé à propos de supprimer
Partide en question.
Le
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1
MAI 1809 . 353
Le père Gaubil ne croyait pas qu'il fût tout à fait aussi
facile d'accorder l'histoire de la Chine avec l'écriture . Voicicen
comme
il s'exprime sur ce point : <<Soit qu'on se détermine
>>à fixer l'époque de Yao, comme je crois pouvoir le faire en
ų vertu de l'éclipse solaire de l'an 2155 avant J.-C. , soit
>>qu'on veuille la fixer à une date plus rapprochée de 100 ,
» 148 ou 150 ans, on ne peut , ceme semble , se dispenser d'a-
>>jouter quelques siècles à l'année du Déluge déterminée par
>>Usserius , Petau et autres...... Il est constant qu'au tems de
>>Yao , la Chine était assez peuplée, et qu'il y avait même des
>> habitans dans les îles de la mer Orientale. On savait com-
> poser en vers. Il y avait des colléges. Au tems de Chun, on
>>savait rapporter aux étoiles les solstices et les équinoxes ;
>> on connaissait une année de 365 jours un quart ; on savait
» s'en servir pour disposer l'année des douze mois lunaires ,
» qu'on savait égaler aux années solaires par l'intercalation .
> On savait observer les astres ; il y avait des ouvrages en
>>cuivre , en fer , en vernis ; il y avait des étoffes de soie ;
>>on savait faire des barques , même pour aller à des îles
>> de la mer Orientale. Tout cela est prouvé par la première
>> partie du livre Chouking , écrite au tems de Yao et Chun ,
>>et il faut nécessairement admettre des peuples à la Chine
>> avant le tems de Yao .
>> L'empereur Tchong-Tang n'est pas bien loin du tems de
>>l'empereur Chun. Or , par le chapitre Yntching , écrit du
>> tems même de ce prince , ou de son successeur , on voit
>>que de son tems , il y avait des mandarins préposés pour
>>calculer et observer les éclipses de soleil. Cela suppose des
>>méthodes qu'on n'a qu'après une longue suite d'observa-
» tions et de calculs. Mais pour cet article et autres de ce
>> genre , on peut dire que les anciens patriarches avaient
>> laissé des méthodes et des pratiques , sur-tout pour l'as-
> tronomie. Quelque systême qu'on prenne , il faut conclure
»que les fondateurs de l'empire Chinois sont bien près de
>> Noé et de ses enfans. Du pays où se fit la dispersion
des nations , jusqu'à la Chine , il y a bien des pays à
> traverser , et ce voyage ayant dû avoir tant d'embarras et
» de difficultés , dut être bien long. Pour concilier la chro-
>>>nologie chinoise avec celle de l'écriture , il faudrait savoir
>> au juste quel est le calcul le plus conforme à la vraie chro-
>>nologie qui résulte de la comparaison des diverses versions
>>des textes de la Bible . C'est ce que je ne suis pas état de
>> faire.
»
» Ceux qui , du tems de la dispersion des nations , furent
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
,
>> choisis pour venir repeupler ou peupler la Chine , avaient
>>> sans doute des caractères pour écrire en langue chinoise
>>et firent des lois pour leur colonie. Ne peut-on pas mettre
> au tems de la dispersion des nations les commencemens de
>> de la'monarchie chinoise ? ce qui se passa dans ce voyage
>>jusqu'à la Chine , ne peut-il pas être compté pour une par-
>> tie de l'histoire chinoise? et les chefs de ces colonies ne
>> peuvent - ils pas être comptés parmi les empereurs chi-
>>>nois ?>>>
Je le demande à tout lecteur de bonne foi , ce langage
est-il celui de l'exagération ? n'y reconnait-on pas plutôt
un homme profondément pénétre de l'amour de la vérité ,
qui , plein de respect pour l'autorité de l'écriture , mais
pourtant convaincu de la certitude de l'histoire de la Chine ,
s'efforce de concilier ces deux intérêts? Ailleurs il se met pour
un moment à la place d'un lettré chinois , qui aurait voula
comme lui faire l'examen critique de la chronologie de son
pays. « lest évident, dit-il , que ce lettré mettra le règne de
> l'empereur Yao à l'époque à laquelle je l'ai placé. Comme
>>moi , il restera dans le doute sur le nombre d'années qu'il
>> faut comprendre dans les tems historiques avant ce prince ;
>>mais certainement il ne doutera point qu'avant Yao il y ait
>> eu au moins six empereurs qui ont régné successivement.
>> Supposons maintenant que ce chinois se fasse chrétien , ct
» qu'on lui enseigne la chronologie de l'écriture. Eh bien!
>>il ne changera certainement pas de sentiment sur celle de
>>son pays , et jamais on ne pourra lui persuader en aucune
> manière d'avoir une opinion differente. » Je ne crois pas
>> qu'il soit possible d'exprimer plus fortement une conviction
intime , et quand on songe que cette conviction est le fruit
de trente-six ans d'études et de recherches ; qu'elle est
amenée par une suite de discussions approfondies ; et qu'enfin
son résultat , dans celui qui l'avoue , contrarie ou du moins
modifie des textes sacrés , auxquels il eût été si heureux de
trouver une exactitude irréprochable , on conviendra que
cette conviction porte la probabilité historique au plus haut
degré qu'elle puisse atteindre .
On sera peut-être surpris qu'en examinant l'antiquité et la
certitude de la chronologie chinoise , je n'aie pas fait mention
d'un auteur qui vient très-récemment d'en nier l'authenticité.
Mais dans l'extrait fort bien fait qu'un des rédacteurs
du Mercure , qui a lui-même voyagé à la Chine , a donné de
cet ouvrage , on a eu grande raison de distinguer ce que
l'auteur a vu par lui-même, d'avec ce qu'il a conjectué,
ΜΑΙ 1809. 555
Quand il parle des usages actuels des Chinois envers les étrangers
, de leurs routes , de leurs vêtemens , de l'extérieur de
leurs maisons , il paraît qu'il est fort exact. Quand , au contraire
, il parle de leur histoire , de leur antiquité , il ne
fait que renouveler des opinions avancées par un homme
d'un grandmérite , mais dont l'autorité sur cette matière n'a
pas eu autant de force aux yeux des savans qu'elle devait en
avoir pour son fils. Une personne qui a beaucoup étudié ces
matières a très bien répondu à M. de Guignes le fils , dans
un autre journal (13) , pour tout ce qu'il objecte contre l'antiquité
des Chinois. Ainsi , par un juste partage , son livre a
recu les éloges et les critiques qu'il méritait. Il était en effet
impossible que M. de Guignes le fils pût faire beaucoup de
découvertes sur l'antique histoire des Chinois , en allant de
Canton à Peking , bien gardé par une escorte qui ne le quittait
pas de vue. Il a encore moins eu l'occasion d'en faire à
Pekingmême , où il est resté à peu près autant de jours que le
père Gaubil y a passé d'années , et toujours bien enfermé ou
surveillé de telle sorte qu'il n'a pas même pu voir les missionnaires
qu'il désirait entretenir. Par ce que j'ai dit plus
haut des observations de Tcheou-Koung , on a pu apprécier
l'opinion de M. de Guignes le père , et il ne paraît pas que
son fils y ait rien ajouté. Je remarquerai seulement que ce
dernier, en rapportant l'époque de Tcheou- Koung dans sa
chronologie , se contente de dire : on prétend qu'il a fait
des observations astronomiques , mais c'est sans fondement.
Si je ne me suis pas trompé dans cet article , il paraîtra
plutôt que c'est sans fondement que M. de Guignes a hasardé
cette assertion .
BIOT.
NOTICE sur deux ouvrages publiés dans le cours des années
1807 et 1808 , par M. Coumas de Larisse en Thessalie
, pour l'instruction des Grecs , ses compatriotes .
LORSQUE je rendis compte , il y a quelque tems (1) , de
l'édition d'Isocrate , donnée par le savant et respectable
M. Coray, édition dont l'Europe est redevable au zèle patriotique
et à la munificence de MM. les frères Zosima , négocians
grecs , qui consacrent une partie de leur opulence à
répandre dans leur pays le goût des sciencs et des lettres , je
(13) La Gazette de France .
(1) Mercure du 3 septembre , N° 372 .
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ,
crus devoir profiter de cette occasion pour réfuter les calomnies
que quelques voyageurs mal intentionnés , et encore
plus mal informés peut-être , semblaient s'être plu à répandre
contre la nation grecque ; je m'attachai à faire connaître
quelques faits bien authentiques , qui prouvent l'excellent
esprit dont une grande partie des Grecs sont animés,
et avec quelle ardeur la nation presqu'entière semble se
porter vers tous les moyens d'améliorer sa condition et de
marquerenfin sa place parmi les peuples civilisés .
Les deux ouvrages que j'ai en ce moment sous les yeux
m'offrent seuls un grand nombre de faits nouveaux qui confirment
l'opinion que j'ai précédemment énoncée sur ce sujet
, et qui , par cela même , ne peuvent manquer d'intéresser
les véritables amis de la raison et de l'humanité.
Le premier de ces ouvrages est un Recueil de Traités
élémentaires sur les diverses parties des Mathématiques et de
la Physique , en huit volumes in-8° , imprimés à Vienne
en 1807; le second est une traduction des Leçons élémentaires
de Chimie , de M. Adet , ouvrage composé par ordre
du Gouvernement , à l'usage de nos Lycées , imprimé l'année
dernière , aussi à Vienne , en deux volumes in-8° ; mais
le traducteur y a ajouté plusieurs développemens puisés dans
les écrits de nos plus célèbres chimistes.
L'écrivain à qui la Grèce doit ces deux intéressans ouvrages
est M. Constantin Coumas de Larisse ; et c'est déjà un
phénomène assez curieux que de voir un homme né et élevé
dans la ville qui futjadis la capitale des états d'Achille, nonseulement
être parfaitement instruit des doctrines de nos savans
les plus célèbres , mais développer par écrit et de vive
voix (2) àses compatriotes les sublimes théories des Lagrange;
des Laplace , des Lavoisier , des Bertholet , etc. , et payer à
ces hommes illustres le tribut d'éloges et d'admiration qu'ils
ne s'attendaient guère à recevoir que chez les nations les
plus éclairées de l'Europe .
Les cinq premiers volumes de ce Recueil , que l'auteur a
intitulé Chaine élémentaire de Traités de Mathématiques et
de Physique , comprennent , outre les élémens de l'arithmétique
, de la géométrie et de l'algèbre , eny comprenant la
théorie des équations et des suites , des notions sur l'application
de l'analyse à la géométrie , aux sections coniques , aux
courbes en général , et même quelques idées sur les calculs
(2) M. Coumas a été appelé depuis quelque tems à la place de professeurdes
sciences dans le Gymnase de Smyrme.
ΜΑΙ 1809 357
différentiel et intégral, et sur leur application aux courbes
transcendantes; sur la mécanique , l'hydraulique et l'hydrostatique.
Les deux suivans contiennent une exposition abrégée
des phénomènes de l'optique et des lois de la catoptrique
etde la dioptrique , un Traité de Trigonométrie sphérique ,
et des Notions élémentaires sur l'Astronomie et sur le Système
du Monde. Enfin , on trouve dans le huitième volume
quelques idées ou notions succinctes sur différentes branches
de physique et d'histoire naturelle , telles que la théorie du
son, la météorologie , l'anatomie , la minéralogie , la botanique
et la chimie.
Je ne saurais mieux faire connaître l'excellent esprit de
l'auteur et les sentimens estimables par lesquels il est
animé et soutenu dans ses travaux , qu'en donnant une
analyse rapide des deux discours préliminaires qu'il a mis en
tête de ses ouvrages . Son cours de mathématique et de physique
est écrit tout entier en grec littéral , et annonce un
homme qui a préludé , pour ainsi dire , par de bonnes études
littéraires à celles des sciences exactes; mais les élémens de
chimie sont engrec vulgaire , sans doute parce que l'auteur
a pensé que les connaissances qu'il y expose étant susceptibles
d'intéresser une classe plus nombreuse d'individus, par
les applications continuelles qu'on en fait dans les arts, dans
les manufactures , et par les explications si satisfaisantes que
donne la chimie , des phénomènes les plus ordinaires et des
faits qui sont le plus habituellement sous nos yeux , il ne devait
rien négliger pour rendre cette science accessible à
toutes les classes de lecteurs. En général , les Grecs qui
aspirent à contribuer à l'instruction et à la régénération de
leurpatrie, ne sauraient trop s'appliquer à cultiver et à perfectionner
leur langue vulgaire ; c'est un point de la plus
haute importance : il n'y a point de peuple sans une langue
nationale; et quelque analogie qu'il y ait , soit pour le fond ,
soitpour la forme, entre le grec ancien et le grec moderne ,
ce serait un projet tout à fait insensé que de tenter de rétablir
l'ancienne langue ; il y aurait même un grand inconvénient
à faire trop de violence à l'idiome moderne pour le rapprocher
du langage ancien. Les moeurs , les opinions , les
usages , les idées , tout est changé , et doit changer encore
de plus en plus ; les écrivains de cette nation , qui seront
doués d'assez de talens pour se faire une réputation durable
et méritée par les productions de l'esprit , seront infailliblement
ceux qui , nourris de la lecture et de la méditation des
modeles sublimes que produisit jadis leur pays dans tous les
358 MERCURE DE FRANCE,
1
genres de littérature , sauront en faire passer dans leurs ouvrages
la substance et les graces immortelles , mais avec des
formes de langage nouvelles et appropriées au caractère particulier
de leur idiome , avec ces nuances délicates et cette
teinte locale , pour ainsi dire, qu'un heureux instinct et l'habitude
de vivre et de converser avec les plus éclaires et les
plus distingués d'entre leurs compatriotes, leur aura appris à
saisir (3). Mais je reviens aux deux discours préliminaires de
M. Coumas .
Dans celui qui sert d'introduction à son cours de mathéthiques,
il commence par donner à ses lecteurs quelques notions
sur l'histoire de l'origine et des progrès de la géométrie
et de l'algèbre . Il fait voir combien cette dernière science ,
dont les premiers germes se montrent dans l'arithmetique de
Diophante , géomètre grec , qui florissait à Alexandrie vers le
milieu du quatrième siècle de notre ère , suivant l'opinion la
plus probable , s'est accrue rapidement , et à quelle hauteur
admirable elle s'est élevée entre les mains de Newton , des
Bernoulli , d'Euler et de leurs illustres successeurs . Il rend
hommage aux laborieux et utiles écrivains dont les veilles ont
été consacrées à répandre ces précieuses connaissances, à en
faciliter l'intelligence , et à ce sujet il paie unjuste tribut
d'éloges à notre estimable et savant compatriote , M. Lacroix
, dont l'excellent Traité de Calcul différentiel et intégral
, en 3 vol . in-4° , a été un bienfait inappréciable pour
tous ceux qui cultivent cette belle science loin des contrées
où abondent les secours de toute espèce.
L'admiration qu'inspire à l'auteur l'étendue et la multiplicité
des ressources qu'on trouve chez les peuples éclairés
de l'Europe , pour l'étude et la culture des sciences , fait
naître dans son âme un sentiment douloureux de compassion
pour sa patrie. « Hélas ! s'écrie-t-il , à l'époque où des génics
>>sublimes , tels qu'un Descartes , un Newton , éclairaient
>> l'Europe , dont ils étaient les bienfaiteurs , la Grèce , qui
(3) Ce sujet a été traité avee autant de profondeur que de développement
par le savant docteur Coray , dans la lettre à son ami M.
Alexandre Basili , au commencement du premier volume de son édition
d'Héliodore , et dans les Essais sur la langue et sur la grammaire grecque ,
qui servent de prolégomènes à ses éditions d'Élien et d'Isocrate. Dans
ces divers écrits , que caractérise une vaste érudition , unie à une grande
justesse d'esprit , M. Coray donne à ses concitoyens l'exemple et le
précepte à la fois . Ils ne sauraient suivre un guide plus sûr , et plus
complètement dévoué à leurs véritables intérêts .
ΜΑΙ 1809 . 359
> avait jadis produit et nourri ces sages célèbres , auxquels
>> tous les peuples civilisés ont dù tant et de si grands avan-
>>tages , asservie sous un joug ignominieux et cruel , était
>>privée des trésors de son antique sagesse et dépouillée de
>>ses riches et glorieux ornemens. Au milieu des maux sans
>>nombre qui l'accablaient , elle n'était occupée que des
>>moyens de subvenir à l'indigence et à la détresse de ses
>> enfans orphelins. Mais sachant combien peu il faut comp-
>> ter sur la reconnaissance due aux bienfaits , elle n'atten-
>> dait que de ses fils un remède à ses douleurs et la fin de ses
>>peines . Elle avait vu jadis la philosophie faire naître et
>> multiplier dans son sein les biens de toute espèce , tracer
>>aux hommes les règles de conduite les plus sûres , adoucir
>>leurs moeurs sauvages et leur inspirer les plus nobles senti-
» mens d'humanité , elle l'avait vue distinguant les maux
>>qui naissent de l'ignorance , d'avec ceux qui sont nécessai-
>> rement attachés à la condition humaine, adoucir les uns
» et remédier aux autres , et d'une voix plaintive elle nous
>>conjurait de revenir au culte de cette divinité bienfai-
>> sante . Enfin , cette voix sacrée de la patrie fut entendue
>>de quelques Grecs , qui s'empressèrent de ramener parmi
>>> nous l'étude et le goût des lettres et des sciences , etc. »
Ici , l'auteur signale à la reconnaissance de ses concitoyens les
noms de quelques- uns de ceux qui , soit par leurs écrits (4) ,
soit par leurs leçons , ont tenté les premiers de faire revivre
les bonnes études dans la Grèce , et l'éloge touchant qu'il fait
des rares vertus et des talens distingues du maître dont il
reçut les premières instructions dans un gymnase de la
Thessalie , annonce que M. Coumas lui-même unit les qualités
précieuses de l'ame à un esprit orné et cultivé.
Je ne dirai que peu de choses du Discours préliminaire qui
précède le Traité de Chimie du même auteur, c'est à pou
(4) Les écrits , dans tous les genres de science et de littérature , se
sont singulièrement multipliés dans la Grèce depuis un certain nombre
d'années . A la vérité , ce ne sont pour la plupart que des traductions ,
et l'on conçoit que cela devait être ainsi ; mais , en général , un bon
esprit a présidé au choix des livres qu'on a traduits : ce sont presque
tous les meilleurs ouvrages français , anglais et allemands . On trouve ,
dans le Journal de l'Empire du 11 septembre 1808 , une Notice assez
étendue sur l'état actuel de la littérature des Grecs . Elle est de M. Boissonade
, qui joint un goût sûr à beaucoup d'érudition , et dans les écrits
duquel règne toujours ce ton de politesse et de décence qui est l'un des
caraèsères distinctifs des véritables gens de lettres .
۱
360 MERCURE DE FRANCE ,
près la mème marche ; ce sont les mêmes principes et les
mêmes sentimens. Il commence aussi par quelques notions
sur l'histoire de l'origine et des progrès de la chimie , qui ,
comme on sait , doit plusieurs expériences intéressantes aux
recherches illusoires des alchimistes , comme l'astronomie a
dû plusieurs observations précieuses à l'art imposteur des
astrologues. Cette manière de procéder dans l'enseignement
des sciences , en donnant d'abord à ceux qui doivent les étudier
quelque connaissance de ce qu'elles étaient avant de
parvenir au degré de perfection plus ou moins grande où nous
les voyons aujourd'hui , a le double avantage d'inspirer un
plus vif intérêt aux lecteurs , et de les préparer même , à
quelques égards , à comprendre plus facilement les théories
auxquelles les premiers faits ont donné naissance. On peut
donc dire que l'histoire des sciences fait une partie essentielle
de leur enseignement, en vertu du principe naturel et incontestable,
qui veut qu'en tout genre d'instruction , on procède
du simple au composé , du connu à l'inconnu ; et il faut féliciter
M. Coumas d'avoir su saisir cette vue intéressante du
véritable esprit méthodique qui doit présider à l'enseignement.
Ons'attend bien que dans une esquisse des progrès que la
chimie a faits depuis environ un demi-siècle , les noms des
philosophes français qui ont contribué d'une manière si éclatante
à la régénération de cette science , aussi attrayante par
la variété que par l'utilité des objets auxquels elle s'applique,
tiennent le rang le plus honorable. Aussi l'écrivain dont je
parle s'est- il plu à célébrer la gloire de l'illustre et infortuné
Lavoisier , qui, le premier , porta dans les sciences physiques
cette méthode d'analyse philosophique dont il confesse qu'il
a pris des leçons dans les écrits de Condillac ; celle de ses
célèbres collaborateurs , MM. Bertholet, Guyton de Morveau,
Fourcroy , etc. , dont les travaux multiplies ont aggrandi la
sphère de nos connaissances et enrichi nos arts d'un grand
nombre de découvertes précieuses; et, sous ce dernier rapport,
il paie un légitime tribut de reconnaissance à M. Chaptal ,
dont plusieurs écrits ont pour objet spécial l'application de
la chimie aux manufactures et aux arts , et à M. Fourcroy ,
qui , dans son Systéme des connaissances chimiques , a présenté
avec une juste étendue les nombreuses et différentes
branches de cette science qu'il a professée si long-tems avec
le plus brillant succès .
Dans la dernière partie de ce' discours , M. Coumas entre
dans quelques détails sur le langage qu'il a adopté et sur
MAI 1009. 361
plusieurs expressions qu'il a été en quelque sorte forcé de
créer pour composer une langue chimique qui ne s'écartát
pas trop des lois d'analogie propres à la langue grecque .
Cette discussion grammaticale , quoiqu'elle ne soit pas sans
intérêt et sans utilité , serait trop étrangère à l'objet de cet
article , et au goût de la plupart des lecteurs . Je me bornerai
donc à en extraire une seule observation qui confirme la
réflexion que tous ceux qui ont quelque connaissance de la
langue grecque avaient faite sur le mot oxigène , employé
pour désigner le corps simple , ou regardé jusqu'à présent
comme tel , que les chimistes considèrent comme le principe
acidifiant , ou générateur des acides. « Je l'ai appelé
>> oxigone , dit M. Coumas ; car suivant l'analogie de notre
>>>langue , oxigène signifierait produit ou engendré par les
>>acides , ce qui est précisement le contraire de ce qu'on a
>> voulu dire. Au reste , ajoute-t-il , je ne prétends pas , en
>> faisant cette observation , critiquer ou réformer l'expres-
>> sion adoptée par les savans français ; ils peuvent mieux que
>>moi juger de la manière dont il leur convient de transporter
dans leur langue les terminaisons de nos mots . » En effet ,
puisque le mot oxigène est adopté et parfaitement entendu
detous ceux qui ont occasion de s'en servir , il ne faut plus
songer à y substituer le mot oxigone qu'on aurait probablement
fait adopter dans le principe , si on l'avait voulu. Il en
résulte seulement ce très-petit inconvénient , que toutes les
fois qu'on expliquera l'étymologie du mot oxigène , on sera
obligé , pour ne pas dissimuler la vérité , d'y faire observer
ce léger défaut d'analogie par rapport à la langue d'où il
est tiré.
)
Les deux ouvrages dont je viens de parler ont été proposés
par souscription, et les listes des souscripteurs ont été imprimées
à la fin de chaque ouvrage : on y voit les noms d'une
foule de citoyens de toutes les classes et de tous les cantons
de la Grèce ; des négocians , des sociétés d'amis de leur patrie
qui se sont formées dans tous les pays où ces intéressantes
associations pouvaient avoir lieu sans inconvénient , ont
souscrit pour un nombre d'exemplaires qu'ils font distribuer
dans les écoles et dans les gymnases des différentes contrées ,
en sorte que ceux qui ont entrepris cette utile publication
ont pu être assurés du débit de près de six cents exemplaires
de chaque ouvrage , avant même que l'impression fùt achevée
(5). Mais ce qui fait naître sur-tout des réflexions con-
(5) MM. Zosima seuls , dont il a été question au commencement de
cet article , ont souscrit pour cinquante exemplaires de chaque ouvrage.
362 MERCURE DE FRANCE ,
solantes sur l'état actuel des esprits et des idées dans laGrèce,
et ce qui suffit pour donner le démenti le plus formel aux
écrivains qui ont osé calomnier le clergé grec en l'accusant
d'une ignorance aveugle et d'un fanatisme stupide , c'est que
l'ontrouve parmi les souscripteurs dont nous parlons, un grand
nombre d'archevêques , d'evèques et d'ecclésiastiques de tout
rang , à la tête desquels est le patriarche méme de Constantinople
, qui, en s'inscrivant pour plusieurs exemplaires,
semble avoir voulu donner le signal de ce noble élan , vers
tous les sentimens propres à améliorer les destinées de sa
patrie.
Sans se permettre de rien préjuger sur les événemens
auxquels peut donner lieu la situation présente de l'Europe ,
il est au moins possible d'espérer et de prévoir jusqu'à un
eertain point que ces événemens seront favorables à la nation
grecque . Graces à l'esprit de vertige et de démence qui
semble s'être emparé du Gouvernement féroce sous le joug
duquel elle gémit depuis si long-tems , il peut arriver d'un
moment à l'autre que ce joug soit brisé sans retour ; et ce
qui parait incontestable , c'est que l'heure de l'affranchissement
trouvera tous les Grecs dès long- tems préparés ; c'est
que chaque jour le souvenir des vertus , des exploits , des
grandes actions en tout genre qui ont illustré leurs ancêtres
se ravive , pour ainsi dire dans leurs ames, et y fait naître un
vif désir de ressaisir un jour au moins une partie de cet
immense héritage de gloire , dont ils ont été si long-tems
dépossédés . En un mot , on ne saurait douter , par tous les
faits qui se multiplient chaque jour , pour démentir les
assertions contraires des détracteurs de ce peuple généreux ,
qu'aussitôt qu'il sera délivré des entraves cruelles qui le
captivent encore , il ne marche à grands pas vers la civilisation
et vers tous les biens qu'elle amène à sa suite.
Dois -je craindre de m'être fait illusion sur l'intérêt du
sujet sur lequel j'ai cru devoir arrêter un moment l'attention
des lecteurs ? En voyant avec quel empressement , avec
quelle reconnaissance des hommes animés des plus nobles
sentimens proclament dans leur pays la gloire de nos sciences
, de nos arts , et des savans dout notre patrie s'honore
aurais-je eu tort de croire qu'il y avait aussi quelque justice à
leur donner l'espérance qu'ils ne peuvent être ni dédaignés
ni méconnus de ceux qu'ils se plaisent à regarder comme
leurs maîtres et comme leurs modèles ? Je ne saurais le
croire. THUROT.
,
MAI 1809 .
363
VOYAGE DE SANTO-DOMINGO , capitale de la
partie espagnole de Saint- Domingue au Cap-Français
, capitale de la partie française de la méme
île, etc. Dédié à S. A. S. Monseigneur le prince Cambacérès
, archi-chancelier de l'Empire , duc de Parme ,
par M. DORVO SOULASTRE , ancien avocat , ex- commissaire
du gouvernement à Saint-Domingue , chef
de la division des administrations civiles et tribunaux
de cette colonie . Prix , 5 fr. , et 6 fr. 50 c . franc
de port.
Palais-Royal .
-
-
A Paris , chez Chaumerot , libraire au
Nous n'avons point transcrit en entier le titre de cet
ouvrage , car il est très-long ; et quoique très- long , il
n'est point assez complet pour nous dispenser d'indiquer
ici toutes les parties du livre. Le Voyage de Santo-
Domingo au Cap- Français , n'occupe que go pages du
volume, qui en a plus de 400. La Notice sur les mines
de Saint-Domingue , traduite de l'espagnol de D. Juan
Nieto , n'a que 10 pages , et la relation du Retour en
France de l'auteur en a go . Reste donc encore 200
pages dont le titre n'annonce pas l'emploi. Elles sont
remplies par deux Episodes dont nous parlerons après
nous être occupés des parties principales.
Le voyage par terre de Santo-Domingo au Cap-
Français , n'est pas la plus intéressante . C'est un simple
itinéraire où l'auteur rend compte exactement de la
longueur de ses marches , de l'accueil qu'il reçoit , de
l'aspect du pays , de l'état de la culture , et dont il égaie
quelquefois la monotonie par ses observations sur le
caractère et les moeurs des habitans . Le style en est fort
négligé , souvent même incorrect. Au reste , M. Dorvo
n'y attache pas lui-même trop d'importance ; il ne se
propose que d'être agréable à ceux qui ont déjà vu les
lieux qu'il décrit , utile à ceux qui pourront les parcourir
dans la suite , et peut- être au gouvernement à
qui sa relation peut fournir des données nouvelles sur
un pays très-imparfaitement connu. Des prétentions à
l'utilité ne sont point des prétentions littéraires .
La Notice sur les mines de Saint-Domingue , ou
364 MERCURE DE FRANCE ,
plutôt le rapport fait au Roi d'Espagne sur ce sujet ,
n'est nullement scientifique et ne pouvait l'être ; mais
elle suffit pour donner l'idée la plus favorable des
richesses minérales de cette partie de Saint-Domingue ,
dont le Gouvernement français venait alors de prendre
possession. On y trouve du fer, du cuivre , du plomb ,
de l'étain , du vif argent ; et quant aux métaux précieux
, D. Juan Nieto termine son rapport en comparant
Saint-Domingue aux pays de Tarsis et d'Ophir ,
d'où Salomon fit venir l'or qu'il employa à l'ornement
de son temple.
Le retour de M. Dorvo se fera lire avec beaucoup
plus d'intérêt que son voyage. Il avait fait celui-ci aussi
commodément que l'état du pays le permettait ; il n'y
avait couru aucun danger ni rencontré aucun obstacle.
Il voyageait avec une partie de l'expéditon du général
Hédouville , qui après avoir été accueilli avec respect
dans la partie espagnole de l'île , devait compter sur la
soumission de la partie française , où Toussaint Louverture
cachait encore ses projets sous les apparences des
meilleures intentions. Au retour , les circonstances
n'étaient plus aussi favorables. M. Dorvo fut obligé
d'entreprendre le voyage de Cuba sur une mauvaise
barque à moitié pourrie , n'ayant pour compagnons
qu'un commissaire de la marine , un capitaine corsaire ,
un maître d'équipage provençal , et un nègre libre
nommé Laprudence. Après diverses aventures tantôt
bonnes , tantôt mauvaises , nos voyageurs furent pris
par des corsaires anglais , complètement pillés , et jetés
avec un flacon de rhum , six galettes de biscuit et une
petite hache , sur une côte déserte , mais d'où ils
n'avaient , leur dit-on , que six ou sept lieues à faire
pour gagner un corps-de-garde espagnol. Ce malheur ,
quoique assez grand , était encore supportable. Mais
ils ne tardèrent pas à découvrir que , soit ignorance , soit
perfidie , ce n'était pas sur la côte même de Cuba qu'on
les avait abandonnés , mais sur une petite île qui en est
séparée par un canal de trois lieues. Ce qu'ils y souffrirent
pendant neuf jours semble au dessus des forces
humaines. Toutes les horreurs de la soif et de la faim ,
toutes les angoisses que peut donner la crainte d'être
MAI 180g . 365
dévorés par les caîmans , tout le désespoir que peut
inspirer la perte d'un radeau construit avec des peines
infinies , pour gagner la rive habitée de la grande île ,
et emporté par un orage ; voilà ce qu'ils endurèrent.
Le patron de la barque espagnole qu'ils avaient frétée ,
succomba dès le troisième jour ; le neuvième , ils se
virent aumoment de sacrifier l'un d'entre eux à l'horrible
faim de tous les autres. Mais il faut lire ces détails déchirans
dans l'ouvrage même. Pour donner une idée
des souffrances de M. Dorvo et de ses compagnons , il
nous suffira de faire connaître leurs jouissances. Le jour
même où ils enterrèrent le patron Espagnol , après
avoir vécu de chiendent et d'herbes sauvages , après
s'être désaltérés avec l'eau jaune et saumâtre d'une mare,
ils se trouvèrent trop heureux d'avoir à passer la nuit
alongés sur le sable , entourés de bons feux , qui les
préservaient de l'approche des caïmans. L'auteur qualifie
cette nuit d'excellente , attendu qu'elle fut nonseulement
exempte d'inquiétude , mais encore embellie
par tout ce que l'espérance a de plus séduisant. Certes ,
il avait eu raison de nous prévenir , une page plus haut ,
que les malheureux ne sont pas difficiles en espérance.
Ce qui donne encore plus d'intérêt à ce retour de
M. Dorvo , c'est le contraste du caractère de deux de
ses compagnons de voyage , le capitaine corsaire et le
nègre libre. Ce dernier sur-tout , le pauvre Laprudence
, peut être regardé comme le modèle de ce zèle
infatigable , de ce dévouement sans bornes qu'on ne
rencontre que dans les hommes de sa couleur , et qui
nous donneraient lieu à des observations peut-être assez
curieuses et assez neuves, si nous avions le tems de nous
y livrer.
Venons maintenant aux deux épisodes. Le premier
est l'histoire de deux frères , créoles de l'île de Cuba , et
demeurés orphelins dès leur bas âge. Ils avaient de la
fortune ; un respectable ecclésiastique , ami de leur
père, prit soin de leur éducation. La différence de leurs
goûts et de leurs caractères ne nuisit point à leur union
qui fut bientôt citée comme un modèle. L'amour seul
fut capable de la troubler , mais il ne put la détruire :
car si l'un des deux voulut mourir le jour même où
366 MERCURE DE FRANCE ,
l'objet de leur passion commune fut donné à son rival ,
celui-ci quitta l'autel pour voler au secours de son
frère , et se précipita après lui dans les flots dont il
n'avait pu le sauver. Cette histoire est très -attachante ,
et nous la croyons vraie , quoique le style ressemble
quelquefois à celui des romans. Nous voudrions sealement
que M. Dorvo nous dit s'il n'a rien changé ni rien
ajouté à la lettre que D. Louis écrit à son tuteur avant
de mourir. Si elle était authentique d'un bout à l'autre ,
elle prouverait que le plus violent désespoir s'accommode
fort bien de toutes les figures de la rhétorique ,
et ce serait une bonne excuse pour plus d'un auteur.
Le dernier morceau dont nous avons à parler et qui
occupe seul plus d'un tiers de l'ouvrage , est intitulé :
Histoire du capitaine Ducloz *** , l'un des lieutenans de
Mandrin . On nous la donne aussi comme vraie et
comme écrite par le héros lui-même ; mais on nous
permettra du moins de douter que le titre soit de sa
main. Le capitaine Ducloz*** ne fut auprès de Mandrin
que vingt-quatre heures , ne combattit avec sa bande
que par la plus étrange fatalité et s'en repentit toute sa
vie ; à coup sûr il ne méritait ni n'aurait pris lui-même
le titre d'un de ses lieu'enans . On s'en est servi comme
d'une amorce à la curiosité et cette amorce n'est pas tout
à fait trompeuse. Ce n'est pas sur un grand théâtre que
se passent les scènes de la vie du capitaine , mais elles
sout peintes avec vérité et peuvent être utiles à la jeunesse.
Héritier d'une grande fortune et sorti d'une famille
distinguée , mais livré dès l'enfance à la tyrannie d'une
belle-mère , Ducloz*** ne put joindre aux avantages de
Ja naissance ceux d'une bonne éducation . Tous les vices
se développèrent en lui dès l'enfance ; un oncle eut pitié
de lui et confia son adolescence à de meilleures mains ;
ses penchans vicieux furent combattus avec énergie et
avec sagesse , mais il semblaitque , comme tant d'autres,
il eut besoin d'une chute grave et d'une leçon sévère
pour rentrer dans le bon chemin. Son étoile lui ménagea
l'une et l'autre ; forcé de changer de nom et de s'engager
comme simple soldat , il renonça dès ce moment à ses
coupables habitudes , et devint un excellent sujet. Mais
placé dans une position fausse, avec laquelle il ne pouvait
MAI 1809 . 367
se réconcilier , attaqué tout à coup d'une passion brûlante
, il se vit entraîné dans une suite d'aventures facheuses
dont le dernier résultat fut de l'obliger à chercher
un asile auprès de Mandrin. Pris les armes à la
main, il fut cependant assez heureux pour que sa famille
obtint sa grâce et même une commission de capitaine
dans les troupes qu'on envoyait à Pondichéri. D'autres
événemens l'amenèrent à l'île de Cuba où il passa quelques
jours heureux ; sa consolation était une petite-fille
seul gage qui lui restait de ses amours infortunés. Il la
perdit et n'eût pas la force de lui survivre.
Cette histoire est écrite , en général , avec beaucoup
de naturel et de simplicité ; on pourra y trouver des
détails trop minutieux sur la vie de garnison , sur les
petites coteries de provinces , mais du moins tous ces
détails sont vrais ; les personnages sont peints fidèlement
et il en est un avec qui l'on sera charmé de faire connaissance
. Nous voulons parler du major qui protégeait
le pauvre Ducloz*** , hon militaire , franc , loyal , généreux
, sensible ; et réparant toujours les fautes de son
protégé lorsqu'il n'avait pu les prévenir.
Nos lecteurs savent maintenant ce qu'ils ont à penser
de cet ouvrage. Comme voyage il offre pen d'instruction ,
et ce n'est que dans sa dernière partie qu'il réveille l'intérèt
. Mais les deux épisodes dont nous venons de rendre
compte peuvent être recommandés aux amateurs de
romans. VANDERBOURG .
-
VARIÉTÉS .
SPECTACLES. Académie Impériale de musique. -Cet
Olympe a de moins que celui dont il est souvent la merveilleuse
image , qu'il n'est pas immortel : son azur a besoin de
tems en tems d'être rafraichi , sơn ciel d'ètre épuré , ses
nuages , son tonnerre , ses orages , d'ètre remis à neuf; ses
Dieux ne s'en vont pas ; on ne peut leur faire ce reproche ,
mais ils vieillissent , et pour des Dieux de cette espèce comme
pour les hommes , c'est à peu près la même chose .
Doubler des Dieux , des demi- Dieux ou des héros , paraît
une expression bien bizarre. Ces fils brillans de l'imagination
etde lamythologie avaient des compagnons, des successeurs;
568 MERCURE DE FRANCE ,
à l'Opéra ils ont des doubles; le mot n'y fait rien , et il ne
s'agit que de s'entendre .
Lainez qui est à la tête de ces dieux qui ne s'en vont point,
éprouvait depuis la retraite de Roland , espèce de demi-
Dieu qui s'est en allé trop tôt , le besoin le plus pressant d'un
aide , et d'un héritier du fardeau pesant qu'il a six longtems
porté.
Laforest ne peut prétendre à l'héritage : Eloi a du zèle, mais
de la timidité, des moyens bornés et trop peu brillans . Nourrit
promet de bien chanter Orphée , nous l'espérons ; mais ce
n'est pas chanter Achille , Admète , Polynice ; et nous ne
sommes pas disposés , à l'Opéra -Français , à voir un acteur
jouer Achille comme Legros le jouait , chantât-il comme
lui: j'ignore si à cet égard une révolution dans l'opinion serait
bonne oumauvaise ; si la tragédie lyrique vaut le sacrifice du
chant , ou le chant le sacrifice de la tragédie lyrique , cette
question, même effleurée, me mènerait trop loin; j'aime mieux
revenir à l'état actuel de l'Opéra , à ses moyens et à ses ressources
; or , dans le système actuel de jouer et de chanter
la tragédie lyrique , je vois se présenter avec beaucoup d'assurance
, d'avantages naturels , et de présages heureux , M.
Lavigne , formé à l'école de chant que l'Opéra a établie dans
son sein , école qui indépendamment des talens de musicien
et de chanteur , applique probablement à l'action théâtrale
ses leçons lyriques, et en combine l'application plus encore
sur les besoins de l'Opéra que sur les principes les plus purs
de l'art du chant ; ce qui est assez naturel .
M. Lavigne est grand , bien fait, jeune , il a la taille et les
moyens scéniques de l'emploi dans lequel il paraît . Il n'en a
pas précisément la voix ; cette voix n'est pas assez haute pour
la plupart des ouvrages qui , composés par Gluck ou à sa
manière , sont en effet écrits très- haut ; il en résulte que chez
M. Lavigne le passage de la voix de poitrine à la voix de
tête est aussi fréquent qu'il est naturellement difficile , et
musicalement de mauvais effet. Une haute-contre décidée
serait bien désirable pour entendre enfin les chefs-d'oeuvre
dont l'Opéra est enrichi , dans l'esprit, le style et l'intention
du compositeur ; au défaut de cette voix si rare , et qu'on
trouvera peut-être enfin réunie à un certain talent pour
la scène , il faut accueillir tout ce qui en peut tenir lieu , et
M. Lavigne a dû profiter de cette disposition favorable des
esprits , et de celle malheureusement favorable aussi des
circonstances : il a chanté avec assez de goût , il a joué avec
énergie , et il débutait dans Achille : on peut appeler ce
début un véritable succès .
Un
DEPT
DL
-
ΜΑΙ 1809 .
369
Un autre élève de la même école débute presqu'en même
tems ; cette école est prévoyante à ce qu'il paraît , c'est un
des mérites de son institution: M. Hemrad est appelé
seconder Lays qui ne l'est en ce moment que par Albert
Bonnet , chanteur assez pur , assez méthodiste , mais d'une
régularité qui ressemble un peu trop à la froideur, il est aussi
difficile de remplacer l'acteur dans Lainez que le chanteur
dans Lays : on pourrait reprocher à celui-ci de se ressembler
trop constamment s'il n'était pas toujours excellent , et si sa
manière n'était pas bonne , naturelle et assez expressive , on
pourrait lui demander à l'embellir par un peu plus de verve,
de vérité , d'originalité : mais c'est le Dieu Termes , il est
fidèle à sa foi , et ne connaît, avec les novateurs , ni pacte ,
ni transaction ; c'est le type des chanteurs français , et, en
effet , c'est du français qu'il chante et qu'il chante très-bien ;
on ne peut qu'engager le débutant qui doit-être son second
ou son troisième , à avoir constamment les yeux sur un
modèle qui s'est trente ans ressemblé , et trente ans a réussi.
OPERA-BUFFA. Son étoile n'aurait jamais brillé d'un
plus vif éclat si un tenore d'un talent supérieur pouvait y être
fixé : ce théâtre s'est cru exilé dans un pays barbare lorsqu'on
lui donna sa destination nouvelle ,le pays lui paraissait
bien érudit pour prendre goût à un art frivole ; mais c'est
l'étude qui a sur-tout besoin de délassement : si le charme
de la musique italienne est nécessaire à quelqu'un , c'est à
eelui que l'aridité des calculs ou des recherches scientifiques
ont occupé tous les jours. Je comparerais un opéra italien
pour l'homme studieux , au bain parfumé qui rafraîchit le
voyageur fatigué. Aussi cet opéra a-t-il trouvé à l'Odéon
plus d'amateurs qu'il n'en eût perdu si ces derniers ne lui
fussent restés fidèles , mais ils sont venus le chercher , ils
l'auraient suivi au Panthéon, plus loin peut-être ; ce genre
de musique , agréable pour tous, délicieux pour quelquesuns
, est pour un petit nombre d'élus une exprimable jouissance,
un aliment nécessaire : vous les voyez toujours à la
même place , éprouvant les mêmes impressions , les attendant,
s'y préparant l'un l'autre et s'applaudissant de les avoir
reçues; ce sont des voluptueux d'une espèce particulière , et
très-certainement les Epicuriens de la musique. S'ils n'étaient
pas exclusifs , s'ils ne méprisaient pas tout ce qu'ils ne
veulent pas entendre , si la tolérance était compatible avec
leur foi musicale , s'ils ne fronçaient le sourcil au nom de
l'Allemagne , et si l'injustice de leur mépris ne perçait pas
aunom de la musique française , on serait tenté de partager
Aa
5
3,0 MERCURE DE FRANCE ,
leur enthousiasme et la ferveur de leur zèle. Ils sont aujourd'hui
partagés et discutent quand ils devraient être réunis
pour entendre; trois ans une cantatrice inappréciable , mélodieuse
comme devaient l'ètre les Syrènes , flexible, légère ,
facile , juste et correcte au-delà de toute expression , les a
tenus ravis et comme en extase ; une autre paraît, elle a la
plus belle voix , rendue plus belle par une grande méthode,
un expression forte et variée; elle dit le récitatif à merveille,
et très-bien le cantabile : elle donne aux morceaux
d'ensemble l'éclat , le relief et la vie qui leur sont nécessaires;
sa voix les domine et les anime à la fois , et voilà
entre ces deux talens l'opinion partagée , comme celle des
Dieux devant Achille .
Ce serait ici l'occasion d'un beau parallèle ; mais on
sait depuis trop long-tems que ce lieu commun est épuisé ,
qu'on y dit beaucoup de choses sans trop prouver rien ;
fort inutiles pour les morts , les parallèles ont un grand
désavantage à l'égard des vivans ; ils les brouillent ; quand
bien même les balances d'or de Jupiter seraient dans la
main immobile du juge. Les amateurs véritables , ceux qui
veulent du plaisir et ne sont ingrats envers qui que ce soit
quand on leur en a fait éprouver , ne demandent qu'une
chose , et cette chose est peut être assez difficile , c'est que
M Barilli chante un jour , Mme Festa l'autre , et dans un
petit nombre de jours solennels qu'elles chantent ensemble :
ceux-ci doivent être rares , et par la nature des choses , et
par une sorte de raffinement du goût , qui sait ménager les
plaisirs , et par dessus tout craint l'épuisement et la satiété.
On pourrait demander encore que le répertoire , grâce à
ces deux virtuoses , prit un peu plus de consistance etde variété
; que les bons , les grands ouvrages , les classiques du
genre fussent remis à l'ordre du jour. Il y a bien long- tems
que nous n'avons entendu l'Italiana , Theodoro , la Pazza ;
Paësiello est un peu négligé. Si les Viggiatori felici étaient
remis , peut- être , en entendant son delicieux quatuor, l'ingénieux
et brillant Cherubini reparaîtrait-il avec une émulation
nouvelle entre Mozartet Cimarosa. Cet éloge prématuré
n'est pas indiscret , il exprime le voeu de tous les
amateurs ; il ne tient peut-être qu'à l'Opéra Buffa que ce soit
une espérance. Mais qu'il est aisé de jeter ainsi sur le papier
quelques idées pour l'accord de deux cantatrices rivales, pour
la représentation de quelques chefs- d'oeuvre , pour l'accroissement
d'une troupe déja riche ! Si l'on veut savoir conbien
sont difficiles des choses si aisées en apparence , on peut
consulter l'administration ; on la plaindra souvent, et on
l'excusera toujours .
MAI 1809 . 571
M. Carulli avait été entendu sur l'instrument qu'il professe
, la guittare , dans la plupart des maisons de Paris où
l'on aime , où l'on cultive les arts et où les artistes étrangers
jouissent de tous les droits de l'hospitalité , recommandés par
leur seul talent et naturalisés du moment où ils réussissent à
plaire . Il vient de l'être en public , et avec un égal succès.
Nous avons entendu beaucoup d'hommes habiles sur cet
instrument , aucun ne lui donnait la direction et l'emploi de
M. Carulli ; les autres font des difficultés de doubles et triples
cordes , ils font des arpégemens , des batteries harmonieuses .
M. Carulli trouve le mohoyyeenn de chanter, d'imiter tous les
agrémens du chant , de donner à la phrase musicale toute
la forme périodique ou toute la vivacité dont elle est susceptible.
Accompagné d'un violon , il produit un effet vraiment
étonnant, et nous ne saurions trop rendre justice à son habilité;
mais on nous pardonnera sans doute d'ajouter que
pousser trop loin l'étude de cet instrument , est le dénaturer
peut - être ; il est fait pour soutenir par de simples
accords une voix faible , mélancolique , expressive; il fut le
luth des troubadours et le contemporain de la romance gothique;
il est le confident des amours nocturnes de l'es- -
pagnol et se marie bien au son des castagnettes et au mouvement
voluptueux du fandango ; mais l'élever jusqu'à la
sonate , c'est le rabaisser peut-être : assez d'autres instrumens
ont cet honneur ou ce désavantage; les sonates de
M. Carulli sont au surplus agréablement composées et ne démentent
pas l'école de Naples , auquel ce professeur appartient.
POLITIQUE .
DÉCLARATION DE LA COUR DE VIENNE.- De l'Imprimerie
Impériale à Vienne , avril 1809 .
MANIFESTE .- Vienne , de l'Imprimerie Impériale , 1809.
Ces deux pièces dont le titre suffit pour indiquer l'objet et désigner le
degré d'intérêt , dans les circonstances présentes , viennent d'être réimprimées
à Paris , et sont publiées en ce moment (1) : nous ne croyons
pouvoir présenter à nos lecteurs l'analyse d'aucune pièce qui soit de
nature à exciter leur curiosité , et à fixer leur attention à un plus haut
degré. La déclaration dont il s'agit parait accompagnée de notes destinées
(1) In-8º. Paris , chez H. Agasse , imprimeur-libraire , rue des Poitevins
, nº 6.
Aa 2
372 MERCURE DE FRANCE ,
àlui servir de commentaire et de réponse. L'auteur de cesnotes ne se
fait point connaître ;mais quel qu'il soit, ce doit-être un écrivain qui , à un
zèle bien entendu des intérêts de son pays , à l'amour de sa patrie et de
son souverain, paraît joindre la connaissance la plus étendue des rapports
diplomatiques qui ont existé entre l'Autriche et nous , et des notions bien
sûres et bien nettes sur la conduite de cette puissance depuis le traité de
Presbourg , qu'elle vient de rompre avec tant d'éclat , de précipitation et
d'imprudence : nous nous bornerons à suivre icidans ses parties principales
et la déclaration , et les notes dont elle est accompagnée .
L'Empereur d'Autriche commence par déclarer qu'en consentant par
le traité dePresbourg à la cession d'une grande partie de ses Etats et à
des stipulations onéreuses , il n'a eu d'autre pensée que d'assurer à ses
peuples la paix dont ils avaient besoin , mais que la plupart de ces conditions
furent bientôt par la France , ou violées , ou éludées : les articles
quiassuraientdes établissemens aux princes puînés delamaisond'Autriche,
n'eurent point leur entière exécution. Des exactions eurent lieu dans les
provinces encore occupées , par une cession de gré à gré ; 24 millions de
florins devaient- être payés à l'Autriche , on n'a pas même voulu entrer
à cet égard en pourparler. Les troupes de l'Empereur Napoléon ne
quittèrent les provinces restituées qu'en gardant des positions menaçantes;
une route d'étapes fut établie à travers les provinces maritimes
de l'Autriche : les bouches du Cattaro ayant été occupées par les Russes ,
la France y trouva l'occasion d'un grief, d'une répresaille, et s'avançant
au-delà de l'Isonzo reprit de force un territoire qui appartenait à l'Autriche.
Braunau ne fut point évacué . C'est ainsi , dit la déclaration , que
le cabinet Français tenait celui de Vienne dans un état non interrompu
d'agitation et d'inquiétude. La paix avait été signée, mais cette situation
était loin d'être pacifique .
On répond, à cette première partie de la déclaration , en rappelant les
conditions du traité de Presbourg. Sans doute la principale de toutes ,
était l'évacuation des provinces conquises. Nous occupions Vienne , la
Moravie , la haute et basse Autriche, la Stirie , la Carinthie , la Carniole,
une partie de la Bohême et de la Hongrie : tout n'a-t-il pas été rendu ?
Le cabinet de Vienne qui ayant tout perdu avait tout à recevoir , n'a-t-il
pas , en effet , tout reçu? Sa plainte élevée aujourd'hui contre son vainqueur
n'appartient-elle pas à la logique de l'ingratitude ? Le lendemain de
cettejournée où le sceptre de François II se trouva parmi les débris sur le
champ de bataille , il vint implorer le vainqueur qui replaça trop généreusement
trois couronnes sur la tête du vaincu ; certes , le langage de
l'Empereur d'Autriche était bien différent de celui qu'on lui fait tenir
aujourd'hui . On ne parlait alors que de la conservation de la couronne ,
de l'existence de la maison , on répétait jusqu'à satiété que le vainqueur
était maître de disposer de tout , que la monarchie autrichienne sans
alliés , sans finances , sans armées , existerait ou aurait cessé d'exister
selon la volonté de l'Empereur ; on s'offrait pour intermédiaire , pour
appui , pour allié , on ne soupçonnait pas la possibilité d'un intérêt hos
ΜΑΙ 1809 . 373
tile, d'un mouvement offensif : qui a pu mettre sitôt en oubli cespromesses
, ces déclarations , ces prières ? En combien peu de tems de suppliant
est-on devenu accusateur ? Et puisqu'enfin on croit pouvoir se
plaindre , qu'elle condition du traité n'a pas été exécutée ?
Le rédacteur des notes touche ici une corde qui paraît très-délicate ;
c'est au sujet des princes puînés de la maison d'Autriche : nous rapporterons
ici ses propres expressions ; sa réticence est extrémement à
remarquer : la cour de Vienne, dit-il, devrait craindre de rappeler ce qui
s'est passé au sujet des princes puînés de la maison d'Autriche; nous ne
le révélerons pas; mais nous demanderons si le grand-duc de Wurtzbourg
, n'est pas membre de la Confédération du Rhin , si son territoire
n'a pas été derniérement agrandi , et si dans le cas où le PROTECTEUR
aurait besoin de le défendre contre quelqu'un , ce ne serait pas contre la
maison d'Autriche qui par inimitié , armée contre elle-même , n'a cessé
de chercher toutes les occasions d'opprimer ce prince.
La plainte relative aux vingt-quatre millions de florins , serait ici la
seule peut-être qui , sans pouvoir être justifiée , pourrait avoir quelqu'apparence
de fondement; mais si elle ne porte que sur un réglement
de compte , la postérité croira-t-elle qu'un prince qui se dit ami
de la paix , ait préféré replonger son pays dans les horreurs de laguerre ,
au lieu d'attendre le moment favorable pour une liquidation de cette
nature , et qu'il ait compromis sa couronne pour une prétention dequelques
millions , prétention au moins équivoque ?
L'Empereur, dit la déclaration , n'eut que le choix de céder ou de
voir ses ports occupés par des troupes françaises , ou ses Etats exposés
de rechef à tous les fléaux de la guerre. Ici le rédacteur des notes
s'arme d'une logique si pressante , qu'il est difficile de l'analyser , ét
qu'il importe de le transcrire .
a Voici , dit-il , une théorie politique qui est assez singulière , et qui
ne pouvait-être posée enprincipe par aucun autre Cabinet que par celuè
de Vienne. Ainsi les traités librement souscrits entre deux Puissances
peuvent servir de griefs à l'une contre l'autre ; ainsi lorsqu'un traité a
été négocié et signé par des Plénipotentiaires légalement autorisés ;
qu'après avoir été mûrement délibéré dans les Conseils , il a été ratifié
et que les ratifications ont été échangées ; que l'exécution de cet acte a
suivi immédiatement , et qu'on en a retiré les avantages qu'on s'en était
promis, on peut revenir sur ce traité en disant qu'on a été forcé à le
souscrire. Mais il faudrait dire aussi comment on a été forcé . Est-ce par
la marche d'une armée ? Est-ce par une violence faite aux Plénipotentiaires?
L'Autriche se garde de donner de telles raisons , dont la
fausseté serait trop évidente ; et en effet , elle n'en a pas besoin . Conformément
à l'esprit de bigotisme qui caractérise cette Maison , elle ne
traite jamais qu'avec une restriction mentale. Pour que les traités qu'elle
signe ne soient rien à ses yeux, il suffit qu'elle ait protesté entre les mains
du Vicaire apostolique. L'Autriche , avec un tel système , rend à jamais
impossible de conclure aucun traité avec elle. Le Vicaire apostolique
↓
5-4
MERCURE DE FRANCE,
qui luipermetde regarder comme nuls tous les traités qu'elle & souscrits
, Ini a sans doute aussi permis de donner comme vrais tous les faits
faux qu'elle vient d'avancer. La route militaire à travers les provinces
maritimes de l'Autriche aété concédéepar la convention qui a rendu
Braunau à l'Autriche lorsque cette place était légitimement dans la possessionde
la France. Les Bouches du Cattaro n'ont point été remises ,
parce que le Commissaire autrichien qui en était chargé n'a pas voulu
les remettre. Cela est si vrai , que la Cour de Vienne a puni son Conimissaire
en le faisant arrêter , et s'était engagée à faire reprendre les
Bouches du Cattaro par un corps de troupes. Ce n'est point à nous à
examiner si ce Commissaire a raison de dire que l'ordre ostensible dont
il était porteur , était détruit par un ordre secret qu'il avait aussi
dans les mains ; il nous suffit que la Cour de Vienne ait reconnu , en le
punissant , que la non remise des Bouches du Cattaro était son propre
fait, et que les réclamations de la France étaient fondées en raison. Mais
toutes ces discussions sont inutiles . Si la France avait voulu contraindre
PAutriche , qu'aurait-elle eu besoin de lui susciter des querelles ? Les
armées françaises n'avaient qu'à rentrer dans Vienne. »
La déclaration attaque ensuite l'acte solennel signé à Paris le 12 juillet
1806, acte qui constitue la Confédération du Rhin , et a dissous l'antique
Corps germanique : la demande faite à l'empereur de renoncer à la couronne
d'Allemagne suivit ce bouleversement : S. M. I. et R. l'avait prévenu :
les attributions de cette couronne avaient passé au PROTECTEUR de la
nouvelle association rhénane : l'empereur céda son titre par amour de
la paix.
Le commentateur de la déclaration relève ici l'aveu échappé au rédactour
: l'empereur d'Autriche , dit-il , avait prévenu la demande de la
cession du titre d'empereur d'Allemagne. Il sentait donc que la politique
de sa maison était en contradiction avec ses obligations : l'empereur
d'Allemagne devait protection à l'Allemagne , et les émpereurs autrichiens
n'ont jamais cherché qu'à opprimer les Etats confédérés. L'histoire est
pleine des preuves de cette assertion : la Bavière fut sauvée par le grand
Frédéric ; elle l'est aujourd'hui par le grand Napoléon. Contre qui ces
monarques avaient-ils à la défendre ainsi que les libertés de l'Allemagne?
N'est- ce pas contre les prétentions et les usurpations de la maison d'Autriche
?
La guerre de Prusse fixe bientôt l'attention de l'écrivain du cabinetde
Vienne , et il se plaint pendant cette guerre de propositions contraires à
la droiture et à la justice ; d'un langage péremptoire et menaçant de la
part de la France : mais était-il possible de tenir un autre langage à la
puissance amie , qui , si la bataille d'Jena eût été perdue , aurait pris fait
et cause contre la France? Que se proposait-on en rassemblant une
arinée en Bohême , et quelles relations intimes devait-on avoir avec un
cabinet qui faisait connaître à Londres toutes les communications qu'on
avait avec lui? Montefalcone cependant a été donnée depuis cette époque ,
et Braunau rendu ; si Braunau est sans défense et sans utilité , pourquei
MAI 1809. 375
ne l'a-t-on pas fortifié ? Est-ce la faute de la France? Le traité additiounel
de Fontainebleau , à cet égard , dont on se plaint aujourd'hui ,
fut regardé comme un bienfait ; il est dénoncé aujourd'hui comme un
acte d'oppression , et M. de Metternich , dans le tems, fut félicité pour
l'avoir conclu .
L'Empereur des Français est ensuite bien ridiculement accusé d'avoir
insísté auprès de l'Autriche sur la cessation de toute relation commer
ciale avec la Grande-Bretagne : on n'a rien exigé de l'Autriche que de
défendre l'indépendance et l'intégrité de son pavillon : l'Autriche en sentit
elle-même le besoin; elle rappela son ministre de Londres et renvoya
M. Adair.
Voilà àpeuprès , ajoute le rédacteur des notes , tous les griefs énoncés
comme ayant porté l'Autriche à la guerre. La suite de la déclaration
n'est qu'un aveu de son agression et uue explication insuffisante et
fallacieuse de ses mesures hostiles et de ses armemens ; il eût été plus
noble de dire: « Je n'ai cessé dans le fond du coeur d'être votre ennemi ;
>> j'ai épié les occasions de vous attaquer avec avantage , et de vous
>>surprendre sans défense ; je n'ai jamais eu d'autre politique , et j'ai cru
> que j'en serais absous par la victoire . C'est ainsi qu'en 1805 j'ai armé ,
>>j'ai attaqué lorsque je croyais vos troupes engagées dans l'expédition
>> d'Angleterre. Vous m'avez subjugué , mais vous ne m'avez pas change.
» J'ai imploré votre générosité ; j'ai usé de la seule ressource quireste aux
> vaincus. Vous m'avez traité avec une magnanimité que je n'osais
>>>attendre; mais en me rendant ma couronne et ma dignité , vous avez
➤ dû penser que vous me rendicz à tous les sentimens qu'exigeaientl'une
➤ et l'autre. Vous avez dû vous attendre que je serais ingrat. Rétabli dans
>> la position que m'avait ravie le sort desarmes , j'ai repris avec elle la
>> politique qui fut toujours celle de ma Maison. Ainsi j'ai dû faire en 1808
> ce que j'aurais fait en 1806 , ce que j'ai fait en 1805 ; ainsi lorsque j'ai
>>cau vos troupes sérieusement occupées en Espagne , j'ai armé pour
>> matcher contre vous . »
» Ily aurait du moinsde lanoblesse dans ce langage. L'audace séduit
souvent la multitude ; elle ne saurait refuser une sorte d'estime au coupable
qui s'abandonne au crime en criminel.
>> Cependant on pourrait encore ravir à l'Autriche ce déplorable avantage;
on pourrait lui demander si c'est son courage seul qui a inspiré sa
déloyale entreprise ; on pourrait lui demander si elle ne cède pas en
aveugle à des passions et à une influence étrangère , et si les intrigues des
spoliateurs de l'Inde et du commerce du Monde , les incendiaires de
Copenhague ne règlent pas ses résolutions et ses conseils . »
La déclaration parle peu d'Erfurt , mais elle énonce qu'on y réclama do
l'Autriche la reconnaissance du roi Joseph. Ici le rédacteur des notes se
demande si l'empereur d'Autriche peut parler d'Erfurt sans se souvenir
de la lettre et des assurances dont le baron de St.-Vincent fut porteur ; si
ce prince , dit-il , Pa oublié , il se le représentera un jour à sa pensée , et
lui sentira des remords tardifs et des regrets inutiles on lui a demandé
376 MERCURE DE FRANCE ,
1
la reconnaissance du nouveau roi d'Espagne ; cette proposition toute
simple dans les circonstances , qui ne pouvait être refusée par un prince
ami , devait en effet embarrasser un prince ennemi qui ne s'était pas
déclaré , envers lequel la France avait tenu ses engagemens , et qui continuait
pendant l'hiver ses préparatifs , et les poussait avec activité; luimême
en fait l'aveu dans sa propre déclaration .
L'Autriche convient que la France ne lui a rien demandé jusqu'au
moment où elle lui fait une demande qui les renferme toutes : et quelle
est cette demande ? Que l'Autriche ne se consume point en préparatifs
inutiles ; qu'elle reprenne l'attitude de la paix quand le Continent est en
paix avec elle; qu'elle conserve à ses provinces la tranquillité dont elles
ont un si grand besoin ; qu'elle rétablisse ses finances ; qu'elle éloigne
les malheurs de la guerre ; etqu'elle ne compromette pas une quatrième
fois tous les avantages qu'elle a naguères obtenus de la générosité du
vainqueur.
Tels étaient , en effet, les seuls voeux de la France, et leur expression
est vivante autant que claire et positive dans la correspondance officielle
qui a été récemment publiée.
Ces voeux n'ont pas été entendus , et lorsqu'en terminant sa déclaration
, l'Empereur d'Autriche dit qu'il s'estimerait heureux de voir Sa
Majesté l'Empereur Napoléon se résoudre à n'user désormais de sa
puissance , que dans des bornes compatibles avec le repos et la
sécurité de l'Autriche, il n'est pas un Français qui ne réponde avec l'auteur
des notes :
« Ce serait sans doute une satisfaction inespérée pour l'Autriche , si elle
était assez heureuse pour voir l'Empereur Napoléon mettre des bornes
aux droits de la conquête , et relever encore un Trône que la plus
déplorable inconséquence et les plus funestes passions vont faire
écrouler. Ce serait sans doute une satisfaction inespérée s'il pouvais
oublier encore que ses bienfaits ont été méconnus ; qu'il en a comblé
un ennemi iréconciliable ; et qu'il doit à lui-même , à ses peuples , au
Continent tout entier , d'assurer enfin cette paix qui fut toujours l'objet
de ses travaux et de ses voeux , et qu'il regarde comme le prix le plus
glorieux de ses victoires . »
La déclaration dont il s'agit est datée du 27 mars 1809 : le manifeste
qui la suit n'en est qu'une sorte de contre-preuve ; nécessairement les
réponses faites à l'une , s'appliquent à l'autre ; et il nous semblerait
superflu de reproduire des raisonnemens qui ne peuvent varier quant
au fond , mais seulement dans la manière dont ils sont présentés : nous
ne ferons qu'une observation , c'est que ce manifeste est sans date , et
porte seulement le millésime 1809.
Paris , 19 Mai.
Les nouvelles du Nord et celles de la Turquie continuent
à n'être présentées que sous la forme du doute : les négocia
MAI 1809 . 5-7
tions qui se suivent entre la Suède , le Dannemarck et la
Russie , certainement aussi avec la France , sont couvertes
d'un profond mystère : on sait seulement d'une manière
positive que la guerre est au moins suspendue sur toutes les
parties du territoire suédois devenu la conquête des Russes ,
et il paraît certain que déjà sur les côtes de la Baltique ,
occupée par les Français où par leurs confédérés , sous le
commandement du lieutenant-général Gratien , les ordres
provisoires du prince de Ponte- Corvo attendant et faisant
prévoir les ordres confirmatifs de Sa Majesté , ne permettent
plus de considérer les Suédois en ennemis, et ne donnent plus
cetitre qu'aux Anglais dont des forces plus ou moins considérables
, se montrent tour à tour et quittent ces parages .
En attendant le succès de ses négociateurs , plus heureux
sans doute que ses généraux , la Suède exprime sa reconnaissance
pour les hommes énergiques qui l'ont arrachée à
une perte inévitable, elle vote des remercimens à l'armée qui
Jui aura conquis la paix , et au général qui , pénétré de l'csprit
des soldats et des vrais citoyens , a provoqué et assuré la
révolution : Des Te Deum ont célébré ces événemens que
consolide la prudence éclairée du duc de Sudermanie .
Quant à la Turquie , toutes les gazettes allemandes la
représentent comme attaquée à la fois par le feld-mar. Prosorowski
à la tête de 70 mille Russes , et par Czerni-George
réuni au prince avec 100 mille Serviens . C'est dit-on au-delà
du Danube que des affaires sérieuses ont eu lieu en faveur
des assaillans, et que l'on a occupé deux places que l'on ne
nomme pas.
Jusqu'ici deux seules choses paraissent hors de doute; la
première , que le Congrès d'Yassi entre les plénipotentiaires
Turcs et ceux de la Russie , ne donne plus aucune espérance,
depuis que les Ottomans ont paru rapprocher leur système
des intérêts de l'Angleterre ; la seconde , que les troupes
russes se sont mises en mouvemens dans les provinces Européennes
turques , dont elles sont depuis long-tems les protectrices
, et dont les chefs lui sont soumis ; elles menacent
le Danube. On les porte , en comprenant les garnisons de
Choczim et de Bender , à près de 100 mille hommes. Pendant
que ces forces sont sur le point d'envahir le territoire
Ottoman, quelques pachas continuent de livrer ces guerres
interminables et intestines , auxquelles jusqu'ici il n'appartient
qu'à cet Empire de donner périodiquement naissance ,
et d'en être déchiré sans en étre anéanti. Des fugitifs d'un
état considérable , et sur-tout immensément riches , ont fui
le territoire turc , et les arrêts sanglans de la Porte. Ils ont
trouvé un asile au quartier-général russe .
378 MERCURE DE FRANCE ,
1
Au moment où nous écrivons des nouvelles dePresbourg,
en date du 20 avril , donnent pour certain que pour
réponse à l'ultimatum envoyé par le général russe, l'Em-
Pereur Ottoman a déclaré la guerre à celui de Russie , qu'un
cosps russe a passé le Danube et marche sur Widdin ; qu'un
corps servien marche sur Sophia , et que les deux armées
auront ainsi , contre les armées turques , des mouvemens
combinés dont l'effet ne saurait être douteux .
Deux publications importantes ont fixé l'attention au moment où les
troubles de Westphalie venaient d'être appaisés , et où l'on répandait le
bruit que les Prussiens , ou des partisans prussiens n'y avaient pas été
étrangers . La première a été faite à Berlin , elle y annonce le retour
prochain du roi , et charge son ministre des affaires étrangères de le
confirmer aux ambassadeurs et ministres étrangers ; la seconde est u
article inséré dans la Gazette de Berlin en réponse à un autre article
qui avait paru dans le Correspondant d'Hambourg. Les termes de cet
article ont de l'importance , et comme ils paraissent éinaner de l'autorité
qui doit l'accréditer , ils méritent d'être rapportés :
« Dans le n° 58 du Correspondant d'Hambourg , y est-il
dit: on lit à l'article Magdebourg , du 8 avril, qu'une troupe
de partisans qui avait passé l'Elbe s'était emparée d'une caisse
royale à Steudal et de 1000 frédérics à Wolmistaed, et avait
ensuite repassé l'Elbe . D'après cet exposé , on pourrait croire
que les troubles qui ont éclaté en Westphalie ont commencé
sur la rive opposée de l'Elbe ; mais on se tromperait, car il
est de notoriété que les troubles ont commencé dans le
royaume de Westphalie même, et que les autorités prussiennes
, civiles et militaires , ont pris les mesures les plus
efficaces pour rétablir la tranquillité publique et pour donner
tous les secours possibles au gouvernement Westphalien.
Les dicastères de ce royaume , dans leur correspondance
officielle , ont cité avec reconnaissance cette conduite amicale
, et la meilleure intelligence continue à régner entre les
deux Etats voisins . >>>
Cependant il est vrai que des partisans prussiens ont passé
sur la rive gauche de l'Elbe , qu'un nommé Schill a osé
quitterBerlin avec 500 hussards qu'il a embauchés, et se présenter
, chose qu'on aura peine à croire, sans artillerie et sans
aucuns moyens , devant Magdebourg , et qu'il a porté le ravage
dans quelques campagnes voisines; on est à la poursuite
de cet homme , que l'on ne peut nommer et considérer
que comme un brigand , qu'il faudra combattre , comme la
gendarmerie combat les assassins , et qui n'est pas réservé
sans doute àl'honneur de mourir sur un champde bataille
puisqu'il n'y paraît pas sous un drapeau reconnu, mais seus
ΜΑΙ 1809. 579
lement sous l'enseigne du vol, du meurtre et du brigandage.
Un décret du roi Jérôme met sa tête à prix et ordonne de lui
courir sus; on l'a désavoué officiellement à Berlin .
D'autres nouvelles , publiées à Berlin , donnent lieu de
croire qu'en effet l'armée du prince Ferdinand est entrée
dans Varsovie par suite d'une convention avec les troupes
polonaises ; que ces dernières , moins cruelles que les Autrichiens
à Ratisbonne et les Prussiens à Lubeck , n'ont pas
voulu livrer aux horreurs d'un siége une ville qui ne compte
point parmi les places fortes , et que le salut des habitans ordonne
de ne pas considérer comme une position militaire. Le
prince Poniatowski aurait pris une position à Kolich et le
prince Ferdinand aurait établi son quartier-général à Varsovie
le 20 avril .
Depuis ces événemens , et par suite même de ces événemens
, on donne pour certain que les Russes sont entrées en
Galicie, et l'on a même été jusqu'à imprimer que le résultat
de ce mouvement avait été la défaite et la capitulation de
l'armée du prince Ferdinand ; rien d'officiel n'ayant encore
été publié à cet égard , il est impossible d'asseoir son jugement,
et l'on ne peut que présager l'événement que l'on
donne déjà pour certain , et qui en effet a eu un résultat sensible
à la bourse de Paris .
Ona vu qu'à l'imitation des armées françaises , celles de
l'Autriche ont leur bulletin. C'est la même forme ; mais
quelle différence dans le fond! Les premiers bulletins de
Parmée autrichienne menaçant Dresde , Varsovie , Munich
et Milan dans ce vaste plan d'agression que son manifeste
donne comme défensif, animaient la milice irrésolue et rassuraient
les citadins craintifs , qui déjà voyaient s'éloigner
loin de leurs foyers , naguère occupés par l'ennemi, le
théâtre de la guerre nouvelle ; mais bientôt il a fallu changer
de langage; substituer à la menace les avis de la prudence
et calmer les craintes au lieu d'exciter son courage. On a
été forcé d'avouer officiellement aux Allemands , que Munich
n'avait été occupé qu'un moment, que l'armée du Tyrol
avait été forcée à la retraite, et qu'elle marchait en hâte pour
n'être pas coupée ; que les frontières de la Saxe étaient inattaquables
; que la rive droite du Danube voyait s'avancer
l'armée française comme un torrent par les chemins qu'elle
a déjà marqués dans sa course rapide , et qu'enfin le chef suprême
de cette guerre , l'espoir de l'armée , en même tems
que son généralissime , l'archiduc Charles , déplacé par les
résultats immenses d'Ecmühl et de Landsuth , rejeté loin du
théâtre où il avait porté la guerre , avait été forcé de se jeter
sur la rive gauche du Danube , en mettant entre ses fuyards
380 MERCURE DE FRANCE ,
1
et le vainqueur l'affreux incendie de Ratisbonne et quelques
bataillons sacrifiés . On conçoit le profond désespoir et le découragement
que de tels bulletins ont répandus dansVienne :
cet état de choses est inexprimable.
Il est tems de donner à nos lecteurs ceux de l'armée française;
il n'en a point encore paru officiellement de l'armée
d'Italie ; seulement des dépèches télégraphiques et des notes
publiées à Milan , ont donné la certitude des mouvemens
dont voici un aperçu :
L'occupation du Tyrol allemand par les Autrichiens ,
leurs progrès près du territoire italien avaient déterminé le
prince vice-roi , dont l'armée était au-delà du Tagliamento ,
àun mouvement rétrograde que la prudence et les localités
rendaient indispensable. Ce mouvement eut lieu et fut
signalé par quelques affaires , dans lesquelles l'ennemi dut
apprendre qu'il n'était pas prudent de presser une armée
française dans la retraite qu'elle croit devoir faire; mais
bientôt les immenses succès de l'armée d'Allemagne et les
revers de l'archiduc Charles ont forcé l'archiduc Jean , arrivé
sur la Piave, et le général Chasteler , qui s'était porté
sur Inspruck, à penser eux-mêmes à leur propre retraite ;
retraite que le maréchal duc de Dantzick , maître de Saltzbourg,
auquel il a promis au nom de son maître une nouvelle
destinée , et le baron de Wrède poussant plus loin encore
, rendront sans doute impossible. L'armée d'Italie s'est
sur le champ reportée en avant avec les forces qui lui
étaient destinées , et la cavalerie qui lui avait manqué , sous
le commandement en chef du prince vice-roi , et sous les
ordres des généraux Macdonald , Baraguay-d'Hilliers , Grenier
et Grouchy.
Voici la publication sur les suites de ce mouvement , faite
à Milan le io mai .
Lovadina , 9mai.
Dans la soirée du 7 , S. A. I. le général en chef donna l'ordre de faire
passer le lendemain la Piave à l'armée . Tout fut mis en mouvement ,
pendant la nuit , pour l'exécution de cette entreprise hardie. Le passage
s'est effectué hier à trois heures du matin , partie à la nage , partie par les
gués , en présence de l'ennemi qui était campé sur la rive opposée , et en
même tems qu'on laissait contre lui de fauses attaques sur différens
points. A peine les troupes françaises eurent-elles passé la rivière ,
qu'elles se précipitèrent sur l'ennemi. La cavalerie , les voltigeurs et
l'artillerie de l'armée ont fait des prodiges de valeur. L'ennemi a été
enfoncé partout; et chaque fois qu'il voulait se rétablir en ordre de bataille
, il était renversé et culbuté. Il a laissé sur le champ de bataille un
nombre considérable de morts et de blessés . Parmi les premiers se trouvaient
beaucoup de généraux , et notamment le lieutenant-général de
Firmont. On a pris à l'ennemi seize pièces de canon et beaucoup de
caissons. Deux généraux ont été faits prisonniers , le général de l'artillerie
ennemie , et le général de cavalerie. On afait également prisonniers beau
ΜΑΙ 1809. 381
coupd'autres officiers et une infinité d'autres soldats. L'armée ennemie
aété mise enpleine déroute. Le prince général en chef poursuit aujourd'hui
ses brillans succès .
Voici actuellement les derniers bulletins de l'armée d'Allemagne.
5me BULLETIN.
Au quartier-général d'Enns , le 4 mai 1809.
Le 1er mai le général Oudinot , après avoir fait 1100 prisonniers , a
poussé au-delà de Ried , dù il en a encore fait 400 ; de sorte que , dans
cette journée , il a pris 1500 hommes sans tirer un coup de fusil.
La ville de Braunau était une place forte d'assez d'importance, puisqu'elle
rendait maître d'un pont sur la rivière qui forme la frontière de
P'Autriche . Par un esprit de vertige digne de ce débile cabinet , if
adétruit une forteresse située dans une position frontière où elle pouvait
lui être d'une grande utilité pour en construire une à Comorn au milieu
de la Hongrie. La postérité aura peine à croire à cet excès d'inconséquence
etde folie .
L'Empereur est arrivé à Ried le 2 mai à une heure du matin , et à
Lambach le même jour à une heure après -midi.
On a trouvé à Ried une manutention de huit fours organisée et des
magasins contenant 20,000 quintaux de farine .
Le pont de Lambach sur la Traun avait été coupée par l'ennemi ; il a
été rétabli dans la journée.
Lemêmejour le duc d'Istrie , commandant la cavalerie , et le duc de
Montebello , avec le corps du général Oudinot , sont entrés à Wels. On
a trouvé dans cette ville une manutention , douze ou quinze mille quintaux
de farine , et des magasins de vin et d'eau-de-vie.
Le duc de Dantzick , arrivé le 30 avril à Saltzbourg , a fait marcher
sur le champ une brigade sur Kufstein et une autre sur Rastadt , dans la
direction des chemins d'Italie. Son avant-garde poursuivant le général
Jellachich ; l'a forcé dans la position de Colling.
Le 1er mai , le quartier-général du maréchal duc de Rivoli était à
Schaerding. L'adjudant-commandant Trinqualye, commandant l'avantgarde
de la division Saint-Cyr ; a rencontré à Riedau , sur la route de
Neumarck , l'avant-garde de l'ennemi ; les chevaux-légers wirtembergeois,
les dragons badois et trois compagnies de voltigeurs du 4º régiment
de ligne français , aussitôt qu'ils aperçurent l'ennemi , ils l'attaquèrent et
le poursuivirent jusqu'à Neumarck. Ils lui ont tué 50 hommes et fait
500 prisonniers .
Lesdragons badois out bravement chargé undemi-bataillon du régiment
Jordis et lui ont fait mettre bas les armes ; le lieutenant-colonel
d'Emmerade , qui les commandait , a eu son cheval pereé de coups de
bayonnettes. Le major Sainte-Croix a pris de sa propre main un drapeau
àl'ennemi. Notre perte est de trois hommes tués et cinquante blessés.
Le duc de Rivoli continua sa marche le 2 , et arriva le 23 à Lintz .
L'archiduc Louis et le général Hiller , avec les débris de leurs corps renforcés
d'une réserve de grenadiers et de tout ce qu'avait pu leur fournir
leur pays , étaient en avant de la Traun avec 35 mille hommes ; mais
menacés d'être tournés par le duc de Montebello , ils se portèrent sur
Ebersberg pour y passer la rivière .
Le 5 , le duc d'Istrie et le général Oudinot se dirigèrent sur Ebersberg
et firent leur jonction avec le duc de Rivoli. Ils rencontrèrent en avant
d'Ebersberg l'arrière-garde des Autrichiens. Les intrépides bataillons des
tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses poursuivirent l'ennemi qui passait
le pont , culbutèrent dans la rivière les canons , les chariots , buit à
۱
382 MERCURE DE FRANCE ,
neuf cents hommes , et prirent dans la ville trois à quatre millehommes
que l'ennemi y avait laissés pour sa défense. Le général Claparède , dont
ces bataillons faisaient l'avant-garde , les suivait ; il déboucha à Ebersberg
et trouva 30 mille Autrichiens occupant une superbe position. Le maréchal
duc d'Istrie passait le pont avec sa cavalerie pour soutenir la division,
et le duc de Rivoli ordonnait d'appuyer son avant-garde par le
corps d'armée. Ces restes du corps du prince Louis et du général Hiller
étaient perdus sans ressource . Dans cet extrême danger , l'ennemi mit le
feu à la ville , qui est construite en bois. Le feu s'étendit en un instant
par-tout; lepont fut bientôt encombré et l'incendie même gagna jusqu'aux
premières travées qu'on fut obligé de couper pour le conserver. Cavalerie
, infanterie , rien ne put déboucher, et la division Claparède seule
et n'ayant que quatre pièces de canon, lutta pendant trois heures contre
30,000 ennemis . Cette action d'Ebersberg est un des plus beaux faits
d'armes dont l'histoire puisse conserver le souvenir.
L'ennemi , voyant que la division Claparède était sans communications,
avança trois fois sur elle , et fut toujours arrêté et reçu par les bayonnettes
. Enfin , après un travail de trois heures, on parvint à détourner
les flammes et à ouvrir un passage. Le général Legrand, avec le 25°
d'infanterie légère et le 18º de ligne , se porta sur le château que l'ennemi
avait fait occuper par 800 hommes. Les sapeurs enfoncèrent les portes ,
et l'incendie ayant gagné le château , tout ce qu'il renfermait y périt. Le
général Legrand marcha ensuite au secours de la division Claparède. Le
général Durosnel , qui venait par la rive droite avec un millier de chevaux
, se joignit à lui , et l'ennemi fut obligé de se mettre en retraite en
toute hâte. Au premier bruit de ces événemens , l'Empereur avait marché
lui-même par la rive droite avec les divisions Nansouty et Molitor .
L'ennemi , qui se retirait avec la plus grande rapidité , arriva la nuit
à Enns , brûla le pont et continua sa fuite sur la route de Vienne . Sa
perte consiste en 12,000 hommes , dont 7,500 prisonniers , 4 pièces de
canon et 2 drapeaux .
La division Claparède , qui fait partie des grenadiers d'Oudinot , s'est
couverte de gloire ; elle a eu 300 hommes tués et 600 blessés . L'impétuosité
des bataillons de tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses a fixé
l'attention de l'armée . Le pont, la ville et la position d'Ebersberg seront
des monumens durables de leur courage. Le voyageur s'arrêtera et dira :
C'est ici , c'est de cette superbe position , de ce pont d'une si longue
étendue , de ce château si fort par sa situation qu'une armée de 35,000
Autrichiens a été chassé par 7,000 Français .
Le général de brigade Cohorn , officier d'une singulière intrépidité , a
eu un cheval tué sous lui .
Les colonels en second , Cardenau et Lendy, ont été tués.
Une compagnie du bataillon corse poursuivant l'ennemi dans les bois ,
a fait à elle seule 700 prisonniers .
Pendant l'affaire d'Ebersberg , le duc de Montebello arrivait à Steyer
où il a fait rétablir le pont que l'ennemi avait coupé.
L'Empereur couche aujourd'hui à Enns , dans le château du prince
d'Awersperg; la journée de demain sera employée à rétablir le pont.
Les députés des états de la Haute-Autriche ont été présentés à S. M.
à son bivouac d'Ebersberg .
Les citoyens de toutes les classes et de toutes les provinces reconnaissent
que l'Empereur François II est l'agresseur; ils s'attendent à de grands
changemens , et conviennent que la maison d'Autriche a mérité tous ses
malheurs . Ils accusent même ouvertement de leurs maux le caractère
faible, opiniâtre et perfide de leur souverain ; ils manifestent tous la plus
profonde reconnaissance pour la générosité dont l'Empereur Napoléon
usa pendant la dernière guerre envers la capitale et les pays qu'il avait
ΜΑΙ 1809 . 583
conquis; ils s'indignent , avec toute l'Europe , du ressentiment et de la
haine que l'Empereur François II n'a cessé de nourrir contre une nation
qui avait été si grande et si magnanime envers lui : ainsi , dans l'opinion
même des sujets de notre ennemi , la victoire est du côté du bou droit.
( Il est remarquable qu'à la suite de ce 5the bulletin , le
Moniteur a imprimé quelques-unes des publications faites
à Vienne dans l'intention de rehausser le courage des soldats
et des habitans. On y fait un magnifique tableau de la
situation de l'armée autrichienne , on y trace en grand le
plan qui lui est assigné , on vante ses chefs , on loue ses
soldats, on leur promet l'appui des peuples qu'ils vont attaquer
, et celui des Hongrois et des Bohémiens levés pour les
soutenir ; on présente la Bavière redevenue province autrichienne
, le Tyrol réoccupé et rentré sous la domination , et
Milan redevenue capitale de la Lombardie. On y annonce
que l'archiduc Ferdinand a rempli sa destination primitive ;
mais ici les dates font tout; sans doute pendant qu'on écrivait
ces publications , la nouvelle des malheurs de l'armée a retenti
aux oreilles de l'écrivain , car sa péroraison contraste
singulièrement avec la grandeur de son exorde ; il avoue
que dans la position des armées , il serait possible que les
provinces voisines de la capitale et la capitale même fussent
occupées . C'est alors qu'il demande du courage , de la constance
et de la fidélité , tandis que les effets précieux de la
couronne reprendraient une seconde fois le cours du Danube
et iraient encore en dépôt dans une place de Hongrie . Tels
sont les résultats que l'on joint à Vienne à la publication du
plan de campagne et des projets du cabinet.)
6me BULLETIN.
Saint-Polten , le 9 mai 1809 .
Le maréchal prince de Ponte- Corvo , qui commande le 9º corps , composé
en grande partie de l'armée saxonne , et qui a longé toute la Bohême ,
portant par-tout l'inquiétude , a fait marcher le général savon Gutschmitt
sur Egra . Ce général a étébien reçu par les habitans ,, auxquels
il a ordonné de faire désarmer la landwehr. Le 6 , le quartier-général
du prince de Ponte-Corvo était à Retz , entre la Bohême et Ratisbonne.
Le nommé Schill , espèce de brigand qui s'est couvert de crimes dans
la dernière campagne de Prusse , et qui avait obtenu le grade de colone!,
a déserté de Berlin avec tout son régiment, et s'est porté sur Wittemberg ,
frontière de la Saxe. Il a cerné cette ville . Le général Lestocq l'a fait
mettre à l'ordre comme déserteur . Ce ridicule mouvement était concerté
avec le parti qui voulait mettre tout à feu et à sang en Allemagne .
S. M. a ordonné la fornation d'un corps d'observation de l'Elbe qui
sera commandé par le maréchal duc de Walmy et composé de 60,000
hommes. L'avant-garde est déjà en mouvement pour se porter d'abord
sur Hanau.
Le maréchal duc de Montebello a passé l'Enns à Steyer le 4 , et est
arrivé le 5 à Amstetten , où il a rencontré l'avant-garde ennemie. Le
général de brigade Colbert a fait faire par le 20º régiment de chasseurs à
cheval une charge sur un régiment de houlans dont 500 ont été pris . Le
384 MERCURE DE FRANCE , MAI 1809 .
jeune Lauriston , âgé de 18 ans, et sorti depuis six mois des pages , a
arrêté le commandant des houlans , et après un combat singulier , l'a
terrassé et l'a fait prisonnier. S. M. lui a accordé la décoration de la
Légion-d'Honneur .
Le 6 , le duc de Montebello est arrivé à Molck, le maréchal duc de
Rivoli à Amstettein , et le maréchal duc d'Auerstaedt à Lintz .
Les débris des corps de l'archiduc Lonis et du général Hiller ont quitté
Saint-Polten le 7 , les deux tiers ont passé le Danube à Crems : on les a
poursuivis jusqu'à Mautern où l'on a trouvé le pont coupé : l'autre tiers
apris la direction de Vienne.
Le 8, le quartier-général de l'Empereur était à Saint-Polten.
Le quartier-général du duc de Montebello est aujourd'hui à Sighartskirchen.
Le maréchal duc de Dantzick marche de Saltzbourg sur Inspruck ,
pour prendre à revers les détachemens que l'ennemi a encore dans le
Tyrol , et qui inquiètent les frontières de la Bavière .
On a trouvé dans les caves de l'abaye de Molck plusieurs millions de
bouteilles de vin , qui sont très-utiles à l'armée. Ce n'est qu'après avoir
passé Molck qu'on entre dans les pays de vignobles .
Il résulte des états qui ont été dressés , que sur la ligne de l'armée
depuis le passage de l'Inn, on a trouvé dans les différentes manutentions
de l'enneini , 40,000 quintaux de farine , 400,000 rations de biscuit et
plusieurs centaines de milliers de rations de pain . L'Autriche avait formé
ces magasins pour marcher en avant; ils nous ont beaucoup servi .
Avant-hier , à sept heures et demie du soir , le colonel
Gueheneuc , aide-de-camp de S. Exc. le maréchal duc de
Montebello , est descendu au palais de S. A. S. le prince
archi-chancelier de l'Empire , chargé par S. M. l'Empereur
et Roi , de lui porter la nouvelle que le 12 de ce mois l'armée
française est entrée dans Vienne , et de remettre à S. A. S.
la proclamation suivante , qui a été mise à l'ordre du jour.
«Soldats , un mois après que l'ennemi passa l'Inn , au même jour , à
>> la même heure , nous sommes entrés dans Vienne .
SOAC
>> Ses landwehrs , ses levées en masses , ses remparts créés par la rage
»impuissante des princes de la maison de Lorraine n'ont point soutenu
regards . Les princes de cette maison ont abandonné leur capitale
non comme des soldats d'honneur qui cèdent aux circonstances et aux
>> revers de la guerre , inais comme des parjures que poursuivent leurs
> propres remords. En fuyant de Vienne , leurs adieux à ses habitans
>> ont été le meurtre et l'incendie ; comme Médée, ils ont , de leur propre
» main , égorgé leurs enfans .
>> Le peuple de Vienne , selon l'expression de la députation de ses
>>>faubourgs , délaissé , abandonné , veuf, sera l'objet de vos égards. J'en
>> prends les bons habitans sous ma spéciale protection : quant aux
» hommes turbulens et méchans , j'en ferai une justice exemplaire .
Soldats ! soyons bons pour les pauvres paysans , pour ce bon peuple
>> qui a tant de droits à notre estime ; ne conservons aucun orgueil de
>nos succès; voyons-y une preuve de cette justice divine qui punit
►Pingrat et le parjure . >>>Signé , NAPOLEON . »
En exécution des ordres du prince archi-chancelier , la
proclamation ci-dessus a été lue dans tous les théâtres , où
elle a excité la plus vive émotion , et les témoignages les plus
éclatans de la reconnaissance publique , en même tems que
lecanonannonçait la prise de Vienne à la capitale,
(N° CCCCX. ) '
(SAMEDI 27 MAI 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
レ
VISITE A MON PAYS NATAL.
IMITATION DE L'ANGLAIS (*) .
APRÈS douze ans d'exil , loin du séjour champêtre ,
J'aspirais à revoir les lieux qui m'ont vu naître ;
Chaque été , ramenant aux mortels ses bienfaits ,
Réveillait dans mon sein des voeux non satisfaits .
Enfin l'hiver a fui : tout rayonnant de gloire ,
Déjà le moi des fleurs jouit de sa victoire .
Le Printems me sourit ; à ses traits enchanteurs
Il joint pour m'émouvoir des accens séducteurs .
(*) Bloomfield, auteur de cette petite pièce , l'est aussi d'un poëme
champêtre, intitulé le Valet de la Ferme. C'était d'abord un simple
cordonnier , qui n'avait reçu d'éducation littéraire que par la lecture des
papiers nouvelles , et d'un très-petit nombre d'ouvrages anglais que le
hasard avaitmis entre ses mains . Un penchant naturel le porta à s'essayer
par des couplets qui furent insérés dans la Gazette. Enfin son talent
poétique fut aperçu ; et ses essais , goûtés par quelques amis des lettres ,
ne tardèrent pas à être encouragés par eux , et sur-tout par les bienfaits
d'un lord qui , en l'affranchissant des inquiétudes du besoin, lui permirent
de suivre son goût , et de se dévouer au culte des Muses . Son talent
se distingue par le charme naïf de la simplicité et par une sensibilité
douce qui fait l'éloge de son coeur.
Bb
J.
cen
586 MERCURE DE FRANCE,
J'écoute : viens , dit- il , erver dans les bocages
Qu'embellissent les fleurs de leurs grâces sauvages ;
Des parfums les plus doux les airs sont embaumés ;
Le vert tapis des champs s'offre aux regards charmés ;
Le peuple aérien , à ses concerts fidelle ,
Célèbre le retour de la feuille nouvelle ;
Les zéphyrs caressans balancent les rameaux :
Viens respirer l'air pur à l'entour des hameaux.
Veux- tu revoir encor la campagne natale ,
Goûter à ton réveil la fraîcheur matinale ?
Hate-toi : des beaux jours l'éclat s'évanouit;
Mon règne passager bientôt sera détruit.
Philomèle , aujourd'hui tendre et mélodieuse ,
Quand jaunit la moisson , devient silencieuse .
Avant que la prairie ait perdu ses couleurs ,
Accours ,et viens jouir de l'émail de ses fleurs .
Qui pourrait , à la voix du Priutems qui l'appelle ,
Ne pas voler ? Hélas ! Charle eût été rebelle ;
Il n'eût point vu l'essor du bourgeon-empourpré ,
Par les feux du matin l'horizon coloré ;
Il n'eût point des oiseaux entendu le ramage ,
Il n'eût point partagé l'allégresse au village ,
Si de la bienfaisance un souris indulgent
N'eût répandu sur lui son charme encourageant .
Il ne doit eet accueil de sa muse ignorée
Qu'aux aimables objets qui l'avaient inspirée :
Cependant la louange a chatouillé son coeur.
Quel plaisir est plus vif pour le sensible auteur ?
Heureux j'ai savouré cette douceur secrète .
Mais mon bonheur s'accroît , et ma joie est complète.
Oui , j'ai revu les champs , la verdure , les bois ,
Le toit natal , l'église ..... entendu cette voix
Dont je conserve encor l'impression touchante.
Que de fois l'amitié de sa main complaisante
Apromené mes pas aux rustiques cantons !
La table hospitalière offrait partout ses dons .
Oh! que ne puis-je ici ...... Mais un discret silence
Mieux que mon faible vers dit ma reconnaissance .
Tous les ans au retour du gracieux Printems ,
Qu quand l'été fécond lançait ses traits ardens ,
Je croyais voir ces lieux si chers à mon enfance ;
C'était de mes loisirs la douce jouissance ,
Quand la fin du sommeil ou le repos du soir
Me rendaità moi-même , aux rêves de l'espoir ;
ΜΑΙ 1809 .
(
387
Je caressais alors une heureuse chimère.
Cette image aujourd'hui n'est donc plus mensongère!
Mon oeil a comtemplé les bosquets , les vergers ,
Mon oreille a joui des concerts bocagers ;
Etmon âme a reçu , par ces scènes ravie ;
Des sentimens plus vifs , une nouvelle vie.
O souvenir chéri , sois mon consolateur ,
Si je dois être atteint par les coups du malheur ;
Et donne à mes tableaux la grâce simple et pure
Qui rajeunit sans fin la prodigue nature .
ÉLÉGIE.
OGIER , de Nevers.
Où sont- ils ces mortels qui d'un tendre serment ,
N'ont jamais soupçonné toute la perfidie ;
Et n'ont point connu le tourment ,
D'une incurable jalousie ?
Pourquoi la paix de leurs amours ,
Ne me fût-elle pas donnée !
Combien j'envie , et leurs beaux jours ,
Et leur tranquille destinée !
Sur eux , l'indulgente Cypris
Répand à pleines mains ses faveurs désirées ;
L'amour avec un doux souris ,
Les frappe de flèches dorées ;
Et tout dans la nature à ces mortels chéris ,
Présente le bonheur des voûtes éthérées .
Mais pour un rival préféré ,
Voir naître une nouvelle flamme ;
Mais de la moitié de son âme ,
Tout à coup languir séparé ;
Interroger un coeur qu'un autre amour engage ,
Qui ne se souvient plus de ce qu'il a senti ;
Vainement poursuivre l'image ,
De son bonheur anéanti ;
Le jour , pressé par l'Euménide ,
Errer sans but et sans dessein ;
La nuit , se déchirer le sein ,
Lorsque celui de la perfide ,
Palpite sous l'heureuse main ,
D'un nouvel amant moins timide ;
Ah ! croyez-moi, ce sont-là des douleurs
Bb 2
388 MERCURE DE FRANCE ,
Près de qui les tourmens inventés par la fable;
Et le Tartare et ses horreurs ,
Jamais , j'en atteste mes pleurs ,
N'ont rien offet de comparable.
Qui pourrait cependant supporter tant de maux ,
Et n'en pas voir le terme avec des yeux d'envie !
Oui , c'en est fait : accablé de la vie ,
Je cède enfin au besoin du repos .
Hélas ! un seul instant ma crédule jeunesse ,
Adu perfide amour savouré les douceurs :
Un instant , dans ma folle ivresse ,
J'ai , de sa coupe enchanteresse
Effleuré les bords..... Et je meurs ,
Et je sens s'échapper sous le mal qui me presse ,
Jusqu'au doux souvenir des plus tendres faveurs.
S. E. GÉRAUD.
ENIGME .
Si je n'ai pas tous les traits
D'un sexe rempli d'attraits ,
J'en ai bien le caractère :
Car je suis vive et légère ,
Inconstante dans mes goûts ,
Mais sur-tout capricieuse .
C'est la femme , direz-vous :
Vous la croyez sérieuse ,
Etd'un rien elle rira .
Tel aujourd'hui sait lui plaire ,
Qui demain lui déplaira .
Tantôt, elle voudra taire
Un seul mot , un mot bien doux ,
Qu'un amant à ses genoux ,
En vain attend de sa bouche ;
Les soupirs d'un tendre amant ,
Ses sermens , rien ne la touche ;
Et , dans un autre moment ,
Sans que personne la presse,
Elle parlera sans cesse !
Ami lecteur , je conviens
Que je suis capricieuse ,
Mais cependant je soutiens ,
Que n'étant point curieuse
τ
1
ΜΑΙ 1809. 589
Je ne suis pas femme , ainsi ,
Devinez , car j'ai tout dit .
Α.... Η......
LOGOGRIPHE .
DE mon atteinte , ami , cherche à te garantir ;
Avec deux pieds de moins je tiens le rang suprême ;
Quelquefois on me craint , on me hait , ou l'on m'aime,
Ames ordres , toujours , chacun doit obéir.
Α .... Η ......
CHARADE.
On voit en mon premier , une simple voyelle;
D'un petit animal , symbole de la peur ,
( Connu par sa vitesse et son peu de cervelle. )
Mon second fait partie; et mon tout , cher lecteur ,
Au milieu des forêts , sous son épais feuillage ,
Attire quelquefois un essaim trop volage.
Α...... Η ......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre G.
Celui du Logogriphe est Sumac , où l'on trouve Camus .
Celui de la Charade est Or-pin .
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
DE LA FORMATION ET DE LA DÉCOMPOSITION DES
CORPS. - In-8°. - Paris , 1808 .
QUAND on doit rendre compte d'un ouvrage , et
que l'on n'a pas de bien à en dire , il est très-utile de
connaître , au moins à peu près , le caractère moral de
l'auteur , et la nature de ses prétentions. Il y a en effet
une grande différence entre le charlatan qui spécule
sur la crédulité publique , et l'homme à imagination
qui ne veut séduire les autres qu'après s'être séduit lui
330 MERCURE DE FRANCE ,
même. L'un est à mépriser , l'autre est à plaindre. La
critique , pour être juste , doit observer ces différences
et y proportionner sa sévérité. Malheureusement je me
trouve aujourd'hui privé de ces données si nécessaires ,
el comme tout faiseur de systèmes , je suis force d'y
suppléer par des conjectures. L'auteur de la Formation
des mondes , n'ayant pas mis son nom à cet ouvrage ,
j'ignore absolument quel ilpeut être. Cependant d'après
cet acte de réserve , je crois qu'on peut le ranger dans
la classe des gens persuadés. Il ne m'était pas plus facile
de deviner quelles avaient pu être ses prétentions , et à
dire vrai , je ne croyais pas qu'il en eût d'ambitieuses ;
car on m'avait assuré qu'après avoir terminé son onvrage
, il était mort. Dans cette persuasion j'avais supprimé
l'article que je lui destinais , parce que encore
faut-il qu'un pauvre auteur soit à l'abri de la critique
dans l'autre monde. Maisje viens d'apprendre que, bien
Join d'être mort , il ne tend à rien moins qu'à devenir
immortel ; car il se présente dans la lice pour enlever
le prix décennal, et moi,je fais revivre aussi mon article
pour préluder à l'annonce de ses belles découvertes .
Le prix décennal est devenu aujourd'hui le point de
mire d'une foule de gens qui , sans cela , n'auraient de
leur vie songé aux sciences , et qui auparavant ne
s'en étaient jamais occupés. Cet appel au génie a exalté
leurs têtes . Non seulement ils se sont crus destinés à tout
découvrir ; mais ils n'ont pas même songé que les découvertes
déjà faites pussent être comptées pour quelque
chose , par comparaison avec celles qu'ils annoncent.
On concevra difficilement une pareille illusion dans un
tems où les sciences ont le rare bonheur de posséder, en
même tems , plusieurs génies du premier ordre , de ces
hommes que la nature ne donne ordinairement qu'un à
un et qui , aux yeux de l'Europe savante , semblent
être seuls dignes d'un pareil concours. Cependant il est
très-vrai que l'on s'apprête à leur disputer le prix. Si
l'on veut enfin se décider à prendre des hypothèses pour
des faits et des vérités pour des fables , il est bien certain
que leur gloire va s'éclipser pour jamais.
Qui d'entre eux pourrait , par exemple , mettre ses
recherches en parallele avec l'ouvrage que nous annon
ΜΑΙ 1809 . 391
cons. L'auteur ne se propose pas moins que la formation
des mondes , c'est-à-dire , à peu près la création,
ou plús que la création même , car il fait et défait les
corps, au moyen deses systêmes, avec une facilité prodigieuse.
En un clin d'oeil il conduit l'Univers de son origine
à sa fin.
Toutes ces choses se font très-simplement. L'auteur
admet pour un de ses agens l'attraction universelle. Je
m'empare , dit-il , du systême de Newton. Puis il oppose
à l'attraction une matière qu'il appelle expansive , qui
est toute formée de petits cubes très-durs et très-élastiques.
En cela , dit- il , je m'écarte du système de
Newton. Ce n'était pas la peine d'en avertir.
Les physiciens et les chimistes considéraient jusqu'à
présent les corps comme des assemblages de molécules
matérielles en équilibre entre deux forces , l'attraction
qui tend à les réunir , la chaleur qui tend à les écarter.
Mais qu'est-ce que l'attraction elle-même ? qu'est-ce
que la chaleur ? on l'ignore ; et sans s'embarrasser de
leur nature intime on les admet dans le calcul et dans
les expériences , seulement comme des forces dont
l'existence est prouvée et dont les lois sont connues.
L'auteur du livre que nous examinons va beaucoup
plus loin : la répulsion que nous supposons produite par
la chaleur , il l'attribue à sa matière expansive; mais ,
de plus , il dit comment cette matière est faite et comment
elle exerce son action.
Tantôt il la considère comme un ressort placé entre
les molécules des corps , tantôt comme une sorte d'atmosphère
adhérente à leur surface. Je dis qu'il la considère
, car ses raisonnemens ne sont point soumis aur
calcul ; rien ne les lie , rien ne les enchaîne , et cela
donne aux explications une merveilleuse facilité. Dans
une théorie mathématique il est plus difficile de se faire
illusions . Une fois que les élémens de la question que
l'on traite sont enlacés par le calcul , vous n'êtes plus
le maître d'altérer vos premières suppositions. Les
erreurs ou les contradictions qu'elles impliquent ressortent
d'elles-mêmes par l'effet du calcul et se développent
malgré vous. Aussi , dans la plupart des ouvrages tout à
fait systématiques , comme celui dont je parle , on ne
392 MERCURE DE FRANCE ,
trouve ordinairement point de calculs , ou l'on n'en
trouve que de très-simples et tout à fait isolés . Dans
celui- ci , par exemple , on ne voit que des notions trèsélémentaires
de géométrie et d'arithmétique , qui sont
presque toujours mal appliquées. L'auteur , s'il eût été
plusinstruit en mathématiques , aurait su que les attractions
d'un systême de corps ne se calculent pas aussi
simplement qu'il le fait , et alors le vague de tous ses
systêmes l'aurait d'abord frappé. C'est peut-être pour
cela que dans ces derniers tems on a si souvent répété
que l'étude des mathématiques dessèche l'imagination .
Quoi qu'il en soit , à force d'hypothèses , et en employant
autant de principes que de faits , notre auteur
rend compte de la manière dont se sont formé, non seulement
tous les corps terrestres , mais la terre ellemême
avec le soleil et les comètes. Il suffit pour cela de
représenter par des cercles concentriques les sphères
d'action de tous ces corps et de les entourer d'un carré
pour représenter l'espace dans lequel se trouvait répandue
la matière qui les forma. Vous voyez bien que le
centre attire autour de lui cette matière, et tout est dit.
La même méthode s'applique avec un égal succès à
tous les corps célestes qui existent, ou peuvent exister
dans l'espace. L'auteur n'a pas cru nécessaire de l'appliquer
en détail aux petites planètes nouvellement
découvertes ; en cela il a très-bien fait. Elles sont si
petites que ce n'est pas la peine d'en parler après s'être
occupé de si grandes choses , et en se donnant les
mêmes facilités il n'y a pas de lecteur si simple qu'il soit
qui ne puisse , de lui-même , expliquer aussi leur formation.
Mais pour nous borner aux choses terrestres , veut-on
un exemple de la méthode de l'auteur et de sa fécondité
? écoutons-le expliquer la formation du mercure.
Je suppose , dit- il , que ses élémens soient de petits cubes
qui peuvent se joindre sans laisser d'interstice entre
eux. Leur force part du centre. Quand done ils sont
poussés les uns vers les autres par l'agitation de l'atmosphère
, ils tendent à se rapprocher et glissent les uns
sur les autres ,Ainsi se forment de petits corps cubiques
MAI 1809 . 393
pleins et parfaitement denses : c'est la cause de la pesanteur
du mercure : et malgré cette pesanteur ils restent
fluides , parce qu'ils retiennent la matière expansive à
leur surface. Voilà , suivant notre auteur , comment le
mercure est fait. Pour former la silice il ne prend plus
des cubes , mais de petits élémens cylindriques et alongés
qui s'appliquent et se joignent ensemble comme par
une espèce de feutrage , ce qui fait que la silice est si
dure et si difficile à fondre. Au lieu d'élémens cylindriques
, prenez- en qui soient faits en forme de parallélipipède
, vous aurez l'or , et enfin avec une forme intermédiaire
vous aurez le fer. Je crois que ces passages
suffisent pour faire juger tout le livre et pourjustifier
ce que j'en ai dit.
L'auteur de cet ouvrage n'y a pas mis son nom. En
cela il a donné une preuve de modestie que l'on rencontre
rarement dans les faiseurs de systèmes. J'ignore
absolument quel il peut être; mais puisque nous sommes
en train de supposer , je supposerais assez volontiers
que c'est un homme grave , sérieux , et de bonne foi ,
qui vit retiré à la campagne , sans communication avec
les hommes , et qui , ayant quelques notions superficielles
des sciences physiques et mathématiques , est
parvenu , par de longues méditations , à forger tout le
systême qu'il nous donne aujourd'hui. Si cela est , je le
plains ; car il est cruel d'être détrompé d'une chimère
à laquelle on attachait beaucoup d'importance. Mais si
je savais que le hasard dût faire tomber cet article entre
ses mains , je lui dirais , pour le consoler : Vous n'êtes
pas le seul qui imprimiez des systêmes absurdes ; depuis
quelque tems cela est venu à la mode ; tout le monde
s'en mêle , depuis les littérateurs jusqu'aux médecins,
Mais ils n'ont pas tous la même sagesse que vous avez
eue , car ils ont grand soin de mettre leurs noms à la
tête de leurs livres , et ils veulent à toute force qu'on
les trouvent excellens. Je suis persuadé que ce discours
honnête me ferait pardonner par notre anonyme , le
petit chagrin que mon article pourra lui donner. II
s'affligerait moins d'une disgrâce qui lui serait commune
avec tant d'autres. D'ailleurs il aura encore la ressource
594 MERCURE DE FRANCE ,
de dire que l'idée de son systême est poétique , car aujourd'hui
il n'y a presque pas de question qu'on ne
puisse trancher par ce mot là. BIOT.
GALERIE DE L'HERMITAGE, gravée au trait , d'après
les plus beaux tableaux qui la composent , avec la
description historique par CAMILLE , de Genèvel;
ouvrage approuvé par S. M. I. Alexandre ler , et
publié par F. X. LABENSKY. - Tome Ior , in-4 °.
L'impératrice Catherine II , qui sut environner le
trône de Russie de tout l'éclat du luxe et de la puissance,
forma , dans son palais de l'Hermitage , une galerie de
tableaux qu'elle rendit une des plus riches de l'Europe .
Mais cette belle collection n'était connue que de ceux
auxquels le rang ou la faveur donnent accès dans les
maisons impériales . Les artistes , les amateurs , l'histoire
des arts , manquaient d'une description qui les fit participer
à ces richesses .
L'Empereur Alexandre a mieux senti que ses prédécesseurs
, qu'il n'en est pas des trésors des arts comme
des autres trésors ; que le prix des premiers augmente
enproportion du nombre de personnes quisont admises
à enjouir. En conséquence M. Labensky , conservateur
de la galerie de l'Hermitage , a été autorisé à publier la
description dont nous annonçons le premier volume ,
qui doit bientôt avoir une suite. Quoique ce volume
porte la date de 1805 , il n'est connu que depuis fort
peu de tems à Paris. Les gravures en sont au simple
trait , comme les éditions pittoresques de M. Landon.
Mais si l'on a été imitateur dans le genre de graver , il
faut convenir aussi qu'on a surpassé les modèles . Le
trait des gravures de la galerie de l'Hermitage , nous
paraît avoir encore plus de netteté , plus de finesse et
d'effet. Le texte explicatif est en deux langues , en russe
et en français , et très-bien imprimé. En tout , c'est un
ouvrage qui fait beaucoup d'honneur à la typographie
de Saint- Pétersbourg.
Les explications sont exactes et courtes , mais sufisantes
pour faire connaitre le sujet, le caractère , le
MAI 1209 . 395
mérite et les défauts du tableau représenté par la gravure.
On y ajoint de petites notices sur chaque peintre
et ces notices sont conformes à l'opinion établie parmi
les connaisseurs .
Il est remarquable qu'on s'est préservé , dans cette
description , d'un genre de charlatanerie très-commun
dans les arts , et qui consiste à exalter beaucoup ce qu'on
possède. Il aurait fallu sans doute pardonner à une nation
nouvellement initiée aux beaux-arts , un peu d'exagération
dans l'amour de la propriété : mais il est plus satisfaisant
de la louer de savoir déjà attacher beaucoup de
prix aux productions des grands talens , sans prétendre
que toutes celles qu'elle a eu le bonheur d'acquérir soient
des chef-d'oeuvres incomparables. En regardant done la
description du musée de l'Empereur de Russie , publiée
sous les yeux et avec l'autorisation de ce prince , comme
un historique pour ainsi dire officiel , on ne peut qu'estimer
beaucoup le ton de cet ouvrage. Voici quelques
exemples qui suffiront pour juger de l'esprit des notices
et des jugemens portés .
Après avoir décrit le sujet de la première gravure ,
représentant une saintefamille , par Raphaël , et avoir
caractérisé le mérite de ce tableau , on observe qu'il
<<semble , par les draperies et la position gênée des
personnages , appartenir aux premier tems de Raphaël :
qu'on n'y reconnaît ce maître que dans les têtes. >>>
De même lorsque l'auteur des notices fait ressortir
le mérite d'une autre sainte famille , par Léonard de
Vinci , il ajoute : « Si l'on osait reprocher quelque chose
à cette production , ce serait un ton de chair un pen
violet et un défaut de légèreté dans les draperies qui
se ressentent de l'invincible éloignement qu'eprouvait
Léonard à terminer ses ouvrages. On pourrait aussi
s'étonner de voir un livre imprimé entre les mains de
Sainte-Catherine , qui existait 1100 ans avant l'invention
de l'imprimerie ; mais ces taches sont bien légères et
ne sauraient diminuer l'admiration qu'inspirent des
beautés du premier ordre. >>
Je doute qu'il soit bien exact de dire que Léonard
de Vinci éprouvait un invincible éloignement à terminer
ses ouvrages , dans le sens où l'on entend le mot
396 MERCURE DE FRANCE ,
terminer ; en peinture ; car tous les tableaux de ce
peintre sontd'un fini extrême. Peut- être a-t- on voulu
faire entendre que Léonard de Vinci était paresseux , ce
qui demanderait encore une explication. Au reste cette
critique , si c'en était une , serait fort peu grave , en
comparaison de tout ce que l'on doit d'éloges à ce qui
est bien senti et bien exprimé dans chaque article.
En préjugeant le goût de nos lecteurs par le mien ,
j'imagine qu'ils aimeront à connaître comment les
peintres de l'Ecole française sont appréciés à Saint-
Pétersbourg. Il y a des opinions de localités pour les
atts , comme pour tout ce qui tient au goût. On s'enthousiasme
pour tels et tels maîtres dans un pays ,
tandis qu'ils sont dédaignés ailleurs. A la vérité cette
observation ne peut guère s'appliquer au Poussin , à
Lesueur , à Claude Lorrain , qu'on admire par-tout
et qui sont , avec Sébastien Bourdon , les seuls peintres
français dont il se trouve des tableaux compris dans le
1º volume de la Galerie de l'Hermitage. Mais laissons
subsister la remarque pour la suite de cette collection ,
et parce qu'elle est vraie en elle-même , et voyons
comment sont traités nos grands peintres : on ne peut
jamais ennuyer en parlant de Nicolas Poussin , d'Eustache
Lesueur et de Claude Lorrain , d'une manière
digne d'eux.
Le premier tableau du Poussin , décrit , est celui qui
représente Tancrède secouru par Herminie.
<<Un sujet noble et touchant, une composition simple,
une expression vraie caractérisent cet ouvrage du
Poussin. L'événement qu'il retrace est un des plus intéressans
de la Jérusalem délivrée. »
Suit l'exposition du sujet , puis le jugement continue
:
<<<Cet ouvrage d'un dessin supérieur , prouverait seul
que le Poussin , en se nourrissant des chef- d'oeuvres de
son art , ne négligeait pas l'étude des grands poètes.
C'est par cette double étude qu'il a réussi à représenter
plus naturellement et avec plus de vivacité qu'aucun
autre les diverses passions qui nous agitent. Herminie
n'exprime pas mieux chez le Tasse toutes les alarmes
de l'amour , et Vafrin ( l'écuyer de Tancrède) l'ardeur
MAI 1809 . 597
du plus tendre zèle. La figure défaillante de Tancrède
est sur-tout d'une extrême vérité. »
Dans la description du tableau dit la Continence de
Scipion , après l'exposé du sujet et le jugement de
chaque partie en détail , l'éloge se résume ainsi qu'il
suit:
<<Cette composition touchante a le mérite de tous les
tableaux du Poussin , celui d'attacher et de faire réfléchir.
En même tems que l'artiste montre Scipion généreux
, rendant le bonheur à une famille désolée , il
n'oublie point les suites de la guerre , et par un contraste
énergique , il laisse entrevoir Carthagène qui brûle ,
malgré l'humanité du vainqueur. >>>
Très-souvent l'admiration et la critique se trouvent
réunies dans le même article , comme dans celui-ci il
s'agit d'un autre tableau du Poussin ( le Frappement du
Rocher).
<<Poussin est ici dans tout son éclat : jamais il ne
déploya plus de verve. Ce tableau de la soif des Israëlites
et du miracle qui l'apaise , est plein de chaleur et de
poésie. Le Chantre de Godefroi n'est pas plus brillant ,
lorsqu'il montre en Syrie l'armée chrétienne en proie
aux horreurs d'une longue sécheresse et secourue par
les eaux du ciel.... >>>
<<Cet admirable ouvragen'est pourtant pas sans défaut.
Le ruisseau coule déjà bien loin, et Moïse touche encore
le rocher : ce geste inutile nuit à l'effet. De plus le grand
homme qui commande aux élémens et qui devrait
dominer la scène, manque à la fois d'énergie et de
noblesse ; son attitude indécise le ferait presque méconnaître
. Le reste est achevé. Le fond même est traité
avec génie. Sous un ciel brûlant une immense perspective
de rochers nus et arides semble dérouler aux yeux
toute l'Arabie Pétrée. Ce passage morne et brûlé , sans
trace humaine, ne présente que de sauvages repaires
et la profondeur sinistre du désert. >>>
A l'occasion du tableau de Lesueur , représentant la
mort de saint Etienne , on dit : « Cet immortel ouvrage
réunit tout ce qui donne la gloire , expression vraie ,
composition simple et riche , beauté des formes , coloris
chaud et vigoureux, draperies larges et bien jetées , er
598 MERCURE DE FRANCE ,
!
sur- tout cet intérêt si rare , ce charme attachant qui
retient et rappelle sans cesse. Les connaisseurs les plus
difficiles ne pourraient y désapprouver que les jambes et
les bras de l'homme qui tient la main du Martyr. Le
dessin de ces parties manque de légèreté et il en résulte
une roideur peu agréable. Mais c'est une de ces taches
légères qui peuvent échapper au talent , comme une
étincelle de génie à la médiocrité. >>>
L'auteur a observé plus haut que Lesueur a déployé
dans le groupe du côté droit << toute la richesse de son
génie et que c'est-là qu'il est l'égal de Raphaël,>>
CLAUDE LORRAIN : « Favoris des muses champêtres ,
Gessner , Thompson , Virgile , poètes charmans , dout
la voix harmonieuse nous entraîne sur les montagnes ou
dans les profondes vallées et nous fait préférer la simplicité
des chaumières , les soins des troupeaux , les
jeuxdes bergers , la fraîcheur des grottes et des sources,
l'ombre silencieuse des bois aux délices des villes !
chantres immortels de la nature , dans un art non
moins brillant que le vôtre , vous avez ici votre égal !
Les pinceaux de Lorrain rivalisent vos chalumeaux et
ces mêmes objets que l'harmonie de vos accords offre si
délicieusement à l'oreille , ce peintre admirable les
retrace aux yeux avec la même vérité et les mêmes
charmes . Quelle poésie dans ses ravissans paysages , soit
que chassant la nuit , il les réjouisse du sourire de l'Aurore
, soit qu'il les illumine de tous les feux du jour ,
soit qu'il les trouble par les orages ! Mais ici comme il
sait les ennoblir ! etc. »
Le sujet de ce tableau est Jésus avec ses disciples , sur
la route d'Emmaüs .
<<< Claude Lorrain a embelli cette solitude des sites
les plus rians. Les antiques débris d'un temple , entremêlés
d'arbres et de verdure et placés au pied d'une
colline couverte d'épais ombrages , occupent le côté
droit du tableau. Des campagnes fécondes paraissent
ensuite et conduisent aux bords du lac de Tibériade ,
dont les eaux légèrement sillonnées par quelques barques
étendent leur azur argenté jusqu'au pied des montagnes
éloignées. L'oeil , en revenant à gauche parcourt
des vallées , des bois , des collines, et se repose enfin sur
ΜΑΙ 1809 . 399
un massif couronné de bocages , auprès desquels on
voit une forteresse ruinée d'où sortent des voyageurs .
Une prairie un peu élevée qu'environne un ruisseau
remplit le milieu du paysage. Quelques animaux solitaires
, des biches , des chevreuils , pâturent paisiblement
autour. Le calme est parfait : l'air est à peine
agité et le plus beau ciel s'élève et se déploie comme un
dais transparent sur ces riches campagnes. >>>
Nous avons fait plusieurs citations , parce que l'ouvrage
n'est encore qu'entre les mains de très-peu de
personnes en France et qu'il nous a semblé nécessaire ,
pour s'en former une idée juste, de connaître non-seulement
les jugemens portés sur les tableaux , mais aussi
la manière d'exposer les sujets et d'en décrire la poésie.
Pour achever de rendre compte des peintres français
qui figurent dans ce premier volume , il ne reste que
l'article de Sébastien Bourdon , qui tiendra peu de
lignes . Le sujet du tableau décrit est tiré des Métamorphoses
d'Ovide , c'est Persée et Andromède. Nous passons
la composition du peintre , qui est très-poétique ,
pour arriver au dernier résultat du jugement : « L'esprit
du peintre ne mérite pas moins d'éloges que son
pinceau . Un palmier , près Persée , est un trait fin et
naturel que Bourdon ne doit qu'à lui-même. Mais la
verve de cet artiste se montre particulièrement dans l'expression
de Pégase. Ce n'est ni sa blancheur éclatante,
ni ses ailes qui le font reconnaître , c'est le feu qui
l'anime. Il bondit , il secoue la tête avec véhémence ; et
l'oeil ardent , les naseaux ouverts , il appelle un poète
pour chanter Persée. Si les formes d'Andromède et
celles de l'Amour avaient plus de légèreté, on ne pourrait
rien blâmer dans cet ouvrage. >>>
On indique à chaque article si le tableau a été gravé
antérieurement et par qui. Quelquefois même on cite
le cabinet d'où il a été tiré pour la Russie. Nous aurons
quelquefois la douleur de nous rappeler que des
chef-d'oeuvres qui ont appartenu à la France ont pris
cette route. Mais l'opulente Angleterre , dont le repos
intérieur n'a pas été troublé , depuis un siècle et demi ,
où les grandes fortunes n'ont pas éprouvé un bouleversement
général , aura l'humiliation de voir que la
400 MERCURE DE FRANCE ,
Galerie de l'Hermitage est en possession des plus précieux
tableaux (1) de sir Robert Walpole , l'un de ses ministres
les plus fastueux , de milord Hougton et d'autres possesseurs
de cabinets renommés .
La Galerie de l'Hermitage paraît par livraison de 15
gravures avec leur texte. Ainsi le premier volume contient
45 sujets , savoir : un tableau du Perugin , un de
Raphaël , un de Léonard de Vinci , deux d'Annibal
Carrache , un du Dominiquin , deux du Corrége , un
de Paul Veronèse , un du Titien , un Giorgion , un de
Barroche , deux du Guide , un de Carle Maratte ; un
de Carle Dolce , deux d'André del Sarte , trois de Salvator
Rosa , deux de l'Albane , un de Sébastien del
Piombo , deux de Lesueur , cinq du Poussin , un de
Claude Lorrain , un de Sébastien Bourdon , un de Rubens
, quatre de Vandyck , un de Lucas Jordane , deux
de Rembrant , un de Paul Potter , un de Mieris et un
de Murillo .
L'ouvrage entier formera trois volumes , divisés en
neuf livraisons , dont il en paraît une tous les quatre
mois. Le prix de chaque livraison est de 36 franes. On
souscrit à Paris , chez Nicolle , rue de Seine , hôtel de la
Rochefoucaud , à la librairie stéréotype .
LE BRETON.
VIE DE VICTOR ALFIERI , écrite par lui-même et
traduite de l'italien par M.
-
***
-Den
Deux vol. in-8 ° .
- A Paris , chez Nicolle , à la Librairie stéréotype ,
rue de Seme , nº 12 .
L'ITALIE a perdu depuis peu d'années trois des plus
grands poètes qu'elle ait eus dans ces derniers tems ,
Parini , Cesarotti et Alfieri ; car cette terre si féconde
dans les arts de l'imagination , et que l'on dit toujours
épuisée , produit toujours; et ce qui prouve qu'elle con-
(1) De ce nombre est le beau tableau de Rembrant , qui représente
le sacrifice d'Abraham. C'est peut-être de tous les ouvrages de ce
maître , celui où il a montré plus de noblesse , plus d'inspiration et où
il estmoins incorrect.
serve
MAİ 1809 . 401
terve sa vigueur , c'est que ces trois hommes de génie
qui viennent de disparaître , étaient , et différens entre
eux , et différens de tous les autres ; que chacun d'eux
était original et a donné à sa patrie un nouveau
genre(1).
Alfiería excellédans le plus noble , dans celui où l'Italie
avait le plus grand besoin d'un réformateur et presque
d'un créateur. Les Tragiques italiens du seizième siècle
avaient renouvelé la Tragédie antique au lieu d'en inventer
une adaptée aux moeurs des tems modernes ;
ceux du dix-septième donnèrent dans tous les écarts
d'une imagination romanesque et dans tous les abus de
la recherche d'esprit , tandis que les Français , mêlant
ensemble les élémens de l'art ancien , et ceux que fournissait
l'état social des peuples modernes , créaient un
système nouveau , un art tragique qui leur appartient ,
que les étrangers critiquent, mais qu'ils imitent et qu'ils
envient.
Le commencement du dix-huitième siècle parut être
une époque de renaissance pour la Tragédie italienne.
Le savant jurisconsulte et excellent critique Gravina en
traça les règles avec beaucoup de philosophie et de goût .
Il fut moins heureux à en donner des modèles , et ne fit
que prouver, dans ses cinq froides et ennuyeuses Tragédies
, qu'il ne s'agissait plus seulement d'imiter les '
anciens , qu'il ne suffisait pas de purger le théâtre des
vices que le dix-septième siècle y avait introduits , et
qu'il fallait autre chose que revenir aux copies faites
dans le seizième d'après l'antique. Ce qu'il fallait faire ,
disons-le sans orgueil et avec vérité , c'était nous qui
l'avions fait. Un poète italien de la même époque , Martello
, le sentit; ses nombreuses Tragédies (2) , composées
dans le systême français , auraient eu peut-être un
succès plus durable s'il n'avait pas poussé trop loin l'imitation
, en substituant aux vers blancs endeca syllabes ,
(1) J'y devrais ajouter Casti. L'emploi qu'il a faitde son talent et la
direction qu'il lui a donnée peuvent n'être pas approuvés de tout le
monde , mais personne ne peut méconnaître son génie , sa facilitépiquante,
et son originalité .
(2) Son théâtre en comprend treize ou quatorze.
Cc
403 MERCURE DE FRANCE ,
que les Italiens avaient adoptés jusqu'alors , les vers
alexandrins de douze syllabes rimés uniformément deux
à deux, qu'il ne faut peut-être pas blâmer chez nous ,
mais qu'il est bon de nous laisser. Il donna son nom à
cette sorte de vers : c'était un honneur dangereux ; la
chûte du crédit des vers martelliens , entraina bientôt
après celle de la réputation de Martello.
De toutes les tentatives faites alors, la plus heureuse et
la plus célèbre est celle du marquis Maffei dans sa Tragédie
de Mérope. On pouvait faire mieux , Voltaire l'a
prouvé ; mais composer en Italie , à cette époque (3) ,
uneTragédie intéressante , passablement régulière, conduite
raisonnablement , écrite de bon goût , telle enfin
qu'on la lit et qu'on la voit même encore au théâtre avec
plaisir , c'était assurément un grand pas vers cette réforme
dramatique dont les esprits étaient occupés .
Feu de tems après, le savant abbé Conti conçut en
France pour sa patrie le plan d'un théâtre entier tine
de l'histoire romaine , et en commença l'exécution par
quatre Tragédies (1) , d'un genre austère , élevé, quelquefois
même sublime , où il marqua les trois grandes
époques de cette histoire , la fondation de la république,
sa chûte et les suites de cette chûte sous Tibère. Mais
quel que soit le mérite de ces quatre pièces , elles sont
plus faites pour être lues que pour être représentées .
Plusieurs poètes encore , tels que le marquis Gorini
Corio , Don Alphonse Varano , et quelques autres , entrèrent
dans la lice et y obtinrent des succès. Les chefd'oeuvres
de nos grands-maîtres étaient traduits , et
l'étaient par des hommes tels que l'abbé Conti lui-même ,
Frugoni , Bettinelli , Cesarotti , etc. Le sort de la Tragédie
italienne semblait fixé : il paraissait décidé qu'elie
serait toute française.
Mais pendant ce même tems , elle avait sur les
théâtres d'Italie un rival qui y prenait chaque jour plus
d'empire , et qui finit par l'en chasser entièrement ;
(3) En 1714 .
(4) Junius Brutus , Marcus Brutus , Jules César , et Drusus fils de
Tibère.
*ΜΑΙ 1809 . 405
c'était le Drame en musique ou l'Opéra. Né dans le siècle
précédent , il acquit un plus haut degré de noblesse et de
force entre les mains d'Apostolo Zeno ; Métastase y
ajouta un grand charme et une séduction irrésistible.
Une musique sublime , chantée divinement, contribuait
sans doute beaucoup à cette faveur toujours croissante ;
mais il y avait dans les drames eux-mêmes , sur- tout
dans ceux du dernier de ces deux poètes , un mérite qui
soutenait à la lecture l'effet produit au théâtre. Métas-.
tase devintenfin le poète dramatique par excellence . On
sut par coeur dans toute l'Italie , non-seulement les airs ,
mais des scènes entières de ses tragédies lyriques , et
comme il y exprimait tous les sentimens, depuis les plus
sublimes jusqu'aux plus tendres , il séduisit toutes les
classes d'auditeurs et de lecteurs , toucha toutes les âmes
et satisfit tous les goûts .
Alors la Tragédie purement déclamée , qui dans ses
plus beaux jours n'avait jamais jeté le même éclat ,
faute de théâtres fixes et faute d'acteurs , fut entiérement
éclipsée , et quelquespièces isolées qui parurent de
tems en tems , n'empêchèrent pas de s'accréditer l'opinion
que la Tragédie chantée était la seule en Italie , et
Métastase le seul poëte.
Les choses étaient en cet état lorsque le piémontais
Alfieri conçut le projet de redonner à l'Italie un théâtre
tragique ; il se fit un nouveau systême , et quant an
plan, et quant au style ; il réussit peu d'abord : il s'obstina
, travailla sans relâche pendant quinze ans , lassa
enfin ses critiques à force de talent et de constance , et
fut élevé , même de son vivant , par une voix presque'
unanime , à la place qu'il avait tant ambitionuée , celle
de premier dans son art , dans un art qu'il avait , sinon
créé, au moins renouvelé et tellement perfectionné qu'il
ymérita le titre d'inventeur , le plus noble qu'on puisse
obtenir dans la carrière des arts.
On savait qu'il n'y était pas parvenu sans beaucoup
de peine. On n'ignorait pas que, né dans une partie de
P'Italie où l'on en parle peu et mal la langue , manquant
de premières études , et ayant eu une jeunesse très -dissipée
, il lui avait fallu pour apprendre à écrire en vers
italiens , à peu près les mêmes efforts qu'à un étranger
Cc 2
404 MERCURE DE FRANCE ,
qui eût fait la même entreprise. On savait aussi qu'ayant
voulu écrire librement , il avait en quelque sorte renoncé
à son pays , qu'il avait préféré Florence, qu'il
avait voyagé en Angleterre et en France ; que s'étant
trouvé à Paris lorsqu'éclata la révolution française, il en
avait fortement et chaudement embrassé les opinions ;
qu'il n'en avait pas de même adopté les progrès , et
qu'étant sorti précipitamment de France après le 10
août 1792 , les hommes violens et ignorans qui gouvernaient
alors l'avaient traité comme émigré , avaient
saisi et confisqué ses meubles et même ses livres ; qu'Alfieri
sensible , comme il avait droit de l'être , à cet outrage
, en avait conçu une haine implacable contre les
Français ; que de retour à Florence , fidèle à sa haine,
que redoublait encore une édition faite à Paris de ses
ouvrages philosophiques , remplis de sentimens qu'il ne
se souciait plus de professer; travaillant toujours, s'excédant
même de travail et se nourrissant de fiel , il s'était
enfin détruit et consumé avant le tems.
Sa mort mit en deuil tout le Parnasse italien et tous
les amis des lettres italiennes. Bientôt après parurent six
volumes de ses OEuvres posthumes (5) ; c'étaientdes traductions
en vers et en prose , quelques nouveaux ou
vrages dramatiques (6), et des satires où il y a plus
d'amertume et d'emportement que de talent et de génie.
Ceux à qui la gloire d'Alfieri était chère gémissaient
de ce qu'on n'eût pas mis plus de discernement
et de choix dans cette publication : la traduction complète
de Térence , quoiqu'estimable à plusieurs égards ,
celle même de Salluste , la meilleure de toutes , ne les
consolaient pas; la version imparfaite et à peine ébauchée
de l'Enéïde , qui parut ensuite , les affligea sensiblement.
La dernière livraison leur a donné depuis peu six co
médies d'urgenre particulier, où domine ce sel amer qui
distillait sans cesse de la plume de l'auteur ; un petit recueil
de sonnets , qui ne sont ni bien ni mal, et enfin ,
dans les deux derniers volumes , l'ouvrage qui devait
(5) Il était mort en septembre 1803 : elles portent la datede 1804.
(6) Abel, et Aleeste.
MAI 1809.
405
inspirer le plus d'intérêt et de curiosité , la vie d'Alfieri
écrite par lui-même. Trois éditions coup sur coup l'ont
répandue dans toute l'Italie : un assez grand nombre
d'exemplaires ont circulé en France , et sont entre les
mains de tous les amateurs de la littérature italienne. Ils
yont appris ce qu'ils ignoraient des particularités de la
vie orageuse d'un grand homme dont ils admiraient le
génie et dont ils plaignaient les faiblesses : ils y ont appris
aussi beaucoup de choses qu'ils aimeraient mieux
Ignorer.
Cette Vie a été traduite en français, et vient de paraître.
Elle doit être beaucoup lue, et ce qui est fâcheux,
elle le sera par bien des gens qui ne connaissent Alfieri
que de nom, à qui son mérite et sa gloire poétique sont
des objets étrangers et tout à fait indifférens.Quelle idée
y prendront-ils de cet homme célèbre , de ses qualités
morales , de son caractère , de la trempe même , de
l'étendue et de la rectitude de son esprit ? Et ceux qui
savent qu'il s'est déclaré le censeur, le dépréciateur ,
l'irréconciliable ennemi des Français , ne triompherontils
pas de le voir se discréditer ainsi lui-même?
C'est pour prévenir les conséquencesde ces jugemens
précipités que je voudrais jeter ici quelques idées. Je
voudrais arrêter l'effet des préventions , en accordant ce
qu'il faut à la justice. Je l'essaierai autant que me le permettent
une composition aussi rapide et un espace aussi
borné , sans que mon impartialité puisse être altérée par
les traits dont l'Auteur m'a personnellement frappé. Ces
traits ont disparu dans la traduction française , et ce
p'est pas ici que j'y dois répondre, puisqu'ici je n'écris
que pour des lecteurs français, Je parlerai aussi de cette
traduction , et s'il faut le dire d'avance , ce ne sera pas
aussi favorablement que je l'aurais voulu .
Je dois d'abord , quant à l'ouvrage , passer condamnation
sur presque tout le premier volume. La plupart
des détails où l'auteur y est entré sur son enfance , son
adolescence et sajeunesse, étaient ou inutiles , ou même
encore pis. Chose bizarre entre toutes les autres dans cet
homme, en qui il y avait tant de bizarreries ! De tous
les sentimens, dit-il , qui l'ont conduit à écrire sa vie ,
le plus fort a été son amour-propre : et, dans presque
406 MERCURE DE FRANCE ,
toute cette première moitié , il ne nous révèle que des
niaiseries et des turpitudes; il les révèle gratuitement ,
et comme de gaîté de coeur, sans que cela puisse être bon
ni à lui , ni à personne , ni servir au seul but raisonnable -
qu'il dit s'être proposé. Il n'ignorait pas que la Postérité
s'occuperait de lui; qu'après sa mort , on voudrait
mettre une Notice sur sa vie en tête de ses ouvrages ,
comme on le fait pour tous les auteurs de quelque célébrité.
Il a voulu laisser dés matériaux sûrset authentiques
pour cette Notice ; en cela , il a fort bien fait .
Mais de quoi s'agit-il dans ces sortes de biographies ? de
la vie littéraire de l'homme de lettres , et point du tout
de la vie du bambin , ni de celle de l'écolier , ni de celle
du jeune homme livré aux violences d'un caractère indompté
et presque sauvage , aux dissipations du monde,
des voyages , des femmes , à l'agitation et à l'ennui
d'une existence vague , sans direction et sans but. Cela
était bon dans les Confessions de J. J. Rousseau ; mais
on a trop suivi son exemple ; et cela n'a été bon encore
dans aucun de ses imitateurs .
Alfieri s'était fait lui-même. A vingt-six ou vingt-sept
ans , il était sorti d'une espèce d'engourdissement et de
léthargie ; il avait secoué les chaînes de l'ignorance et de
l'oisiveté : long-tems enfant, et puisqu'il nous a donné
le droit de le dire , un méchant et un sot enfant, il voulut
devenir homme , il le devint; il voulut être un
homme distingué, un grand homme, et il le fut. Sans
doute il y avait là de quoi flatter son amour-propre. Là
il y avait aussi , sous le point de vue littéraire , de quoi
donner un grand et utile exemple de ce que peut la volonté
et des bons fruits d'une détermination bien prise
et suivie obstinément. Les obstacles qu'il avait eus à
vaincre étaient les plus invincibles de tous , puisqu'ils
étaient en lui-même. Ils étaient dans une éducation mal
dirigée et presque nulle, dans le malheur d'être resté
trop jeune maître de lui et d'une fortune de trente à
quarante mille livres de rente , dans l'absence totale
d'instruction , même la plus vulgaire , de penchant pour
en acquérir , d'instinct le plus léger pour les lettres et
pour la gloire ; dans un orgueil excessif, une pétulance
indomptable et une irascibilité presque féroce;
ΜΑΙ 1809 . 407
:
dans les désordres d'esprit , d'imagination et de conduite
où avaient dû le jeter l'ardeur et le premier feu des
passions , au milieu de cette vie errante et inoccupée.
Il fallait bien qu'il fit connaître ces obstacles. Il y avait
à gagner pour sa gloire , en même tems que pour l'instruction
qu'il pouvait et qu'il voulait donner. Mais
était- ce là de quoi remplir un volume ? Vingt ou vingtcinq
pages suffisaient pour ce qui en tient ici deux cent
cinquante.
Qu'avait- on besoin de savoir toutes les puérilités
dont il a rempli les cinq chapitres de sa première
époque, et même une grande partie des dix chapitres
de la seconde ? Il a beau les présenter comme des
faits qui peuvent servir à l'étude du coeur humain, à la
connaissance des élémens dont se composent nos premières
affections et nos premiers penchans ; ce n'est
point de cela qu'il s'agit. Quels étaient ses penchans à
lui et ses'affections dans ce premier âge? C'est tout ce
que nous voulons savoir , afin de mieux apprécier les
efforts qu'il fit ensuite pour les diriger ou pour les
vaincre. Il commence ainsi son quatrième chapitre :
« Voici une esquisse du caractère que je manifestais dans
les premières années de ma raison naissante. Taciturne
et tranquille pour l'ordinaire , mais quelquefois extrèmement
pétulant et babillard , presque toujours dans
les extrêmes , obstiné et rebelle à la force , soumis aux
avis qu'on me donnait avec amitié , contenu plutôt par
la crainte d'être grondé que par toute autre chose, d'une
timidité excessive , et inflexible quand on voulait me
prendre à rebours . >> A merveille : voilà un résultat ;
voilà ce que je cherche à démêler dans ces premiers
traits.
Joignez à cela l'ignorance du premier précepteur
I aldi, qui n'empêche pas son jeune élève d'aller jusqu'à
l'explication de Cornelius- Nepos et de Phèdre : ajoutez
les premiers développemens des facultés amoureuses
annoncées par les impressions que l'enfant éprouvait
auprès de sa soeur , quoique ce soient là de ces choses
! qui nous sont arrivées à tous ; et même, si vous voulez ,
les impressions toutes semblables que faisait naître en
lui la vue des jeunes moines qui trompaient son instinct
408 MERCURE DE FRANCE ,
par leur ressemblance avec cette chère soeur , quoique
-nous n'aimions pas trop en deçà des monts les erreurs
de cette nature : dites encore que de ses affections naissantes
, de ses études imparfaites , de sa santé débile , et
de sa solitude presque totale , déjà résultait en lui ce
penchantrà la mélancolie qui devint ensuite une des
parties dominantes de son tempérament et de son caractère
; vous aurez dit tout ce que je suis curieux d'apprendre
sur la première enfance d'Alfieri , jusqu'à son
entrée à l'Académie .
Il s'est trompé dans la division même de son ouvrage.
Il le partage en quatre époques : enfance , adolescence ,
jeunesse, virilité. Mais la seconde de ces époques , il la
commence à cette entrée dans l'académie de Turin; il
n'avait alors que neuf ans , et les premiers chapitres de
cette seconde époque , intitulée Adolescence , contiennent
les faits et gestes d'un adolescent de neuf, de
dix et de douze ans. C'est à quatorze qu'on l'est ordinairement.
«L'âge de douze et treize ans , dit l'auteur
d'Emile , est le troisième état de l'enfance. Je continue
à l'appeler enfance , faute de terme propre à l'exprimer
; car cet age approche de l'adolescence , sans être
celui de la puberté. >> Les lois du Piémont mettaient à
quatorze ans un jeune homme hors de tutelle; et précisément
à cet âge Alfieri perdit son tuteur dont il
hérita. Sa liberté totale , son passage dans l'Académie
à l'appartement où l'on était maître de ses actions ,
sa fortune accrue et mise toute entière à sa disposition ,
font réellement dans sa vie une époque nouvelle : c'estlà
qu'elle devait commencer aussi dans son ouvrage.
Quoi qu'il en soit , à cette Académie , espèce de collége
où les jeunes nobles se préparaient à suivre , et où
ils suivaient même les études de l'Université , quand ils
étaient censés en être devenus capables , Alfieri n'apprit
pas grand chose , et il n'y avait pas grand chose à apprendre.
L'enseignement y était si borné, les maîtres si
ignorans , la surveillance si peu active, la nourriture
même si mauvaise , qu'il n'y croissait ni de corps , ni
d'esprit , et qu'il est réduit à remplir ses premiers chapitres
de détails , ou de college , ou de famille , presque
également dépourvus d'intérêt.
ΜΑΙ 1809 . 40g
Sa santé déjà faible y devient habituellement mauvaise.
Souvent couvert de plaies , qui lui attirent de la
part de ses ingénieux camarades le titre de charogne ,
il se dépite et s'isole de plus en plus. Il se traîne
jusqu'en rhétorique , n'entendant presque rien aux auteurs
qu'on lui fait expliquer , et ne connaissant rien
autre chose ; ayant seulement réussi à lire en cachette
quelques chants de l'Arioste , le Virgile d'Annibal Caro ,
deux ou trois opéras de Métastase, et avec le consentementde
son maître , quelques comédies de Goldoni ; mais
ces lectures faites sans guide , sont sans fruit et ne
laissent en lui aucune trace. Il n'en passe pas moins en
philosophie , en vertu d'un bel et bon examen , et cette
philosophie qu'il va faire matin et soir à l'Université ,
consiste , pendant la première année , à écrire en latin
sous la dictée et à appreudre par coeur , sans y comprendre
un mot , des cahiers de philosophie péripatéticienne
, et à écrire et apprendre de même , pour études
géométriques , les six premiers livres d'Euclide . « Je n'ai
pu jamais, dit- il , comprendre la quatrième proposition,
et je ne l'entends pas même à présent, ayant eu toujours
la tête absolument anti-géométrique. » Ceci commence
à être remarquable et singulier. La seconde année
se passe avec le même succès dans l'étude de la physique
et de l'éthique ou de la morale, le tout dicté en
Jatin , écrit , appris pas coeur et tout à fait inentendu.
<<J'avouerai à ma honte éternelle , dit l'auteur , et pour
l'amour de la vérité , qu'ayant étudié pendant une année
entière la physique sous le célèbre père Beccaria , il
ne m'en est pas resté une définition dans la tête. Je n'en
sais pas un mot, et je ne comprends rien à son savant
cours d'électricité , qu'il a enrichi de tant de découvertes
importantes. >>>
Mais enfin cette force de tête qu'on ne peut méconnaître
dans Alfieri devenu homme et poète, ne s'annonçait-
elle donc par aucun signe, par aucun pronostic
dans son enfance ? non , par aucun absolument. Quant à
ses dispositions poétiques , on n'y en trouve d'autre annonce
qu'un fort mauvais sonnet fait à 13 ans , à Coni ,
chez son oncle , où il était en vacance , Il croit lui-même
qu'il n'y avait ni rime, ni mesure. Le sonnet n'en fut
410 MERCURE DE FRANCE ,
pas moins loué par tout le monde, excepté par l'oncle ,
militaire plein de sévérité , qui , n'entendant rien à la
poésie, ne fit que se moquer du jeune poète. « Cela, dit
Alfieri , me fit passer toute envie de faire des vers jusqu'à
l'âge de vingt-cinq ans ; et combien de vers , bons
ou mauvais , mon oncle n'étouffa-t- il pas avec ce premier
sonnet ! >>>
Ala physique succède, et toujours avec les mêmes résultats
, l'étude du droit civil et canonique : elle n'a pour
lui d'autre effet que de lui redonner , par l'application
qu'elle exige , une maladie dégoûtante qu'il avait déjà
eue , espèce de teigne , qui le force à se faire couper les
cheveux , et à s'affubler d'une perruque ; cet ornement
devient l'objet des polissonneries et des attaques de ses
camarades de chambrée; il ne parvient à les faire cesser
qu'en s'y prêtant de bonne grâce , et en pelotant le premier
en l'air sa malheureuse perruque. Trait puéril,
dont il tire sérieusement et comme une espèce d'affabulation
cette conséquence morale : « J'appris dès-lors
qu'il faut avoir l'air d'abandonner volontairement ce
que nous ne pouvons empêcher qu'on ne nous ôte. >>>
Ceci m'a rappelé que j'avais vu dans mon enfance un
trait encore plus fort de morale et de politique. Un
vieux commissionnaire ou porte-faix se tenait de mon
tems à la porte du collège de Rennes ; nous l'appelions
le père la Déroute; il avait sur sa tête chauve et grisonnante
, mais non pas crevassée et pourrie comme celle
d'Alfieri , une vieille perruque , que des écoliers malins
faisaient quelquefois sauter. Il courait après , la menait
lui-même à grands coups de pied , faisait rire les marmots
par ses bouffonneries , et quand il était las de ce
jeu , ordonnait d'un ton très-grave qu'on lui rapportât
et qu'on lui remit sa perruque. On la relevait , on la
portait en cérémonie, et c'était à qui la remettrait sur
la tête de la Déroute , à qui on finissait toujours par
donner quelques sous pour sa peine. Pourquoi n'en
concluerais-je pas , en suivant la même méthode , qu'à
céder ainsi volontairement , on regagne ce qu'on a
perdu , et qu'on y fait encore quelques profits ?
Outre les deux cours qu'Alfieri suivait à l'Université ,
il recevait à l'Académie avecaussi peu de profit des leçons
MAI 1809 . 411
de géographie , de clavecin , d'armes et de danse. Son
maître dans ce dernier art ne put lui rien apprendre et
nous rendit auprès de lui un très-mauvais service. Ce
maître était un français nouvellement arrivé de Paris.
Son air poliment incivil, la caricature continuelle de
ses mouvemens et de ses discours , redoublèrent l'aversion
innée que le jeune académiste ressentait pour cet
art de marionnettes . Cela fut au point que quelques mois
après , il quitta ses leçons et qu'il n'a jamais su danser un
menuet. Bref, il a toujours depuis confondu dans sa
haine le menuet et les Français. Un Italien qui juge les
Français d'après un maître de danse , ne ressemble-t-il
pas à un Français qui jugerait les Italiens d'après Arlequin
et Scaramouche ?
Cet anti-gallisme d'Alfieri , cette haine si violente et
si constante , avait encore deux fondemens qui n'étaient
pas moins solides. Dès sa première enfance , il
avait vu passer à Asti, dans des carrosses , la Duchesse
de Parme et les Dames françaises de sa suite ; et ces
Dames avaient toutes beaucoup de rouge : donc..... de
plus , en étudiant la géographie, il voyait sur sa carte
que la France était un très-grand pays , que l'Angleterre
et la Prusse en étaient deux forts petits. Or, les
Français avaient été battus dans la dernière guerre par
les Anglais et par les Prussiens : donc... On sent toute la
justessede ces conclusions : la première n'est que ridicule;
la seconde prouve qu'il nous était impossible d'éviter sa
haine. Il nous haït d'abord à cause de nos défaites ; il
nous haït ensuite à cause de nos victoires. C'était une
vraie fatalité .
Devenu son maître à quatorze ans par la mort de son
oncle , il trouve enfin un exercice de son goût , c'est
l'équitation. Bientôt ily excelle , et il doit à cet agréable
et noble exercice , dont il a conservé la passion toute
sa vie , le retour de sa santé , le développement de son
corps , une certaine vigueur qu'il n'avait jamais cue ,
enfin une nouvelle existence. Il n'en restait pas moius à
l'Académie ; mais au premier appartement , où un jeune
homme était aussi libre que s'il eût été chez lui . Le manége
, les beaux habits , des amis , des compagnons, des
flatteurs , enfin tout ce qui vient et ce qui s'en va avec
412 MERCURE DE FRANCE ,
l'argent , plus d'étude, plus de lecture, sinon celle de
quelques romans français , tel fut l'emploi de son tems
et telles furent ses jouissances , en entrant à la fois dans
son adolescence et dans la libre disposition de son bien.
Il en fut à peu près de même jusqu'à la fin de cette
époque ; elles'écoula presque toute entière dans une dissipation
sans objet etdans une oisivetécomplète. Son amour
pour les chevaux fut sa première émotion forte. Il en
acheta d'abord un si beau et il l'aima si passionnément ,
qu'il en perdait l'appétit et le sommeil ; bientôt il en eut
un second de main , deux de voiture , un de cabriolet ,
et puis encore deux de selle. Un carrosse très- élégant ,
un grand luxe d'habillemens , un domestique nombreux
, le mettaient à l'Académie de pair avec les jeunes
anglais et les autres étrangers les plus riches. Il en sort
enfin et entre au service du roi de Sardaigne , dans un
de ces régimens provinciaux qui , ne se réunissant , en
tems de paix , que deux fois par an et pour peu de jours,
laissaient à leurs officiers tout le loisir de ne rien faire ,
seul état , dit-il naïvement , qu'il voulût véritablement
embrasser.
La manie des voyages s'empare subitement de lui.
Pour la satisfaire , il se lie avec quelques-uns de ses caamarades
d'Académie qui partent sous la conduite d'un
gouverneur. Il est obligé de monter une petite intrigue
pour obtenir la permission du roi. «Le roi , dit-il, qui ,
dans notre petit pays , se mêlait de toutes les petites
affaires , n'avait aucun penchant à laisser voyager sa
noblesse , et sur-tout un enfant qui sortait alors de sa
coquille , et qui annonçait un certain caractère. Il fallut
que je me courbasse beaucoup ; mais heureusement
cela ne m'empêcha pas ensuite de me relever tout
entier.>>>
En finissant cette seconde Partie , l'auteur s'aperçoit
très-bien qu'elle se compose de minuties , plus insipides
encore que celles de la première. Il conseille à ses lecteurs
de ne s'y pas arrêter beaucoup , ou même de la
sauter à pieds joints. Ces derniers mots ne sont point
dans la traduction : je n'ai pu deviner pourquoi; si ce
n'est parce qu'on aura senti qu'il était trop absurde
۱
415 MAI 180g .
qu'un hommede talent se donnât la peine d'écrire ce
qu'il reconnaît lui-même pour tout à fait indigne d'être
lu. GINGUENÉ.
( La suite au numéro prochain. )
VARIÉTÉS .
REVUE .
LITTÉRATURE ANGLAISE. Si l'on a raison de s'élever avee
amertume contre cette manie ridicule et pernicieuse de naturaliser
parmi nous le goût des modes anglaises , et d'intervertirpar
un caprice bizarre un ordre de choses que le tems
et le goût semblaient avoir consacré ; on aurait tort d'étendre
cette exclusion au delà des bornes où elle doit s'arrêter , et
de se croire autorisé à rompre avec les Anglais tout commerce
scientifique et littéraire , par cela seul qu'il est aussi
sage que politique de renoncer aux produits de leurs fabriques.
Que la profonde inimitié que doit inspirer à tout Français
une nationqui met hautement au nombre de ses vertus
lahaine qu'elle porte à la nôtre , ne nous rende pas injuste
envers elle! En convenant que les Anglais , dans presque
tous les arts libéraux , sont restés au-dessous des autres
nations civilisées de l'Europe , on est forcé de reconnaître
qu'ils marchent nos rivaux dans les sciences , et que leur
littérature ( inférieure à la nôtre à plusieurs égards ) , se
distingue cependant par l'originalité ,la hardiesse et l'abondance.
Nous ne traindrons pas d'avancer , qu'après l'étude
des langues anciennes ( hors desquelles il n'est point de
salut en littérature ) , aucune autre n'est plus propre que
l'étude de la langue anglaise , à étendre la sphère de nos
connaissances et à multiplier nos moyens de richesses .
Sous ce point de vue , l'entreprise du Journal anglais ,
publié depuis deux ans par MM. Parsons etGalignani, sous
le titre de The monthly repertory ofEnglish litterature ( 1 ) ,
(1) The monthly repertory ofEnglish litterature , or an impartial
account ofall the Books relative to litterature , arts , etc. (Répertoire
de la littérature anglaise , ou Compte impartial de tous les livres qui ont
rapport à la littérature , aux arts , etc. )
Ce Journal paraît tous les mois : il est publié par Parsons etGalignani,
libraires , rue Vivienne, nº 17. - Chaque numéro a six feuilles d'impression.
Leprix de la souscription,pour l'année , est de 30 fr. et 18 .
poursix mois , franc deport.
414 MERCURE DE FRANCE ,
(Répertoire de la littérature anglaise ) , est un véritable
service rendu au petit nombre d'amateurs et de gens de
lettres à qui cette langue est familière.
C'est avec l'intention d'en étendre les avantages à toutes
les classes de lecteurs , et d'enrichir le Mercure de France
d'une nouvelle branche de littérature , que nous nous proposons
d'y faire connaître par analyse , ou par traduction ,
les ouvrages ou les morceaux d'un intérêt général que les
papiers anglais pourront nous fournir .
Nous commencerons , par les extraits suivaus , à remplir
l'engagement que nous contractons avec nos lecteurs .
Correspondance du Ministre Walpole avec le Cardinal
de Fleury(2) .
On a quelquefois parlé de la vénalité du Parlement
d'Angleterre ; il peut être curieux d'entendre à ce sujet sir
Robert Walpole , premier ministre du Cabinet britannique
sous le règne précédent .
On sait que ce ministre se montra constamment avocat
très-zélé de la paix. Sa correspondance avec le cardinal de
Fleury , contient quelques vérités curieuses .
<<Je suis très-embarrassé , dit- il , de savoir comment m'y
>> prendre pour empecher ces gens-là de se battre ; non
>> qu'ils soient fermement résolus à la guerre , mais parce
>> que je suis moi-même disposé à la paix. >>>
Etailleurs :
« Je paie un subside à la moitié des membres du parle-
>> ment pour m'assurer de leurs dispositions pacifiques ; mais
>>comme le roi n'est pas assez riche, et que ceux à qui je ne
>> puis rien donner se déclarent ouvertement pour la guerre,
>>je pense qu'il serait à propos que V. Em. m'envoyat trois
>>millions pour étouffer la voix de ceux qui crient trop haut.
>> L'argent , dans ce pays du moins , est un métal doué de la
>> la propriété miraculeuse de raffraîchir le sang et de cal-
>>mer Pardeur martiale. Avec une pension de 2000 livres
>>sterlings , je me charge de mettre à la raison le plus impé-
>> tueux de nos guerriers parlementaires.
» Considérez d'ailleurs que si l'Angleterre se déclare ,
>> vous voilà forcés de payer des subsides aux puissances
>> étrangères pour établir une sorte d'équilibre , sans comp-
>> ter que rien ne vous répond du succès de la guerre ; tan-
( 2 ) Extraite du porte- feuille d'un homme de lettres ( Répertoire
anglais , vol . 2. )
MAI 1809 . 415
>> dis qu'en m'envoyant l'argent que je vous demande ,
» vous achetez la paix de la première main. » ( Youwill purchase
peace at the first kand. )
Histoire de la première Partie du règne de Jacques II ,
par C.-J. Fox.
CET ouvrage posthume d'un des plus grands orateurs et
des hommes d'Etat les plus distingués de l'Angleterre , ne
pouvait'manquer d'y produire la plus vive sensation. Sans
avoir pour nous le memedegré d'intérêt , cette production
n'en est pas moins en France l'objet de la curiosité publique .
En attendant l'analyse raisonnée que l'on se propose d'en
faire dans ce même Journal, lorsque la traduction l'aura
fait connaitre , nous croyons servir l'impatience de nos lecteurs,
en mettant sous leurs yeux quelques fragmens propres
à donner une idée de la manière de l'auteur et de l'esprit
dans lequel son ouvrage est écrit .
En lisant la Preface que le lord Holland a mise en tête du
livre de son oncte , dont il est lui-même l'éditeur , en se rappelant
que M. Fox fit exprès le voyage de France pour se
procurer à la Bibliothèque impériale , au Collège des Ecossais,
et dans les dépôts du Ministère des Relations extérieures
qui lui furent ouverts , les renseignemens les plus authentiques
sur les événemens qu'il avait à décrire , on est convaincu
qu'il ne se chargea des fonctions d'historien qu'après
s'etre d'avance bien pénétré de ses devoirs .
Cette histoire , malheureusement incomplète,du règne de
Jacques II , se partage en trois chapitres : le premier , consacré
à l'introduction , contient une revue historique des
tems qui ont précédé ľavénement de Jacques II au trone
d'Angleterre; le second commence avec le règne de ce monarque
et finit avec la première session du parlement ; le
troisième a pour objet unique la conspiration du duc de
Montmouth it les circonstances de sa mort.
Le passage suivant est extrait du premier chapitre. L'auteur
entre ainsi nmatiere :
<<En lisant l'histoire de chaque pays , l'esprit s'arrête naturellement
à certains périodes , qu'il se plait à méditer, à
observer non-seulement dans leurs effets immediats , mais
par rapport à leurs conséquences les plus éloignées . Après
Ics guerres de Marius et de Sylla , et l'incorporation del'Italie
entière dans la cité romaine, on est contraint de s'arrêter
pour examiner les résultats probables de ces grands événemens
et dans cette circonstance on voit qu'ils sont effectivement
tels qu'on devait s'y attendre .
:
416 MERCURE DE FRANCE,
>> Le règne de notre Henri VII offre un champ plus vague
Ades spéculations plus douteuses. Celui qui , jetant un regard
en arrière sur les guerres d'Yorck et de Lancastre ,
cherche à se rendre compte de la conduite politique de ce
prince , voit clairement qu'il devait en résulter des changemens
notables dans la forme du gouvernement : mais à quoi
devaient- ils aboutir ? comment devaient-ils s'opérer ? Rien
de plus difficile que de répondre à cette double question .
L'opinion la plus généralement reçue , et selon moi la plus
probable , est qu'il faut tout à la fois rapporter aux opérations
de ce règne l'origine de la puissance illimitée des Tadors
et les libertés conquises sur les Stuarts par nos ancètres .
La tyrannie en fut l'effet immédiat , et la liberté la conséquence
éloignée. Mais celui-là me semblerait avoir une bien
grande confiance dans sa propre sagacité , qui croiraitppoouvoir
assurer que , sans connaître les événemens postérieurs ,
il eût prédit , par le seul examen des causes , une succession
d'événemens si différens entre eux .
» Un autre période tout aussi fertile en observation du
même genre , est celui qui se trouve renfermé entre les années
1588 et 1640 , pendant lequel l'Angleterre jouit presque
sans interruption des avantages de la paix au dedans et au
dehors . Le mouvement rapide imprimé aux arts , et plus que
tout , les progrès étonnans de la littérature , sont les traits les
plus marquans de cette époque et la cause la plus apparente
des événemens qu'elle vit naître. Un peuple dont la langue
s'était enrichie des ouvrages de Hooker , de Raleigh , de Bacon
, ne pouvait manquer d'éprouver dans ses moeurs , dans
ses opinions un changement manifeste .
« L'époque suivante est celle qui précède immédiatement
l'histoire que nous nous proposons d'écrire , et par cela même
exige un examen plus approfondi. Apartir de l'année 1640
jusqu'à la mort de Charles II , nous avons à contempler un
état dans presque toutes ses vicissitudes . Disputes religieuses ,
débats politiques , dans toutes leurs formes , dans tous leurs
degrés , depuis la plus simple opposition des partis jusqu'aux
plus violens excès de la guerre civile ; le despotisme , d'abord
dans la personne de l'usurpateur Cromwell et immédiatement
dans celle d'un roi héréditaire ; les améliorations les
plus salutaires dans les lois ; le plus affreux désordre dans
l'administration ; enfin tout ce qu'une nation peut éprouver
de gloire et de malheur, fait partie de cet intéressant
tableau.>>
(Après
MAI 1809.
DEPTDE L
417
(Après avoir rendu compte au commencement du cha-16
pitre second de l'avénement de Jacques II et de sa déclaration
au Conseil privé , qu'il assembla le même jour ,
M. Fox s'exprime ainsi sur les projets ultérieurs de ce monarque.)
«Une liaison intime avec la Cour de Versailles était le
ressort principal que le nouveau monarque se proposait de
mettre enjeu pour arriver à l'exécution de son projet favori ,
lamonarchie absolue. En conséquence , le lendemain même
de son accession au trône , il manda près de lui M. de Barillon
, l'ambassadeur français , et s'entretint avec ce ministre
dans les termes de la confiance la plus intime. Il lui expliqua
ses motifs pour convoquer un parlement , et sa résolution
de s'attribuer les mêmes revenus dont son prédécesseur
avait joui. Il protesta de son attachement à la personne de
Louis XIV , déclare que son intention était de consulter ce
monarque dans toutes les affaires importantes , et chercha
mème à s'excuser sur la nature des circonstances , de la
nécessité où il se trouvait dans ce momentd'agir sans attendre
son avis. Le Roi (peut-être par un sentiment de pudeur que
son frère n'avait jamais connu ) ne s'expliqua pas clairement
dans cet entretien sur le fait de l'argent ; mais de peur que
le ministre de France ne se méprît sur l'étendue des secours
et de la protection qu'il sollicitait , Rochester , dès le lendemain
, fut chargé de donner à Barillon les éclaircissemens
les moins équivoques. Après s'être étendu , avec plus
dedétails , sur les motifs qui déterminaient le Roi à convoquer
un parlement, il insista sur l'emploi d'une mesure ,
d'autant plus nécessaire que sans elle , son maître craindrait
d'étre trop à charge au Roi de France ; ajoutant néanmoins ,
que les secours qu'il était en droit d'attendre du Parlement ,
ne l'exempteraient pas de solliciter auprès du monarque
Français des subsides dont la privation, en le laissant à la
merci de ses sujets , pouvait influer sur la fortune entière
de son règne. Si Rochester s'exprima , dans cette circonstance
, comme Barillon le rapporte , il est impossible de
voir sans indignation l'usage honteux auquel on se proposait
d'employer le Parlement , et cette révélation fournit la
meilleure réponse que l'on puisse faire aux historiens quí
ont accusé les Parlemens d'alors d'une parcimonie déplacée
envers les princes de la maison de Stuart.>>>
(Le rapprochement que M. Fox établit entre les lordsGodolphine
et Chruchill (Malborough ) s'humiliant devant
Louis XIV pour en obtenir des secours pécuniaires , et les
Dd
5.
cen
418 MERCURE DE FRANCE ,
mêmes personnages , à quelque tems de là , agissant de con
cert pour réprimer l'orgueit de ce monarque et le faire
trembler sur son trône , conduit naturellement à une réflexion
, à laquelle l'historien anglais ne paraît pas avoir
pensé; c'est que sa nation , sans dignité dans la mauvaise
fortune , est sans modération daus la bonne. )
« Les principaux agens employés dans cette négociation
(d'emprunts à la cour de France) étaient lord Churchill,
Sunderland , Rochester et Godolfine , tous aussi distingués
par leur habileté que par leur haute naissance ; mais dont
les lumières et les principes semblent avoir été corrompus
par la nature même de l'entreprise dont ils s'étaient charges.
Relativement au lord Godolphine en particulier , avec quel
regret ne le voit-on pas engagé dans cette honteuse transaction?
Combien un pareil souvenir a dû l'humilier à ses
propres yeux dans le cours de sa vie ? Lorsque Barillon négociait
avec lui , sans doute il était loin de supposer qu'un
jour ce même homme se trouverait à la tête d'une administration
qui enverrait Churchill, non plus à Paris pour y
mendier des pensious , mais sur le continent pour y coaliser
P'Europe contre Louis XIV, pour vaincre ses armées , envahir
son territoire et abattre sa puissance. Le lecteur a de la
peine à se persuader que le Churchill, leGodolphine dont
il est question dans ce moment, soient les mêmes personnages
qui , dans la suite , l'un à la tête des affaires et l'autre
des armées , conduisirent avec tant de gloire la guerre de la
Succession. Combien ils parraissent petits dans une circonstance
et combien grands dans l'autre ! A quelle cause peut
tenir cette excessive différence ? doit-on l'attribuer au plus
ou moins de génie dans la personne des princes qu'ils servaient
tous deux , à des époques différentes ? Dans l'art de
gouverner, la reine Anne paraît avoir été inférieure même
à son père. Jouissaient-ils d'un plus haut degré de faveur et
de confiance? Le fait contraire est universellement reconnu .
Mais , dans le premier cas , ils étaient les instrumens d'un roi
qui conspirait contre son peuple, et dans l'autre , les ministres
d'un gouvernement libre qui agissait avec des principes
élevés et dans des vues honorables .
En lisant ce court extrait , nos lecteurs voudront bien se
rappeler que nous n'avons eu d'autre intention que de leur
donner une idée du style de cet ouvrage , que nous ne connaissons
encore nous-mêmes que par les fragmens qu'en ont
publiés les éditeurs du Répertoire de Littérature anglaise.
JOUY.
MAI 1809 . 9 4ig
SPECTACLES.
Opéra Comique.-Ce théâtre vient de donner une pièce
nouvelle intitulée : la Ferme du Mont- Cénis : c'est une bien
triste acquisition. Une telle ferme ne lui portera pas de
gros revenus , et s'il est tems de résilier le bail, c'est un
conseil d'ami à lui donner .
Cette ferme , assise sur une montagne de glace , entourée
de précipices affreux , sans cesse menacée par d'énormes
avalanches , ou par des torrens subitement formés , ne peut
obtenir de bien abondantes récoltes; mais le fermier Gaspard
y compte ses jours par des bienfaits , et comme les
ermites généreux du Saint -Bernard , quand il a sauvé beaucoup
de malheureux , il dit que l'année est bonne. Ce fermier
, il est vrai , n'est pas un homme comme un autre ; il
a joué un rôle , il a été militaire , il a enlevé la fille d'un
seigneur puissant , du duc de Novarre , et a trouvé avec
elle un asile au sein de la montagne. Les recherches du
père ne paraissent pas avoir été très-actives ; car le ménage
estpaisible, de longues années se sont écoulées , le ravisseura
vieilli , et son Hélène sera bientôt grand'mère ; elle
est près de marier sa fille à un nommé Charles , que Gaspard
a trouvé dans la neige , et qui l'aide journellement à
en tirer les autres. Un orage s'annonce par le bruissement
des vents , le craquement de la montagne ; bientôt il éclate ,
et les avalanches roulent du haut des monts , la neige
tombe à flocons pressés. Gaspard et Charles , armés de
cordes et de pieax , se précipitent au plus fort du danger;
bientôt ils en ramènent un malheureux proscrit qui fuit sous
les haillons de la misère. Des soldats chargés de l'atteindre
paraissentbientôt ; après les soldats viennent deux officiers
français , dont l'un garde un sévère incognito. Voilà
donc , dans la même maison , réunis et cachés les uns aux
autres , une assez grande quantité de personnages qui ne
se connaissent point et se cherchent , et que le spectateur
ne connaît pas davantage. Si l'on avait annoncé la pièce
sous le nom d'Enigme ou de Logogriphe , certes on n'eût
pas trompé le public , et les cent soixante Edipes qui ont
déviné laCharade avant M. Muzard auraient pû s'exercer';
mais ici il n'y a nulle curiosité , l'obscurité est trop profonde
; nul intérêt , les personnages sont trop nombreux et
leur situation trop énigmatique : aussi quand l'auteur ,
étouffé lui-mêmedans les liensde son imbroglio , a été obligé
Dd 2
420
MERCURE DE FRANCE ,
-
de les desserrer , quand il a accumulé les reconnaissances ,
en les affublant de tout le pathétique du mélodrame , il n'a
pas même eu la satisfaction de reconnaître que les spectateurs
cherchaient le plaisirde la ssuurrprise. Ils étaient d'une
complète indifférence sur l'article du dénouement. Novarre
s'est nommé , c'était le malheureux sauvé de l'abyme ; soit ,
a dit le Parterre. Novarre a reconnu sa fille dans la femme
de Gaspard.-A merveille . Charles était aussi un proscrit
de haut parage , Montmélian est le nom qu'il déclare.
-Qu'importe ce nom ou un autre ?- Les officiers français
prennent les proscrits sous leur protection. -Alabonne
heure. Voilà qui est bien français. - Mais l'un d'eux déclare
s'appeler Bayard. - Qui ? Bayard , le Chevalier sans
peur et sans reproche ?- Lui-même : qui l'aurait attendu
là ? Personne. La scène se passe donc du tems de Louis XII ?
Apparemment ; et pourquoi n'en savions nous rien ? et
pourquoi le nom de Bayard se trouve-t-il jeté là comme au
hasard , sans but et sans nécessité , et comment tous ces
événemens ont-ils pu avoir lieu , et comment un auteur
dramatique a-t-il pu les concevoir ou les copier , et comment
a-t-on pu recevoir sa pièce ? Voilà bien des questions.
Lepublic les faisait sans humeur et même assez gaîment. Plus
les acteurs faisaient semblant de pleurer , plusilriaitdebon
coeur. Je ne sais quelle sorte de drame båtard , de mélodrame
ou de tragédie lyrique était sur la scène ; mais si l'Opéra-
Comique était ce jour-là quelque part , c'était au parterre .
Les parodistes y étaient en force ; les quolibets circulaient
avec rapidité, les sifflets même paraissaient montés sur le
mode ironique , et rien de plus ; cela était juste : si une
pièce qui ne réussit pas à faire pleurer , ne faisait pas rire, il
y aurait de quoi mourir d'ennui.
Les auteurs ont été priés de garder l'anonyme ; on trouvait
qu'ils auraient beaucoup mieux fait de garder leur pièce
dans leur portefeuille : mais un indiscret ou un ami maladroit
les a trahis ; le lendemain ils étaient nommés sur l'affiche,
et ils ne peuvent en être accusés; il n'est pas d'usage
d'aller décliner son nom à des gens qui ne le demandent
pas. Cette manière de les nommer ressemble à une dénonciation;
c'est peut-être une vengeance du caissier , toujours
plus éclairé en fait de pièces nouvelles que le comité de
réception.
Essayons de donner à l'un des auteurs quelque consolation.
Avant la Ferme du Mont-Cénis , on avait donué laMélomanie;
dans cette composition, légère , vive , originale ,
ΜΑΙ 1809. 421
pittoresque, tout est digne du titre et tout le remplit. Après
l'avoir entendue , le parterre est Mélomane pendant tout un
entr'acte , et pendant trente ans , cette charmante composition
a prouvé que son auteur n'avait pas besoin de se cacher
sous le nom supposé d'un maître italien pour faire réussir son
joli opéra , le nouveau Don Quichotte. Cette bouffonnerie fut
entendue avec un plaisir inexprimable à côté de Tulipano luimême
et des chef-d'oeuvres donnés par la troupe de Monsieur.
Le goût de l'Italie respire dans ces deux ouvrages de M. Champein
, et la manière des maîtres y est empreinte. Il a été
depuis moins heureux; c'est qu'il a déplacé son talent, et
qu'il a, je crois , été long-tems sans écrire, long-tems éloigné
de la carrière . On n'y rentre pas toujours avec la même
force; il est cependant fait encore pour la fournir d'une
manière brillante ; mais il faut qu'il y soit conduit par une
Muse piquante et enjouée , qui, en échange de l'esprit du
poète, fasse un appel à l'esprit du musicien; alors elle ne le
trouvera ni endormi ni rebelle,
La représentation de la Mélomanie a donné à Mlle Regnault
l'occasion de continuer ses débuts avec un brillant
succès. Le nom qu'elle porte est d'un heureux augure à ce
théâtre; on se rappelle les prodiges de la cantatrice brillante
qui le portait avant elle : elle ne paraît pas vouloir en
rester indigne ; ce nom semble pour elle un encouragement
plus qu'un fardean , et un utile point de comparaison plus
qu'un rapprochement dangereux.
Le théâtre dont nous parlons ici est en ce moment dans
une mauvaise veine ; nul autre plus que lui n'est sujet à de subites
variations dans cette faveur publique dont tous ont besoin.
Il est cependant difficile de concevoir qu'un théâtre qui
possède deux chanteurs excellens , tous deux bons acteurs ;
des cantatrices telles que Mme Duret et Mlle Regnault ; de
bons comédiens, comme Chenard , Gavaudan , Juliet , Lesage
, Paul , Moreau ; qu'une troupe enfin, plus complète ,
et à certains égards meilleure qu'elle ne l'ajamais été, ne
réussisse pas à se former un répertoire qui attire constamment
du monde. La variété qu'il cherche est peut-être un
danger; il vaudrait mieux être fidèle à son genre , et le bien
traiter , que de les essayer tous successivement. Deux usurpateurs
sur-tout méritent d'être ici signalés , le Mélodrame
et le Vaudeville; l'un , étouffe l'Opéra - Comique , l'écrase
sous le poids de son vain luxe , de son faux pathétique et de
son galimathias sentimental ; l'autre , l'affaiblit , l'énerve et
le rapetisse, en le proportionnant à sataille , en le mesurant
sur sa faiblesse, Dans tout cela, il n'y a pas de part réservée
422 MERCURE DE FRANCE,
à la comédie , point de part à la musique , et l'Opéra-Comique
n'existe trop souvent que de nom,
SCIENCES .
MM. Magendie et Delille viennent de faire sur des animaux
vivans des expériences très - multipliées avec l'extrait de
Pupas. Cet extrait est le suc avec lequel les Insulaires de
Bornéo et de Java empoisonnent la pointe de leurs flèches .
Il résulte de ces expériences , que l'extrait en question agit
spécialement sur la moelle de l'épine , et produit , dans les
parties qui reçoivent leurs nerfs de cette moelle, de violentes
convulsions subitement entrecoupées de calme , reprenant
ensuite avec une intensité nouvelle , et se terminant enfin
par la mort. On obtient des effets semblables , avec la noix
vomique et la feve de Saint- Ignace , qui sont de la même
famille que l'upas . Employé à très-petites doses , l'extrait
dont nous parlons n'est pas mortel , et ne fait plus qu'exciter
P'action de la moelle épinière , et des parties qu'elle anime .
Or, il peut se présenter dans le cours des maladies mille
cas où une telle excitation serait d'un extrême,utilité. C'est
encore par des essais de cette nature que l'on peut espérer de
rencontrer un jour des spécifiques contre des poisons sur
l'action desquels la médecine n'a pas eu de prise jusqu'à
présent. E. PARISET.
SOCIÉTÉS SAVANTES.
L'Athénée de Niort a, dans la séance publique qu'elle a
tenue le 19 de ce mois , décerné le prix d'éloquence , dont le
sujet était l'éloge de Duplessis-Mornay, à M. Henri-Duval ,
sous- chef au bureau des beaux-arts du ministère de l'intérieur
(*). M. Laurens , imprimeur-libraire de Paris, a mérité
une mention honorable . Il y avait treize éloges au concours.
La même société a proposé pourprixd'éloquence une médaille
d'or , et pour sujet l'éloge de Bossuet, évêque de Meaux ;
pour prix de poésie une médaille d'or de même, valeur , et
pour sujet Tobie , cet israëlite vertueux que nos livres saints
ont si justement vanté comme un modèle de charité , de
patience et de piété. Les ouvrages doivent être envoyés au
secrétaire de l'Athénée avant le 15mars 1810.
(*) En décernant le prix à M. Henri-Duval , l'Athénée l'a nommé
Correspondant associé.
MAI 1309. 423
POLITIQUE .
Paris , 26 Mai.
Lavictoire est toujours attentive aux promesses que l'Empereur
fait sur le champ de bataille , et leur est toujours
fidèle : celles que S. M. a faites aux Bavarois dans sa noble
harangue , celles qu'il a faites à l'Autriche avec une juste
indignation , sont remplies. Les Bavarois l'ont va combattre
scul a leur tete , commettant à leur courage et à leur fidélité
le succès de ses premières opérations ; leur territoire est
purgé d'ennemis; leur capitale est reconquise , et celle de
leurs impudens agresseurs est elle-même occupée. La cour
d'Autriche fait en Hongrie , où déjà Pavaient précédée les
archives et les effets les plus précieux de la couronne. Ainsi
s'accomplissent pour elle les prédictions des lhommes les plus
éclairés de la monarchie , vainement opposées aux déclama
tions de quelques insensés. Avant Jena , les vieux compagnons
de Frédéric ,justes appréciateurs de la force de l'armée
française et du génie de son chef, voulaient assurer la
paix à leur pays; ils payèrent de leur sang le peu de cas que
l'on fit de leurs conseils. Il en est de ménie aujourd'hui ; et
il est curieux d'apprendre que des hommes , parmi lesquels
il en est qui furent très-ardens ennemis de la France , ont
hasardé tout aussi vainement les conseils de la sagesse et surtout
ceux de l'expérience auprès de l'empereur d'Autriche.
Les Manfredini , les Thugut , les Zinzendorff avaient fait les
plus vives, les plus pressantes réclamations; le prince de
Ligne , celui même dont les écrits viennent d'être lus en
France avec tant d'avidité , et dont ces mêmes écrits devaient
faire pressentir l'opinion , disait dans un style qui suffirait
pour le faire reconnaître : «Je croyais être assez vieux pour
ne pas survivre à la chûte de la monarchie autrichienne.>>>
Plus hardi , le comte de Wallis comparait l'empereur Francois
partant pour l'armée , à Darius marchant contre Alexandre.
Le comte de Gobentzel , principal auteur de la guerre
de 1805 , reconnaissant sans doute sa faute , l'expiait au lit de
mort, et conjurait son maître de rester fidèle au traité de
Presbourg , content d'un sort etd'un rang qui fut celui de
ses ancêtres. Napoléon , disait-il, sera vainqueur , et il aura
le droit d'ètre inflexible : ce furent ces dernières paroles.
ces sages avis , l'empereur ne pouvait opposer que de vaines
espérances d'une chance plus heureuse à la guerre ; on a
A
424 MERCURE DE FRANCE ,
cependant surpris , sortant de sa bouche , une indiscrétion
qui altère un peu le sens de son Manifeste , et décèle imprudemment
la véritable pensée de son cabinet. Manfredini lui
représentait que peut-être les Français rentreraient àVienne :
Bah! bah ! dit-il, ils sont tous en Espagne! Certes , le
commentateur de la Déclaration et du Manifeste n'aurait pu
y trouver une réponse plus directe et plus positive.
Il est des malheurs inséparables de la guerre , il en est
d'autres que l'on peut épargner à l'humanité. Cette tâche
honorable aconstamment été celle des Français dans toutes
leurs guerres ; mais dans celle-ci particulièrement , c'est
l'acharnement de leurs ennemis qui a été inutilement funeste
à leurs propres foyers . Ratisbonne accuse déjà leur généralissime
de ses désastres : à Vienne , c'est un autre archiduc.
Le jeune Maximilien , frère de l'impératrice , qui avait
juré de s'ensevelir sous les débris de Vienne , et qui en effet,
l'eût détruit par son feu si une manoeuvre hardie et brillante
n'eût porté l'armée française à une distance très-voisine de
laplace. Ainsi ce sont les défenseurs d'une capitale qui y
répandent l'incendie , ce sont les vainqueurs qui s'y pré,
cipitent pour l'arracher aux flammes .
Le VII bulletin renferme sur ces mémorables événemens
des détails qu'il est impossible de ne pas consigner ici .
4
L'archiduc Maximilien avait fait ouvrir des registres pour recueillir
les noms des habitans qui voudraient se défendre. Trente individus seulement
se firent inscrire , tous les autres refusèrent avec indignation ;
déjoué dans ses espérances par le bon sens des Viennois , il fit venir
10 bataillons de landwehr et 10 bataillons de troupes de ligne , composant
une force de 15 à 16,000 hommes , et se renferma dans la place.
Le duc de Montebello lui envoya un aide-de-camp porteur d'une
sommation ; mais des bouchers et quelques centaines de gens sans aven
qui étaient les satellites de l'archiduc Maximilien , s'élancèrent sur le
parlementaire , et l'un deux le blessa . L'archiduc ordonna que le misérable
, qui avait commis nue action aussi infâme , fût promené en
triomphe dans toute la ville , monté sur le cheval de l'officier français ,
et environné par la landwehr.
Après cette violation inouie du droit des gens , on vit l'affreux spectacle
d'une partie d'une ville qui tirait contre l'autre , et d'une cité dont
les armes étaient dirigées contre ses propres concitoyens .
Le général Andréossy, nommé gouverneur de la ville , organisa daus
chaque faubourg des municipalités , un comité central des subsistances ,
et une garde nationale , composée des négocians , des fabricans et de
tous les bons citoyens , armés pour contenir les prolétaires et les mauvais
sujets.
Le général gouverneur fit venir à Schoenbruun une députation des
buit faubourgs : l'Empereur la chargea de se rendre dans la cité , pour
porter la lettre écrite par le prince de Neuchâtel , major-général , à Parchiduc
Maximilien. Irecommanda aux députés de représenter àl'ar
ΜΑΙ 1809 . 425
chiduc que, s'il continuait à faire tirer sur les faubourgs , et si nn seul des
habitansyperdait la vie par ses armes, cet acte de frénésie, cet attentat
euvers les peuples , briseraient à jamais les liens qui attachent les sujets
àleurs souverains .
La députation entra dans la cité , le 11 à dix heures du matin , et
l'on ne s'aperçut de son arrivée que par le redoublement du feu des
remparts . Quinze habitans des faubourgs ont péri , et deux Français
seulement ont été tués .
La patience de l'Empereur se lassa : il se porta , avec le duc de Rivoli,
sur le bras du Danube qui sépare la promenade du Prater des faubourgs ,
et ordonna que deux compagnies de voltigeurs occupassent un petit
pavillon sur la rive gauche , pour protéger la construction d'un pont. Le
bataillonde grenadiers qui défendait le passage , fut chassépar ces voltigeurs
et par la mitraille de 15 pièces d'artillerie. A huit heures du soir ,
cepavillon était occupé et les matériaux du pont réunis. Le capitaine
Portalès, aide-de-camp du prince de Neuchâtel , et le sicur Susaldi ,
aide-de-camp du général Boudet, s'étaient jetés des premiers à la nage
pour aller chercher les bateaux qui étaient sur la rive opposée.
A neuf heures du soir ,une batterie de vingt obusiers , construite par
les généraux Bertrand et Navelet , à cent toises de la place , commença
le bombardement : 1800 obus furent lancés en moius de quatre heures ,
et bientôt toute la ville parut en flammes. Il faut avoir vu Vienne , ses
maisons à huit à neuf étages , ses rues resserrées , cette population si
nombreuse daus une aussi étroite enceinte , pour se faire une idée du
désordre , de la rumeur et des désastres que devait occasionner une telle
opération.
L'archiduc Maximilien avait fait marcher , à une heure du matin ,
deux bataillons en colonne serrée , pour tâcher de reprendre le pavillon
qui protégeait la construction du pont. Les deux compagnies de voltigeurs
qui occupaient ce pavillon qu'elles avaient crénelé , reçurent l'ennemi à
bout portant : leúr feu et celui des quinze pièces d'artillerie qui étaient
sur la rive droite, couchèrent par terre une partie de la colonne; le reste
se sauva dans le plus grand désordre .
L'archiduc perdit la tête au milieu du bombardement , et au moment
sur-tout où il apprit que nous avions passé un bras du Danube , et que
nous marchions pour lui couper la retraite. Aussi faible , aussi pusilla-
Dime qu'il avait été arrogant et inconsidéré , il s'enfuit le premier et
repassa les ponts. Le respectable général O'Reilly n'apprit , que par la
fuite de l'archiduc , qu'il se trouvait investi du commandement.
Le 12, à la pointe du jour , ce général fit prévenir les avant-postes
qu'on allait cesser le feu , et qu'une députation allait être envoyée à
'Empereur.
Cette députation fut présentée à S. M. dans le parc de Schoenbrunn .
Elle était composée de Messieurs , le comte Dietrichstein , maréchal
provisoire des Etats; le prélat de Klosternenbourg; le prélat des Ecossais;
le comte Pergen; le comte Veterani; le baron de Bartenstein ;
M. de Mayenberg ; le baron de Hafen , référendaire de la Basse-Autriche,
tons membres des Etats ;
L'archevêque de Vienne; le baron de Lederer , capitaine de la ville ;
M. Wohlleben, bourguemaître ; M. Meher , vice-bourguemaître ; Egger ,
Pinck , Heisn , ces trois derniers conseillers du magistrat:
S. M. assura les députés de sa protection; elle exprima la peine que
fui avait fait éprouver la conduite inhumaine de leur gouvernement qui
n'avait pas craint de livrer sa capitale à tous les malheurs de la guerre ,
qui , portant lui-même atteinte à ses droits , au lieu d'être le roi et le
426 MERCURE DE FRANCE ,
père de ses sujets , s'en était montré l'ennemi et en avait été le tyran .
S. M. fit connaître que Vienne serait traitée avec les mêmes ménagemens
vet les mêmes égards dont on avait usé en 1805. La députation répondit
à cette assurance par les témoignages de la plus vive reconnaissance .
Aneufheures du matin , le duc de Rivoli avec les divisions Saint -Cyr
et Boudet s'est emparé de la Léopoldstadt.
Pendant ce tems , le lieutenant- général O'Reilly envoyait le lieutenant-
général de Vaux et M. de Beloutte , colonel , pour traiter de la
capitulation de la place . La capitulation ci-jointe , a été signée dans la
Boisée; et le 13, à six heures du matin, les grenadiers du corps d'Oudinot
ont pris possession de la ville.
CAPITULATION pour la remise de. Vienne à l'armée de S. M. PEmpereur
des Français , Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération
du Rhin.
Passée entre M. le général de division Andréossy, inspecteur-géné
ral du corps impérial de l'artillerie , grand-officier de la Legiond'honneur
, commandant de la Couronne defer , stipulant pour
S. M. l'Empereur et Roi.
Et M. le baron de Vaux , lieutenant général, et le colonel Beloutte,
au nom du lieutenant-général comte O'Reilly stipulant pour la
place et la garnison de Vienne.
Art. Ier . La garnison sortira avec les honneurs de la guerre, emmenant
avec elle ses canons de bataille , ses armes , ses caisses militaires , ses
équipages , chevaux et propriétés . Il en sera de même pour les corps et
branches qui appartiennent à l'armée. Ces troupes seront conduites par
lecheminleplus court à l'armée autrichienne, et recevront ( gratis )
sur leur route leurs subsistances en vivres et fourrages , ainsi que les
voitures de réquisition qui leur seraient nécessaires . Refusé.
[ La garnison sortira avec les honneurs de la guerre , et après avoir
défilé, elle posera les armes sur les glacis et sera prisonnière de guerre
Ies officiers conserveront toutes leurs propriétés et les soldats leurs sacs .]
II. A dater du moment de la signature de la capitulation , il sera
accordé à ces troupes trois fois vingt-quatre heures pour sortir de la
place. Refusé.
[ La Porte de Carinthie sera remise demain treize à six heures du
matin aux troupes de S. M. l'Empereur et Roi. La garnison sortira à
neuf heures . ]
III . Tous les malades et blessés , ainsi que les officiers de santé qu'il
sera nécessaire de laisser près d'eux , sont recommandés à la magnanimité
de S. M. l'Empereur des Français . Accordé.
IV . Tout individu , et particulièrement tout officier compris dans cette
capitulation qui , par des raisons légitimes , ne pourra sortir de la place
enmême tems que la garnison , obtiendra un délai et la liberté , à l'expiration
de ce délai , de rejoindre son corps . Accordé.
V. Les habitans de toute classe seront maintenus dans leurs propriétés,
priviléges , droits , libertés , franchises et exercices de leurs métiers , et
ne pourront être recherchés en rien par rapport aux opinions qu'ils ont
manifestées avant la présente capitulation . Accordé.
VI . Le libre exercice des cultes sera maintenu . Accordé.
VII . Les femmes et les enfans de tous les individus composant la garnison
, auront la liberté de rester dans la place , et d'y conserver leurs
propriétés et celles qui pourraient leur avoir été laissées par leurs maris .
Ces femmes quand elles seront rappelées par leurs maris , pourront
MAI 1809. 427
sans difficulté les rejoindre, et emporter avec elles les susdites propriétés .
Accordé.
VIII . Les pensions militaires continueront d'être payées à tous les
individus qui en jouissent , soit militaires pensionnés , invalides employés
àune administration militaire, ainsi qu'aux femmes de militaires ,
Tous ces individus auront la faculté de rester dans la place, ou de changer
de pays à leur gré . Accordé.
IX. Les droits des employés aux administrations militaires , par rapport
à leurs propriétés , séjour, départ, seront les mêmes que ceux de la
garnison. Accordé.
X. Les individus de la bourgeoisie armée jouiront des droits déja
mentionnés en l'art. V de la présente capitulation. Accordé.
XI . Les académies militaires , les maisons d'éducation militaires pour
les enfans des deux sexes , les fondations générales et particulières faites
en faveur de ces établissemens seront conservées dans leur forme actuelle
etmises sous la protection de l'Empereur Napoléon. Accordé.
XII . Les caisses , magasins et propriétés du magistrat de la ville de
Vienne , celles du corps des Etats de la Basse-Autriche , ainsi que les
fondations pieuses , seront conservées dans leur intégrité. ( Ceci n'est
point militaire. ]
XIII. Il sera nommé des commissaires respectifs pour l'échange et
l'exécution des articles ci-dessus de la présente capitulation. Ces commissaires
régleront les droits de la garnison , conformément aux articles
précédens . Accordé.
XIV. On pourra immédiatement après la signature de cette capitulation
l'envoyer , par un officier , à S. M. l'Empereur d'Autriche , et , par un
autre officier , à S. A. I. Parchiduc Charles , généralissime . Accordé.
[ Avec la faculté à M. le lieutenant-général comte O'Reilly de se rendre
lui-même auprès de son souverain. ]
XV. S'il survient quelque difficulté sur les termes exprimant les conditions
de la présente capitulation , l'interprétation sera faite en faveur
de la garnison et des habitans de la ville de Vienne . Accordé.
XIV. Après la signature de la présente capitulation et l'échange des
ôtages , la demi-lune de la porte de Carinthie sera livrée aux troupes de
S. M. l'Empereur des Français , et les troupes françaises ne pourront
entrer dans la place qu'après que les troupes autrichiennes l'auront
évacuée. Refusé. ( Renvoyé à l'art . II. )
Fait double, Maria-Hilf ( dans les lignes de Vienne ), le 12 mai 1809 .
Signé, ANDRÉOSSY , DE VAUX et BELOUTTE.
Acebulletin étaientjointes les proclamations de l'archiduc;
leur lecture après l'événement ne peut inspirer que peu
d'intérêt; elles prouvent qu'il régnait dans la ville qui lui
était confiée beaucoup de confusion, de désordre, de terreur,
état auquel on fesaient qu'ajouter la rigueur etl'exagération
de ses mesures .
Le VIII bulletin fait connaître les premiers faits de l'occupation
de Vienne , l'ordre renaissant dans la ville sous les
ordres du général Andréossy , dans ce militaire que les
Viennois estimaient comme ambassadeur de France et
dont la mission devient encore une fois au milieu d'eux ,
pacifique et paternelle ; nous l'insérerons ici par extrait :
,
1
428 MERCURE DE FRANCE ,
Vienne, le 16 mai 1809.
Leshabitans de Vienne se louent de l'archiduc Rainier. Il était gouverneur
de Vienne , et , lorsqu'il eut connaissance des mesures révolutionnaires
ordonnées par l'Empereur François II , il refusa de conserver
le gouvernement. L'archiduc Maximilien fut envoyé à sa place. Ce
jeune prince, ayant toute l'inconséquence de son âge , déclara qu'il s'enterrerait
sous les ruines de la capitale. Il fit appeler les hommes turbulens
et sans aven , qui sont toujours nombreux dans une grande ville,
Les arma de piques , et leur distribua toutes les armes qui étaient dans
les arsenaux. En vain les habitans lui représentèrent qu'une grande
ville , parvenue à un si haut degré de splendeur , au prix de tant de travaux
et de trésors , ne devait pas être exposée aux désastres que la
guerre entraîne avec elle. Ces représentations exaltèrent sa colère , et
sa fureur était portée à un tel point , qu'il ne répondait qu'en ordonnant
dejeter sur les faubourgs des bombes et des obus , qui ne devaient tner
quedes Viennois , les Français trouvant un abri dans leurs tranchées ,
et leur sécurité dans l'habitude de la guerre.
Les Viennois éprouvaient des frayeurs mortelles , et la ville se croyait
perdue , lorsque l'Empereur Napoléon , pour épargner à la capitale les
désastres d'unedéfense prolongée , en la rendant promptement inutile ,
fit passer le bras du Danube et occuper le Prater.
A huit heures , un officier vint annoncer à l'archiduc qu'un pont se
construisait , qu'un grand nombre de Français avait passé la rivière à la
nage , et qu'ils étaient déjà sur l'autre rive. Cette nouvelle fit pâlir ce
prince furibond , et porta la crainte dans ses esprits . Il traversa le Prater
en toute hâte; il renvoya au-delà des ponts chaque bataillon qu'il rencontrait,
et il se sauva sans faire aucune disposition , et sans donner à
personne le commandement qu'il abandonnait: c'était cependant le
même homme qui , une heure auparavant , protestait de s'ensevelir sous
les ruines de la capitale.
L'Empereur a passé hier la revue de la division de grosse cavalerie du
général Nansouty. Il a donné des éloges à la tenue de cette belle division
qui , après une campagne aussi active , a présenté cinq mille chevaux en
bataille. S. M. a nommé aux places vacantes, a accordé le titre debaron,
avec des dotations en terre, au plus brave officier , et la décoration de la
Légion d'honneur , avec une pension de 1200 fr. , au plus brave cuirassier
de chaque régiment.
On a trouvé àVienne 500 pièces de canon, beaucoup d'affûts , beaucoupde
fusils, de poudre etde munitions confectionnées, et une grande
quantité de boulets et de fer coulé.
Il n'y a eu que dix maisons brulées pendant le bombardement. Les
Viennois ont remarqué que ce malheur est tombé sur les partisans les
plus ardens de la guerre; aussi disaient-ils que le général Andréossy dirigeait
les batteries .
La nomination de ce général au gouvernementde Viennea été agréable
à tous les habitans : il avait laissé dans la capitale des souvenirs honorables
, et ilyjouit de l'estime universelle .
Quelques jours de repos ont fait beaucoup de bien à l'armée ; et le
tems est si beau que nous n'avons presque pas de malades. Le vin que
l'on distribue aux troupes , est abondant et de bonne qualité.
La monarchie autrichienne avait fait pour cette guerre , des efforts
prodigieux : on calcule que sès préparatifs lui ont coûté an-delàde 300
millions en papier, La masse des billets en circulation excède 1500 millions.
La courde Vienne a emporté les planches de cette espèce d'assi
ΜΑΙ 1809. 429
gnats, hypothéqués surune partiedes minesde la monarchie; c'est-à-dire ,
surdes propriétés presque chimériques , et qui ne sont pas disponibles.
Pendant qu'on prodiguait ainsi un papier-monnaie que le public ne
pouvait pas réaliser , et qui perdait chaque jour davantage , la cour faisait
acheter , par les banquiers de Vienne , tout l'or qu'elle pouvait se
procurer , et l'envoyait en pays étranger. Il ya à peine quelques mois
quedes caisses de ducats d'or , scellées du sceau impérial , ont été expédiées
pour la Hollande par le nord de l'Allemagne.
ORDRE.
1. La milice , dite landwehre , est dissoute .
2. Une amnistie générale est accordée à tous ceux de ladite milice qui
se retireront dans leurs foyers dans le délai de quinze jours , au plus tard,
après l'entrée de nos troupes dans les pays auxquels ilsappartiennent-
5. Faute par les officiers de rentrer dans ledit délai, leurs maisons
seront brûlées , leurs meubles et leurs propriétés confisqués .
4. Les villages qui ont fourni des hommes à la milice dite landwehre,
sont tenus de les rappeler, et de livrer les armes qui leur ont été remises.
5. Les commandans des diverses provinces sont chargés de prendre
les mesures pour l'exécution du présent ordre.
Ennotre camp impérial de Schoenbrunn , le 14 mai 1809.
Signé , NAPOLÉON.
Par l'Empereur ,
Leprince de Neuchâtel major-général , ALEXANDRE.
Il est ordonné aux gouverneurs de province, aux commandans d'armes ,
et à tous ceux à qui il appartiendra , de faire exécuter ponctuellement
lesdispositions du présent ordre.
Leprince de Neuchâtel, major-général, ALEXANDRE.
Extrait des minutes de la secrétairerie-d'état.
Ennotre camp impérial de Ratisbonne , le 24 avril 1809.
Napoléon , Empereur des Français , Roi d'Italie , Protecteur de
laConfédération du Rhin , etc. etc. etc.
Nous avons décrété et décrétous ce qui suit :
Art. Jer. L'ordre Teutonique est supprimé dans tous les Etats de la
Confédération du Rhin .
2. Tous les biens et domaines dudit Ordre seront réunis au domaine
des priuces dans les Etats desquels ils sont situés .
3. Les princes au domaine desquels lesdits biens auront été réunis ,
accorderont des pensions à ceux de leurs sujets qui en jouissaient en
qualité demembres de l'Ordre .
Sont spécialement exceptés de la présente disposition ceux desdits
sujets membres de l'Ordre qui auront porté les armes pendant la guerre
actuelle, soit contre nous, soit contre les Etats de la Confédération , ou
qui serontrestés en Autriche depuis la déclaration de guerre.
4. Le pays de Mergentheim avec les droits , domaines , revenus attachés
àla grande maîtrise , et mentionnés dans l'article 12 du traité de
Presbourg,sont réunis à la couronne de Wirtemberg.
Signé, NAPOLÉON.
Extrait des minutes de la secrétaireric-d'état.
En notre camp impérial de Ratisbonne , le 24 avril 1809.
Napoléon , Empereur des Français , Roi d'Italie , Protecteur da
laConfédération du Rhin, etc. etc, etc,
:
430 MERCURE DE FRANCE ,
Considérantque les anciens princes et comtes de l'Empire qui , parl'effet
de l'acte de la Confédération du Rhin, ont cessé d'être princes et comes
immédiats , ont dû , conformément aux dispositions des articles 7 et31
dudit acte , renoncer aux services de toutes autres puissances que celles
des Etats confédérés ou aux alliés de la Confédération , et établir leur
résidence dans les Etats confédérés on alliés ;
Que cependant un certain nombre d'entr'eux non-seulement ne s'est
pas conformé à ces dispositions , mais s'est mis en état de révolte permanente
contre nous et contre les souverains de la Confédération ;
Que c'est principalement à leurs intrigues que les peuples du Continent
doivent le renouvellementdes hostilités ;
Que pour consolider la Confédération du Rhin , et repousser de son,
seintoute influence contraire à ses premiers intérêts ; il est indispensable
de déposséder les anciens princes et comtes de l'Empire qui ont profité
des relations que leurdonnent leurs propriétés dans ses Etats pourconspirer
contre elle avec l'Autriche;
Qu'enfin des considérations de haute politique commandent cette
mesure comme la plus propre à procurer le rétablissement de la paix
publique en Allemagne ;
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. Jer. Le séquestre sera apposé sur tous les biens des ci-devant
princes et comtes de l'Empire , et membres de l'ordre équestre qui ne se
sont pas conformés aux dispositions des articles 7 et 31 de l'acte de la
Confédération du Rhin, et spécialement de ceux qui ont continné à
occuper des emplois soit civils , soit militaires au service de l'Autriche .
2. Lesdits biens seront confisqués , savoir :
Une moitié au profit des princes de la Confédération du Rhin , tant
comme indemnité des frais de la guerre , que pour dédommager leurs
sujets des réquisitions , et autres charges et pertes occasionnées par la
guerre;
Et une autre moitié à notre profit pour être employées , tant comme
indemnité des frais de la guerre , que pour récompenser les officiers et
soldats de nos armées qui auront rendu le plus de services pendant la
durée de cette campagne. Signé, NAPOLÉON .
Déjà ce décret est exécuté dans sa dernière disposition.
En passant la revue de la belle division de cuirassiers , commandée
par le général Nansouty , division qui présentait
5000 chevaux en bataille , après un mois de marches forcées
et de combats sans relâche , l'Empereur a donné des
baronies , des croix d'honneurs et des pensions , au plus
brave officier et au plus brave cuirassier qui lui a été présenté
à la tête de chaque régiment.
L'armée d'Italie poursuit ses succès , et sa marche rapide
sur les pas de l'archiduc Jean qui regagne en toute hâte la
ligne des frontières autrichiennes et la déjà repassée. Le
quartier-général était le 15à Ponteba, en Frioul. Le même
jour , deux divisions sous les ordres du général Grenier ,
ont passé la rivière pour se porter en avant sur Malborghetto.
Le 16 , la ville a été forcée au pas de charge , sous
le feu du fort , et toutes les maisons voisines ont été occupées
. Le 17 , S. A. I. le prince vice-roi , a commandé l'asΜΑΙ
1809 . 431
saut du fort , qui a été emporté. L'ennemi , complètement
battu , a eu plus de 1000 hommes tués , on lui a fait 4000
prisonniers et pris 22 canons. La rapidité de la marche , la
difficulté des passages , et la destruction des ponts ,
mettent pas à l'arquée de se servir toujours de son artillerie. ne per-
Son infanterie , sa cavalerie , passent seules ; mais leur courage
et leur ensemble y suppléent , et leurs victoires en sont
plus glorieuses .
En Dalmatie , les Autrichiens ont aussi donné le signal
du combat ; l'armée du général Marmont , duc de Raguse ,
a été attaquée , et a vivement repoussé l'ennemi. Son général
l'a félicitée , dans une
proclamation , de sortir du repos
- auquel , depuis tr is ans , elle était condamnée. Il lui a
annoncé des fatigues , des privations , des périls , et lui a
promis en revanche une ample moisson de gloire et l'honneur
de marcher bientôt à la droite de l'armée de S. M.
De son côté , le provéditeur général a fait un appel au courage
et à la fidélité des Dalmates. Ces deux proclamations
ont enflammé tous les esprits et inspiré le plus vif enthousiasme
.
=
Dans le même moment les Bavarois, sous les ordres du duc
deDantzick et du baron de Wrède , reprennent possession ,
par leur courage , du territoire envahi par la perfidie , et
sur lequel tous les germés de la discorde et des insurrections
avaient été semés. Les Tyroliens ont commis des horreurs ,
et le général autrichien, Chasteler , qui les a soulevés , qui
en a fait des hordes de brigands , et qui n'a pas craint de les
associer à ses drapeaux , doit recevoir le châtiment de cette
conduite indigue d'un militaire . Un ordre du jour, du grand
quartier général , ordonne de se saisir de sa personne et de
le traduire devant une
commission militaire comme chefde
brigands.
Schill occupe toujours les esprits ; les journaux le suivent
dans tous les détours qu'il fait avec sa bande , soit pour évi-
- ter des rencontres de troupes réglées , soit pour attaquer
quelque ville sans defense , lever des contributions et fair
du butin. Ce partisan est sans doute peu digne du bruit qu'il
fait : les ordres émanés de Berlin doivent le mettre dans un
cruel embarras. Il est hors de doute qu'il avait le dessein de
soulever le pays et d'aider les Anglais dans une descente
projetée ; mais les habitans n'ont pas remué, les Anglais ne
paraissent pas , et poursuivi de toutes parts, le major Schill
au service de l'Autriche ou de la Hesse , ou de l'Angleterre,
ne peut éviter le sort qui l'attend. La Saxe est tranquille et
n'est menacée ni par la présence des partisans, ni par les
1
432 MERCURE DE FRANCE , MAI 1809.
1
Autrichiens , éloignés de ses frontières ; la capitulationde
Varsovie a été rendue publique par un rapport du prince
Poniatowski ; tout annonce que les Polonais et les Saxons
réunis ont depuis repris l'offensive ; et dans un bulletin , qui
a été publié à Dresde le 13, on aconsigné la nouvelle d'un
avantage considérable remporté le 3 mai , anniversaire d'un
jour cher aux coeurs polonais. Une lettre de Léipsick , en
date du 11 , dit positivement que, suivant des lettres de Pologne
, les généraux russes auraient invité l'archiduc Ferdinand
à rentrer en Galicie. Rien d'officiel n'a été publié à cet
égard , et aucun mouvement russe n'est encore connu d'une
manière positive; cependant il est impossible de ne pas regarder
comme authentique une note publiée à Louidsbourg ,
note communiquée à la cour deWurtemberg , dont on connaît
les liens de famille avec celle de Russie. Elle est ainsi conçue
: « Le 30 avril , le ministre des affaires étrangères, comte
de Romanzow , a fait à l'ambassadeur autrichien , prince de
Schwarzenberg , l'ouverture suivante :
« Que la cour impériale de Russie ne pouvant plus le reconnaître
en sa qualité d'ambassadeur , ni entretenir avec lui
aucune relation diplomatique , etc. »
Onremarque que , le jour suivant, on célébra à la cour les
nôces de la grande-duchesse Catherine avec le prince de
Holstein , et qu'il n'y parut aucun individu de la légation autrichienne
et aucun sujet de l'Autriche .
Cette publication a été faite également àMunich; on ya
ajouté, dans cette dernière capitale , que les Russes avaient
reçu l'ordre de marcher, et que le prince Galitzin était
chargé du commandement de l'armée sur les frontières de la
Pologne et de la Galicie .
Au surplus , les mouvemens des Russes sur le Danube
n'offrent plus aucun doute. Des lettres de Presbourg annoncent
que , menacée d'un assaut par le général Laugeron ,
la forteresse d'Ibrail avait capitulé le 6 avril dans la matinée.
On croit que la Porte ne fera pas de grands efforts pour défendre
la Valachie , la Moldavie et la Bessarabie'; sa grande
armée n'est point nombreuse , et les partisans anciens de Baraictar
y entretiennent des divisions parmi les chefs et parmi
jes soldats .
Fautes à corriger dans le N° du 13 mai 1809 ,
ARTICLE : Grammaireet Logique.
Page 298 , 1 note , Instic. de l'orateur, lisez: Instit. de l'orateur.
303, lignes 2 et3, des découvertes dans le discours ,lisez : dans
les sciences.
304, ligne 3 , at gêné , lisez : et gêné.
505, lignes 4 et5, il vaut mieux tâcher defaire ses efforts pour
s'en serpir, lisez ; il vaut mieux tácher de s'en bien servir.
DEPT
DE
(N° CCCCXI . )
(SAMEDI 3 JUIN 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
:
FAUNE ET ÉVANDRE.
HÉROLOGUE PREMIÈRE ( 1 ) .
Tum-rex Evandrus romance conditor arcis :
Hæc nemora indigenæfauni , nymphæque tenebant.
VIRGILE.
ÉVANDRE.
Odivin Faune ! premier roi
Des agrestes Aborigènes ,
Mes pénates bannis , heureux dans tes domaines ,
Aiment à te payer ce qu'ils tiennent de toi.
Nés, et nourris au sein des chênes et des hêtres ,
Tes peuples sans joug et sans frein
Ont amolli leur coeur d'airain
-Aux arts de l'Arcadie , à nos hymnes champêtres.
FAUNE.
Quand des nochers pauvres et nus
T'amenèrent, ô sage Evandre!
Monhospitalité te fit soudain entendre
(1) La première de ces Hérologues offre l'image des moeurs naissantes
du peuple latin , et la seconde présente l'origine des lois de Rome,
Ee
cen
434 MERCURE DE FRANCE,
Que Saturne en ces lieux fut l'hôte de Janus.
Le nom de Latium que garde sa contrée
Perpétua dans nos hameaux
La tendre pitié pour les maux
Dont gémit l'infortune à nos regards sacrée.
Le Dieu paya son bienfaiteur
En rendant sa retraite utile
Au peuple encor sans lois dont il reçut l'asyle ,
Et qu'en le poliçant il fit agriculteur.
Tel en automne un gland semé sur ce rivage
Devint , par mon soin prévoyant ,
Le père illustre et verdoyant
Des grands bois nourriciers de mon peuple sauvage .
ÉVANDRE.
Faune , mes progrès te sont doux
Au sein mème de ta province ;
Simple et bon , tu n'es pas tel que ce lâche prince
D'un hôte industrieux , rival bientôt jaloux .
Souvent , il m'en souvient , sur les monts du Lycée ,
Nous chantâmes son châtiment ,
Juste effet du ressentiment
De la divinité qu'il avait offensée .
FAUNE .
Oh ! que j'aime vos sons vainqueurs
Pures lyres de l'Arcadie !
Vous attirez de loin à votre mélodie
Les monstres , les rochers , les forêts , et les coeurs.
Ma flûte , qui ne plaît qu'aux rustiques oreilles ,
Elle se tait ; daigne chanter .
ÉVANDRE .
Eh bien! si tu veux m'écouter ,
Du destin de Lyncus je dirai les merveilles .
Quand Cérès cherchait en tous lieux
Sa fille aux enfers descendue ,
Triptolême guida d'une main assidue
Son char traçant partout des sillons précieux .
Il alla même au loin chez le roi de, Scythie ,
Tenant l'épi , futur trésor ,
Qui bientôt d'une moisson d'or
Etonna tous les champs dont elle était sortie.
Le barbare ingrat , envieux ,
Conjuradans son coeur impie
JUIN 1809 . 435
D'ôter à ce mortel son secret et la vie ,
Prétextant pour son trône un soin judicieux.
Mais Cérès le transforme .... Il jette un cri , s'élance ,
Il fuit en oiseau frémissant ,
Nouveau lynx , de qui l'oeil perçant
Lasse en vain , nuit et jour , sa triste vigilance .
FAUNE ,
Tels sont les soupçonneux tyrans !
Evandre , ainsi l'art de ta muse
Nous instruit par ses vers autant qu'il nous amuse.
Les préceptes chantés sont doux et pénétrans .
Plus utile est encor ton secret salutaire
D'écrire les faits et les lois ,
Sur la fiêle écorce des bois ,
Qui transmet la parole en mémoire à la terre !
ÉVANDRE.
De la fille d'Erésicton
Par-là l'histoire conservée
Laisse aux coeurs des mortels la piété gravée ,
De l'honneur des vertus éclatante leçon.
' FAUNE.
Redis-la sur ta lyre , à mon oreille avide
D'entendre tes beaux chants ,
Dont les accords touchans ,
Domptent mieux que le fer les monstres queje guide.
ÉVANDRE.
Erésicton , qui de Cérès
Avait méprisé l'abondance ,
Par elle châtié de sa vaine imprudence ,
Expiait par la faim ses prodigues excès .
En ses besoins rongeurs , desséché , triste , et håve ,
Quêtant l'aliment de ses jours ,
Il voulut , ô cruel recours !
Vendant son dernier bien , rendre sa fille esclave .
Les fers sont plus durs que la mort
Pour un libre et noble courage.
Plutôt que de ramper sujette à l'esclavage ,
Sa fierté s'asservit aux caprices du sort.
En vingt métiers obscurs son active industrie
Triomphante de ses besoins ,
Sut , en multipliant ses soins ,
De son père appuyer la vieillesse nourrie .
Ee 2
436 MERCURE DE FRANCE ,
De là, ces bruits partout reçus
Qu'exaucée en son infortune ,
Son zèle obtint des Dieux , et d'abord de Neptune ,
De varier sa forme aux yeux toujours déçus .
Pêcheur , elle enlevait à leur lit diaphane
Leshôtes émaillés des eaux ;
Ou volait parmi les oiseaux ;
Ou , comme un chienléger elle suivait Diane.
FAUNE .
Si tel fut son noble désir
D'assister un père coupable ,
Evandre , ah ! secourir un vieillard respectable
Pour un fils vertueux est le premier plaisir .
Fier d'un si bel honneur , apprend qu'en notre Empire
Dix ans ayant fini leur tour ,
Enée y doit descendre un jour :
Crois-moi ; tel que Janus j'ai le don de prédire.
Ce neveu du grand Dardanus ,
Echappé de sa ville en flame ,
Tout courbé sous le faix des débris de Pergame ,
Etablira chez toi son sang cher à Vénus .
Les hameaux de Pallante , et ton trône d'érable ,
Ton Sénat libre , et pauvre encor ,
Grandiront sous la pourpre et l'or ,
Et le Tibre enflera son urne mémorable.
NÉPOMUCÈNE LEMERCIER.
ÉGÉRIE ET NUMA:
HÉROLOGUE DEUXIÈME .
Egone à mea remota hæcferar in nemora domo ?
Patria, bonis , amicis , genitoribus abero ?
FUTUR législateur , oisif près d'Egérie ,
Numa , loin de la guerre , absent de sa patrie ,
Exilait aux champs sa vertu :
:
Il méditait les cieux et leur ordre admirable ,
Qui jamais n'était combattu
Par la discorde humaine à ses yeux exécrable.
La voix de Pythagore , à ses doctes esprits
Du divin Trimégiste annonçant les écrits ,
Avaitdéjà rempli son âme
CATULLE.
JUIN 1809 . 437
Du désir de sonder l'être et les élémens ;
Et l'air , l'eau , la terre , et la flâme
Intéressaient sa vue à tous leurs mouvemens.
Des messagers de Rome à sa chère Albe unie
Vinrent à prendre un sceptre inviter son génie.
Sage , paisible , et studieux ,
Son humble coeur frémit du poids d'un rang supreme ;
Au sein d'Egérie et des Dieux ,
Il se cache , et ravit sa tête au diadême .
Il veut fuir ; mais grondant sa modeste pudeur ,
La nymphe ainsi l'exhorte à subir sa grandeur,
ÉGÉRIE.
Epris d'Astrée et de Cybèle ,
L'amour des cieux , des champs t'enlève-t-il à toi ?
Et quand Albe et Rome t'appelle ,
Ne te sens-tu pas fier de régner par la loi?
L'impuissance de l'homme , arrêtant son étude ,
Trompe des plus savans l'ardente inquiétude ,
Mais rien ne peut borner l'honneur
Que s'acquiert un héros, dont les maximes pures
Fondent justement le bonheur
Des cités qu'il régit et des races futures.
Si le crime en ta place est demain couronné,
De tes lâches refus tu vivras consterné.
Fort de son rang , de ses complices ,
L'homme , fléau des lois , au trône assied l'orgueil ;
Mais jaloux d'en chasser les vices ,
L'homme , esclave des lois , craint ce brillant écueil.
Ose donc affronter un péril honorable ,
Et par ton dévouement rend Numa vénérable.
Quoi ? plus efféminé qu'Atys ,
Atys que de Cybèle ont charmé les prestiges ,
Veux-tu que d'un sexe indécis
Dans ta mâle vigueur on cherche les vestiges ?
Atys , dont le vaisseau franchit de vastes mers ,
De la Phrygie en hâte atteint les bois déserts :
Il entre sous leur saint ombrage ,
Et saisi de fureur pour sa divinité ,
S'égare , et son aveugle hommage
Dépouille l'attribut de sa virilité,
458 MERCURE DE FRANCE ,
Nouvellefemme , il chante , et frappant les timballes,
Apprend à mille échos ses démences fatales ,
Il court les monts ; il est pareil 1
A la génisse encor vagabonde , indomtée :
Mais bientôt il cède au sommeil ,
Et de son coeur plus doux cette rage est ôtée.
Quand de ses rayons d'or le soleil eut frappé
Les cieux , la mer immense' , et son bord escarpé ,
Atys vit fuir avec les ombres
De ses enchantemens la fantastique erreur ;
Et honteux de ses rêves sombies ,
L'oeil sur les vastes flots , il pleura sa fureur.
Vers sa patrie alors tournant sa plainte amère ;
O ma patrie ! hélas ! Pattie , ô toi , ma mère !
>> Qu'en infidèle serviteur
» Je quittai pour me perdre aux forêts solitaires
>> Dont la ténébreuse hauteur
> Des monstres de l'Ida protége les repaires !
» Où sera mon pays ? et quels lieux , quels remparts ,
> En rendront une image à mes tristes regards ?
>> Guéri déjà de ma furie ,
» Vivrai -je en ces déserts , si loin de mes foyers ,
>> Loin des sages de ma patrie ,
>> De son gymnase illustre et de ses jeux guerriers ?
>> Malheureux ! j'ai sujet de plaindre ma folie ?
» Quelle forme adopta mon ivresse avilie ?
>> Moi , jeune , athlète adolescent ,
» Moi , qu'éclairaient les arts et les lettres savantes ,
>> Moi , dont un peuple caressant
> Ornait déjà le front de guirlandes brillantes !
> Ministre de Cybèle en des champs isolés ,
>> Que suis -je , sur ces bords des villes reculés?
» On Méцаде , ou moitié stérile
> D'un homme qui n'est plus , autrefois courageux ,
>> Plus farouche qu'un daim agile ,
Ou qu'un vil sanglier courant les monts neigeux . »
De ces regrets blessée , au même instant , Cybèle
Détache un des lions qu'à son char elle atèle :
Près d'Atys il rugit alors ;
Il rend ses sens troublés à leur fougueuse ivresse;
Et lui , jouet de ses transports ,
D'un vain culte mourut la servile prêtresse,
JUIN 1809 . 439
Loin , loin de toi , Numa, ce délire effréné
Où la retraite plonge un coeur efféminé !
Sois aussi grand que tu peux l'être :
De ta crainte modeste écarte le bandeau :
De Rome et d'Albe nouveau maître ,
Charge ton équité de ce noble fardeau .
NUMA.
Je pars : aux voeux publics tu lèves tout obstacle.
O Nymphede Numa , sois son divin oracle !
J'assierai la paix dans les murs
Que mes prédécesseurs ont assis par la guerre :
J'irai sur des fondemens purs
Du temple de Janus bâtir le sanctuaire .
Quand , favori de Mars auteur de son destin ,
Romulus a planté sur le mont Pallatin
Sa lance , de fer toute armée ;
Sonbois , s'enracinant , s'ouvrit en rameaux verts ,
Grand arbre , image renommée
De sa ville étendant cent bras sur l'Univers .
C'est à moi d'illustrer sous son ombrage auguste
Les faisceaux de Thémis , les conquêtes du Juste
Sur le crime long-tems hardi ;
Et par ma patience encor victorieuse ,
De forcer le peuple agrandi
Asuivre des vertus la règle impérieuse .
Il dit; et s'arrachant au silence des bois ,
Parmi les bruits de Rome alla dicter des lois ;
Jusqu'à l'âge où son Egérie ,
Pleurant ce demi- Dieu , vers les Dieux rappelé ,
En source amère et non tarie
Sentit fondre son coeur plaintif et désolé.
1
Par le même.
ENIGME.
Plus je suis vide et plus je parais vain ,
On m'aperçoit toujours levant la crête ;
Mais modeste quand je suis plein ,
On me voit inclinant la tête .
Pour me ravir les biens que je possède ,
On m'empoigne , on m'abat ,
On me garotte , onm'enferme , on me bat.
410 MERCURE DE FRANCE ,
Roué de coups , il faut bien que je cède
Aqui me traite ainsi. Dépouillé tout entier ,
L'ingrat m'envoie encor pourrir sur un fumier.
$ ........
LOGOGRIPHE .
Sur six pieds , cher lecteur , je suis un minéral ;
Avec quatre aussitôt je deviens végétal ;
Combinés avec art , ils vont t'offrir encore ,
Une ville , un pronom , un instrument sonore ;
Un adjectif , enfin un métal précieux ;
Une masse de pierre , un élément fougueux.
Α .... Η......
CHARADE .
Mon premier n'est ni moi , ni toi , ni lui ;
Oncompte mon second ; mon entier est celui
Qu'on voit de plus en plus s'éloigner d'aujourd'hui .
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Chèvre .
Celui du Logogriphe est Froid, où l'on trouve Roi.
Celui de la Charade est Erable .
LITTÉRATURE . – SCIENCES ET ARTS.
-
OEUVRES CHOISIES , littéraires , historiques et militaires
du maréchal prince de Ligne , précédées de
quelques détails biographiques sur l'auteur etpubliées
par un de ses amis.-Deux volumes in-8° . Prix,
brochés , 9 fr . , et 11 fr. 50 c. francs de port par la
poste .-A Genève , chez J. J. Paschoud, imprimeurlibraire
; et à Paris , chez F. Buisson , libraire , rue
Gilles -Coeur , n° 10 .
OUVRES CHOISIES DU MARECHAL PRINCE. DE
LIGNE , publiées par M. DE PROPIAC , faisant suite
JUIN 1809 . 441
Un
aux Lettres et Pensées du même auteur , publiées
par Mme la baronne DE STAEL-HOLSTEIN.
volume in- 8° . - A Paris , chez J. Chaumerot , libr. ,
Palais-Royal , galerie de bois , nº 188 .
IL a paru , il y a quelques mois , un petit recueil de
Lettres et de Pensées extraites des OEuvres du prince de
Ligne , par Mme de Staël , et ce petit recueil , plein
d'esprit , d'élégance et de bon goût , a obtenu un fort
brillant succès : une seconde édition a promptement
suivi la première. Mais tel est le malheur attaché à ce
qu'en librairie on appelle choix , que , s'il en réussit un ,
quelque nouveau compilateur choisit dans le rebut du
premier , un troisième dans celui de tous deux , et de
choix en choix on finit par imprimer tout , au risque
de déshonorer l'auteur et de dégoûter le public. Il existe
de M. le prince de Ligne trente-un volumes d'oeuvres
militaires et d'oeuvres mélées , imprimés à Dresde : on
voit qu'il y a là de quoi fournir encore à beaucoup de
volumes d'oeuvres choisies , et si le ralentissement du
débit ne vient avertir à tems les éditeurs de ralentir
eux-mêmes leur zèle , nous aurons bientôt lieu de
maudire la fécondité du noble écrivain dont le petit
volume de Madame de Staël nous a si bien fait goûter
l'esprit et le caractère aimables . Ils lui ont déjà rendu
un assez mauvais service , ce me semble , en nous
apprenant qu'il est auteur de trente- un volumes. J'aimais
à croire que , pour le seul amusement de ses loisirs
, il laissait de tems en tems échapper de sa plume
quelque production légère , qu'il n'en faisait confidence
qu'à l'amitié , et que celle- ci , pour y faire participer
le public , avait été obligée de forcer ou même de trahir
sa modestie. Mais , je l'avoue , l'appareil de trente-un
volumes desserrés coup sur coup , dérange mes idées et
dénature mes impressions. J'y vois le résultat d'une
longue fatigue et d'une grande prétention qui s'allient
mal avec la futilité de presque toutes ces petites compositions.
Ce n'est plus un homme du monde , c'est un
auteur de profession que j'ai à lire et à juger ; je dois ,
pour être juste , changer de mesure et refuser à celui- ci
l'indulgence que j'accordais à l'autre. Enfin , si quelques
:
442 MERCURE DE FRANCE ,
i
morceaux véritablement piquans m'avaient donné une
haute opinion de l'esprit de celui qui les a écrits , quand
ils me semblaient former à peu près tout son capital
littéraire , je suis obligé de rabattre quelque chose de
cette opinion , lorsque j'apprends qu'ils ne sont qu'une
infiniment petite partie d'une très-volumineuse collection
; ils n'ont plus assez de mérite à mes yeux pour
appartenir à un choix si resserré; j'en conclus involontairement
que tout le reste est d'une médiocrité ennuyeuse
; et ce préjugé devient un fait presque démontré
, quand je vois que deux nouveaux compilateurs
dont rien ne m'autorise à accuser le discernement ,
n'ont su exprimer de tant de volumes où ils avaient à
butiner , qu'un ou deux volumes très- inférieurs au
petit Recueil qui les a devancés . En littérature , je ne
sais quelle idée de ridicule s'attache à la trop grande
fécondité ; l'agrément et l'utilité des écrits n'en garantissent
pas toujours. Voltaire lui-même était embarrassé
de se voir un si gros bagage. Si M. de Ligne , qui nous
fait l'honneur d'écrire dans notre langue , veut bien se
reconnaître justiciable de la critique française , j'oserai
lui conseiller de s'en tenir à ses trente- un volumes , et
de ne point travailler à augmenter ce nombre , comme
on peut le craindre d'après les nouveaux choix dont je
rends compte , où il est question d'objets récens , tels
que le livre de M. de Châteaubriand sur le Génie du
Christianisme et le Systéme cranioscopique du docteur
Gall
Les éditeurs des deux Recueils d'oeuvres choisies
sout en procès entre eux pour la propriété de l'idée . Cela
ressemble un peu à la dispute des deux pélerins pour
l'huitre.
Il est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l'apercevoir ,
En sera le gobeur; l'autre le verra faire .
Si par là l'on juge l'affaire ,
Reprit son compagnon , j'ai l'oeil bon , dieu merci,
Je ne l'ai pas mauvais aussi ,
Dit l'autre , et je l'ai vue avant vous , sur ma vie.
Et bien ! vous l'avez vue ; et moi , je l'ai sentie .
JUIN 1809 . 443
Perrin Dandin termina tout ce bel incident en grugeant
l'huître qu'il trouva bonne. Je souhaite , pour MM. les
éditeurs , que le public les mette d'accord de la mème
manière ; ils y gagneront plus que nos deux pèlerins .
Les deux Recueils sont en partie composés des mêmes
choses. Les morceaux qui leur sont communs sont des
Mémoires sur la Pologne , sur les Juifs , sur les Bohémiens
et sur le comte de Bonneval ; des lettres sur les
spectacles de société , quelques portraits , des rêveries
morales , des jugemens et des anecdotes littéraires . Le
Recueil en deux volumes diffère de l'autre , en ce qu'il
contient des Mémoires sur la composition des armées
des différentes nations , et des vues sur les moyens d'en
améliorer le régime et l'emploi. Cette partie a d'autant
plus d'intérêt dans les circonstances actuelles , que l'auteur
semble avoir prophétisé les changemens les plus
importans qui se sont faits dans l'organisation et dans la
tactique des armées françaises. L'éditeur en fait la remarque
dans des notes, dont l'objet est quelquefois aussi
de redresser les faux jugemens que la prévention nationale
et l'esprit de parti ont dictés au prince de Ligne.
Un morceau d'un intérêt véritablement historique ,
c'est celui où l'auteur fait le portrait et le parallèle de
tous ces grands généraux et de tous ces fameux partisans
qui se sont signalés dans la guerre de trente ans. M. de
Ligne, à qui tout le théâtre de cette guerre est connu
par des voyages et de longues résidences , qui a trouvé
des mémoires et des traditions dans toutes les maisons
dont elle intéresse la gloire , et notamment dans celle de
Wallenstein, à laquelle il est allié , a pu donner des particularités
et des détails personnels dont tout autre
historien aurait été privé. Je citerai de ce morceau sur
la guerre de trente ans une anecdote que je crois peu
connue. Wallenstein avait dit : J'emporterai Stralsund
, cette place fút- elle méme attachée au ciel avec
des chaines de fer. Las de la résistance que lui opposait
le bourguemaitre , il lui dit d'un ton de voix
terrible : Il faut que vous receviez dans votre bicoque
garnison impériale. Le bourguemaître répondit : C'est
ce que nous neferons pas .- Ilfaut donc que vous donniez
de l'argent. - C'est ce que nous n'avons pas .
444 MERCURE DE FRANCE,
Je vous apprendrai à vivre , boeufs que vous êtes .-C'est
ce que nous ne sommes pas . Pour le nerf et la concision,
cette réponse figurerait très-bien parmi les dicts notables
des Lacédémoniens .
Le Mémoire sur le comte de Bonneval est aussi fort
curieux , parce qu'il est composé sur des pièces authentiques
et dégagé de tous les contes impertinens dont
quelques romanciers faméliques avaient barbouillé la vie
de ce personnage singulier. Cette vie, pour ressembler à
un roman, n'avait pas besoin du secours de la fiction ; la
vérité suffisait. L'éditeur du Recueil en un volume a cru
devoir supprimer les lettres qui sont à la suite de ce
Mémoire , dont les unes sont de la comtesse de Bonneval
et les autres de l'abbé Dubois. Je me crois obligé de signaler
ces différences entre les deux ouvrages , afin que
l'on puisse choisir entre eux d'après son goût. Ce qui
est une raison de préférence pour l'un , est un motif
d'exclusion pour l'autre. Moi , je suis du parti des lettres
conservées ; elles sont toutefois plus agréables qu'instructives
.
Chacun des éditeurs a pris avec son auteur d'assez
grandes libertés , et tout calcul fait, je crois que ces
Messieurs ne se redoivent rien. Passe pour des suppressions
; elles sont en général innocentes , et l'on ne peut
les reprocher à quiconque ne vous promet qu'un choix;
quoiqu'à dire vrai , elles doivent plutôt porter sur des
morceaux entiers que sur des phrases , puisque , dans ce
dernier cas , elles peuvent disjoindre et même dénaturer
les idées de l'auteur. Mais je soupçonne au moins
l'un des deux éditeurs d'avoir un peu travaillé son
texte ; cela ne serait pas loyal. Je ne puis me dispenser
de dire sur quoi je fonde cette conjecture. Je lis dans la
préface du Mémoire sur Bonneval (édition en deux volumes)
: << Ainsi je sauve au moins Bonneval du re-
>> proche d'ingratitude; pour le reproche d'irréligion ,
>> il n'y a pas moyen de le justifier. On citait alors un
>> homme qui n'avait pas de religion; et cela fait hon-
>> neur à ce tems-là , puisque dans celui-ci, malheureu-
>> ment en France , on cite celui qui en a. Mais j'en re-
>> viens à ma critique , etc. » Cette petite réflexion
amère ne m'avait pas paru d'abord trop dans la tour
JUIN 1809 . 445
nure d'esprit de M. le prince de Ligne qui , en général ,
estde fort bonne composition sur ces matières , jusquelà
qu'il croit que Voltaire n'en voulait qu'à la superstition
et nullement à la religion chrétienne. J'ai donc eu
recours à l'édition en un volume, et après la phrase :
« Pour le reproche d'irréligion , il n'y a pas moyen de
>> le justifier. » J'ai lu ces propres mots : « J'ai réfléchi à
>> ce qui y a le plus contribué. Je crois que ce sont les
> ouvrages de Bayle , le plus fameux pyrrhonien .
>> Comme du doute à l'incrédulité il n'y a qu'un pas ,
>>c'est ce qui lui fit faire tant de progrès. Ainsi qu'on
» n'accuse point les cinq ou six hommes d'esprit qu'on
>> nomme pour avoir perverti l'Europe. Bonneval ne
» connaissait ni les plaisanteries de Voltaire , ni les con-
>> tradictions de Jean-Jacques Rousseau , ni les déclama-
>> tions de Diderot , ni la philosophie de d'Alembert.>>>
Ce n'est certainement pas un grand effort d'équité , de
la part de M. de Ligne , que d'avoir disculpé Voltaire ,
Rousseau , Diderot et d'Alembert, de l'irréligion du comte
de Bonneval , qui n'avait pas pu lire leurs écrits ; mais
on sent que cela même pourrait déplaire à certaines
personnes qui trouvent bon de les accuser de tout le
mal, en y comprenant celui qui s'est fait avant qu'ils
fussent au monde; et l'on peut croire que l'éditeur en
deux volumes a fait à ces personnes-là le sacrifice d'une
apologie aussi innocente que péremptoire , et qu'il a
poussé le ménagement pour elles jusqu'à y substituer
une phrase plus conforme à leur façon de penser ; et
cette supposition prend une couleur de vérité trèsforte,
quand on sait (si toutefois le rapport est fidèle)
que cet éditeur est l'un des rédacteurs d'une feuille où
l'opinion de ces mêmes personnes est constamment
flattée. Je crois lui rendre un service véritable en relevant
cette petite altération de texte qu'on aurait bien
pu ne pas remarquer , et dont il eût ainsi perdu tout le
Fruit. Par-là j'obtiendrai peut- être pour lui l'absolution
de certains passages qui n'appartiennent pas à la même
doctrine. J'ai dit que M. le prince de Ligne avait parlé
du docteur Gall. Voici ce qu'il en dit : «Ce qu'on a
>>> écrit contre Gall , il y a un an , dans un journal , me
>> rappelle l'amateur des jardins , c'est-à-dire, que la re
446 MERCURE DE FRANCE ,
>> ligion souffre souvent de ses soutiens maladroits . J'ai
>>> vu ses cours et ceux qui les suivaient : personne n'y a
>> attaché une idée irréligieuse. C'est depuis ce journal
>> que cela est peut-être arrivé; les scandalisés sont plus
>> dangereux que les scandalisans. >> M. de Ligne a mis
ailleurs une phrase sur la révolution , qui pourrait bien
déplaire à la fois aux deux partis très-opposés , dont l'un
accuse de ce mouvement l'autre parti qui s'en glorifie.
<<Qu'on ne dise point : la philosophie a fait cette révo-
>> lution. Je n'y ai pas vu un philosophe, mais des
>> grands seigneurs qui se sont faits roturiers, et des ro-
>> turiers qui se sont faits grands seigneurs. Quelques
>> gens d'esprit ont eu tort de friser un systême trop
>> hardi ; mais ils n'ont jamais cru qu'on les prendrait
>> au mot , ou plutôt qu'on les interpréterait. » En général
, tout ce que M. de Ligne dit de la révolution est
d'un ton de modération très-remarquable de la part d'un
prince de l'Empire qui a eu d'intimes liaisons avec la
plupart de ceux qu'elle a frappés , et qui lui-même a
perdu dans la guerre dont elle a été cause une partie de
ses biens et l'un de ses fils .
Ce calme , cette impartialité vraiment méritoire , lui
donnent le droit de se moquer un peu de l'emportement
et de l'exagération de tant de gens qui n'ont pas de
motifs pour crier si fort , et dont quelques-uns en anraient
de puissans pour se taire. A propos de Laharpe
qui fit expier si cruellement à beaucoup d'écrivains le
tort d'avoir persévéré dans des opinions qu'il avait
abjurées , après les avoir portées bien plus loin qu'eux ,
il remarque que les royalistes convertis sont terribles ;
il demande si Horace , le flatteur d'Auguste , était jacobin
pour avoir dit : pauperum tabernas regumque
turres , et s'il est juste , quand on absout Horace , de
faire à Roucher un crime de ce vers : Dans la nuit qui
confond les pâtres et les rois . Ailleurs il fait cette observation
qui paraît fort sensée : « On se croit bon roya-
>> liste en méprisant le néologisme des révolutions. II
>> n'est pas nécessaire d'admettre les trois mille mots
>> nouveaux-nés ; mais qu'on en prenne tout ce qu'il y
>> a de plus sonore, de plus expressif, de plus fin et de
>>plus délicat. >>>
JUIN 1809 . 447
M. de Ligne a pour notre littérature un goût que
malheureusement ses lumières n'égalent pas. Le Tacite
d'Amelot de la Houssaye lui paraît sublime et admirable
; et il ajoute : << Apparemment que personne ne
>> l'a lu , car personne n'est de mon avis. » Il attribue
l'ancien Avocat Patelin qui date du quinzième siècle ,
au médecin Gui Patin , né dans le dix-septième , et dont
il fait un avocat. Il met la Coquette corrigée à côté du
Glorieux et au dessus de Turcaret , et il prétend que
Quinau't , auteur de la Mère coquette , n'a fait que
des comédies détestables . Puis il remarque (ce qui est
juste en soi , mais un peu singulier de sa part après
tant d'erreurs et d'hérésies ) que Laharpe ne se connaissait
pas autant en comédie qu'en tout autre genre de
littérature .
Ses notes sur le Cours de Littérature et sur la Correspondance
russe de Laharpe , dont chaque éditeur
nous a donné un choix fait à sa manière , offrent plusieurs
anecdotes piquantes que l'on chercherait vainement
ailleurs , puisque la plupart sont personnelles å
l'auteur dont la vie en France se partageait entre les
hommes de la cour les plus aimables et les gens de lettres
les plus distingués . C'est dans l'ouvrage même qu'il faut
lire, à cause de sa longneur , le récit de ce fameux assassinat
commis sur la personne de Beaumarchais dans une
forêt d'Allemagne. M. de Ligne prétend que c'était une
véritable mystification, et les renseignemens qu'il donne
à ce sujet ne permettent guère d'en douter. On sait que
Pezai joua pendant quelque tems à la cour un rôle important,
quoique secret ; mais on ignore jusqu'où il lui
était permis de porter avec le roi le droit d'avis et de représentation.
Il écrivit un jour à Louis XVI : « Vous ne
>> pouvez pas régner par la grâce , Sire ; la nature vous
>> en a refusé : imposez-en par une grande sévérité de
>> principes. Votre Majesté va tantôt à une course de
>> chevaux ; elle trouvera un notaire qui écrira les paris
» de M. le comte d'Artois et de M. le duc d'Orléans .
>> Dites , Sire ; en le voyant : Pourquoi cet homme ?
>> Faut-il écrire entre gentilshommes ? La parole suf-
>> fit. » Cela arriva, dit M. de Ligne; j'y étais . On s'écria:
448 MERCURE DE FRANCE ,
<< Quelle justesse et quel grand mot du roi ! Voilà son
>>> genre. >>>
!
Il y a des pensées fines , fort spirituellement expri
mées , dans ce qui est intitulé assez bizarrement : Mes
Écarts , ou ma téte en liberté. La plus juste de ces pensées
est peut-être celle-là même où l'auteur indique
l'abus et le charlatanismedu genre . « Qu'on prenne garde
>> à ce genre-là , sur-tout dans un ouvrage comme celui-
>> ci . Un faiseur de pensées songe souvent à être ap-
>> plaudi plus qu'à être entendu , et se laisse aller à un
>>petit scintillement qui éblouit sans éclairer. Il y a un
>> petit mécanisme de définitions , d'explication de syno-
>> nymes , d'antithèses , de comparaisons , de ressem-
>>blances , de différences , qui fait, quand on veut , fort
>> aisément de la réputation. >>>
Que dirai-je de plus ? C'est encore une lecture amusante
que ces OEuvres choisies du prince de Ligne en un
et même en deux volumes ; mais le peu de substance et
d'intérêt dans quelques- uns des morceaux qui les composent
, prouve qu'il est tems de s'arrêter. Il faut fermer
la mine ; ce qu'on en extrairait maintenant ne couvrirait
peut- être plus les frais d'exploitation ; laissons
d'ailleurs à M. de Ligne sa réputation d'homme de beaucoup
d'esprit ; et s'il a écrit des choses où il n'y en ait
point tout à fait assez , pour sa gloire et pour nos plaisirs
consentons à les ignorer. Entre une conversation
aimable et du rabâchage , il n'y a souvent d'autre différence
que d'avoir cessé à propos de parler ou d'avoir
parlé trop long-tems ; or , les ouvrages de M. de Ligne
ne sont guère que de la conversation. AUGER .
VIE DE VICTOR ALFIERI , écrite par lui-même , et
traduite de l'italien par M. *** Deux vol . in-8 ° .
-A Paris , chez Nicolle , à la Librairie stéréotype ,
rue de Seine , nº 12 .
( FIN DE L'EXTRAIT. )
LES puérilités dont les deux premières époques de
cette Vie d'Alfieri sont remplies , ne sont rien encore
auprès
JUIN 1809 .
auprèsdes révélations inutiles etpeuhonorables quel'onE
LA
SEIN
trouve dans la troisième. Elle embrasse , nous dit l'auteur
lui-même , environ dix ans de voyages et de déréglemens.
Mais ses voyages ne sont que des courses : ses déréglemens
ressemblent , à peude choseprès , à ceuxde tous les jeunes
fous de son âge , de son état et de sa fortune. Presque en
rien, dans ce libertinage ambulant , ne laisse entrevoir
ce qu'Alfieri sera un jour , ni ce qui le conduit à l'être .
Vous le voyez , dans les trois premiers chapitres , parcourir
l'Italie entière , ne faisant autre chose , dans
chaque ville , qu'arriver , courir sans rien examiner ,
sans rien voir , et repartir. Une agitation sans curiosité
le pousse ; un ennui fatigant le chasse. Un seul trait
intéresse pour lui au milieu de cette nullité si active ,
c'est sa mélancolie , seul signe auquel on puisse reconnaître
en lui une élévation future.
A Venise , où il passe quelques jours dans un moment
où toute cette ville est en fêtes , que fait- il ? il reste
chez lui , ne bougeant pas de sa fenêtre , d'où il fait des
signes et dit quelques mots à une jeune personne qui lui
répond. « Le reste de la journée qui était bien longue (1),
je le passais , dit-il , ou à dormir, ou à rêver , je ne
saurais dire à quoi , et souvent à pleurer sans aucun
motif. J'avais perdu ma tranquillité , et je ne pouvais
pas même soupçonner ce qui me l'ôtait. Quelques
années après , ayant fait de nouvelles observations sur
moi , j'ai trouvé que c'était une maladie qui me prenait
tous les ans au printems , quelquefois en avril , et quelquefois
en juin. Elle durait plus ou moins , elle se faisait
sentir avec plus ou moins de force , selon que mon
coeur et mon esprit se trouvaient alors plus ou moins
vides et oisifs , etc. >>> Tous les jeunes gens mélancoliques
ne sont pas sans doute devenus de grands hommes,
mais peu d'hommes destinés au grand n'ont pas éprouvé
dans leur jeunesse de ces accès de mélancolie.
L'ennui , qui est autre chose , et qui naissait en lui
de cette pisiveté totale où ses facultés intellectuelles
étaient comme assoupies , le chasse de Venise à Gênes ,
de Gênes à Antibes , d'Antibes à Marseille ; le voilà en
(1) C'était enjuin .
Ff
450 MERCURE DE FRANCE,
France , à dix-huit ans , pour la première fois. A Marseille
, où il séjourne un mois , rien ne lui plaît que le
Théâtre. Il avait déjà , pendant tout un été , suivi , à
Turin , un spectacle français : il connaissait la plupart
de nos Tragédies et de nos Comédies les plus célèbres .
Il avoue qu'il était plus amusé par la Comédie qu'ému
par la Tragédie , quoique naturellement plus enclin à
pleurer qu'à rire ; et voici comment il explique cet
effet.<« Quand j'y ai réfléchi dans la suite , il m'a semblé
qu'une des principales causes de mon indifférence pour
la Tragédie , venait de ce que dans presque toutes les
pièces françaises il y a des scènes entières , et quelquefois
des actes , remplis par des personnages secondaires ,
qui me glaçaient en prolongeant l'action sans nécessité,
ou pour mieux dire en l'interrompant. » Selon le point
de vue d'où l'on regardera cette observation , elle
rendra compte en effet d'un vice de notre Théâtre , ou
elle donnera la clé du principal défaut du sien.
Il ajoute une raison dont nous sommes peut-être
mauvais juges . L'habitude, nous rend insensibles à des
choses qui peuvent choquer des étrangers; elle peut
même nous faire trouver des beautés où ils ne voient
que des défauts. « D'ailleurs , ajoute Alfieri, mon oreille,
quoique je ne voulusse plus être italien , me servait
malgré moi, en m'avertissant de l'ennuyeuse et insipide
uniformité de cette manière de versifier , en rimes qui
vont deux à deux et en vers coupés par la moitié , avec
une si grande trivialité de tous ( 2 ) et une si désagréable
abondance de sons du nez. >> Rien de tout cela
ne nous blesse , ou pour parler plus juste, ne trouble
notre enchantement, quand nous entendons de beaux
vers de Racine ; mais nous ne pouvons pas exiger que
(2) Di modi , de manières de parler , de locutions , de tours . Le traducteur
me pardonnera de suivre , dans toute cette phrase , le texte et
non pas sa traduction qui le rend fort mal. Je regrette l'expression nasalità
di suoni dont se sert l'auteur. Nasalité n'est pas français ; et c'est
dommage , avec tant de sons du nez ( an , in , on , un , et les terribles
oin et owin ) , de n'avoir pas un substantif qui les désigue. J'observe
que nasalità n'est pas plus italien que nasalité ne serait français; mais
la faculté de créer des mots au besoin est dans le génie de l'une des
deux langues et non de l'autre .
JUIN 1809 . 45
des oreilles italiennes sentent à cet égard comme les
nôtres .
Le jeune voyageur , toujours chassé par l'ennui ,
arrive en poste de Marseille à Paris , courant nuit ét
jour, et sans rien regarder sur la route. A Paris , du
moins , on croit qu'il va trouver remède à cet opiniâtre
ennui ; mais malheureusement il entra par le
faubourg Saint- Marceau ; quoique au mois d'août , la
matinée était nébuleuse , froide et pluvieuse ; il se logea
dans le faubourg St.-Germain, qu'il appelle un tombeau
fetide et fangeux; le tems continua d'être mauvais , et
quinze jours après son arrivée, il n'avait pas encore
salué le soleil; aussi vit-il tout en noir et en laid , surtout
les femmes , avec leur visage plâtré , auquel il en
voulait toujours. Cette première impression de Paris ne
s'effaça jamais de sa tête , et l'on peut la compter , avec
son maître de danse, et le rouge de la duchesse deParme,
pour troisième élément de ses préventions contre la
France.
Pendant trois mois , les promenades , les théâtres , les
filles , sont sès seules ressources contre l'ennui , et contre
ce malaise qui le poursuit partout : il joue , ne perd
ni ne gagne , s'ennuie du jeu , de Paris , de la France ,
et part pour l'Angleterre. Elle lui plaît dès le premier
aspect. A Londres, il se jette dans le tourbillon du
monde; l'ennui l'y poursuit encore. Il quitte les assemblées,
les soupers , les bals ; au lieu de les courir dans une
bonne voiture qui est à lui , il s'en établit le cocher ,
mène son jeune compagnon de voyage partout où ils
allaient auparavant ensemble , et s'acquite si bien de son
métier , que même dans les combats à coups de timon
qui sont d'usage entre cochers en sortant du Renelagh et
des spectacles , il s'en tire avec honneur sans rien briser
à la voiture , et sans blesser les chevaux . Monter à cheval
pendant cinq ou six heures tous les matins , rester sur
le siège pendant deux ou trois heures tous les soirs ,
quelque tems qu'il fasse, sont ses plaisirs pendant le
reste de l'hiver. Au printems une incursion dans les
provinces lui redonne du goût pour le mouvement. Le
désir de voir la Hollande l'appelle dans ce pays au com
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE,
mencement de l'été ; et ily passe , cette fois sans ennui,
labelle saison toute entière.
Cet heureux changement naissait en lui de deux
causes bien puissantes. Pour la première fois , il connut
à LaHaye l'amour et l'amitié; il put parler de son ami
à sa maîtresse , et de sa maîtresse à son ami : il est vrai
qu'il ne jouit pas long-tems de ce bonheur ; des interruptions
péniblesl'y troublèrent; une séparation douloureuse
et nécessaire le réduisit au désespoir : il voulut
mourir ; l'amitié le rendit à la vie, et à peu près à la
raison. Il regagna précipitamment l'Italie , poursuivi.
nonplus par le vide , mais par les regrets et les peines
du coeur. Pour les calmer , il se jeta pendant tout un
hiver à Turin , dans des études , ou du moins , dans des
lectures philosophiques ; c'était une suite des conseilsde
son ami , don Joseph d'Acunha, qui l'avait fait rougir
enHollande de son oisiveté, de sa répugnance à ouvrir
un livre quelconque , de son ignorance universelle.
Alors on le croit sauvé ; on croit que prenant à vingt
ans cette bonne route , il y marchera désormais , et que
l'on verra bientôt en lui poindre quelques rayons de
goût littéraire et de génie poétique. Mais tout à coup
il est repris par cette rage de courir et de voyager, sans
autre but que de se mouvoir et de changer de lieu.
Il part pour l'Allemagne et pour les pays du Nord, sans
autre guide qu'un valet de chambre de confiance , et
sans autre société qu'une jolie et commode édition de
Montaigne. De tous les philosophes qu'il venait de lire
à Turin, c'était, après la traduction des grands hommes
de Plutarque (3) , celui qui lui avait plu davantage , et
sans lui reprocher le jugement qu'il porte de quelquesuns
des autres, nous devons observer que jusqu'alors , en
dépit de son aversion pour la France, le peut qu'il savait
était presque tout français. Où commença-t-il enfin à
prendre goût à la littérature italienne ? En Danemarck.
L'envoyé de Naples en cette cour, qui était Pisan , lui
apprit à mieux sentir les beautés de cette littérature
(5) Sans doute la traduction de Dacier. Pour préférer celle d'Amiot ,
il faut entendre notre vieux langage , ce qui n'arrive guère à un
étranger.
JUIN 1809 . 453
qu'il ne l'avait fait dans son éducation piémontaise.
On est peu surpris de le voir mettre au nombre
de ses livres de choix les dialogues de l'Aretin , quand
on se rappelle une des trois manières dont il passait
son tems à Paris , et quand on sait qu'en Allemagne ,
pour se mettre en garde contre l'amour , il avait repris
Je même train de vie , à tout risque , et souvent avec
des échecs très - nuisibles à sa santé. A Copenhague
même , pendant tout l'hiver , il fut souvent réduit pour
cette cause à garder la chambre et le lit ; dans ces réclusions
forcées , il menait de front les lectures de Plutarque
, de Montaigne et de l'Aretin : <<<de sorte , dit-il ,
que ma tête était un mélange bizarre de philosophie, de
politique et de libertinage.>>>
L'Allemagne, le Danemarck , la Suède , la Russie , la
Prusse , visités dans un an, il repasse en Hollande et
de là en Angleterre. Sa vie , pendant sept ou huit mois,
à Londres , n'est plus la même que la première fois ;
elle est comme absorbée dans une passion qui vajusqu'à
la frénésie , pour une grande dame qu'il ne nomme pas,
mais que l'on sait être milady L.... Cette intrigue
l'entraîne dans les plus grandes extravagances , et finit
par un éclat scandaleux, un duel où il est blessé par le
mari , qui était officier aux gardes , un procès , un
divorce juridiquement prononcé, un aveu que lui fait
indiscrétement la Dame de s'être partagée,dans le tems
de leur liaison la plus intime , entre lui et un misérable
jockey. Séparé d'elle, et honteux de son amour , sans
en être tout à fait guéri , il se réfugie d'abord en
Hollande , auprès de son ami d'Acunha , et se décide à
voyager en Espagne , seul pays de l'Europe qui lui
reste, non à voir , mais à parcourir.
Point de distractions pour lui à Paris , où il séjourne
unmois , et qui ne lui plaît pas plus qu'à son premier
voyage. De Paris , il va tout d'une traite à Barcelonne ,
toujours en proie à sa mélancolie ,et à l'amertume de ses
souvenirs. «Pendant tout ce voyage, dit-il,je ne fis autre
chose que pleurer tout seul. J'ouvrais de tems en tems
quelques volumes de mon ami Montaigne , que depuis
un an je n'avais plus regardé; cette lecture entrecoupée
me donnait peu à peu de la raison , du courage , et
454 MERCURE DE FRANCE ,
i
quelquefois même des consolations. >> Dans cet état qui
pourrait refuser de plaindre un jeune homme de vingtdeux
ans abandonné à lui-même ? Qui ne s'intéresserait
pas vivement à lui , quand même il n'aurait pas
été par la suite ce qu'Alfieri est devenu ?
Cet intérêt se soutient pendant qu'il traverse, pour se
rendre à Madrid , les immenses déserts de l'Espagne ,
faisant marcher loin en avant sa voiture , ses domestiques,
et voyageant le plus souvent à pied , n'ayant pour
compagnie qu'un superbe cheval andaloux , qui le suit
comme un chien fidèle. Mais à Madrid .... oh ! pourquoi
nous a-t-il appris ce trait d'une brutalité plus que
sauvage ? Ce pauvre Elie , son valet de chambre si
dévoué , d'une si grande ressource pour lui dans toutes
les épreuves de sa vie, en lui arrangeant les cheveux ,
en tire un trop fortement : un chandelier lancé de la
main d'Alfieri vole à sa tête , le frappe à la tempe ,
fait jaillir le sang comme d'une fontaine. Elie veut se
venger ; l'épée de son maître dirigée contre sa poitrine
ne l'arrête pas. Un tiers , témoin de cette scène, ne suffit
pas pour y mettre fin ; il faut que tous les domestiques
de l'hôtel , tous les valets de chambre des voyageurs , que
tout l'hôtel enfin accourent et séparent les combattans.
Ni l'explication que donne Alfieri de cet accès de rage ,
ni ce qu'il fit pour expier sa faute, ni le regret et la
honte qu'il paraît en avoir , ne m'empêcheront de regretter
qu'il n'ait pas pris , pour ce trait ainsi que pour
quelques autres qui sans lui seraient tout à fait ignorés
, le sage parti du silence.
Il quitte Madrid, comme il a quitté la plupart des
autres villes , sans y avoir rien vu. A Lisbonne , dont le
premier aspect lui cause une sorte d'enchantement qui
ne se soutient pas; il fait une acquisition bien précieuse,
celle d'un véritable ami. Le comte Valperga diMasino,
alors ministre de Sardaigne en Portugal , avait avec lui
l'abbé de Caluso son frère , jeune homme du plus grand
mérite , d'un excellent caractère et d'un profond savoir,
qui a été depuis , et est encore un des membres les plus
distingués de la savante Académie de Turin; il se forma
dès lors entre Alfieri et lui une de ces amitiés qui durent
touté la vie. C'était, il est aisé de le voir , du côté
JUIN 1809 .
455
ا
e
d'Alfieri qu'était tout le profit de cette amitié; mais il a
lebon esprit de le sentir , et la franchise de le dire : la
chaleur qu'il met à louer son ami , l'autorité qu'il lui a
toujours accordée sur ses travaux et sur ses études , la
constance avec laquelle il l'a aimé ; l'attachement non
moins durable qu'il a su inspirer à un homme qui
réunit tant de qualités rares à tant de lumières , sont
peut-être de toutes les circonstances de sa vie celles qui
parlent le plus en sa favour.
Séville et Cadix l'appellent au sortir de Lisbonne. Les
plaisirs du carnaval l'arrêtent quelque tems à Cadix . II
s'y livre avec trop peu de retenue et de choix ; et il ne
nous cache pas ce qu'il aurait dû nous cacher de leurs
suites. Cette fois , elles furent graves et si tenaces ,
qu'elles l'accompagnèrent jusqu'en Piémont , où il
revint en trois mois , à travers les plus belles provinces
de l'Espagne , et tout le midi de la France. De retour
enfin à Turin , guéri , remis de ses fatigues , « On
devine , dit- il , que je n'avais pas encore parcouru toute
l'échelle des erreurs , et que j'avais beaucoup de fautes à
commettre avant de donner un essor lonable et utile à
mon caractère impétueux, superbe , intolérant . >>>
Il ne tombe cependant plus que dans une seule de ces
- erreurs , que l'on peut reprocher à sa jeunesse , si toutefois
on peut raisonnablement reprocher à cet âge, ce qui
tient à la fougue , à l'ivresse , à l'extravagance des
- passions. La position où il se trouvait alors , rend
encore plus excusable en lui ce que l'âge suffit quelquefois
pour excuser dans les autres. Entièrement libre
à vingt-quatre ans , riche et noble dans un pays où ces
deux qualités dispensaient alors de tant d'autres ; tenant
une maison magnifique , livré à une dissipation continuelle
, à la société des jeunes gens et des femmes , à ses
goûts de faste et de luxe , à celui des chevaux , dont il
avait augmenté le nombre jusqu'à douze , végétant dans
- une oisiveté profonde , sans être un instant seul avec
lui, sans ouvrirjamais un livre ; une femme d'un rang
- distingué , mais d'une mauvaise réputation même dans le
monde galant , plus âgée que lui de neufà dix ans , mais
belle encore , adroite et brillante , entreprend sa couquète,
paraît l'aimer , l'enflamme , le subjugue , mais
L
456 MERCURE DE FRANCE ,
ne l'aveugle pas , et le tient sans cesse auprès d'elle , mécontent
d'y être , sans pouvoir la quitter.
Il fallut de longs efforts pour rompre une pareille
chaîne. Un an, dix-huit mois, près de deux ans , se
passèrent dans des transports , des fureurs, des repentirs,
des résolutions sans effet , des victoires sur soi-même ,
suivies de nouvelles défaites. Enfin , le charme fut
rompu ; la raison et la liberté revinrent ; un vide
affreux , un horrible ennui devait suivre ; mais pendant
ce dernier orage , un nouveau goût s'était déclaré en
lui : un sonnet , mauvais sans doute , mais enfin assez
régulier dans sa structure, s'il n'était pas bon quant aux
pensées et au style , et qui plus est , une espèce de
dialogue tragique en vers, dont la principale interlocutrice
était Cléopâtre , lui avaient appris qu'il pouvait
donner une suite et une forme quelconque à ses idées.
Quelque tems après , ayant jeté les yeux sur cette
esquisse , il est frappé de la ressemblance de l'état de
son coeur avec celui d'Antoine ; il conçoit le projet de
finir cette Tragédie et de la faire jouer sur le théâtre.
<< A peine , dit- il , cette idée me fut passée par la tête ,
que presque guéri , je commençai à barbouiller du
papier , à rapiécer , à changer , à ôter , à ajouter , à
continuer , à recommencer , enfin à devenir fou d'une
autre manière pour cette malheureuse Cléopâtre née
sous de si mauvais auspices. >>>
Enfin , à force de peines , après avoir usé des grammaires
et des dictionnaires, et presque la patience d'amis
dont il sollicite les conseils (car il lui fallut tous ces secours
pour écrire en vers dans une langue qui avait
presque cessé d'être la sienne ) , il parvient à rassembler
cinq morceaux, qu'il appelle actes , et il intitule le tout
Cléopâtre, tragédie. Il y joint une petite pièce en prose ,
intitulée les Poètes, où il se moque lui-même de sa Tragédie
, et en même tems de celles des poètes de ce temslà.
Le tout obtient les honneurs d'une représentation
publique et même de deux. Depuis cette fatale soirée
dit-il , un feu dévorant s'empara de son âme : il brûla
d'obtenir un jour au Théâtre des succès mérités ; et
jamais fièvre d'amour ne lui donna de si brûlans transports.
JUIN 1809 . 457
Voilà Alfieri , à vingt-sept ans , engagé avec le Public
et avec lui -même à devenir Auteur tragique ; et voilà
jusqu'où j'ai voulu suivre dans sa Vie le fil des événemens
, pour que l'on sentît tout ce qu'il avait à acquérir
et tout ce qu'il avait à vaincre pour atteindre , dans un
art si difficile , à la sublimité du talent et au sommet de
la renommée. J'ai aussi voulu faire mieux sentir quel
tort il s'est fait à lui-même en remplissant tout un volume
de ce qui tient ici quelques pages, dans lesquelles
encore il y a du trop , puisqu'on y voit quelques détails
honteux qu'il eût mieux valu reléguer dans un éternel
oubli.
Il en est autrement du second volume. Presque tout
y mérite d'être lu et se refuse à être resserré dans
un extrait. On y voit Alfieri changer absolument de vie,
se livrer opiniâtrement aux études les plus difficiles
pour qui les commence si tard; apprendre le latin sous
nu maître , l'italien dans les sources les plus pures de la
langue ; écarter , et il le fallait bien, toute lecture française
, pour italianiser sa pensée comme son style ; se
retirer à la campagne pour être tout entier à sa noble
entreprise; concevoir des sujets , dresser des plans , les
étendre et les développer en prose ; les reprendre pour
les mettre en vers : mécontent d'une première versification
, en refaire une seconde, une troisième ; se soutenir
presque sans interruption pendant dix ou onze
ans dans cette effervescence de tête , dans cette ardeur
infatigable pour le travail ; et sans compter d'autres
productions qui viennent de tems en tems croiser ses
compositions tragiques, parmi de fréquens déplacemens
, des voyages, des agitations que lui cause une passion
plus digne de lui que les premières , se trouver, au
bout de ce tems , auteur de dix - neufTragédies , créateur
d'un nouveau genre , chef d'école dans sa patrie ,
modèle peut- être dangereux , mais modèle enfin , sûr de
Timmortalité avant quarante ans , d'ignorant , d'inappliqué
, d'incapable de tout travail, qu'il était à près de
trente.
Dans quelques circonstances de cette quatrième
époque , si différente des trois autres , l'âme d'Alfieri
n'offre pas un spectacle moins intéressant que son es
458 MERCURE DE FRANCE ,
prit. Voulant écrire toujours en homme libre , il se sent
entravé par les lois despotiques de son pays qui peuvent
l'atteindre même hors du Piémont, puisqu'il a sous la
main du roi des propriétés féodales ; il prend le parti de
s'en défaire ; il en fait donation entière à la comtesse de
Cumiana , sa soeur , moyennant une pension annuelle de
14,000 livres de Piémont , qui ne représente que la moitié
de leur valeur , content , dit- il, de perdre l'autre
moitié , et d'acheter à ce prix l'indépendance de ses
opinions , le choix de son séjour et la liberté d'écrire.
Par une seconde opération , il change 5,000 livres de ce
revenu en 100,000 livres de capital; vend ses meubles
de Turin , son argenterie, ses chevaux , réalise à peu
près 72,000 livres , place ces deux sommes en rentes
viagères sur la France , et choisit pour sa nouvelle
patrie la Toscane .
Un intérêt bien cher l'engageait à s'y fixer. Il aimait
une femme d'un haut rang , d'un grand nom , qui
joignait à ces dons de la fortune ceux de la nature et les
qualités les plus aimables et les plus solides ; et il en
était aimé. Depuis ce moment , des obstacles purent les
gêner , les tourmenter , les séparer même quelquefois ,
et à de grandes distances : ils se rejoignirent toujours.
Réunis enfin , quand il n'exista plus d'obstacles , ils ne
se sont quittés que lorsqu'Alfieri a quitté la vie , et cet
amour mis à tant d'épreuves a été consacré en quelque
sorte aux yeux de l'Europe entière par la grande épreuve
du tems.
Ajoutons à cette constance celle qu'il eut en amitié ;
observons que dans sa jeunesse dissipée , au milieu de
tant de liaisons de plaisir, il choisit pour premier ami
le sage d'Acunha , pour second le vertueux et savant Caluso
; que Gori Gandellini , qu'il aima peut-être encore
davantage , était aussi, à ce qu'il paraît, un homme
distingué par son caractère et par son savoir ; qu'Alfieri
l'ayant perdu , n'a cessé de le louer et de le regretter
; que , mort avant les deux autres , il a laissé en eux
pour sa mémoire un respect tendre et presque religieux ;
nous ne douterons plus que, parmi des défauts et même
des vices dont il nous a malheureusement mis dans l'im
JUIN 1809 . 459
possibilité de douter, il n'eût , des qualités solides et attachantes
, qui ne vont jamais sans de hautes vertus .
Mais il nous reste , à nous autres Français , à le considérer
sous un dernier aspect ; il existe entre lui et nous
un procès dans lequel il s'est donné des torts , qui ne
doivent pas nous faire oublier les nôtres. Alfieri était à
Paris depuis trois ans avec son amie. Il y avait fait imprimer
chez notre célèbre Didot tout son 'Théâtre , et
à Kehl ses OEuvres diverses , en prose et en vers , lorsque
notre Révolution , qui , dans ses commencemens ,
se trouvait d'accord avec ses sentimens et ses opinions,
qu'il avait approuvée et chantée (4) , prit une direction
et une marche qui cessèrent apparemment de lui
convenir et qui effrayèrent sa compagne. Ils passèrent
tous deux en Angleterre en 1791. Mais les trois-quarts
de leurs revenus étaient en France : ils ne les touchaient
qu'en papier qui perdait beaucoup par le change : après
la fuite du Roi et son arrestation à Varennes , il perdit
bien davantage. Ils se trouvèrent à Londres dans une
gêne d'argent qui les força de revenir en France . Ils restèrent
à Paris jusqu'au 10 août. A cette détonation terrible
qui se fit au milieu de la capitale, et qui ébranla
laFrance entière , deux étrangers , deux individus libres,
qui jusqu'alors avaient vécu en amis de la France ,
étaient assurément bien les maîtres de la quitter. Les
obstacles qu'ils éprouvèrent pour en sortir tenaient à ces
circonstances mêmes ; ils sortirent enfin ; ils respirèrent
en revoyant l'Italie et leur chère Toscane.
Mais à Paris , d'où ils étaient partis le 12 , on descendit
le 20 dans leur maison pour les arrêter : ne les trouvant
pas , on confisqua chevaux , meubles , livres , tout
cequ'ils avaient laissé , et l'on séquestra leursrevenus en les
déclarant émigrés . Quel effet ne dut pas avoir cette conduite
inhospitalière sur une âme aussi passionnée que celle
d'Alfieri ! Quelle haine contre les Français et contre leur
cause ! Il se croyait du moins en Italiehors de leur portée :
(4) Dans son Ode intitulée Parigi sbastigliato. Sa tête était si
exaltée qu'il y a décrit et célébré avec transport , dans sa dixième
strophe , le massacre de Delaunay et de Flesselles , leurs têtes portées
au bout des piques , et leurs cadavres traînés dans les rues.
460 MERCURE DE FRANCE ,
mais bientôt atteint par leurs armées , circonvenu pour
ainsi dire dans sa retraite par leurs victoires , il s'aigrit,
il s'exaspéra contre eux de plus en plus. De-là le trouble
jeté dans tout le reste de sa vie ; de- là , ces ouvrages imparfaits
sur lesquels il se jetait en quelque sorte pour se
distraire , mais qu'il n'avait plus la patience de revoir et
de finir; de-là cette fureur tardive pour l'étude d'une
langue ancienne qu'il regretait de ne pas savoir , ces excès
d'un travail ingrat, ces privations à contre-tems ,
cette inattention pour des altérations de santé qui devinrent
un mal incurable ; de- là sur-tout ces flots de
bile qu'ilne cessa plus de vomir sur nous , en prose, en
vers , sous toutes les formes et dans tous les styles. Le
même ressentiment , la même haine pouvaient sans
doute s'exprimer autrement. Une âme aussi fière que la
sienne , mais plus calme et plus véritablement grande ,
aurait vu de plus haut une telle injure ; un esprit plus
philosophique eût regardé ces convulsions politiques
comme une suite fâcheuse mais nécessaire du cours
des choses ; et malgré ses pertes particulières , qui au
reste lui laissaient encore une honnête aisance , il se serait
, moins aperçu lui -même dans ce mouvement
général , et n'eût pas avec un acharnement si furieux et
si aveugle confondu jusqu'à la fin les torts d'un petit
nombre à son égard , avec la conduite générale et la
masse entière des Français : mais toujours porté aux
extrêmes , il s'y précipita cette fois avec toute la violence
et toute la tenacité de son caractère. Il nous haït , il
nous exécra , sans mesure et sans retour.
Ferons-nous comme lui? Parce qu'il fut injuste envers
la France , le serons -nous à son égard ? Nous prévaudrons-
nous contre lui des aveux gratuits et imprudens
qu'il nous a faits? Il n'y aurait à cela pas plus de profit
que de justice et de générosité. On se prive soi-même du
plus grand plaisir que puissent goûter des âmes nobles ,
ens'autorisantde quelques torts et de quelques faiblesses
pour retirer ce tributd'admiration et de reconnaissance
que l'on doit , dans la carrière des arts , à tout ce qui a
de la grandeur.
D'après cette Vie même , qui peutfournir à la mal
veillance et à la vengeance de si fortes armes contre son
JUIN 1809 . 461
auteur, comment, pour être juste, doit-on considérer
Alfieri ? On doit voir en lui tros hommes différens et
bien distincts. Le premier est un jeune écervelé , livré ,
par l'indépendance prématurée de sa fortune, à toutes
les folies et à toutes les sottises qui sont presque généralement
l'apanage de ses pareils; plus violent, plus frénétiquement
passionné que la plupart d'entre eux; leur
égal à tous en orgueil, en ignorance , en désordre de
tête et de moeurs. Mais presque tous restent tels, périssent
de bonne heure ou vieillissent sans éprouver
d'autre révolution que l'affaiblissement et l'impuissance.
Lui , tout à coup, et par ses propres forces , est passé de
cette nullité à l'existence , de cette mort à la vie du travail
, de l'instruction , de la création et de la gloire. Ce
second Alfieri est le véritable , et doit être pour nous le
seul. Le troisième, heurté, froissé par des chocs imprévus,
blessé dans son orgueil et dans sa fortune , violemment
jeté hors de la route, n'y rentre plus tel qu'il était
d'abord, et se détruit par des travaux peu utiles à sa
gloire , par des études forcées , des erreurs de régime ,
et des passions haineuses qu'il ne cesse d'exhaler ,
les pouvoir assouvir.Ce dernier Alfieri est à plaindre : il
était vraiment frappé , troublé , malade ; son esprit avait
encore une partie de sa force , mais sa raison n'existait
plus.
sans
C'est ainsi , à ce qu'il me semble, que nous devons
envisager cette Vie, qu'une traduction vient de faire
connaître en France , maisdont il eût mieux valu qu'on
se bornât à tirer une notice sur la vie littéraire et sur
les ouvrages de l'auteur. L'ouvrage original plaît en
Italie par la liberté de pensée et de style, par la négligence
même avec laquelle il est écrit; par cette franchise
presque cynique , ce dédain pour soi-même
cette insouciance de l'opinion , qui réussit presque toujours
aux grands hommes , parce qu'elle console la médiocrité
en les faisant quelquefois paraître petits . Chez
nous, quand même elle conserverait ces derniers avantages
, elle perdra toujours ceux qui tiennent à la légéreté
de la touche , aux grâces naturelles et à la fermeté
dupinceau.
,
Cette traduction est-elle faite par un italien qui ne
462 MERCURE DE FRANCE ,
sait pas bien le français , ou par un français qui n'entend
pas assez l'italien ? il y a des raisons pour croire tantôt
l'un , tantôt l'autre ; mais c'est sûrement l'un des deux .
Un italien seul a pu conserver dans sa version des locutions
tout à fait italiennes , comme se prévaloir d'un
livre , au lieu de s'en servir , comme une taille plutót
petite , cette lecture m'avait plutót ennuyé ; prevalersi a
ce sens , piuttosto s'emploie ainsi d'une maniere absolue
en italien dans le style familier, mais point du tout en
français . Si un français avait cru ne pouvoir rendre
un ronzino par un bidet , ou petit cheval , mais par
rossinante , qui n'y a point de rapport, il n'aurait pas
du moins changé le genre d'un mot si connu , et n'aurait
pas dit ma au lieu de mon rossinante. Un français
saurait qu'on ne va pas chez quelqu'un qui arrive lui
souhaiter un bon retour , qu'on ne dit pas le manifeste
pour le prospectus d'un libraire , quoique les Italiens
disent dans ce sens manifesto .
Mais aussi un italien n'eût pas compté parmi les édifices
bâtis par un oncle d'Alfieri , architecte célèbre dans
son pays , le temple de Saint-Pierre in Ginevra , comme
si c'était le nom d'une église de Turin , où il n'y a point
d'église de Saint-Pierre , tandis que c'est à Genève , in
Ginevra , qu'est en effet bâti ce temple ; un italien n'eût
pas fait dire à Alfieri que les élans lyriques de Pindare
lui paraissaient souvent bien bétes , sans s'apercevoir que
bestiale signifie quelquefois, et signifie certainement ici ,
démésuré , gigantesque. C'est un français et non pas
un italien qui a pu mettre l'Ode à la Fortune du Guide ,
nom d'un peintre , au lieu de l'Ode du Guidi , nom
d'un poète ; qui a pu rendre le mot manigoldi par
bourreaux , dans un endroit où il signifie misérables ,
gueux , canailles ; qui a pu croire qu'une chose che
non va detta , signifie une chose qu'on ne dit pas ,
au lieu d'une chose qu'il ne faut pas dire , et tomber
par-là dans un vrai non sense, commedans cette phrase
qui devient ridicule par son air apophtegmatique : « J'ai
toujours écouté sans peine même les discours des sots ;
on apprend d'eux tout ce qu'ils ne disent pas >> ; tandis
que le texte dit avec finesse et simplicité : « J'ai toujours
écouté sans peine , même les plus sots discours ;
..
JUIN 1809 .
463
on y apprend tout ce qu'il ne faut point dire : dai qualė
si apprende tutto quello che non va detta .
Italien ou français , le traducteur aurait dû éviter au
moins des contresens aussi forts que ceux-ci.
Alfieri rend compte des études qu'il a faites pour parvenir
à donner dans sa langue au vers libre , sciolto ,
une harmonie , une coupe, une forme enfin toute particulière.
Une de ces études fut sur-tout celle des vers
de Virgile. Il apprit , dit-il, de son ami l'abbé de Caluso,
àgoûter , à sentir , à discerner la belle et immense
variéte des vers de Virgile; et toutle reste de la phrase
se rapporte au même sens. Le traducteur lui fait dire :
C'est à cet ami que je dois d'avoir senti et distingué le
génie de Virgile; et le reste de la phrase n'a plus de
sens , ni cela non plus.
A Florence , Alfieri faisait quelquefois jouer chez lui
ses Tragédies , et y jouait lui-même. « Je jouai , dit-il ,
le Filippo , dans lequel je fis alternativement les deux
rôles si différens de Philippe et de D. Carlos. » Selon son
traducteur , il joua successivement les rôles de D. Carlos
et de Philippe dans les deux tragédies de ce nom. Ce qui
nous donne tout de suite deux Tragédies au lieu d'une.
Alfieri parlant de ses lectures grecques met de ce
nombre Thucydide avec son Scholiaste , et deux fois
Proclus sur le 'Timée de Platon , c'est-à-dire , le commentaire
de Proclus sur ce dialogue. Le traducteur , qui
ne paraît connaître ni Proclus , ni le Timée , fait dire à
son auteur qu'il lut deux fois Procle dans le Timée de
Platon, etc.
On a supprimé dans cette traduction beaucoup de
choses de l'original , et l'on peut dire qu'il eût fallu
peut-être en supprimer moins ou davantage. Plusieurs
de ces suppressions sont absolument sans motif et ont
été faites si légèrement qu'elles changent ou détruisent
le sens de ce qui suit. Je demande , par exemple , au
traducteur lui-même s'il sait pourquoi, (tom. 2, p.6 )
lorsqu'Alfieri commence à étudier sérieusement la langue
italienne , il lui a retranché ceci : le premier pas
vers la pureté de la langue toscane devait étre et fut en
effetdebannir entièrement toute lecturefrançaise ; et ce
que signifie, immédiatement après cette lacune,je ne
464 MERCURE DE FRANCE,
voulus plus prononcer un mot de cette langue , quand on
n'a point parlé de la langue française auparavant. Je lui
demande comment , à la page suivante , n'ayant point
dit qu'une certaine pièce qu'Alfieri composa pour un
banquet de francs-maçons était un Capitolo , ou pièce
en tercets , on peut comprendre ce qu'il dit ensuite de
l'ignorance où il était des règles du tercet , etc.
Si je passais du traducteur à l'imprimeur , je pourrais
aussi relever bon nombre de fautes typographiques
comme mon Dom Ivaldi, pour mon bon Ivaldi ; on me
proposa de me présenter la cour de France , pour à la
cour de France ; ce qui, par la seule suppression d'un à,
fait d'Alfieri un souverain à qui la cour de France est
présentée; des louanges que les livres seuls donnent , au
lieu de que les lèvres seules donnent ; mais en voilà bien
assez pour montrer que ce livre n'est pas moins négligemment
imprimé que traduit. Cette destinée lui est
communeavec la plupart de ceux qu'on traduit et qu'on
imprime aujourd'hui. Je ne cesserai de répéter cette
plainte que quand Messieurs les Traducteurs et les
Libraires voudront bien cesser d'y donner lieu .
Je n'ai parlé d'Alfieri que relativement à sa vie , et
j'ai presqu'uniquement considéré dans cette vie l'influence
que sa publicité peut avoir sur la gloire de son
auteur. Je ne l'ai point , en quelque sorte , examinée ;
je n'ai point chicané sur des faits qui seraient sujets à
discussion , sur des jugemens hasardés , sur des contradictions
palpables , sur des omissions visibles ; je n'ai
point non plus essayé de réduire à leur juste valeur des
exagérationsnombreuses, parmi lesquelles ilfautcompter
peut-être celle qu'Alfieri se fait à lui-même de l'excellence
et de la nouveauté de son systême dramatique. J'ai
encore moins voulu entrer dans l'examen du mérite réel
de son Théâtre , de ses beautés , de ses défauts , et chercher
å fixer la juste valeur de ce poète , trop admiré peutêtre
à certains égards , mais qui certes a et aura toujours
de justes droits à l'admiration. Ce n'était ici ni le
tems ni le lieu. Je l'essayerai ailleurs , et je m'éclairerai
dans ce travail comme un étranger le doit faire toujours,
des lumières déjà répandues en Italie , et qui continueront
JUIN 1809 . 465
DEPT
nueront sans doute de s'y répandre sur ce sujet interes
sant.
Déjà l'Académie de Lucques a rendu à cet homme
célèbre un honneur digne d'une Société éclairée ; elle
n'a point proposé pour sujet de prix son éloge , mais
une dissertation sur ses ouvrages. Elle a prescrit d'examiner
le style , l'esprit , et les nouveautés utiles ou
dangereuses qu'il a introduites dans la Tragédie et dans
l'art dramatique. M. Carmignani , professeur dans l'Université
de Pise , a remporté ce prix, le 18 mai 1806, par
une dissertation pleine de jugement , de goût , de connaissance
de l'art et d'impartialité. Il en a paru en 1807
une seconde édition , augmentée d'une préface et de
beaucoup de notes. C'est un très-bon morceau de littérature
critique.
Un homme de beaucoup d'esprit , membre de l'Académie
de Turin et du Sénat de France , M. Falletti de
Barolo , vient de publier , à Turin , quatre Lettres sur
les OEuvres posthumes d'Alfieri , adressée à M. Prospero
Balbo , président de la même Académie , distingué
comme lui par ses lumières , son savoir et ses talens. Je
tiens de la complaisance du célèbre historien des Révolutions
d'Italie , M. Denina , la communication de ces
Lettres que j'ai lues avec autant de fruit que de plaisir.
Elles sont terminées par une Notice sur la personne et
les ouvrages d'Alfieri ; cette Notice est en français , et a
paru précédemment à Paris , dans les Archives Littéraires.
M. Falletti de Barolo , qui écrit en italien avec
une élégance remarquable , n'écrit pas moins purement
en français , pense et s'exprime également bien dans
les deux langues. Sa quatrième lettre contient une comparaison
entre elles , et une discussion rapide sur la
manière différente dont elles se sont formées , et sur
certaines difficultés qui en résultent pour qui veut bien
écrire dans l'une et dans l'autre : ce peu de pages suffit
pour prouver avec quel soin et dans quel esprit philosophique
il les a étudiées toutes les deux. Il est plus difficile
et plus louable de les cultiver ainsi , que de donner
àl'une, comme fit Alfieri , une préférence exclusive ,
et de rejeter entièrement l'autre avec un dédain qu'assurément
elle ne mérite pas.
GINGUENÉ.
G
466 MERCURE DE FRANCE ,
LES MARTYRS , ou le Triomphe de la Religion chrétienne;
par F.-A. de Châteaubriand.-Deux vol .
in - 8 ° . - Prix , 12 fr. et 15 fr. francs de port .
Paris , chez Lenormand , rue des Prêtres-Saint-Germain-
l'Auxerrois .
( SECOND EXTRAIT. )
-A
Le récit d'Eudore est , sans contredit , l'épisode le
plus important des Martyrs , et la partie de l'ouvrage
où le talent se montre avec le plus de vigueur et de
flexibilité. Il règne une admirable variété de tons dans
la peinture des champs paisibles de la Grèce , et dans
celle de la capitale de l'Univers. A Rome , Eudore passe
tour à tour du palais des Empereurs au cimetière des
Chrétiens : c'est là qu'un solitaire , ignoré des maîtres
du monde , élève au ciel , pour eux et pour leurs peuples
, des mains pures et des voeux innocens , tandis
que les fidèles viennent , des extrémités de la terre ,
entendre et reconnaître en lui l'organe du Dieu qu'ils
adorent et le chef de l'église universelle. Quel contraste
que celui d'un évêque chrétien , exerçant dans le silence
et la pauvreté cette puissance inexplicable , irrésistible ,
immense , avec ces farouches Césars , toujours chancelans
sur le trône , et forcés enfin , pour s'y maintenir,
de fléchir le genou devant les autels d'une religion persécutée
qui , du fond des prisons et du haut des échafauds
, renversait les statues de la victoire et mettait en
fuite les Dieux du Peuple-Roi ! On chercherait en vaiu
dans l'histoire des hommes un second spectacle aussi
imposant , aussi prodigieux ; et sans doute il appartenait
à l'auteur du Génie du Christianisme , de l'offrir aux
méditations d'un siècle qui se pique de tout approfondir
et de tout expliquer. Saivons Eudore chez l'un de ces
pasteurs de l'église naissante , si héroïque dans ses souffrances
, si puissante dans son obscurité. <<<Marcellin ,
» évêque de Rome , habitait le cimetière des Chrétiens ,
>> de l'autre côté du Tybre , dans un lieu désert , au
>> tombeau de St.-Pierre et de St.-Paul. Sa demeure ,
>> composée de deux cellules , était appuyée contre le
>>mur de la chapelle du cimetière. Une sonnette , susJUIN
1809 . 467
> pendue à l'entrée de l'asile du repos , annonçait à
>>>Marcellin l'arrivée des vivans on des morts . On
> voyait à sa porte , qu'il ouvrait lui-même aux voya-
>> geurs , les bâtons et les sandales des évêques qui
>> venaient de toutes les parties de la terre lui rendre
>> compte du troupeau de Jésus-Christ. Là se rencon-
>> traient , et Paphnuce de la haute Thébaïde , qui chas-
>> sait les démons par sa parole ; et Spyridion de l'île
>> de Chypre , qui gardait les moutons et faisait des mi-
>> racles ; et Jacques de Nisibe, qui reçut le don de pro-
>> phétie ; et Osius , confesseur de Cordoue ; et Archelaüs
>> de Caschares , qui confondit Manès ; et Jean , qui
>> répandit dans la Perse la lumière de la foi ; et Fru-
>>mentius qui fonda l'église d'Ethiopie ; et Théophile ,
>> qui revenait de sa mission des Indes ; et cette chré-
>> tienne esclave qui dans sa captivité convertit la
>>> nation entière des Ibériens. La salle du conseil de
Marcellin était une allée de vieux ifs qui régnait le
>> long du cimetière : c'était là qu'en se promenant
>> avec les évêques , il conférait des besoins de l'église .
>> Etouffer les hérésies de Donat , de Novatien , d'Arius ,
>> publier des Canons , assembler des Conciles , bâtir
>> des Hôpitaux , racheter des esclaves , secourir les
>> pauvres , les orphelins , les étrangers , envoyer des
>> apôtres aux Barbares ; tel était l'objet des puissans
>> entretiens de ces pasteurs. Souvent au milieu des
>> ténèbres , Marcellin , veillant seul pour le salut de
>> tous , descendait de sa cellule au tombeau des saints
>> apôtres. Prosterné sur les reliques , il priait la nuit
>> entière et ne se relevait qu'aux premiers rayons du
>> jour. Alors découvrant sa tête chenue , posant à terre
>> sa thiare de laine blanche , le pontife ignoré étendait
>> sesmains pacifiques , et bénissait la ville et le monde(1) .
>> Lorsque je passais de la Cour de Dioclétien à cette
>>> Cour chrétienne , ajoute Eudore, je ne pouvais m'em-
>> pêcher d'être frappé d'une chose étonnante. Au mi-
>> lieu de cette pauvreté évangélique , je retrouvais les
(1) Urbi et Orbi : telle est encore la formule de la bénédiction que ,
dans les fêtes solennelles , du haut du balcon de Saint-Pierre , le Pape
donne à la ville de Rome et au monde chrétien,
:
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE ,
>> traditions du palais d'Auguste et de Mécène , une
>>politesse antique , un enjouement grave , une élo-
>>cution simple et noble , une instruction variée , un
>> goût sain , un jugement solide : on eût dit que cette
>> obscure demeure était destinée par le ciel à devenir
>> le berceau d'une autre Rome , et l'unique asile des
>> arts , des lettres et de la civilisation . >>>
Cependant Eudore, qui n'avait point encore cette sagesse,
cette modération, cette inaltérable fermeté d'âme,
qu'il puisa bientôt dans le sein de la Religion , et qu'il
montrera dans le reste du poème , dédaignant alors les
avis de Marcellin , les devoirs d'un chrétien et les anathêmes
de l'Eglise, suit à Baïes la Cour des Césars . Lié
d'une amitié tendre avec Jérôme et Augustin , il découvre,
il peint, dans le premier, ce génie à la fois barbare
et sublime qui le destinait à devenir l'exemple des
plus grands désordres et le modèle des plus austères
vertus . Il aime , il admire, dans le second , la noble
douceur de son caractère , la tendresse de son âme , l'éclat
et la fécondité de son imagination , qui en ont fait le
plus bel ornement de l'Eglise latine et le Platon des Chrétiens.
Les trois amis , errant un jour aux environs de
Baïes , se trouvent auprès de Literne , devant le tombeau
de Scipion l'africain. Frappés de cette émotion
profonde que les coeurs généreux éprouvent devant
l'image d'un grand-homme qui supporta l'injustice de
ses contemporains , ils se rappellent cet ouvrage philosophique
où Cicéron a peint le vainqueur d'Annibal
montrant, dans un songe , à Scipion - Emilien , qu'il
existe une autre vie où la vertu reçoit sa récompense.
Leur conversation est interrompue par l'arrivée d'un
nouveau personnage, qui sort du tombeau : c'est un descendant
de Thraséas , qui , désabusé de toutes les grandeurs
et consolé de toutes les infortunes humaines , a
embrassé la Religion chrétienne , et vit dans une cellule
d'hermite, sur le sommet du Vésuve. Son histoire , que
je voudrais pouvoir transcrire, fait une vive impression
sur l'esprit des trois jeunes gens; bientôt après des circonstances
particulières les séparent. Vaincu par les
larmes de sa mère, Augustin retourne à Carthage ; lerôme
va visiter les Espagnes, les Gaules, la Pannonie,
JUIN 1809 . 469
les déserts habités par les solitaires chrétiens ; Eudore ,
dénoncé par Hiéroclès , dont il a déjà mérité la haine ,
reçoit l'ordre de se rendre à l'armée de Constance, campée
sur les bords du Rhin.
C'est ici que M. de Châteaubriand a désarmé les critiques
les plus sévères dans la deseription d'une bataille
livrée par les Francs aux Romains et aux Gaulois réunis.
Pour trouver quelque chose de supérieur ou d'égal à ce
morceau , il faut chercher , dans l'Iliade , les combats
les plus admirés ; ou , dans le Roland furieux , l'attaque
des portes de Paris par le roi d'Alger. Les plus grands
tableaux de l'Epopée antique et moderne sont ici les
seuls objets de comparaison , et c'est, je crois, le plus
beau triomphe que la prose puisse ambitionner mais
aussi , malgré l'infériorité de son langage , il est impossible
de ne pas reconnaître un poète à l'harmonie savante
et variée de ses phrases , à la multitude de comparaisons
brillantes , d'images sublimes , d'expressions
créées ou pittoresques , dont ce récit est rempli. Eudore,
à la findu combat , séparé des légions romaines, accablé
par le nombre , tomba percé de coups au milieu de ses
compagnons morts à ses côtés , et fut secouru par un
vieillard chrétien, esclave chez les Francs. Devenu le
compagnon de sa captivité chez Pharamond , roi des Sicambres
, il observe les commencemens du Christianisme
parmi les barbares , décrit leurs moeurs , leurs chasses ,
Jeurs plaisirs féroces , leurs courses vagabondes , des rivages
de l'océan Germanique jusqu'à ceux du Pont-
Euxin ; là , Eudore découvre le tombeau d'Ovide et
sauve la vie à Mérovée. De retour au camp de Pharamond,
il est témoin de la délibération des Francs sur la
paix ou sur la guerre avec les Romains ; et rendu à la
liberté par la reconnaissance de Mérovée, il est chargé
d'aller proposer la paix à Constance , et reconduit jusque
sur la frontière des Gaules par Zacharie , son libérateur,
devenu l'apôtre des Francs .
Eudore raconte ensuite les événemens de la cour de
Constance et de Dioclétien pendant son séjour dans la
Germanie; il passe dans l'île des Bretons , combat Carrausius
et obtient les honneurs du triomphe : à son retour
dans les Gaules , il est nommé commandant de l'Ar
470 MERCURE DE FRANCE,
morique, et va prendre possessionde songouvernement.
Ici commence l'épisode de Welleda. Nous avons déjà vu
la simplicité majestueuse du Christianisme naissant opposée,
dans des tableaux poétiques , à la pompe ingénieuse
, aux fables riantes du paganisme. Eudore nous a
montré cette religion nouvelle, au fond de la forêt
d'Hercynie , triomphant des prestiges barbares qu'enfantait
la mythologie du Nord et des fêtes sauvages consacrées
aux divinités de l'Edda. Voici maintenant le
jeune chrétien aux prises avec la fille des Druides , indigné
des sacrifices sanglans promis à Teutatés , mais
faiblement défendu contre les charmes de sa prêtresse
par les principes sévères d'une religion qu'il a trop
négligée. Welleda paraîtra nouvelle , même après la
Clémentine de Richardson et la Juliette de Sterne , quoiqu'elle
intéresse par des moyens semblables ; la diffé
rence des couleurs et l'intention du tableau suffisent
pour éloigner une ressemblance trop marquée ; d'ailleurs
, cet épisode , qui contraste singulièrement avec le
reste de l'ouvrage , en est un des morceaux les plus dramatiques
et les plus attachans.
Après avoir avoué ses fautes et son repentir, Eudore
raconte sa pénitence publique : désormais , sans crainte
et sans ambition , il abandonne la carrière des armes , et
passe en Egypte pour demander sa retraite àDioclétien.
Nouvelles descriptions des côtes d'Afrique , des monumens
d'Alexandrie, des rives du Nil , des déserts de la
Thébaïde ; nouvelles preuves que, dans ce genre , il est
peu de talens comparables à celui de l'auteur pour l'abondance
, l'éclat et la variété. Enfin , après avoir assisté
aux derniers momens de l'anachorète Paul , le fondateur
du Christianisme dans les sables du désert; après avoir
visité Jérusalem et les sept églises instruites par le prophète
de Patmos ; après avoir embrassé Constantin à
Bysance, sur le théâtre de sa grandeur future, Eudore ,
après dix années d'absence et de malheurs , retrouve enfin
les vallons de l'Arcadie et rentre sous le toit paternel
.
J'ai remarqué, dans mon premier Extrait , que le récit
d'Eudore remplit à peu près la moitié du Роёте;
cette observation pourrait n'être pas une critique. Le
JUIN 1809 . 471
récit d'Ulysse et celui de son fils occupent aussi beaucoup
de place , et cependant paraissent beaucoup plus
courts. N'est-ce point parce que l'un et l'autre font partie
de l'action et forment en effet le commencement de
l'Odyssée et du Télémaque , tandis que le récit d'Eudore
ne tient que par des fils légers à l'action des Martyrs?
Cette opinion a besoin d'être développée et d'être
protégée par un exemple .
Un épisode d'Homère a fourni à Fénélon le sujet de
son ouvrage : Télémaque en est le héros , et l'action du
poëme est dans les voyages que le fils d'Ulysse entreprend
pour chercher son père. Une tempête l'ayant jeté
dans l'île de Calypso , c'est là que commence la narration
épique : il est donc nécessaire que le héros raconte
les événemens qui l'ont amené sur ce rivage , et qui
forment eux-mêmes la première partie de l'action. Dèslors
son récit ne paraîtra long qu'autant que l'action
elle-même sera sans intérêt pour nous.
Examinons à présent l'action des Martyrs ; elle est
dans les amours d'Eudore et de Cymodocée , que la
jalousie atroce d'Hiéroclés dévoue à la persécution , et
qui , par le martyre des deux amans , préparent le
triomphe de la Religion chrétienne. Cette action commence
naturellement par la rencontre imprévue d'Eudore
et de Cymodocée dans les bois du Taygete ; mais
elle est interrompue tout à coup par un récit qui prend
plus d'un tiers de l'ouvrage , et dont presque tous les
détails sont étrangers , ou du moins faiblement liés à
l'action principale. Aussi l'admirable combat des Francs,
l'esclavage d'Eudore chez Pharamond et Mérovée , la
découverte du tombeau d'Ovide , les conseils des peuples
germains , les triomphes du Héros dans l'île des
Buetons, son aventure romanesque avec Welléda ; tous ces
morceaux , isolément remplis de charme et d'un intérêt
qui leur estpropre , ne m'empêchent point de sentir que
Je véritable intérêt de l'ouvrage languit trop long-tems.
Il est évident qu'Eudore pouvait aimer Cymodocée ,
en être aimé , braver le proconsul d'Achaïe et courir
au martyre , sans aucun des événemens qu'il raconte , et
dont le récit , tout beau qu'il est , ralentit le mouvement
des personnages et la marche de l'action.
472 MERCURE DE FRANCE ,
-M. de Châteaubriand connaît trop bien la théorie
de l'art pour n'avoir pas senti ce défaut, et il a trop'de
talent pour n'avoir pas heureusement tenté de l'affaiblir .
Mais ne voulant point renoncer ( et j'avoue que le
sacrifice eût été dur) , aux beautés du premier ordre qui
étincellent de toutes parts dans le récit d'Eudore , il n'a
pu l'attacher à l'action que par des fils presque imperceptibles
, et qu'on perd de vue à chaque instant. Ainsi ,
par exemple , je veux croire que les égaremens et lo
repentir d'Eudore étaient nécessaires pour lui donner
à la fin cette résignation sublime , cette inébranlable
fermeté , qu'il porte dans les supplices en confessant la
foi ; mais , quoique cette conception soit naturelle et
facile à saisir dans l'esprit du Christianisme , il me
semble qu'elle devait être développée dans le poëme , et
l'auteur ne paraît pas y avoir songé. Le seul endroit où
l'on aperçoive clairement l'intention de lier le récit
d'Eudore au reste de l'ouvrage , est celui où les erreurs
coupables du jeune chrétien forcent l'évêque de Rome
à le séparer de la communion des fidèles. Ce passage est
d'une beauté remarquable. Il a le mérité d'offrir au lecteur
une scène très-imposante , et de faire entrevoir le
dénouement de l'ouvrage sans en affaiblir la terrible
impression. Je crois donc être obligé de placer ici
comme la meilleure réponse aux objections que l'amour
de l'art m'a fait élever sur la convenance et la longueur
d'un épisode , dont personne n'admire plus que moi les
riches détails.
<<Ma vie , dit Eudore , était devenue un objet de scan-
>>dale public : le Pontife fut enfin obligé de lancer ses
>>- foudres .
>>
>>>J'étais allé chez Marcellin ; je sonne à la grille du ci-
>> metière : les deux battans de la grille se séparent et
s'écartent l'un de l'autre en gémissant sur leurs gonds .
>> J'aperçois le Pontife debout , à l'entrée de la chapelle
>> ouverte . Il tenait à la main un livre redoutable , image
>>du livre scellé de sept sceaux que l'Agneau seul peut
>> briser . Des diacres , des prêtres , des évêques , en si-
>> lence , immobiles , étaientrangés sur les tombeaux en-
>>vironnans , comme des justes ressuscités pour assister
>> au jugement de Dieu . Les yeuxde Marcellin lançaient
JUIN 1809 . 473
>> des flammes . Ce n'était plus le bon pasteur qui rap-
> porte au bercail la brebis égarée , c'était Moïse dénon-
>> çant la sentence mortelle à l'infidèle adorateur du Veau
>>d'or ; c'était Jésus-Christ chassant les profanateurs du
>> temple . Je veux avancer ; un exorciste me ferme le
>> chemin. Au même moment , les évêques étendent le
>> bras , et lèvent la main contre moi , en détournant la
>> tête : alors le Pontife , d'une voix terrible :
>> Qu'il soit anathême , celui qui souille par ses mains
>>la pureté du nom chrétien ! Qu'il soit anatheme , celui
>>qui n'approche plus de l'autel du vrai Dieu ! Qu'il soit
>> anathême , celui qui voit avec indifférence l'abomination
>> de l'idolâtrie !
>>Tous les évêques s'écrient : -Anathême !
>>Aussitôt Marcellin entre dans l'église ; la porte sainte
>> est fermée devant moi : la foule des élus se disperse ,
>> en évitant ma rencontre : je parle , on ne me répond
>> pas : on me fuit comme un homme attaqué d'un mal
>> contagieux . Ainsi qu'Adam banni du paradis terrestre ,
>>je me trouve seul dans le monde couvert de ronces et
>> d'épines , et maudit à cause de ma chute .
>> Saisi d'une espèce de vertige , je monte en désordre
>> sur mon char , je pousse au hasard mes coursiers , je
>> rentre dans Rome, je m'égare , et après de longs dé-
>> tours j'arrive à l'amphithéâtre de Vespasien . Là j'arrête
>> mes chevaux écumans . Je descends du char . Je m'ap-
>>proche de la fontaine où les gladiateurs qui survivent
>> se désaltèrent après leurs combats. Je voulais aussi
>> rafraîchir ma bouche brûlante . Il y avait eu la veille
» des jeux donnés par Aglaé ( 1 ) , riche et célèbre
>> romaine : mais dans ce moment , ces abominables
>> lieux étaient déserts . La victime innocente que mes
>> crimes ont de rechef immolée, me poursuit du haut du
>>>ciel. Nouveau Caïn , agité et vagabond , j'entre dans
>> l'amphithéâtre : je m'enfonce dans les galeries obscures
>>> et solitaires . Nul bruitnes'y faisait entendre , hors celui
>>> de quelques oiseaux effrayés qui frappaient les voûtes
>>> de leurs ailes . Après avoir parcouru les divers étages ,
(1) Sainte-Aglać.
474 MERCURE DE FRANCE ,
>> je me repose un peu calmé , sur un siége , au premier
>> rang . Je veux oublier , par la vue de cet édifice payen ,
>>et la proscription divine , et la religion de mes pères .
>> Vains efforts ! là mème un dieu vengeur se présente à
» mon souvenir. Je songe tout à coup que cet édifice est
>> louvrage d'une nation dispersée , selon la parole de
>>> Jésus - Christ. Etonnante destinée des enfans de Jacob !
>> Israël , captif de Pharaon , éleva les palais de l'Egypte :
>>Israël , captif de Vespasien , bâtit ce monument de la
» puissance romaine; il faut que ce peuple , même au
>> milieu de toutes ses misères , ait la main dans toutes
>>les grandeurs .
>>Tandis que je m'abandonnais à ces réflexions , les
» bêtes féroces , enfermées dans les loges souterraines
>>de l'amphithéâtre , se mirent à rugir. Je tressaillis , et
jetant les yeux sur l'arène , j'aperçus encore le sang
>>des infortunés déchirés dans les derniers jeux. Un grand
>> trouble me saisit. Je me figure que je suis exposé aumi-
>>lieu de cette arène , réduit à la nécessité de périr sous
>>>la dent des lions , ou de renier le Dieu qui est mort pour
>> moi : je me dis ; - tu n'es plus chrétien : mais si tu le
>> redevenais un jour , que ferais -tu ?
>> Je me lève , et je me précipite hors de l'édifice ; je
>> remonte sur mon char , je regagne ma demeure . Toute
>>la nuit , la terrible question de ma conscience retentit
>> au fonddemon sein. Aujourd'hui même , cette scène se
>> retrace souvent à ma mémoire , comme si j'y trouvais
>>quelque avertissement du ciel . >>>
>>Après avoir prononcé ces mots , Eudore cesse tout à
>>coup de parler. Les yeux fixes , l'air ému , il paraît
>> frappé d'une vision surnaturelle. L'assemblée surprise
>>garde le silence , et l'on n'entend plus que le mumure
>>du Ladon et de l'Alphée qui baignent le double rivage
>> de lîle .... etc. >>>
C'est par ce pressentiment sinistre que le récit d'Eudore
et ses longues aventures se rattachent , une seule
fois , à l'action et au dénouement des Martyrs . Je ne
décide point si cette combinaison est suffisante pour lier
les deux parties de ce grand ouvrage , dont l'une embrasse
tous les événemens de la vie d'Eudore jusqu'à sa
JUIN 1809 . 575
rencontre avec Cymodocée ; et l'autre , tous ceux qui le
conduisent , avec sa jeune amante , dans ce même amphithéâtre
de Vespasien , pour y périr ensemble sous la
dent du tigre. Je n'ai dissimulé ni mes doutes , ni la
réponse que j'y trouve dans l'ouvrage même : c'est aux
maîtres de l'art à prononcer . J'ajouterai seulement qu'on
paraît s'accorder à trouver dans le second volume ,
quoique moins brillant peut-être de beautés originales
et poétiques , plus de mouvement et plus d'intérêt : or
il me semble que l'infériorité de la première partie , à
cet égard , ne peut s'imputer qu'à la longueur et à la
nature du récit.
Il me serait facile de citer encore un grand nombre
de fragmens détachés , pour justifier la haute admiration
quej'ai témoignée pour le talent de l'auteur des Martyrs :
il serait encore plus utile de lui soumettre quelques
observations critiques sur le caractère des deux principaux
personnages , et sur l'abus du merveilleux dont il
a cru devoir faire usage . Par exemple , dans cette grande
et magnifique scène , où la cause des chrétiens est portée
devant le trône des Empereurs et devant le Sénat romain ;
quand le prêtre de Jupiter plaide avec une éloquence
douce et modeste , pour ces Dieux de l'Empire dont on
n'encense plus que les autels ; quand Hiéroclès affiche ,
avec l'impudence d'un sophiste , le mépris de tous les
cultes et de toutes les religions ; quand Eudore défend le
christianisme avec les armes que lui fournissent Tertullien
et Saint-Ambroise , au milieu du choc de tous les
intérêts et de toutes les passions humaines , l'intervention
des anges et des démons est-elle bien nécessaire , pour
influer si faiblement sur la résolution de Dioclétien ? Je
ne hasarde cette question que sous le rapport littéraire
et poétique : je sais que dans le tems où se passe l'action ,
le paganisme était encore un culte et n'était plus une
croyance : on a dit , avec raison , qu'à cette époque les
prêtres payens parlaient et pensaient comme Symmaque ,
et nonpoint comme Démodocus . Mais toutes ces objections
de l'histoire et de la philosophie me paraissent
réfutées d'avance par la nature de l'ouvrage. Il s'agirait
seulement de savoir si l'intérêt du poëme gagne quelque
1
476 MERCURE DE FRANCE ,
chose à l'emploi de ce merveilleux , digne sans doute de
la grandeur du sujet , mais qui paraît au-dessus de l'importance
de l'action et des personnages . Les bornes de
ce journal ne me permettent point de prolonger cette
discussion . Je la terminerai donc en répondant à un
reproche plus sérieux , qu'on adresse également à l'ouvrage
et à l'auteur .
Des hommes d'une piété solide et d'une profonde doctrine
ont blamé le merveilleux prodigué dans les Martyrs ,
non point comme moyen épique ( la gravité de leur caractère
les éloignait de cet examen) , mais comme un
ressort dont le génie même ne doit point disposer à son
gré . Ces hommes d'une foi constante et sévère , convaincus
des vérités d'une religion mystérieuse , qui parle
au coeur le plus simple et se dérobe à l'intelligence la
plus élevée , ne permettent point de soulever le voile
redoutable dont elle est couverte : ils défendent à la
poésie de mêler ses fictions ingénieuses à ce que les
livres sacrés nous enseignent sur le ciel , l'enfer et le
purgatoire des chrétiens . De là le jugement rigoureux
qu'ils ont porté sur l'ouvrage de M. de Châteaubriand ;
de là , l'opinion assez accréditée qu'il est moins utile que
dangereux pour cette même religion , dont il célèbre la
gloire et les bienfaits. Il ne m'appartient d'approuver ni
de combattre une austérité de principes , fondée sur des
lumières qui n'ont point éclairé ma faiblesse . J'aime à
regarder comme orthodoxe tout ce qui inspire l'amour
et le respect de la religion ; et je laisse à des mains plus
fermes et plus savantes que les miennes le soin d'élever
une limite éternelle entre les droits de l'antique Sorbonne
et les priviléges du Parnasse : toutefois , si le livre des
Martyrs étaitjamais þanni d'une bibliothèque chrétienne ,
il me semble qu'on ne pourrait se dispenser de traiter
l'auteur comme Platon voulait qu'on traitât les poëtes dans
sa république imaginaire . « S'il se présente parni nous ,
>>dit-il , un de ces chantres divins qui savent tout imiter
>> et prendre toutes sortes de formes , et s'il vient nous
>> présenter ses poëmes , nous lui témoignerons notre
> vénération comme à un homme sacré qu'il faut admirer
>> et chérir ; mais nous lui dirons : nous n'avons parmi
JUIN 1809 . 477
>> nous personne quivous ressemble; et dans notre cons-
>>titution politique , il ne nous est pas permis d'en avoir :
>> et ensuite nous le renverrons dans une autre ville ,
>> après avoir répandu sur lui des parfums et couronné
>> sa tête de fleurs . >> Je ne sais si M. de Châteaubriand
se consolerait d'un exil prononcé avec des marques si
flatteuses d'intérêt et d'estime ; mais M. de Laharpe a
dit , avec raison , que si la république de Platon existait ,
un poëte serait tenté d'y aller , ne fût-ce que pour en
être renvoyé . ESMÉNARD .
JOURNAL DE MUSIQUE ÉTRANGÈRE , pour la guitare ou
lyre , rédigé par CASTRO (1).
On peut regarder la guitare comme le premier auxiliaire
du chant , et comme le plus ancien instrument de musique
depuis l'invention de la voix humaine. Elle appartient
également , à tous les tems et à tous les pays ; c'est toujours
elle que nous voyons sous des noms différens , et sous des
formes variées dans les mains d'Isis et de Melpomène , d'Orphée
, de Linus , d'Amphion , d'Anacreon , d'Horace , etc.
Le théorbe , la mandoline , ne sont , l'un qu'une trèsgrande
, l'autre qu'une très-petite guitare ; le sistre a été
autrefois la guitare égyptienne ; à présent c'est la guitare
allemande. La lyre , cet instrument cornu , comme on le
voit partout , quelquefois même biscornu entre de certaines
mains, n'est que la guitare poétique. Ce sont autant d'enfans
d'une mème famille dont la guitare , proprement dite ,
est la mère commune. On en peut juger par le nom grec
de kittara qui est à la guitare ce que musa est à la muse , et
par le nom latin de cithara , qui est exactement le même
qu'en grec; car nous sommes bien sûrs que parmi nos abonnés
etmême nos abonnées , il n'y a personne qui ne sache
que le c des latins est le représentant du k des grecs , et
que kittara , et que cithara se prononçait chez les dames
grecques et romaines , à peu pres comme nos dames françaises
prononcent guitare à Paris .
(1) Chaque numéro de ce Journal sera composé de trois morceaux ,
dont un de chant espagnol , un de chant italien , et un pour l'instrument.
Il paraltra tous les mois deux cahiers. On s'abonne chez l'auteur,
rne de Provence , nº 14 , pour 36 fr . pour six mois . Les 12 premiers N
ontdéjà paru,
478 MERCURE DE FRANCE ,
. On ne sait trop à qui adjuger l'invention de la guitare.
Entre les dieux , est-ce l'antique Isis que nous voyons partout
un sistre ou une guitare å la main ? est- ce Jupiter qui a
voulu , si nous en croyons Horace , en joindre une a la
brillante voix de sa fille Melpomène ?
Cui liquidam pater
Vocem cum cithara dedit.
L'histoire parle ensuite de trois célèbres virtuoses sur
l'instrument en question , dont chacun a passé pour l'avoir
inventé , Orphée , Linus et Amphion. On ne sait rien de
positif sur Linus , mais les deux autres paraissent avoir fait
ce qu'on peut appeler des prodiges. L'un a su entraîner à
sa suite les animaux des forêts , l'autre a bati une grande
ville , tous les deux au son de leur guitare ; et il faut convenir
que c'est tirer un grand parti de l'instrument. D'après
ces faits , en les supposant bien constatés , il parait que
l'avantage est du côté d'Amphion , car c'est le seul qu'on
sache qui ait fait danser des pierres , au lieu que le mi
racle d'Orphée s'est réduit à faire danser des ours , ce
qui n'est pas absolument sans exemple. Mais si à présent
il fallait se décider entre l'Amphion grec et un certain
Amphion espagnol , appelé vulgairement Monsieur Castro ,
nous en sonimes fachés pour le fondateur de Thèbes , mais
il n'aurait que l'accessit , parce que nous avons entendu
derniérement M. Castro. Nous ne pouvons juger Amphion
que sur la périlleuse parole des poètes , au lieu que nous
jugeons M. Castro sur celle de sa guitare ; et certainement
le véritable Amphion est celui qui nous enchante , comme
le véritable Amphytrion celui chez qui l'on dine.
La guitare a éprouvé ses petites révolutions comme toutes
les choses d'ici bas : elle n'avait d'abord que quatre
cordes , qui , pendant l'âge d'or et les tems héroïques , ont
suffi pour faire plaisir à tout le monde. Therpandre crut
bien faire d'y en ajouter trois ; il se proposait d'en jouer
ainsi aux jeux olympiques , et se promettait le triomphe le
plus éclatant ; mais il avait des rivaux qui peut-être étaient
eux-mêmes de très-grands artistes , conime cela pourrait
arriver à Monsieur Castro. Il est cité devant les juges ; ces
juges étaient des Lacédémoniens , gens très-ponctuels et
méme un peu pédans , qui décidèrent que les trois nouvelles
cordes n'étaient pas de jeu , et les coupèrent sans
pitié. Au reste , la cabale en fut cette fois pour ses peines.
Therpandre , tout désapointé , tout dégréé qu'il était , n'en
sortit pas moins vainqueur du combat , et ce qu'on avait
JUIN 1809 . 479
retranché de sa guitare fut autant d'ajouté à sa gloire. Simonide
, après Therpandre ,yjoignit une huitième corde ; mais
l'histoire ne parle pas de l'effet que cette huitième corde a
produit. Après Simonide , le premier musicien , le maître
de Chapelle , d'Alexandre le Grand , Thimothée , qui avait
le secret d'exciter à son gré les passions de son maître, et le
secret plus désirable de les calmer , voulut égaler le nombre
des cordes de sa guitare au nombre des Muses. Quant à la
guitare de M. Castro , nous croyons qu'elle n'a pas plus
de cordes que celle de Therpandre ; mais quand ses rivaux,
s'il en a, lui joueraient le même tour qu'au musicien grec ,
nous oserions encore lui prédire le même triomphe .
La guitare a dans son histoire des époques tres-glorieuses .
Deuxgrands monarques , François Itt et Louis XIV lui ont
fait l'honneur d'en jouer ; mais quoiqu'ils ayent été sûrement
bien applaudis , nous n'oscrions pas répondre qu'ils en
jouassent avec autant de goût que M. Castro: ils avaient été
devancés par le roi David qui , n'en déplaise aux peintres
et aux graveurs , n'a point joué de la harpe en dansant
devant l'arche ; car ce serait à peu près comme sonner
les cloches et aller à la procession. Ce n'est point une άρπη
si nous nous en souvenons , que les septante lui donnent,
mais une kidaga , c'est-à- dire , une guitare , et divers passages
tant des psaumes que des cantiques, nous prouvent
qu'elle était fort employée dans les cérémonies religieuses
deJérusalem. Pourquoi ne figure-t-elle pas de même dans nos
solennités ? C'est peut-être parce que l'usage un peu profane
que les Espagnols , tous dévots qu'ils sont , ne laissent pas
d'en faire tous les soirs , lui aura fermé l'accès des lieux
saints ; et , en effet , nous serions tous presqu'aussi étonnés
de voir aujourd'hui une guitare dans une église que d'entendre
à minuit un serpent de paroisse jouer une séguédille
sous un balcon.
Malgré cette espèce d'excommunication , la guitare scra
toujours la bien venue dans la meilleure compagnie ; et de
seront les goûts les plus délicats qui ensentiront le mieux
tous les charmes. D'autant plus aimable qu'elle est moins
ambitieuse , elle semble respecter les autres instrumens
dans les concerts, et se taire devant eux ; son moment est-il
arrivé , elle fait oublier ( au moins dans les mains de Castro )
tout ce qui l'a précédé. Se trouve-t-elle entre des mains
moins savantes , ce qui est fort aisé à supposer , elle plaît
moins sans doute , mais elle plaît encore , et du moins elle
n'ennuye pas. Les plus petits appartemens lui conviennent
de préférence; elle n'y fait jamais plus de bruit qu'on ne
480 MERCURE DE FRANCE ,
1
lui en démande , et joue avec la voix la moins forte le rôle
d'une amie modeste , toujours attentive à faire briller son
amie sans prétendre à détourner sur soi l'attention ; et où
trouve-t-on de ces amies-là ? Dans le tête-à-tête même ,
c'est de tous les tiers le moins importun , le plus discret ;
elle ne se mêle de la conversation que pour l'animer , pour
la rendre plus touchante , pour essayer d'exprimer encore
ce qu'on craint de n'avoir pas fait assez comprendre , pour
ajouter à ce que l'un dit, pour suppléer à ce que l'autre ne
ditpas.
Etes-vous seul ? êtes-vous seule ? elle vous entretient de ce
qui vous occupe , elle a des tons brillans pour votre joie ,
elle en a de mélancoliques pour votre chagrin ; elle semet
en quelque sorte à l'unisson de vos nerfs , en accord avec
votre pensée. Joignez à cela que, de tous les instrumens
connus, c'est le plus facile pour les commençans ; que les
premiers sons qu'on tire de celui-ci ont déjà quelque chose
de flatteur; ce qu'on ne peut pas dire à beaucoup près de
tous les autres ; enfin , que vous dirons-nous ? en n'en
jouant que médiocrement , vous êtes déjà sûr de vous faire
plaisir à vous-même : mais , croyez-nous , tachez d'en jouer
comme Castro , et vous ferez plaisir à tout le monde.
NotreAmphion ne se borne pas à jouer de la guitare mieux
que tout ce que nous avons entendu jusqu'ici , au rapport de
quelques vrais connaisseurs qui ne manquent pas un concert;
il compose aussi bien qu'il joue , et il improvise comme il
compose. La tête vaut la main , consilio manuque. Nous
verrons tous les mois de nouveaux morceaux de sa façon ,
ajustés au goût et en quelque sorte à la physionomie de la
guitare ; car pour la montrer à son avantage il faut savoir
ce qui lui sied. La musique , en général, est un idiome
communà tous , mais dont chacun affecte un dialecte particulierque
les autres parleraient avec moins de grâce et de
facilité ; et le dialecte de la guitare paraît être la langue
maternelle de M. Castro .
Aces nouvelles compositions, l'auteur a dessein de joindre
différentes chansons en langues étrangères , et particulièrement
espagnole , avec leurs traductions littérales; et ce sera
une occasion toujours renaissante pour beaucoupde souscripteurs
de se familiariser de plus en plus avec l'idiome , l'esprit
, la galanterie , la naïveté , la gaité de cette nation intéressante
que nous n'avons point assez connue , tant qu'il y a
eudes Pyrénées . BOUFFLERS.
VARIÉTÉS.
JUIN 1809 .
BEPTDE
5.
Icem
1
م
VARIÉTÉS .
REVUE LITTÉRAIRE.
Pensées , Remarques et Observations de Voltaire. Ouvrage
posthume.- Un vol. in-8 °. - Chez Barba.
Un manuscrit inédit de Voltaire est un appat pour les
curieux , un sujet de critiques nouvelles pour ses ennemis et
une bonne fortune pour ses admirateurs. Depuis quelqué
tems nous sommes tellement inondés d'ouvrages posthumes,
inédits et secrets, et la bonne foi des lecteurs a été si souvent
surprise , que nous commençons à devenir plus méfians . La
première chose qu'on se demande lorsqu'on voit annoncée
quelqu'une de ces nouveautés , c'est de savoir si la dent est
réellement d'or.- L'ouvrage est-il de Voltaire ? Sa généalo
gie paraît assez bien établie pour qu'on ne puisse guères
la révoquer en doute. Mais l'origine en fût-elle moins
certaine qu'elle ne l'est en effet ; on ne pourrait pas se refuser
à reconnaître , dans une foule de traits de cet ouvrage , la
touche philosophique , et pour me servir de l'expression
d'Hérault de Séchelles , la pince mordicante du philosophe
de Ferney.
Cet opuscule est d'autant plus précieux que les morceaux
qui le composent paraissent n'ètre que des bribes détachées,
jetées au hasard sur des chiffons de papiers , et dont Voltaire
était loin de prévoir la publication. Il est résulté de cette sécurité
un abandon d'idées et une indépendance d'imaginationqui
rendent ce petit recueil très -piquant. Nous allons
en rapporter quelques morceaux pris au hasard qui pourront
donner une idée du genre et du mérite de l'ouvrage.
« Aujourd'hui , 23 juin 1764 , dom Calmet , abbé de Sé-
>> nonces , m'a demandé des nouvelles ; je lui ai dit que la
>> fille de Mme de Pompadour était morte. Qu'est-ce queMa-
» dame de Pompadour, a-t- il répondu ? Felix errore swo !»
a Qui doit être le favori d'un roi ? le peuple: >>
« Qui a dit que les paroles sont les jetons des sages et l'ar-
>>>> gent des sots ? >>>
« Un curé que ses paroissiens avaient volé , disait dans son
>> prone :-Allez , Jésus-Christ a été bien sot de mourir pour
>> des canailles comme vous. »
Hh
482 MERCURE DE FRANCE ,
« Cromwell disait qu'on n'allait jamais plus loin que lors-
>> qu'on ne savait plus où on allait. >>>
« Le plus petit commis eût pu en affaires tromper Corneille
>> et Newton : et les politiques osent se croire de grands
>>>génies !>>>
« Christophe Colombo devine et découvre un nouveau
» monde : un marchand , un passager lui donne son noui.
>> Bel exemple des quiproquos de la gloire !
-
« Les beaux dits des héros ne font effet que quand ils sont
» suivis du succès. Tu conduis César et sa fortune......
>> Mais s'il s'était noyé ?-Et moi aussi , si j'étais Parmé-
>> nion !...-Mais s'il avait été battu ?-Prends ses haillons
» et rapporte-les -moi dans le palais Saint- James .....-Mais
>> Edouard est hattu.>>>
«César laisse tomber de sa main la condamnation de Li-
>> garius quand Cicéron parle pour lui. Cela est plus beau
>> que le traitd'Alphonse , roi de Naples , qui ne chassa une
➤ mouche de dessus son nez qu'après avoir été harangué. »
«Un ang'ais du parlement disait : Si M. Robert Walpole
» ne m'envoie pas de l'argent , je voterai selon ma cons
» cience. »
Ces morceaux suffiront pour faire reconnaître la manière
de Voltaire ; on y retrouve la finesse de ces aperçus, et l'originalité
de ses rapprochemens.
Le manuscrit , écrit en entier de la main de Vanières , a
été pendant long-tems à la disposition de M. de Villevieilles
il a été rumis à M. Piccini fils , et c'est à lui que nous en dovons
la publication .
Euphrasie , ou le serment redoutable. Histoire du seizième
siècle , par M. Coffin-Rony. - Trois vol . in- 12.-Chez
Frechet.
Gil Blas n'a fourni qu'un opéra comique en trois actes ;
Tom-Jones a été le sujet de deux ouvrages seulement; onn'a
pas pu tirer le moindre parti de Clarisse. Quelques personnes
pourraient étre tentées de croire que Lesage, Filding et
Richardson n'étaient pas de fort grands génies , en voyant
qu'il n'est pas de mince roman aujourd'hui qui ne puisse
alimenter pendant plusieurs mois tous les théâtres des boulevards.
Ily a dans celui que nous annonçons l'étoffe de troisou
quatre mélodrames bien conditionnés : effectivement on
pourra trouver dans chacun un incendie, un combat et un
JUIN 1809 . 483
enlèvement au premier acte ; un combat, un enlèvement et
un incendie au second ; enfin , un enlèvement , un incendie
et un combat au troisième . Que faut-il de plus aujourd'hui
pour être assuré de cent représentations ? Si vous ajoutez à
cela le lieu de la scène en Allemagne , dans le seizième
siècle ; les amours d'une demoiselle Euphrasie , fille d'un
comte de Mansfield , partisan des erreurs de Calvin , avec
un jeune catholique nommé Adolphe ; un méchant baron de
Friberg qui persécute les amans par tous les moyens que
peuvent fournir les tours , les cachots , les donjons , les
poignards , etc. etc.; qui leur suscite des attaques nocturnes
et qui finit par succomber ; voilà certes un mélodrame tout
fait , et ce ne sera plus la faute de M. Coffin-Rony s'il ne
réussit pas. On pourra d'autant moins lui en vouloir , qu'il a
poussé la complaisance jusqu'à écrire son ouvrage dans le
style qui convient au genre ; le seul reproche qu'on puisse
lui faire , est d'avoir laissé dans son roman quelques pages
quine ressemblent pas du tout au reste de l'ouvrage. En s'y
arrètant , peut-être est-il permis de croire que l'auteur pourrait
un jour obtenir des succès d'un genre tout different .
Mémoires de Joseph - Jean - Baptiste Albouy - Dazincourt ,
comédien - sociétaire du Theatre - Français , etc.; par
H.-Α. Κ***s. Un vol . in -8 ° . Chez Favre , libraire ,
au Palais-Royal .
Les seizième et dix-septième siècles ont abondé en mé
moires historiques ; il est peu de personnages marquans qui
ne nous en-aient laissé ; de nos jours cette mode existe encore;
mais elle a change de classe et paraît être le partage.
exclusif des comédiens. L'importance qu'on a donnée au
théâtre depuis quelques années leur a fait penser que le public
serait curieux de connaître le derrière de la toile , et se
verrait avec plaisir initié à leurs démélés intérieurs. Aussi
avons - nous vu successivement paraître les Mémoires de
Mles Dumesnil et Clairon , de Lekain et de Larive; Florence
même , à ce qu'on assure préparait les siens , lorsque
les destins l'ont appelé sur les bords de la Néva.
Les Mémoires de Dazincourt n'occuperont pas une place
bien distinguée dans les Annales dramatiques. Le lecteur qui
croirait y retrouver son esprit fin et délicat , son talent à
conduire uneintrigue d'acteur ou d'auteur, les révélations de
ces tracasseries de coulisses, quelquefois si récréatives pour le
public; quelques anecdotes sur les acteurs ses contemporains
dont la mémoire est encore chère, tels que Préville et Molé ;
Hh 2
484 MERCURE DE FRANCE ,
ceux, dis-je , qui , sur le nom de l'auteur , croiraient y
trouver ces détails , seront désagréablement détrompés ; ils
ils n'y verront qu'un historique froid et décharné des premières
années du jeune Albouy, d'insipides particularités sur
sa famille , sur les causes qui l'engagèrent à quitter le maréchal
de Richelieu pour aller jouer la comédie àBruxelles ,
sous la direction de Dhannetaire; une longue correspondance
avec une dame R.... D.... C. , qui lui reprochait son
nouvel état; sa réception à la Comédie Française ; enfin, une
longue notice sur une princesse de Sch ... ; que Praxitèle
(s'il faut en croire l'auteur) n'eût pas manqué de prendre
pour le modèle de sa Vénus modeste , pourvu qu'elle eût
existé de son tems .
Voilà tout ce qu'on trouve dans cet ouvrage. Rendons
maintenant justice à Dazincourt : ces Mémoires ne sont pas
de lui; ils ont été rédigés par un M. K....s , qui se dit son
ami. Peut-être trouvera-t-on qu'ils font plus d'honneur à son
coeur qu'à son esprit ; le style nous en a paru lâche et diffus .
M. K....s réclame l'indulgence et s'excuse sur le peu de tems
qu'il amis à ce travail. Bien que le tems nefasse rien à l'affaire
, en acceptant même cette excuse pour ce qu'elle vaut,
on pourra lui reprocher d'avoiromis une foule d'anecdotes piquantesque
la carrière dramatique de Dazincourt devait naturellement
lui fournir.
Elvire, ou la Femme innocente et perdue. Deux vol . in- 12 .
Chez Barba . -
On trouve dans le roman bourgeois de Furetière , le Catalogue
des ouvrages qu'un certain auteur se proposait de
mettre au jour , et l'on y voit entr'autres celui-ci : Rubricologie,
ou de l'Invention des titres et rubriques ; où il est
démontré qu'un beau titre est le vrai proxenète d'un livre , et
ce qui en fait faire le plus prompt débit. Il paraît d'après
cela qu'autrefois , comme aujourd'hui , trouver un titre était
une affaire importante pour un auteur; et il faut convenir
que si ce n'est pas la meilleure manière pour se faire une réputation,
c'est au moins le plus sûr moyen de se faire lire.
C'est là précisément ce que semble ignorer l'auteur du
roman que nous annonçons. Son titre est la seule chose ridicule
dans son ouvrage. Une femme innocente et perdue ;
qu'est-ce autre chose qu'une victime des apparences ? ...
Elvire a fait , à sa pension , la connaissance de Gustave ,
frère de Sophie , son amie intime. Mariée , par la volonté de
sa mère , à Emile de Verac , elle conserve toujours pour
Gustave beaucoup d'amitié seulement. Celui-ci , marchant
JUIN 1809 . 485
sur les traces des Lovelaces et des Faublas , emploie tous les
moyens pour détourner la jeune Elvire de ses devoirs. Ne
pouvanty parvenir , il met au moins les apparences contre
elle. Elvire, en butte aux séductions de Gustave et aux funestes
conseils d'une duchesse de Mozardy, son amie , commet'une
foule d'inconséquences , qui , sans la rendre coupable,
l'affichent aux yeux de tout Paris et la déshonorent à
ceux de son mari . Reconnaissant alors les dangers de sa légèreté
, et ne pouvant survivre à la douleur de paraître coupable
aux yeux de son époux , qu'elle aime , elle s'en poisonne
de désespoir dans le moment où il reçoit les prev. ves
de sa justification de la bouche même de son prétendu séducteur.
Ce petit roman, dans le genre épistolaire , présente de
l'intérêt ; les caractères sont bien tracés, et contrastent d'une
manière assez piquante. Le style est élégant, mais quelquefois
prétentieux. Quelques passages visent un peu au jargon
métaphysique de Marivaux; mais le moyen d'interdire aux
auteurs de roman la prétention d'analyser le coeur humain !
Ce serait les réduire aux simples bornes de la narration ; ce
qui s'accorderait fort mal avec la nécessité où ils se trouvent
defaire des volumes .
On pourrait bien reprocher à l'auteur quelques réminiscences;
mais qui ne copie pas à présent? On pourrait aussi
lui reprocher quelques négligences dans le style ; mais
quel est aujourd'hui l'auteur de roman qui se donne la peine
d'écrire seulement avec pureté, je ne dis pas avec élée
gance! J. T.
CHRONIQUE DE PARIS.
DEPUIS que le printems s'est paré de ses plus riches
atours, la capitale a perdu la partie la plus brillante de sa
population. On a quitté la ville pour la campagne , les merveilles
de l'Opéra pour celles de la nature , et le chant de
Lainez pour celui de la fauvette et du rossignol .
Plusieurs acteurs se disposent aussi à profiter de labelle
saison pour goûter les charmes du repos , ou moissonner de
nouveaux lauriers dans les départemens. Talma est parti
pour Lyon: Mme Talma doit aller prendre les eaux. Elleviou,
Martin etMme Duret vont enrichir de leurs talens les théâtres
de province, qui les enrichiront à leur tour de leurs libéralités.
En leur absence , on réparera la salle de l'Opéra-
Comique, et les doubles joueront dans la salle Olympique
ou dans celle de la porte Saint-Martin.
486 MERCURE DE FRANCE ,
Comme la solitude commence à se faire sentir sur quelques-
uns de nos theatres, pour ranimer la curiosité publique,
on a essayé la ressource des débuts. C'est le rem de ordinaire
dans les tems nécessiteux. L'Opéra nous a offert deux jeunes
chanteurs , nommés Lavigne et Henrard ; ils sont l'un et
et l'autre dans la fleur de la jeunesse et méritent des encouragemens
. L'un se présente pour l'emploi des jeunes premiers;
il est beau , bien fait et chante agréablement : nul
n'est plus propre à représenter les dieux les plus aimables de
l'Olympe ; l'autre se destine à un service plus grave ; il a débuté
dans les emplois de Lays , et s'est montré avec quelque
avantage dans le rôle de Cinna de la Vestale .
Le Théâtre-Français , qui n'a plus de reine que Mlle Duchesneis
, a essayé les talens de Mlle Laroche. Cette débutante
est grande , bien faite , d'une figure assez intéressante :
elle a paru d'abord dans le rôle de Clytemnestre , où elle
n'a obtenu qu'un médiocre succès . Sa diction et son geste
manquent d'art et de méthode; son débit est vague et sans
intentions fixes ; sa voix serait belle si elle ne la dénaturait
pas . Elle a sur-tout le défaut de vouloir imiter ; elle copie
tantot Talma , tantôt Mlle Georges. La bonne manière est
d'étudier les bons modèles et de ne copier personne .
11
L'Opéra Comique où les jolies voix de femmes sont rares,
vient de s'adjoindre Mlle Regnault, qui chante d'une manière
vive , légère , agréable.
11
L'Odéon , de son côté, s'est enrichi de Mlle Fleury, jeune
personne d'une figure piquante et d'une intelligence remarquable
: elle arrive de Hollande. Il s'est également attaché
Chazelle , qui déja s'était acquis de la réputation dans les départemens.
Enfin , pour ne rien omettre , le Vaudeville possède
Mlle Rivière , et le théâtre des Variétés , Pothier. Celui- ci est
destiné à doubler Brunet; il ne manque , dans cet emploi
trivial , ni d'originalité , ni de gaîté .
Après ces débuts , les spectacles n'offrent guères d'autre
objet dd''iinntérêt que la représentation d'une comédie entrois
actes , jouée aux Français , sous le titre de Secret duMénage.
C'est une imitation de la Nouvelle Ecole des Femmes de
Moissy : elle est à la quatrième représentation. On y reconnait
la touche d'un homme d'esprit , mais d'un esprit plus
brillant que profond .
Onnous promet pour la semaine prochaine , M. de Probancourt
, ou les Capitulations de conscience , pièce en cinq
actes et en vers, qu'on attribue à un auteur renommé pour
sa fécondité , sa gaité et ses succès.
JUIN 1809 . 487
Mais une nouveauté qui écrasera vraisemblablement le
Secret du Ménage et M. de Probancourt , c'est le Colosse de
Rhodes , mélodrame , que l'on joue depuis quelques jours au
théâtre de la Gaité . Rien ne manque à ce chef-d'oeuvre pour
captiver , séduire, enchanter le public : enlèvement de princesse
, tyran , forban , rochers , citadelle , combats, tonnerre,
éclairs , tempètes , ouragans , et pour finir convenablement,
un tremblement de terre qui renverse le colosse de Rhodes .
Ce colosse est lui-même pour les spectateurs un sujet d'admiration
et de ravissement . Ses pieds énormes s'appuient sur
deux rochers, sa tete se perd dans les toiles qui servent de
ciel, et son corps est pouplé de guerriers et de victimes.
C'est le Gargantua du théâtre. Pour égayer le sujet , on y a
joint des ballets; car que serait un tremblement de terre
sans ballets ! On croit que cette pièce rapportera 100,000 f.
au théâtre de la Gaîté. Ce genre de spectacle est toujours
sûr de réussir ; il ne faut pour en jouir que des yeux . Il faut,
pour jouir des chefs-d'oeuvres de Corneille , de Racine , de
Molière, de l'esprit, du goût, du sentiment; ce qui n'est
pas aussi commun que des yeux.
Le théâtre des Variétés , qu'on pourrait appeler les saturnales
de Thalie, partage avec ceux des boulevards la faveur
du public. On vient d'y donner une petite comédie en vaudevilles
, intitulée Malherbe . N'est-il pas plaisant de voir
figurer Malherbe à côté de Jocrisse , de Cadet Roussel , du
Chaudronnier de Saint-Flour , du Crieur de vieux galons et
des Aveugles mendians ?
Après les pièces de théâtre , les ouvrages qui présentent
en ce moment le plus d'intérêt , sont le troisième volume de
Y'Histoire du dix-huitième siècle , par M. Lacretelle ; une
nouvelle Histoire de l'Inquisition , par M. Lavallée ; des
Lettres russes , par M. de Selves , et une Description des Pyrénées
, par M. Azais . Nous avons aussi une traduction de
l'Iliade en vers, par M. Aignan ; un poëme en douze chants,
intitulé Napoléon en Prusse , par M. Bruguière, du Gard, et
un autre poëme de quelques pages, intitulé la Felenoniade,
par M. Panard.
On rendra compte de la plupart de ces ouvrages dans le
Mercure de France.
Les libraires nous promettent pour la semaine prochaine
un roman de Mme Simons- Candeille, intitulé Lydie , et un
Voyage en Espagne, de M. Lantier. On croit que nous
jouirons aussi très-prochainement d'un poëme de M. Cam
488 MERCURE DE FRANCE ,
penon, dont on connaît déjà quelques fragmens pleins de
goût. Il a pour titre la Maison des Champs .
Si l'on veut, dans un autre genre, des ouvrages singuliers
et curieux , il faut lire les Considérations sur les causes et
les effets de la Fièvre, par le docteur Judel , médecin de
Montpellier , et la Médecine perfective , par M. Millot.
Le but du docteur Judel est de prouver que , pour se bien
porter, il faut avoir la fièvre ; que la découverte du quinquina
est une calamité pour le genre humain, et que tous
les remèdes fébrifuges sont des poisons qu'il fauuttbannir
de toutes les pharmacies. Il prouve la dignité de la fièvre
par son antiquité. Son origine se confond avec celle du
monde ; elle entre comme partie essentielle dans le grand
plan de la nature. Les Grecs et les Romains lui avaient érigé
des autels , et les érudits ont découvert des inscriptions où la
fièvre est qualifiée de divine fièvre , sainte fièvre , grande
fièvre . Le docteur Judel entreprend aussi de nous démontrer
notre ingratitude envers l'astrologie judiciaire et le mesmérisme
; il nous assure qu'il existe une chaine nécessaire entre
les astres et les corps sublunaires , et que les émanations des
corps célestes déterminent nos affections , notre santé et nos
maladies . Ces émanations produisent aussi les orages , le
calme , les vents , la pluie et le beau tenis ; de sorte que , si
l'on veut se bien porter, il faut consulter les astrologues et
non pas les médecins ,
M. Millot est d'une opinion toute opposée ; il croit au contraire
que c'est au médecin qu'appartient l'honneur de régénérer
la nature. Le but de sa Médecine perfective est d'améliorer
la race humaine et de fournir aux nations des individus
mieux conformés , plus robustes et plus sains. Il veut d'abord
qu'un époux, avant d'aspirer aux honneurs de la paternité,
choisisse un tems favorable , qu'il donne la préférence au
printems , cette saison si brillante , si jeune , si propre à
communiquer la vie à tous les êtres ! Il veut qu'une jeune
épouse devenue mère règle ses passions , ses plaisirs , sa
nourriture , afin que son enfant vienne au monde nonseulement
avec une bonne complexion , mais avec une âme
honnéte et un bon naturel ; car il est persuadé que l'âme des
enfans dépend un peu de celle de leur mère , et la bonté du
paturel de la bonté des alimens. Il n'est pas moins convaincu
que le fétus est sujet , dans le sein même de sa mère , aux
mêmes passions que nous ; qu'il est colère , jaloux , ambitieux.
mutin, et voilà pourquoi il y en a tant qui donnent des
coups de pied à leur mère ,
JUIN 1809 . 489
Quant aux crisdes nouveaux nés , M. Millot défend expressément
de les apaiser. Il affirme qu'ils sont de la plus haute
nécessité pour la santé de l'enfant , et plusieurs nations sont
tellement pénétrées de ce principe , que dans l'Inde , où les
enfans ne crient pas , leurs charitables parens ont soin de
les fouetter avec des orties . Ces opinions paraîtront singulières,
mais l'ouvrage de M. Millot n'en est pasmoins utile sous beaucoup
de rapports ; il contient souvent des observations justes
et des vues très-sages. Il est à présumer qu'en suivant ses préceptes
, on épargnerait à l'humanité beaucoup de difformités
qui avilissent quelquefois la majesté du roi des animaux .
Parmi ces difformités, on peut citer un enfant que l'on
montre en ce moment sur le boulevard Poissonnière: Il a
quatre ans et demi , et présente déjà tous les signes de la virilité.
Sa taille n'excède pas les proportions de son âge ; mais
sa tête est forte et chargée d'une chevelure très-épaisse ; sa
face est large, joufflue et colorée. Sa poitrine présente des
formes dont plusieurs dames pourraient s'honorer. Cet enfant
est né à Saint-Aubin-sur-Yonne , village situé à une
lieue de Joigny. Il est gai et annonce de l'intelligence .
POLITIQUE.
Paris , 2 Juin.
S..... s .
La paix entre la Russie et la Suède a paru long-tems le résultat
nécessaire de l'armistice , mais des doutes se sont élevés
à cet égard , et commencent à se convertir en certitudes contraires
; les députés de Stockholm à Pétersbourg n'ont pas
reçu l'accueil favorable qu'ils attendaient , et il paraît qu'on
doit attribuer à deux causes l'éloignement de la Russie à
suspendre la marche de sestroupes et ses progrès militaires ;
la première est que la politique du nouveau gouvernement
de Suède n'a pas paru assez franchement opposée à celle de
l'ancien , à l'égard des Anglais , que des ports leur ont été
ouverts , que des relations commerciales ont été renouées ,
que même un de leurs amiraux a été , avec une pompe
singulière , revêtu sur son bord de l'ordre suédois de l'Epée .
La seconde , que le mouvement qui a donné au duc de Sudermanie
les rênes du gouvernement , ne parait pas lui assurer
encore le caractère de stabilité nécessaire pour engager une
puissance étrangère à contracter des traités; que le gouvernement
provisoire paraît encore à la Russie , dominé ou
490 MERCURE DE FRANCE ,
partagé par les factions militaires qui se sont déclarées , et
dont on connaît les succès .
Dans cette circonstance , la Russie a déclaré qu'elle était
portée à faire la paix , mais qu'elle ne la veut faire qu'avec
un gouvernement légal : les bases de cette paix, suivant sa
déclaration , doivent être : 1º la possession de la Finlande ,
c'est- à-dire , des pays que ses armes ont conquis jusqu'à
Kalix' ; cette province est déjà unie à l'empire russe sous les
rapports civils et politiques ; 2° l'exclusion des Anglais des
ports suédois dans la Baltique .
Pendant que cetté déclaration semble instruire les Suédois
que la paix pour eux est au prix d'une organisation
stable, et d'une alliance intime au système général qui
arme le continent contre les Anglais , la diète nationale
convoquée et réunie à Stockholm a consolidé la révolution
par un acte de la plus haute importance , dont ses remercimens
au duc de Sudermanie ont été l'avant-coureur. Le
10 mai Gustave Adolphe IV a renoncé pour toujours à la
couronne pour lui et tous ses héritiers et descendans. Après
cette abdication , écrite de la main même du roi, tous les
membres de la diète ont retiré leur serment d'obéissance
et de fidélité ; la déposition de Gustave s'est ainsi consommée
. Une commission est chargée de présenter le projet
de constitution que doit adopter le royaume , et tout fait
présumer que le maintien de cette constitution , et la couronne
établie par elle seront déférés au duc de Sudermanie .
Il est remarquer que la diète a compris dans ses remercimens
les militaires auteurs de la révolution , peu
après l'abdication le ministre anglais a quitté Stockholm
enlaissant un chargé d'affaires .
à
La Russie a fait presqu'en même tenis une déclarationbien
plus importante ,et bien plus immédiatement liée aux affaires
qui excitent notre plus vifintérêt. Le motif de sa déclaration
est l'entrée des troupes autrichiennes dans le duché
de Varsovie , dans les états de Saxe et en Bavière. La Russie
garante du traité de Presbourg , n'a pu le voir violer par une
agression aussi positive , sans faire de suite une déclaration
conforme à ses engagemens ; l'Autriche devait connaître la
conduite que tiendrait la Russie ; elle a mis de côté cette
considération qui devait être pour elle si importante ; elle
s'est décidée à rallumer le flambeau de la guerre : la Russie ,
a dù regarder cette conduite comme personnellement hostile
, et l'ordre a été donné à la légation russe de quitter
immédiatement la capitale de l'Autriche ; en même tems ,
JUIN 1809 . 491
M. de Scharzenberg , ambassadeur d'Autriche à St.-Pétersbourg
, a reçu la notification que toute communication diplomatique
devait cesser entre le cabinet russe et lui . Depuis
ce moment , il n'a plus paru à la cour , n'a point assisté au
mariage de la grande duchesse , et n'a été considéré que
comne un simple particulier.
Les faits ont suivi de près cette déclaration ; l'Empereur
a donné l'ordre au prince Galitzin de se mettre en marche
avec les quatre divisions stationnées en Lithuanie , d'attaquer
et de poursuivre les Autrichiens , soit dans le duché de Var- .
sovie que dejà le prince Ferdinand a évacué , soit dans la
Galicie qu'il traverse pour rejoindre l'armée autrichienne ,
et dont les habitans secondent de tous leurs efforts , les Saxons
et les Polonais conf dérés. Cette nouvelle a été officiellement
publiée à Posen , et notifiée aux chefs militaires du grand
duché de Varsovie. Le prince Poniatowski n'en pousse qu'avecplus
d'ardeur sa marche et sessavantages ; l'insurrection
enGalicie s'organise ; déjà des capitaines et des chefs de cercle
sont nommés . Les troupes autrichiennes se replient sur Sandcmir,
et l'on présume que les Russes ont dù entrer à Lemberg
vers le 15 mai . ( On remarque qu'en effet l'un des derniers
bulletins de l'armée française annonçait qu'ils devaient
sortir de leurs cantonnemens le 10 de ce même mois. )
Cependant les Russes poursuivent aussi leurs succès sur le
Danube; ils ont occupé quelques places , pris des magasins
et fait des prisonniers. Les Serviens sont en mouvemens
pour seconder celui du prince Prosorowki .
Au milieu des événemens militaires qui occupent l'Allemagne
, c'est une chose digne de remarque , que le repos
profond dont jouissent tous les états protégés par le chef de
l'empire : la Hollande n'éprouve aucune agitation ; son roi
continue de porter sur toutes les parties du territoire le
coup-d'oeil qui y répare un malheur ou qui y fait naître un
bien. La Westphalie et le Hanovre sont tranquilles ; les par
tisans qui ont jeté une alarme , qu'eux-mêmes avaient soin
de grossir , en se montrant sur plusieurs points , cherchent
les côtesduMecklembourg , et les bâtimens anglais qui peuvent
les soustraire , soit au ressentiment de leur prince, soit
aux troupes qui les poursuivent; les Anglais n'ont tenté pour
eux aucun coup de main. La Saxe est dans la plus profonde
tranquillité , et l'on a méme été jusqu'à remarquer que le
mouvement de la guerre avait faiblement suspendu à Leipsick
celui du commerce. La Franconie n'en ressent pas
d'autres que celui des troupes alliées qui rejoignent la
492 MERCURE DE FRANCE , 1
.
Grande-Armée , ou qui s'organisent en armée de réserve ,
sous les ordres du maréchal de Valmy. Le roi de Bavière a
reçu la soumission du Tyrol , évacué par les Autrichiens et
implorant sa clémence. La Suisse porte sur ses frontières les
milices destinées à garantir cette neutralitédont la puissance
de son médiateur lui assure le bienfait. Venise a retrouvé la
plus parfaite sécurité ; Milan n'a pas cessé d'en jouir ;
Florence ne s'occupe que des hommages rendus à sa grande
duchesse, dont le voyage dans son gouvernement est une
suite de fêtes et de plaisirs. Rome célèbre les triomphes de
laGrande-Armée ; et Naples depuis long-tems n'avait vu ses
côtes menacées par le brigandage : on annonce cependant ,
en ce moment , qu'un corps d'Anglais et de Siciliens combinés
a fait une descente en Calabre , qu'attirés par le
général Parthonaux , dans l'intérieur du pays , ils ont été
tournés et surpris après quelques marches , et forcés de se
rendre prisonniers au nombre de 2000 hommes .
Les nouvelles de Madrid contiennent et marquent les progrès
des diffcrens corps d'armée . La prise de Lisbonne par
le maréchal Soult n'est pas publiée officiellement , mais des
nouvelles de Valladolid , dont la source est très-respectable ,
donnent ce fait pour certain. Les Anglais réunis aux Portugais
ont dû perdre une grande quantité d'hommes , et la
junte doit avoir cherché son salut en Angleterre. Dans les
Asturies , l'expédition combinée par le duc de Trévise et le
général Kellermann a complétement réussi; les insurgés
ont été poussés jusqu'à lamer ; La Romana , après avoir été
forcé dans Oviédo , doit être pris à Gison , ou contraint de
se rembarquer. Le roi est à Aranjuez , déjà occupé des
travaux du gouvernement dirigés vers l'administration intérieure,
la prospérité de l'agriculture et de l'industrie.
Les succès de l'armée d'Italie signalent chacune de ses
marches à la poursuite de l'archiduc Jean , qui , à chaque
position , dispute vainement le terrain , et perd une partie de
ses forces pour assurer la retraite du reste. Willach , Clagenfurth
sont occupés. Le général Macdonald a emporté
Laybach ; l'armée continue de se porter en avant ; elle est à
Léoben , prête à faire sa jonction avec les corps qui ont pacifié
le Tyrol et assurent les derrières de l'armée française ,
que nous allons suivre dans ses mouvemens en Autricheet
sur un nouveau théâtre de gloire.
Le dernier bulletin désignait l'emplacement des divers
corps , et annonçait que déjà une division avait été jetée sur
JUIN 1809 . 493
larive gauche du Danube ; des événemens de la plus haute
importance y ont signalé les armes françaises : on y a vu
une partie de l'armée , dans une position imprévue , difficile
èt dangereuse , suppléer au nombre par le courage et l'ensemble
, suppléer même au défaut de munitions , qu'un hasard
cruel la forçait de ménager , rester trois fois maîtresse
du champ de bataille , couvert des corps ennemis; essuyer
des pertes douloureuses , mais les faire tellement acheter aux
assaillans , qu'ils n'ont pu troubler un changement de position
qui était lui-même un danger et une opérationdifficile.
Mais ici c'est plus que jamais la relation officielle qu'il faut
laisser lire , puisqu'aucune autre n'a porté à un plus haut
degré tous les caractères de la clarté , de la précisionet de la
véracité.
Ebersdorf, le 23 mai 1809.
Vis-à-vis Ebersdorf, le Danube est divisé en trois bras , séparés par
deux îles. De la rive droite à la première île , il y a deux cent quarante
toises : cette île a à peu près mille toises de tour. De cette île à la grande
île , où est le principal courant , le canal est de cent vingt toises . La
grande île , appelée In-der-Lobau , a sept mille toises de tour , et le
canal qui la sépare du continent a soixante-dix toises. Les premiers villages
que l'on rencontre ensuite sont Gross-Aspern, Esling etEnzersdorf.
Le passage d'une rivière comme le Danube devant un ennemi connaissant
parfaitement les localités et ayant les habitans pour lui, est une
des plus grandes opérations de guerre qu'il soit possible de concevoir.
Lepont de la rive droite à la première île et celui de la première île å
celle de In-der-Lobau ont été faits dans la journée du 19, et dès le 18
la division Molitor avait été jetée par des bateaux à rames dans la
grande île .
Le 20, l'Empereur passa dans cette île et fit rétablir un pont sur le
dernier bras , entre Gross-Aspern et Esling . Ce bras n'ayant que
soixante-dix toises , le pont n'exigea que quinze pontons et fut jeté en
trois heures par le colonel d'artillerie Aubry.
Le colonel Sainte-Croix , aided- e-camp du maréchal duc de Rivoli ,
passa le premier dans un bateau sur la rive gauche.
La division de cavalerie légère du général Lasalle et les divisions
Molitoret Boudet passèrent dans la nuit.
Le 21 , l'Empereur , accompagné du prince de Neufchâtel et des
maréchaux ducs de Rivoli et de Montebello , reconnut la position de la
rive gauche et établit son champ de bataille , la droite au village d'Esling
et la gauche àcelui deGross-Aspern , qui furent sur-le-champ occupés.
Le 21 , à quatre heures après - midi , l'armée ennemie se montra et
parut avoir le desseinde culbuter notre avant-garde et de la jeter dans
le fleuve : vain projet ! le maréchal duc de Rivoli fut le premier attaqué
àGross-Aspern , par le corps du maréchal Bellegarde. Il manoeuvra
avec les divisions Molitor et Legrand , et pendant toute la soirée fit
tourner à la confusion de l'ennemi toutes les attaques qui furent entreprises
. Le duc de Montebello défendit le village d'Esling , et le maréchal
ducd'Istrie, avec la cavalerie légère et la division de cuirassiers Espague ,
couvrit la plaine et protégea Enzersdorf : l'affaire fut vive ; l'ennemi
déploya deux cents pièces de canon et à peu près go mille hommes
composés des débris de tous les corps de l'armée autrichienne,
494 MERCURE DE FRANCE ,
La division de cuirassiers Espagne fit plusieurs belles charges, enfonça
deux carrés et s'empara de quatorze pièces de canon. Un boulet tua le
général Espagne, combattant glorieusement à la tête des troupes, officier
brave , distingué et recommandable sous tous les points de vue. Legénéral
de brigade Foulers fut tué dans une charge .
Le général Nansouty , avec la seule brigade commandée par le général
Saint-Germain , arriva sur le champ de bataille vers la fin du jour. Cette
brigade se distingua par plusieurs belles charges. A huit heures du soir ,
le combat cessa , et nous reståmes entiérement maîtres du champ de
bataille.
Pendant la nuit , le corps du général Oudinot , la division Saint-
Hilaire, deux brigades de cavalerie légère et le train d'artillerie passèrent
les trois ponts .
Le 22 , à quatre heures du matin , le duc de Rivoli fut le premier
engagé. L'ennemi fit successivement plusieurs attaques pour reprendre
le village. Enfin , ennuyé de rester sur la défensive , le duc de Rivoli
attaqua à son tour et culbuta l'ennemi. Le général de division Legrand
s'est fait remarquer par ce sang froid et cette intrépidité qui le distinguent.
Le général de division Boudet, placé au village d'Esling , était chargé
de défendre ce poste important.
Voyantque l'ennemi occupait un grand espace de la droite à la gauche,
on conçut le projet de le percer par le centre. Le duc de Montebello se
mit à la tête de l'attaque , ayant le général Oudinot à la gauche , la division
Saint-Hilaire au centre , et la division Boudet à la droite ; le centre
de l'armée ennemie ne soutint pas les regards de nos troupes : dans un
moment tout fut culbuté. Le duc d'Istrie fit faire plusieurs belles
charges , qui toutes eurent du succès; trois colonnes d'infanterie ennemie
furent chargées par les cuirassiers et sabrées. C'en était fait de l'armée
autrichienne , lorsqu'à sept heures du matin un aide - de - camp vint
annoncer à l'Empereur que la crue subite du Danube ayant mis à flot
un grand nombre de gros arbres et de radeaux coupés et jetés sur les
rives , dans les événemens qui ont eu lieu lors de la prise de Vienne , les
ponts qui communiquaient de la rive droite à la petite île , et de celle-ci
à l'île de In-der- Lobau venaient d'être rompus. Cette crue périodique,
qui n'a ordinairement lieu qu'à la mi-juin , par la fonte des neiges , a été
accélérée par la chaleur prématurée qui se fait sentir depuis quelques
jours. Tous les parcs de réserve qui défilaient se trouvèrent retenus sur
la rive droite par la rupture des ponts , ainsi qu'une partie de notre
grosse cavalerie , et le corps entier du maréchal duc d'Auerstaedt. Ce
terrible contre-tems décida l'Empereur à arrêter le mouvement en avant.
Il ordonna au duc de Montebello de garder le champ de bataille qui avait
été reconnu , et de prendre position , la gauche appuyée à un rideau qui
couvrait le duc de Rivoli, et la droite à Esling .
Les cartouches à canon et d'infanterie que portait notre parc deréserve
ne pouvaient plus passer. L'enuemi était dans la plus épouventable
déroute, lorsqu'il apprit que nos ponts étaient rompus. Le ralentissement
de notre feu et le mouvement concentré que faisait notre armée ne
lui laissaient aucun doute sur cet événement imprévu. Tous ses canons
et ses équipages d'artillerie qui étaient en retraite se représentèrent sar
la ligne , et depuis neuf heures du matin jusqu'à sept heures du soir il fit
des efforts inouis , secondé par le feu de deux cents pièces de canon ,
pour culbuter l'armée française . Ces efforts tourpèrent à sa honte : il
attaqua trois fois les villages d'Eslinget de Gross-Asperu , et trois rois il
les remplit de ses morts. Les fusiliers de la garde , commandés par le
général Mouton , se couvrirent de gloire , et culbutèrent la réserve ,
JUIN 1809 . 495
composée de tous les grenadiers de l'armée autrichienne , les seules
troupes fraîches qui restassent à l'ennemi. Le général Gros fit passer au
fil de l'épée 700 Hongrois , qui s'étaient déjà logés dans le cimetière du
village d'Esling . Les tirailleurs sous les ordres du général Curial firent
leurs premières armes dans cette journée, et montrèrent de la vigueur.
Le général Dorsenue , colonel commandant la vieille garde , la plaça en
troisième ligne , formant un mur d'airain , seul capable d'arrêter tous les
eflorts de l'armée autrichienne. L'ennemi tira quarante mille coups de
canou , tandis que , privés de nos pares de réserve , nous étions dans la
nécessité de ménager nos munitions pour quelques circonstances imprévues.
Le soir , l'ennemi reprit les anciennes positions qu'il avait quittées
pour l'attaque , et nous reståmes maîtres du champ de bataille. Sa perte
est immense. Les militaires dont le coup-d'oeil est le plus exerce ont
évalué à plus de 12 mille les morts qu'il a laissés sur le champ de bataille.
Selon les rapports des prisonniers , il a eu 23 généraux et 60 officiers
supérieurs tués ou blessés. Le feld- maréchal lieutenant -Weber , 1500
hommes et quatre drapeaux sont restés en notre pouvoir. La perte de
notre côté a été considérable ; nous avons eu 1100 tués et 3000 blessés .
Le duc de Montebello a eu la cuisse emportée par un boulet , le 22 ,
sur les six heures du soir. L'amputation a été faite , et sa vie est hors
de danger. Au premier moment on le crut mort : transporté sur un
brancard auprès de l'Empereur , ses adieux furent touchans . Au milieu
des sollicitudes de cette journée , l'Empereur se livra à la tendre amitié
qu'il porte depuis tant d'années à ce brave compagnon d'armes . Quelques
larmes coulèrent de ses yeux , et se tournant vers ceux qui l'envi
ronnaient : « Il fallait , dit- il , que dans cette journée mon coeur fut
frappé par un coup aussi sensible pour que je pusse m'abandonner à
d'autres soins qu'à ceux de mon armée. » Le duc de Montebello avait
perdu connaissance ; la présence de l'Empereur le fit revenir; il sejeta
àson cou en lui disant : « Dans une heure vous aurez perdu celui qui
meurt avec la gloire et la conviction d'avoir été et d'être votre meilleur
ami.>>>
Le général de division Saint- Hilaire a été blessé : c'est un des généraux
les plus distingués de la France .
Le généralDurosnel , aide- de- camp de l'Empereur , a été enlevépar un
boulet en portant un ordre.
Le soldat a montré un sang-froid et une intrépidité qui n'appartient
qu'à des Français .
Les eaux du Danube croissant toujours , les ponts n'ont pu être rétablis
peudant la nuit. L'Empereur a fait repasser , le 23 , à l'armée le
petit bras de la rive gauche , et a fait prendre position dans l'île de
In-der-Lobau , en gardant les têtes de pont.
On travaille à rétablir les ponts; l'on n'entreprendra rien qu'ils ne
soient à l'abti des accidens des eaux et même de tout ce que l'on pourrait
tenter contre eux : l'élévation du fleuve et la rapidité du courant
obligent àdes travaux considérables et à de grandes précautions.
Lorsque le 23 au matin , on fit connaître à l'armée que l'Empereur
avait ordonné qu'elle repassat dans la grande île , l'étonnement de ces
braves fut extrême . Vainqueur dans les deux journées , ils croyaient que
le reste de l'armée allait les rejoindre ; et quand on leur dit que les
grandes eaux , ayant rompu les ponts et augmentant sans cesse , rendaient
le renouvellement des munitions et des vivres impossible , et que
tout mouvement en avant serait insensé , on eut de la peine à les persuader.
496 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1809 .
C'est un malheur très-grand et tout-à-fait imprévu que des ponts fora
més des plus grands bateaux du Danube , amarrés par des doubles
ancres et par des cinquenelles aient été enlevés; mais c'est un grand
bonheur que l'Empereur ne l'ait pas appris deux heures plus tard. L'armée
poursuivant l'ennemi aurait épuisé ses munitions et seserait trouvée
sans moyens de les renouveler.
Le 23 on a fait passer une grande quantité de vivres au camp d'Inder-
Lobau .
La bataille d'Esling , dont il sera fait une mention plus détaillée , qui
fera connaître les braves qui se sont distingués , sera , aux yeux de la
postérité , un nouveau monument de la gloire et de l'inébranlable fermeté
de l'armée française .
Les maréchaux ducs de Montbello et de Rivoli ont montré dans cette
journée toute la force de leur caractère militaire .
L'Empereur a donné le commandement du second corps au comte
Oudinot, général éprouvé en cent combats , où il a montré autant d'intrépidité
que de savoir .
Un nouveau bulletin confirme officiellement l'importante
nouvelle de la reconstruction des ponts sur le Danube , dans
les journées du 23 et du 24; le 25 au matin tout était en
état. Les blessés avaient repassé sur la rive droite , ainsi que
les caissons vides , et tous les objets qu'il était nécessaire de
renouveler. La solidité des nouveaux ponts est assurée par
des précautions extraordinaires et par des travauxqui se continuent
avec activité ; l'armée , ainsi maîtresse des deux rives,
manoeuvra à volonté sur l'une et sur l'autre ; la cavalerie
légère de l'armée a été dirigée sur Presbourg. Le général
Lauriston est en Styrie , où le prince vice-roi doit avoir fait
sa jonction avec lui. Le maréchal duc de Dantzick abandonne
le Tyrol , où la soumission rend ses forces inutiles , et
marche sur Vienne avec les Bavarois. Toute la cavalerie de
la garde et un grand parc d'artillerie ont rejoint l'armée.
Pendant que le prince vice-roi fait sa jonction avec l'armée
d'Allemagne , le duc de Raguse est prêt à se réunir à
l'aîle droite de l'armée d'Italie. Enorgueilli de ses succès
éphémères , l'archiduc Jean n'avait pas craint de lui adresser
une lettre , dans laquelle perce bien tout l'orgueil de sa
maison . Cette lettre , écrite de Conegliano , en date du 17
avril , a pour objet d'inviter le duc de Raguse à rendre les
armes. Le duc de Raguse n'a pas même répondu , viens les
prendre! mais il en a fait sentir le poids à l'avant-garde ennemie
dirigée sur lui , avant-garde qu'il vivement repoussée
et qui n'a pu retarder sa marche sur la Croatie autrichienne.
a
( N° CCCCXII . ) 5.
DEF
(SAMEDI IO JUIN 1809. )
cen
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
m
EXTRAIT DU POÈME DE LA MAISON DES CHAMPS ;
PAR M. CAMΡΕΝΟΝ. (1 )
ÉPISODE DES AMOURS DES FLEURS ..
Sur les amours des zéphirs et des roses
L'antiquité trop long-tems sut mentir ;
Quittons la fable et ses métamorphoses ;
Rompons l'hymen de Flore et du Zéphir ,
Et , de dépit dût en pleurer l'Aurore ,
Que , libre enfin de fabuleux atours ,
Mon vers fidèle à vos yeux fasse éclore
L'hymen des fleurs et leurs chastes amours .
Le même Dieu qui plaça dans nos ames
Ces doux rapports des deux sexes entre eux ,
Ces vifs désirs , ces amoureuses flammes ,
Du coeur de l'homme alimens dangereux ,
Du même feu sut animer la plante,
(*) Cet ouvrage vient de paraître, et se vend chez Léopold- Collin , libr.,
rue Gilles-Coeur; Giguetet Michaud , libraires , rue des Bons-Enfans ;
et Lenormant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres-Saint - Germain-
PAuxerrois , nº 17 .
Il en sera rendu compte incessamment dans ce Journal.
li
498 MERCURE DE FRANCE ,
Ainsi que nous , sa jeunesse bouillante
A des penchants , des besoins , des désirs ,
Des noeuds secrets , d'ineffables plaisirs ;
Et du printems quand la sève l'inonde ,
L'amour la brûle , et l'hymen la féconde.
Mais de ce peuple étudions les moeurs .
Il est d'abord une tribu de fleurs ,
De la nature admirable caprice ,
Qui , résidant sur un même calice ,
D'un double sexe y goûte les douceurs ,
S'unissant en couple inséparable ,
Dans les plaisirs de ce lien charmant ,
A chaque hymen , réalise la fable
De Salmacis et de son jeune amant.
Une autre habite une tige commune ,
Mais des rameaux l'intervalle jaloux
Vient séparer les vierges , des époux ;
Une autre enfin ,pleurant son infortune,
Qui la condamne à l'absence , aux regrets ,
Voit , loin des fleurs où l'amante respire ,
Naître la tige où son amant soupire .
De leur hymen pénétrez les secrets ,
Et quand la fleur échappée à l'enfance
Adéployé sa fraîche adolescence ;
( O ! de l'instinct pouvoir miraculeux ! )
Soudain l'amant , qu'irrite la distance ,
Confie aux vents ses filtres amoureux ;
De ses parfums les plus voluptueux
Flatte de loin son amante nouvelle ,
Charme ses sens , et se courbant sur elle ,
Jusqu'en son sein qui s'ouvre avec transport ,
Laisse jaillir sa poussière brûlante .
La jeune épouse , interdite , tremblante ,
Sur son bonheur se recueille et s'endort ;
Et déployant son plus riche pétalé ,
Pour en couvrir le dépôt de l'amour ,
Mère en espoir , sur son sein , tout le jour ,
Laisse flotter la robe nuptiale.
De leur hymen si vous trompiez les feux ;
Si votre main , par une loi cruelle ,
Sur d'autres bords , loin du plant amoureux ,
Voulait porter la plante maternelle ,
Vous la verriez , victime de vos jeux ,
JUIN 1809 . 499
Se dessécher dans un mortel veuvage ;
Près d'elle en vain mille plants étrangers
Courbent leur cime , inclinent leur feuillage ;
Indifférente à leurs soins passagers ,
La triste fleur , en son deuil solitaire ,
Repousserait leur earesse adultère ;
Mais si les vents propices à ses feux ,
Jusqu'à son sein , par une heureuse haleine ,
Du jeune époux exilé de ces lieux ,
Faisaient voler lá poussière lointaines
Son sein flétri par la stérilité ,
S'ouvrant encor à la maternité,
Dans l'air brûlant qui la frappe au passage ,
Respirerait l'amour , la volupté ,
Et saisirait dans ce vague nuage
Le germe errant de la fécondité.
Ainsi les fleurs , amusemens du sage ,
Charment ses goûts , occupent ses loisirs :
Là , point d'ingrat qui trompe son attente ,
Point de méchant qui nuise à ses désirs ,
Point d'envieux que sa fortune tente ,
Point de remords qui suivent ses plaisirs.
O! des jardins douce et frêle richesse ,
Aton éclat quel oeil ne s'intéresse !
L'enfant sourit à ta vive couleur ;
De tes bouquets la pénétrante odeur
Vient ranimer la vieillesse étonnéc ;
La jeune fille , aux autels d'hyménée,
Enpare encor sa mourante pudeur ,
Etde nos arts le luxe imitateur .
Quand de tes dons se dépouille l'année ,
Rend à nos yeux leur prestige enchanteur.
Oui, loin des champs , il est une autre Flore,
Que l'art fait naître et que Paris adore.
Vous ne verrez dans ses temples trompeurs
Que feston sec , que guirlande inodore ;
Là , quand l'hiver nous livre à ses rigueurs ,
Un faux printems se reproduit sans cesse ,
Et sous les doigts de la jeune prêtresse ,
Qui par son art ose imiter les fleurs ,
Le lin docile en pétale se plisse ,
Se frise en feuille , ou se creuse en calice :
Sur ces bouquets méconnus des zéphirs ,
Ii a
500 MERCURE DE FRANCE ,
Un pinceau sûr adroitement dépose
L'or du genêt , le carmin de la rose ,
Ou de l'iris nuance les saphirs ;
Puis on les voit dans nos folles orgies ,
Au sein des bals , loin des feux du soleil ,
S'épanouir au rayon des bougies .
L'art applaudit à leur éclat vermeil ;
Mais sur ces fleurs , enfans d'une autre Flore ,
Je cherche en vain les pleurs d'une autre Aurore.
N'envions point aux boudoirs de Paris ,
Ces faux bouquets dont l'éclat est fragile, eto
t
PARIS EN MINIATURE
VAUDEVILLE .
AIR : du vaudeville du Sorcier.
AMOUR, mariage , divorce ,
Naissances , morts , enterremens ,
Faussés vertus , brillante écorce ,
Petits esprits , grands sentimens ,
Dissipateurs , prêteurs sur gages ,
Hommes de lettres , financiers ,
Créanciers ,
Maltôtiers
Et rentiers ,
Tièdes amis , femmes volages ,
Riches galans , pauvres maris ...
Voilà Paris . [4 fois . ]
Làdes commères qui bavardent ,
Là des vieillards , là des enfans ,
Là des aveugles qui regardent
Ce que leur donnent les passans ,
Restaurateurs , apothicaires ,
Commis , pédans , tailleurs , voleurs ,
Rimailleurs ,
Ferrailleurs ,
Aboyeurs ,
Juges de paix et gens de guerre ,
Tendrons vendus, quittés , repris...
Voilà Paris . [ 4 fois . ]
Maint gazetier , mainte imposture ,
Maint ennuyeux, maint ennuyé ,
JUIN 1809 . 501
Beaucoup de fripons en voiture ,
Beaucoup d'honnêtes gens à pié ,
Epigrammes , complimens fades ,
Vaudevilles , sermons , bouquets ,
Etballets ,
Etplacets ,
Etpamphlets ,
Madrigaux , contes bleus , charades ,
Vers à la rose , pots- pourris ...
Voilà Paris . [ 4 fois. ]
Ici des fous qui se ruinent ,
Ici d'avides grapilleurs ,
Et plus loin d'autres fous qui dînent
Quand on va se coucher ailleurs ;
Là jeunes gens portant lunettes ,
Là vieux visages rajeunis ,
Bienmunis ,
Bien garnis
De vernis ;
Acteurs vantés , marionnettes ,
Grands mélodrames , plats écrits ...
Voilà Paris . [4 fois. ]
Hôtels brillans , places immenses ,
Quartiers obscurs et mal pavés ,
Misère , excessives dépenses ,
Effets perdus , enfans trouvés ,
Force hôpitaux , force spectacles ,
Belles promesses sans effets ,
Grands projets ,
Grands échecs ,
Grands succès ,
Des platitudes , des miracles ,
Des bals , des jeux , des pleurs , des cris ...
Voilà Paris . [4 fois. ]
DÉSAUGIERS.
ENIGME,
PÉNÉTRANT en tous lieux , en tous lieux invisible ,
Je frappe , en certains jours , d'une façon terrible ;
On craint mes coups; d'autres tems , d'autres moeurs !
En changeant de saison , je change aussi d'humeur;
J'étais âpre, glacé ; mais plus douce, plus pure ,
1
502
MERCURE DE FRANCE ,
Monhaleine bientôt va ranimer les coeurs ,
Bientôt épanouir les fleurs ,
Bientôt rajeunir la nature.
Pourtant ne chantez pas victoire ; car dans peu
Je serai brûlant , tout de feu ;
Déjà mon souffle est semblable à la flamme:
Tout respirait naguère : hélas ! déjà tout pâme .
Églépar le moyen d'un léger instrument
Qu'entre ses doigts elle agite avec grâce,
En me faisant voltiger sur sa face ,
A mes ardeurs se soustrait un moment.
Lecteur , on fait sur moi plus d'une expériences
Mais tout ce que je sais de certaine science ,
C'estque sans toi je puis bien exister ,
Et que sans moi, tu ne peux subsister.
$........
LOGOGRIPHE.
Je suis, ami lecteur , du règne végétal.
En m'arrachant le coeur, je change de nature;
Je suis dans tous les corps , mais sous mainte figure;
Sur trois pieds , j'offre un titre , et sur deux un métal.
Α.... Η ......
CHARADE.
Mon premier n'est qu'une voyelle ;
Le reste inspirant la terreur ,
Cause toujours la mort la plus cruelle;
Et mon entier , fléau dévastateur,
Détruit les fleurs , les fruits et la moisson nouvelle.'
1
1
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est l'Epi de blé.
Celui du Logogriphe est Chrome (métal ) , où l'on trouve Orme:
Rome, me, cor , cher , or , roche , mer.
Celui de la Charade est Autre-fois.
JUIN 1809 . 503
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
,
SUR LA MANIE D'ÉCRIRE .
Tenet insanabile multos
Scribendi Cacoëthes. Juv.
Les médecins ont remarqué que les maladies du cerveau
ne sont jamais si fréquentes qu'au printems et en automne .
Il faut que la manie d'écrire ait aussi quelque rapport avec
les saisons car ce printems a fait éclore une multitude
d'ouvrages , remplis des idées les plus bizarres que l'on
puisse imaginer. L'influence paraît même s'être étendue
sur quelques journalistes , dont les jugemens sont devenus
un peu plus impertinens qu'à l'ordinaire , si j'ose le dire .
Nous n'aurions pas arrêté les regards de nos lecteurs sur
ces tristes bigarrures de l'esprit humain , si nous n'avions
été nous-mêmes alarmés des progrès de l'épidémie que nous
dénonçons aujourd'hui au public, et qui doit sa naissance à
une indulgence excessive autant qu'à une crédulité trop
générale. Si l'on se moquait à tems de tous les charlatans
qui s'élèvent et qui veulent attirer l'attention publique , on
sauverait la raison et la santé d'une foule d'honnêtes gens
qui, par la force de l'imitation , se sont mis à devenir inspirés.
L'un nous dit qu'avec l'attraction et une matière qu'il
appelle expansive , il peut faire et défaire tous les corps de
la nature. Point du tout , s'écrie cet autre , il n'y a pas d'attraction.
Tout est l'effet de la rayonnance stellaire ; les astres
en tournant sur eux-mêmes lancent de toutes parts cette
rayonnance lumineuse. On prétend , il est vrai , que le mouvement
de rotation du soleil est incomparablement moindre
que la vitesse de la lumière ; mais croyez-moi, je suis très- sûr
de tout ce que j'avance , car j'ai trouvé la vérité universelle.
Vous vous trompez tous deux , leur dit un troisième (1).
Tous les phénomènes de la nature , ceux de la vie mème ,
sont produits par les forces opposées de l'attraction et du calorique.
De petits esprits pourront me demander d'expliquer
en détail comment cela se peut faire,je n'en sais rien; mais
je suis sûr que cela se fait. J'ai observé les phénomènes de
(1) Nouvelle théorie de la vie , par A. Guilloutet , de plusieurs
Sociétés savantes . A Paris , chez Arthus Bertrand , rue Hautefeuille.
504 MERCURE DE FRANCE,
la digestion dans le premier intestin , en me plaçant dans
des situations favorables. On ne meurt point. On ne fait que
changer d'état d'agrégation. A la vérité , votre azote , votre
hydrogène , et votre carbone se séparent ; ils se répandent
dans l'atmosphère , pénètrent les animaux et les plantes ,
ou sont absorbés par la terre ; mais comme rien de tout
cela ne périt , vous existez toujours ; vous vous trouvez seulement
réduit à une plus simple expression. Au reste , on
peut me faire toutes les objections que l'on voudra. Je crains
peu l'improbation de certains hommes dont l'esprit n'est
propre qu'aux petits détails ; je déclare de même que je suis
indifférent à la censure des hommes d'une certaine trempe;
je ne fais cas que de ceux qui seront du même avis que moi.
Ace jeune adepte succède un grave médecin (2) , un président
perpétuel de la Société de médecine établie dans une
des premières villes de France . La seule liste de ses titres académiques
occupe dix ligues. Suivant celui-ci , pour jouir du
développement parfait de son intelligence , il faut étre cataleptique.
Dans cet état on voit clairement l'intérieur de son
propre corps ; on en connaît tous les secrets , tous les détails,
et onles explique aux autres , sans avoir jamais eu aucune
connaissance d'anatomie. Notre docteur soignait une dame
affectée de cette maladie : dans les commencemens elle
chantait et riait presque sans interruption. Il voulut la
guérir de ces défauts par de sages représentations ; la malade
n'entint compte. Le docteur comprit qu'elle n'entendait pas:
Par le plus grand hasard du monde , il s'avisa de lui parler
sur le bout des doigts , au lieu de lui parler à l'oreille ; aussitôt
elle entendit et comprit parfaitement. Il essaya de lui
parler en plaçant la bouche sur sa poitrine , elle entendit
encore mieux. En vérité on ne sait pas jusqu'où l'expérience
aurait pu aller ; mais le docteur, satisfait d'avoir trouvé une
voie de communication suffisante , jugea convenable d'ar-
(2) Electricité animale prouvée par la découverte des phénomènes
physiques et moraux de la catalepsie hystérique; par M. Petetin ,
père , D. M. , président honoraire et perpétuel de la Société de Médecine
de Lyon, membre ordinaire de l'Académie des sciences et de la Société
d'agriculture de la même ville ; associé correspondant des Sociétés de
médecine de Grenoble , Nimes , Aix - la-Chapelle. Ancien inspecteur des
hôpitaux civils et militaires des 6 et 18º divisions de l'armée du Rhin.
Membre du Conseil du département du Rhône , et commissaire pour le
gouvernement près le jury d'instruction de l'Ecole vétérinaire du même
département.-A Paris , chez Brunot l'Abbe .-1808
JUIN 1809 . 505
rêter ses tentatives. C'était par-là qu il interrogeait sa malade
sur sa maladie , et sur les remèdes qu'il fallait y apporter ;
car, en vertu de la catalepsie , elle savait tout cela mieux que
lui-même. Ces facultés merveilleuses , échauffant la tête du
docteur , il ne put se défendre de tenter encore quelques
expériences sur la poitrine de sa malade. « Je renfermai ,
>> dit-il , sous différentes enveloppes de papier , des petits
>> morceaux de pain au lait , de brioche , de mouton rôti ,
>> de boeuf bouilli , et je me rendis chez la malade avec l'in-
>> quiètude , je le confesse , de la trouver hors de son accès
>> et peut-être entiérement guérie , tant je regrettais de ne
>> pas avoir eu plus tôt l'idée de tenter ces nouvelles expériences
(3) . » Voilà , sans doute , pour un médecin , une
disposition d'esprit bien charitable.
La première chose que le docteur exécuta en entrant , fut
de lui demander , sur l'estomac , comment elle se trouvait .
Assez bien. Et la tête ? - Toujours douloureuse et
>>> embarrassée . -Voyez-vous encore votre intérieur ?-Si
>> parfaitement , que je vous avertis qu'il ne faudra pas me
>> baigner demain ni de quelques jours . Je tirai aussitôt de
>> ma poche un petit papier; je le plaçai sur l'estomac de la
malade , en le couvrant de ma main si parfaitement qu'on
>> ne pouvait soupçonner que je tinsse quelque chose . Elle se
>> mit à mâcher , et dit : Ah! que ce pain au lait est déli-
>> cieux ! ... Je m'emparai d'une de ses mains , et je lui de-
>> mandai sur le bout des doigts : Pourquoi faites-vous un
>> mouvement de la bouche ?- Parce que je mange du pain
>> au lait. - Où le savourez-vous ?- Belle question ! dans
> la bouche. » Le docteur essaya de mème successivement
tous les petits paquets qu'il avait apportés ; la malade reconnut
à merveille tout ce qu'ils renfermaient. Ceci est
du boeuf, ou du mouton , ou de la brioche. - Monsieur le
docteur , ne craignez-vous point de me donner une indigestion
? Mangez sans inquiétude , répondait le docteur
, ce mets-là n'est point indigeste. En vérité , quand
on lit de pareilles folies , on croit rêver soi-même. Mais
quand on vient à en examiner les conséquences , quand on
songe que l'auteur , qui a composé sur ces folies un volume
in-8° de 400 pages , a été un médecin très -répandu , qu'il a
nécessairenient dirigé le traitement d'une infinité de malades
d'après les principes extravagans nés du désordre de son cerveau,
on ne peut s'empêcher de regarder autour de soi et
(3) Electricité animale, page 24 et suivantes.
506 MERCURE DE FRANCE ,
de craindre que l'application de quelque autre système , tout
aussi probable , ne nous réduise un peu trop tôt à notre plus
simple expression. Ce médecin passionné pour la catalepsie
est mort; mais son commentateur ne l'est point , et il a fait
à cet ouvrage un discours préliminaire de 120 pages , où il
professe la même doctrine , appuyée de tout l'appareil de
l'érudition médicale. Dans Paris même on trouve des gens ,
très - respectables d'ailleurs , qui tiennent encore a ces
idées , ou à d'autres non moins extraordinaires . Nous avons
encore d'anciens partisans du mesmérisme et de nouveaux
sectateurs de l'électricité organique , du pendule animal , de
l'électromètrie souterraine avec de belles applications de
toutes ces merveilles à l'art de guérir. Pauvres humains ,
multipliez bien les moyens de sortir de ce monde, vous n'en
aurez jamais qu'un d'y entrer!
Enmême tems que ces folies attaquent l'homme du côté
physique , l'ignorance et la sottise font la guerre à son intelligence
; et , Dieu merci , ces deux fléaux de notre espèce
n'ont aujourd'hui rien à se reprocher. Il y a des auteurs qui
prennent l'homme dès son enfance et , comme s'ils craignaient
que sa raison ne restât trop droite , si on en confiait
le développement à la nature , ils s'empressent de la
tordre de travers. Que de prétendus livres élémentaires ,
d'abrégés , de méthodes nouvelles pour tout apprendre !
Et dans ce déluge universel d'ouvrages , combien peu sont
faits avec l'ordre , la clarté , la netteté d'esprit qu'exige
ce genre de composition ! Il y en amême qui sont composés
sans aucun autre soin que celui d'assembler les feuillets et de
numéroter les pages. On met à la fin une table des matières
, au commencement un titre , et voilà le livre en état
d'ètre vendu . J'ai en ce moment sous les yeux une Méthode
abrégée et facile pour apprendre la Géographie, qui est exactement
composée d'après ces principes (4). Assurément il n'y
a pas de science plus variable que la géographie; il n'y en a
point qui soit susceptible de plus de changemens et d'améliorations.
Que fait donc l'auteur ou l'éditeur de cette belle
Méthode abrégée ? Il réimprime tout bonnement la Géographie
de Crozat , qui date de l'an 1751 , en ajoutant à tort
et à travers ce qu'il faut pour la faire cadrer avec le tems
présent, sans avoir même le discernement d'oter de l'ancien
(4) Méthode abrégée et facile pour apprendre la géographie dite
de Crozat. Nouvelle édition .- A Paris , chez Delalain.- 1809.
JUIN 1809 . 507
texte ce qui peut être contradictoire avec ces nouveautés .
Ainsi en 1809 , il annonce que l'année 1800 sera bissextile .
Il vous dit , page 243, que les Français , maîtres du Piémont
, en ont formé les départemens du Pô , de la Sesia, etc.
et , page 244 , que Turin est le séjour du roi de Sardaigne,
Le grand-duché de Toscane est resté , page 262 , au fils
de l'empereur François de Lorraine (l'avant dernier grandduc
), qui le possède aujourd'hui en toute souveraineté ;
mais , page 264 , Sa Majesté l'Empereur des Français et
Roi d'Italie , vient d'en faire présent à sa soeur , et il n'est pas
même question des événemens qui ont rendu cette donation
possible . Le fils de Charles III , roi d'Espagne , règne aussi
àNaples page 272 , et ce n'est qu'à la page 285 qu'il est dépossédé.
Il y a pourtant quelques sujets sur lesquels l'auteur
donne des particularités qui sont encore vraies aujourd'hui.
Par exemple, les jambons de Mayence ( qui sont de Westphalie
) et ceux de Bayonne se trouvent toujours à Bayonne et
à Mayence ; les fruits de carême viennent de Provence , et
Meaux fournit toujours des fromages de Brie. Ajoutez à
cela «que les Français ont l'air libre , l'humeur enjouée et
>>agréable , mais malheureusement l'irréligion se glisse par-
>>mi eux , et ceux qui se laissent séduire par les écrits d'au-
>> teurs trop célèbres n'ont plus que des moeurs dissimulées
>> qui les conduisent au suicide. » N'est-il pas vrai que des
enfans à qui on apprendra toutes ces belles choses en retireront
un grand profit, et que cette étude contribuera beaucoup
à perfectionner leur entendement ? Pourtant de parcils
livres se vendent , et de pauvres enfans seront punis pour ne
les pouvoir pas faire entrer dans leur mémoire !
Mais ce n'est pas seulement sur la jeunesse que l'ignorance
imprimée exerce son pouvoir. En s'unissant à l'amour-propre
et à une grande confiance de soi-même , elle produit l'artde
parler et d'écrire sur ce que l'on ne sait pas, art qui est aujourd'hui
cultivé en France avec beaucoup de succès , surtout
par les journalistes. Vous voyez des gens qui écrivent
hardiment sur la botanique , la chimie ou l'astronomie , par
pure inspiration , et sans avoir jamais songé à ces sciences.
Dernièrement un de ces Messieurs s'est ainsi avisé de faire
revivre Kepler long-tems après Dominique Cassini. Je dis
qu'il l'a fait revivre , parce que , suivant l'ordre historique ,
Dominique Cassini n'a écrit que long-tems après la mort
de Kepler. C'était en rendant compte d'un des plus extravagans
systèmes d'astronomie que l'on ait jamais pu inventer.
L'auteur du système ne veut point que ce soit la
508 MERCURE DE FRANCE,
terre qui marche dans l'espace , mais le soleil. Il fait de
plus exécuter à ces deux astres une sorte de Valse , l'un visà-
vis de l'autre , pour représenter l'efffet des excentricités .
Cela est sans doute très-ridicule , et il ne faut pour s'en
apercevoir que les plus simples notions de la cosmographie;
mais , je l'avoue , ce qui me paraît plus plaisant , c'est l'extrème
admiration de l'auteur de l'extrait pour ce beau
systême . Il dit que jusqu'à présent les astronomes se sont
à la vérité occupés des passages des astres , mais très-peu
' de leurs mouvemens dans l'espace , ni de l'emplacement de
leurs orbites , science qu'il appelle l'astrostatique; comme
si l'on pouvait prédire d'avance les positions des corps célestes
, dans les éphémérides , si leurs orbites n'étaient point
connues et déterminées. Sous ce rapport , l'auteur de l'extrait
place sans façon l'auteur du système à côté de Copernic
et de Ptolémée ; mais , dit - il , une forte objection s'opposait
au système de Copernic ; c'était l'énorme rapidité du
mouvement de la terre. Il est vrai qu'en rendant la terre
immobile , il faut transporter au soleil toute sa vitesse , et
donner à tous les autres astres des mouvemens bien plus
compliqués, et encore plus rapides, ce qui simplifie extrêmement
la difficulté. A ce propos , l'auteur de l'extrait indique
le fils de Dom. Cassini comme le dernier défenseur du système
de Ptolémée. Kepler , dit-il , qui vint après , imagina
les orbes elliptiques dont Newton s'empara , et qu'il transporta
dans son systéme : sur quoi l'auteur de l'extrait trouve
que cette opinion produisit une contradiction frappante, dans
ladémonstration mécanique des sphères armillaires , en ce que
ces sphères offrent des cercles parfaits , tandis que l'Univers
de Kepler et de Newton est ovale ; comme si les sphères armillaires
étaient autre chose qu'une représentation grossière
que les mécaniciens ont faite du système du monde , sans
qu'il doive , pour cela , venir dans l'idée de personne de
prendre ces machines pour des données invariables , auxquelles
il faut, bon gré mal gré, que l'arrangement des corps
celestes se conforme. En vérité , je ne puis croire que des
raisonnemens de cette force aient été réellement imaginés
par le rédacteur auquel on les attribue , et qui est , dit-on ,
un littérateur. Je croirais plutôt qu'il a reçu l'extrait tout
fait de la main de quelque ami , et qu'il a seulement mis au
bas sa lettre accoutumée. Mais ce que je ne puis absolument
concevoir , c'est comment on peut écrire ou signer de pareils
articles quand on se vante de cent mille lecteurs et qu'on
doit craindre cent mille juges . ΒΙΟΤ.
JUIN 1809 . 509
-
OEUVRES DE TURGOT , ministre d'Etat , précédées et
accompagnées de Mémoires et de Notes sur sa vie ,
son administration et ses ouvrages . Neuf volumes
in-8° .- A Paris , chez Delance , rue des Mathurins ,
hôtel de Cluny ; Firmin Didot , rue de Thionville ,
Léopold Collin , rue Gilles-Cooeur ; Cocheris , quai
Voltaire.
Le premier et le dernier volume de cette édition ne
doivent paraître que dans l'espace de quatre mois . Ainsi
nous n'avons à rendre compte que de sept volumes.
C'est bien assez , diront peut-être beaucoup de gens?
Au surplus , les deux volumes qui restent en arrière ne
sont pas ceux dont la curiosité doit être plus avide ,
car l'un ( le neuvième ) contiendra des poésies avec
quelques morceaux de littérature , et l'opinion' des
hommes de lettres est formée sur ce point : l'autre
(le premier) sera rempli par les Mémoires sur la vie
de Turgot , Mémoires qui furent publiés , quelque tems
après la mort de ce ministre , par un ami de sa gloire.
Tout semble garantir que c'est le même ami , resté
adorateur du nom de Turgot , qui a dirigé et qui
publie l'édition que nous essayons d'analyser. Si l'on
y trouvait du superflu , nous venons d'en indiquer la
cause et l'excuse.
Ily avait deux manières de faire connaître le mérite ,
l'utilité des travaux de Turgot : l'une aurait été de se
placer à la distance où nous sommes de sa mort , et de
peser, en l'absence des souvenirs personnels , ses titres à
l'estimeet à la reconnaissance ; de réunir en un faisceau
ses principes les plus féconds avec les améliorations qui
en furent, ou qui pourraient toujours en être les conséquences.
L'autre manière était de recueillir et de publier
tout cequiest émané de lui, d'indiquer même ce qui
s'en est perdu. C'est ce dernier parti qu'a pris l'éditeur.
Les personnes qui voudraient qu'on n'imprimât plus
que ce qui est substantiel , afin d'économiser le tems ,
et de ne pas trop multiplier les livres , dont le nombre ,
déjà presqu'infini , menace d'effrayer les générations
futures , pourront penser que la collection des Curres
510 MERCURE DE FRANCE ,
de Turgot a été grossie de beaucoup de morceaux
d'un faible intérêt , si on les considère isolément ; peutêtre
croiront-elles aussi que même , après cette édition
complète , l'analyse raisonnée dont nous venons de
parler serait encore utile ?
Mais les esprits studieux qui s'occupent dans les méditations
du cabinet, d'approfondir ou de mettre en ordre
la science de l'économie politique ; les hommes d'Etat ,
les administrateurs , les jeunes candidats qui entrent
dans cette belle carrière, et pour lesquels la sagesse de
l'Empereur a créé une école pratique auprès de son
conseil , préféreront probablement qu'on leur ait rassemblé
tous les élémens dont se compose la célébrité du
ministre le plus estimé du dernier siècle , de celui qui
essaya de mettre dans l'administration publique le plus
de principes fixes .
Puisque nous soumettons à l'opinion de nos lecteurs
des considérations accessoires , comme une sorte d'introduction
qui peut les aider à mieux pénétrer l'esprit et
les détails du Recueil qu'on leur annonce , il ne sera
point inutile de remarquer que l'éditeur présumé fut
l'un des collaborateurs les plus intimes de Turgot ;
qu'ayant passé ses plus belles années en communication
de talens , de sentimens et de vertus publiques
avec cet administrateur , son Mécène , qui devint un
ami , personne ne pouvait en faire l'histoire avec autant
de connaissance de causes , et éclairer comme lui, les
ouvrages de Turgot, de l'esprit et des intentions qui les
inspirèrent : et quand il serait vrai qu'on eût besoin
de se tenir en garde contre l'influence de l'admiration
et les séductions de l'amitié , les avantages seraient bien
au- dessus de l'inconvénient. Dans les livres de faits
et de principes , la raison trouve aisément des compensateurs
pour ces petites aberrations ; ne sait-on
pas d'ailleurs, qu'il a toujours été également difficile
d'être parfaitement impartial pour ses amis et ses
ennemis , pour ou contre ses goûts et ses études de
prédilection ? Ce n'est point aux mains des hommes
qu'ontété remises les balances d'or , emblême poétiqué
de l'inviolable équité.
Mais c'est trop différer d'entrer dans l'analyse de
JUIN 1809 . 511
4
:
l'édition elle-même. Je demanderai seulement qu'on ne
prenne pas à la rigueur le mot analyse. Les sept volumes
que j'ai examinés contiennent quelques centaines d'articles
, dont un grand nombre ne pourraient point
trouver place dans une chaîne analytique très-serrée.
C'est donc plutôt une espèce d'inventaire que je consigne
ici , qu'une analyse exacte.
Le second volume ( le premier des sept qui paraissent
) montre d'abord Turgot débutant d'une manière
remarquable dans la carrière ecclésiastique qu'il
avait commencée. Mais en même tems qu'il étudiait
la théologie, on le voit écrire, à l'âge de vingt-deux ans,
sur le papier monnaie en général , et sur la banque de
Law , un morceau où l'on distingue des principes d'une
sagesse et d'une profondeur prématurées. Peu de tems
après , étant encore en Sorbonne , il réfute les Observations
de Maupertuis sur les langues et la formation
des mots , ouvrage qui avait agrandi la réputation de
ce philosophe. Le texte réfuté est en regard de la réfutation
, et nous ne croyons rien hasarder à dire qu'on
pourrait apprendre de celle-ci comment il faut embrasser
de pareilles questions pour y porter de la lumière.
Viennent ensuite des esquisses développées de grands
ouvrages : 1º d'une Géographie politique , où les peuples
de l'antiquité et les peuples modernes ne seraient pas
seulement considérés sous leurs diverses formes de
Gouvernement , sous leurs rapports et leurs contrastes ,
mais dans leurs variations , dans leurs degrés et leur
nature de richesses , dans leur caractère , leur génie
propres, etc. 2º d'une Histoire universelle , liée au même
plan, et qui aurait compris les progrès des Gouvernemens
et de leur morale , ainsi que les progrès de l'esprit
humain; 3º d'un plan plus resserré , où l'auteur se renfermait
dans l'histoire des progrès et des époques de la
décadence des sciences , des lettres et des arts . Quand
on a lu ces grands aperçus et leurs esquises , on aime à
s'étonner qu'elles soient nées d'un esprit de vingt-cinq
ans , et l'on ne peut nier qu'il n'eût son horizon immense.
1
512 MERCURE DE FRANCE ,
Les Lettres sur la tolérance et le morceau intitulé le
Conciliateur , sont , pour ainsi dire , la transition des
études philosophiques de Turgot , aux matières d'administration.
Ces écrits avaient pour objet d'éteindre ,
jusque dans leur germe , les querelles qui venaient
de diviser et d'agiter le clergé et les parlemens , au
sujet des billets de confession. On avait proposé à
Louis XV de contenter ces deux grands corps en
permettant au clergé de tourmenter les protestans ,
en vertu d'anciennes lois non abrogées , mais au devant
desquelless'étaient élevées,comme unrempart, l'opinion
publique et la modération du Gouvernement. Les parlemens
auraient eu , pour leur part de transaction , le
droit de forcer les évêques à faire participer les jansénistes
aux sacremens. Cette manière de gouverner
convenait au caractère de Louis XV : ce fut pour
empêcher qu'on ne l'a mît en pratique , au moins dans
cette circonstance , que Turgot entreprit de prouver
qu'il n'y avait qu'un seul bon moyen à employer , une
sage tolérance. Il revînt sur cette matière étant ministre
, comme on le voit par un Mémoire adressé au
Roi , et qui est inséré dans le septième volume. Mais dèslors
il fut lu des hommes d'état et du monarque luimême,
qu'il contribua , dit-on, à éclairer : la transaction
n'eut pas lieu . Ces utiles écrits étaient anonymes , et ne
montraient d'autre ambition que celle du bien public.
M. Turgot , alors âgé de vingt-sept ans , quittait la carrière
de l'église , et venait d'être nommé Maître des
requétes .
On trouve encore , dans ce même volume , de courts
fragniens ou pensées détachées qu'il se proposait d'insérer
ou de développer dans les trois ouvrages ci-dessus
désignés . Nous citerons quelques-unes de ces pensées ,
parce qu'elles paraissent propres à faire connaître la
manière dont M. Turgot les dirigeait à vingt-cinq ans ,
vers de grands sujets. Nous n'y mettrons d'autre choix
que de prendre les citations les plus courtes.
<<Lorsque la physique était ignorée , les hommes ont attribué
la plupart des phénomènes dont ils ne pouvaient pénétrer
la cause , à l'action de quelques êtres intelligens et puissans
, de quelques Dieux dont ils ont supposé la volonté
déterminée
JUIN 1809 .
>
BEPT
DE
SE
déterminée par des passions semblables aux nôtres.Cette
idée a beaucoup retardé les progrès des sciences. Quand un5.
homme regarde une eau profonde , fût-elle claire , il vesten
impossible d'en voir le fond , s'il n'y voit que sa propte
image.>>>
<<En dirigeant les forces de votre esprit à découvrir des
vérités nouvelles , vous craignez de vous égarer. Vous aimez
mieux demeurer paisiblement dans les opinions les plus généralement
reçues , telles qu'elles soient ; c'est-à-dire , que
vous ne voulez point marcher , de peur de vous casser les
jambes ; mais par là vous êtes dans le cas de celui qui aurait
les jambes cassées : les vôtres vous sont inutiles.- Et pourquoi
Dieu a-t-il donné des jambes aux hommes , si ce n'est
pour marcher ? ou de l'esprit , si ce n'est pour s'en servir ? »
-Fonda-
Le troisième volume forme la seconde époque du
développement de l'esprit et de la raison de M. Turgot .
Il est riche en morceaux de philosophie. On y trouve
d'abord les articles qu'il fit pour l'Encyclopédie , et qui
eurent pour la plupart un très-grand succès. En effet ,
quelques-uns sont de savans traités , tels que les articles
Etymologie , Existence , qui font ensemble près de
140 pages . D'autres , sans avoir la même étendue , n'en
sont pas moins profonds , ni moins complets : de ce
nombre sont les articles Foires et Marchés.
tions, où il considère, en philosophe et en homme d'Etat ,
l'influence des centres et de la liberté de commerce ,
ainsi que de la concurrence , sur le bien- être des peuples
, sur la civilisation , la population, etc. , ainsi que
Ies inconvéniens des fondations en général , par rapport
au bien public. Ce dernier article seul suffirait pour
donner de M. Turgot l'idée d'un homme d'Etat, d'un
homme de bien , et d'un esprit supérieur.
M. Turgot n'avait pas cru se borner aux sept ou huit
articles dont il enrichit l'Encyclopédie ; il se proposait
d'en composer une suite , savoir ceux : Immatérialisme ,
Sensation , Probabilité , Mémoire , Certitude , pour combattre
le pyrrhonisme effréné de Berckley. Mais l'Encyclopédie
ayant été prohibée solennellement , quoique
protégée en secret , il se persuada que les convenances
graves de la magistrature lui interdisaient la violation
d'une loi , même lorsqu'il ne l'approuvait pas. Quoi-
Kk 1
514 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il n'ait point exécuté entièrement son projet de réfutation
de Berckley , il y a néanmoins dans ce même
volume , indépendamment de l'article Existence , deux
Extraits de lettres , assez étendus , où il l'attaque fortement.
Le troisième volume contient encore un Mémoire sur
la théorie des valeurs et monnaies.-L'Eloge de M. de
Gournay, que les économistes respectent conime l'un
de leurs fondateurs, et qui méritait d'être loué par
Turgot;-des Pensées et Observations diverses qui ne
se lient pas , comme celles du second volume , à un
plan d'ouvrage déterminé ; enfin des Observations
géologiques . Nous ne dirons rien de ces dernières , ni
de tout ce qui se rencontre de relatif aux sciences , dans
les OEuvres de Turgot: ces sciences étaient si loin alors
de ce qu'elles sont devenues ! D'ailleurs M. Turgot ne
s'étant pas voué entiérement à leur culture , sa gloire se
borne , sur ce point , à en avoir eu le goût , à les avoir
aimées et respectées , à s'être paré de leurs couleurs ,
ainsi que quelques autres hommes du premier rang qui
suivaient , comme lui , les cours très - fréquentés de
Rouelle.
Voici un échantillon des Pensées diverses :
« Les hommes ont une vanité assez noble , peut-être la
seule excusable , parce qu'ils y mettent de la grâce et de
l'affection . Ils font aux femmes les honneurs de la société ,
comme on fait les honneurs de son bien. >>>
<<Dans tous les tems, il y a un certain nombre de pédans,
qui, pour sedonner un air de gens raisonnables , déclament
contre ce qu'ils appellent le mauvais goût de leur siècle , et
louent avec excès tout ce qui est du siècle précédent. Du
tems de Corneille , on n'osait pas soupçonner qu'il égalát
Malherbe. Racine , cet admirable peintre des passions , a
presque passé pour un faiseur de madrigaux. Et quand il
s'agit de fixer le mérite de notre siècle, à peine paraît-on
songer qu'il y ait un Voltaire. Si toutes ces critiques qui ont
autrefois attaqué les ouvrages de tant d'hommes immortels ,
pouvaient sortir de l'obscurité où elles ont été plongées
presqu'en naissant , tous ces insectes du Parnasse, qui s'énor
JUIN 1809 . 515
gueillissent de piquer les plus grands hommes au talon, rouiraient
de la ressemblance.>>>
« On peut apprendre par les critiques que de Visé publiait
autrefois contre Molière et Racine , par celles de Scudéri
contre Corneille , quel sera un jour le sort de celles
qu'on fait contre Mérope , contre Alzire , contre l'Essai
cur l'Esprit des Nations , contre tant d'autres ouvrages qui
font honneur à notre siècle. Quand donc les hommes pourront-
ils juger avec impartialité, et ne considérer dans les ouvrages
que les ouvrages mêmes ? Avec les fenimes , les absens
ont quelquefois tort ; avec les littérateurs critiques , ce sont
toujours les présens .>>>
Mais un des morceaux les plus piquans à lire est une
sorte d'introduction de l'éditeur à l'éloge de M. de
Gournay : il est intitulé Sur les Economistes . Il y a
peu de dénominations qui eussent plus besoin d'être définies
, même aujourd'hui. Je n'analyserai point ce morceau
, parce qu'il est de nature à être inséré presqu'en
entierune autre fois . Il suffira donc de dire en cemoment,
pour le caractériser , que c'est une espèce de filiation
généalogique des économistes , qui commence à Sully
et se prolonge jusqu'à nos jours avec des noms estimés.
Le docteur Quesnay et M. de Gournay firent école
chacun, ce qui produisit deux doctrines , mais deux familles
plutôt que deux sectes. MM. de Malesherbes et
Trudaine, etc. , étaient de l'une ( de celle de Gournay);
l'archiduc Léopold ( depuis Empereur ) , M. Bertin , le
marquis de Mirabeau , etc., étaient de l'autre .
Les volumes IV, V et VI sont presque uniquement
consacrés aux travaux administratifs de Turgot pendant
son intendance en Limousin , c'est- à- dire , depuis
1761 jusqu'en 1774. C'est ce qu'il nommait ses OEuvres
limousines.
Les soins pénibles , le zèle , les lumières , le courage ,
la longanimité que M. Turgot fut obligé d'employer
pour corriger quelques-uns des vices attachés aux divers
impôts de cette époque , et sur-tout à leur perception,
lui concilient une profonde estime. Ces détails
administratifs ne peuvent qu'être indiqués ici :
mais ce sont des sujets d'étude précieux. On y trouve
réunis la science et l'art d'administrer. Les édits , les
1
Kk2
516 MERCURE DE FRANCE ,
déclarations émanés de Turgot contiennent toujours
des énoncés clairs et précis de leur objet et de leurs motifs.
De nombreuses circulaires , adressées aux agens de
l'administration et aux curés , qu'il avait su associer à ses
travaux , faisaient passer dans les classes les moins éclairées
la mesure d'instruction nécessaire , pour qu'en
obéissant à l'autorité, on sût aussi qu'on obéissait à la
raison . C'est le caractère particulierde l'administration
de Turgot , et il mérite d'être remarqué.
Les travaux de l'intendance sont entremêlés, dans les
trois volumes que je signale, de Mémoires , de petits
Traités destinés à faire connaître les principes des décisions
sur des matières ou des circonstances difficiles .
Ainsi des années de disette , devenues calamiteuses par
de fausses mesures , donnèrent naissance à plusieurs
écrits lumineux sur le commerce et la libre circulation
des grains dans l'intérieur du royaume , à des ateliers
de charité , etc. , etc.
Mais au milieu de ces détails du métier d'intendant ,
si l'on pouvait appliquer cette expression à Turgot , le
cinquième volume offre un ouvrage d'une vaste théorie ,
savoir un Traité sur la formation et la distribution des
richesses , Traité antérieur de neuf ans à l'ouvrage de
Smith ; et comme ce dernier avait conféré , discuté
souvent sur ce sujet avec Quesnay et Turgot , il y a
un double intérêt à connaître en quoi Smith et Turgot
s'accordent ou different. L'éditeur a rendu ce service en
une dixaine de pages d'observations .
Le Mémoire sur les prêts d'argent à intérêt et dans
lequel l'intendant de Limoges , saisissant l'occasion d'un
procès survenu dans le ressort de sa Généralité , traita
ex professo la question de l'usure , sous les rapports de
haute législation , d'économie politique, et même de
théologie ( puisque l'Eglise a voulu aussi être juge dans
cette matière ) , est encore un des morceaux distingués
du Recueil .
Nous sommes arrivés à l'époque la plus brillante du
ministère de Turgot. Elle est comprise dans les volumes
VII et VIII. Cet espace de moins de deux années ( depuis
le 24 août 1774 jusqu'au 12 mai 1776) , est d'un
grand intérêt sous quelque point de vue qu'on le con
JUIN 1809 . 517
sidère. D'abord c'est un jeune Roi montant sur le trône ,
désirant le bien du Peuple, et choisissant d'après ce
voeu , pour ministre restaurateur , non-seulement des
finances déjà en désordre , mais du système entier d'administration
, qui était vermoulu ( qu'on me passe cette
expression triviale ) , l'homme le plus capable , le plus
laborieux , le plus intègre , le plus courageux , le plus
ami de ses devoirs et soutenu par l'estime publique :
pouvait-on désirer de meilleurs élémens ? Par malheur
le plus essentiel manquait , la force d'esprit et de caractère
dans le monarque. Sans recourir à des combinaisons
de faits , ni à des rapprochemens , on se convainc,
en lisant avec attention les matériaux épars dans ces
deux derniers volumes , que l'ancienne monarchie
touchait à sa fin , mais que M. Turgot aurait pu la
sauver.
La première pièce du VII volume est une lettre
de M. Turgot au Roi , écrite au sortir de l'audience où
il venait d'être investi du ministère : c'est une espèce
de contrat entre le monarque et le ministre , dans lequel
sont consignées les bonnes intentions de l'un et de l'autre,
avec l'aperçu général des moyens à employer pour
atteindre le but , la désignation des obstacles à vaincre ,
et une prophétie qui ne s'est que trop vérifiée , de l'inutilité
de ces bonnes intentions réciproques.
On doit s'attendre que M. Turgot fit passer dans la
législation administrative la plupart des mesures qu'il
n'avait pu appliquer, comme intendant, qu'au bien-être
d'une province, Ainsi naquirent une foule d'arrêts , d'édits
, d'ordonnances , etc., sur la liberté et les franchises
du commerce des blés dans l'intérieur du royaume , sur
l'encouragement de diverses branches d'agriculture ou
d'industrie , sur les travaux publics , sur les hôpitaux ,
sur les moyens de guérir et soulager les malades dans
les campagnes , sur les épizooties , sur les vices de
perception des impôts , et de la comptabilité , sur des
améliorations de produits , sans augmenter les impositions
; car le noble pacte passé entre le monarque
et ce ministre était : point d'augmentation d'impôts ;
point d'emprunts ; point de banqueroute ( expresse ou
masquée par des réductions forcées ) ; nivellement de
518 MERCURE DE FRANCE ,
la dépense au-dessous de la recette. Les Mémoires sur
la vie de Turgot serviraient beaucoup pour lier toutes
les idées qui surviennent , les questions qu'on se fait ,
ou les doutes où l'on peut être quelquefois , lorsque l'on
n'est pas au courant de cette époque. On n'aura pas
de peine du moins à s'apercevoir que M. Turgot avait
un parti contre lui dans le conseil, en lisant (vol. VIII)
les observations du garde des sceaux sur le projet d'édit
que le premier avait proposé pour la suppression des
corvées. Au dessous des objections sont les réponses de
Turgot. C'est encore une grande question complétement
traitée. On trouve , dans le même volume , le
Mémoire pour le Roi , sur la manière dont la France et
l'Espagne devaient envisager les suites de la querelle
entre la Grande-Bretagne et ses colonies.
Nous finirons par le plus important de tous les
ouvrages de Turgot , quoiqu'il ne soit pas ici à son
rang chronologique: c'est un Mémoire au Roi , imprimé
dans le VII vol . , et rédigé pendant la première année de
son ministère. Il ne parait pas qu'il ait été mis sous les
yeux de Louis XVI , puisque l'auteur ne l'avait point
encore achevé , c'est-à-dire , complété et revu. Mais il
est infiniment probable que Turgot n'aurait pas conçu ,
ni rédigé un projet de cette nature , dont il croyait
commencer l'exécution, au 1er octobre 1775, sans s'être
assuré des intentions du souverain.
Le titre du Mémoire est celui- ci : Sur les Municipalités
, sur la Hiérarchie qu'on pourrait établir entre
elles , et sur les services qu'on pourrait en retirer.
Sous cette modeste annonce d'administrations municipales
, c'était une réorganisation politique de l'Etat
que voulait faire M. Turgot. Mais il l'aurait opérée parla
main du monarque , par degrés, et par parties séparées ,
quoiqu'en peu de tems.
« La France , dit-il au Roi , est une société composée
d'ordres mal unis et d'un peuple dont les membres n'ont
entre eux que très - peu de liens sociaux, où, par conséquent,
presque personne n'est occupé que de son intérêt particulier
exclusif; presque personne ne s'embarrasse de remplir
ses devoirs , ni de connaître ses rapports avec les autres : de
sorte que, dans cette guerre perpétuelle de prétentions et
JUIN 1009 . 519
d'entreprises que la raison et les lumières n'ont jamais réglées
, V. M. est obligée de décider tout par elle-même ou
par ses mandataires. On attend vos ordres spéciaux pour .
contribuer au bien public , pour respecter les droits d'autrui
, quelquefois même pour user des siens propres. Vous
étes forcé de statuer sur tout , et le plus souvent par des volontés
particulières , tandis que vous pourriez gouverner ,
comme Dieu , par des lois générales , si les parties intégrantes
de votre Empire avaient une organisation régulière
etdes rapports connus . >>>
Ce peu de lignes indiquent assez le but que se proposait
Turgot. Ses moyens pour y arriver étaient
d'abord un systême d'instruction et de corps enseignant
qui commençassent par attacher la jeunesse au systême
général du Gouvernement.
Il place ensuite le premier anneau de la chaînemunicipale
, qui s'attache au peuple des campagnes , pour le
lier au plan général d'administration , sous des rapports
proportionnés aux lumières , aux communications , au
service à en tirer. Le principe de municipalité pour les
villes est le même; il s'enchaîne avec celui des campagnes
et avec celui des municipalités d'arrondissemens :
ces dernières tiennent de même aux municipalités provinciales
, et la pyramide se termine par la grande
municipalité , la municipalité royale , ou municipalité
générale du royaume. :
L'on conçoit que ce n'est point par de simples aperçus
qu'on peut se faire une opinion sur le mérite d'un
pareil projet dans l'étendue du Mémoire , qui est d'environ
200 pages : on pourrait trouver assez d'élémens
pour juger la théorie et la liaison des diverses parties
entre elles , mais il resterait à préjuger les moyens
d'exécution . Aussi ce n'est ni un jugement que nous
prétendons porter , ni une apologie que nous voulons
faire, d'une constitution que Turgot lui-même n'avait
pas terminée , dont il n'avait pas fait les lois organiques.
Mais le but et les conséquences sont grandement
exposés. Il est impossible de ne pas jeter ici ses regards
en arrière , et de voir que la révolution se trouvait prévenue
par ce projet , conçu il y a trente-trois ans .
520 MERCURE DE FRANCE ,
M. Turgot croyait n'avoir plus besoin que d'une année
pour organiser son plan.
Mais la prédiction qu'il avait faite s'accomplissait, et il
fut bientôt réduit à se la rappeler. La lettre qu'il écrivit
au Roi , en lui renvoyant sa démission exigée , termine le
VIII volume : elle est noble comme celle qui commence
le VII volume . Dans la première , c'est une âme
généreuse qui s'ouvre et s'épanche ; dans la dernière ,
c'est la même âme quise contracte avec fierté, et même
avee un peu d'humeur , ce qui ne vaut pas la fierté.
Il avait écrit au Roi, lorsqu'il accepta la place de contrôleur-
général des finances :
« Votre Majesté n'oubliera pas qu'en recevant la place de
contrôleur-général , j'ai senti tout le prix de la confiance
dont elle m'honore ; j'ai senti qu'elle me confiait le bonheur
de ses peuples , et , s'il m'est permis de le dire , le soin
de faire aimer sa personne et son autorité . Mais en même
tems j'ai senti tout le danger auquel je m'exposais ; j'ai prévu
que je serais seul à combattre contre les abus de tout genre ,
contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus , contre la
foule des préjugés qui s'opposent à toute réforme et qui sont
un moyen si puissant dans les mains de gens intéressés à
éterniser le désordre . J'aurai à lutter mème contre la bonté
naturelle , contre la générosité de V. M. et des personnes
qui lui sont les plus chères . Je serai craint , haï même de la
plus grande partie de la Cour , de tout ce qui sollicite des
grâces . On m'imputera tous les refus ; on me peindra comme
unhomme dur , parce que j'aurai représenté à V. M. qu'elle
ne doit pas enrichir , mème ceux qu'elle aime , aux dépens
de la substance de son peuple. Ce peuple , auquel je me
serai sacrifié , est si aisé à tromper, que peut- être j'encourrai
sa haine , par les mesures même que j'aurai prises pour
le défendre contre la vexation. Je serai calomnié , et peutêtre
avec assez de vraisemblance , pour m'ôter la confiance
de V. M. Je ne regretterai point de perdre une place à laquelle
je ne m'étais pas attendu. Je suis prêt à la remettre
à V. M. dès que je ne pourrai plus espérer de lui être utile ;
mais son estime, la réputation d'intégrité, la bienveillance
publique , qui ont déterminé son choix en ma faveur , me
sont plus chères que la vie , et je cours le risque de les
perdre , même en ne méritant à mes yeux aucun reproche.
>> V. M. se souviendra que c'est sur la foi de ses promesses
que je me charge d'un fardeau peut- être au-dessus de mes
JUIN 1809 . 521
forces; que c'est à elle personnellement, à l'honnêtehomme,
à l'homme juste et bon que je m'abandonne ..... »
En sortant du ministère , par un renvoi dur , il écrivait
au même Monarque :
<<M. Bertin , en s'acquittant des ordres qu'il avait , m'a dit
qu'indépendamment des appointemens attachés au titre de
ministre , V. M. était disposée à m'accorder un traitement
plus avantageux et qu'elle me permettait de lui exposer mes
besoins. Vous savez , Sire , ce que je pense sur tout objet
pécuniaire. Vos bontés m'ont toujours été plus chères que
vos bienfaits. Je recevrai les appointemens de ministre ,
parce que sans cela je me trouverais avoir environ un tiers
de revenu de moins que si j'étais resté intendant de Limoges .
Je n'ai pas besoin d'être plus riche , et je ne dois pas donner
l'exemple d'être à charge à l'Etat .....
» Je ne dissimulerai pas que la forme dans laquelle V.M.
m'a fait notifier ses intentions, m'a fait ressentir dans le moment
une peine très-vive. V. M. ne se méprendra pas sur le
principe de cette impression , si elle a senti la vérité et
l'étendue de l'attachement que je lui ai voué.
5
>> Si je n'envisageais que l'intérêt de ma réputation , je
devrais peut-être regarder mon renvoi comme plus avantageux
qu'une démission volontaire ; car bien des gens auraient
pu regarder cette démission comme un trait d'humeur
déplacé. D'autres auraient dit qu'après avoir entamé des
opérations imprudentes et embarrasé les affaires , je me
retirais au moment où je ne voyais plus de ressources :
d'autres , persuadés qu'un honnête homme ne doit jamais
abandonner sa place, quand il peut y faire quelque bien , ou
empêcher quelque mal , et ne pouvant pas juger comme
moi de l'impossibilité où j'étais d'être utile, m'auraient blamé
par un principe honnête , et moi-même j'aurais toujours
craint d'avoir désespéré trop tôt et d'avoir mérité le reproche
que je faisais à M. de Malesherbes . ...
« J'ai fait , Sire , ce que j'ai cru de mon devoir , en vous
exposant avec une franchise sans réserve et sans exemple ,
les difficultés de la position où j'étais et ce que je pensais de
la vôtre. Si je ne l'avais pas fait , je me serais cru coupable
envers vous...... Tout mon désir est que vous puissiez
toujours croire , Sire , que j'ai mal vu et que je vous montrais
des dangers chimériques. Je souhaite que le tems ne
me justifie pas et que votre règne soit aussi heureux , aussi
tranquille , et pour vous et pour vos peuples , qu'ils se le
522 MERCURE DE FRANCE,
sont promis d'après vos príncipes de justice et de bienfaisance...
»
Telle est la substance , autant du moins que j'ai pu
l'extraire , des sept volumes de l'édition de Turgot. Si
je ne m'abuse point , on peut s'en former une idée assez
exacte. Pour me faire pardonner l'étendue de cet article,
il me reste à dire que j'ai considéré cet ouvrage sous
trois points de vue dignes d'intérêt , savoir : par rapport
à la science de l'administration , à l'économie politique,
et à l'histoire . LE BRETON.
MEMOIRES DE LA COMTESSE DE LICHTENAU ,
écrits par elle-même en 1808 ; suivis d'une Correspondance
relative à ces Mémoires et tirée de son portefeuille.
Traduits de l'allemand par J. F. G. P.
A Paris , chez F. Buisson , libraire, rue Gilles- Coeur ,
n° 10 ; Delaunay, libraire , Palais-Royal.
IL y a peu de femmes aussi célèbres en Allemagne
que la comtesse de Lichtenau. D'abord maîtresse , puis
intime amie du Roi de Prusse Frédéric Guillaume II ,
elle fut encensée par toute la Cour pendant la vie de ce
monarque. Arrêtée à sa mort , emprisonnée pendant
trois ans , elle fut accablée d'autant de satires qu'elle
avait reçu d'éloges ; rendue à la liberté , mais dépouillée
de la plus grande partie de sa fortune , elle occupa
beaucoup moins la malignité publique ; et peut- être en
eût-elle été tout à fait oubliée , sans la catastrophe
qu'éprouva la monarchie prussienne en 1806. On se
rappelle combien de plumes se déchaînèrent à cette
époque contre quiconque avait eu la moindre influence
à la cour de Berlin depuis la mort du Grand Frédéric .
Tout sembla permis , tout fut accueilli favorablement
pour expliquer comment avait pu se ternir la gloire du
trône du Roi philosophe. La favorite de son successeur
fut une des premières victimes de la solution de ce
problême. Son nom fut diffamé dans les journaux , dans
les libelles , dans les ouvrages politiques .
Mme de Lichtenau résolut enfin , l'année dernière , de
leur répondre et de publier son apologie ; rien n'était
JUIN 1809 . 523
plus juste ni plus naturel , et nous désirons vivement
que les Mémoires dont nous avons la traduction sous
les yeux , l'aient pleinement justifiée aux yeux de ses
compatriotes . Parmi les favorites des monarques il en
est peu qui lui ayent ressemblé; il n'en est point peutêtre
qui , après avoir partagé la gêne, la pauvreté même
d'un prince royal , ayent négligé comme elle d'assurer
leur fortune et l'indépendance de leur situation lorsque
ce prince fut sur le trône. Il nous parait que ces faits
sont complétement démontrés dans ses Mémoires. Sa
famille , en effet , est réduite à une médiocrité voisine
de l'indigence. Elle-même n'a jamais reçu de Frédéric-
Guillaume qu'un seul bienfait vraiment considérable ;
elle le reçut peu de tems avant sa mort ; et les soins
qu'elle prodigua au prince pour adoucir ses derniers
jours ne lui ayant pas permis de songer à mettre en
sûreté ces dernières marques de la munificence royale ,
elles lui furent enlevées et jamais elle n'en a joui.
Nous sommes persuadés qu'une telle conduite mise
en évidence d'une manière qui semble défier toute contradiction
, aura inspiré aux Allemands et sur- tout aux
sujets Prussiens , le plus vifintérêt pour la comtesse , et
que ses Mémoires auront été lus avec empressement
dans un pays où l'on recherche avec avidité jusqu'aux
moindres anecdotes de tout personnage qui jouit de
quelque célébrité. Il pourrait bien en être autrement
en France. Nous ne sommes point aussi curieux que nos
voisins. Les ouvrages de ce genre concernant des personnages
français, trouvent moins de lecteurs chez nous
même qu'en Allemagne.Nous pourrions enciter plusieurs
qui bien qu'imprimés à Paris, n'ont eu de la vogue qu'audelà
du Rhin : il est donc à craindre que les Mémoires
d'une maîtresse de F. -Guillaume ne soient fort négligés
parmi nous. Ce n'est pas que la vie de Mme de Lichtenau
ne pût offrir plus de singularités et d'intérêt que beaucoup
de romans. La fille d'un simple musicien de la
chapelle du Grand- Frédéric , devenue la maîtresse et
l'amie de son successeur , élevée au rang de comtesse ,
prête à se voir souveraine de Pyrmont , inspirant des
passions romanesques , mariée à un premier époux avec
qui elle n'a jamais habité, puis à un second qui l'a délais
524 MERCURE DE FRANCE,
sée ; des voyages en France , en Italie , dans toute l'Allemagne,
et tout cela à l'époque des plus grands événemens
politiques , dont elle a connu plusieurs des principaux
acteurs : quel aperçu plus séduisant d'aventures non
moins curieuses pour le politique que piquantes pour
l'observateur ! Malheureusement pour son traducteur et
pour nous , mais très-honorablement pour elle , M.
de Lichtenau s'est bornée à cet aperçu ; ce ne sont point
des Mémoires qu'elle a écrits , comme le titre le ferait
croire , mais un Mémoire justificatif. Elle n'a point prétendu
amuser le public , mais confondre ses ennemis.
En conséquence elle s'est bien gardée de livrer à notre
curiosité les détails de son premiermariage avec M. Rietz,
ceux de ses amours avec le roi et ses relations d'amitié
avec ce monarque, les intrigues de ses rivales , les circonstances
de son interrogatoire , de sa prison , de sa
délivrance , ni aucune des anecdotes innombrables
qu'elle doit savoir sur la cour de Berlin et sur beaucoup
d'autres pendant un laps de tems assez considérable ;
toutes choses très- curieuses sans doute, mais qui n'auraient
servi en rien à sa justification. Au lieu de cela , elle nous
donne l'état exact des présens qu'elle a reçus de Frédéric-
Guillaume, tant en argent qu'en immeubles et en bijoux ;
elle cite les lettres de la famille royale de Prusse , qui
prouvent qu'elle a toujours conservé le respect qu'elle
devait à ses membres , dans le tems même de sa plus
haute faveur. Elle nomme les individus qui ont composé
sa société particulière aux différentes époques de
sa vie afin d'en démontrer la régularité; elle répond
en détail aux moindres accusations intentées contre elle;
elle invoque le témoignage des gens de tout étage qui
ont pu être présens à quelques-unes de ses actions qu'on
a voulu empoisonner ; d'où il résulte que dans les
Mémoires de la maîtresse d'un souverain , on voit figurer
plus souvent d'honnêtes bourgeois , des commis , des
femmes de chambre , des valets même et des palefreniers,
que des dames de la cour , des chambellans ou des
ministres .
Nous le répétons avec plaisir; il faut louer cette retenue
de Mme de Lichtenau , il faut lui savoir gré de son
exactitude scrupuleuse à ne pas laisser, sans la combattre ,
JUIN 1809 . 525
l'accusation la plus minutieuse et la plus absurde; on
peut même admirer sa modération envers ses ennemis ,
et sur-tout son attachement pour Frédéric-Guillaume.
Mais il faut convenir aussi qu'en France , une telle apologie
offrira bien peu d'intérêt; peut-être même que ,
sous un autre point de vue , il aurait mieux valu pour
Mm de Lichtenau qu'elle n'eût pas été traduite. Elle
n'est pas très-généralement connue en, France; il paraît
qu'elle ne croit avoir à se plaindre que d'un seul écrivain
de cette nation, et cet écrivain n'a parlé d'elle
qu'assez brièvement, en deux endroits d'un ouvrage où
elle ne pouvait figurer que comme un personnage
subalterne. Elle lui répond, il est vrai , dans ses Mémoires
; mais elle y rapporte aussi toutes les calomnies
des écrivains de son pays, qui , par ce moyen , circuleront
dans le nôtre. Or , certainement Mme de Lichtenau
aimerait mieux qu'elles n'y eussent jamais été publiées,
que de les voir s'y répandre avec la réfutation .
Au reste, la traduction de ses Mémoires a été faite
très-probablement sans la consulter , et le but de l'auteur
eût-il été de servir sa cause , ce ne serait point à
elle à répondre de l'effet que la traduction produira. Il,
n'en est pas ainsi de la Correspondance qu'un ami trop
officieux et trop zélé a fait imprimer , de son aveu , à la
suite de ses Mémoires , et que le traducteur nous a
transmise fidèlement. Mme de Lichtenau s'en était longtems
défendue , et nous croyons qu'elle a eu tort de céder.
Cette Correspondance est presque d'un bout à l'autre
sans intérêt pour tout autre que Mme de Lichtenau et ses
amis . Qu'importe au public l'attachement qu'ont pu
avoir pour elle quelques individus dont il n'a jamais entendu
parler ? Que lui fait le galimathias de quelques italiens
, l'amour mystique d'un chapelain anglais , l'amour
moins métaphysique et plus heureux du chevalier de
Saxe, les inquiétudes diplomatiques de sir Arthur Paget,
la passion sérieuse d'un baron de C... , les commissions
de l'ambassadeur Hamilton , l'anti-aristocratie de M. de
Breukenhoff , ct les pieuses exhortations de Lavater ?
Disons plus , qu'est-ce que tout cela prouve en faveur
de la comtesse? Elle a eu des amis , il n'y a pas là de
quoi s'étonner; elle en a conservé, cela n'est pas inoui ,
526 MERCURE DE FRANCE ,
quoique plus rare ; elle a inspiré de l'amour , elle a fait
tourner des têtes : cela est flatteur pour une femme !
Mais ses amans n'écrivaient pas comme Jean- Jacques ,
pourqu'on nous conservât leurs lettres, qui d'ailleurs no
prouvent rien contreses calomniateurs. Dans toute cette
Correspondance, on ne peut guères lire , sans y être
obligé , que les lettres du lord Bristol. C'est un singulier
spectacle que celui d'un évêque anglais , à soixantequinze
ans , parlant à unejolie femme le langage de la
galanterie la plus passionnée et la plus familière , lui
proposant un établissement en Angleterre et un voyage
en Egypte , dogmatisant en faveur du matérialisme et
déclarant que sa politique est de partager la France en
deuxparties, une république au Nord et une monarchie
au Midi ; le tout pour la plus grande prospérité de l'Angleterre.
Rien n'est plus plaisant sans doute ,et un jeune
lord sortant tout frais de l'université de Cambridge n'aurait
pas mieux déraisonné. Nous demanderons seulement
à l'éditeur de la Correspondance s'il croit avoir
fait à la réputation de Mme Lichtenau une réparation
bien honorable , en livrant ainsi au ridicule un ancien
ami , dont elle a pu avoir depuis à se plaindre , mais
qui avait voulu lui assurer une existence , lorsque son
royal ami semblait en avoir oublié le soin. Toutefois
n'accusons pas trop légèrement l'officieux éditeur de ces
lettres ; il y a des manières de voir si bizarres qu'il serait
fort possible qu'on eût cru faire autant d'honneur à
lord Bristol qu'à la Comtesse , en publiant tout ce fatras.
Plus réservés nous-mêmes que Mm de Lichtenau et
que son ami , nous ne citerons point d'autres lettres, où
l'on étale à la fois et la bienfaisance de la Comtesse ou de
lord Bristol envers des familles émigrées , et la misère de
ces familles que l'on nomme par leurs noms. Nous ferons
aussi grâce à nos lecteurs de l'enthousiasme de l'un
des correspondans pour les jolis petits pieds de Madame
de Lichtenau, et du bon mot de cette Dame qui
se trouve en note. Nous terminerons ici cet article, dont
le but sera rempli, si l'on y a reconnu dans la maîtresse
et l'amie de Frédéric-Guillaume , une femme courageuse,
bienfaisante , désintéressée , fidèle à la reconnaissence
et à l'amitié , mais dont la conduite sous d'autres
JUIN 1809. 527
rapports nedemande pas à être plus sévèrement examinée
que celle de la plupart des maîtresses des rois. Ajoutons
qu'elle n'a pas été moins distinguée par son esprit , ses
talens , son goût pour les arts que par sa beauté ; et peutêtre
alors nos lecteurs pourront-ils se dispenser de lire
ces Mémoires , tâche plus ennuyeuse que profitable , et
dont nous nous féliciterions d'avoir fait les frais pour
eux. VANDERBOURG .
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
PERSUADES que le meilleur moyen de faire connaître un
livre étranger qu'une traduction complète n'a pas encore
mis dans la circulation publique , est d'en extraire les fragmens
où l'esprit, la manière et le style de l'auteur sont le
plus fortement empreints , nous continuerons à mettre sous
- les yeux de nos lecteurs quelques morceaux détachés de
P'Histoire de Jacques II, par M. Fox .
L'époque de la restauration nous a paru tracée avec autant
d'énergie que de profondeur .
« Le règne de Charles II forme un des plus singuliers et
des plus importans chapitres de notre histoire : c'est l'époque
des bonnes lois et des mauvais gouvernemens ; l'abolitionde
la cour des gardes , la révocation de l'édit de heretico comburendo,
le bill triennal, l'établissement des droits de la chambre
des communes relativement à celui d'impeachement , l'expiration
de l'acte de licence , et sur-tout le glorieux statut du
habeas corpus , motivent suffisamment l'opinion d'un écrivain
célèbre qui pense que l'année 1679 est l'époque où la théorie
de la langue anglaise atteignit son plus haut degré de perfection
mais il ajoute ensuite que dans les tems qui
suivirent immédiatement , la pratique de l'oppression ne fit
pas des progrès moins remarquables. Quel vaste champ de
méditations doit ouvrir une pareille remarque ! Que de réflexions
elle fait naître sur l'inefficacité des biset sur l'imperfection
des meilleures constitutions politiques ! Nous
avons envisagé les progrès de la nôtre ; nous sommes avertis
de l'époque où la meilleure constitution qui soit sortie de la
main des hommes , atteint toute la perfection dont elle est
susceptible. Que va-t-il en résulter? Un tems d'oppression
et de misère, provenant, non d'une cause fortuite , telle que
la guerre, la peste ou la famine , non pas même d'une alté
528 MERCURE DE FRANCE ,
ration dans les lois , mais d'une administration corrompue , a
laquelle cette constitution tant vantée oppose en vain ses
fragilės barrières . Que devient donc cette frivole et présomptueuse
assertion , que les lois font tout et qu'il faut considérer
les mesures et non pas les hommes ?
« Les premières années de ce règne , sous l'administration
de Southampton et de Clarendon , en sont à tous
égards la partie la moins répréhensible , et cependant l'exécution
d'Argyle et de Vane , la conduite du Gouvernement
dans les affaires ecclésiastiques en Angleterre et en Ecosse ,
offrent , à cette même époque , de nombreux exemples d'injustice
et de tyrannie. Relativement à la condamnation des
hommes qui furent accusés d'avoir pris une part active au
procès du dernier roi , celle de Scrope qui s'était présentée en
vertu de la proclamation, et des officiers militaires qui
avaient assisté au jugement, est une violation manifeste de
tous les principes et de toutes les lois : mais le sort des autres
(déshonorant pour Monk qui tenait d'eux son pouvoir; humiliant
pour la nation dont une partie avait applaudi , dont
l'autre avait souffert , et qui , presque toute entière , avait
acquiescé à la sentence portée contre la personne royale ),
ne peut être imputé à crime à Charles II et à ses adhérens .
La passion de la vengeance , quoique justement condamnée
par la philosophie et la religion, lorsqu'elle est excitée par
le spectacle et par le souvenir de l'injure faite à ceux qui
doivent nous être chers , est un des défauts les plus excusables
de notre nature; et si Charles , dans sa conduite générale ,
eût montré plus de reconnaissance pour les services personnels
rendus à son père , son caractère , aux yeux de bien
des gens , ne recevrait aucune atteinte de la sévérité qu'il
déploya en vengeant sa mort .
<<On prétend que Clarendon s'entenditavecle roi pour recevoirde
l'argent de Louis XIV, mais sur quelle preuve cette accusation
est-elle fondée ? Je l'ignore . Southampton était, parmi
les royalistes , un de ceux qui conservaient encore quelque
respect pour la liberté publique , et ce sentiment , accru par
les dégoûts qu'il dut essuyer, l'avait , dit-on , déterminé à
quitter le service du roi , et à se retirer en même tems des
affaires . Eût- il exécuté cette résolution ? c'est ce que sa mort,
arrivée en 1667 , ne permet pas d'affirmer.
<<Après la chûte de Clarendon , qui suivit de près la mort
de son collègue , le roi se jeta dans une carrière de désordres ,
qu'à la honte de la nation il parvint à parcourir dans toute
son étendue. Si quelque chose pouvait ajouter au dégoût
qu'on
JUIN 180g . 529
qu'on éprouve à le voir solliciter des secours d'argent auprès
de Louis XIV, c'est le prétexte hypocrite dont il colorait ses
instances. Après avoir fait passer une loi qui ne permettait
pas d'affirmer qu'il fût papiste ( quoiqu'il le fût en effet ) , il
prétendit( contre toute vérité ) qu'il était papiste très-dévot ,
et le malaise de sa conscience , dans l'obligation où il se
trouvait de différer l'aveu public de sa conversion , fut plus
d'une fois l'argument dont il se servit ponr faire augmenter
sa pension , et accélérer les secours qu'il recevait de la
France.
« Le ministère , connu sous le nom de la cabale , paraît
avoir été composé d'hommes si corronıpus , si vicieux, qu'il
amérité l'espèce de flétrissure que luiont imprimée tous les
écrivains qui enont fait mention: mais s'il est probable que
ses membres étaient disposés à trahir indifféremment leur
roi ou leur pays , il est certain que le roi les trahit lui-même,
en leur cachant à tous ses relations secrètes avec la France
et à quelques-uns d'entre eux , le secret de ce qu'il appelait
sa religion . Que cette dissimulation fût une suite de sa perfidie
habituelle , ou qu'elle vint de la crainte d'être obligé
de partager avec ses ministres le produit de ses intrigues
avec la cour de France , c'est ce qu'il est impossible de determiner
d'une manière positive. Quoi qu'il en soit , c'est à ce
défaut de confiance réciproque entre le prince et ses agens ,
que lanation fut redevable alors d'échapper à la servitude
où elle fut réduite dans la dernière partie de son règne. >>>
( Le portrait suivant de Charles II ne répond pas à l'idée
que l'on se fast généralement de ce monarque ; il contredit
tout à la fois le panegyrique de Hume et la satire historique
de l'évêque Burnet ; cependant M. Fox ne tient pas entre eux
Ja balance tellement égale qu'on ne puisse encore l'accuser
('à ce qu'il nous semble du moins ) d'un excès de sévérité
envers un roi quela plupartdes historiens représentent sous
un aspect beaucoup moins odieux. )
<<Relativement au caractère de ce prince , dit- il , on doit
convenir que les faits précédemment exposés , loin de le
présenter avec avantage , fournissent la preuve que l'ambition
de ce monarque était uniquement dirigée contre ses
sujets, et qu'indifferent à l'opinion de l'Europe pour son
peuple et pour lui-même , aucun amour , aucune idée de
gloire ne'se mêlait à cette soifde pouvoir dont il était tourmenté
: ingrat, immoral et fourbe , tels sont les traits principaux
du caractère de Charles II : on peut ajouter , avec
Burnet, qu'il se montra constamment vindicatif, et l'on a
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
peine à concevoir sur quels fondemens ses panégyristes ont
exalté sa clémence , lorsqu'on chercherait en vain la moindre
trace de cette vertu dans l'histoire entière de son règne.
Qu'on me cite en effet un seul homme dont ce prince ait
épargné la vie , sans égard aux motifs de politique ou de
vengeance qu'il pouvait avoir de le perdre. Alléguer sa
conduite envers Monmouth serait enmême tems un affront
à la nature humaine et de toutes les satires la plus sévère,
j'ajouterai même la plus injuste , qu'on puisse se permettre
envers ce monarque . Pour que l'on dût envisager comme un
acte de clémence , qu'il n'ait point imité Constantin et Philippe
II en trempant ses mains dans le sang de son proprè
fils , il faudrait supposer d'abord qu'il ait été dénué de toute
affection naturelle , et rien ne justifie cette odieuse imputation;
il affirma , dira-t-on , qu'il eût pardonné au conite
d'Essex; mais de quel poids une pareille déclaration , faite
après la mort de ce seigneur , et dont aucune action subséquente
ne prouva la sincérité; de quel poids , dis-je , une
pareille déclaration peut-elle être aux yeux d'un homme
raisonnable? Si Charles eût eu l'honorable intention dont il
se vantait, n'eût-il pas témoigné quelqu'intérêt à la faniille
du mort , quelqu'indulgence pour ses amis ? Cette affectation
de générosité , où l'on ne peut voir qu'un trait d'hypocrisie ,
doit être mise au nombre des plus honteuses circonstances
de son histoire.
«D'un autre côté , ce serait manquer de bonne foi que
de s'obstiner à ne reconnaître dans ce prince aucune qualité
estimable , et je n'imagine pas qu'il soit jamais venu
à l'esprit d'un autre que Burnet d'établir une comparaison
entre le roi Charles II et l'empereur Tibère . Charles était
affable , gai , et sinon susceptible d'élévation dans les sentimens
, du moins exempt d'orgueil et d'insolence. Le mérité
de la politesse (que les stoïciens ont peut- être raison de
mettre au nombre des vertus morales , s'ils se contentent de
lui assigner un des principaux rangs ), ce mérite , dis-je , ne
lui a jamais été contesté. Il possédait à un degré très-remarquable
cette facilité de caractère , trop voisine du vice , s'il
faut en croire quelques moralistes sévères , mais qui n'en est
pas moins une qualité estimable, puisqu'elle contribue an
bonheur de tout ce qui nous entoure. Les secours qu'il donna
à la reine pendant les troubles suscités par les papistes pronvent
seulement qu'il n'était pas un monstre, mais sa conduite
envers son frère, quelque part que la politique puisse ci
JUIN 1809. 531
doive y réclamer, ressemble du moins beaucoup à de la
vertu.
« Le côté le plus honorable du caractère de Charles II paraît
avoir été son attachement à ses maîtresses et son affection
pour ses enfans et ses parens les plus proches . Sa
tendre sollicitude envers la duchesse de Portsmouth et Madame
Gwyn , qu'il recommanda , quelques heures avant de
mourir , à son successeur , doit l'honorer à tous les yeux ; et
ceux qui , par sévérité de principes , blåment une pareille
action, semblent confondre d'une manière bien étrange les
notions du vice et de la vertu. Les liaisons de ce prince pouvaient
avoir été criminelles ; mais au moment où la mort
s'apprétait à les rompre, l'intérêt touchant qu'il témoignait
encore pour le bonheur de celles qu'il avait aimées , doit
s'appeler du nom de vertu. Pour l'intérêt de la morale , ne
confondons pas les bonnes et les mauvaises actions , même
lorsqu'il est question d'un méchant homme. L'attachement
du roi Charles aù duc de Glocester et à la duchesse d'Orléans
paraît avoir été sincère. Attribuer , comme quelques historiens
l'ont fait , le chagrin que lui causa la perte du premier,
à des considérations politiques, fondées sur une prétendue
balance de pouvoir entre ses deux frères , me semble dans
toutes les suppositions un raffinement absurde ; mais lorsque
l'on réfléchit à cette extréme insouciance , qui fut dans tous
les tems , mais principalement dans sa jeunesse , le trait le
plus remarquable de son caractère , l'absurdité devient encore
plus évidente. J'ajouterai ( sans égard a l'insinuation de
Burnet et à l'opinion plus prononcée de Ludlow, qui supposent
unmotif criminel àsa tendresse pour sa soeur ) que je
n'ai rienpu découvrir qui motivat un pareil soupçon, et qu'il
est impossible d'y trouver le moindre prétexte dans le peu
qui nous restede leur correspondance épistolaire. Concluons
que Charles II était un méchant homme et un mauvais roi;
ne pallions pas ses crimes , mais n'adoptons pas des imputatious
fausses ou douteuses, dans la seule vue d'en faire un
monstre. »
VARIÉTÉS ÉTRANGÈRES .-Disette de papier.- Les observations
suivantes extraites du Monthly magasine , pourront
donner une idée de l'espèce de pénurie qu'éprouve l'Angleterre
, par l'effet même de la guerre qu'elle a provoquée,
et qu'elle continue à ses risques et périls .
«Nous sommes privés depuis long-tems de toute espèce
Lla
532 MERCURE DE FRANCE ,
de relation littéraire et scientifiques avec le Continent , et
( si l'on excepte quelques notices bien informes , bien insi
gnifiantes que nous fourni sent de tems à autre les feuilles
politiques de France que le hasard fait tomber entre nos
mains ) , nous nous trouvons dans l'impossibilité de faire
connaître à nos lecteurs les découvertes dans les arts et dans
les sciences qui se multiplient sur le continent d'Europe , et
dont leMonthly magasine est le premier, et depuis plusieurs
années , le principal moyen de communication.
>>>Dans l'intervalle d'un mois, qui s'est écoulé depuis notre
dernier Numéro , le papier a subi une augmentation de six
pour cent , de sorte que la même qualité de papier que nous
employions il y a douze ans , et qui nous coûtait alors
20schillings ( à peu près 24 francs )la rame , nous en coûte
aujourd'hui 35.
>>Cette prodigieuse augmentation, résultat nécessairement
de l'interruption de commerce avec l'Allemagne et la Hollande
, d'où nous tirions la matière première , nous autorise
à solliciter de nouveau , ceux qui prennent quelqu'intérêt au
bien-être de leur patrie , de diminuer , autant qu'il est possible,
la consommation du papier. Il résulterait une économie
, plus importante qu'elle ne paraît au premier coup
d'oeil , de la suppression de ces enveloppes cérémonieuses
que l'usage a introduites sans aucun objet d'utilité. Les administrations
pourrait encore , sans inconvénient , diminuer le
nombre des circulaires , auxquels il est tant de moyens de
suppléer.
>>>Les libraires de Londres , par suite de l'enchérissement
du papier , se sont vus contraints à publier beaucoup moins
de livres nouveaux , de manière que nous avons à lutter
contre la double disette des ouvrages nationaux et étrangers
. Quelque dommage qui puisse en résulter pour nousmême,
il est de notre devoir d'inviter les libraires des provinces
Britaniques à suivre l'exemple de ceux de Londres , et à
déjouerpar ce moyen, l'esprit de monopole et de spéculation
qui s'empare avec avidité de toutes les circonstances difficiles
où la nation se trouve , ou même qu'elle peut craindre.
>> On ne peut que faire des voeux pour que les commis
saires de l'impôt et les comités de parlement adoptent des
mesures propres à diminuer l'énorme consommation de
papier qui se fait dans leurs bureaux. En nous élevant
contre un abus qui décèle le gaspillage des deniers publics ,
nous avons sur-tout en vue de fixer l'attention du Gouvernement
sur les résultats plus graves qu'il peut avoir, si la
JUIN 1809 . 533
1
guerre se continue , et qu'on se trouve contraints par un
nouvel accroissement du prix du papier , à suspendre les
travaux des milliers d'artisans que la presse fait vivre. >>>
Femmes à vendre.
Au nombre des inconvéniens qui résultent des communications
entre la France et l'Angleterre , il faut encore
compter celui de recevoir trop tard les informations de la
nature de celle-ci; car nous ne pouvons nous dissimuler
que , vu l'ancienneté de sa date , l'avis que nous donnons dans
cet article , aux amateurs du continent , ne peut être pour
eux qu'un objet de pure curiosité. En annonçant aujourd'hui
, d'après l'Observateur anglais , du 10 novembre 1808 ,
qu'un maître cordonnier, nommé Smith , résidant à Kinsington-
Gravel , et un juif anglais demeurant à Londres ,
ont mis leursfemmes en vente , la corde au cou , au marché
de Smithfiel ; qu'un fabricant de Billingsgate a exposé la
sienne le mêmejour , avec la même formalité ; nous sommes
obligés d'ajouter , qu'à défaut de concurrence parmi les
acquéreurs , ces honnêtes marchands ont été forcés de
donner à vil prix des objets dont ils auraient pu , dans un
autre tems , tirer un parti plus avantageux ; ce qui prouve
entre beaucoup d'exemples, combien l'état de guerre est fatal
au commerce de l'Angleterre.
Spéculation du même genre.
Un autre journal anglais nous apprend que mylord B...y,
plaidant contre sa femme , accusée par lui d'adultère , apres
avoir prouvé le fait le plus clairement du monde , 1º par la
déposition d'une foule de témoins des deux sexes; 2º par
la lecture publique d'une correspondance olographe entre
elle et son séducteur le colonel de S....; a obtenu par arrêt
de la cour , en dédommagement de l'injure à lui faite , une
somme de 500 liv, sterlings , que le colonel a été condamné
àlui payer en sortant de l'audience. On se tromperait néanmoins
si l'on croyait que le noble lord eût mis à l'honneur
de sa femme et au sien, un prix aussi modique ; il n'appréciait
pas à moins de 4,000 guinées la réparation d'un
pareil outrage; mais le tribunal déilbérant sur le soupçonde
connivence qui s'élevait entre l'accusateur et l'accusée , ou
du moins sur la facilité débonnaire avec laquelle l'époux
outragé s'était prêté à son malheur , le tribunal , disonsnous
, a cru , sans injustice pouvoir réduire des 7 huitièmes
les prétentions de sa seigneurie,
534 MERCURE DE FRANCE ,
Combat singulier.
A la suite de cet article , le même journal rend uncompte
détaillé d'un combat très-remarquable qui avait eu lieu le
dimanche précédent sur la place de Newmarket , entre les
deux plus célèbres boxeurs que possèdent en ce moment les
trois royaumes. Une foule immense, dans laquelle se faisaient
remarquer beaucoup d'hommes et même de femmes de
qualite , assistait à cet agréable spectacle. Quelle que soit la
partialité de certaines gens en faveur des usages de nos
voisms d'outre-mer, nous doutons encore que le plus grand
nombre de nos lecteurs entendit , sans dégoût , un récit que
nous croyons devoir épargner à leur délicatesse : il leur
suffira d'apprendre qu'après une heure et demie du combat
Je plus opiniatre , le moins âgé des deux lutteurs cut la
gloire de briser d'un coup de poing les deux os maxillaires
de la mâchoire supérieure de son rival, et qu'il fut reconduit
en triomphe dans la voiture d'un sir baronnet a qui cette
victoire faisait gagner un pari de 300 guinées.
<<Peut on citer de pareils traits (s'écrie avec une noble
indignation le journaliste anglais qui rend compte de la vente
des femmes ! ) sans élever la voix contre un scandale public
qui dépose si hautement contre lajustice , l'humanité et la
pudeur de la nation anglaise ? En quel lieu (ajoute-t-il du
ton le plus comiquement amphatique ) voit-on chaque jour se
reproduire un spectacle aussi révoltant? sur ton sol noble et
chère Albion ; sur cette terre , qui , semblable à un soleil dans
le systéme politique du monde, se meut majestueusement
dans une orbite lumineuse de richesse , de gloire et de liberté!
L'orgueil anglais enchérit cette fois sur la vanité chinoise.
Les géographes de Pékin se contentent de placer la Chine au
milieu de la carte du monde , dont ils supposent que leur
pays occupe les trois-quarts ; plus généreux envers le sien, le
journaliste breton fait de l'Angleterre un soleil , et des
autres parties dn globe autant de petites planètes soumises à
P'influence de cet astre lumineux. Risum teneatis ! JOUY.
M. TUL. CICERO SAEMMTLICHE BRIEFE , übersetz und
erlaeutert von C. M. WIELAND. - Zurich , beyGessner.
RECUEIL COMPLET DES EPITRES DE CICÉRON , traduites et
expliquées par C. M. WIELAND.-Zurich, chez Gessner.
LORSQUE l'on se rappelle les nombreuses productions dont
Wieland a enrichi la littérature de son pays , lorsque l'on
JUIN 1809 . 535
se retrace tous les titres qui lui ont acquis le glorieux surnom
de Voltaire de l'Allemagne , on ne peut voir sans uu
vif intérêt cet illustre écrivain , parvenu à l'âge du repos ,
ne chercher de délassement que dans de nouvelles entreprises
littéraires. Il ne pouvait s'en présenter une à son
esprit qui lui procurat de plus douces jouissances , et dont
le résultat fût plus agréable à ses compatriotes , que celle
qu'il vient de terminer.
La traduction complète des Epitres de Cicéron a reçu
d'abord, en Allemagne, tout l'accueil que devait lui assurer
le nom de son auteur ; mais elle est aujourd'hui recherchée
avec un empressement qu'elle ne doit qu'à elle-même. On a
trouvé dans ce dernier ouvrage d'un homme de 75 ans ,
toute la force , toute l'ardeur juvénile (a dit un excellent
critique ) qui animent ses plus brillantes productions . Toujours
fidele , mais toujours élégant , on ne peut assez admirer
l'art avec lequel il a forcé sa langue à lui fournir des équivalens
, lorsque le mot propre tuait l'esprit de l'original . Il
est peu de passages de sa version qui , pris au hasard , et
rapprochés du texte , ne confirmassent cet éloge ; mais tout
ce qu'un critique pourrait dire , à ce sujet , ne peut valoir
le plaisir d'entendre Wieland lui-même. Nous allons traduire
quelques fragmens de sa préface , où l'on retrouve
cette finesse d'observation qui atoujours fait un des caractères
de son beau talent :
<<<Parmi tous les écrivains de la Grèce et de Rome , il
» n'en est point qui ait été , et qui soit encore , d'une utilité
» ou d'un intérêt plus général que Cicéron. Dans la multi-
» tude d'individus qui , depuis plus de trois siècles , ont reçu
>> quelque éducation libérale , on encompterait peu qui ne
» Ini aient été redevables de la première culture de leur
> esprit. J'oserais dire qu'il n'est peut-être pas de signe qui
> annonce avec plus de certitude unheureux naturel , etle
>> sentiment inné du beau et du bon , que le degré de goût
>> qu'apporte un jeune homme à la lecture des ouvrages de
> cet illustre romain. Jamais la nature ne fut aussi prodigue
>> de ses dons , qu'elle le fut envers cet homme extraor-
> dinaire ; jamais un mortel ne parvint à donner un si pro-
>>digieux développement à ses facultés morales.>>>
Après avoir démontré l'importance historique des Epitres.
de Cicéron , l'illustre traducteur ajoute :
« Quelque valeur , au reste , que l'on puisse attacher à
» ces lettres dans leur rapport avec l'histoire du tems', elle
» est , àmon sens , infiniment au dessous d'un autre mérite
536 MERCURE DE FRANCE ,
» qui leur est propre : c'est qu'elles nous font faire une con-
>> naissance intime avec leur auteur; elles nous dévoilent
>> entiérement son caractère ; elles nous font voir tour à
>> tour en lui le citoyen , l'homme d'Etat , l'orateur , et ce
>>qui est plus précieux , l'homme ; elles nous mettent enfin
> dans une liaison si étroite , si familière avec lui , que ce
>> serait trop peu de les comparer à un portrait tracé de la
>>main d'un habile artiste : c'est une empreinte prise sur le
>>nu.. Ceci s'applique spécialement aux lettres adressées à
» Atticus et à Quintus , ceux de ses amis dans le coeur des-
>>quels il a le plus souvent épanché le sien.>>>
<<Dans la partie de sa correspondance avec d'autres per-
>> sonnages ( c'est-à-dire , dans les lettres vulgairement appclées
ad diversos ) , nous le voyons tantôt enveloppé de la .
>> robe consulaire , tantôt derrière un voile plus ou moins
>> transparent , tantôt enfin couvert d'un masque qui nous
>>dérobe ses traits , chercher évidemment à échapper aux
>> regards indiscrets d'un ami faux ou peu sûr ; mais des
» qu'il se retrouve en présence de ceux dont il sait être
>>chéri , plus de voile , plus de masque. Sans le vouloir , et
» même sans y songer , il nous laisse lire jusque dans les
>> replis de son coeur ; il nous découvre son côté faible , sa
>> vanité , sa manie de briller , ses contradictions assez fré-
>> quentes avec lui- même , ses transitions rapides de la con-
>>fiance la plus absolue dans la prospérité , à la plus timide
>>irrésolution dans le péril , à l'abattement le plus complet
>> dans l'infortune ; son impuissance à résister à ceux qui
>> s'étaient emparés de son affection , ou qui par des avan-
>> tages importans avaient pris de l'ascendant sur lui ; en un
>> mot , il nous révèle si franchement , si naïvement toutes
2) les faiblesses inhérentes à son individu , qu'en faveur de
>> cette confiance même on se sent porté irrésistiblement à
>> lui pardonner tous ses défauts , comme de simples limites
>> de ses hautes qualités , ou comme les suites naturelles
>> d'une organisation singulièrement délicate , et d'une exces-
>> sive vivacité d'esprit. Qui , là même où il perd un peu
>> dans notre estime, nous sommes encore forcés de le trouver
>> aimable et séduisant . Si dans l'homme de la classe la plus
>> commune , la fréquentation nous fait quelquefois décou
> vrir un point qui nous le rend intéressant , que ne sera-ce
>> pas lorsqu'il s'agit d'un être qui , par la richesse de ses
>> attributs naturels , et par l'incompréhensible étendue de
>>l'usage qu'il en a fait , s'est placé au premier rang parmi
les hommes qui honorent leur espèce ?
JUIN 1809 . 537
«Si ces lettres confidentielles nous réconcilient si facilement
avec ses défauts , comment se défendre de lui
>>payer un tribut d'estime et d'affection , lorsque dans des
>> écrits où l'art , ni la politique , ni aucune considération
>> secrète n'ont eu part , nous reconnaissons , à la première
>> vue , le type inaltérable du plus heureux naturel: déli-
>> catesse exquise de sentimens , amour de la justice et de
l'humanité , modération , désintéressement , tendre et
>> profond attachement pour sa patrie , reconnaissance envers
>> ses bienfaiteurs , empressement zélé , abnégation de soi-
>> même pour secourir celui qui réclame son assistance ;
>> enfin tant d'autres vertus étrangères à ces tems de la plus
>> hideuse corruption ?>>>
>>
<<Eh ! que n'aurais-je pas encore à ajouter , si je voulais
>> considérer ces lettres sous d'autres points de vue; si je
>> voulais , par exemple , m'étendre sur une sorte de mérite
» qui élève Cicéron si fort au dessus de tous les autres
>> modèles du style épistolaire , c'est-à -dire , le talent mer-
>> veilleux avec lequel il sait prendre tous les genres , tous
>> les tons ? Quelle inépuisable richesse pour semer de la
>> variété sur le même sujet , pour revêtir la même pensée
>> de formes nouvelles ! Que d'originalité , que de charmes
>> dans les caprices mêmes de son esprit ! S'il plaisante , c'est
>> avec tout le sel de l'atticisme ; s'il veut verser le ridicule
» ou le blame , c'est par des allusions piquantes à des
>> passages d'Homère ou d'autres poètes grecs. Que d'objets
>> d'étude et d'admiration pour celui qui veut approfondir
>> les causes de cette fraîcheur de coloris , de ces grâces
> naïves , de cette facilité entraînante , qu'au premier aperçu
>> il semblerait si aisé d'imiter ! ut sibi quivis speret idem. »
Wieland a voulu que sa traduction réunît tous les avantages;
outre ceux qu'elle doit à son grand talent d'écrivain,
à sa parfaite connaissance de l'antiquité , elle en présente
unqui lui est pr pre, et que les lecteurs éclairés ne sauraient
trop apprécier : c'est l'ordre chronologique dans lequel il a
pris la peine de ranger toutes les lettres de Cicéron . Eparses,
jusqu'ici , sans aucun plan , n'ayant nul rapport avec les
époques où elles devraient cependant se rattacher , il est
résulté de cette confusion que trop souvent elles n'ont pas
offert les éclaircissemens qu'on aurait pu en attendre , ou ,
ce qui est pis encore , qu'elles ont été faussement interprêtées,
:
558 MERCURE DE FRANCE ,
Kleine romane , erzachlungen , anekdoten und miscellen ,
von Kotzebue : 4 baend.
Petits romans , contes , anecdoteset mélanges , par M. de
Kotzebue : 4 volumes .
Beaucoup de Français qui nejugent pas du mérite réel de
M. de Kotzebue d'après les 100 représentations de Misanthropie
et Repentir , et encore moins d'après l'empressement
de curiosité dont sa personne a été l'objet à Paris , reprochent
tous les jours aux Allemands de compter ce dramaturge au
rang des grands hommes qui honorent leur patrie. Jamais
accusation ne fut plus mal fondée : M. de Kotzebue est
tellement déchu en Allemagne , que peut-être même n'y
jouit- il plus de la scule réputation qu'on ne puisse lui contester
: celle d'avoir quelqu'esprit naturel. Fort peu considéré
de ses compatriotes, etn'habitant plus parmi eux, il ne pourra
du moins faire valoir contre les Allemands le fameux motif
de la haine burlesque qu'il a cent fois manifestée contre les
Français , en disant : « Comment voulez-vous que j'aime ces
>> gens- là ? Ils m'ont accablé de politesses et d'indigestions ? »
Pour donner un aperçu de l'opinion qui prévaut généralement
en Allemagne à l'égard de M. de Kotzebue , nous citerons
quelques passages du compte qu'a rendu de sa dernière
production un journal très-accrédité. ( Allg. Lit. Zeitung
v. Jena.)
<<Un trait caractéristique dont on est d'abord frappé en
>> parcourant les romans ou nouvelles de M. de Kotzebue ,
>> c'est ce manque total de plan, cette absence de toute espèce
>>de goût , cette prolixité de détails , ce flux de paroles
>>inutiles , tous défauts particuliers à l'auteur , et qui , lors
>>même qu'il a rencontré un sujet intéressant , rendent la
>>la lecture de son ouvrage pénible et même rebutante pour
>> touthomme doué de quelque délicatesse d'esprit. Dans la
>>folle espérance de donner plus de variété , plusde mouvementàsonstyle
, il fait de toutes les manières un monstrueux
>>mélange; il croit être neuf quand il abandonne sa plume
>> à tous les écarts de son imagination, original quand il a
>> franchi toutes les bornes, voluptueux quand ilest cynique.
> Se figurerait-on que dans un conte intitulé le Voyage de
>> Deux Amis , il n'a pas eu une prétention moindre que de
>> rivaliser avec Candide ? et il nous a donné du Voltaire à la
» Kotzebue. »
»
Un peu plus bas , le même critique s'égaye sur les préten
JUIN 1809 . 539
tions de M. de Kotzebue à joindre à tous ses titres celui
d'homme érudit. Dans la traduction d'un morceau français
qui fait partie des 4 volumes annoncés, ayant rencontré le
nom d'AAuulluu--Gelle , et ignorantque cet auteur conserve en
allemand son nom latin d'Aulus- Gellius, il en a fait, de son
autorité privée , un être nouveau qui s'appelle Aulu- Gella ,
et qui par ce moyen ne se trouve ni latin, ni français, ni
allemand.
M. de Kotzebue raconte avec une complaisance particulière
que Lamotte , pour échapper à la rage de ses envieux , eut
soin de garder l'anonyme , en faisant représenter une pièce
nouvelle. « De même, se hâte d'ajouter le Dramaturge , lors-
» que je donnai mon Octavie à Vienne , je m'enveloppai du
>> plus rigoureux incognito. » M. de Kotzebue se fait illusion:
il n'était pas un spectateur qui ne sût que cette tragédie
était de lui, et particulièrement la scène où Ctéopâtre , armée
d'un grand éventail de plumes , chassait les mouches qui
auraient pu troubler le sommeil d'Antoine, nonchalamment
étendu sur sonlit.
L'extrait d'un Journal du dernier roi de Pologne fait beaucoup
d'honneur au discernement de M. de Kotzebue. Une
des anecdotes qu'il paraît rapporter avec le plus d'intérêt ,
est celle où il montre le comte Louis de Cobenzel, vice-chancelier
de la cour d'Autriche , déguisé en grosse poule , et
défendant contre unrenard unebandede petits enfans habillés
enpoulets.
Comme si ce n'était rien encore que 4volumes da contes
et d'anecdotes , M. de Kotzebue promet au public d'en augmenter
considérablement le nombre par latraduction progressive
des Mémoires Etonnemment curieux d'un de ses
meilleurs amis. Cet ami , qu'il s'est fait dans son passage à
Casan, se nomme Iwan Iwanow Tschudrin. Cet homme
singulier , à ce qu'affirme M. de Kotzebue , étant tourmenté
du désir insurmontable de connaître la Chine , imagina de
s'y introduire en se donnant hardiment pour Chinois luimême.
Il fit la cour à une jolie chinoise qu'il épousa ; il examina
attentivement tout ce qui se passa autourde luipendant
18 ans, et quand il jugea en avoir assez vu, il vint reprendre
sondomicile à Casan, où il s'amusa à écrire une relation
qui ne ressemblera à rien de tout ce qui a été publiéjusqu'à
ce jour sur la Chine et les Chinois. Tout le monde semble
très-disposé à en croire M. de Kotzebue sur sa parole.
L. S.
540 MERCURE DE FRANCE ,
REVUE LITTÉRAIRE.
VIENNE.-Précis historique , Description , Gouvernement ,
Finances , Commerce. -A Paris , chez Latour , libraire ,
au Palais-Royal .
L'A PROPOS est chez nous le garant du succès ; il y a
vingt ans qu'une Notice historique sur Vienne n'eût présenté
aucun intérêt ; les circonstances actuelles donnent à
celle-ci un intérêt indépendant de son mérite littéraire .
Tout le monde sera , sans doute , curieux de connaitre avec
quelques détails l'histoire , la statistique et la description
d'une ville qui a honoré à deux reprises la valeur de nos
armées et la clémence de celui qui les commande.
Le petit ouvrage que nous annonçons , composé de trois
parties , contient dans la première , une notice historique
sur la fondation, les agrandissemens et les révolutions de la
ville de Vienne. L'auteur , remontant à son origine , en fait
un cantonnement régulier des Romains ( castra stativa ).
Vers la fin du douzième siècle elle a acquis par les soins du
duc Léopold VII , des accroissemens et des embellissemens
considérables . Rodolphe d'Habsbourg la soumit en 1276,
en fit la capitale du duché d'Autriche , dont il donna
l'investiture à son fils Albert Ior, et jeta ainsi les fondemens
de la grandeur de sa famille. Sans chercher à suivre l'auteur
dans tous les développemens historiques de son ouvrage ,
qui arrivent jusqu'à ce jour , nous nous bornerons à rapporter
une anecdote qui lui est sans doute échappée , et qui
prouve que , si la force de la maison de Lorraine avait
répondu à son ambition, elle aurait envahi depuis long-tems
la monarchie universelle .
On trouve sur plusieurs monumens en Allemagne ces
cinq lettres A. E. I. O. U. qui sont une énigme , dont peu
de gens savent le mot. C'est une devise qui fut donnée à
Rodolphe d'Habsbourg par un poëte du tems , et qui devint
depuis celle de ce. prince: elle contient les initiales des
mots de cette phrase : Austricæ est imperare orbi universo.
Les deux autres parties de ce petit opuscule contiennent
des détails topographiques et statistiques très-curieux , qui
supposent des recherches nombreuses sur les finances , le
commerce, les moeurs et le gouvernement de la ville de
Vienne , et qui , joints au mérite d'un style clair et précis ,
mêlé de réflexions judicieuses , le feront lire avec intérêt.
JUIN 1809 . 541
Ode sur la guerre présente, par J. M. Mossé. -Paris , chez
Ballard, rue J. J. Rousseau , N° 8.
IL faut toujours savoir gré à un poëte des efforts qu'il fait
pour chanter le triomphe de la patrie et de son prince ; et
si le talent ne répond pas au mérite de l'intention , on voit
encore le citoyen estimable , où l'on ne voit pas le bon
poëte. L'ode est d'ailleurs le genre de poésie qui exige le
plus d'inspiration , et où le travail supplée le moins à
Pinstinct poétique .
M. Mossé , comme de raison , cherche à nous prouver
dans sa première strophe , qu'il est possédé du délire pindarique,
il nous annonce que sous ses pas incertains il sent
trembler la terre , que l'athmosphère est en feu , que l'air
siffle , que ses cheveux se hérissent , enfin que tous ses sens
frémissent d'une sainte fureur : il assure tout , et ne
prouve rien.
Il serait trop long de relever les négligences que le délire
pindarique a fait commettre à M. Mossé ; nous nous bornerons
à lui faire apercevoir une faute qui désigne trop son
pays natal: il dit dans sa 7º strophe .
« Braves soldats français ! légions valeureuses ,
» Qui semblez de César , les troupes belliqueuses .
Sembler pris dans ce sens , est un gasconisme avéré. Nous
voudrions savoir maintenant, dans quel sens il prend le mot
triste , quand il dit :
>>Nous armons , prévoyant son infaillible perte ,
> Et d'Ulm et d'Austerlitz la campagne est couverte.
De ses tristes soldats .
Triste, est-il là opposé à joyeux? ou bien l'auteur a-t- il
voulu dire tristes soldats , comme on dirait triste poëte , pour
poëte médiocre ? ni l'un ni l'autre sens ne nous paraissent
dans ce cas fort poétique. Cette ode est en général faible
et manque de verve , d'élévation et d'idées : quelques
strophes cependant, ne sont pas dénuées d'harmonie. Nous
citerons la meilleure.
<<Notre armée a déjà des champs de la Bavière
«Explusé les Germains , et jonché la carrière
➤Des cadavres sanglans des ennemis vaincus.
«Decent foudres d'airain ils menaçaient nos têtes
:
542 MERCURE DE FRANCE ,
> Nous arrivons ! .... Soudain , honteux de leurs défaites ,
> Ils sont tous disparus . »
Les mots vaincus et disparus ne riment pas suffisamment
dans unė Ode.
VARIÉTÉS .
J. T.
SPECTACLES.-Opéra Buffa. L'Angiolina , rôle de début
de Mm Festa , n'était pas très bien choisi : l'Opéra serait
peut-être médiocre s'il était donné tel que son auteur l'a
écrit; Salieri peut avoir eu des inégalités , mais on a cru
devoir en faire un Pasticcio ; et tel qu'il est , il prouve
qu'il y a des degrés du médiocre au pire. Cet Opéra , gráce
àlabelle voix de Mme Festa, quieût pu briller dans un autre
ouvrage d'un bien plus vif éclat , a eu de suite de nombreuses
représentations très-suivies ; mais en s'y portant en
foule , les amateurs se réunissaient à dire : Nous accourons
pour la cantatrice ; bientôt , sans doute , nous viendrons
pour un bon Opéra et pour elle. Cet opéra était un avertimento
ai Gelosi , dans lequel Mme Festa a chanté deux fois
assez bien pour donner de justes regrets. C'est encore un
mauvais choix: comme c'est le second , onva penser que
Mme Festa manque de goût: la vérité est qu'elle manque
seulement d'habitude , et qu'elle connaît encore assez peu
le public qui la connaît déjà , l'apprécie dignement , et veut
encore l'estimer davantage. Tous les étrangers débutent
ainsi maladroitement. Ne se rappelle-t-on pas que l'inégale
, mais admirable Strina Sacchi , débuta dans deux
opéras dont le nom méme est à peine retenu ; il Furberia e
puntiglio , et le Pietra sympathica? Sonbeau talent y était
enfoui ;; qui l'aurait pu déviner ? personne , sans doute ;
aussi ce debut ne fut-il pas brillant ; Raffanelli , déjà connu ,
en obtint les honneurs ; le touchant et pur Lazzarini les
partagea , Mme Strina fut méconnue , et ne prit sa revanche
qu'avec le Matrimonio segreto , qui prit , dèsle premier
instant , le rang qui lui est irrévocablement assigné. N'en
doutons pas , Mme Festa possède un assez beau talent pour
ne pas ignorer long-tems quel usage le public de Paris veut
qu'on en fasse. On la cherche trop , on la désire trop , on
ne la possède pas assez dans la pièce nouvelle , dont les
petites proportions s'accordent mal d'ailleurs avec les intérêts
du théâtre. Cet opéra n'est qu'en un acte : on est
forcé de le faire précéder par un intermède , où un acteur,
JUIN 1809 . 543
tout seul sur le theatre , finirait , si l'on n'y prenait garde ,
par étre seul dans la salle , ou par le premier acte d'un
autre opéra. Ici je ne sais si l'on a fait attention à la manière
dont se perfectionne potre organisation musicale , mais ce
premier acte a été entendu isolément , sans réclamation ni
murmure; de zélés amateurs , ou des barbares en fait de
comédie , ont vu tomber la toile sans réclamation , et partager
une pièce en deux , sans mot dire. Il y a là certainement
ou des progrès dans l'art chéri de l'Italie, ou des pas
rétrogades dans notre raison dramatique : on peut choisir.
L'Avertimento ai Gelosi est une bouffonnerie dont le
sujet est emprunté de quelques scènes de Molière , qui peutêtre
les devait à un theatre étranger ; mais le sel du dialogue
s'est évaporé dans cette nouvelle Ecole des Maris. Un passage
cependant mérite d'ètre remarqué ; c'est un trait de caractère
de la part d'un poëte amoureux. Les nôtres avouent
quelquefois qu'Apollon a dicté leurs vers; celui-ci accuse
Apollon jaloux d'avoir volé les siens ; on voit la différence
qui existe entre la modestie française, et l'exagération des
métromanes ultramontains .
Rien de tout cela n'aurait peut-être été le sujet d'une
observation , si la musique eût eu plus de caractère , de
verve, d'originalité , un style plus varié , plus de mouvement
d'esprit, de comique et de vie ; allez , allez vite l'entendre,
aurions-nous dit ! et c'eût été là tout notre article. Mais
vous l'avez entendu déjà , vous à qui les partitions de Cimarosá
et de Fioraventi sont familières : cette musique aussi est
un pasticcio sous le nom d'un seul compositeur qui a retenu
trop d'idées de ses maîtres. Les preuves seraient ici trop
longues et trop peu intéressantes à fournir ; je les donnerais
au compositeur, si , placé près de lui , j'entendais son opéra ;
et, malheureusement pour lui, je ne serais pas le seul à lui
prouver une mémoire musicale exercée : mais il m'entendrait
applaudir avec sincérité un excellent quatuor , d'une
coupe très-heureuse et d'un beau style , des duo assez comiques
et un terzetto assez bouffon. Il me verrait reconnaitre
que de tous les dons , il a le plus précieux , eelui du chant et
de la mélodie , et que cette qualité même, sans donner naissance
à des idées toujours.originales , en produit toujours de
gracieuses.
Madame Festa joue et chante bien son rôle de paysanne
coquette. De graves personnages sont divisés d'opinion sur
son costume, qu'on trouve trop fidèle à la vérité et pas assez
fidèle aux grâces ; mais sur sa voix admirable , sur la beauté
544 MERCURE DE FRANCE ,
des sons qu'elle fait retentir , il n'y a qu'une opinion : sur la
nécessité d'un nouvel opéra , il n'y a qu'un voeu.
L
CHRONIQUE DE PARIS.
IL est rare qu'il s'écoule une semaine à Paris sans que les
théâtres ne nous enrichissent de quelque nouveauté. Celui du
Vaudeville nous a donné la semaine dernière une pièce en
un acte , intitulée : Arlequin sorcier. C'est à tous égards une
composition fort malheureuse . L'auteur transporte son héros
en Espagne , lui fait enlever la fille d'un alcade , le loge au
sixième étage , dans un galetas qu'habitait avant lui une sor
cière fort renommée. Arlequin découvre dans une armoire
tout l'appareil de la sorcellerie et se met à prophétiser : cette
idée pourrait fournir des scènes spirituelles et comiques ; l'auteur
n'en a tiré que des effets usés et rebattus. Les familiers
de l'Inquisition , l'arrivée imprévue de Cassandre et de
Gilles , un pâtissier et un chirurgien qui viennent réclamer
ce qui leur est dù ; voilà tout ce que son imagination lui a
fourni de plus saillant. La pièce a été très-mal accueillie , et
l'un des acteurs , en récitant son rôle , ayant dit : Faut-il
donc mourir aujourd'hui ? l'impitoyable parterre a répondu
cruellement : Oui, et cet arrêt paraît irrévocable.
Le sort des Capitulations de conscience , comédie en cinq
actes et en vers , jouée le 7 au Théâtre-Français, n'a pas été
heureux , quoiqu'on ait reconnu dans le cours de l'ouvrage
la touche d'un homme d'esprit familier avec l'art théâtral ,
et capable de prendre sa revanche avec honneur.
L'Opéra vient deperdre un sujet d'un talent distingué ; c'est
lejeune St. -Amand,danseur plein d'élégance et de grace, quia
succombé aux douleurs d'une longue et pénible maladie. On
rend généralement justice à sa bonne conduite et à ses excellentes
qualités. Il emporte avec lui l'estime et les regrets
de tous ses camarades.
Il est rare qu'un des théâtres des Boulevards s'enrichisse
d'un nouveau mélodrame , sans que son voisin ne cherche
aussitôt à rivaliser avec lui. Pour soutenir la concurrence
avec le Colosse de Rhodes , le théâtre de l'Ambigu-Comique
vient de faire jouer le Prince de la Newa. L'action se passe
dans un climat un peu froid; mais le génie d'un auteur de
mélodrantes sait tout réchauffer. Ce genre de pièces fait aujourd'hui
courir tout Paris ; car il nous faut des objets nouveaux,
et dans le besoin où l'on est de sensations fortes , on
préfère
JUIN 1809 .
DEPTDE L
545
préfère souvent les folies du mélodrame aux inestimable
combinaisons de la sagesse .
Quelques personnes néanmoins savent encore se contenter
de spectacles moins bruyans . Les amateurs des arts vont voir
avec beaucoup d'intérêt les tableaux sur glace de M. Dith ,
et le plan en relief du canal de Laug edoc. La peinture sur
verre fera le sujet d'un article de quelque étendue dans ce
journal.
Le plan en relief du canal de Languedoc est un ouvrage
d'une extrême patience et dont l'execution suppose beaucoup
d'application , de justesse et de connaissances. Ce pian
est l'image fidèle du canal de Languedoc. On y voit et dans
les plus exactes proportions tout ce que leg nie des Riquet
et d'Andreossy ont invente pour triompher d'une nature
rebelle. Il n'est pas une écluse , pas une fabrique , pas un
ruisseau , pas un arbre qui ne soit indique avec la pus
grande précision. Le jeu des machines y estimité avec une
fidélité qui fait le plus grand honneur aux auteurs de ce
plan. On le voit au Palais-Royal , où il occup plusieurs
salles.
۱
S.....s .
Annonce de quelques recherches scientifiques.
SANS vouloir donner trop de place aux sciences , dans ce journal qui
est plus particulièrement destiné à la littérature , nous croyons faire
plaisir à nos lecteurs en les entretenant quelquefois des nouvelles
découvertes. En effet , les personnes instruites , dans quelque genre que
ce soit , ont aujourd'hui le bon esprit de se plaire à tout ce qui est
intéressant; et si les sciences doivent gagner beaucoup à cette bienveillance
générale qui contribue à les répandre , on peut dire que les lettres y
trouveront aussi quelque avantage , puisque l'extension des idées et des
connaissances ne peut que contribuer à les perfectionner.
Pour nous conformer autant qu'il nous est possible à ce que nous
croyons être le goût du public , nous nous proposons de donner de tems
en tems un extrait des divers journaux spécialement consacrés aux
sciences . Nous bornerons ces extraits aux résultats susceptibles d'être
présentés avec intérêt à la généralité des lecteurs , et si cette condition
indispensable nous force quelquefois à omettre des résultats importans
ou des recherches utiles , nous prions les auteurs de ne voir dans notre
silence que l'impossibilité où nous nous sommes trouvés de rendre
leurs idées aussi clairement qu'ils l'auraient pu faire eux -mêmes.
Nous commençons aujourd'hui cette revue par les Numéros LXXIV
Mm
5.
cen
1
546 MERCURE DE FRANCE ,
LXXV des Annales du Muséum d'histoire naturelle , qui viennent
de paraître depuis quelques jours .
Çes Annales sont, en grande partie , formées de Mémoires composés
par les professeurs du Muséum. On y admet aussi des Mémoires étrangers
lorsqu'ils ont été lus devant l'assemblée des professeurs, et qu'elle les a
jugés dignes de l'impression . Cette collection forme déjà une suite du
plus grand intérêt pour les naturalistes , et le succès en a toujours été
tel que les talens et le soin des savans rédacteurs devaient le faire
espérer.
On trouve dans ce numéro un très-beau Mémoire de M. Cuvier , sur
les brèches osseuses , c'est-à-dire , sur des amas de terre , de pierre et
d'ossemens pétris ensemble , qui se trouvent dans les fentes de certains
rochers d'une nature particulière , principalement à Gibraltar et dans
plusieurs autres lieux des côtes de la Méditerranée. On en a découvert
à Cette, à Nice , à Antibes , dans l'île de Corse , sur les côtes de Dalmatie
, dans l'île de Cérigo , etc. M. Cuvier, par un examen approfondi ,
s'est assuré que tous les ossemens contenus dans ces brèches viennent
d'animaux terrestres herbivores , ou d'oiseaux , sans aucun mélange
d'animaux marins . Les coquilles même qui y sont quelquefois milées
sont terrestres , comme de limaçons , etc.: de plus , ce qui est fort
remarquable , le très-grand nombre de ces ossemens appartient à des
animaux connus , ou même dont les espèces existent encore aujourd'hui
sur les lieux. Il paraît que leurs débris sont tombés ainsi successivement
daps les fentes du rocher , mêlés avec les pierres qui se détachaient de
ces fentes ou de la surface , et qu'ils y ont été agglomérées par l'espèce
de ciment qui les réunit aujourd'hui. Ce phénomène est fort différent de
celui que présentent les grandes couches pierreuses régulières , où l'on
ne trouve que des animaux maintenant inconnus . La formation de ces
dernières paraît beaucoup plus ancienne , quoique celle des brèches
osseuses le soit aussi par rapport à nous , puisque rien n'annonce qu'il
sen forme encore de semblables dans l'état actuel du globe. On voit
aussi qu'elles n'ont point été pprrooduites ou occasionnées par une irruption
de la mer , puisque l'on n'y trouve aucun indice d'animaux marins. Il
est presque surperflu de dire que parmi tous ces ossemens on n'en a pas
trouvé un seul qui appartienne àl'homme. Cela estgénéralpour tous les
ossemens fossiles jusqu'à présent découverts.
D'après les caractères que M. Cuvier assigne aux roches qui contiennent
des brèches osseuses , je présume que l'on en devrait découvrir
Jans la montagne du Mongo , située en Espagne , près de Denia dans le
royaume de Valence. Le Mongo s'avance dans la mer , comme la montague
de Cette et le rocher de Gibraltar ; il paraît avoir la même composition.
Malheureusement , dans un séjour de plusieurs mois que nous
avons fait sur cette montagne , pour la mesure de la Méridienne , nous
n'avions point les indications précises que M. Cuvier donne aujourd'hui.
JUIN 180g . 517
!
Ceci me conduit à dire deux mots d'an Mémoire de M. Laroche ,
jeune naturaliste très-zélé qui a voyagé en Espagne comme adjoint à la
commission de la Méridienne . Il publie aujourd'hui les observations
qu'il afaites dans les îles Baléares et Pithiuses , sur les différens genres
de pêches usités dans ces îles , sur plusieurs espèces nouvelles de poissons
qu'il a rapportées , et principalement sur l'existence de ces animaux
dans les grandes profondeurs de la mer. M. Laroche prouve par ses propres
expériences , et par d'autres précédemment faites en Espagne
que l'on trouve encore des poissons à 660 mètres ou 2000 pieds de profondeur;
ce qui est sans doute bién remarquable , quand on pense qu'ils
supportent alors une colonne d'eau égale au poids de 62 atmosphères ;
mais leur corps , entiérement pénétré de liquide , contrebalance sans
effort cette énorme pression. Ainsi Pair contenu dans les cavités de notre
corps contrebalance celui qui pèse sur nous. La lumière du soleil, tota
lement interceptée par une épaisseur d'eau aussi considérable ne peutplus
pénétrer dans ces abymes . Il doit y régner une obscurité profonde ,
éternelle , et une température beaucoup plus basse qu'à la surface .
Cependant les espèces qui y vivent ont de très-grands yeux et il n'est
pas probable que la naturé les leur ait donnés inutilement. Out-ils la
facultéde recueillir , de concentrer dans cet organe le peu de lumière
qui peutyparvenir , et qui serait mille fois insensible pour nous ? ou bien
portent-ils dans leurs yeux mêmes quelque principe de phosphorescence
qui les éclaire et les guide à travers cette nuit profonde , dans laquelle
quelques espèces vivent sans en jamais sortir pour voir la lumière du
jour? Ce sont des phénomènes que nous ignorons . Ce Mémoire de
M. Laroche sera bientôt suivi d'un autre où il a réuni plusieurs autres
faits également curieux.
Enfin , nous rapporterons une observation très - intéressante de
M. Vauquelin. Dans les fusions de minerais de fer , il y a souvent des por.
tions de fonte qui se figent avant le moment de la coulée et restent parconséquent
attachés aux parois du fourneau . On trouve quelquefois dans
ces morceaux de fer, des cavités remplies d'une substance blanche, filamenteuse
, semblable à l'amianthe flexible . M. Vauquelin , en analisant cette
substance , a trouvé que c'était de la silice pure, c'est-à-dire , une des sub
tances que l'on croyait le plus dificilement fusibles . Il paraît qu'ainsi
exposée à une très- forte chaleur , elle se volatise , et qu'ensuite en se
condensant dans les parties du fourneau qui sont les moins échauffées ,
elle se dépose et cristallise sous la forme de filamens .
Ces deux Numéros contiennent encore d'autres Mémoires intéressans
JeMM. , Geoffroy , Thouin , Mirbel et Latreille , mais le défaut d'espace
nousprivé du plaisir d'en entretenir nos lecteurs . BIoT.
Mm 2
548 • MERCURE DE FRANCE,
ACADÉMIE ROYALE DES BEAUX-ARTS DE MILIN .
PROGRAMME. - L'Académie royale des Beaux-Arts invite
les artistes italiens et étrangers à prendre part au concours
qu'elle ouvre pour l'an 1810. Voici les sujets proposés :
Architecture.-Une vasteet magnifique galerie destinée
à recevoir les ouvrages choisis des peintres et sculpteurs du
Royaume , les statues des princes de la Maison royale , les
portraits des grands- officiers de la couronne , des ministres ,
des militaires et magistrats illustres. Les dimensions des
constructions et celles des dessins sont au gré des concurrens
. Les dessins comprendront au moins l'ichnographie générale
et l'ortographie interieure et extérieure.
Prix: Une medaille d'or de la valeur de soixante sequins.
Peinture.-Publius- Cornelius Scipion, rendant à Allutius,
prince des Celtibères , son épouse faite prisonnière par les
Romains dans la ville de Celtibère , et ajoutant à ce riche
présent tout l'or que ses pareus avaient déposé à ses pieds
pour la racheter. ( Tit . Liv. Decad. III, lib . VI, Cap.
XXXVII. ) Tableau sur toile, de 5 pieds de hauteur , sur
7 de largeur ( mesure de Paris ).
Prix : Une médaille d'or de la valeur de cent vingt
sequins .
Sculpture. Pyrrhus accompagné de Périphante et
d'Automedon, suivi d'une troupe de soldats armés de haches,
abattant les portes du palais de Priam. ( Virg. Eneid. liv. II.)
Bas- relief en terre cuite de 2 pieds de hauteur sur 4 de
largeur.
Prix : Une médaille d'or de la valeur de trente sequins.
Gravure. - La gravure en cuivre d'un ouvrage d'un bon
maitre , qui n'ait pas encore été bien gravé. La dimensionde
la planche sera au moins de 60 pouces carrés. L'auteur sera
tenu d'en envoyer six épreuves avant la lettre , avec un certificat
en bonne forme , qui atteste que l'ouvrage n'a point
été publié avant le concours , ni présenté à aucun autre.
Prix : Une médaille d'or de la valeur de quarante sequins.
Dessin de figures - Ulysse , après avoir recueilli le sang
des victimes dans la fosse creusée par lui sur les rives des
fleuves infernaux , en éloigne avec son épée les ombres qui se
sont approchées , et entr'autres celle de sa mère ,jusqu'à ce
sang ait été goûté par le devin Tiresias , dont il attend
JUIN 1809 . 549
ㅂ
>
l'oracle sur son retour dans sa patrie. ( Odyssée , liv . X
et XI. ) La grandeur de ce dessin sera au gré des concurrens
.
Prix : Une médaille d'or de la valeur de trente sequins .
Dessin d'ornement.-Une cheminée magnifique et convenable
à l'appartement d'un prince, avec tout ce qui sert au
foyer , comme chentes , pelle , pincettes et soufflet. Les parties
et leurs détails seront dessinés sur des feuilles séparées et
eu grand comme pour l'exécution .
Prix : Une médaille d'or de la valeur de vingt sequins.
CONDITIONS GÉNÉRALES.-Tous les ouvrages destinés au
concours devront être remis au secrétaire ou au concierge de
l'Académie , par une personne chargée de ce soin de la part
de l'auteur , et avant la fin d'avril 1810 , terme de rigueur.
Chaque ouvrage devra porter une épigraphe , et être
accompagné d'un billet cacheté , contenant les nom , prénom,
patrie etdomicile de l'auteur , avec la même épigraphe .
Ce billet ne sera ouvert qu'autant que l'ouvrage serait couronné.
Il faudra aussi envoyer une description qui indique
l'intention de l'auteur dans l'exécution de son ouvrage.
ACADÉMIE DES JEUX FLORAUX.
TOULOUSE. Programmepour le Concours de 1810. - L'Académie
a célébré sa fête du 5 mai , et a fait la distribution des prix avec la
solennité ordinaire .
Le prix de l'Ode qui est une Amaranthe d'or , a été remporté par
M. Auguste Rigaud, Négociant , membre résident de la Société libre des
Sciences et Belles- Lettres de Montpellier.
Les autres prix de Poésie ont été réservés ; mais PAcadémie a couronné
trois discours , dont le sujet était l'éloge de P.-Paul Riquet, auteur
du canal des deux mers .
Le prix de l'année qui est une Églantine d'or , a été remporté par
M. J.-B. Lapene de S. -Gaudens , étudiant en droit .
Un prix réservé qui est aussi une Églantine d'or , a été obtenu par
L.-A. Decampe de Narbonne , professeur de Belles-Lettres à Toulouse.
L'auteur du troisième discours M. Pague chef de bureau à la Préfec .
ture , a obtenu une Violette d'argent , à titre d'encouragement.
L'Amaranthe vaut 400 francs ; l'Églantine 450; la Violette 250; le
Soucí 200 ; le Lys 60.
L'Amaranthe est destinée à une Ode ; l'Églantine à un Discours en
Prose; la Violette àun Poëme ou àune Epitre; le Souci à une Eglogue,
550 MERCURE DE FRANCE ,
ou à une Idylle, ou à une Élégie : le Lys à un Sonnet ou à un Hymne, qui
doivent être nécessairement en l'honneur de la Vierge.
Pour les autres prix de poésie le sujet est au choix des auteurs .
Le 3 de mai 1810 , l'Académie auta dix prix à distribuer : une
Amaranthe, trois Violettes , deux Soucis , deux Lys , et deux Églantines .
Elle donne pour sujet du discours les avantages que les poètes et les
orateurs peuvent retirer de l'étude approfondie des Livres Saints et
de la Littérature ancienne .
Le concours sera ouvert jusqu'au 15 février 1810 inclusivement .
Les auteurs qui voudront concourir feront remettre , par quelqu'un
qui soit domicilié à Toulouse , trois exemplaires de chaque ouvrage à
M. Poitevin , ancien avocat , secrétaire perpétuel de l'Académie , qui en
fournira un récépissé . Ces trois exemplaires sont nécessaires pour le premier
examen qui se fait séparément dans trois bureaux. Ilest inutile d'y
joindre un billet cacheté contenant le nom de l'auteur. Chaque exemplaire
sera désigné non seulenent par le titre de l'ouvrage , mais encore
par une devise que le secrétaire perpétuel inscrira sur sou registre ,
ainsi que le nom et la demeure du correspondant de l'auteur.
Les fonctionnaires publics de Toulouse se font un plaisir de remettre
au secrétariat de l'Académie , les ouvrages qui leur sont adressés par
Jeurs collègues des autres villes , pourvu qu'on ait soin d'affranchir les
lettres et les paquets .
Tout ouvrage qui blesserait les moeurs, la religion ou le Gouvernement,
est rejeté du concours . L'Académie rejette aussi les ouvrages qui ne sont
que des traductions ou des imitations : ceux qui seraient écrits en style
marotique ou qui contiendraient quelque chose de burlesque , de satirique
ou de familier ; ceux qui auraient été présentés aux Jeux Florans ,
ou à d'autres Académies ; ceux qui auraient été publiés ; et le prix ne
serait pas délivré à l'auteur qui l'aurait obtenu, s'il publiait son ouvrage
avant la distribution.
Après l'adjudication des prix , l'avis en sera donné assez tôt pour que
chaque auteur , s'il est à Toulouse ou aux environs , puisse venir recevoir
leprix qui lui est destiné , et lire lui-même son ouvrage.
R
Ceux qui ne viendront pas eux-mêmes doivent envoyer à une personne
domiciliée à Toulouse , une procuration en bonne forme , dans
laquelle ils se déclarent auteurs des ouvrages réclamés en leur nom.
On ne peut remporter que trois fois chacun des cinq prix que l'Académie
distribue .
Les auteurs couronnés pourront en demander une attestation au
secrétaire perpétuel , qui la leur donnera attachée à Foriginal de chaque
ouvtage sous le contre- scel des Jeux-Floraux .
Ceux qui aumont remporté trois fleurs , autres que le Lys , et dont une au
moins soit l'Amaranthe , pourront obtenir des lettres de Maître ès Jeux
Floraux, qui leur donneront le droit d'assister et d'opiner avec les
JUIN 1809 .
1
551
académiciens aux assemblées publiques et particulières , concernant le
jugement des ouvrages , l'adjudication et la distribution des prix.
Ceux qui auront remporté trois fois le prix du discours , pourront
obtenir aussi des lettres de Maître ès Jeux Floraux .
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES .
PARIS.- La Société philotechnique, composée de plusieurs
membres de l'Institut des differentes classes , de savans ,
d'hommes de lettres et d'artistes distingués , a tenu sa séance
publique , le 4 de ce mois .
Cette séance a été ouverte par un Rapport sur les travaux
de la Société pendant le dernier trimestre. Parmi les ouvrages
des membres de la Société , le rapporteur a particulièrement
cité le Chevalier d'Industrie , de M. Alexandre Duval , comédie
qui , malgré d'injustes critiques , continue d'attirer
Ia foule , et obtient toujours le plus brillant succès; la tragédie
d'Hector, par M. Luce de Lancival; l'opéra de la Mort
d'Adam , par MM. Guillardet Lesueur ; l'Histoire des
Inquisitions , par M. Lavallée; la seconde édition de l'Eloge '
de Corneille , par M. Victorin Fabre , etc. Le rapporteur ,
M. Mangourit , s'est ensuite étendu sur un ouvrage encore
inédit , que l'auteur , M. Victorin Fabre , avait communiqué
à la Société dans les séances particulières. Le titre suffit pour
en faire connaître l'importance ; c'est une introduction à
l'histoire moderne de l'Europe .
Les lectures particulières ont succédé au rapport. L'auteur.
de l'ouvrage dont nous venons de parler , a lu un morceau
d'un genre bien différent. C'était un fragment de Filine,
poëme en quatre chants. Cette lecture a été couverte d'applaudissemens.
C'était un jour de triomphe pour les fragmens. Celui que
M. Bouilli a extrait d'un ouvrage intitulé : Contes à na fille,
qu'il se propose de publier , a obtenu le succès le moins
équivoque. Les Contes à mafille sont des moralites utiles ,
cachées sous le voile des fictions . M. Bouilli les dicte à sa
fille elle-même , et semble les composer avec elle .
M. Millevoye a lu un Discours en vers , très-bien tournés,
sur les Jalousies littéraires . Nous croyons ce morceau déjà
imprimé ; M. Rabotcau , trois fables écrites avec soin, et , ce
qui vaut mieux, avec originalité ; M. Deliveu , une imitation
energique du Discours de Régulus dans l'ode 5º du 3 livre .
d'Horace ; M. Lemazurier une pièce de vers dans le
genre satirique , intitulée : Conseil à mon cousin Nicolas ;
,
552 MERCURE DE FRANCE ,
M. Le Bouvier des Mortiers, un Mémoire de Physiologie
végétale.
La séance a été agréablement terminée par une sonate et
des variations exécutées sur la harpe , avec accompagnement
de basse et de violons , par Mhe Simonin-Pollet.
POLITIQUE .
Paris , 9 Juin .
M. le maréchal , duc de Montebello , a succombéle 31 du
mois dernier : treize blessures , glorieusement reçues en
combattant dans trois parties du monde , rendaient plus
dangereuse encore celle dont il fut atteint à la bataille d'Esling.
Une fièvre pernicieuse s'est déclarée et a privé l'armée
d'un de ses plus illustres capitaines. Il a pu faire ses
adieux à l'Empereur, et lui renouveler les expressions touchantes
que son coeur lui avait dictées sur le champ de
bataille. L'Empereur a pu l'entretenir une heure , le jour
même de sa mort. Les regrets de son prince , qui le nomma
constamment son ami , sont le plus beau monument élevé
à sa gloire : ils sont l'expression honorable de ceux de la
nation et de l'armée. Le corps du maréchal sera embaumé
et transporté à Paris où ses obsèques auront lieu avec toute
la solennité due à son rang et plus encore à ses éminens
services , à son noble caractère , à sa loyauté parfaite , à
son dévouement inaltérable et constant. Les braves disaient
de lui qu'il était brave tous les jours : sa famille et ses amis
rediront qu'il était bon à toute heure , et qu'une admirable
réunion de qualités faisait reconnaître le meilleur époux et
le meilleur des pères , dans le plus intrépide soldat , daus
un guerrier d'une ardeur et d'une impétuosité indomptables
; sa modestie était égale à la grandeur de ses services ,
et sa franchise à la pureté de son âme . On recueillera avec
empressement les traits qui honorent sa générosité et son
désintéressement; des actions d'une délicatesse parfaite ;
des pensées d'un sens exquis , exprimées d'une manière
vive et piquante ; c'est de lui qu'on pourra dire : que tout
le monde l'admirait sans en étre jaloux. La duchesse , son
épouse , l'une des femmes les plus faites pour être présentées
comme les modèles de leur sexe , était partie sur le
champ , accompagnée de son père , pour porter à son époux
tous les soins qu'il eût tant aimé à recevoir d'elle : on
JUIN 1809 . 553
ignore en quel Neu elle aura été arrêtée dans son douloureux
voyage .
Legrand quartier-général est toujours à Ebersdorf. Les travaux
pour la reconstruction des ponts de ce fleuve , ont encore
une fois été emportés par le courant du Danube , les
bateaux , les bois , les moulins détachés de l'autre rive : ils
ont été repris une troisième fois avec plus de précautions
encore ; ils sont achevés : des ponts volans sont jetés , des
estacades formées ; bien plus , des croisières sont établies
dans les îles du Danube pour assurer les travailleurs et favoriser
les communications ; et l'on remarquera peut - être
commeune preuve nouvelle de ce génie qui embrasse l'ensemble
d'un vaste plan , et saisit tous les plus petits détails
; on remarquera , dis-je , que des équipages de marins
formés à Boulogne , ont été avec l'armée transportés à
Vienne , et naviguent maintenant sur le Danube. L'armée
maneuvre librement sur l'une et l'autre rives : les travaux
de la tête du pont , formée sur la rive gauche , sont immenses.
Cet ouvrage formidable aura 1600 toises de développement.
L'armée marque glorieusement par ces travaux
respectés de l'ennemi , sans doute hors d'état de les troubler
, qu'elle est restée maîtresse de ses positions dans les
journées du 21 et du 22 , et maîtresse du fleuve qu'elle avait
passé , et qui s'est refermé derrière elle , sans ébranler son
courage. L'Empereur a constammentvisité ces ouvrages , et
passé en revue les corps chargés de leur protection. Tous
les rapports s'accordent à dire que l'armée autrichienne a
été écrasée dans ses attaques réitérées ; l'élite de cette armée
a péri ; son inaction le prouverait sans doute , si les
rapports ne l'attestaient pas .
Vienne est tranquille; une agitation passagère dans la
journée du 21 et 22 a bientôt été calmée : quelques prisonniers
ont eté enlevés ; la modération et la fermeté du gouverneur
ont suffi pour tout calmer : l'immense majorité des
Viennois sait ce qu'elle doit au vainqueur , et ce qu'elle
doit à ceux qui devaient la défendrc . Les vivres commenceat
à y devenir rares : le pain et le viny sont encore en
très -grande abondance , mais la viande arrive moins facilement.
Les moulins construits sur la rive gauche , pour la
subsistance de la capitale , ont été détruits par les Autrichiens
eux-mêmes peu inquiets d'affamer leurs compatriotes
: un touchant rapprochement est fait , à cet égard ,
dans le dernier bulletin ; les paroles en sont bien dignes
d'être retenues : Ce n'est pas ainsi, y est-il dit , que se con-
,
-
1
551 MERCURE DE FRANCE ,
duisait notre Henri IV donnant lui-même des vivres à sa
capitale qu'il tenait assiégée.
Le 27, une agréable nouvelle a été portée à l'Empereur :
l'aide-de-camp du prince vice-roi , le capitaine Bataille , a
paru au quartier-général , annonçant que le prince était entré
à Bruck et s'était réuni au général Lauriston. Les deux
corps d'armée en marche , à la rencontre de l'un de l'autre ,
n'avaient point de leurs nouvelles depuis douze jours . La
reconnaissance de leurs premiers postes a donné lieu à des
scènes que le caractère français rend toujours intéressantes .
,
Un honorable témoignage est rendu au prince vice - roi .
Il amontré dans cette campagne , porte le treizième bulletin
, un sang-froid et un coup-d'oeil qui présagent le grand
capitaine . Il a poussé devant lui l'archiduc Jean avec cette
infatigable activité , le caractère distinctif de cette grande
école de guerre à laquelle il a été élevé. Il ne l'a pas laissé
respirer un moment, la constamment atteint dans sa fuite ,
èt à force de rompre des arrière-gardeś , a réduit à 20 ou
25,000 hommes au plus , cette belle armée qui était descendue
en Italie , précédée de provocations à la révolte , et de
toutes les manoeuvres de la séduction . Les proclamations ont
été sans effet ; les manoeuvres ont été vaines : l'Empereur ,
dan's la correspondance même des agens de l'insurrection
a trouvé des preuves touchantes de la fidélité de ses sujets :
les peuples de la Piave , du Tagliamento , du Frioul avaient
revu les Autrichiens avec terreur ; ils ont salué avec des acclamations
de la joie la plus vive le retour de l'armée triomphante
et libératrice . Les habitans se sont montrés les frères
du soldat français et italien , l'ont aidé dans ses travaux ,
soutenu dans ses fatigues , guidé dans sa marche , secouru
dans ses besoins . Les régimens italiens , qui de Milan
avaient été portés à Ostrolenka , de Pologne à Madrid , et
d'Espagne sur les bords de l'Isonzo , ne se distinguent plus
des vieilles bandes françaises : le tribut d'éloges qui leur est
payé se termine par ce trait remarquable : « les peuples
d'Italie marchent à grands pas vers le dernier terme
d'un changement. Cette belle partie du continent où
s'attachent de si grands et de si illustres souvenirs , que
la cour de Rome , que cette nuée de moines , que ses
divisions avaient perdue , reparaît avec éclat sur la scène
du monde.
77
"
71
77
21
L'Empereur a dit aux soldats dé l'armée d'Italie : Soyez
les bien venus; je suis content de vous . Sa proclamation applaudit
à leur courage au passage de la Piave , aux combats
JUIN 1809 . 555
!
de Saint Daniel , de Tarvis , de Gorice , aux assauts de
Malborghetto et de Preval , enfin aux combats de Saint-
Michel où le corps de Jellachich détruit , n'a plus laissé
de barrières entre les deux armées françaises . Soldats , y
est-dit encore , cette, armée autrichienne d'Italie , qui un
moment , a souillé par sa présence mes belles provinces ,
qui avait la prétention de briser ma couronne de fer ,
battue , dispersée , anéantie , grâces à vous , sera un exemple
de la vérité de cette devise : Dio la mi diede , guai a chi
la tocca .
Le prince vice-roi s'est rendu de sa personne au quartiergénéral
impérial ; son armée a marché sur Vienne. L'aile
droite, victorieuse à Laybach sous les ordres du général
Macdonald , suit ce mouvement combiné avec celui du duc
de Raguse qui a culbuté le corps envoyé par l'archiduc Jean .
Trieste a été enveloppée par ce double mouvement , et est
tombée sans défense avec ses immenses dépôts de marchandises
anglaises . Le résultat de ces marches a cerné tellement
les forces ennemies et les a coupées avec tant de bonheur
, qu'après la défaite de Jellachich , ses colonnes erraient
sans direction et sans ordre , et tombaient de toutes
parts au pouvoir des nôtres . C'est dans ces circonstances
que l'intelligence et le caractère de l'officier français se déploient
avec un rare avantage , et multiplient les succès
dus au courage par ceux dus au sang-froid et à la présence
d'esprit . Un officier d'état-major , nommé Mathieu ,
envoyé par le vice-roi sur la route de Saltzbourg , trouva
un bataillon autrichien égaré avec ses pièces ; il n'avait avec
lui qu'un dragon d'ordonnance , et tous deux semblaient
n'avoir qu'à se rendre. Sans doute le souvenir du grand
exemple de Lonado se présenta à l'officier : il marche à la
colonne , lui montre les ordres de son général qui attestent
la défaite de Jellachich , la somme de mettre bas les armes
devant les forces qui le suivent : on lui obéit . Plus loin ,
2,000 hommes de milices reçoivent de lui la même sommation
, et près de 3,000 hommes capitulent devant un
officier et une ordonnance .
Le corps d'armée du prince de Ponte - Corvo a quitté
Lintz , et se porte sur Vienne : il laisse à la défense des
ouvrages qui défendent le passage du Danube , les Wurtemburgeois
qui , à l'affaire du 27 , se sont couverts de
gloire en défendant ce point attaqué par les Autrichiens ,
dont le but était de faire une diversion utile. Le général
Collowrath voulait pénétrer sur la rive droite , inquiéter les
!
556 MERCURE DE FRANCE ,
derrières de l'armée française , et chercher à se mettre en
communication avec les rebelles du Tyrol ou les corps en
retraite de l'armée d'Italie . Il était instant que cette tentative
hasardeuse fût vivement repoussée. Le prince de
Ponte-Corvo a fait échouer tous les plans de l'ennemi , lui
a pris 2,000 hommes , une partie de son artillerie ; quelques
jours après , 100 coups de canon , tirés de ces mêmes
ouvrages de Lintz , si bien défendus , ont appris auxAutrichiens
la nouvelle de la jonction de l'armée d'Italie . Le duc
de Dantzick ramène aussi près de l'Empereur , la brave armée
bavaroise victorieuse des rebelles du Tyrol , et les
divisions françaises combinées avec elle ; parmi les corps
sous les ordres du général Beaumout , qui ont pu aussi se
mettre en marche pour l'Autriche , on compte 3,000 dragons
; ces forces laissent en réserve l'armée du maréchal de
Valmy dont plusieurs divisions sont déjà complètement organisées
, prêtes à se porter où les mouvemens de quelques
partisans sans moyens , sans plan, sans ensemble , pourraient
les rendre nécessaires .
Parmi les partisans , on ne nomme plus ce Schill , dont
on a beaucoup trop parlé , et dont les gazettes ont à l'envi
grossi l'existence éphémère , et la triste renommée ; on ne
sait encore quel point de la côte il a gagné : son exemple
n'était pas fait pour trouver un imitateur : il en a trouvé un
cependant dans la personne du prince de Brunswick-Els ,
fils du dernier duc , mort de ses blessures reçues à Jéna.
Sorti de la Bohême avec quelques mille hommes , et la
mission spéciale donnée par l'ancien électeur de Hesse de
lui reconquérir des provinces à gouverner , et des soldats à
vendre , il s'est présenté sur les frontières de Saxe , par
Zittau , où il avait prétendu établir un quartier- général.
Voici un échantillon des nouvelles que ses proclamations
répandent sur sa route .
« Les habitans de Vienne se défendent , 100,000 Hon-
>>grois ont pris les armes ; le général Legrand a été pris :
les armées françaises manquent de vivres. Les Hongrois
» sont à Marienzele , le général Collowratz a pris Lintz.
Le général Jellachich est à Munich , et le général Chasteler
est réuni aux Suisses . "
"
ת
On voit que le nom de l'auteur de cette proclamation
s'attache à un genre de productions peu honorables ; c'est
défaut de famille d'en signer de semblables , dictées
par une haine aveugle , et une insatiable soif de domination
et de vengeance. Précédé de ce pamphlet , M. de
un
JUIN 1809. 557.
Brunswick a fait mine d'inquiéter Dresde , d'où un corps
de Saxons est sorti sous les ordres du général Dyhen : on
a appris qu'il était rentré en Bohême. Le corps d'armée
formé à Erfurt , sous les ordres du roi de Westphalie ,
garantit la Saxe de toute incursion : dans ces circonstances ,
si quelques déserteurs , quelques bandes se forment sous
les ordres d'un partisan , dans l'éspoir du pillage , il est
à remarquer que , sur différens points , les habitans , éclairés
sur la nature des intentions de leurs libérateurs , prennent
les armes contre eux , les surprennent dans leurs
marches furtives , et les livrent à l'armée. Les Bavarois ont
sur-tout donné , à cet égard , des preuves de zèle , de courage
et de fidélité : on citeun trait de dévouement des habitans
de Neubourg sur le Danube. Quatre mille prisonniers
Autrichiens allaient se soustraire à une faible escorte wurtemburgeoise
. Les habitans se sont réunis , ont pris les
armes et ont assuré la marche du convoi prisonnier.
,
Les derniers bulletins officiels ne parlent ni de l'archiduc
Ferdinand ni des Polonais qui le poursuivent dans sa rétraite
en Gallicie. Cependant on sait , par la voie de Saxe
qu'après une attaque extrêmement vive , où les Polonais
ont déployé leur courage et leur valeur accoutumés , la ville
de Sandomir a capitulé. L'ennemi a perdu beaucoup
d'hommes et des magasins considérables . La cavalerie
polonaise s'étend vers Lemberg , et fait des mouvemens
sur Cracovie . Chemin faisant , elle délivre des prisonniers
que les Autrichiens emmenaient dans leur retraite . Ces
affaires ont été glorieuses pour les Polonais ; mais leur armée
regrette la perte du colonel Lubomiski tué à la tête de
son régiment , jeune prince dont on peut se rappeler que
le pinceau brillant de madame Lebrun avait rendu la beauté
célèbre.
Les dernières nouvelles de Madrid ne font mention que
d'un voyage de S. M. à Tolède , et de quelques actes de
son administration. On regarde l'expédition des Asturies
comme entiérement terminée , et le Nord de l'Espagne
comme totalement pacifié. On a reçu avec , une vive allégresse
, la nouvelle des triomphes de la Grande-Armée ;
ils ont été l'objet d'une solennité religieuse et d'une fête
publique à Sarragosse . Les lettres de Séville parlent d'un
ridicule décret de la junte contre les cavaliers espagnols
prévenus de se battre avec peu de courage et de sacrifier
l'infanterie ; après ce décret , on assure que la junte, en reconnaissant
son insuffisance , a pris le parti de la retraite ;
558 MERCURE DE FRANCE ,
des lettres de Cadix parlent de la mise en liberté de tous les
Français détenus prisonniers ; quant à la position des armées
sur le Tage , on présume , et les papiers anglais le
déclarent , que les divers corps du duc de Bellune et de
Dalmatie ont fait leur jonction , et présentent aux Anglais
descendus , et aux Portugais , une force très-imposante .
Les nouvelles anglaises font connaître qu'un nouveau
traité a lié l'Autriche à la cause du cabinet de Londres ,
que les secours à donner ne sont cependant pas stipulés encore.
L'Autriche avait passé par dessus cette formalité , et
déjà des traites avaient été présentées ; elles ont été provisoirement
refusées . Provisoirement , cependant l'Autriche
livre ses provinces au ravage de la guerre , répand le sang
de ses sujets , et compromet à jamais son existence , tandis
que le parlement délibère sur la nature , la quotité des subsides
, et les termes de leur paiement.
La même indécision, le même défaut de franchise,de la
part du cabinet anglais se font remarquer dans ses transactions
actuelles avec les Eſats -Unis . L'envoyé anglais
M. Erskine déclare à Philadelphie , que les ordres de son
gouvernement relatifs aux relations commerciales avec les
Etats-Unis , sont révoqués , à dater du 10 juin prochain ; le
président proclame en conséquence , qu'à dater de cette
époque le commerce avec laGrande-Bretagne pourra être
renouvelé ; mais aussitôt que cet acte futconnu à Londres,
le gouvernement sans démentir son envoyé , ne confirma
pas sa transaction; M. Canning a avoué qu'on a conseillé à
S. M. de ne pas la reconnaître . On a craint la concurrence
du commerce américain , au préjudice de celui de l'Angleterre
, et la prompte arrivée en Europe des cargaisons
toutes prêtes dans les ports d'Amérique ; un ordre du conseil
a donc paru , interprétant la transaction d'une manière
à en laisser l'effet ou nul ou incertain; nous ne pouvons
à cet égard entrer dans des détails plus précis , mais
ils appellentl''aatttteennttiioonn des personnes intéressées aux hautes
relations commerciales .
Lá diète de Stockholm continue ses opérations . Un discours
du régent , duc de Sudermnnie , a été rendu public ;
il rend compte des premières opérations de la régence ,
qui toutes ont eu pour but le rétablissement de la paix. II
annonce qu'il espère y parvenir , si la nation toute entière
est convaincue que son salut dépend de son union , de sa
prudence et de sa sagesse . Le bruit de l'élévation du duc de
Sudermanie au trône de Suède a couru dans le Nord :
1
1
1
JUIN 100g . 559
rien d'officiel n'a paru à cet égard. Les dispositions russes
ne paraissent point encore pacifiques et amicales . Le régent
, dans son discours , n'a point parlé des Anglais ,
dont les dispositions dans la Baltique , contre les îles danoises
, sont toujours l'objet de nouvelles contradictoires .
La marche des Russes sur la Pologue autrichienne est tou
jours confirmée par toutes les nouvelles de Saxe et deVarsovie.
ANNONCES .
OEuvres diverses de l'abbé Radonvilliers , de l'Académie française ,
précédées du discours prononcé par S. Ex. Mgr. le cardinal Maury, lê
jour de sa réception dans la Classe de la langue et de la littérature
française de l'Institut de France ; publiées par Fr. Noël , inspecteurgénéral
de l'Université impériale , et membre de la Légion d'honneur .
-Trois vol. in-8°. - Prix , 12 fr. , et 15 fr. 50 c. francs de port .
On vend séparément chaque OEuvre du même auteur , savoir :
De la manière d'apprendre les langues , précédée dé son éloge par
S. Ex. le cardinal Maury : 1 vol. in-8° . Prix , 4 fr . , et 4 fr . 50 c. franc
de port.
Opuscules , etc .: 1 vol . in-8°. Prix , 4 fr. , et 4 fr. 50 c. franc de
port.
Cornelius Nepos , Vies des grands capitaines , etc,: 1 vol. in-8° .
Prix , 5 fr. , et 7 fr. franc de port.
Chez H. Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12.
Napoléon en Prusse , poëme en douze chants , orné des portraits de
LL. MM. l'Empereur et de l'Impératrice des Français , l'Empereur de
Russie, les rois d'Espagne , de Naples , de Hollande , de Westphalie et
de Prusse; dédié à S. Exc. Monseig. le comte Regnaud de Saint-Jeand'Angely
, Ministre- d'Etat ; par J. T. Bruguière , du Gard.- Prix , 6fr .
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Se trouve à Paris , chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres -Saint-Germain-l'Auxerrois .
Nota. MM. les souscripteurs des Départemens sont invités à faire
retirer l'ouvrage chez Lenormant, excepté ceux qui ont indiqué où il
doit être remis.
Almanach des Protestans de l'Empire Français , pour l'an de grâce
1809 , divisé en deux parties ; la première contenant , 1º les'oset ctes
relatifs au culte et à l'instruction publique , émanés du Gouvernement
pendant l'année 1808 ; 2º l'organisation des églises consistoriales et oratoriales
, avec la nomenclature de leurs pasteurs et de leurs anciens ;
560 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1809 .
3º les Annales Protestantes , ou Mémorial des événemens et des traits
les plus remarquables arrivés dans les églises protestantes dans le cours
de l'année révolue .
La seconde partie contenant , 1º un Précis historique et apologétique
de la vie et du caractère de Jean Calvin , avec le catalogue raisonné do
ses ouvrages , par M. J. Senebier , ministre du Saint-Evangile, et bibliothécaire
à Genève; 2º des mélanges ou variétés relatifs au protestantisme.
-Seconde année , rédigée et mise en ordre par M.-A.-M. D. G. , orné
du portrait de Calvin , dessiné et gravé par d'habiles artistes , d'après le
tableau original déposé à la bibliothèque publique de Genève. -Un
fort vol . in-18 , caractères petit-texte -Prix , 3 fr. , el 3 fr. 75 c. , franc
de port.- A la librairie Protestante , chez Gautier et Bretin , rue Saint-
Thomas-du- Louvre , nº 30.
Il reste , chez les mêmes libraires , quelques exemplaires de la première
année de cet Almanach , pour les personnes qui voudront en faire collection
. Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr. franc de port .
Albert et Ernestine , ou le Pouvoir de la Maternité , par Mme de
Saint-Legier , ex- chanoinesse . - Deux vol . in- 12.-Prix , 4 fr . 50 c. ,
et5 fr. 50 c. francs de port .- A Paris , chez Arthus- Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
Voyages d'Antenor en Grèce et en Asie , avec des notions sur
l'Égypte ; manuscrit grec trouvé à Herculanum , traduit par M. de
Lantier , ancien chevalier de Saint- Louis ; dixième édition , avec cinq
jolies gravures . Trois vol. in-8°. - Prix , 11 fr. et 14 fr. francs de
Chez le même .
port.
-
-
Le même ouvrage , 5 vol. in-18 , neuvième édition , avec 5 gravures ,
6 fr. et 9 fr . francs de port.
Autres ouvrages de M. de Lantier , qui se trouvent à la même
adresse.
Les Voyageurs en Suisse , 3 gros vol. in-8°, avec le portrait de
l'auteur , gravé par Gaucher . Prix , 15 fr. , et 20 fr francs de port.-Le
même , sur papier vélin , 30 fr. , et 35 fr. francs de port.
Contes en Prose et en Vers , suivis de Pièces fugitives , du Poëme
d'Erminie , et de Métastase à Naples; deuxième édition , 2 vol . in-8";
augmentée de plusieurs Contes inédits ; avec cinq jolies gravures . Prix,
8 fr . , et 11 fr . francs de port .
Sous presse :
Voyage en Espagne du chevalier Saint- Gervais , officier français,
et les divers événemens de son Voyage; 2 vol. in-8° , avec de jolies
planches gravées en taille-douce , et le portrait de l'auteur. Prix ,
10 fr . , et 15 fr. francs de port.
Le même ouvrage , en papier vélin , figures avant la lettre , 20 fr.,
et 23 fr. franc de port.
( N° CCCCXIII. )
( SAMEDI 17 JUIN 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
m
RADOTAGE .
De notre Pinde le grand maître
Adit : rien n'est beau que le vrai.
Mais sur notre Pinde peut-être
Le beau vieillit , et maint essai
Nous promet sa chûte prochaine.
La sottise est féconde et vaine .
Vous le voyez , un vrai nouveau ,
Qui ne veut rien de la nature ,
Un vrai dont la raison murmure ,
Menace le vrai de Boileau .
Les novateurs à la critique
Opposent la faveur publique ,
Celle au moins de leurs feuilletons ,
De leurs amis , de leurs patrons ,
Et du commis à la boutique.
D'où vient que loin du droit chemin
Se disperse leur vague essaim ?
Une femme élégante et belle
Avertit les yeux et le coeur .
Oquelle gloire et quel bonheur
D'en faire une amante fidelle !
Mais combien de fâcheux rivaux ,
De jours et de nuits sans repos !
Quede soins peut-être inutiles !
1
Nn
562 MERCURE DE FRANCE ,
Non , non; abaissons nos désirs ,
Cherchons des conquêtes faciles ,
Et moins cher payons nos plaisirs .
On prend quelque laide grisette ;
Soudain sa laideur est beauté;
Etla crédule vanité
Y voit une Vénus complète.
Plurès a le talent des mots ;
Son esprit est dans son oreille ;
On ne sait où son coeur sommeille ;
Il arrondit son style faux ,
Orne le vide et le colore ;
Et l'ampleur d'un habit pompeux
De sa muse à la voix sonore
Cache le squelette honteux .
Quand Despréaux voulait écrire ,
Si riche de pensers divers ,
Il avait quelque chose à dire ,
Et le disait en quelques vers .
Agenoux devant sa méthode ,
On s'en fait une plus commode.
Nous écoutons peu les bavards ,
Mais nous les lisons , et sans peine
Nous suivons tous les longs écarts ,
Etles détours et les retards
De nos romans à la douzaine .
En trois volumes leurs auteurs
Étendent l'intrigue légère
De quelque amourette vulgaire ,
Et leur goût enseigne aux lecteura
Comme on file un enfant à faire .
Romanciers , favoris des cieux ,
Vous seuls vraiment avez des yeux.
La nature est pour vous sans voiles .
O combien de pensers profonds ,
Combien de sentimens féconds ,
Dans un clair de lune ou d'étoiles !
Un précipice ? avidement
J'écoute sa voix sympathique .
Un désert ? quel tressaillement ;
Acette voix si romantique !
Dans les ruines , dans les bois ,
Sous les rochers , partout des voix.
1
JUIN 1809 . 563
Je hais la tienne , sotte histoire.
Chez toi jamais d'illusion ;
Rien pour l'imagination :
Ta froideur glace ma mémoire .
Il faut refaire le passé.
Déjà l'ouvrage est commencé,
Oui , nous allons de notre France
Retoucher les siècles obscurs ,
Siècles de sang et d'ignorance ,
Dout nous ferons des siècles purs .
Fiers barons , fačiles baronnes ,
Gros abbés d'abbesses mignonnes ,
Princes et voleurs suzerains ,
Maîtresses , royales catins ,
Brigands avec ou sans couronnes ,
Soyez vierges et presque saints .
Auteurs , on a dans cette lice
Profitet gloire ; courez tous .
Certes , le moment est propice ,
Et les paris s'ouvrent pour vous .
Le vrai toujours est inflexible ;
Il désenchante ; quels regrets !
Eh bien , combattez ses progrès ;
Réenchantez , s'il est possible .
Les sciences et la raison
Gênent un peu notre Apollon .
Vous le savez , ces malheureuses ,
Dont nous dédaignons le soutien ,
Froides et quelquefois railleuses ,
A la prose , aux rimes pompeuses ,
Résistent et ne passent rien .
Mais ce sont personnes tranquilles ;
Quand elles sifflent , c'est tout bas .
Avec elles point de débats .
Chantez pour gens moins difficiles ;
Chantez haut ; du bruit , des éclats :
Il est des oreilles débiles
Que persuade le fracas .
Quittez la prosaïque plaine ;
Cherchez sur la cime lointaine
Du vieux Liban , du vieux Athos ,
La nébuleuse rêverie ,
La sublime niaiserie ,
Nn a
564 MERCURE DE FRANCE,
Et la vaste sensiblerie
Des grands romans à grand pathos.
EVARISTE PARNY.
T
CONSOLATION A UNE LAIDE .
ÉLÉGIE.
Pourquoi regretter de vains charmes ?
Pourquoi du natin jusqu'au soir
Lever languissamment vos yeux chargés de larmes
Sur un trop fidèle miroir ?
L'absence des attraits que nous doit ravir l'âge
Vaut- elle qu'on nourrisse une vive douleur ?
La beauté n'est souvent qu'un funeste avantage ;
Son prestige brillant fatal à la plus sage ,
Semblable au frèle éclat que prête la faveur
Donne des envieux , sans donner le bonheur.
Une belle , il est vrai , marchant en souveraine
Partout traîne à sa suite un peuple adorateur ,
Mais de ceux qui portent sa chaîne
Elle n'a pas toujours le coeur.
La folle vanité qu'on attache à lui plaire
Revêt du nom d'amour un désir éphémère.
Comme de faux amis , il est de faux amans .
Les belles non moins que les grands ,
Dupes de leurs nombreux esclaves ,
Ne doivent quelquefois des soins trop séducteurs
Qu'au besoin orgueilleux de briser des entraves
Ou de publier des faveurs .
On les aime peu pour elles ,
Elles ne font point d'heureux
Sans faire des infidèles .
Mais avec moins d'appas objet de moins de voeux
Une femme jamais ne voit la jalousie
Rembrunir l'humble asile où se cache sa vie .
Inaccessible , ainsi que l'indigent ,
Aux piéges de la flatterie ,
Elle peut s'embellir d'un sourire obligeant
Sans éveiller la calomnie .
Sa petite cour
N'est jamais grossie
D'amans sans amour.
JUIN 1809 . 565
Les cent voix de la renommée
Ne se fatiguent point à redire en tous lieux ,
L'agréable danger que font courir ses yeux ,
Le nom du cher ingrat qui l'a trop enflammée.
Forme- t-elle de tendres noeuds ?
Du sensible vainqueur dont son ame est charmée
Le bonheur est mystérieux :
Moins souvent que la belle elle se voit aimée ,
Mais quand on l'aime , on l'aime mieux.
Rendez donc grâce à la nature
Qui vous parant d'ailleurs de ses dons les plus chers ,
En ne vous refusant que ceux de la figure ,
Vous sauva de chagrins amers.
Sans trouble , sans dépit , laissez jouir la helle
De l'hommage inconstant de mille amans divers.
Le tems les verra tous échapper à ses fers :
Vous n'aurez qu'un amant , mais il sera fidèle.
&
Par Mme DUFRENOY.
PETIT BONHOMME VIT ENCORE.
4
VAUDEVILLE .
AIR : Le souvenir de notre amour,
J'ai vu le moment où la Parque ,
Sans respect pour un chansonnier ,
Me forçait d'entrer dans la barque
Du redoutable nautonnier :
Malgré les soins d'un Esculape ,
Grand pourvoyeur du sombre bord ,
Pour cette fois-là j'en réchappe ;
Petit bonhomme vit encor.
Bientôt une force nouvelle
Me rend l'amour et la gaîté ;
Bien vite je cours à ma belle
Faire hommage de ma santé.
Contre son coeur elle me presse :
Je vous revois , mon cher Victor !
Moment de bonheur et d'ivresse !
Petit bonhomme vit encor."
Lise , à seize ans propriétaire
D'une fleur bien rare à trouver ,
Prétendait que dans son parterre
1
قار
1
566
MERCURE DE FRANCE,
Elle saurait la conserver ;
L'Amour , qui veut punir sa faute ,
Lui dit Pour garder ce trésor
Vous avez compté sans votre hôte ;
Petit bonhomme vit encor.
Harpagon tombe en défaillance ;
Ses neveux , qui le croyaient mort ,
Tout en pleurant par bienséance ,
Ont fait ouvrir son coffre-fort .
Tout à coup mon homme s'écrie ,
En s'éveillant au bruit de l'or :
Fermez le coffre , je vous prie ;
Petit bonhomme vit encor.
Au sommet du Pinde Voltaire
Pense qu'on ne peut l'attaquer ;
Des gens que tout Paris révère
Espèrent bien l'en débusquer ;
Poussez , messieurs de la cabale,
Redoublez un si noble effort ;
Pour le siècle c'est un scandale;
Petit bonhomme vit encor.
T
Des gens de science profonde ,
Dont j'estime fort le savoir,
Au petit cercle de ce monde
Voudraient limiter notre espoir :
C'est par trop de philosophie;
Je ne suis pas un esprit-fort ;
Et je crois que dans l'autre vie
Petit bonhomme vit encor.
DE JOUY.
ENIGME.
DES secrets de l'Etat je suis dépositaire ,
Je fais au nom des Rois et la paix et la guerre ,
Rendre heureux leurs sujets est mon premier devoir ,
Mais bien souvent, hélas , abusant du pouvoir ,
Par des forfaits nombreux rapportés dans l'histoire
Aux siècles reculés j'aitransmis ma mémoire !
Humble et pauvre , je vaisannoncer aux humains
La parole du Dieu qu'adorent les Chrétiens ;
Des immenses forêts qui couvrent l'Amérique,
JUIN 1809 . 567
Jusqu'aux déserts affreux de la brûlante Afrique ,
Ma voix se fait entendre aux peuples égarés ,
Au culte des faux Dieux trop long-tems consacrés.
Α.... Η ......
LOGOGRIPHE .
Je cours et par monts et par vaux ,
Otez une voyelle et j'invite au repos .
DE PRECY , du Collége électoral de Mácon:
CHARADE.
Mox premier est le nom des habitans du ciel ,
Amon second un prince a donné la naissance ,
Mon tout est le théâtre où les maux de la France
Ont cessé par le bras d'un héros immortel .
Par le même .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est l'Air.
Celui du Logogriphe est Poire , où l'on trouve pore , Roi et or.
Celui de la Charade est O-rage.
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
LES DEUX VEUVES.
NOUVELLE.
MADAME DE VALCÉ , femme intéressante et vertueuse ,
bonne mère de famille , veuve depuis un mois d'un époux
qu'elle avait tendrement aimé , habitait encore une terre
assez belle que M. de Valcé possédait dans l'Orléanais , et
qu'elle n'avait pas quittée depuis son mariage. Elle avait
une fille âgée de seize ans , d'une figure charmante et dont
le caractère aimable avait encore été perfectionné par une
sage éducation. Mme de Valcé , entourée de voisins opulens
, tenait une fort bonne maison , voyait beaucoup de
568 MERCURE DE FRANCE ,
monde , se faisait adorer du pauvre et considérer du riche.
Le jeune Henri de Pernillac ne quittait presque pas le
château de Valcé ; on se doute sans peine qu'ily était attiré
et retenu par l'amour ; comment aurait-il pu voir Emilie
sans l'aimer ? Henri n'avait que vingt ans , sa figure était
noble et son âme l'était aussi. Les qualités qui nous font
aimer , celles qui nous rendent estimables , il les réunissait
toutes. Le coeur d'Emilie et celui de Henri se ressemblaient
trop pour ne pas s'entendre ; ils s'aimaient dès l'enfance ,
et se le disaient avec l'ingénuité de cet heureux âge où l'ame
ne sait point dissimuler. Et pourquoi se seraient-ils caché
leurs sentimens mutuels ? D'accord avec toutes les conve-
/ nances , leur amour semblait ne leur promettre que la plus
pure félicité.
1
Le jour du mariage d'Emilie et de Henri était déjà désigné
. Il n'était plus question que des intérêts , article ordinairement
confié au soin des parens ; car deux amans ne
connaissent qu'un seul intérêt , celui de leur amour. M. de
Pernillac , père de Henri , était arrivé au château , et le
soir , tandis que les jeunes gens s'entretenaient de leur tendresse
mutuelle , il eut avec Mme de Valcé une conversation
moins agréable , mais non moins importante. Pour moi ,
dit M. de Pernillac , je donne en mariage àmon fils la terre
que j'habite . Elle vaut bien au moins vingt mille livres de
rente .-Moi , dit Me Valcé , je ne puis rien donner à ma
fille. Je n'avais rien lorsque j'épousai M. de Valcé , mais
mon Emilie aura pour dot la terre que mon mari possédait
enAlsace. Je n'en connais pas au juste la valeur ; mais
M. de Valcé m'a toujours assuré qu'elle rendait vingt-cinq
mille livres de rente au moins. L'habitation est-elle
belle ? Non , le château n'est pas même habitable ; du moins
M. de Valcé me l'a toujours dit. -Comment , Madame ,
vous ne l'avez jamais vu ? - Jamais . Vous savez que M. de
Valcé allait tous les ans y passer six mois . « Cette terre , me
disait-il , est une terre de détail ; elle exige ma présence
pendant une moitié de l'année. Je ne puis vous y conduire;
yous n'y seriez pas logée convenablement. Une seule
chambre est meublée , c'est celle que j'occupe. » J'insistais
quelquefois pour le suivre , mais il s'y refusait constamment
et je finis par me soumettre aux volontés d'un homme à qui
jordevais tout. Il est vrai que pendant son absence il me
donnait souvent deses nnoouuvveelllleess.. L'éducation de ma fille
sbrogeait pour moi un tems qui m'aurait paru bien long s'il
n'avait été rempli par une occupation aussi douce . Et
JUIN 1809 . 569
Tout
puis, dit en riant M. de Pernillac , un mari qui s'absente
six mois de l'année a bien son mérite ! Il revient plus tendre,
plus empressé.-Oh ! Monsieur , interrompit Mme de Valcé ,
je vous assure qu'il m'a toujours rendue heureuse .
à coup une voiture se fait entendre dans la cour du château ,
et bientôt une femme d'une quarantaine d'années , belle
encore , et vêtue de deuil , entre dans le salon. Henri tenait
sur son coeur la main d'Emilie. A l'aspect de cette femme
inconnue tout le monde se regarde en silence. L'étrangère
s'avance vers Mme de Valcé et lui demande un entretien
particulier pour une affaire de la plus grande importance .
Je n'ai rien de caché pour les personnes qui sont ici , Madame
, lui répond Mme de Valcé ; me parler devant mes
amis c'est me parler en particulier. Eh bien, Madame , dit
l'étrangère , je viens vous apprendre une nouvelle qui frappera
douleureusement votre coeur. C'est moi qui suis Mthe
de Valcé , c'est moi qui suis la femme légitime de l'homme
dont vous portez le nom.
-
ine
-
A ce discours inattendu , Mme de Valcé ne peut s'empêcher
de sourire. Voilà une plaisante nouvelle , dit
M. de Pernillac. - Fort plaisante en effet , dit Henri .
Taisez-vous , dit Emilie tout bas , ne voyez-vous pas que
cette pauvre femme est folle. Il ne faut jamais se moquer
du malheur , car il peut nous atteindre au moment où nous
nous y attendons le moins. - Oui , Madame , continue
l'étrangère , sans faire attention aux propos qui se tiennent
autour d'elle ; oui , je suis Mme de Valcé et je viens réclamer
ici mes droits et mon nom. Je porte avec moi les preuves
de ce que j'avance.- Les preuves , dit M. de Pernillac en
riant encore ? c'est où je l'attends : voyons les preuves .
Les voilà , Monsieur , dit l'étrangère en montrant une liasse
de papiers. Voici les lettres que j'ai reçues de monmari.
Tandis qu'il passait la moitié de l'année dans cette terre , il
m'écrivait à sa terre d'Alsace où je vivais confinée depuis
vingt ans. Madame de Valcé prend les lettres d'une main
tremblante ; elle reconnaît l'écriture de son mari ; elle ne
peut douter que ces lettres n'ayent été écrites par lui. Elle
pålit , une terreur secrette s'empare de son coeur .- Voici ,
ajoute l'étrangère , mon contrat de mariage , fait il y'a
vingt ans ; il doit être antérieur au vôtre , Madame. Nous
avons été trompées toutes les deux , mais je suis la première
femme de M. de Valcé et par conséquent la seule reconnue
par les lois. A l'aspect de tant de preuves multipliécs , là
mère d'Emilie n'a pas la force de répondre. Les papiers
570 MERCURE DE FRANCE ,
tombent de ses mains. M. de Pernillac prend le contratde
mariage , le lit d'un bout à l'autre en répétant sans cesse :
voilà un contrat fort bien fait ; il est dans les formes ; il n'y
a rien à dire à cela ....- Sa malheureuse amie , hors d'ellemème
, s'écrie avec l'accent de la plus profonde douleur !
Quoi ! ce serait-là Mme de Valcé ! et moi , grand dieu ! qui
suis -je donc ? quel nom dois-je porter ? quel nom donner à
mon Emilie ? ma chère enfant ! vous êtes perdue.... et elle
tombe sans connaissance .
-
Emilie et Henri volent à son secours et lui prodiguent
tant de soins qu'ils la rappellent à la vie. Son premier mouvement
est de les presser sur son coeur. Ma fille , dit-elle ,
est- il vrai que les lois te rejettent ? te voilà donc privée de
ton nom , de ta fortune , comme ces infortunées , fruits et
victimes du vice ou de la faiblesse de leurs mères. Les héritiers,
avides de ton père vont venir te dépouiller , et moi ,
malheureuse mère , je n'ai pas même du pain à te donner.
Mais non ... non ... cela est impossible ... M. de Valcé
était honnête homme , il était incapable de commettre un
tel crime , ces lettres sont fausses , ce contrat est supposé...
C'est une horrible imposture , inventée pour troubler le
benheur d'une mère . Madame , répond l'étrangère avec
beaucoup de dignité , je pardonne à votre juste douleur des
expressions que vous désavoueriez si vous me connaissiez
micux. Mais , je vous le répète , nous avons été trompées
toutes les deux. Nous avons cru M. de Valcé incapable d'un
aussi grand crime ; il n'en est pas moins vrai qu'il l'a commis.-
Mais comment avez-vous pu ignorer un mariage contracté
depuis dix-huit ans ? --Je pourrais vous faire la même
question avec plus de justice encore ; j'étais mariée deux ans
avant vous. C'est à Strasbourg que M. de Valcé me connut
et m'épousa. Quelquesjours après mon mariage , il me conduisit
dans la terre qu'il possédait à quatre lieues de cette
ville. Pendant les deux premières années , il ne s'absenta
que deux mois , pour visiter les biens qu'il possédait dans
l'Oricanais. Son troisième voyage dura beaucoup plus longtems.
A son retour , je me plaignis de la longueur de son
absence ; il me dit que sa terre de l'Orléanais exigeait l'oeil
du maître pendant six mois de l'année ; que malheureusement
elle n'était pas habitable pour moi et qu'il ne pouvait
m'y mener avec lui. Tous les ans , il avait le projet de réparer
le châtcau; mais l'énorme dépense que devait , disait-il ,
entraîner cette entreprise , était le motif dont il se servait
pour la reculer. Il fallut donc me soumettre à une sépa
JUIN 1809 . 571
ration de six mois tous les ans. D'abord elle me parut cruelle ;
mais je finis par m'y habituer en pensant qu'elle était nécessaire
. D'ailleurs , il m'écrivait régulièrement , je puis produire
toutes ses lettres . Enfin , Madame , un mois entier
s'écoule et je ne reçois point de ses nouvelles . J'écris ; point
de réponse. J'envoie dans l'Orléanais un homme de confiance
, qui bientôt m'apprend que M. de Valcé vient de
mourir dans ce pays , laissant une veuve douée de toutes les
vertus. Vous pouvez juger , Madame , de mon étonnement
par celui que vous avez éprouvé. Si une telle explication ne
suffit pas pour vous inspirer quelque confiance dans la légitimité
de mes droits , demain , je remettrai mon contrat de
mariage entre les mains d'arbitres nommés par vous ; ils
prononceront sur mon sort et sur le vôtre.
Aces mots , l'étrangère sort du salon , remonte dans sa
voiture et s'éloigne , laissant cette malheureuse famille dans
une consternation difficile à peindre. Mme de Valcé semble
frappée de la foudre. Ses yeux expressifs se portent sur sa
fille, elle ne verse point de larmes , sa douleur est encore
toute entière dans son coeur. Henri et Emilie sont près d'elle
et tiennent chacun une de ses mains , en se regardant avec
l'expression d'un amour qui , pour la première fois , redoute
le malheur. Cette scène muette n'est interrompue que par
les exclamations de M. de Pernillac qui se promène dans le
salon et ne cesse de répéter : « Mauvaise affaire ! ... trèsmauvaise
affaire ! ... Cela tournera mal ... Ce contrat de mariage
est excellent... Cette femme est bien la femme de
M. de Valçé , elle a la jouissance de la terre d'Alsace ... pas
le moindre doute à cela . >>
ne
Il était tard , Mume de Valcé avait grand besoin de repos ;
elle rentre,dans son appartement et donne un libre cours
à ses larmes. Avant de quitter Emilie , Henri s'approche
d'elle., lui serre tendrement la main et lui dit tout bas :
Emilie , vous êtes malheureuse , raison de plus pour vous
aimer toujours .
,
Tu
Cependant M. de Pernillac appelle son fils : Parbleu ,
mon cher Henri , lui dit- il , nous sommes bien heureux !
-Heureux , mon père ! heureux , lorsque le malheur vient
accabler les personnes qui nous sont les plus chères .
as raison, mon ami , tu as raison ; mais avoue du moins
que cet éclaircissement est venu bien, à propos .- Pour
troubler ma felicité. Pour t'empêcher de commettre une
faute irréparable. Quelle faute ?-Celle d'épouser une
jeunepersonne sans état et sans bien; une fille illégitime...
572 MERCURE DE FRANCE ,
:
Ce
-Eh ! que m'importe ? n'est-elle pas toujours Emilie ,
celle que mon coeur a choisie , celle que vous m'avez permis
d'aimer ? Sa mère a-t-elle commis un crime en lui donnant
le jour ? non , l'honneur , la confiance , toutes les vertus
accompagnaient Me de Valcé à l'autel , son coeur était pur
comme le ciel qu'elle prenait à témoin de ses sermens . Doitelle
donc être punie , dans ses affections les plus chères ,
d'une faute qu'elle n'a point commise ? Les lois humaines
la condamnent , mais le ciel la reconnaît et l'absout .
que vous dites-là , mon fils , est fort beau , mais nous ne
sommes pas au ciel ; nous vivons avec les hommes et nous
devons nous conformer aux lois qu'ils ont faites pour le
maintien de l'ordre et des bonnes moeurs . Vous devez sacrifier
à leur opinion et au rang que vous occupez dans la
société , des inclinations qui blessent toutes les convenances.
Il ne sera pas dit que mon fils , pouvant faire un
mariage avantageux , aura renoncé à tout pour épouser une
fille naturelle .-Quoi , mon père ! vous prétendez ....-
Que vous renonciez à Emilie.- Dites donc àl'honneur. -
L'honneur , mon fils , consiste à tout sacrifier à l'opinion
publique , et pour obéir à l'honneur vous voulez vous déshonorer?
La passion vous égare , c'est à votre père à Yous
guider. Dans ce moment , vous n'êtes pas en état d'apprécier
les raisons qu'il vous donne , les motifs qui le font agir.
Confiez-vous à sa prudence. Demain matin nous quitterons
cette maison. Je vais écrire à Mme de Valcé , ou , pour mieux
dire , à la mère d'Emilie , et je vais retirer ma parole.
Ecrivez à la jeune ppeerrssoonnnnee ,, instruisez-la de ma volonté.
Ecrivez-lui , si vous le voulez , une lettre bien tendre, bien
pathétique , plaignez-vous du sort cruel qui vous sépare au
moment où le plus doux des liens allait vous unir ; rien de
plus naturel: Jetez même feu et flammes contre moi , je vous
le pardonne ; mais écrivez , je l'exige. Henri ne répond
rien à cet ordre absolu , il se retire et va s'affermir dans la
résolution d'aimer celle qu'on lui ordonne d'abandonner.
Dans ce moment la jeune infortunée est auprès de sa
mère qu'elle cherche à consoler par l'éloquence de sa tendresse
; elle ne soupçonne pas encore tout son malheur.
<<Pourquoi pleurer , dit-elle à Mme de Valcé ? votre fille
vous reste , elle ne vous abandonnera jamais. Lorsque je
serai la femme de Henri , vous viendrez demeurer avec
nous; il est riche , nous mettrons tout en commun, Vous
serez sa mère , n'ètes-vous ppaass lamienne? Ah ! vous savez
combien Henri vous aime , combien son coeur est noble et
délicat !»
JUIN 1809 . 573
Le lendemain , de très-grand matin , M. de Pernillac
envoye à Mme de Valcé la lettre qu'il vient d'écrire pendant
la nuit. Cette lettre est polie, mais froide : les expressions
sont mesurées , mais en dernier résultat , il annonce à cette
mère infortunée que l'alliance projettée ne peut plus avoir
lieu. Mme de Valcé n'avait pas besoin de cette nouvelle
secousse. « O ma chère Emilie , se dit-elle , tu te berçais
d'une fausse esperance ! ton amant t'abandonne avec la fortune
; tu le jugeais d'après ton coeur généreux. Heuri au
comble du malheur , réprouvé par son père , par les lois ,
par la nature toute entière , serait toujours Henri pour toi.
Il n'est plus pour lui d'Emilie ! .. >>>
Dans cet instant Emilie paraît ; elle sourit à sa mère avec
tendresse. Mme de Valcé fond en larmes ,et faisant asseoir sa
fille sur son lit : Que tu dois me haïr , lui dit-elle ! pourquoi
t'ai-je donné le jour ? pauvre enfant , tu vas détester l'exi:-
tence. Tu ne connais pas encore tous tes malheurs . -Eh
quoi , dit Emilie , d'un air consterné , vous me cachez donc
encore quelques-unes de vos peines ?-Je voudrais te cacher
ladernière et la plus cruelle de toutes. Pauvre Emilie ! ...
rassemble tout ton courage ... lis cette lettre , si tu le peux ..
<<Emilie prend la lettrree,, elle la déploie ,, elle estpreteàla
lire, lorsque la porte s'ouvre et laisse voir l'étrangère de la
veille , accompagnée de M. de Pernillac et de Henri . M
de Valce tremble à cet aspect et s'adressant à l'étrangère :
Vous venez sans doute m'annoncer , Madame , l'arrêt décisif
de mon malheur ? Il eût été plus généreux et plus délicat
peut-être de ne pas venir si matin. Madame , répond
l'étrangère , j'ai cru que dans une affaire aussi importante je
ne devais pas perdre un instant. J'ai rencontré ces Messieurs
lorsqu'ils se disposaient à vous quitter , je les ai rappelés , ils
sont vos amis . Ils ont été témoins de la scène d'hier , et j'ai
désiré qu'ils en vissent le dénouement. -Eh bien , Madame
hatez-vous donc de m'apprendre devant eux qu'il ne me
reste plus que la pitié . - Calmez votre douleur, Madame ,
et daignez m'écouter. Je suis la seule femme légitime de
M. de Valcé. Mes droits ne peuvent être contestés. Quand
j'ai appris son second mariage , j'ai eru devoir réclamer un
titre qui m'appartenait exclusivement. Je vous ai vue au
milicu de votre famille , je me suis mise dans votre situation ,
et vos jarmes maternelles sont descendues jusqu'au fond de
mon coeur. Vous avez des enfans , je n'en ai point. Je jouis
d'une fortune indépendante , vous ne possédez rien . Si M. de
Valcé vivait encore et s'il était obligé de faire un choix entre
574 MERCURE DE FRANCE,
nous deux , il donnerait et devrait donner la préférence à
la mère de ses enfans ; c'est vous qu'il reconnaîtrait pour sa
femme légitime . Ne déshonorons point la mémoire d'un
homme qui nous fut cher à toutes deux. Qu'un voile
impénétrable soit jeté sur sa faute ! Je vous fais l'abandon
de tous mes droits. Je remets entre vos mains mon contrat
de mariage et les lettres de M. de Valcé. Souffrez seulement
que je conserve , dans le pays que j'habite , le nom que j'ai
porté si long-tems. Vous y êtes intéressée ; et si j'en prenais
un autre , je ferais soupçonner peut-être une partie de la
vérité.
..
Qu'entends-je , s'écrie Mme de Valcé avec l'accent d'une
joie convulsive ? est-ce un ange qui vient de descendre du
ciel pour me rappeler du désespoir à la félicité?Ah, Madame !
quelles expressions pourraient vous peindre ma reconnaissance,
mon admiration ? .. ma fille , tombez à ses pieds ,
embrassez ses genoux; c'est votre bienfaitrice , votre ange
tutélaire . « L'étrangère profondément émue verse
des larmes d'attendrissement ; elle prend la main d'Emilie et
celle de Henri , puis s'adressant à Mme de Valcé : hier , ditelle,
j'ai deviné leur amour; je suis venue les affliger; laissezmoi
jouir aujourd'hui du bonheur qu'il m'est permis de leur
rendre . Hélas ! dit Mme de Valcé , une telle union fut
long-tems ma plus chère espérance ; à présent elle est impossible
. Lisez , Madame , lisez la lettre que M. de Pernillac
vient de m'écrire , et voyez si je puis pardonner un tel procédé.
- Oui , Madame , s'écrie M. de Pernillac , en prenant
et déchirant la lettre fatale . Mon fils et votre Emilie plaideront
ma cause en plaidant la leur. Les punirez-vous d'une
faute dont je suis seul coupable et que je me reproche ?
Ah , maman ! dit Emilie , si une lettre a pu vous brouiller
avec M. de Pernillac, une autre lettre, il me semble, doitvous
réconcilier avec lui . Lisez donc celle que j'ai reçue aussi ce
matin. « Aussitôt elle la présente à samère quiy lit ces mots :
Plus Emilie sera malheureuse , plus jejure de l'aimer. Ce
serment est sacré , comme s'il avait été prononcé à l'autel..
Henri n'aura jamais d'autrefemme qu'Emilie . » Ah! tout
est oublié ; je vous pardonne , s'écrie Mme de Valcé en tendant
la main à M. de Pernillac . Viens , mon Henri , mon
gendre , mon fils , viens recevoir le baiser d'une mère ; ma
fille est à toi .
: Je voudrais peindre la joie de cette intéressante famille ,
mais le lecteur la devine. Le lendemain de ce jour fortuné ,
Henri-conduisit Emilie à l'autel. La généreuse étrangère ne
JUIN 1809 . 575
voulut pas rester plus long-tems au milieu des êtres dont
elle venait d'assurer le bonheur. Elle craignit que les expressions
de leur reconnaissance ne dévoilassent le secret de sa
grandeur d'âme et de sa délicatesse , secret qu'ils avaient un
sì grand intérêt à tenir caché. Elle partit pour l'Alsace , emportant
avec elle le plus précieux des trésors, le plaisir d'avoir
fait une belle action. ADRIEN DE S .... N.
MEMORIAL POUR LA FORTIFICATION PERMANENTE
ET PASSAGÈRE ; ouvrage posthume de
CORMONTAINGNE , maréchal de camp, directeur des
fortifications , etc.-A Paris , chez Magimel , libraire,
rue de Thionville , nº 9.
LA fortification a pour objet de multiplier la force
des hommes par les formes du terrain sur lequel ils
combattent. Les places fortes épargnent en tems de paix
l'entretien des armées permanentes : dans le cas d'une
attaque subite elles forment le bouclier de l'Etat. Elles
donnent à l'attaqué le tems de tirer l'épée et lui offrent
des points d'appui d'où il peut s'élancer sur le territoire
ennemi.
L'invention des bouches à feu a produit une révolution
subite dans tous les arts qui tiennent à la guerre :
à des moyens de destruction violens et rapides, il a
fallu opposer des défenses nouvelles. Jusqu'alors de
simples enceintes flanquées de tours avaient opposé une
résistance suffisante aux efforts ingénieux ou bizarres de
l'ancienne balistique ; mais ces murs nus et élevés ,
battus de loin par le canon , s'écroulaient en peu d'heures
sous le feu des batteries , et l'assiégé toujours inférieur
en nombre était exposé àsuccomber dès que l'égalité des
armes était rétablie. Alors l'esprit des militaires s'exerça
de toutes parts sur la possibilité de rétablir l'équilibre
entre la défense et l'attaque ; et on vit paraître une
foule d'inventions nouvelles sous le nom de systêmes de
fortification. De la discussion de tant d'opinions diverses
jaillit un grand nombre d'idées heureuses et la fortification
se perfectionna peu à peu , jusqu'à l'époque où.
Vauban parut .
Cet homme célèbre , doué d'un esprit juste et d'un
576 MERCURE DE FRANCE ,
génie extraordinaire , distingua du premier coup-d'oeil
dans les travaux de ses prédécesseurs les rêves ingénieux
qu'il fallait oublier et les conceptions utiles qu'il pouvait
mettre à profit. Il créa et perfectionna en peu de tems
les différentes branches de son art , et pendant le cours
d'une longue et honorable carrière , joignant l'exemple
au précepte dans l'attaque et la défense des places , il
entraîna et fixa l'opinion de ses contemporains sur cette
partie importante de l'art militaire. Enfin , en apprenant
aux ingénieurs à balancer la dépense des places avec
leur importance et à calculer la durée relative des
siéges il donna à leur art le caractère d'une véritable
science.
Les principes de cette science ont été recueillis par
Cormontaingne qui fut un des successeurs de Vauban.
Ils sont renfermés dans l'ouvrage qu'on publie sous le
titre de Mémorial. Le volume qui vient de paraître et
qui contient les traités de fortification permanente et
passagère , a été extrait de ses Mémoires. On y a joint
l'indication des légers changemens qui ont été faits à
ses méthodes. Ce livre est l'introduction des traités de
l'attaque et de la defense des places , qui ont déjà été
publiés sous le titre de Mémorial de Cormontaingne. Ces
trois volumes forment un corps de doctrine qui renferme
tous les principes que l'expérience a consacrés dans
cette partie de l'art militaire. Ils réunissent tout ce
qu'on sait de positif sur l'art de mettre un nombre
déterminé d'hommes en état de combattre et de balancer
avec certitude des forces très-supérieures .
On pourrait être étonné que depuis Cormontaingne
l'art de fortifier n'ait pas fait de progrès sensibles ; mais
dans une matière qui d'un côté touche aux finances de
l'Etat , par les dépenses qu'elle entraîne , et de l'autre à
son systéme militaire , on s'est constamment méfié de la
manie des innovations : et comme une grande révolution
dans les armes peut seule en amener une dans la fortification
, on n'a admis qu'un petit nombre de changemens
dont l'avantage était démontré.
Le sort des armées dépend du moral des troupes el
du génie qui les dirige ; entre ces massesmmobiles l'équi
libre est toujoursde courte durée , et la première bataille
fart
JUIN 1809 . 577
fait prévoir l'issue d'une campagne. La stabilité d'un Etat
n'est assurée et indépendante des événemens jðurnaliers
de la guerre que lorsqu'elle est appuyée sur une frontière
solide. La ligne des places fortes forme une large base
dont le poids sert à ramener l'équilibre dans les ébranlemens
et les secousses d'une campagne malheureuse .
La France entourée d'une ceinture de forteresses a seule
sous ce rapport, comme sous tant d'autres, l'avantage de
jouird'un état complet de sécurité ; grâces au génie prévoyant
qui , malgré l'étonnante supériorité de ses armes,
a conservé et enrichi le systême défensif des frontières
et rendu la stabilité de l'Empire indépendante des
faveus de la victoire . D.
PEINTURES DE VASES ANTIQUES , vulgairement
appelés étrusques , tirées de différentes collections et
gravées par A. CLENER , accompagnées d'explications
par A. L. MILLIN , membre de l'Institut national et
de la Légion d'honneur ; publiée par M. DUBOIS
MAISONNEUVE , et dédiée , à S. M. L'IMPÉRATRICE
REINE (1) .
LES vases appelés étrusques sont classés parmi les monumens
les plus précieux pour l'histoire et la connaissance
de l'art chez les anciens . Aussi voit-on les riches
amateurs , les gouvernemens eux-mêmes , rivaliser entre
eux dans la recherche de ces vases d'argile légère , qui
furent autrefois la vaisselle du pauvre et qu'aujourd'hui
(1) Cette collection formera deux volumes in-folio de 144 planches
gravées , avec un texte explicatifd'environ 130 feuilles. Elle n'est tirée
qu'à 300 exemplaires . Il en paraît tous les mois une livraison composée
de 6 planches et de leur texte. Le prix de la livraison est de 15 fr . , en
noir, et de 45 fr. coloriée. La dernière livraison sera accompagnée d'un
discours préliminaire servant d'introduction à l'ouvrage , et qui sera un
précis de ce qu'on peut apprendre par l'étude des vases peints. Des 24
livraisons qui doivent composer la collection , il en a déjà paru onze en
dix mois .
On souscrit chez l'Editeur , rue de Condé , nº5 ; Didot aîné , rue du
Pont de Lodi ; Treuttelet Wurtz , à Strasbourg ; et Tournesein , fils , à
Çassel.
578 MERCURE DE FRANCE ,
l'or de l'opulence peut seul acquérir. Tant il est vrai que
les beaux arts créent des richesses , en même tems qu'ils
créent des plaisirs !
Le parlement d'Angleterre ne crut pas au-dessous de
sa dignité et de l'intérêt national , d'acheter (en 1772) ,
la collection de vases étrusques qu'Hamilton avait faite en
Italie , et le trésor public la paya huit mille livres sterlings
(environ 200,000 fr . )
Ce n'est point un luxe futile, un luxe de mode , puisque
ces vases marquent une des grandes époques de
l'art , puisqu'ils sont et seront toujours les modèles des
plus belles formes , puisque les peintures qui les décorent
offrent une mine féconde de compositions ingénieuses
, d'ornemens variés et d'un goût exquis que le
statuaire , l'architecte , le peintre , le manufacturier , transportent
sur les monumens , sur des meubles , des étoffes ,
des bijoux.
f
ti
L
Tantôt ce sont des sujets puisés dans la mythologie ,
dans l'histoire des tems fabuleux , ou dans les annales et
les usages des peuples de la belle antiquité ; tantôt ce sont
des ornemens imités d'une plante , ou de l'élégant assemblage
de plusieurs plantes , telles qu'elles existent réelle- 1
ment , ou telles que l'ingénieuse fantaisie du dessinateur
les a modifiées . Ainsi l'on voit la feuille d'acanthe , qui
décore si magnifiquement les chapiteaux de l'ordre corinthien
, se plier mollement pour embrasser les contours fra
d'un vase : ailleurs c'est le lierre qui étale en serpentant In
ses feuilles découpées en fer de flèche et ses grappes de
fruits dorés ; ou le myrthe de Vénus , ou le laurier d'A- C
pollon , ou l'olivier de Minerve , ou la simple fougère aux
d'c
feuilles profondément dentelées .
to
CP
Aussi la découverte d'un vase étrusque inconnu , a ma
publication d'un vase étrusque inédit, sont des événemens Lic
du plus vif intérêt pour l'antiquaire et pour tous les arts Cati
auxquels s'applique le dessin .
Pan
L'on a cru , jusqu'à nos jours , que ces vases appartenaient
à l'industrie particulière des Etrusques, et c'est cell
ce qui leur en a fait donner le nom. Certes , de tels Pate
monumens autorisaient à regarder l'Etrurie comme très- FODS
avancée dans les beaux arts , lorsque toutes les autres
JUIN 180g . 579
contrées de l'Italie étaient encore barbares ; et quoique ce
problême n'eût point été résolu d'une manière satisfaisante
, il s'était transformé en une vérité historique convenue.
Winkelmann , d'Hancarville, l'abbé Lanzi ont sappé
cette opinion , maintenant abandonnée , et lui ont substitué
celle qui attribue la plupart des vases dits étrusques
aux Grecs , soit à ceux qui vinrent s'établir sur les côtes
,
méridionales de l'Italie , soit à ceux qui n'ont pas cessé
d'habiter la Grèce proprement dite . Plusieurs vases de ce
genre , découverts depuis peu , aux environs d'Athènes ,
semblent achever cette démonstration qui avait déjà reçu
une grande force de l'examen des peintures dont ils
sont généralement ornés . En effet , les sujets en sont
pris , ainsi que nous l'avons déjà remarqué , ou dans
les fables , ou dans les particularités paléographiques
grecques qui décèlent , de même que le style de leur
exécution , des époques antérieures au règne d'Alexandre-
le-Grand .
Une antiquité si reculée , le goût , l'intelligence , le sentiment
qu'attestent ces peintures , la pureté , la grâce ,
l'élégance des formes , la singularité des costumes , des
usages , enfin les traditions que ces vases retracent , leur
ont donné un grand prix. Préservés par la religion des
tombeaux , ils sont parvenus jusqu'à nous , malgré leur
fragilité , en plus grand nombre que les monumens de
marbre ou de bronze des mêmes époques .
Devenus à tous ces titres l'ornement des plus riches
cabinets de l'Europe , ils ne pouvaient pas manquer
l'occuper l'attention des antiquaires . Depuis environ un
lemi-siècle , ces derniers ont trouvé , en les étudiant ,
natière à plusieurs grands ouvrages , tels que la descripion
de Menaldini en 3 volumes in-folio , avec des expli
ations latines par l'abbé Passeri ( 1 ) ; la description que
antiquaire d'Hancarville publiait en même tems àNaples ,
n 4 vol . in-folio , avec un texte français et anglais , et
elle qu'a donnée depuis , dans la même ville , un littéteur
russe , M. Italinski en 4 volumes , aussi in-folio ,
us la direction de Tischebein , peintre allemand dis-
(1)Cette description parut à Rome en 1767.
02
580 ' MERCURE DE FRANCE ,
C
tingué , avec des explications également dans les deux
langues , française et anglaise .
Au jugement du savant Visconti , qui porte dans
l'étude de l'antiquité un esprit si judicieux , la première
de ces descriptions pèche sous le rapport de la fidélité
du dessin , la gravure en est grossière et l'esprit de système
s'est introduit dans les explications . On y suppose
toujours que ces vases sont l'ouvrage des Etrusques , que
les sujets de leurs peintures n'ont rapport qu'au culte ,
aux usages et à l'histoire des Etrusques .
1
Selon le même savant , la collection de d'Hancarville
est très-supérieure à celle de Menaldini , par le mérite
des gravures qui rendent avec une rare fidélité les couleurs
des corps de vases et de leurs peintures. Malheureusement
le trait du dessin n'est pas exact , il ne représente
point le style simple et sévère de ces antiques monumens
. L'imagination de d'Hancarville est féconde et
hardie pour conjecturer , mais on trouve trop de vague
dans ses explications ; il s'égare dans des digression>
presqu'étrangères au sujet.
Quoique plus sage , M. Italinski n'est cependant guère
plus heureux dans ses descriptions. Mais son ouvrage
l'emportent par les gravures même sur celui de d'Hancarville
, en ce qu'elles rendent mieux le style des originaux
. Cependant il mérite le reproche d'avoir donné a
limitation plus de correction etde fini que n'en ontis
modèles .
La France n'avait point encore publié de collectio
de vases étrusques , car si d'Hancarville étaitné françai
c'est en Italie eten Angleterre , et pour ainsi dire
gages des étrangers qu'il a travaillé. Sous ce rappo
l'ouvrage dont on rend compte doit intéresser ceux
aiment notre gloire littéraire , d'autant qu'on peut de
garantir que l'édition de M. Dubois Maisonneuve a
des titres incontestables à un plus haut degré d'est
que les trois collections ci-dessus caractérisées .
D'abord le choix des vases décrits est mieux fait; bo
coup'sont inédits ; il y a plus de fidélité dans le dessi
le genre de gravure adopté convient à des peint
monochromes ; le trait en est fin; le texte est instruc
DE
JUIN 1809 . 58τ
sans être surchargé d'une oiscuse érudition : il contient
plutôt le résultat des connaissances acquises qu'il ne
s'abandonne à des conjectures ingénieuses ; la critique
consiste en observations , en remarques , plus qu'en dissertations
. Enfin , l'exécution typographique est digne
des presses de Didot l'aîné .
M. A. Clener , dessinateur et graveur de cette collection
, est le même à qui l'on doit les principaux
avantages qu'on reconnaît à celle de M. Italinski , car si
Tischebein dirigeait l'entreprise , A. Clener exécutait.
Le nouvel ouvrage prouve qu'il s'est formé à ce genre :
il a renoncé , et nous l'en félicitons , au soin minutieux
de trop finir les extrémités des figures , persuadé sans
doute qu'embellir et corriger les originaux , c'est leur
ôter leur caractère et frapper de discrédit la description
où ils sont ainsi altérés .
L'énumération des soixante-six vases déjà décrits
étendrait cet article au-delà des bornes que nous lui
avons prescrites . Nous reviendrons une autre fois aux
détails ; aujourd'hui c'est un aperçu général que nous
offrons . En conséquence nous n'avons indiqué que trèsgénéralement
le genre de sujets que les anciens ont peints
sur leurs vases d'argile , mais comme il a été dit qu'on
y trouvait un degré de conviction assez fort , pour prononcer
que ces vases appartiennent aux Grecs et à des
tems antérieurs au règne d'Alexandre , voici quelques
désignations précises pour servir d'appui , non-seulement
à cette opinion , mais encore à celle qui enlève aux
Etrusques le droit de réclamer ces vases comme une
portionde leur gloire . En effet ce ne sont ni leurs usages ,
ni leur histoire qui ont fourni les sujets suivans que nous
prenons au hasard parmi beaucoup d'autres de même
genre : la planche 3 représente Hercule au jardin des
Hespérides ; la planche 9 Vulcain ramené dans le ciel
par le Bacchus indien ; la planche 10 retrace le combat
de Thésée avec l'amazone Hippolyte; la planche 14
paraît avoir pour sujet la colère d'Achille ; dans les planches
19 et 20 l'on croît reconnaître le combat d'Achille
avec Memnon , et un sujet relatif à des initiations ; dans
la planche 25 le pieux Enée emporte son père Anchise ;
582 MERCURE DE FRANCE ,
la planche 26 représente la mort de Priam ; la planche 34
offre la rencontre de Thésée et du terrible Sinis surnommé
le Courbeur de pins : enfin ce sont des bacchanales
, des sacrifices , des sujets de la mythologie .
Parmi les vases inédits , il y en a qui appartiennent à
la précieuse collection de S. M. l'Impératrice : d'autres
qui avaient été décrits infidélement sont rectifiés .
La première planche représente douze vases de diverses
formes et la seconde planche offre cinq sortes de
bordures . Sans doute que l'on ajoutera par la suite et
d'autres formes et d'autres ornemens , car quoique le
nombre des unes et des autres ne soient pas aussi variés
que les sujets des peintures dont l'imagination est une
source presqu'inépuisable , l'utilité et l'intérêt de l'ouvrage
exigent qu'il soit aussi riche que possible en beaux
modèles à imiter . LEBRETON .
L'ILIADE , traduite en vers français ; suivie de la Comparaison
des divers passages de ce Poëme avec les
morceaux correspondans des principaux poètes Hébreux
, Grecs , Français , Allemands , Italiens , Anglais
, Espagnols et Portugais ; par M. AIGNAN. -
Trois vol. in- 12.- A Paris , chez Giguet et Michaud,
imprimeurs-libraires , rue des Bons - Enfans , nº 34.
1809.
( PREMIER EXTRAIT. )
1
L'ILIADE est le chef- d'oeuvre d'Homère ; et Homère,
le plus ancien écrivain que l'on connaisse , est aussi le
plus grand des poëtes qui ontjamais existé. Le plan de
'Iliade est si heureusement conçu , que lorsque le génie
de l'observation , en analysant les impressions qu'il avait
reçues des chefs-d'oeuvres des arts , a voulu tracer les
règles qui doivent présider à toute composition régulière
, c'est-là qu'il a trouvé le modèle de cette régularité
, fondée à la fois sur les principes de la plus saine
raison et sur le sentiment le plus exquis de tout ce qui
peut ou plaire à l'esprit , ou émouvoir le coeur, L'abon
1
dance, la variété, la magnificence des détails qui vien
JUIN 1809 .
585
ployés l'écrivain original , ne peut jamais le reproduire
avec une fidélité qui ne laisse rien à désirer ; et , pour le
dire en passant , voilà aussi pourquoi on ne peut se former
une idée exacte et complète du mérite des grands
écrivains de l'antiquité etdes grands écrivains étrangers
parmi les modernes , qu'en les lisant dans leur propre
langue.
Mais, s'il est impossible de rendre avec une exactitude
parfaite chaque trait dont se composent les tableaux, les
sentimens et les pensées des poëtes ou des orateurs qu'on
entreprend de traduire , il est sans doute très-possible
d'en représenter les formes générales , si l'on peut s'exprimer
ainsi , et même quelques-uns des détails les plus
ins ou les plus piquans , de manière qu'ils soient sur le
hamp reconnus par ceux qui sont familiarisés avec la
manière de l'écrivain original , et qu'ils reçoivent de
copie une grande partie des impressions qu'ils ont
wouvées en contemplant ou en étudiant le modèle.
r plus un écrivain a su décrire avec fidélité les moeurs,
usages et les opinions de son tems , plus il a peint
ác vérité les grandes scènes de la nature qu'il avait
s; les yeux , les mouvemens des passions qu'il a obsés
dans les hommes , suivant la différence de leurs
htudes , de leurs qualités naturelles ou acquises , de
lesituation , de leur condition , etc.; plus son ouvrage
es arqué d'une empreinte profonde et ineffaçable qui
le't distinguer de tout ce qui n'est pas lui. C'est ce
qu appelle proprement sa couleur , et c'est ce qu'on a
drd'exiger que le traducteur reproduise avec le détains
images , des sentimens et des pensées , autant du
moque la différence des langues le permet; c'est donc
suit cette manière de voir que nous considérerons
la tuction de M. Aignan .
Il fait précéder d'un assez long discours préliminairiré
en grande partie d'une dissertation philologique
l'abbé Césarotti sur Homère ; et dans les
Remues qui suivent chaque chant , il a recueilli les
imitas en vers qui ont été faites dans un grand nombre
dogues , soit anciennes, soit modernes, des divers
passade l'Iliade. C'est un luxe d'érudition dont on
ne peue savoir gré à l'éditeur , et quand il se trou
584 MERCURE DE FRANCE ,
et l'on sait que les Anglais comptent celle de Pope parmi
les belles productions de leur langue. C'est dans la
France seale , illustrée par tant d'immortels ouvrages ,
en prose et en vers , et dont la littérature tient le premier
rang entre celles des peuples modernes , que le
premier et le plus sublime de tous les poëtes n'a point
encore trouvé d'interprète digne de lui.
Cette réflexion , qui s'est présentée à M. Aignan, lui a
inspiré la noble émulation de remplir cette lacune vraiment
affligeante dans le magnifique ensemble de nos richesses
littéraires ; et quand on songe aux difficultés
sans nombre qu'offrait l'exécution d'une si grande entreprise
, au talent et aux connaissances de plus d'an
geure qu'elle suppose dans celui qui ose en avoir la
pensée , on conçoit que c'est ici sur-tout que l'auteur a
le droit de dire au censeur le plus sévère ,
Et si de t'agréer je n'emporte le prix
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris .
Mais avant que d'entrer dans l'examen de l'ouvrage
que nous annonçons , il convient peut-être de déterminer
avec quelque précision ce que doit et ce que peut
être la traduction d'un grand écrivain, et de faire juges
le lecteur et l'auteur lui-même des principes d'après
lesquels nous nous proposons d'apprécier son travail.
On conçoit d'abord qu'une traduction parfaitement
exacte, c'est-à-dire , dans laquelle on retrouve en détail
toutes les impressions qu'on peut recevoir de la lecture
de l'ouvrage original, est une chose tout à fait impossible
, parce qu'il n'y a dans aucune langue un mot
qui puisse être regardé comme l'équivalent de quelque
mot d'une autre langue. En effet , les circonstances primitives
qui président à l'établissement d'un peuple et
celles qui contribuent ultérieurement à former ses
moeurs , ses usages , ses opinions , ses institutions , ont
une influence directe et nécessaire sur la formation et
sur le perfectionnement de sa langue ; or , ces circonstances
ne sont et ne peuvent jamais être les mêmes d'un
peuple à l'autre. Voilà pourquoi un traducteur, quelque
mérite et quelque talentqu'il ait, étant forcéd'employer
des matériaux tout à fait différens de ceux qu'a emJUIN
1809 . 587
La colère d'Achille , la cause de cette colère , les Dieux
s'intéressant aux destinées de Troie ou à celles des
Grecs , le caractère des deux héros qui jouent le rôle le
plus important dans tout le poëme , l'un parce qu'il est
Le chefde l'armée , et que rien ne se fait sans son ordre
ou sans sa participation ; l'autre , parce qu'il en est le
plus grand guerrier et que son absence seule donne lieu
àdes désastres qui rappellent à chaque instant vers lui
les voeux et les pensées ; tout cela est annoncé ou du
moins indiqué presque dès les premiers vers avec un art
d'autant plus admirable qu'il se montre moins. Voici
commentle nouveau traducteur a rendu ce début :
Chante le fier Achille et sa longue colère ,
O Déité ! raconte un repos sanguinaire
Qui plongea les héros au ténébreux séjour ,
Etde leurs corps sanglans engraissa le vautour :
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre .
Depuis le jour fatal , où , planant sur la terre ,
La Discorde frappa de son sceptre odieux
Atride , roi des rois , Achille , fils des Dieux ;
Quel céleste courroux alluma cette haine ?
Le courroux d'Apollon . Quand le roi de Mycène
Eut du prêtre Chrysès outragé les bandeaux
Ce Dieu livra les Grecs aux rapides fléaux ,
Et la Contagion , poursuivant ses ravages ,
Du Simoïs vengé dépeupla les rivages.
J'ai souligné ici plusieurs expressions qui me paraissent
repréhensibles , raconte un repos sanguinaire , n'est
point dans le texte , et ne pouvait pas y être ; car on ne
peut pas raconter un repos ; de plus un repos sanguinaire
ne signifie pas , comme le traducteur l'a sans
doute entendu , un repos qui a été cause que beaucoup
de sang a été versé ; et si le lecteur devine ici la pensée
de l'écrivain , il a le droit de lui dire ce que disait Fontenelle
dans une circonstance à peu près pareille : « Je
>>> vous comprends bien , mais je ne dois pas vous com-
>> prendre. >>>
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre.
Homèredit: « Ainsi s'accomplissait ledécret deJupiter.>>>
Et cette idée était d'autant plus nécessaire à conserver
que le poëte veut déjà faire entendre par là que la volonté
586 MERCURE DE FRANCE ,
verait dans ces Remarques des rapprochemens un peu
forcés ou quelques citations inexactes , on aurait mauvaise
grâce d'insister sur l'un ou l'autre de ces deux inconvéniens
, très-peu graves assurément. Mais on ne
saurait avoir la même indulgence pour des jugemens injustes
et tout à fait hasardés sur les personnes . Par exem
ple , après avoir cité un fragment assez considérable du
second Chant traduit par feu M. Cabanis , M. Aignan
pouvait bien dire comme il l'a fait (page 225 du t . Ior ) :
<<Ces vers ne sont dépourvus ni de noblesse , ni d'éner-
>> gie ; mais il est facile de voir qu'ils n'ont pas la cou-
>> leur Homérique. » Ce jugement sera plus ou moins
juste , suivant que celui qui le porte aura lui-même un
sentiment plus ou moins juste de ce qu'il appelle la couleur
Homérique. Mais il a tort d'ajouter : « Je crois
>> qu'une traduction d'Ossian ou de Lucain aurait eu
>> plus d'analogie avec le talent de M. Cabanis. » Ce jugement
est bien certainement hasardé , puisque M. Aignan
ne se fonde que sur un fragment d'environ deux
cents vers écrits par l'auteur à l'âge de dix-huit ou ving
ans ; j'ose même assurer qu'il paraîtra tout à fait faux
ceux qui ont connu M. Cabanis , et ce sont la plupa
des gens de lettres les plus célèbres de notre tems. I
savent que cet homme, distingué par l'étendue et la v
riété de ses connaissances , autant que par les plus ras
qualités de l'âme , joigrait à un talent éminemm
flexible , le goût le plus pur et le sentiment le plus p
fond du beau en littérature .
Mais pour mettre les lecteurs à portée de reconna
par eux-mêmes la vérité de ce que j'avance , et comn
l'écrivain que je réfute était peu autorisé àmanifer
une opinion aussi peu avantageuse sur le compte în
homme qu'il n'a point connu , je comparerai av sa
traduction quelques fragmens tirés de la traduon
manuscrite de cet illustre académicien , qui m'a étonfiée
, et l'on jugera qui de lui ou de M. Aignan a plus
approché du modèle sublime d'après lequel ils ontravaillé
l'un et l'autre.
On sait que le début de l'Iliade a été universelhent
admiré par la manière franche et rapide dont looëte
vous fait en quelque sorte entrer au milieu de soujet.
JUIN 1809. 587
La colère d'Achille , la cause de cette colère , les Dieux
s'intéressant aux destinées de Troie ou à celles des
Grecs , le caractère des deux héros qui jouent le rôle le
plus important dans tout le poëme , l'un parce qu'il est
le chefde l'armée , et que rien ne se fait sans son ordre
ou sans sa participation ; l'autre , parce qu'il en est le
plus grand guerrier et que son absence seule donne lieu
à des désastres qui rappellent à chaque instant vers lui
les voeux et les pensées ; tout cela est annoncé ou du
moins indiqué presque dès les premiers vers avec un art
d'autant plus admirable qu'il se montre moins. Voici
comment le nouveau traducteur a rendu ce début :
Chante le fier Achille et sa longue colère ,
O Déité ! raconte un repos sanguinaire
Qui plongea les héros au ténébreux séjour ,
Etde leurs corps sanglans engraissa le vautour :
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre.
Depuis le jour fatal , où , planant sur la terre ,
La Discorde frappa de son sceptre odieux
Atride , roi des rois , Achille , fils des Dieux;
Quel céleste courroux alluma cette haine ?
Le courroux d'Apollon. Quand le roi de Mycène
Eut du prêtre Chrysès outragé les bandeaux
Ce Dieu livra les Grecs aux rapides fléaux ,
Et la Contagion , poursuivant ses ravages ,
Du Simoïs vengé dépeupla les rivages.
J'ai souligné ici plusieurs expressions qui me paraissent
repréhensibles , raconte un repos sanguinaire , n'est
point dans le texte , et ne pouvait pas y être ; car on ne
peut pas raconter un repos ; de plus un repos sanguinaire
ne signifie pas , comme le traducteur l'a sans
doute entendu , un repos qui a été cause que beaucoup
de sang a été versé ; et si le lecteur devine ici la pensée
de l'écrivain , il a le droit de lui dire ce que disait Fontenelle
dans une circonstance à peu près pareille : <<<Je
>> vous comprends bien , mais je ne dois pas vous com-
>>> prendre. >>>
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre.
Homèredit: «Ainsis'accomplissaitledécret de Jupiter.>>>
Et cette idée était d'autant plus nécessaire à conserver
quele poëte veut déjà faire entendre par là que la volonté
!
550 MERCURE DE FRANCE ,
ou à une Idylle, ou à une Élégie : le Lys à un Sonnet ou àun Hymne, qui
doivent être nécessaireinent en l'honneur de la Vierge .
Pour les autres prix de poésie le sujet est au choix des auteurs .
Le 3 de mai 1810 , l'Académie aura dix prix à distribuer : une
Amaranthe, trois Violettes , deux Soucis , deux Lys , et deux Églantines .
Elle donne pour sujet du discours les avantages que les poètes et les
orateurs peuvent retirer de l'étude approfondie des Livres Saints et
de la Littérature ancienne .
Le concours sera ouvert jusqu'au 15 février 1810 inclusivement .
Les auteurs qui voudront concourir feront remettre , par quelqu'un
qui soit domicilié à Toulouse , trois exemplaires de chaque ouvrage à
M. Poitevin , ancien avocat , secrétaire perpétuel de l'Académie , qui en
fournira un récépissé . Ces trois exemplaires sont nécessaires pour le premier
examen qui se fait séparément dans trois bureaux . Ilest inutile d'y
joindre un billet cacheté contenant le nom de l'auteur. Chaque exemplaire
sera désigné non seulement par le titre de l'ouvrage , mais encore
par une devise que le secrétaire perpétuel inscrira sur son registre ,
ainsi que le nom et la demeure du correspondant de l'auteur .
Les fonctionnaires publics de Toulouse se font un plaisir de remettre
au secrétariat de l'Académie , les ouvrages qui leur sont adressés par
Jeurs collègues des autres villes , pourvu qu'on ait soin d'affranchir les
lettres et les paquets .
Tout ouvrage qui blesserait les moeurs , la religion ou le Gouvernement,
est rejeté du concours . L'Académie rejette aussi les ouvrages qui ne sort
que des traductions ou des imitations : ceux qui seraient écrits en style
marotique ou qui contiendraient quelque chose de burlesque , de satirique
ou de familier ; ceux qui auraient été présentés aux Jeux Florans ,
ou à d'autres Académies ; ceux qui auraient été publiés; et le prix ne
serait pas délivré à l'auteur qui l'aurait obtenu, s'il publiait son ouvrage
avant la distribution,
Après l'adjudication des prix , l'avis en sera donné assez tôt pour que
chaque auteur , s'il est à Toulouse ou aux environs , puisse venir recevoir
le prix qui lui est destiné , et lire lui-même son ouvrage .
Ceux qui ne viendront pas eux-mêmes doivent envoyer à une personne
domiciliée à Toulouse , une procuration en bonne forme , dans
laquelle ils se déclarent auteurs des ouvrages réclamés en leur nom.
On ne peut remporter que trois fois chacun des cinq prix que l'Académie
distabue .
Les auteurs couronnés pourront en demander une attestation an
secrétaire perpétuel , qui la leur donnera attachée à l'original de chaque
ouvtage , sous le contre- scel des Jeux- Floraux .
Ceux qui sont remporté trois fleurs , autres que le Lys , et dontune an
moins soit l'Amaranthe , pourront obtenir des lettres de Maître ès Jeux
Floraux , qui leur donneront le droit d'assister et d'opiner avec les
JUIN 1809. 551
académiciens aux assemblées publiques et particulières , concernant le
jugement des ouvrages , l'adjudication et la distribution des prix .
Ceux qui auront remporté trois fois le prix du discours , pourront
obtenir aussi des lettres de Maître ès Jeux Floraux .
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES .
PARIS.- La Société philotechnique, composée de plusieurs
membres de l'Institut des différentes classes , de savans ,
d'hommes de lettres et d'artistes distingués , a tenu sa séance
publique , le 4 de ce mois.
Cette séance a été ouverte par un Rapport sur les travaux
de la Société pendant le dernier trimestre. Parmi les ouvrages
des membres de la Société , le rapporteur a particulièrement
cité le Chevalier d'Industrie , de M. Alexandre Duval , comédie
qui , malgré d'injustes critiques , continue d'attirer
Ia foule , et obtient toujours le plus brillant succès ; la tragédie
d'Hector, par M. Luce de Lancival; l'opéra de la Mort
d'Adam , par MM. Guillardet Lesueur ; l'Histoire des
Inquisitions , par M. Lavallée ; la seconde édition de l'Eloge'
de Corneille , par M. Victorin Fabre , etc. Le rapporteur ,
M. Mangourit , s'est ensuite étendu sur un ouvrage encore
inédit , que l'auteur , M. Victorin Fabre , avait ccoommmmuniqué
à la Société dans les séances particulières. Le titre suffit pour
en faire connaître l'importance ; c'est une introduction à
l'histoire moderne de l'Europe .
Les lectures particulières ont succédé au rapport. L'auteur.
de l'ouvrage dont nous venons de parler , a lu un morceaud'un
genre bien différent. C'était un fragment de Filine ,
poëme en quatre chants. Cette lecture a été couverte d'applaudissemens
.
C'était un jour de triomphe pour les fragmens. Celui que
M. Bouilli a extrait d'un ouvrage intitulé : Contes à ma fille,
qu'il se propose de publier , a obtenu le succès le moins
équivoque. Les Contes à mafille sont des moralites utiles ,
cachées sous le voile des fictions . M. Bouilli les dicte à sa
fille elle-même , et semble les composer avec elle .
M. Millevoye a lu un Discours en vers , très-bien tournés,
sur les Jalousies littéraires . Nous croyons ce morceau déjà
imprimé ; M. Raboteau , trois fables écrites avec soin, et , ce
qui vaut mieux , avec originalité ; M. Delrieu , une imitation
energique du Discours de Régulus dans l'ode 5º du 3º livre
d' Horace ; M. Lemazurier une pièce de vers dans le
genre satirique , intitulée : Conseil à mon cousin Nicolas ;
,
552 MERCURE DE FRANCE ,
M. Le Bouvier des Mortiers, un Mémoire de Physiologie
végétale.
La séance a été agréablement terminée par une sonate et
des variations exécutées sur la harpe , avec accompagnement
de basse et de violons , par Mme Simonin- Pollet.
POLITIQUE .
Paris , 9 Juin .
M. le maréchal , duc de Montebello , a succombéle 31 du
mois dernier : treize blessures , glorieusement reçues en
combattant dans trois parties du monde , rendaient plus
dangereuse encore celle dont il fut atteint à la bataille d'Esling.
Une fièvre pernicieuse s'est déclarée et a privé l'armée
d'un de ses plus illustres capitaines . Il a pu faire ses
adieux à l'Empereur, et lui renouveler les expressions touchantes
que son coeur lui avait dictées sur le champ de
bataille . L'Empereur a pu l'entretenir une heure , le jour
même de sa mort. Les regrets de son prince , qui le nomma
constamment son ami , sont le plus beau monument élevé
à sa gloire : ils sont l'expression honorable de ceux de la
nation et de l'armée. Le corps du maréchal sera embaumé
et transporté à Paris où ses obsèques auront lieu avec toute
la solennité due à son rang et plus encore à ses éminens
services , à son noble caractère , à sa loyauté parfaite , à
son dévouement inaltérable et constant. Les braves disaient
de lui qu'il était brave tous les jours : sa famille et ses amis
rediront qu'il était bon à toute heure , et qu'une admirable
réunion de qualités faisait reconnaître le meilleur époux et
le meilleur des pères , dans le plus intrépide soldat , daus
un guerrier d'une ardeur et d'une impétuosité indomptables
; sa modestie était égale à la grandeur de ses services ,
et sa franchise à la pureté de son âme . On recueillera avec
empressement les traits qui honorent sa générosité et son
désintéressement; des actions d'une délicatesse parfaite ;
des pensées d'un sens exquis , exprimées d'une manière
vive et piquante; c'est de lui qu'on pourra dire : que tout
le monde l'admirait sans en êtrejaloux. La duchesse , son
épouse , l'une des femmes les plus faites pour être présentées
comme les modèles de leur sexe , était partie sur le
champ , accompagnée de son père , pour porter à son époux
tous les soins qu'il eût tant aimé à recevoir d'elle : on
JUIN 1809 . 553
ignore en quel Neu elle aura été arrêtée dans son douloureux
voyage .
Legrand quartier-général est toujours à Ebersdorf. Les travaux
pour la reconstruction des ponts de ce fleuve , ont encore
une fois été emportés par le courant du Danube , les
bateaux , les bois , les moulins détachés de l'autre rive : ils
ont été repris une troisième fois avec plus de précautions
encore ; ils sont achevés : des ponts volans sont jetés , des
estacades formées ; bien plus , des croisières sont établies
dans les îles du Danube pour assurer les travailleurs et favoriser
les communications ; et l'on remarquera peut - être
comme une preuve nouvelle de ce génie qui embrasse l'ensemble
d'un vaste plan , et saisit tous les plus petits détails
; on remarquera , dis -je , que des équipages de marins
formés à Boulogne , ont été avec l'armée transportés à
Vienne , et naviguent maintenant sur le Danube. L'armée
maneuvre librement sur l'une et l'autre rives : les travaux
de la tête du pont , formée sur la rive gauche , sont immenses.
Cet ouvrage formidable aura 1600 toises de développement.
L'armée marque glorieusement par ces travaux
respectés de l'enhemi , sans doute hors d'état de les troubler,
qu'elle est restée maîtresse de ses positions dans les
journées du 21 et du 22 , et maîtresse du fleuve qu'elle avait
passé , et qui s'est refermé derrière elle , sans ébranler son
courage. L'Empereur a constamment visité ces ouvrages , et
passé en revue les corps chargés de leur protection. Tous
les rapports s'accordent à dire que l'armée autrichienne a
été écrasée dans ses attaques réitérées ; l'élite de cette armée
a péri ; son inaction le prouverait sans doute , si les
rapports ne l'attestaient pas.
Vienne est tranquille; une agitation passagère dans la
journée du 21 et 22 a bientôt été calmée : quelques prisonniers
ont été enlevés ; la modération et la fermeté du gouverneur
ont suffi pour tout calmer : l'immense majorité des
Viennois sait ce qu'elle doit au vainqueur , et ce qu'elle
dont à ceux qui devaient la défendrc. Les vivres commencont
à y devenir rares : le pain et le vin y sont encore en
très-grande abondance , mais la viande arrive moins facilement.
Les moulins construits sur la rive gauche , pour la
subsistance de la capitale , ont été détruits par les Autrichiens
eux-mêmes , peu inquiets d'affamer leurs compatriotes
: un touchant rapprochement est fait , à cet égard ,
dans le dernier bulletin ; les paroles en sont bien dignes
d'être retenues : Ce n'est pas ainsi, y est-il dit , que se con554
MERCURE DE FRANCE ,
duisait notre Henri IV donnant lui-méme des vivres à sa
capitale qu'il tenait assiégée.
Le 27, une agréable nouvelle a été portée à l'Empereur :
l'aide-de-camp du prince vice-roi , le capitaine Bataille , a
paru au quartier-général , annonçant que le prince était entré
à Bruck et s'était réuni au général Lauriston. Les deux
corps d'armée en marche , à la rencontre de l'un de l'autre ,
n'avaient point de leurs nouvelles depuis douze jours . La
reconnaissance de leurs premiers postes a donné lieu à des
scènes que le caractère français rend toujours intéressantes .
Un honorable témoignage est rendu au prince vice- roi.
Il a montré dans cette campagne , porte le treizième bulletin
, un sang-froid et un coup-d'oeil qui présagent le grand
capitaine . Ila poussé devant lui l'archiduc Jean avec cette
infatigable activité , le caractère distinctif de cette grande
école de guerre à laquelle il a été élevé. Il ne l'a pas laissé
respirer un moment , l'a constamment atteint dans sa fuite ,
èt à force de rompre des arrière-gardes , a réduit à 20 ou
25,000 hommes au plus , cette belle armée qui était descendue
en Italie , précédée de provocations à la révolte , et de
toutes les manoeuvres de la séduction. Les proclamations ont
été sans effet; les manoeuvres ont éfé vaines :l'Empereur ,
dans la correspondance même des agens de l'insurrection
atrouvé des preuves touchantes de la fidélité de ses sujets :
les peuples de laPiave , du Tagliamento , du Frioul avaient
revu les Autrichiens avec terreur; ils ont salué avec des acclamations
de lajoie la plus vive le retour de l'armée triomphante
et libératrice . Les habitans se sont montrés les frères
du soldat français et italien , l'ont aidé dans ses travaux ,
soutenu dans ses fatigues , guidé dans sa marche , secouru
dans ses besoins. Les régimens italiens , qui de Milan
avaient été portés à Ostrolenka , de Pologne à Madrid, et
d'Espagne sur les bords de l'Isonzo , ne se distinguent plus
des vieilles bandes françaises : le tribut d'éloges qui leur est
payé se termine par ce trait remarquable : les peuples
d'Italie marchent à grands pas vers le dernier terme
d'un changement. Cette belle partie du continent où
s'attachent de si grands et de si illustres souvenirs , que
la cour de Rome , que cette nuée de moines , que ses
divisions avaient perdue , reparaît avec éclat sur la scène
21
"
"
"
77
79 du monde.n
L'Empereur a dit aux soldats dé l'armée d'Italie : Sovez
les bien venus ; je suis content de vous . Sa proclamation applaudit
à leur courage au passage de la Piave , aux combats
JUIN 1809 . 555
de Saint Daniel , de Tarvis , de Gorice , aux assauts de
Malborghetto et de Preval , enfin aux combats de Saint-
Michel où le corps de Jellachich détruit , n'a plus laissé
de barrières entre les deux armées françaises . Soldats , y
est-dit encore , cette armée autrichienne d'Italie , qui un
moment , a souillé par sa présence mes belles provinces ,
qui avait la prétention de briser ma couronne de fer ,
battue , dispersée , anéantie , grâces à vous , sera un exemple
de la vérité de cette devise : Dio la mi diede , guai a chị
la tocca.
Le prince vice-roi s'est rendu de sa personne au quartiergénéral
impérial ; son armée a marché sur Vienne . L'aile
droite , victorieuse à Laybach sous les ordres du général
Macdonald , suit ce mouvement combiné avec celui du duc
deRaguse qui a culbuté le corps envoyé par l'archiduc Jean .
Trieste a été enveloppée par ce double mouvement , et est
tombée sans défense avec ses immenses dépôts de marchandises
anglaises . Le résultat de ces marches a cerné tellement
les forces ennemies et les a coupées avec tant de bonheur
, qu'après la défaite de Jellachich , ses colonnes erraient
sans direction et sans ordre , et tombaient de toutes
parts au pouvoir des nôtres . C'est dans ces circonstances
que l'intelligence et le caractère de l'officier français se déploient
avec un rare avantage , et multiplient les succès
dus au courage par ceux dus au sang-froid et à la présence
d'esprit. Un officier d'état-major , nommé Mathieu ,
envoyé par le vice-roi sur la route de Saltzbourg , trouva
un bataillon autrichien égaré avec ses pièces ; il n'avait avec
lui qu'un dragon d'ordonnance , et tous deux semblaient
n'avoir qu'à se rendre. Sans doute le souvenir du grand
exemple de Lonado se présenta à l'officier : il marche à la
colonne , lui montre les ordres de son général qui attestent
la défaite de Jellachich , la somme de mettre bas les armes
devant les forces qui le suivent : on lui obéit. Plus loin ,
2,000 hommes de milices reçoivent de lui la même sommation
, et près de 3,000 hommes capitulent devant un
officier et une ordonnance .
Le corps d'armée du prince de Ponte - Corvo a quitté
Lintz , et se porte sur Vienne : il laisse à la défense des
ouvrages qui défendent le passage du Danube , les Wurtemburgeois
qui , à l'affaire du 27 , se sont couverts de
gloire en défendant ce point attaqué par les Autrichiens ,
dont le but était de faire une diversion utile. Le général
Collowrath voulait pénétrer sur la rive droite, inquiéter les
!
556 MERCURE DE FRANCE ,
derrières de l'armée française , et chercher à se mettre en
communication avec les rebelles du Tyrol ou les corps en
retraite de l'armée d'Italie . Il était instant que cette tentative
hasardeuse fût vivement repoussée. Le prince de
Ponte-Corvo a fait échouer tous les plans de l'ennemi , lui
a pris 2,000 hommes , une partie de son artillerie ; quelques
jours après , 100 coups de canon , tirés de ces mêmes
ouvrages de Lintz , si bien défendus , ont appris auxAutrichiens
la nouvelle de la jonction de l'armée d'Italie . Le duc
de Dantzick ramène aussi près de l'Empereur , la brave armée
bavaroise victorieuse des rebelles du Tyrol , et les
divisions françaises combinées avec elle ; parmi les corps
sous les ordres du général Beaumout , qui ont pu aussi se
mettre en marche pour l'Autriche , on compte 3,000 dragons
; ces forces laissent en réserve l'armée du maréchal de
Valmy dont plusieurs divisions sont déjà complètement organisées
, prêtes à se porter où les mouvemens de quelques
partisans sans moyens , sans plan , sans ensemble , pourraient
les rendre nécessaires .
Parmi les partisans , on ne nomme plus ce Schill , dont
on a beaucoup trop parlé , et dont les gazettés ont à l'envi
grossi l'existence éphémère , et la triste renommée ; on ne
sait encore quel point de la côte il a gagné : son exemple
n'était pas fait pour trouver un imitateur : il en a trouvé un
cependant dans la personne du prince de Brunswick- Els ,
fils du dernier duc , mort de ses blessures reçues à Jéna.
Sorti de la Bohême avec quelques mille hommes , et la
mission spéciale donnée par l'ancien électeur de Hesse de
lui reconquérir des provinces à gouverner , et des soldats à
vendre , il s'est présenté sur les frontières de Saxe , par
Zittau , où il avait prétendu établir un quartier - général.
Voici un échantillon des nouvelles que ses proclamations
répandent sur sa route.
५
« Les habitans de Vienne se défendent , 100,000 Hongrois
ont pris les armes ; le général Legrand a été pris :
les armées françaises manquent de vivres. Les Hongrois
» sont à Marienzele , le général Collowratz a pris Lintz .
Le général Jellachich est à Munich , et le général Chasteler
est réuni aux Suisses . "
"
ת
On voit que le nom de l'auteur de cette proclamation
s'attache à un genre de productions peu honorables ; c'est
un défaut de famille d'en signer de semblables , dictées
par une haine aveugle , et une insatiable soif de domination
et de vengeance. Précédé de ce pamphlet , M. de
JUIN 1809 . 557.
Brunswick a fait mine d'inquiéter Dresde , d'où un corps
de Saxons est sorti sous les ordres du général Dyhen : on
a appris qu'il était rentré en Bohême. Le corps d'armée
formé à Erfurt , sous les ordres du roi de Westphalie ,
garantit la Saxe de toute incursion : dans ces circonstances ,
si quelques déserteurs , quelques bandes se forment sous
les ordres d'un partisan, dans l'éspoir du pillage , il est
à remarquer que , sur différens points , les habitans , éclairés
sur la nature des intentions de leurs libérateurs , prennent
les armes contre eux , les surprennent dans leurs
marches furtives , et les livrent à l'armée. Les Bavarois ont
sur-tout donné , à cet égard , des preuves de zèle , de courage
et de fidélité : on cite un trait de dévouement des habitans
de Neubourg sur le Danube. Quatre mille prisonniers
Autrichiens allaient se soustraire à une faible escorte wurtemburgeoise
. Les habitans se sont réunis , ont pris les
armes et ont assuré la marche du convoi prisonnier .
Les derniers bulletins officiels ne parlent ni de l'archiduc
Ferdinand ni des Polonais qui le poursuivent dans sa retraite
en Gallicie. Cependant on sait , par la voie de Saxe ,
qu'après une attaque extrêmement vive , où les Polonais
ont déployé leur courage et leur valeur accoutumés , la ville
de Sandomir a capitulé. L'ennemi a perdu beaucoup
d'hommes et des magasins considérables . La cavalerie
polonaise s'étend vers Lemberg , et fait des mouvemens
sur Cracovie. Chemin faisant , elle délivre des prisonniers
que les Autrichiens emmenaient dans leur retraite . Ces
affaires ont été glorieuses pour les Polonais ; mais leur armée
regrette la perte du colonel Lubomiski tué à la tête de
son régiment , jeune prince dont on peut se rappeler que
le pinceau brillant de madame Lebrun avait rendu la beauté
célèbre .
Les dernières nouvelles de Madrid ne font mention que
d'un voyage de S. M. à Tolède , et de quelques actes de
son administration. On regarde l'expédition des Asturies
comme entiérement terminée , et le Nord de l'Espagne
comme totalement pacifié. On a reçu avec , une vive allégresse
, la nouvelle des triomphes de la Grande-Armée ;
ils ont été l'objet d'une solennité religieuse et d'une fête
publique à Sarragosse. Les lettres de Séville parlent d'un
ridicule décret de la junte contre les cavaliers espagnols
prévenus de se battre avec peu de courage et de sacrifier
P'infanterie ; après ce décret , on assure que la junte, en reconnaissant
son insuffisance , a pris le parti de la retraite ;
1
558 MERCURE DE FRANCE ,
des lettres de Cadix parlent de la mise en liberté de tous les
Français détenus prisonniers ; quant à la position des armées
sur le Tage , on présume , et les papiers anglais le
déclarent , que les divers corps du duc de Bellune et de
Dalmatie ont fait leur jonction , et présentent aux Anglais
descendus , et aux Portugais , une force très-imposante.
Les nouvelles anglaises font connaître qu'un nouveau
traité a lié l'Autriche à la cause du cabinet de Londres ,
que les secours à donner ne sont cependant pas stipulés encore.
L'Autriche avait passé par dessus cette formalité , et
đéjà des traites avaient été présentées ; elles ont été propisoirement
refusées . Provisoirement , cependant l'Autriche
livre ses provinces au ravage de la guerre , répand le sang
de ses sujets , et compromet à jamais son existence , tandis
que le parlement délibère sur la nature , la quotité des subsides
, et les termes de leur paiement.
La même indécisión , le même défaut de franchise, de la
part du cabinet anglais se font remarquer dans ses transactions
actuelles avec les Efafs-Unis . L'envoyé anglais
M. Erskine déclare à Philadelphie , que les ordres de son
gouvernement relatifs aux relations commerciales avec les
Etats-Unis , sont révoqués , à dater du 10 juin prochain; le
président proclame en conséquence , qu'à dater de cette
époque , le commerce avec la Grande-Bretagne pourra être
renouvelé ; mais aussitôt que cet acte fut connu à Londres ,
le gouvernement sans démentir son envoyé , ne confirma
pas sá transaction; M. Canning a avoué qu'on a conseillé à
S. M. de ne pas la reconnaître. On a craint la concurrence
du commerce américain , au préjudice de celui de l'Angleterre
, et la prompte arrivée en Europe des cargaisons
toutes prêtes dans les ports d'Amérique ; un ordre du conseil
a donccparu , interprétant la transaction d'une manière
à en laisser l'effet ou nul ou incertain ; nous ne pouvons
à cet égard entrer dans des détails plus précis , mais
ils appellentl'attention des personnes intéressées aux hautes
relations commerciales .
1
P
S
La diète de Stockholm continue ses opérations . Un discours
du régent , duc de Sudermnnie , a été rendu public;
il rend compte des premières opérations de la régence ,
qui toutes ont eu pour but le rétablissement de la paix. II
annonce qu'il espère y parvenir, si la nation toute entière
est convaincue que son salut dépend de son union , dea
prudence et de sa sagesse . Le bruit de l'élévation du duc de
Sudermanie au trône de Suède a couru dans le Nord :
P
Te
k
JUIN 1309 . 559
S
- rien d'officiel n'a paru à cet égard. Les dispositions russes
ne paraissent point encore pacifiques et amicales. Le régent
, dans son discours , n'a point parlé des Anglais ,
dont les dispositions dans la Baltique , contre les îles danoises
, sont toujours l'objet de nouvelles contradictoires .
La marche des Russes sur la Pologne autrichienne est tou
jours confirmée par toutes les nouvelles de Saxe et de Varsovie.
ANNONCES .
OEuvres diverses de l'abbé Radonvilliers , de l'Académie française ,
précédées du discours prononcé par S. Ex. Mgr. le cardinal Maury, le
jour de sa réception dans la Classe de la langue et de la littérature
française de l'Institut de France ; publiées par Fr. Noël , inspecteur-
- général de l'Université impériale , et membre de la Légion d'honneur.
-Trois vol. in-8º.-Prix , 12 fr. , et 15 fr. 50 c. francs de port .
On vend séparément chaque OEuvre du même auteur , savoir :
De la manière d'apprendre les langues , précédée de son éloge par
S. Ex. le cardinal Maury : 1 vol. in-8°. Prix, 4 fr. , et 4 fr. 50 c. franc
de port.
Opuscules , etc .: 1 vol . in-8° . Prix , 4 fr . , et 4 fr. 50 c. franc de
port.
Cornelius Nepos , Vies des grands capitaines , etc, 1 vol. in-8° .
Prix , 5 fr. , et 7 fr . franc de port.
Chez H. Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12 .
Napoléon en Prusse , poëme en douze chants , orné des portraits de
LL. MM. l'Empereur et de l'Impératrice des Français , l'Empereur de
Russie , les rois d'Espagne , de Naples , de Hollande , de Westphalie et
de Prusse; dédié à S. Exc. Monseig. le comte Regnaud de Saint-Jeand'Angely
, Ministre-d'État ; par J. T. Bruguière , du Gard.- Prix , 6 fr .
sans gravurés , 14 fr. avec gravures , 30 fr . sur vélin , avec gravures .
Se trouve à Paris , chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres- Saint-Germain-l'Auxerrois .
Nota. MM . les souscripteurs des Départemens sont invités à faire
retirer l'ouvrage chez Leno kant , excepté ceux qui ont indiqué où il
doit être remis.
Almanach des Protestans de l'Empire Français , pour l'an de grâce
1809, divisé en deux parties ; la première contenant , 1º les 'o's et ctes
relatifs au culte et à l'instruction publique , émanés du Gouvernement
pendant l'année 1808 ; 2º l'organisation des églises consistoriales et oratoriales
, avec la nomenclature de leurs pasteurs et de leurs anciens;
560 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1809.
1
3º les Annales Protestantes , ou Mémorial des événemens et des traits
les plus remarquables arrivés dans les églises protestantes dans le cours
de l'année révolue .
La seconde partie contenant , 1º un Précis historique et apologétique
de la vie et du caractère de Jean Calvin , avec le catalogue raisonné de
ses ouvrages , par M. J. Senebier , ministre du Saint-Evangile, et bibliothécaire
à Genève; 2º des mélanges ou variétés relatifs au protestantisme.
-Seconde année ,rédigée et mise en ordre par M.-A.-M. D. G. , orné
du portrait de Calvin , dessiné et gravé par d'habiles artistes , d'après le
tableau original déposé à la bibliothèque publique de Genève. -Un
fort vol . in-18 , caractères petit- texte - Prix , 3 fr. , et 3 fr. 75 c. , franc
de port.- A la librairie Protestante , chez Gautier et Bretin , rue Saint-
Thomas-du- Louvre , nº 30.
Il reste , chez les mêmes libraires , quelques exemplaires de la première
année de cet Almanach , pour les personnes qui voudront en faire collection
. Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr. franc de port .
Albert et Ernestine , ou le Pouvoir de la Maternité , par Mme de
Saint-Legier , ex - chanoinesse . - Deux vol . in- 12. -Prix , 4 fr . 50 c. ,
et5 fr. 50 c. francs de port.- A Paris , chez Arthus-Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23.
Voyages d'Antenor en Grèce et en Asie , avec des notions sur
l'Égypte ; manuscrit grec trouvé à Herculanum , traduit par M. de
Lantier , ancien chevalier de Saint-Louis ; dixième édition , avec cinq
jolies gravures . Trois vol . in-8°. - Prix , 11 fr. et 14 fr . francs de
port. - Chez le même .
Le même ouvrage , 5 vol. in-18 , neuvième édition , avec 5 gravures ,
6 fr. et 9 fr. francs de port.
Autres ouvrages de M. de Lantier , qui se trouvent à la même
adresse.
Les Voyageurs en Suisse , 3 gros vol. in-8° , avec le portrait de
l'auteur , gravé par Gaucher , Prix , 15 fr. , et 20 fr franca de port.-Le
même , sur papier vélin , 30 fr. , et 35 fr. francs de port.
Contes en Prose et en Vers , suivis de Pièces fugitives , du Poëme
d'Erminie , et de Métastase à Naples; deuxième édition , 2 vol . in-8°;
augmentée de plusieurs Contes inédits ; avec cinq jolies gravures . Pris ,
8 fr . , et 11 fr. francs de port.
Sous presse :
Voyage en Espagne du chevalier Saint- Gervais , officier français,
et les divers événemens de son Voyage ; 2 vol. in-8° , avec de jolies
planches gravées en taille-douce , et le portrait de l'auteur. Prix,
10 fr . , et 15 fr. francs de port.
Le même ouvrage , en papier vélin , figures avant la lettre , 20 ft.
et 23 fr. franc de port.
(N° CCCCXIII. )
( SAMEDI 17 JUIN 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
RADOTAGE .
De notre Pinde le grand maître
Adit : rien n'est beau que le vrai.
Mais sur notre Pinde peut-être
Le beau vieillit , et maint essai
Nous promet sa chûte prochaine.
La sottise est féconde et vaine .
Vous le voyez , un vrai nouveau ,
Qui ne veut rien de la nature ,
Un vrai dont la raison murmure ,
Menace le vrai de Boileau .
Les novateurs à la critique
Opposent la faveur publique ,
Celle au moins de leurs feuilletons ,
De leurs amis , de leurs patrons ,
Et du commis à la boutique.
D'où vient que loin du droit chemin
Se disperse leur vague essaim ?
Une femme élégante et belle
Avertit les yeux et le coeur.
Oquelle gloire et quel bonheur
D'en faire une amante fidelle !
Mais combien de fâcheux rivaux ,
De jours et de nuits sans repos !
Que de soins peut-être inutiles !
Nn
1
562 MERCURE DE FRANCE ,
Non , non ; abaissons nos désirs ,
Cherchons des conquêtes faciles ,
Et moins cher payons nos plaisirs .
On prend quelque laide grisette ;
Soudain sa laideur est beauté;
Etla crédule vanité
Y voit une Vénus complète.
Plurès a le talent des mots ;
Son esprit est dans son orcille ;
On ne sait où son coeur sommeille ;
Il arrondit son style faux ,
Orne le vide et le colore ;
Et l'ampleur d'un habit pompeux
De sa muse à la voix sonore
Cache le squelette honteux.
Quand Despréaux voulait écrire ,
Si riche de pensers divers ,
Il avait quelque chose à dire ,
Et le disait en quelques vers .
Agenoux devant sa méthode ,
On s'en fait une plus commode.
Nous écoutons peu les bavards ,
Mais nous les lisons , et sans peine
Nous suivons tous les longs écarts ,
Et les détours et les retards
De nos romans à la douzaine .
Entrois volumes leurs auteurs
Étendent l'intrigue légère
De quelque amourette vulgaire ,
Et leur goût enseigne aux lecteurs
Comme on file un enfant à faire.
Romanciers , favoris des cieux ,
Vous seuls vraiment avez des yeux .
La nature est pour vous sans voiles .
O combien de pensers profonds ,
Combien de sentimens féconds ,
Dans un clair de lune ou d'étoiles !
Un précipice ? avidement
J'écoute sa voix sympathique .
Un désert ? quel tressaillement ;
Acette voix si romantique !
Dans les ruines , dans les bois ,
Sous les rochers , partout des voix.
JUIN 1809. 563
Je hais la tienne , sotte histoire .
Chez toi jamais d'illusion ;
Rien pour l'imagination :
Ta froideur glace ma mémoire.
Il faut refaire le passé .
Déjà l'ouvrage est commencé.
Oui , nous allons de notre France
Retoucher les siècles obscurs ,
Siècles de sang et d'ignorance ,
Dout nous ferons des siècles purs.
Fiers barons , faciles baronnes ,
Gros abbés d'abbesses mignonnes ,
Princes et voleurs suzerains ,
Maîtresses , royales catins ,
Brigands avec ou sans couronnes ,
Soyez vierges et presque saints .
Auteurs , on a dans cette lice
Profit et gloire; courez tous.
Certes , le moment est propice ,
Et les paris s'ouvrent pour vous .
Le vrai toujours est inflexible ;
Il désenchante ; quels regrets !
Eh bien , combattez ses progrès ;
Réenchantez , s'il est possible .
Les sciences et la raison
Gênent un peu notre Apollon.
Vous le savez , ces malheureuses ,
Dont nous dédaignons le soutien ,
Froides et quelquefois railleuses ,
A la prose , aux rimes pompeuses ,
Résistent et ne passent rien.
Mais ce sont personnes tranquilles ;
Quand elles sifflent , c'est tout bas.
Avec elles point de débats.
Chantez pour gens moins difficiles ;
Chantez haut ; du bruit , des éclats :
Il est des oreilles débiles
Que persuade le fracas.
Quittez la prosaïque plaine ;
Cherchez sur la cime lointaine
Du vieux Liban , du vieux Athos ,
La nébuleuse rêverie ,
La sublime niaiserie ,
Nn a
564 MERCURE DE FRANCE ,
G
5
Et la vaste sensiblerie
Des grands romans à grand pathos .
EVARISTE PARNY.
CONSOLATION A UNE LAIDE .
ÉLÉGIE.
Pourquoi regretter de vains charmes ?
Pourquoi du matin jusqu'au soir
Lever languissamment vos yeux chargés de larmes
Sur un trop fidèle miroir ?
L'absence des attraits que nous doit ravir l'âge
Vaut- elle qu'on nourrisse une vive douleur ?
La beauté n'est souvent qu'un funeste avantage ;
Son prestige brillant fatal à la plus sage ,
Semblable au frêle éclat que prête la faveur
Donne des envieux , sans donner le bonheur.
Une belle , il est vrai , marchant en souveraine
Partout traîne à sa suite un peuple adorateur ,
Mais de ceux qui portent sa chaîne
Elle n'a pas toujours le coeur.
La folle vanité qu'on attache à lui plaire
Revêt du nom d'amour un désir éphémère.
Comme de faux amis , il est de faux amans.
Les belles non moins que les grands ,
Dupes de leurs nombreux esclaves ,
Ne doivent quelquefois des soins trop séducteurs
Qu'au besoin orgueilleux de briser des entraves
Ou de publier des faveurs .
On les aime peu pour elles ,
Elles ne font point d'heureux
Sans faire des infidèles .
Mais avec moins d'appas objet de moins de voeus
Une femme jamais ne voit la jalousie
Rembrunir l'humble asile où se cache sa vie.
Inaccessible , ainsi que l'indigent ,
Aux piéges de la flatterie ,
Elle peut s'embellir d'un sourire obligeant
Sans éveiller la calomnie.
Sa petite cour
N'est jamais grossie
D'amans sans amour.
JUIN 1809. 565
{
Les cent voix de la renommée
Ne se fatiguent point à redire en tous lieux ,
L'agréable danger que font courir ses yeux ,
Le nom du cher ingrat qui l'a trop enflammée.
Forme-t-elle de tendres noeuds?
Du sensible vainqueur dont son ame est charmée
Le bonheur est mystérieux :
Moins souvent que la belle elle se voit aimée ,
:
Mais quand on l'aime , on l'aime mieux.
Rendez donc grâce à la nature
Qui vous parant d'ailleurs de ses dons les plus chers ,
En ne vous refusant que ceux de la figure ,
Vous sauva de chagrins amers.
Sans trouble , sans dépit , laissez jouir la helle
De l'hommage inconstantde mille amansdivers.
Le tems les verra tous échapper à ses fers:
Vous n'aurez qu'un amant , mais il sera fidèle.
L
Par Mme DUFRENOY,
PETIT BONHOMME VIT ENCORE .
VAUDEVILLE.
AIR : Le souvenir de notre amour.
J'ai vu le moment oùla Parque ,
Sans respect pour un chansonnier ,
Me forçait d'entrer dans la barque
Du redoutable nautonnier :
Malgré les soins d'un Esculape ,
Grand pourvoyeur du sombre bord ,
Pour cette fois-là j'en réchappe ;
Petit bonhomme vit encor.
Bientôt une force nouvelle
Me rend l'amour et la gaîté ;
Bien vite je cours à ma belle
Faire hommage de ma santé.
Contre son coeur elle me presse :
Je vous revois , mon cher Victor !
Moment de bonheur et d'ivresse !
Petit bonhomme vit encor.
Lise, à seize ans propriétaire
D'une fleur bien rare à trouver ,
Prétendait que dans son parterre
دزم
566 MERCURE DE FRANCE,
Elle saurait la conserver ;
L'Amour , qui veut punir sa faute ,
Lui dit Pour garder ce trésor
Vous avez compté sans votre hôte ;
Petit bonhomme vit encor.
Harpagon tombe en défaillance ;
Ses neveux , qui le croyaient mort ,
Tout en pleurant par bienséance ,
Ont fait ouvrir son coffre-fort .
Tout à coup mon homme s'écrie ,
En s'éveillant au bruit de l'or :
Fermez le coffre , je vous prie ;
Petit bonhomme vit encor.
Au sommet du Pinde Voltaire
Pense qu'on ne peut l'attaquer ;
Des gens que tout Paris révère
Espèrent bien l'en débusquer ;
Poussez , messieurs de la cabale ,
Redoublez un si noble effort ;
Pour le siècle c'est un scandale;
Petit bonhomme vit encor.
T
Des gens de science profonde ,
Dont j'estime fort le savoir,
Au petit cercle de ce monde
Voudraient limiter notre espoir :
C'est par trop de philosophie ;
Je ne suis pas un esprit-fort ;
Et je crois que dans l'autre vie
Petit bonhomme vit encor.
DE JOUY.
ENIGME .
: DES secrets de l'Etat je suis dépositaire ,
Je fais au nom des Rois et la paix et la guerre ,
Rendre heureux leurs sujets est mon premier devoir ,
Mais bien souvent,hélas , abusant du pouvoir ,
Par des forfaits nombreux rapportés dans l'histoire
Aux siècles reculés j'ai transmis ma mémoire !
Humble et pauvre , je vaisannoncer auxhumains
La parole du Dien qu'adorent les Chrétiens ;
Des immenses forêts qui couvrent l'Amérique ,
"1.
JUIN 1809 . 567
Jusqu'aux déserts affreux de la brûlante Afrique ,
Ma voix se fait entendre aux peuples égarés ,
Auculte des faux Dieux trop long-tems consacrés .
Α.... Η......
LOGOGRIPHE .
Je cours et par monts et par vaux ,
Otez une voyelle et j'invite au repos .
DE PRECY , du Collége électoral de Mácon:
CHARADE.
Mon premier est le nom des habitans du ciel ,
Amon second un prince a donné la naissance ,
Mon tout est le théâtre où les maux de la France
Ont cessé par le bras d'un héros immortel.
Par le même.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est l'Air.
Celui du Logogriphe est Poire , où l'on trouve pore , Roiet or.
Celui de la Charade est O- rage .
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS.
LES DEUX VEUVES.
NOUVELLE.
MADAME DE VALCÉ , femme intéressante et vertueuse ,
bonne mère de famille , veuve depuis un mois d'un époux
qu'elle avait tendrement aimé , habitait encore une terre
assez belle que M. de Valcé possédait dans l'Orléanais , ęt
qu'elle n'avait pas quittée depuis son mariage. Elle avait
une fille âgée de seize ans , d'une figure charmante et dont
le caractère aimable avait encore été perfectionné par une
sage éducation. Mme de Valcé , entourée de voisins opu-
Lens tenait une fort bonne maison , voyait beaucoup de
,
:
568 MERCURE DE FRANCE ,
monde , se faisait adorer du pauvre et considérer du riche.
Le jeune Henri de Pernillac ne quittait presque pas le
château de Valcé ; on se doute sans peine qu'il y était attiré
et retenu par l'amour ; comment aurait-il pu voir Emilie
sans l'aimer ? Henri n'avait que vingt ans , sa figure était
noble et son âme l'était aussi. Les qualités qui nous font
aimer , celles qui nous rendent estimables , il les réunissait
toutes. Le coeur d'Emilie et celui de Henri se ressemblaient
trop pour ne pas s'entendre ; ils s'aimaient dès l'enfance ,
et se le disaient avec l'ingénuité de cet heureux âge où l'ame
ne sait point dissimuler. Et pourquoi se seraient-ils caché
leurs sentimens mutuels ? D'accord avec toutes les conve-
/ nances , leur amour semblait ne leur promettre que la plus
pure félicité.
1
Le jour du mariage d'Emilie et de Henri était déjà désigné.
Il n'était plus question que des intérêts , article ordinairement
confié au soin des parens ; car deux amans ne
connaissent qu'un seul intérêt , celui de leur amour. M. de
Pernillac , père de Henri , était arrivé au château , et le
soir , tandis que les jeunes gens s'entretenaient de leur tendresse
mutuelle , il eut avec Mme de Valcé une conversation
moins agréable , mais non moins importante. Pour moi ,
dit M. de Pernillac , je donne en mariage àmon fils la terre
que j'habite . Elle vaut bien au moins vingt mille livres de
rente.-Moi , dit Mme Valcé , je ne puis rien donner àma
fille. Je n'avais rien lorsque j'épousai M. de Valcé , mais
mon Emilie aura pour dot la terre que mon mari possédait
en Alsace. Je n'en connais pas au juste la valeur ; mais
M. de Valcé m'a toujours assuré qu'elle rendait vingt-cinq
mille livres de rente au moins. L'habitation est-elle
belle? Non, le châteaun'estpas même habitable ; du moins
M. de Valcé me l'a toujours dit . -Comment , Madame ,
vous ne l'avez jamais vu ? - Jamais . Vous savez que M. de
Valcé allait tous les ans y passer six mois. <<C<ette terre,me
disait-il , est une terre de détail ; elle exige ma présence
pendant une moitié de l'année. Je ne puis vousy conduire;
yous n'y seriez pas logée convenablement. Une seule
chambre est meublée , c'est celle que j'occupe. » J'insistais
quelquefois pour le suivre , mais il s'y refusait constamment
et je finis par me soumettre aux volontés d'un homme à qui
joodevais tout. Il est vrai que pendant son absence il me
donnait souvent de ses nouvelles . L'éducation de ma fille
brogeait pour moi un tems qui m'aurait paru bien longsi
n'avait été rempli par une occupation aussi douce. B
JUIN 1809 . 569
puis, dit en riant M. de Pernillac , un mari qui s'absente
six mois de l'année a bien son mérite ! Il revient plus tendre,
plus empressé.-Oh ! Monsieur, interrompit Mme de Valcé ,
je vous assure qu'il m'a toujours rendue heureuse .- Tout
à coup une voiture se fait entendre dans la cour du château ,
et bientôt une femme d'une quarantaine d'années , belle
encore , et vêtue de deuil , entre dans le salon. Henri tenait
sur son coeur la main d'Emilie. A l'aspect de cette femme
inconnue tout le monde se regarde en silence. L'étrangère
s'avance vers Mme de Valcé et lui demande un entretien
particulier pour une affaire de la plus grande importance .
Je n'ai rien de caché pour les personnes qui sont ici , Madame,
lui répond Mme de Valcé ; me parler devant mes
amis c'est me parler en particulier. Eh bien, Madame , dit
l'étrangère , je viens vous apprendre une nouvelle qui frappera
douleureusement votre coeur. C'est moi qui suis Mthe
de Valcé , c'est moi qui suis la femme légitime de l'homme
dont vous portez le nom.
-
-
ne
A ce discours inattendu , Mme de Valcé ne peut s'empêcher
de sourire . Voilà une plaisante nouvelle , dit
M. de Pernillac . Fort plaisante en effet , dit Henri .
Taisez-vous , dit Emilie tout bas , ne voyez-vous pas que
cette pauvre femme est folle. Il ne faut jamais se moquer
du malheur , car il peut nous atteindre au moment où nous
nous y attendons le moins. - Oui , Madame , continue
l'étrangère , sans faire attention aux propos qui se tiennent
autour d'elle ; oui , je suis Me de Valcé et je viens réclamer
ici mes droits et mon nom. Je porte avec moi les preuves
de ce que j'avance. Les preuves , dit M. de Pernillac en
riant encore ? c'est où je l'attends : voyons les preuves .
Les voilà , Monsieur , dit l'étrangère en montrant une liasse
de papiers . Voici les lettres que j'ai reçues de monmari.
Tandis qu'il passait la moitié de l'année dans cette terre ,
m'écrivait à sa terre d'Alsace où je vivais confinée depuis
vingt ans. Madame de Valcé prend les lettres d'une main
tremblante ; elle reconnaît l'écriture de son mari , elle ne
peut douter que ces lettres n'ayent été écrites par lui. Elle
pålit , une terreur secrette s'empare de son coeur .- Voici ,
ajoute l'étrangère , mon contrat de mariage , fait il y'a
vingt ans ; il doit être antérieur au vôtre , Madame. Nous
avons été trompées toutes les deux , mais je suis la première
femme de M. de Valcé et par conséquent la seule reconnue
par les lois. Al'aspect de tant de preuves multipliées ,
mère d'Emilie n'a pas la force de répondre. Les papiers
-
il
la
570 MERCURE DE FRANCE ,
tombent de ses mains. M. de Pernillac prend le contratde
mariage , le lit d'un bout à l'autre en répétant sans cesse :
voilà un contrat fort bien fait; il est dans les formes ; il n'y
a rien à dire à cela ....- Sa malheureuse amie , hors d'ellemême
, s'écrie avec l'accent de la plus profonde douleur !
Quoi ! ce serait-là Mme de Valcé ! et moi , grand dieu ! qui
suis -je done ? quel nom dois-je porter ? quel nom donner à
mon Emilie ? ma chère enfant ! vous êtes perdue.... et elle
tombe sans connaissance .
Emilie et Henri volent à son secours et lui prodiguent
tant de soins qu'ils la rappellent à la vie. Son premier mouvement
est de les presser sur son coeur. Ma fille , dit-elle ,
est-il vrai que les lois te rejettent ? te voilà donc privée de
ton nom , de ta fortune , comme ces infortunées , fruits et
victimes du vice ou de la faiblesse de leurs mères. Les héritiers
avides de ton père vont venir te dépouiller , et moi ,
malheureuse mère , je n'ai pas même du pain à te donner.
Mais non ... non ... cela est impossible ... M. de Valcé
était honnète homme , il était incapable de commettre un
tel crime , ces lettres sont fausses , ce contrat est supposé ...
C'est une horrible imposture , inventée pour troubler le
benheur d'une mère . Madame , répond l'étrangère avec
beaucoup de dignité , je pardonne à votre juste douleur des
expressions que vous désavoueriez si vous me connaissiez
micux. Mais , je vous le répète , nous avons été trompées
toutes les deux. Nous avons cru M. de Valcé incapable d'un
aussi grand crime ; il n'en est pas moins vrai qu'il l'a commis
.-Mais comment avez-vous pu ignorer un mariage contracté
depuis dix-huit ans ?--Je pourrais vous faire la même
question avec plus de justice encore ; j'étais mariée deux ans
avant vous. C'est à Strasbourg que M. de Valcé me connut
et m'épousa. Quelques jours après mon mariage , il me conduisit
dans la terre qu'il possédait à quatre lieues de cette
ville.Pendant les deux premières années , il ne s'absenta
que deux mois , pour visiter les biens qu'il possédait dans
l'Orléanais. Son troisième voyage dura beaucoup plus longtems
. A son retour , je me plaignis de la longueur de son
absence ; il me dit que sa terre de l'Orléanais exigeait l'oeil
du maître pendant six mois de l'année ; que malheureusement
elle n'était pas habitable pour moi et qu'il ne pouvait
m'ymener avec lui. Tous les ans , il avait le projet de réparer
le château; mais l'énorme dépense que devait , disait-il ,
entraîner cette entreprise , était le motif dont il se servait
pour la reculer. Il fallut donc me soumettre à une sépa
JUIN 1809 . 571
rationde six mois tous les ans. D'abord elle me parut cruelle ;
mais je finis par m'y habituer en pensant qu'elle était nécessaire.
D'ailleurs , il m'écrivait régulièrement , je puis produire
toutes ses lettres. Enfin , Madame , un mois entier
s'écoule et je ne reçois point de ses nouvelles. J'écris ; point
de réponse. J'envoie dans l'Orléanais un homme de confiance
, qui bientôt m'apprend que M. de Valcé vient de
mourir dans ce pays , laissant une veuve douée de toutes les
vertus . Vous pouvez juger , Madame , de mon étonnement
par celui que vous avez éprouvé. Si une telle explication ne
suffit pas pour vous inspirer quelque confiance dans la légitimité
de mes droits , demain , je remettrai mon contrat de
mariage entre les mains d'arbitres nommés par vous ; ils
prononceront sur mon sort et sur le vôtre.
A ces mots , l'étrangère sort du salon , remonte dans sa
voiture et s'éloigne , laissant cette malheureuse famille dans
une consternation difficile à peindre. Mme de Valcé semble
frappée de la foudre. Ses yeux expressifs se portent sur sa
fille, elle ne verse point de larmes , sa douleur est encore
toute entière dans son coeur. Henri et Emilie sont près d'elle
et tiennent chacun une de ses mains , en se regardant avec
l'expression d'un amour qui , pour la première fois , redoute
le malheur. Cette scène muette n'est interrompue que par
les exclamations de M. de Pernillac qui se promène dans le
salon et ne cesse de répéter : « Mauvaise affaire ! ... trèsmauvaise
affaire ! ... Cela tournera mal ... Ce contrat de mariage
est excellent... Cette femme est bien la femme de
M. de Valce , elle a la jouissance de la terre d'Alsace... pas
le moindre doute à cela. »
Il était tard , Mine de Valcé avait grand besoin de repos ;
elle rentre dans son appartement et donne un libre cours
à ses larmes. Avant de quitter Emilie , Henri s'approche
d'elle. , lui serre tendrement la main et lui dit tout bas :
Emilie , vous êtes malheureuse , raison de plus pour vous
aimer toujours . 10
Tu
Cependant M. de Pernillac appelle son fils : Parbleu ,
mon cher Henri , lui dit-il , nous sommes bien heureux !
-Heureux , mon père ! heureux , lorsque le malheur vient
accabler les personnes qui nous sont les plus chères .
as raison, mon ami , tu as raison ; mais avoue du moins
que cet éclaircissement est venu bien, à propos .- Pour
troubler ma félicité. Pour t'empêcher de commettre une
faute irréparable . Quelle faute ?- Celle d'épouser une
jeune personne sans état et sans bien; une filleillégitime...
572 MERCURE DE FRANCE ,
-Ce
-Eh ! que m'importe ? n'est-elle pas toujours Emilie ,
celle que mon coeur a choisie , celle que vous m'avez permis
d'aimer ? Sa mère a-t-elle commis un crime en lui donnant
le jour ? non , l'honneur , la confiance , toutes les vertus
accompagnaient Me de Valcé à l'autel , son coeur était pur
comme le ciel qu'elle prenait à témoin de ses sermens. Doitelle
donc être punie , dans ses affections les plus chères ,
d'une faute qu'elle n'a point commise ? Les lois humaines
la condamnent , mais le ciel la reconnaît et l'absout.
que vous dites-là , mon fils , est fort beau , mais nous ne
sommes pas au ciel ; nous vivons avec les hommes et nous
devons nous conformer aux lois qu'ils ont faites pour le
maintien de l'ordre et des bonnes moeurs . Vous devez sacrifier
à leur opinion et au rang que vous occupez dans la
société , des inclinations qui blessent toutes les convenances.
Il ne sera pas dit que mon fils , pouvant faire un
mariage avantageux, aura renoncé à tout pour épouser une
fille naturelle .-Quoi , mon père ! vous prétendez ....-
Que vous renonciez à Emilie. Dites donc à l'honneur.-
L'honneur , mon fils , consiste à tout sacrifier à l'opinion
publique , et pour obéir à l'honneur vous voulez vous déshonorer
? La passion vous égare , c'est à votre père à vous
guider. Dans ce moment , vous n'êtes pas en état d'apprécier
les raisons qu'il vous donne , les motifs qui le font agir.
Confiez-vous à sa prudence. Demain matin nous quitterons
cette maison. Je vais écrire à Mme de Valcé , ou , pour mieux
dire , à la mère d'Emilie , et je vais retirer ma parole.
Ecrivez à la jeune personne , instruisez-la de ma volonté.
Ecrivez-lui , si vous le voulez , une lettre bien tendre , bien
pathétique , plaignez-vous du sort cruel qui vous sépare au
moment où le plus doux des liens allait vous unir; rien de
plus naturel. Jetez même feu et flammes contre moi , je vous
le pardonne ; mais écrivez , je l'exige. Henri ne répond
rien à cet ordre absolu , il se retire et va s'affermir dans la
résolution d'aimer celle qu'on lui ordonne d'abandonner.
Dans ce moment la jeune infortunée est auprès de sa
mère qu'elle cherche àccoonnssooler par l'éloquence de sa tendresse
; elle ne soupçonne pas encore tout son malheur.
<<Pourquoi pleurer, dit-elle à Mme de Valcé ? votre fille
vous reste , elle ne vous abandonnera jamais. Lorsque je
serai la femme de Henri , vous viendrez demeurer avec
nous; il est riche , nous mettrons tout en commun, Vous
serez sa mère , n'ètes-vous pas la mienne ? Ah ! vous savez
combien Henri vous aime ,combien son coeur est noble et
délicat !»
JUIN 1809 . 573
Le lendemain , de très-grand matin , M. de Pernillac
envoye à Mme de Valcé la lettre qu'il vient d'écrire pendant
la nuit. Cette lettre est polie , mais froide : les expressions
sont mesurées , mais en dernier résultat , il annonce à cette
mère infortunée que l'alliance projettée ne peut plus avoir
lieu. Mme de Valcé n'avait pas besoin de cette nouvelle
secousse . « O ma chère Emilie , se dit-elle , tu te berçais
d'une fausse esperance ! ton amant t'abandonne avec la fortune
; tu le jugeais d'après ton coeur généreux. Henri an
comble du malheur , réprouvé par son père , par les lois ,
par la nature toute entière , serait toujours Henri pour toi .
Il n'est plus pour lui d'Emilie ! .. »
Dans cet instant Emilie paraît ; elle sourit à sa mère avec
tendresse. Mme de Vaicé fond en larmes , et faisant asseoir sa
fille sur son lit : Que tu dois me haïr , lui dit-elle ! pourquoi
t'ai-je donné le jour ? pauvre enfant , tu vas détester l'existence.
Tu ne connais pas encore tous tes malheurs .-Eh
quoi , dit Emilie , d'un air consterné , vous me cachez donc
encore quelques- unes de vos peines ?-Je voudrais te cacher
la dernière et la plus cruelle de toutes. Pauvre Emilie ! ...
rassemble tout ton courage ... lis cette lettre , si tu le peux ..
« Emilie prend la lettre , elle la déploie , elle est prête à la
lire, lorsque la porte s'ouvre et laisse voir l'étrangère de la
veille, accompagnée de M. de Pernillac et de Henri. Mme
de Valce tremble à cet aspect et s'adressant à l'étrangère :
Vous venez sans doute m'annoncer, Madame , l'arrêt décisif
de mon malheur? Il eût été plus généreux et plus délicat
peut-être de ne pas venir si matin. Madame , répond
l'étrangère , j'ai cru que dans une affaire aussi importante je
ne devais pas perdre un instant. J'ai rencontré ces Messieurs
lorsqu'ils se disposaient à vous quitter , je les ai rappelés , ils
sont vos amis. Ils ont été témoins de la scène d'hier , et j'ai
désiré qu'ils en vissent le dénouement. - Eh bien , Madame
hatez-vous donc de m'apprendre devant eux qu'il ne me
reste plus que la pitié.- Calmez votre douleur , Madame ,
et daignez m'écouter. Je suis la seule femme légitime de
M. de Valcé. Mes droits ne peuvent être contestés. Quand
j'ai appris son second mariage , j'ai eru devoir réclamer un
titre qui m'appartenait exclusivement. Je vous ai vue au
milieu de votre famille , je me suis mise dans votre situation,
et vos larmes maternelles sont descendues jusqu'au fond de
mon coeur. Vous avez des enfans , je n'en ai point. Je jouis
d'une fortune indépendante , vous ne possédez rien. Si M. de
Valcé vivait encore et s'il était obligé de faire un choix entre
574 MERCURE DE FRANCE ,
nous deux , il donnerait et devrait donner la préférence à
la mère de ses enfans ; c'est vous qu'il reconnaîtrait pour sa
femme légitime. Ne déshonorons point la mémoire d'un
homme qui nous fut cher à toutes deux. Qu'un voile
impénétrable soit jeté sur sa faute ! Je vous fais l'abandon
de tous mes droits . Je remets entre vos mains mon contrat
de mariage et les lettres de M.de Valcé . Souffrez seulement
que je conserve , dans le pays que j'habite , le nom que j'ai
porté si long-tems. Vous y ètes intéressée ; et si j'en prenais
un autre , je ferais soupçonner peut- être une partie de la
vérité.
Qu'entends-je , s'écrie Mme de Valcé avec l'accent d'une
joie convulsive ? est-ce un ange qui vient de descendre du
ciel pour me rappeler du désespoir à la félicité?Ah, Madame !
quelles expressions pourraient vous peindre ma reconnaissance
, mon admiration? .. ma fille , tombez à ses pieds ,
embrassez ses genoux; c'est votre bienfaitrice , votre ange
tutélaire ....... « L'étrangère profondément émue verse
des larmes d'attendrissement ; elle prend la main d'Emilie et
celle de Henri , puis s'adressant à Mme de Valcé : hier , ditelle,
j'ai deviné leur amour; je suis venue les affliger; laissezmoi
jouir aujourd'hui du bonheur qu'il m'est permis de leur
rendre . Hélas ! dit Mme de Valcé , une telle union fut
long-tems ma plus chère espérance ; à présent elle est impossible
. Lisez , Madame , lisez la lettre que M. de Pernillac
vient de m'écrire , et voyez si je puis pardonner un tel procédé.
- Oui , Madame , s'écrie M. de Pernillac , en prenant
et déchirant la lettre fatale. Mon fils et votre Emilie plaideront
ma cause en plaidant la leur. Les punirez-vous d'une
faute dont je suis seul coupable et que je me reproche ? -
Ah , maman ! dit Emilie , si une lettre a pu vous brouiller
avec M. de Pernillac, une autre lettre, il me semble, doit vous
réconcilier avec lui. Lisez donc celle que j'ai reçue aussi ce
matin. « Aussitôt elle la présente à samère qui ylitces mots :
Plus Emilie sera malheureuse , plus je jure de l'aimer. Ce
serment est sacré , comme s'il avait été prononcé à l'autel..
Henri n'aura jamais d'autrefemme qu'Emilie. » Ah ! tout
est oublié ; je vous pardonne , s'écrie Mme de Valcé en tendant
la main à M. de Pernillac. Viens , mon Henri , mon
gendre , mon fils , viens recevoir le baiser d'une mère ; ma
fille est à toi .
Je voudrais peindre la joie de cette intéressante famille ,
mais le lecteur la devine. Le lendemain de ce jour fortuné ,
Henri- conduisit Emilie à l'autel. La généreuse étrangère ne
<
JUIN 1809 . 575
voulut pas rester plus long-tems au milieu des étres dont
elle venait d'assurer le bonheur. Elle craignit que les expressions
de leur reconnaissance ne dévoilassent le secret de sa
grandeur d'âme et de sa délicatesse , secret qu'ils avaient un
si grand intérêt à tenir caché . Elle partit pour l'Alsace , emportant
avec elle le plus précieux des trésors , le plaisir d'avoir
fait une belle action. ADRIEN DE S .... N.
MEMORIAL POUR LA FORTIFICATION PERMANENTE
ET PASSAGÈRE ; ouvrage posthume de
CORMONTAINGNE , maréchal de camp, directeur des
fortifications , etc.-A Paris , chez Magimel , libraire ,
rue de Thionville , nº 9 .
LA fortification a pour objet de multiplier la force
des hommes par les formes du terrain sur lequel ils
combattent. Les places fortes épargnent en tems de paix
l'entretien des armées permanentes : dans le cas d'une
attaque subite elles forment le bouclier de l'Etat. Elles
donnent à l'attaqué le tems de tirer l'épée et lui offrent
des points d'appui d'où il peut s'élancer sur le territoire
ennemi.
L'invention des bouches à feu a produit une révo-
Jution subite dans tous les arts qui tiennent à la guerre :
à des moyens de destruction violens et rapides , il a
fallu opposer des défenses nouvelles. Jusqu'alors de
simples enceintes flanquées de tours avaient opposé une
résistance suffisante aux efforts ingénieux ou bizarres de
l'ancienne balistique ; mais ces murs nus et élevés ,
battus de loin par le canon , s'écroulaient en peu d'heures
sous le feu des batteries , et l'assiégé toujours inférieur
en nombre était exposé àsuccomber dès que l'égalité des
armes était rétablie. Alors l'esprit des militaires s'exerça
de toutes parts sur la possibilité de rétablir l'équilibre
entre la défense et l'attaque ; et on vit paraître une
foule d'inventions nouvelles sous le nom de systèmes de
fortification . De la discussion de tant d'opinions diverses
jaillitun grand nombre d'idées heureuses et la fortification
se perfectionna peu à peu , jusqu'à l'époque où .
Vauban parut.
Cet homme célèbre , doué d'un esprit juste et d'un
576 MEROURE DE FRANCE ,
génie extraordinaire , distingua du premier coup-d'oeil
dans les travaux de ses prédécesseurs les rêves ingénieux
qu'il fallait oublier et les conceptions utiles qu'il pouvait
mettre à profit. Il créa et perfectionna en peu de tems
les différentes branches de son art , et pendant le cours
d'une longue et honorable carrière , joignant l'exemple
au précepte dans l'attaque et la défense des places , il
entraîna et fixa l'opinion de ses contemporains sur cette
partie importante de l'art militaire. Enfin , en apprenant
aux ingénieurs à balancer la dépense des places avec
leur importance et à calculer la durée relative des
siéges il donna à leur art le caractère d'une véritable
science.
Les principes de cette science ont été recueillis par
Cormontaingne qui fut un des successeurs de Vauban.
Ils sont renfermés dans l'ouvrage qu'on publie sous le
titre de Mémorial. Le volume qui vient de paraître et
qui contient les traités de fortification permanente et
passagère , a été extrait de ses Mémoires. On y a joint
l'indication des légers changemens qui ont été faits à
ses méthodes. Ce livre est l'introduction des traités de
l'attaque et de la defense des places , qui ont déjà été
publiés sous le titre de Mémorial de Cormontaingne. Ces
trois volumes forment un corps de doctrine qui renferme
tous les principes que l'expérience a consacrés dans
cette partie de l'art militaire. Ils réunissent tout ce
qu'on sait de positif sur l'art de mettre un nombre
déterminé d'hommes en état de combattre et de balancer
avec certitude des forces très -supérieures .
On pourrait être étonné que depuis Cormontaingne
l'art de fortifier n'ait pas fait de progrès sensibles; mais
dans une matière qui d'un côté touche aux finances de
l'Etat , par les dépenses qu'elle entraîne , et de l'autre à
son systéme militaire , on s'est constamment méfié de la
manie des innovations : et comme une grande révolution
dans les armes peut seule en amener une dans la fortification,
on n'a admis qu'un petit nombre de changemens
dont l'avantage était démontré.
Le sort des armées dépend du moral des troupes et
du génie qui les dirige ; entre ces masses mobiles l'équilibre
est toujours de courte durée, et la première bataille
fait
JUIN 1809 . 577
fait prévoir l'issue d'une campagne. La stabilité d'un Etat
n'est assurée et indépendante des événemens jðurnaliers
de la guerre que lorsqu'elle est appuyée sur une frontière
solide. La ligne des places fortes forme une large base
dont le poids sert à ramener l'équilibre dans les ébranlemens
et les secousses d'une campagne malheureuse .
La France entourée d'une ceinture de forteresses a seule
sous ce rapport, comme sous tant d'autres, l'avantage de
jouir d'un état complet de sécurité ; grâces au génie prévoyant
qui , malgré l'étonnante supériorité de ses armes,
a conservé et enrichi le systême défensif des frontières
et rendu la stabilité de l'Empire indépendante des
faveus de la victoire . D.
PEINTURES DE VASES ANTIQUES , vulgairement
appelés étrusques , tirées de différentes collections et
gravées par A. CLENER , accompagnées d'explications
par A. L. MILLIN , membre de l'Institut national et
de la Légion d'honneur ; publiée par M. DUBOIS
MAISONNEUVE , et dédiée , à S. M. L'IMPÉRATRICE
REINE (1).
Les vases appelés étrusques sont classés parmi les monumens
les plus précieux pour l'histoire et la connaissance
de l'art chez les anciens . Aussi voit-on les riches
amateurs , les gouvernemens eux-mêmes , rivaliser entre
eux dans la recherche de ces vases d'argile légère , qui
furent autrefois la vaisselle du pauvre et qu'aujourd'hui
(1) Cette collection formera deux volumes in- folio de 144 planches
gravées , avec un texte explicatif d'environ 130 feuilles . Elle n'est tirée
qu'à 300 exemplaires . Il en paraît tous les mois une livraison composée
de 6 planches et de leur texte . Le prix de la livraison est de 15 fr . , en
noir , et de 45 fr. coloriée. La dernière livraison sera accompagnée d'un
discours préliminaire servant d'introduction à l'ouvrage , et qui sera un
précis de ce qu'on peut apprendre par l'étude des vases peints. Des 24
livraisons qui doivent composer la collection , il en a déjà paru onze en
dix mois .
On souscrit chez l'Editeur , rue de Condé , nº5 ; Didot aîné , rue du
Pont de Lodi ; Treuttelet Wurtz , à Strasbourg ; et Tournesein , fils , à
Çassel.
578 MERCURE DE FRANCE ,
l'or de l'opulence peut seul acquérir. Tant il est vrai que
les beaux arts créent des richesses , en même tems qu'ils
créent des plaisirs !
Le parlement d'Angleterre ne crut pas au-dessous de
sa dignité et de l'intérêt national , d'acheter (en 1772 ) ,
la collection de vases étrusques qu'Hamilton avait faite en
Italie , et le trésor public la paya huit mille livres sterlings
(environ 200,000 fr. )
Ce n'est point un luxe futile, un luxe de mode , puisque
ces vases marquent une des grandes époques de
l'art , puisqu'ils sont et seront toujours les modèles des
plus belles formes , puisque les peintures qui les décorent
offrent une mine féconde de compositions ingénieuses
, d'ornemens variés et d'un goût exquis que le
statuaire , l'architecte , le peintre , le manufacturier , transportent
sur les monumens , sur des meubles , des étoffes ,
des bijoux .
Tantôt ce sont des sujets puisés dans la mythologie ,
dans l'histoire des tems fabuleux , ou dans les annales et
les usages des peuples de labelle antiquité ; tantôt ce sont
des ornemens imités d'une plante , ou de l'élégant assemblage
de plusieurs plantes , telles qu'elles existent réellement
, ou telles que l'ingénieuse fantaisie du dessinateur
les a modifiées . Ainsi l'on voit la feuille d'acanthe , qui
décore si magnifiquement les chapiteaux de l'ordre corinthien
, se plier mollement pour embrasser les contours
d'un vase : ailleurs c'est le lierre qui étale en serpentant
ses feuilles découpées en fer de flèche et ses grappes de
fruits dorés ; ou le myrthe de Vénus , ou le laurier d'Apollon
, ou l'olivier de Minerve , ou la simple fougère aux
feuilles profondément dentelées .
Aussi la découverte d'un vase étrusque inconnu , la
publication d'un vase étrusque inédit, sont des événemens
du plus vif intérêt pour l'antiquaire et pour tous les arts
auxquels s'applique le dessin.
L'on a cru , jusqu'à nos jours , que ces vases appartenaient
à l'industrie particulière des Etrusques, et c'est
ce qui leur en a fait donner le nom. Certes , de tels
monumens autorisaient à regarder l'Etrurie comme trèsavancée
dans les beaux arts , lorsque toutes les autres
JUIN 1809 .
contrées de l'Italie étaient encore barbares ; et quoique ce
579
problême n'eût point été résolu d'une manière satisfaisante
, il s'était transformé en une vérité historique convenue
.Winkelmann ,
d'Hancarville, l'abbé Lanzi ont sappé
cette opinion , maintenant abandonnée , et lui ont substitué
celle qui attribue la plupart des vases dits étrusques
aux Grecs , soit à ceux qui vinrent s'établir sur les côtes
méridionales de l'Italie , soit à ceux qui n'ont pas cessé
d'habiter la Grèce proprement dite. Plusieurs vases de ce
genre , découverts depuis peu , aux environs d'Athènes ,
semblent achever cette
démonstration qui avait déjà reçu
une grande force de l'examen des peintures dont ils
sont
généralement ornés . En effet , les sujets en sont
pris , ainsi que nous l'avons déjà remarqué , ou dans
les fables ou dans les
particularités
paléographiques
grecques qui décèlent , de même que le style de leur
exécution , des époques antérieures au règne d'Alexan-
,
dre-le-Grand.
Une antiquité si reculée , le goût , l'intelligence , le sentiment
qu'attestent ces peintures , la pureté , la grâce ,
l'élégance des formes , la singularité des costumes , des
usages , enfin les traditions que ces vases retracent , leur
ont donné un grand prix. Préservés par la religion des
tombeaux , ils sont parvenus jusqu'à nous , malgré leur
fragilité , en plus grand nombre que les monumens de
marbre ou de bronze des mêmes époques.
Devenus à tous ces titres l'ornement des plus riches
cabinets de l'Europe , ils ne pouvaient pas manquer
d'occuper l'attention des antiquaires . Depuis environ un
demi-siècle , ces derniers ont trouvé , en les étudiant ,
matière à plusieurs grands ouvrages , tels que la descripion
de Menaldini en 3 volumes in -folio , avec des expli
ations latines par l'abbé Passeri ( 1 ) ; la description que
antiquaire d'Hancarville publiait en même tems à Naples ,
n 4 vol. in-folio , avec un texte français et anglais , et
elle qu'a donnée depuis , dans la même ville , un littéteur
russe , M. Italinski en 4 volumes , aussi in-folio ,
us la direction de Tischebein , peintre allemand dis-
(1) Cette description parut à Rome en 1767.
02
580 MERCURE DE FRANCE ,
tingué , avec des explications également dans les deux
langues , française et anglaise .
Au jugement du savant Visconti , qui porte dans
l'étude de l'antiquité un esprit si judicieux , la première
de ces descriptions pèche sous le rapport de la fidélité
du dessin , la gravure en est grossière et l'esprit de système
s'est introduit dans les explications . On y suppose
toujours que ces vases sont l'ouvrage des Etrusques , que
les sujets de leurs peintures n'ont rapport qu'au culte ,
aux usages et à l'histoire des Etrusques .
Selon le même savant , la collection de d'Hancarville
est très -supérieure à celle de Menaldini , par le mérite
des gravures qui rendent avec une rare fidélité les couleurs
des corps de vases et de leurs peintures. Malheureusement
le trait du dessin n'est pas exact , il ne représente
point le style simple et sévère de ces antiquesmonumens
. L'imagination de d'Hancarville est féconde et
hardie pour conjecturer , mais on trouve trop de vague
dans ses explications ; il s'égare dans des digressions
presqu'étrangères au sujet.
Quoique plus sage , M. Italinski n'est cependant guère
plus heureux dans ses descriptions . Mais son ouvrage
l'emportent par les gravures même sur celui de d'Hancarville
, en ce qu'elles rendent mieux le style des originaux.
Cependant il mérite le reproche d'avoir donné à
limitation plus de correction etde fini que n'en ont les
modèles .
La France n'avait point encore publié de collection
de vases étrusques , car si d'Hancarville était né français ,
c'est en Italie et en Angleterre , et pour ainsi dire aux
gages des étrangers qu'il a travaillé. Sous ce rapport
l'ouvrage dont on rend compte doit intéresser ceux qui
aiment notre gloire littéraire , d'autant qu'on peut déja
garantir que l'édition de M. Dubois Maisonneuve aura
des titres incontestables à un plus haut degré d'estime
que les trois collections ci-dessus caractérisées .
D'abord le choix des vases décrits est mieux fait ; beau
coup sont inédits ; il y a plus de fidélité dans le dessin
le genre de gravure adopté convient à des peinture
monochromes ; le trait en est fin; le texte est instructif
DE
JUIN 1809 . 58τ
sans être surchargé d'une oiseuse érudition : il contient
plutôt le résultat des connaissances acquises qu'il ne
s'abandonne à des conjectures ingénieuses ; la critique
consiste en observations , en remarques , plus qu'en dissertations
. Enfin , l'exécution typographique est digne
des presses de Didot l'aîné.
M. A. Clener , dessinateur et graveur de cette collection
, est le même à qui l'on doit les principaux
avantages qu'on reconnaît à celle de M. Italinski , car si
Tischebein dirigeait l'entreprise , A. Clener exécutait.
Le nouvel ouvrage prouve qu'il s'est formé à ce genre :
il a renoncé , et nous l'en félicitons , au soin minutieux
de trop finir les extrémités des figures , persuadé sans
doute qu'embellir et corriger les originaux , c'est leur
ôter leur caractère et frapper de discrédit la description
où ils sont ainsi altérés .
L'énumération des soixante-six vases déjà décrits
étendrait cet article au-delà des bornes que nous lui
avons prescrites . Nous reviendrons une autre fois aux
détails ; aujourd'hui c'est un aperçu général que nous
offrons . En conséquence nous n'avons indiqué que trèsgénéralement
le genre de sujets que les anciens ont peints
sur leurs vases d'argile , mais comme il a été dit qu'on
y trouvait un degré de conviction assez fort , pour prononcer
que ces vases appartiennent aux Grecs et à des
tems antérieurs au règne d'Alexandre , voici quelques
désignations précises pour servir d'appui , non-seulement
à cette opinion , mais encore à celle qui enlève aux
Etrusques le droit de réclamer ces vases comme une
portion de leur gloire . En effet ce ne sont ni leurs usages ,
ni leur histoire qui ont fourni les sujets suivans que nous
prenons au hasard parmi beaucoup d'autres de même
genre : la planche 3 représente Hercule au jardin des
Hespérides ; la planche 9 Vulcain ramené dans le ciel
par le Bacchus indien ; la planche 10 retrace le combat
de Thésée avec l'amazone Hippolyte; la planche 14
paraît avoir pour sujet la colère d'Achille ; dans les planches
19 et 20 l'on croît reconnaître le combat d'Achille
avec Memnon , et un sujet relatif à des initiations ; dans
la planche 25 le picux Enée emporte son père Anchise ;
582 MERCURE DE FRANCE ,
la planche 26 représente la mort de Priam ; la planche 34
offre la rencontre de Thésée et du terrible Sinis surnommé
le Courbeur de pins : enfin ce sont des bacchanales
, des sacrifices , des sujets de la mythologie.
Parmi les vases inédits , il y en a qui appartiennent à
la précieuse collection de S. M. l'Impératrice : d'autres
qui avaient été décrits infidélement sont rectifiés .
La première planche représente douze vases de diverses
formes et la seconde planche offre cinq sortes de
bordures . Sans doute que l'on ajoutera par la suite et
d'autres formes et d'autres ornemens , car quoique le
nombre des unes et des autres ne soient pas aussi variés
que les sujets des peintures dont l'imagination est une
source presqu'inépuisable , l'utilité et l'intérêt de l'ouvrage
exigent qu'il soit aussi riche que possible en beaux
modèles à imiter. LE BRETON.
L'ILIADE , traduite en vers français ; suivie de la Comparaison
des divers passages de ce Poëme avec les
morceaux correspondans des principaux poètes Hébreux
, Grecs , Français , Allemands , Italiens , Anglais
, Espagnols et Portugais ; par M. AIGNAN. -
Trois vol. in- 12.-A Paris , chez Giguet et Michaud,
imprimeurs-libraires , rue des Bons- Enfans , n° 34.
- 1809 .
(PREMIER EXTRAIT. )
L'ILIADE est le chef-d'oeuvre d'Homère; et Homère,
le plus ancien écrivain que l'on connaisse , est aussi le
plus grand des poëtes qui ont jamais existé. Le plan de
'Iliade est si heureusement conçu , que lorsque le génie
de l'observation , en analysant les impressions qu'il avait
reçues des chefs -d'oeuvres des arts , a voulu tracer les
règles qui doivent présider à toute composition régulière
, c'est-là qu'il a trouvé le modèle de cette régularité
, fondée à la fois sur les principes de la plus saine
raison et sur le sentiment le plus exquis de tout ce qui
peut ou plaire à l'esprit , ou émouvoir le coeur, L'abon
dance, la variété, la magnificence des détails qui vien
JUIN 1809 . 583
nent enrichir ce fonds , d'une admirable simplicité, sont
telles que , comme ce grand poëte a dit de l'Océan que
du trésor de ses eaux sont tirées les pluies qui fertilisent
la terre , les ruisseaux, les rivières , les fleuves qui l'embellissent
et la décorent , on a pu dire aussi avec vérité
d'Homère lui-même , que ses immortels ouvrages ont
été pour tous les poëtes, et même pour tous les artistes
des âges postérieurs , comme une source intarissable où
ils ont puisé les beautés de tout genre qui ont illustré
leurs plus sublimes productions ; que leur imagination
s'est allumée au feu de son génie; qu'en un mot , il a
été comme le dieu qui les inspirait tous.
La langue dans laquelle Homère a écrit a probablement
été celledu peuple au milieu duquel il vivait , et
prodigieusement perfectionnée par lui ; mais tous les
monumens de l'existence de ce peuple contemporain
ont disparu dès long-tems , c'est-à-dire , depuis plus de
deux mille ans , et la langue de l'Iliade et de l'Odyssée
n'est plus que la langue d'Homère. Formée des plus
heureux et des plus riches élémens , et susceptible de se
prêter avec une extrême facilité à toutes les compositions,
à toutes les analyses qui pouvaient la rendre
propre à l'expression de l'infinie variété de nos sensations
, de nos idées , de nos sentimens et de leurs nuances
les plus délicates et les plus fugitives ; seule , elle a suffi
pour former dans les siècles suivans quatre idiomes divers
appartenant à une même langue fondamentale ,
ayant chacun un caractère particulier de finesse , de
grâce ou de majesté , et consacrés chacun par des chefsd'oeuvres
dans tous les genres de poésies et d'éloquence ,
qui font encore aujourd'hui l'admiration et les délices
de tous les esprits cultivés , de tous les hommes capables
de penser et de sentir.
Plus on médite les poëmes d'Homère, plus on s'est
familiarisé avec son langage, plus on se sent en quelque
sorte confondu par l'éclat et par la grandeur de son
génie. Aussi , chez tous les peuples de l'Europe qui ont
une littérature, les ouvrages de ce grand poète , et particulièrement
l'Iliade , ont-ils été traduits en vers .
Quelques nations même, comme les Italiens et les Alle
mands, en possèdent jusqu'à deux traductions estimées,
584 MERCURE DE FRANCE ,
et l'on sait que les Anglais comptent celle de Pope parmi
les belles productions de leur langue. C'est dans la
France seale , illustrée par tant d'immortels ouvrages ,
en prose et en vers, et dont la littérature tient le premier
rang entre celles des peuples modernes , que le
premier et le plus sublime de tous les poëtes n'a point
encore trouvé d'interprète digne de lui.
Cette réflexion , qui s'est présentée à M. Aignan , lui a
inspiré la noble émulation de remplir cette lacune vraiment
affligeante dans le magnifique ensemble de nos richesses
littéraires ; et quand on songe aux difficultés
sans nombre qu'offrait l'exécution d'une si grande entreprise
, au talent et aux connaissances de plus d'an
geure qu'elle suppose dans celui qui ose en avoir la
pensée , on conçoit que c'est ici sur-tout que l'auteur a
le droit de dire au censeur le plus sévère ,
Et si de t'agréer je n'emporte le prix
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris .
Mais avant que d'entrer dans l'examen de l'ouvrage
que nous annonçons , il convient peut-être de déterminer
avec quelque précision ce que doit et ce que peut
être la traduction d'un grand écrivain, et de faire juges
le lecteur et l'auteur lui-même des principes d'après
lesquels nous nous proposons d'apprécier son travail.
On conçoit d'abord qu'une traduction parfaitement
exacte, c'est-à-dire , dans laquelle on retrouve en détail
toutes les impressions qu'on peut recevoir de la lecture
de l'ouvrage original , est une chose tout à fait impossible
, parce qu'il n'y a dans aucune langue un mot
qui puisse être regardé comme l'équivalent de quelque
mot d'une autre langue. En effet , les circonstances primitives
qui président à l'établissement d'un peuple et
celles qui contribuent ultérieurement à former ses
moeurs , ses usages , ses opinions , ses institutions , ont
une influence directe et nécessaire sur la formation et
sur le perfectionnement de sa langue ; or , ces circonstances
ne sont et ne peuvent jamais être les mêmes d'un
peuple à l'autre. Voilà pourquoi un traducteur, quelque
mérite et quelque talentqu'il ait, étant forcé d'employer
des matériaux tout à fait différens de ceux qu'a eum
JUIN 1809 .
585
ployés l'écrivain original , ne peut jamais le reproduire
avec une fidélité qui ne laisse rien à désirer; et , pour le
dire en passant , voilà aussi pourquoi on ne peut se former
une idée exacte et complète du mérite des grands
écrivains de l'antiquité et des grands écrivains étrangers
parmi les modernes , qu'en les lisant dans leur propre
langue.
: Mais, s'il est impossible de rendre avec une exactitude
parfaite chaque trait dont se composent les tableaux, les
sentimens et les pensées des poëtes ou des orateurs qu'on
entreprend de traduire , il est sans doute très-possible
d'en représenter les formes générales , si l'on peut s'exprimer
ainsi , et même quelques-uns des détails les plus
ins ou les plus piquans, de manière qu'ils soient sur le
hamp reconnus par ceux qui sont familiarisés avec la
manière de l'écrivain original , et qu'ils reçoivent de
copie une grande partie des impressions qu'ils ont
wouvées en contemplant ou en étudiant le modèle.
r plus un écrivain a su décrire avec fidélité les moeurs,
usages et les opinions de son tems , plus il a peint
ac vérité les grandes scènes de la nature qu'il avait
ss les yeux , les mouvemens des passions qu'il a obsés
dans les hommes, suivant la différence de leurs
htudes , de leurs qualités naturelles ou acquises , de
lesituation , de leur condition , etc.; plus son ouvrage
esarqué d'une empreinte profonde et ineffaçable qui
le't distinguer de tout ce qui n'est pas lui. C'est ce
qu appelle proprement sa couleur , et c'est ce qu'on a
drd'exiger que le traducteur reproduise avec le détai's
images ,des sentimens et des pensées , autant du
moque la différence des langues le permet ; c'estdonc
suit cette manière de voir que nous considérerons
la tuction de M. Aignan .
Il fait précéder d'un assez long discours préliminainiré
en grande partie d'une dissertation philologique
l'abbé Césarotti sur Homère ; et dans les
Remues qui suivent chaque chant , il a recueilli les
imitas en vers qui ont été faites dans un grand nombre
dngues , soit anciennes, soit modernes, des divers
passade l'Iliade . C'est un luxe d'érudition dont on
ne peue savoir gré à l'éditeur, et quand il se trou
586 MERCURE DE FRANCE ,
verait dans ces Remarques des rapprochemens un peu
forcés ou quelques citations inexactes , on aurait mauvaise
grâce d'insister sur l'un ou l'autre de ces deux inconvéniens
, très-peu graves assurément. Mais on ne
saurait avoir la même indulgence pour des jugemens injustes
et tout à fait hasardés sur les personnes. Par exem
ple, après avoir cité un fragment assez considérable du
second Chant traduit par feu M. Cabanis , M. Aignan
pouvait bien dire comme il l'a fait (page 225 du t . Ior ) :
<<Ces vers ne sont dépourvus ni de noblesse , ni d'éner-
>> gie ; mais il est facile de voir qu'ils n'ont pas la cou-
>> leur Homérique. » Ce jugement sera plus ou moins
juste , suivant que celui qui le porte aura lui-même un
sentiment plus ou moins juste de ce qu'il appelle la couleur
Homérique. Mais il a tort d'ajouter : « Je crois
>> qu'une traduction d'Ossian ou de Lucain aurait eu
>> plus d'analogie avec le talent de M. Cabanis . » Ce jugement
est bien certainement hasardé , puisque M. Aignan
ne se fonde que sur un fragment d'environ deux
cents vers écrits par l'auteur à l'âge de dix-huit ou ving
ans ; j'ose même assurer qu'il paraîtra tout à fait faux i
ceux qui ont connu M. Cabanis , et ce sont la plupart
des gens de lettres les plus célèbres de notre tems. Is
savent que cet homme, distingué par l'étendue et la variété
de ses connaissances , autant que par les plus rares
qualités de l'âme , joigrait à un talent éminemment
flexible , le goût le plus pur et le sentiment le plus profond
du beau en littérature.
Mais pour mettre les lecteurs à portée de reconnaître
par eux-mêmes la vérité de ce que j'avance , et combien
l'écrivain que je réfute était peu autorisé à manifester
une opinion aussi peu avantageuse sur le compte d'un
homme qu'il n'a point connu , je comparerai avec sa
traduction quelques fragmens tirés de la traduction
manuscrite de cet illustre académicien , qui m'a été confiée
, et l'on jugera qui de lui ou de M. Aignan a le plus
approché du modèle sublime d'après lequel ils ont travaillé
l'un et l'autre.
On sait que le début de l'Iliade a été universellement
admiré par la manière franche et rapide dont le poëte
vous fait en quelque sorte entrer au milieu de son sujet.
JUIN 1809 . 587
La colère d'Achille , la cause de cette colère , les Dieux
s'intéressant aux destinées de Troie ou à celles des
Grecs , le caractère des deux héros qui jouent le rôle le
plus important dans tout le poëme , l'un parce qu'il est
le chefde l'armée , et que rien ne se fait sans son ordre
ou sans sa participation ; l'autre , parce qu'il en est le
plus grand guerrier et que son absence seule donne lieu
à des désastres qui rappellent à chaque instant vers lui
les voeux et les pensées ; tout cela est annoncé ou du
moins indiqué presque dès les premiers vers avec un art
d'autant plus admirable qu'il se montre moins. Voici
comment le nouveau traducteur a rendu ce début :
Chante le fier Achille et sa longue colère ,
O Déité ! raconte un repos sanguinaire
Qui plongea les héros au ténébreux séjour ,
Etde leurs corps sanglans engraissa le vautour :
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre .
Depuis le jour fatal , où , planant sur la terre ,
La Discorde frappa de son sceptre odieux
Atride , roi des rois , Achille , fils des Dieux;
Quel céleste courroux alluma cette haine?
Le courroux d'Apollon . Quand le roi de Mycène
Eut du prêtre Chrysès outragé les bandeaux
Ce Dieu livra les Grecs aux rapidesfléaux ,
Et la Contagion , poursuivant ses ravages ,
Du Simoïs vengé dépeupla les rivages .
J'ai souligné ici plusieurs expressions qui me paraissent
repréhensibles , raconte un repos sanguinaire , n'est
point dans le texte , et ne pouvait pas y être ; car on ne
peut pas raconter un repos ; de plus un repos sanguinaire
ne signifie pas , comme le traducteur l'a sans
doute entendu , un repos qui a été cause que beaucoup
de sang a été versé ; et si le lecteur devine ici la pensée
de l'écrivain , il a le droit de lui dire ce que disait Fontenelle
dans une circonstance à peu près pareille : << Je
>> vous comprends bien , mais je ne dois pas vous com-
>> prendre. >>>
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre.
Homèredit: «Ainsi s'accomplissaitledécretdeJupiter.>>>
Et cette idée était d'autant plus nécessaire à conserver
que le poëte veut déjà faire entendre par là que la volonté
588 MERCURE DE FRANCE ,
expresse du maître des Dieux était que les Grecs éprouvassent,
pendant l'absence d'Achille , des revers qui les
forçassent à réparer l'outrage fait à ce héros. Les trois
vers suivans s'éloignent aussi beaucoup trop du texte ,
et ont quelque chose de vague , qui ne nuit pas moins
à l'intérêt qu'à la clarté. Quel céleste courroux , etc. ,
ne signifie pas : « Quel fut celui des Dieux , etc. » Ces
mots , le courroux céleste , présentent , en français , une
idée très-précise et très-déterminée , en sorte qu'on ne
peut pas dire : Quel céleste courrous. Enfin le dernier
vers :
Du Simoïs vengé dépeupla les rivages ,
manque tout à fait de clarté. Les habitans des rivages du
Simoïs étaient proprement les Troyens , et assurément
Homère ne dit point qu'ils furent victimes de la contagion
. On trouvera dans les remarques sur ce chant la
traduction du même morceau attribuée à M. Lebrun ,
et l'on sera forcé de convenir qu'il y a tout à la fois
plus de poésie et plus de fidélité.
J'avoue que celle de M. Cabanis me paraît aussi préférable
; lavoici :
Chante , fille du Ciel , la colère d'Achille ,
Funeste à tous les Grecs , en douleurs si fertile ,
Qui , de tant de héros , frappés avant le tems ,
Envoya chez Pluton les mânes palpitans,
Tandis que leurs débris , jettés à l'aventure ,
Des chiens et des vautours devenaient la pâture.
Ainsi fut accompli l'arrêt du roi des Dieux ,
Quand l'aveugle fureur d'un débat orgueilleux
Enflamma tout à coup d'une haine homicide
Achille , fils des Dieux , et le puissant Atride .
Qui divisa ces rois ? brillant Dieu de Délos ,
Ce fut toi , qui t'armant de sombres javelots
Du crime de son chef punis la Grèce entière ;
Des refus inhumains , une menace altière
Avaient de ton ministre insulté les douleurs ,
Quand tenant dans ses mains tes bandeaux producteurs ,
Ton sceptre redoutable; il vint des fils d'Attée
Racheter à grand prix une fille adorée.
Dans le troisième chant Homère nous présente une
scène d'un intérêt touchant , et dont le charme et la
JUIN 1209 . 589 :
grâce reposent délicieusement l'imagination fatiguée de
P'appareil de la guerre et du bruit des combats. Hélène ,
sur les remparts de Troye , fait connaître à Priam les
chefs de l'armée ennemie , qui paraissent dans la plaine.
Je mettrai d'abord sous les yeux du lecteur la traduction
de M. Aignan , puis celle de M. Cabanis .
Vers les remparts de Scée elle a porté ses pas .
Là , des lois de Minerve augustes interprêtes,
Discouraientet Priam et Clytus et Thymètas ,
Panthoüs , Anténor , Lampus , Icétaon ,
Et l'ami de son roi , le noble Ucalégon .
La lice des combats à leur âge est fermée ;
Mais par leursfaibles voix la sagesse exprimée
Parle en accens pressé , pareils aux légers sons
De la maigre cigale annonçant les moissons .
Vers les vieillards Hélène avec trouble s'avance ;
Ils admirent tout bas sa beauté , sa décence :
>> Non , disent-ils entr'eux , ne nous étonnons plus
De tant de flots de sang pour elle répandus (1) ..
» Voilà le port brillant , les traits d'une Déesse;
> Cependant qu'on la rende aux peuples de la Grèce ;
> Qu'elle parte ; éloignons ces attraits dangereux ,
>> Qui perdraient avec nous nos enfans malheureux . >>>
Voici la traduction de M. Cabanis :
Mais autour de Priam , assis sur les murailles
Des chefs , jadis fameux dans le champ des batailles ,
Prévoyaient , préparaient les destins d'Ilion .
Là sont Panthus , Lampus , Thymise , Icétaon ,
Clitius , éprouvé dans de longues traverses ,
Anténor , qui vainquit ses fortunes diverses ,
Le noble Ucalégon , ce rejeton de Mars .
Plus jeunes , ils cherchaient , ils bravaient les hasards ;
Aujourd'hui que le tems les livre à la vieillesse ,
En tribut à l'Etat ils offrent leur sagesse .
Leur dispute est paisible ; et leur débat prudent .
Telles , dans les étés , sous un soleil ardent ,
(1) Ces expressions sont évidemment trop fortes , et peu convenables
pour des vieillards sensés et calmes , tels qu'ils sont représentés ici ;
Homère dit simplement : « On ne dois pas trop s'indigner'( ou s'étonner )
> que les Grecs et les Troyens supportent de si longs travaux pour une
> telle femme.
590 MERCURE DE FRANCE ,
Du milieu des buissons de nombreuses cigales
Poussent de faibles cris , des voix toujours égales.
Tandis qu'ils s'occupaient d'un siége hasardeux ,
Hélène , sur les murs paraît à côté d'eux :
Tous ces sages vieillards , étonnés à sa vue ,
Laissent de leurs discours la suite interrompue :
« Quelle est belle , en effet , se disent-ils tous bas !
> Tant d'attraits ont bien pu causer tant de combats ;
» L'oeil toujours enchanté croit voir une déesse ,
>> Cependant qu'elle parte , et qu'Ilion renaisse. »
,
Ce dernier hémistiche est faible sans doute , et la
pensée du poëte , rendue avec fidélité par M. Aignan ,
n'y est point du tout exprimée ; mais dans tout le reste ,
il me semble que M. Cabanis l'emporte par la clarté
l'élégance et la douceur du style , et qu'il n'y a rien là
qui ressemble ni à Lucain , ni à Ossian. Continuons :
Priam rassure Hélène par des paroles pleines de bonté ,
et lui montrant celui qui paraît le chef des guerriers
ennemis , il lui en demande le nom.
Je reprends la traduction nouvelle :
>> Mon père , illustre roi que révère l'Asie ,
» De crainte et de pudeur ton aspect m'a saisie .
» Pourquoi , quand j'ai quitté pour un hymen nouveau
» Mon époux , mes parens et ma fille au berceau ,
>> N'ai-je pas dans la tombe enseveli mon crime ?
» Quel est , demandes-tu , ce héros magnanime ?
» C'est .... je me sens rougir à ce funeste nom ,
> C'est le chefde vingt rois , l'auguste Agamemnon ,
>> Monarque non moins grand que guerrier redoutable.
> Mon frère enfin , mon frère ! ô crime détestable ! >>>
Priam, jette sur lui des regards étonnés .
«Grand roi , de quels honneurs tes jours sont couronnés !
>>> Pour te suivre aux combats trop heureux fils d'Atrée
Que de Grecs ont quitté leur fertile contrée !
» Et moi , jadis aussi , j'obtins quelque renom ,
> Lorsqu'à la voix d'Otrée et du brave Migdon ,
>> Contre les bataillons de l'Amazone altière ,
> Des Troyens sous mes lois a flotté la bannière ;
» Je comptais cependant de moins nombreux soldats.
Traduction de M. Cabanis :
< Mon père , dit Hélène , à votre auguste aspect ,
» Mon coeur , qui se retrace une vie imprudente ,
JUIN 180g . 591
>Est pénétré d'amour , et glacé d'épouvante.
>> Votre bonté facile irrite mes remords ....
» Oh Dieux ! que n'ai-je vu le noir séjour des morts
» Avant le jour coupable , où , quittant ma famille ,
> Un époux outragé , mes amis et ma fille ,
» Je voguai vers ces bords ! .. partageant vos alarmes
> Hélas ! je dépéris , je me fonds dans les larmes ...
►Mon père ! quel guerrier me faites-vous revoir ?
» C'est celui dont la Grèce adore le pouvoir ,
>> L'auguste Agamemnon , l'exemple de la terre ,
>> Grand dans l'art de régner , grand dans l'art de la guerre.
> Long-tems il m'appela d'un nom plein de douceur ;
» C'était mon frère , hélas ! puis-je être encor sa soeur ? »
Priam , du fils d'Atrée admirant la puissance :
« Oh ! quel astre propice éclaira ta naissance ,
>> Mortel aimé du sort , menarque trop heureux !
> J'ai vu dans mon printems les camps les plus nombreux ;
» J'ai vu , sous les drapeaux de Migdon et d'Otrée ,
> Des flots de combattans couvrir cette contrée ,
>> Lorsque près du Sangar , alarmés pour ses bords ,
» Ses Rois de l'Amazone arrêtaient les efforts ,
» Et qu'en hate , au secours de ces amis fidèles ,
J'amenai d'Ilion les forces fraternelles ,
> Mais nos peuples nombreux sans doute n'auraient pas
» Egalé ceux qu'Atride entraîne sur ses pas .
Je ne pousserai pas plus loin cette comparaison des
deux traductions de cet admirable Episode , la supériorité
de celle de M. Cabanis sur celle du nouveau traducteur
, doit paraître évidente à tout lecteur qui a
quelque sentiment de la poésie et des beautés d'Homère.
Au reste , je n'ai voulu que détruire , par ces observations,
les préventions défavorables que pouvait donner
le jugement de M. Aignan contre un ouvrage qui n'est
pas encore publié , parce que malheureusement l'auteur
ne l'a pas pu terminer , et que même il n'a pas pu
mettre la dernière main à ce qu'il avait fait .
THUROT.
( La suite au numéro prochain. )
592 MERCURE DE FRANCE ,
LA MAISON DES CHAMPS; poëme par M.CAMPENON .
A Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Gilles-
Cooeur , nº 4 .
Ce n'est pas en poésie un nom tout à fait nouveau et
sans honneur , que celui de M. Campenon. Il y a plusieurs
années , les Journaux et les Recueils littéraires
ont offert sous ce nom des pièces de vers que les connaisseurs
ont distinguées , et dont ils n'ont pas perdu le
souvenir. Ce qui en faisait le charme et le caractère
particulier , c'était la douceur des sentimens, la grâce
des images , l'expression spirituelle et de bon goût , enfin
un peu de ce vague mélancolique dont on voudrait
faire l'attribut exclusif des poëtes du nord , mais qui ,
n'en déplaise aux auteurs de ce systême , se fait sentir
aussi dans les vers de tout ce que nous avons de poètes
nés , comme M. Campenon , sous le soleil brûlant de nos
Antilles. Un autre fruit de leur climat , c'est cette
paresse épicurienne qui leur a inspiré quelquefois de
fort jolis vers , mais qui leur a trop souvent fait négliger
leur lyre , et rarement leur a permis de la monter sur
un ton plus élevé que celui de l'amour et du plaisir.
Jusqu'ici M. Campenon paraissait plus qu'un autre mériter
ce reproche , puisque depuis long-tems il avait
cessé de rien publier , et qu'aucune production , même
légère , n'attestait qu'il exerçât encore l'aimable talent
dont les essais avaient donné de si heureuses espérances .
Mais enfin sa muse a rompu le silence , et ses nouveaux
chants , plus propres à augmenter qu'à diminuer nos
regrets , prouvent que sa voix , pour s'être tue si longtems
, n'a rien perdu de sa douceur , et qu'elle a même
acquis plus de force , d'éclat , de souplesse et de pureté.
Le poëme de la Maison des Champs n'annonce
pas seulément une sensibilité vraie , une imagi- !
nation riante et facile , en un mot ce qu'on pourrait
appeler un heureux naturel poétique ; on y reconnaît
encore un homme à qui les anciens sont familiers , qui
a joint à l'observation de la nature le commerce assidu
de ceux qui s'en sont montrés les meilleurs peintres , et
!
qui
JUIN 1809 . 593
qui a longuement étudié dans nos plas habiles poëtes ,
toutes les ressources de notre prosodie , tous les secrets
de notre versification. Ces justes éloges ne surprendront
pas ceux qui auront lu l'excellent discours préliminaire
que M. Campenon a mis en tête d'un choix des poésies
de Marot. Ce morceau, bien pensé et bien écrit, renferme
une analyse très-fine du talent de Marot, et une histoire
bien suivie des révolutions de notre langue poétique
depuis son origine connue , jusqu'à l'époque où elle fut
si glorieusement fixée par les chefs -d'oeuvres de Boileau
et de Racine. Les faits et les réflexions dont se compose
cette dissertation , n'ont pas été puisés dans l'Histoire
de la poésie française de l'abbé Massieu , comme à peu
près tout ce qu'on a écrit depuis sur cette matière. Le
procès a été instruit sur les pièces mêmes , et les observations
de l'auteur sont le fruit de ses propres méditations.
On conçoit sans peine tout ce que des études si
bien faites ont dû donner de vigueur et de maturité à son
talent qu'en secret l'exercice contribuait encore à for
tifier . LaMaison des Champs est l'heureux produit des
dispositions du poëte et des travaux du littérateur.
Quelques lecteurs pourraient être surpris de ce qu'après
tant de poëmes sur l'art de cultiver ou d'embellir
la terre , on a imaginé d'en publier un dont le titre
annonce à peu près le même sujet ; ils pourraient être
tentés de s'écrier avec le berger de Virgile :
Claudite jam rivos , pueri ; sat prata biberunt.
Il est juste de leur répondre , et c'est M. Campenon
lui-même qui se chargera de ce soin. « Ce petit poëme ,
>> dit-il , est composé depuis long-tems. Il avait été fait
>> d'abord sur un plan bien plus étendu; il était divisé
>> en quatre chants , qui traitaient séparément des di-
>> vers objets que j'offre aujourd'hui réunis dans un
>> seul. L'ouvrage était presqu'entièrement terminé ;
>> mais plein d'une trop juste défiance , j'attendais du
>> tems et de mes amis les conseils qui devaient m'aider
>> à le rendre moins indigne des regards du public. Ce-
>> pendant M. Delille fit paraître sonHomme des Champs ,
>> et je vis qu'une partie des objets décrits dans mort
> poëme l'était aussi dans le sien , avec toute la diffé-
Pp
594 MERCURE DE FRANCE ,
1
>> rence de talent qu'on peut supposer , mais quelquefois
>> aussi avec un rapport très -sensible d'idées , d'images
>> et même d'expressions. >> M. Campenon nous apprend
ensuite quetrès-flatté,mmaispour le moins aussi contrarié
de ces rencontres , et désespérant de soutenir la concurrence
, il avait pris le parti de céder le terrain à son
redoutable adversaire , en sacrifiant tous les morceaux
où il avait le dangereux honneur de se rapprocher de
lụi ; et qu'un peu découragé par ce sacrifice qui lui enlevait
peut-être ses meilleurs vers , puisqu'ils avaient
quelque ressemblance avec ceux de M. Delille , il avait
laissé là son poëme pendant long-tems , sans réparer le
désordre causé par les nombreuses suppressions qu'il
avait faites , ni chercher dans son sujet de nouvelles
ressources pour y suppléer. « Ces délais , ajoute-t- il ,
>> me furent encore une fois funestes. M. Delille , qui
>> avait déjà étendu si loin ses conquêtes dans le domaine
>> de la poésie pittoresque, finit par l'envahir tout en-
>> tier , en publiant successivement ses deux poëmes
>>>de l'Imagination et des Trois Règnes de la Nature.
>>Mes petites possessions s'étaient encore trouvées sous
>> les pas du vainqueur et avaient encore été ravagées
» par lui . Je fus réduit à ce coin de terre , à ce petit
>> champ où j'ai recueilli et rassemblé , de mon mieux ,
>> les faibles débris de ma fortune poétique. » Il est clair,
d'après ce détail , que si M. Campenon paraît arriver un
peu tard, c'est moins sa faute que celle des circonstances
qui lui ont suscité les embarras d'une rivalité dont sa
modestie a envisagé tout le danger, et l'ont jeté dans
une espèce de découragement dont il ne s'est pas remis
assez promptement pour prévenir, par la publication de
son poëme , celle de plusieurs autres qui ont été entrepris
postérieurement. Au reste, l'objection ne pourrait
être faite qu'avant la lecture de l'ouvrage; elle s'évanouira
d'elle-même dès qu'on aura entamé cette lecture
: de bons vers arrivent toujours à tems et sont
toujours les bien venus. Je me hâte de passer aux citations
qui , dans tous les cas , sont la manière de louer la
moins suspecte , et dans celui-ci seront sans doute la
meilleure. Le début du poëme en indique bien l'objet :
on y voit tout de suite ce que c'est que cette Maison
JUIN 1809. 595
des Champs , et à quelle classe d'hommes e poëte
s'adresse.
L'hiver a fui ; la verdure nouvelle
Déjà s'étend et couvre les buissons.
Déjà le fleuve où j'ai vu des glaçons ,
D'une eau rapide entoure la nacelle ,
Et sur ses bords , où naissent les gazons ,
J'ai vu voler la première hirondelle.
Ah ! lorsqu'enfin le ciel sur nos climats
Verse un jour pur et des nuits sans frimas ,
Qui n'aime à voir , vers son humble hermitage ,
L'ami des champs , en habit de voyage ,
S'acheminer , un Virgile à la main ?
Comme , de l'oeil abrégeant le chemin ,
Il cherche à voir , au travers du feuillage ,
De son logis le faîte encor lointain ,
Le toît, les murs et jusqu'à la fumée
Qui , dans les airs , en colonne animée ,
Monte et se mêle au nuage flottant !
Avec quel charme il écoute , il entend
De son vieux chien la voix accoutumée ,
Et quels plaisirs lorsqu'enfin , de plus près ,
A ses regards la maison se découvre ,
Et qu'il entend de la porte qui s'ouvre ,
Crier les gonds depuis long-tems muets !
Ce petit poëme , de sa nature , n'est point susceptible
d'analyse ; c'est une succession d'agréables tableaux qui
n'ont point entre eux une liaison, un enchaînement
nécessaire : la variété et les douces oppositions sont les
seules lois d'après lesquelles les objets ont pris place.'
L'auteur lui-même a exprimé ceci par une image qui se
rattache au sujet même de son poëme. Il suppose que le
propriétaire de la Maison des Champs , surpris par un
ami dans son petit domaine , veut lui montrer successivement
toutes les parties qui le composent. « Il ne se
>> piquerait point sans doute dans cette revue , dit- il , de
>> suivre bien exactement les rapports d'analogie ou les
>> degrés d'importance. Il prendrait le premier sentier
>> qui s'offrirait à lui, et se laissant aller à ses molles si-
>> nuosités , jusqu'à ce qu'un autre sentier vînfdétourner
>> ses pas , il indiquerait à droite et à gauche les objets
Pp 2
596 MERCURE DE FRANCE ,
» placés sur son passage , sans s'embarrasser de revenir
>>quelquefois sur les mêmes traces , et d'alonger un peu
>> son chemin. » Je supposerai à mon tour que je veux ,
en l'absence du maître , faire les honneurs de la maison
et du jardin; et sans y mettre cette complaisance incommode
qu'en pareil cas tout propriétaire déploie , je
ferai remarquer aux curieux quelques jolis sites qui
leur donneront sûrement envie d'aller voir le reste euxmêmes.
M. Campenon n'a pas accusé tout à fait juste , en disant
qu'il avait sacrifié tous les morceaux de son poëme ,
où il était en concurrence avec M. Delille , et on lui saura
certainement gré d'en avoir conservé quelques- uns . Ces
sortes de luttes ne sont pas des combats à outrance ; it
ne faut pas de toute nécessité qu'un des deux champions
succombe : ils peuvent rester debout tous deux avec
honneur et se partager entre eux la victoire.M. Delille,
dans ses Jardins, dessinés à grands frais pour les riches,
a fait entrer de grandes fabriques , des ruines monumentales
, telles qu'un vieux château fort et une antique
abbaye. M. Campenon, qui ne peut conse ller à son propriétaire
de renfermer des débris de vieux bâtimens
dans un enclos de quelques arpens , dont le terrain sera
plus convenablement occupé par des légumes , des fruits
et même des fleurs , l'engage toutefois , si la mélancolie
a pour lui des charmes , à etablir de préférence sa maison
des champs dans le voisinage d'un presbytère abandonné
ou d'une église de village à demi-détruite.
Ces débris même ont leurs enchantemens.
Eh ! pourquoi fuir leur voisinage austère?
Cette maison qui fut un presbytère ;
De ce vieux temple ouvert à tous les vents.
L'humble portique , aujourd'hui solitaire ,
Mais où jadis , aux jours du saint repos ,
L'humble habitant des campagnes voisine,
Venait prier ; cette église en ruines
Dont le soleil enflamme les vitraux ;
Son toît brisé , ces murs , ce cimetière ,
Où , vers le soir , délivré de tout soin ,
Quelque orphelin , sur une froide pierre ,
Apporte encor sa douleur sans témoin :
D)
JUIN 1809 . 597
Vers ces objets quelle est l'âme oppressée
Qui , malgré soi , ne se sent pas poussée !
On songe alors à ses amis perdus ;
On se peint mieux leur image effacée ,
Et sans effroi , sur le tems qui n'est plus ,
Le souvenir ramène la pensée.
Le morceau de M. Delille et celui-ci ont chacun un
caractère , un ton différent qu'ils ont reçus de la différence
même du sujet et de la manière des deux poëtes .
Il ne s'agit point de les balancer et de choisir entre eux ;
il faut les goûter l'un et l'autre , si tous deux sont bien
amenés , bien placés et bien exécutés .
M. Delille , dans de pompeux alexandrins , a deux
fois prodigué les trésors de sa brillante palette et les
prestiges de sa touche spirituelle , pour faire le portrait
du coq, qu'avaient déjà peint avant lui, de couleurs
très-vives et très-heureuses , Colardeau et sur-tout Rosset,
à qui Ange Politien et Vanière avaient fourni, dans
la langue de Virgile , de beaux traits qu'ils surent bien
imiter. Venant après eux tous , M. Campenon, dans le
mètre plus modeste du vers décasyllabe , a su trouver
encorede nouveaux traits et de nouvelles couleurs pour
peindre ce noble oiseau , dont les combats sont un fort
beau spectacle et les amours un fort doux produit, et
qui , par cette double raison , ne pouvait manquer d'orner
de sa présence la Maison des Champs.
Je placerais, par un contraste heureux ,
Le coq si fier près du pigeon timide .
Amant jaloux et monarque intrépide ,
Si d'un rival l'aspect frappait ses yeux ,
Vous le verriez , athlète furieux ,
Luidéclarer une guerre sanglante.
Tout son cortége , en une morne attente ,
De ce combat inquiet spectateur ,
Allume encor sa haine et sa valeur .
Triomphe-t-il ? Dieu! quel transport éclate ,
Il fait flotter son casque d'écarlate ;
D'un rouge obscur son oeil s'est coloré;
Son bec sanglant proclame sa victoire ;
Je vois s'enfler son plumage doré ,
Et chaque plume a tressaiki de gloire .
598 MERCURE DE FRANCE ,
On a fait abus de la description , genre froid et facile,
où la médiocrité a obtenu assez de succès pour en dégoûter
le vrai talent. Nous avons vu des poëmes , sans
plan , sans tissu , sans aucun but instructif, où l'on avait
mis en rimes la prose des botanistes et décrit minutieusement
tous les phénomènes de la floraison et de la
fructification . Le port des plantes , la découpure et la
disposition de leurs feuilles , la forme et la couleur de
Ieurs fruits ; voilà ce que de prétendus poëtes nous
peignaient avec une exactitude digne de Linnée ou de
Jussieu . La sévérité des critiques et sur-tout l'ennui des
lecteurs ont promptement fait justice de ces insipides
productions ; mais comme il arrive presque toujours
qu'un excès n'est détruit et remplacé que par un autre ,
le genre descriptif, trop goûté d'abord, est tombé dans
un trop grand décri peut-être ; du moins l'on paraît
trop disposé à proscrire sans examen tous les ouvrages
soupçonnés d'appartenir à ce genre disgracié. Les Géorgiques
et les Jardins , s'ils paraissaient aujourd'hui
pour la première fois , auraient quelque peine à trouver
grâce devant des juges si fortement prévenus. M. Campenon
me semble avoir défini judicieusement l'usage et
l'abus de la description. « Ce qui n'est qu'un moyen ,
>> dit-il, ne doit pas être une fin , c'est - à- dire , qu'il
» ne faut pas décrire sans cesse , décrire pour décrire
et sans autre but que d'entasser dans un poëme
>> des peintures minutieuses de tous les phénomènes et
>>de tous les produits de la nature ou des arts. Il faut
» que ces peintures , sagement distribuées , n'aient pas
>> seulement le stérile mérite de la difficulté vaincue ,
> qu'elles se lient à quelque objet d'instruction , qu'il
>> s'y mêle d'utiles préceptes , quelquefois des traits de
>> morale ou de sentiment, etc . >>>Cette doctrine.est sage,
et celui qui la professe , l'a mise fidèlement en pratique.
Je pourrais citer dix endroits de son ouvrage , où la description
et le précepte sont fondus ensemble et forment
un tout vraiment poétique. Je me bornerai à ce passage
sur le moyen qu'il convient d'employer pour écarter les
moineaux d'un verger.
Il est pourtant une ruse en usage
Qui loin des fruits dans leur maturité
:
1
JUIN 1809 . 599
Chasse par fois ce voleur effronté.
Eprouvez - la ; qu'an travers du feuillage
Un long fantôme , habillé de lambeaux ,
Lève la tête , et du sein des rameaux ,
De vos vergers sentinelle assidue ,
Tout à l'entour semble porter la vue.
Trompé d'abord par ce faux surveillant ,
L'oiseau s'abstient d'un larcin difficile ;
Mais l'erreur cesse , et bientôt , moins tremblant ,
Vous le verrez frapper d'un bec agile
Le fruit que garde un géant immobile ,
Puis revenir , et , vainqueur insolent ,
S'aller percher sur le spectre inutile.
Dans le genre purement didactique ou même moral ,
le poëte habile se fait également reconnaître à cette élégante
précision , à cette heureuse propriété de termes
qui ennoblissent l'expression des maximes vulgaires , et
sur-tout à cette teinte de sentiment qui en adoucit la
sévérité.
Je ne vois point , autour de vingt châteaux ,
S'étendre au loin vos domaines superbes ;
Un pâtre seul peut garder vos troupeaux ;
Un jour suffit à moissonner vos gerbes ;
C'en est assez . Dieu mit sous votre main
Deux grands trésors , l'ordre et l'économie .
On les augmente , en y puisant sans fin .
Voilà les biens où le sage se fie .
Il sait qu'aux champs soi-même il faut tout voir
Que chaque jour , chaque matin , chaque heure
Donne une tâche et prescrit un devoir ;
Que le tems fuit , que son emploi demeuie ,
Et que les jeux , les fêtes , le repos ,
Pour mieux nous plaire , ont besoin des travaux.
Ce qui domine dans le poëme de la Maison des
Champs , ce qui permet à l'auteur de lutter peut-être
avec avantage contre ceux de nos meilleurs poëtes qui
ont célébré comme lui les charmes de la campagne ,
c'est un sentiment vrai, une peinture fidèle des objets et
des impressions qu'ils produisent. Il n'a point pris pour
modèle cette nature de convention que nos paysagistes
en vers répètent sans cesse dans leurs tableaux si brillamment
coloriés , dont les principales teintes, emprun
600 MERCURE DE FRANCE ,
tées à Virgile ou à Théocrite , et souvent gâtées par une
enluminure moderne , n'offrent à des yeux français que
l'image défigurée des sites et du ciel de l'Italie et de la Sicile.
Il a peint la nature elle-même, et il a peint celle de
nos climats : c'est le sol , c'est l'atmosphère , ce sont les
bois , les eaux, les productions de notre patrie ; ce qu'il
a vu , ce qu'il a senti , nous l'avons vu, nous l'avons
senti nous-mêmes ; et ses descriptions toujours exactes
sans sécheresse , plairont aux lecteurs à proportion du
charme que la présence même des objets leur aura fait
éprouver. Je ne crois point en avoir trop dit, et je consens
à voir taxer tous mes éloges d'exagération , si le
seal morceau que je vais citer encore, ne les justifiepas
complétement.
Mais le soir même offre encor des tableaux
D'un ton plus frais , d'un plus doux caractère :
Ce paysage éteint dans l'atmosphère ;
L'ombre du soir qui descend des coteaux ,
L'odeur des prés ; la moiteur du feuillage ;
Le chant lointain des pâtres du village ,
De l'abreuvoir ramenant les troupeaux ,
Le bord des lacs , des sources , des ruisseaux ,
Couvert d'enfans qui vont , en troupe agile ,
Plonger dans l'eau la cruche aux flancs d'argile ;
Tous ces aspects , confusément épars ,
Du solitaire attachent les regards ;
Ces vieux récits de la mythologie
De rois pasteurs , de bergers d'Arcadie ,
Tout l'âge d'or par Homère enfanté ,
Renaît soudain à l'esprit enchanté ;
Et si de loin une humble métairie
Offre à mes yeux sur la campagne crrans ,
Sés volets verts , ses vergers odorans ,
Ses ruisseaax purus , et déploie à la vue
De quatre arpens la fertile étendue ,
Je porte envie à l'heureux possesseur ,
D'Alcinoûs agreste imitateur ;
De son bonheur mille images charmantes ,
Illusious sans cesse renaissantes ,
Errent en Soule autour du coeur ému ;
Il vit , me dis -je , où son père a vécu ;
Là , son hymen est exempt de querelle ,
Son ami sûr , son épouse fidelle
JUIN 1809 . 601
Son enfant croît en vigueur , en vertu ,
Et, sans nul art , la mère de famille
Est jeune encore aux noces de sa fille.
Je crois que l'on pourrait défier l'homme le plus sévère
et , si je l'ose dire ainsi , le plus janséniste en matière
de goût , de découvrir dans tout ce petit poëmé
une seule trace de manière et d'affectation; la grâce n'y
dégénère jamais en mignardise , ni l'esprit en subtilité.
On pourrait y reprendre seulement quelques négligences
, telles que des mots trop prodigués ou répétés à
trop peu de distance. Il y a des sujets où ces répétitions
sont très-difficiles à éviter : quel est le poëme sur la
campagne où les mots frais , pur et doux ne se rencontrent
pas à chaque page ? Il ne faut pas toutefois
s'en faire un trop grand scrupule. Pascal a dit : « Quand
>> dans un discours on trouve des mots répétés, et qu'es-
>> sayant de les corriger , on les trouve si propres qu'on
>> gâterait le discours , il faut les laisser ; c'en est la
>> marque , et c'est la part de l'envie qui est aveugle , et
>>qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en
>> cet endroit ; car il n'y a pas de règle générale . >> Que
M. Campenon , suivant le conseil de Pascal , laisse donc
à l'envie sa part , s'il ne peut varier les expressions trop
répétées , qu'aux dépens de la propriété et de l'effet.
Lepoëme est suivi de notes assez nombreuses , dont
plusieurs ne sont pas d'une utilité frappante. Il n'en est
cependant point qui n'offre quelque citation agréable ou
curieuse ; d'ailleurs elles ne consistent pas toutes, il s'en
faut , en pages de vers et de prose prises çà et là dans les
ouvrages des autres; ce sont souvent des morceaux de
là façon de l'auteur et originaux comme le poëme luimême
, puisqu'ils en faisaient partie , lorsqu'il avait
quatre chants au lieu d'un seul. De telles notes valent le
texte , et ne ressemblent en rien à ce fatras de passages
étrangers dont tout petit poëme aujourd'hui marche
escorté, qui ne se rattachent à l'ouvrage que par des
fils d'une finesse ou , si l'on veut, d'une grossièreté risible,
et qui ne sont qu'un moyen pen délicat de faire
payer fort cher au public la petite peine qu'on a prise
d'ouvrir des volumes etd'en copier des pages. AUGER.
!
602 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
DAS GOLDNEA B CFUR HERRN UND DAMEN , IN
UND AUSSER DER EHE. - Berlin , bey Hayn.
L'alphabet d'or pour les hommes et les femmes , mariès
ou célibataires.- Berlin , chez Hayn.
CE simple volume représente à lui seul plusieurs
rayons de la plus riche bibliothèque ; c'est l'abrégé , ou
plutôt l'essence de tout ce qu'ont jamais écrit et pensé
les plus profonds moralistes des tems anciens et modernes.
C'est bien plus encore ! L'auteur, ne se bornant
pas à une théorie stérile , a fait l'application de tous les
grands préceptes à chacune des circonstances les plus importantes
, ou à chacun des plus frivoles détails de la vie
humaine. Voulez-vous purger votre âme de toutes les
passions qui l'attachent à la terre? Voulez-vous atteindre
à la perfection des Socrate , des Marc-Aurèle et des
Epictète ? prenez l'Alphabet d'or . Avez-vous une fille à
marier ou une femme à mettre à la raison ? prenez
encore l'Alphabet. Enfin , ne s'agirait- il que de l'ordonnance
d'un repas ou du choix d'un habit ? ne prenez
point d'autre conseil que de notre Alphabet:: il répond
à tout.
Plus d'un lecteur voudrait déjà savoir d'où vient à un
si bel ouvrage l'humble nom d'ABC : c'est de ce que
les matières y sont classées par ordre alphabétique.
Quant à la pompense qualification que l'auteur lui a.
donnée , qui pourrait-elle surprendre ? fat-il jamais un
livre plus réellement digne d'être appelé un livre d'or ?
Destiné à la régénération totale, ou au perfectionnement
de l'espèce humaine , c'est néanmoins pour une
certaine classe d'individus qu'il a été composé. C'est.
celle de ces gens qui , selon l'expression de l'auteur ,
moralement malades ou perclus, ont besoin de s'appuyer
sur une béquille pour cheminer dans la route de la
vertu . C'est la classe, en un mot, de ces êtres qui , plus
richement dotés des biens périssables de ce monde que ,
des trésors de l'âme, sont trop heureux de trouver un
JUIN 1809 . 603
guide qui les conduise , sans les fatiguer, à la félicité
suprême . Les préceptes contenus dans cet inapréciablevolume
, ont un caractère si habilement saisi , entre
l'excessive rigueur et la trop grande indulgence , qu'ils
arrivent sans peine au coeur le plus endurci.
Il est même plus d'un endroit où l'on voit que
l'auteur a pris un soin extrême de bien emmieller les
bords du vase ; ce sont tous ceux où il s'adresse particulièrement
au beau sexe. Les Français qui croyent que
les Allemands leur sont inférieurs en galanterie, seront
promptement détrompés en lisant quelques pages de
l'Alphabet d'or. On y apprend aux belles quel est le
pouvoir de leurs charmes ; on y enseigne aux laides
Fart si difficile de réparer les torts de la nature à leur
égard. On y révèle , en un mot , à tout être féminin la
secrète tactique qu'il doit employer pour contrebalancer
la supériorité de moyens , dont le destin trop partial a
favorisé l'espèce masculine.
Les hommes sont , avecjustice , traités moins complaisamment.
Le réformateur impitoyable ne s'abaisse point
à user de détours envers eux , à semer de fleurs la
morale qu'il leur prêche ; il commande impérieusement
, il menace , il tonne. Il faut convenir néanmoins ,
qu'il fait leur part très-belle dans l'état de mariage ; il
suffit , pour s'en convaincre , de jeter un coup-d'oeil sur
l'exhortation qu'il adresse aux dames , dans le chapitre
intitulé : Bagatelles ( Kleinigkeiten ) .
<<<Une tendre et fidelle épouse écoute avec intérêt les
>>> projets conçus par l'anıbition de son mari ; elle le
>> ramène avec adresse sur des objets dont il aime à
>> s'entretenir ; quelquefois même , elle s'informe déli-
>> catement des affaires qui l'occupent; elle témoigne
>> de la considération pour son état , de l'estime pour
>> ses talens , de la vénération pour sa probité. Cepen-
>> dant, qu'elle ne prétende pas tout savoir ! bien plus ,
>> qu'elle apprenne à fermer prudemment les yeux sur
>> l'infidélité passagère de son mari , si un regard invo-
>> lontaire la lui a fait découvrir ! Qu'elle redouble d'at-
>> tention , qu'elle cherche à prévenir ses désirs les plus
>> légers , à couvrir sa table des mets qui flattent le plus
>> son goût ! Mais , s'il venait à éprouver l'atteinte de
604 MERCURE DE FRANCE ,
>>quelque maladie , c'est alors qu'elle doit se sacrifier ,
>> tout doit lui devenir possible pour sauver cette pre-
> mière moitié d'elle-même. >>>
Dans ce chapitre , si modestement nommé bagatelles,
l'auteur aborde des questions du plus haut intérêt , et
soulève le voile qui couvre les mystères les plus délicats ;
son style devient tout à coup figuré , poétique , et
même amphigourique :
<<Souffrez , Mesdames , leur dit-il, que je vous donne
>>ici la plus importante de toutes mes leçons. Mais ,
>> non ! n'en prenez que de la colombe elle-même.
>> Sachez , comme elle , vous rendre toujours nouvelles
>> aux yeux du compagnon de vos destinées ; rallumez
>> sans cesse dans son sein la flamme active qui dévorait
>>>l'amant; et, sans jamais irriter l'orgueil de l'époux ,
>> faites néanmoins qu'il ait encore plus de plaisir à de-
>> mander qu'à recevoir.
>> Mais pourquoi m'égarer, sur les pas de la volupté,
>> dans les bosquets de Paphos ? Pourquoi suivre l'oiseau
>> de Vénus dans les airs ? Deux vertus bien terrestres ,
>> bien simples , peuvent par vous devenir des arts ma-
>> giques ; l'une est l'ordre , et l'autre est la propreté.
>> Qu'elles vous escortent sans cesse, et que ces deux
>> brillans soleils , embellissant de leurs rayons enchan-
>>> teurs votre boudoir et votre alcove , les transforment
>> en temples resplendissans , dont le mortel même qui
➤ règne sur votre âme , ne puisse approcher sans
» éprouver un frémissement religieux , et bientôt un.
>> délire exstatique ! >>>
L'auteur a pris un vol moins sublime pour endoctriner
les vieilles filles , auxquelles il consacre un
chapitre particulier ; il est fort court , à la vérité , car
il se borne à peu près à les renvoyer au chapitre
Patience.
Il nous seraît facile de prouver que chacun de nous
pent trouver son chapitre , ou du moins son article
dans ce précieux Alphabet. Heureux ceux qui sauront
lire !
y
JUIN 180g,
605
-
-
Friedrich der zweyte , koenig von Preussen ; über
seine person und privat - leben. Berlin , bey
Oehnigke.
Frédéric II , roi de Prusse , considéré dans sa personné
et sa vie privée.-Berlin , chez Oehnigke.
DEPUIS la mort de ce grand prince, il a été publié
une si prodigieuse multitude d'écrits sur son règne ou
sa personne , qu'il semble à peu près impossible de
fournir quelqu'aliment nouveau , dans ce genre , à la
curiosité publique. Le petit volume qui vient de paraître
à Berlin mériterait donc à peine d'être remarqué , s'il
n'avait pour auteur un homme qui , pendant les vingt
dernières années de Frédéric II , ne s'est , pour ainsi
dire, pas éloigné un seul instant d'auprès de lui. C'est
le conseiller privé Schoæning , ci-devant housard de la
chambre (kammer-husar). On sait que , par la naturé
de ce service , ceux qui en étaient chargés acquéraient
près du monarque une sorte d'intimité et de familiarité,
que les plus grands personnages de la cour se fussent
vainement efforcés d'obtenir.
Au reste , l'ouvrage de M. Schoæning , quoiqu'il y
parle toujours comme témoin oculaire et auriculaire , a
moins pour but de faire connaître quelques particularités
nouvelles relatives au maitre qu'il a si long-tems
servi , que de réfuter plusieurs anecdotes ou assertions ,
hasardées par divers biographes de Frédéric ,
Par exemple : « il est faux que le roi fit fermer les
portes de son cabinet au verrou , lorsqu'il y tenait son
conseil ; il est même arrivé souvent qu'elles sont restées
ouvertes pendant toute la séance. >>>
« On a ridiculement exagéré l'intempérance et même
la gourmandise de Frédéric II ; jamais il n'a fait , comme
on l'a dit, un usage immodéré des épices pour exciter
son appétit. On n'aurait pu lui reprocher qu'un défaut
de soin dans le choix des mets, ce dont il résultait d'assez
fréquentes indispositions. >>>
<<<Sa manie de tabatières est connue ; mais où a-t-on
été prendre que ses boîtes et bijoux montaient à 4 ou
5 millions de rixdales ( 16 à 20 millons tournois ) ? On
atrouvé, il est vrai, à sa mort, 130 tabatières ; mais il
606 MERCURE DE FRANCE ,
n'y en avait pas une qui eût coûté plus de 10,000 écus,
et beaucoup ne valaient pas le quart de cette somme.
Il n'avait que très-peu de bagues , et deux montres
assez simples, »
Le respect religieux de Prussiens pour la mémoire
de leur héros leur fait attacher un grand prix aux plus
petits détails de sa vie privée.
M. Schæning trouve très-mauvais que l'on ait imprimé
que lorsque Frédéric II sonnait , avant de se
lever , ses valets de pied de service lui apportaient du
vin de Bourgogne. Le roi, dit-il , pendant vingt ans que
j'ai passés auprès de lui , n'a pas bu une seule fois dans
son lit ; d'ailleurs , il n'aimait pas beaucoup le vin de
Bourgogne. Quant au vin du Rhin , si chéri de sa nation,
il avait coutume de dire, que c'était un avant-goût de la
pendaison. Il croyait que c'était à ce vin qu'il devait
imputer sa goutte.
Il est faux que le roi ait fait retourner ses habits , mais
il est vrai qu'il y faisait mettre des pièces .
Les lecteurs qui s'attachent aux observations plus
graves , trouveront, dans ce petit ouvrage , des aperçus
intéressans sur les opinions religieuses de Frédéric-le-
Grand , sur son faible pour la noblesse , sur sa prévention
contre la littérature et contre les lettrés de
l'Allemagne , etc.
L. S.
Essai sur l'histoire de la poésie espagnole.
(1r Article. Des premiers poètes espagnols jusques à
Juan deMena. )
Sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, la
langue et la littérature espagnoles furent cultivées en
France avec un grand succès. Deux alliances cousécutives
de nos rois avec des princesses de cette nation,
rendirent cette langue d'un usage presque général.
Anne d'Autriche en établit des chaires dans plusieurs
universités , et les plus grands génies du dix-septième
siècle ne dédaignèrent pas de puiser dans les auteurs espagnols
les sujets de plusieurs de leurs chefs-d'oeuvres .
L'avénement de Philippe V au trône d'Espagne , qui
JUIN 1809 . 607
aurait dû être pour cette langue une nouvelle occasion
de s'établir en France , fut au contraire ce qui la fit
tomber chez nous dans un oubli presque total. La mésintelligence
continuelle qui régna entre ce prince et le
régent détruisit cette alliance que Louis XIV avait
formée si péniblement et à si grands frais , et rendit plus
que jamais les Pyrénées une barrière insurmontable
entre les deux royaumes.
Les affections de la France se tournerent vers l'Angleterre.
La liaison du régent avec Stairs , son alliance
avec Georges Ier , l'influence du cardinal de Fleury
gouverné toute sa vie par les Walpole , et plus que tout
cela peut être le voyage de Voltaire à Londres , nous
firent porter nos regards sur une littérature absolument
inconnue pour nous , et dès-lors Shakespear , Milton
etPope firent oublier entièrement Lopez de Vega,Exilla
et Cervantes .
J'ai pensé qu'il ne serait peut-être pas sans intérêt ,
dans un moment où les événemens politiques viennent
de jeter les bases d'une nouvelle alliance avec l'Espagne ,
de présenter un tableau rapide de l'histoire de la poésie
chez les Espagnols . J'ai puisé dans les meilleures sources,
et il me suffira de citer M. Quintana , qui jouit en Espagne
de la réputation justement méritée d'un savant
profond, d'un littérateur du premier ordre et d'un
poëte distingué.
Ou a vu quelques nations favorisées passer avec rapidité
de la faiblesse des premiers essais à la force des plus
sublimes conceptions poétiques. EnGrèce, par exemple,
le génie de la poésie a compté à peine quelques années
d'enfance et s'est élevé d'un seul essor jusques aux immortels
poëmes d'Homère; il en fut ainsi dans l'Italie
moderne, où l'on vit , du milieu de la nuit des siècles de
barbarie le Dante et Pétrarque faire luire sur leur patrie
l'aurore des arts et du goût. D'autres nations moins
heureuses , et l'Espagne est de ce nombre , ont lutté
pendant des siècles entiers contre les ténèbres de l'ignorance.
C'est vers le milieu du douzième siècle que parut le
poëme du Cid , le premier ouvrage connu dans la littévature
espagnole. Si l'on considère ce poëme sous le rap
608 MERCURE DE FRANCE ,
port du choix du sujet, il présente des beautés qui le
classent dans un rang distingué. Peu de héros ont en
effet montré un plus beau caractère que Rodrigo de
Vivar, surnommé le Cid. Sa gloire , qui éclipsa celle de
tous les rois de son tems , est parvenue jusqu'à nous au
milieu des fables que l'admiration ignorante a accumulées
sur son histoire ; elle est célébrée en Espagne
par des poëmes , des tragédies , des comédies et des
chansons populaires.
Il était presqu'impossible de rencontrer à cette époque
un écrivain qui pût s'élever à la dignité de l'épopée,
avec une langue informe jusqu'alors dans ses terminaisons
, vicieuse dans sa construction , dénuée de toute
harmonie et qui ne s'est débarrassée que long - tems
après des entraves que l'invasion des Barbares avait
mises à son perfectionnement , pour s'élever enfin à la
majesté des écrits de Garcilazo , Hererera , Rioja, Cervantes
et Mariana. La poésie , sans mesure certaine
et sans rimes déterminées , ne présentait qu'une période
poétique remplie de pleonasmes vicieux , et de puérilités
ridicules. On ignore absolument en Espagne
quel fut l'auteur de ce premier essai poétique , où l'on
remarque , pour le tems , quelque mérite d'intentions
épiques , soit dans l'invention , soit dans les pensées ,
soit enfin dans le choix des expressions .
Dans le siècle suivant florissaient deux écrivains, chez
lesquels on commence à découvrir quelques-uns des
progrès de la langue et de la versification; l'unet
l'autre laissent apercevoir plus de douceur, plus de
liaison et des formes plus arrêtées. Les poëmes sacrés de
Don Gonsalo de Berceo et celui d'Alexandre , de Juan
Lorenzo , joignent à une marche moins pénible quelques
détails plus brillans que le poëme du Cid. La
différence entre ces deux auteurs , c'est que Berceo , par
la nature de ses sujets , qui ne sont pour la plupart que
des légendes de saints , si l'on en excepte quelques narrations
et quelques pensées morales , n'offre que peu
d'imagination , de variété et de connaissance ; Lorenzo ,
au contraire , a plus d'élévation et laisse entrevoir une
grande instruction en histoire, en mythologie , en philosophie
JUIN 1809. 609
losophie et en morale, ce qui rend son ouvrage un des
plus intéressans de cette époque.
Alphonse X régnait alors en Castille ; ce prince, à qui
la fortune , pour compléter sa gloire, aurait dû donner
des fils plus soumis et des sujets moins barbares , sut
réunir aux vues paternelles et bienfaisantes du législateur
les combinaisons profondes d'un habile mathématicien,
le calcul et les connaissances de l'historien et les
lauriers du poëte. C'est à lui que l'on doit d'avoir le
premier honoré la langue de sa patrie , en ordonnant
que les actes publics , jusqu'alors écrits en latin, le seraient
désormais en espagnol. Ortis de Zuniga a rassemblé
dans ses Annales de Séville quelques fragmens
des ouvrages de ce prince. On y trouve un poème sur la
pierre philosophale , intituléEl Tezoro , et un Recueil
de cantiques en dialecte gallicien. C'est lui qui a le premier
fait usage des rimes croisées , espèce de poésie à
laquelle on a donné le nom de coplas de arte mayor.
Si l'impulsion donnée aux lettres par ce prince eût
été suivie par ses successeurs , la littérature espagnole
compterait des richesses plus considérables ; mais l'élan
barbare de cette époque ne permettait pas qu'un pareil
exemplefût imité. Les dernières années de la vied'Alphonse
furent troublées par la désobéissance et la révolte;
et sous le règne orageux de Don Pedre , les Castillans
ne paraissaient avoir une âme que pour se haïr,
etdes forces que pour s'exterminer.
Il était difficile que le chant des Muses se fît entendre
au milieu des cris de la guerre civile ; aussi ne comptet-
on pendant cette époque qu'un petit nombre de
poëtes. Juan de Ruiz , archi-prêtre de Hida; l'infant
Don Manuel, auteur du Comte Lucanor; le juif Don
Santo et Ayala le chroniste , sont les seuls dont les noms
nous soient parvenus. Les vers de ces auteurs ont élé
perdus pour la plupart , et ceux qui existent encore
sont inédits ; ceux de Juan de Ruiz seulement ont été
publiés , et ils se trouvent par hasard les plus dignes
d'être connus.
Le sujet de ses poésies est l'histoire de ses amours, entremêlée
d'apologues , d'allégories, de contes, de satires,
de proverbes et de quelques épisodes pieux. Cet auteur
Qq
610 MERCURE DE FRANCE ,
est fort supérieur à ses devanciers , et parmi ses successeurs
bien peu l'ont surpassé pour la richesse de l'imagination
, pour la vivacité de l'esprit et pour la fécondité
des saillies ; s'il avait su choisir une mesure de vers
plus déterminée , et s'il avait écrit d'un style moins
dur , ses ouvrages seraient un des monumens les plus
précieux du moyen âge.
Don Thomas Antonio Sanchez a publié les OEuvres de
presque tous les auteurs dontje viens de parler , et il les
a enrichies d'excellentes notices sur chacun d'eux , ainsi
que de notes très-curieuses propres à faciliter l'intelligence
du texte. On admire cette collection comme une
suite d'armures antiques dans un arsenal; elle est devenue
un sujet d'observation pour les savans , de conjectures
pour les grammairiens et de méditations pour
le philosophe ; mais le poète, sans perdre son tems à
létudier , la contemple avec respect comme le berceau
J. T. de sa langue et de l'art qu'il cultive.
( La suite à l'un des numéros prochain. )
VARIÉTÉS .
Le Gouvernement a donné l'ordre de restaurer un des plus
beaux monumens que les Romains aient construits dans les
Gaules , et un des mieux conservés jusqu'ici , les Arênes de
Nimes . Toutes les maisons gothiques que l'ignorance ou la
cupidité avaient élevées dans l'intérieur de ce monument
précieux, seront démolies sans délai , ainsi que celles qui en
obstruent les issues extérieures et en masquent la vue. L'Empereur,
aux yeux de qui rien de tout ce qui est grand ne
peut échapper , et qui , au milieu des soins d'une guerre opiniâtre
qu'a excitée contre lui la haine de l'Angleterre et la
mauvaise foi de l'Autriche , s'occupe constamment des arts ,
de l'industrie et de toutes les améliorations de son Empire, a
ordonné cette opération, dont les frais , qui s'élèveront , diton
, à 200,000 francs , seront par tiers , aux charges de
l'Etat , du département et de la ville.
- La première classe de l'Institut royal de Hollande s'est
agrégé, en qualité d'associés étrangers , MM. J. Banks , d'Angleterre
; C.-L. Berthollet , de France; N.-J. Jacquin , d'Autriche;
T. Jefferson , d'Amérique; P.-S. Pallas ,de Russie;
JUIN 1809 . 611
P.-S. Laplace , de France ; A. Volta , d'Italie ; J.-G.Walter,
deBerlin.
CHRONIQUE DE PARIS .
Dirons-nous quelque chose d'un nouveau drame qui vient
d'ètre représenté avec succès sur le theatre de l'Impératrice
( Odéon ) ? En faire l'éloge serait contre nos principes ;
le genre est proscrit par tous les amis de la bonne comédie,
par tous les véritables hommes de lettres. Blamer le public
d'avoir pleuré , d'avoir applaudi , ce serait une injustice , et
d'ailleurs ne croyons pas que nos droits, comme journalistes,
s'étendentjusque-là .
Contentons - nous d'observer que M. Aude , auteur de
Monval et Sophie , a eu l'art de faire oublier à de nombreux
spectateurs toutes les inyraisemblances sur lesquelles
pose la fable de son drame; qu'il y a souvent dans sa pièce
de l'intérêt , de lachaleur ; qu'elle est écrite en vers, et plus
correctement que ne le sont ordinairement les ouvrages de
ce genre.
A propos de spectacles , nous devons relever une grave
erreur qui nous est échappée dans notre dernier Numéro.
Nous avons annoncé comme ayant déjà joui des honneurs de
la représentation, un mélodrame nouveau , qui a pour titre ,
le Prince de la Newa. Un journaliste , qui sait beaucoup
mieux que nous ce qui se passe sur les treteaux des Boulevards
, nous apprend que cette pièce n'est encore qu'en
répétition.
L'été est pour la librairie, comme pour les spectacles , la
saison morte. Cependant, s'il ne paraît pasd'ouvrages nouveaux
très -importans , les grandes en reprises se continuent .
Par exemple , on voit toujours paraître à des époques trèsrapprochees
, des livraisons du Musée Napoléon , par
MM . Robillard- Péronville et Laurent ; des Liliacées , par
M. Redouté ; des Arbres et Arbustes que l'on cultive en
pleine terre , par Duhamel , publiés par Etienne Michel ;
des Peintures des Vases antiques , par MM . Millin , C éner
Let Maisonneuve des Hindoux , par M. Solvyns , etc., etc.
Tous ces ouvrages font honneur aux artistes français .
Parmi les ouvrages importans dont la publication sera ,
dit- on , assez prochaine , on annonce deux Nouveaux Dictionnaires
historiques plus complets que tous ceux qui ont
paru jusqu'à ce jour. La rédaction en est confiée à un
Qq2
612 MERCURE DE FRANCE,
grand nombre de savans et gens de lettres estimables , parmi
lesquels il y a plusieurs membres de l'Institut.
La perte de l'historien Muller , mort tout récemment
à Cassel , dans un âge peu avancé , a
Lage été vivement sentie par
les hommes de lettres de tous les pays. Sa belle histoire des
Suisses avait été admirée à Paris comme en Allemagne. Son
talent était encore dans toute sa force , et les lettres pouvaient
, ainsi que l'administration publique du royaume de
Westphalie , dans laquelle il occupait une place éminente ,
en espérer de nouveaux services . Nous donnerons une Notice
plus étendue sur sa vie et ses ouvrages (1).
(1) Nous avons sous les yeux une lettre que M. Muller a écrite, tout
récemment , à M. Langlès , de l'Institut. Le fragment que nous en
allons citer , donnera une idée de son caractère et de ses travaux , à
l'instant où la mort est venue le surprendre : l'auteur n'étantpas français
, son style ne doit point être jugé rigoureusement.
« ..... Ce serait une entrepreprise digne du grand homme qui achève
tant de choses qu'on croyait impossibles , de faire présent au monde
littéraire , d'un recueil: Scriptorum orientalium de rebus orientalibus,
aussi vaste , aussi bien ordonné , aussi judicieux que ceux de Muratori et
de la Congrégation de Saint-Maur. Une Société de jeunes savaris sous
vos auspices , achéverait un tel ouvrage en peu d'années. Ce serait-là
Patefactus oriens , et un monument auquel ni l'Angleterre , ni aucune
autre nation n'aurait rien à comparer. La traduction mettrait tout le
monde à portée de cette source d'instruction nouvelle. En peu d'années
on connaîtrait tous les tems de cette intéressante partie de la terre ,
comme on connaît l'histoire d'Allemagne . Les trésors de l'Escurial ,
réunis à ceux de la Bibliothèque impériale de Paris , y mettraient un
degré de perfection , qu'il était autrefois impossible d'atteindre.
v Ajoutez les travaux sur les manuscrits d'Herculanum , et la vraisemblance
d'y trouver quelques bons auteurs , et nous conviendrons
que les lettres auraient leur bonne part des triomphes du nouveau
César.
« J'ai publié la première partie du cinquième volume de l'Histoire
des Suisses , parce que je désespère de faire la seconde. Je suis tellement
surchargé d'affaires courantes , que je ne peux qu'avec peine me sauver
deux heures avant mon coucher pour lire un peu; il m'est impossible
dé composer.... Je n'ai pas même pu revoir ce dernier ouvrage; je
crains qu'il n'y ait bien des imperfections . Beaucoup de détails , comme
JUIN 1809 .
613
SOCIÉTÉS SAVANTES .
La Société d'agriculture , des sciences et des arts , du département de
laHaute-Vienne , séant à Limoges , présidée par M. Toxier-Olivier ,
préfet du département , membre de la Légion d'honneur , a décerné ,
dans sa séance publique du 24 mai dernier , le prix d'éloquence , à
M. Gédéon Genty-de-la- Borderie , bachelier en droit , fils de M. Gentyde-
la-Borderie , président du tribunal de Bellac , pour le discours qu'il a
composé sur Vergniaud , membre de la Convention , né à Limoges .
La Société propose au concours pour l'année 1810 , les prix suivans :
Pour la classe des sciences physiques , etc. , premier prix.- Etablir ,
par un Mémoire, quels sont les vices qui s'opposent le plus à la prospérité
de l'agriculture dans le département de la Haute-Vienne , et quels ,
seraient les moyens d'y remédier ?
Si entr'autres moyens d'amélioration on adoptait les prairies artificielles ,
il serait bon d'examiner si notre sol ne fournirait pas spontanément
quelques plantes , sur-tout légumineuses , appropriées à la nourriture
d'hiver des bêtes à laine , et dont on pourrait composer une partie de
ces prairies.
Second prix.- Des hommes exerçant différentes professions émigrent
périodiquement, chaque année, de plusieurs cantons de la Haute-Vienne,
et portent ailleurs leur industrie. Ils rentrent ensuite avec des bénéfices
plus ou moins considérables pour parcourir de nouveau le même cercle
de départ et de retour , jusqu'à une certaine époque de leur vie.
• Ces émigrations sont-elles avantageuses ou nuisibles à notre départel'histoire
des Républiques en présente , supportables à ceux qui aiment
les anciens ; d'ailleurs bien des choses et des faits .
Semota à nostris moribus sejuncta quæ longè.
>> Nos établissemens littéraires se sont soutenus cette année; mais les
universités , dotées d'anciens fonds de couvent , ont perdu tout au moament
où ces fonds ont été qualifiés de domaines. Ils pèsent donc pour
plus d'un demi-million sur le trésor public , sans les lycées , sans les
écoles primaires. Je prévois la triste nécessité des réductions , des suppressions.
Les districts qui en ont vécu et tant de familles s'en lamentent
d'avance; et moi..... J'aimerais mieux mettre mon nom à la tête de
quelque ouvrage, qu'au bas d'une lettre qui leur annoncera leur anéantissement.-
N'en parlons plus . D'ailleurs je me porte encore assez bien ,
etje me réjouis de tout ce qu'on fait chez vous , des vastes plans , des
grandes conceptions , des moyens analogues et des succès toujours renouvelés!
etc. »
J. MULLER, Conseiller-d'Etat,
Directeur général de l'Instruction publique.
614 MERCURE DE FRANCE ,
ment , sous les rapports de la population , de la morale, de l'agriculture
et des arts ?
Chacun de ces deux prix sera une médaille d'or.
Ces questions ont été déjà mises au concours pour les années 1808 et
1809, mais elles n'ont pas été résolues encore d'une manière satisfaisante.
Pour la classe de littérature , etc. , la Société décernera une médaille
d'or à la meilleure pièce de vers , dont l'auteur choisira le sujet , mais
qui ne pourra avoir moins de cent vers.
Idem , à l'éloge d'un homme célèbre , militaire , jurisconsulte ou littérateur
, né dans l'étendue de la sénatorerie de Limoges .
La Société n'indique pas le sujet des discours , quoique la perte de
MM. Cabanis et Ventenat, membres de l'Institut national, et ce dernier,
associé correspondant de la Société , fournissent matière à de justes
éloges.
La Société d'agriculture du département de l'Escaut voulant encourager
l'étude de la botanique , la culture des plantes indigènes et la multiplication,
des bons arbres fruitiers , a résolu , dans sa dernière séance
publique , d'accorder trois médailles d'argent , savoir :
1º. A celui qui, né dans ce département , possédera tous les principes
de botanique établis dans la Philosophia Botanica de Linnæus , et
répondra d'une manière satisfaisante à toutes les questions qui lui seront
faites à ce sujet;
2º. A celui qui aura rassemblé dans un herbier le plus grand nombre
de plantes indigènes du département de l'Escaut , avec leurs noms génériques
et spécifiques , et la désignation des lieux où elles croissent naturellement
;
3º. Au marchand pépiniériste qui aura formé à Gand , ou dans les
environs de cette ville , la pépinière la mieux tenue et la plus riche en
bonnes espèces d'arbres fruitiers .
ACADÉMIES ÉTRANGÈRES .
Société royale des Sciences de Gottingue.
Le 10 novembre 1808, cette Société a célébré la cinquantième fête an.
niversaire de sa fondation .
M. Heeren a ouvert la séance par la lecture d'un Mémoire sur les
Ruines de Persépolis .
Ensuite M. Heyne a la un rapport sur les travaux de la Société dans
le cours de l'an 1807 à 1808. Il en résulte que la Société a perdu par la
mort M. Wrisberg, membre ordinaire , et MM. de Lalande, J.-F. Lorenz
et C.-S. Ziehen , membres correspondans.
JUIN 1809 . 615
し
Ont été reçus membres , MM. Jean de Muller , Frédéric de Hoevel ,
Barbie Dubocage , P.-F.-G. Gosselin , L.-M. Langlès et Charles Villers.
Le comte Joseph Ossolinsky a été nommé membre honoraire et
MM. Garnier , médecin du roi de Westphalie , Michel Beer , Ch.-L.
Mollevaux de Nanci , L. de Haller , professeur à Berne ; J. Heineken et
Brak de Gênes ont été nommés membres correspondans .
Les Mémoires présentés ou lus à la Société depuis novembre 1807 ,
sont :
1º. Heyne, de Interpretatione sermonis mythici;
2º . Gauss , Theorematis aritmetici demonstratio ;
3º. Meiners , de dubiis quibusdam in obscuris locis in mythicorum
in primis eleusiniorum historia ;
4°. Heyne , de Usu sermonis romani in administrandis provinciis ;
5°. Gauss , Summatio serierum quarundam singularum ;
6°. Tychsen , Numi veterum Persarum illustrati , et
7° . Heeren , de Monumentis Persepolitanis.
Plusieurs de ces Mémoires ont été insérés dans le XVI volume des
Commentaires; les autres paraîtrontdans le volume prochain .
Quant aux prix proposés , la Société a déclaré qu'elle n'a reçu aucan
Mémoire sur le prix de la classe des sciences physiques ,
De Arterioso et venioso foetus humani sanguinis an diversus , et
quæ sint partes constitutivæ ?
Elle a reçu quatre Mémoires sur le prix économique concernant la
meilleure organisation d'une ferme rurale. Deux de ces Mémoires
ont partagé le prix . Les auteurs sont MM. C.-G. Muller , C.-F. Hageret
Seitz. Les nouveaux prix proposés sont :
Prix de la classe des sciences , mathématiques et physiques , pour le mois
de novembre 1809.
Quæ est gaz oxigenii azotici , aliorumque fluidorum æriformium ,
seu eorum vasium , vis et efficacia ad excitandam electricitatem
ope attritus ?
Prix d'histoire pour le mois de novembre 1810.
Desiderat Societas Geographiam Carpini , Rubruquis et imprimi.
Marci Pauli veneti , qua non solum horum virorum itinera , verum
etiam regiones , populi , urbes , montes et fluvii ab iis memorati,
excutiantur , atque cum optimorum et recentissimorum auctorum
narrationibus ita componantur, ut vera afalsis , certa ab incertis
facile distingui queant.
Le prix pour chacune de ces deux questions est de cinquante ducats .
Prix d'économie .
1º. Pour le mois de juillet 180g: Déterminer les dédomunagemens
616 MERCURE DE FRANCE,
que les paysans doivent aux propriétaires , en raison de la suppression
de la corvée;
2º. Pour le mois de novembre 1809 : Déterminer l'influence du
changement de la monnaie sur l'industrie ;
5º. Pour le mois de juillet 1810 : Quels sont les effets observésjus
qu'ici , produits par la différence des plantes , du climat et de la
saison; sur la quantité du miel et de la cire ?
4°. Pour le mois de novembre 1810 : Quelle est la meilleure organisation
de la médecine pour les bourgs et les villages ?
Le prix de chacune de ces quatre questions est douze ducats , et le
terme de l'envoi des mémoires est fixé à deux mois avant la distribution .
POLITIQUE.
Paris , 16 Juin .
UNE nouvelle heureuse et inespérée vient de faire quitter
le deuil aux familles de deux de nos braves capitaines ;
on crut morts à la bataille d'Essling , les généraux Durosnel
et Foulers : le premier , aide-de-camp de Sa Majesté , avait
été renversé en portant un ordre à la division de cuirassiers
qui chargeait ; l'autre était également tombé au moment où
l'Empereur , apprenant la rupture des ponts , ordonnait à
l'armée d'arrêter le mouvement qui la portait en avant , et
de se concentrer pour rentrer dans ses ouvrages : tous deux ,
blessés , étaient restés dans des blés , où l'ennemi les a faits
prisonniers. Cent cinquante soldats partagent leur sort , et
placés sur la liste des prisonniers , diminuent d'autant l'état
de notre perte réelle. L'évaluation en a été déclarée ; celle
de l'ennemi est plus considérable de beaucoup qu'on ne l'avait
cru d'abord : tous les renseignemens reçus de la rive
gauche la portent à près de vingt mille hommes.
,
Depuis cette terrible journée , où , suivant l'expression
des plaisans de Vienne , le général Danube a sauvé l'armée
autrichienne , cette armée a prouvé par son inaction quelle
eût été sa situation sans le hasard qui l'a servie : elle n'a
pas reparu devant les faibles retranchemens faits à la hate
par les Français sur la rive qu'elle occupe , et elle a permis
àl'armée française de donner à ses travaux , dirigés par le
général du génie Lazouski , et souvent visités par l'Empereur
, toute l'étendue et toute la force nécessaires ; les
ponts rompus ont été rétablis , et malgré la crue du Da
JUIN 1809 . 617
nube , que les gens du pays regardent encore comme inévitable
vers la mi-juin, ces ponts sont parvenus à un degré
de solidité qui paraît ne plus laisser d'inquiétude. De son
côté , l'armée autrichienne ne s'occupe que de réparer ses
pertes , de rallier ses corps et d'établir des retranchemens
qui la secondent dans la nouvelle attaque qu'elle redoute;
elle a fait sur deux points du Danube de légères
démonstrations : la première à Krems ; mille hommes ont
passé le fleuve ; les Wurtembourgeois sont accourus et les
ontenunmoment rejetés sur l'autre rive. On croit que, dans
cette circonstance , la sûreté de ses postes a contraint le général
Vandamme , qui combat à la tête des Wurtembourgeois
, à détruire une partie de la ville de Krems qui lui ca-
L
chait ou qui secondait les mouvemens de l'ennemi .
La seconde démonstration a été faite sur la droite de l'armée
française. Neuf mille hommes se sont présentés sur le
rive droite du fleuve, vis-à-vis Presbourg; ils s'étaient retranchés
dans la ville d'Engereau. Le maréchal duc d'Auerstaedt
Jes a fait attaquer par les tirailleurs d'Hesse - Darmstadt, soutenus
par le 12º d'infanterie de ligne. Le village a été emporté
rapidement; le régiment de Beaulicu a été détruit ;
une partie a été tuée , l'autre prise , l'autre jetée dans l'eau .
Parmi les prisonniers se trouvent beaucoup d'officiers, et parmi
eux le petit-fils du feld-maréchal Beaulieu , combattant
avec le régiment qui porte son nom. Le reste de la division
autrichienne a repassé le fleuve , en protégeant sa retraite
par une île du Danube dont elle était couverte.
-Voici les seuls événemens militaires qui aient eu lieu sur
ce point.
L'Empereur était à Vienne le 8 ; il y a passé la revue de
toute sa garde , et il y a reçu le colonel Gorgoli , aide-decamp
de l'empereur de Russie , porteur d'une lettre de son
souverain pour S. M. Cet aide-de-camp a annoncé que l'armée
russe , marchant sur Olmutz , avait passé la frontière le
24 mai .
Le vice-roi s'est porté avec l'armée d'Italie à Edembourg
enHongrie.
L'impératrice d'Autriche a quitté Bude et s'est retirée à
Peterwardin; les effets précieux de la couronne ont aussi
suivi le cours du Danube ; les Hongrois ont encore peu de
troupes dans l'armée autrichienne. La ville de Raab est le
dépôt de l'armée insurrectionnelle , qui n'a fait encore aucun
mouvement et ne parait pas disposée à dépasser les frontières.
On parle de division entre l'archiduc Palatin et le ca-
1
618 MERCURE DE FRANCE , 1
binet autrichien , et de la diversité des opinions qui , dans
ces derniers événemens , se sont formées en Hongrie : le voeu
d'une diète paraîtrait étre celui de la nation ; mais on sent
que, dans de pareilles circonstances, la cour de Vienne doit
s'y refuser , et ce refus ne peut qu'accroître la mésintelligence.
Les débris de l'archiduc Jean sont entrés en Hongrie , où
l'on voit que le prince Eugène s'attache encore à sa poursuite.
Le général Macdonald est maître de Gratz , le duc de
Raguse est à Laybac. Des forces considérables se réunissent
à Lintz sous les ordres du duc de Dantzick , qui parait
devoir y rassembler sous ses ordres toutes les troupes de la
Confédération. Ainsi tous les corps de la grande armée et de
ses alliés sont en communication , et manoeuvrent pour s'assurer
un mutuel appui.
Les travaux de l'armée de Dalmatie , commandée par le
général Marmont , duc de Raguse , ont mérité une mention
particulière. Ses lettres à l'Empereur , datées de Fiume , sur
sa marche combinée avec l'armée d'Italie , ont été publiées
officiellement; on y suit avec un vif intérêt les progrès de
cette troupe peu nombreuse , mais forte de sa discipline , de
son instruction et de l'habileté de ses chefs , qui depuis trois
ans s'indignait du repos , et ne trouvait de délassement que
dans l'image et le simulacre des combats qu'elle brûlait de
livrer. Au signal de l'Empereur , elle a franchi les mor.-
tagnes avec rapidité et s'est portée en Croatie : l'armée autrichienne
, nombreuse et fortifiée dans des positions trèsavantageuses
, l'attendait avec une sorte de confiance. Ces
positions de villes en villes , de défilés en défilés , ont été
successivement emportées, l'armée a signalé son courage
aux combats vifs et sanglans de Golpich et d'Ottochatz.
« J'ai été blessé d'un coup de feu à la poitrine , dit le géné-
<<ral en chef dans ses lettres à Sa Majesté ; mais la balle n'a
>> fait qu'effleurer , et je n'ai pas quitté mes fonctions. » Les
généraux Launay et Soyez ont été blessés plus grièvement ;
les chefs des corps ont fait preuve de ce talent qui supplée
au nombre par l'instruction , et remédie avec promptitude
aux difficultés imprévues que présente la nature du terrain
et les pays peu connus où l'on est engagé. Le duc de Raguse
voudrait nommer tous les chefs qui ont combattu sous ses
ordres , tous l'ont mérité ; mais il est obligé à se borner , et
nomme seulement les généraux blessés Soyez et Launay, le
général Clauzel, le général Montrichard , les colonels Bertrand
, Planzonne , Bachelu et Bonté. Dans cette courte cam
JUIN 1809 . 619
pagne, l'ennemi a eu environ 6,000 hommes hors de combat.
Il a eu un très-grand nombre de déserteurs . L'armée a
marché ou combattu tous les jours pendant quatorze
heares; les soldats , au milieu des dangers et des fatigues ,
se sont montrés dignes de fixer l'attention de S. M. , ct
n'ont eu pour objet que de mériter son suffrage . L'armée
laisse la Dalmatie tranquille , sous la surveillance de son
zélé provéditeur Dandolo ; quelques assassins y ont été
vomis par l'Autriche , mais ils sont connus , surveillés ; ils
n'entraînent aucune partie de la population vers desxcès
coupables , et subiront tous la peine due à leurs crimes.
De leur côté, les Polonais battent les Autrichiens sur
deux points à la fois, et sur leur propre territoire , et sur
celui de leurs ennemis , en Galicie et sur la Basse-Vistule.
En Galicie , le prince ministre de la guerre Poniatowski ,
après la prise glorieuse de Sandomir , s'est mis en marche
sur Cracovie . Il a pris d'assaut la forteresse de Zamoc , où il
a fait 3,000 prisonniers. Dans sa marche victorieuse , il mcnace
de prendre à dos l'archiduc Ferdinand , forcé par le général
Dombrowski de renoncer à son projet de suivre le
cours de la Vistule et de recevoir à Dantzick les secours des
Anglais. L'archiduc a été repoussé de Thorn ; il remonte le
fleuve et cherche à gagner la Silésie autrichienne , où il
n'arrivera pas avec le tiers de son monde. On assure que
l'archiduc Charles l'a déjà rappelé par les ordres les plus
pressans , auxquels il a jusqu'ici résisté ; son armée éprouve
une désertion considérable. Nous ne savons plus que faire ,
écrit le général Dombrowski , et de ceux que nous prenons ,
etde ceux qui désertent. On remarque que la prise de Zamoc
a été due en partie aux bonnes dispositions du général
français d'artillerie Lepelletier ; cette place domine
le pays jusqu'à Léopold et Brody, et sa prise était importante.
L'aventurier Schill a terminé son destin , et il a été assez
heureux pour recevoir la mort les armes à la main. Après
avoir parcouru les bords de l'Elbe, inquiété quelques parties
du territoire Westphalien , cherchant un port et un asile
sur les vaisseaux anglais , il avait fait mine d'inquiéter Hambourg
et Lubeck , et s'était précipitamment retiré sur Rostock;
de là il avait gagné Stralsund , devenu une ville
ouverte depuis la démolition de ses fortifications .
Le général français Gratien , lieutenant-général au service
d'Hollande , au premier bruit de son apparition , avait
quitté les côtes de la Baltique où il commandait , et s'était
620 MERCURE DE FRANCE ,
mis en marche contre lui avec les troupes hollandaises sous
ses ordres . Il l'avait suivi dans ses contré-marches , dans
ses nombreux détours , avec le désavantage que doivent
avoir dans de telles poursuites des troupes réglées contre
des bandits qui se réunissent , se dispersent à volonté , et
trouvent partout des moyens de vivre en laissant les traces
du pillage et de la dévastation. Enfin , le général Gratien
a atteint , à Stralsund , le corps de Schill réuni , retranché ,
et déterminé à se défendre : un corps de danois venu en
hâte du Holstein , s'était réuni aux hollandais commandé
par le général major Ewald. Schill était entré dans Stralsund
le 25 mai. Une garnison de quelques hommes ne put
faire résistance ; les employés français coururent des dangers
, l'irruption était imprévue. M. l'intendant français
d'Houdetot et son secrétaire furent atteints par les brigands.
Le secrétaire fut massacré par eux ; M. d'Houdetot
allait subir le même sort , si l'estime qu'il avait inspirée aux
habitans , et la reconnaissance qu'ils lui portent pour son
administration éclairée et paternelle , n'avait fait de ces
habitans autant de défenseurs de sa personne ; il fut sauvé.
Les jours suivans se passèrent , de la part de Schill , à se
fortifier , à établir des batteries et des redoutes : aucun vaisseau
anglais ne paraissant , il résolut de se défendre dans
Stralsund jusqu'à la dernière extrémité. Le 30, il apprit
que le général Gratien était à une marche de la ville. Le
lendemain les Hollandais et les Danois réunis parurent ; et
un feu terrible d'artillerie et de mousquéterie s'établit sur
une partie de l'enceinte. La résistance fut vive ; mais un
assaut aux retranchemens , donné avec la plus grande
vigueur , jeta les assiégés dans la ville et dans les rues , où
les vainqueurs s'élancèrent et les poursuivirent de quartier
en quartier ; les rues étaient jonchées de morts. Schill ,
désespéré , voulait incendier la ville ; les moyens ne lui en
furent heureusement pas donnés. Enfin , dans un de ces
combats corps à corps qu'il eut à soutenir dans cette mêlée ,
un coup de feu l'étendit mort dans la rue dite Falerstrasse.
Les vainqueurs portèrent son corps à l'Hôtel-de-Ville. Sa
troupe est anéantie ; ce qui est échappé est pris ou a fui
vers l'île de Rugen , où un très-petit nombre a pu arriver.
Des ordres de Danemarck l'y attendent : tous les bâtimens
danois dans ces parages doivent s'assurer des individus
faisant partie du corps de Schill , et s'emparer de leurs
butin et effets de quelque nature que ce soit , même des
bâtimens qui les portent.
JUIN 1809 . 621
Dans cette action brillante et heureuse , les Danois et les
,
Hollandais ont fait des prodiges de valeur contre un ennemi
désespéré dont les moyens de défense étaient redoutables.
Les Hollandais ont perdu le général Carteret , les colonels
Battenbourg , Dolmann et d'autres officiers. Les Danois
ont aussi perdu des officiers qu'ils regrettent beaucoup. Les
braves des deux nations ont été enterrés avec tous les honneurs
de la guerre ; les troupes et les magistrats ont assisté
à leur convoi . Le corps de Schill a été inhumé sans aucun
appareil .
Cet événement n'a pas encore été publié officiellement à
Paris , mais les détails qu'on vient de lire sont extraits des
relations publiées à Stralsund. Les autorités d'Hambourg
et d'Altona ont fait proclamer la nouvelle , et la gazette
royale d'Amsterdam a publié un rapport provisoire fait au
roi de Hollande par le lieutenant-général Gratien. Tous les
caractères de l'authenticité sont donc obtenus , et il n'y a .
aucun doute à former sur la réalité de cet événement qui
était devenu inévitable , mais qui a pour résultat heureux
de rétablir la paix et de calmer les inquiétudes élevées à la
fois sur un grand nombre de points attaqués ou menacés par
ces partisans.
Leurs émules en Lusace ne sont pas plus heureux. Le
général saxon Thielmann , tient en échec le corps du duc
de Brunswick , contre lequel marche le roi de Westphalie ,
déjà arrivé à Erfurt , tandis que le duc de Valmy dont les
divisions se forment avec l'activité infatigable qui caractérise
ce vieux guerrier , tient en réserve l'armée qui s'organise
sous ses ordres .
S. M. a signé de son camp impérial d'Ebersdorf un assez
grande quantité de décrets. Les premiers sont un hommage
à la valeur, et décernent la Couronne de fer à une assez
grande quantité de généraux , officiers et soldats qui se sont
distingués en combattant pour justifier sa devise ; d'autres
admettent de jeunes filles de légionnaires aux maisons impériales
d'Ecouen ; d'autres admettent des legs charitables et
de pieuses offrandes aux hôpitaux dotés de nouveau par la
bienfaisance publique.
Un autre décret contient diverses mesures relatives à la
prospérité de nos haras , des races de chevaux , à l'art hyppiatrique
et vétérinaire, et à l'équitation . Onze écoles d'équitation,
divisées en trois classes , seront établies à Paris et
dans les principales villes de France où les écoles peuvent
étre convenablement placées. De plus , deux avis du Conseil
622 MERCURE DE FRANCE ,
d'Etat , adoptés par S. M., ont reçu force de loi; l'un , relatif
à la répression de l'exercice illimité de la fonctiou
d'agens de change et de courtiers , applique à toutes les
bourses du commerce les dispositions du décret du 10 septembre
1808 , relatif à la bourse d'Amiens , et ordonne aux
tribunaux de poursuivre toute contravention aux lois sur
cette partie , meme sans dénomination des syndics des agens
de courtiers de change ; l'autre avis est relatif aux societés
commanditaires .
Nos chambres de commerce ont recu de S. Ex. le Ministre
de la marine la notification officielle des mesures du congrès
américain , tendantes à suspendre les relations commerciales
avec l'Angleterre et la France. Par suise de ces mesures , il
est défendu , à compter du 20 mai dernier, d'importer dans
les Etats-Unis aucune denrée, marchandises et autres produits
du sol et de l'industrie de France et d'Angleterre. I a
saisie et la confiscation sont les peines prononcées dans le
cas de la violation de cette prohibition. « Il importe , dit le
Ministre dans sa circulaire , que le ministre dans sa circulaire
soit instruit de ces dispositions , afin que les armateurs
s'abstiennent jusquà nouvel ordre de toute expédition maritime
et commerciale pour les Etats-Unis .
ANNONCES .
Atlas portatif, contenant la Géographie universelle ancienne et
moderne. Cet Atlas , composé de 49 Cartes neuves dressées par M. Hérisson
sur un plan nouveau et uniforme , offre les découvertes des Voyageurs
et des Géographes ; les noms donnés aux terres , îles , golfes , archipels ,
caps et baies de la Nouvelle- Hollande , par le capitaine Baudin et ses
compagnons de voyage ; les changemens politiques opérés par suite des
Traités de Presbourg , de la Confédération du Rhin et de Tilsitt , jusques
et compris la réunion de la Toscane à la France , et son érection en
grand Duché; et précédés de Notices ou Elémens de Géographie, extraits
des ouvrages et des cartes de d'Auville pour la Géographie ancienne , et
pour la moderne , des cartes les plus nouvelles et les plus estimées
publiées en Europe , ainsi que des ouvrages de Malte-Brun, Pinkerton ,
Guthrie, etc. Nouvelle édition, rectifiée et considérablement augmentée ,
et pour laquelle le nombre des Cartes , de 45 , a été porté à 49 ( pour
rendre cet Atlas complet ) , et toutes ont été dessinées de nouveau par
l'auteur , et gravées au burin sans eau forte , afin de n'offrir que des
Cartes neuves, et non des copies de vieilies Cartes anglaises sur d'anciens
plans et de mauvaises productions , comme on en reproduit sans cesse
JUIN 1809 . 623.
qui ont paru il y a plus de 60 ans . On n'a négligé ici aucun des moyens
propres à porter cet Atlas au dernier degré de perfection que son utilité
et son adoption presque générales réclamaient ; les Cartes qu'ils contient
indiquent , avec exactitude , les dénominations , divisions et subdivisions
actuelles de tous les états de l'Europe , ce qui le rend plus utile qu'auparavant
anx Voyageurs et aux Négocians , pour lesquels on a tracé les
routes , plus propre pour l'instruction de la Jeunesse , plus completpour
la lecture de l'Histoire et des Voyages , et enfin indispensable pour
substituer à la lecture les dénominations , divisions et subdivisions
actuelles , qu'il retrace seul , aux anciennes qui se trouvent encore suivies
dans tous les ouvrages modernes de Géographie , même dans ceux de
Malte-Brun , Pinkerton et Guthrie , et dans tous les Dictionnaires de
Géographie , même ceux annoncés le plus récemment ( en 1809 ); pour
celle des Feuilles publiques et des Bulletins des armées , etc. etc. -Un
vol in-4° oblong , Cartes coloriées , précédées d'un texte d'environ 200
pages, broché en carton .-Prix , 20 fr.-Lemême, Cartes noires, 16fr. 500.
-Le même, sans le texte , les 49 Cartes coloriées, 1 vol. in-4º broc. 16 fứ.
50 c . - Chez Desray , libraire , rue Hautefeuille , nº 4 .
Nota. Le même libraire vient de publier une très belle Carte générale
et détaillée de l'Europe , dans son état politique actuel ; dessinée par
M. Hérisson , et gravée au burin , sans eau forte , sur quatre grandes
feuilles de papier colombier , colorié .-Prix , 12 fr . et 13 fr. , franche de
port .
Tableaux analytiques et synoptiques des Minéraux , ou nouvelle
méthode applicable à tous les systèmes , avec l'indication particulière de
celui de M. Haüy : Ouvrage formant les moyens de trouver en peu de
tems les noms des Minéraux , et d'abréger les recherches de ceux qui
veulent les étudier ou les classer d'après les caractères propres à chaque
Genre et à chaque Espèce ; par A. Drapiez , professeur de Chimie , et
secrétaire- général de la Société des Sciences et Arts de Lille . -Le texte
est suivi de dix grands tableaux portant chacun 18 pouces de haut sur
2 pieds de large . - Un vol. très-grand in-4° , broché en carton.
Prix , 7 fr . 50 с . — Chez le même .
Les Bucoliques de Virgile , avec le texte en regard , traduites en
vers français et accompagnées de notes ; par Charles Millevoye.- Un
vol . in - 18 , papier fin , grand raisin . Prix , 2 fr . 50 c. et 2 fr. go c . ,
franc de port. - Papier vélin , grand raisin , 5 fr . et 5 fr . 40 c. , franc
de port. Chez H. Nicolle , librairie stéréotype , rue de Seine , nº 12.
Persilèset Sigismonde , ou les Pélerins du Nord; traduits de l'espaguol
de Cervantes; par H. Bouchon-Dubournial , ancien professeur de
l'Académie royale et militaire éspagnole . - Six vol- in- 18. - Prix ,
10 fr, et 12 fr. 50 c. francs de port .- Chez le même .
On trouve , à la même adresse , le Don-Quichotte du même cuteur ;
)י
624 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1809 .
traduit par Florian .-Six vol. in-18 , avec 6 figures. Prix, 6fr. et
8fr. francs de port. - Papier fin , avec 24 gravures , 15 fr . et 17 fr . ,
francs de port.
Théâtre complet et Poésies fugitives , de J. F. Collin d'Harleville ,
membre de l'Institut et de la Légion d'honneur , auquels on a fait les
Querelles des Deux-Frères, ouvrage posthume de cet auteur.- Quatre
vol . in-8° . - Prix , 16 fr. 50 c. et 22 fr. , francs de port. Chez le
même.
-
Lettres de Mademoiselle de l'Espinasse, écrites depuis l'année 1773 ,
jusqu'à l'année 1776, suivies de deux chapitresdans le genre du Voyage
sentimental de Sterne , par le même auteur . Deux vol . in-8°. -
Prix, 10 fr. et 13 fr. , francs de port .-Chez Léopold- Collin , libraire ,
rue Gilles-Coeur , nº 4.
Un vol . La Maison des Champs , poëme ; par M. Campenon.
in-18, papier grand raisin. - Prix , 2 fr . 50 c. et 2 fr. 75 c. francsde
port.- En papier vélin , 5 fr. francs de port. - Chez le même .
-
LeBuffon des Ecoles , ou Histoire naturelle mise à la portéede la
jeunesse et rangée d'après la méthode de Linné , traduit de l'anglais de
W. Mavor. Seconde édition entiérement revue et augmentée par
M. Breton , traducteur de la bibliothèque géographique de Campe , ornée
de 132 figures en taille-douce . -Deux vol in- 12. Prix , 7 fr. 50 с. ,
et 9 fr. 25 c. francs de port.- A Paris , chez H Nicolle , libraire , rue de
Seine , nº 12.
- Delphine , par Madme de Staël-Holstein . - Seconde édition.
Six vol. in-12.-Prix , 12 fr . , et 16 fr. francs de port.-Chez le même.
Méthode abrégée et facile pour apprendre laGéographie, dite de
Crozat , où l'on décrit la forme du Gouvernement , de chaque pays , ses
qualités , les moeurs de ses hahitans , et ce qu'il y a de plus remerquable;
avec un abrégé de la sphère et une table des longitudes et latitudes des
principales villes du Monde , d'après les observations astronomiques les
plus modernes , et leur distance de Paris . Nouvelle édition , revue corrigée
et augmentée de la division de la France par départemens et de
tous les changemens survenus en Europe et dans les trois autres parties
du Monde , par suite de tous les Traités qui ont eu lieu depuis dix aus
jusqu'à l'avénement du roi Joseph Napoléon au trône d'Espagne , la
réunion de la Toscane à la France et son érection au grand duché, etc.
Par N. L. M***, professeur de géographie et d'histoire ; ornée de quinze
cartes géographiques , nouvellement gravées et refondues conformément
aux nouvelles divisions occasionnées par les différens Traités de Presbourg,
Tilsitt , etc.- Un vol, in- 12 de plus de 500 pages.-Prix , relié, 5 ft.
75 c. , et broché , 4 fr. 25 c. franc de port .- Chez Auguste Delalain ,
libraire , successeur des Barbou et Lallemant , rue des Mathurins , nº 5.
( N° CCCCXIV. )
( SAMEDI 24 JUIN 1809. )
1
MERCURE
DE FRANCE .
POESIE .
MELUSINE, ROMANCE (*).
Qui n'a pas su de Mélusine
Et les amours et les malheurs ?
Lusignan! tes murs en ruine
Attestent ses longues douleurs.
C'est envain qu'à sa voix puissante',
Furent asservis les enfers ;
En vain sa beauté ravissante ,
Avait mis des rois dans ses fers :
.
Le sort qui sans choix nous dispense
Etnous retire son appui,
Atant de biens,mêla d'avance
Le poison d'un secret enuni.
Mais tandis qu'une loi cruelle ,
De ses jours troublait la douceur ;
Mélusine était un modèle
D'amour, de grâce ét de candeur ."
Un jour que cette aimable Fée ,
Suivait d'un bois le frais sentier ,
Seul , assis au pied d'un trophée ,
Elle aperçut un beau guerrier.
A
12
T
I
C
(*) Tout le monde connaît la fable de la Fée Mélusine. C'est sur cette
ancienne tradition que la Romance suivante a été composée.
Rr
626 MERCURE DE FRANCE ,
C'était Raimond ; vivante image
Du noble Comte de Forez ,
Jeune héros , dont le courage
Surpassait les måles attraits .
Le voir, lui plaire , en être aimée ,
Partager son tendre tourment ,
Pour l'enchanteresse charmée ,
Ce fut l'ouvrage d'un moment.
Mais avant de serrer la chaîne
Qui devait les unir tous deux ,
L'imprudente magicienne
Dit à son esclave amoureux :
« O Raimond ! charme de ma vie ,
Espoir de ce coeur agité , -
Oui , c'en est fait : je vous confie
Le soin de ma félicité.
Mais au sein des nuits les plus sombres ,
Quand je m'enfuirai de vos bras ,
Jurez- moi , qu'à travers les ombres ,
Jamais vous ne suivrez mes pas. »
C
En proie à la plus douce ivresse ,
Raimond jura par son amour.
Si jamais j'enfreins ma promesse
Dit- il , quittez-moi sans retour .
Aces mots, un pouvoir magique
L'enlève et le porte soudain ,
Au fond d'un château magnifique ,
Quelle avait bâti de sa main
Sur les bords qu'arrose la Vienne
S'élevait ce palais brillant ,
Dont les tours dominaient la plaine ,
Et les remparts de Lusignan :
C'est là que d'un hymen prospère ,
Elevant les doux rejetons,
Ces époux , soigneux de se plaire ,
Du ciel épuisaient tous les dons.
Dès que l'aurore sur leurs têtes
Rallumait ses timides feux ,
L'amour , les tournois et les fêtes ,
Partageaient leurs momens heureux ;
Et la nuit , près de ces demeures ,
Des Silphes portés dans les airs ,
1,
1
▼
1
2
JUIN 1809 . 637 A
De leur sommeil charmaient les heures ,
Par de voluptueux concerts .
Cependant une humeur chagrine ,.
Se glissait au coeur de Raimond ;
Souvent , il voyait Mélusine :
S'enfermer dans un noir donjon :
Personue alors , n'osait la suivre ,
Et seul, jusques à son retour ,
Le guerrier s'indignait de vivre.
En proie aux tourmens de l'amour .
Fuyant la couche nuptiale ,
Et de jalousie éperdures
Une nuit enfin , nuit fatale!
Il pénètre au lieu défendus:
La faible lueur qui l'éclaire ,
Le guide vers un souterrain ,...
Dontjamais un oeil téméraire
Ne devait approcherben vainu
963 .
Il regarde , et voit sur le sable
Mélusine , le front baissé.
Undouble cercle impénétrable ,
Autour d'elle est déjà trácé.
Là , contre toute la nature ,
La Fée en plaintes se répand';
Etdes pieds jusqu'à la ceinture ,
Devant lui se roule en serpent.
Raimond contemplait ce prodige ,
Påle , et d'épouvante glacé,
Mais voici qu'un plus doux prestige
Ranime son coeur oppressé.
Ases yeux s'offre une fontaine ;
Mélusine s'arrête auprès ,
S'y plonge ,et recouvre sans peine
Sa forme et ses premiers attraits .
Acet aspect qui le rassure ,
Confus , il veut quitter ces lieux ;
Mais la Fée a vu le parjure,
Et poussant un cri douloureux :
Hélas! il est donc vrai , dit-elle ;
Envainj'ai compté sur ta foi !
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628 MERCURE DE FRANCE ,
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Raimond ! Raimond ! ton coeur rebelle ,
N'a donc pu se fier à moi !
Maintenant que de ma misère ,
Le secret est en ton pouvoir,
Oubliant que je te fus chère ,
Sans dégoût me pourras-tu voit ?
Non , une si folle espérance ,
Ne saurait entrer dans mon coeur ;
Et tajalouse défiance ,
Arenversé tout mon bonheur.
O toi , qui seul eus ma tendresse ,
Tu le sais , tu m'as dit un jour :
« Si jamais j'enfreins ma promesse ,
>> Abandonnez-moi sans retour.
Eh! bien! je t'obéis perfide;
Reçois mon éternel adieu ;
Elle dit , etdans l'ombre humide ,
Disparaît sur un char de feu.
Enla perdant, cette demeure
Perdit tous ses enchantemens :
Mais son coeur, aux fils qu'elle pleure ,
11
Garda ses premiers sentimens .
Contre le crime et le mensonge ,
La Fée arma leurs jeunes mains ;
Etsouvent, elle vint en songe ,
Leur inspirer de grands desseins ,
1
Bientôt sa vertu , son courage ,
Le secours de sonbras puissant,
S'étendit comme un héritage ,
Atous les fils du même sáng:
Et depuis , quand l'âge ou la guerre,
De l'un deux terminait le sort ,
Inconsolable messagère,
Mélusine annonçait sa mort.
Al'heure où vers le toit champêtre ,
Lanuit ramenait les troupeaux ,
On voyait la Fée apparaître ,
Debout, au sommet des créneaux, leisi
Làsous les habits du veuvage ,
Dans l'ombre , elle poussait des criss
Etces cris étaient le présage ,
Dumalheur qui frappait ses fils.
1
1
JUIN 1809 .
Aujourd'hui , bien que dans la plaine ,
Le tems ait fait crouler ces tours ;
La mystérieuse fontaine ,
Sur ses børds la revoit toujours :
On dit même , qu'avant l'aurore ,
Atous les regards échappant ,
Elle vient , s'y baigner encore ,
Moitié femme , moitié serpent.
Et moi , qui déplore comme elle,
Un espoir lâchement trahi ,
Moi , qu'une maîtresse infidèle ,
Du plus tendre amour a puni ;
Quand la nuit couvre la colline ,
A cette onde mêlant mes pleurs ,
De la plaintive Mélusine ,
J'aime à redire les malheurs.
/
S. E. GÉRAUD .
ENIGME.
De contradictions je présente l'ensemble:
On ne peut définir mes principes secrets ,
J'ai des effets sans nombre , et dans moi je rassemble
D'objets capricieux les bizarres portraits ;
Je cause tous les biens , comme les maux du monde.
Par moi l'esprit reçoit la plus vive clarté,
Je l'entraîne aussi vite en une nuit profonde ,
Je lui montre le faux, comme la vérité.
J'ai vu biendes destins: je naquis dans laGrèce,
Mon école y forma les plus rares esprits ;
Les uns de leurs pays obtinrent la tendresse ,
Les autres n'en ont eu que les justes mépris :
Sous des dehors grossiers , je formai Diogène ,
D'un éclat orgueilleux je revêtis Dion ,
Démocrite avilit ma puissance hautaine ,
Et je me ranimais à la voix de Platon .
J'ai dans Rome obtenu quelque tems des hommages ;
Mais croyant voir en moi la source des discords ,.
On me chassa bientôt de ces tristes rivages ;
Je répandis ailleurs mes maux et mes trésors.
Un lieu presque ignoré chérissait mon empire ,
La raison éternelle y maintenait mes droits ,
C'est de là que bientôt ma force allait détruire
630 MERCURE DE FRANCE,
Tout empire contraire à mes divines lois .
Mais déjà des erreurs je rouvre la barrière ;
Je livre l'Univers à de nouveaux malheurs ,
Tandis que mon flambleau , ramenant la lumière ,
Console les humains , en les rendant meilleurs .
Ces derniers tems ont fait et ma honte et ma gloire ,
Les esprits et les coeurs vers moi se sont tournés ,
Et les âges futurs à peine pourront croire
Les prodiges nouveaux , qui de mon sein sont nés :
Je condamnais le luxe et ina voix le ranime ,
Je respectais un Dieu, je détruis ses autels ,
J'exaltais la vertu , je propage le crime ,
J'apportais le bonheur , je proscris les mortels.
La liberté par moi fait naître la licence ,
Lapuissance des lois ne produit que discords ,
Les talens de l'esprit amènent l'ignorance ,
Enfin la pauvreté naît du sein des trésors.
J'élève sur le sang mes pompes triomphales ,
De théâtres pervers , je couvre mes Etats ,
Des peuples les plus doux je fais des cannibales ;
Les édifices saints s'écroulent sous mon bras .
Pourrait- on s'étonner d'un sort aussi contraire ?
J'ai créé les Jean-Jacques , ainsi que les Pascal ,
Descarté et Diderot, Racine avec Voltaire ,
Les fils de saint Ignace et ceux de Port-Royal .
Ne soyez pas surpris de voir en moi sans cesse
Des contradictions les emblêmes divers ;
Je prêche en vain partout l'amour de la sagesse ,
Sous mon nom la Folie enchaîne l'Univers .
DE PRECY , du Collége électoral deMácon.
t
LOGOGRIPHE.
DEUX consonnes et trois voyelles
Me rangent dans le végétal :
Deux lettres disparaissent-elles ,
: Je suis un fort sot animal
Qui , malgré sa bêtise extrême ,
A su se faire un grand renom.
On trouve , en moi , le doux pronom
Que l'on prodigue à ce qu'on aime ;
Le métal chéri d'Harpagon ,..
Le titre d'un pouvoir suprême ,
Ce qu'à Valogne on fait le mieux ,
!
JUIN 1809 . 631
Enfin, ce morceau d'harmonie
Qui peut charmer , sans symphonie ,
Et qu'on ne chante pas à deux .
Par M. M ..
CHARADE.
Mon premier de forme cubique
Sert , on trompe l'avidité ;
Mon dernier , en arithmétique ,
Est préférable à l'unité,
Si vous n'êtes mon tout , craignez l'ignominie
Où du moins n'allez pas en bonne compagnie.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPIE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Ministre.
Celui du Logogriphe est Li-è- vre.
Celui de la Charade est Saint- Cloud.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
SUR L'ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES MATHÉMATIQUES
EN ANGLETERRE .
Il y a en France un certain nombre de beaux esprits
qui , possédant le droit incontestable de juger de tout
sans rien savoir , ont décidé que les sciences obtiennent
dans ce siècle une trop grande faveur , et qu'une nation
aussi aimable que la nôtre ne doit pas , pour son honneur
, conserver plus long-tems le goût de ces spéculations
abstraites. Nous nous faisons un cas de conscience
de les prévenir que l'article qu'on va lire n'est point
fait pour eux : il est tout entier à la gloire des savans, et
sur-tout des géomètres du continent. C'est un étranger ,
c'est un Anglais qui leur rend justice, et il le fait en
homme capable de les apprécier.
Dans l'ouvrage périodique intitulé la Revue d'Edimbourg,
on a donné un extrait de la mécanique céleste
632 MERCURE DE FRANCE ,
de M. La Place. Cet extrait est fait de manière qu'il n'y
a qu'un homme du premier mérite qui puisse en être
l'auteur. L'ensemble des découvertes s'y trouve exposé
d'une manière supérieure. Leurs rapports y sont indiqués
, leur étendue et leur importance y sont senties et
appréciées . Nous n'hésitons pas à dire que très- peu de
personnes en France et en Angleterre sont capables
d'écrire aussi bien sur ces matières et de les envisager
d'un point de vue aussi élevé. Si la conformité des opinions
était un indice certain de l'identité des personnes,
nous croirions reconnaître dans cet écrit un des premiers
physiciens de l'Angleterre , actuellement professeur
à Edimbourg.
Mais ce qui le rend sur-tout remarquable , ce sont les
aveux qu'il contient. L'auteur confesse que le sceptre
des sciences n'est plus dans la patrie deNewton , et il
déclare avec autant de vérité que d'indépendance les
causes de ce changement. Il y a peu de phénomènes
plus intéressans pour le philosophe que ces directions
générales de toute une nation vers un même système
d'idées dans lequel elle devient tout à coup supérieure;
après quoi l'effervescence venant à diminuer et à s'éteindre
, le mouvement des esprits se porte vers un
autre objet. La physique et la chimie sont maintenant
cultivées en Angleterre avec le plus grand succès ;
quoique dans ces deux sciences , et sur- tout dans la dernière
, on ne leur soit pas inférieur sur le continent ; mais
pour les mathématiques , Lagrange et La Place ont
succédé à Newton .
Ce sont sur-tout les réflexions de l'auteur anglais sur
cette révolution des sciences que nous désirons faire
connaître à nos lecteurs. Nous les tirerons de la Biblio
thèque Britannique , où l'extrait a été traduit en entier.
Nous saisissons avec empressement l'occasion de rendre
justice aux auteurs de cet excellent Recueil , le seul bon
journal de sciences que nous ayons. Occupant euxmêmes
un rang distingué dans les sciences dont ils
traitent , ils ont toujours cherché à les servir et ils y ont
souvent réussi. Non-seulement ils se sont toujours empressés
de nous faire connaître de l'étranger ce qui
pouvait nous être utile, mais ils ont toujours recherché
JUIN 1809 . 653
les occasions , je dirais presque les prétextes, d'introduire
dans leur ouvrage les découvertes des savans français
; et la publication d'un extrait de la mécanique
céleste en est une nouvelle preuve.
Voici comment l'auteur anglais s'exprime sur ce
grand ouvrage : Il a exposé les théories astronomiques
contenues dans les diverses parties qui le composent ; il
a parlé des mouvemens des corps célestes , de leur forme,
des oscillations des fluides qui recouvrent leur surface ,
des mouvemens de rotation qu'ils exécutent autour de
leurs centres de gravité ; il a insisté sur les grandes lois
mathématiqués qui assurent la stabilité du systême du
monde et l'immuabilité des orbites planétaires ; arrivé
au terme de ces résultats , il ajoute :
<<Non-seulement l'ouvrage dans lequel ce tableau sublime
est tracé honore son auteur, mais la race humaine peut s'en
faire un titre de gloire. Il marque certainement le terme le
plus élevé que l'homme ait atteint dans l'échelle du perfec-
-tionnement intellectuel. On peut dire dans ce sens que le
mérite de cette production n'appartient pas tout entier à
l'auteur, et que des physiciens et des mathématiciens de
tous les siècles pourraient y réclamer quelque part. Leurs
efforts depuis Euclide et Archimède , jusqu'à Newton et
Laplace , ont tous concouru à élever ce monument. Tous ont
été nécessaires pour former l'auteur capable de produire ce
grand ouvrage et le petit nombre d'hommes qui peuvent l'entendre.
Tout mathématicien qui a contribué à reculer les
bornes de la science, tout astronome qui par des observations
exactes a grossi le nombre des faits , tout artiste qui a
perfectionné les instrumens d'astronomie , peut être considéré
comme ayant coopéré à conduire la science jusqu'au
terme où un pareil ouvrage a pu naître , et où il aparu des
hommes en état d'apprécier son mérite. Les premiers collaborateurs
ont rassemblé les matériaux, aiguisé les outils ou
construit les machines pour le grand édifice fondé par Newton
et terminé par La Place .
>>Par ces réflexions, nous sommes loin de prétendre attépuer
le mérite de l'auteur. Son originalité , sa fertilité d'invention
, sa faculté de généraliser , sont au-dessus de tout
éloge; il ne peut avoir de rival en renommée que le génie de
la race humaine; et certes cette place est encore honorable
dans l'échelle des réputations. »
634 MERCURE DE FRANCE ,
« Lorsque l'on considère l'histoire des progrès de l'astronomie
physique , une autre réflexion se présente naturellement.
Dans la liste des mathématiciens ou des physiciens qui
depuis près de soixante- dix ans, ont contribué à faire avancer
cette science , on trouve à peine le nom d'un seul anglais.
D'où provient cette lacune ? Comment se fait-il que dans un
si beau champ de recherches , dans une carrière où il y avait
tant de gloire à acquérir , dans la contrée qui produisit Bacon
et Newton , on ait gardé le silence , et que personne ne sait
entré dans la lice où de si beaux génies ont remporté des
palmes dans l'étranger ? Nous n'avons guères nommé que
cinq de ces hommes éminemment distingués ; mais nous aurions
pu en citer bien d'autres : Fontaine , Lambert , Frisi ,
Condorcet, Bailly, qui ont aussi contribué essentiellement
au grand ouvrage dont nous avons donné l'esquisse. Mème
dans ce second tableau aucun nom anglais ne trouve place ;
il est vrai qu'avant la période dont nous parlons , Maclaurin
avait indiqué un perfectionnement dans la théorie des forces
centrales qui a été d'un grand usage dans cette classe de recherches;
c'est la résolution des forces en d'autres , parallèles
à deux ou trois axes donnés de position , et réciproquement
à angles droits. Simpson et Walmesly prirent part
àla discussion qui fut occasionnée par la différence de moitié
, qui paraissait exister entre l'observation et le résultat
de la théorie de Clairaut dans le mouvement des absides , et
on convient que leurs essais ont du mérite. Feu le docteur
Mathieu Stewart a aussi traité ce sujet avoc beaucoup d'habileté
et de succès dans son Essai sur la distance du soleil.
Ce mème cxcellent géomètre a établi dans ses Traités de
Physique diverses propositions qui avaient pour objet la détermination
des irrégularités de la lune; mais ses démonstrations
sont toutes géométriques. Elles nous donnent lieu de
regretter qu'un mathématicien dont le génie était aussi original
ait préféré les méthodes élégantes de l'ancienne géométrie
à l'analyse bien autrement puissante que lui offrait
l'algèbre moderne. A l'exception de ces savans , nous ne
nous rappelons aucun de nos compatriotes qui se soit distingué
dans cette période par ses recherches d'astronomie physique,
et ceux-là même que nous avons rappelés ne se sont
jamais occupés des grands problèmes qui occupaient alors les
physiciens et les mathématiciens du continent. Cette observation
est d'autant plus frappante que les grands intérêts de
la navigation sont en rapport direct et intime avec les perfectionnemens
de la théorie lunaire , et que les motifs ordinairement
les plus puissans sur le coeur humain concou
JUIN 1809 . 635
Paient à pousser les mathématiciens anglais vers cette classe
de recherches ; riendonc n'a pu les empêcher de s'y livrer
que le sentiment intime de leur infériorité relative dans les
hautes mathématiques. Cette conclusion est évidente et elle
n'est que trop bien confirmée par un coup-d'oeil jeté sur les
particularités que nous avons signalées au commencement
de notre extrait, comme contribuant essentiellement aux
progrès de l'astronomie physique .
>> Le calcul des sinus n'est connu en Angleterre que
depuis peud'années. Je ne crois pas qu'il soit fait mention du
calcal aux différences partielles dans aucun auteur Anglais ,
bien moins l'y trouve-t-on employé dans aucune recherche
particulière , les méthodes générales d'intégration des
équations différeneielles , les signes de l'intégrabilité , les
propriétés des équations homogènes , etc. Tout cela était
inconnu à nos savans ; et on doit convenir que nous avions
laissé la doctrine des fluxions à peu près au même point où
son inventeur l'avait amenée. Au moment où nous écrivons ;
les traités de Maclaurin et de Simpson sont encore les meilleurs
qu'on ait en Angleterre sur le calcul différenciel ,
quoiqu'on ait fait depuis la publication de cet ouvrage des
progrès immenses sur le continent dans cette branche des
mathématiques. Voilà des faits qu'on chercherait vainement
à déguiser ; et les choses en sont au point , qu'un homme
peutconnaître à fond tout ce qu'on a écrit en mathématiques
dans notre pays , et se trouver arrêté à la première page
d'Euler ou de d'Alembert. Il ne sera point embarassépar
suite de la différence dans le mode de notation algébrique ,
difficulté qu'on surmonte aisément ; il ne le sera pas par
l'obscurité de ces auteurs , qui l'un et l'autre , et sur-tout le
premier ont un style très-clair; mais ce sera faute de con--
naître les principes et les méthodes avec lesquels on suppose
implicitenient en France et en Allemagne que tout lecteur
mathématicien et familiarisé. Si nous remontons à des
ouvrages encore plus difficiles , tels , par exemple , que la
Mécanique céleste , nous oserons dire que le nombre des
individus qui , en Angleterre', peuvent lire cet ouvrage avec
quelque facilité est très-peu considérable. Si nous en comptons
deux ou trois à Londres et dans les écoles militaires voisines
de la ville; le même nombre dans chacune des deux
universités anglaises; peut-être quatre dans toute l'Ecosse , à
peine passerons-nous une douzaine ; et cependant nous
sommes persuadés que notre évaluation est trop forte>. > (1)
(1) En France , ce même ouvrage fait partie de l'enseignement public.
( Note de l'auteur de l'article. )
636 MERCURE DE FRANCE ,
<<On a cherché à expliquer cette infériorité , par la préférence
que , depuis le tems de Newton , les mathématiciens
Anglais ont donné aux méthodes synthétiques des anciens
géomètres, comparativement à l'analyse moderne. Plusieurs
écrivains du continent ont indiqué cette cause , et nous
sommes persuadés qu'elle a beaucoup contribué à l'effet .
L'exemple de Newton lui-même a pu nuire à la science , sous
ce rapport. Ce grand homme, imbu des préjuges de son
tems, paraît avoir considéré l'algèbre et le calcul des fluxions
comme de simples moyens , utiles dans les recherches , mais
qu'il fallait abandonner dans l'exposition des vérités trouvées
, en leur substituant , s'il était possible , des démonstrations
synthétiques . Cette marche chargeait la science
d'un appareil lourd et embarrassant , et retardait ses progrès
d'une manière incalculable. La dispute qui s'éleva à
l'occasion de la découverte du calcul différentiel , tendit à
confirmer ces préventions et à éloigner les géomètres Anglais
de ceux du continent , et des méthodes analytiques que
ceux-ci suivaient de préférence. On voit que ce sentiment
étendait son influence plus loin que sur les hommes ordinaires
, par la manière dont Robins censure Euler et Bernouilli
, sur-tout à cause de leur attachement pour l'algèbre
, tandis qu'il aurait dû voir que dans ces ouvrages
même qu'il critique avec tant d'apreté , on trouve résolus
des problêmes que ni lui ni aucun de ses compatriotes , au
tems où il vivait , n'aurait osé attaquer.
>>Nous croyons que c'est sur tout dans les écoles publiques
de l'Angleterre , qu'il faut chercher la cause du défaut que
nous relevons , et particulièrement dans les deux centres
principaux desquels on suppose que la science rayonne sur
toute l'ile. Dansl'un d'eux (2), où les décisions d'Aristote sont
encore des lois infaillibles , et où l'on confond l'enfance de
la science avec sa prétendue maturité , on n'a jamais cultivé
les sciences mathématiques , et les élèves n'ont aucunmoyen
de dépasser les élémens de la géométrie. L'empire des préjugés
n'est pas aussi complet dans l'autre séminaire (3); on y
prend les ouvrages de Locke et de Newton pour texte des
leçons. Les mathématiques y sont l'étude principale ; mais
nous ne pouvons approuver la méthode qu'on suit pour les
enseigner. On prescrit à l'aspirant aux grades académiques
(2) L'université d'Oxford. ( B. )
(3) L'université de Cambridge. ( B.)
JUIN 1809. 6.37
Pétude d'une certaine portion des ouvrages de Newton ou
de quelqu'un des auteurs qui ont traité des mathématiques
pures ou mixtes. Il s'en occupe nuit et jour; il les étudie
non pour y puiser le véritable esprit de la géométrie ou
pour acquérir la δυναμισευρητικη (puissance d'invention) qui
a fait découvrir tant de beaux théorèmes , mais pour les
apprendre par coeur comme un cathéchisme et pour pouvoir
répondre avec prestesse à toutes les questions. L'invention
n'est pour rien dans cette marche ; l'esprit de l'élève est
comme emprisonné entre des bornes étroites ; sa curiosité
ne s'émeut point, l'esprit de découverte ne s'éveille pas. v
<<Les lois qui ramènent les mouvemens périodiques dans
des courbes régulièrement rentrantes conviennent fort sans
doute au systéme planétaire , mais elle s'adaptent mal aux
institutions académiques. Nous voudrions voir paraître dans
celles- ci quelques-unes de ces accelérations séculaires qui
renouvellent et perfectionnent de tems en tems les institutions
; mais ces événemens sont rares , et il est triste de penser
que les préjugés et l'erreur ont pris poste dans un certain
nombre d'universités en Europe comme dans autant de forteresse
, avec l'intention bien évidente de s'y défendre jusqu'à
la dernière extrémité. Nous n'entendons point mettre
dans cenombrecelle dont nous venonsde parler,où le mérite
d'enseigner les doctrines de Locke et de Newton peut faire
pardonner beaucoup ; mais là même, nous osons ledire ,
on enseigne Newton de la manière la moins propre à faire
des mathématiciens qui puissent marcher sur ses traces...
>>Peut- être aussi pourrions-nous ajouter qu'une autre
institution particulièrement consacrée au progres des sciences
, la Société Royale de Londres , n'a pas donné assez
d'encouragement aux mathématiques durant la plus grande
partie du dernier siècle. Mais ceci conduirait à une longue
discussion .....
La discussion dont veut parler ici l'auteur Anglais ,
serait sans doute relative à l'influence des mathématiques
sur les progrès des autres sciences , et au degré
d'importance qu'il est nécessaire de leur accorder. Ce
sont les mathématiques qui chassent l'esprit de systême
et qui l'empêchent de s'établir. Elles ne souffrent point
les aperçus vagues , elles n'admettent que des theories
précises et rigoureuses. C'est donc à devenir mathématiques
que toutes les autres sciences doivent aspirer; car
638 MERCURE DE FRANCE ,
ce serait seulement alors qu'elles seraient fixées irrévocablement.
Sans doute nous sommes encore bien éloignés
de ce degré de perfection , principalement dans
les sciences ou les phénomènes de la vie compliquent
et modifient l'action réciproque des substances inertes ;
mais si le calcul n'est pas toujours applicable , l'esprit
de calcul doit régner partout , lui seul peut diriger
sûrement nos recherches , et en assurer les résultats.
Mais ces vérités qui sont maintenantpratiques en France,
ne seraient peut-être pas aussi bien comprises enAngleterre
que chez nous, BIOT.
QUVRES DE M. TURGOT. SUR LES ÉCONOMISTES .
(FIN DE L'ARTICLE. )
Nous avons, promis de revenir sur un morceau qui
sert d'introduction à l'éloge de M. de Gournay ( 3° vol.
desOEuvres de Turgot), parce qu'il présente des notions
claires et précises que beaucoup de gens aimeront à
substituer à l'idée vague et confuse qu'ils ont reçue , ou
qu'ils se sont faite des Economistes .
Il est d'abord de convention de les regarder comme
une secte de philosophes , occupés d'économie politique.
Cette idée est exacte. Mais ne doit-on pas au moins
quelque haine à toute secte, quelque soient l'intention',
les motifs et le mérité des sectaires ? Si la raison pouvait
en douter , l'exemple de tous les tems résoudrait la
question d'une manière assez affirmative. Voltaire a
beau dire :
Haïr est bon , mais aimer vaut bien mieux !
La maxime ne s'applique point ici , et elle est d'ailleurs
un peu discréditée par son auteur lui-même , qui n'a
pas prêché d'exemple.
1
Quant aux Economistes , ils ont eu à essuyer , pendant
long-tems , une assez bonne part de critique et
même de satires, sur-tout un déluge de sottises , et l'on
se demande encore souvent ce qu'il faut entendre par
Economistes ? Il n'y a point , ce me semble , d'inconvénient
à le dire, D'ailleurs le vent des injures ne souffle
pas sur eux en ce moment,
JUIN 1809. 63g
La dénomination d'Economistes est le sobriquet de
ces philosophes ; elle a pour synonymes , auprès de
bien des personnes , les mots reveurs , visionnaires , et
peut-être pis . L'on est déjà bien avancé dans l'art de
déprécier les hommes et les objets de leurs études ,
quand on a trouvé un bon homonyme , un nom et
une couleur qui dispensent de connaître ét de discuter.
Quoiqu'il en soit , désirons aux Economistes et à leur
science une prolongation de la trève dont ils jouissent ,
et puisse cette mention très-désintéressée , ne pas leur
valoir quelques hostilités !
Voici la substance d'une espèce de Notice chronologique
et historique faite par un des plus spirituels
d'entre eux.
<<<<Les Economistes français , dit-il , fondateurs de la
science moderne de l'économie politique , ont eu pour
précurseurs le duc de Sully qui disait , le labourage et
le pâturage sont les mammelles de l'Etat ; le marquis
d'Argenson , de qui est la belle maxime ne pas trop gouverner
, et M. Trudaine le père , qui , dans la pratique
opposait avec courage cette utile maxime aux préventions
des ministres et aux préjugés de ses collègues , les
autres conseillers d'état . »
<<<<Les Anglais et les Hollandais avaient entrevu quel
ques vérités qui n'étaient qu'une faible lueur au milieu
d'une nuit obscure : l'esprit' de monopole arrêtait la
marche de leurs lumières. >>>>>
Dans les autres pays aucun homme d'état n'avait
considéré l'agriculture et le commerce autrement que
pour les soumettre à des opérations fiscales , et Montesquieu
lui-même y avait jeté un regard si superficiel ,
qu'un chapitre de l'esprit des lois porte ce titre étrange
aujourd'hui : à quelles nations il eessttdésavantageux de
faire le commerce ?
Vers 1750 , MM. Quesnay et de Gournay , doués l'ún
et l'autre d'une grande force d'attention et d'un amour
égal du bien public, examinèrent si l'on ne trouverait
pas dans la nature des choses les principes de l'économie
politique , et si l'on ne pouvait pointles lier de manière
à en faire une science. Il arrivèrent par deux
routes différentes aux mêmes résultats qui leur parurent
640 MERCURE DE FRANCE ,
positifs ; et quoique chacun regardât la méthode de
J'autre comme la démonstration de la même vérité, ils
formèrent deux écoles qui eurent chacune des disciples
zélés et même célèbres. L'auteurde la notice expose ensuite
comment M. de Gournay, fils de négociant , et
ayant été négociant lui-même , s'attacha au principe
de la liberté et de la concurrence du commerce, tandis
que M. Quesnay, fils d'un cultivateur habile, arrêta ses
regards plus particulièrement sur l'agriculture et ses
produits , et les considéra comme les véritables sources
de la richesse et de la prospérité des nations. Il fit cet
adage : Pauvres paysans , pauvre royaume : pauvre.
royaume , pauvre, souverain , et par une circonstance
plus singulière qu'heureuse , puisqu'elle ne devait point
avoir de résultat , il parvint à faire imprimer ce même
adage, de la propre main de Louis XV , à Versailles .
Les disciples les plus marquans de l'école de Gournay
furent M. de Malesherbes , l'abbé Morellet , Here
bert , Trudaine père , Trudaine de Montigny, d'Invau,
deBoisgelin (le cardinal ) , de Cicé (archevêque d'Aix ),
Dangeul, le docteur Price , le doyen Josias Tucsher ,
David Hume, Beccaria , Filanghieri , etc.
L'école de Quesnay produisit le marquis de Mirabeau
(l'auteur de l'Ami des Hommes ) , Abeille , Fourqueux
, Bertin , Dupont de Nemours , le chancelier de
Lithuanie , comte Creptowicz , le comte Pietro Verri ,
Tavanti , (ministre d'état à Florence ) ; l'abbé Roubaud,
le Trosne , Saint - Péravy , Vauvilliers , le Margrave ,
aujourd'hui grand-duc de Bade , l'Archiduc Léopold ,
depuis empereur d'Autriche , et qui fit sur la Toscane
l'application de la doctrine.
LeMercier de la Rivière et l'abbé Beaudeau se détachèrent
de l'école de Quesnay , pour en établir les principes
et en obtenir les résultats d'une autre manière.
Quesnayet son école prétendaient arriver, par les seuls
progrès et l'emploi de la raison, à fonder plus vite la
libertédu commerce et du travail , ainsi qu'une bonne
théorie des contributions publiques. Croyant qu'il était
plus aisé de persuader un prince qu'une nation , ils
attendaient tout de l'autorité des souverains et y rapportaient
tout, persuadés aussi que les lumières généralement
JUIN 1809 . 641
lement répandues fourniraient un contre-poids suffisant
etun régulateur certain au pouvoir absolu. L'empereur
Joseph II se rangea de cette opinion.
Entre ces divergences d'un même système se placent
quelques philosophes Eclectiques , pour nous servir des
propres expressions de l'auteur, et qui affectaient de
n'appartenir à aucune école , l'auteur nomme Turgot ,
l'abbé de Condillac , Adam Smith et son excellent traducteur
( le sénateur Germain Garnier ) , Sismonde et
Say de Genève , etc. Tous , dit-il , ont été unanimes
sur les principes qu'ils croient fondamentaux , particulièrement
sur celui de la propriété foncière, comme
base de la société politique.
Il se plaint ensuite de ce quelques hommes , sans
connaissance de la doctrine et des faits , sans instruction
préliminaire et sans expérience , ont traité , depuis
peu , cette même doctrine de réverie , ses partisans
de visionnaires , et il oppose « à ces censeurs
>> orgueilleux , qui ne savaient ni de qui , ni de quoi il
>> était question , » une chaîne de beaux noms , dont
Sully fait le premier anneau , et un grand résultat progressifde
population, qu'il attribue à l'influence qu'ont
eue les Economistes , pendant environ trente ans , enfin ,
l'adoption , par le Gouvernement actuel , du principe
de la propriété foncière et de plusieurs autres principes
qui endérivent.
On pourrait désirer que l'auteur eût donné plus de
développement au morceau sur les Economistes ; mais
tel qu'il existe , il était en quelque sorte indispensable
de l'extraire pour compléter notre examen ou notre
aperçu des OEuvres de M. Turgot. LE BRETON .
VOYAGE PITTORESQUE DE LA GRÈCE; par M. DE
CHOISEUL - GOUFFIER. Tome II , 1 Partie.- -
Paris , 1809. ( Grand in -folio. )
( PREMIER EXTRAIT. )
Le premier volume de ce grand ouvrage parut en
1782 , et dès-lors fut regardé , dans l'Europe savante ,
comme un magnifique monument élevé par l'opulence ,
Sa
612 MERCURE DE FRANCE ,
Térudition et le goût , à la gloire des lettres et à la
perfection de tous les beaux arts. Un sentiment général
de bienveillance et même d'admiration devait accueillir
les travaux d'un écrivain qui , dans l'âge et dans
le pays des illusions , se dérobait auxjouissances réelles
de son rang et de sa fortune, et, trouvant de plus nobles
plaisirs dans le sein de l'étude et de la philosophie , consacrait
son crédit et sa jeunesse à des recherches pleines
d'intérêt , mais souvent périlleuses, et toujours digues
de ranimer , avec l'amour de l'antiquité , l'enthousiasme
des talens et de la vertu. Aussi la critique, désarmée par
le mérite de l'auteur , aperçut à peine les imperfections
de l'ouvrage ; elle eût désiré sans doute plus d'étendue
dans les discussions utiles aux progrès de la géographie ,
plus de réflexion dans le tableau brillant et contrasté
des moeurs de la Grèce , et , si j'osais médire de ce qui
m'a plusieurs fois séduit , un peu moins de luxe dans les
ornemens et les descriptions dont ce premier volume
est rempli. Mais il est une époque de la vie où dans un
beau caractère, les erreurs de l'esprit ont quelque chose
d'aimable et de généreux : et même dans la maturité
de l'âge et de la raison , comment se défendre d'une
ivresse continuelle , en décrivant un pays où , pour me
servir des expressions de M. de Choiseul, chaque monument
, chaque débris , chaque pas , transporte à trois
mille ans la pensée du voyageur , et le place tout à la
fois au milieu des scènes merveilleuses de la fable et des
grands spectacles d'une histoire non moins féconde en
prodiges ! Comment parcourir , sans enchantement ,
cette mer semée d'îles , dont les aspects délicieux varient
sans cesse aux yeux du navigateur , et dont le moindre
rocher s'offre à l'imagination peuplé de dieux ou de
héros ! Comment aborder sans une émotion profonde ,
et la terre de Délos , et le rivage de Troye , et ce port
d'Athènes où tant de siècles et de générations n'ont point
encore effacé le souvenir de Thémistocle ! Voici les vestiges
de ces longues murailles quijoignaient lePirée à la
ville : sous ces forêts antiques d'oliviers et de platanes ,
se promenaient Démosthène et Socrate : quel ennemi
des muses et de la beauté les a jamais traversées sans
se rappeler Aspasie ? Cet édifice imposant que le tems
JUIN 1809 . 643
a respecté , et que le soleil près de l'horizon dore de ses
feux , c'est le monument que les Grecs , vainqueurs à
Salamine , consacrèrent à Thésée ; et déjà sur le sommet
de la citadelle s'aperçoivent les ruines précieuses de ce
temple de Minerve , chef-d'oeuvre des arts de l'Attique
dans le beau siècle de Périclès .
Si quelque censeur austère se plaint de trouver
souvent des tableaux pareils dans le premier volume
du Voyage pittoresque de la Grèce , je doute qu'il les
juge avec autant de sévérité que l'auteur se juge luimême.
« Plus de vingt ans se sont écoulés , dit- il , depuis
>> que j'osai publier le premier volume de cet ouvrage .
>> Cette entreprise était une témérité de mon âge. Quel
>> talent, et en même tems quelle maturité de réflexion ,
>> n'eût-il pas fallu pour parler dignement de ces ré-
>> gions enchantées par la fable , consacrées par l'his-
>> toire ; de tous ces lieux jadis si féconds en prodiges ,
>> aujourd'hui si riches de souvenirs , et si imposans
• >> jusque dans leurs ruines ! Je les avais parcourus avec
>> l'enthousiasme de la jeunesse , et c'était sur-tout des
>> illusions de cet enthousiasme , qu'en écrivant j'avais à
>> me défendre. Prêt à retracer cette foule d'impressions
>> diverses dont le sentiment était en moi si présent et
>> si vif, je devais craindre qu'on ne m'accusat à la fois
>> d'exagérer ce que j'avais vu , et de parler trop légére-
>> ment de ce queje n'avais pas su voir. Déjà s'annonçait
>> à l'Europe littéraire le bel ouvrage qui allait présenter
>> les trésors d'une vaste érudition sous les formes les plus
>> séduisantes (1) , et qui , à l'aide d'un style pur et noble
* >> comme l'âme de son auteur , devait faire revivre
>> l'antique gloire de la contrée que je venais de par-
>> courir. Je ne pouvais donc prétendre qu'au faible
>> mérite de décrire avec exactitude et simplicité les
>> débris encore existans de sa grandeur passée : je le
>> sentis d'abord ; je m'aperçus trop tard que je l'avais
>> souvent oublié. Aussi, tandis qu'on daignait accueillir
>> mes premiers essais avec indulgence , je n'en recevais
>> les témoignages qu'avec embarras , avec une sorte de
(1 ) Le Voyage dujeune Anacharsis.
SS 2
644 MERCURE DE FRANCE ,
>> remords ; je me promettais bien de réparer un jour
>>de nombreuses négligences , et de présenter dans la
>> suite un tableau moins indigne d'un si beau sujet. v
Il est impossible de parler de soi-même avec plus de
modestie; mais il y a ici beaucoup trop de sévérité.
Pour mon compte , je serais bien fâché qu'un écrivain
dont le goût est si pur et l'esprit si juste , dont tous les
sentimens sont d'une âme élevée, et tous les tableaux
d'une brillante imagination , se fût borné à décrire les
ruines de la Grèce avec exactitude et simplicité. Je ne
crois point que le bel ouvrage de Barthélemy etje
rends un hommage sincère au talent de l'auteur dût
interdire toute autre ambition à M. de Choiseul ; il me
semble , au contraire , qu'après avoir parcouru la Grèce
moderne avec lui , le coeur encore ému des souvenirs
qu'il rappelle avec un noble enthousiasme à l'aspect des
lieux qui les ont conservés , on doit se retrouver avec
plus de connaissances dans la Grèce antique , et relire
avec plus d'intérêt et de charme le Voyage du jeune
Anacharsis .
Heureusement M. de Choiseul est resté plus fidèle à
son talent qu'à un projet trop modeste : on trouve ,
dans le second volume de son ouvrage, des recherches
plus savantes , des aperçus plus vastes , des observations
plus fécondes , tout ce qui peut éclairer la géographie ,
l'histoire , les arts , et la politique , dans l'état actuel de
l'Asie mineure et de la Grèce , en un mot, tout ce qui
caractérise la maturité d'un excellent esprit. Mais ony
retrouve aussi cette sensibilité d'imagination , cette
chaleur , cette verité de sentimens qui , dans le premier
volume de son ouvrage, recevaient de la jeunesse de
l'auteur un charme particulier. Après avoir exposé
briévement les motifs de son second voyage dans
la Grèce ( il fut nommé en 1784 à l'ambassade de
Constantinople ) , il reprend à Smyrne la route qu'il
avait quittée à la fin de son premier volume. Il reconnaît
franchement qu'en 1782 , il n'avait donné
sur le commerce , alors si florisant dans cette grande
ville , que des détails vagues et superficiels. <<<Je devrais
>>peut-être , dit-il , avant de passer à d'autres objets ,
> réparer ces torts d'une instruction trop jeune et trop
JUIN 1809 .
645
-
>>légère ; mais que pourrai-je dire aujourd'hui de ce
>>commerce des Français , alors si riche , et qui n'est
>> plus ? Ne serait- ce pas exciter d'inutiles regrets ? Les
>> événemens n'ont que trop fait disparaître les motifs ,
» et jusqu'au prétexte de me reprocher cette négli-
>> gence. >>> J'ose n'être point ici de l'avis de M. de
Choiseul ; l'image des biens qu'on a perdus afflige sans
doute , mais elle instruit. D'ailleurs , qui sait si le
commerce de Marseille avec la métropole de l'Asie
mineure n'est pas prêt à renaître? Qui sait jusqu'où
peut s'étendre l'influence de cette main victorieuse à
laquelle il fut donné d'effacer tous les crimes et de
réparer tous les malheurs ? Il me semble que le tableau
de l'industrie française et de son ancienne puissance
dans les mers et dans les ports du Levant , aurait offert
à la fois des leçons et des espérances , et n'eût point
déparé l'ouvrage de M. de Choiseul.
Quoi qu'il en soit , après avoir visité avec notre
illustre voyageur le plus grand nombre des îles de la
mer Egée , et traversé la Carie et l'Ionie , depuis Rhodes
jusqu'à Smyrne , nous allons le suivre jusqu'aux Dardanelles
à travers l'Eolide et la Phrygie. Il jette d'abord
un coup -d'oeil sur l'ancien royaume de Pergame , fondé
par l'eunuque Philetoerus , fils d'une danseuse , qui , par
sa politique et par ses armes , enleva l'Eolide à tous ces
conquérans ,
Soldats sous Alexandre , et rois après sa mort ;
VOLT.
et qui parut plus digne de régner que la plupart d'entre
eux. Parmi ses successeurs , M. de Choiseul remarque
sur-tout Attale Ior , qui mérita de donner son nom à la
dynastie des Attalides. Tous ces princes firent fleurir
dans leurs états les lettres et les arts : leurs tombeaux
subsistent encore , tandis qu'on cherche en vain les monumens
des compagnons d'Alexandre, M. de Choiseul
décrit ensuite la ville de Pergame , célèbre dans l'antiquité
par le culte d'Esculape , et qui serait plus digne
de l'être par celui qu'elle rendit à Trajan , si d'avance
elle n'avait pas déshonoré sa piété en disputant à onze
villes de l'Asie mineure l'honneur honteux d'élever un
546 MERCURE DE FRANCE ,
temple à Tibère. L'un des meilleurs esprits qui aient
porté la philosophie et la critique dans l'étude des arts
et de l'antiquité, rendra compte dans ce journal de la
partie scientifique de ce Voyage, et décrira sans doute ,
à l'article de Pergame, les médailles de cette ville et le
beau vase de marbre blanc qui représente les jeux
asclépiens. Je remarquerai seulement que le célèbre
antiquaire milanais adopté par la France , M. Visconti ,
a déjà fait connaître une médaille dont le revers offre
un vase soutenu pardes centaures portant , comme ceux
du vase de Pergame, des ailes de papillon , et il a jugé
qu'ils étaient destinés à figurer les génies des jeux
équestres : suivant M. de Choiseul, le vase de Pergame
vérifie et complète cette idée.
En quittant cette ville, et poursuivant sa route à
travers les solitudes de l'Eolide , l'auteur du Voyage
pittoresque de la Grèce , visite et décrit un khan ou
kiarvan-seraï ( palais des caravanes ). Ces édifices sont
dus , presque tous , à la piété de quelques pachas ou de
quelques riches particuliers , qui les ont placés sous la
sauve-garde de la religion, en consacrant à des mosquées
le modique revenu qu'on en retire. Leur description
amène une digression intéressante sur l'hospitalité des
anciens et des peuples orientaux. Je ne crois pas qu'on
lise sans émotion la fin de ce morceau , qui suffit pour
donner une idée du style et du talent de l'auteur.
<<<Heureux , s'écrie M. de Choiseul , heureux les
>>peuples qui conservent encore les nobles monumens
>> de l'humanité de leurs pères , chez qui le voyageur
>> égaré connaît d'avance la porte où il peut frapper ,
» l'indigent , l'asyle où il exposera ses besoins ; où des
>> secours assurés attendent les maux de tous genres , et
>> où les plus donces consolations sont promises à toutes
>>>>les douleurs ! Heureuses les nations qui n'ont jamais
>> repoussé l'opprimé que les discordes civiles privaient
>> de sa patrie ! On pourra , sans craindre de les blesser,
>> sans les condamner à d'humiliantes comparaisons ,
>> célébrer la bonté généreuse et compatissante. Les
>> infortunés sur-tout qui trouvèrent chez elles un refuge
>> aux jours du malheur, sentiront le charme attaché
> au rapprochement de ces antiques et de ces modernes
JUIN 1809 . 647
1
>> souvenirs. Ce ne seront pas eux du moins quime repro-
>> cheront , lorsque je n'avais annoncé que de simples
>> notions sur la piété musulmane envers les voyageurs ,
>> d'avoir pu me laisser entraîner à rappeler d'autres
>> bienfaits de l'hospitalité. Celui qui en éprouva si long-
>> tems l'heureuse influence , n'est-il pas excusable de
>> s'être oublié dans un tel sujet, de ne le quitter même
>> qu'à regret ? Je puis, en effet, dire comme Ménélas : et
» moi aussi, jefus errant ; et moi aussi,jefus étranger ;
>> mais plus heureux que le prince grec, qui promena
>> chez des peuples divers ses malheurs et ses longs
>> ennuis , la nation qui accueillit mon infortune , ne
>> laissa pas un moment égarer mon espérance. »
Après avoir rendu ce touchant hommage aux souverains
de la Russie et aux peuples qui vivent sous leurs
lois , M. de Choiseul décrit les côtes inhospitalières de
la Thrace , et avant d'entrer dans la Troade , visite
les: iles d'Imbros , de Samothrace et de Lemnos ; il
expose son opinion et les calculs de M. Delambre sur la
hauteur du mont Athos , et rasssemble les monumens ,
les médailles , les pierres gravées inédites , qui peuvent
éclaircir l'histoire de ces îles et du continent voisin. Il
revient enfin en Asie , et se prépare à tracer le tableau
de l'ancienne Phrygie et du royaume de Priam. C'est
ici qu'ont eu lieu les premières recherches de M. de
Choiseul , ses découvertes les plus curieuses , et les travaux
dont le souvenir lui est le plus cher. Trois voyageurs
anglais ont marché sur ses traces dans ces contrées
poétiques , et n'ont pas attendu l'impression de cette
partie de son ouvrage pour lui rendre une éclatante
justice. Mais comme cette partie n'est point encore
publiée , il faut nécessairement attendre , pour la comparer
à ce qu'on a écrit sur le même sujet , dans le long
jutervalle qui a séparé l'impression des deux volumes du
Voyagepittoresque de la Grèce . Toujours est-il certain
que ce grand ouvrage ( qui sera , dit-on , complétement
terminé dans moins d'une année) , est déjà fort supérieur
à ceux qui l'ont précédé par la réunion de l'ensemble ,
par la richesse des détails , et par la magnificence de
l'exécution. C'est , je le répète , un des plus beaux monumens
élevés à la gloire des arts et des lettres ;et je ne
648 MERCURE DE FRANCE ,
sais pas si ceux qui reprochent sans cesse au siècle
dernier la direction qu'il avait donnée aux esprits ,
pourraient citer à une autre époque, comme sortant des
premières classes de la société, des ouvrages qui réunissent
, au même degré que celui-ci , la pureté du goût ,
l'étendue des lumières, l'étude de la littérature ancienne,
et qui prouvassent une plus rare alliance du savoir et
de la modestie , avec un plus digne emploi de la richesse ,
de l'instruction et du pouvoir. ESMÉNARD.
DES NOUVELLES TRADUCTIONS EN VERS DES
BUCOLIQUES DE VIRGILE , et principalement de
celle de M. CH . MILLEVOYE.-A Paris , chez Nicolle,
libraire , rue de Seine , nº 12.
La traduction des Georgiques de Virgile , par
M. Delille , offrant à la fois un phénomène littéraire et
un titre de gloire étranger au dix-septième siècle , dut
exciter à son apparition un enthousiasme universel.
Voltaire même , qui dans son discours de réception à
l'Académie , avait paru croire impossible la traduction
de cet ouvrage , confessa noblement qu'il s'était trompé ,
et donna le premier le surnom de Virgile à son brillant
interprète. Frédéric le Grand rendit au poëte français
un hommage non moins flatteur ; cette traduction
disait- il ingenieusement , est l'ouvrage le plus original
que j'aie vu depuis bien des années .
Le tems n'a fait qu'ajouter à l'estime et à l'admiration
qu'avait inspiré ce chef-d'oeuvre ; et par une
conséquence naturelle, l'éclat d'un pareil succès a rejailli
du poëte sur le genre où il avait puisé sa gloire. Bientôt,
en jetant les yeux sur un peuple toujours rival , on
observa que le Parnasse anglais eitait avec orgueil les
traductions d'Homère et de Virgile par Pope et Dryden;
Pémulation devint générale , et l'on se fit honneur d'entrer
à la suite de ces hommes célèbres dans une car
rière qu'ils avaient ennoblie.
Un seul ouvrage de Virgile , celui que l'on peut
JUIN 1809 . 619
regarder comme le prélude de ces chants immortels ,
les Bucoliques , restaient à traduire. Tous les amis des
lettres espéraient que l'interprète du chantre d'Aristée
essayerait la flûte champêtre du pasteur de Mantoue :
leur attente n'a pas été remplie .
Tenter une entreprise dans laquelle avait complètement
échoué le brillant et facile Gresset ; essayer co
que M. Delille n'avait pas voulu , n'avait pas osé peutêtre
entreprendre , c'était au moins une grande hardiesse.
Sans s'arrêter au danger des souvenirs qu'il
allait réveiller , M. Tissot fit paraître , au commencement
de l'an VIII , une traduction en vers des Bucoliques.
Sa témérité ne fut pas malheureuse. On parut
s'accorder à reconnaître dans cette traduction une
fidélité peu commune , même en prose , le sentiment
et le goût de l'antiquité , quelquefois de l'élégance ,
et presque toujours de l'harmonie : ces qualités , il
est vrai , étaient obscurcies par des défauts. La critique
impartiale lui reprochait une concision extrême qui
altérait trop souvent la couleur du tableau de Virgile ;
des vers durs , pénibles , ou mal faits , des constructions
embarrassées ; effets trop visibles des lois rigoureuses
auxquelles il avait cru devoir s'astreindre : mais néanmoins
en observant ces fautes on sentait avec plaisir
que celui qui les avait commises avait en lui les moyens
de les corriger. On verra dans la suite de cet article
jusqu'à quel point il a justifié les espérances qu'il avait
fait naître .
Quelques années après M. Tissot , en 1806 , MM. D.L.
et Firmin Didot , donnèrent , à quelques mois l'un de
l'autre , une traduction en vers des Bucoliques . On
trouva dans la première de la grâce , de la douceur et
quelques vers heureux ; mais on y chercha vainement
les nuances , la variété de ton , et sur-tout cette harmonie
Virgilienne entiérement étrangère au talent de
ce traducteur. On se plaignit de rencontrer fréquemment
des additions malheureuses , des ornemens recherchés
, en un mot le vernis moderne dans un ouvrage
de l'antiquité.
M. Didot , moins facile et moins élégant au premier
coup-d'oeil , a quelquefois (pour nous servir de l'expres
650 MERCURE DE FRANCE ,
sion d'un poëte ) baisé les traces de Virgile. Ce respect
uni au travail le plus opiniâtre , et beaucoup de fidélité
dans les images et dans les détails , assurent à sa traduction
l'estime des connaisseurs , en leur laissant le
regret de n'y pas découvrir la verve , la chaleur et
Finspiration du modèle. Du moment où le génie particulier
des deux langues force M. Didot à s'éloigner de
F'auteur original , son style devient vague , son vers se
traîne avec effort , et la grâce , le charme continu du
poëte latin abandonne entièrement son traducteur.
Tel était l'état de la dispute élevée entre les trois
concurrens , lorsqu'en 1808 M. Tissot reparut dans la
carrière. La seconde édition de ses Bucoliques est réellement
un nouvel ouvrage. Il a su profiter avec autant
de docilité que de succès , des critiques qui lui avaient
été faites : sans cesser d'être aussi fidèle , sans rien perdre
d'une heureuse précision , il est parvenu , en grande
partie du moins , à reproduire l'original avec ses formes
variées , sa couleur harmonieuse et ses nuances délicates
. Cette seconde édition , quelque supérieure qu'elle
soit à la première , n'est sans doute pas à l'abri de toute
critique; que ques taches s'y font remarquer encore , et
M. Tissot doit redoubler d'efforts et de persévérance
pour les faire successivement disparaître.
Il nous reste à parler du nouvel adversaire qui vient
d'entrer en lice. Celui-ci se présente sous les auspices les
plus favorables . Ses débuts ont été brillans ; d'honorables
suffrages et la faveur publique ont accompagné ses preamiers
pas dans une carrière où l'on s'empresse d'applaudir
au mérite lorsqu'il s'annonce à la fois avec éclat
et modestie : à ces traits on peut reconnaître M. Millevoye.
Quelques personnes , au nombre desquelles il
compte plus d'un ami , ont paru s'étonner , s'afiliger
même, que ce jeune auteur se détournât si promptement
de sa route pour disputer une palme qu'un de ses rivaux
était prêt à saisir : le succès pouvait le justifier ; mais
nous craignons , cette fois, qu'il ne trompe ses voeux.
Ce n'est pas assez , pour traduire Virgile , que de l'aimer
et de l'entendre; il faut en être pénétré , avoir
entretenu avec lui un commerce habituel , s'être nourri
JUIN 1809 . 651
des ouvrages de l'antiquité , et , suivant le conseil de
Claudien,
Nec desinat unquam
Tecum graïa loqui , tecum romana vetustas .
Il faut sur-tout connaître dans leurs plus secrets procédés
le génie des langues grecque et latine . Aux nombreux
avantages qu'il possède, M. Millevoyejoint-il ces qualités
indispensables pour la tâche qu'il s'est imposée ? Sans
prononcer négativement sur cette question , nous nous
contenterons de dire que sa traduction des Bucoliques
ne semble pas annoncer les études préliminaires que ce
travail exige impérieusement; il ne paraît pas même
avoir lu ses prédécesseurs de manière à mettre à profit .
leurs fautes.
M. Tissot , après avoir eu le tort dans sa première
édition de vouloir lutter de précision avec l'original ,
dans la seconde avait sagement renoncé à cette erreur.
M. Millevoye n'en adopte pas moins le systême vicieux
que son prédécesseur abandonne ; quelquefois même il
en presse l'application au point de vouloir rendre en
quatre vers la pensée que Virgile n'a pu exprimer
qu'en cinq; le début de la seconde églogue en fournit un
exemple. Ne craignons pas de le dire, la traduction de
M. Millevoye est souvent aussi rapide que l'original ;
mais cet avantage frivole est presque toujours acheté
aux dépens de la grâce , de l'harmonie , ou même des
règles de la langue; son moyen le plus ordinaire pour
arriver à la brièveté qu'il s'impose est de supprimer ces
épithètes d'un choix si judicieux , d'un effet si pittoresque
dont Virgile anime ou colore ses vers. Pour n'en
citer qu'un exemple , dans la seconde églogue (où l'auteur
français , par un scrupule peut-être assez mal entendu
, a cru devoir substituer la belle Daphné au bel
Alexis ) , Virgile fait dire au berger Coridon ,
1
Ofomose puer , nimiùm ne crede colori :
Alba ligustra cadunt , vaccinia nigra leguntur.
M. Millevoye traduit :
Mais que cette blancheur ne te rende pas vaine ,
On cueille l'hyacinthe on laisse le troëne .
652 MERCURE DE FRANCE ,
N'est-il pas évident que la suppression des épithètes
alba et nigra , qui motivent si bien le nimiùm ne crede
colori, rendent le second vers français inintelligible ?
La richesse de la rime , à laquelle M. Millevoye paraît
attacher trop d'importance , contribue encore à répandre
sur sa composition l'air de la contrainte et de
l'esclavage . Jusqu'ici ses vers avait annoncé une oreille
délicate et sensible à l'harmonie ; comment se fait-il
donc qu'en traduisant le plus harmonieux des poëtes , il
semble avoir dénaturé son propre talent ? Des réflexions
aussi sévères ont besoin d'être justifiées par quelques citations
.
Tout le monde sait par coeur le commencementde la
première églogue ,
Tityre, tupatulæ recubans sub tegminefagi
Silvestrem ,etc,
M. Millevoye :
Etendu , cher Tityre , au pied d'un large hêtre
Tu médites des airs sur ta flûte champêtre.
Nous , hélas ! nous quittons nos doux champs et nos toits ,
Nous fuyons la patrie , et paisible en ces bois ,
Tu leur apprends le nom , le beau nom d'Amarylle .
Un large hêtre n'est pas heureux .
Mais ce vers charmant ,
Nos patriæ fines et dulcia linquimus arva
est-il rendu par celui-ci ?
Mais ; hélas ! nous quittons nos doux champs et nos toits.
Paisible en ces bois à la place de lentus in umbra ,
est bien vague, bien commun. M. Tissot avait du moins
cherché à rendre lentus par ces mots , dans un mol
abandon , qui s'en rapprochent un peu .
Formosam resonare doces Amaryllida silvas .
Tu leur apprends le nom , le doux nom d'Amarylle .
Où est le resonare si nécessaire ? Mais sur-tout où
trouve- t - on dans le vers sourd et tourmenté du traducteur
le plus léger sentiment de cette harmonie pleine et
sonore du vers de Virgile ?
-Non unquam gravis ære domum mihi dextra redibat.
JUIN 1809 . 655
D'une ingrate cité le plus modique airain
De son poids au retour ne chargeait point ma main.
Le sens est là tout entier; mais quel vers! quel langage
! Que veux dire en français le modique airain
d'une cité ? C'est bien le cas de dire avec M. Delille que
la fidélité extrême peut devenir la plus grande des infidélités.
Passons au plus beau morceau de cette même églogue,
à ce fortunate senex , qui faisait verser des larmes à
Fénélon :
O fortuné vieillard , que les Dieux favorisent ,
Ces champs qu'ils t'ont laissés , assez grands , te suffisent.
Bien qu'un profond marais et des joncs limoneux
Resserrent de ton sol les confins sablonneux .
Des troupeaux infectés , ni des herbes amères
N'empoisonneront pas tes brebis bientôt mères .
O fortuné vieillard ! près des fleuves aimés ,
Sous la fraîche épaisseur des bois accoutumés ,
Tu respires ; tantôt ce rempart d'aubépine
T'endort au bruit errant de l'essaim qui butine ;
Tantôt d'un roc altier l'émondeurprotégé
Ebranle les échos de son chant prolongé ,
Pendant que sur l'ormeau roule au loin , gémissante
Des ramiers tes amours , la plainte renaissante.
Que les Dieux favorisent, est uniquement amené par
le besoin de la rime.
Ces champs qu'ils t'ont laissés , assez grands , te suffisent.
Cette ligne dure et incorrecte , qui n'est ni prose ni
vers , vient encore à l'appui de l'observation déjà faite
qu'on peut traduire tous les mots latins sans rendre la
pensée ; mais , sans insister sur les fautes du même
genre , sur l'impropriété des expressions , sur les tournures
forcées qui se reproduisent presqu'à chaque vers
de ce morceau , voyons de quelle manière M. Tissot a
rendu ce même passage .
Heureux vieillard ! ainsi tu conserves tes champs !
Ces champs te suffiront , bien que des marécages ,
Que des lits de cailloux assiégent nos herbages .
Vos brebis n'iront pas tenter un sol nouveau,
Et pleines ou déjà mères d'un faible agneau ,
654 MERCURE DE FRANCE ,
Mourir d'un mal secret lentement dévorées .
Heureux viellard ! nos lacs , nos fontaines sacrées ,
Nos forêts te verront sous leur sombre épaisseur
De l'ombrage et des eaux respirer la fraîcheur.
Eneffleurant le saule et ta verte clôture ,
L'essaim du mont Hybla , par son léger murmure ,
T'invitera souvent a goûter le repos .
Du haut de ces rochers et d'échos en échos ,
Entendsde l'émondeur la voix claire et sonore ,
Tandis que la colombe et tes ramiers encore
Suspendus dans les airs aux ormeaux d'alentour ,
Roucouleront sans cesse un nouveau chant d'amour.
On peut observer plusieurs taches dans ce morceau ;
mais quelque loin qu'il soit encore de l'original , on y
sent , si l'on peut s'exprimer ainsi , la pensée et la poésie
de Virgile , qui manquent entiérement à celui de M. Millevoye.
Dans la seconde églogue de sa traduction, après ces
vers facilement tournés ,
Ni mes pleurs , ni les veis que pour toi je soupire ,
Rien ne peut t'émouvoir ; tu veux donc que j'expire !
Le troupeau haletant sous l'ombrage est couché ,
Le verd lézard s'endort , sous l'épine caché:
on est fâché de rencontrer ceux-ci :
Thestile préparant , soigneuse ménagère ,
L'ail et le serpolet à l'odeur bocagère ,
Aux moissonneurs lassés broie un piquant repas .
Pourrait- on croire que la même Muse qui inspira si
heureusement M. Millevoye dans son charmant Poëme
de l'Amour maternel, ait dicté ces vers de la troisième
églogue ?
Damète qu'on voyait sur les places errant ,
Perdre les durs fredons de son fifre ignorant.
Et me laisser gardien de l'embûche tendue .
Lie au joug le renard , trait le bouc indocile.
Virgile dit avec autant de grâce que de sentiment :
Phyllida , amo ante alias ; nam me discedere flevit,
Et longum , formose vale , vale inquit , Iola.
JUIN 1809. 655
Et son traducteur :
Mon coeur est à Phyllis ; j'en atteste ses charmes ,
Ses longs adieux adieu , dit - elle avec des laimes .
Les vers suivans de la sixième églogue sont encore
plus repréhensibles .
Il raconte Térée en vautour s'envolant,
Les donsde Philomèle et son festin sanglant ,
Et sa fuite aux déserts , et Térée à toute heure
Planant sur ce palais qui n'est plus sa demeure.
Raison , intelligence du texte , poésie , tout manque
dans ce morceau , dont nous n'avons cité que la fin , où
se trouve un contre-sens manifeste. Virgile ne dit pas
que Térée , changée en vautour , voltigeait à toute
heure autour de sa demeure ; il dit , au contraire ,
qu'avant de se réfugier dans les forêts , il voltigeait
autour du palais qu'il avait habité.
Nous ne pousserons pas plus loin ces remarques critiques
, qu'il nous serait malheureusement trop facile de
multiplier , et nous nous hâtons , après avoir censuré
avec regret , de chercher l'occasion de louer avec franchise.
Ces vers , qui terminent l'églogue de Pollion, aux
deux derniers près , nous paraissent irréprochables :
Voici les tems : revêts ta splendeur immortelle ,
O du grand Jupiter noble postérité !
Sur son axe éternel vois le globe agité;
Vois les mers , vois des cieux la profondeur immense
Tressaillir à l'aspect du siècle qui commence.
Oh! que s'il me restait des jours assez nombreux
Pour chanter dignement tant de faits généreux ,
L'harmonieux Linus , le chantre du Rodope ,
L'un fils du Dieu des vers , l'autre de Calliope ,
Bien qu'illustres tous deux , tous deux d'un sang divin ,
De surpasser mes chants se flatteraient en vain .
Pan même en Arcadie envia-t- il ma gloire ;
Pan même en Arcadie avoûrait ma victoire .
Connais ta mère , enfant , et qu'un premier souris
De dix mois de douleurs lui paye enfin le prix :
Connais ta mère , enfant , digne par ses caresses
Etdu banquet des Dieux , et du lit des Déesses .
A qui se rapporte digne par ses caresses ? La règle
656 MERCURE DE FRANCE ,
grammaticale veut que ce soit à la mère et le sens à l'enfant
; dans tous les cas le cui non risere parentes n'est
pas rendu.
Ce début de la sixième églogue , où la gêne de la concision
se fait encore sentir , a néanmoins quelque chose
de l'élégance et de la couleur poétique dont il brille dans
l'original :
,
Ma muse , la première , au chalumeau docile ,
Apprit à répéter les chansons de Sicile ;
Elle n'a point rougi de vivre au sein des bois و
Alors que je chantais les combats et les Rois .
Apollon vint et dit : « Le pâtre à sa houlette
Ne doit associer que la simple musette. >>
Phébus veut , j'obéis : assez d'autres mortels ,
Varus , diront ta gloire , et les combats cruels :
Plus humble , mon hautbois médite un air rustique.
Si l'on daigne sourire à mon chant bucolique
Tout redira Varus , tout , les bois , le vallon :
Phébus chérit les vers décorés de ce nom.
Poursuivez , doctes soeurs , etc.
Je voudrais pouvoir taire que , même dans ces morceaux
de choix , M. Tissot est évidemment supérieur à
-sonjeune rival ; mais de quoi servirait-il de nier un fait
qui résulte d'une simple comparaison que chacun est
maintenant à portée de faire ?
Que conclure de tout ce que nous avons dit ? Que le
nouveau traducteur a fait un mauvais ouvrage? non ,
sans doute ; mais qu'il est resté cette fois au-dessous de
lui-même, qu'il n'a peut-être pas assez consulté dans
cette entreprise le voeu particulier de son talent, la nature
de son sujet et l'étendue des moyens qu'il pouvait
y appliquer. La plus forte séduction contre laquelle ait
à se prémunir ceux qui entrent dans la carrière des
lettres avec autant de mérite et de bonheur que M.Millevoye
, est le desir qui les porte à se présenter à tous les
chemins qui conduisent à la réputation , sans leur permettre
de s'arrêter à la seule voie qui puisse les y conduire
.
Ces observations nous ont été dictées ( et nous desirons
que M. Millevoie en soit bien convaincu ) par l'intérêt
véritable que nous prenons avec tous les gens de lettres
aux
JUIN 180g . 657
anx succès qu'il a déjà mérités , et à ceux qu'il ne peut
manquer d'obtenir , en dirigeant avec plus de réserve
ses talens et ses efforts . JOUY.
L'ILIADE , traduite en vers français ; suivie de la Comparaison
des divers passages de ce Poëme avec les
morceaux correspondans des principaux poëtes Hébreux
, Grecs , Français , Allemands , Italiens , Anglais
, Espagnols et Portugais ; par M. AIGNAN. -
Trois vol . in- 12.-A Paris , chez Giguet et Michaud,
imprimeurs- libraires , rue des Bons - Enfans , nº 54 .
- 1809.
( SECOND EXTRAIT. )
En général , cette nouvelle traduction annonce un
écrivain qui a beaucoup de facilité , le sentiment du
rhythme etde l'harmonie propres à la poésie frariçaise, et
l'habitude d'écrire en vers ; ils'y trouve même beaucoup
depensées ingénieuses qui appartiennent au traducteur :
mais c'est précisément ce que j'oserai lui reprocher ; il
me semble qu'il aurait dû prendre le plus grand soin
de ne laisser paraître que l'esprit du grand poëte , dont
il se rendait l'interprète , ou plutôt son génie si sublime
dans sa simplicité , et ne pas hasarder plusieurs traits ,
qui, malgré leur éclat, ou même par leur éclat inattendu
, choquent le goût du lecteur qui s'est familiarisé
avec le style toujours majestueux , la manière toujours
noble et grande d'Homère et des écrivains qui
l'ont pris pour modèle. Lorsqu'on rencontre des vers
comme ces suivans :
Nos victimes , nos voeux seraient- ils un vain songe ?
Nos sermens un parjure , et l'oracle un mensonge ?
La terreur le précède et le trépas le suit,
ou lorsqu'on vous parle de la pensée , qui
Des objets absens prompte à s'entretenir ,
Des fruits de la mémoire enrichit l'avenir;
il est aisé de sentir que 'toutes ces antithèses brillantes ,
cette espèce de cliquetis de mots ou d'idées qu'on fait
Tt
658 MERCURE DE FRANCE ,
ressortir par l'opposition des mots ou des idées contraires
, sont une de ces ressources à l'aide desquelles
l'esprit des modernes a trop souvent tenté de remplacer
les beautés plus réelles et d'un ordre bien supérieur , que
les anciens et leurs plus illustres imitateurs ont répandues
dans leurs ouvrages ; mais lorsque le nouveau traducteur
nous représente Alceste , qui ,
Victime volontaire offerte au Dieu jaloux ,
Entra dans le tombeau d'où sortait son époux ;
' on ne peut s'empêcher de se rappeler la plaisante indignation
qu'éprouvait Boileau , lorsqu'en entendant Toureil
lire certains passages de sa traduction de Démosthène
, il saisissait avec force le bras de Racine, et lui
disait : « Vous verrez qu'il donnera de l'esprit à Démosthène.
>>
A cette première cause d'infidélité , qu'on pourrait
attribuer à l'abus de l'esprit , il s'en joint une autre qui
peut également donner une fausse idée d'Homère aux
Jecteurs qui ne le connaitraient que parla traduction de
M. Aignan ; c'est qu'il ne s'est pas assez défié du penchant
naturel que nous avons à substituer nos idées , nos connaissances
, les notions familières que nous nous sommesfaites
des choses, à celles que veut ou que peut nous
donner l'auteur que nous traduisons: et c'estun inconvénient
dont on ne peut se garantir que par une étude
approfondie de l'écrivain original, et par des méditations
suivies sur l'ensemble et sur les détails de ses connaissances
et de ses opinions sur l'état de la société à
l'époque où il a vécu. Une invocation aux Muses , exprimée
en ces termes :
Vous qui des hauts sommets de la voûte azurée,
Des siècles , comme un point , embrassez la durée , etc.
ne peut pas être fidélement traduit d'Homère ; la notion
mathématique du point , l'idée abstraite de durée ,
l'idée plus abstraite encore de la durée des siècles comparée
à un point; que de choses cutiérement étrangères
au siècle où vécut l'auteur de l'Iliade , et que rien ne
peut même faire soupçonner dans tout ce qui nous
Peste de lui ! Les deux vers suivans ,
นอ
C
Hector, tu ne lis plus , au milieu des combats ,
Sur mon casque ondoyant l'arrêt de ton trépas ,
DEPT
D
JUIN 1809 . 659
donnent lieu à des observations du même genre ; car
d'abord il est très-douteux que l'écritume fût connue
daus l'Asie au tems d'flector , ou du moins que l'usage en
fût familier à cette époque au point qu'on écrivit les
décisions des juges ou des tribunaux , et bien certainement
rien ne porte à le croire .
Lorsqu'il est question du sommeil de quelque héros ,
ou de quelque dieu, M. Aignan ne manque guère de réprésenter
Morphée lui versant ses pavots . Mais quoique
Homère ait personnifié le sommeil, le nom de Morphée
ne se trouve pas une seule fois dans ses poëmes , et
dans les seuls endroits de l'Iliade où il parle du pavot ,
il compare des guerriers mourans à cette fleur qui tombe
surchargée de rosée ou coupée par le fer. La sphère
étoilée , pour désigner le séjour des Dieux , ce globe malheureux
, pour désigner la terre , sont encore desexpressions
que le texte d'Homère , et l'ensemble des notions
que nous donnent ses ouvrages , ne sauraient autoriser,
et dont il ne semble par conséquent que le nouveau
traducteur n'aurait pas dû se servir. C'est pécher , en
quelque sorte , contre le costume.
1
Une faute qui serait plus grave , parce qu'elledonnerait
une notion tout à fait contraire à la vérité historique
, mais qui n'est sans doute qu'une distraction du
traducteur, c'est que dans deux endroits ( tome II,
page 110 , et tome III,page 355 ) , il nomme les Grecs
enfans, d'Hélénus . J'avoue que je ne saurais deviner
quel est cet Hélénus dont les Grecs seraient descendus ; il
n'est question dans l'Iliade et dans tous les écrivains qui
ont traité de cette époque reculée de l'histoire ancienne
que d'un Hélénus troyen , fils de Priam , habile dans
l'art de la divination, et que Virgile , au troisième livre
de l'Enéide , nous représente comme ayant succédé à
Pyrrhus dans le royaume d'Epire, et comme devenu
l'époux d'Andromaque. Il faut donc croire que c'est
d'Hellen, fils de Deucalion , que le traducteur a voulu
parler. *
La fidélité , qui est le premier devoir dans ce genre
d'ouvrages , souffre toujours quelque atteinte du peu de
soin qu'on met à reproduire les formes propres de l'original,
auxquelles on en substitue d'autres qui lui sont
Tt 2
660 MERCURE DE FRANCE ,
plus étrangères; c'est encore une des causes qui contribuent
à donner à la nouvelle traduction une physionomie
, si l'on peut s'exprimer ainsi, différente de celle
d'Homère. Ce poëte , par exemple , ne fait presque jamais
parler ses personnages d'eux-mêmes comme d'une
troisième personne , et M. Aignan a très-fréquemment
employé cette forme d'expression. Lorsqu'Homère fait
dire àAgamemnon : <<N<ous nous sommes portés, Achille
>> et moi , à de violens débats , à des discours outrageans
>> au sujet d'une jeune fille , et c'est moi qui ai com-
>> mencé à montrer de la colère; mais si nous nous réu-
>> nissons pour les mêmes desseins , le malheur des
> Troyens ne pourra être retardé d'un seul instant . >
M. Aignan traduit ainsi :
Offensé par Atride , Achille se repose;
Demoi, de mes destins , il sépare sa cause ;
Divorces, matheureux , qu'une femme à produits ,
Cessez , et d'llion les murs seront détruits .
On sent qu'il n'y a là ni la clarté ni le naturel du
poète grec; et si ces apostrophes soudaines se répètent
souvent dans la traduction, tandis qu'Homère les emploie
très-rarement , si ce style indirect , qui n'est presque
jamais celui d'Homère , est très-fréquemment employé
par son traducteur , les impressions produites par ce
dernier finiront par être assez différentes de celles que
produit la lecture de son modèle.
Je m'arrêterai peu sur les détails du style ; celui de
M. Aignan est en général correct et poétique, commeje
l'ai déjà dit ; j'observerai seulement qu'il a péché quelquefois
contre l'une des principales règles du style figuré
ou métaphorique. On sait que toutes les fois que l'on
désigne quelque être physique et matériel par une expression
métaphorique , il n'est pas permis de lui prêter
des actions ou de le représenter dans des situations dont
l'expression ne se trouverait plus d'accord avec celles
dont on s'est servi pour le désigner; par exemple, si l'on
dit la Grèce pour désigner les guerriers grecs , on ne
pourra pas dire ,
Mais Ajax reconnaît la main toute-puissante
Qui livre à la terreur la Grèce pålissante ,
JUIN 1809 .
661
et lorsqu'Hector s'avance au milieu du champ de bataille
pour faire des propositions aux chefs ennemis, on ne
dira pas ,
Faites silence , Hector veut parler à la Grèce .
De même, si l'on peut dire d'un héros qui passe pour
être le fils d'une Déesse , qu'il est un rejeton des Dieux ,
il est bien évident qu'on ne pourra pas dire ,
Le rejeton des Dieux
Tombe sur ses genoux , etc.
parce qu'ily aurait ici contradiction entre l'expression
figurée et l'expression physique et naturelle. Qu'on voie
avec quel art Racine emploie les mots propres et prépare
les expressions métaphoriques qu'il veut y joindre,
dans ces vers de son Iphygénie:
Déjà Priam pálit, déjà Troye , en alarmes ,
Redoute mon bûcher etfrémit de vos larmes ,
et dans presque tout ce qu'a écrit ce grand poëte.
Au reste , les observations critiques que je me suis
permis de faire jusqu'ici ne portent que sur des détails ;
èt, en supposant queje ne me sois pas trompé, il serait
aisé à l'auteur , avec le talent facile dont il paraît doué ,
đe faire disparaître de son ouvrage les taches légères que
j'ai indiquées , quand même elles seraient plus nombreuses
encore qu'elles ne le sont en effet. Mais je dois
avoner que j'ai été généralement frappé dans cette nouvelle
traduction d'un inconvénient qui m'a paru extrêmement
gravé , c'est que presque toujours les traits
particuliers et caractéristiques par lesquels Homère
siguale en quelque sorte ses personnages , les objets , les
situations , les sentimens qu'il décrit , se trouvent fondus
dans des expressions vagues et générales , et plutôt
résumés , s'il le faut ainsi dire , qu'imités fidèlement ou
copiés avec exactitude par le traducteur. Il me semble ,
en un mot , que ce qui manque essentiellement à son ouvrage
, c'est ce qu'on doit appeler proprement la couleur
Homérique.
Qu'il me soit permis , pour mieux faire entendre
ma pensée , d'eniprunter les expressions de l'homme
célèbre dont j'ai déjà cité quelques morceaux dans
662- MERCURE DE FRANCE ,
mon précédent article , et qui , non content de consacrer
à la traduction d'Homère quelques- uns de ses momens
de loisir , avait profondément médité sur le génie
et sur le caractère particulier de l'écrivain qui faisait ses
délices . Dans une lettre à un de ses amis , destinée à servir
de préface à une partie de la traduction qu'il avait
dessein de publier , pour sonder le jugement du public
sur cet ouvrage , il s'exprimait ainsi :
<<Une qualité qui distingue éminemment Homère ,
c'est celle d'individualiser , pour ainsi dire , ses tableaux.
L'imagination se plaît à ce rapprochement, qui , de traits
épars dans la nature , forme un ensemble régulier ; mais
le sentiment ne s'attache point à ces généralités artificielles;
it lui faut ou tel homme, ou tel être quelconque
, ou telle particularité dans les images qui lui sont
offertes pour que son émotion, se joignant à l'admiration
de l'esprit , en fixe les souvenirs par des empreintes
ineffacables . Cette qualité seule a suffi plus d'une fois
pour rendre intéressante la lecture d'écrivains d'ailleurs
très-médiocres; et lorsqu'elle se trouve jointe à ce choix
des objets et des traits qui constitue le beau , elle répand
sur les travaux du génie un charme sans lequel ils
peuvent étonner , mais non plaire dans tous les tems , ni
sur-tout laisser dans les âmes ces traces aimables qui ramènent
vers un livre comme vers un ami ...... >>
<<Je ne parlerai point de cette scrupuleuse attention à
décrire les lieux tels qu'ils sont dans la réalité , de ce
respect pour les traditions , pour le caractère connu de
ses héros, pour les récits des événemens passés , genre de
mérite où les anciens et les modernes ont unaniinement
reconnu qu'il avait surpassé même les géographes et les
historiens de profession ;je parle seulement de cet art avec
lequel il donne toujours à chaque objet une manière
d'être et une couleur propres : car ce n'est point une
manière d'être et une couleur convenables à tout autre
objet de la même espèce , mais à celui-là particulièrement
qu'il veut mettre sous vos yeux. Peint- il un orage ,
un lion , le cours d'un fleuve , les bois et les rochers
d'une montagne , ce ne sont ni un fleuve , ni un orage ,
ni un lion , ni des rochers et des bois tels que l'imagination
peut les créer au hasard ; tous ces objets sont parti
JUIN 1809 . 663
cularisés; souvent le poëte les prend dans la réalité des
choses , il les a vus et il les caractérise avec une vérité
parfaite; mais lors même qu'ils ne sont que des fictions
de son esprit, il lui suffit, pour les faire confondre avec
la nature elle-même , de quelques-uns de ces traits fins
qui semblent n'avoir aucun rapport avec le but dont il
est occupé dans le moment, et qui , sans ajouter au tableau
comme tableau , ne permettent pas à l'esprit de
rester en doute sur l'existence réelle de l'original. >>>
Il me semble qu'il est impossible de caractériser avec
plus de netteté et de précision ce genre de mérite si
éminent dans Homère , et que j'avoue à regret que
M. Aignan me paraît avoir trop rarement conservé dans
sa traduction ; et pour qu'on puisse juger jusqu'à quel
point cette opinion peut être fondée , je suis obligé de
citer un morceau d'une certaine étendue et de le comparer
avec le morceau qui lui correspond dans la traduction
manuscrite que j'ai entre les mains ; mais je
supplie les lecteurs de ne pas croire que mon intention
soit ici de prévenir leur jugement en faveur de celle- ci
et de déprécier le talent du nouvean traducteur. J'avertis
expressément que je choisis à dessein un morceau
dans lequel il me semble n'avoir pas réussi au mêmedegré
que son illustre devancier ; et certes ce procédé serait
l'effet d'une partialité révoltante , s'il était question
de comparer le mérite respectif des deux ouvrages , et
non pas uniquement de faire comprendre par un exemple
en quoi je trouve que M. Aignan n'a pas saisi la couleur
et le caractère de son modèle. Le lecteur équitable
ne peut et ne doit en effet que juger des morceaux isolés
qui sont mis sous ses yeux , sans rien préjuger sur
l'ensemble des deux ouvrages , puisqu'il n'y en a qu'un
qui soit soumis à son examen.
Je choisirai dans le vingt-deuxième Chant le discours
touchant d'Andromaque, au moment où , après avoir
apperçu du haut des murailles le corps sanglant d'Hector
entraîné par l'impitoyable Achille , elle revient du
long évanouissement où cet affreux spectacle l'avait fait
tomber. Voici d'abord ce discours tel qu'il est dans la
traduction manuscrite :
D'un époux malheureux épouse infortunée,
664 MERCURE DE FRANCE ,
Hector , dès le berceau la même destinée
Nous avait réunis ; toi né dans Ilion ,
Moi dans les murs de Thebe , Empire d'Etion ,
Où les bois dont l'ombrage entoure Hippoplacie
Ont vu dans ses palais mon enfance nourrie .
Fruit amer de ses soins et du plus tendre amour ,
Pourmoi-même et pour lui , devais-je voir le jour ?
Et toi , naguère encor le charme de ma vie ,
Mon soutien , mon espoir , Hector , ombre chérie ,
Tu me fuis ; tu descends vers ces lieux souterrains ,
Sombre abyme où vont tous s'engloutir les humains ,
Me laissant après toi, dans un triste veuvage ,
Avec ce tendre enfant , notre vivante image .
Enfant de la douleur , pour protéger ses jours ,
Pour guider sa faiblesse, il n'a plus de secours !
Homme , il ne pourra point veiller sur son vieux père !
A la fureur des Grecs quand un hasard prospère
Le ferait échapper , quelques voisins puissans
Enlèveront bientôt les bornes de ses champs .
Les jours de l'orphelin délaissés , solitaires ,
S'écoulent sans amis , sans conseils salutaires ;
Assiégé de besoins , de craintes , de regrets ,
La honte abat son front et déforme ses traits ;
Toujours des pleurs amers sillonnent son visage,
Des amis de son père attendant le passage ,
S'il s'attache à leur robe , à leur manteau flottant ,
Lear avare pitié s'enfuit en l'écoutant ;
Ou de leurs faibles dons la coupe presque vide
Irrite encor sa faim , rend sa soif plus avide. (* )
Et l'enfant du bonheur , dont les riches parens
Font sous le toit natal fleurir les jeunes ans ,
S'il voit l'infortuné dans un banquet aimable ,
Il le frappe , il l'insulte , et l'arrachant de table ,
- Sors d'ici , tu n'as point de père parmi nous !
L'orphelin l'oeil en pleurs , revient à mes genoux.
Veuve faible , indigente , hélas ! que peut ta mère ,
Enfant trop cher ? jadis dans les bras de ton père
Nourri des plus doux mets , chaque jour par nos soins
L'abondance et le choix prévenaient tes besoins :
Bientôt las de ces jeux qu'appelait ton caprice ,
(*) Il est à regretier que le traducteur n'ait pas pu rendre ici le sens
littéral d'Homère : « Mouille ses lèvres , mais ne monille pas son
palais,e
1
665
JUIN 1809 .
Tu dormais sur le sein d'une tendre nourrice ,
Ou sur des lits moëlleux la joie et le sommeil
Peignaient d'un vif éclat ton visage vermeil.
Mais o Dieux ! maintenant , jouet de la fortune ,
Ces tems ne sont pour toi qu'une image importune.
Le nom d'Astyanax , de Roi de la cité ,
Ce nom n'est plus permis à ta témérité ....
Hector ne défend plus les murs sacrés de Troie !
Voici le même discours traduit par M. Aignan :
O malheureux Hector , épouse malheureuse !
De son astre et du mien l'influence est affreuse ,
Quel noeud fatal vous joint , Priam , Eétion ,
Champs de la Cilicie et plaines d'Ilion !
D'uu père infortuné fille plus déplorable ,
Cejour que je respire est un poids qui m'accable !
Cher époux , tu descends au séjour de la mort ,
Et seule , sans appui, je reste sur ce bord.
Ton fils , de notre amour ce triste et tendre gage ,
Connaît déjà le deuil à la fleur de son âge .
De sa plaintive enfance il perd l'heureux appui ;
Il n'attend rien de toi , tu n'attends rien de lui .
Ah ! dut-il échapper aux malheurs de la guerre ,
Souffrir est désormais son destin sur la terre.
D'avides étrangers vont dévorer ses biens ;
En vain dans ses amis il cherche des soutiens .
Va-t-il à ces flatteurs qu'attirait sa fortune ,
Peindre , les yeux baissés , sa misère importune?
Va-t-il à leurs genoux mendier des secours ?
Il trouve tous les coeurs inflexibles et sourds ,
Ou si par la Pitié la coupe est présentée ,
L'Avarice accourant l'a bientôt écartée.
De la table où ses yeux les verront tous assis ,
La main de ses égaux repoussera mon fils.
Ton père ne vit plus , supporte la misère ,
Lui diront ces enfans heureux d'avoir un pèrė,
Ét je verrai mon fils gémissant , indigné ,
Se jeter sur mon sein , de ses larmes baigné !
Souvenirs déchirans pour ma douleur mortelle !
Il recevait les mets de la main paternelle ;
Lorsque , rassasie de plaisirs et de jeux ,
Mon fils au doux sommeil abandonnait ses yenx ,
Les bras de sa nourrice où la pourpre moëlleuse
Prolongeaient le repos de son enfance heureuse.
Astyanax ! o nom si chéri des Troyens !
666 MERCURE DE FRANCE,
De leur reconnaissance il serrait les liens ;
Hector , il rappelait tes exploits , ton courage ;
Seul , de nos ennemis tu repoussais la rage.
Que sont devenus ici les traits précis par lesquels le
poëte caractérise d'une manière si touchante le malheur
d'un enfant orphelin et le malheur particulier du
fils d'Hector ? Combien les idées et les expressions que le
traducteur y substitue sont vagues , et combien le lecteur,
pénétré des beautés pathétiques d'Homère, regrette
de les voir remplacées par des traits d'esprit !
Ou si par la Pitié la coupe est présentée ,
L'Avarice accourant , l'a bientôt écartée
cette antithèse recherchée n'est assurément pas aussi
touchante que l'image de la coupe étroite et presque vide
qui mouille à peine les lèvres de celui à qui elle est présentée
dans sa détresse. Et c'est ainsi qu'en généralisant
les traits et les idées , on détruit ou on efface presque
toujours le sentiment, qui , par sa nature , ne peut en
effet s'attacher qu'aux objets particuliers et déterminés.
On s'étonnera peut-être que je n'aie cité avec éloge
aucun fragment de cette traduction , tout en rendant
hommage aux talens et aux connaissances de l'auteur.
Ce n'est pas que je ne pusse en effet trouver un assez
grand nombre de morceaux purement écrits et élégamment
versifiés ; mais en les considérant , comme j'ai dû
le faire , sous le rapport de l'exactitude et de la fidélité
au texte grec , et en m'interdisant même toute critique
de détail sur la manière dont les expressions isolées
étaient rendues , j'avoue que je n'ai point trouvé de fragmens
un peu considérables où les observations générales
que j'ai faitesprécédemment ne s'appliquassent ; en sorte
que si l'ouvrage que je viens d'examiner est généralement
bien écrit, ce n'est pas au moins une traduction
suffisamment exacte de l'Iliade d'Homère.
Je n'ajouterai plus qu'une remarque sur un passage
du discours préliminaire de cette traduction, au sujet
des opinions diverses qui partagent les savans sur la
question de savoir si l'écriture était généralement connue
des Grecs d'Asie à l'époque où l'on place l'existence
d'Homère. M. Aignan se décide pour l'affirmative ; et
JUIN 1809 . 667
pour prouver qu'Homère lui-même a consigné l'existence
de l'écriture au sixième Chant de l'Iliade , dans
l'épisode de Bellérophon , il cite ces vers de sa traduction:
Vers le roi de Lycie avec pompe exilé ,
Dans un perfide écrit que la haine à scellé ,
Le guerrier de sa mort porte l'arrêt funeste .
Véritablement la question serait complétement résolue
si le texte grec était aussi positif que le sont les vers
du traducteur ; mais on se tromperait fort si l'on croyait
qu'Homère eût employé ici aucun des mots grecs qui
expriment les idées d'écrit ou de lettres ; il ne les emploie
même nulle part dans aucun de ses poëmes ; et
dans le passage cité, il dit seulement que Prétus chargea
Bellérophon de porter au roi de Lycie des signes funestes
; ce qui ne peut guère s'entendre que d'une espèce
de quipos ou de chiffres , dont le sens ne pouvait pas.
même être deviné par celui qui les portait. THUROT.
CONTES EN PROSE ET EN VERS , suivis de pièces
fugitives , du poëme d'Erminie et de Métastase à
Naples ; par M. DE LANTIER , ancien chevalier de
Saint-Louis , auteur des Voyages d'Anténor et des
Voyageurs en Suisse ; avec trois planches gravées en
taille-donce. Seconde édition , augmentée de plusieurs
Contes inédits . A Paris , chez Arthus Bertrand , -
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
IL fallait avoir bien jugé son siècle , c'est-à-dire , avoir
conçu une bien juste idée de sa futilité , pour penser
que le Voyage du jeune Anacharsis , ce livre où l'érudition
est employée avec tant de réserve , de goût et
d'agrénient , était encore trop grave , trop substantiel
pour la plupart des lecteurs , et que ce ne serait point
une entreprise absolument folle que de parodier ce bel
ouvrage , en fondant le détail des moeurs et des usages
de l'ancienne Grèce dans une suite d'aventures galantes ,
libertines et romanesques. Ce que l'auteur avait imaginé
en habile observateur , illa exécuté en homme d'esprit;
et il a obtenu un succès qui lui fait certainement
668 MERCURE DE FRANCE ,
plus d'honneur qu'au public. L'Anacharsis des Boudoirs
(c'est ainsi qu'on a qualifié les Voyages d'Antenor ) en
est à sa dixième édition , nombre que le véritable Anacharsis
est loin , je crois , d'avoir atteint . L'ouvrage de
l'abbé Barthélemy finira sans doute par prévaloir de
toute façon sur celui de M. de Lantier; mais enfin
M. de Lantier aura joui de tous les avantages que peut
procurer une heureuse idée agréablement mise en
oeuvre , et il lui restera le renom plus ou moins durable
d'un écrivain frivole , mais ingénieux , qui s'est trouvé
tout propre à amuser ses légers contemporains, en ayant
l'air de vouloir les instruire .
Tout ce que publie un pareil écrivain , promet ,
sinon ces longues jouissances de l'esprit et du goût , que
procurent les ouvrages d'un vrai mérite littéraire , du
moins ce plaisir prompt et fugitif que causent de légères
productions sorties d'une plume facile , aimable
et enjouée. Des deux volumes dont je vais parler , le
premier contient des contes en prose. Ces coutes sont
intitulés , le Petit Candide , Fate ben per voi , et le
Provincial élevé à Paris , ou Histoire de Nicolas Remy.
Le héros du premier n'est pas , comme on pourrait se
l'imaginer d'après le titre ,infatué de ce système d'optimisme
dont le Candide de Voltaire trouve à chaque pas
la réfutation si triste et si plaisante à la fois, c'est un
jeune provincial à qui sa mère a répété sans cesse qu'on
ne périt jamais quand on à la crainte de Dieu et la haine
du mensonge; qui , envoyé à Paris pour y faire son chemin
, s'y conduit toujours d'après cette maxime ; va
disant à chacun dés vérités inutiles ou désagréables ;
indisposé tous ceux qui voulaient et pouvaient le servir :
et après dix mécomptes de ce genre , finit par retourner
dans son pays et s'y établir au milieu des siens , à qui il
peut désormais dire la vérité tout à son aise sans craindre
de nuire à sa fortune. L'idée de ce petit conte n'est pas
absolument neuve; l'auteur n'a fait qu'y retourner en
plusieurs façons la fameuse aventure de Gilblas avec
Parchevêque de Grenade , cet infatigable faiseur d'Homélies
, qui exige qu'on l'avertisse quand ses écrits commenceront
à annoncer le déclin de son esprit , et qui
met poliment à la porte le garçon assez simple pour
JUIN 1809 . 669
avoir cru qu'on pouvait être sincère impunément avec
un grand seigneur qui à la prétention d'être un grand
écrivain . La véritable difficulté de ces ouvrages où l'on
établit un caractère dont le continuel développement
doit continuellement amener les mêmes effets , c'est de
mettre assez de variété dans la nature et la forme des
incidens, pour que cette identitéde résultats ne devienne
pas fatigante. Cet art-là, Voltaire l'a eu d'une manière
prodigieuse dans ce même roman de Candide , auquel
M. Lantier eût peut-être dû éviter de nous faire songer.
je ne le punirai point de ce petit tort, endisant qu'il est
fort loin de son modèle : il pourrait me répondre qu'il a
assez d'esprit pour ne pass'en croire autantque Voltaire,
et queje ne lui dis rien là qu'il ne sache déjà très-bien .
Je lui conseillerai seulement d'éviter à l'avenir ces ressemblances
volontaires de titres et de noms de personnages
; elles ne font point de tort à l'auteur en qui
elles seraient plutôt un indice d'humilité que d'orgueil;
mais elles en font à l'ouvrage , en plaçant , pour ainsi
dire, sous l'oeil du lecteur un objet de comparaison
qu'on n'en saurait tenir trop écarté. Le dur Martin
dont le pessimisme triomphe par les faits de la douce
chimère de Candide , forme un contraste admirable
avec le naïf disciple de Pangloss. Aquoi bon avoir donné
ce même nom de Martin à l'aubergiste intéressé qui
remontre sans cesse au petit Candide que la vérité n'est
bonne à rien , et ne le lui prouve que trop victorieusement
par toutes les disgraces qu'elle lui attire ? C'est
nous avoir appris que celui-ci a été fait à l'imitation de
l'autre , tout exprès pour nous faire mieux sentir
combien il lui est inférieur ; c'est s'être nui à soi-même
de gaité de coeur.
Un vieillard aimable qui veut épouser la fille de son
ami , s'aperçoit que cettejeune personne lui préfère son
neveu dont elle est adorée , et que tous deux font les
plusgénéreux efforts pour cacher, et même pour étouffer
leur passion. Il prend le parti de vaincre la sienne, qui
est sans doute moins forte , et de couronner celle des .
deux amans. Voilà exactement tout le sujet du petit
conte qui a pour titre , Fate ben per voi; Faites le bien
pour vous-même. On prétend que les mendians d'Italie
670 MERCURE DE FRANCE ,
•
disent impertinemment cette phrase à ceux dont ils
sollicitent la charité. Je ne vois pas qu'elle s'applique
bien rigoureusement au sujet du conte. Elle renferme
un assez bon précepte , qui est de ne considérer que la
justice et sa propre satisfaction en faisant une bonne
action , sans s'attendre à la reconnaissance et à l'approbation
des autres. Mais cela ne convient pas plus au
généreux procédé de Verdac , qu'à mille autres d'une
espèce toute différente. On pourrait cependant , en for-
-çant un peu l'interprétation de cette maxime , l'adapter
plus exactement au conte dont elle est le titre et la
moralité, et dire qu'un vieillard se rend un fort bon service
à lui-même lorsqu'il n'épouse pas malgré elle une
jeune fille qui aurait des moyens tout prêts pour se
venger de cette violence faite à ses sentimens. J'iguore
si c'est ainsi que M. de Lantier l'a entendu.
L'Histoire de Nicolas Remy a beaucoup plus d'importance
et d'étendue : l'analyse n'en serait pas aussitôt
faite. Je ne veux point nuire au plaisir de ceux qui
pourront avoir envie de lire le conte , en leur racontant
d'avance les événemens assez compliqués dont il se
compose ; je dirai seulement aux autres , que M. Remy
est un de ces jeunes gens idolâtrés de leurs mères , qui,
envoyés par elles à Paris pour s'y former au beau langage
et aux nobles manières , y font toutes les sollises
imaginables , échangent leur probité et leur gaucherie
contre beaucoup de vices et de ridicules , retournent un
moment dans leur province pour s'y faire admirer et
détester, et, bientôt dégoûtés d'un monde qui n'est plus
digne d'eux , viennent se replonger dans le gouffre de
la capitale, y passent du rôle de dupe à celui de frippon,
et quand ils sont ruinés et presque flétris , mettent le peu
d'honneur qui leur reste à s'arracher la vie. Puisque le
romancier est un dieu qui tient le coeur des hommes
dans sa main et le tourne comme il lui plaît , j'aurais
bien voulu que M. Lantier disposât autrement du coeur
de Nicolas Remy; qu'il n'en fit pas à la fin un si mauvais
sujet; que les fautes de ce jeune homme se bornassent à
de fortes équipées, au lieu de dégénérer en escroqueries ,
et qu'il lui fûi encore permis , après avoir mangé son
bien, mais non volé celui des autres, de se reconcilier
JUIN 1809 . 671
avec ses parens , avec sa maîtresse , et sur-tout avec luimême.
Ce qui me fait parler ainsi , c'est le tendre intérêt
que l'auteur a su m'inspirer pour l'aimable et vertueuse
Pauline. Le véritable amour épure l'ame et les sentimens
: Remy aimait trop Pauline pour devenir aussi
indigne d'elle , et Pauline ne méritait par aucune faute
le malheur d'aimer un garnement et d'en être aimée.
A ce dénouement près , l'histoire se fait lire avec plaisir ;
la narration en est rapide et attachante ; les situations y
sont bien amenées , bien enchaînées , et peignent des
moeurs véritables : pour tout dire , c'est l'ouvrage d'un
homme d'esprit qui a vu le monde , et qui sait décrire
avec vivacité ce qu'il a observé avec attention. Le but
de l'Histoire de Nicolas Remy est plus réellement
moral que celui du petit Candide , où se trouvent
établies ces deux vérités , l'une de principe , l'autre de
fait ; savoir qu'on déplaît inutilement aux gens , en leur
apprenant qu'ils sont dupes ou ridicules , et que les filles
entretenues ont le meilleur coeur du monde. L'excès de
la franchise n'est pas un défaut contre lequel il soit bien
urgent de s'élever ; et l'éloge des filles est une petite
mortification qu'il convient d'épargner aux honnêtes
femmes .
Le second volume est entiérement consacré à la
poésie. J'ai pris moins de goût , je l'avouerai , aux vers
de M. de Lantier qu'à la prose. Il y a certainement de
la facilité , quelquefois du tour, de l'élégance et même
de la poésie ; mais plus souvent le style en est prosaïque,
languissant et diffus. Les négligences n'y sont pas rachetées
par assez de grâces ; les nudités n'y sont pas
voilées par une assez grande délicatesse d'expressions .
Le conte libre est un genre ingrat et périlleux à traiter :
il faut désespérer d'atteindre au talent de La Fontaine; il
faut trembler de n'être que l'égal de Grécourt .
Je voudrais bien persuader à tous les faiseurs de
contes que c'est un fort mauvais parti à prendre que
de rimer des mots connus; plus ils sont simples , plus il
y a à parier , qu'on les estropiera en les faisant entrer
dans la forme du vers. Tout le monde connaît cette
anecdote relative à Mm de Mailly, qui remplacée comme
maîtresse du roi par Mme de Châteauroux sa soeur, s'était
672 MERCURE DE FRANCE ,
jetéedans les bras de Dieu , et faisait publiquement pénitence.
Elle entrait un jour à l'église et causait quelque
dérangement parmi l'assistance. Un brutal s'écrie :
Voilà bien du train pour une catin ! Mme de Mailly
répond : Puisque vous la connaissez , Monsieur , priez
donc Dieu pour elle. Comment M. de Lantier a-t- il
arrangé en vers cette réponse si touchante ?
Cette ame douce et belle
Soudain répond : si vous la connaissez ,
Monsieur , si bien , priez le ciel pour elle .
Cette phrase est pénible et gauche en comparaison de
l'autre. Priez le ciel , n'est pas priez Dieu ; il y a ici
une différence énorme. Ajoutez à cela, que l'héroïne du
conte , est une jeune comtesse Aurore , femme galante
simplement et non pas maîtresse de roi , et vous concevrez
qu'une anecdote intéressante , ne peut pas être
plus complétement gâtée. C'est ce que font toujours les
vers , quand ils n'embellissent pas.
Je ne sais pas si c'est aussi une anecdote véritable que
M. de Lantier a arrangée en forme de drame sous le
titre de Métastase à Naples ; en tout cas , il aurait pu
y mettre plus d'art , d'adresse et de bienséance. Métastase,
placé par son père chez un vieux légiste , avec défense
expresse de faire encore des vers , attend des nouvelles
d'une pièce qu'il vient de fairejouer, en gardant
l'incognito le plus sévère. Une certaine marquise Rosa ,
fille du vice-roi , que le jeune poëte a vue dans un bal
et à qui il a adressé des vers fort tendres , le soupçonne
d'être l'auteur de cette pièce qui vient d'obtenir le plus
brillant succès. Elle arrive dans l'étude, déguisée en plaideuse
et arrache à Métastase son secret. Quelques instans
après , elle revient sous son véritable nom et enlève
le jeune disciple de Thémis qu'elle veut rendre
au culte des Muses. Ce n'est pas là tout son projet; à
l'inconséquence de ses démarches et à la vivacité de ses
propos , on peut conjecturer sans trop d'impertinence
que cette grande dame veut aussi faire de Métastase son
amant. Cette prodigieuse facilité à s'enflammer et à satisfaire
ses désirs est peut-être dans les moeurs napolitaines
; mais cela ne prendrait certainement point à
Paris.
JUIN 1809 . 673
Paris . Le dialogue de l'ouvrage n'y réussirait pas
davantage. En voici un échantillon :
Le vieux docteur demande à sa gouvernante son
chocolat.
L'as-tu fait mousser?
JEANNETTE.
Oui , Monsieur , très-joliment.
Il me saute au visage .
BOURRASCA.
Ah ! tant mieux.
JEANNETTE .
Mais vraiment
La perruque vous sied et vous coîffe à merveilles
BOURRASCA .
Notre cher président en porte une pareille .
Cola m'a fait plaisir.
JEANNETTE .
Je le crois aisément.
Il la faut ménager , Monsieur, je vous conseille .
L'auteur de l'Impatient a quelquefois mieux écrit la
comédie.
VARIÉTÉS .
AUGER.
SPECTACLES. - Le Théâtre des Variétés place quelquefois
dans sa galerie des Jocrisses et des Cadets Roussel , les
portraits de quelques hommes célèbres. Saint-Foix y a précédé
Malherbe , et le père de notre poésie , malgré la contagion
de son nouveau domicile , ne s'y est permis ni
pointes , ni calembourgs. Voici à peu près comment l'auteur,
M. Georges Duval, l'a offert au public.
Le poète Sarazin est amoureux de la nièce de Malherbe ,
qui la lui destine secrétement en mariage. Le père de la
jeeuunneepersonne a disposé de sa main en faveur d'un gentilhomme
bas-Normand nommé M. de Manantville. En vain
Malherbe cherche à dissuader son frère de cet hymen , un
Normand n'a que sa parole , et d'ailleurs Sarazin est pauvre
et roturier. Heureusement Racan , qui s'intéresse aux amans ,
fait obtenir à Sarazin la charge de secrétaire des commandemens
du prince de Conti ; et le voilà noble : heureusement
encore le poète Desyvetaux , voulant se retirer du monde et
vivredans la retraite , fait donationde tous ses biens à la jeune
61 MERCURE DE FRANCE ,
personne , qui se trouve être sa filleule : le père ne résiste
plus , et sur-tout quand il apprend que Sarazin est noble ,
en qualité de secrétaire d'un prince , et de fils d'Apollon .
Cette pièce que le public a trouvée froide , n'est pourtant
pas sans mérite : le dialogue est en général spirituel et de
bon goût ; et , quoiqu'elle manque de fonds et de gaîté , on
ytrouve quelques détails amusans. On a fait répéter plusieurs
couplets ; un entre autres dont l'idée appartient à
Malherbe , et dans lequel ce poète se défend d'avoir blàmė
le cardinal de Richelieu dans la conduite du vaisseau de
l'Etat. En voici les quatre derniers vers :
C'est au pilote à le conduire ,
Pour moi je demeure étranger
A la manoeuvre d'un navire
Où je ne suis que passager .
AMalherbe a succédé le Petit Candide . On s'attendait à
voir figurer les personnages du roman de Voltaire , le docteur
Pangloss , la belle Cunégonde , le baron de Tunderten-
Tronck ; mais Voltaire , dans cette pièce , n'a fourni
que le titre. Candide est unjeune homme de Poitiers qui
vient à Paris dans l'intention de faire fortune , comme son
oncle M. de Marinville ; sa naïveté lui fait commettre beaucoup
de méprises et d'inconséquences , dont quelques unes
font rire , pour peu qu'on y soit disposé ; si l'on joint à cela
quelques couplets agréables , et , ce qui vaut encore mieux ,
le jeu de Brunet , on ne sera pas étonné que cette pièce ait
obtenu du succès . L'auteur est M. Sewrin .
Le Siège du Clocher , à l'Ambigu-Comique , partage avec
le Colosse de la Gaîté , les suffrages des amateurs de mélodrames.
Le premier est d'un genre tout nouveau: les bonnes
femmes n'y trouveront pas une seule larme à répandre ; mais
les enfans en revanche y riront beaucoup de l'étourderie de
deux jeunes gens , qui , ayant été poursuivis par des gardeschasse
, soutiennent dans un clocher un siège dans toutes
les règles . Il serait difficile et même assez fastidieux de suivre
cette intrigue dans tous ses développemens ; ce qu'il
importe de savoir , c'est qu'on y rit beaucoup , sur-tout de la
caricature comique de Melcour dans le rôle du commandant
de la citadelle de Strannitz. Le genre gai est une nouvelle
mine que les auteurs de mélodrames peuvent exploiter
avec succès , et qui ne sera pas moins productive que celle
de la sensiblerie , qui doit enfin commencer à s'épuiser .
L'auteur de cette nouvelle production est M. Bernos. J. T.
JUIN 1809. 675
AUX AUTEURS DU MERCURE .
Sur la petite édition de ma traduction en vers des Fastes d'Ovide.
Messieurs , par un sous seing -privé , j'avais autorisé M. Tourneisen fils ,
successeur des Editeurs de ma traduction des Fastes d'Ovide , en deux
volumes in-8° , à en faire une petite édition en un volume in- 12 , sans le
texte latin , ni les remarques , mais avec des corrections . Nous convinmes
que l'impression commencerait aussitôt, et qu'elle serait achevée en trois
mois . En effet , elle fut commencée d'abord à Paris , et toutà coup interrompue;
puis recommencée à Bâle , et encore interrompue ; enfin elle
fut reprise à Versailles , et cette fois-ci abandonnée pour loug-tems.
Après un délai de dix-huit mois , je citai M. Tourneisein au Tribunal
civil , pour qu'il remplit enfin l'engagement qu'il avait contracté, ou qu'il
fùt débouté des droits que je lui avais cédés. Je croyais que ma cause ne
pouvait pas se perdre , et néanmoins je l'ai perdue . Le libraire a obtenu
un nouveau délai de huit mois , qu'il a prolongé jusqu'à dix , et le poëte
a été condamné à ne pas corriger les vers de son poëme : de sorte que les
nombreuses corrections que j'avais faites n'ont servi de rien . Le libraire
u'a pas compris qu'il nuisait à fon intérêt autant qu'à ma réputation ; il
ne m'a pas communiqué les épreuves . Je me vois donc forcé de déclarer
publiquement que je ne suis nullement responsable des défectuosités
poétiques et typographiques , qui , à mon grand regret , défigurent son
édition. DESAINTANGE.
POLITIQUE .
Paris , 23 Juin.
NOTRE intention et notre objet, dans cette notice analytique
des événemens politiques et militaires, toujours puisée
dans les publications officielles , ou dans les documens les
plus authentiques , ne peut être de relever les bruits mensongers
, les fausses nouvelles , les faits controuvés , que de
tout tems , la malveillance répand , que la crédulité colporte
, et que l'oisiveté et l'ignorance recueillent. Cependant
il est des circonstances où les faiseurs de nouvelles sont si
malheureux ou si maladroits , où les événemens qu'ils supposent
sont si formellement démentis par les événemens qui
arrivent , qu'il n'est pas sans intérêt d'opposer un moment
un image infidèle au tableau , et la fiction à la vérité. On se
tromperait cependant , et on connaîtrait peu les habitudes
d'une grande ville , si l'on s'imaginait qu'une intention coupable
anime également tous ceux qui accueillent ces bruits
Vv 2
676 MERCURE DE FRANCE ,
5.
avec trop de complaisance , ceux même qui contribuent à
les faire circuler. De tout tems il a existé une secte de
nouvellistes de profession , à la conversation desquels il faut
un perpétuel aliment ; ils ont un crédit à soutenir , des
auditeurs bénévoles et assidus à satisfaire ; il faut paraître
instruit ; il faut faire croire à des correspondances particulières
et sûres, qu'on ne nomme pas pour les laisser supposer
respectables : annoncer des événemens heureux serait
se rendre l'écho de tous ceux qui croient habituellement
que la fortune est fidèle au génie , comme la victoire au
courage ; mettre chaque fois toutes les formes d'une confidence
particulière au récit d'une fable , qu'on répète à vingt
personne dans une heure , paraît bien plus piquant; il entre
dans tout cela , comme on le voit, beaucoup de manie , de
ton , de mode , de petitesse ; on ne peut pas mettre plus
d'esprit à prouver qu'on en a un mauvais ; cependant qu'un
homme de bon sens , et d'une instruction toute ordinaire
paraisse , qu'il établisse la conversation sur la nouvelle débitée
, qu'il compare avec attention les dates citées , et les
lieux indiqués , et les personnages mis en action ; qu'il réfute
la nouvelle du jour , ou par l'effet du raisonnement , ou par
une publication authentique; il a en un moment réduit au
silence les plus intrépides distributeurs de nouvelles , trop
souvent enhardis par une basse complaisance , et qui pensent
toujours être entendus , parce qu'on a fait semblant de
les écouter ; la crédulité qu'ils rencontrent , mais sur-tout
celle qu'ils supposent fait toute leur force: ils ne luttent pas un
moment avec celui qui veut prendre la peine de leur resister .
Nous rappellerons donc en peu de mots ce qui a été dit
dans ces derniers jours ; nous retracerons ensuite ce qui a
été fait. La vérité n'a pas besoin sans doute de cette sorte
d'artifice ; mais il n'est pas défendu de l'employer quelquefois
pour la faire paraître avec plus déclat.
Le duc de Dalmatie , a-t-on dit en Angleterre , puis en
Hollande , puis à Paris , a capitulé devant le marquis de
Welesley : il avait avec lui 24,000 français qui sont ainsi
que lui prisonniers en Angleterre ; de son côté le duc d'Elchingen
a été pris par les Asturiens ; Barcelonne est retombée
au pouvoir des insurgés , et ces événemens ont déterminé
le roi Joseph à quitter Madrid.
Au Nord , Schill a vu ses bandes subitement grossies
d'une foule innombrable de déserteurs de la Confédération ,
et de Prussiens jaloux de suivre sa fortune. Il a envahi la
Westphalie ; il en a enlevé le roi; et cependant son émule
dans cette guerre , à laquelle on ne peut que donner le nom
ใน อ ว
JUIN 1809 . 677
de brigandage , le duc de Brunswich à la tête de 20,000
hommes a inondé l'Allemagne. Les rébelles Tiroliens ont
pris Munich : quant à la grande armée française , cernée ,
manquant de vivres , elle a essuyé des échecs considérables ,
et son chef a posé les armes .
Tels sont en partie les contes auxquels il est très-remarquable
que personne n'ajoute foi , et qui , débités de
bouche en bouche , sans acquérir jamais un caractère d'autenticité
, qu'ils ne peuvent avoir , réussissent cependant à
inquiéter, à tourmenter même les meilleurs esprits . Pour
notre réfutation , nous suivrons le même ordre , en commençant
par les affaires d'Espagne. Ici nous ne sommes embarassés
que du choix des matériaux , et de la nécessité de les
renfermer dans les bornes d'une courte analyse.
Barcelonne approvisionnée par la manoeuvre habile de la
division sortie de Toulon, sous les ordres du contre- amiral
Gantheaume , n'a rien à caindre pour sa défense. En Catalogne
, les affaires vont bien : le duc de Castiglione s'y rend
sur le théâtre de ses anciens exploits ; et sa présence va donner
aux opérations une activité nouvelle dans la même direćtion.
Le siége de Gironne se continue ; il sera réservé au duc
de Castiglione de s'en rendre maître : quant à l'Arragon ,
cetteprovince, de toutes celles de l'Espagne, est actuellement
la plus soumise , et la plus tranquille. Le roi continue de
prouver son séjour à Madrid , où le général Dessolles commande
, par les actes d'une administration paternelle , vigilante
et réparatrice . Il a visité quelques villes où il a trouvé
des témoignages touchans des sentimens qui lui sont voués .
La levée du bouclier de l'Autriche avait pu rallumer quelques
espérances coupables ; la prise de Vienne les a bientôt
anéanties ; c'est à Vienne que l'Empereur Napoléon aura
réellement achevé la conquête de l'Espagne .
Le lendemain de la tournée que S. M. avait faite , elle a
recu les complimens de l'armée qu'elle commande , comme
lieutenant de l'Empereur , à l'occasion de l'entrée triomphante
de S. M. à Vienne. L'audience a été très-brillante.
Le soir , S. M. s'est promenée en voiture au Prado : elle s'est
rendue de là au théâtre italien , où elle a été accueillie avec
les plus vives acclamations. Dans le même moment , on
apprenait à Madrid de nouveaux avantages remportés aux
pieds de la Siera Morena par le général Sébastiani ; l'enlèvement
du pont d'Alcantara , par le duc de Bellune ; la
soumission entière des Asturies , par le duc d'Elchingen ;
la prise d'Oviedo et de Gison , et l'embarquement de la
Romana ; enfin , la jonction désirée des corps du maréchal ,
678 MERCURE DE FRANCE,
Soult , duc de Dalmatie , avec celui du duc d'Elchingen.
Comme cet événement est majeur , que c'est à cet égard
que les bruits ont été le plus contradictoires , et que depuis
long- tems le défaut de communication entretenait les incertitudes
, nous entrerons dans quelques détails sur cette intéressante
opération , l'une de celles qui trompent le plus les
espérances des Anglais .
Elle est annoncee à Paris par l'arrivée du colonel Alexandre
Girardin , et de l'aide-de-camp du maréchal duc de
Dalmatie , le chef d'escadron Brun : tous deux se rendent
au grand quartier-général impérial , et ont remis des dépêches
particulières au ministre de la guerre. Voici le précis
des événemens .
« Après le rembarquement des Anglais à la Corogne , qui eut lieu le
17 janvier 180g , S. Ext . le maréchal duc de Dalmatie s'est dirigé sur le
Portugal en passant par Santyago et par Vigo. Les difficultés qu'il
éprouva à passer le Minho vers son embouchure dans la mer, l'obligèrent
à remonter ce fleuve jusqu'à Orense , où il arriva le 5 mars , première
époque de ses opérations .
>> Le 6 mars , il passa le pont du Minho à Orense , et rencontra dans
sa marche sur Chavez l'armée de la Romana , qu'il battit à Juzo et à
Allaritz : à Osogne , près de Monterey , il détruisit l'arrière-garde de
la Romana , composée de 3000 hommes , fit 2000 prisonniers et prit
quelques drapeaux. L'ennemi fit alors sa retraite dans le plus grand
désordre sur le val d'Orez .
» Le 13 mars , M. le duc de Dalmatie parut devant Chavez sur la
frontière du Portugal , et cerna cette place qui capitula trois jours après ;
la garnison composée de quelques mille paysans et de quelques milices ,
fut renvoyée.
» Le 16 mars , le duc de Dalmatie marcha sur Draga , où l'armée des
Portugais insurgés avait pris position ; la difficulté des chemins ne permit
à l'artillerie d'arriver que le 19, et ce jour-là les ennemis furent attaqués .
On a évalué leurs forces à 20,000 hommes , qui furent enfoncés de
toutes parts ; ils en perdirent plus de 6000 , toute leur artillerie , et se
retirèrent sur Oporto .
» Le 24 mais , le 2º corps marcha sur Oporto , où toutes les forces
portugaises du nord du royaume se trouvaient réunies dans uu même
camp retranché, flanqué d'un très-grand nombre de redoutes , et défendu
par une artillerie extrêmement nombreuse.
>> Deux jours se passèrent en escarmouches , et les troupes françaises
parvinrent à se loger dans les redoutes , à l'abri du canon.
> Le 29 mars ,le duc de Dalmatie livra une bataille aussi glorieuse
que mémorable , et dans laquelle l'ardeur des troupes françaises fut
extrêine. Plus de dix mille hommes furent tués ou pris , et l'ennemi
perdit non-seulement toute l'artillerie qu'il avait en position , mais toute
celle qui était attelée. Cette journée mit à la disposition da 2º corps
plus de 200 pièces de canon .
» Le 10 mai , l'avant-garde de M. le duc de Dalmatie était sur la
Vouga. Elle fut attaquée par quelques mille hommes d'infanterie , par
1500 chevaux et par six pièces de canon. Ce corps faisait partie de l'armée
du général Wellesley , débarqué depuis peu en Portugal. L'avantgarde
française se retina en arrière de Festa, et le 11 , elle repassale
JUIN 1809. 679
Duero avec la division du général Mermet. L'augmentation des forces
anglaises en Portugal , celle que l'or britannique donna à cette époque
aux troupes portugaises insurgées , avaient , dès le 10 mai , déterminé
M. le duc de Dalmatie à opérer sa retraite par Amarante , Villa- Réal
et Bragance , en côtoyant la rive droite du Duero. Mais un corps de
Portugais fort nombreux auquel des troupes anglaises s'étaient mêléęs .
ayant mis le général Loison , qui était à Amarante , dans la nécessité
dequitter cette position, le duc de Dalmatie se vit obligé de se jeter
dans les défilés de Salamonde .
>>>Les Anglais n'ont pu réussir à entamer le 2º corps dans sa retraite ;
il n'a eu , à proprement parler, qu'un seul combat d'arrière-garde à
Oporto, les Anglais ayant trouvé moyen de faire passer sur la rive
droite du Minho environ mille hommes d'infanterie et 50 chevaux . C'est
de ce combat qu'ils ont fait une bataille , dont le pompeux récit
(d'ailleurs très-peu militaire ) n'a eu d'autre but que de tromper le
peuple de Londres , et peut-être le ministère anglais lui-même , afin de
les dédommager des frais immenses que l'expédition de Portugal n'a pu
manquer de couter au trésor britannique .
>> Le 19 mai ,le duc Dalmatie était à Allaritz ; le 20 , il passa le
Minho à Orence; et le 23 du mème mois , il était en communication
avec le corps de M. le maréchal duc d'Elchingen et de sa personne à
Lugo.
Telle était la situation des choses en Galice et sur les bords du
Minho dans les premiers jours de juin , et les Anglais paraissaient peu
disposés à vouloir se mesurer avec les 2º et 7º corps réunis. >>>
La destruction du corps de Schill et la mort de ce chef
de bandes est annoncée officiellement. Le général Gratien a
fait au roi de Hollande, sur l'audacieuse et brillante attaque
de Stralsund , un rapport détaillé qui confirme ceux donnés
par les feuilles publiques de Hambourg , d'Altona et de
Stralsund. Ce fait d'armes, dans lequel on a vu deux nations
alliées réunir leur braves contre un ennemi dangereux des
Français , le suivre dans sa course , et l'atteindre au point
même où il pouvait le devenir davantage , mérite d'ètre
rapporté avec quelqu'étendue.
Le général Gratien s'était déterminé à poursuivre Schill
jusqu'au fond de la Poméranie , dans le triple dessein de
couvrir les villes anséatiques , depuis long-tems sous son
commandement , de délivrer le Mecklembourg , et de s'emparer
de Domitz. Cette dernière ville fut prise par un corps
de troupes hollandaises .
Schill était maître du Mecklembourg; il y levait des
contributions et des recrues; il occupait Vismar et Rostock.
Il entra à Stralsund le 26 mai , y commit des horreurs .
fit prisonniers quelques Français qui s'y trouvaient , et en
assassina plusieurs de sa main .
Maître de Stralsund , it songea bientôt à s'y défendre ,
s'y retrancha avec une très-grande activité; et profitant
hahilement de tous les avantages naturels que lur donnaient.
680 MERCURE DE FRANCE ,
les localités , il s'y couvrit de redoutes , et arma toutes les
portes d'une artillerie formidable .
La porte de Knieper , quoique couverte par un ouvrage
à corne , garnie de 18 pièces de canon , dont le feu était
croise par une autre batterie de 9 pièces , parut au général
Gratien le point le plus accessible , attendu qu'il est moins
couvert par des marais , et que le fossé n'était pas entierement
achevé de ce côté. Ce général ayant fait une fausse
attaque sur la porte de Tribsec , revint avec sa colonne
derrière une hauteur , et se déploya sous le feu de l'ennemi
devant l'ouvrage à corne. Le 6º régiment hollandais
s'avança au pas de charge sur cet ouvrage , tandis que le
9º régiment, en tournant cet ouvrage , pénétra par la porte
dans la ville.
L'avant-garde , composée de chasseurs hollandais et de
tirailleurs danois , qui avait fait une attaque simulée sur
la porte de Tribsec , tout le 6º régiment qui venait de
tuer ceux qui se trouvaient dans la redoute , et les troupes
danoises , sous le général Ewald , suivirent le mouvement
du 9º régiment.
Un combat furieux s'établit alors dans chaque rue ;
assaillans et assiégés combattaient sans direction, et de leur
propre mouvement , corps à corps, de rues en rues , de
maison en maisons. Schill est tombé sur l'esplanade ; un
Danois l'avaitblessé , il invoquait la mort ; un Hollandais a
eu la générosité de la lui donner. Vingt de ses officiers sont
morts avec lui. Huit cents hommes de son corps ont été
faits prisonniers ; tout le reste a péri .
Le général Gratien ne termine pas son rapport sans
rendre hommage à la valeur du général Ewald , commandant
les troupes danoises , qui , à un age avancé , a conduit
lui-même ses troupes sous le feu le plus meurtrier.
Le roi de Danemarck a élevé cet officier au rang de
lieutenant-général. Le roi de Hollande a envoyé au général
Gratien la croix en brillans de l'Ordre dé l'Union , a nommé
chefd'escadron l'aide-de-camp Migeon qui lui a apporté la
nouvelle , et fait de nombreuses promotions dans les corps
qui ont combattu. Les Danois sont rentrés dans le Holstein.
Le corps du général Gratien a quitté Stralsund et rejoint
l'armée du roi de Westphalie , destinée ainsi que celle de
l'armée de réserve, dont M. le duc d'Abrantès va prendre le
commandement , à défendre la Saxe des incursions des
partis autrichiens aux ordres du duc de Brunswick , et à
garantir des entreprises ultérieures des Tirolicus encore
soulevés les frontières du Wurtemberg , et celles de la
JUIN 1809 . 681
Bavière. Les généraux Picard et Beaumont , deux divisions
bavaroises , les troupes disponibles de Wurtemberg et de
Bade sont réunies à cet effet , et ont déjà pénétré jusqu'au
foyer de l'insurrection que le général Chasteler
était parvenu à rallumer dans quelques districts. Ce général
a passé le 4 mai à Clagenfurth , dans le dessein de se jeter
enHongrie. Le général Rusca l'a arrêté dans sa marche ,
l'a attaqué, et lui a fait goo prisonniers ; cependant le prince
vice-roi manoeuvre au coeur de la Hongrie , et vient d'y
remporter une victoire importante .
La bataille de Raab signale dd''uunneemanière brillante l'anniversaire
de l'immortelle journée de Marengo , et l'entréee
de l'armée française en Hongrie , sous les ordres du
prince qui la conduit triomphante depuis l'Adige jusqu'audelà
du Danube , en poursuivant constamment l'archiduc
Jean l'épée dans les reins. Le 13 de ce mois , après quelques
marches , où des partis de cavalerie se sont engagés, l'armée
s'est portée sur Raab . L'archiduc Jeany avait fait sa jonction
avec l'archiduc Palatin. Sa position était belle : sa droite
s'appuyait sur Raab , ville fortifiée ; sa gauche couvrait le
cheminde Comorn .
Le 14 , à onze heures du matin , le vice-roi range son arruée
en bataille , et avec 35,000 hommes en attaque 50,000 .
L'ardeur de nos troupes est encore augmentée par le souvenir
de la victoire mémorable qui a consacré cette journée.
Tous les soldats poussent des cris de joie à la vue de l'armée
cunemie qui était sur trois lignes et composée de 20 à 25,000
hommes, restesde cette superbe armée d'Italie , qui naguère
se croyait déjà maîtresse de toute l'Italie ; de 10,000 hommes
commandés par le général Haddick , et formés des réserves
des places fortes de Hongrie ; de 5 à 6,000 hommes composés
des débris réunis du corps de Jellachih et des autres co-
Jonnes du Tirol , échappées aux mouvemens de l'armée par
les gorges de la Carinthie ; enfin de 12 à 15,000 hommes de
l'insurrection hongroise , cavalerie et infanterie .
Le vice - roi plaça son armée , la cavalerie du général
Montbrun , la brigade du général Colbert et la cavalerie du
général Grouchy sur sa droite ; le corps du général Grenier,
formant deux échelons , dont la division du général Seras
formait l'échelon de droite en avant; une divisiou italienne,
conimandée par le général Baraguay- d'Hilliers , formant le
troisième échelon , et la division du général Puthod en réserve
. Le général Lauriston , avec son corps d'observation ,
soutenu par le général Sahuc , formait l'extrême gauche et
observait la place de Raab .
A deux heures après-midi , la canonnade s'engagea. A
682 MERCURE DE FRANCE,
trois heures , le premier, le second et le troisième échelons
en vinrent aux maius. La fusillade devint vive ; la première
ligne de l'ennemi fut culbutée , mais la seconde ligne arrêta
un instant l'impétuosité de notre premier échelon qui fut
aussitôt renforcé, et la culbuta ; alors la réserve de l'ennemi
se présenta. Le vice-roi , qui suivait tous les mouvemens de
l'ennemi, marcha, de son côté , avec sa réserve ; la belle position
des Autrichiens fut enlevée , et à quatre heures la
victoire était décidée .
L'ennemi en pleine déroute se serait dificilement rallié ,
si un défilé ne s'était opposé aux mouvemens de notre cava-
Jerie. Trois mille hommes faits prisonniers , six pièces de
canon et quatre drapeaux sont les trophées de cette journée.
L'ennemi a laissé sur le champ de bataille 3000 morts ,
parmi lesquels on a trouvé un général-major. Notre perte
s'est élevée à goo hommes tués ou blessés. Au nombre des
premiers se trouve le colonel Thierry , du 23º régiment
d'infanterie légère, et parmi les derniers , le général de
brigade Valentin et le colonel Expert .
Le vice-roi fait une mention particulière des généraux
Grenier , Montbrun , Seras et Danthouars. La division italienne
Sevaroli a montré beaucoup de précision et de sangfroid.
Plusieurs généraux ont eu leurs chevaux tués ; quatre
aides-de-camp du vice-roi ont été légèrement atteints. Ce
prince a été constamment au milieu de la plus grande
mélée . L'artillerie commandée par le général Sorbier a
soutenu sa réputation.
Le 15 , l'ennemi a été vivement poursuivi sur la route de
Comorn et de Pest .
la
Il est à remarquer que dans cette affaire il n'a paru aucun
homme d'insurrection hongroise nouvellement formée ; ce
qui a combattu est depuis long-tems sous les drapeaux , cn
exécution d'anciens ordres de la diète. La Hongrie reste
encore incertaine et presque neutre dans la guerre que
France soutient contre l'agression de l'Autriche. Les opiwions
y sont partagées , et la proclamation où l'Empereur
Napoléon a fait entrevoir à la Hongrie le jour de son indépendance
, laisse presque sans effet celle où l'Autriche ap
pelle ce peuple à son secours. Parmi les bravés de cette nation
prêts à dire : MORIEMUR PRO REGE , le plus grand nombre
sait le prix d'une épithète , et veut dire PRO REGE NOSTRO.
A Vienne , tout est tranquille : les derniers bulletins sont
datés de cette ville , et portent que la progression des eaux
du Danube a été à peu près telle qu'on l'avait présumée.
Le maréchal duc de Dantziek doit avoir passé le fleuve à
JUIN 1809 . 683
Lintz , laissant derrière lui les ouvrages inexpugnables qui
couvrent cette place ; il menace, en manoeuvrant sur la rive
gauche , l'aile droite de l'armée du prince Charles, toujours
tenue en échec devant Ebersdorff par les troupes aux ordres
du maréchal de Rivoli .
L'archiduc Ferdinand , pressé dans sa retraite par le général
Dombrowski , et menacé d'être pris à revers par le
prince Poniatowski , a évacué silencieusement Varsovie dans
Ja nuit du 1er au 2 juin. On ne conçoit pas dans l'armée
même de cet archiduc son obstination à conserver Varsovie ,
tandis que laGallicie , son propre territoire , était envahie et
le théâtre d'une insurrection formidable , militairement organisée
sous l'aigle polonais , et la direction du prince Poniatowski.
Les Russes , de leur côté, arrivent sur le théâtre de la
guerre ; le prince Galitzin les commande. Des nouvelles
prématurées peut-être annoncent que l'empereur Alexandre
et son frère vont y paraître : mais les termes de la proclamation
qui a précédé l'armée russe sur le territoire autrichien
sont à la fois décisifs et historiques; il importe de les .
relater ici.
Aux peuples de la Galicie.
La guerre qui a éclaté entre la France et l'Autriche , ne pouvait êtue
envisagée par la Russie d'un oeil indifférent.
On a tout fait , de la part de la Russie , pour étouffer cet incendie à
sa naissance. On a déclaré sur le champ à la cour d'Autriche qu'en
vertu des traités et de l'union étroite qui subsistent entre les Empereurs
de Russie et de France , les Russes agiraient parfaitement de concert
avec la France .
L'Autriche n'a point écouté les représentations qu'on lui a faites . Elle
a long-tems caché ses armemens de guerre , sous prétexte de mesures
défensives , devenues nécessaires , jusqu'à ce qu'enfin par une attaque
ouvette elle manifesta ses intentions orgueilleuses et arrogantes , en
allumant de nouveau le flambeau de la guerre .
La Russie ne tarda pas à prendre à cette guerre la part qu'exigeaient
des traités solennels . Aussitôt qu'elle eut appris le commencement des
hostilités , elle rompit toutes les relations avec l'Autriche , et envoya à
ses armées l'ordre d'entrer en Gallicie .
En pénétrant dans cette province , afin de s'opposer aux projets de
l'Autriche et de repousser la force par la force , le général commandant
en chef l'armée russe a reçu l'ordre exprès de S. M. I. de donner aux
habitans pacifiques de la Gallicie l'assurance solennelle que les vues de la
Russie ne sont nullement celles d'un ennemi , et que pendant ses opérations
militaires , la sûreté des personnes et celle des propriétés seront
religieusement respectées partout et avant tout; enfin que l'on cherchera
à ne point troubler la paix et la tranquillité intérieures du pays .
Le général en chef prouvera par les faits combien lui sont sacrés ses
principes , dictés par un auguste monarque.
Donné au quartier-général , le 11 mai 180g.
Signé, le prince GALLITZIN , commandant en chef, général
d'infanterie, et chevalier.
1
684 MERCURE DE FRANCE ,
Pendant que ce vaste ensemble de dispositions militaires
et de travaux guerriers semble devoir occuper tout entier le
chefsuprême de l'Etat et de l'armée , des actes d'une haute
importance signalent à Vienne ses méditations politiqueset
les travaux de son cabinet. Rome rentre dans le domaine de
César; le 10 juin on y a publié , au bruit de l'artillerie du
fort Saint-Ange , un décret de S. M. qui réunit les Etats du
Pape à l'Empire français. Le décret est daté de Vienne le 17
mai. Le voici :
NAPOLÉON , etc. , considérant que , lorsque Charlemagne , Empereur
des Français , et notre auguste prédécesseur , fit don aux évêques
de Rome de diverses contrées , il les leur céda à titre de fief, pour assurer
le repos de ses sujets , et sans que Rome ait cessé pour cela d'être une
partie de son Empire;
Considérant que , depuis ce tems , l'union des deux pouvoirs, spirituel
et temporel , ayant été , comme elle est encore aujourd'hui , la source
de continuelles discordes ; que les souverains pontifes ne se sont que
trop souvent servi de l'influence de l'un pour soutenir les prétentions de
l'autre , et que , par cette raison, les affaires spirituelles qui , de leur
nature , sontimmuables , se trouvèrent confondues avec les affaires teurporelles
qui changent suivant les circonstances et la politique des tems ;
Considérant enfin que tout ce que nous avons proposé pour concilier
la sûreté de nos armées , la tranquillité et le bien-être de nos peuples , la
dignité et l'intégrité de notre Empire avec les prétentions temporelles
des souverains pontifes a été proposé en vain :
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art . 1er . Les Etats du Pape sont réunis à l'Empire français.
2. La ville de Rome , premier siége du christianisme , et si célèbre par
les souvenirs qu'elle rappelle , et les rionumens qu'elle conserve , est
déclarée ville impériale et libre. Son gouvernement et son administration
seront réglés par un décret spécial .
3. Les monumens de la grandeur romaine seront conservés et maintenus
aux dépens de notre trésor.
4. La dette publique est déclarée dette de l'Empire.
5. Les revenus actuels du Pape seront portés jusqu'à deux millions de
francs , libres de toute charge et redevance.
6. Les propriétés et palais du Saint-Père ne seront soumis à aucune
imposition , jurisdiction , visite , et jouiront , en outre , d'immunités
spéciales.
7. Une consulte extraordinaire prendra , le 1er juin prochain , possession
, en notre noin , des Etats du Pape , et fera en sorte que le gouvernement
constitutionnel y soit en vigueur le 1er janvier 1810.
Un autre décret du même jour a fixé l'organisation de la
consulte extraordinaire ; elle sera composée de MM. le gouverneur
- général Miollis , président ; Salicetti , ministre
du roi de Naples; Lacuée , Janel del Pozzo , maîtres des
requêtes . M. de Balbe , auditeur , en sera le secrétaire .
S. M. le roi de Naples est chargée du commandement des
forces réunies dans les Etats Romains ; déjà il est parti de
Naples avec sa garde , et s'est dirigé vers Rome.
La consulte extraordinaire a adressée aux Romains et aux
habitans de l'Etat la proclamation que l'on va lire :
JUIN 1809 . 685
1
ROMAINS, la volonté du plus grand des héros vous réunit au plus
grand des Empires. Il était juste que le premier peuple de la terre partageât
l'avantage de ses lois et Phonneur de son nom avec celui qui
jadis le précéda dans le chemin de la gloire. Quand vos ancêtres conquirent
le monde , tels étaient les conseils de leur générosité , et les
résultats de leur gloire .
Le seul désir de votre prospérité a dicté le décret de votre réunion .
Le moment choisi pour l'opérer , vous découvre le motif qui l'inspira .
Vous devenez partie de l'Empire français au moment où tous les sacrifices
exigés pour l'établir sont consommés : vous êtes appelés au triomphes
, sans en avoir partagé les dangers.
Parcourez les annales de votre histoire ; depuis long-tems elle ne contiennent
que le récit de vos infortunes .
Votre faiblesse naturelle vous rendait la facile conquête de tous les
guerriers qui voulaient franchir les Alpes.
Unis à la France , sa force devient la vôtre . Tous ses maux qui résultaient
de votre faiblesse ont cessé .
Malheureux comme nation , vous ne l'étiez pas moins comme citoyens .
La misère et l'insalubrité qui régnaient dans vos villes et dans vos campagnes
, attestent depuis long-tems à l'Europe et à vous-mêmes , que
vos souverains , partagés entre des soins trop différens , se trouvaient
dans l'impuissance de vous procurer cette félicité que vous allez obtenir .
Romains ! non conquis mais réunis , concitoyens et non asservis ,
non-seulement notre force devient la vôtre ; mais nos lois vont assurer
votre repos , comme elles ont assuré le nôtre.
Tandis que par cette réunion vous recueillez tous les biens qui vous
manquaient , vous n'en perdez aucun de ceux que vous possédiez .
Rome continue d'être le siége du chef visible de l'église , et le Vatican
richement doté et à l'abri de toute influence étrangère, comme au-dessus
de toutes les vaines considérations terrestres , présentera à l'Univers la
religion plus pure et entourée de plus de splendeur. D'autres soins con
serveront, dans vos monumens , le patrimoine de votre ancienne gloire ;
et les arts , enfans du génie , encouragés par un grand homme , enrichis
de tous les exemples et de tous les modèles , ne seront plus contraints
de chercher ailleurs ni l'occasion , ni le prix de leurs inspirations
divines .
Tel est , Romains , l'avenir qui s'ouvre devant vous , et dont la consulte
extraordinaire est chargée de préparer les bases .
Garantir votre dette publique , ranimer votre agriculture et vos arts ,
améliorer , de toute manière , votre destinée actuelle ; prévenir , enfin
et empêcher les larmes que la réforme des abus fit tant de fois verser ;
tels sont les ordres , telle est l'intention de notre auguste souverain.
Romains ! en secondant nos efforts , vous pouvez rendre à vous plus
prompt , à nous plus facile , le bien que nous sommes chargés , et que
nous avons le désir de vous plaire .
Rome , 10 juin 1809 .
L'annonce de ce grand changement n'a donné lieu à aucun
mouvement qui ait troublé la tranquillité . Les Romains
ontmanifesté une satisfaction sincère de voir leur sort fixé ,
et ont accueilli avec les démonstrations de l'alégresse et de
la reconnaissance un acte qui met fin à toutes les incertitudes
auxquelles était livrée depuis long-tems leur existence politique.
TABLE
Du deuxième Trimestre de l'année 1809.
TOME TRENTE - SIXIÈME.
POÉSIE .
ELEGIE CIE sur la Mortde Mme Cottin ; par M. Phedelin.
Arthur , chant guerrier ; par M. Pierret de St. -Sévérin.
Fragment des quatre Saisons en Provence ; par M. Demore.
Dorer la Pilule , vaudeville ; par M. Em. Dupaty .
Page 3
5
49
53
Scène d'une Tragédie inédite ; par M. Arnault . 97
Epître à Alcippe ; par ***. 143
Le jour des Cendres ; par M. de Molières . 147
L'Amour docteur en Médecine ; par M. Pierret de St. -Séverin. ibid
La Pélerine de l'Apennin , romance ; par M. Lorando . 193
Martial envoie son livre à Pline ; par M. Kérivalant . 196
Fragment d'un poëme surla Prise de Palmire ; par M Esprit Leterne. 211
Vers à un Ami ; par Lefilleul. ibid
Les épitaphes , vaudeville ; par M. Jouy. 24
Fragment du sixième chant de l'Argonautique de Valerius Flaccus ;
par M. Dureau de la Malle , fils . 289
Epître à l'Illusion ; par M. Yduag . 337
Aun jeune Poëte ; par M. de Parny. 339
Chantde Mort d'un Sauvage américain ; par M. Jouy. 310
Visite à mon Pays natal ; par M. Ogier. 385
Elégie ; par M. Géraud. 387
Deux Hérologues ; par M. Lemercier. 433
Extrait du Poème de la Maison des Champs ; par M. Campenon. 497
Paris en Miniature , vaudeville ; par Desaugiers . 500
Radotage; par M. de Parny. 561
Consolation à une Laide ; par Mme Dufrenois. 564
Petit Bonhomme vit encore , vaudeville ; par M. Jouy. 566
Mélusine , romance ; par M. S. E. Géraud. 6.5
Enigmes. 6, 54, 104, 148, 196, 246, 295, 341, 388, 439, 501, 566, 629.
Logogriphes . 6, 55, 104, 148 , 197, 246 , 295, 341 , 389 , 440 , 502,567,
630.
Charades . 7, 55, 105, 149, 197, 246, 206, 341 , 389, 440, 502 , 567, 631 .
TABLE DES MATIÈRES. 687
LITTERATURE , SCIENCES ET ARTS .
Dialogue entre Archimède et Cicéron ; par M. Andricux . Pages 7
Douglas , tragédie ; par M. Home . 13
Histoire de Fénélon ; par M. de Bausset.
24
Voyage en Crimée et sur les bords de la Mer-Noire ; par M. de
Reuilly . 55
Histoire grecque de Thucydide ; par M. J.-B. Gail . 63
Nouvelles de Michel Cervantes . 68
Idyles ou Contes champètres ; par Mme Pétigny-Lévesque. 78
Manuel de Littérature.
75
Kaboud le Voyageur , Conte oriental ; par M. Adrien S ....n. 105
De la Comédie au 16º siècle ; par M. Ginguené. 114, 149
Nouvel Art poétique ; par M. Leduc . 122
Lois des Bâtimens ; par M. Le Page . 132
Les Antiquités d'Athènes ; par J. Stuart. 160
Histoire romaine ; par M. Royou . 166
Nouveau Cours complet d'Agriculture. 171
Du Style , fragmens ; par M. ****.
Nouveau Dictionnaire de Synonymes ; par M. Guizot.
Voyage aux Glaciers des Alpes ; par M. Vernes.
Connaissance des Tems et des Mouvemens célestes , etc.
Archives des Découvertes et Inventions .
197
201
208
216
224
Sur l'Esprit de Système ; par M. Biot.
247
Essai sur l'influence des Croisades ; par MM. A. Hécrinet Charles
Villiers .
253
OEuvres de Caron de Beaumarchais .
268 , 305
Grammaire et Logique ; par M. Andrieux.
296
✓ Les Martyrs ; par M. de Chateaubriand.
315 , 466
Sur l'antiquité de l'Empire de la Chine ; par M. Biot . 342
Notice sur deux ouvrages publiés par M. Coumas de Larisse , en
Thessalic.
355
Voyage de Santo-Domingo ; par M. Dorvo Soulestre . 363
De la formation et de la décomposition des Corps . 389
Galerie de l'Hermitage ; par M. Labenski . 394
Vie de Victor Alfieri .
400 , 448
OEuvres du prince de Ligne. 440
Journal de Musique étrangère ; par Castro . 477
Sur la Manie d'Ecrire ; par M. Biot. 503
OEuvres de Turgot. 509, 638
Mémoires de la comtesse de Lichteneau . 522
Les Deux Veuves ; nouvelle ; par M. Adrien de S ... n.
567
Mémorial pour les Fortifications ; ouvrage posthume de Cormontaigne.
575
688 TABLE DES MATIÈRES .
Peintures de Vases antiques ; par M. Dubois Maisonneuve. Pages 5
Etat actuel des Sciences mathématiques en Angleterre ; par M. Biot. 631
LaMaison des Champs ; par M. Campenon . 592
Voyage pittoresque de la Grèce ; par M.de Choiseul-Gouffier.
Nouvelles traductions en vers des Bucoliques de Virgile ; par M. Ch .
641
Millevoye.
648
L'Iliade , traduite en vers français ; par M. Aignan . 657
Contes en prose et en vers ; par M. de Lantier. 667
Littérature étrangère 527, 602
VARIÉTES .
Nouvelles Littéraires . Pages 34, 82, 133 , 179, 226 , 279 , 327 , 367 ,
413 , 542 , 610 , 673 .
Revue littéraire.
Chronique de Paris .
481, 540.
485
NOUVELLES POLITIQUES .
Pages 38 , 85, 134, 181 , 230, 282, 334, 371, 423, 489, 548, 616,675.
ANNONCES .
Pages 48 , 96 , 143 , 237, 549 , 622 .
Finde la Table des Matières du second Trimestre.
DE
FRANCE ,
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
36
TOME TRENTE - SIXIÈME .
AVIRESACQUIRIT
EUNDO
A PARIS ,
Chez ARTHUS -BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, Nº 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson et
de celui de Mme Ve Desaint.
1809.
(N° CCCCII. )
(SAMEDI Ier AVRIL 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
mw
ÉLÉGIE SUR LA MORT DE MADAME COTTIN,
SOMBRE vallée , asyle du silence ,
C'est dans ton sein que j'aime à m'égarer.
J'y suis indépendante , et j'y puis soupirer ;
Atous les yeux tu caches ma présence.
Tu plais à mon esprit rêveur ,
Al'attendrissement tu disposes mon coeur ,
Et, Mathilde à la main , lentement je m'avance
Sous ton ombrage protecteur.
Mathilde! fruit heureux , noble et touchant ouvrage
Du génie et du sentiment;
Où la religion , sublime en son langage ,
Persuade un héros , triomphe d'un amant ,
Etd'un fier Musulınan fait un Chrétien fidèle.
De ce chef-d'oeuvre intéressant auteur ,
Trop sensible Cottin ! la mort , la mort cruelle
Adirigé vers toi son souffle destructeur ;
Impitoyable , elle dévore
Tes jeunes ans que la douleur flétrit ;
Elle a frappé ... Tout ton être périt ! ..
Mais non ... dans Malvina je te retrouve encore !
Voilà ton coeur aimant , ta sensibilité,
Ta modeste simplicité.
Victime de l'amour , peut- être aussi , comme elle ,
1
A2
MERCURE DE FRANCE ,
Regrettant un ingrat , déplorant ses erreurs ,
C'est lui que tu chéris , c'est par lui que tu meurs
Et ta bonté pardo ne à l'infidelle.
D'un amour concentré , réprimaut son transport ,
Jadis ta plume énergique , éloquente ,
Peignit la passion brûlante
Opposée au devoir , luttant avec effort
Et consumant l'objet qu'elle tourmente.
Claire d'Albe gémit de son égarement ;
Elle succombe ... ! funeste moment! ...
Ce coeur si fier devient coupable ;
Mais par un juge indulgent , équitable ,
Il sera plaint plus que blâmé :
Hélas! il abeaucoup aimé.
De l'amour filial héroïne touchante ,
Elisabeth a fait couler mes pleurs ;
Bientôt j'unis ma voix à cette voix qui chante
De Jéricho la chûte et les malheurs ....
O ! ravissans écrits ! la gloire vous couronne.
Mais où suis-je ? quelle terreur
Et quel charme , à la fois , viennent remplir mon coeur?
Cebois plus épais m'environne
D'un silence religieux ;
Zéphir se tait , le feuillage est tranquille;
De ce ruisseau l'onde semble immobile ,
Elle craint de troubler le calme de ces lieux.
L'oiseau timide a fui vers une autre contrée :
Il la respecte aussi , cette enceinte sacrée ,
Où la réflexion fait place au souvenir ,
Où l'on cesse d'entendre et non pas de sentir.
Le funèbre sapin , la sauvage ancolie ,
Le saule languissant , compagnon des tombeaux ,
Vers la terre incliné , baissant ses longs rameaux ,
M'annonce le séjour de la mélancolie ,
De la tristesse... ou de la mort.
O! toi dont je pleure le sort,
Peut- être ici ta dépouille repose ,
Peut-être ton génie , abandonnant les cieux ,
Plane sur ces bosquets , anime cette rose ,
Que sa blancheur isole et décèle à mes yeux .
Reviens , áme céleste et pure ,
Reviens habiter parmi nous .
Célèbre encor l'amour , la vertu , la nature ,
Que tu sus embellir d'un langage si doux.....
AVRIL 1809 . 5
Mais quelle obscurité subite
Couvre ces bords silencieux ?
L'onde frémit ... L'arbre des morts s'agite...
N'entens-je pas un bruit mystérieux ?
Mon oeil croit voir ... c'est elle... c'est son ombre ...
Atravers le feuillage sombre
Elleparaît ... sourit à mes accens ,
S'élève , s'enfuit , s'évapore ;
Elle n'est plus et je la vois encore ;
J'attends ... Prestige de mes sens !
Dans une erreur qui me plaît et m'étonne
Vous égarez ma trop faible raison ;
Elle s'indigne en vain de cette trahison ;
Le sentiment vous la pardonne,
Et toi qui succombas sous de longues douleurs,
Toi , dont l'âme sensible et tendre
Connut , hélas! et peignit les malheurs,
Si mes regrets ont réveillé ta cendre,
Si je fus téméraire en la semant de fleurs ,
Daigneras-tu m'absoudre en cessant de m'entendre?
Je m'éloigne ... Reçois le tribut de mes pleurs ,
Pour prix de ceux que tu m'as fait répandre.
PHEDELIN.
ARTHUR. CHANT GUERRIER,
AIR: Du Myrtefrais et du triste Olivier.
ARTHUR saisit et lance et bouclier ,
Il se revêt de sa brillante armure ,
Déjà, déjà le formidable acier
Orne avec orgueil sa ceinture :
«Quittons , dit-il , ce fortuné séjour ;
>> J'entends le cri de la victoire :
>> Il faut pour conquérir la gloire
S'arracher des bras de l'amour . >>>
Il part.-Déjà le signal est donné ;
Dans tous les rangs on s'apprête à combattre ,
Arthur paraît , le Vandale étonné ,
A son aspect , se laisse abattre ;
Il encourage et guide tour à tour ;
Partout il trouve une victoire ;
Mais tout ce qu'il fait pour la gloire ,
Il le fait aussi pour l'amour.
6 MERCURE DE FRANCE ,
On n'entend plus le canon meurtrier ,
Onn'entend plus la trompette éclatante ;
Le front poudreux , ombragé d'un laurier
Il vole aux pieds de son amante.
<< Rassurez-vous , le voilà de retour ,
« Ce jeune fils de la victoire ;
>> Il fut couronné par la gloire ,
» Il va l'être encor par l'amour.
PIERRETDE ST. - SEVERIN , âgé de 16 ans,
étudiant en médecine.
ENIGME.
LORSQUE , pour s'amuser , sans cesse ils s'évertuent ,
Ces messieurs les humains , ils disent qu'ils me tuent.
Moi , je ne me vante de rien ,
Mais , ma foi , je m'en venge bien.
( Extrait de l'Improvisateur.)
LOGOGRIPHE
IL est àplaindre , hélas ! celui qui dès l'enfance
Ajamais est privé des auteurs de ses jours ;
Que son sort est affreux ! quelle triste existence !
Dans son malheur , à qui peut- il avoir recours ?
A mon tout ; très-souvent son coeur doux et sensible
Apour le secourir un penchant invincible ;
Ses soins toujours constans et toujours assidus ,
Lui rappellent bientôt tous ceux qu'il a perdus ;
Il reconnaît en lui cette bonté première
Qui le fait respecter et chérir comme un père.
J'ai cinq pieds seulement ; décomposant mon nom ,
Je puis t'offrir , lecteur , un article , un pronom ,
Ce qu'en géométrie on appelle solide ;
Ce qu'un maître parfois , qui se montre rigide ,
Dicte à son écolier diligent , ou mutin;
Trois mots italiens , puis un autre latin ;
Etcette particule , au collège en usage
Qu'explique clairement l'Homond dans son ouvrage ;
Une herbe de la Chine ; une interjection
Qu'on ne peut prononcer sans exclamation ;
Eufin on trouve en moi cette fête annuelle
AVRIL 180g. 7.
i
Qui pour tous les Chrétiens doit être solennelle;
De peur que d'autres mots s'offrent à mon esprit ,
Je me tais , il est tems ; j'en ai bien assez dit.
C...... H......
CHARADE.
SANS chaleur mon premier perd son utilité ,
Mon dernier dans la gamme est fréquemment cité ;
Quoiqu'insecte mon tout devrait être imité.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre U.
Celui du Logogriphe algébrique est Rime , dont l'anagramme est
Emir,et dans lequel on trouve en ajoutant les lettres précédées du
signe , et en retranchant celles précédées du signe- Epire, Crime ,
Cri, Mer, Emeri , Air , Riz , Ride , Ris , Cime,Ire , Mérite , Prime
Orme , Pie , Amo , -mi- Roi , Rome , Drôme , Epi , Me , Rimeret
Mie.
Celui de la Charade est Ho-mère.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
DIALOGUE ENTRE ARCHIMÈDE ET CICERON.
mww
Explication d'un passage des TUSCULANES où Cicéron
nomme Archimède HUMILEM HOMUNCULUM . Quels ont
pu être ses motifs pour employer cette expression en parlant
de ce géomètre ?
ARCHIMEDE.
Je vous salue , grand orateur. Je viens d'entendre le
discours que vous avez fait à ces ombres romaines rassemblées
autour de vous. Al'abondance de vos paroles , à l'harmonie
de vos périodes , j'ai reconnu ce Marcus Tullius
Cicéron, dont vos compatriotes , descendus aux Champs-
Elysées , m'avaient plus d'une fois vanté l'éloquence ; beaucoupd'entre
eux vous plaçaient même au dessus de notre
fameuxDémosthène,
1
MERCURE DE FRANCE ,
CICÉRON.
Vous êtes un grec , à ce que je puis comprendre par votre
langage et par votre habillement. J'arrive à peine dans ces
délicieuses demeures des hommes quis sont rendus fameux
dans les lettres , dans les arts , dans les sciences , et qui ont
illustré et servi leur pays par leur génie et par leurs talens.
J'ai été accueilli , en arrivant, par une foule de Romains qui
m'ont salué du nom de Père de la Patrie , qui m'a éte décerné
pendant ma vie ; au milieu de leurs acclamations , ils m'ont
témoigné le désir de m'entendre , comme ils me le tẻmoignaientsouvent,
lorsqueje paraissais sur la place publique ; et
sans avoir cu le tems de me préparer, je viens de les entretenir
de l'état déplorable où Rome est réduite , de la profonde
dissimulation du jeune Octave , de la brutale cruauté d'Antoine
, de la méprisable imbécillité de Lépide , de l'horrible
association de ces trois brigands , et enfin de leur désunion
prochaine , qui entraînera la ruine totale de la République.
Pardonnez si j'exhale encore ma douleur devant un étranger;
j'aime et j'admire les Grecs ; ils ont été nos maîtres
dans la poésie, dans l'éloquence , dans la philosophie ; je
ne me suis jamais cru l'égal du grand Démosthène ; mais ,
de grâce , apprenez moi qui vous êtes; je parle sans doute
à un homme qui porte un nom illustre et que je révère , à
un homme dont je dois avoir lu et médité les ouvrages ;
satisfaites mon impatience ; il me tarde de vous rendre à
plus juste titre les louanges dont votre indulgence vient de
me combler.
ARCHIMEDE.
Prenez garde ; ne vous avancez pas trop ; vous parlez en
effet à un grec dont le nom ne vous est pas inconnu , mais
qui a quelque sujet de se plaindre de vous .
CICÉRON.
Vous m'étonnez ; et vous redoublez la curiosité que j'ai
de vous connaître .
ARCHIMEDE.
Je suis Archimède , le géomètre .
CICÉRON.
Salut , noble et savant défenseur de Syracuse , vous qui
seul , et par la force de votre génie , avez résisté à nos Romains
qui vous assiégeaient par mer et par terre, sous le commandement
de Marcellus. Mais comnient se fait-il que vous
croyiez avoir à vous plaindre de moi? On ne vous a pas dit
AVRIL 1809 . 9
tans doute qu'étant questeur en Sicile , je cherchai et je re-
| trouvai votre tombeau , environ cent quarante ans après
votre mort; je le reconnus à l'emblême de la sphère et du
cylindre qui y étaient gravés , et à une inscription en vers
iambes que je savais par coeur ; je le fis dégager de la terre
etdes ronces dont il était couvert; enfin, je l'indiquai aux
Syracusains eux-mêmes , qui l'ignoraient absolument et qui
en niaient l'existence : en sorte qu'une des premières villes
de la Grèce , et qui avait été long-tems florissante par les
sciences et par les lettres , n'eût pas connu le trésor qu'elle
possédait , si un homme né dans un pays qu'elle regardait
presque comme barbare , si un Arpinate ne fût venu lui découvrir
la sépulture d'un de ses citoyens les plus distingués.
Est-ce là cedont vous m'accusez ? Il me semble que je n'ai
rien fait que d'honorable à votre mémoire ; et peut-être , au
lieu de plaintes , serait-ce à des remercimens que j'aurais
dù m'attendre .
ARCHIMEDE.
Un moment; je vous sais gré de l'action en elle-même ;
j'en étais déjà instruit ; cet oubli de mes services et de mon
nom ne m'étonne point ; j'en accuse moins mes compatriotes
que les vôtres ; ma ville malheureuse , en tombant au
pouvoir de vos Romains encore ignorans et grossiers , a
perdu le goût des sciences et la mémoire des savans. Vous,
n'avez que trop prouvé que nous avions raison de vous appeler
des Barbares , puisqu'en nous conquérant vous nous
avez apporté la barbarie.
CICÉRON.
Il est vrai que nous n'avions alors de poètes qu'Andronicus
et Nævius , d'orateur que le vieux Céthégus ; leur langue
rude ét informe différait beaucoup de la langue riche et
élégante des Romains d'aujourd'hui , tant nos relations avec
les Grecs nous ont fait faire dans l'art de la parole des
progrès rapides ! Telle est la puissance des belles-lettres ,
que par elles les vaincus nous ont pris à leur tour , et sont
devenus les maîtres de leurs vainqueurs.
ARCHIMEDE.
Ala bonne heure ; mais il ne faut donc pas insulter ceux
qui vous instruisent.
CICÉRON.
Qui ? moi ? je vous aurais insulté? cela ne se peut pas.
ARCHIMEDE.
Vous ne vous rappelez pas bien apparemment tous les
i
10 MERCURE DE FRANCE ,
termes dont vous vous êtes servi, en racontant dans vos Tusculanes
la découverte que vous aviez faite de mon tombeau ;
vous venez presque de les répéter ; mais heureusement
votre urbanité m'a fait grâce de certaine épithète que vous
auriez fort bien pu vous passer d'employer en écrivant ce
récit. Vous souvenez-vous de m'avoir appelé homme obscur ,
homme de rien , humilem homunculum ? Ce sont vos expressions
, si l'on m'a bien instruit.
CICÉRON.
Faut-il se fächer pour un mot , quand la chose en soi n'a
rien que de flatteur, et vous montre assez quelle était pour
vous mon estime ?
ARCHIMÈDE.
Un géomètre veut de l'exactitude dans les expressions ; il
suppose qu'un orateur comme vous n'eu emploie aucune au
hasard, et je serais bien aise de voir comment vous pourriez
justifier celle- ci .
CICÉRON.
J'y consens, pour vous prouver ma déférence et combien
j'attache de prix à vous complaire. Ne perdez toujours pasde
vue que celui qui vous a rendu hommage un siècle et demi
après votre mort , et qui a voulu consacrer la mémoire de
cette action , comme honorable pour lui-même , ne peut
avoir eu l'intention de vous rabaisser et de diminuer votre
mérite ; mais puisqu'il faut me justifier d'une expression qui
vous blesse , je suis forcé de vous rappeler en entier le
passage où elle se trouve , pour vous en donner l'interprétation.
C'est au commencement du cinquième livre de mes Tusculanes
; j'y veux prouver que la vertu seule rend les hommes
heureux sur la terre; je montre combien était à plaindre ,
au milieu des grandeurs , un Denys le tyran , qui , toujours
obsédé de craintes et de remords , était obligé de fuir toute
société . Je n'opposerai point , disais-je , à cette misérable,
existence , celle d'un Platon et d'un Archytas , personnages
consommés en toute sorte de doctrine , et véritablement
sages ; je ne citerai qu'un simple mathématiciendont
l'esprit se nourrissait des rapports qu'il recherchait et découvrait
sans cesse , qui pouvait s'applaudir à chaque instant
de son habileté , qui trouvait dans le travail et dans le
succès les plus douces jouissances que l'homme puisse gotter;
tandis que Denys , ne rêvant que meurtres et qu'ouAVRIL
180g . I
trages, n'avait de repos ni jour ni nuit . Qui n'aimera mieux
ètre le géomètre que le tyran ?
ARCHIMEDE.
C'est-à-dire , que vous me mettez au dessus d'un homme
dont vous voulez dire beaucoup de mal ; mais fort au dessous
des Platon et des Archytas , que vous avez dessein de louer ;
ne vous ai-je pas une grande obligation ?
CICÉRON.
Vous êtes pressant ; mais écoutez - moi jusqu'au bout.
D'abord vous devez voir aisément que j'ai voulu vous donner
une louange , en montrant par votre exemple qu'on est
plus heureux en cultivant les sciences même les plus arides ,
qu'en exerçant un pouvoir tyrannique. Je puis ajouter que
j'ai parlé de vous dans plusieurs autres endroits de mes
ouvrages,et toujours avec éloge ; j'ai vanté votre ardeur
pour le travail, qui était telle que , traçant des figures
de géométrie dans votre cabinet, vous ne vous apperçûtes
pas que lesRomains avaient pris votre ville d'assaut ; ailleurs,
j'ai dit qu'ayant composé une sphère qui imitait tous les
mouvemens du ciel et des astres , vous aviez fait preuve
d'une intelligence presque comparable à celle de l'auteur de
l'univers. Si vous voulez, après cela, vous plaindre de ce que
j'ai élevé au-dessus de vous le profond Archytas et le divin
Platon, ce n'est qu'au genre de vos études qu'il faut vous en
prendre. Vous savez qu'Archytas , de Tarente , n'était pas
seulement un géomètre comme vous; il devint un des plus
illustres successeurs de Pythagore , dont il enseigna la philosophie;
il fut en même tems grand guerrier et grand politique.
Al'égard de Platon , qui peut lui être comparé ? Il a
appris aux hommes la philosophie la plus sublime ; il la leur
afait aimer par les charmes d'une éloquence enchanteresse ;
jeme regarde comme de son école , et ce que j'ai pu avoir
detalent comme orateur , je l'avais bien moins acquis sur
les bancs des rhéteurs , que dans les riantes promenades de
Pacadémie. Ne vous offensez donc plus de cette comparaison,
quin'a rien d'humiliant pour vous ; ce n'est pas Archimède
que j'ai placé au dessous de Platon et d'Archytas, c'est
lamorale, c'est la politique , c'est la philosophie , c'est l'éloquence
, c'est la poésie; ce sont enfin les belles-lettres ( car
elles se composent de tout cela ) que j'ai préférées à la géométrie
et aux mathématiques; et quand vous ne tomberiez
pas d'accord de cette préférence, au moins l'excuserieztous
sans peine chez un homme qui a aimé les lettres
12 MERCURE DE FRANCE,
avec passion , qui les a cultivées presqu'exclusivement , qui
leur a dù son illustration , ses honneurs , tous ses plaisirs
dans la prospérité , toutes ses consolations dans les infortunes.
ARCHIMEDE.
Je pourrais vous répondre que j'ai le droit de dire tout cela
des mathématiques; je leur ai dû même de ne pas voir
lamort présente , et d'en avoir reçu le coup sans le sentir ;
je ne sais si jamais les lettres ont produit cet entier oubli
de toute chose et de soi-même chez ceux qui les ont le plus
aimées; mais je crains bien que vous ne méprisiez la géométrie
, faute de la connaître.
CICÉRON.
Je ne la méprise point, et je la connais ; je n'étais étranger
à aucun genre de science , et je pensais qu'un orateur doit
les réunir toutes à un certain point. Je n'avais que dix- sept
ans , quand je traduisis en vers latins le poëme grec des Phénomènes
d' Aratus . Vous l'avez lu sans doute ?
ARCHIMÈDE.
Non , vraiment ; qu'y aurais-je appris ? Cela ne prouvait
rien. J'ai mėme oui-dire qu'il contenait des erreurs , et que
cet Aratus qui avait fait un poëme des Phénomènes célestes
ne savait pas l'astronomie .
CICÉRON.
Il ne la savait pas aussi bien que vous, et je ne voudrais
pas garantir la vérité de tout ce qui est dans son poëme ;
mais cet ouvrage et la traduction que j'en ai faite ont peutêtre
plus répandu le goût de cette science que vos écrits
n'ont pu le faire ; ils sont plus solides sans doute ; mais ils
sont à la portée de moins de monde.
ARCHIMEDE.
Aussi ne sont- ils pas faits pour tout le monde ; je ne les ai
destinés qu'à ceux qui voudraient s'instruire et faire des
progrès dans la première et la plus belle de toutes les
seiences. La vérité n'a besoin que de démonstrations , et
point du tout d'ornemens ; elle se passe fort bien du ramage
des poètes et des bulles de savon des orateurs .
CICÉRON.
Ne vous fàchez pas , savant Archimède. Les orateurs et les
poëtes auraient tort , s'ils insultaient la géométrie et les
sciences ; ils doivent les respecter , puisqu'elles sont les fondemens
de plusieurs arts nécessaires au genre humain ; j'ai
AVRIL 1809 . 13
prouvé, par mon exemple , que je pensais ainsi , et je l'ai
prouvé à votre occasion. J'ai découvert votre tombeau; mais
je doute que jamais un géomètre s'occupe de chercher le
mien. ANDRIEUX.
DOUGLAS , a tragedy infive acts , by M. HOME.
DOUGLAS , tragédie en cinq actes , par M. HOME.
CET ouvrage a eu un prodigieux succès en Angleterre ;
il y est d'autant plus célèbre que c'est dans le rôle de Dou
glas qu'a principalement brillé le jeune Betty , surnommé ,
à douze ans , le Roscius moderne. Tous les journaux
anglais ont retenti des louanges deM. Home ; ils ont poussé
l'enthousiasme jusqu'à soutenir que sa tragédie pouvait
rivaliser avec la Mérope de Voltaire. Nous allons chercher
jusqu'à quel point cette prétention est fondée ; ce qui nous
conduira à considérer s'il était même adroit d'établir une
comparaison entre l'ouvrage nouveau , et l'un des chefsd'oeuvre
du Theatre-Français. Nous ne pouvons procéder à
cet examen avec plus de franchise , qu'en donnant une
analyse exacte de la pièce anglaise.
Mathilde , fille de sir Malcolm , était à peine sortie de
l'enfance , lorsqu'elle épousa secrètement le jeune comte
Douglas , issu d'une famille qui était , de tout tems , ennemie
de la sienne. La guerre s'allume peu de tems après leur
mariage , et Douglas est tué dans un combat. Mathilde
accouche d'un fils dont elle est obligée de cacher soigneusement
la naissance à son père. Elle confie l'enfant à sa
nourrice , pour le faire élever loin de l'Ecosse ; mais, n'ayant
jamais reçu de nouvelles de l'un ni de l'autre , elle est
persuadée qu'ils ont péri en traversant une rivière . Son voeu
eût étéde consacrer le reste de ses jours à la solitude et aux
larmes , si son père , toujours ignorant son infortune , ne
se fût jeté,à ses pieds pour la déterminer à prendre un
époux. Elle accepte donc la main de lord Randolphe , qui
aacquis quelques droits à sa reconnaissance , en la délivrant
des mains d'un ravisseur inconnu. Par cette union , Ran
dolphe devient possesseur de tous les biens de la maison de
Malcolm , qui eussent été le partage du fils de Mathilde.
Elle porte depuissept ans le nom de lady Randolphe, lorsque
l'action commence,
Dès la première scène , se présente une différence notable
14 MERCURE DE FRANCE,
entre les personnages de la tragédie de Voltaire , et ceux de
la tragédie de M. Home. Lord Randolphe , époux légitime
de Mathilde , peut- il être mis sur la même ligne que l'usurpateur
Polyphonte ? Le tyran de Messène est justement
abhorré par Mérope ; elle se refuse avec indignation à
l'hymen auquel il veut la contraindre ; et Mathilde témoigne
à lord Randolphe , sinon de l'amour , du moins une considération
sincère pour ses qualités personnelles ( 1). C'est
avec regret qu'elle le voit partir pour aller combattre les
Danois , dont la flotte menace l'Ecosse d'une invasion.
Elle entre prend de faire à sa confidente , Anna , le récit
de tous les maux qui l'accablent depuis sa tendre jeunesse ,
lorsqu'elle s'interrompt brusquement à l'aspect de Glénalvon
, neveu de son époux. « S'il est l'héritier des biens de
>> lord Randolphe , dit-elle , il ne l'est pas de ses vertus.
>>C'est un renard enchaîné qui épie l'instant de saisir sa
>>proie à la dérobée (2) . » Mathilde rentre précipitamment
au chateau.
« Eh quoi ! s'écrie Glénalvon , lady Randolphe m'évite ?.
» Bientôt je la courtiserai comme le lion courtise ses
>> amantes. L'heure est arrivée de frapper le coup qui va
» me rendre le puissant seigneur de ces riches contrées. Mes
>>pas ne seront point entendus au milieu du tumulte des
» armes. Oui , Randolphe a trop vécu ; trop long-tems son
» étoile l'a emporté sur la mienne. Déjà Mathilde était en
>> mon pouvoir ; il survient par hasard , l'arrache de mes
>>bras , et obtient sa main pour récompense , tandis que
>> moije suis trop heureux de m'échapper sans être reconnu !
>>Ah ! le ciel m'est témoin que je n'aime pas à semer dans
>> le péril , et à laisser recueillir à d'autres la douce mois-
>> son. Je ne suis pas en sûreté ; enflammé , poussé par
» l'amour , ou par quelque chose qui y ressemble , j'ai
>>laissé éclater ma passion , et l'orgueilleuse m'a menacé
>>d'en prévenir son époux. Je ne sais ce que peut faire une
>> femme , mais je sais que la colère de Randolphe est ter-
>> rible , et je ne veux pas vivre dans la crainte. Randolphe
>> est la seule barrière entre moi et l'objet de mes brûlans
>> désirs: ne doit-il pas être le plus odieux de tous mes
>>> ennemis ? »
(1)
(2)
Woeful as jam ,
J love thy merit , and esteem thy virtues.
But his fierce natur , like a fox chained up ,
Watches to seize , un - seen , the wish'd-for prey.
AVRIL 1809 . 15
Cemonologue , qui termine le premier acte , asuffisamment
établi la caractère de l'infame Glénalvon , et dévoilé
ses noirs projets .
Lord Randolphe ouvre le second acte : il est accompagné
par un jeune étranger ; tous deux ont à la main leurs épées
nues et sanglantes. Mathilde témoigne une grande inquiétude
: son mari lui raconte qu'à peine descendu dans la
plaine , il fut attaqué par quatre hommes armés , et que sa
vie était en péril, lorsque ce généreux inconnu , paraissant
tout à coup , avait exterminé deux des assassins et mis les
autres en fuite. Puis il ajoute galamment: « Parlez , milady ;
>>la langue de la beauté fait entendre des accens pleins de
>> douceur pour le brave. » Mathilde adresse au jeune
homme de vifs remercimens , et le prie de se faire connaitre
: « Je suis né dans l'obscurité , répond-il ; mon nom
est Norval. Mon père est un humble pâtre , qui ne voulait
> point que je quittasse sachaumière ;mmaaiiss je me sentais
> brûler dn désir de me faire un nom dans les armes (3) .
>> Les Danois sont venus porter le ravage dans nos contrées ;
> ma première flèche a percé leur chef , et vous me voyez
>> revêtu de son armure. La fortune a conduit mes pas vers
» ce château , à l'instant même où mon bras a pu vous être
>> de quelque secours. >> Lord Randolphe , pénétré d'admiration
et de reconnaissance , annonce qu'il veut présenter
son libérateur au roi d'Ecosse ; et tout à coup il s'écrie :
« Ah ! Mathilde ! qui fait couler vos larmes (4)?- Je ne
» puis le dire , répond-elle , un singulier mélange
>> fections diverses agite mon sein. Tandis que vous me
» parliez , je réfléchissais sur l'étrange destinée de ce jeune
>> homme. » Lord Randolphe déclare que Norval jouira
(3) Il y a quelque rapport entre cette réponse et celle d'Egisthe :
Sous ses rustiques toits mon père vertueux
(4)
Fait le bien , suit les lois , et ne craint que les Dicux.
Un vain désir de gloire a séduit mes esprits.
De l'Elide en secret dédaignant la mollesse ,
J'ai voulu dans la guerre exercer ma jeunesse.
d'af-
Mérope , acte 2 , scène 2.
Eh! madame , d'où vient que vous versez des larmes ?
MÉROPE.
Te le dirai-je , hélas ? tandis qu'il m'a parlé
Sa voix m'attendrissait , tout mon coeur s'est troublé.
16 MERCURE DE FRANCE ,
désormais , auprès de sa personne , des niêmes honneurs et
du même crédit que Glénalvon son neveu.
1
Le lecteur a dejà observé , sans doute , que Malthilde ,
épouse aimée d'unhomme qu'elle estime , ne peut être comparée
à Mérope , opprimée par un tyran cruel. Quelle
différence bien plus grande encore entre Norval et Egisthe !
celui- ci arrive dans le palais de ses pères , enchaîné comme
un vil assassin ; Mérope voit en lui le meurtrier de son fils
et demande sa mort ; il ne peut être reconnu par să mère
sans se trouver aussitôt exposé au poignard de l'usurpatur.
Norval , au contraire , paraît au château de lord Randolphe
comme son sauveur ; Mathilde partage la reconnaissance
de son époux : que risque-t-il s'il est decouvert ? Si l'intérêt
que l'on porte aux héros d'une tragédie est , comme l'on
n'en peut douter , en raison des dangerss qu'ils courent et
des moyens qu'ils ont pour en sortir , comment rapprocher
les principaux personnages de Mérope de ceux de Douglas ,
sans nuire essentiellement à ces derniers ?
Mathilde réfléchit que , si son fils eût vécu , il serait de
Page de Norval , qu'il aurait les mêmes traits , la même
taille (5). Glénalvon vient annoncer qu'il a fait cerner la
forêt, et qu'il est impossibleqquuee les assassins de lord Randolphe
puissent échapper. Mathilde lui répond de manière
à lui faire entendre qu'elle n'est point dupe de ce tendre
empressement ; elle lui rappelle qu'après l'aveu qu'il a ose
lui faire , elle tient son sort entre ses mains , et elle s'éloigné
enlemenaçant de sa vengeance , s'il ose entreprendre quelque
chose contre Norval. Glénalvon prononce un secondmonologue
, où il se reproche d'avoir eu jusqu'ici trop de con-
Science
« Si j'avais , dit- il, un grain de foi dans les saintes légendes
>> et dans lescontes religi ux , je conclurais de tout ceci qu'il
» y a là-haut un bras qui a combattu contre moi ; et qui ,
>>dans sa malice , a retourné , pour m'y prendre moi-même ,
(5) Il me rappelle Egisthe ; Egisthe est de son âge , etc.
Ou dans la Mérope de Maffei :
in tal povero stato ,
Oimè , ch'anche il mio figlio occulto vive.
Piaccia almeno al cielo
Ch' anch' ei si hen complesso , e di sue membra
Si bendisposto divenuto sia !
Atto 1º, scena 3.
>> le
DEPT
AVRIL 1809 .
>>le piège artificieux que j'avais tendu (6). J'ai voulu enlever
■ Mathilde , et je l'ai jetée dans les bras de Randolpha: fai
>>voulu le tuer , etje me suis donné un rival. Brûlant enfer
> tes flammes me dévoreraient , si je pensais qu'elle l'aime !
> Unsombre projet vient de naître dans mon esprit , tel que
▸ la lune , quand, se levant à l'est , son disque rougeâtre est
> traversépar des nuages de bizarres couleurs (7). »
On annonce, au commencement du troisième acte , qu'on
vient d'arrêter dans la forêt un homme qui est sûrement un
des assassins de lord Randolphe , quoiqu'il proteste de son
innocence. On a trouvé sur lui des joyaux d'un grand prix ;
la confidente de Mathilde est étonnée de reconnaître
un coeur , emblème particulier du comte de Douglas (8).
Lady Randolphe veut interroger elle-même le prisonnier ;
il est amené en sa présence. Elle le somme de declarer comment
des pierreries si précieuses sont tombées entre ses
mains. « Je serai sincère , répond-il ; j'habitais , il y a dix-
>> huit ans , une chaumière sur les bords de la rivière Carron.
>>Par une nuit orageuse , j'entendis les cris lamentables d'une
> personne qui se noyait ; je volai à son secours , mais elle
>> avait déjà peri , sans doute ; lorsque j'arrivai , je ne trouvai
>> qu'une corbeille qui flottait sur l'eau. Elle contenait un
➤ enfant qui venait de naître. Etait-il vivant ?
- - Oui ,
(6) had ja grain of faith
In holy legends and religious tales ,
I should conclude there was an arm above
That fought against me , and malignant turn'd ,
To catch my self , the subtle snare j set .
(7) Like the red Moon , when rising in the east
Cross'd and divided by strange-colour'd clouds .
(8) Ce premier indice semble imité de celui qui s'offre à la Mérope
deMallei , dans l'anneau trouvé au doigt d'Egisthe ; elle reconnaît le
renard, emblème particulier du roi Cresphonte :
ecco la volpe ,
Privata già del re Cresfonte insegna ,
Ch' egregio maestro vì scolpi.
Atto 2º , scena 6.
Je ne fais ces remarques , minutieuses en elles-mêmes , que pour
démontrer que l'auteur anglais avait sous les yeux la Mérope de Maffei
et celle de Voltaire , en écrivant ; mais qu'il a soigneusement déguisé les
soms pour nationaliser som ouvrage.
B
18 MERCURE DE FRANCE ,
-
-
-
Il
>>noble Lady.- Barbare ! et tu as pu immoler la faible créas
» ture qu'avaient épargnée les flots et la tempête ! Moi?
>ah! pour unempire ,je ne voudrais pas être coupable de lá
mort de cet enfant ! Ciel ! peut-être vit-il encore ?
»n'y a que peu de jours qu'il était brillant de jeunesse , de
> force etde beauté. - Où est-il ? Hélas ! je l'ignore . -
-> Parle, achève l'histoire de cet enfant , ne me déguise rien.
-Son berceau contenait beaucoup d'or et de pierreries ;
>>j'avoue , en rougissant , que, séduit par ce trésor , je résolus
> d'élever ce noble enfant comme un simple villageois . Pour
» échapper aux regards , je passai dans le nord de l'Ecosse ,
>> où j'achetai des terres et des troupeaux. La maindu ciel
>>punit mon avarice; tous mes enfans moururent ,et lejeune
etranger demeura seul héritier des biens, dont il était , à la
>> vérité , le légitime possesseur. Je voulais lui confier ce
>>secret terrible, mais ma femme s'y opposa : dominé par
>>son naturel , il ne songeait qu'armeset combats. Je cher-
>>chais à l'en détourner, mais que purent mes efforts ? Des
» qu'il m'entendit raconter que l'ennemi avait envahi notre
>>territoire. Providence éternelle ! quel est ton
3)
-
-
>> nom? Monnom est Norval , et c'est celui que porte
>>>aussi ... - C'est lui! c'est lui-méme ! c'est mon fils ! ah !
> faut-il s'étonner si mon sein brûlait à son aspect ? Ecoute ,
>>Norval, ce queje vais te dire l'enfant que tu as sauvé est
> mon fi's; c'est l'unique héritier des Douglas , et de sir
>>Malcolm mon père. Va trouver un vieux serviteur de ma
>>famille qui demeure au milieu des rochers du Carron :
>>reste auprès de lui jusqu'à ce que j'aie déclaré au roi et à
>>>lanoblesse tout ce que tu viens de m'apprendre. Si tu vois
» encore celui que tu appelais ton fils), donne-lui toujours ce
» noni, et ne lui révèle pas sa naissance. » Le vieux Norval
se retire.
Mathilde est suppliée parsa confidente de faire un effort sur
satendresse, pour ne pas laisser pénétrer son secret par les
yeux qui l'observent continuellement.>> Aquelles étrang s
>>conjectures ne seriez-vous pas exposée ? lui dit-elle ; si un
>> chérubin descendait sur la terre , sous la forme d'une
>>femme la calomnie s'attacherait à ses pas (9) . Aujourd'hui
» mênie , votre époux a tressailli en voyant vos larmes .>>>
Cette crainte parait bien peu fondée. Si lord Randolphe
(9) Le texte anglais porte : «La calomnie, telle qu'un vil matin ,
»aboierait à la suite de l'ange. »
Like a vile cur , bark at the angels train.
AVRIL 1809, 19
$
1
E
Le
est d'un caractère jaloux, c'est un motifde plus pour s'em
presser de lui apprendre que le jeune homme , qui inspire
uu si tendre intérêt à Mathilde , est son propre fils . Tout ce
qui a été dit jusqu'ici de Randolphe autorise-t-il à croire
qu'il soit capable d'attenter aux jours du jeune Douglas ,
pourne pas être contraint de lui restituer sonhéritage?
seul individu qu'elle doive redouter est Glénalvon; mais ce
lache hypocrite peut-il être un adversaire formidable pour
son fils , qui a déjà fait éclater une valeur héroïque ? Elle
annonce à sa confidente le dessein d'adoucir cet ennemi
secret par un accueil plus affable , lorsque tout à coup il
apporte la nouvelle de l'approche de l'armée danoise. Il se
rejouit de trouver une occasion de périr en combattant :
La mort , dit-il, à Mathilde , est moins affreuse que le
>mépris. Je ne te méprise pas , répond Mathilde , mais
▸ cesse de nourrir une passion coupable. Poursuis une amante
légitime : la gloire . Ah ! noble Lady , vous m'avez converti;
je vais vous en donner la preuve à l'instant même,
»Mon bras protégera , dans le choc des armées , ce jeune
> homme pour lequel vous avez fait paraître un intérêt şi
> vif.-Agis toujours ainsi , Glénalyon , et je suis ton amie.>>>
Le traître , resté seul sur la scène , déploie toute la noirceur
de sonâme dans son troisième monologue.- « Ah ! qu'ils
▸ connaissent peu le coeur humain , dit- il , ceux qui dou-
>tent du pouvoir de la flatterie (10) ! Je crois que la vertu
▸sauvage de cette femme commence à s'assoupir. C'est elle
>>seule que je crains ; tant que Randolphe vivra avec elle
» en bonne amitié , mes prétentions sur ses biens sont incertaines.
J'allumerai donc sa jalousie contre ce Norval ,
>>dont le regard demi-féminin est si propre à séduire les
› héroïnes de vertu, telles que Mathilde. Oui , je l'accuserai,
» et ne dirai peut-être que la vérité ; car il se trompe
› rarement, celui qui pense des femmes le plus mal qu'il
> peut (11). C'est par cette phrase galante que l'auteur a
satisfait à l'ancien usage anglais, de placer une sentence à la
finde chaque acte .
Lequatrième est ouvert par lord Randolphe et Mathilde ;
(10) Littéralement: C'est ma clef; elle ouvre le guichet du coeur
bumain:
(11 )
'tismykey
And opes the wicket of the human heart .
He seldom errs
Who thinks the worst he can of woman kind.
B2
20 MERCURE DE FRANCE ,
-
elle lui témoigne son effroi à l'approche de la bataille qui se
prépare ; mais elle n'ose lui confier encore qu'elle a retrouvé
son fils , et le jeune Norval arrive racontant à Glénalvon la
longue histoire d'un ermite qui n'a nul trait à l'action. Le
son de la trompette appelle tous les hommes au dehors ;
Mathilde retient Norval. « Ecoute , lui dit-elle , je vais
> t'étonner par le plus merveilleux récit. - Puisse , noble
>>lady , répond le jeune homme , ton secret être accom-
> pagné de danger , afin que je te prouve ma foi ! Ordonne
» de mon épée , de ma vie : c'est tout ce que possède le
>> pauvre Norval. Connais-tu ces pierreries ?- Si j'osais
>> en croire mes yeux , je dirais que ce sont celles de mon
>>père. -De ton père, dis-tu ? oui , elles appartenaient à
>> ton père.-Je demandai , un jour , d'où venaient ces
>> richesses;mais on m'imposa silence.-Eh bien ! apprends
>> de moi que tu n'es pas le fils de Norval. Parlez , qui
>> suis-je donc ?- Noble comme tes ancêtres.-Ciel ! quel
>> était mon père ?-Douglas.- Lord Douglas ! est-il au
>> camp ?- Hélas !- Vous me faites trembler : pourquoi
>> ces soupirs , ces larmes ? mon père a-t-il cessé de vivre ?
> - Il est mort dans les combats avant que tu fusses né.
» O perte irréparable ! et ma mère , a-t-elle survécu à sa
>> douleur ?-Elle n'a cessé de pleurer son époux et son
>> enfant. O vous , qui connaissez si bien le sort des
>> infortunés anteurs de mes jours , parlez , je vous en con-
>>jure , dites-moi où est ma mère? peut-être implore-t-elle
>> en vain les secours de son fils. Ah ! si mon épée.... Com-
>> battant pour elle , qui pourrai-je craindre ? - Ta piété
>> termine ses maux ; mon fils ! mon cher fils !-Vous ! ma
>> mère ! que je sois éternellement à vos genoux ! »
-
-
Si cette reconnaissance n'offre qu'une situation devenue
commune au théâtre , on ne peut disconvenir qu'elle est
amenée avec assez de naturel et de chaleur. La scène est
malheureusement refroidie aussitôt par les détails peu
nobles auxquels se livre Mathilde , pour satisfaire la curiosité
de son fils.
<<Apprenez-moi , lui dit-il , si mon père surpassait autant
>>les autres hommes que vous surpassez toutes les femmes.
>>-Tu vois en moi , répond Mathilde , les tristes restes
» d'une beauté jadis admirée ; l'automne de mes jours est
» déjà venu , car le chagrin a précipité le cours de mon
» été. Mais , dans mon printems même , je n'égalais point
>>ton père: ses yeux étaient comme les yeux de l'aigle , et
P
AVRIL 1809. 21
▸ quelquefois cependant plus semblables à ceux des co-
>>lombes(12).»
:
Des spectateurs français souriraient probablement à cette
récapitulation du printems , de l'été et de l'automne de
ladyRandolphe. Ceux qui admettraient à toute rigueur les
yeux d'aigle , ne laisseraient point passer les yeux de colombe
; et c'est par cette raison même que ces traits sont
utiles à citer , puisqu'ils servent à faire connaître le goût
des auteurs , et celui du public pour lequel ils écrivent.
L'on en trouve un exemple assez remarquable dans la même
scène. Mathilde veut dire àson fils qu'en vain il se vantera
de la noblesse de son origine , s'il ne peut éblouir les
hommes par l'éclat de ses richesses ; et voici comme elle
rend cette pensée : « Oh ! mon fils , le plus noble sang de
>tout le royaume est avili , lorsqu'il n'a pour laquais que
» la pâle pauvreté (13). »
Mathilde exige que le jeune Douglas retourne se cacher
dans les forêts , sous le nom de Norval , jusqu'à ce qu'elle
ait pu recourir à la protection du roi. « Prends garde sur-
>>tout à Glénalvon , lui dit-elle ; il a affligé mon coeur.
» Lui , ma mère ! Eh bien ! c'est à lui àprendre garde à
>> moi ! » Il s'éloigne .
Avant cet entretien avec son fils , Mathilde , ignorant
quand elle pourrait le revoir , lui avait écrit unbillet pour
P'engager à l'attendre , cette nuit même , à l'entrée de la
forèt.. Ce billet , dont l'effet , soit dit en passant , semble
calculé sur celui de Zaïre , était tombé, entre les mains de
Glénalvon , qui se hâte de le remettre à lord Randolphe ,
comme un moyen infaillible d'exciter sa jalousie. Randolphe
voudrait , cependant , pouvoir douter ; mais Glénalvon
lui propose de mettre le jeune Norval à l'épreuve.
«Je le harcelerai , dit-il , par des propos ironiques . S'il est
>> toujours ce qu'il était en arrivant dans ce château , il me
> cédera respectueusement ; mais, s'il est l'amant aimé de la
>> première des dames Ecossaises , il me montrera la fierté
>> du lion. Cachez-vous , et prètez l'oreille.>>>
1
(12) The autumn nof my days is come already;
For sorrow made my summer haste away.
Yet inmy prime j equal'd not thy father ;
His eyes were like the eagle's , yet sometimes
Liker the doves .
(43) The noblest blood of all the land's abash'd
Having no Jackey but pale poverty.
MERCURE
DE FRANCE , 2호
ille
Douglas revient sur la scène : Glénalvon , malgré sa
haine , ne peut s'empêcher
d'admirer son air martial. H
>> est d'humeur , dit-il , à imposer silence au tonnerre >> même , s'il gronda't auprès de lui (14) ». Cependant brave , l'irrite par les paroles les plus outrageantes , et le
jeune homme furieux tire l'épée pour obtenir satisfaction.
Lord Randolphe parait tout à coup , et demande que ce
combat singulier soit différé jusqu'après l'expulsion des
Danois : les deux rivaus y
consentent.s Le cinquième acte se passe dans la forêt . Douglas , au
quel on a eu soin que le billet de Mathilde fût remis , précisément
comme celui de Nérestan
l'est à Zaire , se trouve au
rendez -vous indiqué pour minuit. Le vieux Norvals'y trouve
aussi , on ne sait pourquoi ; il avertit Douglas qu'il a entendu
Randolphe et Glenalvon former un complot contre
ses jours. Le jeune homme ne peut croire l'époux de sa mère
capable d'une perfidie si noire , et il exige que Norval le
laisse seul. Mathilde ne tarde pas à paraître, elle conjure son fils de se rendre au camp pour éviter les embûches
qu'on lui dresse . Douglas, au contraire , veut rassembler les anciens serviteurs de sa famille , el reconquérir son héritage. Le voila revenu dans la position d'Egisthe; mais
Mathilde insiste pour qu'il aille se faire reconnaître de lord Douglas son oncle , qui commande les troupes du camp , et
le jeune homme se résout à obéir . A peine a t-il fait quelques
pas pour s'éloigner ,, les yeux toujours fixés sur sa mère , ces exclamations
naïves dont les
qu'elle lui adresse une Anglais et les Allemands
font un si grand icas : « Ne me » regarde pas , mon fils , tu vas te tromperde chemin(15) ! »
Ils se séparent .
de
Glénalvon sort aussitôt de la forêt , excitant Randolphe a
tomber de concert sur leur ennemi ; mais le généreux lord s'indigne à l'idée d'un assasinat , et il attend même queMa- thilde se soit éloignée pour combattre Douglas ; il rentre dans la forêt pour le joindre. Glénalvon reste sur la scène , et
adresse une invocation
au démon de la mort . Bientôt des cris et un cliquetis d'épées se font entendre : «Il est tems! » dit-il , et il court vers le lieu du combat.be Mathilde revient éperdue sur lascène : « Lord Randolphe !
>> s'écrie-t-elle , entends-moi ; tout est à toi , tout ! mais
(14)
He's in a proper mood To chide the thunder, if at him it roard.
(15) Gaze noton me, thenwilt mistake the path.
07
AVRIL 1809. 23
-
▸ épargne,mon fils ! >>> Douglas arrive, tenant une épée dans
chaque main. << Graces au ciel ! tu respires , mon fils ! lui dit
> sa mère; ce n'est donc pas toi que j'avais vu tomber?
* Non , c'était Glénalvon : le traître , dans le moment où je
> saisissais l'épée de Randolphe , se glissa derrière moi ; et
je l'ai tué. Grand dieu ! tu es blessé ! -Je me sens un
> peu affaibli , mais ne vous alarmez pas .-Lamainde la
> mort est sur toi , ô mon fils ! mon cher Douglas!-Nous
>>nous séparons trop tot; je n'aurai porté qu'un instant le
> nom de mes pères ; ah ! Pourquoi ne puis-je mourir comme
eux au champ d'honneur ? mes yeux se ferment... Adieu ,
ma mère ! ».Il expire dans les bras deMathilde.
LordRandolphe a été instruit par Anna du secretddee
naissance de Norval ; il reparaît en maudissant le traitre
Glénalyon, mais son désespoir redouble lorsqu'il découvre
le corpsdeDouglas. Il frémit de penser que la voix públique
l'accuserade lluuii avoir donné la mort pourhériter de
biens, Mathilde , en reprenant ses sens, aperçoit lord Randolphe;
et , sans vouloir l'entendre , elle s'écrie , en fuyant ,
qu'après avoir perdu un tel époux et untel fils, il est tems
d'accomplir sa destinée. Randolphe presse Anna de suivre
les pas de sa maîtresse. Le vieux Norval vient s'arracher les
cheveux sur le corps de Douglas , en disant : « Voilà les
cheveux, o mort , dont tu aurais du joncher la terre , et
> non de ceux de cet héroïque jeune homme ! »
le ses
Anna revient compléter le dénouement par un récit que
Jes critiques anglais , malgré leur obstination àmettre sur la
mème ligne Douglas et Mérope , n'ont pas voulu probablement
comparer à celui que fait Isménie, dans Voltaire ou
dans Maffi. Voici les paroles d'Anna : « Mathilde a volé
» comme un éclair sur la colline ; elle ne s'est arrêtée que
>>sur le bord du gouffre au fond duquel la rivière se précipite
■ au milieudes rocs; et de là , s'élançant la tête la prentière,
> aussi intrépide que l'aigle qui planedans les airs .... Oh!
> si vous eussiez vu ses derniers regards, tour à tour mesu-
>> rant l'abime et implorant le ciel , en levant vers lui ses
> mains blanches (16)! Elle semblait dire : pourquoi suis-je
▸réduite à cette extrémité ? et elle se plongea dans le vide
>des airs. >> i
LordRandolphe finit la pièce par ces mots : «Ma sentence
> estprononcée : ma résolution est prise. Je marche droit au
>> combat; l'homme qui m'y fera tourner le dos sera pl
(16) Andher white hands toheaven, etc.
24
MERCURE DE FRANCE ,
>> terrible que la mort même. Toi , fidèle Anna , prends cet > anneau , garant de mon pouvoir ; fais célébrer avec pompe >> les funérailles de la mère et du fils ; Randolphe espère >> qu'il ne reviendra jamais dans ces lieux . » Le dénouement de Mérope , qui ne coûte la vie qu'au ty- ran , et même sans que la scène soit ensanglantée , eût été trop doux , trop peu satisfaisant pour des spectateurs anglais . L'auteur de Douglas a cru leur devoir la mort immédiate de trois de ses personnages , en leur faisant même entrevoir comme certaine celle du quatrième. Il est vrai que le jeune héros est le seul qui expire sur le théâtre ; mais ce qui , chez nous , se bornerait à peu près aux paroles que prononce le mourant , donne lieu en Angleterre à une scène qui fait une des parties les plus intéressantes du spectacle. Parmi les louanges données au jeune Roscius-Betty par les journaux de Londres , setrouvait l'éloge spécial du prodigieux talent qu'il
déployait en rendant l'âme . Nous avons assez fait connaître la marche de la tragédie de M. Home , pour mettre nos lecteurs à portée de décider si l'Angleterre peut se croire en droit de l'opposer à la Mérope française , ou même à la Mérope italienne. Le style en est excessivement
vanté ; il serait difficile d'en donner une idée précise par la traduction de quelques passages ; mais nous nous trompons fort, ou les amateurs de la langue anglaise qui liront Douglas dans l'original , pour quelques vers pleins d'énergie , y trouveront souvent de la déclamation, de l'em- phâse , mêlées de ces idées puériles ou de ces expressions triviales, qu'affectent
de nous citer comme un naturel ini- mitable certains détracteurs de notre littérature , et particu- liérement de notre théâtre . 2003 L. DE SEVELINGES.
HISTOIRE DE FÉNÉLON , composée sur les manus crits originaux ; par M. L.-F. DE BAUSSET , ancien évêque d'Alais , membre du Chapitre Impérial de Saint-Denis, et conseiller titulaire de l'Université impériale, - Seconde édition, revue, corrigée et augmentée , avec portrait ; un sommaire à chaque
livre et une table générale des matières .-Trois vol. in-8 °. A Paris , chez Giguet et Michaud , imprimeurs-
libraires , rue des Bons-Enfans , nº 54.
IL fallait compter beaucoup sur le tendre et puissant intérêt qu'inspire Fénélon, pour donner au récit de sa
३
t
AVRIL 1809. 25
)
;
:
>
vieune étendue qui suffirait presque à l'histoire des révolutions
d'un grand empire. Un sucoès complet a justifié
la hardiesse de l'entreprise. Le talent de l'écrivain
s'est trouvé en proportion et en harmonie avec l'importance
et le charme du sujet; les faits ont été habilement
disposés ; une critique judicieuse en a développé les
causes et fait ressortir les conséquences ; des particularités
ignorées ont été tirées des manuscrits qui les recelaient,
et ontjeté un nouveau jour sur les événemens ; des citations
extraites de ces mêmes manuscrits ont été fondues
avec art dans la narration; et le style de Fénélon ,
souvent mêlé au style de M. de Bausset , a fait éclater le
mérite de celui-ci , en mettant le lecteur à même d'ohserver
qu'il y avait du rapport entre l'un et l'autre , et
qu'il serait quelquefois permis de s'y méprendre. Enfin,
P'opinion publique a décidé que l'Histoire de Fénélon
était un des ouvrages les plus distingués qui eussent
paru depuis long-tems. On y a trouvé de nouveaux motifs
pour chérir, vénérer et admirer Fénélon ; le coeur
et l'esprit des lecteurs ne pouvaient pas avoir trop de
reconnaissance pour l'écrivain qui avait su augmenter
en eux des sentimens sidoux et qui paraissaient ne devoir
plus s'accroître.
1
Ona observé généralement que l'histoire du quiétisme
et celle du jansénisme tenaient un peu trop de place
dans l'ouvrage. Je n'ai pas été très-frappé de ce défaut ,
si toutefois il existe. Je m'étais bien attendu qu'un
évêque, par état et par principes , attacherait plus d'importance
que tout autre à l'histoire de ces démêlés ecclé
siastiques , et par conséquent y donnerait plus de développement.
Cette considération, que je ne perdaîs
point de vue, et à laquelle d'ailleurs tout me ramenait
sans cesse , m'a empêché de voir un défaut de proportion
dans la très-grande étendue donnée au récit des
querelles du quiétisme et du jansénisme, sans que pour
cela , je dois l'avouer, mon attention fût aussi soutenue,
aussi satisfaite, qu'à la lecturé de ce qui concerne l'éducation
du duc de Bourgogne , ou les rapports deFénélon
avec ce prince pendant la guerre de la succession.
Un livre n'est pas une chose absolue qu'on doive juger
indépendamment de toute circonstance de lieux , de
26
MERCURE DE FRANCE ,
tems et de personnes . Il faut avoir égard au caractère de celui qui écrit , presque autant qu'à la nature même du sujet . Au reste , M. de Bausset semble avoir pressenti le reproche qui devait lui être fait , et avoir essayé de le détourner sur les lecteurs eux-mêmes , en blamant
leur trop profonde indifférence pour tous ces objets de spiritualité qui agitaient et divisaient le public de ces tems-là . Il ne voudrait pas sans doute qu'ils nous émussent au même degré, ni sur-tout de la même ma- nière ; mais il remarque , avec la douleur d'un pieux évêque , que nous nous intéresserions
un peu plus à l'exposé des controverses et des débats dont la religion a été cause autrefois , si la religion elle-même nous in- téressait davantage. On pourrait répliquer à M. deBaus- set que , si telles sont en effet les dispositions du public d'aujourd'hui , il était à propos qu'il s'y conformất , puisqu'apparemment
il n'a pas l'e poirdeles changer par son livre. Mais moi , pour terminer toute discussion à ce sujet , je proposerais à ceux qui sont le plus convain- cus de notre indifférence religieuse , et qui peut-être en sont le plus atteints eux-mêmes , une autre manière d'envisager et de prendre la chose. On ne peut nier que les querelles , à l'occasion de l'amour pur et de la grace efficace , n'aient occupé tous les esprits d'un siècle où les grandes choses et les grands hommes ne man- quaient pas ; qu'elles n'aient enfanté des milliers de vo- lumes et donné à l'opinion de violentes secousses, dont la commotion s'est prolongée jusqu'à des tems fort rappro- chés de nous, et que , sous ces divers rapports , elles n'ap- partiennent à l'histoire de l'esprit humain et même à celle de la France. Il me semble que les hommes jaloux de savoir et de savoir bien , de réfléchir sur le jeu des passions , et de remonter aux causes les plus éloignées des grands événemens qui les ont frappés , doivent aimer à trouver dans l'espace d'un volume et demi l'histoire
complète de ces trop fameux démêlés , dictée par un esprit d'impartialité qui n'est pas l'esprit d'indifference, écrite avec cette précision élégante qui écarte l'ennui trop souvent attaché à de pareilles matières , mais sur- tout rendue attachante , animée et presque dramatique
par la présence d'un personnage principal auquel tous
AVRIL 1809. 27
)
)
lés événemens viennent se rattacher, et qui répand sur
eux une partie de l'intérêt que lui-même est en possessiond'inspirer.
Jenesais pas si cette espèce d'apologie ramènera beaucoupd'esprits;
mais , entout cas , l'histoire duquiétisme
me paroît en avoir beaucoup moins besoin que celle
dujansénisme. Celle-ci est une véritable mêlée, où aueun,
personnage, marquant par son génie , ne domine
par ses actions. On n'y voit figurer principalement que
le cardinal de Noailles, homme d'une grande piété ,
mais d'un esprit borné et d'un caractère faible , qui
joignait l'emportement à la douceur et l'entétement à
l'irrésolution. Le quiétisme est toute autre chose, c'est
un duel entre Fénélon et Bossuet , les deux plus beaux
génies qui aient honoré l'église gallicane. Il est inutile de
vippeler ici comment Fénélon , presque vainqueur de
son redoutable antagoniste , ne put être terrassé que par
les foudres de Rome, et avec quelle touchante soumission
il courba sa tête sous la main de l'église mere et
maitresse qui ne le frappait qu'en gémissant. Fénélon
fut plus honoré par sa défaite que Bossuet par son
Triomphe. Le tort de l'un était, commele dit Innocent
XII lui-même , d'avoir trop aimé Dieu , et le tort
de Bautre , d'avoir aimé trop peu son prochain. Il était
difficile que , dans le récit d'une pareille lutte , on ne
cheuchât pas malgré soi à augmenter , aux dépens du
vainqueur, Pintérêt qu'il fallail inspirer en faveur
du vainca : l'écueil semblait presque inévitable. Mais
Thistorien de Fénélon s'est souvenu qu'il était un
évêque de France, et qu'en cette qualité il ne pouvait
avoir trop de ménagemens envers celui qu'on a appelé
in nouvean père de l'église, Il a eu constamment le
soin, sans altérer la vérité des faits , d'imputer àl'excès
dn zèle religieux des emportemens qui pouvaient être
attribués àdes canses moins honorables. Il faut en louer
M. de Bausset; mais tous ceux que des considérations
de ce genre n'obligent point, et qui croient pouvoir ne
pas étendre àla personne de Bossuet le respect dû à sou
génie, ont concludejonte sa conduite en cette aflaive ,
qu'il était d'un cacacière naturellement hautain et impécieux,
que Fhubitude de la controverse et les succès
1
28 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il y avait obtenus avaient fortifié en lui ces disposi
tions , et qu'irrité du moindre obstacle à ses volontés,
de la moindre opposition à ses jugemens , il employait
pour les vaincre des moyens violens qui n'excluaient
pas toujours les moyens perfides , de ces moyens enfin
qui doivent être blâmés en toute aff ire , à moins que
l'église n'ait sur cela d'autres principes que le monde ,
et que chez elle l'importance de la fin ne suffise pour
justifier l'iniquité des voies par lesquelles on y parvient.
Les mêmes personnes vont encore plus loin; elles vont
jusqu'à voir dans Bossuet l'approbateur et peut-être
même l'instigateur de tous les discours et detoutes les
démarches odieuses de cet abbé Bossuet , son neveu,
acharné à la ruine et à la diffamation de Fénélon , et
excitant à la fois contre cette béte féroce (c'est ainsi
qu'il appelait Fénélon) les ressentimens de Louis XIV
et toutes les passions du sacré collége. C'est dans une
foule de lettres adressées à Bossuet , que ce neveú
exhalait sa rage et déposait Paveu de tous ses noirs
artifices. Si Bossuet , dit- on , n'avait pas partagé les
passions haineuses de cet agent furieux , si tout souvenir
de son ancien attachement pour Fénélon n'avait
pas été éteint dans son coeur et remplacé par l'amour
de la vengeance , aurait-il permis àson neven de lui
ćerire deux fois dans ce style atroce qui ne conviendrait
pas même en parlant d'un monstre , ennemi de
Dieu et des hommes ? N'est-il pas probable que Bossuet ,
qui avait sur son neveu tous les genres d'autorité , loin
de lui interdire un tel langage , l'encourageait à s'en servir,
puisque nous voyons cet abbé , jusqu'à la fin de
l'affaire et même après qu'elle fut terminée, redoubler
chaque jour de fureur et d'invectives contre Fénélon ?
Ce raisonnement me paraît assez concluant , et je n'y
vois pas de bonne réponse. On assure dans le public que
M. de Bausset s'occupe d'une histoire de Bossuet ; j'ai
beaucoup de peine àle croire. Je ne prétends certaine
ment point marquer des bornes au talent ; je voudrais
encore moins jeter d'avance de la défaveur sur un ouvrage
dont le succès pourrait démentir toutes nos conjectures.
Mais il me semble que, sans parler des répétitions
qu'amènerait l'obligation de retracer souvent les
AVRIL 1809 . 29
mêmes circonstances , M. de Bausset aurait beaucoup
trop de peine à donner an héros de sa nouvelle histoire
une attitude convenable dans cette même affaire du
quiétisme, dont le récit a déjà laissé de si fâcheuses impressions
contre lui dans tous les esprits. Si l'historien
jugeait à propos d'adoucir le rôle un peu odieux que
Bossuet a joué dans cette affaire , il ne le pourrait qu'en
altérant les faits déjà présentés par lui-même : si ce rôle
restait le même, comme l'exigeraient la vérité et la
bienséance , il confirmerait tout au moins ces préjugés
défavorables nés d'un premier récit , et tout l'ensemble
du caractère , par conséquent tout celui de l'ouvrage
s'en ressentiraient infailliblement. D'un autre côté, l'éducation
de Monseigneur , dont tout le génie de Bossuet ,
aidé des vertus de Montausier, ne put faire que le plus
insignifiant des princes , serait d'un bien médiocre intérêt
pour ceux qui la compareraient dans leur souvenir
àl'éducation de ce duc de Bourgogne , dont Fénélon et
Beauvilliers changèrent en vertus aimables tous les défauts
terribles , et dont ils firent l'objet des voeux, des
espérances , de l'amour et des regrets éternels de la
France. Enfin, le même écrivain qui nous a charmés en
nous entretenant du Télémaque , en nous retraçant
longuement toutes les circonstances relatives à la compositionde
ce livre enchanteur, n'obtiendrait sûrement
pas le même succès auprès de ses lecteurs , en leur parlant
du Discours sur l'Histoire universelle , ouvrage
austère et sublime qui fait admirer, mais nullement
chérir son auteur. Resterait donc l'histoire des nombreux
triomphes remportés par Bossuet sur les ennemis
de la foi , et de quelques circonstances mémorables où il
fit entendre à l'oreille des princes les sévères maximes
de la morale évangélique; mais je doute que le récit de
ses conférences verbales , de ses controverses écrites , ot
enfin de tous ces travaux apostoliques dont sa vie a été
remplie , puisse , avec quelque talent qu'on le suppose
écrit, exciter et satisfaire beaucoup la curiosité des lecteurs
d'aujourd'hui ; et c'est principalement par cette
raison que je persiste à penser que M. de Bausset n'a
point entrepris , comme on le dit, l'histoire deBossuet.
Mais je reviens à celle de Fénélon. L'auteur , en
50 MERCURE DE FRANCE,
résumant l'affaire du quiétisme , se réjouit de ce qu'elle
laisse tous les personnages quiyjouent un rôle, avec le
méme caractère de grandeur que le siècle et lapostérité
teur ont imprimé. Nous avons vu si cela est tout à fait
vrai à l'égard de Bossuet. Examinons maintenant la
conduite de Louis XIV . « Louis XIV, dit M. de Bausset ,
>> se montre tel qu'il doit être. It sait qu'il n'est point
>> juge de la doctrine ; mais il doit veiller à ce qu'elle
>> n'éprouvé aucune atteinte. Ilne dicte point à l'église
>> une décision ; mais il demande qu'elle soit claire et
>> précise , etc. » M. Bausset avait donc oublié to mé
moirefulminant , comme il l'appelle lui-même , que
Louis XIV adressa au pape avant la condamnation du
livre de Féndlon ; mémoire rédigé par Bossuet , où il
est dit que ce livre est reconnu rempli d'erreurs , mauvais
, digne de censure , etc.;et que si Sa Majesté voit
prolonger , par des ménagemens qu'on ne conçoit pas ,
une affaire qui paraissait étre à sa fin , elle saura ce
qu'elle aura àfaire et prendra des résolutions convenables
, espérant toujours néanmoins que Sa Sainteté
ne voudra pas la réduire à de si ficheuses extrémités.
Est-ce bien là ne se point rendre juge de la doctrine?
Est-ce bien là ne point dicter à l'église une décision ?
Il me semble que c'est faire l'un et l'autre de la manière
la plus formelle et la plus absolue. Cette louable
délicatesse , qui porte , en général , M. de Bausset à pré
senter sous le jour le plus favorable la conduite et les
intentions des personnages dignes de respect, l'a'entraîné
ici beaucoup plus loin qu'à l'égard même de
Bossuet , puisqu'il va jusqu'à dire positivement le contraire
de ce qui est prouvé par des actes authentiques.
Plusieurs autres contradictions , mais beaucoup
moins graves , peuvent être remarquées dans l'ouvrage ,
par un lecteur attentif. Je vais en indiquer quelquesunes.
Le cardinal de Noailles avait eu d'assez grands
torts envers Fénélon , dans l'affare du quiétisme. Fénélon
, enfin, était exilé dans son diocèse. Il se présenta
une occasion où le cardinal de Noailles put devenir et
devint en effet son appui et son défenseur. En loi
>> supposant , dit M. de Bausset , une secrette satis-
> faction d'avoir vu Fénélon déchoir de la faveur où il
AVRIL 1809 . 51
:
▸ était auprès deM.de Maintenon , et qui avait long-
>tems balancé celle dont il jouissait lui-même , Fénélon
> ne pouvait plus lui donner aucun ombrage ; il ne
▸ pouvaitplusmême redouter l'embarras deseretrouver
> en sa présence à la cour. Le sort de Fénélon était
>>irrévocablement décidé , etc. ( Tome Ier , p. 516. ) »
Plus loin , sans qu'il soit intervenn aucun changement
dans la situation respective de Fénélon et du cardinal
deNoailles , M. de Bausset écrit tout l'opposé de ce qu'on
vient de lire : « Le cardinal de Noailles savait que Fé-
>nélon était en droit de lui reprocher ses variations ,
> et il lui était moins facile de les expliquer , que
> d'éviter une explication. Il échappait à la difficulté
>>de justifier ses procédés , en tenant toujours Fénélon
>>éloigné de Versailles et de Paris . D'ailleurs sa famille
> redoutait pour lui , auprès de Me de Maintenon , un
>>homme tel que l'archevêque de Cambrai ( Tome II ,
» р. 163 ) . »
L'époque précise de la composition du Télémaque
est inconnue ; mais il est constant que Fénélon le fit à
la cour, pendant qu'il était auprès du duc de Bourgogne.
Or , pendant tout ce tems , Fénélon jouit de la
favent de Louis XIV, qui lai donnait les témoignages
d'estime les plus flatteurs et l'élevait aux premières
dignités de l'église. M. de Bausset conclut lui-même de
cesfaits , avec les rédacteurs de la Bibliothèque Britarnique
, qu'il n'est pas possible que Fénélon ait voulu
faire la satire du roi dans son ouvrage ( T. II , p . 186 ) .
Cependant M. de Bausset , quelques pages auparavant ,
en rapportant les diverses impressions que fit à la cour
la publication du Télémaque , dit : « Qu'il était naturel
> de supposer que Fénélon , mécontent de Lonis XIV
> et de tout ce qui l'entourait, avait pu , sans s'en aper-
» cevoir lui-même , répandre sur les tableaux qu'il re-
>> traçait , des passions et des faiblesses des rois , des vices
>> et de la corruption des cours , le sentiment pénible et
>> involontaire d'un coeur affligé par l'injustice et aigri
>>par le malheur (Tome II, page 174) » . Puisque c'était
unfait , que Pénélon avait composé le Télémaqué
à la cour, et que , tant qu'il y était resté , il n'avait eu
qu'à se louer du roi , il n'était pas si naturel de supposer
32 MERCURE DE FRANCE ,
que, lorsqu'il fit cet ouvrage , il était mécontent de
Louis XIV, et que son coeur était affligé par l'injustice
et aigri par le malheur.
L'anecdote de la vache retrouvée par Fénélon , qui a
fourni à M. Andrieux le sujet d'une pièce de vers si touchante
, faisait , à ce qu'on m'a assuré , partie de la première
édition de l'ouvrage. Je n'ai pas vu , sans une
véritable surprise , que M. de Bausset l'ait retranchée de
la seconde. Cette anecdote , consignée dans les notes de
Y'Eloge de Fénélon , par M. l'abbé Maury, aujourd'hui
cardinal , lui avait été racontée par M. le cardinal de
Luynes , élevé dans la famille , etje crois même dans le
palais archiepiscopal de Fénélon. Un journaliste , diton
, l'a révoquée en doute , beaucoup moins par respect
pour lamémoire de Fénélon, qui ne pouvait qu'en
être honorée , que par malveillance pour le poëte qui
l'a mise en vers , et dont une pareille attaque ne pouvait
troubler le succès. Je plaindrais fort M. de Bausset ,
si , par une déférence craintive ou intéressée , il avait
cru devoir à l'opinion très-suspecte de ce journaliste la
suppression d'une anecdote que M. le cardinal Maury
appelle le plus beau trait peut-étre de la vie de Fénélon ,
et qui lui a été attestée par un personnage digne à tous
égards de la plus grande confiance.
Les additions faites à l'ouvrage sont assez nombreuses
; elles consistent principalement en renseignemens
nouveaux que l'auteur a puisés dans différentes
lettres que les possesseurs lui ont confiées depuis la publication
de la première édition , et dont il a employé
des fragmens , soit dans le texte, soit dans les notes.
On est généralement convenu que le style de l'Histoire
de Fénélon était un fort bon style. Il a de la pureté,
du nombre et de l'élégance; il y règne une douce chaleur
qui ajoute à l'intérêt des matières et contribue à
soutenir l'attention. On y trouve néanmoins quelques
fautes de langue et quelques constructions vicieuses
qu'il importe de corriger. Je demande à l'auteur la permission
de les lui indiquer. «Il entreprit de former une
>> association de gentilshommes éprouvés par leur va-
>> leur , et de les engager sous la religion du serment ,
>> dans un écrit signé de leur main, à ne jamais donner
>> ni
..
AVRIL 1809.
рт
55
A
SEINE
> ni aceepter aucun appel , ni à servir de seconds dans
>>les duels qu'on leur proposerait ( Tome Ior p. 15)» .
Nià servir , ne me paraît point grammaticals je crois
qu'il faut : Et à ne point servir. « On aura été peut-cire
» étonné que Fénélon ne jugea ni bien utile , ni bienné
>> cessaire , etc. (Tome Ier, p. 192)» . Il faut, ce mer
- semble : On aura été peut-être étonné que Fénélon n'ait
pasjugé , ou de ce que Fénélon nejugea pas , etc. « On
>>ne sait si l'on doit s'étonner davantage des excès où
>> une imagination déréglée peut quelquefois conduire
>>une âme réellement vertueuse , que de la touchante
>> bonté avec laquelle, etc. ( Tome Ier, page 297 ) » .
On ne dit point davantage que; il n'y a que plus qui
prenne que après soi ; il était facile de mettre : On ne
sait de quoi l'on doit s'étonner davantage , des excès.....
ou de la bonté... « Lui-même s'était si fortement prévenu
> que la doctrine de Fénélon renfermait les erreurs les
>> plus monstrueuses (Tome Ier, page 490).» Je doute
fort qu'on puisse dire , se prévenir qu'une chose est.
<<Fénélon était trop pénétré de l'esprit de soumission
due à l'autorité de l'église (Tome II , page 352) . »
Esprit de soumission forme , pour ainsi dire , un seul
mot; le participe due doit se rapporter à esprit et non
pas à soumission. «Le résultat de ses observations fut
» qu'on ne pouvait hasarder une pareille entreprise
>> sans exposer l'armée à une ruine entière, et sans
>>qu'aucune probabilitéde succès pût balancer unsigrand
>>danger ( Tome III, page 154). » Chacun de ces deux
sans pris à part peut se construire grammaticalement
et logiquement avec ce qui précède ; mais mis à la suite
l'un de l'autre , ils jettent dans la phrase beaucoup de
louche et même d'obscurité , parce qu'ils sont employés
dans deux acceptions différentes ; le premier est
une préposition entièrement exclusive, le second est
l'équivalent d'à moins que : d'ailleurs , il est clair que, si
l'entreprise expose inévitablement l'armée à une ruine
entière , il ne peut plus être question d'aucune probabilité
de succès ; la première de ces propositions exclut
nécessairement l'autre.
En osant reprendre dans l'ouvrage de M. de Bausset
ce quim'a paru contraire àla justesse du raisonnement
34 MERCURE DE FRANCE ,
et à l'exactitude grammaticale , je crois Ini avoir donné
unepreuve bien moins équivoque de nion respect pour
sa personne et pour son talent, que ne l'ont fait tous ces
critiques , ordinairement si rudes , qui n'ont eu que des
éloges à lui donner et pas une seule observation à lui
faire. Toutes ces louanges sans restriction et sans me
sure, ne sont que d'honnêtes mystifications. AUGER .
-
VARIÉTÉS .
SPECTACLES. Théâtre de l'Impératrice. - Première
représentation de l'Orgueil puni, comédie en un acte et en
prose.
Colas , fils d'un cultivateur de Manontville , est venu å
Paris , et sous le nom de Florval il y a si bien fait ses affaires,
qu'en peu de tems il se trouve en position de demander la
main de la filledu baron de ...... ; il cacha sanaissance
et se fait passer pour le fils du seigneur de Manontville .
:
Cependant lepère de Colas , dans l'intention de surprendre
son chier fils , se rend à Paris : il se présente chez le baron
avec son costume du village ; son fils est partagé entre le
plaisir de le revoir et la crainte qu'il ne soit aperçu du baron
et de sa fille qui arrivent dans le même moment. Fiorval,
quel est ce vieillard, demande le baron ? comment, Florval ,
s'écrie le paysan, dites donc Colas , mon fils. Explication
entre les deux pères qui font de justes reproches à Colas :
celui-ci s'excuse sur l'amour qu'il avait conçu pour la fille
du baron et sur la crainte qu'elle lui fùt refusée , si sa naissance
eût été connue ; cette excuse lui obtient son pardon;
lebaron, sa fille, Colas et son père partent pour le château
deManontville que le bon fermier a acheté, etdont il venaît
faire cadeau à son fi's .
Cette petite comédie, dont le but est moral , a été applau
die: on ytrouve bien quelque ressemblance avec le cinquième
acte du Glorieux , et sur-tout avec la brouette du
vinaigrier; mais le dialogue en est bien coupé et le style
bon et animé. Perroud a fait nouvelle preuve de talent dans
le rôle du fermier : l'auteur est Mme Molé , qui a traduit en
français Misantropie et Repentir , et qui joue au théâtre de
l'Impératrice les rôles de caractère.
Théâtre du Vaudeville.-On adonné lundi dernier , à ce
AVRIL 1809. 55
theatre , la première représentation de Roger-Bortems ou
la Fête des fous . Un certain Roger Cadrille , que l'on croit
avoir vécu a Dijon sous le règne de FrançoisIr , est le héros
de ce vaudeville. Ce Roger Cadrille est un vrai sans-souci
qui apprend , sans s'émouvoir , la perte d'un procès , la
saisie de ses meubles , etc. Ces malheurs ne l'empêchent
pas de marier sa nièce au fils d'un conseiller au Parlement
deDijon.
1
Ontrouve dans cet ouvrage des couplets gais et francs ,
etqui ont été fort applaudis. Les auteurs sont MM. Favart
etDupuis.
NECROLOGIE. - M. le sénateur Vien , membre de l'Institut
et doyen des professeurs de l'école française des Beaux-
Arts , vientde mourir , à Paris, dans la 93° année de son âge.
C'est lui qui, le premier , osa s'écarter, en peinture , des
détestables règles que suivaient les Vanloo, les Boucher,et
tous les artistes de la même époque. Il ramena les peintres à
Pitude des bons modèles de l'antiquité , et sur-tout à l'étude
de la nature . C'est ainsi qu'il opéra dans les arts une révolutiondont
nous voyons aujourd'hui les plus heureux effets.
L'école actuelle lui doit sa restauration et son éclat.
M. Vien, durant sa longue carrière , n'a cessé de s'occuper
de l'art qu'il avait cultivé avec tant de succès . Les jeunes
artistes venaient lui demander des conseils; ils l'appelaient
leur père.
Il a conservé jusqu'au dernier moment la justesse et la
vivacité d'esprit qui l'avaient toujours distingué.
Nous aurons bientôt occasion de publier sur cet artiste
justement célèbre une Notice plus étendue . A. D.
- Joseph Albouy- Dazincourt , l'un des Comédiens ordi
naires de S. M. l'Empereur , professeur de déclamation au
Conservatoire impérial , et directeur des Théâtres de la
cour , vient de mourir à Paris , après une maladie de quinze
jours. Il avaitprès de 59 ans .
Cet acteur avait débuté à la Comédie Française , le 21 no
vembre 1776, par le rôle de Crispin dans les Folies amou
reuses . En 1778 , il fut reçu au nombre des comédiens
français.
Dazincourt paraissait avoir reçu uneexcellente éducation.
Il avait le ton de la bonne compagnie , et était admis dans
les meilleures sociétés .
Au théâtre , sa gaité n'était pas très-franche; on lui reprochait
unpeude froideur. Mais personne ne l'a égalédans
C2
36 MERCURE DE FRANCE,
les rôles de valets fins et spirituels , dans le rôle de Figaro ,
par exemple. - Il était aimé et estimé du public.
Dazincourt est connu dans la république des lettres par
une petite brochure , qu'il publia en l'an VIII . Elle est intitulée
: Notice historique sur Préville , membre honoraire de
l'Institut national , et comédien français ; par Dazincourt ,
comédien français.
Cette brochure , qui n'a que vingt-quatre pages , fait connaître
parfaitement Préville, dont il avait été l'élève . L'auteur
y sema quelques anecdotes qui en rendent la lecture
piquante. A.-J.-Q. B.
- N. B. Je dois m'accuser ici d'une inexactitude qui
m'est échappée dans la Notice sur M. de Sainte-Croix , insérée
dans le dernier N°. Ce ne fut point ce savant académicien
qui donna des soins à l'édition des OEuvres de Voltaire
faite à Kelh : M. de Croix a été seul chargé de ce travail. La
ressemblance des noms a causé mon erreur. A.-J.-Q. B.
Madame de Polier , connue par plusieurs écrits estimables
, et entr'autres par le Journal de Lausanne , qu'elle
a rédigé plusieurs années avec succès , annonce un ouvrage
important pour la littérature orientale , sous le titre de :
LaMythologie des Indous , rédigée sur des manuscrits authentiques
apportés de l'Inde .
Les matériaux de cet Ouvrage ont été recueillis par le colonel de
Polier dans l'Inde même , pendant un séjour de trente-deux ans qu'il
ya passé au service de la compagnie anglaise des Indes , et à celui de
plusieurs princes indiens . M. de Polier s'est appliqué , pendant son
séjour , à l'étude de la littérature et des langues indiennes , et particu
liérement à celle de la langue sanskrite . Il était l'ami du célèbre sir
William Jones , et membre de l'Asiatic Society à Calcutte , à laquelle
il a fourni plusieurs excellens mémoires insérés dans les Asiatic
Researches.
En 1788 il revint en Europe , apportant un grand nombre de manuscrits
qu'il se proposait de publier successivement. En 1792 il se rendit á
cet effet en France , et se fixa près d'Avignon , où il eut le malheur d'être
assassiné par une troupe de scélérats qui vinrent piller sa maison. Ses
manuscrits pourtant furent sauvés , grâce au célèbre Gibbon , qu'il
avait connu après son retour en Suisse , et qui s'était proposé de les
publier lui-même. Ce projet n'ayant pu être exécuté , Gibbon lui conseilla
de les remettre à sa cousine , Mmede Polier , qui les nit en ordre
sous ses yeux , et en composa la Mythologie des Indous.
Cetouvrage conticat l'exposition historique des fables , telles qu'elles
AVRIL 1809. 37
sontadmises chez tous les Indous , et contenues dans les dix-huit pourams,
ou livres , et dans les poëmes destinés à l'enseignement public.
«Aucune dissertation étymologique , dit Mme de Polier , aucun mémoire
astronomique ou physique , aucune controverse ne ralentit l'intérêt de
lanarration, et n'affaiblit l'effet dramatique des grands événemens que
racontent ces fictions .
> Pour juger , continue Mme de Polier , ce système sans préjugés et
sans hypothèses européennes , M. de Polier s'attacha , comme instituteur ,
lemême Savant, ou punditindien , qui avait enseigné l'étude du sanskrite
à sir William Jones , et, sous sa dictée, il écrivit le précis historique des
trois principaux poëmes épiques ; celui des Pourams , qui renferme les
histoires des Autars, on incarnations , et toutes les fables concernant les
Deiotas et Daints ( stres intermédiaires entre Dieu et l'homme ); enfin ,
le précis du Bagthawaty , ou des légendes de leurs bagt ou saints , et de
tous les personnages célèbres de cette mythologie .
> Ces riches matériaux , rassemblés sans ordre , demandaient à être
mis enoeuvre pour pouvoir être présentés à des yeux curopéens . Il fallait
distribuer et classer ces précis historiques , leur donner la netteté , la
clarté, que leur êtait un style incorrect; mettre dans l'exposition de ces
fables l'ordre qu'elles ont en effet dans le systême dont elles font partie ,
etleur conserver cependant leur empreinte indienne.
>> J'ai fait de l'expositiondes fables , l'objet principal du corps de mon
Ouvrage ; je les présente au lecteur dans l'ordre admis par les Indous ,
quant à leur division. J'ai introduit le disciple européen et son instituteur
indien , s'occupant d'un cours complet de cette mythologie.
»La préface contientdes notices concernantle voyageur qui a fourni
les matériaux et les pièces originales , qu'il a remis à l'éditeur , avec les
motifs qui l'ont porté à lui confier ces manuscrits.
> L'exposition des fabies est précédée d'une introduction , qui offre
d'une manière succincte , non seulement les éclaircissemens nécessaires
al'intelligence de la mythologie des Indous , mais encore à celle de
toutes les théogonies et cosmogonies asiatiques : m'occupant ensuite de
la chronologie des Indous , je donne un précis de l'origine vraisemblable,
de l'ancienne constitution , de l'histoire de ce peuple et de ses quatre
castes primitives ; et m'arrêtant à celle des brahmines , leurs instituteurs
, je trace un tableau rapide des différentes sectes philosophiques .
>> Jedonne ensuite au lecteur une notice aussi claire que détaillée , de
la littérature sanskrite , sacrée et profane , et je termine mon introduction
par l'aperçu de la méthode que j'ai suivie dans l'exposition de la
mythologie , qui occupe dix- sept chapitres , distribués en deux volumes.
➤ Ledix-huitième chapitre contient le résumé du systême , et en revenant
dans celui - ci , aux principes que j'ai établis dans l'introduction , je
présente au lecteur le tableau des conformités évidentes , généralement
reconnues , qu'en remarque ,non seulement entre les systèmes payens ,
38
MERCURE DE FRANCE ,
mais encore entre les systèmes et la révélation écrite. J'examine enfin si ces conformités autorisent les philosophes du dix-huitième siècle, d'as similernos livres sacrés aux mythologies , et je prouve , par les résultats établis entre ces deux documens , qu'il faut avoir recours à d'autres sources pour expliquer ces ressemblances . L'indicationde ces sources termine l'ouvrage et présente le développement
de la théorienouvelle
que j'ai établiedans mon introduction. >> Cet ouvrage, actuellement sous presse, paraîtra en 2volumesin-8 dans le courantdo mois de mai prochain , aux frais du Bureau d'industrie,
àWeimar.
( Extrait du Journal de Littératureétrangère. )
NOUVELLES
POLITIQUES
.
(EXTÉRIEUR.)
ALLEMAGNE. - Lubeck , 14 mars.- Suivant des rapports récens arrivés de la Finlande par la Russie, le prince Ba- gration, qui commande dans la partie occidentale de cette province , a profité d'un froid très-vif pour exécuter son plan d'attaque contre les îles d'Aland. Ses troupes légères, après avoir traversé les glaces du golfe Bothnique , ont sur- pris des Suédois et les ont mis en fuite. Les Russes ont éprouvé dans la principale île une vive résistance ; mais! commedes renforts ontdùleur arriverde plusieurs points de la Terre-Ferme , on ne doute pas que cette île ne soit tom- bée en leur pouvoir, quoique la garnison suédoise ait été aussi renforcée , et que le roi de Sucde ait , dit-on, rendu le commandant de l'île responsable sur sa tête de la conserva-:
tion d'une si importante possession. La flottille des galères russes , stationnée dans divers ports de la Finlande , va être équipée de nouveau pour pouvoir se réunir dès que la navigation sera libre dans ces parages. De- puis l'automne dernier , on a construitdans les divers chan- liers, avec beaucoup d'activité, des bâtimens destinés à renforcer cette flottille, dont onpeut se promettre d'impor- tans services dans le des opérations ultérieures. Des matelots ont été levés en Finlande pour équiper ces bâtimens
légers .
cours
La Finlande septentrionale jouit de la plus parfaite tran- quillité. Les troupes russes occupent une étendue trop consi- dérable de terrain pour pouvoir étre à charge aux habitans. Il n'a pas encore été question d'une reprise d'hostilités sur les frontières de la Laponie. Les Suédois paraissent fort contens et doivent en effet s'estimer très heureux de n'avoir
AVRIL 1809 . 39
pas été inquiétés.Au reste, l'excessive rigueur du froid, et
sur-tout l'abondance des neiges , ne permettent point de
s'occuper d'opérations militaires sous cette latitude.
Le départ des troupes pour la Finlande a cessé depuis
quelques mois en Russie; on juge le nombre de celles qui se
trouvent dans cette province suffisant pour la défendre et
pour commencer même de nouvelles conquêtes au printems.
Il est sérieusement question d'ouvrir la campagne par
une invasion en Suède , qui pourrait se faire à travers le
golfs Bothnique, au moyen de bâtimens légers , ou bienpar
i-rre , en traversant la Laponie et le Nortland.
Quant aux négociations entre la Russie et la Suède , dont
Je public a été entretenu pendant quelque tems, on assure
aujourd'hui qu'elles n'ont pas eu licu , et que rien ne fait espérer
un retour du roi de Suède au seul systême favorable à
ses intéréts , celui de faire cause commune avec les puissances
duNord pour mettre fin au despotisme de l'Angleterre.
Hambourg, 18 avril.-On écrit de Riga, que beaucoup
de troupes russes se sont mises en marche depuis quelques
semaines pour les provinces de la Russie méridionale , et
qu'elles paraissent destinées à renforcer l'armée russe en
Moldavie et en Valachie , ou à former un corps d'observation
sur les frontières de la Gallicie orientale . On regarde à
Pétersbourg la continuation de la guerre contre la Porte
comme certaine depuis la dernière revolution de Constanti
nople , qui a été l'ouvrage de l'Angleterre ; et sur-toutdepuis
l'accord honteux qui parait régner entre le cabinet de
Londres et le divan. On prévoit qu'au moment où la guerre
éclatera entre les Russes et les Turcs , une flotte anglaise
pourra entrer dans la merNoire , afin de bloquer les ports de
la Crimée; et des mesures sont déjà prises en Russie pour
pareruntel coup.
-On observe que, depuis quelque tems, il arrive beaucoup
decourriers autrichiens à Petersbourg On prétend de plus
savoir qu'il existe de la mésintelligence entre l'Autriche et la
Russie , à cause des liaisons de la cour de Vienne avec celle.
de Londres et de plusieurs manoeuvres de l'Autriche , qui
sont très-préjudiciables à l'intérêt commun des puissances
continentales. 11 est question aussi de déclarations ministérielles,
présentées à la cour de Vienne par celle de Pétersbourg.
- Si l'on en croit quelques feuilles publiques de Copenhague,
il parait que l'Angleterre est menacée de troubles
interieurs.
40 MERCURE DE FRANCE ,
- Le bruit se répand que des troupes russes sont déja en
marche contre l'Autriche.
- AUTRICHE. - Vienne , 16 mars . Les archives et les
joyaux de la couronne vont être transportés à Comorn , que
sa position dans une île du Danube fait regarder comme la
place la plus forte des états autrichiens .
-
L'archiduc palatin de Hongrie parcourt actuellement
plusieurs contrées de ce royaume pour y prendre des mesures
relatives à la levée des milices et des troupes dites de
l'insurrection . Au commencement du mois , ce prince était à
Edenbourg , où il a assisté à une assemblée des états; de là
il s'est rendu à Stein-am-Anger, poury passer en revue le
corps de la levée des nobles. Dans plusieurs districts, les
congrégations générales n'ont eu aucun résultat satisfaisant
et la levée éprouve des obstacles difficiles à surmonter .
- S. A. I. l'archiduc Ferdinand , frère de l'impératrice ,
est arrivé à Cracovie , le 4 mars à onze heures du soir , et est
descendu au palais de Kluczawski. Le lendemain, à cinq
heures du matin, soixante-douze coups de canons ont annoncé
sa présence aux habitans de cette ville , qui s'empres
sèrent le soir d'illuminer leurs maisons . S. A. I. n'a pas laissé
ignorer à l'archiduc Charles , généralissime , qu'il avait
trouvé la place de Cracovie dans un état de dénuement trèsalarmant;
les juifs , auxquels on s'est adressé pour des
vivres , ne veulent fournir que sur paiement immédiat en
argent comptant , vu le discrédit total des billets de la
banque.
-On assure que la mission du comte de Walmoden, envoyé
au quartier général russe à Yassy, est de demander la
cause des mouvemens considérables que font les troupes
russes sur nos frontières .
ANGLETERRE.- Londres , 7 mars.-Des lettres particulières
de Moldavie annoncent que Mustapha Baraictar n'est
point mort , et qu'il forme de grands projets .
Du 8. La frégate l'Africaine est arrivée à Plymouth avec
des dépèches de M. Adair , annonçant qu'un traité de paix
avait été conclu entre la Grande-Bretagne et la Turquie.
-Sept malles de Gothembourg sont arrivées ce matin,
L'embargo avait été mis à Marstrand sur tous les bâtimens
anglais , mais cette mesure a été révoquée le lendemain par
ordre du Gouvernement suédois , et le paquebot a eu la
liberté de mettre à la voile. On ignore ce qui a pu occasioner
cette mesure ; mais en conséquence de cet événement ,
les capitaines des paquebots ont mis leurs bâtimens sous la
AVRIL 1809 . 4
-
protection des vaisseaux de guerre de S. M. , à Gothembourg.
Du9mars. C'est avec beaucoup de regret que nous
avons encore à annoncer un de ces événemens qui n'ont été
que trop fréquens depuis quelque tems. Lord P-g-t ( Paget )
s'est enfui lundi avec lady C. W- ll-sly ( Wellesley ) , épouse
de l'honorable H. Wellesley. Ce qui rend cette circonstance
encore plus affligeante , c'est que lord Paget a une femme
ethuit enfans, et lady Wellesley en a trois . Le bruit s'est
répandu hier à la chambre des communes que le mari était
parti à la poursuite des fugitifs ; qu'il les avait atteints , et
qu'unduel s'en étant suivi , lord P. avait été tué.
-Du 10.- Notre escadre , qui est à l'ancre devant la
rade des Basques , consiste toujours en sept vaisseaux de
ligne; celle de l'ennemi est composée de onze vaisseaux, plus
le Calcutta de 50 canons.
Les lettres de Harwich annoncent qu'un messager
autrichien(porteur de dépêches), a débarqué à Ahlborough.
Les ministres de S. M. ont sans doute recu la notification
officielle du parti que l'Autriche a pris de déclarer la guerre
à la France. On dit que l'armée autrichienne a déjà fait une
invasion en Bavière .
- Une lettre d'un officier écrite à bord d'un bâtiment
detransport, devant Cadix , le 15 février 1809 , porte ce qui
suit:
<<Nous avons fait voilede Lisbonne le 1er du courant , et
nous sommes arrivés ici le 3 , au nombre de quatre régimens ,
espérant qu'il nous serait permis de débarquer sur le champ ;
mais la jalousie de nos alliés et les intrigues de nos ennemis
nous retiennent toujours à bord ; dans un jour ou deux nous
devons être tirés de cet état d'incertitude . >>>
- On assure que le duc d'Yorck , en conséquence de la
dernière enquête, a destitué le général Clavering.
Le chancelier de l'échiquier a proposé de fonder
8,000,000 de billets d'échiquier qui n'ont pas été payés à
Péchéance. Cette opération équivaut à un emprunt, puisque
la dette publique sera augmentée de cette somme .
- Dú 13 mars. Le très-honorable Georges Canning ,
secrétaire d'Etat de S. M. , ayant le département des affaires
étrangères , a notifié aujourd'hui aux ministres des puissances
neutres résidans en cette cour , que S. M. a jugé
convenable de mettre sous le blocus le plus rigoureux les
Isles-de-France et de Bourbon. (Gazete de Londres.)
42
MERCURE DE FRANCE ,
Da 14. Des lettres particulières de Hollande annoncent que , d'après un article secret du nouveau traité qui a été conclu entre la Grande-Bretagne et la Porte , celle-ci doit se réunir à l'Autriche dans sa guerre contre la France , et que l'Angleterre doit fournir au gouvernement
ture des armes et des munitions à Malte ou dans la Morée. Ondit
que cette nouvelle vient de Malte.
-Nous avons reça des gazettes d'Amérique jusqu'au 29 janvier. On trouve dans l'une de ces gazettes l'article suivant
: 1
J
le
« Le 25janvier, M. Erskine s'est rendu chez M. Madisson , et lui a exposé qu'ayant observé que, parmi les mesures que devait prendre de congrès , les Etats-Unis étaient sur point de lever une force additionnelle de 50,000 hommes , il venait lui demander quel était l'objet de cette levée ex- traordinaire. On ignore quelle a été la réponse du secretaire-
d'Etat.>>
Du 15. On assure que le gouvernement
a reçu des nou- velles qui ne laissent aucun doute que la guerre n'éclate
entre l'Autriche
et la France. L'armée autrichienne
a dů être mise sur le pied de guerre depuis le 1º de ce mois.
Du 16.- Fonds publics. Trois p . oo consolidés , 67 1/2 ;
pour avril , 67 7/8 . - Il vient d'entrer à Douvres un bateau ayant à bord deux étrangers et deux officiers anglais qui se sont évadés : l'un des deux est M. Mansell , fils de l'èvèque de Bristol , qui avait été pris avec le capitaine Wright , à bord du Vinzingo. Ils annoncent que la guerre est sur le point d'é- clater entre l'Autriche et la France. Ils se sont embarqués à Middcburg en Hollande , et ils ont failli périr dans la tra- versée qui leur a pris deux jours et deux nuits. -La chambre des communes a enfin prononcé sur une affaire qui fixait depuis trop long- tems l'attention dupublic , et sa décision a répondu à l'attente générale,
La discussion a commencé le 8 du courant . M. Wardle'a fait la motion d'une adresse à S. M. , pour lui demander la
destitution du duc d'Yorck de la place de commandant en
chef. Le chancelier de l'échiquier a proposé une adresse à S. M. , portant : « que S. A. R. le duc d'Yorck avait été
honorablement
acquitté d'avoir eu la moindre part aux transactions scandaleuses qui avaient été dévoilées à la
chambre , etc.,etc. »
AVRIL 1809 . 43
M. Banks a proposé un amendement portant : que le
> duc d'Yorck n'avait en aucune part aux transactions qui
avaient eu lieu ; mais que d'après les faits qui avaient été
exposes à la chambre , elle était d'avis que S. A. R. ne
pouvait plus occuper la place de commandant en chef. »
La discussion été continuée depuis le 8 jusqu'au 15 inclusivement.
a
La motion du colonel Wardle a été rejetée par 261 voix
contre 123 ; majorité en faveur des ministres , 138 voix.
La motionde M. Banks a été rejetée par 291 voix contre
199; majorité en faveur des ministres , 92 voix.
Lamotion du chancelier de l'echiquier a été ajournée au
vendredi suivant.
-Quoique l'affaire de Mme Clarke et du duc d'Yorck
soit terminee en faveur de ce dernier , le discours prononcé
à ce sujet dans la séance du 13 mars , par Francis Burdett,
réimprimé et commenté dans plusieurs journaux , a laissé
un profonde impression dans le public. Dans ce discours
on remarque les passages suivans :
«Qu'est-ce que Phonneur d'un prince qui aime mieux s'exposer à la
→risée publique que de payer les dettes d'une femme pour laquelle il
»déclare avoir une passion si ardente?-Les témoignages deMadame
>Clarcke méritent d'autant plus de confiance, qu'elle a tenu tête à toute
la phalange des gens de loi du parlement , qui ayant mis toute leur
>science à l'attraper , prétendent à présent qu'elle les a attrapés .-
→Lorsque le lord chancelier nous parle du peu de corruption qui règne
> aujourd'hui, j'admire son éloquence , qui me rappelle le Paradis
reconquis. Je conviens que la corruption n'est plus aussi grossière
>que du tems de nos honorables prédécesseurs , lorsqu'un membre du
>parlement , étant à dîner chez un ministre , trouvait sous son couvert
un billet de banque de 500 liv. sterl. , et, tout en s'étonnant d'une
semblable trouvaille , le mettait gravement dans sa poche. Mais la
>corruption.emploie aujourd'hui des moyens d'autant plus dangereux
>qu'ils sont plus cachés , etc, etc. »
ESPAGNE. - -
Madrid, 19 mars . Sa Majesté a recu
l'adresse suivante de l'ancienne Junte du gouvernement
d'Aragon et de Saragosse :
• Sire, la Junte suprême du gouvernement de la ville de Saragosse et
da royaume d'Aragon, pénétrée du plus profond respect, àl'honneur
d'exposer aux pieds de V. M. que, créée le 18 février dernier, et ayant
immédiatement pris connaissance de l'état de la guerre , elle avait été
d'avis de la terminer, et de prêter àV. M. serment de fidélité et d'obéissance
: la Junte en conséquence demanda an capitaine- général de solli
MERCURE DE FRANCE ,
citer une suspension d'hostilités ; mais elle ne fut point accordée, et
alors la Junte la sollicita en son propre nom; et s'étant rendue auprès
dumaréchal duc de Montebello , la reddition de la place fut conclue.
Dèscet instant , avec la guerre ont cessé les haines et l'esprit de vengeance;
la vénération , l'obéissance , l'amour, pour S. M. ont succédé
aux horreurs du siège , et la meilleure harmonie a régné entre leshabitaus
et les troupes françaises .
» Tel est , Sire , le caractère des Aragonais ; dans le dernier siècle , ils
soutinrent avec opiniâtreté la dynastie autrichienne qui avait régné jusqu'alors
. Mais aussitôt que l'Aragon fut convaincu des droits de la nouvelle
dynastie , il les reconnut et les respecta avec la même tenacité ; il
aportémême au delà des bornes cet attachement à la maison qui régnait
enEspagne , aussitôt qu'il a été question de changer de souverain .
Oui , Sire , la défense de Saragosse a dépassé les bornes; la ville a
fait des efforts de valeur incroyables ; mais que pouvions-nous contre le
talent et l'habileté et contre le courage des troupes impériales et royales !
Enfin , Sire , V. M. a été reconnue comme roi des Espagnes et des
Indes ; la Junte , le clergé , toutes les autorités ont prêté avec plaisir le
serment d'obéissance et de fidélité , les troupes victorieuses ont été reçues
avec une fraternité peu commune.
>> La Junte avant de féliciter V. M. , a voulu mettre sous ses yeux d'aussi
Importantes vérités , afin qu'elle puisse juger de l'avenir par le passé ; les
Aragonais , toujours conséquens dans leurs opinions , soutiendront aujourd'hui
le serment qu'ils ont prêté à V. M. avec le même caractère
qu'ils ont soutenu succesivement et jusqu'à l'extrémité , ceux qu'ils avaient
prêtés aux maisons qui avaient régné sur eux; et V. M. peut être assurée
, ainsi que ses successeurs , qu'aucune province n'égalera l'Aragon
en fidélité et en amour.
>>>La Junte a l'honneur d'offrir à V. M. ses félicitations sur son avénement
au trônee,, et félicite la nation du bonheur que votre règne lui
prépare.
» La Junte ayant nommé pour députés aux pieds du trône de V. M. ,
le sieur D. Mariano Domingues , intendant-général de l'armée et du
royaume d'Aragon, et le marquis de Fuente-Olivar , ces commissaires
prisdans son sein renouvelleront aux pieds de V. M. l'expression des
sentimens de tous les Aragonais , et l'assurance que l'obstination de la
guerre passée est une preuve de celle qu'ils mettront à la défense du
trône de V. M.
>> Nous supplions V. M. de vouloir bien donner des ordres pour que
les députés puissent parvenir jusques à sa personue sacrée ; et en attendant,
nous prions Dieu qu'il accorde à V. M. un règne heureux et aussi
prolongé que le désirent ses fidèles sujets .
Saragosse , 11 de mars 1809.
SIRE , aux pieds de V. M. ,
Signés, Pedro-Maria Ric , président, Mariano Domingues , PedroAVRIL
1809. 45
1 .
Atanasio Pardo , Vicente Goser y Casellas , Pedro-Simon Herranat ,
Manuel Iraneta , Cristobal Lopez de Guerra , el marques de Fuente
Olivar , Félipe Gamlemente , Antonio- Raphaël de Herranat , Millau-
Villar Toya , Miquel Dolz.
S. M. a reçu avec joie l'expression des sentimens qui
animent les Aragonais , et il est remarquable que le même
jour où l'adresse ci-dessus partait de Saragosse , son coeur
paternel s'occupait des intérêts de ces mêmes Aragonais ;
et sous la même date a paru le décret qui contient les mesures
sages et bienfaisantes que S. M. a prises pour réparer
dans Saragosse les malheurs de la guerre.
Voici ce décret :
<Dans la supposition qu'il soit nécessaire de supprimer tous les couvensde
religieux et religieuses de Saragosse , seront réservées pour servir
de paroisses et de succursales , celles des églises qui par leur situation
locale sont applicables à cette destination.
» Les vases sacrés et ornemens du culte , qui se trouveront dans les
églises supprimées , seront répartis entre les églises pauvres de l'archevéché
de Saragosse .
> Les livres , les manuscrits , les peintures , et autres objets relatifs
aux sciences et aux arts , seront rassemblés dans un seul et même édifice ,
pour servir à l'instruction publique.
» Les communautés de religieux et religieuses des couvens supprimés
seront réparties dans les maisons de leurs ordres respectifs : les individus
qui voudront demeurer hors du cloître, adresseront leur demande au
collecteur général des couvens.
» Les couvens et églises ruinés ou fortement endommagés , et ceux
qui nuisent par leur position à la salubrité de l'air , seront entiérement
démolis , et les matériaux provenant de cette démolition, seront distribués
aux habitans les plus pauvres , dont les maisons ont été détruites .
› Les maisons religieuses , qui ne seront pas démolies , ou employées
comme paroisses et succursales , seront destinées aux établissemens de
charité et d'éducation publique , à ceux des casernes ; et celles qui reste.
ront serontdonnées à bail pour une redevance très-modérée aux personnes
qui voudront y établir des fabriques de quelque espèce qu'elles
soient, les six premières années du bail devant être gratis .
> Tous les biens des couvens supprimés de Saragosse sont remis au
trésor public ; mais sur leur valeur seront prélevés les fonds nécessaires
aux dotations des établissemens d'éducation et de charité désignés dans
l'article précédent.
Jusqu'à ce que les commissaires de la caissed'amortissement aient
effectuél'aliénation de ces biens, leur produit annuel sera employé à se
46 MERCURE DE FRANCE ,
1
courir les familles pauvies de Şaragosse , età distribuer aux laboureurs
qui voudront bâtir une maison au milieu de leurs propriétés.
➤ L'église de Notre-Dame du Pilar, endommagée pendant le siège ,
sera réparée , et les fonds nécessaires à ces réparations seront pris par
préférence sur les produits des biens ci-dessus .
» Tout fabricant et artiste étranger , qui s'établira åSaragosse poury
exercer son industrie , jouira dès l'instant des droits de naturalisation ,
et pourra commercer directement avec les Indes .
L'intendant de Saragosse veillera sur l'exécution de toutes ces
mesures, et il sera en outre formé une Junte de personnes zélées pour
le bien public, qui nous proposera tout ce qu'elle croira convenable et
avantageux à cette ville .
>>Nos ministres des affaires ecclésiastiques , de l'intérieur et des finances,
sont chargés chacun , en ce qui le concerne, de l'exécution du présent
décret. »
Un autre décret royal renferme les dispositions suivantes
:
<<<Les moines de l'ordre de Saint-Jérôme , actuellement existans dans
les couvens, qui successivement seront désignés , seront réunis etvivront
en communauté dans le couvent de Saint -Laurent de l'Escurial.
>> Afin que les religieux puissent se loger avec plus d'aisance , nous
leur abandonnons la partie qui était destinée jusqu'à ce jour pour notre
habitation royale.
>> Les immenses terrains qui dans les environs de l'Escurial , étaient
réservés pour nos chasses , sont provisoirement remis à la dispositionda
monastère , qui conservera les bois, sous-affermera les terres aux habitans
du village,et fomentera la culture dans celles qui seront susceptibles
d'êtredéfrichées. >>>
- S. M. , par deux décrets du 8 de ce mois , a organise
définitivement son conseil-d'état. Il se compose de sept
membres de l'ancien conseil-d'état et de dix-sept nouvellement
nommés .
1
(INTÉRIEUR. )
Paris , 30 Mars.
Le dimanche 26 de ce mois , après la messe , ont été pré
sentés par S. Exc. M. le prince Kourakin , ambassadeur de
S. M. Pempereur de Russie , S. Exe . M. le baron de Strogonoff,
ambassadeur de la cour de Pétersbourg auprès de celle
de Madrid;et M. le prince Wolkonski , aide-de-camp de
S. M. l'empereur de Russie .
Le même jour , S. M. l'Empereur et Roi, entouré des
AVRIL 1809... 47
princes, desministres , des grands-officiers et des officiersde
maison , a recu avant la messe, au palais des Tuileries,
dans la salle du Trône , les députations des colléges éleetoraux
des départemens de Jemmappes , du Loiret, de la
Marne, de la Mayenne , de la Nievre , de l'Oise et de la
Vienne.
Ces députations ont été successivement conduites par un
maitre et un aide des cérémonies, introduites par S. Exc. le
grand-maitre , et présentées parS. A. S. le prince vice-grandékcteur.
Chaque président a exprimé à l'Empereur , dans un discours
, les sentimens de respect et de fidélité du collège dont
il était l'organe; S. M. , après avoir entendu ces discours ,
r'est entretenue avec les membres des députations,
Parun message du 18 mars, le sénat a été informé que
S. M. I. et R. avait nommé sénateurs MM. le cardinal Caselli
, évêque de Parme le prince Corsoni ( do Florence ) ;
Rannce Anguissola (de Florence), Fossombroni , ancien
lieutenant-general en Toscane , et Venturi , ancien sénateur
deFlorence .
- Par differens messages de la même date, S. M. a présenté
pour candidats à la place de sénateur , vacante par la
mort deM. Choiseuil-Praslin , MM. de l'Apparent, préfet des
Deux-Nethes , Duplantier, préfet des Landes, et Belderbuch ,
préfet del'Oise.
(M. de l'Apparent a été élu par le sénat. )
Ala place vacante par la mort du sénateur Perregaux, ont
été présentés comme candidats , MM. Vouty, premier président
de la cour d'appel de Lyon ; Carbonara , premier président
de la cour d'appel de Gênes, et Latteur , premier
président de la cour d'appel de Bruxelles.
(M. Carbonara a été élu ) .
-Par décrets du 18 mars , S. M. a nommé M. Neri-Corsini
conseiller-d'état , section de Pintérieur , et auditeurs en
son conseil d'état , MM. Gaëtan Capponi, Joseph Griffoli ,
Seristori fils , et Coppei, de Toscane.
-
Par décret du 14 mars , M. Gary, préfet du département
duTarn, a été nommé préft du département de la
Gironde , en remplacement de M. Fauchet, nommé préfet
del'Arno. 1
-S. Exc. M. le maréchal Bessières , duc d'Istrie , est
arrivé àParis ,venant d'Espagne.
-
M. le comte de Fuentes est mort à Saragosse des suites
48 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1809.
d'une longue et douloureuse,maladie contractée dans le
cachot où les insurgés l'avaient renfermé.
-Le général de division Morlot est mort le 22 à Bayonne ,
des suites d'une fièvre maligne et putride. Ses funerailles
ont eu lieu le 23 , avec la plus grande pompe. La division
de troupes qui était sous les ordres de ce général , est chargée
d'aller faire le siége de Jaca .
-
1
Le général Thiébaut est nommé gouverneur de la
Vieille-Castille.
-La gazette de Madrid, du 18 mars , contient l'article
suivant : « Les nouvelles du corps d'armée du maréchal
Soult , duc de Dalmatie , nous apprennent que le corps commandé
par la Romana , et composé du reste de son armée et
d'un grand nombre de paysans , a été mis dans une déroute
complète le 7 mars , sur les frontières du Portugal. On lui a
fait 5,000 prisonniers. Nous attendons les détails circonstanciés
de cette affaire . >>>
-M. de Romanzow, à son passage par Kænigsberg , pour
se rendre à Pétersbourg , a reçu de S. M. prussienne l'ordre
de l'Aigle -Noire , avec la décoration en brillans.
-Des lettres de Mulheim , sur la Roër , annoncent un
accident funeste qui vient d'y avoir lieu. La galerie souterraine
d'une mine de charbon de terre s'est écroulée le 10
de ce mois , et a enseveli sous la terre tous les ouvriers
qui s'y trouvaient à plus de trois cents pieds de profondeur ,
sans qu'il ait été possible de leur porter le moindre secours .
ANNONCES .
1
Les Martyrs , ou le Triomphe de la Religion Chrétienne; par M. F.
Aug. de Châteaubriand.- Deux vol. in-8°. , belle édition et très-beau
papier,- Prix, 12 fr. , et 15 fr. , francs de port . - Chez Lenormant ,
imprimeur-libraire , rue des Prêtres -Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17.
Nota. Cette édition est du même format que celle du Génie du Christianisme.
Recueil de Poésies , par J. F. Ducis , de l'Institut de France; composé
d'Epitres , de Poésies diverses , de Mélanges , de Pièces fugitives ,
de Romances mises en musique par M. Grétry , etc. -In-8° , avec
4planches de musiques gravées . -Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr. franc de
port.-Chez H. Agasse , imprimeur-libraire , ruedes Poitevins ,nº6.
(N° CCCCIII . )
i
(SAMEDI 8 AVRIL 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
mm
FRAGMENT DES QUATRE SAISONS EN PROVENCE,
CHANT DE L'HIVER .
MALADIE , RÉTABLISSEMENT , FÊTE DU PÈRE DE FAMILLE.
De cette famille si chère
Combien de maux et de dangers
Ecarte sa main salutaire !
Tout , jusqu'aux biens les plus légers ,
Lui vient de ce chef tutélaire .
Le bon époux , le tendre père ,
S'il n'est un dieu dans ses foyers ,
Estdu moins un roi que révère ,
Que chérit d'un amour sincère
Un peuple heureux par ses bienfaits .
Mais quel roi vit dans ses sujets
Ce touchant accord pour lui plaire ,
Ce respect pour sa volonté ,
Ces tendres soins pour sa santé?
A-t-elle subi quelqu'atteinte
Cette santéd'un prix si grand ?
D
50 MERCURE DE FRANCE,
1
Sur tous les fronts , au même instant
On lit la tristesse et la crainte .
Tout bruit qui d'un père ehéri
Pourrait accroître la souffrance ,
Autour de sa couche est banni :
L'amour qui veille près de lui )
Fait au loin régner le silence .
Le plus jeune de ses enfans ,
Si tapageur , si volontaire ,
Par tendresse pour ce bon père ,
Renonce à ses hochets bruyans .
Sifflet , tambour , paume , toupie ,
En un coin dorment tristement ;
Lui-même , assis languissamment ,
Il les dédaigne , il les oublie .
Voyez , et les jours et les nuits ,
Une épouse , de tendres fils
Au cher objet de leur alarmes
Prodiguer leurs soins réunis ;
Voyez par ces soins pleins de charmes ,
Ses maux calmés , bientôt guéris .
Mais du pradige on doute encore :
Du dieu qu'adorait Epidaure
Le ministre entre àpas comptés ;
Comme on se presse à ses côtés !
En tremblant , on attend l'oracle
Que sa bouche va prononcer :
Mon art , dit -il , fit ce miracle . »
Docteur , tu n'oses le penser.
Tout bas ton coeur , comme le nôtre ,
Le rapporte aux soins de l'amour .
Comme nous , conviens à ton tour
Que ce docteur en vaut un autre .
Peindrai-je les transports joyeux
D'une famille toute entière ,
Al'instant où le ciel prospère
Vient d'exaucer ses plus doux voeux?
On s'embrasse , on se félicite ;
Au cou d'un père , d'un époux
A l'envi l'on se précipite ,
De ses regards on est jaloux .
Mais d'une innocente allégresse
Toujours la peine et la tristesse
Ne sontpoint les avant-coureurs ;
AVRIL 1809 . 5
Le doux plaisir n'est point sans cesse
Précédéde crainte et de pleurs .
Depuis plns d'un mois , à ses frères , -
Fanfan demande chaque jour
Quand vient, au gré de son amour ,
La fête du meilleur des pères .
Plus d'attente ; elle arrive enfin
Cette fête si désirée ;
Et dans la légende sacrée
Elle est indiquée à demain .
Avec le plus profond mystère ,
En hâte, l'on fait mille apprêts ;
L'on cueille , l'on monte en bouquets
Les plus belles fleurs du parterre ;
On prépare chansons , banquet ;
Dans les plaisirs qu'on se promet ,
L'on aime sur-tout à comprendre
Le plaisir si doux de surprendre
De tous ces soins le tendre objet.
Qui des caresses d'un bon père
Demain le premier jouira !
Qui le premier couronnera
Une tête à bon droit si chère !
Tous forment ce voeu dans leur coeur ,
Tous briguent un tel avantage.
Fanfan l'obtient; malgré son âge ,
Du sommeil il se rend vainqueur .
Aux rayons naissans de l'aurore ,
Vers son père qui dort encore
Il court , précipite ses pas ,
Il est sur son lit , dans ses bras.
Moment pour tous deux pleins de charmes !
D'un père ô pur ravissement !
Il presse son fils tendrement
Et l'arrose de douces larmes.
Au bruit de leurs épanchemens ,
En sursaut soudain l'on s'éveille.
Mais , ô surprise sans pareille !
Fanfan par ses soins diligens ,
A ravi ces embrassemens
Qu'en vain l'on se promit la veille.
Sommeil fatal ! on en rougit ,
On se reproche sa paresse.
Mais à la voix de la tendresse
D2
52 MERCURE DE FRANCE,
Cèdent bientôt honte , dépit .
Tous vont, comme leur jeune fière ,
Déposer aux pieds de leur père
Des fleurs et les plus tendres voeux .
Quoique plus tardif, leur hommage ,
D'un même amour étant le gage ,
Ale même prix à ses yeux.
Aleur Lour ses enfans eux-même
Eprouvent au fond de leur coeur
Qu'un baiser d'un père qu'on aine
En tout tems a même douceur.
Aussitôt la fête commence ;
Leplaisir succède au plaisir ;
Tout se mêle , tout veut jouir ,
Et la vieillesse même danse.
Nature,je les reconnais !
Voilà tes pures jouissances ;
Mais , au lieu de ces plaisirs vrais
Qu'à pleines mains tu nous dispenses ,
Le monde ne donna jamais
Que de trompeuses espérances ,
Que des remords et des regrets .
Ovous à qui sont encor chères
Les moeurs , l'innocente gaîté ,
Vous qui peut- être avez traité
Ces tableaux de vaines chimères ,
Je veux , a'votre oeil enchanté
Sous le toit du meilleur des pères
En offrir la réalité.
C'est sa famille , c'est lui-même
Que ma Muse a peint dans ses chants ;
Elle a dit comme ses enfans',
Comme une tendre épouse l'aime ;
Elle a dit ces plaisirs touchans
Que tous les ans sa fête amène ,
Ces voeux pour lui formés sans peine
Partant de coeurs reconnaissans .
O Muse, répète sans cesse ,
Répète à ce mortel chéri ,
Ceux que la plus pure tendresse
Inspire à son fidèle ami.
D'une vive reconnaissance
Soutiens , anime les accens ,
Réponds par les plus nobles chants
AVRIL 1809 .
53
)
Ala plus noble bienfaisance .
Quand le retour de février
(1) De Blaise annoncera la fête ,
Tresse le chêne et le laurier ,
Muse , pour en ceindre sa tête ;
Et que leurs rameaux confondus ,
En lui , de leur double feuillage ,
Couronnent le rare assemblage
Etdes talens et des vertus ....
DEMORE , sous-inspecteur de marine ,
des Académies de Lyon etde Marseille.
DORER LA PILULE ,
VAUDEVILLE,
AIR: Regard vif et joli maintien.
AMIS , je le déclare net ,
Toute pilule purgative ,
Nous vint-elle de chez Cadet ,
Me verta sur la négative .
Je les aime quand on les fait
De pâte fine ou de fécules ,
Etje prétends en vrai gourmet
Que ce soit Balaine ou Rouget
Qui dorent toujours ( bis) mes pilales ,
Quand le matin esprit tenta
La femme , d'orgueil enivrée ,
Le fin matois lui présenta
Une pomine jaune et dorée ;
Le fruit dont il la végala
Fit taire en elle tout scrupule ;
Et par sa couleur on verra
Qu'à la beauté , dès ce tems-là ,
Le diable dorait ( bis ) la pilule.
, Quelle pilule un opéra !
Chaque fois que l'on m'en régale ,
Par la douce vertu qu'elle a
C'est en dormant que je l'avale .
De l'Amour écoutant la voix ,
(1) M. Cavellier , inspecteur de la marine , à Toulon.
54 MERCURE DE FRANCE ,
:
Qu'une vestale capitule
Et se rende à ses douces lois ,
Je veille alors ; car cette fois
L'esprit a doré ( bis ) la pilule .
Du mot d'amour dit tout crûment ,
La prude Lise est offensée .
«Monsieur , dit-elle à son amant ,
» Gazez du moins votre pensée. »
Dans son coeur , hélas ! chaque jour
Il survient un nouveau scrupule :
Jamais , j'en conviens sans détour ,
Il ne faut lui parler d'amour
Sans avoir doré ( bis ) la pilule .
D'un Français l'audace me plaît ;
Avec une ardeur sans égale
Il vole au devant d'un boulet ,
On d'une bombe , ou d'une balle :
Qu'il les reçoive tour à tour ,
Jamais d'un pas il ne recule ;
Au son du fifre et du tambour
La gloire , avec cinq sous par jour ,
Adoré pour lui ( bis ) la pilule.
Si je n'arrêtais mon essor ,
Poursuivant ce gai badinage ,
De plus d'une pilule encor
Je pourrais vous faire l'hommage ;
Mais j'en reste à ce couplet-là :
Si ma chanson vous paraît nulle ,
Parmi les vôtres placez-la ;
Au maladroit qui la lira
Ce sera dorer ( bis ) la pilule.
EM. DUPATY.
ENIGME.
QUAND je suis , cher lecteur , du genre masculin ,
On me trouve formé dans le sein de la terre .
Mon nom peut , sans changer , devenir féminin ,
Alors on me forma pour les arts et la guerre.
Α.... Η......
AVRIL 1809. 55
1
LOGOGRIPHE
J'AI cinq membres ; avec mou tout ,
L'homme de goût
M'applaudit on me blåme ;
Avec quatre je suis un châtiment infâme ;
Avec trois je présente un objet immortel ;
Avec deuxje deviens un pronom personnel.
.........
CHARADE.
Pour élever les eaux , le savant Archimède
Avec un grand succès employa mon premier ;
Quandmon second nous glace iln'est point de remède ;
Tantôt beau , tantôt laid , chacun a mon entier.
Α .... Η ......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est le Tems.
Celui du Logogriphe est Oncle , et dans lequel on trouve : le, се
cône , leçon , ( col, nel, no , mots italiens ) , ( leo , latin ) , on , cô
(herbe de la Chine ) , ó et Noël.
Celui de la Charade est Four-mi.
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
VOYAGE EN CRIMÉE ET SUR LES BORDS DE LA MER
NOIRE , pendant l'année 1803.- Dédié à S. M. Impériale
et Royale , par M. de REUILLY , auditeur au
Conseil-d'Etat , etc. -Un vol . in-8° , orné de jolies
vignettes et de cartes géographiques.-Prix , broché ,
7 fr. , et 8 fr. 25 c. franc de port. - A Paris , chez
Bossange , Masson et Besson , imprimeurs-libraires ,
rue de Tournon , nº 6.
:
Deretour sous son toit , tel que l'airain sonore
Qu'on cesse de frapper et qui résonne encore ,
Dans la tranquillité d'un loisir studieux ,
Il revoit en esprit ce qu'il a vu des yeux ;
Et dans cent lieux divers présent par la pensée ,
Son plaisir dure encore quand sa peine est passée .
C'EST ainsi qu'un grand poète a marqué l'impression
DELILLE.
MERCURE DE FRANCE,
profonde des longs voyages , et retracé les souvenirs
durables des voyageurs. Le jeune écrivain , dont je vais
suivre les traces , a voulu se ménager l'utile plaisir
décrit par le poète. Au milieu des déserts de la Tartarie,
et sur les rochers sauvages de la Crimée , ses regards
étaient encore fixés sur la France , et les peines du
moment lui préparaient des jouissances pour l'avenir.
Il observait , avec l'esprit et le coeur d'un Français , ces
belles contrées où fleurirent autrefois le commerce et
les arts , et qui , long- tems flétries et dépeuplées par la
barbarie des Turcs , maintenant asservies sous la domination
des Russes , ne sont pas cependant inaccessibles
au bruit de nos victoires lointaines et à la renommée
du héros qui règle nos destinées .
Nous avons peu d'ouvrages récens , d'un véritable
intérêt et d'une instruction solide , sur la Crimée. On ne
doit lire qu'avec un peu de méfiance les relations des
écrivains russes et allemands , qui ont poussé très-loin
l'art de la flatterie , et qui n'ont vu dans la Tauride que
Ja conquête chérie de Catherine II et du prince Potemkin .
Cette observation ne s'applique point aux ouvrages du
professeur Pallas , qui a voulu s'établir lui-même dans
cette péninsule célèbre , et qui mérite sans doute beaucoup
de respect et de confiance. Après lui , je ne connais
que deux français , MM. de 'Tott et Peyssonel ,
qui aient donné quelques détails curieux , intéressans et
fidèles , sur les petits Tartares et les côtes de la mer
Noire. Le journal de milady Craven n'est que l'itinéraire
d'une femme d'esprit , en qui les voyages et l'usage
du monde n'ont pu détruire les préventions les plus
aveugles et souvent les plus absurdes en faveur de l'Angleterre
et des Auglais. Je crois donc que l'ouvrage de
M. de Reuilly paraîtra d'autant plus neuf, utile et
piquant , que les choses et les lieux mêmes ont beau-
* coup changé , depuis que MM. de Tott et Peyssonel
ont écrit.
2
L'auteur annonce que cet ouvrage est le fruit de ses
observations pendant un assez long séjour en Crimée
de ses lectures et de ses entretiens avec des personnes
instruites , parmi lesquelles il se glorifie d'avoir pu
compter M. Pallas, Ce vénérable vieillard accueillit le
1
AVRIL 1809 . 57
}
!
Voyageur français avec une bienveillance particulière ,
et bientôt sa maison devint celle de M. de Reuilly. Le
portrait qu'il en a tracé doit plaire à tous les amis des
sciences , et l'on aime à croire qu'ici la reconnaissance
n'ajoute rien à la vérité. <<<Mes entretiens avec cet
>>illustre voyageur , dit M. de Reuilly , la bonté avec
>>laquelle il a répondu à toutes mes questions , m'ont
» mis à même de recueillir beaucoup de faits impor-
> tans .... Sa vieillesse est belle , son extérieur simple ,
> sa conversation toujours intéressante. Hors de son
>> cabinet , cet habile naturaliste n'est plus que le meil-
>>>leur des hommes. Personne n'était plus en état que
>>lui de me donner des notions exactes et précises sur
> la contrée qu'il habite depuis quelques années. Il a
> poussé la complaisance jusqu'à me tracer lui-même
>>l'itinéraire de mon voyage ; et à mon retour , il a
> voulu lire mes observations , qu'il a corrigées et enri-
>>chies de ses notes. >>>
Il serait difficile d'offrir des gages plus honorables à la
confiance du lecteur. M. de Reuilly a puisé par- tout aux
meilleures sources , et par-tout il a été protégé par une
bienveillance qu'on ne doit jamais à la fortune seule.
Ce qui a dû sans doute ajouter à son bonheur, c'est que ,
parmi les hommes qui ont le plus favorisé ses recherches
, il a trouvé sur ces plages à demi-barbares deux
français qui , jetés par les événemens si loin de leur
patrie , l'honorent à la fois par leurs talens et par leurs
regrets. Le premier est M. le duc de Richelieu , gouverneur-
général de la province d'Odessa , à qui cette
ville naissante doit déjà presque toute sa renonimée et
sa prospérité. « Fort de la confiance de l'Empereur
> Alexandre , dit notre voyageur , M. de Richelieu ,
> animé du désir le plus vıf de faire le bien , a mis un
> terme aux déprédations ; les fripons ont été chassés ;
› des gens honnêtes les ont remplacés dans toutes les
> parties de l'administration ; les travaux utiles s'achè-
> vent ; les maisons s'élèvent de tous côtés , et Odessa
>>ne tardera pas à devoir à son nouveau chef, la
▸ splendeur à laquelle elle est appelée par sa situation. >>>
Le second français dont l'accueil a rappelé à M. de
Reuilly sa patric, et dont la conversation a pu lui
58 MERCURE DE FRANCE ,
fournir des notes intéressantes , est M. le marquis de
Traversay , amiral - commandant en chef toutes les
forces maritimes de la Russie sur la mer Noire , et justement
regardé comme l'un des amiraux les plus distingués
qu'il y ait en Europe.
Cependant quelque doux qu'il soit pour un voyageur
français de rencontrer , sur les bords du Pont-Euxin ,
l'élégance des moeurs, le langage et l'urbanité de sa
patrie ; quelques instructifs que puissent être les entretiens
féconds et variés d'un savant tel que M. Pallas , je
crois que M. de Reuilly a trouvé encore plus d'intérêt
dans la conversation d'un prince tartare , qu'il nomme
Ataï-Myrza. Reste du sang des anciens souverains de la
Crimée , ce prince est âgé d'environ cinquante ans.
<<Il est d'une taille moyenne ; sa constitution est
>> robuste ; sa contenance grave , fière , imposante et
>> expressive. Il a fait ses premières armes sous Krim-
>> Gherai , et s'est acquis , par sa bravoure et ses talens ,
>> une grande réputation militaire parmi les Tartares .
>> Ce prince , doué de beaucoup d'esprit naturel , a
>>l'élocution aisée , la répartie extrêmement prompte :
>> il est franc et généreux , assez instruit pour unMu-
>> sulman , très-tolérant en matière de religion , et ami
>> des étrangers . »
Le nom de celui que les Allemands ont appelé
P'homme du destin , a retenti jusques sous les tentes
'des tartares et dans les montagnes de la Crimée. « Je
>> veux voir le GRAND- BONAPARTE, dit un jour à M. de
>> Reuilly l'héritier détrôné des Kans de Crimée. Quoique
>> vieux , j'ai envie d'aller à Paris. Y serais-je bien
>> reçu ? Sans doute , lui répondit le jeune voyageur.
>>L'hospitalité est le premier devoir de l'homme , et un
>> guerrier brave et expérimenté est sûr d'être bien
>> accueilli chez les Français .-Je sais , ajouta le prince
>> tartare , que vous avez vaincu tous les ennemis qui
>> ont osé vous attaquer : mais nous sommes d'anciens
>> amis : je me rappelle d'avoir connu Tott, qui a vécu
>> quelque tems parmi nous. >>
M. de Reuilly rapporte une autre conversation qu'il
ent avec Ataï-Myrza , et que les lecteurs seront bien
aises de trouver ici toute entière. Il y a peu d'années
AVRIL 1809 . 59
e
que les voyageurs français n'allaient guère chez l'étranger
que pour y montrer , avec les grâces légères
de leur capitale , les travers d'une éducation assez négligée
, et les ridicules d'une impertinence un peu plus
soignée. Si nos jeunes gens y portent aujourd'hui plus
de sagesse et de réflexion , plus d'envie de se former et
de s'instruire , ils y recueillent aussi des témoignages
d'estime et de bienveillance auxquels les étrangers ne
nous avaient point accoutumés .
« Les journées , chez Ataï-Myrza , dit M. de Reuilly ,
> se passaient à monter à cheval et à tirer de l'arc.
> Rien ne peut égaler la force et l'adresse avec lesquelles
> ce prince lançait une flèche. Rarement il manquait
> le but , et l'atteignait souvent à une distance prodi-
⚫gieuse. La conversation remplissait le reste du tems ,
et roulait presque toujours sur la France et sur Boriaparte.
> Ce qui m'étonne le plus , disait-il , c'est que ce
> grand homme ait fait tout ce qu'il a fait dans un
> siècle aussi éclairé que celui-ci. Lors de son expédition
› en Egypte , j'avais cru un moment qu'il pensait au
▸rétablissement de la Pologne , et voulait débarquer
sur les côtes de la mer Noire ; mais le GRAND avait
▸ d'autres desseins. Je ne sais si je me trompe dans mes
pressentimens ; mais je crois qu'avant quatre ans il y
>aura une guerre générale en Europe.
-
> Je parlais un jour , ajoute M. de Reuilly , de l'immensité
de l'empire de Russie , lorsque Ataï-Myrza
› m'interrompit de la manière suivante : Cet Empire
▸ est vaste , sans doute , mais il me rappelle une dispute
⚫ que j'eus autrefois avec les officiers d'un régiment
▸ dans lequel je servais ; ils étaient de nations différentes ,
et je le savais bien ; cependant ils ne cessaient de me
dire ; nous autres Russes , nous autres Russes ....
Ennuyé de les entendre toujours répéter la même
chose , je leur dis : voyons ; que tous les étrangers
•sortent de la chambre , et j'aurai affaire avec tous les
Russes qui resteront. Tous sortirent , et la dispute fut
terminée.- Si j'avais parlé du tems de Paul , observa
le prince , comme je le fais aujourd'hui , il m'aurait
60
MERCURE DE FRANCE ,
>> envoyé en Sibérie; mais Alexandre est bon ; ilvoE- >>drait qu'on rendît justice , même aux Tartares. »
Ces traits font mieux connaître que tout ce que
j'aurais pu dire , les personnages que M. de Reuilly a vus , les moeurs , les opinions , le caractère et les espé
rances des peuples qu'il a visités. C'est la partie dramatique
de son ouvrage. Les lieux qu'il a parcourus inspirent
un intérêt d'un autre genre : eh ! quel homme , doué de quelque imagination , n'aimerait pas à visiter,
sur les pas d'un gnide éclairé , ces contrées poétiques , où l'on trouve si peu de monumens historiques et tant
de souvenirs fabuleux ! D'un côté , se présentent ces
rivages barbares , si effrayans pour les anciens et si
mal connus des modernes , que nul n'a pu déterminer
avec précision la place où gémissait Ovide exilé. D'un
autre côté , ce sont les côtes inhospitalières de la 'Tau- ride , où fut adorée , jusqu'à l'arrivée d'Oreste , cette
divinité cruelle qui sembla revivre un moment pendant
nos orages politiques , pour livrer à la mort les malheureux
échappés au naufrage. Etrange et honteux
rapprochement ! Tandis que Catherine seconde relevait
les murs de Théodosie , et rendait à ces colonies grecques
le nom qu'elles avaient illustré ; tandis que les souverains de la Russie forçaient des tartares à recevoir
les lois , les opinions , les coutumes des peuples civilisés
, des hommes qui déchiraient la France au nom
de la liberté , de lajustice et de l'humanité, s'efforçaient
de relever, sur les côtes de Calais, les autels de la Diane
de Tauride , et voulaient flétrir la nation la plus douce
et la plus polie de l'Europe , de ces crimes que nous
imputons , presque sans y croire , aux peuples les plus
sauvages de l'antiquité. Mais les Français ont bientôt
rougi de ces excès déplorables , et sont revenus sans
peine à leur caractère humain et généreux. La Crimée
a été moins heureuse. Les Russes , dont le gouvernement
plus vieux que la nation , s'efforce vainement
d'avancer la maturité , n'ont porté dans ces anciennes
colonies de la Grèce que la rudesse indomptable des
Scythes leurs ayeux. Il est constant qu'ils ont abattu
les forêts , appauvri le sol , dispersé les habitans , et que
AVRIL 1809 . 61
sous leur empire , la Crimée a perdu près de la moitié
) de sa population .
M. deReuilly , en entrant dans cette péninsule célèbre
par l'isthme d'Or ou de Précop , n'a vu d'abord qu'une
I plaine immense et sablonneuse , assez semblable aux
déserts qu'il venait de traverser. Mais en approchant
du centre , le sol commence à s'élever ; bientôt des
montagnes pittoresques , des vallons fertiles , d'excellens
pâturages , des vergers délicieux , annoncent les rivages
de la mer ; et l'abondance des productions naturelles ,
obtenues presque sans culture de cette terre féconde ,
explique comment les ports voisins furent autrefois le
centre du commerce le plus riche et le plus varié.
Celui que les Gênois y faisaient avec la Haute-Asie , les
provinces baignées par la mer Caspienne et jusqu'aux
bords de l'Indus , ienait moins encore à la situation
géographique de la Crimée , qu'à l'ignorance des navigateurs
du tems et aux circonstances politiques où se
trouvaient alors les grands Etats de l'Europe. Mais la
presqu'île et les côtes voisines , si elles étaient cultivées
et peuplées comme elles peuvent l'être , comme elles
l'ont été, suffiraient encore , sans détourner la route
que suivent aujourd'hui les trésors de l'Inde , à un commerce
très-florissant et très-étendu.
!
En resserrant ici les observations que M. de Reuilly
doit à ses propres observations , ou aux instructions
savantes du professeur Pallas et des hommes les plus
éclairés qui habitent la Crimée, il est facile d'en former
la statistique. Dans son état actuel , le pays n'a point
de forêts considérables , mais un grand nombre de bosquets
charmans. Dans le voisinage des montagnes , des
prairies riantes , des vallées de la plus heureuse fécondité
, reposent agréablement les yeux du voyageur
fatigué. Le climat est généralement assez doux , mais
la température est très-variable , et si l'on en croit les
habitans , il y fait plus froid depuis que les Russes s'y
sont établis. Le gibier y est rare , les pâturages sont
excellens. Toutes les sortes de grains réussissent dans
lesplaines: denombreux jardinsy abondenten légumes
et en fruits délicieux : la vigne s'y plaît , et dans piusieurs
cantons on récolte du fort bon vin. Le sol est
62 MERCURE DE FRANCE ,
riche en plantes utiles pour les arts, telles que l'atriplex
laciniata , avec laquelle on fabrique de la soude , la
gaude ou herbe à jaunir , le safran , le sumac , etc. On
y trouve aussi l'olivier , le térébinthe , le plaqueminier
, le caprier , le noyer , le grenadier et le figuier.
La mer y abonde en poissons , mais faute d'instrumens
et d'industrie , on n'y tire pas de la pêche tout le parti
qu'on pourrait. L'air y est sain ; les eaux y sont mauvaises
, les orages peu fréquens , mais effroyables. Les
vents du nord et du nord-ouest y sont les plus constans
: il s'y élève quelquefois un vent d'une nature
extraordinaire et d'une chaleur remarquable. M. Pallas
le croit produit par les vapeurs sulfureuses de substances
inflammables , cachées dans les abîmes de la mer. La
nature y présente un autre genre de phénomène : il y
a eu, et il y a encore en quelques endroits , de ces
éruptions vaseuses dont parle M. Pallas dans ses voyages.
Le pays est coupé de beaucoup de rivières , et parsemé ,
sur-tout vers l'isthme , d'un grand nombre de lacs salés .
M. de Reuilly pense que c'était autrefois des anses de
`mer , dont par la suite la communication aura été interceptée
par des amas de gravier , delimon et de pierres,
qui auront d'abord formé des barres , et produit ensuite
une entière séparation .
Les principaux objets d'exportation de la Crimée
sont les grains , les cuirs , la soude, le poisson sec et
salé , des feutres , de la cire , du miel , des vins et du
caviar , espèce de beurre fait avec des oeufs d'esturgeon .
Les Grecs , dans leurs nombreux carêmes , en font une
étonnante consommation , soit en Russie , soit dans
J'Empire Ottoman. La population de la péninsule , qui
s'augmenterait si facilement par l'agriculture et le
commerce , n'excède pas 300,000 âmes. On croit qu'elle
avait 500,000 habitans sous le gouvernement desKans.
Ce que j'ai rapporté plus haut des conversations de
M. de Reuilly avec Ataï-Myrza , et de son séjour chez
ceprince , fait suffisamment connaître l'hospitalité des
Tartares , les moeurs, les opinions , et'le voeu secret de
ce peuple antique , plus d'une fois vaincu , sans être
avili ni dégénéré. On sera sûrement bien aise de trouver
dans l'ouvrage même deM. de Reuilly, quelques notions
AVRIL 1809 . 63
historiques sur un peuple qui a subjugué les plus belles
parties dumonde connu , et auquel il n'a manqué que
la gloire des arts et des lettres pour occuper une des
premières places dans les annales du genre humain.
L'auteur , comme je l'ai déjà remarqué , a constamment
puisé dans les meilleures sources. Son style est simple ,
clair , et ne manque point d'intérêt : on pourrait y
relever des négligences et quelques incorrections ; mais
il paraît que M.de Reuilly , dans les recherches de sa
jeunesse active et laborieuse , plus occupé du soin de
bien voir que de bien dire , a préféré les observations
sages , les aperçus élevés , les découvertes utiles , au
mérite de l'élégance et de l'expression. Le genre dans
lequel il a écrit est celui qui admet le moins d'ornemens
; mais M. de Reuilly a plus de raisons qu'un autre
de ne jamais renoncer à ceux qui sont la preuve d'un
goût sûr et d'un esprit cultivé. ESMÉNARD .
HISTOIRE GRECQUE DE THUCYDIDE, accompagnée
de la version latine , des variantes des treize manuscrits
de la Bibliothéque Impériale , d'observations historiques
, littéraires et critiques , de cartes géographiques
et d'estampes ; par J.-B. GAIL , professeur de
littérature grecque au Collège de France. - Huit
vol . in-8° .
HISTOIRE GRECQUE DE THUCYDIDE , traduite en
français , accompagnée de notes supplémentaires aux
deux volumes de critiques , de cartes géographiques
et d'estampes ; par J.-B. GAIL, lecteur et professeur
impérial. - Quatre volumes in-8°. A Paris, chez
Gail , neveu , au Collége Impérial de France .
AVANT que M. Gail entreprît son Thucydide grec ,
accompagné de la version latine et suivi d'une traduction
française , il n'existait de cet historien que des éditions
, soit purement grecques , soit grecques et latines ,
qui toutes , à cause de leur format ou de leur prix , ne
pouvaient être ni à l'usage , ni à la portée des élèves .
M. Gail a donc fait une chose favorable au progrès des
64 MERCURE DE FRANCE,
bonnes études en publiant une édition deThucydide,d'un
format portatif et d'un prix aussi modique que pouvait
le permettre l'impression soignée d'un tel ouvrage. Elle
renferme le texte grec , conféré avec les treize manuscrits
de l'Auteur que possède la Bibliothèque Impériale :
des notes marginales offrent les différentes leçons de ces
manuscrits. En regard du texte , se trouve l'ancienne
version latine , purgée d'une foule de contre-sens qui la
défiguraient : l'Editeur explique et justifie une partie de
ses plus importantes corrections dans un Mémoire sur
Thucydide, qui est à la suite de sa traduction française .
M. Gail avait déjà publié plusieurs fragmens de cette
traduction dans les journaux , lorsque M. Lévesque lui
apprit qu'il avait lui-même traduit Thucydide en entier.
M. Gail crut alors devoir se borner à être l'Editeur
de la traduction de M. Lévesque. Cet ouvrage ayant
obtenu un succès mérité , et la seconde édition en étant
épuisée , M. Lévesque invita M. Gail à revenir sur son
propre travail, en fui permettant de profiter du sien.
C'est là sans doute un procédé généreux , et M. Gail le
reconnaît autant qu'il dépend de lui , en déclarant qu'il
doit à M. Lévesque la plus grande partie de ce que luimême
n'avait pas traduit encore , et notamment le huitième
etdernier livrepresque entier. Cequi nous importe
sur-tout à nous autres lecteurs , c'est que la traduction
publiée par M. Gail étant le résultat des efforts en quelque
sorte combinés de deux hommes également versés
dans la connaissance de la langue grecque , nous avons
deux garanties pour une de l'exactitude de la version.
Cette version , sous le rapport de l'élégance , ne peut être
traitée plus sévèrement qu'elle ne l'a été par l'auteur
lui-même.<< On sera fondé, dit-il , je le sais , àme repro-
>> cher ici quelques négligences de style , et des phrases
> embarrassées dans leur marche ; là , des ils , les , leurs,
» et , un peu prodigues ; ailleurs ou des consonnances
>> choquantes comme nous nous , vous vous , ou lepar-
>>fait trop souvent répété, et que plus d'une fois le pré-
» sent eût heureusement remplacé. Mais ce qui dimi-
>> nuera mes regrets de n'avoir pas mis par-tout la der-
>> nière main à la partie du style , ce qui me donnera
>> peut-être quelques droits à l'indulgence de mes lec-
>> teurs ,
AVRIL 1809 . 65
DE
difficultes
> teurs, c'est que par-tout, ainsi quedans mon Théoorite,
je me suis appliqué >> et de plus à réformerà rdéesgoruadrnededseegrrraenurdsescommises en
>>histoire comme en grammaire. >> Ailleurs, M. Gail ,
prenant le soin de relever quelques -unes de ses fautes les
plus graves, soit dans l'interprétation , soit dans le style ,
pousse le zèle de la science et du bien dire , jusqu'à se
gourmander lui-même avec dureté et quelquefois avec
dérision. Il a remarqué dans sa traduction ces mots :
Un accroissement de forces , fruit de la fertilité du sol . >>>
Son oreille, accoutumée à l'euphonie grecque , est blessée
de cette succession de syllabes dures , et il s'écrie : «For,
fru ,fer , détestable ! Plus loin , il renvoie à la chanson de
M. de la Palice , une phrase un peu étrange qui lui était
échappée , et d'où resultait cette vérité trop incontestable
, qu'un homme mort d'une première attaque de
peste , ne peut pas mourir d'une seconde. Il est impossible
de s'exécuter de meilleure grâce ; et il y en aurait
beaucoup de mauvaise à insister sur des fautes si sincérement
avouées par celui qui les a commises . On pourrait
soupçonner un auteur qui va ainsi au devant de
quelques reproches peu graves et se les adresse si rudement
à lui-même, de vouloir faire tout de suite à la
critique sa part , de peur qu'elle ne se la fasse elle-même
un peu trop forte. Mais la lecture de plusieurs livres
de la traduction de M. Gail m'a prouvé qu'il n'avait
point employé cette ruse de l'amour-propre , et qu'il
s'était taxé bien en conscience. Le style, sans être d'une
élégance remarquable, a généralement de la correction ,
de la clarté et de l'aisance. Il est un morceau que l'auteur
a écrit avec un soin tout particulier ; c'est la belle
oraison funèbre que Périclès prononça en l'honneur des
Athéniens morts pendant la première campagne de la
guerre du Péloponèse .
Ce qui appartient en propre à M. Gail et l'élève au
dessus du métier de scholiaste et de traducteur , c'est un
mémoire sur Thucydide , divisé en quatre parties , dans
lesquelles il examine son auteur comme écrivain et
comme historien, le compare sous ces deux rapports
avec Xénophon , son continuateur , et le défend contre
les reproches assez graves que lui ont faits des critiques
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
anciens et modernes . Je citerai le début de ce mémoire
qui expose en peu de lignes tous les titres de gloire de
Thucydide et les travaux considérables auxquels a dû
se livrer le nouvel Editeur de ses ouvrages .
<<L'historien qui créa Tacite , que Démosthènes copia
>> tout entier huit fois de sa main , qu'il transcrivit une
>> fois de mémoire , au flambeau duquel s'allumèrent ces
>> foudres d'éloquence qui firent trembler Philippe sar
» son trône; cet immortel auteur que tant d'écrivains ,
>> soit grecs , soit latins , admirèrent , méditèrent , imi-
>> tèrent à l'envi , que tous les princes et leurs ministres ,
>> dit Mably , devraient lire tous les ans ou plutôt savoir
>> par coeur , Thucydide n'est connu que par extraits ,
>> je dirais presque par lambeaux , dans les plus célèbres
>> écoles de l'Europe , et manque absolument aux écoles
>> françaises . On cessera de s'en étonner , en réfléchissant
>>> sur l'extrême difficulté de mettre entre les mains des
>> jeunes gens un ouvrage qui n'est que dans celles d'un
>>petit nombre de savans en Europe ; un ouvrage qui ,
>>jugé par un critique ancien ( Denys d'Halicarnasse )
>> avec une sorte d'acharnement , semble n'avoir été étu-
>>dié par des critiques modernes ( le P. Rapin et La-
>> harpe ) , que dans de mauvaises versions; un ouvrage
>>enfin qui a eu le sort de tout ce qui est grand , élevé,
>>difficile , celui d'être peu connu et plus mal apprécié.
> Pour l'entreprendre , ce n'était pas assez d'un religieux
>> enthousiasme pour l'un des plus admirables monu-
>> mens de l'éloquence antique ; il fallait encore se sentir
>> du courage. Il fallait oublier et les inexorables censures
>> de Denys et le mot désespérant de Cicéron; il fallait
>> s'entourer de commentateurs , lire les scholiastes,
>> consulter les manuscrits , méditer son auteur , lutter
>> contre des difficultés sans nombre , et sortir de cette
>> lutte avec l'espérance qu'on rendra clair ce qui pa-
>> raissait obscur , abstrait et presque inintelligible. Ce
> courage nécessaire , je l'ai eu; cette espérance elle
>>m'a soutenu ; ces combats , je les ai livrés; ces diffi-
>> cultés , je me suis efforcé de les vaincre. »
On convient généralement que Laharpe , dans son
Cours de littérature, n'a donné à l'examen des écrivains
de l'antiquité, ni la profondeur ni l'étendue convenables .
i
AVRIL 1809 . 67
1
Ayant l'air de vouloir s'accommoder à la faiblesse et à la
légèreté de son auditoire qu'aurait peut-être bien rebuté
en effet une analyse trop exacte des auteurs grecs et
latins ; mais dans le fait ne voulant ou ne pouvant pas
prendre la peine de relire ces auteurs , de les méditer ,
et de se former sur leurs ouvrages une opinion propre et
réfléchie, Laharpe a trouvé plus commode de les juger
d'après des souvenirs de collége éloignés et confus , ou
d'après ces traditions vagues que le vulgaire des littérateurs
reçoit et transmet avec une égale confiance ; et
il a eu le soin d'énoncer ces jugemens d'une certaine
manière indéfinie , absolue et tranchante , qui ne permît
point le doute aux personnes sanslumières , et ne donnât
point trop de prise aux critiques des personnes éclairées.
Sa mémoire a déjà expié ce tort plus d'une fois ;
déjà plusieurs traducteurs ou imitateurs des écrivains
de l'antiquité , ont attaqué avec succès la légèreté ou
l'injustice de ses décisions. M. Gail , entre autres , s'est
signalé par la vigueur avec laquelle il a défendu contre
Jui son cher Theocrite. Il a renouvelé ce combat au
sujet de Thucydide. Laharpe a consacré une demi-page
au plus à ce célèbre historien. « On lui reproche , dit-il ,
>> deux défauts assez opposés l'un à l'autre : il est trop
>>> concis dans sa narration , et trop long dans ses haran-
>> gues. Il a beaucoup de pensées ; mais elles sont quel-
>> quefois obscures : il a dans son style la gravité d'un
>> philosophe ; mais il en laisse un peu sentir la séche-
>> resse. >> Voilà certes un jugement d'une briéveté et
d'une rigueur un peu prévôtale. Thucydide valait bien
que les choses à charge et à décharge fussent discutées
avec un peu plus de soin , et la sentence moins durement
libellée. M. Gail en appelle , et son factum m'a paru
fait avec autant de solidité que de modération. Le ton
de nos érudits a bien changé. Un savant du seizième
siècle eût versé des flots d'injures contre le critique
sacrilége: M. Gail se borne à combattre , par des raisons
et des exemples , les erreurs de celui qu'il appelle le
Quintilien français. Laharpe n'est pas son seul antagoniste
; le vrai Quintilien et sur-tout Cicéron , ne se
sont pas montrés tout à fait favorables à Thucydide.
M. Gail gémit de leurs préventions ; il lesEat2taque et
68 MERCURE DE FRANCE ,
travaille à en détruire l'effet. Ces sortes d'apologies ,
dussent-elles ne pas infirmer le moins du monde des
critiques justement imposantes , et n'apporter aucun
changement à l'opinion du public lettré, ont toujours
l'avantage de réunir en un point les divers témoignages ,
de faire mieux connaître l'auteur dont le plus ou le
moins de mérite est établi et discuté contradictoirement
, d'enrichir et d'exercer l'esprit du lecteur , et
enfin de flatter son amour-propre , en l'établissant juge
d'une cause où le génie , le goût et l'érudition plaident
alternativement devant lui. AUGER.
Traduction
Chez Lenor-
NOUVELLES DE MICHEL CERVANTES , précédées des
Mémoires sur la Vie de cet Auteur.
nouvelle .- Quatre vol. petit in- 12 .
mant, rue des Prêtres-Saint- Germain-l'Auxerrois ,
n° 17.--1809.
-
CES Nouvelles sont précédées , ainsi que le titre l'annonce
, d'une Notice biographique et littéraire sur Michel
Cervantes , qui ne doit point être confondue avec ces inutilités
préliminaires dont les traducteurs se plaisent trop
souvent à enfler leurs volumes . Nous aimons à faire
connaissance avec les grands écrivains ; nous lisons les
plus simples particularités de leur vie avec cette curiosité
bienveillante que nous inspireraient les moindres
événemens arrivés à nos amis . Mais les Mémoires dont
nous parlons pourraient se passer de cette espèce de
prestige attaché aux noms célèbres , et la vie de Michel
Cervantes fut agitée par tant d'orages , que son histoire
présente presque le même genre d'intérêt qu'il a su
donner à ses meilleures Nouvelles. Ceux qui veulent
absolument retrouver dans la situation personnelle d'un
auteur le principe du caractère de son génie , et s'il est
permis de s'exprimer ainsi , la couleur de ses ouvrages ,
seraient un peu embarrassés en lisant les Mémoires sur
l'auteur de don Quichotte. Cet homme , né sous cette
influence secrète qui fait les grands écrivains , chez qui
la passion des lettres et de l'étude se révéla presque dès
l'enfance , passa sa jeunesse dans le tumulte des armes .
AVRIL 1809 . 69
1
Il se siguala d'abord à la fameuse bataille de Lépante ,
où un coup d'arquebuse lui fracassa la main gauche ; il
alla ensuite en Flandres pour y combattre sous les drapeaux
du duc d'Albe. Parvenu , à force de services , au
grade de capitaine d'infanterie , il s'embarqua de nouveau
pourune expédition sur la Méditerranée , et combattit
vaillamment contre les barbaresques ; mais toujoursmaltraité
par la fortune, il fut conduit prisonnier à
Alger , où il passa cinq ans et demi dans la plus dure
captivité. Sa mère , en sacrifiant tout ce qui lui restait ,
le rendit à sa patrie , où l'attendaient de nouveaux
malheurs. Arrivé à l'âge de trente-trois ans , dégoûté
du métier de la guerre , affaibli par la fatigue et les infirmités
, il tomba dans une détresse , qu'il augmenta
encore en épousant une demoiselle sans fortune. Il
passa le reste de sa vie dans la pauvreté , sans autres
moyens d'existence que le produit de ses ouvrages , qui
furent beaucoup lus , mais non appréciés par ses contemporains.
Ce fut parmi tant d'infortunes et de traverses
, et dans un état toujours voisin de la misère, que
Michel Cervantes écrivit une Pastorale , des Comédies ,
des Nouvelles , etc. Ce fut dans une prison où l'avaient
jeté les habitans d'un village de la Manche , qu'il commença
don Quichotte , ce livre , plein de comique et
d'enjouement , ce modèle éternel de la fine critique des
moeurs et de la bonne plaisanterie ; tant la véritable gaîté
de l'esprit est indépendante des faveurs de la fortune ,
ou plutôt en est elle-même un bienfait précieux , qui
peut tenir lieu de tous les autres !
Les romans , quand ils n'ont d'autre but que d'amuser
pendant quelques momens la curiosité oisive , ne
sauraient être placés dans un rang fort élevé parmi les
productions littéraires. Il y a une destinée toute particulière
pour ces sortes d'ouvrages. Nous pouvons être
vivement intéressés , nous pouvons rire ou pleurer , en
les lisant , sans leur accorder beaucoup d'estime , et
après en avoir dévoré la lecture , uous les jetons de côté
pourn'y jamais revenir, et nous en oublions bientôt
jusqu'aux titres ; mais il y a pourtant un très-petit
nombre de romans sur lesquels le génie a laissé son em-
1
preinte. Ceux-là sont lus et relus sans cesse ; après avoir
MERCURE DE FRANCE,70۱
fait le charme du peuple pour qui ils furent écrits , ils ont bientôt passé chez toutes les nations civilisées , qui se sont empressées d'en enrichir leur littérature. Telle a été particulièrement
la destinée de don Quichotte. Ce roman n'est plus la propriété des Espagnols : c'est un ouvrage classique à Paris, à Londres , à Rome , comme à Madrid : c'est le livre de tous ceux qui sont sensibles aux grâces d'une philosophie douce et enjouée, et qui aiment à sourire à la peinture vive et plaisante de nos ridicules et de nos travers . Il fallait réunir une connais- sance approfondie du coeur humain , à une imagination poétique et féconde ; il fallait être à la fois grand mo- raliste et grand écrivain , pour mettre en jeu des carac- tères aussi vrais et aussi comiques dans une fable tou- jours amusante , où se trouvent tous les styles , tous les tons et toutes les couleurs. Ce don Quichotte , si fou dès qu'il s'agit de chevalerie, si raisonnable , si spiri- tuel, si éloquent par-tout ailleurs ; ce Sancho Pança , qui , tout en se défiant des belles promesses de son maître , finit toujours par se laisser séduire , et paraît subjugué plutôt que convaincu , offrent un exemple frappant de l'ascendant qu'un caractère passionné ne manquejamais de prendre sur le commundes hommes et sur ceux- là même qui l'accusent de folie : l'idée de cette opposition est aussi juste que profonde; elle est l'histoire de la vie humaine , et tant que le modèle d'après lequel a été fait cet excellent tableau ne sera pas brisé, on le reverra par-tout avec un plaisir toujours
nouveau
. Cette sagacité avec laquelle Cervantes a su peindre sous le costume espagnol les hommes de tous les pays et de tous les tems , ne se retrouve qu'en partie dans les Nouvelles dont nous annonçons la traduction. On y voit des détails de moeurs bien saisis , des caractères bien tra- cés; mais ce sont plutôt de légères ébauches que des peintures soignées. En général , le début de ces petits romans est très-heureux. Les divers acteurs y sont pla- cés tout de suite dans des situations propres à exciter un vif intérêt : mais bientôt les événemens se pressent , les incidens se multiplient , et un grand nombre de scènes , qui auraient pu être comiques ou touchantes , y man
AVRIL 1809 . 71
quent leur effet , faute d'être préparées et approfondies.
La curiosité , toujours tenue en haleine, force le lecteur
àse håter : mais il est rarement ému ; il ne sent jamais
le besoin de s'arrêter pour réfléchir , pour se pénétrer
d'une situation , encore moins celui de revenir sur ses
pas.
Mais , si lesNouvelles offrent peude ces combinaisons
heureuses et profondes qui font du don Quichotte un
ouvrage de génie , elles auront pourtant un grand mérite
aux yeux des lecteurs qui aiment à s'instruire : c'est
celui de présenter une peinture fidèle du peuple espagnol
à l'époque où elles furent écrites , époque où son
histoire se trouve mêlée à celle de toutes les nations européennes
, et sur-tout à la nôtre. Les annales des peuples
ne font guère connaître que quelques grands personnages;
mais les modes , les opinions , les travers , les
usages de la vie privée , tout ce qui est à proprement
parler l'histoire de la nation , ne se trouve exactement
retracé que dans les bonnes comédies et les bons romans
, qui , sous ce point de vue , peuvent être considérés
comme un supplément nécessaire à la lecture des
compositions historiques.
C'est cette considération qui a engagé M. P. à nous
mettre sous les yeux l'un des ouvrages d'un excellent
peintre, qui retrace le plus fidèlement le tems où il fut
composé. « Je propose au lecteur français , dit-il ingénieusement,
un voyage en Espagne à la fin du seizième
siècle et au commencement du dix - septième. Aucun
livre, je le crois , ne peut donner une idée plus juste de
ce pays alors si célèbre. L'auteur y fait paraître toutes
les classes de la société ; il saisit avec finesse et sagacité les
traitsqui les caractérisent, et s'attache à lier leurs folieset
leurs travers à des intrigues intéressantes ou comiques.>>>
Pour engager moi-même nos lecteurs à entreprendre ce
voyage instructif, je crois n'avoir rien de mieux à faire
quede leur mettre sous les yeux la carte du pays qu'ils
auront à parcourir. La voici telle que l'a tracée M. P.
lui-même; je ne saurais mieux faire que de le copier :
<<<En commençant , dit-il , vous vous trouverez transportés
dans ces troupes errantes de Bohémiens qui parcouraient
alors l'Espagne : vous êtes instruits de leurs
72 MERCURE DE FRANCE ,
institutions , de leurs lois , de leurs moeurs ; et vous vous
faites une idée de ce qu'était la police, même sous le
règne sévère de Philippe II. >>>
<<<Lorsque vous quittez ce théâtre de désordre et de
friponneries , vous passez chez les Turcs , et vous y
voyez le sort des esclaves chrétiens. Cervantes était, plus
que tout autre , en état de faire ce tableau ; lui-même
avait été captif. Un esprit aussi observateur que le sien
n'avait pas manqué de saisir les détails de moeurs que
les Musulmans cachent avec tant de soin aux regards
des étrangers. Aussi l'Amant généreux présente-t-il des
particularités qu'on ne trouve dans aucun voyage. »
<< Vous revenez dans la patrie de l'auteur , et vous
arrivez à Séville , qui était alors la cité la plus commerçante
et la plus riche de l'Espagne. Les désordres qui
règnent dans les grandes villes, lorsque la police manque
de vigilance et d'activité, fournissent au pinceau de
l'auteur les tableaux les plus piquans et les plus singu-
Tiers . Rincormet et Cortadille entrant dans une société
de fripons , qui , comme les Bohémiens , ont leurs lois et
leur chef; cette peinture , qui serait dégoûtante si elle était
faite par un auteur vulgaire , est pleine de gaîté et de
naturel. Cervantes prémunit la jeunesse et l'inexpérience
contre les piéges qui peuvent lui être tendus , et
montre en même tems les abus d'une superstition qui se
concilie avec tous les vices. Cette matière était très-difficile
à traiter en Espagne ; mais l'auteur fut si sage et si
mesuré , que l'Inquisition ne trouva rien à reprendre à
ses observations. >>>
<< En abandonnant le repaire des fripons de Séville ,
vous êtes introduits à la cour d'Elisabeth , reined'Angleterre.
Une jeune espagnole s'y fait admirer par sa décence
, sa modestie et ses charmes, et se trouve accablée
par les malheurs qui frappent presque toujours la beauté
sans appui. L'auteur peint dans l'Espagnole anglaise
l'intérieur de la cour de cette reine célèbre que Phi
lippe II avait voulu épouser , et qui , par conséquent ,
était fort connue des Espagnols . Tous les traits qu'il lui
attribue sont très-conformes à son caractère . >>>
<< Après avoir montré la pompe d'une cour, Cervantes
offre le pauvre licencié Vidriera , homme de beaucoup,
AVRIL 1809 . 73
;
d'esprit , à qui la tête a tourné, mais qui , comme don
Quichotte , n'étant insensé que sur un seul objet , parle
très-bien de tous les abus , et exerce sa malignité sur les
différentes classes de la société.>>>
<< A cette nouvelle , qui n'est amusante que par les
détails , succède l'histoire intéressante de Léocadie , que
M. de Florian a regardée comme la mieux conduite de
toutes celles de Cervantes. Une jeune personne , devenue
victime de la brutalité d'un libertin, mérite par sa
sagesse et par sa prudence de faire une grande fortune.>>>
<< Un des défauts qu'on reprochait le plus aux Espa- :
gnols de ce siècle était la jalousie. L'auteur , dans le Jaloux,
présente un homme fort riche, revenu des erreurs
de sa jeunesse , raisonnant très-bien , mais se laissant
tout à coup séduire par les grâces naissantes d'une jeune
personne sans fortune. Après l'avoir épousée , il profite
de son pouvoir sur elle pour l'enfermer avec d'autres
femmes, et faire de sa maison un couvent. Vous êtes initié
dans tous les mystères de cette petite société ; vous
voyez que la sagesse et l'expérience du maître sont toujours
en défaut; et le dénouement vraiment moral corrige
ce que les détails qui précédent pourraient avoir de
dangereux.>>>
<< Vous avez pu trouver cette retraite un peu triste ;
mais l'auteur va sur-le-champ vous distraire par des
combinaisons nouvelles. Il vous met sur les traces des
deux rivales qui courent après leur amant, et dont la situation
singulière donne lieu aux scènes les plus dramatiques.
Vons vous faites une idée de Barcelonne , la première
des villes commerçantes après Séville ; et vous
êtes témoin d'un combat qui prouve que la police maritime
n'était pas plus perfectionnée que la police de
terre.>>>
<<<La grande influence de l'Espagne sur le midi de
l'Europe donnait aux gentilshommes de ce pays beaucoup
de considération quand ils voyageaient. Cervantes
enprésente une idée, en peignant deux jeunes gens qui
sefixent en Italie pour achever leurs études. Ils sont respectés
et considérés de tous ceux qui les approchent : on
invoque leur médiation dans une affaire importante , et
J'on a la plus haute opinion de leur valeur.»
74 MERCURE DE FRANCE ,
<<Après cette excursion en Italie, l'auteur vous ramène
à Tolède , où les folies de deux enfans prodigues
lui fournissent l'occasion de peindre les moeurs d'une
classe de peuple dont il n'avait pas encore parlé. L'histoire
de Constance , dont le commencement est tout en
détails , prend ensuite un intérêt pressant , dont l'effet
est d'autant plus sûr , que toutes les circonstances , trèsextroardinaires
en elles-mêmes, sont pleines de naturel
et de vraisemblance . >>
<<La vertu se montre sous les traits les plus agréables
dans le caractère de Constance : Cervantes présente
dans le Trompeur trompé les artifices dont les femmes
corrompues sont capables. Cette Jeçou si utile sert de
prologue à une Nouvelle dans laquelle il semble avoir
placé presque toutes les idées morales et critiques qui
Jui restaient .
<< Le Dialogue des deux Chiens est peut-être une
plaisanterie trop longue; mais l'auteur , en écrivant
l'histoire d'un de ces animaux qui a appartenu à plusieurs
maitres , entre dans des détails fort curieux. Il
peint à grands traits l'esprit romanesque , le pédantisme,
l'hypocrisie ; il s'étend sur les abus qui règnent dans l'administration
, offre une idée de ce qu'étaient alors les
Maures d'Espagne , parle des comédiens , des poètes , des
savans , des faiseurs de projets, et ne s'arrête qu'en indiquant
qu'il aurait encore beaucoup de choses à dire , s'il
voulait peindre tous les travers et tous les vices de son
tems.
On peut juger par cette analyse combien les douze
Nouvelles doivent contenir de peintures de moeurs
qu'on chercherait vainement par-tout ailleurs . Le traducteur
a beaucoup ajouté à l'intérêt et à l'utilité de ce
recueil, en appelant l'attention du lecteur sur ces détails
instructifs , dans des examens qu'il a placés à la suite de
chaque Nouvelle. Tous les journalistes se sont accordés à
louer ces réflexions judicieuses , aussi bien que la diction
élégante et facile de la traduction. C'est un éloge que
j'aurais pu me dispenser de répéter , si M. P. avait jugé
à propos de placer à la tête de cette production un nom
déjà connu de tous les amis des lettres , par d'utiles ouvrages
de critique, et qui suffirait pour répondre de la
bonté de celui- ci.
G.
AVRIL 1809 . 75
MANUEL DE LITTÉRATURE, contenant la DEFINITION
de tous les différens genres de compositions , en
prose et en vers , avec des exemples tirés des prosateurs
et des poètes les plus célèbres ; un TRAITÉ de
la versification française et des PRÉCEPTES sur l'art
de lire à haute voix. A l'usage des deux sexes .. -/
Prix , 1 fr. 50 cent. - A Paris , chez F. Louis ,
libraire , rue de Savoie , nº 6.
Si la jeunesse présente s'élève dans l'ignorance , ce
ne sera certainement pas faute de livres. Tous les ans ,
tous les mois, on pourrait dire même toutes les semaines ,
il paraît des ouvrages qui ont l'instruction pour objet .
C'est du moins une preuve que l'on sent un peu mieux
anjourd'hui que dans certain tems qui n'est pas trèséloigné
, qu'une bonne éducation peut servir à quelque
chose. Heureuse influence d'un gouvernement réparateur
! Louable émulation parmi les écrivains qui consacrent
leurs veilles à produire des livres moins brillans
qu'utiles!
Cen'est point, en effet , à la renommée c'est à l'utilité
seule que paraît prétendre l'auteur anonyme du
Manuel de littérature. Donner des définitions justes ,
précises et exactes de tous les différens genres de compositions
en prose et en vers , de tous les mots usités
particulièrement et exclusivement dans la langue des
prosateurs et des poètes, c'est ce qu'il a seulement voulu
faire et ce qu'il a très-heureusement fait. Ajoutons que
toutes les fois qu'il peut donner un exemple à l'appui
d'une définition , il le donne , et fait, dans son choix ,
preuve d'un excellent goût .
Ce que l'on est sur-tout en droit d'exiger dans un
livre élémentaire , c'est la clarté. Cette qualité si essentielle
brille éminemment dans le Manuel de littérature ,
et lui donne même un avantage marqué sur beaucoup
d'autres livres , très-estimables , avec lesquels on peut
le comparer. Par exemple , j'ouvre le Traité des Tropes
de Dumarsais , et j'y lis cette définition des Figures :
«Les figures sont des manières de parler distinctement
des autres par une modification particulière , qui fait
76 MERCURE DE FRANCE,
qu'on les réduit chacune à une espèce à part , et qui les
rend , ou plus vives , ou plus nobles ou plus agréables
que les manières de parler , qui expriment le même
fonds de pensée , sans avoir d'autre modification particulière.
» Cette définition un peu embarrassée pour
tout le monde sera , si je ne me trompe , un peu obscure
pour un jeune étudiant. Je ne remarque point ces
défauts dans la définition suivante queje tire du Manuel :
<<<Les figures sont des tours de mots et de pensées qui ,
exprimant d'une manière ornée ce qui pouvait être dit
simplement , donnent aux discours plus de grâce ou de
force , le rendent plus vif, plus brillant , plus clair et
plus animé.>>>
Je cherche dans les Principes de littérature de l'abbé
Batteux la définition du goût , et je vois qu'il le définit :
<<<Lafacilité de sentir le bon , le mauvais , le médiocre ,
et de les distinguer avec certitude . >>> Ce motfacilité me
satisfait d'autant moins que , dissertant sur le goût , Batteux,
quelques lignes après celles que j'ai transcrites , dit
que le goût doit être un sentiment qui nous avertit si la
belle nature est bien ou mal imitée. J'ouvre maintenant
le Manuel , et je lis : <<<Le goût est le sentiment des convenances
. L'homme de goût , dans les lettres , n'écrit rien
qui puisse offenser l'oreille ; dans les arts , ne fait rien
qui puisse blesser les yeux; dans la société , a toujours
le ton et le langage convenable au lieu où il est , aux
personnes avec lesquelles il se trouve. On a du goût ,
lorsque dans ce que l'on voit, lit ou entend , l'on est
averti par une sensation vive et prompte , agréable ou
désagréable , de ce qui est beau ou laid, bon, médiocre
ou mauvais. » Cette définition, sije ne me trompe encore ,
me paraît préférable à celle de Batteux. Je pourrais
faire d'autres rapprochemens qui seraient également à
l'avantage de l'auteur du Manuel, mais je passe au
traité qu'il donne de la versification française . Ce traité
renferme succinctement toutes les règles que l'on trouve
dans les poétiques élémentaires et en présente quelquesunes
que l'on y chercherait en vain, qui prouveraient
que l'auteur est initié dans les secrets de la poésie. A la
suite de ce traité viennent les ouvrages en vers , depuis
le distique jusqu'au poëme épique , et là, comme dans
AVRIL 180g . 77
les ouvrages en prose , on peut applaudir à la clarté des
définitions et au choix des exemples. Mais ce qui doit
attirer au Manuel une faveur particulière , ce sont les
préceptes que l'auteur y a fait entrer sur l'Art de lire à
haute voix. Cet art que fort peu de personnes possèdent
et pratiquent, qui est en quelque sorte abandonné exclusivement
aux acteurs et aux actrices , qui cependant
devrait entrer pour quelque chose dans l'éducation , a
fixé l'attention de l'auteur. Il paraît même qu'il en a
fait une étude particulière, et c'est d'après cette étude
qu'il en révèle et développe les principaux secrets. De
courtes citations donneront une idée de son travail sur
ce sujet. Il a défini la voix , les tons qu'elle peut parcourir
sans efforts , en montant et en descendant , c'est-àdire
, sans rien perdre de sa qualité; il poursuit ainsi :
<<On passe d'unton à un autre , àl'aide d'un semi-ton ,
ou d'un repos , d'un silence. Les repos sont indiqués par
la ponctuation. »
«Il est essentiel de savoir soutenir sa voix : on entend
par ces mots , ne hausser ni baisser trop sensiblement la
voix , en lisant une suite de mots liés par le sens et appartenant
à la même idée ; ne point la laisser tomber
aux différens repos que la ponctuation indique , àmoins
que le point n'avertisse que le sens est fini , que l'idée
est complètement rendue , que la phrase est terminée :
et dans ce dernier cas , il faut changer de ton, quitter
celui où la voix est tombée, et relever la voix au mot
qui commence la phrase venant après celle qu'on vient
d'achever. >>
« Les interjectionsah ! eh ! hélas ! etc. , expriment la
joie, la douleur , la surprise , etc. , ne doivent pas être
prononcées avec un son rapide et sec. Il faut nourrir ce
son, le prolonger par une légère inflexion lorsqu'il
exprime un plaisir ou une peine profondément sentie :
il n'est permis de le jeter et de le retenir aussitôt que
dans une vive surprise. >>>
Je ne dis plus qu'un mot sur le Manuel , c'est qu'à
quelque âge qu'on le lise , on ne le lira point sans profit ,
et que tous les instituteurs , quels qu'ils soient , y pourront
puiser d'excellentes leçons pour leurs élèves .
G. R. 1
78 MERCURE DE FRANCE ,
IDYLLES , ou Contes champétres ; par Mme PÉTIGNYLÉVESQUE.
Troisième édition , augmentée de plusieurs
morceaux traduits de Labindo et de Pindemonte.
Deux vol . in- 18 . -A Paris , chez Allais ,
libraire , rue du Battoir , n° 26 .
GESSNER avait rendu à la poésie pastorałe ses grâces
naïves , sa parure simple , mais élégante; il lui avait
donné plus d'intérêt et de nouveaux charmes en l'associant
à la morale , en réunissant toujours la peinture
des affections de l'âme aux descriptions de la nature.
L'heureux choix de ses sujets , non moins que les qualités
aimables de son style , avaient fondé en Europe sa
réputation brillante et méritée ( 1). Florian , trèsinférieur
à Gessner , s'était cependant fait connaître
avec avantage par la pastorale d'Estelle , et par une
heureuse imitation de la Galathée de Cervantes. Madame
Pétigny, alors Mademoiselle Lévesque, publie , à l'âge de
seize ans , le recueil de ses contes champêtres. Le vieux
Gessner en est si charmé qu'il ne la nomme plus que
sa petitefille , et Florian la comble d'éloges que lepublic
s'empresse de sanctionner. L'édition est bientôt épuisée
; une seconde paraît ; elle obtient la même faveur
qu'avait obtenue la première , et qu'obtiendra sans
(1) De tous les écrivains modernes , dit un célèbre critique anglais ,
M. Gessner, poète suisse , est celui qui a le mieux réussi dans les compositions
pastorales. Il a répandu dans ses Idylles plusieurs idées nouvelles
. Le lieu de la scène est souvent d'une beauté frappante ; ses descriptions
sont animées. Ilnous peint la vie pastorale embellie autant
qu'elle peut l'être , sans jamais passer les justes bornes. Le mérite principalde
ce poète est de parler au coeur. Il a enrichi ses sujets d'incidens
qui lui donnent lieu de développer les sentimens les plus tendres. Ses
tableaux du bonheur domestique sont d'une rare beauté. Il décritde la
manière la plus agréable et la plus touchante l'affection mutuelle des
époux , des pères et des enfans , des frères et des soeurs , aussi bien que
celle des amans . Comme je n'entends pas la langue dans laquelle écrit
M. Gessner , je ne puis juger de sa poésie; mais quant au sujet et à la
composition de ses pastorales , il me paraît avoir surpassé tous les modeines.
HUG- BLAIR , Cours de Rhétorique, trente-neuvième leçon.
AVRIL 1809 . 79
doute la troisième , augmentée dela traduction de quel
ques pièces très-agréables , mais où l'on ne trouve pas
toujours la simplicité, le naturel et l'intéressant abandon
des productions de l'auteur .
Ou n'est point surpris d'un tel succès, lorsqu'on jette
les yeux sur tant de petites pièces bien conçues , composées
avec soin , écrites avec une élégante facilité. Si
je voulais en citer des fragmens , je n'éprouverais que
l'embarras du choix. Mais ces fragmens feraient tout
au plus connaître le talent d'écrire de Mme Pétigny ,
sans mettre à portée de juger par quelle heureuse rénnion
de circonstances, de petits détails , de descriptions
naïves et délicates , elle parvient par degrés à faire
naure l'intérêt dans les sujets les plus simples. Je préfère
donc transcrire une de ses pièces , fort courte , mais
qui me semble devoir suffire pour faire apprécier l'art
aimable de l'auteur dans ces petites compositions .
LE BENGALI.
<< Aimable oiseau , tendre Bengali , dors en paix ; le
néant t'apporte le repos. Tes cris n'appelleront plus ta
compague; te voilà muet , insensible comme elle.
Dors, tendre oiseau , tes tourmens sont finis , et tu jouis
d'un repos éternel .
:
>> Fils du printems , Zéphyrs légers , respectez ce
myrte toujours verd ; il ombrage la douce victime de
l'amour etde la constance. Si vous agitez l'arbrisseau ,
que ses feuilles frémissantes rendent un son plaintif.
Foyez , folâtres passereaux , vives et légères fauvettes;
que la seule tourterelle vienne quelquefois soupirer
dans cet asile , car je l'ai consacré à la mélancolie ! C'est
là que je viendrai m'asseoir, lorsque mon coeur, oppressé
par de tristes souvenirs , sentira le besoinde se recueilfir
; et , tandis que mes doigts palpitans essayeront sur
ina lyre des sons mal assurés , mes regards pensifs t'invoqueront
, touchante mélancolie , amie des coeurs
sensibles; et des larmes, douces comme la rosée , humecteront
le gazon qui cache l'oiseau fidèle .
» O bonheur , ombre fugitive ! que tu passés rapidement!
à peine le jeune oiseau avait fait choix d'une
80
二 MERCURE DE FRANCE,
1
compagne ; les charmes de la liberté , d'un beau ciel ,
d'un soleil toujours pur , et sur-tout le bonheur de
s'ainer , tout lui promettait un sort digne d'envie. Ah !
sans doute il n'a jamais aimé , celui dont le filet cruel
leur ravit tant de biens précieux. Amour , fuis ce barbare
, et que jamais il ne trouve le bonheur dans les
tendres regards d'une amie !
>> Transplantés dans un autre monde , sous un ciel
apre et nébuleux , renfermés dans une étroite prison
déjà remplie de serins pétulans , s'aimer était leur seul
bonheur ; mais celui-là tient lieu de tous les autres .
O tendre, couple ! le jour où vous entrâtes dans ma
retraite , me parut être un jour d'heureux présage ;
tous mes soins vous furent prodigués , et votre bonheur
était ma récompense. Comme ils s'aimaient et qu'ils
étaient heureux !
>> Pendant la nuit , pressés dans le même nid, doucement
appuyés l'un sur l'autre , l'Amour les réchauffait
sous son aile; et souvent le soleil , déjà élevé sur
P'horizon , les surprit dans ce doux réduit , passant au
dehors leurs têtes veloutées , gazouillant à petit bruit la
douce chanson d'amour , oubliant , dans ce tendre èntretien
, et le grain et la verdure que leur présentait ma
main. Par quels sons voluptueux l'aimable oiseau savait
peindre son amour ! Par quels soins enchanteurs sa
compagne l'en récompensait ! comme elle suivait tous
ses pas ! quels doux regards ! avec quelle tendre complaisance
son bec arrangeait lentement le beau plumage
, le collier d'un rouge éclatant qui distinguait son
ami ! Souvent immobile près de la cage , attentive à
leur douce intelligence , un désir incertain, une espérance
vague agitaient mon coeur , et remplissaient més
yeux de larmes. Oh ! qu'il doit être doux d'aimer ,
d'être aimé ainsi ! de ne vivre que pour son ami ! de le
trouver à son réveil , de s'endormir à ses côtés , d'embellir
son existence , de la partager sans cesse ! Ainsi
parlait dans mon âme une voix secrette : mais , ô bonheur
, ombre fugitive ! que tu passes rapidement !
La naissance d'une jeune famille allait mettre le
comble à leur félicité; déjà un oeuf (frêle espérance ) en
promettait d'autres encore. Leur gaîté plus vive excitait
Ia
AVRIL 1809 .
la mienne. Que de soins je promis aux enfans de Lamour!
.... Vain espoir! ô jour de mort ! ô malheureux
époux ! tes cris douloureux me réveillèrent avec l'aurore
; j'accours : renversée sur le bord du nid , elle n'était
plus la compagne de tes malheurs , l'amie de ton
esclavage. En vain inquiet , égaré , il s'agite autour
d'elle , il cherche à la réveiller ; en vain , dans sa terreur
, il force , il précipite ses chants.... Hélas ! il est
done vrai ! on peut donc perdre ce qu'on adore , la
moitié de soi-même, et rester seul , abandonné sur la
terre ! Eh quoi ! faut-il donc toujours craindre , n'aimer
jamais? Faut - il repousser la coupe riante du bonheur ,
parce qu'elle peut se tourner en poison ?
>> O bonheur , ombre fugitive, que tu passes rapidement!
» Rien désormais ne consolera l'oiseau fidèle . Sans
cesse il cherche , il appelle son amie ; il ne prend plus
de nourriture , il fuit ce nid témoin de leurs plus doux
instans; il chante , il chante , il s'anime douloureusement
: la nuit même ne peut lui porter le repos. En
vain ma main lui présente les alimens qu'il préfère ; il
s'approche , il me regarde; ses regards , ses sons plaintifs
me demandent celle qui donnait du charme à tout ce
qui l'entoure ; ils me disent qu'il ne pent plus vivre sans
elle. Son corps épuisé s'amincit, il languit , il se consume;
sa voix s'affaiblit par degrés , elle s'éteint....
» Dors en paix , tendre Bengali , dors en paix , le
néant t'apporte le repos. Tes cris n'appelleront plus ta
compagne ; te voilà muet, insensible comme elle ; dors,
tendre oiseau , tes tourmens sont finis et tu jouis d'un
repos éternel.>>
Ily a sans doute dans cette espèce de chant funèbre
de la douceur , de l'harmonie, de la grâce , du sentiment
même, et quelques traits touchans. Lorsque le sujet
peut le permettre , le style de Mme Petigny s'élève à des
beautés d'un autre ordre , et sa composition , toujours
soignée , s'enrichit d'heureux développemens. Ainsi ,
dans des contes plus étendus , tels que ceux de Mysis
et Silvie , de Lyse et Alexis , de l'Aveugle sur-tout , qui
s'éloigne souvent du genre pastoral , il n'est pas rare de
trouver des situations animées , des peintures atta-
F
1
82 MERCURE DE FRANCE ,
chantes,des traits de dialogue pleins de vérité ; enfin , des
scènes vivement décrites , des aventures intéressantes et
des caractères bien tracés. Le style est toujours élégant ,
un peu enjolivé quelquefois , mais souvent plein de chaleur,
du moins de cette sorte de chaleur que peut comporter
le genre , et qui s'allie sans effort à une douce
sensibilité.
Lorsqu'on songe que cet aimable Recueil est l'ouvrage
d'une jeune personnede seize ans, loin d'être surpris des
honorables suffrages qu'obtint sa première édition, l'on
ne peut s'empêcher d'y ajouter un nouveau tribut
d'éloges.
VARIÉTÉS .
V. F.
INSTITUT DE FRANCE. -La Classe de la langue et de la
littérature françaises a tenu , le 5 de ce mois, sa séance
publique , présidée par M. le comte de Fontanes. Lesmembres
des autres Classes y étaient presque tous réunis , et
l'auditoire était aussi très-nombreux.-Après un Rapport
sur le concours des prix de poésie et d'éloquence en 1809 ,
Ju par M. le sénateur François de Neufchateau , et écrit
avec l'élégance et la finesse qui distinguent toutes les productions
de M. le secrétaire perpétuel , la Classe a fait la
proclamation de ses sujets de prix pour l'an 1810. Le Tableau
littéraire de la France au dix-huitième siècle est remis au
concours pour la quatrième fois. La Classe remet aussi à
l'année prochaine les Embellissemens de Paris ,et rappelle
qu'en 1808 elle avait annoncé , pour un second prix d'éloquence
, l'Eloge de la Bruyère. Les ouvrages doivent étre
envoyés avant le 15 janvier 1810.
M. Delambre , l'un des secrétaires perpétuels de la Classe
des sciences mathématiques et physiques , a fait aussi la
proclamation d'un sujet de prix pour l'an 1812 : ce sujet est
énoncé en ces termes : Donner la théorie mathématique des
vibrations des surfaces élastiques , et la comparer à l'expérience.
Les Mémoires ne seront reçus que jusqu'au 1er octobre
1811 , terme de rigueur.
M. le sénateur Garat a succédé à M. Delambre , et a lu
des Considérations sur les sujets proposés par l'Académie ;
sur quelques discours envoyés au concours , et imprimés ou
retirés depuis; sur le genre de style et d'éloquence quiparaît
AVRIL 1909.. 83
4
erreurs de
convenir au Tableau littéraire du dix-huitième siècle , et à
l'Eloge de la Bruyère. Après avoir observé , comme l'avait
déjà fait M. le secrétaire perpétuel , que le concours pour
Je Tableau littéraire du dix-huitième siècle , avait été cette
fois bien supérieur aux concours précédens , qu'on y avait
même remarqué trois concurrens très-distingués , un surtout
qui s'était placé bien au dessus des autres , et avait vu
la couronne comme posée sur sa tête , M. Garat a relevé les
ceux qui , n'ayant pas suivi d'aussi bonnes routes ,
ont ou retiré ou fait imprimer leurs ouvrages. En examinant
ce qu'ils ont fait , il a dit ce qu'on devait faire ; et ,
donnant toujours à la fois et le précepte et l'exemple , il a
montré quel genre de style et d'éloquence convenait à ce
beau sujet et à l'Eloge de la Bruyère. Mais quel est ce
genre de style ? quel est ce genre d'éloquence ? Il résulte
de l'exemple donné par M. Garat ( qui touche souvent aux
memes objets qu'auront à traiter les concurrens ), que ce
genre de style et d'éloquence doit s'entendre à peu près de
tous les genres de style et de tous les genres de beautés
oratoires. Embrassant avec une extrême souplesse des matières
si variées , M. Garat n'avait pas annoncé un discours ,
mais une sorte de conversation écrite ; conversation charmante
, élevée, où brillent tous les genres d'esprit et de
talens , bien digne d'une assemblée nombreuse et choisie ,
qui en a témoigné de la manière la plus vive et lamoins
équivoque , toute sa satisfaction..
Cette lecture excédait peut-être les bornes de l'attention
que peut accorder un nombreux auditoire. Mais jusque
dans sa dernière partie , des aperçus ingénieux , l'abondance
, la variété , le choix et la nouveauté des pensées ,
des traits charmans , et ce style qui n'appartient qu'aux
écrivains supérieurs , ont soutenu l'attention , fatiguée et
non pas lassée ; et cet ouvrage , dont l'impression est vivement
désirée , a été couvert de justes applaudissemens.
A cette lecture a succédé celle de quelques scènes d'une
tragédie inédite de M. Arnault. Ces fragmens pleins de verve
tragique , et semés de très- beaux vers , ont été aussi unanimement
applaudis .
Le défaut de tems a privé l'assemblée d'un morceau sur
les gens de lettres , que devait lire un des plus aimables et
des plus ingénieux d'entre eux , M. de Boufflers ; et c'est
un regret que les amis des lettres ont emporté de cette
séance.
T F2
84
MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLES . Théâtre impérial de l'Opéra comique. -
Première représentation du Mariage par imprudence ,
opéra comique en un acte ; paroles de M. de Jouy , musique
de M. d'Alvimare .
Cet opéra nouveau a été fort applaudi et méritait de l'être .
M. de Clénord , père de la jeune Adèle , pour la mettre à
l'abri des poursuités des amans , s'est réfugié dans ses terres ,
au fond de l'Auvergne . Valbrune , jeune peintre , y a été
attiré par lui pour en dessiner les plus beaux points de vue;
il devient amoureux d'Adèle , et est servi dans ses projets par
Nicette , suivante de la jeune personne . René , jardinier du
château , s'aperçoit de leur intelligence et menace Nicette
de tout découvrir à M. de Clénord , si elle ne consent à
l'épouser pour prix de son silence. La soubrette , qui aime
un certain Justin , ne peut répondre à la tendresse de René ,
qui apprend alors à M. de Clénord que Valbrune aime sa
fille, et qu'il vient tous les soirs chanter sous ses fenêtres . Le
peintre , surpris par le père , est forcé de donner à Adèle le
signal convenu. M. de Clénord croit trouver dans les réponses
de sa fille la confirmation de ce que lui a dit René ;
mais Adèle , prévenue par Nicette que son père les écoute ,
ne répond pas à l'amour de Valbrune : celui-ci s'en indigne;
et , dans son dépit, il lui échappe de dire , qu'après la lettre
qu'il a reçue d'elle le matin même , il ne devait pas s'attendre
à une pareil accueil.-Une lettre d'Adèle , s'écrie M.
de Clénord ! .... Celui-ci voit alors qu'on ne peut plus différer
l'union des deux amans . Il consent à leur mariage , surtout
après avoir reconnu dans Valbrune le fils d'un colonel
sous les ordres duquel il a servi .
On voit que le cadre de cette pièce est léger , mais deux
situations ingénieuses et un grand nombre de traits spirituels
en font un ouvrage fort agréable. Le mouvement du
dialogue , la vivacité des scènes , rappellent un écrivain
habitué à travailler pour la scène , et qui y a obtenu des
succès mérités , comme la facture des couplets et le vaudeville
final , prouvent un de nos meilleurs chansonniers .
La musique est de M. Dalvimare , harpiste célèbre , et qui ,
comme compositeur , avait obtenu de grands succès dans le
genre de la romance , et dans plusieurs morceaux deharpe
fort remarquables. Cette première production théâtrale
promet un talent distingué : le mérite particulier de M. Dalvimare
paraît être la mélodie; il donne beaucoup au chant
principal, et, sans négliger l'orchestre, il ne lui permet
AVRIL 1809 . 85
jamais d'usurper la première place. Quelques personnes ont
taxé la musique de faiblesse , et je ne trouve pas ce reproche
fondé. Lamusique de M. Dalvimare estmélodieuse et légère ,
et entre bien dans l'esprit de la situation : nous l'engageons
à continuer comme il a commencé : la route tracée par
Monsignyet Grétry est une bonne route à suivre.
Cet ouvrage est bien joué : Chenard remplit le rôle du
père; Mme Belmont celui de la soubrette; et je conseillerais
à peu de femmes d'en avoir de semblables. Mme Moreau
etM. Butiste ont bien chanté les rôles d'Adèle et de
Valbrune : Moreau a représenté René avec un vrai talent
distingué. Cet acteur travaille et fait des progrès . A la reprise
de Zémire et Azor il a joué le rôle d'Ali de manière à satis-
B.
faire même les spectateurs qui se rappelaient Trial .
1 NOUVELLES POLITIQUES .
SUÈDE.
(EXTÉRIEUR. )
- Stockholm , 16 mars .-Enfin le roi de Suède a
éprouvé le sort que lui présageait l'Europe depuis plusieurs
années. Le caractère d'obstination et de passion, qui était le
mobile de la conduite de ce prince, a révolté tous ses sujets.
Le mécontentement avait commencé à se manifester ,
quand les propositions de paix , faites par la France , furent
rejetées par le roi. Tout le monde reconnut alors que le roi ,
enles rejetant, voulait la guerre sans raison, uniquement pour
satisfaire sa haine personnelle contre l'Empereur Napoléon ,
et suivre l'exécution de ses projets insensés .
Le mécontentement s'accrut prodigieusement par la perte
de la Pomeranie et de la Finlande : et il fut porté à son
comble , lorsque le roi cassa les trois corps des Gardes et les
mit au rang des milices. Toute la nation était prononcée
contre le gouvernement. Les armées du Nord et de Scanie
menaçaient de marcher sur la capitale pour y faire une révolution,
et déjà le roi avait rassemblé des troupes pour
s'opposer à ces deux armées. La guerre civile était donc
sur le point d'éclater.
Le roi, qui d'abord paraissait vouloir se défendre dans
Stockholm , prit, le 12 de ce mois, la résolution de quitter
lacapitale et de se retirer à Linkopink avec les troupes qui
étaient à sa disposition .
Une partie de ces troupes se mit effectivement en route ;
le reste devait servir d'escorte au monarque. Sa Majesté de
86 MERCURE DE FRANCE ,
mandaà la banque deux millions de risdales. Sur le refus
qu'on fit de livrer cette somme , le roi signa l'ordre de la
prendre de vive force. Ce coup d'autorite devait s'exécuter
par la bourgeoisie le lundi au matin, 15. Le départ du roi et
de toute la famille royale devait avoir lieu le même jour à
10 heures du matin. Tous les collég set tous les militaire s
qui étaient à Stockholm avaient ordre d'accompagner le
monarque.
Le feld-maréchal Klingsporr et le général Adlercreutz
(après que tout le conseil eut inutilement demande au roi de
faire la paix ) allèrent directement trouver Gustave IV et lui
dirent « que toutes les horreurs commandées par lui devaient
> cesser; que leur devoir , comme Suédois , était de sauver.
>>la patrie , qui leur était chère par dessus tout ! .... et qu'il
>> devait absolument céder à leurs prières ou cesser de ré-
>> gner .... » Le roi répondit qu'il n'y céderait jamais , et
les traitant de scélérats , il tira son épée et voulut en percer
le général Adlercreutz ; mais au même instant huit a dix
autres personnes entrerent, ayant à leurtéte le maréchal de
Ja cour Silfsversparre qui dit au roi : « Sire , votre épée vous
> a été donnée pour la tirer contre les ennemis de la patrie,
>>mais non pas contre de vrais patriotes qui ne veulent que
>>>>votre bonheur et celui de la Suède. » Âu même instant il
s'empare de l'épée du roi. Du reste , tout se passa tranquillement
, à l'exception que les trabans firent quelque bruit
aux portes et menacèrent de les enfoncer.
Cependant le roi , qu'on avait un instant oublié , avait saisi
l'épée d'un autre ( celle du géneral Cederstroëin ) , et s'était
enfui par un escalier dérobé. Le général Adlercreutz
s'en aperçoit; le baron d'Otten et un autre officier coururent
après le roi , et l'atteignent comme il avait déjà gagné la
cour. Le colonel Preybf l'arrête ; on le reconduit à sa
chambre , et , le soir mème , il fut transféré au château de
Drottningholm , où il est gardé à vue par quelques officiers .
Ses premiers momens ont été terribles. Gustave IV s'est
abandonné d'abord à une fureur inexprimable ; mais il s'est
calmé au bout de quelques heures, et paraît maintenant
assez tranquille. C'est dans la nuit du 14 , à une heure du
matin, qu'il a été transféré à Drottningholm , sous une escorte
de 60 à 80 hommes . Trois officiers étaient dans sa voiture
, deux étaient derrière. A Drottningholm , il est gardé
jour et nuit par des officiers des régimens des Gardes .
Toute la nation applaudit àcette résolution , qui s'est faite
sans effusion de sang et sans arrestation quelconque.
La tranquillité et la joie règnent dans la capitale; le prince
AVRIL 1809 . 87
>
Charles, duc de Sudermanie, s'est mis à la tête du conseil
du gouvernement. Les armées du Nord , de l'Ouest et du
Sud sont toujours à leur place. Le feld- maréchal Klingsporr
estnommégouverneurde Stockholm et le général Adlercreutz
adjudant-general . Le ministre anglais , M. Merry , ne fait
ancun preparatif de départ.
Le voeu général des Suédois appelle la paix: des courriers
ont été expédiés à Pétersbourg , à Paris et à Copenhague.
Mais obtiendrons-nous des cours alliées la permission de rester
neutres , dans la grande querelle qui divise l'Europe ?
L'etat déplorable où la Suède est réduite ; l'armée sans solde ;
le commerce et toutes les branches de l'industrie nationale
ancantis ; l'exploitation des mines abandonnée faute de pouvoir
vendre leurs produits ; la nation accablée par des taxes
énormes , notamment par une contribution de guerre , ordonnée
par le roi seul , au mépris de la constitution ; toutes
ces circonstances politiques ne nous laissent d'espérance que
dans une paix profonde , que peut- être aucune des puissances
bellígérentes ne voudra nous accorder .
Quoiqu'il en soit, voici la proclamation que S. A. R. le
duc de Sudermanie a publiée en prenant possession du gouvernement.
PROCLAMATION DU RÉGENT.
Nous Charles , par la grâce de Dieu , prince héréditaire des
Suédois , Goths et Vandales , etc. , duc de Sudermanie , grandamiral
du royaume , etc. etc.
,
Faisons savoir & Par une suite d'événemens , S. M. royale ayant été
mise hors d'état de diriger les affaires du royaume , Nous , comme étant
le seal prince majeur de la famille royale , avons cru devoir prendre
provisoirement les rènes du gouvernement , en la qualitéde régent. Nous
espérons condaire le gouvernement de manière que le repos dans l'intérieur
etau dehors soit rétabli, que le commerce et l'industrie, presque
anéantis depuis si long-tems , se raniment. Nous, déclarons que c'est
potre ferme intention de consulter les Etats au sujet des mesures nécessaires
à prendre pour le bien du royaume. Mandons et ordonnons , par
la présente, àtous les habitans du royaume , aux troupes de terre et de
mer, età tous les employés civils , de nous prêter serment de fidélité et
d'obéissance, ainsi que le mérite la pureté de nos intentions , et ainsi que
leurpropre intérêt l'exige . Sur cela , nous prions Dieu de vous avoir en
sa sainte et digne garde.
Fait au château de Stockholm , le 13 mars 1809.
Signé, CHARLES; et plus bas , C. LAGERTRING.
La diete de Suède est convoquée pour le premier de mai
prochain.
88 MERCURE DE FRANCE ,
ANGLETERRE. -Londres , 21 mars .----Nous sommes fachés,
d'annoncer que le gouvernement a reçu hier des dépêches de
l'amiral Keates , commandant dans la Baltique , lesquelles
apportent la nouvelle d'une très-sérieuse insurrection qui a
éclaté en Suède, et qui menace de la manière la plus funeste
non seulement la tranquillité intérieure de ce royaume ,
mais la stabilité du gouvernement suédois. Nous apprenons
que plusieurs milliers de paysans se sont insurgés dans la
province de Wermeland, et ont marché par Carlstadt sur la
capitale. Nous apprenons encore qu'un officier-général s'est
mis à la tête d'un corps de militaires , et qu'il a pris possession
de Stockholm , d'où le roi s'était retiré sous la protection
d'environ 3,000 hommes de troupesqui lui sont restés fidèles .
Les insurgés ont publié une déclaration contenant l'exposé
de leurs griefs , en assignant la guerre comme cause de tous
lès maux : ils insistent sur le rétablissement de la paix ,
comme seul moyen par lequel on puisse obtenir des soulagemens
et des réformes ; plusieurs personnes s'imaginent que
cette insurrection a son origine dans les machinations de
l'ennemi ; mais nous croyons plutôt que c'est l'effet de la misère
à laquelle ce pays est réduit , et des calamités dont il est
encore menacé par la persévérance du roi à soutenir une
lutte aussi inégale et aussi ruineuse. Nous espérons que nos
ministres , au lieu d'encourager le roi de Suède à se livrer à
ses emportemens ordinaires , emploieront touteleur influence
pour concilier les partis opposés et appaiser cette fatale discorde.
(Morning- Chronicle. )
Du 27. -Elle est donc enfin terminée , cette affligeante
et scandaleuse affaire , qui , depuis le 1er février , a si péniblement
occupé la partie bien pensante de la chambre des
communes ! Le duc d'Yorck a offert hier à son auguste père
sa démission de commandant en chef, et le roi l'a gracieusement
acceptée. On dit qu'elle a été offerte à S. M. par une
lettre qui contient les raisons qui ont déterminé S. A. R. à
faire cette démarche , et à la faire dans ce moment. S. M. a
nommé , pour lui succéder , le comte de Chatam , ou , selon
d'autres , sir David Dundas. Mais cet arrangement donnera
lieu àune nouvelle mesure , d'après laquelle l'armée sera dirigée
par un conseil, ainsi que cela a lieu pour la marine,
d'une manière si avantageuse pour le bien public.
Nous nous réjouissons sincérement de cet événement ,
comme d'un grand triomphe remporté par la constitutionde
notre pays. Le duc d'Yorck a pris une mesure très-sage et
rès-convenable , et de nouvelles mesures , au moins nous
AVRIL 1809 . 89
l'espérons, ne seront pas prises par la chambre des communes.
-
( Courrier. )
On dit que L. Paget a quitté l'armée anglaise, et qu'il
va servir en Autriche comme volontaire.
Sur la foi de nouvelles reçuesde Malte , on croit que la
Porte va faire cause commune avec l'Autriche contre la
France, et que la Grande-Bretagne fournira des armes à la
Turquie. Ces clauses sont insérées , dit-on , dans un article
secret.
- Le Cotton Planter est arrivé à Greenock sur la Clyde ,
en Ecosse , le 7 mars. Il venait de la rivière Sainte-Marie
dans le Maryland, et a apporté des papiers américains jusqu'au29
janvier. On lit dans l'un d'eux , que , le 25 janvier ,
M. Erskine s'était présenté chez Madison, pour lui demander
dans quel dessein le congrès se préparait à lever 50,000
hommes. On ne sait quelle fut la réponse du secrétaire d'état.
La Columbian Sentinel du 20 décembre rapporte
une insulte préméditée que reçut dernièrement le lieutenant
Foley du schooner anglais Sandwich , du capitaine Armstrong
du corps de l'artillerie des Etats-Unis. Au moment où
le lieutenant Foley, accompagné d'un élève de la marine ,
débarquait à Savannah avec des dépêches pour le vice-consul
d'Angleterre , il fut enveloppé par une force militaire ,
reconduit àbord de son navire , et forcé de mettre à la mer.
Onprétendait que le lieutenant avait violé la proclamation
du président , en pénétrant dans un port des Etats-Unis
avec un vaisseau armé , et cependant la proclamation excepte
expressément les vaisseaux chargés de dépêches .
-Le brick de guerre le Hope, capitaine Pearce, est arrivé
vendredi 10 mars : il avait touché à Cadix et à Lisbonne.
Dans sa traversée , il avait rencontré la Surveillante , convoyantune
flotte sortie de Rio-Janeiro ; il en avait appris que
le1er
,
mars elle avait rencontré une escadre de quatre vaisseaux
de ligne et deux frégates courant ouest-sud-ouest.
On croit que l'escadre qui a été vue par la Surveillante
en revenantdu Brésil en Angleterre , est l'escadre de Lorient.
Elle est de sept vaisseaux ; mais nous croyons qu'il n'y a que
quatre vaisscaux de ligne . On la dit destinée pour les Indes-
Occidentales : cependant il circule une autre opinion qui la
ferait partir pour l'Amérique-Méridionale.
ALLEMAGNE. - Francfort , 27 mars. - Il circule ici , et
dans plusieurs villes de la Confédération du Rhin, une lettre
écrite par le rédacteur de la Gazette de Vienne , au gazete
go MERCURE DE FRANCE ,
tier d'Ulm. Cette pièce , qui porte la date du 18 mars, mérite
d'ètre connue, et fait naître quelques réflexions .
» Il y a quelques jours , dit le gazettier autrichien , que
quatre courriers sont arrivés à Vienne dans un jour. L'un
était de Pétersbourg; il a reçu de notre empereur un cadeau
de 200 ducais pour les nouvelles agréables qu'il a apportées.
১ ) L'autre était de Paris. Celui- ci était un officier , qui n'a
voulu remettre ses dépéches que dans les mains de l'empereur
même. L'adresse de ces dépêches était au chef du département
de la guerre. L'empereur les renvoya à l'archiduc
Charles.
>> L'archiduc les ayant lues , les fit cacheter en présence
da courrier , et les fui rendit en ces termes : « Des bétises
pareilles ne méritent aucune réponse : reportez ce paquet-là
où vous l'avez reçu. Si on vous trouve encore après une demiheure
dans la ville de Vienue , vous serez arrêté et conduit
jusqu'aux frontières. Le public approuve généralement
cette ferme résolution de l'archidue .
» Napoléon a fait offre de céderle royaume de Westphalie
au grand-duc de Wurtzbourg , et de donner à son frère en
echange le Portugal , à condition de donner le grand-duché
deWurtzbourg au frère de l'impératrice , comme héritier da
Brisgaw, de Modène et do Massa-Carrara. Il fait espérer de
rendre , avec le tems , Venise,le Tyrol et la Toscane ; mais il
demande l'Espagne et le Portugal. L'Autriche a répondu
qu'elle demande la suppression de la Confédération du Rhin,
l'indépendance de l'Allemagne de toute influence de la
France ,et que les princes allemands puissent se donner une
nouvelle constitution, et se choisir un autre chef.
>> Le premier commis de l'ambassade de France , M. Dodun,
continue de donner des assurances des sentimens pacifiques
de l'Empereur Napoléon , et il a pris en bail, pour l'été prochain,
une maison de campagne près de Vienne.
>>>On se propose , en cas de guerre , de fomenter une insurrection
en masse en Allemagne et en Italie. L'impression des
pièces relatives aux événemens en Espagne sera continuće.
La correspondance officielle entre notre cour et celle de
Paris vient de sortir de la presse ; mais elle ne sera publiée ,
ainsi que les mémoires du ministre Stein , qu'après la déclaration
de guerre .
» La reine de Prusse a détruit tout le système français à
Pétersbourg. Les Russes occuperont la Prusse et la Saxe. Le
roide Prasse donne uncontingent de 40,000 hommes . L'élec-
:
AVRIL 1809. 9
tur deHesse donne trois millions d'écus et deux régimens
d'émigrés hessois , etc.
P. S. « Dans le moment où je veux cacheter cette lettre ,
de nouveaux bruits de paix se répandent. Napoléon doit étre
sorcier , s'il parvient dans ce moment à empecher une levée
de boucliers de l'Autriche .
( Rien ne démontre davantage l'esprit de vertige qui s'est
emparé de la cour de Vienne , et le mouvement qu'elle se
donne pour imprimer une fausse direction à l'opinion des
peuples. Ona,dit-on, reçuà Vienne des nouvelles agréables
de Russie. Si l'on a reçu des nouvelles de Russié , ce sont
calles de la marche des troupes russes , et la manifestation
du mécontentement qu'éprouve la Russie , de l'esprit de déraison
et de folic qui agite la monarchie autrichienne. Aucune
lettre n'a été envoyée de Paris , ni à l'empereur , ni au
chefdu département de la guerre.
Les armemens de l'Autriche montrent ses dispositions
hostiles , et le triomphe de la faction anglaise; mais ils font
sourire de pitié , et n'en imposent à personne. Il est plus
facile que l'Autriche périsse que le royaume de Westphalie .
Quant au Brisgaw , Modène et Massa-Carrara , l'Autriche
voit loin. Pourquoi ne parle-t-elle pas de la Lorraine , de
P'Alsace, de Venise, de la Belgique , de la Toscane, du Tyrol ?
Pauvres insensés , de quelles chimères on vous berce ! A la
fin de ceci , que vous serez loin de compte !
Le prince de Schwarzemberg a dit que toutes les troupes
françaises étaient en Espagne , et que fe moment était favorable
: il en sera cette année , en Autriche , comme il en a
été en 1805 et dans les années précédentes. Après avoir tant
exagéré ses forces , personne ne voudra avoir été de l'opinion
de la guerre, et l'on tournera en ridicule les espérances de
conquête, les fausses notions dont on aura empoisonné l'esprit
d'un peuple généreux. La Confederation est plus immuable
que la triple couronne de la maison de Lorraine.
Quant àl'umpression des libelles d'Espagne , ce sont de faibles
}
et ridicules armes..
La reine de Prusse , comme le roi, déplorent la foliede
PAutriche, lui conseillent la sagesse , et prédisent , avec
l'Europe, la catastrophe qui suivrait la rupture du traité de
Presbourg.
L'électeur de Hesse , après avoir perdu irrévocablement
ses états , n'est pas assez aveugle pour se dessaisir de son trésor
, dont il ne retirerait que des chiffons de papiers.
Lepost-scriptuns de cette lettre est sur-tout plaisant, et
92 MERCURE DE FRANCE ,
prouve le déplorable état où est tombée la monarchie autrichienne.
L'empereur Napoléon doit étre un sorcier , s'il parvient
à empécher dans ce moment une levée de boucliers de
l'Autriche. Malheureux ! oui , il fait ce qu'il peut pour empêcher
cette levée de boucliers , et pour sauver votre nation
de l'abime où l'on veut la plonger. Mais s'il ne peut y parvenir,
et que vous soyez assez insensés pour commencer les
hostilités , ces hostilités seront les dernières que vous provoquerez
!!! Le sang-froid et la retenue de la France sont le
sang-froid et la retenue de la force , et non l'attitude de la
faiblesse. Ily a en Allemagne deux fois plus de troupes qu'il
ne faut pour détruire les armées autrichiennes ) .
AUTRICHHEE.. - Lintz , 25 mars. L'archiduc palatin de
Hongrie est enfin parvenu à rassembler une congrégation
générale à Pest , où l'on va s'occuper des mesures à prendre
pour organiser la levée en masse dans ce comté.
La gazette officielle de Vienne , du 22 mars , contient l'article
suivant :
« Les engagemens que les fidèles et généreux Hessois ont
pris volontairement et sans invitation préalable , sont remplis
d'une manière digne d'eux , au moment où l'approche
du danger doit nécessairement exalter dans chaque habitant
de la monarchie autrichienne l'amour de son pays et de
son souverain : non seulement les résolutions prises dans la
dernière diète sont exécutées avec autant d'énergie que de
célérité , et sur-tout avec un accord qui fait naître les plus
belles espérances , mais on étend encore les moyens de défense
, à mesure que s'affaiblit l'espoir de conserver la paix,
qui est le but constant des efforts de S. M. I. et R. »
Ce fastueux éloge du patriotisme des Hongrois fait sourire
de pitié les personnes bien informées , qui savent que les
promesses faites par un petit nombre de comtés de ce
royaume sont éventuelles , et que la plupart se sont refusés
constamment à l'adoption des mesures proposées par le gouvernement.
Suivant les nouvelles de la Turquie, la guerre devient de
jour en jour plus probable. Toute l'armée russe se concentre
le long du Danube. Il y a eu des pourparlers entre ses chefs
et ceux des troupes ottomanes. On croit que l'armistice , qui
subsiste encore , sera sous peu dénoncé. Le dernier courrier
de Constantinople n'est pas arrivé ; ce qui fait que nous n'avons
point de nouvelles récentes de cette capitale.
ESPAGNE.-Madrid, 22 mars .- ( Extrait de la Gazette de
Madrid. ) Le 7 du courant , quatre bâtimens français , pourAVRIL
1809 . 93
suivis par l'ennemi , cherchèrent un refuge dans le port de
Motrico . L'alcade de cette ville, don Juan-Josef-Maria de
Acilona , prit les mesures les plus efficaces pour protéger
leur entrée ; il envoya sur-le-champ des chaloupes pour les
remorquer et les mettre à couvert sous le feu des batteries.
La marée n'ayant pu permettre à ces bâtimens de monter
jusqu'au quai , ce chef zélé et intelligent plaça les canons
qu'il avait à sa disposition en trois batteries , et arma les
paysans pour les servir et les défendre. A peine ces dispositions
étaient prises , qu'une frégate anglaise de 44 canons
parut à l'entrée du port; mais ayant reconnu la position
des bâtimens français , elle renonça au projet de les attaquer.
Pendant la nuit, l'alcade Acilona renforça les batteries
avec l'équipage des navires français qui avaient profité de la
marée pour achever d'entrer dans le port; il envoya un détachement
à la pointe de Ondarroa qui était sans défense , et
où les Anglais auraient pu vouloir tenter le débarquement.
Le jour suivant , la frégate ayant disparu , les bâtimens
français sortirent pour continuer leur route. ;
Les mesures prises par cet alcade ont mérité les éloges du
général Touvenot , gouverneur de la province , et du corrégidor
de Saint-Sébastien , qui l'ont recommandé particulièrement
à S. M. Le roi, pour lui témoigner sa satisfaction , a
daigné le nommer chevalier de l'ordre Royal-Militaire d'Espagne.
-
terre.
Le duc de l'Infantado s'est embarqué pour l'Angle-
EMPIRE FRANÇAIS .- Toscane , 26 mars .
Elisa , princesse de Lucques et de Piombino , grande-duchesse de
Toscane , aux habitans des trois départemens de la Toscane .
Notre très-haut et très-auguste Empereur et frère Napoléon-le-Grand,
nous ayant conféré , par son décret impérial du 3 mars , la diguité de
grande-duchesse de Toscane , nous ne tarderons pas à nous rendre au
milieu de vous .
Son vaste génie a confié à nos douces affections pour vous le soin
d'accueillir vos voeux , de favoriser l'agriculture , le commerce , les arts ,
et de rappeler sur ces heureuses contrées la prospérité et leur ancienne
plendeur.
Nous serons accessible à l'homme de toutes les classes , aux pauvres
comme aux riches.
Les ministres du culte seront protégés dans l'exercice de leurs fonetions
, et leur sort sera assuré d'une manière conforme à la dignité de
leur caractère .
94 MERCURE DE FRANCE,
Nous porterons au pied du trône impérial les voeux et les réclamations
deceux qu'un nouvel ordre de choses a privés de leurs fonctions .
Nous comptons sur le zèle et le dévouement des fonctionnaires publics,
pour être informée de tout le bien qu'on peut faire , et de tous les
abus à réforiner .
En nous dévouant entiérement à votre bonheur , nous nous empressonsde
vous recommander un devoir sacré envers la patrie .
Vous faites partie de la Grande-Nation , vous suivez le même sentier
dans la carrière de Phonneur ; les mêmes décorations , les mêmes récompenses
vous attendent.
Accourez à l'invitation glorieuse de partager avec les phalanges invincibles
les trophées de victoire , sous l'égide du héros qui fait l'admination
du monde.
En vous montrant sensibles à ses bienfaits , dociles aux lois du Grand-
Empire, en rivalisant de respect et de dévouement pour S. M. J. et R.
avec ses autres sujets , vous nous donnerez la preuve la plus touchante
que l'établissement du gouvernement général des départemens de la
Toscane en notre faveur , est considéré par vous comme un nouveau
bienfait de notre auguste frère. ELISA.
Bayonne , 25 mars.-Des lettres de Madrid , du 18 , confirment
la nouvelle défaite à Oreusée ( Galice ) du marquis
de la Romana. Quelques-unes de ces lettres annoncent que
ce chef d'insurgés demande à se rendre.
On a aussi reçu à Madrid des nouvelles du corps d'armée
du général Gouvion Saint-Cyren Catalogne. La division
italienne du général Pino , qui fait partie de ce corps, a pris
part à des actions glorieuses et presque journalières qui ont
cu lieu , depuis le 11 jusqu'au 26 février , entre les Français
et les insurgés espagnols réunis au nombre de 16,000, sous
les ordres de Roding et de Palafox Lazan. Ceux-ci ont été
battus dans toutes les rencontres .
Le 23 février, la division Pino reçut ordre de se réunir
à la division Souham , que l'avant-garde ennemie avait attaquée
dans la matinée. A quatre heures du soir , toutes les
troupes étant réunies , le général Gouvion Saint-Cyr ordonna
une attaque générale. Les voltigeurs de la 1ere légère , des
4º et 6º de ligne , et ce dernier régiment , ayant trouvé un
passage moins difficile , franchirent le ravin avec la plus
grande rapidité sous le feu de l'ennemi , et ayant de l'eau
jusqu'à la ceinture. Les ennemis, attaqués de ttoous côtés
avec la plus grande vigueur , furent chassés de toutes leurs
positions et battus sur tous les points. La cavalerie ennemie
se sauva sans combattre. Toute l'artillerie , 2 à3,000 hommes
tués ou blessés , et autant de prisonniers , ont été les fruits
AVRIL 1809. 95
>
!
de cette éclatante victoire. Parmi les prisonniers se sont
trouvés trois aides-de-campdu général Reding , et l'on a la
certitude que ce général a été lui-même très-dangereusement
blesse; il est à Tarragone. Toutes les troupes françaises
italiennes ont montré la plus grande valeur.
Palafox est encore dans notre ville; ses incommodités ne
lui permettraient pas de supporter les fatigues de la route ;
son état-major est parti ce matin pour Nanci.
Du 28. La ville et le fort de Jaca se sont rendus . Le général
Gouvion-Saint-Cyr faiten ce moment le siége de Tarrane.
La gazette de Madrid, du 21 mars , annonce que le colonel
Tascher , aids-de-camp de S. M. C. , venait d'arriver de
Truxillo, où il avait laissé le corps du maréchal due de Bellane,
qui poursuivait ses succès contre le corps du général
Cuesta. L'ennemi , mis en déroute par la seule division alles
mande sous les ordres du général Laval, avait perdu toute
son artillerie et ses bagages. Le colonel Tascher ajoute qu'on
afait cinq à six mille prisonniers de troupes réglées , et que
tout ce qui était paysan a été sabré par notre cavalerie. La
ville de Truxillo a envoyé une députation au maréchal due
de Bellune , pour faire sa soumission de fidélité et d'obéissance
à S. M. Joseph-Napoléon. Ces mêmes députés ont livré
à l'armée française les magasins considérables que l'ennemi
avait établis dans cette ville. Le général Sebastiani
marchait avee 18 ou 20,000 hommes sur Mananares.
Paris , 7 Avri'.
-Les lettres deVenise annoncent que l'on attend le prince
vice-roi au château de Stra , aux environs de cette ville. Las
gardes d'honneur et les grenadiers de la garde royale se sont
deja mis en route de Milan.
-Un décret impérial du 1er avril, porte qu'il sera créć ,
auprès du ministre de la police générale , un troisième arrondissement
composé de tous les départemens au-delà des
Alpes.
- Par un autre décret du même jour , M. le chevalier
VincentMarniola , conseiller-d'état , est chargé , auprès du
ministre de la police , de la correspondance , de la suite et
de l'instruction des affairesdans les départemens faisant partie
du 3º arrondissement , tel qu'il est réglé par le décret cidessus.
- MM, les comtes de Lacepède , grand-chancelier de la
légion d'honneur, et Treilhard , président de la section de
96 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1809 .
législation du conseil d'état , sont nommés ministres d'état.
-M. Voyer-d'Argenson , président du collège électoral de
laVienne , est nommé préfet des Deux-Nèthes. -M. Ladoucette,
préfet des Hautes- Alpes , est nommé préfet de la Roër.
-M. Caron de Saint-Thomas , auditeur , est nommé intendant
du trésor public en Toscane. -M. l'abbé de Saint-Sauveur
, vicaire - général de Mende , est nommé évêque de
Poitiers.
M. Maillocheau , chef de la première division au ministère
de la police, est nommé commissaire-général de police
à Lyon .
- M. Devilliers , ex secrétaire-général de l'intendance de
police en Portugal, est nommé commissaire-général de police
àBayonne.
Μ. le colonel russe Gorgoli a passé le 29 mars àFranefort
, venant de Paris , où il avait apporté des dépêches de sa
cour , et retournant à Pétersbourg.
- La cour de Justice criminelle de Paris a entériné , le
27 mars , des lettres de grâce accordées par S. M. I. et R. au
sieur Saint- Simon , ex-officier généralfrançais , condamné à
la peine de mort par jugement d'une commission militaire ,
rendu le 12 décembre au camp de Madrid.
ANNONCES .
OEuvres choisies , littéraires , historiques et militaires du Maréchal
prince De Ligne; contenantdes Mémoires sur la Pologne , les Juifs ,
les Bohémiens , etc .; les Armées Françaises , Russeset Autrichiennes ;
des Fantaisies Militaires ; le Portrait de Catherine II ; les Portraits et les
Caractères des Grands Généraux de la Guerre de trente ans ; des Pièces
inédites sur le Comte et Bacha de Bonneval ; un choix de Pensées et
Maximes ; des Mélanges de Morale , de Littérature ; des Portraits ,
Lettres et bons mots; des Anecdotes sur la Cour de France , la Reine
Marie-Antoinette , le Duc d'Orléans , et beaucoup d'autres Personnages
célèbres dans le monde politique et littéraire des dix-huitième et dixneuvième
siècles ; précédées de quelques Détails Biographiques sur le
Prince De Ligne , et publiés par un de ses amis . Deux vol . in - 8º de
plus de 860 pages . -Prix , 9 fr . et 11 fr . francs de port . Enpapier
vélin le prix est double . - Chez F. Buisson , libraire , rue Gilles- Coeur ,
nº 10; et àGenève , chez J. J. Paschoud.
Dans ces OEuvres on n'a pas imprimé les Lettres et Pensées du même
auteur, publiées par Madame de Staël Holstein , en 1 vol in-8º qui
se vend séparément aux mêmes adresses , et peut être considérécomme
un troisième volume.
Cet ouvrage est beaucoup plus complet que celui qui vient de paraître
chez un autre libraire , sous le titre d'Auvres choisies du prince de
Ligne , publié par M. Propiac . Ce dernier n'est que d'un seul volume :
l'ouvrage de F. Buisson en a deux , et les pièces importantes y sont
rapportées avec plus d'étendue.
(N° CCCCIV. )
cen
( SAMEDI 15 AVRIL 1809. )
5 .
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
mi
Nous avons annoncé , en rendant compte de la dernière
séance publique de la Classe de la langue et de la littérature
françaises , que M. Arnault avait donné lecture d'une scène
d'une tragédie inédite. Nous allons mettre cette scène sous
les yeux des lecteurs , et nous devons la faire précéder du
préambule qui a été entendu à la séance .
« Deux factions célèbres , a dit M. Arnault , sous le nom de Guelphes
etde Gibelins , désolèrent l'Italie depuis la fin du onzième siècle jusqu'à
celle du quatorzième. C'est à Florence particulièrement qu'elles s'entrechoquèrent
avec le plus de fureur. Les querelles d'opinions y dégénérèrent
souvent en combats , les combats en massacres , et la victoire
yfutsouvent suivie de la proscription du parti vaincu . »
Las de vaincre , à proscrire on mit bientôt sa gloire.
L'échafaud fut dressé sur le champ de victoire ;
Les soldats fatigués firent place aux bourreaux ;
On ouvrit les prisons pour remplir les tombeaux ;
La loi rendit au fer sa victime échappée ,
Et la hache abattit ceux qu'épargna l'épée .
« Ala suite d'une de ces batailles toujours funestes à l'Etat , les chefs
de la faction victorieuse mirent un jour en délibération la destruction de
Florence , de la ville où leurs ennemis avaient dominé si long-tems , ou
leurs rivaux reprenaient sans cesse de nouvelles forces . Uberti , chef de
la famille de ce nom , et général de l'armée victorieuse , s'éleva seul
contre cette proposition.
G
98 MERCURE DE FRANCE ,
>> Si quelques-uns de vous , dit-il à ses propres soldats , craignent
>> leur patrie , qu'ils fassent ce qu'ils pourront pour la détruire ; pour
>> moi , je prétends la défendre avec la même valeur dont j'en ai chassé
vos tyrans .
» La fermeté d'Uberti produisit sur les Florentins le même effet que
celle de Scipion sur les Romains. On se souvient qu'après la bataille de
Cannes , ce dernier fit jurer sur son épée de voler au secours de Rome à
ceux- là même qui s'étaient rassemblés pour l'abandonner au pouvoir
d'Annibal .
, >>> Uberti était aussi un héros ; Machiavel le nomme avec admiration
et le Dante , en le damnant , le proclame grand homme. Des circonstances
semblables inspirent aux âmes de même trempe de semblables
résolutions .
» Ce fait est le sujet de la scène que l'on va entendre ; scène où l'on a
aussi tenté de peindre les divers intérêts qui font mouvoir les hommes
d'un même parti , les réunissent un moment contre l'ennemi commun ,
et les diviseront dès qu'ils seront en possession du pouvoir.
v Je n'aurai point de regret d'avoir esquissé ce tablean , tout terrible
qu'il soit , si le souvenir des troubles civils fait sentir plus vivement à
chacun le prix du retour de l'ordre et la reconnaissance due au héros
au courage et à la sagesse duquel nous devons la fin de nos malheurs et
le rétablissement de la prospérité publique. »
( La scène se passe au
,
milieu des Apennins , dans une caverne .
Uberti s'y entretient d'abord seul avec Spada , son ami. )
« Uberti , après avoir exposé son projet d'arracher le pouvoir aur
>> mains des Gibelins ; après avoir dit qu'il vient délivrer l'Etat , et non
>> le ruiner ; après avoir fait connaître les peines qu'il se donne pour
> contenir les hommes de son propre parti , moins animés par l'interèt
>> public que par leur ressentiment particulier , ajoute :
Mais quel bruit , quel éclat de ces retraites sombres
Dissipent tout à coup le silence et les ombres?
Ce sont nos conjurés . Ils viennent concerter
Le grand , le dernier coup qui nous reste à porter.
Guelphe comme eux , Spada , reste , et tu vas connaître
Les grands événemens que ce jour verra naître.
SCÈNE III .
UBERTI , SPADA , CORSO , PAZZI , ALIGHERI , COME , Guelphes .
( Ils sont tous armés ; quelques- uns portent des flambeaux. )
UBERTI .
Des droits les plus sacrés généreux défenseurs ,
Vous , qui prêts à marcher contre les oppresseurs ,
AVRIL 1809 . 99
>
Qui de gloire altérés non moins que de vengeance ,
Voulez , pour mieux frapper , frapper d'intelligence ,
Guelphes , connaisssez tous quels moyens differens
Vont arracher l'Empire aux mains de vos tyrans ,
Affranchir le pays d'un honteux esclavage ,
Et vous reconquérir votre propre héritage .
Par moi seul enfantés , de si hardis projets
De cent talens divers attendent leur succès ;
J'ai su les préparer. Instruit par vos suffrages ,
Parmi les plus vaillans choisissant les plus sages ,
Entre tous les esprits qu'imploraient nos besoins ,
Du commun intérêt j'ai partagé les soins .
D'un parti dispersé par des coups si funestes ,
Tandis qu'Alighéri réunissait les restes ,
Ralliait dans ces bois , sous ces rocs escarpés ,
Trois mille fugitifs au carnage échappés ,
Corso , dans ce lieu même , amassait en silence
Le fer qui cette nuit doit armer leur vengeance ,
Le fer que les Génois à nos bras ont prêté.
Pazzi , non moins heureux , par un triple traité
Apartager l'honneur d'une telle entreprise ,
Déterminait les chefs de Bologne et de Pise ,
Des Lucquois , leurs rivaux vous obtenait l'appui ,
Trois puissans alliés , qui d'accord aujourd'hui ,
Dans la ville avec nous sont prêts à s'introduire ,
Assez forts pour servir et point assez pour nuire .
Florence cependant , en butte à tant d'efforts ,
N'est pas moins menacée au dedans qu'au dehors .
Craignons peu les tyrans : tandis qu'ils nous proscrivent ,
Jusque dans leurs conseils mes regards les poursuivent.
Leur fol aveuglement au comble est parvenu ;
Ettout leur est caché quand tout nous est connu.
Avec nos affidés dont leurs murs se remplissent ,
De la sédition tous les germes se glissent ;
Vont des palais du noble au toit des artisans
Faire à nos intérêts de nouveaux partisans ,
Réveiller de ceux-ci la colère endormie ,
De ceux-là rassurer la foi mal affermie ;
Flatter tous les penchans , offrir pour suborneur
Abeaucoup l'intérêt , à quelques-uns l'honneur .
Quoi de plus ! Bondelmonte à sa haine infidelle
Doit en notre pouvoir mettre la citadelle ,
Al'heure où prévenu par un commun signal
Aux conjurés Guidon ouvrira l'arsenal ;
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
A l'heure où Médicis à nos braves cohortes
Du rempart qu'il commande aura livré les portes .
Laissez entrer l'espoir en vos coeurs étonnés.
Les sermens sont reçus , les otages donnés ,
L'instant fixé : l'airain dont les accens funèbres
Réveillent la prière au milieu des ténèbres ,
A minuit sonnera le signal concerté ,
Signal de la victoire et de la liberté .
CORSO.
Crois -en l'ardente élite en ces lieux réunie ;
Le courage applaudit aux projets du génie ,
Et n'attend que la nuit qui doit favoriser
Nos bras impatiens de les réaliser .
La nuit est loin encore ! et quel long intervalle
De ce moment à l'heure et tardive et fatale
Où nous pourrons enfin écouter librement
Cedroit des opprimés , cejuste emportement
Qui du faible souvent fait un homme invincible ,
Et qu'en nous la contrainte a rendu plus terrible.
PAZZI .
Tels sont nos voeux à tous : oui , les maux différens ,
Les maux que l'avarice et l'orgueil des tyrans
Si long- tems sur ma tête a versés sans mesure ,
Je veux à ces tyrans les rendre avec usure .
L'exil , la pauvreté , l'absolu dénûment
Seront pour eux encore un trop doux châtiment.
Les trésors amassés par mes travaux prospères ,
L'héritage sacré que m'ont transmis mes pères ,
Sans pitié , sans pudeur ils me les ont ravis ;
De mes biens à loisir ils se sont assouvis ;
Ah ! leurs biens , tous leurs biens de ma longue indigence
Pourront seuls appaiser la soif et la vengeance .
ALIGHERI .
Que leur or satisfasse à ton inimitié ,
A si bas prix mon coeur ne met pas sa pitié.
C'est leur sang , tout leur sang qu'il faut à ma colère ,
A la douleur d'un fils , au désespoir d'un père .
Tant qu'ils vivraient , leur sort me semblerait trop doux .
Mon père et mes enfans sont tombés sous leurs coups .
UBERTI.
Et qui donc de leurs lois n'a pas été victime?
N'a pas à les punir d'une injure ou d'un crime ?
AVRIL 1809 . 101
Mais nos champs envahis , nos palais saccagés ,
Même après le combat nos parens égorgés ;
Mais nos propres malheurs sont-ils les seuls outrages
Que vengent aujourd'hui nos bras et nos courages ?
Ah! tout un peuple en proie aux fureurs d'un parti ,
Des lois , des saintes lois le cours interverti ;
Du plus vil factieux le plus léger caprice
Usurpant et la force et le nom de justice ,
Un pouvoir méprisé jusque dans sa rigueur ,
Qui faible sans pitié , qui cruel sans vigueur ,
N'a pour justifier sa longue tyrannie ,
Ni les droits du bonheur , ni les droits du génie ,
Voilà des attentats pour les coeurs généreux ,
Pour vos coeurs , pour le mien mille fois plus affreux
Que les sanglans arrêts qui font notre infortune .
Dévoués sans réserve à la cause commune ,
Que tout autre intérêt nous devienne étranger !
C'est l'Etat avant tout que nous devons venger.
Vainere en est le moyen ; quant au reste , à m'en croire ,
Nous eu reparlerons , mais après la victoire .
COME.
Non avant le combat. Uberti , si tu crois
Pouvoir des opprimés nous contester les droits ,
C'est avant le combat qu'il faut que l'on m'explique
Quel projet dissimule et suit ta politique ;
Tout en nous excitant , pourquoi tu nous retiens ;
Comment món intérêt s'accorde avec les tiens .
C'est avant le combat qu'il m'importe d'apprendre
Quel prix tu mets au sang qu'on est prêt à répandre ;
Où tendent les succès que tu nous as promis ;
Si le plus juste espoir ne nous est pas permis ;
Si tu nous interdis , même avant la victoire ,
La vengeance , aux proscrits plus douce que la gloire .
UBERTI,
Je t'interdis le crime ; et ma sévérité
Compte encor malgré toi sur ta docilité..
Je ne t'impute pas le soupçon qui t'égate ;
Le malheur te rend seul ombrageux et barbare .
Ton malheur dure encore , c'est lui qui m'a blessé .
Tu le désavoûras quand il aura cessé.
Un sort plus doux rendra ton âme à l'indulgence ;
Ou , pour toi s'il n'est pas de bonheur sans vengeance ,
102 MERCURE DE FRANCE,
Des lois que nous servons tu voudras l'obtenir ,
Et ne point imiter ceux que tu vas punir.
ALIGHERI .
Il faut les imiter , s'il faut qu'on les punisse .
Pour eux le vol fut droit , l'assassinat justice ;
N'abrogeons pas leurs lois , et sans plus discuter ,
Mettons notre vengeance à les exécuter ;
Leurs fureurs ont rendu les nôtres légitimes ;
Ainsi les chàtimens seront égaux aux crimes ;
Les pleurs patrontles pleurs , le sang paîra le sang.
Nul de nous à leurs yeux ne parut innocent ;
Nul d'entr'eux devant nous ne doit obtenir grâce.
Mais c'est peu de détruire eux , leur règne et leur race ;
Détruisons jusqu'aux murs qui , pour quelques momens ,
Les dérobent encore à nos ressentimens .
Ces murs du sang des miens rougis par leur furie ,
Ces murs qui m'ont proscrit ne sont plus ma patrie ;
Qu'ils tombent ! j'ai juré leur ruine , et je voi
Que tout Guelphe y conspire et la jure avec moi .
(Il se fait un mouvement. )
UBERTI .
Ah ! s'il doit obtenir l'aveu qu'il ose attendre ,
Guelphes , épargnez-moi la douleur de l'entendre
Cet aveu .... Mon arrêt m'a causé moins d'horreur
Que l'odieux serment dicté par sa fureur.
Malheur aux Gibelins ! mais enfin leur furie
N'a pas exterminé jusqu'au nom de patrie.
Ils ont de Icurs enfans épargné le berceau ;
Ils ont de leurs ayeux respecté le tombeau.
Au secours de l'Etat je croyais vous conduire ;
Je voulais le sauver , vous voulez le détruire ;
Je vous rends le pouvoir que vous m'avez commis :
Frappez le plus cruel de tous vos ennemis ,
Armé pour le bon droit et non pour l'injustice ,
Noble conspirateur et non pas vil complice ,
Je saurai dans la tombe emporter les secrets
Qui liaient la fortune à vos vrais intérêts .
Frappez , sans croire , ingrats , que mon coeur vous pardonne :
Je vous punis assez quand je vous abandonue ;
Mais quoi ! quelle stupeur succède à vos transports ?
Même avant le forfait vous sentez les remords !
Cublions , mes amis , une erreur passagère ;
AVRIL 1809. 103
>
Ettout au mouvement que l'honneur vous suggère ,
Promettons sur ce fer , d'une commune voix ,
De raffermir l'Etat , de relever les lois ,
Sans qui toute alliance est bientôt désunie ,
Sans qui tout est licence , ou tout est tyrannie.
Nous le jurons !
LES GUELPHES .
UBERTI .
J'accepte et j'en crois ce serment.
Il est digne de vous. Que sans perdre un moment ,
Chacun se rende au poste où son honneur l'appelle .
La confiance , amis , d'accord avec le zèle ,
Assure le succès de vos heureux efforts .
Corso dirigera nos projets au dehors :
Au dedans ils seront réglés par mon audace.
Là le risque est plus grand, là sur-tout est ma place.
(Les Guelphes sortent. )
P
SCÈNE IV .
UBERTI , SPADA .
SPADA.
Tant de férocité m'étonne .... Je frémis .....
UBERTI.
Etonne- toi plutôt de les voir si soumis !
AP'homme ainsi le mal de tout tems fut facile .
A la voix qui l'ordonne il n'est que trop docile .
Mais le chef que le crime a rendu triomphant
Est bien mal obéi sitôt qu'il le défend.
SPADA.
Grâce au noble ascendant d'une arme ardente et ferme
Ce jour à tant d'horreurs te verra mettre un terme .
UBERTI.
Te l'avoûrai-je , ami , je l'espère ; je crơi
Qu'à ces jours de fureur , de désordre et d'effroi
Succéderont des jours glorieux et tranquilles .
C'est aux convulsions des discordes civiles ,
Où le crime lui-même est empreint de grandeur ,
Que plus d'un peuple a dû sa force et sa splendeur.
Dans ses cruels effets quelquefois salutaire ,
Ce fléau qui parcourt incessamment la Terre,
104 MERCURE DE FRANCE,
Laisse, en affermissant ce qu'il n'a pas détruit ,
Le sage moins timide et le fort plus instruit.
Oui , souvent dans l'horreur du tumulte où nous sommes,
Les grands événemens ont formé ces grands hommes ,
Dont l'audace arrachant au pilote incertain
Le gouvernail public usurpé par sa main ,
Au plus fort du péril a soustrait au naufrage
Le vaisseau moins brisé qu'éprouvé par l'orage.
Mais retourne en nos murs ....
ENIGME.
Je m'égare parfois , sans jamais faire un pas ,
On me donne souvent à ceux qui ne m'ont pas ,
Sans faire pour cela qu'ils m'ayent davantage .
L'on dit que je suis fou , l'on dit que je suis sage.
On me fait grand, petit , droit, juste , de travers ,
Vaste , étroit , faible , fort , équitable ou pervers :
Je suis bel et non beau , je suis léger , volage ,
L'un abuse de moi , l'autre en fait bon usage.
De conciliateur tel me donne le nom ,
Et tel m'accuse ailleurs de contradiction ;
Bon , mauvais , simple , doux , rusé , plein de malice ;
Superbe , ambiticux et pétri d'artifice ,
Je m'en vas , je reviens , on me perd , on me rend ;
Et bien pauvre est de moi celui qui ne m'entend.
LOGOGRIPHE
Je suis une maladie ,
Qu'on peut dire hardiment ,
Etre soeur de la folie :
En moi , l'on trouve aisément ,
Ce qu'une fillette sage
Doit-être , jusqu'au moment
Où se fait son mariage ;
Ce que craint un jeune enfant;
Ce qu'il faudrait toujours dire ;
Un reptile destructeur ,
Ce que balance zéphire ,
En caressant une fleur;
Le côté d'une rivière,
S ........
AVRIL 1809. 105
Ce qu'est souvent un buveur ;
Celle qui fut notre mère ;
Le contraire du mot lent ;
Une note de musique ;
Ce que l'on fait en dormant ;
Un animal de l'Afrique ;
Un vieux mot , presque latin ,
Synonyme de colère ;
La demeure d'un lapin ;
Ce qui souvent à la guerre .
Fait cesser tous les combats;
Et ce qui couvre la terre
Dans la saison des frimats .
Α.... Η .......
CHARADE.
VOULEZ-VOUSêtre mon dernier ,
Jamais sans réfléchir ne faites mon premier.
La vie , ami lecteur , qu'est-elle ! mon entier .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Platine.
Celui du Logogriphe cst Drame.
Celui de la Charade est Vis-age.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
KABOUD LE VOYAGEUR .
CONTE ORIENTAL.
En ce tems là, il y avait dans un village un pauvre
musulman qui possédait un âne. Ce n'était pas une chose
rare ; mais ce qui l'était beaucoup , c'est la tendresse que
ce pauvre homme avait pour son ane. Tous les jours il
Pétrillait avec soin , pour lui rendre le poil plus lisse ; il
lui prodiguait les caresses les plus affectueuses , les noms les
plus chéris , lui donnait de la litière nouvelle; et quand il
voyageait , il lui laissait presque toujours la bride sur le
166 MERCURE DE FRANCE ,
,
cou. Il faut rendre justice à l'âne ; il était plus beau que
ne le sont la plupart des individus de son espèce , il avait le
pas doux et le trot relevé, le regard vif et assuré , la fierté
d'un petit cheval dans la manière dont il portait sa tête
et des oreilles vraiment dignes de servir d'aigrettes au bonnet
d'un muphti. Mais qu'importe , au reste , la beauté de ce
pauvre animal ? Chez les ànes , comme chez les hommes ,
la b auté n'est pas une qualité essentielle . L'esprit est tout ,
et l'ane dont je parle en avait assez , car il portait sa charge
à merveille , sans broncher , même dans les mauvais chemins
. Or , le bon , le véritable esprit consiste à savoir bien
porter sa charge. Il n'est donc pas étonnant que le pauvre
Hassan aimát son âne beaucoup plus que le grand Scha-
Abbas n'aimait son beau cheval de bataille , beaucoup plus
qu'un sultan n'aime la plus belle femme de son sérail. La
multitude des objets que nous possédons nuit à la vivacité
de nos affections . Un pauvre homme qui n'a qu'un ane ,
l'aime comme on aime tout ce qu'on possède ; il cesserait de
l'aimer , peut- être , s'il en avait deux.
Un jour que le bon Hassan, monté sur son âne , trottait
légérement vers la ville prochaine , voilà qu'il rencontre
sur son chemin un saint Dervis qui voyageait modestement
à pied . Le Dervis s'approche et considère le cavalier et la
monture avec une grande attention.-Vous regardez mon
âne , dit Hassan ; avouez qu'il est beau. -Beau ! répond
le Dervis , il est superbe. Mais ce n'est pas sa beauté qui
m'étonne.- Qu'est-ce donc ? - C'est un air d'intelligence
tout à fait extraordinaire . Oh ! mon ane a de l'esprit
comme quatre. Je n'ai pas besoin de lui montrer le chemin.
Cet ane là , mon ami , n'est pas aussi âne que vous le
croyez . Voulez-vous me le vendre ? Vendre mon âne !
jene le donnerais pas pour dix tomans . -Pour dix tomans !
je le crois bien , il en vaut cent , et si vous voulez je vais
vous les compter .
-
-
Quelqu'attachement qu'un villageois ait pour son ane , il
aime encore mieux cent tomans. Hassan est donc prêt à
conclure le marché , lorsque le Dervis , prenant la parole ,
lui dit : « Ecoute , Hassan , je ne veux point te tromper. Je
te vois tout disposé à m'abandonner ton âne pour cent
tomans , et je dois t'avertir, en conscience , que tu ferais
une mauvaise affaire. Je vais te proposer quelque chose de
plus avantageux pour toi. Cet ane parle-t-il ? - Non
jamais il n'a parlé de sa vie.-Sait-il lire , écrire et compter ?
connaît- il l'Alcoran ? - Jamais , je crois , il n'a encore
AVRIL 1809 . 107
pensé à tout cela.-Quoi ! il ne sait ni l'histoire , ni la
geographie ; il ne connait ni les moeurs des peuples , ni les
lois qui les régissent ? Par Mahomet ! dit le paysan , si
mon ane savait tant de belles choses , il serait plus instruit
que son maître . Cela arrive bien quelquefois , répond le
Dervis . Tiens , si tu veux , je te donnerai cent tomans de cet
ane ; ou bien , je vais le mener avecmoi dans un pèlerinage
que je dois faire incessanıment à la Mecque. Je te promets
que cet ane profitera si bien de son voyage , qu'à son retour
ta ne le connaîtras plus. Il parlera plusieurs langues , saura
PAlcoran par coeur , connaitra l'histoire , la géographie ,
les usages , les moeurs des nations , et sera plus instruit à
lui tout seul que toute l'académie de Bagdad. Cet ane-là n'a
besoin que de voyager pour son éducation. Dans un an je
te le rendrai accompli. Tu le montreras par curiosité , il te
rendra plus riche et plus puissant qu'un visir. Quel est le
parti qui te convient le mieux ? Veux-tu les cent tomans ?
-Non par Mahomet , dit le paysan. Un ane qui parle ! un
ane qui saura l'Alcoran sur le bout.... de l'oreille ! un âne
qui connaitra l'histoire , la géographie , et qui sera plus
instruit à lui seul qu'une académie toute entière ! .... Quel
animal merveilleux ! que je serai fier d'être son maître !
Vous avez raison, saint Dervis, mon âne a besoin de voyager.
Ça ne sait rien , c'est encore tout neuf, ça n'a encore vu
que le minaret de son village. Si vous promettez de me le
ramener dans un an aussi savant que vous le dites , je consens
volontiers à vous le prêter pour votre pélerinage.- Je
lepromets , dit le Dervis.-Marché fait , dit le paysan.
Aces mots il descend de dessus son âne qu'il embrasse
avec tendresse et auquel il tient ce discours : « Kaboud ,
mon ami , je fais un grand sacrifice , je me sépare de toi
avec regret , mais c'est pour ton bonheur. Adieu , adieu ,
mon cher Kaboud. Tu vas voir bien da pays ; observe bien
les lieux par où tu passeras , écoute attentivement tout ce
qu'on dira devant toi , reviens sage et savant , tu feras l'admiration
, tu seras la gloire de ton pays et de ton maître,
Lorsque tu reviendras de tes voyages , on t'écoutera comme
un oracle et tout le monde dira : Il faut avouer que l'âne
d'Hassan est vraiment la perle des ânes .
Le bon paysan aide au vénérable Dervis à grimper sur
Kaboud; puis il s'éloigne , emportant sur son dos son
havresac et sa petite provision. Il parle à tous ceux qu'il
rencontre de la joie qu'il éprouve et de la bonne fortune de
Laboud. Dans un an, dit il, vous le verrez , vous l'entens
108 MERCURE DE FRANCE ,
drez , il aura cent fois plus d'esprit et d'instruction que
l'iman de notre mosquée.
Il est sûr que, si pour instruire un ignorant il faut le faire
voyager , le saint Dervis remplit avec la conscience la plus
scrupuleuse les devoirs d'un excellent instituteur. Il n'épargne
pas le pauvre Kaboud , leurs moindres journées
sont de quinze à vingt lieues. Il lui fait côtoyer les bords
de la mer de Marmara , parcourir les contrées délicieuses
de la Natolie ; il entre avec lui dans Césarée , dont il lui
montre les antiquités et dont il se fait raconter l'histoire
par le plus savant Cicerone de cette ville célèbre . Ils séjournent
quelque tems à Alep , et l'âne entend le Dervis dire
touthaut que cette ville fut prise par les Arabes sous le règne
d'Héraclius en 637. Ils parcourent tous les basars où sont
déployées les richesses de l'Orient et les étoffes de soie les
plus magnifiques du monde. Le Dervis , sans doute pour
l'instruction de son élève , questionne des commerçans de
toutes les nations sur les moeurs et les usages de leur pays .
L'âne écoute les demandes et les réponses , mais il ne dit
rien , sans doute pour mieux entendre.
Bientôt le saint Dervis et Kaboud se joignent à une caravane
qui fait le voyage de la Mecque. Cette caravane est
composée de gens fort instruits; il s'y trouve des géographes
, des historiens , des physiciens , des mathématiciens ,
des théologiens et des poètes. Kaboud , s'il avait envie d'apprendre
quelque chose , ne pouvait choisir une meilleure
compagnie. Il entre dans le Diarbec dont il visite les villes
principales. « Nous voilà, dit un des savans géographes ,
nous voilà dans l'ancienne Mesopotamie. Voyez-vous la
belle ville de Mossul , bâtie sur la rive occidentale du Tygre?
Cette capitale de l'Algézira est une des plus charmantes
villes de l'Asie : elle est vis-à-vis de Ninive , située sur la
rive orientale du même fleuve .-Ninive ! s'écrie un des
savans historiens . Quoi ! nous sommes tout près de Ninive! »
Après cette exclamation , le savant fait une fort belle description
de cette ville, telle qu'elle était au tems de sa splendeur.
Il en raconte l'histoire dans tous les détails , et Kaboud
doit connaître le roi Bélus et la reine Sémiramis comme s'il
cút vécu long-tems à la cour de ces illustres personnages.
2
La caravane visite ainsi les villes d'Edesse , de Kazalaïn
de Haram. L'historien qui a déjà parlé de Ninive , ne
manque pas d'apprendre à la compagnie que Haram est
l'ancienne Carrrraaéé ,, le séjour où Abraham reçut la naissance
; qu'auprès de cette ville Alexandre livra la fameuse
AVRIL 1809 . 109
bataille d'Arbelles , et qu'elle est célèbre encore dans l'histoire
par la défaite de Crassus. Qui ne se serait instruit avec
de tels personnages ? Ils ne voyaient pas une petite monttaaggne
qu'ils n'en connussent le nom ; pas une bicoque
qu'elle ne leur rappelåt de grands souvenirs ; pas une masure,
sans y trouver les débris de quelques grands monumens.
Ils ne se contentaient pas de s'entretenir des pays qui
se
, د
présentaient sous leurs yeux, ils parlaient encore de ceux
qu'ils ne voyaient pas , de ceux qu'ils n'avaient jamais vus ;
its en parlaient comme s'ils les avaient toujours habités.
Kaboud doit connaître les principales villes de la Perse
aussi bien qu'un marchand Arménien. Il est impossible
qu'il ignore quelles sont les forces du Sophi et l'histoire des
guerres que les rois de Perse ont eu à soutenir depuis le
grand Cyrus jusqu'au dernier règne inclusivement .
Après un séjour d'une semaine entière à Bassora , la caravane
entre dans le désert. Les conversations devinrent moins
fréquentes , moins animées. Il faisait une chaleur accablante
, et les savans craignant de manquer d'eau , étaient
sobres de paroles. Cependant , quelques jours après être
sortis de Bassora , deux théologiens eurent entre eux une
dispute très-longue et très-vive. Les deux adversaires déployèrent
dans la défense de leur cause une érudition prodigieuse.
L'Alcoran et les plus fameux docteurs furent
cités et commentés d'un bout à l'autre , et cette dispute
devait être extrêmement utile à Kaboud , qui n'avait encore
sur l'Alcoran que des notions très -imparfaites .
Après la dispute entre les deux théologiens , il s'en éleva
une autre , moins importante , il est vrai , mais beaucoup
plus agréable , entre deux des poètes qui faisaient partie de
lacaravane. Ils n'étaient pas du même avis sur la préférence
que l'on devait donner àtel et tel auteur sur tel et tel autre.
Tous les poètes arabes et persans furent passés en revue.
Les deux rivaux les savaient par coeur , ils en récitaient et
commentaient à qui mieux mieux les passages les plus
sublimes .
Les mathématiciens parlaient peu dans la journée , mais
pendant la nuit ils avaient leur tour. Dès qu'ils voyaient le
ciel tout parsemé d'étoiles , ils déployaient de profondes
connaissances , ils expliquaient aux voyageurs émerveillés
les mouvemens des corps célestes et ces lois immuables par
lesquelles le créateur entretient une éternelle harmonie
entre tous ces mondes semés dans l'immensité . Cette instruction
était absolument nouvelle pour Kaboud , qui n'avait
110 MERCURE DE FRANCE ,
point encore porté ses idées si haut. S'il avait fait autrefois
quelques réflexions sur la lune , je gagerais qu'il ne la croyait
pas beaucoup plus grande que la lanterne de son maître ,
et qu'il eut d'abord un peu de peine à se mettre dans la téte
que ces étoiles , si petites en apparence , étaient beaucoup
plus grandes que le globe que nous habitons.
et
Ainsi Kaboud peut se vanter d'avoir assisté à un cours
complet de géographie , à un cours d'histoire , à un cours
de théologie , à un cours de littérature et d'astronomie ;
cependant il n'est pas encore arrivé à la Mecque , il n'a point
encore vu le tombeau du prophète , la fameuse Kaaba et le
puits de Zemzem. Quelle provision de connaissances il va
rapporter de ses voyages ! Cet âne-là fera du bruit .
Mais revenons à son premier maître , au bon et malheureux
Hassan. Je dis malheureux , car depuis le départ
de Kaboud , il ne peut se consoler de son absence. Il s'etait
fait une si douce habitude de la compagnie de son-âne ! il
ne peut plus s'accoutumer à vivre seul.
Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis la rencontre
d'Hassan et du Dervis , qu'un ruisseau qui coulait non loin
de la chaumière d'Hassan vint à se déborder, et couvrit de
pierres le petit jardin de ce pauvre paysan. Que de travaux ,
que de sueurs avant que ce jardin soit entièrement déblayé !
Si le pauvre Hassan avait eu son âne , il se serait épargné
bien de la peine. Trois mois après cet événement , il fut
obligé de faire sa petite récolte de riz . Jamais il ne l'avait
faite sans son âne. Kaboud attelé à une petite charrette ,
rentrait les gerbes que Hassan avait moissonnées . Le paysau,
privé de son âne , fut bien forcé de le remplacer dans ce
travail pénible et de s'atteler lui-même à la petite charrette .
La saison était brûlante , il ne put résister à des fatigues
au dessus de ses forces ; il succomba ; une maladie grave ,
une fièvre ardente le conduisit aux portes du tombeau , et il
en serait mort infailliblement s'il y avait eu un médecin
dans sonvillage. Pendant sa maladie , il ne cessait d'appeler
son cher Kaboud , mais Kaboud était bien loin et bien
occupé d'autres choses.
Cependant l'année fatale est révolue et Kaboud n'est pas
encore de retour. Que fait- il ? où est-il ? Le pauvre paysan
est dans une inquiétude , dans une agitation .... il en perd le
boire et le manger. Si Kaboud était mort ! Cette affreuse
pensée empoisonne, toutes ses jouissances et détruit son
repos. Dès qu'il entend trotter un âne , son coeur palpite
avec violence ; s'il entend frapper à sa porte , ilcourt, il
३
AVRIL 1809. 111
vole , il ouvre; il eroit embrasser son ancien ami ; mais
hélas ! il ne trouve qu'un de ses voisins venu pour le visiter.
Enfin , un jour qu'il était assis fort tristement à la porte
de sa chaumière , il voit venir de loin un homme monté
sur un ane. Il se lève avec la plus vive émotion. C'est
Kaboud qu'il va revoir , son coeur le lui dit , et le coeur ne
trompe jamais. Le voyageur s'approche , Hassan vole vers
lui et reconnait soudain le Dervis ; mais son ane,, son cher
Kaboud , helas ! il ne le reconnait plus. Ce n'est plus cet
åne si beau , si bien peigné , si bien nourri ; c'est un vilain
âne tout pelé , tout couvert de cicatrices , maigre comme
s'il n'avait jamais mangé , boiteux comme s'il n'avait que
trois pieds. Hassan , après avoir salué le Dervis , lui dit
d'un air inquiet et mécontent : «Quel animal m'amenezvous
done là ?- C'est ton ane. -Mon ane ! juste ciel !
dans quel état de maigreur ! Je ne t'avais pas promis de
le ramener gras . Comme il boite ! le malheureux ! il
bronche à chaque pas .- Oui , mais son esprit ne bronche
jamais.-Comme le peu de poil qui lui reste est rude et
grossier !- En revanche ,, son esprit est plus fin et plus
délié que la soie. O Mahomet ! il est borgne ! mon
pauvre ane , mon cher Kaboud est borgne ! que je suis
malheureux ! -Ne te plains pas , insense. Il a les yeux de
l'esprit qui valent bien mieux que ceux du corps . Mon
åne est donc bien savant ? Autant qu'il est possible.
› Interroge-le , tu verras. Sur quoi ?- Sur tout. Il peut
répondre à toutes les questions avec une égale habileté .
Adieu , nous sommes quittes . »
--
-
Aces mots, le saint Dervis s'éloigne et le bon Hassan tout
occupé de son âne ne songe pointà remercier le savant instituteur.
Il caresse , il embrasse Kaboud , comme un ami ,
comme un fils que l'on a pleuré pendant long tems. Il le
conduit doucement par la bride jusqu'à sa chaumière. L'âne
avait bien de la peine à marcher, et le pauvre Hassan aurait
voulu pouvoir le porter, pour lui épargner une vingtaine de
pas. Kaboud entre dans son écurie , sans dire un seul mot.
Lebon Hassan l'interroge , point de réponse. « Mon savant
est trop fatigué , dit le paysan en lui-méme ; il ne faut pas
le tourmenter. Donnons lui une bonne litière , une bonne
mesure de son et d'avoine. Quand il aura bien bu , bien
mangé et bien dormi, il parlera plus volontiers. » Il dit , et
n'épargne rienà son âne pour lui procurer une bonne nuit.
Il sort ensuite de sa chaumière, et le coeur rempli de joie ,
il parcourt le village en criant detoutes ses forces :<<Mes
112 MERCURE DE FRANCE,
amis , Kaboud est arrivé , Kaboud est arrivé. C'est l'âne le
plus savant, le plus spirituel du monde; il parle de tout
comme un docteur. Rassemblez-vous demain sur la place du
village , vous verrez , vous entendrez cette merveille ; chacun
de vous pourra l'interroger. » Bientôt cette grande
nouvelle se répand non seulement dans le village de Hassan ,
mais dans tous ceux des environs. Les paysans arrivent en
foule pour voir , pour entendre cet être extraordinaire. La
place est tropétroite pour contenir cette multitude de curieux.
sur
Le lendemain , de grand matin , Kaboud arrive , conduit
par son maître au milieu de cette nombreuse assemblée où
règne le plus profond silence. Hassan prend la parole et dit :
«Voilà , mes amis , voilà unjeune voyageur qui a vu bien
du pays et qui connaît bien des choses . Interrogez-le
toutes les sciences , il vous répondra sans hésiter. >> Alors un
homme d'une cinquantaine d'années , dont la barbe est
" longue , l'attitude fière , le regard imposant, un homme
qui imprime le respect dès qu'il paraît , qui fait naître l'étonnement
et l'admiration des qu'il parle , le maître d'école
duvillage se présente le premier. « Seigneur Kaboud , dit- il ,
pardonnez si mon ignorance ose sonder les profondeurs de
votre savoir. Si je vous interroge , ce n'est point pour faire
briller les faibles lumières de mon esprit , mais pour faire
jaillir les rayons étincelans du soleil de votre raison. Répondez-
moi donc , sage et savant Kaboud : lorsque le créateur
dumonde fait paraître une nouvelle lune , que devient l'ancienne
? » Tout l'auditoire est dans l'attente . Kaboud semble
se recueillir un instant. Le maître d'école répète la question ,
mais Kaboud garde un modeste silence. Ce silence est interprêté
défavorablement, et le pauvre Hassan est en butte aux
mauvaises plaisanteries des villageois . Il excuse son âne de
son mieux. « Attendez un peu , dit-il ; Kaboud , je vous
l'assure , est très-instruit, mais il est timide , jamais il n'a
parlé devant tant de monde à la fois. Allons , Kaboud ,
allons , mon ami , du courage. Dis nous ce que tu as vu
dans tes voyages. Parle nous des différens peuples qui fréquentent
les villes d'Alep , de Damas et de Mossul ; déploie
toutes tes connaissances . >>Un gros homme qui se
trouvait là et qui passait dans son village pour un grand
politique , s'approche et dit : « Crois-tu , Kaboud , que le roi
de Perse soit assez riche en hommes et en argent pour
faire la conquete du Thibet ? » - Ecoutez-moi , dit un
autre savant du lieu ; cet ane a été instruit par un Dervis;
il est très-possible que son précepteur ait négligé de lui apprendre
AVRIL 1809 .
D
113
-
prendre tout ce que vous lui demandez là , pour en faire un
savantdans la loide Mahomet. Laissez-moi donc l'interroger.
Kaboud, de tous les commentateurs du Coran , dis-nous quel
ha est celui qui a mieux saisi le vrai sens de la loi , le véritable
esprit du prophète ? Ah ! que voilà une belle question !
at ditHassan; allons , Kaboud , allons , il faut répondre. « A
ces mots , Kaboud ayant pris un peu d'assurance , promène
ses regards sur toute l'assemblée , dresse majestueusement
af ses oreilles , et fait entendre à tout l'auditoire ces paroles
mémorables qu'il prononce à haute et intelligible voix : hihon
, hi-hon , hi- hon , hi-hon , hi-hon. A cette sublime réponse
, des huées s'élèvent de tous côtés. Le bon Hassan perd
patience. « Ah , coquin ! dit- il , ce n'est pas l'esprit qui te
manque , mais la bonne volonté. Attends , attends , je vais te
faire parler , moi . » En même tems , il prend un gros bâton ,
pour délier la langue de ce savant entêté. Il a même déjà
assené quelques coups vigoureux sur les os de Kaboud , et il
se prépare à redoubler , lorsqu'un autre villageois le retient
⚫et lui dit : « Pourquoi assommer ce pauvre animal ? ne voistu
pas qu'il débite tout ce qu'il sait ?? Quel besoin avais-tu de
l'envoyer à la Mecque ? N'avait-il pas assez d'esprit et d'instruction
pour remplir dans ta maison le ministère d'un bon
ane ? Il te portait , il traînait ta charrette, rentrait ta récolte ;
- que pouvais tu lui demander de plus ? tu as voulu en faire un
- savant , mais est- il de l'étoffe dont on les fait ? Dans ce momentle
plus âne de vous deux , ce n'est pas lui. Ramène-le
donc tranquillement dans son écurie , soigne-le bien , pour
rétablir sa santé autant que faire se peut; sers-toi des trois
jambes et de l'oeil qui lui restent , et ne le prête plus à un
Dervis pour aller en pélerinage. »
Le bon Hassan suivit ce conseil , prit tristement la bride
de son âne et le reconduisit à son écurie. Il le soigna , le
pansade son mieux , mais Kaboud n'était presque plus bon
àrien. Il avaitpris l'habitude de la fatigue , mais il avait perdu
celle du travail , et son maître se repentit amèrement de lui
avoir fait faire un voyage qui lui avait coûté beaucoup et qui
ne lui rapportait aucun profit .
Cette histoire est peut-être un conte ; vraie ou fausse , elle
a donné lieu à ce proverbe oriental : Que l'on mène un âne à
laMecque,fût-ce même l'âne du Messie , on n'en ramènera
jamais qu'un ane. ADRIEN DE S ..... N .
5.
cer
2
H
114 MERCURE DE FRANCE,
DE LA COMÉDIE ITALIENNE AU XVI SIÈCLE ,
ET DE LA CALANDRIA DU CARDINAL BIBBIENA
Notions préliminaires .
(1).
La Comédie et la Tragédie grecques eurentla même origine,
Je choeur des fêtes de Bacchus. Mais tandis que l'athénien
Thespis mettait au milieu d'un de ces choeurs , dont le
caractère était grave et religieux, un , puis deux et enfin trois
personnages, qui y représentaient une action noble , intéressante
, imposante , capable d'exciter la terreur et la pitié ;
d'autres poètes introduisirent dans des choeurs joyeux et
bruyans des interlocuteurs qui amusaient le peuple par leurs
bouffonneries. Ceux-ci furent bientôt, dans la main desmagistrats
, des instrumens satiriques , dont ils se servaient pour
reprendre les vices des principaux citoyens , et pour arréter
l'agrandissement de ceux dont ils pouvaient redouter le crédit.
La Comédio, dans ce premier âge , ne fut point une imitation
générale des moeurs ; on n'y représenta point , sous un
nom inventé et sous un masque de fantaisie , un avare , un
débauché, un intrigant , un ambitieux; elle fut la représentation
particulière de l'avarice de tel athénien vivant , des
moeurs corrompues de tel autre , des intrigues et des menées
d'ambition d'un troisième , qu'on y fit agir et parler sous leur
propre nom et sous des masques ressemblans aux traits de
leur visage.
Telle fut l'ancienne Comédie d'Eupolis , de Cratinus ,
d'Aristophane. Nous ne la connaissons point par des définitions
obscures ou des descriptions suspectes : de plus de cinquante
comédies qu'avait composées le troisième et le plus
fameux de ces poètes, il nous en est resté onze. On y voit
le bien et le mal qui pouvaient résulter de ces compositions
singulières , où sont percés des mêmes traits les vices et les
vertus , un misérable tel que Cléon et un sage tel que Socrate
; où la persécution contre le plus grand et le meilleur
des hommes est préparée par une plaisanterie sans frein , et
commence par le ridicule, pour finir par la ciguë .
(1) Ce morceau est tiré de l'Histoire littéraire d'Italie , de M. Ginguené,
de même que celui qui a pour objet la Tragédie italienne et la
S phonisbe du Trissin , inséré précédemment dans deux numéros de
cejournal [15 et 19 décembre 1807 ] .
AVRIL 1809. 115
Quandle gouvernement d'Athènes, de démocratique qu'il
était, fût devenu olygarchique , si la licence du théatre n'eût
attaqué que les hommes vertueux et les sages , on lui eut
sans doute laissé une liberté entière; mais elle blessa des
hommes puissans , et elle fut réprimée. Il fut défendu de
représenter et même de nommer sur la scène aucun citoyen
vivant. C'est ce qu'on nomme la Comédie moyenne. La malignité
y avait encore des ressources : sans nommer les personnages
, on les designait si clairement que ni le public ni
eux-memes ne pouvaient s'y méprendre; et le choeur surtout
lançait des traits si vifs et si bien dirigés, que lamoyenne
Gomédie se rapprochait de très -près de l'ancienne. L'autorité
supprima le choeur , proserivit les allusions directes ; et la
Gomédie qu'on appela nouvelle fut réduite à être ce que doit
ètre en effet la Comédie , une représentation de la vie commune,
des vices en général , des faiblesses humaines et des
ridicules de chacun des états dont la société se compose.
Menandre fut le plus parfait des poètes de ce dernier âge. II
avait fait cent huit comédies: pas une seule ne s'est conservée;
nous ne connaissons ce poète philosophe (2) que par
les traductions que Térence nous a laissées de quatre de ses
pièces (3); et ce Térence , qui nous paraît et qui est en effet
si admirable , Jules-César croyait assez le louer en l'appelant
un demi-Ménandre (4).
Le mérite de Pimitation et souvent même de la traduction
littérale des poètes grecs fut dans la Comédie , plus encore
quedans la Tragédie , presque le seul auquel aspirèrent les
poètes latins. Livius Andronicus , Ennius , Nævius, Accius ,
qui avaient transporté l'une à Rome, y naturalisèrent aussi
Pautre ; Cæcilius s'éleva au dessus d'eux: Plaute les surpassa
tous: il ne nous est resté que des fragmens tronqués de leurs
pièces , et nous avons dix-neuf des sienues presqu'entières .'
Plusieurs sonttirées du grec , quelques - unes , dit - on ,
lui appartenaient en propre; mais dans les unes conime
dansles autrreess,, le lieude la scène, les noms, les moeurs ,
les aventures, tout est grec. Tout l'est encore davantage dans
les six comédies de Térence , que le tems a épargnécs , puisqu'elles
n'étaient que des traductions de Ménandre et d'A-
(2) Il était disciple de Théophraste .
(3) L'Eunuque , P'Heautontimorumenos , l'Hecyre et les Adelphes.
(4) Tu quoque, tu in summis , o dimidiate Menander,
Poneris, etc.
)
H2
116 MERCURE DE FRANCE ,
1
pollotlore. Il n'y eut donc point réellement de Comédie ,
comme il n'y eut point de Tragédie latine.
Iln'y en eut pas du moins à qui l'on puisse véritablement
donner ce titre. Ni les farces satiriques anciennement apportées
à Rome par des histrions d'Etrurie , et qui avaient précédé
les traductions des pièces grecques; ni les Atellanes ,
venues du pays des Osques (5) , et qui offraient un mélange
de comique et de tragique , n'étaient de véritables comédies
: d'ailleurs , il n'en est rien parvenu jusqu'à nous ; les
érudits ont pu et peuvent encore disserter tout à leur aise sur
ce qu'elles étaient ou n'étaient pas. Quant aux comédies
qu'on appelait Togatæ , parce que les acteurs y étaient vêtus
de toges à la romaine , par opposition avec les Palliatæ ,
dont les acteurs portaient le pallium ou manteau grec , il
ne s'en est conservé aucune ; et rien ne peut nous apprendre
si les moeurs et les usages de Rome y étaient effectivement
représentés , ou si ce n'étaient point encore des pièces grecques
jouées en habit romain .
Lesmimes et les pantomimes passèrent aussi de la Grèce à
Rome , et n'y acquirent pas moins de faveur. Les premiers
étaient nés du choeur de la Tragédie et de la Comédie . Ce
choeur, qui exprimait par des chants , des danses et des gesticulations
les parties de ces compositions dramatiques qui
lui étaient confiées , finit par s'en séparer , et forma , sous le
nom de mimes , un spectacle indépendant. Les gestes , la
danse et le chant y accompagnaient une sorte de drames
extrêmement irréguliers , tantôt sérieux et tantôt comiques .
Ces derniers descendaient aux plus basses bouffonneries .
Les personnages en étaient couverts d'habits grotesques et
de masques ridicules ; et nous allons bientôt voir un trait
singulier de la destinée des arts et des inventions humaines ,
dans les vicissitudes de ce spectacle.
Les pantomimes lui durent leur origine ; ils se détachèrent
des mimes comme ceux-ci l'avaient fait du choeur de la tragédie
et de la comédie. La gesticulation et la danse étaient
leur seul langage. Le plaisir des yeux est sans doute moins
vif que ceux del'esprit et de l'âme pour quiconque peut
également goûter les uns et les autres ; mais il faut bien
reconnaître que beaucoup plus d'hommes sont susceptibles
du premier de ces plaisirs que des seconds , en voyant que
(5) D'Atella, ville autrefois considérable de ce pays , et qui n'est plus
qu'un petit village nommé Sant ' Arpino , à un mille d'Aversa , entre
Capoueet Naples .
AVRIL 1809 . 117
partout où la Pantomime s'est montrée en concurrence avec
la Tragédie et la Comédie , elle a toujours attiré les applaudissemens
et la foule , et fait regarder froidement , ou
même déserter les autres spectacles.
Jamais acteur n'avait excité autant d'ivresse que les deux
fameux pantomimes Pilade et Bathylle en excitèrent à Rome
sous Auguste. « Cet habile politique, dit le savant Quadrio (6) ,
pour amollir par des spectacles et des divertissemens l'âme de
ceux qui soupiraient après la liberté perdue , et pour se
montrer en même tems populaire et affable en jouissant des
mêmes plaisirs que le peuple , voyant le goût extraordinaire
que les Romains avaient pour la Pantomime , crut devoir encourager
cet art de tout son pouvoir. >> Il se servit pour cet
objet de Pilade d'Alexandrie , qui excellait dans les sujets
tragiques , et du sicilien Bathylle, favori très-suspect du voluptueux
Mécène , et pantomime inimitable dans le comique
etle bouffon. Tous deux firent école , et eurent bientôt des
élèves qui rivalisèrent avec eux. Leur faste et leur crédit
s'augmentèrent , au point que , selon le témoignage de Sénèque
(7) , leur maison ne désemplissait pas de chevaliers
et même de sénateurs , qui allaient leur faire la cour. Gonflés
d'orgueil , comme il arrive toujours à des gens de cette
espèce , ils forcèrent enfin Auguste lui-même à sévir contr'eux;
il exila de Rome et de l'Italie entière son cher Pilade ,
et fit fouetter publiquement , dans la cour de son palais ,
Hylas , élève et rival de ce danseur .
Tibère , étourdi du bruit que les pantomimes faisaient à
Rome , où le peuple se divisait pour eux en factions cone
traires et troublait la tranquillité publique , les bannit ,
par un décret , de Rome et de l'Italie; mais le peuple
se révolta contre ce décret , soutint son spectacle favori ,
et l'Empereur fut obligé de se réduire à défendre à tout
sénateur d'entrer désormais dans la maison d'un pantomime .
Chassés plusieurs fois sous les empereurs par des raisons politiques,
ils le furent aussi par respect pour les moeurs ,
qu'outrageaient souvent l'obscénité de leurs gestes et leurs
représentations lascives Ils reparaissaient cependant toujours;
ils eurent même l'art de se maintenir quelque tems
après l'irruption des Barbares. Cassiodore nous apprend
que, sous Théodoric , ils avaient encore quelque vogue à
(6) Storia e raggione d'ogni possia , Tom. V, p. 256 .
(7) Natur. Quæst. L. 7 , c . 32.
118 MERCURE DE FRANCE,
Rome (8); et ils subsistèrent vraisemblablement à Constantinople
(9) jusqu'au moment où tous les arts y tombèrent
sous le glaive des Turcs , avec l'empire d'Orient.
Les mimes eurent une fortune moins brillante ; mais ils
durèrent plus long-tems, ou plutôt , et c'est-là cette singularité
bien remarquable que j'ai annoncée , ils ne cessèrent point
d'exister , et ils durent encore. Les sales et grossières bouffonneries
auxquels ils se livrèrent les firent promptementtomber
dans le mépris. Dans leurs jeux , ils se donnaient des coups ,
des soufflets; ils en recevaient même souvent des particuliers
qui les payaient pour faire rire à la fin des repas ou dans
les fètes . Quelques-uns mettaient tout leur esprit à contrefaire
les imbécilles et les stupides. Leurs habits étaient
misérables , et cousus de mille petites pièces de diverses
couleurs . Ils se noircissaient le visage avec de la suie: leur
chaussure était toute plate , ou mème ils avaient les pieds
nus , circonstance avilissante dans un tems où les acteurs
tragiques chaussaient le cothurne , et les comiques le brodoquin.
Ce n'est pas qu'ils fussent tous ainsi. Quelques-uns conservèrent
assez long-tems le caractère sérieux et décent qu'ils
avaient eu d'abord ; mais , sous les empereurs , ils furent à
peu près tous de niveau et aussi avilis les uns que les autres .
Leurs pièces , qui étaient dès l'origine librement écrites en
vers, le furent ensuite en prose , et même ne furent plus
écrites , mais improvisées. Leur chef ou archimime en faisait
le plan ou le canevas , l'écrivait et en distribuait les rôles . A
la représentation , c'était à qui des acteurs mettrait dans le
dialogue plus de plaisanteries, dans son jeu plus de grimaces,
de gestes et de postures capables d'exciter le rire. Du reste ,
chacun jouait son rôle à sa fantaisie , sans autre attention
que de se conformer au plan général dressé par le chef, et
sans autre étude préparatoire que la lecture du canevas.
Moins ce genre de spectacle avait de mérite littéraire , et
plus il lui fut aisé de se maintenir dans la décadence dé la
langue et de toutes les parties de la littérature latine . En se
conformant au goût du peuple à mesure qu'il se corrompait ,
les mimes survécurent à la Tragédie , à la Comédie , à tous
les autres arts. Au sixième siècle , sous Théodoric , ils
existaient à Rome aussi bien que les pantomimes. Ils y rcs-
(8) Epist. Var. L. 1 , Ep. 20.
(9) On en trouve la preuve dans plusieurs épigrammes de l'Authologie.
!
AVRIL 1809.
Y
119
tèrent après lui. Riccoboni , dans son Histoire du Théâtre
italien (10) , établit avec vraisemblance qu'ils se conservèrent
enItalic jusqu'au tems de Saint-Thomas , c'est-à-dire, au treizième
siècle, et que c'est d'eux que ce grand Docteur veut
parler quand il examine si l'on peut exercer sans péché l'art
des histrions (11) . Ces histrions ou mimes étaient sansdoute
chrétiens; toute l'Italie l'était alors , et il est à croire que
leurs pièces et leur jeu s'étaient beaucoup épurés , puisque le
docteur Angélique , moins rigide que la plupart des pères de
l'église , décide que l'on peut exercer cet art en sûreté de
conscience .
Le Quadrio , qui ne cite point Riccoboni , adopte son
opinion , emploie toutes ses preuves , et ne fait que les développer
(12). Il pense , comme lui , qu'à travers tant de
révolutions et tant de siècles , les mimes se sont perpétués
en Italie , avec leurs pièces improvisées et non écrites , et
leurs costumes bizarres , dont l'un est visiblement celui
d'Arlequin : sa chaussure plate est la leur , et son masque
noir a remplacé la suie dont les anciens mimes se barbouillaient
le visage. Les autres personnages mimiques , le Scapin,
qui est aussi un bergamasque , le Docteur bolonais , le Pantalon
vénitien , furent introduits à differentes époques , à
mesure que les divers dialectes italiens se forniaient , se
distinguaient les uns des autres , et que chacun des petits
Etats qui les parlaient prenait des habitudes , des moeurs
et des ridicules particuliers.
Ces mimes , contenus quelque tems dans les bornes d'une
certaine décence , n'en gardaient pas moins leur débit grotesque
, leurs attitudes bouffonnes et leurs gestes souvent
obscènes . Quand les Mystères et les représentations sacrées
prirent cours , ils les jouaient à leur manière et dans les
églises mêmes . Les prètres se mêlaient avec eux , farçaient
avec eux et comme eux. Vers le milieu du quinzième siècle ,
un saint archevêque de Florence ( 13 ) , scandalisé des bouffonneries
, des paroles et des gestes dont ces représentations
étaient accompagnées, et des masques que portaient les
acteurs , ne voulut plus permettre qu'on les donnat dans les
(10) Paris, 1728.
(11) Histrionatûs ars.
(12) Ub . supr. T. V, p 206 et seq. [ Milan , 1744. ]
(13) S. Antonin, nommé archevêque de Florence en 1446.
120 MERCURE DE FRANCE ,
églises , et défendit aux prêtres d'y jouer , quelque part que
ce fût(14).
Vers la fin de ce même siècle et au commencement du
seizième , à la renaissance de la Comédie régulière en Italie ,
les mimės continuèrent d'exercer leur art , et le gardèrent
dans toute son originalitė primitive , en rivalité avec le
spectacle nouveau. Tandis que des réunions d'hommes instruits
et bien élevés amusaient des spectateurs choisis par
ces imitations de la Comédie des anciens , le mimes , toujours
en possession des applaudissemens du peuple , se
maintenaient sur les places et sur les théâtres publics.
Cette rivalité tourna meme à leur profit. Ils apprirent à
mettre dans leurs scènes improvisées plus de liaison et plus
d'art ; une intrigue mieux conduite dans leurs canevas et
dans leurs plans. Le chef d'une de ces troupes errantes , le
fameux Flaminio Scala , emprunta de la Comédie régulière
tout ce qui ne dénaturait pas la sienne . Il rétablit l'usage
d'écrire le plan des pièces , et le sujet des scènes ; et il est
le premier qui les ait fait imprimer. Il mit dans ses inventions
beaucoup de fécondité , d'esprit , et même de génie.
Secondé par des acteurs pleins de feu ,' de naturel , et excellens
improvisateurs , il laissa loin derrière lui toutes les
autres compagnies de mimes et tous les autres auteurs mimiques;
mais la corruption des moeurs publiques , qui était
excessive dans ce siècle , l'entraîna , lui et ses acteurs , au
delà de toutes les bornes. Le dialogue de leurs pièces , tou
jours piquantes et ingénieuses , devint un tissu d'obscénités
les plus grossières et de licences de tout genre . L'autorité
fut obligée d'intervenir pour en arrêter le cours. Le célèbre
archevêque de Milan , Charles Borromée , porta contre
eux un décret sévère. Mais ce qu'il fit ensuite prouve qu'il
ne voulait que réprimer les excès. Il était trop éclairé pour
vouloir frapper l'art lui-même en corrigeant les abus ; et sa
conduite en cette circonstance est la condamnation la plus
évidente de ces indiscrets zélateurs , qui proscrivent sans
distinction les farces des tréteaux et les plus nobles spectacles.
(14) Le Quadrio traduit ainsi en italien [ T. V, p. 207. ] , le texte
latin de cet archevêque , tiré de sa Somme théologique , part. 3 ,
tit. 8, ch. 4. Perchè le rappresentazioni , che si fann' oggi di cose
spirituali , sono con molte buffonerie mescolate, con detti o fatti
irrisorii , e con maschere,perciò non si debbono esse far nelle chiese
nè da cherici in alcun modo.
AVRIL 1809 . 121
Le gouverneur de Milan ayant fait venir une de ces
troupes de mimes , ils se livrèrent , dès la première représentation
, à leur licence accoutumée. Le gouverneur ,
averti du décret de l'archevêque, les congédia sur le champ.
Ce fut à l'archevêque lui-même qu'ils eurent recours. Il
les reçut avec bonté , les écouta et leur permit de rouvrir
leur spectacle , mais à condition qu'il saurait toujours quelle
pièce ils devraient représenter, et que les canevas en
seraient examinés par un censeur qu'il chargerait de cet
emploi. Long-tems après , il existait encore à Milan de ces
canevas apostillés par S. Charles Borromée lui-même ( 15) ;
et l'on voit dans la Bibliothèque ambroisienne une pièce
qui prouve que ce savant et saint Prélat désignait au gouvernement
ceux à qui devait être confiée cette censure (16) .
Ainsi pendanttout le seizième siècle et au commencement
du dix-septième , le Théâtre italien fut partagé en deux
classes de représentations comiques , dont les unes avaient
pour acteurs des comédiens mercenaires et masqués , qui
en improvisaient les scènes; les autres étaient des pièces
régulières , soit en vers , soit en prose , jouées par des académiciens
et des amateurs .
Dans le courant du 17º siècle , siècle de gloire pour la
France , et de décadence pour l'Italie , la Comédie mimique
recommença à prendre le dessus ; les poètes préférèrent
cette manière expéditive d'écrire de simples canevas ; ils
s'attachèrent à des troupes ambulantes qu'ils alimentaient
de leurs plans. Bientôt les drames espagnols , le Samson ,
le Conbidado di pietra , que nous appelons en France le
Festin de Pierre , et d'autres prétendues tragicomédies
devinrent la proie de ces sortes de comédiens , qui les entremélèrent
de leurs jeux et de leurs bouffonneries .
C'est de ces productions monstrueuses et de ces extravagances
que d'Aubignac , Saint-Evremond et d'autres critiques
français ont parlé ; c'est là ce qu'ils ont pris pour la
Comédie et pour la Tragédie italiennes . Nous avons vu (17)
(15) V. Riccobon. Histoire du théâtre italien , ch. 6.
(16) Mon ami [ Angelo Costantini ] a cherché dans la bibliothèque
ambrosienne , et parmi les manuscrits , il en a trouvé un qui rapporte que
S. Charles Bor . avait obtenu du gouvernement que les canevas des
comédies, avant d'être représentés sur la scène , seraient examinés par
le prévôt de S. Barnaba. Riccob. loc. cit . Le Quadrio , ub . supr. ,
P.209.
(17) Dans le morceau cité au commencement de celui- ci.
122 MERCURE DE FRANCE ,
combien ils étaient loin de la vérité relativement à la Tragédie
; laissant maintenant à part et leur faux jugement sur
la Comédie , et le spectacle mimique , qui fut la source de
leur erreur , voyons quel fut pendant le seizième siècle le
sort de la Comédie régulière .
( La suite au numéro prochain. )
NOUVEL ART POÉTIQUE , poëme en un chant ; par
M. V. LEDUC. Avec cette épigraphe :
Ut nostri proavi.....
.... Nimium patienter utrumque
Nedicam stulte mirati.
A Paris , chez Martinet , libraire , rue du Coq-Saint-
Honoré...
Si j'avais l'honneur d'être père ou grand-père d'un
jeune homme qui eût annoncé d'assez bonne heure un
talent bien marqué pour la poésie , je croirais faire un
vol à la société si j'empêchais mon fils de le cultiver ;
car la société a besoin de poètes comme la nuit a besoin
d'étoiles .
J'examinerais d'abord quel serait le genre de poésie
pour lequel mon cher fils montrerait le plus de vocation:
la plus haute est d'ordinaire celle qui plaît leplus aux
très-jeunes gens , parce que chez eux l'imagination a déjà
toutes ses ailes , et que le jugement n'a pas encore tout
sou poids. Je tâcherais ensuite , en conversant beaucoup
avec mon jeune poète , de l'empêcher , autant que
je le pourrais , de perdre trop la terre de vue ou de
trop s'en approcher. Ne pouvant pas le suivre , je ne
saurais pas le conduire ; semblable à la poule quii ,, a vu
des oiseaux nageurs éclore des oeufs qu'elle a couvés ,
elle n'a pu les arrêter devant le premier bassin qu'ils
ont rencontré ; mais elle se tient sur les bords et ne
cesse de les rappeler. Peut-être mon fils entendrait-il
ma voix et reviendrait-il de tems en tems du haut des
cieux ou seulement des nues , touché de mon amitié
et sûr de mes applaudissemens ; car il sentirait, j'espère ,
combien il est doux d'être applaudi par des mains paternelles
; et moi je sentirais encore mieux que lui com
AVRIL 1809. 123
bien il est doux pour un père de rendre hommage à
son fils.
Tant que je ne verrais que des odes , des héroides ,
des scènes , des actes de tragédies , même des tragédies
toutes entières , je sourirais à tout , et j'attendrais en
paix la saison où ces fruits nouveaux , sans doute un
peu verds , entreraient en maturité.
Mais si au lieu des premières fleurs du printems poétique
de mon fils , je voyais des épines prêtes à piquer
le premier venu , si je le voyais plus pressé de corriger
les autres que de se former tui-même ; si je le voyais
armé de la férule qu'il devrait craindre , la lever audacieusement
sur les premiers maitres , j'emploierais tout
mon crédit pour l'en détourner ; je tâcherais de lui
faire honte d'une malice au dessus de son âge , et de
l'arrêter, s'il m'était possible , à la lisière d'un champ ,
où trop souvent on sème l'injure et l'on recueille la
vengeance.
Avotre âge, lui dirais-je, on n'a point d'avis à soi ;
c'est la lecture , c'est l'observation, c'est un long commerce
avec les morts et les vivans qui dépose en nous
les connaissances qui constituent un juge dans ces matières.
Avant trente ans , il est plus aisé de bien faire que
de bien juger; on peut avoir du goût , mais c'est un
goût d'instinct qui ne se connaît en quelque sorte pas
lui-même, et qui vous dirige presqu'à votre insu . Il y a
une autre sorte de goût qui appartient au jugement,
et qui ne vient que long-tems après l'autre ; celui-là
peut servir à observer les fautes , à en avertir ceux à
qui elles échapent , et à les remettre dans la bonne voie :
l'un est l'étoile du matin, l'autre est celle du soir. Attendez
encore , mon fils , et ne vous arrogez point une
dispense d'âge pour un si fâcheux métier.
La censure exige des cheveux blancs . Quelques
preuves que vous fassiez en ce genre , on vous regardera
long-tems encore comme l'écho de la sévérité , peutêtre
de la malveillance des censeurs de profession, et
le moins qui pût yous arriver serait d'être accusé de
parler au hasard. Mais vous , mon fils , si l'on vous criti,
ua't au hasard , de deux choses l'une , ou vous mépriseriez
la critique , ou elle vous chagrinerait ; et
124 MERCURE DE FRANCE ,
voyez dès l'abord ce que c'est qu'un métier dans lequel
on est presque sûr de causer du chagrin ou d'être méprisé.
L'un ou l'autre arriverait , n'en doutez point , si
ce n'est tous les deux , et vous n'êtes fait ni pour l'un ni
pour l'autre . Mais que serait-ce donc , si , en vous accoutumant
à ce triste emploi de votre pénétration , en vous
endurcissant à votre métier , vous en veniez à ne plus
trouver de correction assez dure , de leçon assez amère ;
et si , en continuant sous le vain prétexte de la défense
du vrai goût contre les prétendues erreurs de votre
siècle , vous passiez , comme on en a vu plus d'un
exemple , des injures littéraires aux insultes personnelles
? vous vous feriez lire peut-être , mais abhorrer...
Non , non , mon fils , vous êtes un honnête homme ,
vous n'irez point jusque-là ; mais le chemin que vous
prenez y mène; quittez-le donc au plus vite.
Cangia , cangia di consilio pazzarello che sei.
Nous ne sommes point en droit de tenir un langage
paternel à l'auteur du Nouvel Art poétique; il se donne ,
dans la préface de son ouvrage en miniature , pour avoir
à peine vingt-cinq ans , et sa témérité pourrait faire
penser qu'il se vieillit. La préface, le poëme et les
notes sont , de point en point , une satire plus ou moins
directe contre plusieurs auteurs célèbres , et qu'il espère
bien qu'on ne manquera pas de reconnaître ;
avant de le juger nous-mêmes , nous nous permettrons
d'observer que c'est entrer dans la carrière des
lettres sous de funestes auspices. Nous savons trop que
tout auteur satirique peut fonder sou espoir sur la
maxime si connue, qu'il y a toujours dans le malheur de
nos amis quelque chose qui ne nous déplaît pas ; nous
savons trop que la censure , aveugle ou clairvoyante , est
presque toujours la bien venue, et que la moquerie , méritée
ou non , plaît d'ordinaire à tout autre qu'à ceux qui
en sont l'objet ; mais nous persistons néanmoins dans le
conseil que nous donnons à M. Leduc , de laisser à d'autres
la censure et la moquerie, parce qu'en ce genre ce
qu'on donne console rarement de ce qu'on reçoit.
Le projet de M. Leduc pourrait être plus louable , et
sa manière de le remplir pourrait être plus neuve . Il entreprend,
comme nous l'avons fait entendre , de critiAVRIL
1809 . 125
i
quer différens écrivains de ces derniers tems , et afin de
mieux montrer sa force, il choisit les plus forts , mais
enmême tems pour ridiculiser de son mieux les défauts
qu'il leur reproche , et sur-tout qu'il leur prête , voici
comment il s'y prend. M. le Duc suppose , dans sa
préface , un ami qui détrompe un jeune poète de tous
les vieux principes qu'il a dû puiser, soit dans les le- ´
çons de ses professeurs , soit dans la lecture des anciens ,
etje remarquerai dabord que le livre avait besoin d'être
biencourt pour n'être pas trouvé bien long ; car rien
ne lasse plus vite que des plaisanteries rebattues et
déplacées . Quant au genre de l'ironie soutenue , je serais
tenté de le trouver faux et fatigant, si l'on avait oublié
les lettres provinciales ; mais , en bonne foi , qu'estce
qu'un très-jeune auteur peut se promettre dans un
genre qui ne demandait pas moins qu'un Paschal ? On
prendra aisément une idée des talens de M. Leduc par
quelques phrases du Conseiller , dont il a plus l'air de
se moquer , qu'il ne s'en moque en effet. <<Mon cherami ,
> dit ce Conseiller, j'ai pitié de l'erreur où vous êtes.
>> Votre facilité promet , et les fleurs qui en peuvent
> éclore ne doivent point être étouffées sous les ronces
>> du pédantisme. Je vais vous indiquer un chemin doux
» et facile que vous parcourrez sans fatigues , tandis
> que vos émules graviront en vain d'arides rochers . >>
Comment l'auteur n'a-t- il pas vu combien ce perşifflage
sur la pédanterie est lui-même pédantesque ? II
nous rappelle à tous les gaîtés collégiales de tous nos anciens
répétiteurs , de tous nos anciens maîtres d'école , de
tous les vieux cuistres en belle humeur, et en vérité, il
faut être encore bien neuf pour que cela ne paraisse pas
bien usé. Le conseiller continue sur le même ton : « Une
>> des choses qui contribuera le plus à votre gloire , c'est
> den'estimer que vous et de vous mettre sans façon au
>> dessus de tous ces hommes fameux qu'on a la vieille
>>habitude d'admirer. >>> L'auteur ne tarde pas à mettre
sérieusement en pratique la leçon qu'il feint de donner
en riant; car on verra dans le poème et dans les notes ,
comme il essaie de s'amuser aux dépens de quelques
hommes respectables à plus d'un titre , et que nous
avons en effet la vieille habitude d'admirer. « Faut- il
126 MERCURE DE FRANCE ,
>> vous dire , ajoute le conseiller, que » personne ne
>> connaît plus Horace , qu'on ne lit plus Boileau . >>>
Nous plaignons M. Leduc , si les sociétés qu'il fréquente
lui ont donné matière à cette observation ;
quant à nous , il nous semble qu'Horace est plus
quejamais dans toutes les poches et Boileau dans toutes
les bouches. Voici enfin la phrase qui couronne la préface
: Cesrheteurs , Horace et Boileau, n'ont plus pour
>> eux que l'éclat de leurs noms , si long-tems vantés ,
>> et qui , tels que celui de Marius , peuvent bien
>> effrayer un cimbre , mais ne sauraient intimider un
>> philosophe dont l'esprit est libre et dégagé de toute
> espèce de fanatisme. Nous ne savons point si cette
apostrophe serait mieux placée ailleurs ; mais nous ne
voyons pas comment la philosophie dispenserait un
écrivain des leçons d'Horace et de Boileau . Nous supposons
seulement que l'auteur a profité de l'occasion pour
faire ses premières armes contre les philosophes ; et
qu'il a cru à propos de leur imputer aussi tous les
mauvais vers , tous les solécismes , tous les barbarismes
du dix-huitième et du dix-neuvième siècle , bien assuré
que cette accusation là n'était pas plus hasardée que
tant d'autres , et
Qu'à tort à travers
On ne peut se tromper condamnant un pervers .
Passons maintenant aux vers. Nous imaginons qu'ils
seraient fort bons s'ils étaient tous de M. Leduc , car il
paraît avoir de l'élégance et de la facilité; mais le soin
qu'il a pris d'écrire presque tout en centons de Boileau
pour tirer de l'Art poétique même la parodie de l'Art
poétique , ne permet de juger de la portion du talent
appartenant à l'auteur que par de très- rares et trèscourts
intervalles. C'est toujours Boileau qui parle , et la
muse de M. Leduc , cachée derrière la muse de ce grand
homme , m'a fait souvenir d'une bouffonnerie de l'ancien
théâtre de la foire , qui m'a fort amusé dans mou
enfance. La scène se passait entre un acteur magnifiquement
vêtu , qui récitait des vers héroïques avec beancoup
d'emphase , tandis que Gilles, caché derrière lui ,
conduisait les bras du héros et lui faisait faire cent
AVRIL 1809 . 127
gestes plus ridicules les uns que les autres , au grand applaudissement
de tous les badauds ; peut-être en rirais-je
encore d'aussi bon coeur avec enx ; maisje dirai toujours
qu'entre tous les genres de littérature , le moins noble ,
le moins méritoire, le moins charitable , est celui de
Ja parodie. En effet elle s'exerce de préférence sur de
belles choses, et d'ordinaire elle infirme le respect que
nous leur devons ; c'est batir une guinguette sur les des
sins d'un temple. Gardons-la cependant pournos mêmes
plaisirs , ne fût-ce qu'en mémoire d'un auteur , qui ,
en se parodiant lui-même , a prouvé dans le même jour
deux talens opposés; alors du moins la malice n'y était
pour rien, et la pièce , embellie encore par la parodie ,
donnait l'idée d'une femme charmante menant par-tout
son joli petit singe avec elle .
Revénons à M. Leduc , dont la gaîté pourrait bien être
un peu moinsinnocente; nous aurions, s'il le permettait ,
plus d'une question à lui faire. Pourquoi reproche-t- il à
Voltaire de parler métaphysique dans ses tragédies , de
preter àses héros songoût et sapensée ? Est-il donc défendu
aux héros de théâtre de parleretdepenser commedes gens
debeaucoupd'esprit ?Pourquoidit- il quec'est à l'école de
Voltaire qu'ons'estaffranchi des règles du théâtre ? Certes
Voltairen'endonne ni l'exemple ni le conseil. Pourquoi
M. Leduc blâme-t-il un grand poète de nos jours d'avoir
entrepris de nous donner quelque idée des beautés
colossales, sauvages etjusqu'alors si mal connues, de Shakespéar
? Assurément le modèle méritait notre curiosité,
etl'imitateur notre reconnaissance. Pourquois'élève-t-il
contre les comiques modernes pour avoir abandonné
lestraces de Molière? Les traces de Molière ne mènerout
jamais jusqu'à lui. Est-ce donc un crime de ne pas
suivre dans ses voies l'homme qui n'y a laissé que le désespoir
de l'atteindre , et de chercher à moissonner
dans d'autres terrains ? Malheur aux écrivains que la
perfection découragerait ! Malheur en même tems au
public, s'il voulait obliger les écrivains à la perfection !
Et à cause qu'il y a un Misantrope et un Tartuffe ,
brûlera-t-on le Méchant , la Métromanie, le Vieux
Célibataire , les Etourdis la Suite du Menteur ?.... Enfin
, pourquoi M. Leduc paraît-il diriger la plupart de
128 MERCURE DE FRANCE ,
ses traits contré un homme qui en aurait tant à lui rendre
, si sa bonté le lui permettait, et si sa gloire ne le lui
défendait ? Cet homme est M. Delille , et voici à peu
près les points capitaux des accusations qui lui sont intentées
.
Les poëmes de M. Delille manquent d'action. Nous
ignorons si M. Delille croit ou non en avoir mis dans ses
poèmes : mais si , par hasard, il nous avait donné ses
Jardins pour un poème épique , et ses Trois Règnes
pour une tragédie, M. Leduc aurait grande raison de
l'avertir de sa méprise.
M. Delille s'est particulierement attaché à la poésie
descriptive ; et sans la note de M. Leduc , page 35 et suivantes
, il croirait encore que la poésie descriptive est
une poésie.
Aristote dit lui-même , si nous en croyons M. Leduc ,
que M. Delille n'est pas poète. Ceci me fait penser à
M. de Catinat qui avait refusé le cordon bleu par une modestie
plus noble que toute la noblesse du monde. Ses
parens s'assemblèrent et se plaignirent à lui du tort
qu'il leur faisait. Eh bien ! rayez moi de la famille
répondit le vainqueur de Marsaille. M. Delille est bien
en droit d'en dire autant aux poètes qui lui reprocheraient
de s'être passé d'action.
,
Tous les vers de M. Delille sont extrêmement brillans.
Nous en convenons , et en effet , il faut beaucoup
prendre garde à cela , parce que cela fait tort aux
autres .
M. Delille rencontre plus souvent que personne une
certaine harmonie représentative , qui peint en quelque
sorte à l'oreille ce qu'il montre à l'esprit. On le soupçonne
de chercher quelquefois de ces rencontres-là , ce
qui apparemment n'est pas de jeu .
Enfin , malgré le charme des descriptions , malgré le
brillant de ses vers , malgré l'harmonie représentative,
M. Delille ravit tous ses lecteurs et tous ses auditeurs ,
et c'est peut- être là ce que ses censeurs lui pardonnent
le moins .
Je croirais offenser M. Delille , si j'entreprenais de
le défendre ; mais que dirait Boileau , s'il voyait ses hémistiches
, ses rimes employées àtant d'inconvenances ?
Certes ,
AVRIL 1809.
DOPDTE
cen
Certes , il appartenait au législateur du bon goût à
celui qui en avait si bien approfondi les lois, et qui 5
en donnait de si beaux exemples , il appartenait à Boi- con.
leaude se divertir aux dépens des poètes ineptes de sou
tems ; mais ici c'est un jeune disciple de ce législateur
du goût , qui contrefait en quelque sorte l'écriture de
Boileau pour lancer de vains arrêts contre un vieillard
respectable , tranquille , le plus aimable , le plus brillant
, leplus ingénieux, le plus facile de tous nos poètes ;
contre un homme que Boileau lui-même offrirait pour
le modèle de toutes les beautés et de toutes les grâces de
son art , et qu'il remercierait à jamais d'avoir mis chez
nous tout l'or de Virgile en circulation.
Si nous avons en quelque sorte dérogé au plan que
nous nous sommes fait de ne jamais porter la critique
jusqu'à la sévérité , nous y avons été poussés par notre
sentiment pour l'homme respectable en qui nous chérissons
autant l'ami que nous admirons le poète ; mais
nous prions en même tems M. Leduc de l'attribuer
aussi au désir sincère que nous aurions de lui voir faire
un meilleur emploi des belles dispositions qu'il a reçues
de la nature et des rares connaissances que l'étude paraît
y avoir ajoutées.
Les vers de M. Leduc se rapprochent si biende ceux
qu'il emprunte à son maître , qu'on serait souvent embarrasséde
faire à chacun sa part. Nous en citerons avec
plaisir un ou deux exemples qui prouveront du moins
notre impartialité. Ce perfide conseiller , dont nous
avons parlé, cherche à détourner le jeune poète d'écouter
quelques-uns de ces hommes d'un grand sens , plus
désireux de s'instruire qu'ambitieux de produire , et qui
sans écrire eux-mêmes , n'en sont quelquefois que meilleurs
juges des ouvrages d'autrui.
N'espérez pas contr'eux retorquer leur systême ,
Tels que ce dur caillou qui , sans couper lui-même ,
Aiguise un fer utile , où l'acier des combats ,
Ils donnent des leçons qu'ils ne pratiquent pas.
Choisissez des amis dont la douce indulgence
Goûte de vos écrits l'heureuse négligence ,
Donnez-leur un beau jour , pour vous encourager ,
Avec un dîner fin tous vos vers à juger.
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
› En voici encore qui, en s'adressant à tous les poètes
en général, n'en peuvent blesser aucun en particulier ,
sans quoi nous ne les citerions point .
Il est plus d'un chemin qui mène à la victoire ;
Tout mortel prend le sien , et chacun a sa gloire .
Paul compose avec soin de hons vers qu'il lit mal ;
Jean lit mieux qu'il n'écrit , le partage est égal.
De bien lire vos vers apprenez l'artifice ,
Des poètes du jour innocent exercice.
Surle vers faible ou dur glissez adroitement ,
Sachez quand il est beau le dire lentement ;
Pour jouir des élans de la foule étonnée ,
Voyez comme un lecteur au sein de l'Athénée ,
Ecoutant des bravos les aimables concerts ,
Savoure un verre d'eau moins sucré que ses vers .
Ces vers sont la plupart très- élégans , très- bien tournés
et promettent sans doute beaucoup de talent ; mais
lemême sel peut servir à d'autres mets. M. Leduc n'est
mênie point aussi satirique qu'il pourrait l'étre ; on dirait
qu'il hésite quelquefois et qu'il craint de blesser
avec le trait qu'il balance , soit qu'en lui un bon naturel
se refuse à la peine qu'il ferait , soit que le bon goût
l'avertisse en secret de certaines bornes qu'il ne permet
point même à la satire de passer. Ce précieux instinct
poétique l'avertira aussi de ne point trop se livrer aux
contrevérítés ; c'est un champ trop battu pour n'être
pointingrat , et ce genre , dont on a tant abusé , devient
fatigant,même pour les lecteurs. On croit assister à un
des supplices de l'Enfer du Dante , où des malheureux,
avec le visage placé au dessus de leurs épaules , sont
éternellement condamnés à regarder d'un côté et à marcher
de l'autre. BOUFFLERS .
LOIS DES BATIMENS , ou le Nouveau Desgodets ,
traitant suivant les Codes Napoléon et de Procédure :
1º les servitudes en général , et particulièrement
l'écoulement des eaux, le bornage , les clôturés , les
murs mitoyens , les contre- murs pour les cheminées ,
fours et fourneaux ; les vues chez le voisin , les fossés ,
les haies et autres plantations ; le droit de passage , le
1
AVRIL 1809 . 131
>
tour d'échelle, la fouille des mines, le trésor : 2º les
réparations occasionnées par vice de construction ,
par accidens ét par vétusté; ce qui comprend la
garantie des architectes , entrepreneurs et ouvriers ;
les devis et marchés ; le privilégesar les constructions ;
les cas fortuits ; les travaux faits chez le voisin; les
incendies ; les réparations locatives , usufruitières et
de propriété; 3º les formes prescrites pour les visites
des lieux , et les rapports d'experts avec des modèles
d'actes pour ces diverses procédures. Ouvrage nécessaire
, non - seulement à toutes les personnes employées
dans l'ordre judiciaire , mais encore aux architectes
, aux entrepreneurs, aux propriétaires , aux
Jocataires et fermiers, et à tous ceux qui régissent des
biens ; par P. LEPAGE , ancien avocat.-Un vol. in-4° .
-Prix 15 fr. , pris à Paris , et 19 fr. franc de port.
-A Paris , chez Garnéry, libraire, rue de Seine,
N° 6. ...
On ne connaît sur l'architecture légale que l'ouvrage
de Desgodets , augmenté des notes de Goupy. Mais ce
'n'est qu'un commentaire de ce que contenait lacoutume
de Paris sur les servitudes et le voisinage des inrmeubles.
:
Un nouveau travail relatif aux lois des bâtimens
devenait donc nécessaire pour faire connaître, non-seulement
ce qui se pratique à Paris sur cette matière , mais
encore ce que décide le Code Napoléon pour tout l'Empire
français , et même pour tous les pays étrangers où
ce Code célèbre est adopté.
Tel est le but que s'est proposé M. Lepage , dans un
Traité complet et méthodique, où les principes sont
approfondis , et où , par des exemples multipliés et des
explications claires , les lois des bâtimens sont mises à la
portée de ceux même qui sont étrangers à la science
du Droit , et à l'art de construire .
Les matières traitées par Desgodets et son annotateur ,
ont reçu , dans le nouvel ouvrage, un bien plus grand
développement. Le jurisconsulte a su mettre à profit
l'expérience des deux architectes.
Mais une multitude d'objets intéressans , qui sont du
*ressort de Karchitecture légale, et dont pourtant il n'est
12
152 MERCURE DE FRANCE ,
pas parlédans le commentaire de Desgodets , rend encore
plus utile l'ouvrage nouveau que nous annonçons.
Le titre très-étendu de cet ouvrage indique l'ordre
dans lequel les matières sont classées. Il noussuffira donc
d'observer que le jurisconsulte n'a rien oublié de ce qui
pouvait éclaircir les questions les plus importantes sur
les servitudes de toute espèce, naturelles ,légales , etc.;
sur les réparations exigibles , soit par les locataires ,
soit par les propriétaires envers ces derniers; sur la
responsabilité des architectes et des ouvriers relative
ment aux constructions qu'ils entreprennent , etc. , etc.;
il détaille enfin les formes exigéespar le nouveau Code
de procédure civile, pour les visites sur les lieux faites
par les experts ou autres : il donne les modèles des
procès-verbaux et autres actes de même nature.
Cet ouvrage nous a paru fait avec soin : son titre n'induit
point en erreur en annonçant qu'il sera nécessaire
non-seulement à tous ceux qui s'occupent des lois et des
procédures , à tous ceux dont la profession tient à la
construction des bâtimens , mais aux propriétaires d'immeubles
, et à la plupart de ceux qui tiennent des biens
à titre de bail , de quelque nature qu'ils soient. Au reste,
lejurisconsulte qui en est l'auteur afait preuve de talens
et de lumières par des travaux qui ont eu dusuccès;son
nom doit inspirer la confiance.
VARIÉTÉS .
Χ.
SPECTACLE. - Théâtre Français.-Le 13 de ce mois , on
adonné à ce théâtre la première représentation du Chevalier
d'Industrie, comédie en cinq actes et en vers , par
M. Alexandre Duval .
A l'aide d'un grand nom usurpé et de faux titres , s'introduire
dans une maison opulente, devenir l'ami de la maîtresse
de la maison, amener par degrés cette femme jusqu'a
désirer que cet ami ait le titre d'époux , telle est l'entreprise
hardie de l'aventurier que l'on vient de mettre sur la
scène. Tout lui réussit d'abord; mais , comme il arrive toujours,
l'aventurier a contre lui les parens de la femme dont
il convoite le bien, et les domestiques de la maison. Et
cependant il parviendrait encore à son but , si unjeune
AVRIL 1809.
153
homme, qui avait été autrefois sa victime , qu'il avait ruiné,
ne parvenait à le démasquer quand il allait jouir du fruitde
tous ses artifices.
Les quatrepremiers actes de cette pièce fortementconçue ,
écrite avec chaleur et intérêt , dans laquelle on trouve des
portraits bien tracés , des situations bien amenées, ces quatre
actes ont été accueillis avec un véritable enthousiasme ,et
couverts d'applaudissemens. Mais une scène qui ouvre le
cinquième acte a déplu; une fille ose donner des conseils ,
desleçons même, à sa mère égarée par unepassion fatale :
on amurmuré sans trop examiner si la situation ne permettait
pas , n'exigeait pas peut-être cette inconvenance.
Quoiqu'il ensoit, l'auteur ferabien de couper cette scène
ou de la changer; et alors nous osons prédire à sa pièce un
succès durable, et l'approbation unanime des vrais connaisseurs.
Lerôle, si vigoureusement tracé , du Chevalier d'Industrie,
et celui d'un oncle bon, mais goguenard et persiffleur ,
ont été parfaitement joués : le premier par Damas , l'autre
parFleury.
Théâtre de l'Impératrice ( ODÉON).-Une virtuose italienne
, Mme Festa, adébuté sur ce théâtre avec le plus
grand succès . Sa voix est fraîche , étendue , légère ; son
accent gracieux et sentimental. Cette cantatrice a réuni
tous les suffrages.
L'imbroglio italien dans lequel elle a débuté ( il matrimonio
per susurro ) , avait été annoncé comme un ouvrage
de Salieri , mais on y a reconnu des morceaux de cinq à six
autres maîtres .
Nous reviendrons dans le numéro prochain sur cette pièce ,
et nous y joindrons des observations tant sur la nouvelle
cantatriceque sur les autres acteurs de l'Opéra Buffa.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR.)
TURQUIE.- Constantinople , 12février. - Onvient de
publier ici le traité de paix conclu avec l'Angleterre ; en
voici les principales dispositions :
Du moment de la signature du présent traité , tout acte d'hostilité doit
cesser entre l'Angleterre et la Turquie, et les prisonniers de part et
d'autre doivent, envertu de cette heureuse paix, être échangés sans
134 MERCURE DE FRANCE ,
hésitation , en trente un jours, après l'époque de la signature de ce
traité , ou plus tôt si faire se pourra ....
Les capitulations du traité stipulé en l'année turque 1806. de la lune
Djernaza- ul-Akher , ainsi que l'acte relatif au commerce de la Mer-Noire
et les autres priviléges ( midjiazals ) également établis par des actes à des
époques subséquentes , doivent être observés et maintenus comme par
le passé , comme s'ils n'avaient souffert aucune interruption ....
En vertu du bon traitement et de la faveur accordée par la Sublime
Porte aux négocians anglais à l'égard de leurs marchandises et propriétés,
et par rapport à tout ce dont leurs vaisseaux ont besoin , ainsi que dans
tous les objets tendant à faciliter leur commerce , l'Angleterre accordera
réciproquement la pleine faveur et un traitement amical aux pavillons ,
sujets et négocians de la Sublime Porte qui dorénavant fréquenteront les
états de S. M. Britannique pour exercer le commerce ....
La patente de protection anglaise ne sera accordée à personne d'entre
les dépendans et négocians sujets de la Sublime Porte , et il ne sera livré
à ceux-ciaucun passeport de la part des ambassadeurs ou consuls saus
la permission préalable de la Sublime Porte ....
Comme il a été de tout tems défendu aux vaisseaux de guerre d'entrer
dans le canal de Constantinople , savoir dans le détroit des Dardanelles
et dans celui de la Mer- Noire ; et comme cette ancienue règle de l'Empire
ottoman doit être de même observée dorénavant en tems de paix vis- àvis
de toute puissance quelle qu'elle soit , la cour britannique promet
aussi de se conformer à ce principe . - etc. etc.
Du 25. Kadri , pacha , qui , dans la dernière révolution ,.
avait combattu pour la cause de Mustapha-Baraictar , et s'était
ensuite sauvé en Asie , a été trahi par ses gens , et poignardé
dans une maison de campagne aux environs de Kioutahie.
Sa tète a été portée ici , et suivant l'usage , exposée
pendant trois jours aux portes du sérail.
Kiose -Kichaja , créature et favori du dernier visir , et
qui , avant la catastrophe de celui- ci , était passé à Ruzciuk ,
dans la crainte d'étre sacrifié à son tour au parti dominant
des janissaires , vient de déployer ouvertement l'étendard de
la révolte , et a mis sous les armes tout le district de Ruzciuk.
Plusieurs ayans et chefs des environs se sont joints à
Jui. Ce nouveau rebelle serait très à craindre dans le cas qu'il
fût d'intelligence avec le bey de Sevès , qui tient à sa disposition
des forces considérables. Le gouvernement vient de
destiner contre lui le pacha de Widdin , auquel il doit envoyer
un renfort de quatre mille janissaires de cette capitale,
commandés par le Koul-Kihaja-si . On assure que le rebelle,
plutôt que d'etre forcé dans Ruzciuk , est résolu de passer le
Danube et de se jeter entre les mains des Russes avec tous ses
AVRIL 1809 . 135
trésors , dont , dit-on, il a déjà fait transporter une bonne
partie dans la forteresse de Ghiurghewo , qui est vis-à-vis de
Ruzciuk.
-Ibrahim Effendi , ci-devant ambassadeur ottoman près
la cour de Vienne , a remplacé le Kichaja Bey, qui a été disgracie
et envoyé en exil.
Le Grand-Seigneur n'a pas encore procédé à la nomination
du grand- visir. Le kaimakan continue à en remplir
les fonctions. :
Le capitan-pacha sort d'une maladie très-dangereuse ,
et s'occupe à présent avec beaucoup d'activité à équiper l'escadre
et la mettre en état de sortir pour faire la tournée ordinaire
de l'Archipel .
Lebruit court que les plénipotentiaires russes à Jassy,
après avoir entendu la conclusion de la paix entre la Porte
etl'Angleterre , ont signifié aux plénipotentiaires turcs que
les negociations entr'eux étaient rompues , et que le congrès
ne pouvait plus avoir lieu. On doit attendre la confirmation
de cette nouvelle; mais ce qu'il y a de certain , c'est que
Hosver-Pacha a été nommé ces jours derniers général en
chefde l'armée ottomane sur le Danube.
RUSSIE. - Pétersbourg , 26 mars . - La brillante campagne
des armées russes en Finlande vient d'être couronnée
par un succès éclatant. Les îles d'Aaland ont été prises.
Les troupes destinées à en faire l'attaque ont passé súr la
glace. Neuf chaloupes canonnières gelées dans le port,
vingt-six pièces de canon de bataille et huit mille prisonniers
sont le résultat de cette affaire , dans laquelle les Russes
n'ont éprouvé qu'une très faible perte. Dans les huit mille
prisonniers; il y a trois mille hommes de troupes de ligne ;
le reste est de la milice .
Le prince Bagration commandait en chef cette heureuse
expédition.
- L'empereur part aujourd'hui pour la Finlande. M. le
comte Roumanzow, ministre des affaires étrangères , est réeemment
arrivé de Paris , accompagne S. M. І.
DANEMARCK. - Copenhague , 28 mars . Le décret
pour la convocation des Etats de Suède est conçu en ces
termes :
«Nous Charles, par la grâce de Dieu , prince héréditaire des
Suédois , Gothset Vandales , duc de Sudermanie, chef provisoire
du royaume , etc. , faisons connaître notre faveur particulière , notre
bienveillance gracieuse et notre volonté à tous les Etats de Suède ,
136 MERCURE DE FRANCE ,
comtes , barons , archevêques , évêques , chevaliers et nobles , clergé
bourgeois des villes et des campagnes .
» Après avoir pris les rênes de l'Etat , conformément ànotre procla
* mation du 13 de ce mois, et pour sauver la patrie menacée d'une perte
inévitable, nous avons éprouvé l'extrême besoin de préparer , de concert
avec les Etats du royaume , le bonheur futur du peuple suédois.
Nous vous ordonnons , à cet effet , de vous assembler le 10 mai , à
Stockholm , dans les formes preserites par les lois et ordonnances existantes
, tous munis des pleins pouvoirs nécessaires , afin que nous puissions
alors commencer la diète , et être à même de cougédier chacun de
vous et de le laisser retourner dans ses foyers ; après avoir obtenu un
résultat heureux. La présente pour votre direction particulière , vous
assurant notre grâce et notre faveur , et vous recommandant à la Provi
dence toute-puissante. »
Au château de Stockholm , le 14 mars 1809.
Signé, CHARLES.
Contresigné , M. ROSENBLAD.
-Des lettres de Gothembourg , du 18 mars , annoncent
qu'à cette époque la révolution y était connue , et qu'on ne
permettait à aucun officier anglais de mettre pied àterre.
Les négocians anglais s'occupaient sans relâche à faire sortir
leurs bâtimens et leurs marchandises des ports de la Suède.
Le vaisseau amiral y était encore.
- Kiel, 29mars. S. M. le roi de Danemarck s'est mis
en route aujourd'hui de cette ville pour retourner , par
Schlesvig , à Copenhague .
ALLEMAGNE,-Augsbourg , 3 avril.-On assure que le
corps d'armée autrichien , réuni à Gratz , en Styrie , sous
les ordres de l'archiduc Jean , a reçu ordre de s'avancer sur
les frontières orientales du Tyrol ; et qu'aussitôt que la
guerre aura commencé , ce corps pénétrera par le Puftenthal
dans cette province ; mais les troupes bavaroises qui s'y
trouvent sont pleines d'ardeur et assez nombreuses pour repousser
toute agression .
La communication entre la Haute- Souabe et l'Italie supérieure
, par le Tyrol , est très- active. Beaucoupde courriers
traversent eette province avec des dépêches relatives aux
mouvemens militaires .
-Le lieutenant-général baron de Wrède se trouve actuellement
avec son état-major et son quartier-général à
Straubingen , dans la Basse-Bavière ; sa division a pris des
cantonnemens sur la rive droite du Danuhe , entre Straubingen
et Passau,
AVRIL 1809 . 137
La communication entre l'Autriche et la Bavière est
encore ouverte ; les courriers arrivent et partent comme à
P'ordinaire , ainsi que les diligences et chariots de postes ;
mais les transports de marchandises ont cessé presqu'entiérement.
Peu d'étrangers se hasardent à entrer dans les
états autrichiens , où ils sont épiés , soupçonnés et exposés à
des tracasseries insupportables. D'ailleurs , on apprend que
tous les individus domiciliés dans les états de la Confédéra
tion du Rhin , sont regardés en Autriche comme ennemis de
cette puissance et écartés de son territoire.
Stuttgard , 4 avril.- Le 30 du mois dernier , est arrivé
iei le général de division Vandanıme , chargé , par S. M.
l'Empereur des Français , de prendre le commandement en
chefducorps d'armée wurtembergeois , qui est en cantonnement.
Il a été présenté à S. M. et a eu hier l'honneur de
manger à sa table. M. le général est parti aujourd'hui à midi
pour le quartier-général de cette année , à Heidenheim .
Le 18 mars, il est arrivé dans les environs de Trieste
vingt chariots chargés de fusils , qui ont été distribués le
lendemain à tous les individus capables de porter les armes.
Onattendait àTrieste un corps de Croates et de Hongrois, qui
seront, dit-on , campés près de cette ville.
Francfort, 4 avril.-M. le chevalier d'Hédouville , ministre
plénipotentiaire de S. M. l'Empereur des Français
près S. A. Em. notre souverain , est arrivé aujourd'hui de
Paris. S. Exc. a été admise de suite auprès du prince , qui
lui a fait l'accueil le plus distingué .
- Il est questionde jeter deux ponts sur le Mein , à Dettelbach
etHallstadt.
-M. le comte de Buol-Schanensten, ministre d'Autriche
près S. A. I. le grand-duc de Wurtzbourg, a quitté cette
ville pour retourner à Vienne.
- M. le baron de Crumpipen, ministre impérial autrichien
près la cour de Wurtemberg, est également parti de
Stuttgard pour Vienne .
-
S'il pouvait y avoir encore quelques doutes sur l'existenced'un
traité de subsides entre l'Autriche et l'Angleterre,
ils seraient levés par la connaissance que l'on a des opérations
de change qui se font par Vienne avec les principales
places du continent. Partout on reçoit des offres de lettresde-
change sur Londres , et les banquiers de la cour de
Vienne ont fait répandre à ce sujet des circulaires très-pressantes.
Il en résulte que le papier sur Londres perd aujourd'hui
quinze pour cent.
138 MERCURE DE FRANCE,
On, a remarqué qu'avant la guerre de 1805, le change
avait été constamment contre la France et favorable à l'Angleterre
. Depuis cette époque , nous sommes habitués à l'inverse;
mais jamais le papier sur Londres n'a été aussi bas
qu'aujourd'hui .
ANGLETERRE.- Londres , 28 mars.--L'insurrection qui
vient d'eclater en Suède a fait prendre quelques mesures de
précaution. On assure que l'ordre a été envoyé dans les ports
d'empêcher le départ des bâtimens suédois qui s'y trouvaient.
La flotte marchande qui est partie hier pour Gothem -
bourg , sous convoi de l'Alert , va étre rappelée, et un aviso
a été expédié pour cet effet.
- On équipe actuellement à Sheerness douze gros båtimens
de transport doublés en cuivre pour être employés
comme brûlots. Toutes les troupes et la cavalerie qui sont à
bord de bâtimens dans la Tamise , ont ordre de se rendre à
Portsmouth , où il doit se réunir environ 5 à 600 bâtimens
de transport , y compris les navires ayant à bord de l'artillerie
et des provisions.
Du29. Le capitaine Ascough , commandant la frégate la
Success , est arrivé hier matin à l'amirauté avec des dépéches
de lord Collingwood. La Success a fait voile de Malte
le 2 du courant, et l'on dit qu'elle a amené deux messagers
autrichiens , qui sont venus de Vienne par la voie de Trieste.
Correspondance particulière .
Séville , 3 mars . L'armée espagnole , sous les ordres
d'Urbino , se monte à près de 30,000 hommes . Son quartiergénéral
est à Val-de-Peñas . L'armée de Cuesta occupe ses
premières positions et se monte à près de 20,000 hommes.
- Ou est dans une grande disette d'armes . L'Angleterre
en promet depuis deux mois , mais elles n'arrivent pas .
-L'armée anglaise sous les ordres de Mackenzie à Cadix,
avait ordre d'insister sur la demande d'ètre admise comme
garnison dans la ville ; et cette proposition , peu agréable aux
Espagnols , était sur-tout déplacée dans un moment où nos
armées retournaient en Angleterre , et où l'on ne voyait pas
arriver les fusils qui étaient promis depuis si long-tems .
-Du 30. Il est arrivé hier une malle de Gothembourg, par
laquelle nous avons reçu des lettres de ce port , en date du
20; et de Stockholm , en date du 18. La révolution a été terminée
en aussi peu de tems que celle qui fut faite par le père
du roi en 1772 , et comme celle-là , sans la moindre effusion
de sang. Les lettres de Gothembourg observent que le nou
AVRIL 1809. 139
reau gouvernement ne montre aucune disposition hostile à
l'égard de la Grande-Bretagne , et l'on espère que les mêmes
relations , sinon politiques , au moins commerciales , qui ont
eu lieu jusqu'à présent entre les deux gouvernemens , seront
maintenues . Cependant on ne peut rien annoncer publiquement
, quelque résolution particulière qu'on ait pu prendre ,
avant l'assemblée des états , qui aura lieu le 1º mai. Nous
espérons que , dans les circonstances actuelles , les ministres
prendront les mesures nécessaires pour l'occupation de l'ile
de Bornholm , puisque , si l'on ne s'assure pas d'un dépôt
pour les marchandises anglaises dans la Baltique il est trèsprobable
que l'ennemi réussira dans son projet de fermer
entiérement cette mer à notre commerce .
Du 31. Nous avons reçu quelques nouvelles gazettes
d'Allemagne . Les armées française et autrichienne étaient
enmouvement sur tous les points , et cependant on ne sait
pas d'une manière positive si les hostilités avaient déjà commencé.
On continue d'assurer que les Autrichiens sont entrés
en Saxe et en Bavière , et les nouvelles particulières parlent
d'une manière assez positive d'un changement qui aurait eu
lieu dans la politique de la cour de Pétersbourg.
-On a annoncé hier à la Bourse , qu'on avait reçu la déclaration
de guerre de l'Autriche.
Le messager Patrons est parti mercredi soir , avec des
dépêches pour notre ministre en Suède .
-
L'amirauté a mis une grande activité à faire partir une
flotte pour la Baltique. Elle est composée de plusieurs vaisseaux
de ligne . Les ministres de S.-M. ont résolu de tenir la
Baltique ouverte. Nous devons commander dans cette mer
comnie dans toute autre .
- Le général Bentinck et sa suite se sont embarqués lundi
à Plymouth, à bord du sloop de guerre le Scorpion , et ont
faitvoile sur lechamp. On suppose qu'il se rend en Espagne
ou enPortugal .
Le colonel Congrève a fait voile mercredi de Portsmouth
, à bord de la bombarde l'Etna , avec plusieurs officiers
et soldats d'artillerie de la marine . Elle a à bord une
grande quantité de fusées de l'invention du colonel , et les
marins s'étaient exercés à les lancer. L'Etna va joindre notre
escadre à la hauteur de Rochefort , et il n'y a pas de doute
qu'on ne veuille faire une tentative contre la flotte de l'ennemi
dans la rade des Basques .
Nouvelles de Portugal.
Lisbonne, 13 mars . Deux flottes de transports sont
140 MERCURE DE FRANCE ,
arrivées ici samedi dernier, l'une expédiée de Cork , ayant
à bord deux bataillons des gardes et les 87° et 88°. Ces
troupes ont débarqué ce matin; l'autre venant de Cadix , et
ayant àbord les9°,27° et 29° régimens. Nous ne savons rien
de certain sur l'Espagne : on croit généralement que les
Français sont à Chaves au nombre de 15 à 20,000 hommes.
Toute l'infanterie est à Lumiar , Povo et Loires. Le 14º de
dragons légers est cantonné à Loires et à Cabeca. Lumiar est
à 3 ou 5 milles d'ici , et Loires à 3 ou 4 lieues . On fait à
Loires des retranchemens considérables. Le général Beresfordestnommé
commandant en chefdes forces portugaises.
Onditque les Portugais sont très-mécontens de ce choix.
Nous avons actuellement les vaisseaux suivans :
LeGanges , 74, amiral Berkeley ; l'Isis , 50; les frégates
Niobe , Amazon , Lavinia et Sémiramis , et le sloop Nautilus.
Du 17.- On a reçu des lettres d'Oporto en date du 12,
qui annoncent l'arrivée des Français pour le lendemain.
Londres , le 1er avril.-L'argent monnayé est devenu si
rare en Autriche , en conséquence des bruits d'une guerre
prochaine , que l'on s'empresse de donner 13 florins en
billets de banque pour un ducat en or.
Le bruit qui s'est repandu que le convoi parti pour la
Suède a été rappelé , est faux; et quoiqu'il soit probable que
la Suède sera forcée de nous déclarer la guerre , par une
condition que lui imposeront la France et la Russie avantde
faire la paix, notre gouvernement a cependant reçu du cabinet
actuelde Stockholm les plus fortes assurances de la continuation
de son amitié .
(INTÉRIEUR. )
Paris, 14 Avril.
Leroi, commandant l'armée française en Espagne, mande
auministre de la guerre que les débris des insurgés , battus
dans le nord de l'Espagne , renforcés de nouvelles levées
de l'Andalousie , et conduits et excités par un grand nombre
d'officiers anglais , s'étaient divisés en deux corps ; l'un
commandé par le général Cuesta , s'était porté sur Almeraz
, et l'autre commandé par le duc d'Urbino , sur Ciudad-
Réal.
Bataille de Médelin .
Le 18 mars , le duc de Bellune passa le Tage sur plusieurs points et
délogea l'ennemi. Le 20, son avant-garde arriva à Truxillo. Les Espa
AVRIL 1809 . 141
gaols,pendant ce tems , traversèrent la Guadiana et prirent position
entre Don-Benito et Medelin. Ils avaient environ 20,000 hommes ,
parmi lesquels on en comptait quelques mille de cavalerie et 30 pièces
de canon. Le général Cuesta , voyant que le ducde Bellune se dirigeait
sar Séville , résolut , pour l'en empêcher , de risquer une affaire générale .
Le duc de Bellune arriva le 28 et rencontra l'ennemi rangé sur trois
ligues. Aussitôt qu'il eut reconnu sa position , il ordonna aux divisions
de cavalerie des généraux Lasalle et Latour-Maubourg de déboucher : la
division allemande , commandée par le général Leval , les soutenait ; et
lesdivisions Villate et Ruffin furent placées à droite et à gauche en seconde
ligne. Le duc de Bellune fit faire un changement de front , la gauche en
arrière , et attaqua vigoureusement la gauche des Espagnols . Tout fut
culbuté; le centre prit la fuite à l'exemple de la gauche : la droite tenta
de résister , mais elle fut taillée en pièces. Le 9º régiment d'infanterie
légère , posté à l'entrée d'un défilé , reçut , selon son habitude , et mit
endéroute une colonne de 3000 Espagnols qui avaient voulu tourner
Parmée française pendant la nuit. La division Villate a fait une belle
charge qui a décidé l'affaire. Six à sept mille hommes tués, 3000 prisonniers
, 30 pièces de canon , 12 drapeaux , sont les fruits de cette
victoire. Parmi les prisonniers se trouvent plusieurs généraux , etnombre
de colonels et d'officiers. Nous n'avons eu que 40 tués et 200 blessés.
Le duc de Bellune se loue particulièrement du général Borde-Soult ,
des généraux Lasalle et Latour-Maubourg , et du colonel Meunier. JI
fait un éloge distingué des talens et de l'expérience que montre, tous
les jours , le général de division Villate. Enfin , il cite avec éloges la
conduitedes troupes de la Confédération du Rhin.
L'ennemi a été poursuivi l'épée dans les reins; et le 29, les avantpostes
du duc de Bellune sont arrivés à Badajoz , et à une marche de
Mérida sur la route de Séville.
Bataille de Ciudad-Réal.
Pendant que le duc de Bellune gagnait cette brillante bataille , le géné.
ral Sébastiani remportait une victoire aussi importante à Ciudad-Réal.
Le général espagnol avait à peu près 12,000 hommes , couverts par la
Guadiana , et protégés par 15 pièces d'artillerie. Le 27 mars , à six heures
du matin, le général Sébastiani commença l'attaque. La première brigade,
de sa division , passa le pont par sections , soutenue par la division
polonaise , et appuyée par le feu de 12 pièces d'artillerie. La rapiditéde
ce mouvement intimida l'ennemi. Il fut attaqué au pas de charge , cr
buté et poursuivi l'épée dans les reins . Le 3º régiment de hussards et les
hussards hollandais chargèrent l'infanterie espagnole avec une rare intre
pidité et avec le plus grand succès . Quinze cents morts ont été comptés
sur le champ de bataille. Nous avons pris 7 pièces de canon , 25 caissons
et 4000 hommes , parmi lesquels se trouvent 100 officiers .
Le jour même l'ennemi fut poursuivi jusqu'a Almagro. Le lendemais,
142 MERCURE DE FRANCE ,
il fut atteint à Santa-Cruz , et chargé par la cavalerie. Les 12º et 16
régimens de dragons se sont distingués dans cette charge. Le marquis de
Gallos , général espagnol , a été tué dans cette affaire. Nous y avons pris
30 officiers , 5 canons et 70 voitures . Les carabiniers espa nols ont été
hachés. Tous les magasins que l'ennemi avait formés au pied de la
Sierra- Morena , et que les Anglais avaient abondamment approvisionnés
enarmes, munitions et effets d'équipement, sont devenus la proie du
vainqueur.
Dans toute la Mancha les insurgés sont eu horreur; et le peuple de
l'Andalousie , comme celui des autres provinces est lassé de l'état de
guerre et d'agitation dans lequel l'ont retenu les intrigues et les insinuations
pernicieuses des Anglais , qu'ils n'ont pas voulu recevoir à Cadix .
Le général Sébastiani se loue principalement du général Milhaud , du
colonel du 12º régiment de dragons , de son chef d'état-major , le colonel
Bouillé , et des lanciers polonais .
S. M. I. est partie hier matin. Elle se rend à Strasbourg
, pour se rapprocher de ses armées .
S. M. l'Impératrice l'accompagne.
- Dimanche dernier , 10 de ce mois , à onze heures et
demie , S. M. I. et R. , entourée des princes , des ministres,
des grands- officiers et officiers de sa maison, a donné audience
aux députés du grand-duché de Berg , dans la salle
du trône. La députation , conduite à cette audience par un
maitre et un aide des cérémonies , et introduite par le grandmaître,
a été présentée par le ministre et secrétaire d'Etat.
M. le comte de Westerhold, membre de la députation , a
porté la parole en ces termes :
« Sire , nous apportons aux pieds de V. M. I. et R. l'hommage du
respect et de la reconnaissance des habitans du grand -duché de Berg.
>> Par une prédilection de V. M. dont ils sont fier , leur patrie. est
devenue l'apanage d'un prince de la maison impériale. Le premier qu'ils
ont reçu de votre main a été seulement montré à leur amour , et à
bientôt trouvé , sous un autre ciel , le terme élevé de ses mémorables
travaux. Long-tems sa perte eût nourri des regrets dans le grand-duché ,
si V. M. , dans sa bonté , ne s'était chargée de les gouverner, c'est- à-dire,
de le rendre heureux.
>> Sire , les habitans du grand-duché savaient qu'ils ne pouvaient pas
trouver place parmi ces Français devenus si grands sous votre règne ;
mais si , après cette haute fortune , ils avaient enun voeu à former, c'eût été
d'avoir pour souverain un prince issu d'un père qui a fait asseoir avec lui
toutes les vertus sur le trône , et dont les peuples ne prononcent plus le
nom qu'avec attendrissement ; que ce prince eût pour maître dans l'art
de régner le plus grand des humains , et s'élevât au milieu des exemples
'de tous les genres d'héroïsme. Mais ils n'auraient peut- être pas osé porAVRIL
1809 . 143
a
ter leurs voeuxjusqu'à ce premier rejeton d'une auguste famille , sur qui
tant de peuples ont les yeux ouverts , qu'attend un si grand avenir ,
l'espoir et l'amour du siècle qui commence ... Sire , ce que les habitaus
du grand-duché n'auraient pas osé désiter , ils l'ont obtenu de la bonté
paternelle de V. M.
» Certains de vivre sous le gouvernement de V. M. jusqu'à ce qu'un
prince élevé sous ses yeux ait atteint l'âge où ilpourra suivre de si grands
exemples , la prospérité de notre patrie est garantie comme sa gloire , et
il ne nous reste plus qu'à confondre nos voeux avec ceux de la grande
famille , pour la longue prospérité de la maison impériale. >>>
-
"
Le même jour ( 10 avril ) ont été présentés au serment
qu'ils ont prété entre les mains de l'Empereur.
Par S. A. S. le prince vice-grand- électeur , S. Em. le car-.
dinal Caselli , sénateur .
Par S. P. S. le prince archi-chancelier de l'Empire ,
M. de Voyer d'Argenson , préfet des Deux- Nithes , et
M. Lecouteulx, auditeur au conseil-d'Etat , préfet de la
Côte-d'Or .
- S. M. considérant que les peuples des départemens de
laToscane sont , de tous les peuples de l'ancienne Italie , ceux
qui parlent le dialecte italien le plus parfait ; et qu'il importe
àla gloire de l'Empire et à celle des lettres , que cette
- langue élégante et féconde se transmette dans toute sa
pureté , a rendu , le 9 avril , un décret portant que la langue
italienne pourra être employée en Toscane concurremment
avec la langue française , dans tous les tribunaux , dans les
actes passés devant notaire et dans les écritures privées .
S.M. fonde, par le présent décret, un prix de 500 napoléons ,
lequel sera décernée aux auteurs dont les ouvrages contribueront
le plus efficacement à maintenir la langue italienne
dans toute sa pureté.
-Le général Macdonald va, dit- on , prendre le commandement
d'un corps d'armée en Italie .
M. de Rochambeau , aide-de-camp de S. M. le roi de
Naples, a passé le 30 marsà Turin, venant de Naples , et se
rendant à Paris .
M. Germain , chambellan de S. M. l'Empereur et
Roi , a passéle 9 avril à Nancy, se rendant à Strasbourg .
-On assure que M. Daugier, commandant les matelots
de la garde impériale , et ex-tribun, est nommé préfet maritime
àLorient.
- D'après les derniers avis directs de Stockholm , la régence
de Suède est composée ainsi qu'il suit :
S. A. R. le duc de Sudermanie , oncle du roi ; le feld-ma
144 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1809 .
réchal Klingsporr ; le comte Wachtmeister , drost da
royaume; le général Stedingk; le général Adlercreutz ; le
baron d'Erenheim ; l'amiral Lagerbielke; le secrétaire
d'Etat Lagerbielke , et le comte Oxenstierna.
ANNONCES .
Nouveau Cours complet d'Agriculture théorique et pratique , cou
tenant la grande et la petite Culture , l'Economie rurale et domestique ,
la Médecine vétérinaire , etc.; ou Dictionnaire raisonné et universel
d'Agriculture , rédigé sur le Plan de celui de feu l'abbé Rozier ; par les
Membres de la section d'Agriculture de l'Institut de France, etc. , MM.
Thouin , Parmentier , Tessier , Huzard , Silvestre , Bosc , Chassiron ,
Chaptal , Lacroix , de Perthuis , Yvart , Décandolle et Dutour. Cet Ouvrage
formera environ 12 vol. in-8º de cinq à six cents pages chacun ,
ornés de figures en taille-douce , et semblables à ceux du Nouveau
Diotionnaire d'Histoire Naturelle. Il sera publié par livraison de trois
vol. tous les trois mois. La première livraison paraît présentement ;
elle est composée de trois gros vol. in-8° , ornés de seize planches en
taille-douce de la grandeur d'in-4° .- Le prix de ces trois vol. brochés ,
est de 21 fr. pour MM. les Souscripteurs , et de 27 fr . , francs de port.
-Chez Déterville , libraire et éditeur , rue Haute-feuille , nº 8; et chez
Arthus-Bertrand , libraire , même rue , nº 23.
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Campagnes des Armées françaises en Espagne et en Portugal,
pendant les années 1808 et 1809, sous le commandement de S. M.
l'Empereur et Roi et de ses Généraux ; précédées de la Description statistique
de l'Espagne et du Portugal, et d'un Tableau historique des
Evénemens qui y ont eu lieu avant l'abdicationde Charles IV. Ouvrage
destiné à recueillir les grands Evénemens , les Actions héroïques des
Militaires français , etc. On y a joint des Notices biographiques sur les
Généraux morts dans ces Campagnes , et des Notices sur les Sièges et
Batailles qui ont eu lieu précédemment dans les mêmes royaumes ; avec
des Cartes et Portraits gravés en taille-douce. Tome Ier , contenant la
Description statistique de l'Espagne. - Un vol. in-8°. de plus de 400
pages , avec la Carte coloriée de l'Espagne et du Portugal, etdes Tableaux.
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vélin , le prix est double.-Chez Fr. Buisson , libraire , rueGilles-Coeur,
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, et de celle des Inscriptions et Belles-Lettres .- Trois vol. in-8°.
-Prix , 15 fr . , et 19 fr. francs de port.- Chez Léopold Collin , libr.,
rueGilles-le-Coeur , nº 4 .
(N° CCCCV. )
cen
( SAMEDI 22 AVRIL 1809. )
5.
MERCURE
DE FRANCE .
1
POÉSIE .
EPITRE A ALCIPPE .
QUE P'homme , cher Alcippe , est faible , est ridicule !
Il s'agite sans cesse , il médite , il calcule ;
Chaque jour nouveau plan ; mais quel est son destin?
Il projette la veille ..... il meurt le lendemain !
J'arrive en cemoment du château de Valère ,
Acet ancien ami , retiré dans sa terre ,
J'avais souvent promis de consacrer un jour .
D'abord je l'aperçois , au milieu de sa cour ,
D'artistes entouré , qui crayonnait l'esquisse
D'un nouveau pavillon avec son frontispice.
Ah! s'est-il écrié : soyez le bien venu !
Vous jugerez un point entre nous débattu,
Ces Messieurs , pour orner avec goût ma façade ,
Veulentd'un stuc léger former la colonnade ;
Voilà l'esprit du jour ! Des ouvrages clinquans
Qu'il faudrait réparer en moins de vingt-cinq ans .
Jeprétens qu'on emploie et le marbre et la pierre.
Mais vous n'avez pas vu mon aquéduc , ma serre ;
Venez : sur će propos , une toise à la main ,
Mon Vitruve m'entraîne au fond de son jardin.
Voyez je compte ici placer l'orangerie ;
Là faire unboulingrin; plus loin dans la prairie
K
146 MERCURE DE FRANCE,
Sur les bords verdoyans de ces limpides eaux ,
On verra s'élever un double rang d'ormeaux ;
Nous les plantons demain : assis sous leur ombrage ,
Quel plaisir de rêver , feuilleter un ouvrage ,
Ecouter le matin les habitans des airs
Préluder à l'amour par de joyeux concerts !
Passons à mes celliers : contemplez ces futailles
Qui , de chaque côté , décorent les murailles ;
C'est du Rhin , du Bordeaux que je laisse vieillir :
Sur les lieux , avec soin , je les ai faits choisir ,
Et dans quinze ou vingt ans , transportés sur ma table ,
Ces vins nous offriront un nectar délectable .
Des celliers au boudoir , de l'office au salon
Nous avons voyagé dans toute la maison :
Ici , l'on commençait à poser des tentures ,
Et là sur un plafond , l'on traçait des peintures ;
Ailleurs on essayait certain poële nouveau ;
Plus loin retentissaient la hache et le marteau ;
Par- tout on s'occupait à construire , à défaire .
Cher Alcippe , à ces traits , vous croyez que Valère ,
Dans la force de l'âge , ingambe et vigoureux ,
Apeine sur son front voit blanchir ses cheveux ;
Qu'un riant avenir à ses yeux se déploie ,
Et lui promet des jours filés d'or et de soie.
Point du tout , accablé par septante printems ,
La gravelle , la toux , l'assiègent dès long-tems ,
Et maigre , décharné , le pauvre homme sans cesse
Est prêt à succomber sous l'asthme qui l'oppresse.
Sans doute , direz-vous , que dans un successeur
Donné par la nature , ou choisi par son coeur ,
Votre ami croit revivre , et qu'il fait son étude
De créer pour l'objet de sa sollicitude .
Eh non ! Valère est seul , sans femme , sans enfans ;
Un procès l'a fait rompre avec tous ses parens .
Des neveux, des cousins , collatéraux cupides ,
N'attendent que sa mort , et de leurs mains avides ,
Dénatureront tout,couperont les ormeaux
Abattront la façade , et boiront le Bordeaux !
AVRIL 1809. 147
1-
LE JOUR DES CENDRES.
Ils sont voilés ces traits que j'idolâtre ;
Ames regards n'ose s'ouvrir ton oeil ,
Et de ton front couvrant le pur albâtre
La cendre y laisse une empreinte de deuil.
Pour expier le crime d'être aimée
De tes attraits tu déplores l'éclat ;
D'un sombre effroi ton âme consumée
A fait pâlir leur timide incarnat.
Dérobe-moi , si tu craius de me plaire ,
Ce son de voix qui me fait tressaillir ;
Voile à jamais de ta noirė paupière
Ces longs regards si doux à recueillir.
Lesentimentque tu me fis connaître ,
Ah! de mon coeur voudrais-tu le bannir ,
Et lui ravir , ô toi qui la fis naître ,
L'émotion qu'il se plaît à sentir !
Aton espoir , à tes voeux inflexible ,
De mes liens puis-je me dégager?
Lorsqu'on te voit, peut-on être insensible ?
Et qui t'aima peut-il jamais changer ?
N'espère pas , de tes feux délivrée ,
Calmer celui dont je suis consume....
Ah! tu gémis d'être encore adorée ,
Quand je me plains de n'être plus aimé.
i
i
:
4
DEMOLIÈRES.
L'AMOUR DOCTEUR EN MÉDECINE.
AIR: àfaire.
De l'antique vieillard de Cos(1)
Goûtant la science divine ,
L'amour pour soulager nos maux
S'est fait docteur en médecine.
Je ne sais trop par quel pouvoir
DeGallien il est confrère ,
(1) Hippocrate,
:
১
K2
148 MERCURE DE FRANCE ,
Mais on vient de le recevoir
A la faculté de Cythère .
Pour guérir malise , douleur ,
Il a mainte recette utile ,
Mais sur- tout pour les maux de coeur ,
C'est un médecin fort habile .
Voulant , comme Mesmer et Gall ,
Compter parmi les empiriques ,
Il prévient , dit-il , plus d'un mal
Par des procédés électriques .
Lorsque , certain de ses talens ,
On réclame son entremise ,
Près de fillette de quinze ans ,
Presque toujours il l'électrise .
Las! parfois ce cruel enfant ,
Voyez sa perfidie insigne ,
De votre couche en approchant ,
Vous donne une fièvre maligue.
PIERRET DE SAINT-SEVERIN , âgé de seize ans ,
étudiant en médecine , élève externe de l'Hôtel-Dieu de Paris
ENIGME.
SANS parole et sans voix je sais charmer l'oreille ,
Sans finesse je suis sujet àdes détours ;
Reposant sur mon lit , jamais je ne sommeille ;
Enfin,comme le tems, je m'écoule toujours .
Duporte-feuille de M. ........
LOGOGRIPHE.
Ala perfection après m'avoir porté ,
Tout homme peut voler à l'immortalité.
Voyez-vous deux rivaux luttant dans la carrière
Se couvrir tour à tour d'une noble poussière ?
Le vainqueur me devra le succès du combat ;
Je sers encore au peintre , au savant magistral ;
Pour ne rien déguiser , partout je suis utile ,
Et me connaître à fond n'est pas chose facile.
Décompose mou tout ,je peut l'offrir , lecteur ,
AVRIL 1809 . 149
Un petit animal , habile destructeur ,
Et rencontrant par fois la mort sur son passage ;
Unpronom possessif, fréquemment en usage ;
Je voudrais pouvoir mieux éclairer ton esprit ;
Malgré moi je me tais , puisqu'enfin j'ai tout dit.
Α...... Η......
CHARADE.
Mon premier est souvent réduit à l'esclavage ,
Mon second est toujours très-utile au rivage ,
Etmontout est auprès de ce pays fameux
Dont les peuples unis furent long-tems heureux .
ParMile H.
C
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
1
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Esprit.
Celui du Logogriphe est Vertige , dans lequel on trouve : vierge ,
verge, vérité , ver , tige , rive , ivre , Eve , vite , ré, rêve , tigre ,
ize ,gite, tréve givre.
Celui de la Charade est Passage.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
DE LA COMÉDIE ITALIENNE AU XVI SIÈCLE ,
ET DE LA CALANDRIA DU CARDINAL BIBBIEΝΑ.
( FIN DE L'ARTICLE, )
Si l'on veut remonter jusqu'à la première origine de la
Comédie moderne en Italie , que quelques auteurs attribuent
sans fondement aux Troubadours provençaux (1) , on se trouve
(1) On raconte que Gauselm Faidit, forcé par la nécessité à descendre
du rang de troubadour à celui de jongleur ou giugliare , erra plus de
vingt ans avec sa femme Guillelmine de Soliers , en récitant des Comédies
et des Tragédies ; qu'après l'avoir perdue il se retira chez Boniface
marquisde Mont-Ferrat ,et que là, entr'autres Comédies , il en publia
une intitulée: P'Heregia dels Preyres , que le Marquis fit représenter
dans ses terres . ( V. Nostradamus , Hist, desPoètesprovençaux.]
150 MERCURE DE FRANCE ,
engagé dans des recherches sans fin et presque sans fruit.
Quelles étaient au XII et au XIIIe siècles ces Comédies des
Troubadours ? onl'ignore complétement; et commeil n'en est
resté aucune dans ce qui s'est conservé de leurs poésies , on
est réduit à se perdre en conjectures. On les appelait , non
des Comédies , mais des Farces ; fort bien , mais qu'était-ce
précisément que ces farces , et qu'entendait- on par ce mot?
on ne le sait pasdavantage. Le premier poète italien qui se soit
servi du mot Comédie , est le Dante ; et l'on sait à combien
de dissertations a donné lieu ce nom singulier qu'il s'avisa
de donner à son Poëme de l'Enfer , du Purgatoire et du
Paradis. Bocace intitula aussi Comédie son Admète , espèce
de roman mêlé de prose et de vers ; mais quelque sens précis
que ces deux grands hommes aient voulu donner à ce mot,
on ne le voit plus, depuis le quatorzième siècle , employé
dans la même acception.
L'ardeur que l'on eut dans le quinzième pour l'étude de
la langue et des auteurs grecs , ne se porta pas moins sur ce
qui nous reste de leurs Comédies que sur les autres parties
de la littérature grecque. On étudia , autrement et mieux
qu'on n'avait fait , les auteurs latins : et les Comédies de
Plaute et de Térence devinrent des modèles qu'on s'efforça
d'imiter. A Rome , à Florence , à Ferrare , on représenta
plusieurs de leurs pièces , soit en latin même , soit traduites
en langue vulgaire. Bientôt on essaya d'ourdir et de dialoguer
comme eux des intrigues nouvelles , et de mettre sur
la scène des caractères et des aventures modernes , assaisonnées
de tout le sel de la Comédie antique. L'Académie
des Rozzi de Sienne donna le premier signal de cette nouveauté.
Ces Académiciens employaient souvent dans leurs
pièces le langage populaire , les proverbes , les jeux de
mots licentieux , usités parmi le peuple Siennois. Leurs représentations
eurent un succès prodigieux. Ce succès fit du
bruit en Italie. Léon X. , qui entendait très-bien ce dialecte
de la langue Toscane , fit venir à Rome les Académiciens de
Sienne , et prit tant de plaisir à les voir jouer leurs Comédies
, qu'il les y faisait revenir tous les ans .
Il faut se rappeler ici ce que c'était que cette cour brillante,
voluptueuse , et assurément très-peu évangelique ,
dont LéonX était environné : il faut se représenter ce jeune
pontife d'une religion qui n'ordonne que privations et pénitence
, livré à tous les plaisirs , à tous les goûts aimables ;
occupé de fètes , de festins , de spectacles , dont la délicatesse
égalait la magnificence ; dépensant en jouissances de
AVRIL 1809. 151
la vie, mais aussi en libéralités prodiguées aux Lettres et aux
BrauxArts , les tributs de l'Europe entière ; tandis que loin
de lui les exacteurs fanatiques de ces tributs ne les obtenaient
de la crédulité des rois et des peuples qu'en les demandant
au nom de Dieu , pour le soutien dé son Eglise ,
pour l'aliment des pauvres et la propagation de la foi. Les
Cardinaux , à l'envi de leur Souveraiu ,étalaient un luxe et
une magnificence asiatiques. Chacun d'eux tenait un état
de prince , et l'on ne voyait de toutes parts à Rome , dans les
palais de ces successeurs des apôtres , que chevaux , équipages
, chiens de chasse , riches livrécs , foules de domestiques
, et affluence de courtisans.
Dans ce sacré Collège , qui ressemblait tant alors à une
cour profane , on distinguait sur-tout par les grâces de son
esprit, autantquepar sa capacité dans les affaires , le cardinal
Bibbiena. C'est à lui que l'on attribue la gloire d'avoir
composé le premier une Comédie italienné à l'imitation et
selon les règles des anciens. Les deux premières Comédies
de l'Arioste (2) , et la Mandragore de Machiavel , peuvent
bien avoir été faites les unes à Ferrare , l'autre à Florence ,
avant que la Calandria le fût à Urbino ou à Rome ; mais
celaest fort incertain , et dans cette incertitude on ne risque
ricu , sur un fait de cette nature , à suivre la tradition la
plus commune.
ét
Bernardo Divisio était né de parens obscurs , en 1470 (3),
àBibbiena dans le Casentin ; et c'est du lieu de sa naissance
qu'il prit son nom , quand il fallut qu'il en eût un dans le
monde. Son frère (4), qui était un des secrétaires de Laurent
le Magnifique , le fit entrer dans cette illustre maison ,
l'attacha particulièrement au service de Jean de Médicis ,
qui fut bientôt après cardinal , et qu'il contribua depuis à
faire devenir Pape. Dans les orages qui s'élevèrent contré
lesMédicis , il leur montra une fidélité à toute épreuve. Il
suivit le cardinal Jean'dans son exil , dans tous ses voyages ,
et se rendit avec lui à Rome quand il fut permis au Cardinal
d'y paraître après la mort d'Alexandre VI . Bibbiena sut se
rendre agréable à Jules II. Employé par ce Pontife en
même tems quepar le cardinal de Médicis , dans des affaires
importantes et difficiles , il satisfit à tout avec autant de
dextérité que de bonheur .
(2) La Cassaria et I suppositi.
(3) Le 4août .
(4) Pietro Divizio.
152 MERCURE DE FRANCE ,
Au milieu de ces graves occupations , les agrémens de
son esprit , la facilité de son caractère et son goût pour le
plaisir , lui procuraient des distractions agréables , et il
savait très-bien allier , comme le dit naïvement Tiraboschi ,
le travail et l'amour , seppe accoppiare alle fatiche gliamori
(5). On en trouve en effet la preuve dans plusieurs
lettres du Bembo (6). Il est assez curieux d'y voir comment
ces deux futurs Cardinaux traitaient leurs affaires de coeur ,
se recommandaient sur-tout le secret ; et de peur d'accident ,
ne parlaient que sous des noms supposés de leurs galanteries
et de celles des autres .
Le Conclave qui se tint après la mort de Jules II , offrit
au Bibbiena l'occasion de déployer son adresse et toutes les
ressources de son esprit. Le cardinal Jean avait pour lui
ses qualités personnelles , la puissance et les richesses de sa
famille ; mais il avait contre lui son âge , qui n'était que de
trente- six ans . Le Bibbiena , son secrétaire intime , enfermé
avec lui au Conclave , trouva le moyen de détruire cette
objection . Il avoua en confidence à chacun des conclavistes
que son patron avait une maladie secrète qui ne lui laissait
que peu de tems à vivre (7). Léon X, élu par un motifqui
dans des siècles moins corrompus aurait suffi pour l'exclure ,
ne fut point ingrat envers celui qui l'avait si bienservi. Il le
fit d'abord Trésorier , et peu de tems après Cardinal (8).
L'exaltation du Bibbiena et la faveur dont il jouit auprès
du souverain Pontife , le mirent en état de satisfaire ses
goûts splendides et généreux. Les Lettres qu'il avaittoujours
chéries et cultivées , les arts qu'il aimait passionnément
n'eurent point de plus zélé protecteur. Il joignit à son
admiration pour le grand Raphaël une amitié particulière ;
et il lui aurait donné sa nièce en mariage si la mort prématurée
de ce premier des peintres n'eût rompu son projet. Le
nouveau Cardinal ne contribua pas peu à entretenir dans
1
(5) Stor. della letter. Ital. T. VII , part . 3 , p. 143.
(6) Lettere del Bembo , Vol. 3 , lib. 1 , ann. 1505-1508.
(7) Paul Jove n'admet point ici l'intervention du Bibbiena, L'accident,
tel qu'il le rapporte, n'en avait pas besoin. Fuero qui existimarent
vel ob id seniores ad ferenda suffragia facilius accessisse , quod
pridie disrupto eo abscessu qui sedem occupârat , tanto fetore ex
profluente sanie totum comitium implevisset , ut tanquam a mortifera
tabe infectus , non diù supervicturus esse vel medicorum testimonio
crederetur. Vita Leonis X. lib . 3.
(8) Le 23 septembre 1513.
AVRIL 1809. 155
V
LéonX ce goût de magnificence , de fètes et de spectacles ,
qui était aussi le sien. Léon aimait la raillerie ; il s'amusait
sur-tout volontiers aux dépens de ceux qui joignaient la
crédulité aux prétentions ; et nous avons vu dans sa vie
quel plaisir il prenait à se moquer ou d'un musicien ignerant
ou d'un poète ridicule, en paraissant ètre leur admirateur
et en les accablant de louanges. Le Bibbiena le secondait
merveilleusement dans ces scènes comiques , par son
talent pour l'ironie et son imperturbable sang-froid (9).
Il l'amusa mieux encore et d'une manière plus digne de
deux hommes d'esprit , quoique tout aussi peu convenable
aux dignités éminentes dont ils étaient revêtus , en faisant
représenter devant lui sa Comédie de la Calandria. Elle
avait été jouée , plusieurs années auparavant , à la Cour du
Duc d'Urbin , avec une grande magnificence. On doit penser
que sa représentation à Rome , en présence du Pape , ne fut
pas moins magnifique ; ce fut dans une fête donnée au palais
du Vatican, à Isabelle d'Est , princesse de Mantoue. Baltazar
Peruzzi , peintre et architecte célèbre , en fit les
décorations; et c'était , selon Vasari , ce qu'il avait fait
encore de plus grand et de plus beau (10).
Léon Xn'en continuait pas moins d'employer le Bibbiena
dans les affaires les plus sérieuses. Dans la guerre avec le
Duc d'Urbin , il le créa Légat et Commandant en chef des
armées pontificales , et le Cardinal termina cette affaire selon
les intentions du Pape : c'est-à-dire , que le malheureux Duc,
attaqué sous les prétextes les plus frivoles , fut déclaré déchu
de ses Etats , et que son duché , au lieu d'être réuni aux
Etats de l'église , tant de fois accrus par de semblables
moyens , fut donné par le Pape à son neveu Laurent de
Médicis (11) . Le Bibbiena fut ensuite envoyé Légat en
France(12) , pour engager le Roi dans cette croisade contre
les Turcs , qui n'eut d'autre issue que de fournir , par la
contribution pieuse de tous les princes chrétiens , de nouveaux
fonds aux prodigalités du Pontife .
Le Cardinal revint en Italie vers la fin de l'année 1519 ;
et lorsqu'il espérait encore un nouvel accroissement de fortune
et de nouveaux honneurs , il fut enlevé par une mort
imprévue. Quelques historiens ont prétendu qu'une ambi-
(9) Paul Jove. Ub . Supr. lib. 4 .
(10) Vite de Pittori , lib. 3. Vita di Baldassare Peruzzi.
(11) Muratori , Ann . d'Italia , anm. 1516.
(12) En1518.
154 MERCURE DE FRANCE ,
tion démesurée lui avait fait oubliér les bienfaits de LéonX,
qu'il avait conspiré contre lui , et que Léon en étant instruit,
Pavoit fait empoisonner secrétement. Paul Jove rapporte
seulement que le Bibbiena aspirait au pontificat , dans le
eas où Léon viendrait à mourir , qu'il avait même à cet
égard la parole de François Ir , et que le Pape l'ayant su
se mit publiquement dans une si grande colère , que le
Bibbiena , surpris peu de tems après par un mal subit , et
voyant que les remèdes les plus efficaces ne le soulagcaient
point , crut qu'on l'avait empoisonné (13). Un autre auteur
(14) raconte que le corps ayant été ouvert , on trouvá
des traces de poison dans les entrailles. Le Tiraboschi
n'adopte point cette opinion , mais fondé sur cette seule
considération morale , que si de Saint-Père s'était défait du
Bibbiena par cette voie secrète , il eût défendu qu'on l'ouvrit
après sa mort (15). Cela est vrai ; mais il est malheureux
qu'un esprit juste n'ait pu trouver d'autre raison pourdouter
de ce dénouement tragique. Disons même qu'on ne reconnaît
point cette justesse dans l'opinion qu'il dit être la sienne.
Il croit que le Bibbiena ne fut coupable que du désir anıbitieux
et peu sage de cette dignité suprême , et que le poison
dont il mourut ne fut autre chose que le regret d'avoir
encouru la disgrace et l'indignation du Pontif: (16). Quoi
qu'il en soit , le projet qu'il eut de parvenir à la tiare né
paraît du moins pas douteux . Cela manqua seul à son heu
reuse étoile ; et c'est dommage qu'il manque à la liste des
Papes d'y voir figurer l'Auteurde la Calandria.
Cette Comédie est à peu près tout ce qui nous reste de son
auteur ( 17). Elle prend son titre du nom de Calandro ,
personnage ridicule de la pièce . Je ne puis donner ici qu'une
légère idée du sujet , de l'intrigue et de quelques situations
comiques . La différence des tems est telle , les progrès de lá
sociabilité , des lumières , et de cette immorale Philosophie
ont tellement dépravé les moeurs, que je puis à peine aujour-
(13) Elog. de Bernardo da Bibbiena.
(14) Grassi. Diarium , cité par Hossman , dans sa Nova collectio
script. Vol. p. 441 .
(15) Arrivée le 9 novembre 1520 .
(16) Loc. cit.
(17) Le chanoine Bandini cite de plus des lettres , des rime et d'autres
opuscules , dont il donne le catalogue dans son ouvrage intitulé :
il Bibbiena , Ossia il ministro di stato , etc. , publié à Livourne en
1758.
AVRIL 1809. 155
J
d'hui , dans un cercle de gens du monde (18) , laisser entrevoir
certaines choses qui , récitées en toutes lettres,et
qui plus est , mises en action par le jeu de la scène , faisaient
alors påmer de rire un Pape et tous ses Cardinaux.
Lidio et Santilla , deux jumeaux de différent sexe , se ressemblaient
si parfaitement , qu'on ne pouvait les distinguer
l'unde l'autre. Ils étaient nés dans une ville de Morée (19) ,
qui a été saccagée par les Turcs . Lidio s'est échappé avec
un seul domestique : il est passé en Italie , a fait ses études
à Bologne ; et ayant appris que sa soeur qu'il avait eru morte
vivait encore , il est venu à Rome pour commencer à la
chercher. Il y devient amoureux d'une femme nommée
Fulvie , dont l'imbécille Calandro est le mari. Le valet de
Lidio s'introduit auprès du bon homme , entre à son service,
lie l'intrigue entre Lidio et Fulvie , déguise en fille son jeune
maître , sous le nom de Santilla sa soeur , lui donne accès
dans la maison; et déjà depuis quelques mois , les choses
vont à la satisfaction commune , aux dépens et presque sous
les yeux de Calandro , qui ne se doute de rien. Il s'en
doute si peu qu'il lui prend tout à coup fantaisie d'être
amoureux fou de cette jeune Santilla qui vient si souvent
voir Fulvie , c'est-à-dire , de Lidio , qu'il prend pour une
jolie fille; en un mot d'être amoureux de l'amant de sa
femme.
Cependant la véritable Santilla est en effet vivante. Lors
de la destruction de sa ville natale , sa nourrice et un fidèle
domestique l'ont déguisée en homme , sous le nom de son
frèreque l'on croit tué par les Turcs; et ils sont embarqués
avecelle. Ils ont été pris sur mer , faits esclaves et rachetés
tous trois par un riche marchand Florentin , nommé Perillo,
qui est venu s'établir avec eux à Rome , tout près de la
maison de Calandro . Perillo est si content du faux Lidio
sonjoune commis , qu'il veut lui donner sa fille en mariage.
Le véritable Lidio, n'a point paru depuis plusieurs
jours chez Fulvie , dans la crainte qu'on ne découvrit enfin
leurs amours. Fulvie est impatiente: elle aime avec ardeur ;
elle craint qu'il ne se soit refroidi pour elle , et veut absolament
le voir. Un fourbe de magicien se charge de le lui
ramener , habillé en femme comme à l'ordinaire. H trouve
le faux Lidio , ou Santilla , vétue en homme , comme elle
l'est toujours , et fort embarrassée de l'empressement de
(18) A l'Athénée de Paris.
(19)Modon.
}
156 MERCURE DE FRANCE ,
Perillo à faire d'elle son gendre. Le magicien la prenant
pour son frère , lui fait la commission de Fulvie. Santilla
trouve plaisant de courir cette aventure. Mais il faut des
habits de femme : sa nourrice lui en fournira ; et la voila
décidée à se rendre en bonne fortune chez une femme , et
sous les habits de son sexe . D'un autre côté , Fulvie ne
voyant point revenir celui qu'elle aime , perd patience , se
déguise en homme pour l'aller chercher sans être reconnue,
et s'en va le trouver à sa maison.
Pendant ce tems-là , Calandro , décidément épris de
Lidio qu'il prend pour Santilla , se confie à Fessenio son
valet , qui est celui de Lidio même. Fessenio lui promet de
le faire jouir de ses amours. Il faudra seulement , par discrétion
, qu'il se fasse porter dans un coffre bien fermé.-
Mais si le coffre est trop petit ?- Qu'importe ? ou vous y
mettra par morceaux. -Comment par morceaux ! - Oui
sans doute , il n'y a rien de plus facile. C'est ainsi qu'on
voyage sur mer. Croyez-vous que sans cela tant de monde
pourrait tenir dans un vaisseau? On coupe les bras , les
jambes , tous les membres des passagers ; on les met en
magasin : arrivés au port , chacun reprend ses membres ,
les replace et s'en va à ses affaires ; tout cela par le moyen
d'un seul mot.- Et ce mot , quel est-il ?-Ambracacullac .
Il n'y a qu'à le bien prononcer ; pas un membre ne manque
à se remettre en place.
- La lecon sur la prononciation de cemot forme un plaisant
jeu de théâtre. Calandro le renverse et le retourne dans
tous les sens . Fessenio , en le faisant épeler, lui secoue rudement
le bras à chaque syllabe ; à la fin Calandro jette un
cri. Tout est perdu , lui dit Fessenio : en criant ainsi , vous
avez rompu l'enchantement. Calandro regrette de ne s'être
pas laissé disloquer le bras. Comment faire pour réparer sa
faute ? La réponse de Fessenio est d'une simplicité vraiment
comique. Je prendrai , dit-il , un coffre si grand que vous y
entrerez tout entier .
,
Calandro dans une autre scène élève une autre difficulté.
Faudra-t-il qu'il reste dans ce coffre , éveillé ou
endormi ? Ni l'un ni l'autre ; à cheval , on est éveillé ;
dans les rues on marche; à table on mange ; sur les
bancs , on est assis; dans les lits , on dort; dans les coffres ,
on meurt.-Comment , on meurt ! -Qui , on meurt , vous
dis-je. Peste ! cela ne vaut rien. Etes vous mort quelquefois
?-Nonpas que je sache. Comment savez vous
donc que cela ne vaut rien , si vous n'êtes jamais mort ? -
-
AVRIL 1809 . 157
Et toi , t'est-il arrivé de mourir ?- Moi ! un millier de fois
dans ma vie. -Est-ce un grand mal ?- Comme de dormir.
- Il faudra donc que je meure ?- Oui , quand vous serez
dans le coffre .-Et comment fait-on pour mourir ? - C'est
une bagatelle . On ferme les yeux ; on plie les bras , on croise
les mains , on se tient coi ; on ne voit , on n'entend rien de ce
qui se fait ou se dit autour de vous . J'entends : mais le
difficile, c'est de revivre ensuite. -Oui , c'est en effet un des
plus grands et des plus beaux secrets du monde , et qui n'est
presque su depersonne. Je vous le dirai cependant , si vous
voulezmejurer de n'en parler à qui que ce soit.-Eh bien !
je tejurede ne le jamais dire à personne ; si tu veux , je ne
me le dirai pas à moi-même.-Ah ! ah ! je vous permets de
vous le dire ; mais seulement à une oreille, et non pas à
l'autre.-Voyons,voyons.- Vous savez , mon cher maître ,
qu'il n'y d'autre différence entre un vivant , et un mort ,
sinonque l'unpeut se mouvoir et l'autre non. Voici donc tout
cequ'il faut faire. Le visage tourné vers le ciel , on crache
en l'air. On fait ensuite une secousse de tout le corps ; on
ouvre les yeux , on remue les membres ; alors la mort s'en
va , et l'on revient à la vie. Soyez bien sûr qu'en s'y prenant
ainsi onne reste jamais tout-à-fait mort.
a
Calandro trouve très-commode de mourir et de revivre
quandonveut; mais pour être plus sûr de son fait , il veut
s'essayer à l'un et à l'autre : il fait une répétition plaisante
sous la direction de Fessenio; enfin il s'agit d'en venir à
l'exécution. Tout est préparé. Lidio est prévenu. On tient
prèteune courtisanne qui doit se déguiser à la place de Lidio ,
sous lenom de Santilla , et que l'on a payée pour recevoir
lescaresses de Calandro, et pour se bien moquer de lui. Il est
enfermé dans son coffre , et porté sur les épaules d'un portefaix.
Des commisde ladouane l'arrêtent,demandent ce qui est
dedans. Scène comique entre les commis , le porte-faix , la
courtisane , et Fessenio qui se moque d'eux tous. Pour en
finir; il avoue que ce qui est là , dans le coffre , c'est un mort.
Les commis veulent le voir: on décend le coffre , on l'ouvre.
On trouve Calandro sans mouvement.-Et pourquoi , dit un
commis, porter ce mort dans un coffre ? C'est qu'il est
mort de la peste. De la peste ? Et moi qui l'ai touché !
Tant pis pour toi. Et où le portez vous ? - Nous allons
le jeter, coffre et tout , dans la rivière. Hola ! hola ! s'écrie
Calandro , en se levant et sortant du coffre , me noyer !
mejeter dans la rivière ! ah ! coquins , je ne suis pas mort.
Ace cri , à cette apparition, le porte-faix, les shirres , la
-
-
158 MERCURE DE FRANCE ,
- -
'courtisanne , tout s'enfuit. Calandro se met d'abord en colère
et veut battre Fessenio qui l'appaise , en lui jurant que ce
qu'il en a fait n'était que pour l'empêcher d'être confisqué à
la douane: Mais quelle était , demande Calandro , cette
femme que j'ai vue s'enfuir àtoutes jambes ?- C'est la mort,
qui était avec vous dans le coffre. Avec moi! Oui avec
vous . Oh ! oh ! cependant je ne l'ai pas vue.- Je le crois
bien. Vous ne voyez pas non plus le sommeil quand vous
dormez , ni la soif quand vous buvez , ni la faim quand vous
mangez , et si vous voulez être de bonne-foi , maintenant
même que vous vivez , vous ne voyez pas la vie; elle est
pourtant avec vous. - Certainement non, je ne la vois pas .
Eh ! bien , c'est tout de même , quand on meurt , on ne
voitpas lamort .
Calandro trouve celatrès-clair , mais ce qui l'embarrasse ,
c'est de savoir comment n'étant plus dans son coffre it pourra
se rendre chez Santilla qui l'attend. - Cela est aisé ,
répond Fessenio, si vous voulez vous donner un peu de peine:
'endeux mots , c'est vous qui serez le porte-faix : vous êtes si
mal vêtu , et pour avoir été mort quelque tems , vous êtés si
changé de visage , qu'on ne vous reconnaîtra pas ; je me
présenterai comme le menuisier qui a fait le coffre , et qui
Papporte à Santilla. Elle est intelligente , et comprendra tout
au premier mot. Ce sera comme si vous vous étiez apporté
vous - même dans le coffre ; et je vous laisserai là mener à
bienvos petites affaires . Cette idée lui paraît excellente. Fessenio
l'aide à se charger du coffre , et ils s'en vont. Mais voici
bien une autre scène. La femme de Calandro , la tendre et
passionnée Fulvie , était en habit d'homme chez Lidio son
amant , quand son mari y arrive croyant être chez Santilla.
Instruite par Lidio , elle feint d'être venue ainsi déguisće
pour surprendre son vieux infidèle ; elle lui fait des reproches
épouvantables , le ramène chez lui comme un prisonnier , et
T'enferme .
Le moment vient où la véritable Santilla est convenue de
se rendre chez Fulvie. Elle a quitté ses habits d'homme , et
repris ceux de son sexe. C'est ainsi que Lidio son frère s'y
rendait tous lesjours. Fulvie la prend d'abord pour lui ,mais
T'erreur ne dure pas long-tems, etil faut bien que l'illusion se
dissipe. Ici commence un nouvel imbroglio , moinsexplicable
que le reste. Tout est mis sur le compte du magicien , à qui
Fulvie s'adresse pour rétablir les choses comme elles étaient
auparavant . Santilla reprend ses habits d'homme. Les quiproquo
se multiplient. Les erreurs de personnes sont prises
• AVRIL 1809. 159
i
۱
pour des changemens de sexe. Le magicien toujours invoqué
ne sait auquel entendre; etl'esprit follet qu'il feintd'employer
estàtoutmoment en défaut. Le frère et la soeur se rencontrent
et se reconnaissent enfin ; tout s'explique ; Santilla engage
son frère à épouser la fille de Perillo qu'il voulait lui donner,
àelle, la prenant pour Lidio; Fulvie , tirée , à force de ruses,
d'un mauvais pas où elle s'était engagée avec le véritable
Lidio, consent à ce mariage ; elle a un fils nommé Flaminio
que Santilla veut bienaccepter pour mari. On se prépare à
célébrer les deux noces en même tems ; et à l'exception du
vieux Calandro , le héros et le bouffon de la pièce, tout le
monde est content.
Voilà , du moins à peu près , ce que e'est que cette fameuse
Calandria si souvent nommée et citée dès qu'on parle de la
renaissance de la Comédie en Europe ; mais dont personne ne
s'est encore donné la peine de nous faire connaître le sujet, le
plan st l'intrigue. On l'appelle tantôt la Calandria , et tantôt
la Calandra. Calandria doit être son véritable titre , puisqu'elle
contient les aventures et les hauts faits de Calandro
Elle fut imprimée peu de tems après la mort du Bibbiena.
L'impression répandit son succès dans toute l'Italie;
ce ne fut point un succès éphémère , et la Calandria
est encore aujourd'hui l'une des pièces de cet ancien théâtre
que les Florentins, amis de la pureté de leur langue, estiment
leplus.
Entre les occasions solennelles où elle fat représentée ,
on nedoit pas oublier l'entrée brillante du roi Henri II et de
sa femme Catherine de Médicis , à Lyon en 1548 (20). Les
Florentins qui avaient des maisons de commerce dans cette
villey firent venir à leurs frais des comédiens d'Italie pour
jouer la Calandria devant cette cour magnifique , qui s'en
amusabeaucoup et ne
s'en scandalisa pas (21).
La Calandria ressemble, comme onT'apuvoir, aux Comédies
de Plaute; ses.Menechmes en ont sans doute donné
l'idée , et l'on aperçoit dans quelques endroits des imitations
(20) Le 27 septembre. Henri II revenait de Piémont ; la Reine était
venue au devant de lui avec toute la Cour.
:
(21) Brantônie parle d'une Pragi-comédie italienne , jouée dans ces
mêmes fètes par des comédiens d'Italie , que fit venir à ses frais le Cardinal
de Ferrare , qui dépensa pour cette représentation plus de deux
mille écus set il ne dit rien de la Calandria. Voyez Vies des hommes
illustres , Tome II. Vie de Henri II..
160 MERCURE DE FRANCE ,
sensibles; mais des menechmes de différent sexe sont encore
plus piquans que les siens , et donnent lieu à des scènes plus
graveleuses , mais plus vives. Elle est écrite en prose; l'auteur
en dit pour raison dans son prologue , que les hommes
parlent enprose et non en vers.Aristophane,Plaute et Térence
pouvaient avoir la même excuse , et ils ont fait leurs pièces
envers.Les meilleurs poètes modernes, et les Français, comme
les autres , ont , il est vrai , souvent employé la prose dans
leurs Comédies , et ils ont bien fait quand elle est bonne .
Mais quand ils ont eu le talent et le tems de les écrire en
bons vers comiques , tels que ceux du Tartuffe , du Misantrope,
des Femmes Savantes ; ou du Joueur, des Menechmes,
du Légataire , ou encore du Menteur, des Plaideurs , du
Méchant , de la Métromanie et de tant d'autres , ils ont fait
encore mieux .
Le dialogue de la Calandria est généralement très-chaud
et très-animé. Le style est excellent , plein d'une élégance
facile, etde ces tournures vraiment toscanes , qui ressemblent
à l'atticisme des Grecs et à l'urbanité romaine ; mais trop
souvent gáté par des équivoques , des jeux de mots plus que
libres et des crudités que le bon goût réprouve , et qui ne
peuvent être justifiées par l'exemple de Plaute , que l'auteur
avait évidemment pris pour modèle. Quant aux moeurs , eltes
y sont aussi mauvaises pour le fond que pour la forme; et
l'on ne peut comprendre que cette Comédie ait eu réellement
pour spectateurs les souverains et l'élite d'une Cour aussi
polie que celle de Ferrare et aussi sainte que dut toujours
P'être celle de Rome , qu'en se rappelant l'excessive licence
deces tems, que connaîtraient fort mal ceux qui en voudraient
sérieusement préférer les moeurs aux moeurs très-dépravées
du nôtre. GINGUENÉ.
LES ANTIQUITÉS D'ATHÈNES , mesurées et dessi
nées par J. STUART et REVETT , peintres et architectes.
Ouvrage traduit de l'anglais par L.-F. F. , et
publié par C.-P. LANDON , peintre , ancien pensionnaire
de l'académie de France à Rome; auteur et
éditeur des Annales du Musée , tome ler, lere partie
, in-fol. ( De l'imprimerie de Firmin Didot). Le
prix de chaque livraison est de 20 francs , et par la
poste 22 francs ; le papiend'Hollande au lavis , 25 fr.3
le papier vélin satiné, 40 fr.; les figurees coloriées ,
150fr.
AVRIL 1809. 16
DEP
150fr. Le premier volume n'aura que deux livcareer
sons ; le second et le troisième en auront trois.Eles
paraîtront de quatre mois en quatre mois.
LES ANTIQUITÉS D'ATHÈNES , dessinées , mesurées
et décrites par l'architecte James Stuart et le peintre
Nicolas Revett , sont, de tous les livres modernes
publiés sur les beaux-arts , celui qui leur a été le plus
utile. Il a fait renaître le goût de la belle architecture
grecque , et comme il pose sur des faits exacts , et non
sur des théories, il sera dans tous les tems un ouvrage
classique. Mais plus son utilité est réelle , plus on devait
regreter que sa cherté excessive , sa rareté le rendissent
presqu'inaccessible à ceux qui ont le plus besoin
de l'étudier. C'est donc servir essentiellement les arts en
général , et particulièrement l'architecture , que d'en
donner une édition française d'un prix modique , en
même tems qu'elle sera soignée.
On a d'abord quelque peine à concevoir qu'il ait
fallu attendre près d'un demi-siècle une traduction en
notre langue d'un ouvrage déjà célèbre en Europe ,
avant même qu'il fût imprimé , et qui devait avoir un
double intérêt pour nous, puisqu'un artiste français
(DavidLeroi) avait aussi publié , sept ans auparavant ,
une description d'Athènes, vivement etsévèrement critiquée
dans l'ouvrage anglais.
Lorsque le premier volume de celui-ci parut , en
1762, la langue et la littérature anglaises étaient peu
cultivées en France. D'ailleurs on devait espérer que
les autres volumes se succéderaient avec plus de rapidité.
Quoi qu'il en soit , ce ne fut , à proprement parler ,
qu'en 1770 , lorsque David Leroi essaya de réfuter ,
dans sa seconde édition des Ruines de la Grèce , les critiques
de Stuart , qu'on apprit en France l'existence du
livre de ce dernier. Cette discussion littéraire , dans
laquelle les lecteurs eux-mêmes pouvaient porter un
peu de prévention nationale , piqua la curiosité de
quelques savans, et l'on connut à Paris le premier vo-
Lume des Antiquités d' Athènes en original. L'abbé
Barthélemy lui rendit le premier un hommage public
P
162 MERCURE DE FRANCE ,
>
d'estime dans son Voyage d'Anacharsis. Le second volume
fut publié quelques tems après (en 1790) à vingthuit
ans de distance du premier.
L'ébranlement politique qui interrompit bientôt jusqu'aux
relations littéraires entre les deux peuples qui
avaient le plus à gagner dans ce commerce libéral , explique
assez comment notre librairie n'a pas essayé depuis
de s'approprier un ouvrage qui exigeait , pour son
exécution, du calme , de la longanimité et de grandes
avances , sans promettre de prompts bénéfices. Le troisième
volume est de 1794 , et quoique son Discours préliminaire
semble faire espérer un quatrième volume ,
il n'y a pas d'apparence que cette promesse se réalise
désormais .
Avant d'entrer dans quelques détails propres à faire
connaître le fond de cet ouvrage , la curiosité semble appeler
d'abord ceux qui sont relatifs à l'historique de
l'entreprise des deux artistes anglais et aux reproches
qu'ils firent à David Leroi .
Stuart et Revett , qui étaient à Rome depuis six
à sept ans , pour se perfectionner dans leur art , y conçurent
le projet, en 1748 , d'aller étudier et décrire les
restes de l'antique Athènes. Ils s'y préparèrent pendant
plus d'une année et annoncèrent leur entreprise par un
Prospectus que l'Europe savante accueillit avec intérêt.
Au mois de mars 1751 , ils étaient rendus à Athènes ,
où ils ne cessèrent , jusqu'à la fin de 1755 , de mesurer
et de dessiner tous les anciens monumens qui leur parurent
dignes d'attention , surmontant , à force de zèle , de
constance et d'argent , les obstacles renaissans que suscitent
aux Européens civilisés l'ignorance barbare et l'avidité
des Tures dans toute l'étendue de l'empire Ottoman.
De retour en Angleterre , en 1755 , ils s'occupèrent à
mettre en oeuvre leur riche moisson. Stuart fut chargé
de tenir la plume. Les recherches de l'érudition , l'exécution
des gravures et le texte prirent sept années, pour
le premier volume , ainsi qu'il a été dit. Le succès en
fut prodigieux . Stuart reçut le surnom d'Athénien, que
l'Angleterre lui a conservé après sa mort ; mais la séduction
des voyages ayant entraîné Revett ( en 1766) ,
dans l'Asie-Mineure, avec ses compatriotes Chandler
AVRIL 1809 . 163
1
1
et Pars , le fardeau de l'édition des ruines d'Athènes ne
porta plus que sur James Stuart , occupé d'ailleurs de sa
profession d'architecte et vivant aussi dans la dissipa
tion des plaisirs. Il mourut deux ans après , sans avoir
terminé la rédaction du second volume. Cet ouvrage
précieux , dont Revett avait cédé sa copropriété , serait
très-probablement resté incomplet , sans le dévouement
des amis de Stuart , sur-tout de William Newton , aussi
architecte , et sans le zèle de l'estimable société des Dilettanti
, à laquelle les arts doivent encore les belles descriptions
de Palmyre et de Balbec, les Antiquités Ioniennes
, le Voyage dans l'Asie - Mineure et en Grèce,
auquel fut employé dès-lors le même Nicolas Revett.
L'édition des Ruines d'Athènes semblait en quelque
sorte plus périlleuse que le voyage et les difficultés
qu'avaient affrontés Stuart et Revett. Le nouvel éditear
, W. Newton , mourut aussi ( en 1791) , et il eut
pour successeur dans la rédaction du texte et les soins
de l'édition un autre architecte très- instruit (M. Willey
Reveley) qui avait lui-même voyagé en Grèce pendant
trois ans. Tels furent les obstacles accumulés qui
s'opposèrent à la naissance et à la propagation de l'ouvrage
qu'on nous traduit maintenant, et dont il n'existe
qu'un très-petit nombre d'exemplaires originaux , incomplets
pour la plupart , répartis dans quelques bibliothèques
de France.
▼
Quant à la discussion trop vivement suscitée à feu
- David Leroi , puisqu'il n'avait ni attaqué les artistes
anglais, ni suivi leur plan, ni prétendu à l'antériorité ,
il faut pourtant convenir que Stuart et Revett avaient
d'abord le droit de critique dans un sujet qu'ils avaient
approfondi ; qu'ils pouvaient encore être un peu blessés
de ce que M. Leroi , qui avait connu leur Prospectus à
Rome , qui n'était arrivé à Athènes que six mois après
qu'ils en furent partis , qui à peine y avait passé autant
de mois que les autres y avaient séjourné d'années ,
eût publié , dès 1758 , son ouvrage , ainsi déflorant en
quelque sorte leur sujet. Il est vrai encore que le livre
de David Leroi étant plus systématique que descriptif,
| son titre même prêtait à des observations critiques :
est- il étonnant , d'après cela , que les erreurs , les
L2
i
164
MERCURE DE FRANCE ,
inexactitudes qui se trouvaient en trop grand nombre dans la première édition , aient été relevées plutôt avee la morgue et l'aigreur anglaises qu'avec l'urbanité lit- téraire ? Cependant l'ouvrage de feu David Leroi reste un livre intéressant . On doit se rappeler en France qu'il y fut le premier à inspirer le goût de la pureté et de la simplicité grecque en architecture , et qu'il y fut long- tems le seul guide : mais c'est dans l'ouvrage de J. Stuart et Revett qu'il faut maintenant étudier et méditer
les monumens d'Athènes .
Le premier volume des Antiquités d'Athènes con- tient cinq chapitres et quatre-vingts planches gravées , avec leur description et leurs mesures précises. Le se- cond volume est également de cinq chapitres et ren- ferme soixante-dix huit planches ; le troisième présente
douze chapitres , quatre-vingt-deux planches , quatre cartes générales et particulières. Les sujets des gravures sont , comme on doit se l'imaginer, des monumens
d'architecture , de sculpture , des médailles et des vues
pittoresques. La grande différence de prix entre l'édition originale et la traduction résulte de ce que les gravures du livre anglais sont , sur-tout dans le premier volume , traitées avec tous les moyens de l'art; ce qui demandait beau- coup de tems et de dépenses. L'éditeur français s'est borné au simple trait qui exprime avec plus de pureté les proportions et les formes des monumens , moins faciles à saisir au milieu des masses d'ombres etdes effets du clair-obscur. Les vues pittoresques sont ombrées aussi dans la traduction , parce qu'elles seraient sans effet , privées de cette ressource, et qu'elles ont pour objet le plaisir des yeux plus que l'instruction. Dans l'édition française , on a réduit d'un quart , et quelquefois de davantage, les plans , les élévations et les coupes, qu'on peut sans inconvénient représenter sur une petite échelle; mais on a conservé les proportions données par Stuart et Revett aux plus petites parties des monumens, celles-ci ne pouvant point être réduites sans exciter les regrets des architectes , et même sans nuire aux moyens d'étude. Dans l'original, les mot- ceaux de sculpture sont de proportion trop forte,
AVRIL 1809. 265
relativement à celles des édifices , ce qui multiplie les
planches sans nécessité. En mettant dans l'édition française
de l'accord entre les proportions de ces deux
genres de monumens, l'oeil en embrasse plusieurs sous
un même aspect. On a réuni les vignettes et leurs explications
qui sont éparses dans celle de Londres. :
Stuart et Revett se sont bornés à coter en pieds
et pouces anglais les monumens qu'ils ont mesuré , sans
offrir d'échelle qui puisse ramener à des données communes
et précises. Ils se sont interdit la mesure du
module , qui est une mesure consacrée. Dans l'édition
de M. Landon , au contraire , on trouvera les
cotes anglaises exactes , plus une échelle comparative
pour chaque monument, et le module classique ,
avec le mètre et le pied usités en France: enfin, on a
cherché à écarter de l'édition française le luxe inutilement
dispendieux , et l'on s'est attaché à l'intégrité , à
l'exactitude et à l'utilité de l'ouvrage..
L'avertissement de l'éditeur français se termine par
l'annonce d'une traduction des Antiquités Ioniennes ,
qui sont aussi d'un très-grand intérêt : mais comme
cette entreprise ne doit avoir lieu qu'après la publication
complète des Antiquités d'Athènes , il sera tems
alors de caractériser cet autre ouvrage.
La traduction du texte anglais de Stuart sera complète,
littérale et soignée. Le traducteur , qui ne s'est
désigné que par des lettres initiales , aurait augmenté la
confiance que mérite cette entreprise , en se nommant.
Les notes qu'il ajoute sont judicieuses et ont pour objet
soit d'éclaircir des passages obscurs , soit de donner des
renseignemens utiles , et quelquefois aussi d'appuyer ou
d'infirmer les assertions de Stuart , en présentant des
témoignages postérieurs et non moins authentiques. Il
dit avoir consulté M. Dufourny , membre de l'Institut
de France, professeur à l'Ecole d'architecture et l'un
de nos artistes qui possède les connaissances les plus
étendues , fruit de longs voyages et d'études réfléchies .
Cette première livraison contient 46 pages de texte
in-folio , parfaitement imprimé , puisqu'il sort des
Presses de Firmin Didot , et 21 planches gravées , dont
1
166 MERCURE DE FRANCE,
la plupart représentent , ainsi que nous l'avons annoncé,
plusieurs figures .
Ces planches et le texte forment trois chapitres de
l'ouvrage , savoir : le premier, qui traite du portique
dorique ; le deuxième , du temple. ionique sur l'Ilissus ;
le troisième , de la tour octogone d'Andronic Cyrrhestes,
antrement nommée la Tour des Vents. La première
planche de chaque monument en offre la vue pittoresque
: ensuite viennent les détails gravés au trait en
plusieurs planches.
L'avertissement de l'éditeur et du traducteur, ainsi
que la traduction de la préface de Stuart , contiennent
les renseignemens relatifs tant à l'édition originale qu'à
l'édition française. On y trouve même le Prospectus publié
par les deux artistes anglais, en 1718. LE BRETON .
HISTOIRE ROMAINE , DEPUIS LA FONDATION DE
ROME JUSQU'AU SIÈCLE D'AUGUSTE ; par JACQ.-
CORENTIN ROYOU. -A Paris , chez l'Auteur , rue de
l'Eperon , nº 9 ; et Lenormant , imprim.- libraire ,
rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17 .
Ily a un peu plus d'un an , rendant compte dans ce
journal de Histoire des Empereurs , par M. Royou ,
j'appris à nos lecteurs qu'il s'occupait de terminer son
Histoire Romaine. Cette histoire vient de paraître :
ainsi l'auteur a rempli l'engagement qu'il avait pris envers
le public, de réduire les quatre grands corps d'histoire
de Rollin , Crevier et Lebeau , connus sous les
noms d'Histoire Ancienne , d'Histoire Romaine ,
d'Histoire des Empereurs etd'Histoire du Bas-Empire.
La matière de soixante-huit volumes in-12 se trouve
resserrée dans sieze volumes in-8°. Que cette énorme
différence n'effraie pas trop les amateurs de faits ! Elle
porte principalement sur l'Histoire du Bas-Empire ,
que l'on a pu , sans rien sacrifier d'essentiel , réduire
de vingt-sept volumes à quatre , attendu que Lebeau ,
auteur de cet ouvrage , s'y est livré avec intempérance
à son amour pour la déclamation , et qu'en outre il y a
entassé beaucoup plus de détails que n'en comporte le
AVRIL 1809 . 167
-é, très -médiocre intérêt excité par la plupart des personnages
et des événemens . Ces sanglantes convulsions d'un
le, empire qui, né sans aucun principe de force , traîne si
ve long-tems sa décrépitude prématurée ; ces princes ,
5; presque tous sans habileté et sans courage , qu'un crime
3, précipite du trône où un crime les a placés ; ces schismes
e innombrables , perpétuel aliment de l'esprit sophistique
et disputeur des Grecs dégénérés , qui occupaient
en le monarque tout entier , agitaient son peuple et divi-
: saient jusqu'à ses armées ; toutes ces misères , à la fois
si ridicules et horribles , sur lesquelles Montesquieu jette
ht
-
e
1
un regard si rapide et si dédaigneux , dans son admirable
ouvrage sur la Grandeur et la Décadence des
- Romains , tout cela , réduit aux faits et aux hommes
! vraiment dignes de quelque mémoire , n'exigeait pas
plus d'espace que M. Royou n'y en a consacré.
Quant à l'Histoire de la République Romaine , commencée
par Rollin et achevée par Crevier, elle se compose
de seize volumes ; et ce nombre pourrait ne pas
sembler trop considérable , en égard à l'intérêt et à lạ
richesse de la matière : 'Tite- Live seul l'excéderait , si
nous avions son ouvrage en entier. Il faut cependant
observer qu'un moderne et un français ne devait pas
traiter ce sujet avec autant de développemens et de
détails que l'avait pu faire un ancien Romain. Mais
Rollin qui vivait plus dans l'antiquité que dans son
propre siècle,que charmaient l'éloquence harmonieuse
de Tite-Live et les curieuses recherches de Denys d'Halicarnasse
, Rollin a pu ne pas se sentir le courage , oa
n'avoir seulement pas l'idée de rien écarter de ce que
lui effraient des sources si respectables pour lui. D'ailleurs
il écrivait spécialement pour une jeunesse , dont
T'esprit , habitant le même monde, était imbu en partie
des mêmes préventions , et dont la mémoire spaciense
pouvait recevoir les immenses récoltes qu'il faisait dans
les auteurs grecs et latins. Cette destinațion donnée à
ses ouvrages est aussi cause qu'ils abondent en réflexions :
Rollin , écrivant l'histoire , semble conférer avec ses
élèves , et ne leur rappeler les événemens passés que
comme autant de textes d'instructions morales et même
religieuses ; il oppose fréquemment la doctrine de
168 MERCURE DE FRANCE ,
l'Evangile à celle du Paganisme , et les pères de l'Eglise
aux philosophes de Rome ou d'Athènes. A la multiplicité
des détails et des réflexions , ajoutons les superfluités
d'un style pur et doux , mais sans force ni précision
, dont le goût dirigea toujours , mais ne réprima
jamais l'abondante facilité ; et nous concevrons à la fois
pourquoi Rollin a donné tant d'étendue à son Histoire
Romaine , et comment on peut lui en donner beaucoup
moins , sans omettre un seul des faits vraiment importans
, et même sans négliger d'en tirer une seule
induction profitable.
Ces sortes de réductions sont commandées par l'état
actuel de l'éducation qui dans un moindre espace de
tems comprend un plus grand nombre d'objets , par
celui de la littérature dont les richesses en tout genre se
sont prodigieusement accrues , et enfin par celui de nos
habitudes sociales qui divisent à l'infini nos relations ,
nos intérêts et nos plaisirs. Les histoires de M. Royou
sont telles qu'il les faut à notre siècle.
M. Royou n'est point l'abréviateur de l'historien ; mais
il est celui de l'histoire : je veux dire qu'il ne s'attache
point à élaguer le style de Rollin et de Crevier , mais
qu'il raconte les faits d'une manière plus succinte que la
leur , et d'une manière qui lui est presque entiérement
propre. Ce qui le distingue d'eux sur-tout, c'est la critique.
Beaucoup de faits de l'histoire romaine , quoique
rapportés par des auteurs graves , n'ont point un degré de
probabilité suffisant, Rollin les a répétés le plus souvent
avec une fidélité de traducteur , sans prendre la peine
d'en démontrer l'impossibilité ou l'invraisemblance.
M. Royou les discute et les apprécie , mais sans opposer
l'excès du doute à celui de la crédalité. Il a été plus circouspect
à cet égard que le savant auteur de l'Histoire
critique de la république romaine , qui , non content de
rejeter les faits évidemment faux , a voulu infirmer la
croyance due à des faits possibles et suffisamment attestés,
encherchant à prouver que les monumens historiques
de Rome ont été entièrement détruits par les Gaulois
lors de leur première invasion , et que tous les événemens
antérieurs à cette époque ne sont, suivant l'expression
de Fontenelle , qu'une fable convenue entre les divers
AVRIL 1809 . 169
historiens. Cette opinion, qui n'est rien moins que nonvelle,
a été réfutée aussi bien que peut l'être une opinion
dans une matière qui sera éternellement problématique .
Le vice essentiel des discussións de ce genre , c'est que
presque toujours on puise ses argumens contre les faits
dans les sources même d'où les faits sortent, que l'on
mine soi-même le terrain sur lequel on se place , et que
les deux partis finissent par s'abîmer dans le vide qu'ils
ont formé à l'envi l'un de l'autre. Dans cette absence de
titres authentiques et de preuves irréfragables , il me
paraît beaucoup plus philosophique d'avoir une foi conditionelle
et en quelque sorte hypothétique pour tous ces
événemens, que la raison ne repousse point , que le génie
des historiens anciens a consacrés , que tous les arts ont
reproduits dans leurs chefs-d'oeuvres , et qui enfin ,
vrais ou fictifs , servent de fondement à tout l'édifice de
l'histoire romaine, qui, sans eux, serait comme suspendu
en l'air , ou plutôt ressemblerait à ces grands monumens
de l'ancienne Rome que, dans la Rome moderne , le
tems et l'incurie avaient enterrés jusqu'au tiers de leur
élévation, et qui dérobaient entiérement aux regards les
trophées et les inscriptions dont leur base était chargée.
Je ne croirai donc point à Curtius se précipitant dans
un gouffre qui se referme à l'instant sur lui. Je croirai
encore moins à l'augure Névius ou Navius , coupant un
caillou avec un rasoir, à moins de supposer de l'escamotage
de sa part etdu compérage de la part de 'Tarquin
l'ancien . Mais je ne refuserai pas de croire aux Horaces
et aux Curiaces combattant pour la supériorité de Rome
ou d'Albe , ni à Mucius Scévola tenant au-dessus d'un
brasier la main coupable de n'avoir point frappé Porsenna
; ni même à Horatius Coclès défendant contre une
armée entière le pontdu Janicule , tandis qu'on le coupe
derrière lui par ses ordres. Ne portons point le regard
d'une critique trop rigoureuse sur les actes de magnanimité
et d'héroïsme; ils ne sont tels , que parce qu'ils
franchissent les limites ordinaires où se renferment les
actions humaines , et d'ailleurs il serait trop fâcheux q
nous vinssions à bout d'en prouver l'impossection
Quant aux prodiges , on ne doit de foi qu'à c
est ordonné de croire , et les prodiges de , MM.
celui
170 MERCURE DE FRANCE ,
Romaine ne sont point dans ce cas . Peu de personnes
supposeront , avec le bon Rollin , que Dieu , pour punir
la superstition idolâtre des Romains et la vaine confiance
qu'ils mettaient dans leurs faux dieux , ait permis au
démon d'intervertir l'ordre de lanature, pour entretenir
et augmenter l'aveugle crédulité de ce peuple. Ce sont
Jes proprés termes dont il se sert. Je ne puis m'empêcher
de citer à ce sujet une réflexion judicieuse de M. Royou.
Denys d'Halicarnasse , rapportant deux miracles faitspar
des Vestales , prétend que lesphilosophes athées pourront
bien s'en moquer , mais que les autres n'y trouveront
riend'incroyable. « On voit par cette sortie de l'historien,
>> dit M. Royou, que l'intolérance n'était pas étrangère
>>>auxPayens , et que l'imputation d'athéisine a étédepuis
>> long-tems hasardée par elle avec beaucoup de légèreté.
>> Lorsque les esprits sont plus éclairés, on n'aperçoit dans
>> ces accusations téméraires , que l'absurdite des accu-
>> sateurs et le discernement des accusés , qui les a pré-
>> servés de la superstitieuse crédulité de leur siècle. >>>
Le plus ou moins grand degré de certitude ou de
possibilité des faits n'est pas le seul point sur lequel la
critique du nouvel historien se soit exercée et se trouve
en opposition avec le sentiment de ses devanciers. Les
événemens et les personnages ont été jugés par lui dans
un esprit tout différent. Dans ces longues querelles entre
le sénat et les tribuns , qui ont signalé le moyen âge de la
république, Rollin prend toujours parti pour le pauvre
peuple qu'il représente gémissant sous l'oppression des
patriciens et opposant une juste résistance aux prétentionsde
leur orgueil et de leur cupidité. M. Royou pense
avec Montesquieu , que si le sénat mérite un réproche ,
c'est d'avoir cédé lâchement aux caprices de la multitude
, excitée par des tribuns turbulens et ambitieux.
Crevierne dissimule point sa prédilection pour les meurtriers
de César. Il les absout comme Romains d'une action
que lui-même, en sa qualité de chrétien , ne peut s'empêcher
de condamner ; César , selon lui , méritait la
mort : seulement il ne devait périr que sous le glaive de
la loi. M. Royou est d'avis , au contraire , que César ne
méritait aucune punition pour avoir essayéde substituer
un gouvernementdevenu nécessaire à uneconstitution
**
AVRIL 1809.... 171 *
dissoute par l'anarchie et qu'on ne pouvait pas rétablir .
Du reste, il a cherché, dit-il , à se défendre des préjugés
qu'un essai déplorable a dû nous inspirer contre le gouvernementdémocratique,
et qui sont un écueil à craindre
pour tous ceux qui écrivent à présent l'histoire des républiques.
Enfin il s'est imposé la loi d'être juste envers
tous les partis et toutes les opinions ou du moins d'exposer
les torts réciproques des grands et du peuple , de
Sylla et de Marius , de Pompée et de César , d'Antoine et
deBrutus , en sorte que les lecteurs qui ne partageraient
pas son avis , pussent trouver dans son livre même
toutes les armes nécessaires pour le combattre. L'impartialité
absolue est une vertu impossible à pratiquer
pour l'historien, et ce serait d'ailleurs une vertu fort
insipide; mais la bonne foi , de quelque côté qu'elle se
range , intéresse et instruit toujours.
Jene puis que répéter ici les éloges que j'ai donnés au
style de l'Histoire des Empereurs . L'Histoire Romaine
ne lui est point inférieure sous ce rapport. J'engage toutefois
l'auteur à en faire disparaître quelques expressions
que le bon usagen'autorise pas, ou même que le dictionnaire
de la langue n'admet point. Je lui citerai celle-ci
pour exemple : « Ce prince était forcé de chercher des
>> ressources extraordinaires pourfrayer aux énormes
>> dépenses des monumens qu'il élevait. » Frayer n'a
jamais été français en ce sens . Aucun terme barbare ou
trop impropre ne doit défigurer un ouvrage excellent ,
fait pour remplacer désormais entre les mains des jeunes
gens toutes ces histoires romaines, trop précises ou trop
diffuses, dont ces deux défauts opposés rendaient la lecture
presque également infructueuse pour eux.
AUGER.
i
NOUVEAU COURS COMPLET D'AGRICULTURE THEORIQUE
ET PRATIQUE , contenant la grande et la
petite Culture , l'Economie rurale et domestique , la
Médecine vétérinaire , etc.; ou Dictionnaire raisonné
et universel d'Agriculture , rédigé sur le Plan de celui
de feu l'abbé ROZIER ; par les Membres de la section
d'Agriculture de l'Institut de France , etc. , Mм.
172 MERCURE DE FRANCE ,
THOUIN , PARMENTIER , TESSIER , HUZARD , SILVESTRE
, BOSC , CHASSIRON , CHAPTAL , LACROIX ,
DE PERTHUIS , YVART ; DÉCANDOLLE et DUTOUR.
Cet Ouvrage formera environ douze volumes in-8° de
cinq à six cent pages chacun , ornés de figures en
taille-douce , et semblables à ceux du Nouveau Dictionnaire
d'Histoire Naturelle. Il sera publié par
livraisons de trois volumes tous les trois mois .-La
première livraison paraît présentement ; elle est composée
de trois gros volumes in-8°, ornés de seize planches
en taille-douce de la grandeur d'in-4°. Le prix
de ces trois volumes broch ., pris à Paris , est de 21 fr.
pour MM. les Souscripteurs ,et de 27 fr. par la poste.
Chez Déterville, libraire et éditeur , rue Hautefeuille
, n° 8.
Le meilleur ouvrage un peu étendu que la France
ait produit depuis le Théatre d'Agriculture et Ménuge
des Champs d'Olivier de Serres , est sans contredit le
Cours complet d'Agriculture , ou Dictionnaire universel
Agriculture , fait par une société de savans et védigé
par M. l'abbé Rozier. Le succès complet qu'il a eudans
le tems , et les progrès étendus qquuee les sciences relatives
à l'agriculture et l'agriculture elle-même ont faits
depuis lors , nécessitaient une seconde édition soigneusement
corrigée et considérablement augmentée , ou ,
pour mieux dire , cet ouvrage d'ailleurs encore excellent
dans plusieurs de ses parties , devait être refondu et mis
en rapport avec les connaissances que l'on a acquises
dans la physique générale , dans la chimie , dans l'histoire
naturelle , dans l'économie rurale et domestique ,
dans la médecine vétérinaire ; sciences qui ne constituent
pas , à proprement parler , l'agriculture ; mais
dont celle- ci emprunte tout ce qu'elle a de plus solide
et de plus certain.
La réunion des savans très-distingués qui se sont
chargés depuis quelques années de revoir , de corriger ,
de refaire tous les articles du Cours complet d'Agricul
ture , d'ajouter tous ceux qui avaient été omis dans cet
ouvrage, de le rebâtir , en un mot, soit avec dés matériaux
anciens , soit avec ceux que les sciences sur lesAVRIL
1809. 175
quelles Fagriculture est assise peuvent lui fournir aujourd'hui
; tout doit garantir le succès de cette nouvelle
entreprise.
Le Nouveau Cours d'Agriculture , dont il vient de
paraître trois premiers volumes , qui forment plus de
1700 pages in-8° , avec figures , et qu'on peut évaluer
au quart de l'ouvrage, présente une infinité d'articles
faits avec le plus grand soin et qu'on pourrait regarder
comme autant de traités particuliers. L'article assole
ment, entr'autres, qu'on ne trouve pas dans le Cours
d'Agriculture de Rozier, doit-être lu attentivement et
bien médité par tout agriculteur qui veut secouer les
préjugés d'une aveugle routine , et retirer le plus d'avantages
possibles de ses propriétés territoriales. Ily
trouvera d'excellens principes de culture qu'il pourra
mettre en pratique quel que soit le champ qu'il exploite
et le pays où ce champ est placé, parce que ces principes
sont applicables à tous les sols et à tous les climats
de la France ; il y verra que ce n'est que par un mode
d'assolement , judicieusement établi , que la terre la plus
maigre, commecelle qui est la plus fertile , peut , avec
fort peu d'engrais , ne jamais cesser de produire et se
trouver même dans un état progressifd'amélioration ; il
yverra qu'en variant beaucoup la culture ; en faisant
succéder au froment les plantes à racines nutritives , et
les plantes à racines pivotantes à celles qui tracent ; en
multipliant les troupeaux par des prairies naturelles et
artificielles , et la culture des diverses plantes et racines
propres à engraisser les bestiaux et la volaille , on
aura trouvé le moyen le plus sûr de prévenir la disette,
et d'éviter la surabondance qui , si elle n'est pas si fâcheuse
àl'homme que la première , n'en est pas moins quelquefois
une calamité pour l'agriculture et un malheur public
, car elle ne manque pas d'amener la disette si elle
se prolonge un peu trop.
Personne n'ignore que dans les contrées où les habi
tans se livrent spécialement à la culture des céréales,
on éprouve quelquefois la disette , quelle que soit la
quantité de grain qu'on pourrait y récolter, à moins
qu'iln'y ait pour eux un débouché constant et facile.
L'Egypte et tous les pays qui ont eu habituellement plus
174 MERCURE DE FRANCE,
defroment qu'il n'en fallait pour la nourriture des habitans
, ont toujours été les plus exposés à en manquer ;
parce que si à plusieurs années de très-grande abondance
et où le prix des grains baisse considérablement
et n'est plus en rapport avec les dépenses qu'il occasionne
au cultivateur , il succède plusieurs années de mauvaises
récoltes , le grain manque par la raison qu'on anégligé de
semer , ou qu'ou aura beaucoup moins semé, que dans
les tems ordinaires .
Mais ce qui est facile à réparer pour les Céréales et
toutes les plantes annuelles , ne l'est pas de même pour
les arbres et arbrisseaux. Les muriers , par exemple , que
l'on coupa en grande partie dans le midi de la France ,
lorsque le prix de la soie eut considérablement baissé , il
y a quelques , années ne sont pas encore tous remplacés
aujourd'hui , et il serait à craindre dans ce moment que
la vigne n'éprouvât le même sort que le murier si un
gouvernement attentif et protecteur , secondé de tous les
hommes éclairés en agriculture , et en économie politique,
neveillaità la conservationd'unedes plus précieuses
denrées de la France .
Enlisant lediscours préliminaire et l'article agriculture,
les grands propriétaires sentiront que ce n'est que par
leur présence dans leurs terres et par l'instruction pratique
qu'ils y répandront, que l'artagricole pourra faire
parmi nous des progrès rapides et constans. Les livres ne
sont lus que par un petit nombre de laboureurs et de
propriétaires ruraux , envain on publiera les plus sages
instructions , si l'homme doué de quelque fortune , siles
propriétaires qui ont des connaissances dans l'art agricole
ne dirigent eux-mêmes les travaux des champs, la routine,
l'aveugle routine prévandra toujours .
Il est bien vrai que les préfets et sous-préfets des départemens
répandent dans ce moment, avec le plus
grand soin, l'instruction agricole , et que leur zèle est
presque partout couronné de succès ; il est bien vrai que
par eux l'agriculture a déjà vu augmenter ses produits
dans la plupart des cantons ; mais les obstacles qui se
présentent encore seraient d'autant plus aisés à applanir
qu'un plus grand nombre de propriétaires riches et
instruits seconderaient leurs efforts.
AVRIL 180g . 175
-
ARome, comme on le sait , les premiers magistrats
de la république ne dédaignaient pas , en quittant leurs
fonctions , de revenir aux champs et d'y reprendre des
travaux que la plupart d'entr'eux avaient regretté de
quitter.
LE bois devient plus rare de jour en jour. Le prix en
a doublé dans l'espace de vingt ans , malgré tous les
efforts et les écrits de quelques hommes d'état et de
quelques savans infiniment recommandables. Les articles
Aménagement , Bois et Balivaux , qu'il faut lire
avec attention dans ce Nouveau Cours d'Agriculture ,
indiquent d'une manière bien lumineuse comment il
faut se conduire pour les forêts des particuliers et celles
de l'Etat , quel est l'âge où l'on doit couper les divers
bois , soit dans les taillis , soit dans les futaies , afin d'obtenir
plus de matière et de meilleure qualité; comment
et de quelle manière il faut éclaircir les forêts ; quel est
le nombre de balivaux et d'arbres de divers âges qu'il
faut laisser par hectare , etc. , etc. On y trouve aussi
d'excellens préceptes sur l'aménagement des bois résineux.
<<< Le chêne est et sera éternellement le plus utile des
>> arbres indigènes; il se fera toujours remarquer par
>> la grosseur de son tronc , l'épaisseur de son feuillage ,
» et se fera toujours rechercher par la solidité , la du-
> reté de son bois. Sans lui , nous n'aurions pas ces
>> vastes palais dont il soutient le faîte , ces iminenses
>> vaisseaux qui sillonnent les mers. Otez-le de la liste
>> des arbres , et vous faites disparaître de la société
>> beaucoup d'arts utiles ou agréables , qui , directement
>> ou indirectement , ne peuvent se passer de son bóis .
>> Il semblerait qu'un arbre aussi fameux , un arbre
» aussi commun , devrait être parfaitement connu sous
» ses rapports , botanique , agricole , physique et indus-
>> triel; mais il s'en faut de beaucoup que nous ayous
>> sur lui les données nécessaires . Oserai-je le dire , s'écrie
l'auteur de l'article Chéne ! on ne sait pas même dis-
>> tinguer les espèces qui croissent en France ; on n'est
>> pas d'accord sur sa nature et on n'en tire pas tout le
>> parti possible. Il faudrait des volumes pour considé-
»
176 MERCURE DE FRANCE ,
>> rer le chêne seulement sous un de ses rapports , et je
>> ne puis lui consacrer que quelques pages . >>>
Ces pages sont un excellent traité où l'auteur indique
les moyens les plus propres à favoriser la reproduction
de cet arbre ; où il décrit et caractérise toutes les espèces
connues de chêne , et désigne l'emploi dans les arts de
chacune de ces espèces ; où les insectes destructeurs
sont passés en revue; où rien, en un mot, de ce qui a
rapport à cet arbre précieux n'est omis , ni négligé.
Le perfectionnement de la charrue et de tous les instrumens
nécessaires est un de ces objets vers lesquels un
Gouvernement , jaloux d'asseoir la prospérité publique
sur les bases les plus solides et les plus durables , tournera
toujours ses regards. Faire le mieux possible , en
moins de tems et avec moins de dépenses , est en agriculture
un problême qu'on ne peut se flatter de résoudre
qu'en s'occupant constamment et avec opiniâtretédu
plus utile des arts et de tout ce qui peut y
avoir rapport ; en faisant toujous marcher la théorie
avec la pratique ; en n'admettant jamais un principe qui
ne soit rigouteusement vrai , une observation qui n'ait
été répétéedans des climats et sur des sols différens , une
assertion qui n'ait été soumise à la plus sévère analyse ,
un instrument qui ne soit généralement reconnu le
meilleur dans toutes les circonstances .
L'article Charrue présente toutes les connaissances
que nous avons acquises sur ce précieux instrument.
On y trouve la description des charrues qui nous sont
connues ; la figure de celles qui sont réputées les meilleures
, ou qui sont usitées dans quelques cantons ou
dans quelques provinces de la France , et des Etats voisins
; des réflexions sur leurs avantages et sur leurs inconvéniens,
et quelques aperçussur ce qu'il reste à faire
pour son perfectionnement .
On n'a point négligé de dire que le concours de la
charrue , ouvert il y a quelques années par la Société
d'Agriculture du département de la Seine , au moyen
des fonds qui lui furent accordés par le Gouvernement,
reste ouvert jusqu'en septembre prochain , et on a rappelé
que la Société demande que la charrue proposée
comme la meilleure :
1°.
AVRIL 1809 . 17
1º . Puisse être confiée aux mains les moins exer
cées;
DEPT
DE
LA
2°. Que l'instrument puisse être appliqué à toutes les 5
terres , au moyen de quelques légers changemens facils cen
à opérer ;
3° . Que les pièces essentielles puissent être coulées en
fer et leurs formes déterminées d'une manière d'ailleurs
si précise que les charrons et les maréchaux vulgaires
ne puissent s'y méprendre .
Chaque mémoire devra contenir :
1º . Une théorie de charrue ;
2°. La description , le dessin et le devis détaillé de la
charrue qu'il propose ;
5°. La description , le dessin et le devis de l'araire ou
de la charrue actuellemnt usitée dans le pays de l'auteur
, si ce n'est pas l'instrument qu'il propose ;
4°. La comparaison de cette charrue en usage avec
la charrue proposée, et le détail raisonné des avantages
de cette dernière ;
5°. La comparaison de ses effets , de sa dépense et de
ses produits avec ceux de la bèche ;
6°. Un résumé méthodique des principes , des calculs,
des faits et des expériencesqui motiveront la préférence
donnée par l'auteur à la charrueproposée.
L'amélioration des laines n'est pas moins importante
que le perfectionnement des iustrumens aratoires. L'introduction
en France des plus beaux merinos d'Espagne
fera sans doute époque dans les annales d'agriculture ;
par eux , le produit de nos troupeaux pourra être bientôt
quadruple, si , dans tous les départemens , les propriétaires
ruraux sont aussi empressés , qu'ils l'ont été
aux environs de Paris , de substituer aux moutons du
pays ceux à laine fine ; par eux , nos manufactures de
draps, de serges, de bonnets , de schals , etc. seront suffisamment
pourvues ; nous cesserons d'être tributaires
de nos voisins pour un objet de première nécessité , et
nous pourrons reprendre un jour avec les Orientaux et
les-Barbaresques un commerce aussi avantageux pour
eux que pour nous .
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
On lit à l'article Brebis tout ce qui est relatif à l'éducation
, à la multiplication et à la conservation du belier
et de la brebis en général , ot particulièrement des merinos.
On y voit un précis historique de leur introduction
en France , et des détails précieux sur les expériences
qui ont été faites depuis lors sur ces animaux par
divers savans .
L'article Berger n'est pas moins intéressant ; l'auteur
trace les devoirs d'un berger , les soins , les attentions
et les connaissances qu'il doit avoir pour bien conduire
son troupeau. Les friponneries auxquelles un propriétaire
inattentif peut être exposé de la part de son berger
, y sont toutes signalées. Au mot Bergerie , on
apprend comment il faut construire cette sorte de bâtiment,
et quelles sont les dimensions qu'on doit lui
donner.
Tous les végétaux sont attaqués par des insectes dans
une ou plusieurs de leurs parties , et souvent dans toutes
à la fois . Racines , tiges , fleurs , fruits , graines , tout est
exposé à être dévoré par ces petits animaux ; aucune
production n'en est exempte. Chaque végétal , dans le
sol qui lui est propre , a toujours un ou plusieurs rongeurs
, ainsi que chaque animal a un ou plusieurs ennemis.
On compte plus de deux cents insectes qui se nourrissent
sur le chêne seul. L'olivier , la vigne , dans nos
climats, la canne à sucre , le cotonnier , dans les climats
chauds , sont de même rongés par un nombre considérable
d'insectes différens .
Signaler ces ennemis du laboureur était une tâche
qui ne pouvait être bien remplie que par un homme
très-versé dans l'étude de l'entomologie. On ne lira pas
sans intérêt les articles Alucite , Attelabe , Bruche ,
Bombix , Charançon , Chenille et quelques autres , qui
tous manquaient au Dictionnaire de l'abbé Rozier. Les
agriculteurs pourront , par ce moyen , reconnaître
aussi facilement par leurs dégâts que par leurs caractères,
ces petits animaux destructeurs de leurs récoltes ;
et ils sentiront, après avoir lu ces articles , que ce ne
peut être qu'en distingant bien les insectes les uns des
autres , en les suivant dans tous leurs développemens,
AVRIL 1809 . 179
qu'ils parviendront , sinon à les détruire entièrement ,
du moins à en diminuer considérablement le nombre .
Nous ne finirions pas si nous voulions citer tous les
articles de ce Nouveau Dictionnaire d'Agriculture , ou
qui manquent à celui de l'abbé Rozier , ou qui sont
traités d'une manière plus étendue qu'il ne l'a fait et
plus conforme à nos connaissances actuelles. Les cultivateurs
et les propriétaires ne manqueront pas d'accueillir
un ouvrage qui renferme tous les principes de
la meilleure agriculture , qui présente les plus sages instructions
d'économie rurale , dans lequel tout ce qui est
relatif au jardinage , aux pépinières , aux constructions
rurales , au desséchement des marais , à l'éducation et
conservation des troupeaux et de tous les animaux domestiques
, à l'art vétérinaire , à la physiologie végétale,
à,la chimie applicable aux arts et à l'agriculture , etc. ,
est traité avec clarté, ordre et précision , où rien en un
mot de ce qui peut intéresser l'agriculteur et le propriétaire
rural n'est omis ou négligé.
OLIVIER , membre de l'Institut et vice- secrétaire de
la Société d'Agriculture du départ. de la Seine.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Théâtre du Vaudeville.-Première représentation
du Petit Courrier , ou comme les Femmes se
vengent! vaudeville en deux actes .
Cet ouvrage , qui est plutôt une comédie qu'un vaudeville,
a pour but de prouver combien unjugement précipité peut
étre nuisible .
Sophie de Justal , unie , à l'âge de quatorze ans , au jeune
et brillant colonel de Saint-Estève , qui ne l'épousait que
pour obéir à un père ambitieux d'une grande fortune, fut
abandonnée, le lendemain de son mariage , par son époux,
qui ne trouvait en elle que des traits insignifians que lanature
n'avait pas encore développés , qu'une gaucherie ridiçule
et révoltante, fruit de l'éducation qu'elle avait reçue
d'une vieille parente , dans un château gothique au fond du
Périgord. Saint-Estève , pour se soustraire aux railleries
piquantes auxquelles l'exposait une épouse aussi mal assor
tie, s'est livré à la carrière des armes; et, après y être par-
-
M 2
180 MERCURE DE FRANCE ,
venu à un rang élevé par ses hauts faits , il est blessé mortellement
à la mémorable journée d' Ulm. Dix ans se sont écoulés
depuis qu'il s'est séparé de sa jeune épouse ; celle-ci , qui cachait
une âme brûlante sous les dehors les plus repoussans ,
s'est occupée sans relâche des moyens de se venger des dédains
et de l'abandon de l'époux qui l'avait méconnue. La
nature , qui semblait vouloir seconder ce généreux dessein ,
avait développé ses traits , qui peu à peu avaient formé la
physionomie la plus piquante. Devenue en un mot femme
agréable et remplie de talens , elle vole auprès de son époux
mourant , lui prodigue les soins les plus tendres sous le nom
de Charles et les habits d'un jeune courrier , rend à la vie le
colonel , le ramène près de Paris dans le château où il était
né, et qu'elle avait acheté sous un nom emprunté , le colonel
ayant été forcé de le vendre pour payer ses dettes . Là ,
secondée par un riche banquier , son oncle , et une femme
aimable à qui son adolescence avait été confiée , elle attaque
l'âme de Saint-Estève sous le nom et l'élégante parure d'une
femme brillante et versée dans les arts . Le colonel, ébloui ,
charmé par tant de qualités réunies , devient épris de cette
dame, qu'il est loin de croire être sa femme , maudit plus
que jamais la chaîne qui l'engage et le prive de former la
seule union qui eût fait le bonheur de sa vie ; mais après
plusieurs épisodes , qui ne font qu'augmenter son embarras
et ses regrets , il reconnaît dans la femme charmante qui l'a
environné de tant de séductions , cette Sophie qu'il avait
jugée si défavorablement ; et bientôt, retrouvant encore en
elle le jeune courrier qui lui sauva la vie , il tombe à ses genoux
éperdu d'amour , d'étonnement , de reconnaissance ,
et jure de ne jamais se séparer de celle qui , par tant de
grace , d'esprit et d'adresse , lui prouve comme les femmes se
vengent.
Cet ouvrage , qui a obtenu un brillant succès , est joué
avec un ensemble qu'on ne pourrait espérer que sur le premier
théâtre de la capitale. Vertpré a , dans le rôle de
l'oncle , une rondeur, une franchise, une finesse qui le caractérisent
dans presque tous ses rôles . Henri offre dans celui
de Saint- Estève tout ce qui constitue un militaire distingué ,
unhomme du monde , une âme vive et passionnée. Séveste
et Mme Bodin sont on ne peut mieux placés dans les personnages
très-utiles qu'ils représentent. Quant àMmeHervey,
il n'est pas possible d'unir à un plus haut degré la grâce au
sentiment , la finesse à la gaîté. Toutes les nuances de son
rôle ont été rendues avec une vérité qui , nous ne craignons
AVRIL 1809 . 181
pas de le dire , lui assigne un rang parmi les actrices les
plus célèbres de la capitale.
Les auteurs , demandés avec empressement , ont été nommés;
ce sont MM. Bouilly et Moreau.. B.
Des journaux publièrent , il y a quelques semaines , que
M. Planard avait attaqué en diffamation le Rédacteur du
Mercure , sur le compte qui avait été rendu dans cette
feuille , de la représentation d'une de ses dernières comédies.
Nous ne lumes point une pareille annonce sans une
grande surprise. Nous tâchons de conserver toujours dans
nos critiques un ton de décence qui doit nous mettre à l'abri
de toute inculpation odieuse : aussi M. Planard s'empressa
lui-même de nous écrire que jamais il n'avait eu à se plaindre
de nos critiques , que les personnes qu'il avait appelées en
réparation étaient les rédacteurs d'un tout autre ouvrage ,
lesquels s'étaient déjà rétractés .-Et, en effet , le Courrier
de l'Europe a publié quelques jours après la note suivante :
« Nous soussignés , rédacteurs et imprimeurs du Mémorial dramatique
, ou Almanach des théâtres , pour l'an 1809 , déclarons et attestons
publiquement que c'est à tort et sans le moindre fondement , ni
intention , que nous y avons inséré quelques phrases qui peuvent blesser
les qualités personnelles de M. Planard , que nous avons tout le regret
possibled'avoir fait cette inconséquence , que nous l'avons prié et le prions
d'en être convaincu , ainsi que de notre sincère estime . >>>
E. P. VAREZ .-HOCQUET.
NOUVELLES POLITIQUES .
TURQUIE. -
(EXTÉRIEUR. )
Constantinople , 25 février. - La guerre
avec la Russie paraît inévitable. Holkir - pacha , est nommé
commandant en chef de toutes les forces ottomanes sur les
bords du Danube , depuis Widdin jusqu'à l'embouchure de
ce fleuve . La Porte luiaccorde toute sa confiance , et le croit
propre à combattre avec avantage les généraux russes, qui ,
jusqu'à présent , ont toujours triomphe de ses armées . Il est
àpeu près certain que les hostilités ne tarderont pas à recommencer;
et il paraît qu'on se battra de part et d'autre
avec un grand acharnement. Les Turcs mettent leurs forteresses
en état de défense . L'ordre a été donné d'augmenter
les fortifications de la place d'Ismaïl , qui a déjà été assiégée
182 MERCURE DE FRANCE ,
à plusieurs reprises par les Russes : on prend aussi desmesures
pour approvisionner Giurgewo et Widdin. L'arme
russe est nombreuse , bien aguerrie et impatiente de se mesurer
avec les Turcs .
SUÈDE .- Stockholm , 30 mars . M. le baron d'Erenheim,
président de la chancellerie et ministre des affaires étrangères
, a demandé et obtenu sa démission. S. A. R. le duc de
Sudermanie , en la lui accordant , lui a exprimé d'une manière
gracieuse sa satisfaction pour les services qu'il avait
rendus . Le porte- feuille des affaires étrangères été confié
provisoirement à M. le baron de la Gerbielke , secrétaire
d'état et chancelier de la cour .
a
Notre gazette officielle contient dans un supplément une
dépêche du général Klerker , commandant en chef de l'armée
du Nord , datée du quartier-général à Hernisand, le 22
mars. Le général mande que les Russes avaient dénoncé le
18 l'armistice , et qu'ils devaient recommencer le 23 les hostilités
. En conséquence , le général Klerker avait transmis
sur le champ des ordres aux généraux-majors Griesserberg
et Cronstedt , qui commandent les corps postés à Tornca et
àUmea.
Mais le courrier porteur de cette dépèche a rencontré en
route un courrier russe qui portait au général Barclay de
Tolly un ordre du général Knorring , pour que les hostilités
fussent suspendues dans le nord de la Finlande, ainsi qu'elles
le sont dans la Finlande méridionale .
ALLEMAGNE. - Hambourg , 9 avril. -Le comte de Rosen
, colonel suédois , commandant de la garde du duc de
Sudermanic , et le lieutenant-colonel Bioernstierna , premier
aide- de-camp de S. A. le régent de Suède , sont arrivés
aujourd'hui dans notre ville. Ils sont partis de Stockholm le
30 mars , et se rendent en France pour y remplir une mission
extraordinaire près S. M. l'Empereur Napoléon. Aleur
départ , il n'y avait rien de nouveau à Stokholm. La plus
grande tranquillité y régnait , ainsi que dans toute la Suède .
Le roi avait été transféré à Gripsholm , où il était gardé par un
détachement des gardes et par des cuirassiers. La reine continuait
de résider avec ses enfans à Haga .
Francfort , 13 avril.-Les lettres de Munich , dug , confirment
la nouvelle que les Autrichiens avaient passé l'inn
Je 8. La cour se disposait à partir pour Augsbourg , et les
troupes qui étaient à Munich se rendaient en grande hâte à
leurs postes.
AVRIL 1809 . 183
Le prince de Birkenfeld doit quitter Bamberg pour aller
s'établir à Manheim.
Les journaux de la Suisse assurent que les trois forteresses
de la Prusse gardées par des troupes françaises , le seront incessamment
par des troupes russes. On ajoute qu'une armée
russe se joindra aux troupes française , polonaise et prussienne
pour attaquer les états autrichiens du côté de la
Silésie.
Ily a des forces très-considérables sur l'Adige et à Udine ,
dans le Frioul .
Le prince de Ponte-Corvo continue à passer en revue
les différens corps de l'armée saxonne qui se trouvent dans
les environs de Dresde. Il a témoigné sa satisfaction de la
précision des manoeuvres et de la superbe tenue des troupes .
Munich , 9 avril. - S. M. a confié le commandement-général
de cette capitale à M. le baron d'Ow , et celui d'Augsbourg,
à M. le général-major de Rohne .
Wurtzbourg , 11 avril. - Deux compagnies de sapeurs ,
qui font partie du contingent de S. A. I. notre grand-duc ,
sont parties le 7; elles sont sous les ordres du baron de
Waldenfels.
Le contingent des princes d'Anhalt a traversé notre ville
il y a quelques jours.
On doit établir ici un grand hôpital ; on dispose en
outre un couvent de nos environs pour recevoir beaucoup
demalades.
AUTRICHE. - Vienne , 5 avril . La Gazette de la Cour
d'aujourd'hui contient une lettre circulaire de la régence de
laBasse-Autriche, dont voici la substance :
En vertu d'un décret impérial du 29 mars , la régence déclare que ,
vu Pordonnance tout à fait inattendue de S. M. le roi de Wurtemberg ,
d'après laquelle tous les princes , comtes , nobles , et en général tous les
sujets wurtembergeois , qu'ils soient possessionnés en Autriche ou non ,
et sans égard aux permis de s'absenter qu'ils peuvent avoir obtenus antérieurement,
doivent rentrer dans le royaume de Wurtemberg dans Pespace
de quatres semaines , sous peine de voir leurs biens séquestrés , et
ensuite confisqués , S. M. I. et R. , de son côté , tout en regrettant une
mesure aussi contraire au droit des nations , ordonne qu'on mette le
séquestre le plus rigoureux sur tous les biens appartenant au roi de
Wurtemberg ou à ses sujets , ainsi que sur les biens de tous ceux qui
étant sujets mixtes de l'Autriche et du Wurtemberg , et se trouvant actuellement
sur le territoire autrichien , se permettraient de se conformer
à la susdite ordonnance du roi de Wurtemberg.
184 MERCURE DE FRANCE ,
La bourgeoisie de cette capitale fait non-seulement le
service de la place et des fortifications ; mais elle est aussi
chargée de surveiller les transports qui se font vers les différentes
parties de tous les Etats autrichiens .
Le prince de Stahremberg, ancien ambassadeur d'Autriche
à Londres, et qui , depuis son retour , avait vécu dans
ses terres , est maintenant de retour à Vienne.
- L'archiduchesse Marie-Anne , soeur de S. M. l'empereur
, qui a demeuré jusqu'à présent dans la ville de Gorice
(Carniole ) , en est partie pour la Hongrie . Elle doit établir
sa résidence à Cinq-Eglises .
Le général Giulay est retourné d'ici à Laybach . II
commandera en chef toutes les troupes des frontières qui ont
été mises sur pied , en sa qualité de ban ou général en chef
de la Croatie et de l'Esclavonie .
- L'archiduc Ferdinand , frère de S. M. l'impératrice ,
aura le commandement en chef de toutes les troupes stationnées
dans la Gallicie orientale et occidentale. Le quartiergénéral
de ce prince est encore à Cracovie ; mais on croit
qu'il ne tardera pas d'être transféré à Lemberg.
- Notre gouvernement continue à faire des démarches
auprès de la cour de Russie pour l'engager à garder la neutralité
. Le conseiller d'état Liebscher est parti en dernier
lieu avec des dépêches pour le prince Schwarzenberg ,
notre ambassadeur à Pétersbourg. Le départ du grandmaître
de l'ordre teutonique pour cette capitale est ajourné
indéfiniment.
Il passe ici un grand nombre de chariots de munitions
et de canons venant de la Hongrie. On fait depuis quelques
jours beaucoup d'arrestations . Jamais la police n'a été plus
active et plus ombrageuse . Hier , dans la matinée , des offiçiers
de police , accompagnés de plusieurs détachemens
d'infanterie et d'un piquet de cavalerie , se sont portés au
faubourg Josephtadt, et y ont saisi dans un café un individu
fort bien mis , qu'ils ont fait monter en voiture et qu'ils ont
conduit sur le champ dans une maison d'arrêt. Il paraît
qu'il s'était permis de parler contre la guerre .
- On avait eu soin d'annoncer dans toutes nos feuilles ,
qu'un corsaire français avait pris un bâtiment autrichien
sortant de Trieste. On a reçu des informations plus exactes ,
et il se trouve que le navire capturé était venu de Palerme et
portait pavillon sicilien.
-
Les fonds publics sont toujours à la baisse..
AVRIL 1809 . 185
ITTAALLIIEE.. -Milan , 13 avril.-La proclamation suivante
vient d'être publiée ici :
Au quartier-général de Campo -Formio , le 11 avril 1809.
NAPOLÉON , par la grâce de Dieu et par les constitutions ,
Empereur des Français , etc. , etc.
Eugène-Napoléon de France , vice- roi d'Italie , prince de Venise ,
archi-chancelier-d'Etat de l'Empire Français , etc. , etc. , aux peuples
du royaume d'Italie .
Peuples du royaume d'Italie !
L'Autriche a voulu la guerre .
Je serai donc un moment éloigné de vous. Je vais combattre les ennemis
de mon auguste père , les ennemis de la France et de l'Italie .
Vous conserverez pendant mon éloignement cet excellent esprit dont
vous m'avez donné tant de preuves .
Vos magistrats seront , j'en suis certain , ce qu'ils ont été jusqu'à présent
, dignes de leur souverain et de vous.
Dans quelque lieu que je sois , vous occuperez toujours ma mémoire
et mon coeur . EUGÈNE -NAPOLÉON .
On écrit de Florence , en date du 6 avril , que S. A. I.
la princesse Elisa , grande-duchesse de Toscane , arriva dans
cette ville le 1er avril. Son arrivée soudaine rendit inutiles
tous les préparatifs que la ville avait faits pour sa réception .
Le lendemain le prince Félix passa devant elle les troupes
en revue dans les jardins de Boboli ; dans la matinée du
même jour l'archevêque de Florence , et tous les évêques de
la Toscane ont fait chanter un Te Deum en actions de grâces
rendues à Dieu , qui a permis que la Toscane eût une telle
protectrice. Le lundi, la grande-duchesse reçut les hommages
de tous les fonctionnaires publics. Le soir, elle se
rendit au grand- théâtre , où elle fut accueillie par des
applaudissemens unanimes , et par la joie de tous les coeurs.
Le dôme , toutes les coupoles des églises , et toutes les
maisons étaient illuminés d'une manière très-élégante. La
matinée du mardi fut employée à une audience publique ,
dans le cours de laquelle la princesse reçut avec une bonté
singulière toutes les requêtes qu'on lui présenta , et toutes
les réclamations qu'on lui fit ; elle daigna le même jour
accepter la fète et le bal que les académiciens du théâtre de
la Pergola ont pris la liberté de lui offrir ; et dans la nuit ,
elle partit pour se rendre à Pise et à Livourne , où les habitans
l'appelaient de tous leurs voeux.
ANGLETERRF. -Londres , 6 avril.- Fonds publics . Trois
p. c. cons . 67 314 , 718 .
1
186 MERCURE DE FRANCE ,
Quelques papiers ministériels , d'hier , ont annoncé que le
gouvernement avait reçu par la Hollande la nouvelle que
les Autrichiens étaient entrés subitement dans le Tyrol , et
que le 17 du mois dernier il y avait eu une affaire dans
laquelle les Français avaient été défaits , et que des troupes
pénètrent en Allemagne sur toutes les directions. Ces noulles
, si pompeusement annoncées dans les journaux ministériels
, ne sont, comme nous l'avons remarqué plus
d'une fois , que de simples bruits fondés sur la probabilité
d'une rupture entre la France et l'Autriche , et paraissent
n'etre rien autre chose qu'une répétition de vieille nouvelle.
(The Argus . )
-Des lettres récentes du cap de Bonne- Espérance font
mention d'une terrible insurrection qui a été heureusement
comprimée. Cinq des insurgés ont été pendus.
-Des lettres de Madère , du 23 février , contiennent un
rapport très -désagréable relativement à la flotte destinée pour
les Indes occidentales , et qui , consistant en 123 vaisseaux ,
mit à la voile de Cork le 22 janvier , sous le convoi de
la frégade le Druide, la Fylla et le Phipps, sloops de guerre .
On rapporte que , peu de tems après leur départ de Madère,
la flotte fut dispersée par une tempête, et que quatre vaisseaux
seulement gagnèrent Madère avec le Druide et la Fylla : le
Phipps revint dématé. Environ 45 vaisseaux de la flotte
revinrent aussi ayant pour la plupart éprouvé de grandes
avaries. Il y aeu plusddee 70 vaisseaux dont on n'a point eu
de nouvelles . L'Augusta s'est perdue près de Fequerra.
(Le Globe.)
-L'aperçu d'une partie des dépenses pour la marine ,
dans l'année 1809 , présenté au parlement d'Angleterre ,
offre les résultats suivans :
Pour l'artillerie de la marine , 1,408,437 1. st . 13 9
Pour la constr . et réparat. des bâtimens, 2,296,330 »» »
Pour affrètemens de transports , 2,000,000 »» »
Pour les blessés, pens . aux fam . des tués, 314,000 »» »
Pour les prison. de guerre en Angleterre
et ailleurs , . 566,000 »» »
Pour les prisonniers de guerre malades , 50,000 »» »
Pour frais de bureaux , 50,000 »» »
Total, 6,639,767 l . st . 13 9.
(ou cent quarante-six millions soixante-quatorze mille huit
cent soixante-quatorze francs. )
Dans cet état n'est pas comprise la paie des officiers , matelots
, soldats, en un mot l'établissement militaire .
AVRIL 1809 . 187
Dans une séance de la chambre des communes, sir Charles
Pole s'éleva avec force contre l'impéritie , le désordre et
les concussions des commissaires des vivres de la marine .
Il avança et offrit de prouver qu'il y avait des comptes qui
n'étaient pas liquidés depuis 20 ans, et qu'il y avait dans cette
partie du service pour 11 millions sterling ou 242 millions
d'arriéré.
Les membres de la chambre qui parlèrent en faveur des
commissaires, bornèrent leur défense à faire l'éloge de leuis
talens , mais ne détruisirent pas les accusations de désordre
et de péculat. Un des membres cita , pour preuve du peu
d'attention que les commissaires donnaient à leur département
, qu'ils avaient arrêté des états , dans l'un desquels on
passait en compte au garde- magasin de Plymouth une erreur
de 4000 tonneaux de barriques , mesure de jaugeage, et dans
l'autre 3000 rations par jour de plus qu'il n'y avait d'hommes
effectifs . (Morning- Chronicle. )
- La cour martiale tenue à Deal pour juger l'honorab'e
G. R. L. Dundas , capitaine de l'Euryalus , l'a acquitté des
accusations portées contre lui par son équipage ; mais cependant
a ordonné qu'il serait réprimandé pour avoir frappé un
matelot avec une longue-vue.
-Le brick de S. M. britannique , le Morne- Fortuné , a
chaviré dans la Martinique ; tout l'équipage a péri, à l'exception
de six hommes .
-
La Sally, brick anglais , a chaviré devant la Barbade .
La corvette l'Alerte a échoué sur des récifs .
Le navire le Tyson et le brick la Betsy ont été pris par
des corsaires de la Guadeloupe.
Un journaliste anglais exhorte , avec beaucoup de
force , ses compatriotes à ouvrir une souscriptiou, et àycontribuer
de tout leur pouvoir , pour former des fonds , à
l'effet de secourir l'Autriche et l'empereur François II , qui
a, dit-il , les principes les plus humains , mais dont les
finances sont épuisées , dont le peuple est appauvri par des
guerres continuelles et désastreuses .
a Cette preuve de l'intérêt que nous prenons à leur cause
inspirera dix fois plus d'énergie au soldat autrichien. Il répandra
son sang avec beaucoup plus d'ardeur , s'il est certain
que de généreux insulaires contribuent à améliorer le
sort et diminuer les souffrances des veuves et des orphelins
qu'ils pourront laisser après eux. Cette contribution volontaire
sera indépendante des secours que l'état accordera à
P'Autriche. Quelle sura sa sécurité; quelle sera la sécurité
188 MERCURE DE FRANCE ,
de la noblesse , du clergé , des hommes d'état , du négociant;
de l'ouvrier et de nous tous , si l'Autriche est annihilée? Si
elle succombe dans cette guerre , Bonaparte aura subjugué
toutes les nations du continent , et la paix que vous venez de
faire avec la Turquie , ne sera pas de longue durée. Réfléchissez
et voyez si nous pourrons lui résister lorsqu'il aura
cent vingt millions de sujets et trois mille cinq cents lieues de
côtes à sa disposition , en Europe seulement , et sur ces côtes,
cinq cents ports. Quels efforts ne serons-nous pas forcés de
faire pour éviter notre ruine ? Quelle sera votre sécurité et
celle de vos enfans ! Ah ! laissez-moi détourner ma vue d'un
pareil tableau ! »
( INTÉRIEUR. )
Paris , 21 Avril.
Le g de ce mois , la lettre suivante a été portée à Munich ,
et remise au ministre de France , par M. le comte Wratislaw
, aide-de-camp de l'archiduc Charles .
AM. le général en chef de l'armée française en Bavière.
D'après une déclaration de S. M. l'Empereur d'Autriche à l'Empereur
Napoléon , je préviens M. le général en chef de l'armée française que
j'ai l'ordre de me porter en avant avec les troupes sous mes ordres , et
de traiter en ennemies toutes celles qui me feront résistance .
Amon quartier-général , le 9 avril 1809.
Signé , CHARLES , généralissime .
Cette lettre , adressée , comme on voit , au général en
chefde l'armée française en Bavière , où il n'y a ni général
en chef, ni armée française , est le premier acte d'hostilité
offensive de l'Autriche, qui n'a cessé jusqu'à ce jour d'assurer
qu'elle n'était armée que pour sa défense. L'officier , porteur
de cette lettre , a refusé de dire où était l'archiduc ſorsqu'il
l'a écrite .
Dans ces circonstances , il est utile , pour bien établir le
fait de l'agression non provoquée, et pour bien mettre les lecteurs
en mesure de juger la conduite de la cour de Vienne ,
de faire suivre la publication de cette lettre de quelques extraits
de correspondance . Ces informations ont précédé de
peu de tems l'envoi du manifeste du général autrichien :
elles sont authentiques.
Munich , le 22 mars 1809.
M. de Rechberg mande de Vienne , en date du 18 , qu'il ne peut plus
répondre de la paix au-delà de huit jours , et que les hostilités commen.
AVRIL 1809 . 189
ceront vers la fin du mois. Les équipages de l'Empereur et de l'archiduc
Charles étaient partis pendant la nuit. L'Empereur a dit au comte
Truchsess , coadjuteur de Saltzbourg , qu'il espérait le voir incessamment
dans cette ville .
Passau , du 3 avril .
Le 28 , on a vu passer à Vienne plusieurs régimens de Hongrie et des
frontières . La marche dura plus de quatre heures .
Entre Enset Lintz , les routes étaient tellement couvertes de troupes ,
que les voyageurs étaient obligés de prendre la route de la rive gauche
du Danube. On a rencontré sur la même route environ huit pontons tous
neufs.
Mais des troupes arrivées le 2 à Lintz , et venant de Bohème , étaient
bien plus nombreuses encore. On assure que toute la Bohême sera
évacuée.
On a vu passer par Lintz le 4º corps d'armée , prenant la route de
Wells , avec 120 pièces de canon . La marche a duré depuis six heures du
matin jusqu'à 3 heures après-midi .
Passau , du 4.
Il est certainque le 3º corps d'armée a passé le 31 par Lintz, Les régimens
Wensel, Collorédo , Schroeder , Empereur, Lindenau et Ferdinand
hussards , avaient déjà traversé la ville à dix heures du matin. Les six
autres régimens devaient les suivre . On parlait encore de l'arrivée prochaine
de beaucoup d'autres troupes qui devaient prendre la route
d'Italie.
L'archiduc Louis a établi son quartier-général à Wells , et le général
Hiller àVoglabruck ; le prince de Hohenzollern reste encore àLintz;
mais son corps d'armée paraît devoir s'établir à Scharding.
La route de Vienne est couverte de détachemens de troupes et de
landwehr , d'artillerie , de caissons et de bagages de tout genre .
Près de Lintz et de Wells , on avait réuni , le 31 , près de 5,000
boeufs.
On commence à distribuer les canons aux brigades . Chaque batterie
sera composée de dix pièces de canons attelés de six chevaux . Ily a en
outre une artillerie de réserve pour chaque division de deux brigades .
C'est à Mattighofen que les troupes paraissent se concentrer le plus .
Les principaux magasins sont toujours à Wells et à Ried .
Pour rassurer les troupes et le peuple , on répand par-tout que la
Russie et la Prusse feront cause commune avec l'Autriche . Tout le
monde assuré que l'Autriche n'a jamais fait des efforts aussi exorbitans
quedans ce moment-ci.
Les habitans de la ville de Scharding ont de nouveau été invités à faire
des approvisionnemens pour un grand nombre de troupes qui vont y
I arriver. Le 5 , on y a charrié une quantité immense de fourrages . Quant
au mouvement des troupes , on remarque qu'il se porte principalement
vers Braunau , et l'on croit que ce détachement forme l'avant-garde du
cinquième corps commandé par l'archiduc Louis .
On a vu arriver à Ried 18 à 20 pièces de canon."
On a vu arriver aussi , dans la soirée du 2 , un grand nombre de pontons
qui se sont arrêtés à un quart de lieue derrière Obernberg . On pense
que l'ennemi a l'intention d'y établir un pont; car un grand nombre
de paysans sont déjà employés à niveler le rivage pour faciliter la descente
d'une armée. Dans le pays les vivres commencent à manquer.
Néanmoins on ne pense pas que le passage ait lieu avant le 7 ou le 8 .
Onn'a pas encore vu arriver à Scharding de commissaire de cercle ,
(
1390 MERCURE DE FRANCE,
1
ce qui fait croire , ou que les troupes qui y sont attendues se porteront
vers Braunau et Burghausen , ou qu'immédiatement après leur arrivée
elles recevront l'ordre de passer le fleuve ; car dans ce cas on n'aura pas
besoin de s'occuper de leur entretien .
Burghausen , 6 avril .
C'est aujourd'hui que l'Empereur d'Autriche est attendu à Lintz : on
dit qu'il sera suivi de 2000 chevaux destinés à être distribués aux officiers
qui auront perdu les leurs devant l'ennemi .
en
En entrant en Bavière toute l'armée sera payée en argent ; les officiers
seulement éprouevront une petite retenue , parce qu'ils seront nouris
chez les habitans . Les fournisseurs ont ordre de suivre l'armée
Bavière avec des chargemens de vivres . J'ai vu des transports considérables
de vin allant vers l'Ion. Le landwehr de Vienne a déjà passé
Saint-Polten pour se rendre à la frontière.
Le ci-devant électeur de Hesse lève un corps franc à Prague ; il y
reçoit des hommes de tous les pays , mais principalement des Hessois ,
que l'on dit y arriver en grand nombre.
Le ci-devant ministre Stein est également à Prague , où il travaille à
divers libelles , sous le titre de Mémoires de sa vie.
Munich , 7 avril 1809.
On mande de Reichenhall , en date du 5 , que les fours construits
près de Salzbourg , doivent fournir tous les jours du pain de munition
pour nourrir environ 56 mille hommes ; d'autres fours doivent être
établis dans le voisinage. On évalue à 150 mille hommes toute l'armée
rénnie entre Lintz , Braunau et Salzbourg , ce qui est sans doute
exagéré.
Une feuille allemande qui vient de paraître , renferme un discours
emphatique de l'archiduc Jean , qui ne se trouve dans aucun autre journal .
Cettepièccee est curieuse , en ce qu'elle annonce de la manière la plus
solennelle , que depuis neuf mois la landwelır a été armée pour la défense
de la patrie et pour repousser la tyrannie étrangère .
C'est par de pareilles calomnics que le gouvernement autrichien est
parvenu à électriser momentanément le peuple , et même les classes les
plus éclairées de la société . L'archiduc Jean appelle à son secours la
religion au moment même où il l'outrage par les plus grossiers mensonges.
L'estafette du commissaire royal à Passau , apporte un billet écrit à
Scharding le 5 , et conçu en ces termes : « Α présent, il est tems de se
préparer. Peut-être ce soir encore nous verrons arriver ici un détachement
de Stipsichtz hussards , destiné à faire l'avant- garde de l'armée
d'invasion. Beaucoup de régimens ont été annoncés ici pour demain et
pourplusieurs jours de suite. »
Munich , le 8 avril 1809.
Pendant la nuit et ce matin , on a reçu divers avis de Burghausen , dé
Reichenhall , de Simpach et de Kleeberg , annonçant que tous les préparatifs
sont faits pour passer l'Inn ; qu'il existe déjà un pont de bateaux
du côté d'Ehring , entre Braunau et Schalding , dans l'endroit même
où , suivant les rapports précédens , on avait vu arriver un grand
nombre de pontons . On informe aussi que le corps du général Hiller se
concentre à Salzbourg , et que l'on s'attend de ce côté-là à une invasion
prochaine. Il est évident que cette opération sera combinée avec celle
qui se prépare à Scharding , et que d'un moment àl'autre nous devons
nous attendre à voir éclater la guerre .
AVRIL 1809 . 191
Manich , le gavril 1809.
Le chargé d'affaires d'Autriche vient de demander un rendez- vous au
ministre de S. M. J. et R. à Munich , pour le comte de Wratislaw , aidede-
camp de l'archiduc Charles. Il a été reçu de suite et a remis la lettre
qui est ci-jointe .
11 a
( Voyez en tête de l'article Paris . )
été dit à cet officier qu'il n'y avait pas de général en chefdes
troupes françaises en Bavière. Il a répondu qu'il remplissait des ordres
supérieurs , et il a prié qu'on lui donnat un reça .
M.de Wratislaw venait de remettre une lettre au roi, dans laquelle
S. M. est priée d'écouter le voeu de son peuple , qui ne voit( dit le prince)
dans les Autrichiens que des libérateurs . Il ajoute que les ordres les plus
sévères ont été donnés de n'agir hostilement que contre la nation qui est
ennemie de toute indépendance en Europe. Le général en chefde l'armée
Autrichicone termine sa lettre en assurant qu'il lui serait pénible de porter
les armes contre les troupes du roi , et de faire peser sur ses sujets les
maux d'une guerre entreprise pour la liberté générale .
Le passe-port de l'officier et la lettre de l'archiduc sont datés l'un du
8 et la dernière du 9 ; chose inconcevable , en supposant même que
Parchiduc Charles soit à Braunan . L'officier n'a voulu donner aucune
explication à ce sujet. Si la date de la lettre est exacte , l'archiduc doit
être en Bavière .
Munich , le 9 avril 1809.
On reçoit, dans ce moment , des renseignemens plus positifs an sujet
du passage des autrichiens . Il paraît qu'il a été effectué à Braunau et à
Burghausen, Leprince royal vient de l'annoncer officiellement , d'après
lerapport d'un officier commandant à Mühldorf; les bavarois y ont détruit
le pont , et se sont retirés .
M. le général Drouet vient de confirmer cette nouvelle , d'après l'avis
requ au quartier-général de M. le duc de Dantzick .
Munich , le 10 avril 1809.
Les rapports arrivés dans ce moment annoncent effectivement le passage
de cinq ou six régimens autrichiens sur le pont de Braunau . Cependant
les postes militaires n'en ont encore donné aucun avis . L'armée bavaroise
occupe toujours la même ligne .
Les individus de la légation autrichienne parlent hant : suivant eux ,
Farchiduc attaque sur cinq points et sur toute la ligne . Ils répandent aussi
que les amis de la France seront enlevés comme otages . Les français
répondent à ceux qui témoignent de l'inquiétude , que pour chaque bavarois
enlevé on saisira dix barons du Saint-Empire.
M.de Stadion , intendant-général de l'armée , est déjà annoncé ici à
une maison de banque .
On lui ouvre un crédit considérable à fournir sur Augsbourg , Ulm ,
Ratisbonne , Leipsick et Francfort . M. de Stadion est destiné à être le
Thomas Payne de l'Allemagne. Les frontières sont déjà inondées de
proclamations et de libelles de tout genre. Parmi les Genz et les Stein ,
on nomme aussi unM. Schlegel.
Munich , le 11 avril 1809 .
Un officier chargé de reconnaître l'ennemi apporte , dans ce moment,
Ja nouvelle qu'un corps d'armée a passé l'Inn , et s'est avancé vers
Eckenfelden, où l'avant-garde a pu arriver hier au soir ou ce matin.
Munich , le 11 avril 1809.
M. le duc de Dantzick vient de recevoir la nouvelle positive que l'en
192 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1809 .
nemi a passé en force à Scharding et à Braunau. Le général autrichien
Normann est avec sa brigade à Markl, ayant ses avant-postes à Pérach.
D'un autre côté , le quartier- général du général Hiller est à Stamham.
Burghausen est également occupé. Les avant-postes sont à Hohenwart.
L'ennemiavait fait rétablir le pont de Nice-Ottingen hier dans la journée,
et il a été coupé de nouveau hier soir par les bavarois .
L'ennemi est venu jusqu'au cri de qui vive ? mais sans tirer sur nos
vedettes . Il répand des proclamations imprimées dont le sens est d'engager
tous les allemands à faire cause commune avec lui contre les Français .
Les troupes bavaroises sont toujours dans leurs mêmes positions ; elles
se retireront sur le Lech à mesure que Fennemi avancera .
Le roi avec sa famille est parti ce matin pour Dillingen .
( Extrait du Moniteur. )
S. M. l'Empereur , arrivé à Strasbourg le 15 avril , à
quatre heures du matin, en est parti deux heures après pour
se mettre à la tête de son armée en Allemagne .
On assure que S. M. la reine de Hollande partira la
semaine prochaine pour aller rejoindre S. M. l'Impératrice
à Strasbourg,
- M. le général Nansouty, premier écuyer de S. M. I. ,
est parti pour se mettre à la tête de sa belle division de cuirassiers
.
- Les généraux Grouchi et Macdonald sont partis pour
l'Italic . On assure que le premier aura le commandementde
la cavalerie.
1
M. le général de division Vial est passé le 7 à Turin ,
se rendant en Italie .
Le général - sénateur Hédouville est arrivé le gà
Bayonne . Il a pris le commandement de l'armée de réserve
d'Espagne .
M. le maréchal duc de Valmy va prendre le commandement
de l'armée de réserve du Rhin. S. Exc. est arrivée à
Paris .
- L'armée commandée par le maréchal Davoust , duc
d'Auerstaedt , occupe des cantonnemens très -resserrés dans
les principautés de Bamberg et de Bayreuth , dans celle de
Wurtzbourg , et dans une partie de l'ancienne principauté
d'Anspach .
- On écrit de Berlin, que le roi de Prusse paraît encore
avoir ajourné son retour dans cette ville . Il est toujours à
Kænisberg; et , suivant les derniers avis , rien n'annonçait
que son départ dût être prochain.
On mande de Francfort , que tous les hôpitaux militaires
de la Franconie descendent le Mein et vont aux environs
de Francfort. L'hôpital militaire d'Erfurt a été évacué,
( N° CCCCVI . )
(SAMEDI 29 AVRIL 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
M
LA PELERINE DE L'APENNIN ( 1) ,
ROMANCE .
C'ÉTAIT le soir ; un solitaire ,
Danuns couvent de l'Apennin ,
Vit s'avancer une étrangère
Sous des habits de pélerin .
-Que dieu vous garde , lui dit-elle ,
Respectable religieux !
Répondez , mon amant fidèle
Est-il dans ces paisibles lieux ?
-A quels signes reconnaîtrai-je ,
Ma fille , cet heureux mortel ?
Ason teint blanc comme la neige ,
Ason oeil bleu comme le ciel ;
Asa flottante chevelure
Qui va roulant en boucles d'or ...
N'achevez pas cette peinture :
Hélas ! le pauvre Hilaire est mort.
(1) Le fond de cette romance est imité d'une ancienne ballade écossaise
d'où Goldsmith a évidemment tiré celle d'Edwinget Angelina .
Le sujet de la ballade écossaise nous semble plus pittoresque , et d'une
expression à la fois plus touchante et plus naïve. Nous nous estimerons
heureux si le lecteur pense comme nous, (Note de l'auteur. )
N
194 MERCURE DE FRANCE,
Dans une tristesse mortelle
D'abord on le vit dépérir .
En accusant une cruelle
Il rendit le dernier soupir :
Six d'entre nous , au cimetière ,
La nuit , portèrent son cercueil ,
Et depuis , sur sa froide pierre
Ont coulé bien des pleurs de deuil.
- Quoi ! tu n'es plus , amant si tendre !
Hilaire , tumourus pour moi !
O coeur qui ne sus pas l'entendre ,
Coeur insensible , brise-toi !
Mes pleurs couleront dès l'aurore ,
La nuit verra mes pleurs couler ,
Et la mort , la mort que j'implore ,
Me pourra seule consoler.
- Bel ange de mélancolie ,
Hélas ! que sert votre douleur ?
Quand une fois elle est cueillie ,
Elle ne renaît plus , la fleur .
Eh ! pourquoi des peines cruelles
Suivraient-elles toujours vos pas ?
Pourquoi , si la joie a des aîles ,
Le chagrin n'en aurait-il pas ?
Vous ignorez quelles alarmes
Troublent le bonheur des amans :
Cet Hilaire , objet de vos larmes ,
Aurait- il tenu ses sermens ?
Ailleurs prodiguant ses hommages
Il eut délaissé vos attraits ;
Car il est autant de volages
Que de feuilles dans les forêts.
-Ah ! pour lui soyez moins sévère :
Son coeur ne vous fut pas connu ;
Ce coeur était le sanctuaire ,
De l'amour et de la vertu .
«Mes pleurs couleront dès l'aurore ,
> La nuit verra mes pleurs couler ,
>> Et la mort , la mort que j'implore ,
» Me pourra seule consoler. >>
Adieu donc , châtel de mon père ,
Adieu , mes amis , mes parens !
AVRIL 1809. 195
Comme ur pélerin solitaire
Je vas traîner mes pas errans .
Mais en quittant ce monastère ,
Que du moins il me soit permis
De baiser la tombe où d'Hilaire
Reposent les restes chéris .
Demeurez , je vous en supplie ,
Demeurez encore un moment ;
Car le vent des nuits et la pluie
Battent les murs de ce couvent.
Non , j'irai , malgré la tempête ,
Vers ce tombeau cher et cruel ,
Trop heureuse , si sur ma tête
Pouvait tomber le feu du ciel !
- O mon Emma ! demeure encore ,
De tes beaux yeux sèche les pleurs.
Revois Hilaire qui t'adore,
Et dont tu causas les douleurs.
Plein d'un amour sans espérance ,
J'ai fui le ciel de mon pays ,
Et , croyant calmer ma souffrance ,
J'ai revêtu ces saints habits.
Vain espoir ! ces cloîtres antiques
Pour moi ne furent point un port.
Mes prières mélancoliques
Sans cesse y demandaient la mort.
Mais grâce à toi , sur cette terre ,
Je vais compter plus d'un beau jour ;
J'ai l'assurance de te plaire ,
Et j'abandonne ce séjour.
-Ciel ! ai-je pu te méconnaître
O toi , qui seul m'as su charmer !
Je te vois , je me sens renaître :
Je pourrai donc encore aimer !
O doux ami ! de ton amie
Viens faire à jamais le bonheur;
Le dernier soupir de ta vie
Sera le dernier de mon coeur !
LORRANDO.
N2
196 MERCURE DE FRANCE ,
MARTIAL ENVOIE SON LIVRE PLINE.
Se'ne tempore non tuo disertam
Pulses , ebria , januam videto .
( Lib . X, Ep. 19-)
Muse peu savante et badine ,
Prends tes habits les plus décens ,
Et présente mes vers à Pline ,
Sa demeure est assez voisine :
Mais sur-tout , choisis bien le tems ,
Et ne vas pas , dans ton ivresse ,
Troubler des travaux importans :
Tous ses jours sont pour la sagesse .
Dans un loisir laborieux ,
Il lime et repolit sans cesse
Ces discours mâles et nerveux
Auxquels eût applaudi la Grèce ,
Et qu'admireront nos neveux .
Tu prendras l'heure des bougies ,
Celle des bacchiques orgies ,
Où parmi les fleurs et le vin ,
On aime à folâtrer et rire :
C'est dans la gaîté d'un festin ,
Que les Catons peuvent me lire .
KÉRIVALANT.
VERS à un ami qui me conseillait de faire imprimer un Recueil
demes poésies.
BIEN que votre zèle en murmure ;
Ma muse encor faible et sans art ,
Timide enfant de la nature ,
Au fond d'une retraite obscure
Saura végéter à l'écart .
De la critique , aux yeux sans nombre ,
Elle respecte le sommeil :
C'est une fleur qui cherche l'ombre
Et craint les regards du soleil .
D. F. LE FILLEUL.
ENIGME .
SOUVENT, ami lecteur , je porte un diademe ,
Chez vingt peuples divers , je suis au rang suprême ,
AVRIL 1809 . 197
Dans tous les tems , je fus le soutien de l'état ;
J'accompagne partout l'intègre magistrat ,
Unmonarque toujours me devra sa puissance ;
Je fais naître les arts , et l'heureuse abondance .
Je préside aux traités , j'affronte le trépas ,
Enfin j'aime la paix , sans craindre les combats .
Α ...... Η .....
LOGOGRIPHE .
RETRANCHE-MOI, lecteur , et la tête et la queue,
Tu ne me laisseras que la tête et la queue ;
Ote-moi tout , hormis et la tête et la queue,
Tu ne m'auras ôté que la tête et la queue,
CHARADE.
Mon entier avec mon premier mange mon dernier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Ruisseau.
Celui du Logogriphe est Art ,dans lequel on trouve : rat et ta .
Celui de la Charade est Nègrepont.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
DU STYLE.
FRAGMENS .
L'évidence et tous ses prodiges n'appartiennent qu'à la
magie du style , et sa magie est dans sa clarté ; sans elle
on verrait toujours le doute à côté de la persuasion ; la
raison de chaque homme inutile aux autres hommes serait
une richesse sans circulation ; les idées les plus sages , privées
d'évidence , ressembleront toujours à ces monnaies
suspectes qui , faute de coin , n'ont pas de cours ; et la plus
belle des choses , la vérité , sera comme un trésor enfoui que
l'indigent même foule à ses pieds .
198 MERCURE DE FRANCE ,
!
Combien d'écrivains dont l'esprit semble conduit par leur
plume , et non leur plume par leur esprit. On écrit cependant
, mais on n'écrit point ce qu'en pensait , et pour
comble de ridicule , quelquefois , souvent même on est content
; on accuse , il est vrai , son esprit ; mais on remercie le
hasard , on le regarde comme un génie auxiliaire , en
quelque sorte , et sur lequel on peut compter au besoin ; on
continue le travail , on éprouve de nouveaux embarras , et
le génie auxiliaire est invoqué de nouveau. Qu'arrive- t- il
enfin? l'ouvrage du hasard et non celui de l'écrivain , un
rêve au lieu d'un livre.
Loindoncde tout écrivain ces froides imitations des chefsd'oeuvres
des anciens ; ces pères sublimes ne produisirent
jamais que des enfans dégénérés ; il faut toujours les
regarder et craindre de les suivre. Les mouvemens de ces
puissans génies étaient conformes à leurs secrets motifs ; et
leur marche visiblement tracée par la nature , le serait
encore de même par cette même nature en pareilles circonstances
, ou ne s'accorderait jamais à des circonstances
différentes . Etudions-les sans doute , mais pour être leurs
émules et non leurs imitateurs ; ils étaient inspirés par leur
pensée , dirais-je à l'auteur , soyez inspiré par la vôtre ; si
vous ne l'êtes pas , n'écrivez point ; et si vous l'êtes , écrivez
sous sa dictée. Loin de l'écrivain ce fastueux étalage d'une
fatigante érudition qui souvent n'apprend rien , qui souvent
offusque la matière au lieu de l'éclaircir , qui prouve que
l'auteur savait tout hors ce qu'il fallait dire , qu'il avait
beaucoup lu , mais qu'il mérite peu de lecteurs. C'estdonner
les feuilles de la science au lieu des fruits. Loin encore de
l'écrivain cette vaine pompe et cette fausse grandeur toujours
prêtes à trahir la faiblesse et la pauvreté qu'elles déguisent !
Loin de lui cette futile affectation de profondeur et de
briéveté qui donne plutôt l'air de la contrainte que de
l'énergie , et qui , en montrant l'effort , me fait douter de la
force ! Loin de lui sur-tout ces ornemens factices , ces faux
brillans , ces tours étudiés , ces expressions précieuses qui ne
disent jamais ce qu'on a pensé ! artifice impuissant dont
l'auteur seul est la dupe: inutile afféterie qui ne rajeunit
point des idées rebattues , mais qui offre le contraste risible
de la parure et de la décrépitude.
Le style doit être pour nos pensées ce qu'une glace fidèle
AVRIL 1809 . 199
est pour les objets qu'elle nous laisse apercevoir ; le degré
de clarté de l'une et de l'autre dépend d'une contexture
intime , d'une disposition secrète des premiers élémens qui
se trouvent en rapport plus ou moins direct dans l'une avec
la vue , et dans l'autre avec l'intelligence . Laisser des inutilités
dans le style , c'est laisser dans la glace des matières
hétérogènes ; il en résultera des deux côtés des taches , des
nuages , de la confusion; au contraire , épurez la matière
à une chaleur convenable , l'ouvrage aura toutes les qualités
désirées , et n'attendra plus de part et d'autre que le dernier
poli pour être au dernier degré de transparence et d'éclat .
La vérité une fois apparue n'a besoin que d'être observée
; on la voit percer comme d'elle-même l'enveloppe qui
la couvrait ; elle se manifeste par degrés , et sans cesse de
nouveaux détails dévoilés pour la réflexion deviennent les
garans de son existence .
L'erreur, à son tour environnée de tout l'appareil , de tous
les prestiges , de toutes les vraisemblances , de toute l'illusion
que la préoccupation peut lui prêter, séduit par sa
première apparence ; mais cette apparence est empruntée ,
ce n'est que l'habit ; cherchez les véritables traits , et vous
ne trouverez qu'un masque ; essayez encore d'enlever ce
masque et vous ne trouverez rien. Ainsi la vérité se fortifie
et l'erreur se dissipe à la contemplation ; mais cette opération
si utile aux vérités , si fatale aux erreurs , est , comme
nous l'avons dit , une des premières conditions de la clarté
du style. L'attention que nous donnons à la justesse de nos
expressions nous assure en même tems de la justesse de nos
idées. A l'exemple du musicien habile qui dans ses compositions
consulte à chaque instant un instrument bien accordé
sur l'effet de l'harmonie qu'il a conçue , l'écrivain cherchera
dans chacune de ses paroles , la pensée qu'elle doit
exprimer ; et la convenance réciproque de tous les termes
entre eux , en lui annonçant l'accord de toutes les parties ,
lui répondra de l'ensemble. Mais à force de réflexions , s'il
a reconnu l'illusion de ses premiers aperçus , persistera-t-il
à vouloir les énoncer clairement ? Non. Et s'il l'entreprenait
, le pourrait-il ? non. Le langage lui-même se refuserait
à un tel projet ; tous les mots qu'il employerait d'autant
plus discordans qu'ils seraient plus justes , accuseraient
le tumulte de ses pensées et ressembleraient à des soldats
qui , en exécutant trop fidèlement des ordres absurdes ,
tireraient les uns sur les autres .
EINE
2000
DEPT
MERCURE
DE
FRANCE
,
Je sais trop bien que souvent dans le style en apparence
le plus clair , il se glisse encore des erreurs qui échappent
aux observations les plus sévères et les plus répétées ; c'est
pour cela même qu'il faut redoubler de soin. Nous ne
savons pas à quel point de sagacité une intention constante
, une application continuelle , une habitude générale
, élèveraient tous les esprits. L'esprit se rectifie par
l'attention comme un cordeau se dresse à mesure qu'on le
tend ; à force de regarder on apprend même à voir. Aussi
n'en doutons point , de siècle en siècle on verra mieux;
mais viendra-t -il une époque où l'on puisse être sûr de voir
parfaitement ? Le plus heau genre portera toujours en lai
de quoi se tromper sur ce qu'il croira le mieux savoir. Le
germe des illusions est dans notre esprit comme celui des
maladies dans notre sang. Aussi ancienne que le genre
humain , aussi durable que lui , l'erreur s'est établi sur
tous les hommes un pouvoir toujours méconnu quand on lui
cède , contre lequel on croit se révolter sans cesse , et dont
on ne s'affranchit jamais : elle se mêle invisiblement à nos
intérêts les plus chers ; toutes les passions lui prêtent leur
flatteuse voix ; l'imagination la pare de toutes ses richesses ;
elle captive même le raisonnement qui, semblable à la force
subjuguée par la beauté , lui offre encore son appui. Comment
échapper à tant de piéges ? c'est en examinant tous
ses discours , en les dépouillant de l'accent flatteur qui
nous avait séduits , en les soumettant à la dure épreuve
d'une claire et simple analysé , en traduisant pour un moment
du moins la langue du sentiment et celle de l'imagination
dans la langue de la raison ; mais ce moyen
encore ne promet d'ordinaire qu'un succès bien tardif.
Comment démêler d'un premier regard cette première
imposture , ce vice intérieur si bien caché derrière cet
accord magique des traits les plus imposans et des plus
vives couleurs ? combien de siècles l'ont vue , et combien
peut-être encore la verront dominer les esprits même les
plus défians , même les mieux armés contre son pouvoir?
mère féconde des systèmes qui s'entredétruisaient , se combattant
souvent avec ses propres armes , et renaissant toujours
de sa destruction , dominatrice des opinions variables ,
élevée sur un trône éclatant formé des débris de tout ce
qu'elle a produit, contente de fasciner des yeux trop délicats
, habile à se dérober à des regards trop curieux ....
elle fut long-tems adorée dans le temple même des sciences
par les plus sublimes génies de tous les peuples et de tous
AVRIL 1809. 201
les âges. Ah ! sans doute il n'est souvent que trop aisé de
s'y laisser surprendre ; la vérité même a quelquefois moins
de rayons ; mais considérez et comparez : cette lumière si
vive est toute en dehors ; cette autre un peu plus terne luit
au dedans ; l'une brille dans les ténèbres ; l'autre les dissipe ;
un météore incertain et dangereux peut avoir plus d'éclat
qu'un astre propice ; l'erreur peut éblouir ; la vérité seule
peut éclairer. M. ***
2
NOUVEAU DICTIONNAIRE UNIVERSEL DES SYNONYMES
DE LA LANGUE FRANÇAISE , contenant
les synonymes de GIRARD , BEAUZÉE , ROUBAUD
D'ALEMBERT , etc. , et généralement tout l'ancien
Dictionnaire , mis en meilleur ordre , corrigé , augmenté
d'un grand nombre de nouveaux synonymes ,
et précédé d'une introduction ; par M. F. GUIZOT.
-Deux parties en un vol. in-8º de près de 1100 pag.
-Prix , 10 fr. 50 c. , et 15 fr. 50.c. franc de port.-
A Paris , chez Maradan , libraire , rue des Grands-
Augustins , nº 9 .
DEUX éditions avaient suffisamment attesté l'utilité
-de l'ancien Dictionnaire des synonymes. L'éditeur du
nouveau ne prétend pas en nier le mérite ; mais chargé
de revoir ce travail pour une troisième édition , il a
cru devoir le perfectionner. Ses prédécesseurs avaient
supprimé quelques synonymes de l'abbé Girard ; ils en
avaient mutilé d'autres. M. Guizot a repris les premiers
et presque toujours completté les seconds. Les articles
de Roubaud lui ont paru demander une refonte totale.
Philologue et grammairien plus encore que littérateur,
Roubaud développe ses synonymes avec une sorte de
prolixité ; il les surcharge d'étymologies trop souvent
arbitraires . Les éditeurs de l'ancien Dictionnaire , tout
en reconnaissant la nécessité d'élaguer ce luxe d'érudition
et d'exemples , n'avaient pas porté dans leur
travail tout le discernement désirable. M. Guizot l'a
refait entiérement avec autant de goût que de sagacité.
Dans tout ceci cependant il n'a rempli que les devoirs
d'un éditeur ; mais cemérite même est aujourd'hui fort
rare , quoiqu'on réimprime plus que jamais ; trop de
202 MERCURE DE FRANCE,
gens capables de remplir ces utiles et modestes fonctions
les dédaignent ; et trop souvent d'autres se les arrogent
sans avoir la moindre idée de leurs difficultés. Il est
vrai que la plupart les éludent : rien de plus commun
que de voir réimprimer d'anciens ouvrages sans le
moindre Avertissement. On va même jusqu'à remettre
en vente des rebuts de magasin auxquels on se contente
d'adapter de nouveaux titres ; et les tables de matières ,
chose agréable dans la plupart des livres , et nécessaire
dans quelques-uns , manquent aujourd'hui dans presque
tous .
Il semble sans doute que ceux qui peuvent le plus
raisonnablement s'en passer sont les Dictionnaires , et
peu de gens à la place de M. Guizot auraient songé à en
donner une au sien. Mais il n'a point usé de ce prétexte
spécieux pour s'épargner un travail ingrat et pénible.
En rangeant les synonymes par ordre alphabétique ,
on n'avait pu avoir égard qu'à un seul mot de chaque
article , et tous roulent au moins sur deux . Ainsi l'article
437 , Durable , Constant , a été placé au mot Durable
; si vous cherchez Constant , vous le trouverez
comparé à ses autres synonymes : Ferme , Inflexible ,
Inébranlable; mais en recourantà la table des matières ,
vous trouverez l'indication des deux articles qui épuisent
toutes les acceptions de ce mot. Au reste , ces
observations doivent plutôt être considérées comme un
avertissement aux éditeurs ordinaires qui négligent leurs
devoirs , que comme un hommage rendu à l'homme de
lettres qui a rédigé le Dictionnaire qui nous occupe.
M. Guizot est bien au dessus d'un pareil travail ; il l'a
prouvé par l'introduction qui précède le Dictionnaire ,
et par les nouveaux synonymes dont il l'a enrichi.
L'introduction seule forme un petit ouvrage où il
règne beaucoup de méthode , d'érudition et de goût.
L'auteur commence par développer le procédé qu'il
faut suivre pour écrire des synonymes. Les opérations
préliminaires sont de fixer avec exactitude le sens
propre de chaque mot , et d'assigner les modifications
dont ce sens est susceptible , après quoi il ne reste plus
qu'à comparer plusieurs mots dans leurs différentes
acceptions, pour découvrir clairement les ressemblances
AVRIL 1809 . 203
et les différences de leurs significations primitives et
accessoires.
Les moyens qu'il indique sont d'établir d'abord une
bonne définition de chaque terme , d'en rechercher
l'étymologie , de suivre dans les monumens de la langue
les variations que sa signification a pu éprouver , et de
consulter l'usage , non seulement dans la langue écrite,
mais dans la langue parlée. Un autre précepte que
M. Guizot donne , d'après l'exemple de Roubaud , nous a
para d'une application moins sûre et moins générale. II
pense que les mots , et sur-tout les noms , pourraient
être rangés d'après leurs terminaisons en diverses classes
essentiellement distinctes, et qu'on aurait ainsi un moyen
de déterminer sur le champ le sens propre des mots , du
moins , sous certains rapports; ily a bien quelque chose
de vrai dans cette idée, mais les règles qu'elle servirait
à établir seraient susceptibles de tant d'exceptions
qu'elles deviendraient presqu'inutiles. Je n'en veux
pour preuve que les exemples cités par M. Guizot luimême
, et qui sans doute ne sont pas les moins favorables
à cette opinion. La terminaison eur , dit-il , désigne en
général celui qui agit , compétiteur , agriculteur , etc.
Il aurait dû ajouter : lorsque ces mots sont du genre
masculin ; car combien n'en avons-nous pas du genre
féminin qui ne désignent point un agent , mais une
affection de l'âme : frayeur , douleur , terreur , etc.; et
parmi les mots du genre masculin nous en avons encore
beaucoup , tels que malheur , bonheur , honneur , labeur,
qui n'ont point la signification qu'il indique. Il
veut que la terminaison en ion désigne l'action de faire ;
que fera-t-il donc , sous ce rapport , des mots nation ,
notion , portion , potion , et de tant d'autres ? Il cite
celui d'inaction , et prétend que c'est l'acte de ne rien
faire. Il nous semble que l'inaction est un état et non
pas un acte. Roubaud s'en était sans doute aperçu ,
mais il a voulu qu'inaction fût un acte , parce qu'il a
choisi la terminaison té pour désigner un état , ce qui
n'est pas d'une vérité plus générale; car sans compter
les noms masculins , tels qu'été , côté , pâté , traité ,
comment ferait-il voir que vérité , velleïté , volonté ,
unité , faculté , fatalité , etc. , désignent, comme il le
204 MERCURE DE FRANCE ,
veut , l'état où l'on se trouve ? Il est bon qu'en étudiant
une langue chacun fasse des remarques pareilles pour
son usage particulier. On sait bien alors que ce ne sont
pas des règles , et on peut s'en aider sans inconvéniens :
mais je pense qu'il y en a beaucoup à les présenter
comme générales.
M. Guizot discute et résout avec beaucoup de sagacité
cette question : Quelles sont les conditions nécessaires
pour que des mots soient synonymes ? Il a suivi dans
cet examen le savant Eberhard , auteur d'une Synonymie
allemande ; les lecteurs français y trouveront
peut-être un peu de subtilité , mais ceux qui voudront
faire de nouveaux synonymes , reconnaîtront que
M.Eberhard et son interprète sont des guides excellens.
La recherche des causes qui ont multiplié les synonymes
est encore plus intéressante. M. Guizot en indique
les principales : 1º la diversité des dialectes d'une
même langue : celui qui prévaut s'enrichit des dépouilles
de ceux qu'il a étouffés ; 2º la variété des sources étymologiques
: deux mots ayant à peu près le même sens ,
dans deux langues différentes , passent dans une troisième
; il en résulte deux synonymes pour celle-ci : belliqueux
vient du latin bellum , et guerrier de l'ancien
Tiois werra ; 3º la facilité qu'ont eue d'abord les savans
de former de nouveaux mots par des alliances étymologiques
; 4º le passage des mots de leur sens propre à
un sens figuré ; 5º le changement de signification d'un
mot lorsqu'il passe de l'état de substantifà celui d'adjectif
ou de verbe , et vice versa. Ainsi de félicité synonyme
de bonheur est venu féliciter , synonyme de
congratuler ; le verbe plaire a donné l'adjectifplaisant ,
qui énonce une idée toute différente , pour laquelle on
a fait ensuite l'autre verbe plaisanter.
On voit que l'étude des synonymes demande beaucoup
d'érudition et de recherches. Elle est laborieuse ,
mais elle est aussi très-importante. Outre son utilité
pour la connaissance de la langue et de son histoire ,
elle en a une autre que M. Guizot développe très-bien :
<<Elle exerce , dit-il , la sagacité de l'esprit en l'accoutumant
à distinguer ce qu'il serait aisé de confondre ;
en déterminant le sens propre des termes , elle prévient
AVRIL 1809 . 205
les disputes de mots , dont une équivoque, un mal-entendu
sont presque toujours la cause; elle fixe l'usage
dont elle devient le témoin et l'interprête ; elle recueille ,
pour ainsi dire, les feuilles éparses où sont contenus les
oracles de cette impérieuse sybille ; elle peut même les
suppléer en s'aidant des ressources que l'analyse logique
et grammaticale lui fournit..... Elle rend aux divers
mots d'une même famille leur phyisonomie propre et
leur caractère original ; elle sépare en quelque sorte les
rameaux d'un même tronc , et l'influence qu'elle exerce
sur la clarté des expressions s'étend aux idées mêmes
qui acquièrent par elle une netteté plus grande. »
Il n'est donc pas étonnant , comme l'observe notre
auteur , que cette étude ait été cultivée par les littérateurs
anciens et modernes. Cicéron et Quintilien en
avaient senti le prix ; mais il nous reste peu de choses
des travaux des anciens dans cette partie. Nous n'avons
sur la langue grecque que l'ouvrage du grammairien
Ammonius qui florissait au commencement du deuxième
siècle de notre ère. Il ne nous est parvenu aucun Traité
classique des latins sur cette matière , quoique Varron ,
Festus et Aulu-Gelle s'en fussent occupés ; mais les
Latinistes modernes ont suppléé , autant qu'il était possible
, à la perte de leurs écrits. M. Guizot cite quatre
auteurs principaux qui ont jeté un grand jour sur la
synonymie latine. Barnabé Brisson et Denis Godefroi ,
tous deux français , n'en ont cependant traité qu'accidentellement
, le premier en expliquant les formules de
droit , le second en publiant le Recueil des grammairiens
Latins, enrichi de notes. Les deux autresont écrit ex professo
sur les synonymes : Ausone Popma , né en Frise , ses
deux Traités De differentiis verborum et De usu antiquce
locutionis; Gardin Dumesnil , professeur à l'université
de Paris , ses synonymes latins imprimés en 1777. L'ouvrage
de Popma, dit M. Guizot est devenu classique ;
celui de Dumesnil est plus répandu , plus spécial et plus
complet , mais l'auteur, qui s'était proposé l'abbé Girard
pour modèle , s'est souvent laissé guider par la synonymie
française plutôt que par une pure latinité.
Les anglais et les allemands ont aussi étudié leurs
langues sous ce rapport ; il paraît que l'on n'a sur la
206 MERCURE DE FRANCE ,
première que les essais du docteur Blair et la synonymie
anglaise de Mme Piozzi (1). Mais les Allemands ont été
aussi féconds , dans ce genre que dans tous les autres ;
outre M. Eberhard dont nous avons déjà parlé , et le
- célèbre Adelung , M. Guizot cite encore Stosch , Fischer ,
Teller , Schlütter , parmi les écrivains de cette nation
qui se sont occupés de l'étude des synonymes.
Disons à la louange des Français que c'est à eux que
cette étude a le plus d'obligations. On vient de voir que
des quatre auteurs principaux qui ont traité de la synonymie
latine , trois étaient Français , et ce sont aussi
les Français qui ont entrepris les premiers des travaux
pareils sur leur propre langue : l'ouvrage de l'abbé
Girard a précédé tous ceux des Anglais et des Allemands .
M. Guizot en apprécie le mérite et passe de même en
revue ceux de ses successeurs. Il rend justice à la sagacité
, au goût et à la finesse de Girard , à l'érudition et
aux connaissances grammaticales de Beauzée. Il passe
légérement sur les travaux de Diderot et de d'Alembert ,
qui ne forment point un corps d'ouvrage , et parle
peut-être avec trop d'étendue de ceux de l'abbé Roubaud.
Ce littérateur est le premier qui ait introduit de
la méthode dans l'étude des synonymes. M. Guizot
considère son ouvrage sous trois points de vue : l'étymologie
, la classification d'un grand nombre de mots
d'après leur terminaison , et la synonymie proprement
dite. Il le loue avec raison sous ce dernier rapport ,
et réfute avec beaucoup de solidité son systéme erroné
d'étymologie ; mais il donne , à ce qu'il nous semble ,
trop d'importance à celui des terminaisons. Il rapporte
à l'appui plusieurs exemples qui nous ont paru beaucoup
plus propres à fatiguer l'attention qu'à convaincre
l'esprit du lecteur. Au pis aller ce serait peu de chose
(t) Il s'est glissé en cet endroit de l'introduction ( page xxviij ) une
fauted'impression assez singulière , et qui est répétée deux fois ; on y lit
MM. Piozzi au lieu de Mme Piozzi. L'ouvrage est d'ailleurs très-correctement
imprimé ; nous n'y avons remarqué qu'une autre faute non
moins bizarre , il est vrai , mais que tout le monde peut corriger. Il est
dit, page 573 ( art. livre , franc ) , que le franc se divise en dix parties
appelées centimes , au lieu de décimes.
AVRIL 1809. 207
que cinq ou six pages mal employées à la fin d'un morceau
aussi bien écrit que bien pensé.
Nous dirons peu de chose du corps de l'ouvrage. La
grande majorité des matériaux qui le composent était
déjà connue et nous avons rendu compte de la manière
dont le nouvel éditeur les a remaniés. Quant aux nouveaux
articles , au nombre de plus de cent-cinquante ,
dont il a enrichi ce dictionnaire et qui sont en grande
partie de lui , le meilleur moyen de faire connaître l'esprit
qui y règne et la manière dont ils sont traités ,
serait d'en citer quelques-uns. Nous nous bornerons à
deux pour ne pas trop alonger cette annonce.
IMPIE , IRRÉLIGIEUX , INCRÉDULE .
L'impie s'élève contre la divinité ; l'homme irréligieux
rejette toute espèce de culte et d'adoration ; l'incrédule
en matière de religion dispute contre la croyance qui lui
a été enseignée.
L'incrédulité peut tenir à la nature des dogmes enseignés
; tel philosophe incrédule dans le paganisme a
cru au christianisme dès qu'il l'a connu . L'irréligion est
le résultat d'une opinion générale ; l'impiété est l'effet
d'un déréglement de l'imagination.
L'incrédulité peut être plus ou moins affermie , plus
ou moins absolue ; elle peut s'étendre jusqu'à l'athéisme ,
ou se borner à des doutes sur la religion qu'on n'a pas
encore abandonnée. L'irréligion n'a qu'un seul type ;
Déiste ou Athée , l'homme irréligieux est le même dans
toutes ses actions , puisque son esprit se refuse à toute
idée de la nécessité d'un culte et son coeur à toute acte
d'amour. L'incrédule peut n'être pas un impie , si , se
bornant à ne pas croire, il ne s'en fait pas un sujet de
joie et de triomphe : il peut y avoir un impie qui ne soit
pas incrédule, et qui, par un orgueil brutal et insensé ,
renie le Dieu qu'il croit dans son coeur.
BÉTISE , SOTTISE .
La bétise ne voit point; la sottise voit de travers. Les
idées bornées , voilà ce qui constitue la bétise : les idées
fausses , voilà l'apanage de la sottise. La bétise qui se
tient dans son petit cercle d'idées , reste bétise , parce
208 MERCURE DE FRANCE ,
qu'elle n'a d'autre inconvénient que la privation des
idées. C'est ce que Mm. Geoffrin appelait une béte tout
court , c'est-à-dire , qui n'est qu'une béte. Mais une béte
court risque à tout moment de devenir un sot ; il lui
suffit pour cela de sortir de son cercle. La bétise déplacée
devient sottise , parce qu'elle rencontre des idées qu'elle
ne sait pas juger et qui ne peuvent être que fausses .
Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.
Parce qu'ayant plus d'idées et n'en pouvant avoir de
justes, il en a un plus grand nombre de fausses. Dire
des bétises , c'est donner une preuve d'ignorance sur
des choses que tout le monde sait : dire des sottises ,
c'est parler de travers sur ce qu'on croit savoir.
La bétise simple suppose au moins une sorte de modestie
dans celui qui se tient à sa place ; la sottise indique
la suffisance de celui qui veut s'élever au-dessus de sa
portée. On peut être sot sans être béte; il ne faut que la
suffisance qui fait qu'on se croit plus d'esprit qu'on
n'en a. La dénomination de sottise s'applique à toute
espèce d'orgueil mal placé. Un grand seigneur a de la
hauteur , mais un parvenu a de la sottise.
La bétise est nulle et ennuyeuse ; la sottise bavarde et
incommode. Il n'y a rien de si difficile que de se faire
comprendre d'une béte , et de se faire écouter d'un sot.
IL nous semble que l'auteur de ces articles n'était pas
indigne de continuer les ouvrages de Girard , de Beauzée
et de Roubaud; et qu'on peut garantir avec certitude le
mérite et le succès du Dictionnaire auquel il a bien voulu
donner ses soins . VANDERBOURG .
VOYAGE ÉPISODIQUE ET PITTORESQUE AUX GLACIERS
DES ALPES , suivi de la Duchesse de la Vallière
, tragédie en cing actes , en vers , et des Aveugles
de Franconville , comédie en un acte , en prose ; par
M. F. Vernes , de Genève.-Un vol . in- 12 . -A
Paris , chez Gauthier et Bertin , libraires , rue Saint-
Thomas-du-Louvre , nº 30.
UN Voyage dans les Alpes pourrait être l'un des
plus
AVRIL 1809 .
5.
plus instructifs et des plus intéressans ouvrages de be
genre; mais il faudrait, pour que l'ouvrage fût tout ce
qu'il peut être, que l'écrivain réunît des qualités rares
et nombreuses ; l'esprit d'observation , des connaissances
variées dans les sciences naturelles , une imagination
mobile et brillante , enfin, un talent flexible qui
sût , avec une égale facilité , analyser , disserter et
peindre; lumineux et précis dans les observations scientifiques
, conséquent et méthodique dans les discussions ,
plein d'éclat , de verve et de fraîcheur dans les descriptions
pittoresques de la nature. Un tel voyageur, s'il
existe , sémera son récit d'observations pleines de
science et de sagacité , telles qu'il s'en trouve en grand
nombre dans l'ouvrage de M. de Saussure ; de peintures
vives et richement colorées , comme on désirerait d'en
trouver plus souvent dans quelques voyageurs qui ont
parcouru les Alpes depuis M. de Saussure , et dans M.
Vernes lui-même; de réflexions morales , justes sans
être triviales , fécondes et non prodiguées , et de souvenirs
historiques rappelés avec choix et réserve. Son
livre , aimé des lecteurs , plaira presque également au
naturaliste , à l'homme du monde, au philosophe et au
savant.
Ce n'est point ce livre qu'a fait M. Vernes ; ce n'est
pas même celui qu'il s'est proposé de faire; son titre
l'annonce assez . Voyage épisodique n'est qu'une expression
aussi obscure qu'impropre ; mais Voyage sentimental,
qui ne vaut peut-être pas mieux (c'est le
titre sous lequel cet ouvrage est désigné dans la préface)
annonce du moins que l'auteur écrit dans le genre de
Sterne. Original dans ses fautes comme dans ses beautés
, le voyageur anglais devait former une école :
malheureusement, comme il arrive presque toujours ,
les beautés sont restées au maître , les fautes seules ont
passé aux élèves. Quel que fût d'ailleurs le mérite de ce
genre, il faudrait bien se garder de l'appliquer indistinctement
à tous les sujets ; et un Voyage sentimental aux
glaciers des Alpes semblerait trop présenter une idée
bizarre et burlesque. Aussi n'y a-t-il dans M. Vernes
aucune proportion entre le sujet et l'ordonnance de
l'ouvrage , entre les sites qu'il parcourt et les scènes
1
0
210 MERCURE DE FRANCE ,
1
dont il les entoure , et les réflexions qu'ils lui suggèrent
et le style dont il lesdécrit. Cette disproportion choquante
donne souvent à son livre une apparence de
parodie.
Un jeune fat , blasé sur toutes les jouissances de la capitale
, et poursuivi par l'ennui au sein des plaisirs ,
entre un beau matin chez sou ami , M. Vernes , et lui
demande une recette contre ce sommeil lethargique qui
s'empare de toutes les facultés de son étre : celui-ci lui
propose un remède tout simple , un Voyage d'agrément
autour du monde. La proposition est acceptée.
Verseuil court aussitôt chez Délie , Aglaé , vingt autres
femmes à la mode , faire de tendres adieux qui ne
coûtent pas une larme. Paphos et Cithère sont les beaux
lieux par lesquels notre voyageur va commencer sa
longue course, et l'on est au point d'aller à Marseille
s'embarquer incontinent pour les îles de l'Archipel ;
mais ce n'est point là le compte de l'auteur , qui se
propose d'écrire un Voyage aux glaciers des Alpes . Il
a donc des affaires très- pressées qui l'appellent à Genève
: ce sera donc par Genève que son ami , M. Verseuil
, commencera le tour du monde.
Il n'en va pas tout-à-fait ainsi : notre étourdi , en
arrivant, rencontre fort à propos une jeune et belle
dame , dont la fraîcheur et les grâces ne l'avaient pas
frappé à Paris , mais qui l'enflamment sans peine sur les
bords fleuris du Léman. Me de Limeuil et sa soeur se
proposaient de visiter les Alpes ; Verseuil , bornant son
vaste projet , veut se mettre de la partie. Lui , son ami ,
les demoiselles de Limeuil , leurs amis et lears amies ,
les unesjeunes, les autres plus âgées, les unes tendres , les
autres prudes , s'apprêtent à un prompt départ. Enfin ,
la caravane se met en marche , accrue de M. Oslin ,
homme aimable , enjoué , de plus habile botaniste , et
du bon père laJoie , qui est le polichinelle de la troupe.
On pense bien qu'un voyage entrepris de la sorte , et
fait en si bonne compagnie , ne peut pas être consacré
à des recherches , à des observations bien profondes, et
que sa relation ne doit pas ajouter beaucoup aux découvertes
de la géologie, ni même de l'histoire natu
AVRIL 1809 . 211
relle, quoiqu'on distingue parmi les voyageurs M. Oslin
le botaniste .
Des plaisanteries qui ne sont pas toujours gaies , des
galanteries trop souvent fades , des gentillesses sentimentales
, voilà , comme on a pu le prévoir , ce qui remplit
une bonne partie du yolume. Un chamois , poursuivi
par les chasseurs , vient- il se réfugier aux pieds de
mesdemoiselles de Limeuil, elles lui font un collier de
leurs rubans et le conduisent en laisse sur la route du
Montanvers. Le chamois , mis en liberté , part comme
l'éclair et disparaît. «C'est ainsi que les cooeurs nous
échappent , dit en souriant la belle Sophie ; nous avons
beau les enlacer de doux liens, ils les méprisent, et partout
nous retrouvons l'inconstance du jeune chamois. >>>
C'est ainsi , dirai-je moi-même à regret , qu'on trouve
partout dans le roman de M. Vernes quelques phrases
pleines d'afféterie , et d'autant plus déplacées qu'elles
formentun continuel contraste avec le spectacle sublime
des lieux qu'il est supposé parcourir , et qu'il sait quelquefois
decrire avec beaucoup de vigueur et d'éclat.
Ses historiettes multipliées , ses interminables réflexions
sur le bonheur et les amours champêtres des habitans
de-ces montagnes , tout cela me paraît trop du genre
moutonnier : je préfère infiniment ses descriptions pittoresques
, quoiqu'elles soient encore souvent déparées
par des traits de mauvais goût , de l'exagération , du
faux sublime , et des expressions bizarres . Ce sont partout
les pages de la nature , les feuillets du ciel et de la
terre, ou même les plus éloquensfeuillets de tout cela.
Je pourrais multiplier beaucoup les remarques de ce
genre , mais après avoir averti l'auteur de ses principales
fautes dont il pourrait aisément faire disparaître
une bonne partie , je me hâte de mettre le lecteur à
portée d'apprécier ce qui les rachète , en transcrivant
un des morceaux où M. Vernes me paraît avoir montré
le plus de chaleur et d'imagination.
<<La source de l'Arvéron , dit-il , dans son huitième
chapitre , est l'un des plus beaux phénomènes du monde
glacial que nous parcourions ; située au pied du Montanvert
, elle sort d'une caverne , dont d'énormes glaçons
forment la brillante coupole, le fronton , les colon-
02
212 MERCURE DE FRANCE ,
?
nades et le péristyle. Jamais la fable ne préta aux Dieux
des fleuves , pas même à celui des mers une urne plus
curieuse , un palais plus magnifique; jamais l'imagination
de Michel-Ange ne se figura des proportions
plus riches , plus hardies , quand, cherchant à fonder
un temple digne de l'Etre-Suprême , la cathédrale de
Saint -Pierre de Rome se dessina toute entière à sa
pensée , dans sa majesté simple et sublime , et fixa les
voeux de ce vaste génie. Le soleil vient-il à frapper de
ses rayons ce palais magique , ces dômes de cristal ,
devant lesquels celui des Invalides serait à peine aperçu ,
il y verse toutes les couleurs , tous les arcs en ciel,
mille configurations qui varient suivant le point de vué
où l'on se place , et le fait briller d'un éclat que ne
peuvent soutenir long-tems les yeux.
« L'Arvéron sort en grondant desa caverne , et roule
déjà sur un sable d'or des rochers et d'énormes glaces;
enfant déjà viril à sa naissance , il imprime le respect et
la terreur au premier terme de sa course , et se montre
digne de la majesté de son berceau. Malheur aux téméraires
qui , près de cette coupole sonore , et plus fragile
que le verre , veulent mêler au bruit de ses eaux le
retentissement de quelque arme à feu ! Il semble alors
que le dieu du torrent , éveillé tout à coup , s'en irrite ,
et, pareil à Samson , ébranle son palais , et le fasse
crouler sur les profanes qui troublent son sommeil. Tel
fut le sort qu'éprouvèrent MM. Marris , père et fils , il
y a quelques années , et Chamonné est encore plein de
ce tragique événement ; le retentissement d'un coup de
pistolet , qu'ils láchèrent sous la voûte immense de
J'Arvéron, la fit crouler sur leur tête. Au premier signe
de l'écroulement , ils ont recours à la fuite ; il est trop
tard : le fils tombe et périt comme frappé de cent tonnerres
; le père , en fuyant , tourne la tête vers son
fils , chancèle à sa vue , et veut en vain lui tendre une
main secourable ; plus malheureux , il lui survit , et
tombe lui-même les jambes fracassées sous les débris
des glaces. »
>>Dans le tableau que je viens de tracer de la source de
l'Arvéron , je l'ai plutôt décrite telle que je l'ai vue
autrefois , que telle qu'elle est aujourd'hui ; une fois
:
AVRIL 1809. 213
abattues , ses décorations ne reparaissent que de loin
en loin ; il semble que la nature , avare de ce brillant
phénomène , ne veuille l'offrir que rarement à ses admirateurs
, pour mieux en faire priser la magnificence ; et
depuis quelques années , ce lieu languit désenchanté. >>>
Leplus singulier chapitre de ce roman , où il y en a
beaucoup de très-singuliers , est , sans aucun doute ,
celui où notre auteur raconte la triste aventure d'un
jeune et intéressant anglais qui , lisant la Nouvelle
Héloïse , s'éprit d'une belle passion pour Mile Julie
d'Etange , et en perdit la raison. Ce qu'il y a de plus
singulier encore , c'est la conclusion que M. Vernes se
croit obligé de tirer d'une si plaisante fiction , et le
sérieux avec lequel il reproche à Rousseau les funestes
effets de son éloquence , et le danger de ces peintures
passionnées où toute la flamme du génie de l'écrivain
passe dans le coeur de l'homme sensible , et lui fait
partager les réves de son imagination. Cette manière
d'attaquer Rousseau n'est malheureusemeut pas trèsneuve.
C'est avec des armes si bien trempées que l'ont
combattu de tout tems ses redoutables adversaires .
Aussi voyons-nous combien sa renommée est déchue ,
combien elle a reçu de blessures , qui pourtant ne sont
pas mortelles , ce qui est bien étonnant. Il ne faut point
ranger M. Vernes parmi les ennemis de cet homme
célèbre. L'éloge de son éloquent compatriote se trouve
envingt endroits de son livre : mais pourquoi y trouve
t-on aussi le chapitre où il l'accuse ? Ce chapitre est
fort court : sa singularité m'engage à le transcrire. Il
achèvera d'ailleurs de faire connaître le style et la manière
de l'écrivain .
CHAPITRE ΧΧΙ. -Passion malheureuse.
Nous nous étions assis dans les bosquets de Clarens ,
sur une esplanade d'où nous découvrions d'un côté le
château de Chillon , dont le Léman baigne les murs ;
de l'autre , Vevai, jolie petite ville du canton de Vaud ,
et en face de nous le noir et majestueux rideau des
Alpes , qui couvre de son ombre Meillerie , et d'autres
villages étendus à leur pied. Dans le tems que nous
1
214, MERCURE DE FRANCE ,
admirions ce tableau pittoresque , où par-tout se fait
sentir un contraste de beautés riantes et mélancoliques ,
je vis passer un jeune anglais que j'avais connu à Londres
; il était alors d'une figure charmante , et sa physionomie
, douce et spirituelle , décelait une âme profondément
sensible ; maintenant la pâleur de son teint ,
sa maigreur , l'altération de ses traits , me firent craindre
qu'il ne fût devenu la victime de quelque passion malheureuse
; l'égarement de ses yeux me fit même redouter
celui de sa raison. Fils unique de parens tendres ,
riches et très-estimés , réunissant d'ailleurs tout ce qui
peut intéresser et plaire , comment l'amour aurait-il
fait sou malheur ? Quelle femme lui avait été cruelle ?
Touché de son état , et curieux d'en connaître la cause ,
je me détachai de ma compagnie , et m'avançai vers
lui. Mon cher Villiams , lui dis-je , quelles circonstances
vont ont conduit en ces lieux , et d'où vient cet
air de tristesse qui me permettait à peine de vous reconnaître
?
Mon ami , me répondit-il , en me serrant dans ses
bras et me montrant son coeur , je suis frappé là , et je
sens que je n'en reviendrai pas .
-Je vous comprends ; vous aimez : eh ! quelle femme
avez-vous trouvée insensible ?
-La femme la plus céleste , la plus digne de l'adoration
des mortels ; tout vous parle ici d'elle , le ruissean
qui murmure et qui reçut son image ; le bosquet
témoin de son premier baiser , la fleur qui naît sous
ses pas , l'écho qui répète si souvent son nom.... Puis il
s'arrêtait tout court pour l'entendre.
- Quel est son nom ?
-Julie d'Etange .
A ce nom je reculai de trois pas.
- Que dites- vous , Villiams , Julie d'Estange ?
-Ellemême ; vous avez lú les lettres de cette femme
enchanteresse ? vous savez comme elle aime ? Hélas !
sans Saint-Preux , j'eusse été peut-être le plus heureux
des hommes ! ...... Mais j'ai reçu dernièrement la nouvelle
de sa mort, et je conserve quelque espérance.
-Quelle erreur vous abuse , mon cher ami ! Julie
n'a jamais existé que dans l'imagination de Rousseau.
AVRIL 1809 . 215
- Je suis sûr du contraire , me dit-il , en m'interrompant
vivement ; son père n'a fait courir le bruit de
son mariage avec Volmar , et de sa mort , que pour la
dérober au monde , et ôter tout espoir à Saint-Preux .
Puis d'un air de mystère : « Ne me trahissez pas , je
possède son portrait. >> A ces mots , il me montre le
portrait d'une figure digne du pinceau d'Angélica
Kauffmann. « Elle se cache , continua-t- il , à tous les
regards , mais quelquefois elle paraît sensible à mes
peines ; je la vois errer dans les bois d'alentour ; elle,
me sourit , me plaint ; j'entends sa voix , j'accours , et
je ne sais par quel prestige elle m'échappe sans cesse ! ....
Mais voici l'heure du soir où elle se promène dans la
solitude: Adieu , mon ami ,je vole découvrir ses traces ,
vivre ou mourir de mon amour .>>>
<< Puis il s'enfonça dans l'épaisseur du taillis , me laissant
réfléchir sur le danger de ces écrits enchanteurs ,
où toute la flamme du génie de l'écrivain passe dans le
coeur de l'homme sensible et lui fait partager les rêves
de son imagination.
>>J'ai appris dès-lors que la mère de Villiams , désespérée
de l'état de son fils , après avoir vainement essayé
les remèdes usités , avait voulu tenter de guérir , ou du
moins de calmer son délire, en paraissant le favoriser;
en conséquence , elle avait engagé une jeune orpheline ,
aussi sage que belle , à jouer le rôle de Julie d'Etange ;
mais préalablement un peintre avait remis son portrait
à Villiams , en le lui donnant pour celui de Julie , et
quand l'imagination de l'infortuné se fut assez remplie
des trails adorés que ses yeux contemplaient sans cesse ,
sa mère lui fit rencontrer la fausse Julie , dans les bosquets
de Clarens. Villiams , reconnaissant en elle le
modèle de son portrait , n'avait pas douté que ce ne fût
Julie elle-même , et l'avait fait l'arbitre de sa destinée.
Avant de l'unir à la jeune Julie , sa mère lui avoua la
ruse que lui avait suggérée son ingénieuse tendresse , et ,
le serrant dans ses bras , lui présenta Julia comme une
épouse qui réunissait tous les attraits, toutes les vertus
de Julie , sans que nulle tache les eût jamais souillés
et que nul autre amour que le sien eût jamais rempli
son coeur. A cette déclaration inattendue , Villiams
216 MERCURE DE FRANCE ,
tombe dans une profonde rêverie , verse des larmes ,
puis sortant tout à coup de cet état comme d'un songe
qui l'a long-tems égaré : « O ma mère , ô toi qui seras
pour moi mieux que Julie ! leur dit-il , en les pressant
sur son coeur , je vous dois mon retour à la raison et au
bonheur ; je vous dois une nouvelle vie ; qu'à jamais
elle vous soit consacrée !
» Villiams épousa Julie et fut heureux de son amour ;
mais son état de langueur et d'aliénation avait porté un
coup mortel à sa santé , et au bout d'un an de mariage ,
il expira dans les bras d'une épouse chérie , bien revenu
de son erreur , mais trop faible pour soutenir la félicité
réelle qui lui avait succédé.
>>>Un de ses amis, qui possède une des plus belles terres
des environs de Londres , lui a fait élever un monument
où l'artiste a représenté la Raison arrachant des
mains de l'Amour les lettres de Julie , et en déchirant
quelques pages .>>>
Pourquoi , pourrais-je demander à M. Vernes , si les
peintures de l'amour vous paraissent si dangereuses , les
trouve-t-on à chaque instant dans presque tous vos
ouvrages ? Mais il me répondrait , peut- être , que ces
peintures passionnées , si séduisantes dans l'Héloïse , ont
moins de danger sous sa plume ; et je serais forcé d'en
convenir.
Je conviendrai plus volontiers du mérite et de l'intérêt
de quelques-unes de ses descriptions , et de l'aimable
facilité d'un certain nombre de couplets bien
tournés , qu'on trouve épars çà et là dans les diverses
chansons dont il a égayé son voyage. V. F.
CONNAISSANCE DES TEMS OU DES MOUVEMENS
CELESTES , à l'usage des Astronomes et des Navigateurs
, pour l'an 1810.- Publiée par le Bureau
des Longitudes .
PARMI les livres utiles à la société , il en est un, plus
répandu que tous les autres , parce qu'il est d'un usage
général et d'une nécessité presque absolue. Il n'y en a
pas non plus qui ait autant d'autorité; car nous le con
AVRIL 1809 . 217
sultons à tout moment pour régler nos actions ou notre
conduite , et nous obéissons sans réplique à ses décisions
qui sont toujours sûres et infaillibles, Quoique , sous ce
rapport on pût le regarder comme un livre de morale ,
c'est aussi un livre de science ; car les connaissances les
plus sublimes s'y trouvent concentrées sous le moindre
volume , réduites à ce qu'elles ont d'immédiatement
applicable , et présentées avec tant de simplicité que le
plus ignorant des hommes en peut profiter tout autant
que le plus instruit. Ce livre si savant , si utile , si respecté
de tout le monde, c'est l'Almanach .
La connaissancedes temsest l'almanach desnavigateurs
et des astronomes. On n'y trouve point l'annonce du
beau ou du mauvais tems , du froid ou du chaud qu'il
doit faire. Les charlatans savent ces sortes de choses , les
vrais savans les ignorent. Mais on y voit pour chaque
jour, et même pour différentes heuresdujour la position
apparente de tous les corps célestes jusqu'à présent observés
, leurs mouvemens , leurs distances , les phénomènes
qu'ils doivent présenter , en un mot toutes les
données qui peuvent être utiles à l'astronomie ou à la
navigation. Le savant dépose ce recueil dans son observatoire
pour prévoir d'avance l'état du ciel , et le navigafeur
l'emporté avec lui dans ses voyages.
Ces résultats , d'où dépendent souvent la vie des marins
et le succès des expéditions nautiques , sont calculés avec
un soin extrême , d'après les meilleures tables astronomiques
etparles méthodes les plus sûres et lesplusexactes.
LeBureau des longitudes ne cesse de s'occuper du perfectionnement
de cette partie importante de son institution,
soit en s'attachant à donner aux observations
qui leur servent de base le dernier degré d'exactitude ,
soit en portant le flambeau du calcul et de l'analyse mathématique
dans les questions les plus profondes de la
mécanique céleste. Par ses soins , l'Observatoire impérial
s'est enrichi d'excellens instrumens qui lui manquaient ,
et les observations journalières s'y font maintenant avec
autant de régularité et de précision qu'en Angleterre. En
mêmetems , tous lespoints fondamentauxde l'astronomie
ont été repris. Les élémens du soleil, de la lune, des planètes
et des satellites ont été déterminés avec une exac218
MERCURE DE FRANCE ,
titude tonte nouvelle. On a mesuré un grand are du méridien
depuis Dunkerque jusqu'aux iles Baleares , et
l'on a observé sur cet are les variations de la pesanteur ,
opération qui sert de base à toutes nos mesures et qui
fournit les données les plus précises sur la figure de la
terre. Ces travaux des observateurs ont été soutenus
et dirigés par les géomètres que possède le Bureau
des longitudes. Toutes les ressources de l'analyse mathématique
ont été employées pour rechercher jusqu'aux
plus petites inégalités des mouvemens célestes ,
pour déterminer complètement leur forme, leur étendue,
leursvaleurs , et indiquer ainsi aux astronomes plusieurs
résultats qu'ils n'auraient découverts qu'avec une peine
extrême , ou meme qu'ils n'auraient jamais pu découvrir
par la simple observation. C'est encore par le
calcul fondé sur des expériences et sur des observations
précises que les lois des réfractions atmosphériques ont
été fixées , et leurs véritables valeurs déterminées exactément.
C'est encore par le calcul que fon a connu
les moindres détails des phénomènes des marées , et
que l'on a pu prédire les époques où elles peuvent , si
l'action des vents les favorisent , devenir dangereuses
pour nos côtes . Mais c'est sur-tout dans les mouvemens
de la lune que l'analyse s'est montrée dans toute sa
force et dans toute son utilité ; les tables de ce satellite , si
importantes pour la navigation , et auxquelles les efforts
des astronomes n'avaientjamais pu donner une perfection
durable, ont été complètement soumises à la théorie
de la pesanteur universelle'; on a découvert de nouvelles
inégalités dont l'existence , jusqu'alors inconnue aux
astronomes , altérait continuellement les tables et les élémens
qu'ils établissaient. Et comme, en ayant égard à ces
inégalités , les observations anciennes et modernes se
trouvent représentées avec une très-grande exactitude ,
il est extrêmement probable que l'on n'en a omis aucune
qui soit de quelque importance , et par conséquent l'on
a tout lieu d'espérer que les résultats actuels se maintiendront
pendant plusieurs siècles sans avoir besoin de
corrections . Cette réunion d'efforts , de travaux et de
recherches , cette alliance de l'esprit de calcul avec le
talent de l'observation a produit les tables célestes les
AVRIL 1809 . 219
, plus parfaites qui aientjamais paru ; et ce qui n'est pas
moins remarquable , tout cela a été l'ouvrage d'un petit
nombre d'années ; car on ne doit pas craindre de le dire ,
c'est par les travaux des membres du bureau des longitudes
et par leurs encouragemens , que l'astronomie
théorique et observatrice est parvenue en France à sa
perfection.
Pour montrer que ces assertious ne sont pas exagérées ,
nous allons les appuyer d'un suffrage dont l'autorité en
pareille matière paraitra sans doute irrécusable. Il existe
en Angleterre comme en France , un bureau des longitudes
chargé de rédiger un ouvrage analogue à la connaissance
des tems et que l'on nomme l'Almanach nautique
( the nautical Almanack ) . On donne à cet ouvrage un
soin extrême et l'on ne néglige rien pour l'amener au plus
haut degré de perfection. Dans le volume publié pour
1815 , le célèbre M. Maskeline , astronome royal , rend
compte, au nom du Bureau des longitudes, des méthodes
et des tables qui ont été successivement employées à la
rédaction de l'Almanach nautique, et après avoir rappelé
l'usage que l'on a fait des tables de Mayer pour la lune,
de celles de Lalande pour les planètes , et de celles de
Wargentin pour les éclipses des satellites de Jupiter ,
arrivé à l'Almanach de 1804 , il ajoute :
<<En 1792 , parut la troisième édition de l'Astronomie
>> de M. de Lalande , qui eut la bonté de m'en envoyer un
>> exemplaire. Cet ouvrage contenait de nouvelles
>>tables du soleil , de la lune , des planètes et des satel-
>>lites de Jupiter , construites sur les meilleures obser-
>> vations , d'après les théories mathématiques de MM.
>> Lagrange et Laplace, fondées elles-mêmes sur le prin-
>>cipe de la pesanteur universelle découvert par Isaac
>>Newton. Les tables du soleil sont construites par
>> M. Delambre , d'après mes observations ; les tables de
>>la lune sont celles de M. Charles Mason , en y substi-
> tuant l'accélération du mouvement moyen donné par
>> la théorie de M. Laplace , à la valeur que Mayer
>>avait adoptée , et diminuant le moyen mouvement șé-
>> culaire de 23". Les tables, de Mercure , de Vénus et de
>>Mars sont construites par M. de Lalande ; les tables
>>de Jupiter et de Saturne sont construites par M. De
220 MERCURE DE FRANCE ,
>> lambre , d'après la théorie de M. Laplace, qui repré-
>> sente avec une extrême exactitude les grandes inéga-
>> lités de ces deux planètes ; les tables de Herschell ont
» été aussi calculées par M. Delambre , d'après la mé-
>> thode donnée par M. Laplace pour Jupiter et Saturne ;
➤ les tables des éclipses des satellites de Jupiter ont été
>> construites par M. Delambre , sur la théorie approfon-
>> fondie de M. Laplace , et elles représentent les obser-
» vations avec une étonnante exactitude.
>>Dans l'année 1806 , le Bureau des Longitudes de
>> France publia de nouvelles tables du soleil construites
>> par M. Delambre , et encore plus parfaites que les
>>premières ; il publia aussi des tables nouvelles et plus
>>parfaites de la lune, calculées par M. Burg , d'après la
>> théorie de M. Laplace , avec les maxima des inégalités
>> déduites de mes observations , et les époques établies
>> sur les observations de Bradley ;dans ces tables , par-
>> mi d'autres perfectionnemens , on trouve une nou-
>> velle inégalité découverte par M. Laplace dans la lon-
>>gitude de la lune , et dont la période est de cent
>>quatre-vingts ans (1) ..... Ces tables ont été long-tems
>> attendues, et notre Bureau des Longitudes a anticipé
>> sur l'utilitédont elles seront désormais pour les calculs
>> de l'Almanach nautique. Le Bureau des longitudes de
>> France a bien voulu m'envoyer plusieurs copies de
>> ces tables. Je les ai immédiatement remises entre les
>>mains de nos calculateurs , et le présent volume de
>> l'Almanach nautique pour l'année 1813 est enrichi
>> de cette importante amélioration . >>>
D'après ce respectable témoignage de M. Maskeline ,
on voit que tous les résultats de l'Almanach nautique
sont maintenant fondés et calculés sur les tables astronomiques
françaises. C'est une chose bien honorable
pour les sciences que ce libre hommage rendu à la vérité
par une nation qui , à notre égard , ne sera point
taxée de flatterie. Qui ne sentirait son âme s'agrandir en
(1) Il est très-probable que cette inégalité ,jusqu'alors inconnue , était
la principale cause qui altérait constamment les tables de la lune , et
obligeait les astronomes d'y retoucher sans cesse.
(Note de l'auteur de Particle.)
AVRIL 1809. 221
songeant à cette noble communauté de travaux et de
lumières établie au milieu de la guerre la plus terrible
entre des hommes paisiblement dévoués aux sciences ,
et qui, sans cesser d'être fidèles aux intérêts de leur patrie
qui les séparent , travaillent de concert et sans relâche
au bien de cette autre patrie qui les réunit dans le
domaine de la pensée ?
Outre les annonces des phénomènes astronomiques ,
la connaissance des tems renferme sous le titre d'additions
un certain nombre de Mémoires et d'Observations
importantes pour l'astronomie , qui rendent la collection
de cet ouvrage très-précieuse et prolongent l'utilité
de chaque volume bien au-delà de l'époque à laquelle il
était primitivement destiné.
Ony trouve d'abord le tableau des observations faites
chaque année à l'Observatoire impérial , avec d'excellens
instrumens. Ce Recueil formera par la suite les données
les plus certaines pour l'amélioration destables astronomiques;
car , malgré la précision actuelle de ces tables ,
les astronomes travaillent constamment à les perfectionner.
On joint à ces observations un extrait decelles qui se
font dans quelques villes du midi de la France ou dans
l'étranger ; enfin , ony insère des Mémoires particuliers
sur divers points d'astronomie théorique et pratique , et
l'on y donne une histoire des progrès de cette science ,
en analysant les ouvrages qui s'y rapportent et qui ont
paru dans l'année.
Nous n'indiquerons pas particulièrement les diversMémoires
insérés dans le volume que nous annonçons ; car
il nous serait impossible d'en donner ici un extrait intelligible
pour les lecteurs qui ne connaissent point l'astronomie,
et leurs titres seuls n'apprendraient rien à personne.
Maisnous annoncerons.comme étant d'un grand
intérêt , une collection précieuse d'observations Chinoises
fort anciennes , dont une partie avait déjà paru
dans le volume de 1809 , et dont la suite se trouve dans
le volume de 1810.Ces observations sont tirées d'un manuscrit
inédit qui se trouvait dans la bibliothèque de
l'Observatoire , et qui avait été envoyé de la Chine par
le pèreGaubil , savant jésuite employé dans les missions.
C'est sans doute le Recueil le plus completde ce genre.
322 MERCURE DE FRANCE,
On y trouve non-seulement des observations d'éclipses
du soleil et de la lune , mais des occultations d'étoiles par
la lune , par les planètes , et des hauteurs méridiennes
du soleil , ou des longueurs d'ombres observées avec des
gnomons et avec beaucoup de soin. Ces observations ,
qu'ilparaîtimpossible de révoquer en doutelorsqu'onexamine
leur ensemble et les détails des circonstances qui les
accompagnent , remontent à une époque très-reculée.
Mais , comme l'antiquitéde l'empire de la Chine a été récemment
révoquée en doute par un écrivain très-instruit
dans la langue et dans les usages de cette nation , et
comme en adoptant ou en combattant cette opinion on
paraît n'avoir employé principalement que des témoignages
ou des traditions historiques , il m'a semblé qu'il
serait utile de discuter aussi avec quelque détail les
preuves résultantes des observations astronomiques ; car
d'après la perfection actuelle de nos tables , les observations
des éclipses ne sont pas les seuls monumens historiques
que fournisse le ciel ; les variations séculaires des
mouvemens célestes , maintenant calculées avec exactitude
, doivent , en se manifestant dans les observations
anciennes , attester aussi leur réalité. Cette discussion
des observations chinoises fera l'objet d'un second article.
Il me reste à dire un mot de l'Annuaire que publie
également le Bureau des longitudes. C'est un petit volume
de 120 pages in- 18 , extrait de la Connaissance
des Tems , et qui contient toutes les indications qui peuvent
être généralement utiles au public. On y donne
pour chaque jour les heures du lever et du coucher du
soleil , sa distance à l'équateur ou sa déclinaison , la correspondance
du tems moyen et du tems vrai , les heures
du lever et du coucher de la lune et des planètes principales
, les heures de leur passage au méridien, les phases
de la lune , ses éclipses , les annonces des grandes marées
et des phénomènes célestes les plus remarquables. On y
donne un exposé du système métrique des poids et
mesures et des tables de conversion pour la correspondance
des mesures nouvelles avec les anciennes . On y
trouve les valeurs des principales monnaies d'or et d'argent
usitées chez les différens peuples du niende, les
AVRIL 1809 . 223
tables de la mortalité et de la population de la France ,
la correspondance des Calendriers; enfin, toutes les indications
que l'on croit susceptibles d'un intérêt général.
On s'attache à donner à ces indications toute la précision
possible. On y joint ordinairement quelques
détails sur les nouvelles découvertes astronomiques et
sur les grandes entreprises de travaux publics. Ainsi ,
dans l'annuaire de 1809 , on a donné un extrait des opérations
faites en France et en Espagne pour la mesure
d'un arc du méridien depuis Dunkerque jusqu'aux iles
Baléares , et une notice sur les travaux des ponts et
chaussées. Ony insère toujours une exposition abrégée
du systême du monde. Voilà sans doute bien des résultats
renfermés dans un bien petit espace. Aussi cet Annuaire
peut-il être considéré comme le plus complet , le
plus utile et le plus commode des ouvrages de ce genre .
C'est proprement l'Almanach des gens instruits , et c'est
avec plaisir que nous pouvons dire qu'il est extrêmement
répandu. Par la modicité de son prix , il devrait
l'être encore davantage; mais nous ne sommes pas encore
assez éclairés pour sentir généralement le mérite
de la précision et de l'exactitude; il faut encore au
peuple du merveilleux et des prédictions. On trouvera
peut-être que nous nous sommes beaucoup étendus à
propos d'un Almanach ; mais la bonne composition des
Almanachs , comme celle de tous les livres qui sont entre
les mains du peuple , a nécessairement beaucoup d'influence
sur l'esprit d'une nation , et la petitesse de l'objet
en lui-même se trouve bien rehaussée par l'étendue
de l'application. Il serait à souhaiter que l'on mît à composer
nos Almanachs autant de soin que l'on en met en
Allemagne , où ils sont ordinairement faits par des
personnes instruites , qui y insèrent des morceaux
littéraires , intéressans , de bon goût , et tirés la plupart
de leurs meilleurs écrivains . On y joint même assez ordinairement
des gravures passables des tableaux des plus
grands-maîtres. En Amérique , l'illustre Franklin ne
crut point au-dessous de lui de rédiger pendant longtems
l'Almanach de Pensylvanie , intitulé : Poor Richard
Saunders , le bonhomme Richard. Il semait ce
petit ouvrage de réflexions utiles , de préceptes de con
224 MERCURE DE FRANCE ,
duite et de morale présentés avec la finesse et l'originalité
qui lui étaient propres ; ce qui donnait un grand
débit à son Almanach . Il s'amusa même à rassembler
toutes ces réflexions dans un petit ouvrage très- intéressant
, intitulé : TheWay to Wealth , qui a été traduit
en français. Tout cela valait bien les chansons insipides ,
les contes absurdes et les mauvaises enluminures que le
peuple achète chez nous. ΒΙΟΤ.
ARCHIVES DES DÉCOUVERTES ET INVENTIONS
NOUVELLES , faites dans les sciences , les arts et les
manufactures , tant en France que dans les pays
étrangers , pendant le cours de l'année 1803 ; avec
une indication des principaux produits de l'industrie
nationale française , et de la liste des objets dont les
auteurs ont obtenu des brevets d'invention pendant
la même année. -Un vol. in-8°. de l'imprimerie de
Crapelet. -Prix , 6 fr. pour Paris ; et 7 fr. 50 cent .
franc de port par la poste.-A Paris , chez Treuttel
et Wurtz , libraires , rue de Lille , nº. 17 , et à Strasbourg,
même maison de commerce.
Le titre seul de cet ouvrage annonce à la fois son utilité,
son genre de mérite et l'impossibilité d'en donner
un extrait; mais il nous suffira, pour le faire connaître
à nos lecteurs , de mettre ici en abrégé l'avant-propos
qui est en tête du volume, et qui y sert de Prospectus.
« Les arts et les sciences , disent les Rédacteurs , ont fait
depuis quelques années des progrès aussi rapides qu'étonnans.
L'industrie nationale, long-tems comprimée , a pris un nouvel
essor sous le Gouvernement tutélaire qui ne cesse de
l'encourager , et ses produits ont obtenu, lors des différentes
expositions publiques , l'approbation unanime des curieux
de tous les pays .
>>Parmi cette quantité d'objets d'agrément et de luxe ,
qui flattaient l'oeil par la beauté de leurs formes et par le fini
précieux de l'exécution , l'observateur attentif s'arrêtait
avec complaisance sur des objets d'une utilité plus réelle
qui témoignaient des progrès de nos manufactures de poterie,
de porcelaine , de teinture , de l'amélioration de nos laines ,
et des efforts que l'on avait faits pour introduire en France
la
AVRIL 1809. 225
laculturededivers substances exotiques , nécessaire à nos
arts, à nos manufactures et à nos besoins.
» L'Angleterre et l'Allemagne ont rivalisé avec la France
etles suitesde cette rivalité ont été infiniment avantageuses
aux progrès des sciences et des arts.
>> En Angleterre , la perfection des machines a été portée
àundegré d'autant plus difficile à concevoir, qu'on encache
soigneusement le mécanisme.
» LesAllemands, naturellement plus portés aux recherches
utiles , se sont distingués dans la Chimie appliquée aux arts ,
dans l'exploitation des mines , et dans différentes branches
de l'économie rurale et domestique.
>>Les résultats des travaux et des recherches de chaque
nation, se trouvent épars dans beaucoup d'ouvrages périodiques
et autres, dont plusieurs , publiés dans des idiomes
étrangers , échappent à l'attention des savans, des artistes et
des manufacturiers français.
» Nous possédons à la vérité quelques excellens journaux
sur plusieurs branches des sciences et des arts , mais nous
n'enavons aucun qui les embrasse dans leur ensemble et qui
ait spécialement pour objet d'en consigner les progrès divers .
>>L'utilité d'un tel ouvrage a été sentie par nos voisins.
Depuis dix ans on publie en Allemagne un Aperçu général
des Découvertes et inventions faites dans les Sciences , les
Artset les Manufactures , pendant lecoursde chaque année ,
et cet exemple a été imité en Angleterre par la publication
d'un Retrospect of Philosophical, Mechanical, Chemical
andAgricultural discoveries , dont le premier volume a paru
en1806.
>>Les Archives que nous annonçons sont destinées à remplir
cette lacune de notre littérature , et à présenter un
Répertoire annuel, aussi complet que possible,de toutesles
Découverteset Inventions faites en France et dans les divers
pays étrangers.
> On a suivi , pour la rédaction du présent ouvrage , la
marche tracée par ces deux ouvrages étrangers, en donnant
sur chaque objet une notice succincte , mais satisfaisante et
assez étendue , pour s'en former une idée nette , ayant soin
d'ailleurs d'indiquer les sources où l'on peut puiser de plus
grandsdétails.
>>Les articles dans les Archives sont classés par ordre de
matières ; à la finde chaquevolume on trouvera : l'indication
des principaux produits de l'industrie francaise , présentés à
JaSociétéd'encouragement; le programme des prix proposés
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
chaque année par la même Société ; la liste des objets dont
les auteurs ont obtenu des brevets d'invention , et une table
méthodique et alphabétique. Dans le cas d'une exposition
publique des Produits dell''IInnddustrie française, on en rendra
uncompte exact et aussi détaillé que le plan et le cadre de
cet ouvrage pourront le permettre .
>>>Les Archives de l'année 1808 , formant un volume grand
in-8°, de trente à trente-deux feuilles d'impression, viennent
de paraître en mars 1809; et on prendra des mesures pour
publier désormais le volume de chaque année au commencementdu
mois de janvier suivant .
» L'exécution typographique est très-soignée.
Nous ajouterons seulement à cet énoncé qu'il est trèsfidèle
, que lesEditeurs tiennent dans cepremier volume
tout ce qu'ils ont promis ; et que s'ils continuent ainsi
chaque année on leur devra une collection utile , qui
manquait à nos arts.
VARIÉTÉS .
INSTITUT DE FRANCE. - La Classe d'histoire et de littérature
ancienne a choisi , dans sa séance du 14 avril, M. Caussin
de Perceval , professeur au Collège de France , pour occuper
la place vacante par la mort de M. de Sainte-Croix.
Dans la séance du 22 du même mois , la Classe des beauxarts
a élu M. Ménageot , ancien directeur de l'Ecole française
à Rome , à la place de M. le sénateur Vien , décédé .
MÉDECINE.-Sujet duprix proposépour l'an 1809, par la Société
médicale d'émulation de Paris.
Questions. -1° . « Quelles sont les maladies qu'on doit spécialement
➤considérer comme maladies organiques?
2º. » Les maladies organiques sont-elles généralement incurables ?
5°. Est-il inutile d'étudier et de chercher à reconnaître les maladie s
organiques , d'ailleurs jugées incurables ? »
Le prix consiste en une médaille d'or , portant d'une part l'effigie de
XAVIER BICHAT , et de l'autre , une figure symbolique de la médecine ;
sur le contour , ou champ de la médaille , sont gravés ces inots : Priz
décerné à M ......
Le prix sera décerné au meilleur Mémoire dans la séance générale de
janvier 1810.
Les auteurs sont invités à placer , pour marque distinctive , en tête de
Meurs Mémoires, une devise qui sera répétée dans un billet cacheté,
AVRIL 1809.
cen
contenant en outre leur nom et leur adresse. Ils adresseront leur travail
M. le docteur Tantra , secrétaire-général , rue Gaillon , nº 5 , avant le
2
1er janvier 1810 ; terme de rigueur.
:
Les associés résidans à Paris , sont seuls exceptés du concours .
La société décerne , en outre , un prix d'émulation , consistant en une
médaille d'or , pareille à celle qui a été indiquée plus haut, au meilleur
ouvrage manuscrit présenté dans l'année.
ACADÉMIES ÉTRANGÈRES. - L'Académie impériale de Pétersbourg
avait proposé dans son dernier programme, un prix de 100 ducats de Hollande
, qui devait être décerné à l'auteur du meilleur Mémoire sur cette
question : «Donner une méthode facile , au moyen de laquelle chaque
personne , dénuée même de toute connaissance en botanique , pourrait
reconnaître les plantes vénéneuses en peu de tems , à peu de frais ,
etd'une manière indubitable. Des trois Mémoires que l'Académie a
reçus sur ce sujet , aucun n'ayant satisfait aux conditions du programme ,
leprixn'apas été délivré.
En publiant cette déclaration , l'Académie a proposé les deux nouvelles
questions suivantes :
Pour l'an 1810 : « Perfectionner la théorie des écluses, et en déduire
des règles pour construire ces ouvrages importans de la manière la plus
avantageuse , afin que , autant que possible , leur service soit , 1º sûr ;
2º prompt; 3° économique en frais de construction et d'entretien ; mais
sur-tout en dépense d'eau requise pour le passage des bâtimens de transport.
»
Pour Pan 1811 : « Donner une chronologie complètement comparće ,
et, s'il est possible , corrigée et vérifiée , des auteurs bizantins , depuis
la fondationde la ville de Constantinople jusqu'à sa conquête par les
Turcs.»
Leprix est de cent ducats de Hollande pour chacune de ces questions .
Les Mémoires doivent être adressés au secrétaire de l'Académie , pour
lapremière , avant le premier Juillet 1810; et pour la seconde , avant le
premier Juillet 1811 .
De Grenoble , le a Avril. -M. Jullien , professeur de
botanique , et membre de l'Académie de Grenoble , a recueilli
l'été dernier des insectes des environs de cette ville..
Il les a classés d'après la méthode de Geoffroy , et mis en
ordre dans quatre cadres qui ont été placés , par ordre de
M. le maire deGrenoble , dans le cabinet d'histoire naturelle
de la Bibliothèque publique.
Le premier cadre contient les coléoptères, au nombre de
73 individus .
Le second cadre renferme la suite des coléoptères, au nombre
de 11 ; les hemiptères, aunnoommbrede21; les tétraptères
P2
228 :
MERCURE DE FRANCE ,
àailes nues, au nombre de 32; les diptères , au nombrede
22. Total, 98 individus.
Dans le troisième cadr. sont classés les tétraptères à ailes
farineuses , au nombre de 26; et dans le quatrième se trouvent
les demoiselles aquatiques ( faisant partie destétraptères
àailes nues ) , au nombre de 18.
Audessous de chaque cadre , on trouve le catalogue méthodique
des insectes qui y sont réunis , et l'on peut , par ce
moyen, étudier dans un moment l'entomologie des environs
deGrenoble.
Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs , en leur annonçant
que M. le professeur Jullien publiera incessamment
uneFlore des environs de Grenoble , pour servir de manuel
aux amateurs de botanique que l'amour de la science attire
dans nos campagnes et dans nos Alpes. Ainsi M. Jullien sera
en même tems utile à ses compatriotes et aux étrangers
qu'appellentdans ces contrées nos richesses phitologiques et
minéralogiques.
Onvient de découvrir à quinze pieds sous terre, dans une
tourbière , à Oeltre , près de Ninove , à six lieues de cette
ville, la charpente osseusede la tête d'un animal à cornes ,
dont la race paraît ne plus exister dans ce pays. D'après la
description qu'on en fait , cet animal devait avoir au moins
dix ou douze pieds de long; les cornes qui sont attachées à
la tête , et qui sont en parties passées en substance fossile ,
surpassent beaucoup en dimensions celles des taureaux etdes
boeufs qui forment la race actuelle de ce pays : prises à fleur
detête, elles ont environ un pied et demi de circonférence
et deux pieds et demi de longueur.
On a continué avec soin les fouilles pour parvenir à découvrir
le squelette entier , mais on n'a trouvé que deux
dents.
Tout porte à croire que cette tête appartenait à la racedes
Urus auAurochs , dont César parle dans le sixième livrede
ses Commentaires , et qu'on assure exister encore dans les
montagnes de la Sibérie, et même dans les forêts d'une par
tiedela Pologne.
SPECTACLES. - Théatre de l'Impératrice. - Débuts de
Me Festa; première représentation de l'Angiolina , ou il
Matrimonio per susurro, ou le Mariage par bruit.
Le goût de lamusique se propage de plus en plus ; quelle
preuve de cette assertion que la foule qui se porte à l'Odéon
aussi souvent que l'affiche prometde bonne musique ou de
e AVRIL 1809. 129
S
S
.
bons chanteurs ! Mme Festa , qui arrive d'Italie , adéjà paru
plusieurs fois, et toujours la salle s'est trouvée trop petite
pourcontenir le nombre des curieux; il est vraide dire que
cette cantatrice, en arrivant à Paris , était précédée d'un
brillant renom. On peut bien acquérir quelque réputation
dans les pays étrangers; mais ce n'est maintenant qu'à Paris
qu'elle se consolide.
Le poëme duMariage par bruit est unpeu moins fouque
laplupart des opéras italiens , et il doit peut-être cet avantage
à son origine française; car ce n'est qu'une traduction
arrangéed'unepetite comédie non-représentée de J.-B.Rousseau.
C'est à tort que l'on annonce la musique comme l'ouvragede
Saliéri ; onn'a conservé que peude morceaux de ce
compositeur; les autres sont de différens musiciens : mais
cesmorceauxsont assez habilement choisis pour qu'il n'y ait
pasdedisparate.
Nousavons entendu àParis beaucoup d'opéras supérieurs
àcelui-ci sous le rapport du mérite musical; c'est donc
Madame Festa seule qui attire la foule , et ce succès est
une preuve de goût : sa voix est pure, étendue et flexible;
elle la conduit avec l'habileté d'une grande musicienne.
Puisqu'on a comparé Mesdames Festa et Barilli , nous devonsdire
que Madame Festa , avec une voix au moins aussi
étendue que celle de son illustre rivale , a sur elle un
grand avantage; elle attaque la note avec plus de précision
etde fermeté; elle n'a peut-être pas la douceur enchanteressede
Mme Barilli; mais , sur-tout à son second début, elle
aeu plusieurs momens qui rappelaient Mme Strina-Sacchi.
Cetéloge est flatteur pour MtheFesta; car quel est l'amateur
qui ne se rappelle avec délices le talent quelquefois journalier
, mais bien souvent sublime de Mme Strina-Sacchi.
Me Festa a beaucoup d'habitude de la scène , elle joue à la
françaiseet phrase le récitatif avec intelligence : elle doit
paraître successivement dans les Bohémiens à la foire , de
Paësiello, ouvrage pour lequel ce compositeur célèbre a été
couronné à Paris , et dans l'opéra de Paul et Virginie, musique
de Paer . Ce dernier ouvrage a, dit-on , été fait pour
MineFesta.
Onparle aussi d'un opéra dans lequel Mesdames Barilli et
Festa doivent chanter toutes deux. La représentation qui
offrira en même tems ces deux virtuoses ne peut manquer
d'exciter le plus vif intérêt; le public s'applaudit de cette
noble émulation, qui doit doubler ses plaisirs.
L'administration du théâtre de l'Impératrice ne néglige
250 MERCURE DE FRANCE ,
aucuns moyens pour attirer à Paris une troupe digne de
la capitale. On annonce encore l'arrivée deMassa , ténore ,
qui jouit en Italie de beaucoup de réputation, et de Bronchio,
bouffe , dont on vante déjà le talent.
NOUVELLES POLITIQUES .
(INTÉRIEUR. ) ..
B.
Bayonne , 18 avril.-Des lettres de Madrid annoncent
que le duc de Bellune s'avance sur Séville , et que Badajos
est assiégée.
Dijon, le 19 avril.-Au milieu d'une température toujours
froide, on est étonné d'apprendre qu'un canton de
notre département a été frappé par un de ces orages qu'on
n'essuie guère que dans les fortes chaleurs. Il y a trois jours,
le bourg de Saint-Seine et ses environs ont été long-tems
effrayés de la multiplicité d'éclairs qui mettaient le cielen
feu, et de longs et bruyans éclats de tonnerre ; les nuages
sesont ouverts et ont versé des torrens de grêle qui , dans
certains endroits, couvraient le terrain de 108 millimètres
(4 pouces ) d'épaisseur. On a vu des grains qui avaient la
grosseur d'une forte noisette.
Paris , 28 Avril.
:
Rapport à S. Ex. le Ministre de la marine et des colonies .
"
A bord du vaisseau l'Océan , en rade de l'ile d'Aix
le 12 avril 1809.
MONSEIGNEUR , par ma dernière du 9, j'avais l'honneur de vous
mander que les forces ennemies mouillées dans la Rade des Basques
étaient de i 2 vaisseaux de ligne , 6 frégates , II corvettes , et 32 bâtimens
de transport.
in
: ** Le 10 , il arriva encore 16 bâtimens qui me parurent de transports
oubrûlots . Je fis dégréer les mâts de perroquet et caler ceux de hune.
Le II , les ventsau N. O. gros frais , les frégates ennemies s'approchèrent
de l'ile en dérivant..
L'armée de S. M. était sur deux lignes de bataille endentées , trèsserrées
, gissant au N. un quart N. O. et S. un quart S. E. du monde ,
afin de présenter moins de surface à l'envoi des brûlots .
Elle était flanquée d'une estacade à 400 toises au large qui avait 800
toises de long. Le bout N. était à une encablure et demie des roches
de l'ile. 1
1
AVRIL 1809. 231
An coucher du soleil , il ventait encore très -gros frais . Je laissai
chaque capitaine libre de sa manoeuvre pour la sûreté de son vaissear .
Je signalai l'ordre à la 4º et 5e divisions de la flottille d'allerbivouaquer
jusqu'à deux heures à l'estacade; mais le vent était si violent ,
que peu d'embarcations ontpu s'y rendre; la majeure partie a relâché .
J'envoyai un officier prévenir le général Brouard , commandant à
I'le d'Aix , que l'ennemi , par sa manoeuvre , annonçait vouloirprofiter
du gros vent et de la marée pour entreprendre un coup de main :
il me fit répondre qu'il l'attendait de pied ferme et qu'il répondait de
la terre.
Ahuit heures et demie quatre bâtimens anglais étaient mouillés
dans le courant et le lit du vent de la tête de la ligne : l'Océan les
relevait au N.-O. Ils avaient des signaux et paraissaient devoir servir
de jalons pour la direction de leurs brûlots .
Il ventait tellement qu'il était impossible de s'entraverser ; aussi je
n'en donnai pas l'ordre .
Vers les neuf heures, une forte explosion eut lieu à l'estacade ;
deux autres se succédèrent. Un brick enflammé s'arrêta sur une partie
de l'estacade , et successivement il s'est présenté plusieurs bricks å
trois mâts sous toutes voiles , ayant le feu dans le corps et le grément :
ils furent arrêtés quelque tems , la franchirent enfin et arrivèrent
successivement sur mes lignes . :
Le premier rangeale vaisseau le Régalus , et le crocha à stribord ;
en même tems un second aussi enflammé tomba sur l'Océan.
J'avais donné l'ordre d'être prêt à filer les cables , et même à les
couper au besoin, seul moyen d'éviter une destruction totale .
Dès que ce brûlot futpresque en travers sur le beaupré , je fis filer
du cable; et comme il venait plus vite que Océan ne culait ( malgré
que j'eusse fait mettre le perroquet de fougue sur le mât) , je me
décidaiàfaire couper celui du N.-O. pour venir à l'appel du S. -E.;
ee moyen me réussit .
Les brûlots se succédèrent, venant àpleines voiles vent arrière
dans l'armée en gouvernant sur l'Océan qui était au centre de la ligne .
Und'eux l'accrocha par la bouteille de stribord,malgré tout ce qu'on
put fairepour l'éviter.
C'en était fait du vaisseau de S. M. , les flammes sillonnaient à
flocons le long de ses batteries. Heureusement que ce brûlot avait
beaucoup d'aire ; il para , mais ce fut pour crocher au bossoir des
embarcations des grands porte-haubans. On parvint encore à le dégager;
alors son beaupré prit dans le bossoir devant; il fallait couper ;
la chaleur était si forte qu'on ne pouvait approcher. Des braves se
dévouèrent, sautèrent sur la civadière et dans la poulaine, et sauvèrent
le vaisseau , mais. cinq d'entr'eux y ont perdu la vie.
VES VI 9
252 MERCURE DE FRANCE,
Apeine fümes-nous délivrés d'un danger aussi éminent, trois fois
réitéré , que d'autres bâtimens enflammés me tombèrent sur le corps ;
je parvins également à m'en dégager.
L'ennemi a dirigé sur l'armée trois machines infernales et
trente-trois brûlots , tant bricks qu'à trois mâts , frégates , vaisseaux de
compagnie , et deux de ligne.
Tous ceux de S. M. et les frégates ne se sont parésde eet incendie ,
qu'en filant leurs cables .
Le capitaine de frégate Lissilour , commandant le vaisseaul'Océan,
en l'absence du capitaine Rolland , et mes adjudans Perront et Gaspard
ont montré un sang froid unique : les officiers et aspirans se sont bien
comportés , l'équipage s'est maintenu en bon ordre ; M. Delmas ,
sous -commissaire d'armée , n'a pas quitté le pont. Il m'est agréable de
pouvoir faire des éloges aussi bien mérités .
Agréez , etc.
Signé , ALLEMAND .
Depuis cette lettre , le préfet maritime rend compte que trois vaisseaux
et une flûte , qui , en filant leurs cables , s'étaient échoués sur les
Palles , n'ont pu être relevés et se sont incendiés eux-mêmes , en débarquant
les équipages . L'ennemi a fait , dans la marée suivante , de
nouvelles dispositions de brûlots et une attaque de bombardes , mais
il a été repoussé avec une perte considérable , et n'a pu empêcher
l'escadre de rentrer pour se réparer .
Voilà donc les moyens qu'un ennemi si supérieur en nombre n'a
pas rougi d'employer ! Il n'a pas combattu ; mais il a lancé des machines
infernales ! Il se proclamera vainqueur , et il n'aura été qu'incendiaire
!
De tout tems on connutl'usage des brûlots; mais la lâcheté attachée
à leur emploi , les avait fait proscrire par toutes les Nations : ils n'entraient
point dans le système des guerres maritimes; et si dans le 170
siècle , quelques aventuriers s'en servirent , ces hommes étaient désavoués
d'avance par leur gouvernement ; et une mort infâme les attendait
,s'ils étaient pris .
Il était bien digne du gouvernement actuel de l'Angleterre de
reproduire les brûlots , d'y ajouter des machines infernales , de multiplier
avec une fureur inconnue tous les moyens qu'une exécration.
unanime avait rejetés ; de dépenser enfin des sommes énormes ( on
calcule que cette expédition aura coûté plus de cinq millions en bâtimeas
, bombes , poudres , artifices , etc. , etc. ) , pour une opération
flétrissante , et dont le résultat a été si inférieur à ses horribles espé
rances .
Dans la séance du Sénat , du 15 de ce mois , qui a été présidée par
AVRIL 1809.
233
S.A. S. le prince archi-chancelier de l'Empire , S. Exe. le ministre
des relations extérieures , d'après les ordres de S. M. , a donné cominunication
de pièces importantes insérées aujourd'hui dans le Journal
officiel.
La première est un rapport de S. Exc. le ministre des relations
extérieures à S. M. l'Empereur et Roi . Les bornes de notre feuille ne
nous permettantpas de le donner en entier , nous en extrairons quelques
passages:
« SIRE, vos armes victorieuses vous avaient rendu maîtrede Vienne;
la plus grande partie des provinces autrichiennes étaitoccupée par vos
armées; le sort de cet empire était entre vos mains . L'empereur
d'Autriche vint trouver V. M. au milieu de son camp. Il vous conjura
demettre fin àcette lutte devenue sidésastreuse pour ceux qui l'avaient
provoquée. Il offrit de vous laisser désormais libre d'inquiétudes sur le
continent , pour employer toutes vos forces contre l'Angleterre , et
reconnut que le sort des armes vous avait donné le droitd'exigerce qui
pouvait vous convenir. Il vous jura une amitié et une reconnaissance
éternelles. V. M. fut touchée de ce triste exemple des vicissitudes
humaines; elle ne put voir, sans une profonde émotion , ce monarque ,
naguère sipuissant, dépouillé de sa force et de sa grandeur; elle se
montragénéreuse envers la monarchie , envers le souverain, envers
lacapitale; elle pouvait garder ses immenses conquêtes , elle en rendit
laplus grande partie. L'empire d'Autriche exista de nouveau ; la couronne
fut raffermie sur la tête de son monarque. L'Europe ne vit pas
sans étonnement cet acte de grandeur et de générosité.
› V. M. n'a pas recueilli le tribut de reconnaissance qui lui était dû.
L'empereur d'Autriche a bientôt oublié ce serment d'une amitié
éternelle. A peine rétabli sur son trône , égaré sans doute par des
conseils trompeurs , il n'a eu en vue que de réorganiser ses moyens de
force , et de se préparer à une nouvelle lutte pour le moment où elle
pourrait être soutenue avec avantage. La guerre contre la Prusse fit
promptement connaître ses dispositions malveillantes. L'Autriche se
háta de réunir ses armées enBohême; mais la victoire d'Iéna vint
déconcerter ses projets. Encore faible , manquant d'hommes , de
canons , de fusils , elle remit à un autre tems l'exécution de ses vues
hostiles. >
(SonExcellence développe la conduite de l'Autriche depuis le traité
dePresbourg et celui de Fontainebleau , jusqu'au moment où les événemens
arrivés en Espagne , forcèrent S. M. l'Empereur et Roi de
réduire par la force des armesl'insurrection fomentée parles Anglais . )
«Alors on vit plus clairement ce qu'on n'avait fait qu'entrevoir
avant la bataille d'Iéna. Le feu de la discorde et de la guerre , allumé
254 MERCURE DE FRANCE ,
dans le midi , ranima les espérances de l'Autriche. Elle crut lemoment
favorable pour anéantir le traité de Presbourg; elle arma un systême
qui ne fut annoncé que comme systême défensif, et qui cependant
donnant naissance à ces nombreux bataillons de milice avec lesquels
'Autriche menace d'envahir l'Allemagne , fut mis en exécution. Toute
la population fut appelée aux armes. Les princes autrichiens parcouraient
les provinces , répandantdes proclamations comme si la monarchic
était en danger et envaluie par l'ennemi. Dès que V. M. fut instruite
de ces mouvemens, elle me chargea de faire desreprésentations dictées
par un esprit de paix que l'ambassadeur de cette puissance n'a pu
méconnaitre . Revenue de Bayonne à Paris , V. M. s'est expliquée
elle-même avec cet ambassadeur , dans un entretien qui a retenti dans
toute l'Europe , etqui ne laissa aucun doute surses intentions pacifiques
exprimées avec autant de franchise et de loyauté que de grandeur et
d'énergie . V. M. prédit à M. de Metternich que ces armemens , commencés
sans un motif apparent , inconsidérément continués , entraîneraient
la guerre contre la volonté de V. M. , contre celle de l'empereur
d'Autriche , et même contre le voeu de ses ministres; tant l'impression
donnée à un peuple maitrise ceux même de qui elle est partie , et
qui ne peuvent plus arrêter le mouvement qu'ils ont une fois imprimé ! »
(Cette partie du rapport retrace les préparatifs de l'Autriche , continués
avec vigueur , quoiqu'elle protestât de ses intentions pacifiques ;
ses liaisons avec l'Angleterre , l'accueil fait aux Anglais dans le port
de Trieste , les tentatives de S. M. I. et R. pour éviter la guerre ,
l'inutilité des insinuations que le ministre des affaires étrangères de
Russie avait été chargé de faire à la cour de Vienne , et qui tendaient
àproposer un arrangement qui unirait les trois Empires par les liens
d'une triple garantie ). Son Excellence termine ainsi :
L'Autriche fait la guerre contre la France et contre la Russie ,
contre les deux Empires qui s'offrent à la défendre et à la protéger.
Ainsi cen'estpoint pour sa sûreté qu'elle prend les armes. Les traités
qui ont fixé son sort ne sont plus une loi pour elle ; elle dit qu'ils ont
été conclus dans des tems de désastres , comme si les cessions obtenues
par la victoire n'engageaient pas l'honneur et la foi du vaincu , même
lorsque la générosité du vainqueur n'excite pas sa reconnaissance. Tous
les bienfaits sont méconnus , tous les engagemens sont violés. V. M.
reçoit la nouvelle que les armées autrichiennes viennent de franchir
l'inn . Elles ont commencé la guerre. Une lettre du général autrichien
annonce au général français qu'il marche en avant, et traitera en
ennemi toutce qui lui fera résistance .
» V. M. peut se rendre ce témoignage d'avoir fait , pour éviter cette
guerre si inconsidérément entreprise , tout ce que la prudence , la
AVRIL 1809. 235 :
modération pouvaient suggérer ; elle pouvait épargner ce nouveau
sujet d'inquiétudes à ses peuples , à l'humanité une lutte sanglante .
Mais,si l'esprit qui a animé l'Autriche dans tous les tems, a faitde
lapolitique de cette puissance un obstacle continuel à la conclusionde
lapaix maritime , peut-êtrene faut-il pas regretter qu'elle ait elle-même
amené la crise qui peut servir à lever cet obstacle. La paix maritime
n'aura lieu que lorsque la paix continentale sera solidement établie ,
et que les Anglais auront perdu l'espérance de la troubler par leur or
et leurs intrigues . Que tels soient du moins les résultats de cette
nouvelle guerre ! V. M. n'est pasjalouse de la puissance de l'Autriche;
ellen'en désirepas l'anéantissement; mais puisse-t-elle, par ses armes ,
lorsque cette unique ressource lui a été laissée , la ramener à un
véritable état de paix ! La paix est la conquête la plus digne de
V. M.; c'est aussi celle qu'elle envie davantage .
> SIRE , votre peuple vous secondera dans cette lutte nouvelle.
L'admirable prévoyance de V. M. , qui lui permet de soutenir une
nouvelle guerre sans rien ajouter aux charges de l'Etat, est vivemert
sentiepar ce peuple sensible , reconnaissant , admirateur de tout ce
qui est grand , défenseur de ce qui est juste , passionné pour la gloire
militaire .
› Si de nouveaux efforts devenaientnécessaires pour assurer le succès
de vos armes , il irait au-devant de vos voeux. Son dévouement
égalera son amour et son admiration pour son auguste souverain.
Paris , le 12 avril 1809 .
Leministre des relations extérieures . Signé , CHAMPAGNY. >
Suivent les pièces officielles des communications entre le ministre
des relations extérieures et l'ambassadeur d'Autriche , et deux lettres
, dont une de l'Empereur d'Autriche à S. M. l'Empereur Napoléon
, etune de l'Empereur Napoléon à S. M. l'Empereur d'Autriche .
Nous regrettons de ne pouvoir donner toutes ces pièces qui offrent la
preuve la plus complète de la loyauté du Gouvernement français ,
et de la perfidie de l'Autriche. Mais nous citerons du moins les lettres
des deux Empereurs , parce qu'elles sont , encore plus que les autres
pièces , des monumens historiques .
Lettre de S. M. l'Empereur d'Autriche à S. M. l'Empereur des
Français.
Presbourg , le 10 septembre 1808.
Monsieur mon frère , mon ambassadeur àParis m'apprend que V. M.
impériale se rend à Erfurt , où elle se rencontrera avec l'Empereur
Alexandre. Je saisis , avec empressement l'occasion qui la rapproche de
ma frontière pour lui renouveler le témoignage de l'amitié et de la haute
236 MERCURE DE FRANCE ,
estamequeje lui ai vouée , et j'envoie auprès d'ellemonlieutenant-général
Je baron de Vincent pour vous porter, Monsieur mon frère , l'assurance
de ces sentimens invariables. Je me flatte que V. M. n'a jamais cessé
d'en être convaincue , et que si de fausses représentations qu'on avait
répandues sur des institutions intérieures organiques que j'ai établies dans
ma monarchie , lui ont laissé pendant un moment des doutes sur la per.
Bévérancede mes intentions , les explications que le comte de Metternich
aprésentées à ce sujet à son ministre , les auront entiérement dissipés.
Le baron de Vincentse trouve àmême de confirmer àV. M. ces détails ,
et d'y ajouter tous les éclaircissemens qu'il pourra désirer . Je la prie de
I accorder la même bienveillance , avec laquelle elle a bien voulu le
recevoir à Paris et à Varsovie. Les nouvelles marques qu'elle lui en
donnera me seront un gage non équivoque de l'entière réciprocité de
Bes sentimens , et elles mettront le sceau à cette entière confiance qui
ne laissera rien à ajouter à la satisfaction mutuelle.
Veuillez agréer l'assurance de l'inaltérable attachement, et de la haute
considération avec laquelle je suis ,
Monsieur mon frère ,
de Votre Majesté impériale et royale le bon frère et ami,
Signé , FRANÇOIS.
Lettre de S. M. P'Empereur Napoléon à S. M. l'Empereur
d'Autriche.
Erfurt , le 14 octobre 1808.
Monsieur mon frère , je remercie V. M. I. et R. de la lettre qu'elle a
bien voulu m'écrire et que M. le baron de Vincent m'a remise . Je n'ai
jamais douté des intentions droites de V. M.; mais je n'en ai pas moins
craint un moment de voir les hostilités se renouveler entre nous. Il est
à Vienne une faction qui affecte la peur pour précipiter votre cabinet
dans des mesures violentes qui seraient l'origine de malheurs plus grands
que ceux qui ont précédé. J'ai été le maître de démembrer la monarchie
de V. M. , ou du moins de la laisser moins puissante. Je ne l'ai pas
voulu . Ce qu'elle est , elle l'est de mon veu. C'est la plus évidente
preuve que nos comptes sont soldés et que je ne veux rien d'elle. Jesuis
toujours prêt à garantir l'intégrité de sa monarchie. Je ne ferai jamais
rien contre les principaux intérêts de ses Etats. Mais V. M. ne doit pas
remettre en discussion se que quinze ans de guerre ont terminé. Elle
doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La
dernière levée en masse aurait produit la guerre , si j'avais pu craindre
que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la Russie . Je
viens de licencier les camps de la Confédération . Cent mille hommes de
més troupes vont à Boulogne pour renouveler mes projets sur l'Angleterre.
Que V. M. s'abstienne de tout armement qui puisse me donner
de l'inquiétude et faire une diversion en faveur de l'Angleterre. J'ai dû
croire , lorsque j'ai eu le bonheur de voir 7. M. , et que j'ai conclu la
AVRIL 1809 . 257
traitéde Presbourg, que nos affaires étaient terminées pour toujours , et
que je pourrais me livrer à la guerre maritime sans être inquiété ni distrait.
Que V. M. se méfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa
monarchie , troublent ainsi son bonheur , celui de sa famille et de ses
peuples! Ceux-là seuls sont dangereux ; ceux-là seuls appellent les dangers
qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite , franche et
simple , V. M. rendra ses peuples heureux , jouira elle-même du bonheur
dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles , et sera sûre
d'avoir en moi un homme décidé àne jamais rien faire contre ses prin
cipaux intérêts. Que ses démarches montrent de la confiance , elles en
inspireront. La meilleure politique aujourd'hui , c'est la simplicité et la
vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes , lorsqu'on parviendra à lui en
donner , je les dissiperai sur le champ. Que V. M. me permette un
dernier mot ; qu'elle écoute son opinion , son sentiment: il est bien
supérieur à celui de ses conseils .
Je prie V. M. de lire ma lettre dans un bon sens , et de n'y voir rien
qui ne soitpour le bien et la tranquillité de l'Europe et de V. M.
Uncourier extraordinaire arrivé hier à trois heures aprèsmidi
, a porté à S. A. S. le prince archi-chancelier de l'Empire
, une lettre du prince vice-connétable , major-général
de l'armée. Cette lettre est écrite sur le champ de bataille
de Ratisbonne , le 23 avril , à midi.
α L'Empereur , y est-il dit , vient de remporter sur l'ar-
>>mée du prince Charles , une victoire , s'il est possible ,
>> plus complète que celle d'Iéna. La bataille deRatisbonne
>> a duré trois jours ; le prince Charles , battu sur tous les
>> points , a perdu drapeaux , canons , bagages, et trente
>> mille prisonniers. S. M. se porte bien.
Ce soir , M. Oudinot, l'un des pages de l'Empereur , est
arrivé dépèché par ordre de S. M. , et chargé de porter aux
personnes de la famille impériale qui sont à Paris , et au
prince archi-chancelier de l'Empire , la nouvelle de la victoire
de Ratisbonne .
ANNONCES .
Du Cotonnieret de sa Culture , ou Traité sur les diverses espèces
de Cotonniers ; sur la possibilité et les moyens d'acclimater cet arbuste
en France , sur sa culture dans différens pays , principalement daus le
midi de l'Europe; et sur les propriétés et les avantages économiques ,
industriels et commerciaux du coton; par Ch. Ph. do Lasteyrie.-Un
vol. in-8°., avec 3 belles planches gravées en taille-douce.- Prix , 6 fr .
et7 fr. , francs de port.- Chez Arthus - Bertrand, libraire, acquéreur
du fonds de Buisson, rus Haute-feuille, nº 25.
238 MERCURE DE FRANCE ,
1
Le Parfait Négociant , ou Code du Commerce , avec instructions et
formules; où se trouvent : 1º. Une explication de tous les termes de
commerce et de marine employés dans le Code , ainsi qu'une explication
du texte du Code, pour la plus grande intelligence et la plus facile exécution
de la loi ; 2°. Des Observations pour résoudre les difficultés qui
pourraient s'élever sur telles ou telles dispositions ; 3°. Un rapprochement
des lois précédentes et des décisions des auteurs , notamment
detoutes celles de Savary , de Valin et d'Emérigon qui se rattachent au
Code; 4°. Une concordance du Code avec le Code Napoléon et le Code
de procédure civile ; 5º. Les Formules des différens livres que doivent
tenir et des différens actes que doivent faire les négocians , ainsi que les
Formules des jugemens que doivent rendre les tribunaux de commerce
etdes actes que doivent faire les officiers ministériels : Ouvrage utile
tous les négocians de terre et de mer , aux assureurs , armateurs et employés
sur les vaisseaux , aux tribunaux de commerce , aux cours d'appel ,
aux avocats , avoués , gens de loi , huissiers , et àtous ceux qui se livrent
à l'étude des lois ; par Julien-Michel Dufour , ancien avocat , ex-juge au
tribunal du département de la Seine , auteur d'instructions sur les différens
Codes , etc. , etc. - Deux vol. in-8° , seconde édition. Prix ,
10 fr. , et 13 fr. franc de port.-A Paris , chez Léopold-Collin , libraire ,
sue Gilles - Coeur , nº 4.
-
Tableau historique de l'Institut pour les Pauvres de Hambourg ,
rédigé, d'après les rapports donnés par M. le baron de Vogtk, conseiller
d'Etat de S. M. le roi de Danemarck , traduit de l'allemand .-In-8° .-
Prix, 1 fr. 50 cent , et 2 fr . , franc de port. AParis , chez J. J.
Paschoud , libraise , quai des Grands-Augustins , nº 11 , près le Pont-
Saint-Michel; et à Genève, chez le même libraire.
-
Rapport à son excellence le landamman et à la diète des 19 cantons
de la Suisse , sur les établissemens agricoles de M. Fellenberg , à
Hofwil ; par MM. Heer, landamınan de Claris , Crudde Genthod ;
Meyer , curé à Wangen; canton de Lucerne; Tobler , de l'Au , du canton
de Zurich ; Hunkeler , juge au tribunal d'appel du canton de Lucerne.
- In-8°.- Baix , 2 fr . , et 2 fr. 50 cent. franc de port.- Chez
le même libraire,
Code criminel avec instructions et formules ; où sont établis les
différences et les rapports du Code criminel avec les lois précédentes et
anciennes , les rapports des articles du Code entre eux et entre ceux des
autres Codes ; où sont données des Formules tant des procès-verbaux
que des autres actes à faire par les juges des cours impériales , des cours
d'Assises et des cours spéciales , par les procureurs généraux , leurs
substituts , les procureurs impériaux , leurs substituts , les juges d'instruction
, chambres du conseil, par les greffiers , les juges de paix , les
préfets, sous-préfets , commissaires généraux de police , officiers de gendarmerie
, maires , adjoints , concierges , huissiers , gendarmes , gardes
AVRIL 1809. 239
champêtres et gardes forestiers ; où sont aussi données des définitions des
mots textuels , des observations propres à résoudre les difficultés que
P'exécution de tels on tels articles pourrait faire naître , et des décisions
corrélatives des auteurs ; terminé par une table alphabétique et analytique
formant le dictionnaire criminel. Ouvrage utile aux fonctionnaires cidessus
désignés , aux avocats , avoués , gens de loi ; à ceux qui se livrent
àl'étude des lois , à tous les citoyens qui peuvent être appelés aux fonctions
de jurés et aux militaires qui peuvent être appelés à composer les
cours spéciales; par Julien-Michel Dufour , ancien avocat, ex-juge au
tribunal du département de la Seine , auteur d'instructions sur les trois
Codes précédens , de la conférence du Code de Procédure , etc.- Deux
vol. in-8° ( 180g ) , imprimés sur caractères cicéro et petit-romain .
Prix , 12 fr . , et 15 fr. francs de port.- Chez Arthus-Bertrand, libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23.
L'Esprit de Milton , ou Traduction en vers français du Paradis
perdu , dégagée des longueurs et superfluités qui déparent ce poëme ;
par l'auteur des traductions en vers françaisdes Odes d'Horace et de
Eneïde de Virgile. Orléans 1808. Se trouve à Paris , chez
A. Egron , imprimeur-libraire , rue des Noyers , nº 49.-Prix , 4 fr. , et
5 fr. francs de port.
On trouve à la même adresse , les Odes d'Horace , traduites en vers
français avec le texte en regard : 2 volumes in-8° , imprimés avec soin ,
sur beau papier. - Prix , 12 fr. , et 14 fr . , francs de port .
L'Eneide de Virgile , traduite en vers français avec le texte en regard,
3 vol . in-8° . -Prix , 15 et 18 fr. francs de port. - La même , sans le
texte, 2 vol. in-8°.-Prix, 10 fr . , et 12 fr . , franes de port.
Collection abrégée des Voyages anciens et modernes autour du
monde ; avec des extraits des autres Voyageurs les plus célèbres et les
plus récens ; contenant des détails exacts sur les moeurs , les usages et
les productions les plus remarquables des différens peuples de la terre ;
enrichie de cartes , figures , et des portraits des principaux Navigateurs .
-Douze volumes in-8° .
Sixième volume , renfermant les Voyages autour du Monde , de
Pamiral Roggeween , du commodore Byron , du capitaine Carteret , etc. ,
accompagnés de notes donnant des détails nouveaux aussi curieux
qu'intéressans , sur les îles des Antilles, le Mexique , la Hollande , Batavia,
Ceylan, les Orcades , l'Irlande , sur les îles Pelew , etc.; orné d'une
nouvelle et belle carte très-exacte de l'Amérique septentrionale , dessinée
par Poirson, ingénieur-géographe , d'après les découvertes les plus
récentes , et de quatre belles gravures représentant fidellement le caractère
des différens peuples dont il y est fait mention. Le premier volume
de cette intéressante Collection de Voyages a paru le 1er mai 1808 , et
240 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1809.
les suivans se sont succédés régulièrement de deux en deux mois , d'après
lespromesses du Prospectus , qui se distribue gratis chez l'Editeur ; lo
septième volume , orné d'une nouvelle et belle carte géographique de
l'Afrique , dessinée par le même Artiste , paraîtra le 1er mai prochain ; et
les volumes suivans seront également ornés des cartes des autres parties
duGlobe , et se succéderont également de deux en deux mois suivans ,
demanière que l'Ouvrage sera entièrement terminé le 1er mars 1810 .
L'on continue à souscrire au prix très-modique de 6 fr. chaque volume,
etpour les six volumes déjà mis au jour , 36 fr . , et 42 fr. francs de port
par les diligences allant dans toutes les villes de France ou pays alliés ,
en affranchissant lettres et argent à Dufart , père , libraire-éditeur , rue
et maison des Mathurins-Saint- Jacques ; et à Arthus-Bertrand , libr. ,
rue Hautefeuille , nº 23.
L'Instituteur français , suivi des Maximes d'un Solitaire ; par
M. Delacroix , ancien avocat , juge au tribunal civil de Versailles .-Un
vol. in-8°.- Prix , 5 fr . , et 6 fr. franc de port. -Chez Arthus-Bertrand
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
On trouve à la méme adresse , et du même Auteur.
Constitutions des principaux Etats de l'Europe et des Etats-Unis de
l'Amérique , 6 vol . in-8° , 27 fr . , et 33 fr . francs de port.
Le Spectateurfrançais avant la révolution , 1 vol . in-8º , 5 fr. , et
6 fr. franc de port .
Le Spectateurfrançais pendant le Gouvernement révolutionnaire ,
a vol in-8°, 4 fr. 50 cent. , et 6 fr. franc de port .
Des moyens de régénérer la France et d'accélérer une paix durable
avec ses ennemis , 1 vol . in-8° , 5 fr. , et 4 fr. franc de port. ( Cet ouvrage
aobtenu le prix d'utilité à l'Académie française en 1787 ).
Le Danger des Souvenirs , 2 vol. in-8°, 6 fr . , et 8 fr. francs deport.
Réflexions morales sur les Délits publics et privés ; pour servir de
suite à l'ouvrage qui a obtenu le prix d'utilité en 1787, 1 vol. in-8°,
5 fr. , et 6 fr . 50 cent. franc de port .
(Cet ouvrage a été adopté pour les Bibliothèques des Lycées ).
Itinéraire descriptifde l'Espagne, et Tableau élémentairedes diffé
rentes branches de l'industrie de ce royaume; par Alexandre deLaborde.
Seconde édition.- Cinq vol. in-8°, et atlas in-4°.- Prix , 36 fr . , et
45fr. francs de port.- Chez H. Nicolle , à la librairie stéréotype , rue
de Seine, nº 12; Lenormant, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois ,
. מ 17
La première édition de cet ouvrage a été épuisée presqu'en même
tems qu'elle aété annoncée.- Dans cette seconde édition M. de Laborde
afait plus de 500 corrections de tous genres. Les dates des événemens ,
les états, les calculs ont été vérifiés , corrigés et refaits. Aussi cette nouvelle
édition est-elle encore plus digne de l'accueil que le publie a fait à
lapremière .
(№ CCCCVII. )
(SAMEDI 6 MAI 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
FRAGMENS D'UN POEME SUR LA PRISE DE PALMIRE.
PREMIER CHANT .
Du séjour glorieux qu'il dut à son courage ,
L'immortel Romulus contemplait son ouvrage.
Dans ses dignes enfans , son regard protecteur
Avait vu six cents ans revivre sa valeur.
Mais des vices , enfin , l'amorce empoisonnée
Vint tarir des vertus la source abandonnée ;
Et, mille fois , témoin de forfaits inouis ,
Il détourna lès yeux de ces remparts flétris .
Ils n'étaient plus ces tems de splendeur et de gloire
Où , toujours le romain suivi de la victoire ,
Enchaînant à son char les peuples et les rois ,
Remplissait l'Univers du bruit de ses exploits !
Ils n'étaient plus ces tems , où , méprisant la vie,
Décius immolait ses jours à la patrie !
L'indigne descendant des Brutus , des Catons ,
Oubliait quels devoirs imposaient de tels noms.
De partis différens recevant la couronne ,
Vingt tyrans à la fois se disputaient le trône ;
Etpassant des grandeurs au comble des revers ,
De leur chûte rapide étonnaient l'Univers :
Q
242 MERCURE DE FRANCE ,
4
Où , s'endormant au sein d'une infâme mollesse ,
Abandonnaient leur sceptre aux mains d'une maîtresse .
Loin des antres glacés de ses tristes climats
Le nord semblait vomir des essaims de soldats :
La terreur et la mort , les plus affreux ravages ,
Par-tout marquaient les pas de ces hordes sauvages .
D'un génie élevé , vaste dans ses desseins ,
Zénobie en Asie insultait aux Romains ;
Et, d'un peuple avili méprisant la vengeance ,
Déjà dans l'Orient étendait sa puissance :
Fort du seul souvenir d'une antique splendeur ,
L'Empire s'écroulait sous sa propre grandeur .
Aux vertus , aux combats , formé dès son enfance ,
Claude de Romulus soutenait l'espérance .
Il tenait d'un bras sûr les rênes de l'Etat :
L'Empire allait bientôt reprendre son éclat.
Le barbare tremblant abandonnait ses armes ,
L'Orient l'attendait au milieu des alarmes .
Mais ainsi qu'au milieu d'une profonde nuit ,
Par le soufre , le fer , et par l'onde produit ,
Un déluge de feux et de lave brûlante
Sort des flancs entr'ouverts d'une montagne ardente ;
La terre est ébranlée .... Au trépas destinés ,
J'entends gémir au loin les peuples consternés ! ....
Au fracas , tout à coup , succède un long silence .....
La lave en bouillonnant dans sa retraite immense
Rentre , et sur les humains , palpitans de terreur ,
La nuit vient de nouveau répandre son horreur.
Tel brillant , mais , hélas ! rapide météore ,
Ce héros disparut encore à son aurore :
Des barbares vaincus , instruits de son trépas ,
Déjà se préparaient à de nouveaux combats.
Déjà etc. , etc.
SECOND CHANT.
Sur le Lucher déjà la flamme brille ....
Tout à coup loin des rangs des romains consternés ,
Un vieillard se présente à leurs yeux étonnés .
Un sombre désespoir est peint sur sa figure ,
Il abandonne aux vents sa blanche chevelure ;
Son front , son sein meurtris signalent ses douleurs ,
De ses yeux égarés l'on voit couler des pleurs .
'Tu gémis , malheureux ! au bout de ta canière
MAI 1809 . 243
Le ciel encor sur toi fait tomber sa colère ! ..
Hélas ! également soumis aux coups du sort,
Du sein de la douleur nous marchons à la mort ! ...
Les Romains attendris ont reconnu Sophèle ;
Sophèle , du héros le compagnon fidèle.
Jupiter attentif au bonheur des humains ,
Remit Claude naissant en ses savantes mains .
Loin des cours et des grands son zèle tutélaire
Formait à la vertu cet heureux caractère.
Guide tendre , toujours attaché sur ses pas ,
D'un oeil calme il guidait son élève aux combats.
• Destiné par le ciel à régner sur la terre ,
Un prince doit savoir le grand art de la guerre :
Il doit savoir un jour défendre ses sujets ,
Et c'est sur des lauriers que repose la paix.
Mais conduit aussitôt dans les champs de carnage ,
Claude même abhorrait son funeste courage ;
Et tremblant à l'aspect de ces funestes lieux ,
Des larmes de pitié s'échappaient de ses yeux.
Par les noeuds les plus doux , au vertueux Sophèle ,
Un tendre amour unit son disciple fidèle .
Et, quand digne du rang où l'appelaient les dieux ,
Sonjeune élève encore avait fait des heureux ;
De Sophèle il venait rechercher le suffrage ,
Un souris de Sophèle a payé son ouvrage.
Un instant a détruit ce rapide bonheur ! .....
Eperdu , maintenant en proie à la douleur ,
L'infortuné Sophèle abhorre l'existence .
Le voilàdonc celui dont il guida l'enfance ! ....
Il embrasse cent fois ces restes si chéris ;
Il les baigne de pleurs . « O Claude , o mon cher fils !
>> Je te donnai ce nom ; ainsi les destinées
Ala fleur de ton âgè ont tranché tes années ...
>C'est en vain qu'en ton coeur brillaient mille vertus ,
La mort n'épargne rien ; Claude n'existe plus ! ......
➤ Et moi ! vieillard ; et moi , vil fardeau sur la terre ,
➤ Je traînerais encor le poids de ma misère !
➤ Je chérirais la vie , et mes débiles pieds ,
Fouleraient sans pudeur tes restes oubliés ! ......
► Non , je veux te rejoindre, ombre plaintive et chère !
> Le sort ne rompra point à notre heure dernière
› Les noeuds dont l'amitié jadis unit nos coeurs .
Ici , je vais trouver la fin de mes douleurs !
›Ta voix dans l'Elysée auprès de toi m'appelle ;
Q2
244 MERCURE DE FRANCE ,
» O mon fils , je t'entends , Claude reçois Sophèle ! »..
Témoin de ses regrets , à ses cruels tourmens
Chaque romain répond | ar ses gémissemens,
Chacun pleure le coup qui frappe sa vieillesse;
A l'envi cependant on s'avance , on s'empresse,
On l'éloigne à l'instant de ces lugubres lieux.
Mais déjà Proserpine avait fermé ses yeux.
Déjà dans l'Elysée empressé de descendre
Il embrassait l'objet d'un sentiment si tendre .....
ESPRIT LETERME .
LES ÉPITAPHES .
VAUDEVILLE.
AIR : Ton humeur est Catherine.
L'ÉPITAPHE n'est d'usage
Que pour ceux qui ne sont plus ;
Mais à tort de cet hommage
Bien des vivans sont exclus :
Empressons-nous de leur rendre
Un honneur si bien placé ,
Et chantons sur un air tendre
Requiescat in pace.
Ci -gît à la fleur de l'âge ,
Près de son caduc époux ,
Lise qu'un tyran sauvage
Retient sous quatre verroux :
Sur sa conche solitaire
L'Amour lui-même a tracé
La devise funéraire :
Requiescat in pace.
Ci-gît le docteur Pélage
Des malades l'Attila ,
Qui vient d'avoir le courage
D'abdiquer comme Sylla .
Quel bienfait que sa paresse !
S'il ne s'était pas lassé
C'en était fait de l'espèce :
Requiescat in pace .
Ci-gît un plat légendaire
Et sondoucereux fatras;
ΜΑΙ 1809 .
245
Ilmourut chez son libraire
Qui ne lui survivra pas .
Sans avoir vu la lumière
Mon flandrin est trépassé :
Ne troublons pas sa poussière ;
Requiescat in pace.
Ci-gît de la tendre Ursule
L'amant fidèle et vanté ;
De tous les attraits d'Hercule
Par le ciel il fut doté.
Jamais en fait de tendresse
Amant ne l'a surpassé ;
Il épouse sa maîtresse ....
Requiescat in pace.
Ci-gît notre ami Grégoire ,
Grand amateur du vin vieux ;
I crut l'homme né pour boire ,
Nul ne s'en acquitta mieux.
Par un chanoine indomptable
Ce grand homme terrassé ,
Repose enfin sous la table ;
Requiescat in pace.
Dans le fond de l'Allemagne ,
Couché sur son coffre- fort ,
Ci-gît un roi de Cocagne
Qui croit régner quand il dort :
S'il advient que ce brave homme
De son trône soit chassé,
Il aura fait un bon somme ;
Requiescat in pace .
Ci-git au fond de son île
Un peuple de matelots ,
Dans les combats inhabile ,
Mais très-habile en complots .
Pour mettre fin à la guerre
Dont le monde est harassé ,
Plaise à Dieu que l'Angleterre
Requiescat in pace .
M. JOUY.
246 MERCURE DE FRANCE,
ENIGME - CHARADE
Mon premier , mon dernier , mon tout ,
Sont synonymes l'un de l'autre ;
Mais qu'elle erreur serait la vôtre ,
Lecteur , en me croyant au bout.
On peut renverser ma structure
Sans que je change de nature ,
Mon second souvent se plaça
Devant mon premier , et la mode
Alaquelle je m'accomode ,
Sans cesse dit vice-versá;
Je veux me faire mieux connaître ,
Je suiş si bizarre en mon être ,
Que le contraste le plus grand
Existe entre mes deux parties ,
Soit qu'elles s'offrent réunies ,
Soit qu'on les prenne isolément.
Α...... Η......
:
LOGOGRIPHE .
C'EST en tout tems ,
Mais sur-tout au printems ,
Qu'en tout ce qui respire
Pénètre l'humeur que j'inspire.
J'anime l'homme , l'animal ,
Même et par dessus tout , le genre végétal.
Juge , lecteur , combien je suis utile ?
Sans moi tout dépérit , sans moi tout est stérile;
Au genre humain
Je suis enfin
Tellement nécessaire ,
Que ma tête coupée , il trouve en moi sa mère.
S ........
CHARADE.
Dans les beaux jours de mon premier,
Quand pour orner sa tête
Iris a soin de faire mon dernier
MAI 1809 217
Detous les coeurs elle fait la conquête
Et chacun d'eux voudrait Pavoir pour mon entier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre A.
Celui du Logogriphe est Téte .
1
Celui de la Charade est Bec-Figue.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
SUR L'ESPRIT DE SYSTÈME .
Opinionum commenta delet dies . naturæ judicia
confirmat. Cic. de nat. deorum .
QUELQUES personnes , parmi lesquelles se trouve un physicien
très-distingué (1) , m'ayant fait l'honneur de m'écrire
relativement à ce que j'ai dit dans un de mes précédens articles
, sur le peu de connaissance que nous avons de la nature
de la chaleur , j'ai pensé qu'il pourrait être utile de donner
quelques développemens à l'opinion que j'ai émise sur ce
sujet. D'autant plus que cela me fournira l'occasion de faire
connaître d'une manière précise le véritable esprit des
sciences physiques , dont on se fait bien souvent une fausse
idée.
En voyant la complaisance du public pour les faiseurs de
systèmes qui l'entretiennent tous les jours de leurs rêveries ,
on ne peut s'empêcher d'admirer le singulier penchant des
hommes pour tout ce qui est explication. Personne ne s'informe
si les explications sont exactes et précises , si elles sont
établies sur des faits bien observés , déduites avec rigueur ,
confirmées par les phénomènes ; on regarde seulement où
elles vont , et plus elles vont loin, plus on les reçoit avidement.
Les grandes découvertes des sciences , dans ces derniers
tems , ont merveilleusement excité cette crédulité générale.
Après tant de prodiges rien n'a paru impossible. On
a cru qu'un hasard , une idée heureuse , pouvait dévoiler de
meme , en un instant , tous les mystères de l'Univers . Grâces
à cette opinion favorable , nous avons vu naître une multitude
de systèmes qui se sont détruits les uns par les autres
(1) M. Prévost, professeur de philosophie , à Genève.
248 MERCURE DE FRANCE ,
après avoir attiré tour à tour l'attention , et par l'effet d'un
penchant insurmontable , la curiosité publique , tant de fois
déçue , n'est pas encore épuisée .
Sans doute les sciences ne voient point de bornes à leurs
découvertes , parce qu'elles n'en ont point dans les objets
de leurs recherches. L'inépuisable variété de la nature leur
offrira toujours des alimens nouveaux, et nos descendans ,
plus instruits que nous , connaîtront bien des merveilles
qu'il est de notre destinée d'ignorer. Mais ce ne sera point
l'esprit de système qui amènera ces découvertes , ce sera
l'expérience et le calcul.
Que dirait- on d'un homme qui n'ayant jamais examiné
l'intérieur d'une montre , voudrait , par les seules apparences
qu'elle présente au dehors , deviner sa structure ,
expliquer le principe de ses mouvemens et la cause qui produit
leur régularité . 1 e mécanisme de la nature a bien une
autre complication , et les faiseurs de systêmes ne șe donnent
seulement pas la peine de l'étudier.
On a vu dernièrement , à l'Athénée , plus de quatre cents
personnes réunies pour écouter un professeur qui avait
promis d'expliquer , en cinq leçons , tout le système de
l'Univers. Ce professeur est un homme de beaucoup d'esprit
, et qui s'exprime avec une imperturbable facilité : il ne
doute absolument de rien. La disposition des corps célestes ,
leur forme , leurs mouvemens , les phénomènes produits par
leurs attractions réciproques , les propriétés les plus intimes
des corps , les mystères les plus cachés de la physique et de
Ia chimie , rien ne l'embarrasse ; tout est ou doit être dans
son système. Il n'emploie que deux principes de mouvemens;
une force expansive résultante du mouvement de rotation
de la terre , ou des corps célestes ; une force compressive
qui vient des corps étrangers et qu'il nomme la rayonnance
stellaire. A la vérité il est le maître de faire agir ces deux
forces comme il lui plaît , et même contradictoirement aux
lois de la mécanique; il peut aussi disposer à son gré des
phénomènes , les modifier , les changer ou les supprimer
jusqu'à ce qu'ils se plient à son système ; mais avec ces facilités
il explique tout ce que l'on sait déjà , ou du moins tout
ce qui est venu à sa connaissance. La conviction qu'il exerce
n'a rien de forcé ; tout le monde peut lui faire des objections
, lui-même il les provoque , il les attend , il est prêt
à y répondre ; mais , à dire vrai , il est impossible que personue
en fasse. Pour qu'un système soit attaquable, il faut
qu'il offre un cusemble raisonné. Dans celui- ci , les hypoMAI
1809. 249
>
ر
thèses, les observations fausses , les idées inexactes sont tellement
multipliées , elles sont si étroitement serrées les
unes contre les autres , qu'il n'y a pas jour à découvrir la
moindre liaison et qu'il faudrait pour y répondre autant
d'objections que de mots. Cependant l'auteur de ce système
n'est point un charlatan. Je le crois intimement convaincu
de la vérité de sa découverte; mais les données exactes lui
manquent absolument. Avec beaucoup d'esprit et une imagination
vive , il a rêvé son systême dans la solitude , sans
aucune connaissance des phénomènes , et ce n'est qu'après
l'avoir formé complétement qu'il a songé à les consulter.
Convaincu de la vérité de ses principes , il examine si la
nature est conforme à son systême et non pas si son systême
est conforme à la nature . D'après cet enchaînement d'idées ,
on ne s'étonne point qu'il soit intimement pénétré de ses
illusions . Mais ce qui est vraiment étonnant , ce qui forme
un spectacle réellement digne d'être observé , c'est de voir
quatre cents personnes raisonnables qui écoutent sérieusement
de pareilles rêveries, et dont une grande partie s'imagine
assister à une seconde création. Comment ces auditeurs , si
charmés d'entendre expliquer ce que l'on sait déjà , ne
s'avisent-ils point de demander qu'on leur explique aussi ce
que l'on ne sait pas . Par exemple , que le professeur fasse ,
au moyen de ses principes , quelque nouvelle découverte ,
bien précise et bien avérée. Les sujets ne manquent point
dans la chimie et dans la physique , et il ne sera embarrassé
que du choix. Ou si son système ne doit s'appliquer
qu'aux choses déjà connues , qu'il en déduise les mesures
numériques des phénomènes ; par exemple , qu'il nous
donne les valeurs de la précession des équinoxes , et de la
nutation de l'axe terrestre . Qu'il détermine les rapports des
mouvemens de la lune avec l'applatissement de la terre
et sa distance au soleil. Qu'il explique , d'après les lois de
la mécanique , les phénomènes de l'attraction capillaire , et
qu'il nous en donne les valeurs précises dans leurs circonstances
les plus minutieuses . Car nous sommes en état de
résoudre toutes ces questions et beaucoup d'autres avec une
précision extrême , et cette épreuve des nouveaux principes
sera plus sûre, pour les vérifier , que ne le sont des explications
vagues , comparables pour l'étendue et l'incertitude ,
aux prédictions de l'Almanach de Liège ; mais voilà justement
l'écueil de tous les faiseurs de système . Quoiqu'ils
connaissent à fond les causes premières de tous les phénomènes
, ils échouent dans les applications .
250 MERCURE DE FRANCE ,
,
Le véritable objet des sciences physiques n'est pas la
recherche des causes premières , mais la recherche des lois
suivant lesquelles les phénomènes sont produits. Lorsqu'on
explique les mouvemens des corps célestes par le principe
de la pesanteur , on ne considère point ce principe comme
une qualité occulte résultante de la forme spécifique des
choses , mais comme une loi générale suivant laquelle les
phénomènes ont lieu réellement , et cette loi une fois prou-,
vée par les faits , on s'en sert comme d'un moyen de découverte
pour trouver les rapports mutuels de tous les phénomènes
, pour en prévoir les époques et la durée non pas
d'une manière incertaine et vague , mais numériquement et
avec la dernière précision. L'attraction universelle , ainsi
établie , ainsi vérifiée , devient elle-même un fait. La cause
seule en est occulte et les mathématiciens ne s'en occupent
pas , parce qu'elle est inutile pour trouver les lois particulières
des phénomènes qui seules ont de l'intérêt pour nous .
Déduire ainsi des observations et de l'expérience un petit
nombre de lois générales , ou principes de mouvemens , et
expliquer ensuite comment les propriétés et les actions de
toutes les choses corporelles découlent de ces principes ,
rigoureusement et avec les mêmes rapports numériques que
nous leur trouvons , ce serait le dernier degré de perfection
de la philosophie naturelle.
Malheureusement les diverses parties de cette science
sont encore bien éloignées d'une telle perfection ; car nonseulement
il y a beaucoup de phénomènes dont les lois nous
sont inconnues , mais il en est dont la production mème est
pour nous une énigme impénétrable , parce que , tantôt ils
semblent immédiatement produits par des forces mécaniques
qui agissent simplement comme principes de mouvement
, sans introduction d'aucune substance matérielle , et
tantot ils paraissent dûs à des substances susceptibles de se
combiner avec les corps ou de s'en dégager invisiblement ,
sans rien changer à leurs poids. Tels sont les phénomènes
que présentent l'électricité , le magnétisme et la chaleur.
Pour les expliquer , les physiciens ont imaginé certains
fluides élastiques doués de propriétés attractives ou répulsives,
et capables de pénétrer tous les corps ou seulement quelques
uns d'entre eux; c'est ce que l'on nomme le fluide électrique,
le fluide magnétique , et le principe de la chaleur , ou le
calorique. Au moyen de ces suppositions on peut , jusqu'à
un certain point , représenter la plupart des phénomènes ,
c'est-à dire , montrer qu'ils sont des conséquences les uns
1
ΜΑΙ 1809 . 251
>
?
af des autres , et prévoir les effets que leur combinaison doit
amener; mais il en reste encore beaucoup qui se prètent
difficilement à ces explications et d'autres y échappent
entiérement.
Aussi les véritables physiciens admettent- ils la considérationde
ces fluides uniquement comme une hypothèse commode
, à laquelle ils se gardent bien d'attacher des idées de
réalité , et qu'ils sont prêts à modifier ou à abandonner entiérement
dès que les faits s'y montreront contraires. Ainsi
ayant vu qu'un seul fluide électrique ne suffisait pas pour représenter
exactement les phénomènes des attractions et des
répulsions électriques , ils n'ont pas fait difficulté d'en admettre
deux dont ils ont défini convenablement les qualités ,
et qu'ils ont nommé fluide vitré , fluide résineux , du nom
des deux électrictés contraires. Encore au moyen de ces
deux fluides , ne peut-on pas assigner rigoureusement les
lois de tous les phénomènes , parce que le calcul s'applique
avec une difficulté extrême à ces suppositions de fluides qui
se combinent ou se séparent, et même y répugne en certains
points ; de sorte que l'on se trouve ainsi privé du
seul flambeau qui pourrait guider avec certitude dans ces
obscurités . Dans la théorie du magnétisme , peut-être plus
obscure encore, on s'est vu conduit à admettre aussi deux
fluides , que l'on a nommés fluide boréal et fluide austral ,
par analogie pour les attractions magnétiques des deux hémisphères
terrestres . Dans la théorie de la chaleur , on s'est
jusqu'à présent horné à un seul principe ; mais on a considérablement
multiplié ses propriétés et ses attributions . Dans la
dilatationdes corps, on a dû le considérer comme une force
répulsive placée entre leurs particules. Dans les combinaisons
chimiques , il a fallu le considérer comme une substance
susceptible d'être absorbée , condensée ou dégagée.
Enfin, dans sa transmission à distance , qui se fait suivant des
lois analogues à celles de la lumière , il a fallu reconnaître
un rayonnement lancé dans tous les sens par les corps avec
une extrême rapidité; cette hypothèse , due à Schèele , et
développée avec beaucoup de soin par M. Prevost , de
Genève , satisfait très-bien à la partie mécanique des phénomènes
qu'elle embrasse. Mais de tout cela il résulte que
sur la nature même du calorique , nous ne savons absolument
rien de précis; car si elle nous était connue , toutes
ces modifications diverses découleraient d'une même source ,
et l'on ne serait pas obligé de les imaginer successivement
pour chaque classe de faits : encore en est-il , comme les
252 MERCURE DE FRANCE ,
lois de l'élasticité des gaz , qui restent inexplicables , malgré
toutes ces suppositions . C'est pour cela qu'en rendant compte
derniérement des Conversations sur la Chimie , j'ai dit , qu'à
mon gré , l'auteur aurait mieux fait de donner moins d'importance
à la théorie du calorique considéré comme matière
, et sur-tout de l'exposer avec plus de restrictions. Car
si les physiciens qui ont réfléchi sur l'ensemble des phénomènes
savent apprécier ces hypothèses , c'est l'expérience
qui leurdonne cette réserve , et on ne doit pas l'attendre de
jeunes esprits , naturellement portés à généraliser tout. II
faut donc toujours , mais principalement dans un ouvrage
élémentaire de chimie , présenter ces hypothèses pour ce
qu'elles sont , de peur que les élèves , séduits par l'attrait des
explications , ne les prennent pour des réalités .
Quelques personnes penseront peut-être que cette manière
sévère de considérer les sciences physiques est propre
à arrêter l'essor du génie , parce qu'elle arrête les écarts de
l'imagination ; car maintenant on vante partout l'imagination
comme une sorte de qualité ou de vertu suprême ,
indépendante du bon sens. Mais , au moins dans les sciences,
c'est encore le bon sens qui doit servir de règle , et l'imagination
doit lui obéir. Cette vérité ne saurait être mieux
exprimée que dans le passage suivant de l'Exposition du
Sytéme du monde :
<<Impatient de connaître la cause des phénomènes , le
>>savant doué d'une imagination vive l'entrevoit souvent
> avant que les observations aient pu l'y conduire. Sans
>>doute il est plus sûr de remonter des phénomènes aux
» causes ; mais l'histoire des sciences nous montre que cette
>> marche , lente et pénible , n'a pas toujours été celle des
>> inventeurs. Que d'écueils doit craindre celui qui prend
>> son imagination pour guide ! Prévenu pour la cause qu'elle
>> lui présente , loin de la rejeter lorsque les faits lui sont
>> contraires , il les altère pour les plier à ses hypothèses. II
>> mutile , si je puis ainsi dire , l'ouvrage de la nature
>>pour le faire ressembler à celui de son imagination , sans
>> réfléchir que le tems dissipe ces vains fantômes et consolide
>> les résultats de l'observation et du calcul. Le philosophe
>> vraiment utile aux progrès des sciences est celui qui , réu-
>> nissant àune imagination profonde une grande sévérité
>> dans le raisonnement et les expériences , est à la fois tour-
>> menté par le désir de s'élever aux causes des phénomènes
>> et par la crainte de se tromper sur celles qu'il leur
assigne, BIOT.
MAI 1809. 253
>
>
ESSAI SUR L'INFLUENCE DES CROISADES , ouvrage
qui a partagé le prix sur cette question proposée
le 11 avril 1806 , par la Classe d'histoire et de littérature
ancienne de l'Institut de France : Examiner
quelle a été l'influence des Croisades sur la liberté
civile des peuples de l'Europe , sur leur civilisation ,
sur les progrès des lumières , du commerce et de l'industrie
; par A. H. L. HEEREN , professeur d'histoire
à l'Université de Gottingue , membre de la Société
royale des Sciences de la même ville , etc .; traduit
de l'allemand par CHARLES VILLERS , correspondant
de l'Institut de France , membre de la Société royale
des Sciences de Gottingue , etc.-In-8 ° .-Prix , 6 fr. ,
et 7 fr. 50 c. franc de port.-A Paris , chez Treuttel
et Wurtz , rue de Lille , nº 17 , et à Strasbourg ,
même maison de commerce (*).
Voilà une de ces questions qui , du moment où elles
sont proclamées , s'emparent de toutes les têtes pensantes
, qui réveillent tous les souvenirs de l'histoire ,
offrent un but aux plus vastes recherches , et promettent
un prix honorable à la science historique éclairée
par la philosophie et dirigée par la raison. C'est un
caractère qu'imprime assez généralement la Classe
d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut , aux
sujets des prix qu'elle propose. Une sensation à peu
près pareille avait été produite quelques années auparavant
par sa question sur l'influence de la réformation
de Luther. M. Charles Villers obtint alors le prix par
un ouvrage dont il a paru trois éditions. Il devait avoir
pour concurrent M. Heeren , de l'Académie de Gottingue
: mais ce savant professeur , ayant appris qu'il
avait commencé d'y travailler , se retira du concours.
Cette fois , à son tour , M. Villers n'est point entré dans
(*) On trouve aux mêmes adresses : Essai sur l'Esprit et l'influence
de la Réformation de Luther; ouvrage qui a remporté le prix au jugement
de la même Classe de l'Institut ; par Charles Villers . Troisième
édition. Volume in-8º de 456 pag. - Prix , 5 fr. , et 6 fr. 50 c. franc
deport,
254 MERCURE DE FRANCE ,
la lice , où ses études historiques , le cours de ses méditations
, et l'attrait d'une question si intéressante l'auraient
appelé ; et comme il convient à un Français , en rendant
la pareille , il y a joint un procédé de plus , ou
plutôt un véritable service. L'Institut ne reçoit point
de Mémoires en Allemand , M. Heeren n'écrit point en
français. M. Villers l'a engagé à composer en allemand
son Mémoire , et à lui confier le soin de le traduire :
c'est sur ce manuscrit français , sur cette copie , devenue
original , que la Classe a jugé; c'est en quelque sorte
avec les armes de M. Villers que M. Heeren a combattu
et vaincu ; espèce de trait de chevalerie littéraire ,
qu'on ne saurait trop faire connaitre et qui fait plaisir
à voir.
cou- C'est peut-être parlerun peutard d'un ouvrage
ronné depuis près d'un an ; mais cette mention remplace
par un autre à propos celui de la nouveauté : la
même Classe de l'Institut examine en ce moment les
Mémoires qui lui ont été adressés sur une autre question
( 1) qui , sans être d'un aussi grand intérêt , mérite
cependant à un haut degré l'attention des philosophes ;
qui sait s'il ne sortira point de ce concours un troisième
ouvrage digne de faire suite aux deux premiers ? Qui
sait si les deux mêmes athlètes ne se seront point encore
présentés , ou appuyés l'un sur l'autre , ou armés l'un
contre l'autre , dans la carrière ?
L'auteur de l'Essai sur l'influence des Croisades , a
envisagé son sujet dans toute son étendue et sous toutes
ses faces ; la manière précise dont la question était posée
dans le programme , laissait , il est vrai , peu de place
aux divagations des recherches et à l'indécision des
résultats ; mais il n'y a que trop d'esprits que de telles
précautions ne peuvent contenir dans de justes bornes ,
et qui feraient divaguer la précision même. Avant de
s'engager dans la question proposée , M. Heeren , dans
une introduction très-bien faite , prouve déjà qu'il possède
à fond sa matière , que toutes les questions acces- .
soires sont présentes à son esprit , et sur-tout qu'il est
(1) Examiner quelle a été l'influence du Mahométisme sur les
peuples qui l'ont embrassé , etc.
MAI 1809 . 255
éminemment doué de cet esprit philosophique si nécessaire
pour traiter un pareil sujet .
Il signale d'abord les caractères qui différencient les
Croisades , ces grandes transmigrations armées , des
autres transmigrations lointaines que l'on observe dans
l'histoire des peuples , et qui en sont une des sortes
d'événemens la plus féconde en grands résultats. Chez
les peuples encore barbares elles ont pour cause le
besoin , la disproportion entre la population et les
moyens d'existence , le desir de se procurer chez les
autres des jouissances dont on est privé chez soi. Chez
les nations civilisées, lorsqu'elles ne sont point avilies
par la servitude ou par les jouissances , c'est , à une
certaine époque , qu'on peut regarder comme leur
adolescence , un inquiet amour de gloire , une ardeur
toujours croissante pour les faits héroïques et les entreprises
hardies , un élan général des imaginations vers
les pays lointains où elles ne se représentent qu'objets
riches et nouveaux , acquisitions et conquêtes. Qu'une
direction soit donnée à cette ardeur , qu'un but lui soit
offert , elle s'y porte toute entière , et produit des effets
qu'on voudrait en vain renouveler dans d'autres tems ,
lorsqu'elle est refroidie.
Mais alors les progrès de l'art social , ceux du luxe ,
l'esprit du commerce , l'amour du gain , mille autres
causes simultanées agissent , non plus sur la masse des
peuples , mais sur un assez grand nombre d'individus ,
les attirent vers des pays éloignés où des communications
ouvertes , des échanges établis , des terres à fertiliser
, leur promettent la fortune pour fruit de leur
industrie et de leurs travaux. Ces émigrations succes
sives et paisibles fondent peu à peu des colonies et même
des Etatsflorissans. Ce n'est pas de celles-ci que l'on
peut mettre en question l'heureuse influence , et l'on
voit au premier coup-d'oeil que c'est à la seconde de
ces trois classes de transmigrations qu'appartiennent les
Croisades.
Cinq siècles entiers se sont écoulés depuis la dernière :
lesmaux qu'elles causèrent alors étaient assez connus : le
bien et le mal qui en sont résultés depuis étaient encore
en problême , mêlés et confondus par l'ignorance et les
256 MERCURE DE FRANCE ,
préventions , par la multiplicité des fils à suivre , des
connaissances à réunir , des sources où puiser. Le seul
auteur peut-être qui en eût parlé avec justesse , Voltaire
, pouvait être suspect de partialité. La question
est maintenant éclaircie. L'histoire a ouvert ses trésors ,
Ja saine critique en a fait le choix , l'impartialité , ou
plutôt l'équité même a prononcé ; oui , de nombreux
et de grands biens ont résulté pour les progrès de la
civilisation et de la sociabilité en Europe , de cette crise
prolongée , tumultueuse et sanglante , qui parut l'ébranler
jusques dans ses fondemens . Les générations
exterminées loin de leur sol natal , léguèrent aux générations
qui devaient les suivre des connaissances dont
elles auraient manqué , des jouissances qu'elles eussent
ignorées : et c'est ce qui peut consoler l'ami des hommes
de ces grandes plaies faites à l'humanité , si toutefois il
lui est bien démontré que les mêmes avantages ne pouvaient
pas sortir du cours naturel des choses , un peu
plus tard peut-être , mais par des moyens plus doux.
Voltaire , dans son admirable Essai sur les moeurs et
l'esprit des Nations , a consacré six chapitres (2) à ce
grand sujet , qu'il traite avec cette rapidité d'aigle qui
ne poursuit que les faits essentiels et ne rapporte que
des résultats . Ces résultats sont que pendant deux siècles
et demi , la plupart des Etats de l'Europe s'épuisèrent
d'hommes et d'argent , que la terre fut couverte d'armées
innombrables , la mer de flottes et d'escadres ,
qu'un grand nombre de Rois et d'autres Souverains temporels
quittèrent le séjour et le soin de leurs Etats ,
pour obéir aux ordres de Souverains spirituels , qui en
cela outrepassaient leurs pouvoirs et n'avaient évidemment
pour but que cette extension même , et d'autres
vues tout aussi profanes , tout aussi étrangères au progrès
de la foi ; que deux millions au moins de chrétiens
allèrent périr en Orient , et y porter la destruction et
le ravage , sans aucun fruit réel pour la chrétienté ni
pour la religion. Quant aux dédommagemens de tant
de maux , le seul bien qui résulta , selon lui , de ces
entreprises , ce fut la liberté que plusieurs bourgades
(2) De 53 à 58 inclusivement.
achetèrent
1
MAI 1809. 257
EIN
achètèrent de leurs seigneurs. « Le Gouvernement municipal
s'accrut un peu des ruines des possesseurs de
fiefs. Peu à peu ces communautés pouvant travailler et
commercer pour leur propre avantage , exercèrent les
arts et le commerce que l'esclavage éteignait (3) . »
Ce sont bien là les principaux effets de ces terribles
commotions , et ce sont les plus solides , ceux qui ont le
plus utilement agi sur le sort de la race humaine , ceux
aussi pour lesquels dans l'état d'asservissement où les
peuples étaient réduits par la tyrannie féodale , il semble
que l'on avait le plus besoin de secousses violentes et de
crises extraordinaires ; mais ces bons effets ne sont pas
les seuls , et l'on puise dans l'Essai sur les Croisades
d'autres consolations. A l'égard de l'énorme consommation
d'hommes qu'il en coûta pour des avantages
futurs et alors incertains , Voltaire n'a rien exagéré ; il
résulte de deux paragraphes de l'introduction de cet
Essai , intitulés , l'un Chronologie des Croisades , et
l'autre Géographie des Croisades , que le peintre des
moeurs et de l'esprif des nations n'a point enflé le nombre
présumé des victimes de cette épidémie pieuse et guerrière
, et n'a peut-être pas encore embrassée dans toute
son étendue le théâtre immense sur lequel elle exerça
ses ravages .
Dans un troisième paragraphe sur l'organisation des
Croisades , M. Heeren examine quelles routes différentes
les Croisés suivirent à différentes époques , ensuite
la composition , l'ordre intérieur et l'arrangement des
armées croisées ; il confirme tout ce que l'on a dit du
désordre , de l'indiscipline et de la licence de ces hordes
armées pour une sainte entreprise , qui emportaient
avec elle le germe de leur destruction.
Après ces observations préliminaires , le savant auteur
entre dans son sujet. La question proposée se divise
naturellement en trois parties , relatives , l'une à la civilisation
et à la liberté civile; l'autre , au progrès des
lumières ; la troisième , au commerce et à l'industrie.
L'auteur n'y a fait d'autre changement que de placer à
la fin, et non au milieu , ce qui regarde le progrès des
(3) Ub. supr. , Ch. 58 , à la fin .
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
1
lumières , sans doute parce qu'en effet ce progrès est
nne conséquence de ceux de la civilisation , de l'industrie
et du commerce , et n'a été qu'un produit secondaire
et non iminédiat des Croisades . Par une division non
moins naturelle , ayant à considérer dans sa première
partie leur influence sur la politique et la liberté civile ,
il trace , dans une première section , l'esquisse de l'état
politique de l'Europe avant les Croisades , d'abord quant
à la hiérarchie , c'est-à-dire , à la puissance ecclésiastique
, ensuite quant à l'ordre civil , examinant successivement
dans ce dernier ce qui regarde 1º les princes ,
2º la noblesse et la chevalerie , 3º les habitans des villes
et des campagnes : dans la seconde section , il assigne ,
en suivant le même ordre , à chacune de ces classes de
la population Européenne , le genre d'influence qu'elles
reçurent , et les révolutions qu'y occasionnèrent les
Croisades .
Ces différens points sont traités d'une manière si
judicieuse , si positive, tellement fondée sur les faits , si
complétement exempte de suppositions, de préventions ,
de systême , que la conviction , l'instruction et la lumière
entrent par degrés dans l'esprit à mesure qu'on avance
dans la lecture de l'ouvrage : on ne sent pas s'altérer un
instant la confiance qu'un guide si sage a su d'abord
inspirer; l'on est insensiblement conduit à adopter les
conclusions que tire M. Heeren dans la récapitulation
de cette première partie , et à reconnaître avec lui , que
les Croisades ont épuré et perfectionné l'esprit de la noblesse
féodale par celui de la chevalerie, institution
qu'elles n'ont pas créée , mais dont elles ont singulièrement
favorisé les accroissemens , et dont M. Heeren
regarde l'époque comme les tems héroïques chez les
nations modernes d'origine germanique ; qu'elles n'ont
pas moins heureusementinfluésur les habitans des villes ,
sur leur organisation municipale et en communes ,
sources d'un nouvel ordre politique pour les siècles
suivans , et bases sur lesquelles se sont formés en Europe
des Etats tels que le moyen âge n'en avait pu voir; que
la puissance des Princes s'est relevée et a pu mettre fin à
l'anarchie désolante qui signala la caducité du régime
féodal ; que les nobles devenus sujets , les bourgeois
ΜΑΙ 1809 . 259
devenus commerçans, les villes devenues riches ont offert
aux revenus publics de nouvelles sources , des sources
sûres et réglées qui ont cimenté le pouvoir des princes ;
lequel s'accrut aussi par la naissance du Tiers-Etat, qu'ils
purent opposer à la noblesse , et qui devint un coutrepoids
nécessaire pour qu'un état légal et constitutionnel ,
une certaine égalité de droits entre tous les hommes pût
s'établir ; que cette influence s'étendit par-là jusque sur
la classe des paysans , parce que ce n'est que dans un état
bien organisé , où le pouvoir central dirige et vivifie
toutes les parties , que l'on sent le prix de l'agriculture
et la considération due au cultivateur.
Quant à la hiérarchie romaine, premier moteur de
ces grandes expéditions, il n'est pas douteux qu'elle n'en
ait retiré d'immenses avantages pour l'agrandissement
de son pouvoir et l'établissement de cette suprématie
qu'elle voulait s'arroger sur les couronnes ; mais, observe
judicieusement notre auteur , « ces mêmes Croisades
préparaient dans l'Europe un nouvel ordre civil , qui
devait devenir funeste à la puissance ecclésiastique. Depuis
que les rois étaient devenus des rois , les papes ne
pouvaient plus rester ce qu'ils étaient précédemment....
Le despotisme exercé par Rome sur les consciences , les
moyens violens et coërcitifs , les excommunications, les
Croisades contre les hérétiques , l'affreuse Inquisition et
ses bourreaux , tout ce qui semblait devoir étayer et
perpétuer la puissance des papes , fut ce qui alluma l'indignation
d'un tems plus éclairé, et qui consomma la
ruine de la hiérarchie .
» Ainsi , apèrs tant de maux particuliers causés par
ces longues guerres , après tant de sang qu'elles coûtèrent
à l'Asie et à l'Europe , l'humanité put tirer quelque
consolation de leurs résultats ; résultats lents pour
Ja plupart d'une crise qui avait duré deux siècles , et
auxquels il fallut aussi des siècles pour consommer
leur développement.>>
La seconde question, relative au commerce et à l'industrie,
est traitée selon la même méthode que la première
; mais l'auteur sépare avec raison ces deux objets,
dont l'un est beaucoup plus connu que l'autre : il
examine premièrement quel était l'état du commerce
R2
260 MERCURE DE FRANCE ,
européen avant les Croisades , quel était à peu près le
degré d'activité où il était parvenu , et quelles routes de
communication lui étaient ouvertes. La voie de terre
le long des bords du Danube , la voie de mer par la Méditerranée
étaient les principales et presque les seules .
L'état du commerce maritime et celui du commerce
continental sont esquissés rapidement , et il résulte de
cette esquisse que l'un et l'autre s'étaient déjà ouvert
plusieurs chemins vers le Levant , mais qu'ils ne s'y
portaient qu'avec une faible activité , quand cette secousse
violente , et plusieurs fois répetée , vint leur ouvrir
de nouvelles routes et donner à l'activité commerciale
une accéleration puissante.
L'étendue de cette période pendant laquelle s'exerça
l'influence des Croisades sur le commerce maritime ,
amenait une subdivision que l'esprit du savant professeur
de Gottingue , éminemment ami de l'ordre et de
la netteté , n'a pas manqué d'établir. Cette influence
s'exerça différemment et à différens degrés avant la prise
de Constantinople par les Latins , et depuis cet événenement.
A ces deux époques , les grandes villes maritimes
d'Italie , Venise , Gênes , Pise, déployèrent un
génie , une ambition et des ressources qui firent monter
les deux premières , et sur-tout Venise , au sommet de
la puissance politique et de la prospérité commerciale.
Marseille les suivit , mais de loin , et fut presque la seule
ville de France qui prit part à ce grand mouvement par
le transport qu'elle fit des pélerins et des armées , et par
les établissemens qu'elle forma en Syrie et en Palestine.
Il n'existait alors aucun droit maritime , l'auteur
n'oublie pas de le remarquer; la piraterie était universelle
, et l'on ne connaissait sur mer d'autre droit que
celui du plus fort. L'Espagne eut l'honneur d'apporter la
première un moyen d'ordre au milieu de cette anarchie.
Le Consolato del mar, né en Catalogne vers le milieu
du treizième siècle , adopté par les Vénitiens à
Constantinople , ensuite par les Génois , les Pisans et les
autres peuples navigateurs , devint une loi , sans doute
bien imparfaite encore , mais enfin une loi, et le premier
pas fait vers une législation meilleure.
Le commerce continental fit des progrès plus lents,
ΜΑΙ 1809 . 261
mais qui ne sont pas moins remarquables. Vienne et
Ratisbonne , enrichies par la navigation du Danube ,
canal presqu'unique de ce commerce , tirèrent de si
grands avantages de leur relation avec Venise qu'elles
y eurent des comptoirs ety établirent une factorerie qui
prit le nom de Teutonique. Plus tard, Ratisbonne et
Nuremberg prirent leur place, etfurent dans le quatorzième
et le quinzième siècle les seuls entrepôts du commerce
d'Italie et du Levant pour tout le Nord. C'était
long-tems après les Croisades , mais toujours par une
suite et une influence prolongées du mouvement qu'elles
avaient imprimé; et ces deux villes en imprimèrent un
presque général aux villes et aux provinces situées sur le
Rhin , sur le Mein et dans une partie des villes de la
Belgiquequin'avaient pu participer encore aux communications
que les villes maritimes de ce pays avaient déjà
avec Venise par l'océan : elles l'étendirent même en
France , et non seulement au nord et à l'est , mais à
l'ouest et même au midi , quoique déjà Lyon et Avignon
reçussent de Marseille , et d'autres villes encore de
quelques autres ports , les approvisionnemens de leurs
marchés.
Rien de plus intéressant à suivre dans toutes ses ramifications
que ce grand fleuve du commerce , dont le
cours une fois ouvert va s'étendant , se propageant toujours
et distribuant par-tout où il pénètre les richesses ,
les jouissances , les lumières , l'esprit d'indépendance et
de liberté. M. Heeren paraît avoir traité avec une complaisance
particulière cette partie de son ouvrage. 11
puise dans les meilleures sources , pèse dans la balance
de la critique les témoignages et les faits , et donne dans
un petit espace une connaissance aussi étendue que satisfaisante
de ce point important de la question.
Il revient ensuite sur l'autre point qu'il en avait séparé,
et qui a pour objet l'Industrie. Il avoue qu'ici les
premiers élémens lui manquent pour déterminer avec
certitude quelles sont les branches d'industrie , quels sont
les procédés des arts mécaniques que l'Occident doit a
l'Orient , quand et comment l'Europe les a reçus , quels
sont ceux qu'elle doit aux Croisades , ceux à qui elles
ne firent que donner de nouveaux développemens et
262 MERCUBE DE FRANCE,
une plus grande activité. Dans l'impossibilité où l'on est
de résoudre en entier le problême , il se borne donc à
rappeler un petit nombre de procédés industriels , qui
sont évidemment d'origine orientale , dus aux Croisades,
et qui ont influé sur la prospérité ou sur la manière
d'être des nations occidentales ; tels que l'art de tisser
la soie , d'en faire de riches étoffes , et celui de
les teindre , déjà connu , mais qui fit de grands progrès
par les substances colorantes que l'Orient fournit alors ,
ou en plus grande abondance , ou même pour la pre-'
mière fois .
Une substance plus précieuse encore, dont le goût
est devenu universel et dont les transplantations lointaines
ont eu les suites les plus importantes et les plus
graves , c'est le sucre ; et il est hors de doute que nous en
devons la jouissance aux Croisades , que les premières
cannes furent transportées de Tripoli de Syrie en Sicile
; que de-là cette culture fut portée à Madère , d'où
elle passa plus tard dans le Nouveau-Monde. On connaît
assez quels effets son établissement y a produits : ceux
que sa consommation et son commerce ont eus en Europe
sont plutôt sentis que connus.- « Quand arrivera
- t - il , demande avec raison M. Heeren , qu'un
historien aussi savant que philosophe s'occupe de déve
lopper toute l'influence que certaines plantes étrangères
au sol de l'Europe ont exercée sur la situation politique
de cette partie du globe et sur la destinée de ses peuples ?
Sans doute le sucre remplira un long chapitre de son
ouvrage .>>>
Mais l'influence des Croisades sur le commerce et sur
l'industrie des Européens consista encore moins en ce
qu'elles introduisirent de nouveaux articles naturels et
artificiels , qu'en ce qu'elles rendirent plus général
l'usage de ceux qui étaient déjà connus. De la cour des
rõis et des grands , cet usage s'étendit à tous les étages
de la société. La manière de se vêtir , de se loger , de se
meubler , de se nourrir devint autre , et ni les hommes
riches et puissans , ni les particuliers enrichis par le
commercequi avaient vu le luxe de la vie et des habitations
orientales , ne purent plus se contenter de l'humble
toit et de la façon de vivre de leurs pères.
ΜΑΙ 1809. 263
On voit que la philosophie morale pourrait intervenir
ici et peut-être élever des questions embarrassantes
pourunhommede bonne foi : M. Heeren l'a senti et s'est
hâté d'aller au-devant des objections .
« Qu'on ne pense point, dit-il , que nous voulons
donner ici à entendre que ces jouissances nouvelles
étaient en elles-mêmes des bienfaits pour l'Occident.
Non , sans doute : ce qui en était un réel , c'était le redoublement
d'industrie et de travail ; le nouveau mouvement
qui agitait l'humanité , la communication qui
s'établissait par ce moyen entre les peuples , le changement
dans les moeurs qui en devenaient plus douces, les
progrès des eonnaissances qui s'étendaient et se perfectionnaient.
» Il retrace en peu de mots les effets de la
nouvelle activité que donnèrent aux hommes les nouveaux
besoins qu'ils avaient contractés et leurs efforts
pourproduire des articles d'échange, dont ils remplirent
à leur tour l'Orient. >> En un mot, on laissa faire les peuples
, et ils surent faire ce qui leur convenait.
<< Enfin , ajoute-t-il en terminant cette seconde partie
, il n'est pas besoin de démontrer combien le commerce
devenu riche et puissant , l'opulence des villes et
la nouvelle existence de leur bourgeoisie contribuèrent
à l'établissement de la liberté civile , à l'affaiblissement
graduel du régime féodal et à la naissance d'un ordre politique
où les droits des princes et des citoyens furent
mieux réglés . Dès-lors qu'en Europe le sentiment de
Paisance et de la richesse put s'unir au sentiment de la
liberté, celle-ci fut à jamais assurée , puisqu'on eut les
moyens de la défendre et de la maintenir.>>>
Keste à examiner la troisième question partielle ,
ou la dernière division de la question générale , relative
au progrès des lumières. L'auteur ne pouvait
suivre dans cette partie la même marche que dans
les deux premières. Il se trouve arrêté d'abord , en
considérant combien peu d'avantages les sciences et les
arts pouvaient retirer de ces expéditions guerrières . Les
Sarrasins qu'on attaquait étaient à demi barbares , les
Francs qui les attaquèrent l'étaient peut-être encore
plus. «Si l'on en excepte quelque théologie bizarre et
grossière, qui était le partage des seuls ecclésiastiques ,
264 MERCURE DE FRANCE ,
ils étaient tout à fait sans lettres et se faisaient un honteux
honneur de leur ignorance. », Ce n'était pas pour
s'éclairer qu'ils allaient en Orient, et quand ils en eussent
eu la volonté , quand leurs ennemis eussent eu quelque
chose à leur apprendre , l'orgueil , les préjugés natio .
naux , la différence de religion et de langue y auraient
encore mis obstacle .
Les Grecs auraient pu être de meilleurs instituteurs ;
mais leur éloquence sophistique touchait peu le guerrier
Franc ; les trésors de la Grèce antique , dont ils
étaient encore possesseurs , ne lui inspiraient ni intérêt
ni curiosité : enfin, au lieu de leur demander des lumières
, les Croisés furent sur le point d'en éteindre entiérement
le foyer dans le siége même de l'empire , par
cette prise et ce saccage réitéré de Constantinople , où
furent détruits et consumés par les flammes tant de
somptueux édifices , tant de chefs-d'oeuvres des arts ,
tant de manuscrits précieux . M. Heeren fait l'énumération
de ceux qui existaient encore alors , et qui , étant
sans doute uniques , ont été perdus sans retour. « Ces
richesses littéraires , dit-il , et bien d'autres , périrent
en peu de jours , non par les excès de Mongols ou de
Payens barbares , mais par la main de Chrétiens , plus
barbares qu'eux , et qui causèrent aux lettres et aux arts
un irréparable dommage. >>>
Quelques seigneurs croisés purent , il est vrai , rapporter
de l'Orient un petit nombre de manuscrits ;
mais dont peut-être la plupart se perdirent ensuite , et
qui nesont qu'un faible dédommagement pour les lettres
en Occident. Cependant M. Heeren ne veut pas que
dans cette seule partie les Croisades n'aient pas eu une
influence heureuse ; elles en eurent , si l'on veut , mais
non pas , à mon avis , de la manière qu'il le dit , et
c'est là , s'il faut l'avouer , l'endroit faible de son ouvrage.
<< On ne peut , dit-il , remarquer en Europe à cette
époque , ni dans celle qui suivit aucun essor dans l'esprit
, qui annonce que l'étude des classiques grecs y ait
produit quelques fruits . >> En Allemagne et même en
France , soit; mais en Italie , où 'Tiraboschi et quelques
autres auteurs , trop prévenus en faveur de leur nation,
ΜΑΙ 1809. 265
ont prétendu que l'étude du grec n'avait jamais entiérementcessé
, on peut dire du moins qu'elle reprit faveur
dès le commencement du douzième siècle , que cette
ardeur se ralentit à la vérité au treizième , qui est le
dernier de l'époque des Croisades ; mais que dans le
quatorzième les études grecques furent portées à un
très-haut point d'activité. J'ajouterai que ce fut en effet
d'après les rapports qui s'établirent entre les Italiens et
les Grecs de Constantinople , mais non pas au moyen
des Croisades. La ruine de l'Empire , opérée par les
Croisés , était plus propre à faire naître l'aversion que
les rapprochemens ; mais on voit , dès le douzième siècle ,
que l'Empereur Lothaire II , envoyant à Constantinople
Anselme, évêque d'Havelberg , atttaacchhaa à cette ambassade
trois italiens déjà célèbres par leurs connaissances dans
la langue grecque , Jacques de Venise, Moïse de Bergame
, et Burgundio de Pise , dont l'un fut le premier
traducteur et commentateur de quelques livres d'Aristote
; l'autre était si fort helléniste , qu'à Constantinople
même il fut choisi par les deux partis pour interprète
dans les conférences entre les Grecs et les Latins ;
le troisième eut la gloire d'occuper le premier , en Toscane
sa patrie , une chaire de langue grecque. Cette
ambassade eut lieu vers l'an 1130 , et ces trois savans
italiens , choisis à cause de leur célébrité dans cette
langue , prouvent qu'elle était déjà en honneur dès le
commencement de ce siècle en Italie , et qu'elle l'était
indépendamment des Croisades (4) .
Je ne dis pas qu'elles n'y contribuèrent en aucune
manière, ni que notre auteur ait tort de dire qu'il serait
injuste de ne pas remarquer qu'elles concoururent à
préparer le beau siècle de la renaissance des lumières .
Elles mirent , comme il le dit encore , l'Italie en une
relation plus étroite avec l'Orient. Mais lorsqu'il ajoute ,
ce qui est encore vrai , que « déjà avant la prise de
Constantinople par les Tures , quelques étincelles de
(4) Voyez Tiraboschi , tome 3. Voyez aussi à la fin de la Vita del
Boccaccio, par le comte J. B. Baldelli ( Florence 1806 ) ; la première
Illustrazione qui traite de la littérature grecque en Italie depuis la décadencede
l'Empire d'Occident , etc.
266 MERCURE DE FRANCE,
l'esprit grec brillaient çà et là dans les villes d'Italie , et
que quand les conquérans Turcs firent fuir, devant eux
les Muses effrayées , l'Italie se trouva disposée à être leur
asile ; >> il ne me paraît pas aussi exact d'attribuer aux
Croisades , ou du moins d'attribuer à elles seules cette
heureuse disposition. Ce que je viens de dire le prouve
déjà suffisamment , et pour peu que l'on connaisse l'histoire
littéraire d'Italie pendant les treizième et quatorzième
siècles , on sait combien il serait aisé d'en apporter
ici de nouvelles preuves , mais cela nous entraînerait
trop loin .
Je ne ferai qu'une seule observation. L'auteur ajoute
en note que Manuel Chrysoloras fut le premier grec qui
enseigua publiquement en Italie ( en 1395 ) . Mais Burgundio
de Pise y avait professé un siècle et demi plus tôt;
quant aux grecs , Léonce Pilate , élève du Calabrois
Barlaam et maître de Boccace , avait précédé d'un assez
grand nombre d'années Chrysoloras à Florence, etyavait
expliqué publiquement Homère (5). Il n'était done besoin
ni des Croisades , ni de la prise de Constantinople par les
Turcs , pour faire renaître en Italie l'étude de la langue
grecque ; et si ces deux événemens y donnèrent quelque
activité de plus , en est-ce assez pour ne point regretter
que le goûtde cette étude n'ait pas continuédese répandre
par des moyens plus lents etmmooins funestes à l'espèce
humaine ?
M. Heeren pense que la Scolastique , née en Occident
quelque tems avant les Croisades , en reçut du moins de
l'aliment et de l'activité , et que le tems qu'elles durèrent
fut aussi l'âge de vigueur de la Scolastique. Cela peut
être ; mais alors on aurait à se consoler de deux maux
à la fois , des Croisades et de la Scolastique. L'auteur ne
se le dissimule pas lui-même , puisqu'il dit expressément
: << Nous sommes loin de donner les progrès de
cette branche parasite pour un avantage réel. On sait
que la Scolastique , principalement durant le cours du
treizième siècle, dégénérant toujours de plus en plus en
vaines disputes de mots , étouffa presque toutes les connaissances
utiles , et entrava l'esprit humain de chaînes
qu'il ne commença à rompre que deux siècles après. >>>
(5) Voyez Hodius de Græcis illustribus , etc.
MAI 1809. 267
Ce que notre savant professeur dit ensuite du genre
des progrès que les Croisades firent faire aux sciences
physiques , à la médecine, à la géographie et à l'histoire,
progrès faibles pour les deux premières , mais considérables
pour les deux autres , est de la plus grande justesse.
Il y a aussi de la vérité dans l'influence qu'il leur
attribue sur l'esprit poétique qui parut renaître en
Europe vers le même tems où elle se dépeuplait pour
les Croisades; mais la sagesse de son esprit le met en garde
contre les assertions trop positives à cet égard , de Pasquier
, de Mezerai et de Massieu. Il restreint l'influence
poétique des Croisades dans des bornes plus étroites : et
il y aurait encore à discuter avec lui si tout ce qu'il
accorde à cette influence y appartient réellement.
Au reste , dans cette partie comme dans les autres , il
règne non-seulement un excellent esprit de recherches
et de bonne critique , mais une candeur et une bonuefoi
qui entretientjusqu'à la fin le sentiment de confiance
que l'auteur a su d'abord inspirer. On peut n'être pas de
son avis sur quelques objets particuliers , mais on voit
qu'il a senti lui-même ce que laisse apercevoir cette
troisième division de son ouvrage , que le côté faible de
l'influence des Croisades , et le progrès réel des lumières .
Pour leur pardonner, autant que le peut l'humanité,
tous les maux qu'elles ont faits, il faut songer sur- tout
à ce que leur doivent évidemment le commerce et l'industrie
, et sur-tout aux progrès de la civilisation et de
la liberté civile , qui étaient alors tellement entravées ,
si violemment et si puissamment opprimées par le régime
féodal , qu'on ne voit pas bien comment la malheureuse
Europe aurait pu briser de si fortes chaînes , sans ce
terrible bouleversement .
Je me crois dispensé de répéter ici les éloges que j'ai
donnés à cet excellent travail; et je ne doute pas que cet
extrait, tout imparfait qu'il peut être, ne suffise pour
les justifier. Je finirai en remerciant M. Heeren au nom
du public et au nom même de la Classe dontj'ai l'honneur
d'être membre , du parti qu'il a pris , ainsi que l'avait
fait son ami et son traducteur M. Charles Villers, de faire
imprimer son ouvrage. A l'exemple de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres , qu'elle remplace , celle
268 MERCURE DE FRANCE ,
Classe n'est point dans l'usage de publier elle-même les
Mémoires qu'elle couronne ; et certainement elle n'a
pas besoin de garantie pour les jugemens qu'elle prononce
; mais elle ne peut qu'applaudir à cette publicité
qui ôte tout prétexte à la causticité malveillante et à
la médiocrité vaincue; publicité qui répand , selon le
voeu de l'Institut , des connaissances utiles , et généralise
ainsi le fruit de ses concours . GINGUENÉ.
QUVRES COMPLÈTES DE PIERRE-AUGUSTINCARON
DE BEAUMARCHAIS , écuyer , conseiller-secrétaire
du roi , lieutenant-général des chasses , bailliage et
capitainerie de la varenne du Louvre , grande-vénerie
et fauconnerie de France.
-
Ma vie est un combat. VOLT.
Sept vol. in-8°. A Paris , chez Léopold Collin ,
libraire , rue Gilles-Coeur.
DANS la vie, comme dans les ouvrages de Beaumarchais
, l'homme et l'auteur sont tellement mêlés et
confondus , qu'il est presqu'impossible d'observer séparément
ses actions et ses écrits. Il faut tout embrasser
dans un même examen , dans un même jugement. Ce
caractère, composé d'audace et de prudence, d'impétuosité
et de patience , de force et de souplesse , qui lui
fit entreprendre et mettre à fin tant de choses si diverses
dont nul autre n'aurait seulement conçu l'idée , l'a dirigé,
l'a soutenu dans ses opérations commerciales , dans
ses démêlés judiciaires et dans ses compositions dramatiques.
Il fit toute sa vie des plaidoyers et des pièces de
théâtre : chacun de ses procès prit la forme d'un drame;
chacun de ses drames devint la matière d'un procès. Il
lui fallut plaider pour sauver son honneur ou ses biens ;
il lui fallut plaider pour faire jouer ses comédies ; et
quand elles eurent été jouées , il se vit encore obligé de
plaider pour en justifier le succès ou la disgrâce ; enfin ,
il plaida sans cesse , et c'est avec raison que l'éditeur de
ses OEuvresy a mis pour épigraphe ce mot de Voltaire :
Ma vie est un combat.
Il fallait que Beaumarchais fût extraordinaire en tout
MAI 1809 . 269
et se signalât toujours d'une manière inusitée dans les
nombreuses carrières où il se vit engagé par l'activité
de son esprit ou par la fatalité des circonstances. Né
d'un père horloger, et exerçant lui-même cette profession
, il inventa une nouvelle espèce d'échappement;
cette invention lui fut disputée; il plaida devant
l'Académie des Sciences qui lui donna gain de
cause : voilà son premier procès et sa première victoire.
Introduit auprès des filles du roi par un talent agréable
qu'il portait à la perfection , il fut recommandé par
elle, à Paris-Duverney, à la fois homme d'Etat et de
finance , se montra sur le champ capable des opérations
les plus vastes et les plus compliquées du haut commerce,
et paya la bienveillance de son patron d'un service inappréciable
: il s'agissait de déterminer Louis XV à visiter
l'Ecole-Militaire ; cette faveur, qui combla de joie
Pâris-Duverney , créateur de cet établissement ; cette
faveur après laquelle il soupirait depuis neuf ans , et
pour laquelle il avait employé infructueusement tous
les genresde sollicitation , il la dut au zèle et à l'adresse
de Beaumarchais qui décida les filles du roi, ses protectrices
, à donner à leur père l'exemple d'une démarche
qu'il se crut obligé d'imiter , mais à laquelle on n'aurait
peut-être jamais pu porter autrement ce monarque
apathique , ennemi des occasions de paraître et plongé
dans ses habitudes voluptueuses. Plus tard Beaumarchais
entreprit d'armer et d'approvisionner l'Amérique-Septentrionale
insurgée contre la métropole , et ces contrées
ne furent peut-être pas moins redevables de leur indépendance
aux habiles spéculations du commerçant français
, qu'aux puissans secours de la France. Quinze louis
destinés au secrétaire d'un conseiller au parlement de
Paris , et imprudemment retenus par la femme de ce
magistrat , furent la cause d'un procès où Beaumarchais
, déployant un genre de polémique inconnu au
barreau de tous les pays et de tous les siècles , évoqua
cette misérable cause au tribunal de l'Europe entière , y
traduisit ses adversaires et ses juges , les immola les uns
sur les autres avec l'arme du ridicule, triompha luimême
en succombant , et remporta , pour gage de sa
victoire , une flétrissure morale qui le couvrait d'hon270
MERCURE DE FRANCE,
neur. Mais , avant de le montrer dans l'arène judiciaire
où il s'est signalé par plus d'un exploit , faisons-le voir
dans la carrière dramatique , où il n'a pas rendu moins
de combats et n'a pas obtenu des succès moins difficiles ,
moins disputés , moins extraordinaires .
Le beau , le gai , l'aimable Beaumarchais y débuta
par deux drames d'un genre passablement sombre : il
appelait cela le genre honnéte. Nul auteur dramatique
ne fut plus accusé d'indécence , et n'eut ou du moins
n'afficha plus de prétentions à la moralité. Ce qu'il y a
d'un peu extraordinaire , c'est qu'il croyait parvenir
également à ce but par le genre honnête et par celui
qui ne l'était pas , en peiguant des moeurs décentes et
des moeurs licentieuses , en faisant les Deux Amis et le
Mariagede Figaro : du moins c'était-là ce qu'il essayait
de prouver dans ses préfaces. Mais on sait ce
qu'en général il faut penser de cette logique d'un auteur
qui voudrait faire apercevoir de la conséquence
dans ce qui en est le moins susceptible , les caprices de
l'imagination et ces inspirations fortuites qu'on appelle
des idées d'ouvrages. Il vous a montré la vertu , c'est
pour vous la faire aimer et suivre ; le vice , pour vous
Je faire haïr et éviter. Rien de tout cela le plus souvent;
il a voulu vous faire pleurer ou rire , selon l'occasion ,
sans projet de vous rendre meilleurs ou pires. Ce sont
les indiscrètes censures qui nous attirent ces oiseuses
apologies . Si l'on ne s'avisait pas souvent mal à propos
d'accuser un auteur comique d'immoralité , celui-ci ne
penserait jamais à revendiquer plus mal à propos encore
la gloire d'être un écrivain moral. Je soupçonne
que c'est à peu près là l'histoire de Beaumarchais . Quoi
qu'il en soit, il parut d'abord fort amoureux du drame,
et cela peut déjà passer pour une singularité dans cet
homme qui en offre tant. En tête d'Eugénie , dans une
dissertation intitulée : Essai sur le genre dramatique
sérieux , il reproduit avec assez de chaleur et d'adresse
tout ce qu'on avait déjà pu alléguer en faveur du
drame; mais il dissimule , atténue ou élude les objections
les plus fortes, c'est-à-dire celles qui sont tirées
des conséquences du genre , plutôt que du genre luimême;
et ce genre , il le met sans façon au-dessus de la
MAI 1809 . 271
tragédie et de la comédie , de l'une pour la vérité , de
l'autre pour l'intérêt, de toutes deux pour la moralité.
Diderot avait dit tout cela ; Beaumarchais n'y ajoutait
rien, et son drame qui avait réussi n'en avait pas besoin .
Mais, il faut l'avouer, il avait un peu la manie desfactums
, et il voulait , à toute force, plaider pour ou
contre quelque chose. Avec toute sa moralité, Eugénie
ne put échapper au reproche d'indécence ; on se récria
contre cette grossesse d'une jeune fille qui était tombée
dans le piége odieux tendu par un séducteur ,
croyant se livrer aux embrassemens légitimes d'un
époux. Il n'y a pas , que je sache , un autre exemple
d'une fille enceinte mise au théâtre , si l'on en excepte
l'opéra comique d'Annette et Lubin etquelques parades
de société. Les Deux Amis n'eurent pas , à beaucoup
près , autant de succès qu'Eugénie. Il faut sans doute
croire à l'équité des jugemens du parterre , quand le
tems les a confirmés. Cependant si l'on pouvait opposer
à l'effet de la représentation celui de la lecture , on préférerait
peut- être à Eugénie les Deux Amis , dont le
sujet est moins romanesque et moins commun , l'intrigue
conduite avec plus d'art , le style plus naturel,
plus soigné, de meilleur goût. Le premier acte de la
pièce offre un tableau de l'intérêt le plus doux et le plus
aimable. C'est une jeune fille ornée de toutes les qualités
et de tous les charmes , qui fait l'orgueil et le bonheur
de tout ce qui l'environne ; c'est un amant, rempli
d'ardeur et de timidité , qui aspire au moment d'unir
pour jamais son sort au sort de cette fille adorée , compagne
de son enfance ; ce sont deux pères , liés d'une
ancienne amitié, qui se sont trop bien entendus sur
l'objet de leur plus cher desir pour avoir eu besoin de
s'en faire l'aveu formel , sourient mystérieusement à la
tendresse de leurs enfans , et n'ont l'air de l'ignorer que
pour mêler un peu de retenue à leurs empressemens , un
peu d'incertitude à leur espoir , et par là rendre plus
vif l'instant de bonheur qui doit les donner l'un à l'autre.
Tout, dans cette maison, respire le calme de la
prospérité et les douces agitations de l'amour ; il semble
qu'il ne soit pas au pouvoir du sort de troubler un état
si paisible, si fortuné; et voilà que tout à coup un
272 MERCURE DE FRANCE ,
grand revers , fondant à la fois sur ces quatre personsonnages
, met en danger leurs biens , leur konneur ,
leur vie et leur amour. On retrouve dans le premier
acte de l'opéra de Lucile à peu près cette même situation,
ce même tableau de famille , auquel succèdent des
scènes orageuses ; et ce qui ajoute au rapport des deux
ouvrages , c'est que dans l'un et dans l'autre une révélation
inattendue vient changer l'état et les droits de la
jeune personne. Je donne cette remarque pour ce
qu'elle vaut , et sans prétendre en tirer aucune conséquence.
Entre les Deux Amis et Lucile , il y a une
trop grande différence de genre et de moyens pour
qu'on puisse sérieusement les mettre en parallèle.
Beaumarchais fut interrompu dans ses travanx dramatiques
par ses deux fameux procès contre M. de la
Blache , héritier de Pâris-Duverney, et le conseiller au
parlement Goëzıman. De toute manière , la gloire de
l'auteur et les plaisirs du public gagnèrent à cette interruption.
Beaumarchais qui avait fait pleurer médiocrement
à ses comédies, ayant beaucoup fait rire
dans ses plaidoyers , prit apparemment goût à ce dernier
genre de succès , auquel celui de son caractère et
de son esprit lui donnait d'ailleurs plus de droits. Il renonça
donc au drame lugubre qui ne convenait plus à
sa réputation d'homme éminemment gai , pour n'y revenir
plus tard qu'une seule fois , comme nous le verrons
bientôt ; et il se mit à composer le Barbier de Séville,
pour continuer d'amuser le public et lui-même.
Cette pièce n'était d'abord qu'un opéra comique , dans
lequel il avait fait entrer des parodies de jolis airs italiens
et espagnols ramassés dans ses voyages. L'ouvrage
fut refusé par les comédiens italiens. Qu'on ne se hâte
point trop de s'étonner ; on va voir qu'il y avait de
bonnes raisons pour cela. Le principal acteur du théâtre ,
celui qui devait être chargé du rôle de Figaro , avait
exercé dans sa jeunesse la même profession que ce personnage
, et n'avait probablement pas autant d'esprit. II
est inutile d'en dire davantage : la pièce rejetée par les
Italiens fut accueillie par les Français. Elle tomba à la
1ª représentation. De cinq actes , l'auteur la réduisit à
quatre, et en cet état elle obtint un succès compét qui
s'est
ΜΑΙ 1809.
s'est toujours soutenu. Beaumarchais s'était trop bien
trouvé d'entretenir le public de lui-même et de le
rendre juge de ses démêlés , pour en laisser échapper
celle occasion. Il fit imprimer le Barbier de Séville avec
une longue préface qui était encore unfactum , et où il
s'égayait aux dépens de ses critiques , comme naguère il
avait fait de M. et de Mme Goëzman , d'Arnaud , Marin
et consors. L'amour -propre y est porté à un excès que
tout l'esprit de l'auteur n'empêche pas de trouver ridicule
; et, sous un air d'ironie dont on n'est pas longtems
'dupe, c'est de très-bonne foi que Beaumarchais
offre à l'admiration des lecteurs les caractères , l'intrigue
, les incidens et jusqu'aux mots les plus insignifians
de sa pièce.
On est généralement persuadé que Beaumarchais a
voulu se peindre dans Figaro . Ceci demande explication.
Il est plus que douteux qu'un homme qui prétendait
à une sorte de considération publique , ait en le
projet de se mettre lui-même en scène sous les traits
d'un pauvre diable de barbier, qui, tout en menantune
intrigue dont les fins sont honnètes , laisse soupçonner
qu'il en conduirait tout aussi volontiers une autre dont
les fius ne leseraient pas. Il y a dans ce masque de Figaro
quelque chose d'effronté et de suspect qui empèche
qu'un galant homme en veuille couvrir son visage. Mais
il est certain que Beaumarchais a mis dans la bouche
de ce même Figaro nombre de traits qui font une allusion
directe à ses propres aventures ; c'est une espèce de
supplément à ses Mémoires et une continuation d'hosțilités
contre ses parties. L'une d'elle est à la fois nommée
et qualifiée dans le mot de maringouin , sorte d'insecte
très-incommode; et ce trait : Loué par ceux-ci ,
blámé par ceux-là , avait évidemment pour intention
de rappeler le bláme honorable dont le parlement Maupeou
venait de le charger. C'est seulement de cette manière
et dans cette mesure qu'il faut entendre la prétendue
ressemblance de Beaumarchais avec son barbier
Figaro. Au reste , c'était une manie particulière à cot
écrivain, de vouloir marquer chacune de ses pièces
pour ainsi dire du sceau de ses opinions, de ses passions
et de ses aventures personnelles. Plein de lui-même , il
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
semblait craindre que le public ne s'occupât plus de la
pièce que de l'auteur , et il plaçait toujours l'auteur dans
quelque coin de la pièce. Lerôle du frère dans Eugénie,
retrace , à certaines circonstances près , son affaire
avec Clavijo , l'amant de sa soeur. Nous venons de voir
que le Figaro du Barbier de Séville était chargé de rappeler
de tems en tems Beaumarchais au souvenir du
párterre et de provoquer encore quelques applaudissemens
pour lui . On en peut dire autant du Figaro de la
Folle Journée , et l'argumentation sur Pet et l'ou , adverbe
de lieu ou conjonction alternative , dans le dédiť
signé par Figaro à Marceline , paraît bien être une parodie
de l'accusation de faux intentée si ridiculement à
l'auteur par le comte de la Blache. Personne ne doute
que dans Tarare, dont la moralité est que la grandeur
d'un homme sur la terre
N'appartient point à son état ,
Qu'elle est toute à son caractère ,
Beaumarchais n'ait eu l'intention formelle d'étaler le
triomphe de la qualité qui dominait en lui, de cette
force de caractère , qui, d'un état assez obscur , l'avait
élevé à une grandeur de fortune et de renommée fort
au-dessus de la noblesse et de la richesse héréditaires .
Les deux Figaro avaient déjà préludé , súr un ton moins
haut, à l'expression de cette vérité dont Beaumarchais
était fier et même vain. Enfin, dans la Mère coupable ,
le nom deBégearss , déguisant beaucoup trop mal celui
d'un de ses derniers et plus rudes antagonistes , perpétuait
le bruit d'une affaire judiciaire toute récente , où
malheureusement Beaumarchais n'avait pas joué le rôle
brillant. On sent cette différence de fortune à celle de
sa vengeance. Triomphant , quoique blamé , il avait
achevé gaîment sur la scène ceux qu'il avait déjà immolés
si gaîment au barreau. Ici, il fait un acte de fureur
noire, en donnant le nom de son adversaire au machinateur
des plus odieux complots; celui-ci , il est vrai ,
lui en avait donné l'exemple et presque le droit , en disant
de lui dans un plaidoyer : Ce malheureux sue le
crime. L'offense et la représaille sont également de mauvais
goût et de mauvaise foi.
Le Figaro a quelque rapport avec ces personnages de
MAI 1809. 275
convention dont l'ancienne comédie aimait à faire usage
et qu'on voyait paraître dans un grand nombre de
pièces avec un caractère , un langage et un costume
donnés ; mais il endiffere, en ce qu'il est un être individnel
et non générique, que l'auteur nous montre successivement
dans les différentes phases de sa vie. Beaumarchais
, qui s'est toujours plu à présenter comme les
moyens et les résultats d'un grand systême combiné
d'avance , les actes très-décousus de son existence civile
et littéraire , a voulu faire accroire qu'il avait conçu simultanément
l'espèce d'ensemble formé par ses trois
Figaro. Il prétend que ses deux comédies espagnoles ne
furentfaites que pour préparer le drame de la Mère
coupable. « Les deux premières époques du roman de la
>> familledu comte Almaviva, dit-il encore , ne semblent
>> pas , dans leur gaîté légère , offrir des rapports bien
>> sensibles avec la profonde et touchante moralité de la
>> dernière ; mais elles ont dans le plan de l'auteur une
>> connexion intime. » Beaumarchais se moque; il suffit
de le citer encore lui-même , pour renverser tout cet
échafaudage de préméditation, de préparation et de
connexion intime. On se rappelle bien d'abord que le
Barbier de Séville était destiné à la comédie italienne ;
oril n'aurait pas posé sur cette scène légère et bouffonne
les fondemens d'un édifice qu'il eût eu dessein de couronner
sur la scène française par le triste drame de la
Mère coupable : encore moins aurait-il pu songer à
mettre unjour la Mère coupable en opéra comique, enjolivé
d'ariettes et de couplets. Mais voici qui vaut
mieux encore que des raisons ; ce sont des faits. Je les
tire de la préface du Barbier de Séville et de celle du
Mariage de Figaro. Beaumarchais, qui n'avait voulu,
dit-il , faire du Barbier qu'une pièce amusante et sans
fatigue , prétend qu'au lien de rester dans sa simplicité
comique , il aurait pu étendre et tourmenter son plan à
lamanière tragique ou dramique (c'est toujours lui qui
parle); et là-dessus il imagine follement un sixième
acte,dans lequel Bartholo et Figaro , se disputant et passant
des injures aux coups , l'un aurait fait tomber de
dessus la tête de l'autre le rescille ou filet qui le coiffe, et
aurait ainsi mis à découvert la marque d'une spatule
$ 3
276 MERCURE DE FRANCE ,
impriméeà chaud sur cette tête rasée. A cette marque ,
le docteur aurait reconnu son fils dans Figaro , lequel ,
jusque-là , n'aurait connu que sa mère ; et cette mère ,
qui est Marceline , aurait été à la fin épousée par le docteur.
Cette idée en l'air, que Beaumarchais donne pour
tragique ou dramique , parut plus gaie à M. le prince
de Conti que la pièce du Barbier elle-même , et il
porta à l'auteur le défi public de mettre au théâtre
cette famille de Figaro indiquée dans la préface.
Beaumarchais accepta le défi , et composa la Folle
journée , dans laquelle il crut pouvoir , sans perdre la
gageure , changer quelque chose à ce plan pour rire ,
qu'il n'aurait jamais songé de lui-même à exécuter.
Ainsi la spatule imprimée sur l'occiput se trouve placée
plus convenablement au bras droit ; ainsi Figaro qui
dans le Barbierde Séville, connaissait sa mère et parlait
quelquefois d'elle, ne la reconnaît, dans la Follejournée,
qu'au moment où il se voit presque forcé de l'épouser.
Ce qui est vrai, ce qui est prouvé , c'est que du tems
même de la Folle journée , Beaumarchais avait l'idée
de la Mère coupable , et y avait même déjà travaillé,
<<Je garde , dit -il , dans la préface du premier ouvrage,
>>une foule d'idées qui me pressent , pour undes sujets
>>les plus moraux du théâtre aujourd'hui sur mon chan
>>tier : la Mère coupable.... J'élèverai mon langage à
>> la hauteur de mes situations , j'y prodiguerai les traits
>>de la plus austère morale , et je tonnerai fortement
>> sur les vices que j'ai trop ménagés. Apprêtez-vous
>>donc bien , Messieurs , à me tourmenter de nouveau;
>> ma poitrine a déjà grondé ; j'ai noirci beaucoup de
>> papier au service de votre colère.>> Mais il se présente
ici une petite objection, Si , déjà, dans la pensée de
Beaumarchais , l'héroïne de cette Mère coupable était
Ja comtesse Almaviva, de quel front ose-t- il , au même
moment, la donner pour la plus vertueuse des femmes
par goût et par principes , et s'emporter contre ceux
qui lui trouvaient déjà un goût trop décidé et trop mal
combattu pour Chérubin- Léon d'Astorga? La camariste
Suzon elle-même , sage et attachée à ses devoirs au tems
de la Follejournée , paraît , à celui de la Mère coupable,
n'avoir pas toujours marché sur cette ligne dans l'intervalle
, apparemment pour que sa maîtresse n'eût pas
- ΜΑΙ 1809. 277
trop à rougir. Bégéarss lui parle avec un ton de privauté
fort suspect , et quand il assure de son amour cette
femme de chambre dont il a besoin, il a d'autant plus
l'air de l'entretenir d'un ancien goût éteint par la possession
et les infidélités peut-être mutuelles , que Suzon
qui avait bien dix-huit ans à l'époque de son mariage ,
et qui depuis a vu pleurer sa maîtresse pendant vingt
ans , est une femme qui approche de la quarantaine.
Enfin , lorsque la Comtesse lui dit : Je t'ai vu lui rendre
autrefois plus de justice ( à Bégéarss ) , elle baisse les
yeux. Ce jeu de figure indiqué par l'auteur lui-même ,
prouve qu'il estdans le secretde llaa liaison de Suzanné
avec Bégéarss , el ce secret est assez facilement saisi à lå
représentation par les spectateurs. Peut-être entrait-il
dans ce systême de moralité profonde et touchante , dont
Beaumarchais parle à chaque instant , d'établir que les
femmes les plus vertueuses et les plus sages finissent
toujours par avoir quelques faiblesses. Cela est loin de
cegenre honnéte où il n'admettait que des femmes irréprochables.
Figaro , par exemple , loin de s'être perverti
, a beaucoup gagné du côté de la morale ; sa probité
et sa délicatesse que je n'aurais pas voulu cautionner
à Séville et au château d'Aguas Frescas , inspirent toute
confiance à Paris ; il est rempli pour ses maîtres d'un
zėlė ardent et désintéressé , qui ne peut être égalé que
par'sa haine pour les fripons et les traîtres. Mais combien
il a perdu sous le rapport de l'esprit et des agrémens
! Comme cet animal domestique qui dans son enfance
nous amuse par sa légèreté , sa souplesse et sa
grâce, et qui , devenu vieux , sommeille tristement au
coin de notre foyer , et ne retrouve quelquefois son
agilité que pour obéir à cet instinct qui l'anime contre
d'autres habitans incommodes de nos maisons , ce
Figaro , plein de feu , d'espiéglerie et de gentillesse
dans ses jeunes années , est devenu , en vieillissant ,
lourd , sombre, hourru , brutál , et de plus mauvais goût
que jamais. En tout , ce drame de la Mère coupable ,
dont l'incroyable succès ne peut s'expliquer que par le
plaisir qu'ont apparemment les femmes à étouffer et å
se trouver mal , est un chaos d'horreurs et de désordres
qui fatigue la tête , froisse le coeur et souille l'imagination.
Le style en est monstrueux; l'intrigue en est
1
278 MERCURE DE FRANCE,
vicieuse : tout a bien la couleur du sujet , et Beaumarchais
prétend qu'il n'a fait le Barbier de Séville et la
folle Journée que pour arriver à ce drame révoltant !
En vérité, il aurait bien dû alonger encore la route et
nous faire grâce du but. Il est curieux de l'entendre
s'expliquer lui-même sur cet ouvrage terrible qui lui consumait
la poitrine. (Elle avait déjà beaucoup grondé,
comme on se le rappelle. ) «Je l'ai composé , dit- il ,
>>>avec la tête froide d'un homme et le coeur brûlant
>> d'une femme , comme on a dit que J.-J. Rousseau
>> écrivait. » Puis aussitôt , pour atténuer ce que ce rapprochement
de Rousseau et de lui pouvait avoir d'avantageux
, il ajoute : « J'ai remarqué que cet ensemble ,
» cet hermaphrodisme moral est moins rare qu'on ne le
>>> croit. Quand on réfléchit sur ce ton d'excessive suffisance
que Beaumarchais prend toujours en parlant de
Jui et de ses ouvrages , on est tenté de croire qu'il s'est
dit : C'est un mauvais calcul que d'employer cette modestie
apparente dont les hommes sont convenus entre
eux pour épargner mutuellement leur amour-propre.
Les sots vous, prennent au mot , et les gens d'esprit ne
vous savent point assez de gré d'une qualité presque
toujours factice , qui est d'obligation pour tous et par
conséquent ne peut distinguer personne. Disons de moi
hautement et en toute occasion tout le bien que j'en
pense ; quelques malins se moqueront de ma vanité : je
les ferai aisément passer pour des jaloux. Quant aux
bonnes gens , naturellement moins choqués du ridicule,
ils ne concevront pas que je puisse déroger si ouvertement
à l'usage commun sans en avoir le droit ; ils me
regarderont comme un homme supérieur qui ne saurait
, saus trop se baisser , placer sa tête sous ce niveau
élevé à la hauteur des hommes ordinaires. J'aurai donc
gagné pour ma réputation toute la différencedu nombre
des sots à celui des gens d'esprit : or l'opération ne peut
manquer d'être bonne. Je ne sais pas si Beaumarchais ,
excellent, calculateur, a réellement fait cette spécula
tion d'amour-propre; mais il me paraît difficile d'expliquer
autrement comment un homme si spirituel et si
malin pouvait avoir si souvent la vanité d'un sol et d'un
plastron à épigrammes. Nous en allons voir des preuves
qui surpassent toute croyance. AUGER. (Las aanp
ΜΑΙ 1009. 279
VARIÉTÉS.
SPECTACLES .-Académie Impériale de Musique.-Début
de M. Lavigne , dans le rôle d'Achille.
Tout finit , tout se renouvelle ! Cette maxime est d'une
application générale ; et si les pyramides d'Egypte , après
quatre mille ans d'existence , ont subi les atteintes du tems ,
devons-nous étre étonnés qu'après trente ans d'une carrière
fatigante autant que glorieuse , Lainez aspire après un successeur
qui lui permette de se reposer tranquillement sur ses
auriers ? La difficulté qu'on a cue à trouver ce successeur
est le plus bel éloge qu'on puisse faire du talent de Lainez .
M. Lavigne vient de se présenter aux épreuves , et la première
qu'il a subie a tourné à son avantage. Cet acteur, que
nous devons aux soins de MM. PPeerrssuuiisseett Lebrun, donne
de belles espérances à l'Opéra , et se fait remarquer par une
belle voix , par une méthode sage , qui laisse pourtant à
désirer plus d'assurance et moins de vague dans les intentions.
On a remarqué l'accent et l'expression qu'il a mis
dans le beau morceau : Cruelle ! non jamais; et les craintes
que l'affaiblissement de sa voix avaient données à la fin du
second acte , se sont tout à fait évanouies dans le troisième,
on son chant a repris toute sa vigueur. Il faut attendre,
pour asseoir un jugement , de lui avoir vu jouer Polynice et
Licinius , qui nous sont promis pour ses débuts. Chose
inouie ! Gluck, chanté dans le désert par presque tous les
débutans , avait attiré ce jour-là une réunion des plus brillantes
, à laquelle la rentrée de Mademoiselle Millière avait
sans doute aussi contribué .
Théâtre Français .- Le comte de Warwick et les Deux
Pages, pour la représentation au bénéfice de Mlle Fleury.
Une représentation à bénéfice est une pompe funèbre ;
c'est toujours une perte qu'elle nous annonce , et une perte
d'autant plus sensible , que ces sortes de faveurs ne sont
accordées qu'à des acteurs qui se sont attiré , pendant une
longue suite d'années, la bienveillance et la reconnaissance
du public par leurs talens. Mlle Fleury est dans ce cas; elle
a contribué pendant long -tems à soutenir la gloire du
Théâtre-Français : sans y avoir jamais joui d'une de ces réputations
brillantes telle que celle des Gaussin, des Dumesnii
et des Clairon , elle a su y tenir un rang distingué et s'y
faire remarquer dans plusieurs rôles qu'elle affectionnait
c'est ainsi que son talent savait nous rendre d'une manière
S
230 MERCURE DE FRANCE ,
A
peu commune ceux de Chimène , d'Eriphile , d'Aménaïde ,
d'Andromaque , etc.
Bien que ces sortes de représentations soient une dette
que le public se plaise à acquitter ; il désire néanmoins être
excité à cet acte de reconnaissance par quelque chose qui
pique sa curiosité . Aussi a-t-on grand soin de choisir , pour
ce jour-là , quelqu'ouvrage d'un mérite reconnu ou qui
rachète ses défauts par un long exil de la scène ; ce qui lui
donne pour beaucoup de gens le piquant de la nouveauté.
Le comte de Warwick réunissait ce double avantage,
Mais on n'en peut pas dire autant des Deux Pages , qui se
bornent (pour parler le langage des coulisses ) àl'honneur
deforcer la recette.
Warwick est le premier ouvrage de Laharpe ; il donna
cette tragédie à l'âge de vingt-trois ans ,et ce succès fit concevoir
à la scène tragique des espérances qui n'ont pas été
tout à fait réalisées ; il eût mieux valu , pour la réputation
de l'auteur , qu'il eût commencé sa carrière littéraire par les
Barmecides , et qu'il l'eût terminée par Warwick. On ne
lui aurait pas demandé compte de cette belle simplicité , de
ces beaux caractères si bien développés , de cet intérêt qui
se soutient par plusieurs situations , qui n'ont rien de
forcé, de cette versification enfin qui n'ariende rude , rien
d'ampoulé , qui conserve toujours le tonjuste qui lui convient
: en unmot, tout ce qui forme la masse des beautés
deWarwick, ne serait pas devenu un reproche pour la plupart
des derniers ouvrages de son auteur.
Warwick n'avait pas été joué depuis 1784. La pièce était
aussi neuve pourles acteurs que pour la plupartdes spectateurs
; aussi a-t-on remarqué qu'elle n'avait point été jouée
avec l'ensemble qu'elle obtiendra sans doute aux représentations
suivantes . Talma a eu de très-beaux momens et a mis
beaucoup de noblesse dans la scène de dispute au troisième
acte , et de sentiment dans le quatrième. Mlle Duchesnois a
su par son talent produire de grands effets dans son rôle
d'Elisabeth , et principalement dans la scène de la prison.
QuantàMile Raucourt , lorsqu'elle ne se montre pas dans des
roles qui peignent un sentiment profondément tragique , ou
quiinspirentune sombre terreur , le son de sa voix devient un
défaut choquant . L'amour maternel et le désir d'une vengeance
crue legitime , ne doivent pas être repoussant, et je
nepense pas que, le rôle de Marguerite doive produire ces
effets.
Plusieurs circonstances stances contribuaient àdonner aux Deux
Pages l'intérêt d'une d' pièce nouvelle . Je ne parlerai pas da
rôlede l'aubergiste Flipp , joué par Michot, ce n'était pas un
MAI 1309 . 281
début; mais Mlle Duchesnois , oubliant les accens tragiques ,
pour nous dérider par les espiégleries d'un page , était un
contraste assez piquant. Si les succès servent à encourager les
talens, nousdevons nous attendre à voir souvent MlleDuchesnois
dans la comédie , où elle pourra faire briller une gaîté et
une légèreté qu'on aurait été excusable de ne pas espérer d'une
élève de Melpomène. Mlle Leverd aurait dû , peut-être pour
lesintérêtsde sa réputation, attendre quelques années avant
dese chargerdurroôlleeddeeMme Flipp. Il n'y avait pas deux mois
que tout le mondey avait admiré Mlle Contat, et l'imiter était
unmoyen de plus de la rappeler à nos regrets; d'ailleurs ,
Mile Leverd, en attendant quelques années, éloignait le
terme de comparaison. Les petites caresses amicales d'une
femmequi est censée avoir quarante ans , envers un page de
Ireize à quatorze , deviennent les agaceries d'une coquette
quand cette femme n'a que dix-huit ou vingt ans , et justifient
trop alors les petits mouvemens de jalousie du bon
M. Flipp.
MileFleury a dû voir dans le nombre et le choix des personnes
qui se sont empressées d'assister à sa représentation ,
une nouvelle et dernière preuve de la bienveillance et de
l'estime du public.
Théâtre de l'Odéon.-L'Argent du Voyage.-Un jeuné
homme , envoyé à Paris pour faire ses études , s'y laisse entrainer
par de faux amis dans tous les écarts de la jeunesse :
il joue et perd tout l'argent que son oncle lui envoie. Cet
oncle, qu'il ne connaît pas , voulant juger jusqu'à quel point
va le dérangement de son neveu , vient à Paris et se loge
dans le même hôtel que lui; puis , voulant faire une épreuve,
lui fait compter cent louis pour retourner dans sa famille. Le
jeune homme court perdre la moitié de cet argent au jeu;
l'autre moitié lui est empruntée par ce même locataire , son
voisin , qui la luidemande pour faire face à une dette d'honneur;
il n'hésite pas un moment à la lui donner et à faire à
pied le voyage de Saint-Malo , sa patrie. Touché de ce trait
de générosité , le locataire redevient l'oncle , tout se découvre
et se termine par un mariage avec une jolie petite
cousine bien riche, que tous les petits travers n'avaient pas
fait oublier.
Cette pièce, dont le dialogue est en général spirituel
et bien coupé, se traîne par malheur, sur un fonds usé
ét sur des détails rebattus. Les jeunes gens qui se dérangent
n'amusent plus , et l'on ne croit plus aux oncles qui arrivent
desGrandes-Indes pour faire la fortune de leurs neveux.
L'auteur, qui'a désiré garder l'anonyme , est sans doute un
--
282 MERCURE DE FRANCE ,
jeune homme qui ne sait pas qu'il faut tuer les gens qu'on
vole , ou peut-être a-t-il craint d'avoir trop de meurtres à se
reprocher. - Mais si cet auteur est , comme on l'assure ,
une Dame , la galanterie exige que nous appellions de
simples emprunts les plagiats dont on peut la soupçonner
coupable.
NOUVELLES POLITIQUES .
: ( INTÉRIEUR. )
PREMIER BULLETIN
:
:
Au quartier-général de Ratisbonne,le 24 avril1809.
L'arméeautrichienne a passé l'lun lè 9 avril . Par- là les hostilités ont
commencé, et l'Autriche a déclaré une guerre implacable à la France ,
à ses alliés et à la Confédération du Rhin.
Voici qu'elle était la position des corps français et alliés :
Le corps du duc d'Auerstaedt , à Ratisbonne .
Le corps du duc de Rivoli , à Ulm .
Le corps du général Oudinot , à Augsbourg.
Le quartier-general , à Strasbourg.
re
Les trois divisions bavaroises , sous les ordres du due de Dantzick ,
placées , la 1 , commandée par le prince royal , à Munich ; la 2º, commandée
par le général Leroi , à Landshut; et la 3º, commandée par le
général de Wiède , à Straubing..
La division wurtembergeoise , à Heydenheim .
Les troupes saxonnes , campées sous les murs de Dresde.
Le corps du duché de Varsovie , commandé par le prince Poniatowsky ,
sous Varsovie.
Le 10 , les troupes autrichiennes investirent Passau où s'enferma un
bataillon bavarois ; elles investirent en même tems Kuſſtein , où s'enferma
également un bataillon bavarois . Ce mouvement eut lieu sans tirer un
coup de fusila
Les Autrichiens publièrent dans le Tyrol la proclamation ci-jointe (1 ) .
La cour de Bavière quitta Munich pour se rendre à Dillingen.
La division bavaroise qui était à Landshut se porta à Altorff, sur la
rive gauche de l'Iser .
La division commandée par le général de Wrède se porta sur Neustadt.
Le due de Rivoli partit d'Ulm et se porta sur Augsbourg .
Du 10 au 16 , l'armée ennemie s'avança de l'Inn sur l'Iser. Des partis
decavalerie se rencontrèrent , et ily eut plusieurs charges, dans lesquelles
les Bavarois curent l'avantage. Le 16 , à Plaffenhoffen , les 2º et 5º régimens
de chevaux-légers bavarois culbutèrent les hussards de,Stipschitz
et les dragons de Rosenberg.
Au même moment, l'ennemi se présenta en forces pour déboucher
par Landshut. Le pont était rompu , et la division bavaroise commandée
par le général Deroy , opposait une vive résistance à ce mouvement ;
mais menacée par des colonnes qui avaient passé l'Iser à Moorburg et
à Freysing , cette division se retira en hon ordre sur celle du général de
Wrède , et l'armée bavaroise se centralisa sur Neustadt.
(1) L'étendue desnouvelles officielles ne nous permet pas d'insérer dans
coNº, cette Proclamationet quelques autres pièces jointes aux Bulletins .
MAI. 1809 . 283
Départ de l'Empereur de Paris , le 13.
L'Empereur apprit par le télégraphe , dans la soirée du 12, le passage
de l'Ion par P'armée autrichienne , et partit de Paris un instant après. II
arriva le 16 , à trois heures du matin , à Louisbourg , et dans la soirée
du même jour à Dillingen , où il vit le roi de Bavière , passa une demiheure
avec ce prince , et lui promit de le ramener en quinze jours dans
sa capitale et de venger l'affront fait à sa maison , en le faisant plus grand
que ne furentjamais aucuns de ses ancêtres. Le 17 , à 2 heures du matin ,
S. M. artiva à Donawerth , où était établi le quartier- général , et donna
sur le champ les ordres nécessaires .
Lę 18 , le quartier-génétal fut transporté à Ingolstadt.
Combat de Plaffenhoffen , le 19.
Le 19 , le général Oudinot , parti d'Augsbourg , arriva à la pointe du.
jour àPlaffenhofien , y rencontra 3 ou 4000 Autrichiens qu'il attaqua et
dispersa , et fit 300 prisonniers .
Le duc de Rivoli , avec son corps d'armée, arriva le lendemain à
Plafienhoffen .
Le même jour , le duc d'Auerstaedt quitta Ratisbonne pour se porter
sur Neustadt et se rapprocher d'Ingolstadt. Il parut évident alors que le
projet de l'Empereur était de manoeuvrer sur l'ennemi qui avait débouché
de Landshut , et de l'attaquer dans le moment même où , croyant avoir
P'initiative , il marchait sur Ratisbonne.
Bataille de Tann , le 19.
Le 19, à la pointe du jour , le duc d'Auerstaedt se mit en marche sur
deux colonnes. Les divisions Morand et Gudin formaient sa droite ; les
divisions Saint- Hilaireet Friant formaient sa gauche. La division Saint-
Hilaire arrivée au village de Peisseing , y rencontra l'ennemi plus fort en
nombre , mais bien intérieur en bravoure : et la souvrit la campagne par
un combat glorieux pour nos atines . Le général Saint- Hilaire , soutenu
par le général Friant, culbuta tout ce qui était devant lui , enleva les
positions de l'ennemi ; lui tua une grande quantité de monde et lui fit
6 à 700 prisonniers. Le 72º se distingua dans cette journée, et le 57°
soutint son ancienne réputation . Il y a seize ans , ce régiment avait été
surnommé en Italie le Terrible , et il a bien justifié ce surnom dan
cette affaire où seul il a abordé et successivement défait six régimens
autrichiens .
Sur la gauche , à deux heures après-midi , le général Morandrencontra
également une division autrichienne qu'il attaqua en tête , tandis que le
duc de Dantzick avec un corps bavarois , parti d'Abensberg, vint le
prendre en queue. Cette division fut bientôt débusquée de toutes ses
positions , et laissa quelques centaines de morts et de prisonniers. Le
régiment entier des dragons de Levenher fut détruit par les chevaux-légers
bavarois , et son colonel fut tué. JA
Ala chânte du jour, le corps du duc de Dantzick fit sa jonction avee
celui du duc d'Auerstaedt.
Dans toutes ces affaires , les généraux Saint-Hilaire et Friant se sont
particulièrement distingués .
Ces malheurenses troupes autrichiennes qu'on avait amenéesde Viedne
au bruit des cliansons et des fifres , en leur faisant croire qu'il n'y avait
plusd'armée françaiseen Allemagne, et qu'elles n'auraient affaire qu'aux
Bavaroiset aux Wartembergeois , montrerenttout le ressentiment qu'elles
concevaient contre leurs chefs , de l'eureuroù ils les avaient entretenиев ,
et leur terreur ne fut que pinsavande à la vue de ces vieilles handes
qu'elles étaient accoutumes a considerer comme leurs marues
281 MERCURE DE FRANCE ,
Dans tous ces combats , notre perte fut peu considérable en comparaison
de celle de J'ennemi , qui sur-tout perdit beaucoup d'officiers et de
généraux , obligés de se mettre en avant pour donner de l'élan à leurs
troupes. Le prince de Lichtenstein, le général de Lusignan et plusieurs
autres furent blessés. La perte des Autrichiens en colonels et officiers de
moindre grade est extrêmement considérable.
Bataille d'Abensberg , le 20.
L'Empereur résolut de battre et de détruire le corps de l'archidue Louis
etceluidu général Hiller , forts ensemble de 60,000 hommes. Le 20,
S. M. se porta à Abensberg. Il donna ordre au duc d'Auerstaedt de tenir
en respect les corps de Hohenzollern , de Rosenberg et de Lichtenstein ,
pendant qu'avec les deux divisions Morandet Gudin , les Bavarois et les
Wurtembergeois , il attaquait de front l'armée de l'archiduc Louis et du
général Hiller , et qu'il faisait couper les communications de l'ennemi
parleducde Rivoli , en le faisant passer à Freying et de-là sur les derrières
de l'armée autrichienne. Les divisions Morand et Gudin formèrent
la gauche et manoeuvrèrent sous les ordres du duc de Montebello .
L'Empereur se décida à combattre ce jour-là à la tête des Bavarois et
des Wurtembergeois . Il fit réunir en cercle les officiers de ces deux armées
etleurparla long-tems . Leprince royal de Bavière traduisait en allemand
ce qu'il disait en français . L'Empereur leur fit sentir la marque de confiance
qu'il leur donnait. Il dit aux officiers bavarois que les Autrichiens
avaient toujours été leurs ennemis ; que c'était à leur indépendance qu'ils
en voulaient ; que depuis plus de deux cents ans les drapeaux bavarois
étaientdéployés contre la maison d'Autriche ; mais que cette fois il les
rendrait si puissans , qu'ils suffiraient seuls désormais pour lui résister
Il parla aux Wurtembergcois des victoires qu'ils avaient remportées
sur la maison d'Autriche , lorsqu'ils servaient dans l'armée prusienne ,
et des derniers avantages qu'ils avaient obtenus dans la campagne de
Silésie. Il leur dit à tous que le moment de vaincre était venupour porter
la guerre sur le territoire autrichien . Ces discours qui furent répétés aux
compagnies par les capitaines , et les différentes dispositions que fit
l'Empereur , produisirent l'effet qu'on pouvait en attendre.
L'Empereur donna alors le signaldu combat, et mesura les manoeuvres
surle caractère particulier de ces troupes. Le général de Wrède , officier
bavarois d'un grand mérite , placé an devant du pont de Siegenburg,
attaqua une division autrichienne qui lui était opposée. Le général
Vandamme qui commandait les Wartembergeois , la déborda sur son
flancdroit. Leduc de Dantzick avec la division du prince royal et celle
du général Deroy , marcha sur le village de Reuhausen pour arriver sur
la grande route d'Abensberg à Landshut. Le duc de Montebello avec ses
deux divisions françaises força l'extrême gauche , culbuta tout ce qui
étaitdevant lui , et se porta sur Rohr et Rothemburg. Sur tous les points
la canonnade était engagée avec succès . L'ennemi déconcerté par ces
dispositions, ne combattit qu'une heure et battit en retraite. Huit drapeaux,
douze pièces de canon , 18,000 prisonniers furent le résultatde
cette affaire, qui ne nous a coûté que peu de monde.
Combat et prise de Landshut le 21 . :
Labatailled'Abensberg ayant découvert le flanc de l'armée autrichienne
ettous les magasins de l'ennemi , le 21 , l'Empereur , dès la pointe da
jour , marcha sur Landshut. Le duc d'Istrie culbută la cavalerie ennentie,
dans la plaine en avant de cette ville.
Le généralde division Mouton fit marcher au pas de charge sur lepont
les grenadiers du 17 , formant la tête de la colonne. Ce pont , qui est
enbois,était embrase; mais ne fut point un obstacle pour notre infans
MAI 1809. 285
terie, qui le franchit et pénétra dans la ville. L'ennemi , chassé de sa
position, fut alors attaqué par le duc de Risoli , qui débouchait par la
rive droite. Landshut tomba en notre pouvoir , et avec Landshut , nous
primes50 pièces de canon, gooo prisonniers , 600 caissons du parc attelés
etremplis de munitions , 3000 voitures portant les bagages, trois superbes
équipages de pont , enfin les hôpitaux et les magasins que l'armée autuichienne
commençait à former. Des courriers , des aides-de-camp du
général en chef le prince Charles , des convois de malades veuant à
Landshut , et très-étonnés d'y trouver l'ennemi , eurent le même sort.
Bataille d'Eckmühl le 22.
Tandis que la bataille d'Abensberg et le combat de Landshut avaient
des résultats si importans , le prince Charles se réunissait avec le corps
de Bohême , commandé par le général Kollowrath , et obtenait àRatisbonne
nu faible succès. Mille hommes du 65° , qui avaient été laissés
pour garder le pont de Ratisbonne , ne reçurent point l'ordre de se retirer.
Černés par l'armée autrichienne , ces braves ayant épuisé leuis cartouches,
furent obligés de se rendre . Cet événement fut sensible à l'Empereur. 11 /
jura que, dans les vingt-quatres heures , le sang autrichien coulerait
dans Ratisbonne , pour venger cet affront fait à ses armes .
• Dans le même tems , les ducs d'Auestaedt et de Dantzick tenaient en
échec les corps de Rosenberg , de Hohenzollern et de Lichtenstein. II
n'yavait pas de tems à perdre. Le 22 au matin, l'Empereur se mit en
marche de Landshut avec les deux divisions du duc de Moutebello , le
corps du duc de Rivoli , les divisions de cuirassiers Nausouty et Saint-
Sulpiceet la division wurtembergeoise. A deux heures après -midi, il
arriva vis-à-vis Eckmühl , ou les quatre corps de l'armée autrichienne
formant 110,000 hommes , étaient en position sous le commandement de
Parthidue Charles . Le duc de Montebello déborda l'ennemi parla gauche
avec la division Gudin. Au premier signal , les dues d'Auerstaedt et de
Dantzick et la divisionde cavalerie légèreduggeénneérraalt Montbrun débouchèrent.
On vit alors un des plus beaux spectacles qu'ait offerts la guerre.
Centdix mille ennemis attaqués sur tous les points , tournés par leur
gauche , et successivement dépostés de toutes leurs positions . Le détail
des événemens militaires serait trop long : il suflit de dire, que mis en
pleine déroute , l'ennemi a perdu la plus grande partie de ses canons et
un grand nombre de prisonniers; que le 10º d'infanterie légère de là
division Saint-Hilaire se couvrit de gloire en débouchant sur l'ennemi ,
etque les Autrichiens , débusqués du bois qui couvre Ratisbonne , furent
jetés dans la plaine et coupés par la cavalerie. Le sénateur général de
division Demont eut un cheval tué sous lui. La cavalerie autrichienne ,
forte et nombreuse se présenta pourprotéger la retraite de soninfanteric;
Ja division Saint-Sulpice sur la droite, la division Nansouty sur la gauche,
P'abordèrent ; la ligne de hussards et de cuirassiers ennemis fut mise en
déroute. Plus de 300 cuirassiers autrichiens furent faits prisonniers . La
nuit commençait. Nos cuirassiers continuèrent leur marche sur Ratis
bonne. Ladivision Nansouty rencontra une colonne ennemie qui se sau
vait, la chargea et la fit prisonnière.; elle était composéede 5 bataillons
hongrois de 1,500 hommes .
→ La division Saint-Sulpice chargea un autre carré dans lequel faillit
êtrepris le prince Charles , qui ne dût son salut qu'à la vitesse de son
cheval. Cette colonne fut également enfoncée et prise. L'obscurité obligea
enfin à s'arrêter. Dans cette bataille d'Eckmühl, il n'y eût que la moitié
peu près des troupes françaises engagée. Poussée l'épée dans les reins,
1armée ennemie continua de défiler toute la quit par morceaux et dans
Ja plus épouvantable déroute. Tous ses blessés , la plus grande partie de
son artillerie , 15 drapeaux et 20,000 prisonniers sont tombés en notre
pouvoir. Les cuirassiers se sont, comme à l'ordinaire, couverts de gloire,
286 MERCURE DE FRANCE ,
5
Combatet prise de Patisbonne , le 23.
Le 23, à la pointe du jour , on s'avança sur Ratisbonne , Pavantgarde
formée par la division Gudin , et par les cuirassiers des divisions
Nansoutyet Saint-Sulpice , on ne tarda pas à apercevoir la cavalerie
ennemie qui prétendait couvrir la ville . Trois charges successives s'engagèrent,
toutes furent à notre avantage. Sabrés et mis en pièces , 8000
hommes de cavalerie ennemie repassèrent précipitamment le Danube.
Sur ces entrefaites , nos tirailleurs tâtèrent la ville. Parune inconcevable
disposition , le général autrichien y avait placé 6 régimens sacrifiés sans
raison. La ville est enveloppée d'une mauvaise enceinte , d'un mauvais
fossé et d'une mauvaise contrescarpe . L'artillerie arriva , on mit en batterie
des pièces de 12. On reconnut une issue par laquelle , au moyen
d'une échelle , on pouvait descendre dans le fossé , et remonter ensuite
par une brèche faite à la muraille .
Le duc de Montebello fit passer par cette ouverture un bataillon qui
gagna une poterne et l'ouvrit ; on s'introduisit alors dans la ville. Tout
ce qui fit résistance fut sabré ; le nombre des prisonniers passa 8000. Par
suite de ses mauvaises dispositions , l'ennemi n'eut pas le tems de couper
le pout , et les Français passèrent pêle-mêle avec lui sur la rive gauche.
Cette malheureuse ville , qu'il a en la barbarie de défendre , a beaucoup
souffert ; le feu y a été une partie de la nuit; mais par les soins du gé
néral Morand et de sa division , on parvint à le dominer et à l'éteindre.
Ainsi à la bataille d'Abensberg , l'Empereur battit séparément les
deux corps de l'archiduc, Louis et du général Hiller. Au combat da
Landshut , il s'empara du centre des communications de l'ennemi et du
dépôt général de ses magasins et de son artillerie. Enfin , à la bataille
d'Eckmühl , les quatre corps d'Hohenzollern , de Rosenberg , de Kollowrathet
de Lichtenstein , furent défaits et mis en déroute. Le corps du
général Bellegarde , arrivé le lendemain de cette bataille ,ne put qu'être
témoin de la prise de Ratisbonne et se sauva en Bohème.
Cette première notice des opérations militaites qui ont ouvert la campagned'une
manière si brillante , sera suivie d'une relation plus détaillée
de tous les faits d'armes qui ont illustré les armées françaises et alliécs .
Dans tous ces combats , notre perte peut se monter à 1200 tués et à
4000 blessés . Le général de division Cervoni , chef d'état-majer du duc
de Montebello , fut frappé d'un boulet de canon , et tomba mort sur le
champ de bataille d'Eckmühl. C'était un officier de mérite , et qui s'était
distingué dans nos premières campagnes . Au combat de Peissing , le
général Hervo , chef de l'état-major du duc d'Auerstaedt ,aétéégalement
tué. Le duc d'Auerstaedt regrette vivement cet officier, dont il estimait
la bravoure , l'intelligence et l'activité. Le général de brigade Clément ,
commandant une brigade de cuitassiers de la division Saint-Sulpice ,
euun bras emporté ; c'est un officier de courage et d'un mérite distingué.
Le général Schramm a été blessé. Le colonel du 14me de chasseurs
a été tué dans une charge. En général , notre perte en officiers est peu
considérable. Les 1000hommes du 65me , qui ont été faits prisonniers,
ont été laplupart repris. Il est impossible de montrer plus de bravoure
et de bonne volonté qu'en ont montré les troupes.
a
A la bataille d'Eckmühl , le corps du duc de Rivoli n'ayant pu encore
rejoindre , ce maréchal est resté constamment auprès de l'Empereur ; il
aporté des ordres et fait exécuter différentes manoeuvres .
Al'assaut de Ratisbonne , le duc de Montebello , qui avait désigné le
Mieu du passage, a fait porter les échelles par ses aides de camp.
Le prince de Neufchâtel , afin d'entourager les troupes , et de donner
enmême tems une preuve de confiance aux alliés , a marché plusieurs
fois àl'avant-garde avec les régimens bavarois .
:MAI 1809. 287
Le doc d'Auerstaedt a donné dans ces différentes affaires de nouvelles
preuves de l'intrépidité qui le caractérise. 1
Le duc de Rovigo , avec autant de dévouement que d'intrépidité , a
traversé plusieurs fois les légions ennemies , pour aller faire connaître
aux différentes colonnes les intentions de l'Empereur .
Des 220,000 hommes qui composaient l'armée autrichienne , tous ont
été engagés , hormis les 20,000 hommes que commande le général Bellegarde
et qui n'ont pas donné. De l'armée française , au contraire ,près
de la moitié n'a pas tiré un coup de fusil. L'ennemi étonné par des mouvemens
rapides et hors de ses calculs , s'est trouvé en un moment déchu
de sa folle espérance , et transporté du délire de la présomption dans un
abattement approchant du désespoir.
SECOND BULLETIN.
Au quartier-général de Mulhdorf, le 27 avril 180g.
Le 22, lendemain du combat de Landshut , l'Empereur partitde cette
ville pour Ratisbonne , et livra la bataille d'Eckmülh. En même tems , il
envoya le maréchal duc d'Istrie avec la division bavaroise aux ordies du
général deWiède , et la division Molitor, pour se porter sur l'Inn ét poursuivre
les deux corps d'armée autrichiens battus à la bataille d'Abensberg
et au combat de Landshut.
Le maréchal duc d'Istrie , arrivé successivement à Witsbiburg et àNenmarck
, y trouva un équipage de pont attelé , plus de 400 voitures , des
caissons et des équipages , et fit dans sa marche 15 à 1,800 prisonniers .
Les corps autrichiens trouvèrent au-delà de Neumarck un corps de réserve
qui arrivait sur l'Inn ; ils s'y rallièrent, et le 25 livrèrent à Neumaick
un combat , où les Bavarois , malgré leur extrême infériorité, conservèrent
leurs positions .
Le 24 , l'Empereur avait dirigé le corps dumaréchal duc deRivoli , de
Ratisbonne sur Straubing ,et de-là sur Passau , où il arriva le 26- Leduc
de Rivoli fit passer l'inn an batalion du Pô , qui fit 300 prisonniers , débloqua
la citadelle et occupa Scharding.
Le 25, le maréchal duc de Montebello avait en ordre de marcher avec
son corps de Ratisbonne sur Mulhdorf. Le 27 , il passa l'inn et se porta
sur la Salza.
Aujourd'hui 27 , l'Empereur a son quartier-général à Mulhdorf.
La division autrichienne , commandée par le général Jellachich , qui
occupaitMunich , est poursuivie par le corps du duc de Dantzick. "
Le roi de Bayière s'est montréde sa personne à Munich. Ilest retourné
ensuite àAugsbourg , où il restera encore quelques jours , attendant pour
rétablir fixement sa résidence à Munich, que la Bavière soit entiérement
purgée des partis ennemis ,
Cependant , du côté de Ratisbonne , le duc d'Auerstaedt s'est mis à la
poursuite du prince Charles , qui , coupé de ses communications avec
Pinn et Vienne, n'a eu d'autre ressource que de se retirer dans les mor
tagnes de Bohême par Waldımunchen et Cham.
1.
Quant à l'empereur d'Autriche, il paraît qu'il était devant Passau ,
v'etant chargé d'assiéger cette place avee trois bataillons de la Landwerh.
Toute la Bavière et le Palatinat sont délivrés de la présence des armées
ennemies .
ARatisbonne , l'Empereur a passé la revue de plusieurs corps , et s'est
fait présenter le plus brave soldat , auquel il a donné des distinctions et
des pensions ; et le plus brave officier , auquel il a donné des baronies et
des terres: il a spécialement témoigné sa satisfaction aux divisions Saint-
Hilaireet Friant . T
Jusqu'à cette heure , l'Empereur a fait la guerre presque sans équipages
288 MERCURE DE FRANCE , MAI 1809. *
et sans garde : et l'on a remarqué qu'en l'absence de sa garde , il avait
toujours eu autour de lui des troupes alliées bavaroises et wurtembergeoises
, voulant par-là leur donner unepreuve particulière de confiance .
Hier sont arrivés à Landshut une partie des chasseurs et grenadiers à
cheval de la garde , le régiment de fusiliers et un bataillonde chasseurs à
pied.
D'ici à huit jours toute la garde sera arrivée.
Ona fait courir le bruit que l'Empereur avait eu lajambe cassée. Le
fait est qu'une balle morte a effleuré le talon de la botte de S. M.; mais
n'a pas même altéré la peau. Jamais S. M. , au milieu des plus grandes
fatigues, ne s'est mieux portée .
On remarque comme un fait singulier qu'un des premiers officiers autrichiens
faits prisonniers dans cette guerre , se trouve être l'aide - decamp'du
prince Charles envoyé à M. Otto pour lui remettre la fameuse
lettre portant que l'armée française eût à s'éloigner.
Les habitansde Ratisbonne s'étant très-bien comportés , et ayant mon .
tré l'esprit patriotique et confédéré que nous étions en droit d'attendre
d'eux , S. M. a ordonné que les dégâts qui avaient été faits , seraient réparés
à ses frais , et particulièrement la restauration des maisons incendiées,
dont la dépense s'élèvera à plusieurs millions .
Tous les souverains et tous les pays de la Confédération montrent
l'esprit le plus patriotique . Lorsque le ministre d'Autriche à Dresde remit
ladéclarationde sa cour au roi de Saxe , ce prince ne put retenir son
indignation. « Vous voulez la guerre , dit le roi, et contre qui? Vous
>> attaquez ,et vous invectivé celui qui , il y a trois ans , maître de votre
sort , vous a restitué vos Etats. Les propositions que l'on ne fait
> m'affligent ; mes engagemens sout connus de toute l'Europe ; aucun
>>prince de la Confédération ne s'en détachera. »
1
Le grand-duc de Wurtzbourg , frère de l'Empereur d'Autriche , a
montré les mêmes sentimens , et a déclaré que si les Autrichiens avançaient
sur ses Etats , il se retirerait , s'il le fallait , au-delà du Rhin : tant l'esprit
de vertige et les injures de la cour de Vienne sont généralement
appréciés ! Les régimens des petits princes , toutes les troupes alliés
demandent à l'envi à marcher à l'ennemi.
Une chose notable et que la postérité remarquera comme une nouvelle
preuve de l'insigne mauvaise foi de la maison d'Autriche , c'est que le
même jour qu'elle faisait écrire au roi de Bavière la lettre ci-jointe (1), elle
faisait publier dans le Tyrol la proclamation signée du général Jellachich:
le même jour on proposait au roi d'être neutre et on insurgeait ses
sujets. Comment concilier cette contradiction , ou plutôt comment justifier
cette infamie ! 4
PROCLAMATION.
Donawerth , le 17 avril 1809.
Soldats, le territoire de la Confédération a été violé. Le général autri
chien veut que nous fuyions à l'aspect de ses armes , et que nous lui
abandonnions nos alliés . J'arrive avec la rapidité de l'éclair.
Soldats , j'étais entouré de vous lorsque le souverain d'Autriche vint à
mon bivouac de Moravie ; vous l'avez entendu implorer ma clémence et
me jurerun amitié éternelle. Vainqueurs dans trois guerres , l'Autriche a
dû tout à notre générosité ; trois fois elle a été parjure !!! Nos succès
passés nous sont un sûr garant de la victoire qui nous attend.
Marchons donc, et qu'à notre aspect l'ennemi reconnaisse sou
yainqueur. Signé, NAPOLÉON.
(1) L'espace n'apas permis de l'insérer dans ceNo.
( N° CCCCVIII . )
( SAMEDI 13 MAI 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
mmm
FRAGMENT.
Cemorcean est extrait du sixième chant de l'Argonautique
de Valerius Flaccus. L'auteur , avant de raconter les combatsde
Jason et des Argonautes dans les plaines de Colchos ,
donne quelques détails sur les moeurs et sur la manière de
faire la guerre des différentes peuplades Scythiques qui doivent
lui ètre opposées. Ce morceau a paru présenter quelqu'intérêt
parce qu'il peint avec exactitude les moeurs des
peuples barbares qui , quatre siècles après l'époque où vivait
l'auteur , envahirent l'Empire Romain.
MUSE , dis quels exploits tu vis sur ce rivage ,
Des enfans du Riphée attester le courage ,
Dequels héros Persès appuya ses desseins ,
Combien le Scythe arma de belliqueux essaims ;
Je ne suffirais pas , quand j'aurais mille bouches ,
Acompter, à nommer tous ces guerriers farouches ;
Nul sol n'est plus fécond en généreux soldats :
Et quoique chaque jour dans les cruels combats
Le sang de ses enfans à larges flots ruisselle ,
Son sein toujours fécond toujours les renouvelle ,
Et du vaste dragon (1) les immenses replis
(1) Le dragon , pour les pays situés sous la constellation du dragon
polaire. Quod geminas Arctos, magnumque quod impleat anguem.
T
5
cen
200
MERCURE DE FRANCE ,
Sont d'un peuple innombrable incessamment remplis.
Borne-toi donc , Déesse , à me faire connaître
Le nom de chaque peuple , et celui de leur maître.
Le farouche Hénioque et le terrible Alain
Marchaient sous les drapeaux d'un puissant souverain ,
L'implacable Anausis outré de voir Médée
Au mépris de ses feux par Stirus possédée.
Hélas ! il ignorait le danger de ses voeux ,
Les dieux par leur refus le servirent bien mieux .
A leur suite venaient les Bisaltes sauvages .
Leur chef est Colaxés . Sur les scythiques plages ,
Aux lieux où le Tibise arrive au sein des mers ,
Ce roi reçut le jour du Dieu puissant des airs .
Hora , sa mère , offrait dans sa structure étrange
De l'homme et du serpent le bizarre mélange.
Mais ce hideux contraste effraya peu , dit- on ,
Les goûts capricieux de l'époux de Junon.
Pour marquer de leur roi la céleste origine ,
Ses soldats de ce Dieu portent l'arme divine :
L'image de la foudre orne leurs boucliers (2) ,
Rome , à plus juste titre elle orne tes guerriers .
Les triples feux aîlés du rapide tonnerre
Sont l'emblème frappant de tes foudres de guerre ;
Colaxès à l'éclat des carreaux paternels
Joint encor l'ornement des serpens maternels.
Leurs dards se rejoignaut attachent sa ceinture ,
Et l'agraffe paraît en butte à leur morsure.
Auchus vient sur ce bord déployer après eux
Des fiers Cimmériens les bataillons nombreux .
Auchus vit sur son front , dès sa tendie jeunesse ,
Flotter les cheveux blancs de la froide vieillesse ;
Leur touffe se déploie en longs anneaux brillans ,
Son front est ceint trois fois de leurs plis ondoyans,
La sainte bandelette , en deux rangs séparée ,
Jusqu'à ses pieds descend de sa tête sacrée.
Daraps mène au combat les farouches Dathis.
Ses pieds , d'une blessure encore appesantis ,
Servent mal sa valeur ; mais son zèle intrépide
Offre un illustre exemple au vaillant Dandaride ;
Rhodanuset Sidon suivent ses étendards .
(3) La légion fulminante, qui portait un triple foudre sur son bouclier.
ΜΑΙ 1809. 291
Le brave Anxur y joint ces fiers enfans de Mars
Qui du dormant Byes bordent les eaux immondes ,
Et ceux que le Gérys enivre de ses ondes .
Chrixus mène à Colchos les faibles Akésins .
Leurs enseignes d'avance expliquent leurs destins .
Ces guerriers aux combats suivent un cerf timide.
L'or brillant de son poil les precède et les guide ;
Mais son air triste et morne , emblème de leur sort ,
Annonce la défaite et présage la mort.
Les plaintes,de Persès et les cris de sa haine
Avec ses Hyléens ont entraîné Syène .
Nul sol ne voit monter de plus hautes forêts .
Le trait se lasse avant d'atteindre à leurs sommets .
Persès jusqu'à l'Aurore a porté sa prière .
Elle émeut du Cyris la nation guerrière .
L'Hircanien farouche accourt de toutes parts ;
Il a quitté son antre , et les Gètes leurs chars .
Là , tout un peuple habite en des maisons roulantes ;
Ils campent sur des chars , ils y dressent leurs tentes .
La peau de leurs coursiers leur prête un sûr abri.
Là, du sein maternel chaque enfant est nourri .
L'arme qui les distingue est la longue Cataïe
Qu'à lancer de son char le jeune enfant essaie .
Le rapide Tyras voit ses bords désertés .
On arrive et d'Ambène , et des champs écartés
D'Ophiuse fertile en poison homicide :
Tout s'arme , tout s'ébranle ; enfin dans la Colchide ,
Le Sinde même accourt , peuple lâche , avili ,
Des crimes paternels l'esprit toujours rempli ,
Craignant encore les fouets sous qui tremblaient ses pères (3) .
Avec quel appareil et quels cris militaires
Des Corals belliqueux le digne souverain ,
Phalcès , a déployé leurs bataillons d'airain !
Tout surprend chez ce peuple ; un tronçon de colonne
Représente à leurs yeux le Dieu puissant qui tonne .
Leur enseigne que l'art forma d'un dur acier
Figure un porc immonde , un chariot grossier.
Ce peuple dans le choc des batailles sanglantes
Dédaigne des clairons les clameurs enivrantes ,
(3) Les Sindes , peuple d'esclaves qui occupaient le territoire dont ils
avaient chassé les maîtres qui les avaient armés .
T2
292 MERCURE DE FRANCE ,
Nul instrument chez eux n'enflamme les combats.
Des hymnes solennels , chantés par leurs soldats ,
De leurs anciens guerrie's font revivre la gloire ;
Et les morts aux vivaus inspirent la victoire.
Ici , c'est l'Essédone où chaque cavalier
Avec un fantassin partage son coursier.
Là le hideux Bastarne à l'oeil creux et sauvage :
Les plús affreux sermens ont redoublé sa rage.
Un bouclier d'écorce est fixé sur son bras .
La Rumphée en ses mains sème au loin le trépas ,
Arme propre à ce peuple , et qui dans sa structure
Donne au bois , donne au fer une égale mesure .
Teutagone est leur roi. Non loin d'autres guerriers
Frappent d'un double dard de luisans boucliers :
La Parme est leur armure , et leurs traits sont l'Aclyde.
Ils quittent le Téras , l'Alazone limpide
L'Evarchus , doux berceau du cygne éblouissant ,
Le Noès de glaçons six mois se hérissant ,
Où l'eau dort sans murmure , où sur les bords du fleuve
L'homme , la hache en main, fend l'onde qui l'abreuve .
Géant Ariasmène , oui , je veux que ma voix
Anos derniers neveux apprenne tes exploits :
Tes bras lancent la mort. Citadelle vivante ,
Tout fuit devant tes chars qu'arme la faux tranchante .
Le Drancéen le suit, et les fiers Caspiens ,
Des portes du Caucase intrépides gardiens .
De leurs chiens belliqueux l'aboyante phalange
Toujours à leurs côtés eu bataille se range.
Avec eux au combatfond l'essaim valeureux:
Aussi tous les honneurs sont-ils communs entre eux.
La même tombe assemble et le chien et ses maîtres ,
Tous deux ont des bûchers , tous deux ont des ancêtres .
Leurs rauques aboiemens impriment la terreur.
Leur oeil rouge'et sanglant s'embrase de fureur.
D'une armure de fer leur poitrail se cuirasse ,
Le fer en dards aigus à leur col s'entrelace:
Moins affreux le gardien des portes du trépas ,
Ou les chiens qui d'Hécate accompagnent lés pas !
Quel chef guide aux combats l'Hircanien terrible ?
C'est Varnus , vieil augure , et pontife paisible .
Trois générations ont passé sous ses yeux ;
Etdès son premier age , interprète des Dieux ,
MAI 1809 293
Il avait à Colchos , plein d'un sacré délire ,
Annoncédes héros le céleste navire.
Depuis les fils du Nord , rapides conquérans ,
Ont soumis de Saba les sables odorans ,
Et du Nil à l'Indus ont étendu leur gloire :
Varnus dans l'avenir avait lu leur victoire.
Dans les champs de Colchos l'Ibérie a versé
Un torrent d'escadrons de piques hérissé.
Ces corps suivent les lois de Lathris et d'Otace ;
Le Nèvre et l'lazyge accourent sur leur trace ,
Le Nèvre à ses voisins ravissant leurs amours ,
L'lazyge abrégeant la longueur des vieux jours .
Sitôt que sa vigueur commence à disparaître ,
Quand sa lance et son arc méconnaissent leur maître ,
L'lazyge orgueilleux lâchement n'attend pas
Dans la caducité l'heure de son trépas ;
Il la prévient . Son fils l'affranchit de la vie .
Lui-même de ce fils arme la main chérie ,
L'un frappe , l'autre tombe. Et chacun , sans gémir ,
Donne ou reçoit la mort dont son coeur dut frémir,
Plus loin de nouveaux chefs , des nations nouvelles ,
Ici les Cisséens , et près d'eux les Mycèles ,
Qui des plus doux parfums embaument leurs cheveux;
Etl'Arimaspe , alors plus pauvre et plus heureux ,
Ne connaissant ni l'or de ses riches montagnes ,
Ni les peines , de l'or trop fideiles compagnes :
Etl'Auchate nerveux dont les bras exercés
Sous de vastes flets adroitement lancés
Enfermant l'ennemi qui contre lui s'avance ,
Auglaive meurtrier le livrent sans défense .
Serais- tu , Thyrsagète , oublié dans nos chants ,
Toi qui portes les jeux dans les combats sauglans ,
Et le gai tambourin , et l'écharpe flottante ;
Toi qui pares de fleurs ta lance verdoyante.
Ce peuple fut , dit-on , compagnon de Bacchus :
Avec lui ce héros , noble sang de Cadmus ,
Soumit ces bords heureux que parfume la myrrhe ,
Sur l'Arabe inconstant établit son empire ,
Et lorsqu'enfin vers l'Hèbre il dirigea ses pas ,
Laissa le Thyrsagète , en ces âpres climats .
De Bacchus chez ses fils le culte existe encore :
Avec l'airain sacré du vainqueur de l'aurore
1
294 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ils conservent aussi la flûte dont les sons
Dans les chants de Saba guidaient leurs bataillons .
Eumède de Persès accourt venger l'injure .
Le Satarque agitant sa blonde chevelure ,
Le Torin , l'Exomate ont suivi ses drapeaux .
Le Satarque enrichi du lait de ses troupeaux ,
Le Torin orgueilleux de son miel délectable ,
L'Exomate , écuyer , chasseur infatigable .
Ce peuple a des coursiers plus légers que les vents .
Lorsqu'à peine l'hiver durcit les flots mouvans ,
Ils glissent sur l'Araxe , emportant dans leur fuite
Les fils de la lionne ; et la mère interdite
Pleure , et n'ose affronter les fragiles glaçons ,
Que du coursier à peine ont effleuré les bonds.
Le Centaure guerrier , le Choatre sauvage ,
Vient à Colchos guidé par l'espoir du pillage ,
La magie est l'emploi de ce peuple odieux .
Le sanghumain ruisselle aux autels de ses dieux :
Lorsque le doux printems chasse l'âpre froidure ,
Il sait dans les boutons arrêter la verdure .
Ou déliant les flots des chaînes de l'hiver,
Sous les chars voyageurs il entr'ouvre la mer.
Choastès est le chef qui conduit leur audace ;
Dans cet art infernal nul d'entre eux ne l'efface ,
Mars ne l'enflamme point d'un belliqueux courroux :
Du grand nom de Médée inquiet et jaloux ,
Il accourt pour juger cette rare merveille .
Charmé de son départ , l'Averne en paix sommeille .
Caron jouit enfin d'une paisible nuit ,
Et sans craindre d'affronts Diane aux cieux reluit.
Aux deux ailes rangeant leur colonne rapide ,
Marchaient le Ballonote , et le Mèse intrépide ,
Qui , voltigeur adroit , habile cavalier ,
Dans le feu des combats sait changer de coursier ,
Et le Sarmate énorme , armé d'un tronc immense ,
Qu'ainsi qu'un dard léger son bras nerveux balance.
L'Océan sur sa rive entasse moins de flots :
Avec moins de fracas les vents battent les eaux .
Moins bruyans sont les cris des oiseaux des rivages ,
Que les clairons aigus dont les accens sauvages
Embrasaient de fureur tous ces fiers combattans
Egaux en nombre aux fleurs , aux feuilles du printems.
MAI 1809. 295
Du bruit des chars roulans le sol gémit ; la terre
Tremble et s'ébranle au loin sous le choc de la guerre .
Tel s'agite l'Etna , lorsqu'entr'ouvrant ses monts ,
La foudre atteint Typhée en ses gouffres profonds .
DUREAU DE LA MALLE , fils .
ENIGME.
Au côté longue épée , en main la hallebarde ,
D'ordinaire je fais la fonction de garde .
J'ai trois frères , tous trois de même Age que moi ,
D'une même stature , et de semblable emploi ;
Mais , grands Dieux ! de leur sort combien le mien diffère !
Ils sont toujours en paix et moi toujours en guerre.
On me poursuit de près ; pour éviter l'assaut ,
Les gens avec du coeur sont les gens qu'il me faut.
Encore est- il besoin qu'au moins nous soyons quatre ,
Et même quelquefois je n'ose encor combattre .
Avec cinq , avec six , on me croirait bien fort ;
Par fois , en pareil nombre , il faut céder au sort .
On me force , je tombe , et puis mon adversaire
Se fait des combattaus adjuger un salaire .
Bientôt renaît la lutte avec plus de fureur ;
C'est à qui contre moi montrera plus de coeur ;
Mais je résiste enfin , et ne craignant personne ,
Des places que je vois , je vais saisir la bonne .
Du porte-feuille de M. S ........
LOGOGRIPHE .
LECTEUR , quand je m'offre à ta vue ,
Ton déjeûné se trouve digéré.
En ses six pieds ma personne est pourvue
D'objets qui vont guider ton esprit égaré :
Ma tête à bas , à l'art je suis utile ,
Je le suis à toi-même , encor plus à ta fille ,
Au sujet comme à l'Empereur.
En l'air je conduis la vapeur
Lorsque sur quatre pieds , en tuyaux façonnée ,
L'on me dirige en une cheminée .
Sur quatre pieds encor je désigne un mortel ,
Qui sur un char brillant monta jadis au cieł.
Sur trois pieds variés , je brille en procédure ;
296 MERCURE DE FRANCE ,
La belle vient sur moi s'étaler sans parure ;
Je réjouis tous ceux qui savent m'attraper ;
Pour te soustraire à la vague indocile
Sur mer , lecteur, je te donne un asile ;
Ata vorace dent je ne puis échapper
Quoique mon nom , alors , indique la bêtise ;
Mal à propos souvent , j'existe dans le vin ;
Je suis de plus article masculin .
Enfin, trop scrupuleuse Lise ,
(Et n'allez pas m'en montrer du couroux ) ,
Je suis , sur mes trois pieds , bien préférable àvous.
E. FIN...
CHARADE.
SOUVENT , ami lecteur , j'aperçois mon premier
De mon second , faire sa nourriture ;
Mon entier est le fruit des soins du jardinier ,
Il plaît à l'oeil , par ses fleurs , sa verdure .
Α...... Η ......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme-Charade du dernier Numéro est Forté-piano.
Celui du Logogriphe est Sève , dans lequel on trouve Eve.
Celui de la Charade est Maîtresse.
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
GRAMMAIRE ET LOGIQUE .
QUESTIONS. Qu'est-ce qu'une langue bien faite ? Faut-il
chercher une langue bien faite , ailleurs
que dans les langues qui ont été ou qui
sont en usage parmi les hommes ?
Comment peut-on bien faire sa langue ?
On a beaucoup écrit depuis quelques années sur la question
abstraite de la perfection des langues ; on a paru chercher
comment une langue pourrait être bien faite , pourrait
être parfaite.
ΜΑΙ 1809 . 297
Cette expression de langue bien faite s'est introduite dans
nos livres et dans nos discours ; ont l'a souvent répétée ; je
voudrais bien savoir une fois quel sens précisément il y faut
attacher .
Je commence , pour plus d'exactitude , par faire une
distinction entre ces expressions langue parfaite et langue
bien faite. On les a employées l'une pour l'autre ; mais je
ne voudrais pas les confondre.
Quand on me dit qu'il n'y a point de langue parfaite ,
on ne m'étonne pas ; car je sais qu'aucun ouvrage des hommes
n'est parfait ; et je réponds qu'il faut bien que les langues
subissent la condition des hommes qui les parlent ;
Optimus ille est qui minimis urgetur. Le plus parfait est
celui qui a le moins d'imperfections. Je demande ensuite si
l'on croit que jamais un peuple , ou un individu , quel qu'il
soit , puisse parvenir à parler une langue parfaite , dans
l'étendue indéfinie de ce mot ; tout homme de bon sens me
répondra que non assurément .
Reste donc à chercher ce que c'est qu'une langue bien
faite; ce mot offre un sens moins étendu. Il promet une
bonté à laquelle on puisse atteindre ; on conçoit qu'une
langue peut être un instrument plus ou moins bon, plus
ou moins perfectionné ; on sent aussi qu'il y a plus d'avantage
à se servir d'un bon instrument que d'un mauvais ; et
cela invite à chercher comment une langue serait bien faite,
et comment on pourrait la bien faire.
Avant d'aller plus loin , je crois devoir protester , et je
proteste avec sincérité , de mon respect pour le génie de
Condillac et de ma reconnaissance pour les services qu'il a
rendus à l'instruction , en contribuant à la dégager de l'esprit
de routine , en accréditant l'esprit d'examen et la méthode
d'analyse ; je tiendrais à honneur de passer pour un de
ses disciples ; mais enfin c'est de lui-même , aussi bien que
d'Horace , que j'ai appris à ne pas jurer in verba Magistri.
Je puis d'ailleurs me tromper , et je suis très-disposé à en
convenir : ce sont des éclaircissemens que je cherche de
bonne foi; je voudrais que des personnes plus éclairées que
moi me fissent bien entendre ce que c'est que cette langue
bienfaite , que j'aurais grande envie de parler , que je ne
connais que de nom , et qu'on nous vante partout , sans
nous la montrer nulle part.
Condillac est , je pense , le.premier qui ait employé ces
expressions , langue bien faite , langue parfaite ; du moins
parmi nos écrivains , grammairiens ou philosophes , qui s'en
298 MERCURE DE FRANCE ,
sont également servis , je n'en connais point qui ne lui soit
postérieur ; et il me paraît qu'ils n'ont fait que répéter en
cela Condillac .
Mais qu'entend-il lui-même par une langue bienfaite , ou
parfaite ? malheureusement il ne s'est pas donné la peine
de la faire , ni de dire positivement et clairement comment
il faudrait qu'elle fùt faite , ni s'il est possible de la faire, etc.
Je recueille seulement quelques phrases éparses dans ses
ouvrages , comme des indications sur la question plutôt que
comme une solution .
« Les langues ne sont que des méthodes analytiques , etc. >>>
Grammaire .
>>Les langues sont plus ou moins parfaites , à proportion
qu'elles sont plus ou moins propres aux analyses. » Leçons
préliminaires .
>> L'analyse de la pensée est toute faite dans le discours ;
elle l'est avec plus ou moins de précision , selon que les
langues sont plus ou moins parfaites .>> Grammaire. Objet
de l'ouvrage.
>>L'algebre est une langue bien faite ; et c'est la seule. >>>
Préface de la langue du calculs .
>>L'art de raisonner se réduit à une langue bien faite. >>>
Ibid.
J'avoue avec simplicité que je n'entends pas bien toutes
ces phrases , sur-tout les premières ; on me dira que c'est
ma faute; mais je répondrai que la clarté est la première
condition du discours , et qu'une langue bien faite doit
servir d'abord à s'entendre , et puis à se faire entendre aux
intelligences même vulgaires ; j'opposerai à Condillac ,
Quintilien , qui dit expressément : « Ce n'est pas assez que
l'auditeur puisse nous entendre ; il faut même qu'il ne
puisse en aucune manière ne nous pas entendre ( 1) ; » et
Saint-Augustin , qui , ayant professé la rhétorique , donne à
tous les maîtres ce précepte qu'apparemment il suivait luimème
: « Que celui qui parle , dans le dessein d'instruire ,
>> ne croie pas , tant qu'il n'est point entendu , avoir rien dit
>>à celui qu'il veut enseigner. Quoique lui-même comprenne
>> ce qu'il a dit , il n'est point encore censé l'avoir dit à celui
>> qui ne l'a pas compris. Mais s'il s'est fait entendre , de
> quelque manière qu'il ait dit la chose , il l'a dite (2) . >>
Ce que je crois entrevoir , c'est qu'une langue bien faite ,
(1) Justic. de l'Orat. Lib . 8 , chap. 2 .
(2) De la Doctrine Chrétienne , liv. 4 , chap. 12 .
MAI 1809. 299
dans le sens de Condillac , serait celle qui serait si exacte , si
précise , qu'elle porterait , dans l'expression et dans la déduc
tion des idées de tout genre, la même certitude que procurent
les chiffres et les signes algébriques , quand il est question
d'opérer sur des quantités et sur des rapports géométriques .
Une pareille langue , si elle pouvait exister , ferait cesser
toutes les disputes entre tous les philosophes ; cela serait bien
beau.
On arriverait à des démonstrations sur les questions de
tout genre , comme on résoud des problèmes de mathématiques
; assurément , cela vaut la peine d'y penser et de désirer
une langue bien faite .
Mais comment sera-t-elle bien faite ? Doit- elle être plus
ou moins riche en expressions ? Sa nomenclature doit-elle
être plus ou moins régulière? Ses constructions plusou moins
méthodiques ? En quoi doit- elle s'éloigner ou se raprocher
de telle ou de telle langue connue ? C'est ce qu'il aurait été
bon de dire .
Cette langue bien faite , et la seule langue bien faite , dit
Condillac , c'est l'algèbre ; si sa proposition est vraie , les
hommes , depuis qu'il en cxiste , n'ont jamais parlé que des
langues mal faites . Ils n'ont pas laissé de s'entendre et de
composer de beaux ouvrages en prose et en vers. On peut se
contenter , en attendant mieux , des langues mal faites
d'Homère et de Démosthène , de Virgile et de Cicéron , de
Racine et de J. J. Rousseau , du Tasse , etc. , et quand il y
aurait des esprits malfaits qui les préféreraient même à l'algèbre
, je n'en serais pas très - surpris .
J'examine encore cette phrase de Condillac : « L'art de
raisonner se réduit à une langue bien faite . >>>
Ainsi montrer une langue bien faite , c'était montrer l'art
même de raisonner ; c'était enseigner la seule logique que
l'auteur admette , puisque , selon lui , l'art de raisonner se
réduit à une langue bien faite.
Mais encore une fois , où est-elle cette langue bien faite ?
où la trouve- t-on ? à quels signes la reconnaît-on ?
Condillac parle souvent de corriger la langue , de refaire
la langue ..... J'aurais bien désiré encore qu'il eût expliqué
clairement ses expressions , qu'il eût dit positivement ce qu'il
entendait par corriger et refaire la langue ; qu'il l'eût montré
par des exemples .
Je ne puis me persuader , par exemple , qu'il entende parlà
, créer des mots nouveaux, employer des locutions inusitées,
parler enfin une langue particulière qu'on ferait exprès
300 MERCURE DE FRANCE ,
pour soi , et qui ne serait entendue de personne ; ce ne serait
pas là raisonner. Car raisonner , c'est discourir, c'est parler
pour être entendu des autres , et Condillac dit aussi dans sa
logique que tout l'art de raisonner se réduit à l'art de bien
parler. J'en conclus que l'orsqu'il dit que l'art de raisonner
se réduit à une langue bien faite , il entend qu'il faut se servir
des expressions reçues , des locutions admises , en un mot
améliorer la langue usuelle , et nonpas en faire une langue
nouvelle et par cela même inintelligible .
,
Bien raisonner pour des Français , c'est donc bien parler
Francais; c'est se faire , si l'on veut , une langue particulière
choisie , mais choisie dans la langue commune et usuelle;
c'est parler avec précision , avec clarté , et de manière à
montrer toutes ses idées bien exprimées et bien enchaînées
entr'elles ; mais cela sera donné à un très-petit nombre
d'hommes ; cette langue bien faite ne sera le partage que des
orateurs , des poètes , des écrivains les plus distingués ;
une langue bien faite sera par exemple ; la langue de
Boileau , de Voltaire,ete. et je demande , à présent, comment
Condillac a pu se servir de cette expression : se réduit. L'art
de raisonner se réduit à une langue bien faite. C'est indiquer
qu'une langue bien faite est quelque chose d'assez simple ,
d'assez facile. C'est comme s'il eût dit : l'art de raisonner
qu'on embarrassait autrefois de tant de règles , qu'on hérissait
de difficultés n'est rien autre chose qu'une langue bien
faite. Toutes ces difficultés , tous ces mystères se réduisent à
ce seulpoint.
Mais ce seul point n'est pas moins difficile à obtenir qu'il
ne l'est de bien raisonner ; c'est même la pensée de Condillac
qui donne assez à entendre que bien raisonner et bien parler
c'est la même chose. Pourquoi donc employer cette expression
se réduit ? elle n'est ni précise , ni exacte , ni juste ; et
Condillac dans cette phrase même où il veut que l'art de
raisonner se réduise à une langue bien faite , me semble ,
oserai-je le dire ? parler lui-même une langue mal faite .
Si l'on ne peut bien raisonner qu'au moyen d'une langue
bien faite , et s'il n'y a jamais eu de langue bien faite , il
s'ensuit qu'aucun philosophe depuis Aristote , jusque et compris
Condillac , n'a bien raisonné.
Mais voici une autre difficulté : pour bien faire une langue
ou pour la refaire et la corriger , il faut raisonner. Mais on
ne peut raisonner qu'avec une langue bien faite . Il sera
done toujours impossible et de raisonuer faute d'une langue
bien faite , et de bien faire une langue faute de raisonner .
MAI 1809 . 501
Lorsque Condillac dit que tout l'art de raisonner se réduit
à l'art de bien parler , oserai-je dire aussi qu'il ne dit rien du
tout, etqu'il fait ce qu'on appelait en logique une proposition
identique ? En effet , il dit en d'autres termes : la logique est
la logique. Le mot de logique est commun,d'après son étymologie
, et au discours et au raisonnement ; discourir , c'est
ou ce doit être raisonner ; et réciproquement raisonner c'est
discourir. Ainsila proposition de Condillac n'est que celle-ci :
l'art de raisonner se réduit à l'art de bien raisonner , ou
bien cette autre : l'art de bien parler se réduit à l'art de
bienparler. Je demande ce que cela peut nous apprendre.
Il s'agirait encore de savoir si réellement une langue doitêtre
regardée comme d'autant mieux faite , qu'elle est plus
propre au raisonnement seul, et moins favorable au développement
de l'imagination , à l'expression des passions.
Ily a eu des volumes d'écrits pour montrer la supériorité
des langues anciennes sur la nôtre ; et celle-ci a trouvé de
nombreux déf nseurs ..
En définitif; il paraît convenu que notre langue est plus
elaire , plus méthodique , mieuxfaite , dans le sens de Condillac
, que les langues grecque et latine; et que celles- ci , au
contraire,sontplus riches, plus harmonieuses, plus poétiques
et plus oratoires que la nôtre.
Diderot assure : « Que notre langue sera celle de la vérité,
> sijamais elle revient sur la terre; et que la grecque , la
>> latine seront la langue de la fable et du mensonge. Le
>> français est fait pour instruire , éclairer et convaincre ; le
>>grec, le latin , l'italien , l'anglais pour persuader , émou-
>>voir et tromper ; parlez grec , latin, italien au peuple ;
>> mais parlez français au sage (3) . »
A la bonne heure , dirais-je à Diderot ; mais le nombre
des sages est petit; je ne dis pas , et Dieu m'en garde ! qu'il
faille tromper personne ; mais y a-t- il du mal à persuader ,
à émouvoir ? Avec le seul raisonnement , on vient à bout
de peu de chose ; celui qui au raisonnement ajoute les mouvemens
de l'éloquence , produit des miracles .
Je professe avec Boileau que rien n'est beau que le vrai ....
que tout doit tendre au bon sens ... qu'il faut aimer la
raison .
J'admets cette définition que Fénélon a donnée de l'homme
éloquent , définition bien plus belle que celle que donnaient
(3) Lettre sur les Sourds-Muets,
1
3.02 MERCURE DE FRANCE ,
les anciens : « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne
>> se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée
>>que pour la vérité et pour la vertu (4) . »
Mais si rien n'est beau que le vrai , tout ce qui est vrai
n'est pas beau ; si je dis : il fait grand jour à midi , cette
pensée éminemment vraie n'est pas éminemment belle ; que
le fonds des choses soit vrai , raisonnable , tende toujours
au bon sens ; mais il doit- être permis , que dis-je ? il est
nécessaire d'embellir la vérité pour la faire mieux sentir ,
d'orner la vertu pour la faire mieux aimer .
Aprésent , une langue aussi abstraite que l'algèbre , avec
Jaquelle le raisonnement deviendrait presqu'une opération
de calcul et une sorte de travail mécanique , serait-elle véritablement
une langue bienfaite ?
Sans doute , on en retrancherait tout ce qui ne servirait
qu'à peindre les objets , qu'à exprimer les sentimens , qu'à
émouvoir, exciter, ou calmer les passions; ainsi plusd'images,
plus de figures , plus de mouvemens ; jamais d'inversions
hardies, ni de surprises agréables, ni de préparations adroites,
ni de chûtes pathétiques ; plus de poésie , plus d'éloquence.
Quant à l'harmonie , à l'euphonie , il n'en faudra tenir
aucun compte ; elle ne produit que des irrégularités ; elle
fait faire , même dans notre langue actuelle , des solécismes .
(Comme quand on dit : mon épée , mon âme , on fait áme et
épée du masculin , pour ne pas dire ma áme , ma épée qui
choqucraient l'oreille ) Je ne sache pas qu'on fasse une grande
attention à l'euphonie en algèbre ; et cependant il est dans
la nature de l'homme
De fuir des mauvais sons le concours odieux.
Et il ne faudrait pas espérer que la langue la mieux faite du
monde fût parlée long-tems par la multitude , si elle offrait
des mots durs , mal sonnans , difficiles à prononcer ; l'usage
vulgaire aurait bientôt défait et refait cette langue .
J'ai cherché jusqu'ici ce que pourrait être la langue bien
faite, je ne l'ai pas trouvé ; j'ai cru seulement entrevoir ce
que Condillac avait voulu dire.
Je demande actuellement : Qui la fera, cette langue bien
faite?
Il me semble que les langues se font par l'usage et se perfectionnent
par les bons écrivains .
Toute langue prend le caractère , porte l'empreinte du
(4) Lettre à l'Académie française.
ΜΑΙ 1809 . 503
génie du peuple qui la parle; elle suit nécessairement la
marche des opinions, des moeurs , des découvertes dans le
discours .... Un philosophe a dit qu'il serait curieux , et possible
peut-être de faire l'histoire des peuples d'après leurs
langues; ce qu'il y a de certain , c'est que la langue est l'ouvrage
de tous , sans être celui de personne en particulier ;
chacun de nous y travaille chaque jour , à chaque instant , à
chaque mot qu'il dit et qu'il écrit; mais il en résulte aussi
qu'elle appartient à tous , et qu'elle ne reçoit des lois que de
tous.
Cependant les bons poètes , les orateurs célèbres , les
grands écrivains exercent une influence particulière sur la
langue qu'ils emploient; ils mettent, pour ainsi dire , en
circulation de nouveaux signes qui sont donnés et reçus
comme une monnaie , quand le titre et le poids ont été vérifiés
et approuvés. Ils enrichissent et la société d'idées , et la
langue de formes pour les rendre .
<<Les langues les plus complètes , dit Voltaire , sont néces
>>sairement celles des peuples qui ont le plus cultivé les arts
>> et la société (5)..... Les moins imparfaites sont comme les
>> lois : celles dans lesquelles ily a le moins d'arbitraire sont
>> les meilleures ..... Mais comme jamais il n'y a eu d'assent-
>> blée de logiciens qui aient formé une langue , aucune
>> n'a pu parvenir à un plan absolument régulier (6). »
La langue française a eu , jusqu'à un certain point, l'avantage
( ou le désavantage ) dont parle ici Voltaire . Il est certain
que dans le tems où l'Académie française fut fondée , elle
s'occupa de travailler la langue , de la soumettre à des règles ,
de lafaire , en quelque sorte. Elle fit ce travail d'autant plus
librement , que nos grands écrivains du siècle de Louis XIV
n'ayant pas encore paru , le caractère de notre langue n'était
pas encore déterminé. Les académiciens qui s'occupèrent
de remplir cette táche , les Chapelain , les Godeau, les Vattgelas
, etc. , sans ètre des écrivains supérieurs , étaient des
hommes instruits et raisonnables ; ils procédèrent méthodiquement
, et donnèrent , autant que cela se pouvait , à notre
langue une marche régulière , uniforme, des principes motivés
avec justesse .
Loin de les approuver , quelques-uns de nos plus habiles
(5) Phrase qui se trouve littéralement dans la Grammaire de Condillac,
1re part. , chap. 2 , excepté que Condillac a dit : les langues les plus
riches .
(6) Voltaire , Dictionn. philosoph. , au mot Langue, section 3.
504 MERCURE DE FRANCE ,
littérateurs se sont plaintsde cette espèce de réforme faite à
notre langue; ils en ont accusé les auteurs de trop de sévérité.
« On a appauvri , dit Fénélon , desséché at gêné notre
>> langue ; elle n'ose jamais procéder que suivant la méthode
>>la plus scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire.
>>On voit toujours venir d'abord un nominatif substantif,
» qui mène son adjectif comme par la main; son verbe ne
>> manque pas de marcher derrière , suivi d'un adverbe qui
>>ne souffre rien entre deux , et le régime appelle aussitôt un
>> accusatif (7 ) qui ne peut jamais se déplacer. C'est ce qui
>> exclut toute suspension de l'esprit , toute attention , toute
>> surprise , toute naïveté , et souvent toute magnifique ca-
>>dence.>>>
Je commence', d'après l'autorité de Fénélon , à ne plus
tant regretter la langue bien faite de Condillac;et suis convaincu
d'ailleurs qu'elle ne peut pas se faire.
Un disciple de Condillac lui -même (et ce disciple est un
maître ) , a dit quelque part « qu'il faudrait , pour que cette
>> belle langue pût exister , qu'un homme étranger au sou-
>> venir de toute affection particulière , insensible à toute
>> autre passion qu'à l'amour du vrai , possédant la science
>> universelle , et notamment celle de l'homme dans sa pléni-
>> tude , composât lui-même la totalité de cet idiôme tout et
>> d'un seul jet>> (8 ).... Il aurait pu ajouter qu'il faudrait
ensuite , pour conserver cette belle langue dans toute sa
perfection, qu'il la parlat tout seul; sans quoi les autres
hommes l'auraient , sans doute , bientôt gâtée.
Aussi l'auteur conclud-il que la supposition d'une langue
bienfaite ou parfaite est une chimère impossible à réaliser .
Pourquoi donc Condillac parle-t- il toujours si sérieusement
d'une langue bienfaite et d'une langue parfaite? et de
refaire et de corriger la langue ? Son nom et son autorité ont
beaucoup accrédité ces expressions auxquelles on a voulu
attacher un sens positif et une réalité effective.
Jeconnais unhomme de beaucoup d'esprit etde bon sens
qui a essayé , de très-bonne foi , de faire une langue régulière ,
méthodique , en un motune langue bien faite ; on eût été
bien surpris , si une nouvelle langue fût éclose un matin de
(7) Fénélon a employé ici les dénominations des cas , prises des
langues anciennes .
(8) M. Destut- Tracy ; Mémoire lu à la Classe des sciences morales et
politiques de l'Institut national ; 1er vol . des Mémoires de cette Classe.
Voyez aussi la Grammaire du même auteur , 2º part , chap. 6.
son
1
MAI 1809.
son porte-feuille : heureusement il a été sage ; il l'a gardes
pour lui , et s'est épargné par là un grand ridicule .
En définitif , et pour conclure , n'est- il pas vrai de dire que
sans chercher à corriger ni à refaire la langue usuelle , il vaut
mieux tâcher de faire ses efforts pour s'en servir telle qu'elle
est ? c'est moins la langue qui manque aux hommes , que les
hommes qui manquent à la langue.
Duclos afort bien dit , à propos de la question de savoir
si les langues anciennes valaient plus ou moins que la nôtre :
« La langue la plus favorable est celle dans laquelle on
>>pense et l'on sent le mieux. La supériorité d'une langue
>> pourrait bien n'être que la supériorité de ceux qui savent
>> l'employer (9). » ANDRIEUX.
OEUVRES COMPLÈTES DE PIERRE-AUGUSTIN CARON
DE BEAUMARCHAIS , écuyer, conseiller-secrétaire
du roi, lieutenant-général des chasses , bailliage et
capitainerie de la varenne du Louvre , grande-vénerie
et fauconnerie de France .
-
Ma vie est un combat. VOLT.
A Paris Sept vol. in-8°. , chez Léopold Collin ,
libraire , rue Gilles-Coeur .
( DEUXIÈME ARTICLE. )
Ce fut dans l'ivresse du succès , que Beaumarchais
composa la préface du Mariage de Figaro. Sa tête , si
ferme dans les revers , ne résistait pas aussi bien à la
bonne fortune. Il fallait qu'elle lui eût tourné sans doute ,
pour qu'il écrivît une semblable phrase : « A des mora-
>> lités d'ensemble et de détail , répandues dans les flots
>> d'une inaltérable gaîté ; à un dialogue assez vif, dont
>> la facilité nous cache le travail , si l'auteur a joint une
>> intrigue aisément filée , où l'art se dérobe sous l'art ,
>> qui se noue et se dénoue sans cesse , à travers une foule
>> de situations comiques , de tableaux piquans et variés
>> qui soutiennent , sans la fatiguer, l'attention du public
>> pendanttrois heures et demie que dure le même spec-
(9) Remarques sur la Grammaire de Port- Royal.
V
306 MERCURE DE FRANCE ,
>> tacle ( essai que nul homme de lettres n'avait encore
>> osé tenter ! ) ; que restait- il à faire à de pauvres mé-
>> chans que tout cela irrite ? » Il leur restait au moins
à se moquer de l'auteur si audacieusement vain, qui
faisait lui-même de son imbroglio de la Folle Journée ,
un éloge dont la magnificence serait à peine surpassée
par quiconque voudrait célébrer dignement l'un des
chefs - d'oeuvres de Molière. Mais Beaumarchais , par sa
pièce , avait accoutumé le public à ne s'étonner , à ne se
scandaliser de rien .
Cette pièce eut plus de cent représentations de suite.
Malheureusement un succès si prodigieux est loin de
prouver un mérite proportionné ; on pourrait même
aller jusqu'à direqu'il est incompatible avec un véritable
mérite dramatique, et les bonnes raisons ne manqueraient
peut-être pas à celui qui voudrait soutenir ce
paradoxe. Les exemples du moins y seraient bien favorables.
Aucun chef-d'oeuvre tragique ou comique n'eut
dans sa nouveauté la moitié du succès qu'obtint le Mariage
de Figaro , et il est même à remarquer que la
plupart de ceux qui ,
... Toujours plus beaux , plus ils sont regardés ,
Sont , au bout de cent ans , encor redemandés ,
ont été très-froidement accueillis à leur naissance , ou
même ont eu à se relever d'une disgrâce complète. Avant
Figaro, les fastes de la scène française n'offraient qu'un
seul exemple d'une réussite aussi extraordinaire , c'est
celui de Timocrate , tragédie faible de Thomas Corneille,
qui n'est pas seulement restée au théâtre ; et pour en
trouver d'autres exemples depuis , il faut descendre
jusqu'à d'ignobles tréteaux , où ce sont encore les plus
mauvais ouvrages qui ont obtenu les plus brillans succès.
Mais pourquoi chercher des preuves étrangères à Beaumarchais
, tandis que lui-même fournit toutes celles
dont on a besoin ? De ses deux comédies , la meilleure
incontestablement , celle qui est restée jusqu'ici en possession
de la scène et y restera long-tems encore sans
doute , c'est le Barbier de Séville ; or ce Barbier tomba
dès la premièrejournée, et lorsque l'auteur l'eût soulagé
:
MAI 1809 . 307
du bagage inutile qui le surchargeait , sa marche ne fut
pas tout de suite très- assurée : il lui fallut du tems pour
raffermir ses pas et se remettre entiérement de sa chûte .
LeFigaro de la Folle Journée, plus embarrassé peut- être ,
et lancé dans une route bien autrement scabreuse , mais
poussé par je ne sais quel souffle de faveur publique ,
chemina gaillardement et sans encombre jusque par
de là sa centième station ; mais lorsqu'après un long
repos , il a voulu se remettre en voyage , nous avons
pu voir qu'il avaitjeté tout son feu , que le vent qui l'avait
porté était tombé ou avait pris une autre direction , et
qu'abandonné à ses propres forces , il ne pouvait aller
encore bien loin .
Si , comme cela paraît prouvé en général et pour la
Folle Journée en particulier, un grand succès n'est pas
la preuve d'un grand mérite , il faut expliquer d'une
antre manière ce succès qui ne peut être un effet sans
cause . Serait-ce calomnier le public d'alors que d'attribuer
une partie de son empressement pour la Folle
Journée à la volupté de certaines situations et même à
l'indécence d'une foule de traits? Je ne sais; mais il y a
dans l'ouvrage des choses tellement fortes , qu'à moins
d'en être ravis , les spectateurs ne pouvaient se dispenser
d'en être révoltés : il n'y avait point de milieu pour
ces choses-là entre les exclamations du plaisir vivement
excité et les cris de la pudeur publique grièvement offensée.
Beaumarchais s'était vanté de ce que la comédie du
Barbier de Séville , l'une des plus gaies qui fussent au
théâtre , était écrite sans la moindre équivoque , sans une
pensée , un seul mot dont la pudeur méme des petites
loges eût à s'alarmer; et il ajoutait : « C'est bien quelque
>> chose dans un siècle où l'hypocrisie de la décence est
>> poussée aussi loin que le relâchement des moeurs. >>>
Apparemment il se lassa de respecter l'hypocrisie de la
décence , et désespérant de corriger le relâchement des
moeurs , il voulut y conformer son langage. La chose fut
très-bien prise , et le siècle écouta des discours indécens ,
tout aussi volontiers que s'il avait eu des moeurs plus
pures. Depuis les graveleuses plaisanteries d'Hauteroche
et de Montfleury, on n'avait certainement rien entendu
V2
308 MERCURE DE FRANCE ,
sur la scène française d'aussi leste que certains traits du
Mariage de Figaro, tels que :: Zeste , en deux pas il est
à ma porte ; et crac , en trois sauts ...... - Tant va la
cruche à l'eau , qu'à la fin ..... elle s'emplit , etc. , etc. Je
ne m'engagerais pas à transcrire dans ce Journal tout ce
que Beaumarchais n'a pas craint de faire dire en plein
théâtre. Quant aux situations , la plupart retracent des
entreprises galantes et libertines qu'à la vérité les personnages
ne mettent pas à fin , mais que l'imagination
des spectateurs achève sans peine. Le rôle entier du
jeune page était fait pour porter aux idées les plus sensuelles.
On peut là-dessus s'en rapporter à Laharpe ,
qui , à l'époque de sa plus grande ferveur , conservait un
souvenir fidèle et doux des émotions voluptueuses qu'il
avait éprouvées au tems de sa mondanité, et qui rappelait
quelquefois aux malins ce vers de Tartuffe ( injuria nominis
absit ! ) :
Ah ! pour être dévőt, je ne suis pas moins homme.
<<Beaumarchais , dit Laharpe , imagina son joli rôle de
>> Chérubin , très-joli assurément , et d'autant plus qu'il
>> ne peut être joué que par une jolie fille en trousse de
>> page ; rôle très-neufqui montra pour la première fois
>> sur le théâtre ce premier instinct de la puberté
>> dans un adolescent de treize à quatorze ans , jeune
>> adepte de la nature , qui en est aux premiers batte-
» mens du coeur, vif, espiègle et brûlant : c'est ainsi
» qu'onnous le représente dans la préface , et c'est aussi
>> ce qu'il est dans la pièce. L'auteur a choisi ce moment,
>> dit-il , pour que son page obtint de l'intérét sans forcer
>> personne à rougir : ce qu'il éprouve innocemment , il
>> l'inspire de meme. J'avoue que ce moment est d'un
>> intérét très-chatouilleux ; innocent, c'est autre chose ....
>> Ce charmant page , entre deux charmantes femmes
>> occupées à le déshabiller et à le rhabiller , est un
>> tableau de l'Albane , et rien n'a autant contribué à
>> faire courir aux représentations de Figaro . »
Une autre cause bien avérée et bien puissante du
plaisir qu'on éprouvait à cette pièce , c'est la hardiesse
avec laquelle l'auteur parlait de toutes les institutions
ΜΑΙ 1809 . 309
existantes. On les avait attaquées dans mille ouvrages
plus ou moins publics et tolérés ; on les avait frondées
plus ou moins vivement dans tous les cercles de la cour
et de la ville ; mais jusque-là nos théâtres n'en avaient
fait la satire que d'une manière fort indirecte et qui
n'avait pas toujours été sans danger pour les auteurs.
Une critique, même légère et détournée , proférée journaliérement
devant un grand nombre d'hommes rassemblés
qui reçoivent tous à la fois la même impression
et la manifestent avec une véhémence qu'aucune crainte
n'enchaîne , avait toujours paru au gouvernement plus
inquiétante pour son autorité et sa considération, que les
plus violentes censures énoncées dans les livres ou dans
Jes conversations , attendu qu'ilne pouvaitjamais résulter
de celles- ci que des impressions isolées ou du moins partielles,
dont la communication était nécessairement
plus lente et plus circonspecte. Beaumarchais entreprit
de vaincre cette sage peur d'un gouvernement qui ne
pêchait pas par excès de prudence, et il en vint à bout.
Il est inutile de rappeler ici tous les traits audacieux
semés dans la comédie de la Folle Journée , et entassés
dans ce fameux monologue , où Figaro va jusqu'à
exercer son pyrrhonisme sur la question de l'immatérialité
de l'ame , qui assurément n'avait que faire là.
Je citerai un seul mot dans ce genre , parce que je crois
qu'il n'a pas été généralement saisi , quoique l'envie
d'entendre partout des malices ne manquât pasplus aux
spectateurs , qu'à Beaumarchais celle d'en dire à tout
propos. C'est dans la scène où Figaro argumente contre
Eartholo sur les termes de la promesse de mariage faite
à Marceline. Il s'agit de savoir si ou est adverbe de lieu
ou conjonction alternative. Bartholo tient pour le premier
sens , et Figaro pour le second ; chacun veut
éclaircir et confirmer son opinion par des exemples .
Le Docteur les tire de sa profession : Hous vous ferez
saigner dans ce lit où vous resterez chaudement. Il
prendra deux gros de rhubarbe où vous méterez un peu
de tamarin. Figaro réplique ainsi : <<<Point du tout ; la
> phrase est dans le sens de celle-ci : ou la maladie
> vous tuera , ou ce sera le médecin ; ou bien le méde
310 MERCURE DE FRANCE ,
>> cin ; c'est incontestable. Autre exemple : ou vous
» n'écrirez rien qui plaise , ou les sots vous dénigreront ;
>> ou bien les sots ; le sens est clair ; car , audit cas , sots
» ou méchans , sont le substantif qui gouverne. >> Dans
cette explication du second exemple , il est évident que
Figaro , employant à dessein le verbe gouverner qui ,
en grammaire , exprime l'espèce d'action d'un mot sur
un autre , a voulu dire et a dit que les sots et les méchans
gouvernaient ; et comme si Beaumarchais avait
craint que ce quolibet grammatical ne passât pour une
équivoque involontaire , et que le spectateur ne s'attribuât
à lui-même tout le mérite de l'épigramme , il a eu
soin d'ajouter à l'explication le mot mochans qui manque
à l'exemple . Il est donc de fait que Beaumarchais a
obtenu du gouvernement la permission de faire représenter
une pièce , où il disait le plus nettement qu'il
était possible , que ce même gouvernement était composé
de sots et de méchans. Il faut absolument appliquer
à ceci l'épithète que le roi de Suède appliquait à la
pièce entière. Je l'ai trouvé insolente , disait- il , mais
non pas indécente. Ce monarque du Nord était apparemment
plus chatouilleux sur l'article de l'autorité
que délicat sur celui des bienséances. Il faut le dire
franchement , la pièce est ce qu'elle semblait au
roi de Suède , et ce qu'elle ne lui semblait pas. C'est
ainsi qu'en pensaient le roi , la reine et tous les princes ,
à l'exception d'un seul , qui avait cru trouver un
moyen de consistance dans l'esprit d'opposition. Beaucoup
de gens de la cour , de gens du monde et de gens
de lettres partageaient cette opinion. Beaumarchais qui
ne connaissait point d'obstacles , parce qu'il n'en est
pas que la persévérance ne surmonte , et qu'en lui cette
vertu allait jusqu'à l'obstination , Beaumarchais lutta
pendant quatre années contre la volonté du gouvernement
, n'ayant d'autre auxiliaire que la curiosité publique
puissamment excitée par ce long débat ; il ne se
Jassa point de demander ce qu'à la fin on se lassa de lui
refuser , et il obtint de l'autorité suprême la permission
de la couvrir de ridicule sur le théâtre , elle et toutes
les institutions qui émanaient d'elle et qui lui servaient
,
MAI 1809 . 311
de soutien. Il cut , à ce qu'il paraît , l'art de donner le
change à tous les amours-propres qui se trouvaient intéressés
dans son ouvrage ; en véritable auteur comique ,
il répéta dans le monde cette scène assez commune au
théâtre , où l'on voit un personnage confier en secret à
chacun de ceux qu'il veut bafouer , le ridicule des
autres , et les amener au point de se charger entre eux
d'épigrammes et d'injures , sans que pas un d'eux soupçonne
la ruse dont ils sont tous dupes. Il avait mis dans
sa comédie cette phrase : « Il n'y a que les petits hommes
> qui redoutent les petits écrits ; >> et c'était- là le texte
dont il faisait insidieusement le commentaire à chacun
de ceux qu'il voulait se rendre favorables. Chacun
redoutant de passer pour un petit homme , eut l'air de
ne point redouter pour soi le petit écrit , et ne fut point
fâché dans son coeur que le petit écrit attaquat beaucoup
de petits hommes de sa connaissance. La mistification
ainsi ourdie , arriva le dénouement, c'est- à-dire , la
représentation du Mariage de Figaro ; tous les petits
hommes eurent le plaisir de se moquer les uns des autres
en face du public qui prit la liberté de se moquer d'eux
tous. Il faut avouer qu'il n'y a rien de plus comique que
cela dans la comédie , et que Laharpe eut grande raison
de dire à l'auteur qui ne s'en défendit pas trop fort , que,
quoiqu'ily eût beaucoup d'esprit dans ses Noces de Figaro ,
il en avait fallu moins pour les composer que pour les
fairejouer.
C'est pour cela même , que nous avons trouvé plus
intéressant et plus utile d'examiner l'ouvrage sous
le rapport politique et moral , que sous le rapport dramatique;
bien qu'à ce dernier égard , il ne soit indigne,
ni d'observation , ni d'estime. Les trois premiers actes,
appartiennent à la bonne comédie d'intrigue , mais
sont pourtant inférieurs en ce genre au Barbier de
Séville. Les deux derniers appartiennent , comme on
l'a déjà dit , au genre de la lanterne magique : ce sont
des tableaux qui se succèdent presque sans liaison. Les
scènes nocturnes , cette source de quiproquo , si souvent
employée dans les intrigues espagnoles , qu'elle y est
de costume , et presque de rigueur, produisent ici des
312 MERCURE DE FRANCE ,
incidens dont l'invraisemblance répugue à une scène
aussi raisonnable que la nôtre, et l'on peut dire que
l'auteur a étrangement abusédu privilége de la localité.
Il n'a pas moins abusé du monologue , espèce de concession
faite à l'art dramatique aux dépens de la vérité , en
mettant dans la bouche de son Figaro cet inconcevable
soliloque qui remplit cinq pages in-8° , et dont le débit
dùre un quart d'heure au théâtre. Parler tout seul est
d'un fou : on permet cette manie sur la scène à la
passion violente et à la préoccupation excessive , parce
que ce sont des espèces de folie ; mais sous la condition
expresse , qu'elles ne laisseront ainsi échapper leur
pensée qu'en peu de mots et avec une sorte de désordre ,
parce qu'elles sont alors dans un état d'obsession qui ne
peut être de longue durée , et n'admet point l'exacte
liaison des idées . Conçoit-on , d'après ce principe , qu'un
homme possédé du démon de lajalousie, qui ne devrait
exhaler sa rage qu'en quelques phrases brisées et tumultueuses
, s'amuse à faire aux échos , pendant un bon
quart d'heure , le narré fidèle et suivi de toutes ses
aventures , enjolivé de réflexions morales et de problêmes
métaphysiques ? Certes , si ce monologue n'avait
pas eu pour les malins spectateurs tout l'intérêt d'un
pamphlet bien hardi , ils l'auraient conspué comme la
plus monstrueuse idée qui fût jamais sortie d'un cerveau
dramatique. L'auteur le savait bien , et tout son talent
ici est d'avoir parfaitement jugé les dispositions de son
auditoire . Le style de la Folle Journée étincelle de
saillies fort gaies , de traits spirituels et malins , aiguisés
par l'expression la plus piquante , dont plusieurs sont
restés dans la mémoire, et prennent place comme proverbes
dans la conversation. Mais le mauvais ton et le
mauvais goût , le jargon baroque mêlé d'emphase et de
trivialité , les plaisanteries banales et les froids quolibets
s'y trouvent répandus avec la même profusion. Des
études probablement légères ; la non fréquentation des
bons modèles de l'antiquité et des siècles modernes ,
F'incertitude des théories littéraires , déjà très-grande à
cette époque , et signalée par le triomphe de beaucoup
de mauvais écrits ; une prodigieuse envie de produire
ΜΑΙ 1809 . 313
de l'effet , et par-dessus tout cela peut-être un tour particulier
d'esprit et d'imagination , sont cause , sans
doute , de cette fâcheuse bigarrure , dont les meilleurs
morceaux de Beaumarchais ne sont pas exempts .
Beaumarchais a véritablement un style à lui , et ce
style est le même dans tout ce qu'il a écrit. Que l'on
compare ses Mémoires et ses Comédies , et que l'on fasse
abstraction , comme de raison , de tout ce qui tient
essentiellement au genre plus grave des factums , c'està-
dire , du ton d'indignation éloquente à laquelle l'auteur
s'élève quelquefois , et des procédés de cette
dialectique rigoureuse et puissante , avec laquelle il
poursuit ses adversaires ; on apercevra facilement dans
ses ouvrages de barreau et de théâtre , les mêmes mouvemens
, les mêmes tours , les mêmes artifices de diction ,
en un mot, tous les effets d'une même plume : on y
sentira sur-tout le même mélange des mêmes qualités
et des mêmes défauts. Un style dont la physionomie
trop prononcée vise ainsi à la caricature , est , sans
doute , un inconvénient pour le poëte comique , qui
doit donner à chacun de ses personnages un langage
assorti à son caractère convenu , et à tous un langage
différent. Cet inconvénient , Beaumarchais l'a diminué , -
enplaçant en première ligne dans ses trois principaux
ouvrages dramatiques un même être imaginaire , et ,
comme je l'ai déjà dit , un être individuel , qui n'avait
point dans le monde moral de type commun auquel on
pût le comparer, et à qui l'auteur pouvait plus impunément
prêter son propre langage. Le mal est qu'il en
ait aussi fait présent à ses autres personnages , qui tous
parlent plus ou moins la langue de Figaro. Figaro a
plus d'esprit qu'eux tous , mais ce qu'ils en ont est de la
même trempe que le sien , et a la même forme.
Beaumarchais avait le soupçon de cette vérité , et
voici comme il s'y prend pour l'empêcher de naître
chez les autres : il raconte dans sa préface du Mariage
de Figaro , qu'un Monsieur de beaucoup d'esprit , mais
qui l'économisait un peu , lui dit un jour au spectacle :
expliquez-moi donc ,je vous prie , pourquoi dans votre
pièce, on trouve autant de phrases négligées qui ne
314 MERCURE DE FRANCE ,
sont pas de votre style ; et que lui Beaumarchais répondit:
de mon style, Monsieur ? Si par malheur j'eu
avais un, je m'efforcerais de l'oublier quand je fais une
Comédie , etc. , etc. Beaumarchais qui avait plus d'esprit
que ce Monsieur- là , et qui ne l'économisait pas , nous
fabrique ici une histoire ; il se fait faire un reproche
assurément très-injuste , celui de n'avoir pas toujours le
même style , pour essayer de nous prouver à nous
autres , qu'il avait ce tort , ou plutôt ce mérite . Le tour
est adroit ; il l'eût été beaucoup moins à lui , de se faire
blâmer d'avoir un style uniforme ; il nous aurait avertis
par-là du défaut qu'il se sentait, et sa justification n'aurait
pas eu si bonne grâce .
J'ai dit plus haut quel était le but particulier de Beaumarchais
en composant Tarare. Il eut de plus la prétention
de faire révolution sur la scène lyrique , et il
exposa fastueusement dans une préface son nouveau
systême qui consistait à subordonner la musique aux
paroles , en simplifiant l'une et en donnant aux autres
plus d'importance et d'intérêt : l'exécution répondit
mal à la grandeur du projet et à l'emphase de l'annonce .
Le prologue où l'auteur établissait le principe de cette
égalité naturelle que détruisent le hasard de la naissance
et l'aveugle distribution d'états qui en résulte ,
parut l'idée la plus tristement bizarre qu'on eût encore
mise en oeuvre sur la scène de l'Opéra , ce pays des
aimables chimères et du merveilleux. La pièce ellemême
, malgré le fracas des événemens , la singulière
opposition des personnages et le mêlange de tous les
tons , fut trouvée un ouvrage aussi ennuyeux que beaucoup
d'autres du même genre , où seulement l'on n'avait
pas fait tant de frais pour cela. La versification en est
un modèle achevé de dureté , de prosaïsme , de platitude
et de bouffissure. On citera long -tems , comme un chefd'oeuvre
de ridicule , ces vers que chantait un choeur de
paysans :
Notre amourest pour la pâture ,
Et tous nos soins
Sont pour nos foins .
Beaumarchais les a retranchés à la reprise de son opéra,
MAI 1809 . 515
et c'est de sa part un acte de docilité dont il faut lui
savoir gré . Personne n'était moins que lui propre au travail
des vers qui exige plus de soin , une plus grande délicatesse
de goût dans le choix et dans l'arrangement des
pensées et des mots. Il a fait dans sa vie quelques chansons
, dont la meilleure ou du moins la plus connue ,
celle de Robin , n'a pas cette verve de gaîté polissonne
et celte honnête expression des plus malhonnêtes idées ,
qui donnent tant de prix aux bonnes chansons de Collé.
Je me suis étendu un peu longuement sur les produc-.
tions purement littéraires de Beaumarchais. Il me reste
troppeu de tems et d'espace pour parler de ses Mémoires .
J'en ferai quelque jour l'objet d'un examen particulier ,
où je dirai ce qu'il me semble de l'homme d'après ses
écrits , ses actions et la foule des opinions pour et contre
lui , consignées dans vingt ouvrages et long-tems débattues
avec une vivacité qui prouve à quel point il avait
su fixer l'attention publique. On paraît aujourd'hui
s'accorder à penser que Beaumarchais était loin d'être un
malhonnête et méchant homme ; qu'il avait et devait
avoir beaucoup d'ennemis à cause de ses nombreux succès
dans tous les geures; qu'ayant plus à se faire pardonner
qu'un autre sous ce rapport , il augmenta ses
torts envers l'envie par une imprudente vanité qui
finissait par indisposer la bienveillance elle-même; mais
qu'il méritait par sa bonté et son obligeance extrême
le tendre attachement que professent encore pour lui
tous ceux de qui il a été particulièrement connu .
AUGER.
LES MARTYRS , ou le Triomphe de la Religion chrétienne
; par F.-A. de Chateaubriant. -Deux vol .
in-8°. - Prix , 12 fr. et 15 fr. franc de port.
Paris , chez Lenormand , rue des Prêtres-Saint-Germain-
l'Auxerrois .
(PREMIER EXTRAIT. )
- A
QUELQUES personnes , dont l'opinion mérite d'être
516 MERCURE DE FRANCE,
comptée , ont paru s'étonner que dans un journal, particulièrement
consacré aux lettres, on n'eût point encore
parléd'un ouvrage qui divise la littérature , et qui
n'a cédé qu'à la victoire l'honneur d'occuper toutes les
voix de la renommée. Je prends la liberté de rappeler à
ces lecteurs impatiens , qu'apprécier en quelques heures
le travail de plusieurs années , le louer sans le sentir, et
le critiquer sans le comprendre , sont des choses également
faciles et communes : il faut un peu plus de tems
pour se rendre compte à soi-même de l'admiration
qu'on éprouve, pour s'assurer des objections que l'esprit
, le goût , la connaissance de l'art , peuvent opposer
au sentiment ; et si des défauts singuliers , se mèlant partout
à des beautés du premier ordre , paraissent tenir à
un faux principe plutôt qu'à la négligence ou à la faiblesse
humaine , il faut au moins chercher , dans la conception
première de l'ouvrage , l'erreur qui a séduit le
talent.
Au milieu de ces recherches , plus lentes et plus difficiles
qu'on ne veut le croire, une réflexion pénible arrête
souvent le critique de bonne foi ; c'est que de tout tems ,
et sur-tout de nos jours , les productions d'un écrivain
supérieur , avant de trouver des juges , ne rencontrent
d'abord que des partisans fanatiques et des détracteurs
passionnés . Et Dieu sait comment la modération et la
vérité sont accueillies dans le premier choc des opinions
et des partis ! On est effrayé du courage qu'il faut pour
êtrejuste , quand on lit les injures atroces prodiguées à
tel homme , qui n'est connu de ses calomniateurs que
pour avoir dit avec ménagement ce qu'il pensait d'une
tragédie médiocre , d'un plat discours ou d'un roman
ennuyeux.
Qui méprise Cotin n'estime point son roi ,
Et n'a , selon Cotin , ni dieu , ni foi , ni loi . (BOIL.)
Telle est , dans tous les tems , la logique des Cotin et
de leurs amis . Et qu'on ne dise point que ce stupide raisonnement
de l'amour-propre humilié ne trompe personne
: sans doute un petit nombre d'hommes éclairés
repousse avec mépris les mensonges de la haine ; mais
MAI 1809 . 317
une foule d'honnêtes gens , assez heureux pour ne pas
s'occuper des scandales de la littérature , pour ne connaître
ni ses intrigues , ni ses fureurs , ni ses basses jalousies
, ne peut se persuader que les plus odieuses imputations
, répandues avec autant de perfidie que de
persévérance , n'aient pour fondemens que de légères
indiscrétions sur la nullité de certains ouvrages et l'orgueilleuse
sottise de leurs auteurs. Laharpe en a fait
l'expérience et l'observation : il n'est pas d'infamie absurde
qu'on ne parvienne aisément à faire croire aux
oisifs d'une grande ville , quand on attaque des hommes
qui ont irrité l'orgueil par des critiques mesurées , ou
reveillé l'envie par quelque succès : et les choses ont été
poussées si loin en ce genre , que les épithètes les plus injurieuses
, les qualifications les plus outrageantes , ne ,
prouventplus rien , absolument rien , si ce n'est l'impudente
bassesse et l'audacieuse lâcheté de ceux qui les
emploient , sans preuves, dans leurs écrits et dans leurs
discours.
Je sais qu'on doit s'attendre à des procédés différens
de la part de ceux qui défendent dans les Martyrs l'ouvrage
d'un noble caractère et d'un rare talent . Oseraije
pourtant le dire ? je ne crois pas que le moment soit
encore venu de juger sans passions et d'apprécier, avec
une entière indépendance , cette nouvelle production
de M. de Châteaubriant. Elle s'annonce avec tous les
signes d'un succès durable ; critiques piquantes , éloges
magnifiques , édition rapidement épuisées. Des livres
immortels ont eu moins de bonheur : je ne puis
me défendre de songer à l'accueil que reçut le Timocrate
de Thomas Corneille , et à celui qu'on fit à
l'Athalie de Racine ; et si la différence des genres
ne permet pas de rappeler ces fameux écarts de l'opinion
, si l'on observe avec raison que l'illusion du
théâtre et les caprices du parterre ajoutent beaucoup à
l'incertitude des jugemens publics , je dirai du moins
que le poëme de l'Homère anglais resta presqu'ignoré
dans sa patrie pendant un demi-siècle , tandis que des
ouvrages , protégés d'abord par la faveur la plus éclatante,
n'ont pas même attendu, pour disparaître , le
518 MERCURE DE FRANCE,
jugement irrévocable de la postérité. Je dirai aussi que
le Télémaque , à sa naissance , fut assailli par des satires,
semblables à ce qu'on a publié de plus ingénieux contre
les Martyrs ;et ce doit être une assez douce consolation
pour M. de Châteaubriant de lire aujourd'hui les argumens
et les plaisanteries in-octavo , dont un abbé Faydit
et un sieur de Gueudeville firent trois éditions consécutives
contre l'archevêque de Cambray .
Essayons toutefois d'affranchir notre opinion sur les
Martyrs de l'influence des passions contemporaines , et
commençons par mettre sous les yeux du lecteur une
analyse fidèle et rapide de cet ouvrage singulier. Elle
appartient presque toute entière à l'un des critiques qui
en ont parlé avec le plus dejugement et de goût .
La douce et belle Cymodocée , fille de Démodocus ,
dernier rejetor et dernier prêtre d'Homère , traverse les
bois de Taygète , en revenant de la fête de Diane-Limnatide.
Consacrée aux Muses dès son enfauce , l'imagination
remplied'images et de souvenirs poétiques , la jeune
prêtresse s'égare à l'entrée de la nuit, et dans son trouble
appelle à son secours tous les Dieux des forêts . Ses cris
so perdaient envain dans les airs lorsqu'elle aperçut un
jeunehomme qui dormait appuyé contre un rocher ; sa
tête, inclinée sur sa poitrine et penchée sur son épaule
gauche, était un peu soutenue par le bois d'une lance :
sa main , jetée négligemment sur cette lance , tenait à
peine la laisse d'un chien qui semblait prêter l'oreille à
quelque bruit; c'était le sommeil d'Endymion. Toute
tremblante , et craignant d'avoir profané les mystères ,
Cymodocée tombe à genoux et conjure' la colère de
Diane.
A ses cris , le chien aboie , le chasseur se réveille... Ce
n'est point l'amant de la Déesse des Bois , c'est un jeune
guerrier , l'ami du prince Constantin, le tribun de la
légion britannique , Eudore, noble descendant de Philopæmen
, qui , rendu à la pureté des moeurs champêtres,
a renoncé depuis quelques mois au tumulte des camps
et à la pompe des cours. Il ramène la fille de Démodocus
auprès de sa demeure , la remet entre les bras de sa
nourrice et s'éloigne. Mais quoi ! un étranger a rendu
MAI 1809 . 319
i
Cymodocée à son père, et la fille d'Homère , la prètresse
des Muses , n'a pas exercé envers lui les devoirs de
P'hospitalité ! Cette pensée seule troublerait le bonheur de
Démodocus. Déjà le char est prêt ; il vole , il arrive dans
l'Achaïe et franchit l'Alphée. Un vieillard se charge de
conduire les voyageurs au champ de Lasthénès , le père
d'Eudore . C'est Lasthénès lui-même.
Dans le festiu hospitalier qui termine les travaux et
la journée , Démodocus , qui avait offert à ses hôtes la
coupe antique d'Homère , comme un gage de sa reconnaissance
, voulut faire une libation aux pénates de
Lasthénès. -Arrêtez , lui dit avec douceur un vieillard
vénérable assis à côté de lui ; notre religion nous défend
ces signes d'idolatrie.-En effet, le prêtre d'Homère
était assis auprès de Cyrile , évêque de Lacédémone .
O prodige ! la harpe sacrée répond aux profanes accords
de l'Hélicon ! les Homérides sont avec des Chrétiens !
Tels sont les tableaux que présentent les deux premiers
livres des Martyrs. A la couleur du style , à la
peinture des moeurs , à la richesse , à l'abondance des
souvenirs poétiques , on croit lire les belles pages de
l'Odyssée.
Dès le commencement du troisième livre, un spectacle
nouveau, plus imposant , plus sublime , frappe
tout- à-coup les yeux étonnés. Le ciel des Chrétiens est
ouvert : ses mystères les plus impénétrables sont révélés
à la faiblesse humaine ; les destins d'Eudore et de Cymodocée
sont fixés dans le conseil céleste : tous deux scelleront
de leur sang leur attachement à la religion du
Christ .
Cependant le gazouillement des hirondelles vient
annoncer à Lasthénès le lever du jour ; il se hâte de
quitter sa couche : la famille chrétienne et les descendans
d'Homère se réunissent dans une île , au confluent
du Ladon et de l'Alphée , et le fils de Lasthénès commence
le récit de ses aventures : il dit ses combats , ses
victoires , ses fautes et son repentir ; l'amour coule avec
ses paroles, et s'insinue dans le coeur de Cymodocée , déjà
touchée , déjàprévenue en faveurde la religion d'Eudore.
Satan le voit , il triomphe , et se flatte de profiter de cet
320 MERCURE DE FRANCE ,
amour pour jeter le trouble dans l'église. Il confie son
plan détestable aux complices de sa révolte, devenus
Jes compagnons de son supplice. Le plan est adopté , et
Jes démons se répandent sur la terre pour l'exécuter.
'Tandis que les anges et les saints tiennent leurs regards,
arrêtés sur Eudore et Cymodocée , dont l'Enfer a conjuré
la ruine , la prétresse des Müses déclare à son père
qu'elle veut être chrétienne , pour devenir l'épouse
d'Eudore. Le vieillard se trouble , s'afflige , combat un
moment la résolution de sa fille et cède enfin à ses voeux .
Les deux familles se disposent à partir pour Lacédémone.
Mais déjà le sophiste Hiéroclès , l'ami , le ministre de
Galérius , à qui Dioclétien va bientôt céder l'Empire , a
donné le signal de la persécution contre l'Eglise de J.-C.
Hiéroclès est depuis long-tems l'ennemi , le rival d'Eudore
, l'indigne amant de Cymodocée. Il arrive dans
l'Achaïe , et ordonne le dénombrement des Chrétiens . Le
démon de la jalousie s'empare de cette âme féroce : c'est
bien moins Eudore qu'Hiéroclès veut punir, que l'époux
désigné de Cymodocée qu'il brûle d'immoler. Furieux
de n'avoir pu la lui arracher au pied des autels , il la
poursuit jusque dans les bras d'Helène , de la mère de
Constantin , retirée à Jérusalem. Bientôt , malgré
l'éloignement des lieux et tous les efforts de la prudence
humaine , les décrets du ciel ramènent Cymodocée en
Italie ; et les satellites d'Hiéroclès la livrent à son persécuteur
: elle n'échappe à son infâme brutalité que par
une insurrection du peuple de Rome et pour être plongée
dans les prisons en qualité de chrétienne.
Cependant son intrépide époux , Eudore a confessé
généreusement la croix au milieu des supplices ; il demande
et obtient la gloire du martyre. Cymodocée
l'apprend. Une main amie avait brisé ses fers. Rendue
à la tendresse de son père, elle peut braver, dans un
asile sûr , les orages de la persécution : mais elle se dérobé
à tous les yeux ; elle vole à l'amphithéâtre et se précipite
dans le sein de son époux . Sa jeunesse , ses charmes , son
dévouement , rien n'attendrit le peuple féroce qui l'environne;
il est altéré du sang des martyrs. Cymodocée
est
MAL 1809 . 52.1cen
5.
est chrétienne; elle doit partager le sort d'Eudore : un
anneau trempé dans le sang de son époux devient le
gage et le signe terrestre de cette union qui va s'accomplir
dans le ciel. La trompette a sonné , la porte de la
caverne a mugi sur ses gonds , le tigre s'élance ...... Et
le martyre est consommé.
<<< Soudain , l'on aperçut au milieu des airs une croix
>> de lumière semblable à ce Labarum qui fit triompher
>> Constantin ; la foudre gronde sur le Vatican , colline
>> alors déserte , mais souvent visitée par un esprit
>> inconnu. L'amphithéâtre fut ébranlé jusques dans
<<<<ses fondemens ; toutes les statues des idoles tombèrent ;
→ et l'on entendit , comme autrefois à Jérusalem , une
>> voix qui disait :
« Les Dieux s'en vont. »
Tel est , dans son ensemble , le plan et la marche du
nouvel ouvrage de M. de Châteaubriant. Il me paraît
impossible de n'y pas reconnaître d'un coup-d'oeil le
dessein et la forme d'un véritable poëme . Or, si , comme
je n'en doute pas , l'auteur a voulu réellement composer
une Epopée en prose , sans m'arrêter à de vaines discussions
sur l'infériorité du langage qu'il a choisi , et sur
la prééminence incontestable de la poésie , j'examinerai
si les héros de ce poëme sont , en effet , des personnages
épiques , si l'importance de l'action répond à la grandeur
du sujet , et si le résultat est digne des moyens . Je passerai
ensuite aux détails , qui souvent rachètent par des
beautés sublimes , le défaut que je crois apercevoir dans
la première conception de l'ouvrage.
De tous les poëmes épiques, consacrés par l'épreuve du
tems et l'admiration des hommes,je n'en connais aucun
dont le héros soit un personnage d'invention. Achille ,
Ulysse , Agamemnon , n'étaient pas , pour les Grecs
comme pour nous , des demi-dieux dont le berceau , la
vie et la mort sont environnés de fables. Homère avait
renfermé dans l'Iliade et dans l'Odyssée l'histoire et la
religion de sa patrie. Les Romains reconnaissaient dans
l'Enéïde les héros fondateurs de leur Empire , et l'origine
antique de la maison des Césars. Chez les nations
۱
322 MERCURE DE FRANCE,
modernes qui se glorifient d'avoir agrandi le domaine
de l'Epopée, les plus hardis génies ne se sont point écartés
de l'exemple des anciens. Le Tasse , dont l'imagination
féconde créait si facilement des personnages pleins de
noblesse et de grâce , leur a donné pour chef un guerrier
dont la mémoire était chère à tous les peuples chrétiens.
L'Arioste lui-mêrae , toujours environné des prestiges de
la féerie , toujours égaré dans un dédale de fables comiques
et d'aventures romanesques ; l'Arioste qui s'est
placé, pour ainsi dire , dans un monde imaginaire , n'a
point osé permettre à l'épopée d'y choisir des héros
inconnus : il apris pour les siens Roland et Charlemagne.
Vasco-de-Gama , dans la Lusiade ; Henri IV , dans le
poëme des Français , appartiennent encore plus à l'histoire
: et Satan ou le premier homme (car on s'est demandé
plusieurs fois lequel des deux est le héros de
Milton) , sont liés l'un et l'autre aux premières idées ,
aux premières connaissances religieuses de tous les
Chrétiens. Aussi tous ces personnages arrivent avec
majesté sur la scène de l'Epopée : armés de gloire et de
puissance , dès qu'ils paraissent , ils s'emparent de l'imagination
et la préparent à des prodiges. On est disposé
à croire qu'un pouvoir surnaturel préside à la destinée
de ces êtres , qui sont à nos yeux d'une nature privilégiée
. Tous leurs intérêts , toutes leurs entreprises nous
semblent dignes d'une intervention céleste : on se rappelle
involontairement le précepte d'Iorace :
Nec deus intersit nisi dignus vindice nodus.
Et le nom seul du héros fonde le merveilleux dupoëme :
il n'en est pas ainsi d'Eudore et Cymodocée.
Je trouve des autorités en faveur de cette opinion,
jusque dans ces ouvrages équivoques , où Calliope no
dédaigne pas de raconter en prose les actions des sages
et des guerriers. Télémaque , le premier de tous ,
monument immortel qui suffirait seul pour autoriser
ce genre , confirine le principe au lieu de l'affaiblir.
En effet , quel était le but de Fénélon ? Il voulait
peindre la sagesse corrigeant les défauts d'un caractère
ardent , irascible , impétueux , et la prudence dérobant
MAI 1809 . 325
lajeunesse aux pièges de l'amour et de la volupté. Le
génie pouvait présenter ce tableau sous mille formes
différentes , et semblait devoir préférer de mettre en
action des personnages inventés. Mais dès qu'il s'arrête
à l'idée d'une narration épique , il choisit un héros ,
environné de toutes les traditions et de tous les souvenirs
de l'épopée ; c'est le fils d'Ulysse , que Minerve ,
sous la figure de Mentor, conduit elle-même dans les
orages de la vie , et qu'elle éloigne , malgré lui , des
îles perfides de Vénus et de Calypso. Remarquons en
passant, que cette allégorie transparente est le seul
merveilleux employé dans l'ouvrage , économie admirable
que le talent le plus fécond crut devoir s'imposer ,
comme s'il avait craint, en écrivant en prose , d'abuser
de, priviléges de la poésie.
Après avoir cité Fénélon, je me garderai bien de
proposer à M. de Châteaubriant, comme des modèles ,
des écrivains qu'il a souvent laissés fort loin dernière
lai. Plusieurs étaient cependant des littérateurs
d'un mérite peu commun; et Marmontel , Bitaubé ,
Florian , le premier dans Bélisaire et dans les Incas ,
le second dans Joseph et dans les Bataves , le dernier
dans Numa Pompilius et dans Gonsalve de Cordoue ,
ont également senti que le choix d'un héros connu ,
pouvait seul donner de l'intérêt et de la dignité à l'action.
Cette marche constante du génie et du talent ,
dans tous les ouvrages , qui , par le genre , se rapprochent
desMartyrs, mérite , je crois , d'être toujours
suivie : on s'en est écarté dans Téléphe et dans Séthos ;
mais qui voudrait justifier M. de Châteaubriant par
l'exemple de Péchméja ou de l'abbé Terrasson ?
Je sais qu'on le défend avec plus d'avantage , et par
un raisonnement très-ingénieux. Eudore , dit- on ,
descend de Phocion et de Philopooemen; Cymodocée est
le dernier rejeton d'Homère : l'un représente toute la
gloire de la Grèce antique; l'autre tout le génie du
Paganisme. Eadore et Cymodocée sont les vertus ,
Théroisme, la morale et la poésie de la religion payenne,
sabjuguée par les vertus, Phéroïsme , la morale et la
poésier de la religion des chrétiens.-C'est ainsi que
X 2
324 MERCURE DE FRANCE ,
l'auteur des Martyrs a voulu mettre sa poétique en
action , et prouver la vérité des principes qu'il a
établis dans son Génie du Christianisme . Mais cette
idée féconde n'est point développée : l'origine des héros
du poëme n'influe point assez sur leur caractère et sur
les événemens . L'action se passe à la fin du règne de
Dioclétien ; et l'on voit trop qu'à cette époque, une foule
de générations obscures s'était écoulée entre Homère ,
Phocion , Philopoemen , et leurs derniers descendans.
Eudoreet Cymodocée, peuvent dire comme la belle et
modeste Monime .
Quelque rang où jadis soient montés mes ayeux
Leur gloire , de si loin , n'éblouit point mes yeux.
RAC .
Elle n'éblouit pas davantage le lecteur : elle ne l'intéresse
point assez vivement en faveur d'Eudore et de
Cymodocée. Je persiste à croire que ces deux personnages
, très-bien placés , excellens dans un épisode , ne
devaient pas être les héros d'un poëme, et ne peuvent
point supporter le fardeau majestueux de l'Epopée.
De la faiblesse des personnages , résulte , ce me
semble , la faiblesse de l'action , comparée à la grandeur
du sujet. N'oublions point qu'il s'agit de montrer le
Triomphe de la Religion chrétienne : par quels événemens
le poëte va-t- il y parvenir? Une jeune vierge ,
égarée par un accident très-commun , rencontre.dans
les bois de Taygéte, un jeune homme qui la ramène
chez son père : elle n'ose le retenir et lui offrir les soins
de l'hospitalité. Pour réparer cette faute de l'innocence
et de la pudeur , Démodocus et Cymodocée vont offrir
des présens à la famille d'Eudore. Ils y entendent le récit
de ses aventures. Ce récit , plein de beautés variées ,
souvent neuves , quelquefois sublimes , occupe plus d'un
tiers de l'ouvrage , et l'on a lú la moitiédu poëme avant
que l'action ait commencé sur la terre. Je dis , sur la
terre , car les mystères du ciel et les complots de l'enfer
sont révélés dans le troisième et le huitième livre , et
j'examinerai bientôt l'emploi de ce merveilleux : en
attendant, suivons la marche de l'action , Elle commence
à la fin du douzième livre par les amoursd'Eu
ΜΑΙ 1809 .
325
dore et de Cymodocée. Bientôt l'arrivée d'Hiéroclès en
Achaïe force les deux amans à chercher un asile contre
ses fureurs. Cymodocée se réfugie à Jérusalem ; Eudore
se rend à Rome et plaide devant le sénat la cause des
Chrétiens. Son éloquence ne peut empêcher l'édit de
persécution ; il est lui-même plongé dans les cachots , et
n'en sort que pour aller au martyre. Cymodocée , de
son côté, poursuivie jusques dans les lieux saints par les
satellites d'Hiéroclés , rencontre saint Jérôme dans la
grotte de Béthléem, reçoit le baptême dans les eaux du
Jourdain, et s'embarque pour la Grèce. Une tempête la
pousse en Italie ; arrachée des bras d'Hiéroclés par une
émeute populaire , elle est emprisonnée comme chrétienne
, et vient mourir dans l'amphithéâtre à côté dé
son époux. Ainsi les deux martyrs ont triomphé de leurs
persécuteurs par le courage que la religion leur inspire :
mais peut- on dire que le christianisme ait triomphé des
faux dieux ? Leurs temples sont encore debout ; le paganisme
est sur le trône ; à peine entrevoit-on dans
P'éloignement l'élévation future de Constantin. Cette
action faible et languissante , où le héros ne fait rien que
prier et souffrir , est-elle digne de l'Epopée ? est- elle
digne de la grandeur du sujet ? et les résultats répondent-
ils aux moyens?
C'est ici qu'il faut parler de ce merveilleux , auguste ,
sublime , vraiment épique , peut-être même trop au
dessus de l'intelligence , de la pensée et de la voix de
l'homme , dans l'emploi duquel M. de Châteaubriant n'a
pas craint de lutter contre le Dante et contre Milton,
Son talentjustifie son audace , et j'ose dire que le langage
dela prose ne s'estpeut-être jamais élevé plus haut. Mais
tant de grandeur et de majesté, tant de force et de
puissance , ne font-elles pas ressortir davantage la nullité
de l'action et la faiblesse des héros? Le ciel et l'enfer
sont en mouvement pour deux personnages presque
immobiles et presque inconnus ! Et quels sont les résultats
produits par ces moyens terribles , par cette volonté
immuable, irrésistible , éternelle, qui , d'un signe , crée
ou détruit les mondes et les générations ! Une vierge
timide , un jeune guerrier, tombent sous la dent d'un
326 MERCURE DE FRANCE,
tigre, et une voix crie : les Dieux s'en vont. Mais , je le
répète , les Dieux ne s'en vont pas ; les autels des idoles
seront encore souillés du sang des Chrétiens : Eudore et
Cymodocée ne sont pas les dernières victimes de la persécution;
Galérius règne , et le triomphe de la croix est
encore éloigné. Si Galérius avait expić par une mort
honteuse et cruelle ses vices et sa barbarie; si Maxence
et Licinius avaient fui devant Constanțin; si je voyais le
Labarum briller au-dessus des aigles romaines , je dirais
aussi : « Les Dieux s'en vont >> et les temples du paganisme
ont été purifiés par le sang des martyrs. Alors
serait consommé le triomphe de la religion chrétienne ;
et ce grand résultat , cet événement qui changea la face,
du Monde, amené par une action forte , héroïque , attachante
, telle que la belle imagination de M. Châteaubriant
pouvait l'inventer , eût été digne de la grandeur
du sujet et de l'immensité des moyens. Je ne prétends
point pour cela que Constantin soit un personnage qui
convienne à l'Epopée : je sais quel'histoire l'accuse d'un
grand crime , et les crimes de l'ambition de Constantin
ne sont pas de ceux que le sentiment peut pardonner au
héros d'un poëme épique. C'est au génie qu'il appartient
demesurer cet obstacle et de le vaincre. Je ne fais qu'indiquer
ici ce qui , selon moi , devait former le dénone
ment d'un ouvrage intitulé : le Triomphe de la Religion
Chrétienne. Sans doute ce triomphe est également admirable
dans la foi , la résignation , la constance pieuse
des martyrs , et l'idée d'en faire , sous ce rapport , le
sujet d'un poëme , est bien dans l'esprit d'une religion
qui se réjouit de ses malheurs et se glorifie de ses souffrances
: mais cette idée est , je crois , beaucoup moins
analogue au génie de l'épopée.
Je viens d'exposer sans détour la seule critique générale
dont l'ouvrage de M. de Châteaubriant m'eût paru
susceptible. Quoique persuadé qu'elle est,juste , je ne
la présente qu'avec méfiance , et c'est à M. de Châteaubriant
lui-même que je la soumets. Personne n'est plus
capable que lui de prouver que je me trompe ou de
réparer l'erreur qui a séduit son magnifique talent. Car
cet ouvrage , dont la conception première me semble
MAÍ 1909. 327
défectueuse , n'en est pas moins rempli de ces beautés
éclatantés qui caractérisent un génie éminemment
poétique , un génie destiné à revêtir des charmes de
l'expression ce que la pensée de l'homme a de plus
profond , ce que le sentiment a de plus doux , ce que
la gloire a de plus imposant , os magna sonaturum .
L'examen détaillé de quelques parties de son poëme me
fournira l'occasion de répéter cet éloge , dans un second
article sur les Martyrs : et pour me livrér au double
plaisir d'admirer et de justifier mon admiration ,
vais relire tout le récit d'Endore , le combat des Francs ,
l'Episode de Welleda , et de touchant adien que le
poëte adresse à sa muse au commencement de son dernier
chant. ESMÉNARD.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
je
ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. - Philadelphie , 18 mars
Le Tenessée Messenger contient l'article suivant , sous la
date de Canandoigna ( Etat de New-Yorck ) , le 14 février :
<< Notre horizon politique se rembrunit, et les apparences
de guerre augmentent de jour en jour. On dit que le gouver
nement a reçu d'Europe des dépêches d'une nature plus
pacifique que les précédentes ; mais rien n'a encore transpiré
qui affaiblisse la persuasion où nous sommes que la guerre
est inévitable, et nous perisons que l'état de nos relations
extérieures décidera le gouvernement à adopter les propositions
suivantes :
)) 1º Suspendre tout paiement sur les propriétés foncières
anglaises , situées aux Etats-Unis .
>> 2° . Assujtir tous les agens anglais dans ce pays à rendre
un compte fidèle et vrai du montant des proprictés qu'ils ont
entre les mains, et à en donner caution jusqu'à ce que nos
différends soient arrangés ou la guerre déclarée , sous peine
d'emprisonnement.
>> 3°. Contraindre tous les étrangers qui refuseront de
préter serment d'allégeance , à quitter le pays dans trois
mois.
1) 4. Etendre l'obligation du serment à tout individu
måle libre, au-dessus de dix-huit ans,dans toute l'étendue de
328 MERCURE DE FRANCE ,
l'Union , et nommer dans chaque ville des officiers chargés de
le recevoir. >>>
TURQUIE. - Constantinople , 28 mars. - Deux officiers
russes sont venus ici dernièrement de la Valachie avec des
lettres pour le gouvernement. Après avoir conféré deux fois
avec le reis - effendi , ils sont repartis à la hâte pour Bukarest .
On croit qu'ils ont rapporté des réponses très-peu satisfaisantes
, et qu'on ne tardera pas d'apprendre que les hostilités
sont recommencées entre la Porte et la Russie .
Le grand- seigneur vient de déposer l'aga des jannissaires .
Le capitan-pacha , Seid-Ali , a été disgracié et envoyé en
exil à Brousse. Il a été accusé d'avoir fomenté les troubles
des janissaires , et on croit qu'il aura la tète tranchée avant
d'arriver à ll''eennddroit de son exil , ayant été embarqué tout
seul dans un bateau à rames avec quatre gardes de l'intérieur
du sérail. On ne lui a pas même permis de prendre
avec lui un domestique. La capitale jouit actuellement de
la plus grande tranquillité .
-D'après les lettres de Smyrne , cette ville est en proie
à la guerre civile , elle est divisée en deux factions opposées
qui ont pour objet l'ancien musselim , et le nouveau qui a
été envoyé d'ici dernièrement pour le remplacer. Le premier
ne veut pas céder son poste avant d'être remboursé
des sommes qu'il a dépensées pour se le procurer. La plupart
des Francs se sont retirés sur les bâtimens qui sont dans la
rade.
DALMATIE. - Zara, 15 avril.- Son Excellence le Provéditeur-
général a publié la proclamation suivante :
« L'Autriche fait de nouveau la guerre au Grand-Napoléon. L'expérience
du passé est donc nulle pour ceux que la Providence veut punir
ou détruire pour établir un meilleur ordre de choses sur la terre .
>> Dalmates ! voici le moment de signaler votre fidélité et de vous
couvrir de gloire. La Dalmatie , par les victoires du Grand-Napoléon ,
doit étendre son territoire et consolider son bonheur. Montrez-vous dignes
de ces hautes destinées .
>> L'illustre capitaine qui commande au milieu de vous les phalanges
des braves , vous a déjà comblés d'éloges pour tout ce que vous avez fait
jusqu'à présent .
>> Le provéditeur-général saura distinguer les enfans les plus, dignes
de vos loyaux et belliqueux ancêtre .
>> Que le Dalmate armé s'enftamme de courage ! que pour un moment
MAI 1809 . 329
tous s'animent de la même ardeur ! Les Dalmates qui se serontdistingués
auront une récompense sure et durable . »
ROYAUME DE NAPLES. Naples , 14 avril.- Il partira ,
mercredi , pour Eboli un grand nombre de tentes et d'effets
de campement pour 10,000 hommes. Le camp sera formé
sous peu de jours ; il sera établi une école militaire , dans
laquelle nos jeunes soldats apprendront , sous les yeux des
braves de la première armée de l'Europe, l'art de la guerre,
du héros qui lui-méme l'apprit du plus grand capitaine de
son siècle. Ces troupes pourront au besoin soutenir celles qui
sont campées à peu de distance dans les plaines de Lagonegro.
Cette précaution de défense est , il est vrai , bien inutile
contre un ennemi qui ne peut disposer sur la rive opposée
que de sept mille soldats , de l'espèce de ceux qui ont si bien
protégé les rebelles d'Espagne ; mais elle est nécessaire pour
calmer les craintes des gens qui croient que 48,000 légionnaires
ne suffisent pas pour assurer la tranquillité intérieure
du royaume , et que 25,000 Français et 10,000 Napolitains ,
guidés par un roi guerrier et aimé de ses sujets ne peuvent
pas rejeter dans la mer les troupes qui tenteraient un débarquement
sur les côtes .
ANGLETERRE.- Londres, 27 avril. Lord Holland est ,
dit-on , nommé à l'ambassade de Vienne. Nous pensons que
sa seigneurie n'a plus un instant à perdre pour se rendre
dans cette capitale, si elle ne veut pas risquer d'y trouver un
autre souverain que celui près duquel on l'envoie.
Les dernières nouvelles d'Espagne et de Portugal ne
sont rien moins que satisfaisantes . Un débarquement tenté
par nos troupes à Deva en Biscaye , n'a point réussi ; elles
ont été repoussées avec perte ; et ce qu'il y a de plus fàcheux,
c'est que les habitans ont joint contre nous leurs efforts à
ceux de la garnison française , qui n'était pas assez nombreuse
pour nous résister .
- ALLEMAGNE. - Francfort , 5 mai. Le traité de Presbourg
avait assuré à la maison d'Autriche tous les biens de
l'Ordre teutonique , et un archiduc devait à l'avenir en être
le grand-maître. Aussi depuis cette époque , ily a eu une administration
autrichienne à Mergentheim, centre dé toutes
les possessions teutoniques. Comme la Confédération da
Rhin est aujourd'hui en guerre avec l'Autriche , les princes
de cette ligue ont pris le parti d'occuper celles de ces pos-.
sessions qui se trouvent dans leûr territoire. Le prince-pri330
MERCURE DE FRANCE ,
mat vient d'adopter cette mesure à l'égard de l'hôtel teutonique
situé dans notre ville, et de tous les autres bâtimens
et biens appartenans à l'Ordre teutonique , tant dans la ville
que dans les environs ; de manière cependant que tous les
employés , fermiers , etc. soient maintenus .
Des occupations semblables ont eu lieu de la part de divers
autres souverains de la Confederation du Rhin.
Hambourg , 30 avril. - Aujourd'hui , plusieurs salvas
d'artillerie nous ont annoncé les grandes victoires de l'armée
française en Bavière .
Les postes et les portes de notre ville sont maintenant
occupés par le militaire hambourgeois. Il ne reste ici qu'une
centaine de soldats hollandais.
-On a dit que des bâtimens de transports anglais avaient
paru près des côtes du Holstein, mais ce bruit est sans fondement.
- BAVIÈRE. -Angsbourg , 30 avril.
La quatrième colonne
de prisonniers autrichiens arrivés ici est plus forte que
les précédentes; elle est de 7,000 hommes , la plupart infanterie.
Comme tous ces prisonniers ne pouvaient être transportés
dans l'ancien collége de Saint- Sauveur et dans l'église
de Saint-Jacques , une partie a été placée dans les salles inférieures
de l'hôtel-de-ville ; les habitans ont donné des rafraîchissemens
à ces soldats. Ainsi il y a jusqu'à ce moment
environ 17,000 prisonniers de guerre qui ont passé par
Augsbourg. Des colonnes non moins nombreuses sont transportées
le long du Danube, par Donawerth , Heidenheim,
etc. , pour la France .
ROYAUME DE WESTPHALIE.- Cassel , le 30 avril. -
rôme-Napoléon , etc.
Jé-
<<Nous avons vu avec une profonde douleur qu'un certain
nombre de nos sujets, dans les départemens de la Fulde et
de laWerra , ont été entraînés à la révolte; que des traîtres,
cédant à des insinuations étrangères , contraires aux traités
les plus solennels et au droit des gens , les ont contraints par
de mauvais traitemens , et sous des menaces de mort et d'incendie
, à se joindre à eux;
>>Qu'ils ont trouvé des complices dans quelques fonctionnaires
publics , qui ont ajouté par leur coopération à l'aveuglement
de paysans peu instruits et égarés , et qu'ils ont
exposés à la juste répression des armes et à celle des lois;
voulant concilier ce qui est dù à la justice, qui exige lapu
MAI 1609 . 531
nition prompte des crimes de lèse-majesté , de trahison, de
désertion et de révolte , avec ce que sollicite la pitié pourdes
homnies plus malheureux et plus faibles que coupables, nous
avons décrété et décrétons , etc. »
(Suit le décret en onze articles , dont le premier déclare
plusieurs officiers et autres , traîtres à la patrie et les
condamne à être passés par les armes ; le second accorde
amnistie à ceux qui rentreraient dans leurs foyers , dans huit
jours à compter de la publication du décret; les autres
portent des dispositions pour prévenir par la suite de parcils
désordres. )
Du 1 mai . -Il n'y a plus de doute que les troubles qui
ont éclaté dans les départemens de la Fulde et de la Werra
n'aient été l'ouvrage de quelques agens étrangers . Leur correspondance
a été découverte , et quelques personnes dans
la ville et dans le pays ont été renvoyées du royaume , ou
mises en état d'arrestation.
Du 2.- Les communes du royaume s'empressent de déposer
aux pieds du trône le respectueux hommage de leur
fidélité inébranlable et de leur dévouement à S. M.; elles demandent
à renouveler leur serment d'obéissance à ses décrets
, proclament sa justice et sa bienfaisance , et déclarent,
qu'elles ont juré sur l'autel de s'armer contre tout provocateur
du trouble et de la révolte ; elles reconnaissent que leurs
intérêts les plus chers , l'existence de leurs femmes et de leurs
enfans , leurfont un devoir sacré de le dénoncer , de le
poursuivre et de le livrer à la rigueur des lois .
Ces adresses sont signées par le plus grand nombre des
habitans.
Magdebourg , 27 avril. - On a reçu ici de Cassel l'ordre
de former une garde nationale de 1500 hommes . La même
mesure aura lieu dans les autres villes du royaume. Cette
garde sera chargée du service intérieur, pendant l'absence
des troupes réglées. Chaque habitant , depuis l'âge de dixhuit
jusqu'à soixante ans , en fera partie , et elle sera organisée
comme les troupes de ligne .
- On s'occupe de réparer nos fortifications , et les travaux
sont suivis à l'Arsenal avec beaucoup d'activité.
SUISSE. Zurich, 25 avril. -D'après la marche des
Autrichiens dans le Tyrol, six mille hommes partirontdemain
sous la conduite du général Watteville , pour le pays des
Grisons , afinde faire respecter notre neutralité de ce côté.
332 MERCURE DE FRANCE ,
Ils seront suivis au besoin d'un autre corps de 12,000. Le
quartier-général de M. Watteville arrive demain ici.
( INTÉRIEUR. )
3me BULLETIN.
Au quartier-général de Burghausen , le 30 avril 1809.
L'Empereur est arrivé le 27 , à six heures du soir à Mulhdorf. S. M.
a envoyé la division du général de Wrède à Lauffen , sur l'Alza , pour
tâcher d'atteindre le corps que l'ennemi avait dans le Tyrol, et qui battait
en retraite à marches forcées. Le général de Wrède arriva le 28 à Lauffen,
rencontra l'arrière-garde ennemie , prit ses bagages , et lui fit unbon
nombre de prisonniers ; mais l'ennemi eut le tems de passer la rivière ,
et brûla le pont.
Le27, le duc de Dantzick arriva à Wanesburg, et le 28 à Altenmarck .
Le 29 , le général de Wrède , avec sa division , continua sa marche
sur Saltzbourg : à trois lieues de cette ville , sur la route de Lauffen , il
trouva des avant-postes de l'armée ennemie . Les Bavarois les poursuivirent
l'épée dans les reins , et entrèrent pêle-mêle avec eux dans Saltzbourg.
Le général de Wrède assure que la division du général Jellachich est
entiérement dispersée. Ainsi , ce général a porté la peine de l'infâme
proclamationpar laquelle il a mis le poignard aux mains des Tyroliens.
LesBavarois ont fait 500 prisonniers. On a trouvé à Saltzbourg des
magasins assez considérables .
Le 28 , à la pointe du jour , le duc d'Istrie arriva à Burghausen , et
posta uue avant-garde sur la rive droite de l'Inn. Le même jour, le due
deMontebello arriva à Burghausen. Le comte Bertrand disposa tout
pour raccommoder le pont que l'ennemi avait brûlé. La cruedela rivière,
occasionnée par la fonte de neiges , mit quelque retard aurétablissement
du pont. Toute la journée du 29 fut employée à ce travail. Dans la
journée du 30 , le pont a été rétabli, et toute l'armée a passé.
Le 28 , un détachement de 50 chasseurs , sous le conimandement du
chef d'escadron Margaron , est arrivé à Dittemaning , où il a rencontré
unbataillonde la fameuse landwerh, qui , à son approche, se jetta dans
un bois. Le chef d'escadron Margaron l'envoya sommer; après s'être
long-tems consultés , 1000 de ces redoutables milices postés dans un bois
fourré et inaccessible à la cavalerie , se sont rendus à 50 chasseurs .
L'Empereur a voulu les voir; ils faisaient pitié , ils étaient commandés
par de vieux officiers d'artillerie , mal armés et plus mal équipés encore .
Le génie arrogant et farouche de l'Autrichien s'était entiérement
découvertdans le moment de fausse prospérité dont leur entrée à Munich
les avait éblouis. Ils feignirent de caresser les Bavarois ; mais les griffes
du tigre reparurent bientôt. Le bailli de Mulhdorf a été arrêté par eux
et fusillé. Unbourgeois de Mulhdorf, nommé Starck , qui avait mérité
une distinction du roi de Bavière pour les services qu'il avait rendus à
'ses troupes dans la dernière guerre , a été arrêté et conduit à Vienne
pour y être jugé. A Burghausen , la femme du bailli , comte d'Armansperg
, est venue supplier l'Empereur de lui faire rendre son mari que les
Autrichiens ont eminené à Lintz , et delà à Vienne , sans qu'on en ait
entendu parler depuis. La raison de ce mauvais traitement est qu'en
1805, il lui fut fait des réquisitions auxquelles il n'obtempéra point. Voilà
le crime dont les Autrichiens lui ont gardé un si long ressentiment , et
dont ils ont tiré cette injuste vengeance.
MAI 1809 . 333
Les Bavarois feront sans doute un récit de toutes les vexations et des
violences que les Autrichiens ont exercées envers eux pour en transmettre
la mémoire à leurs enfans , quoiqu'il soit probable que c'est pour la dernière
fois que les Autrichiens ont insulté aux alliés de la France. Des
intrigues ont été ourdies par eux en Tyrol et en Westphalie, pour exciter
les sujets à la révolte contre leurs princes.
Levant des armées nombreuses divisées en corps comme l'armée française,
marchant au pas accéléré pour singer l'armée française , faisant
des bulletins , des proclamations , des ordres du jour , et singeant même
encore l'armée française , ils ne représentent pas mal l'âne qui , couvert
de la peau du lion , cherche à l'imiter; mais le boutde l'oreille se laisse
apercevoir et le naturel l'emporte toujours .
L'Empereur d'Autriche a quitté Vienne , et a signé en partant une
proclamation , rédigée par Gentz dans le style de l'esprit des plus sots
libelles. Il s'est porté à Scharding , position qu'il a choisis précisément
pour n'être nulle part , ni dans sa capitale pour gouverner ses Etats , ni
au camp où il n'eût été qu'un inutile embarras . Il est difficile de voir un
prince plus débile et plus faux. Lorsqu'il a appris la suite de la bataille
d'Eckmulh , il a quitté les bords de l'Inn et est rentré dans le sein de ses
Etats.
La ville de Scharding , que le duc de Rivoli a occupée , a beaucoup
souffert . Les Autrichiens , en se retirant , ont mis le feu à leurs magasins
et ont brûlé la moitié de cette ville qui leur appartenait. Sans doute
qu'ils avaient le pressentiment , et qu'ils ont adopté l'adage que ce qui
leur appartenait ne leur appartiendra plus .
4 BULLETIN.
Au quartier-général de Braunau , le 1er mai 1809.
Au passage du pont de Landshut , le général de brigade Lacour a
montré du courage et du sang- froid. Le comte Lauriston a placé l'artillerie
avec intelligence , et a contribué au succès de cette brillante affaire .
L'évêque et les principales autorités de Salztbourg sont venus à Burghausen
implorer la clémence de PEmpereur pour leur pays . S. M. leur
adonné l'assurance qu'ils ne retourneraient plus sous la domination de
la maison d'Autriche . Ils ont promis de prendre des mesures pour faire
rentrer les quatre bataillons de milices que le cercle avait fournis , et
dont une partie a déjà été prise et dispersée.
Le quartier-général part pour se rendre , anjourd'hui 1er mai, à Ried .
On a trouvé à Braunau des magasins de deux cent mille rations de
biscuit et de six mille sacs d'avoine . On espère en trouver de plus considérables
encore à Ried . Le cercle de Ried a fourni trois bataillons de
miliçes ; mais la plus grande partie est déjà rentrée.
L'Empereur d'Autriche a été pendant trois jours à Braunau. C'est à
Scharding qu'il a appris la défaite de son armée. Les habitans lui
imputent d'être le principal auteur de la guerre . Les fameux volontaires
de Vienne , battus à Landshut , ont repassé ici , jetant leurs armes et
portant à toutes jambes l'alarme à Vienne .
Le 21 avril , on a publié dans cette capitale un décret du souverain
qui déclare que les ports sont rouverts aux Anglais , les relations avec
cet ancien allié rétablies , et les hostilités commencées avec l'ennemi
commun .
Le général Oudinot a pris entre Altham et Ried un bataillon de mille
hommes. Cebataillon était sans cavalerie et sans artillerie. A l'approche
334 MERCURE DE FRANCE ,
de nos troupes , il se mit en devoir de commencer la fusillade; mais
cerné de tous côtés par la cavalerie , il posa les armes .
S. M. a passé en revue a Burghausen plusieurs brigades de cavalerie
légère, entr'autres à celle de Hesse-Darmstadt, à laquelle elle a témoigné
sa satisfaction . Le général Marulaz , sous les ordres duquel est cette
troupe, en fait une mention particulière. S. M. lui a accordé plusieurs
décorations de la Légion-d'Honneur.
Paris , 12 Mai.
Conformément aux mesures concertées entre S. A. S.
Mgr. le prince archi-chancelier de l'Empire , et MM. les
vicaires -généraux du diocèse de Paris , pour l'exécution des
ordres de S. M. l'Empereuret Roi , il a été chanté aujourd'hui
7 mai , dans l'église métropolitaine , un Te Deum en actions
de grâces des victoires de Tann , d'Eckmühl et de Ratisbonne.
Il a été célébré le même jour dans les temples de la religion
réformée à Paris, une solennelle action de grâces pour
Ies victoires remportées par les armées françaises aux champs
de Tann , d'Eɔkmühl et de Ratisbonne.
Hier, tous les spectacles de la capitale ont été ouverts
gratuitement. Partout une foule innombrable s'y est pressée ;
tout ce qui n'avait pu y pénétrer , répandu dans les lieux
publics , y faisait éclater son allégresse et donnait à cette
soirée un véritable air de fète. Dans tous les théâtres , les
spectateurs ont semblé aller au devant de toutes les allur
sions que le sujet leur présentait au courage de nos guerriers,
au dévouement de leurs chefs , au génie qui les a conduits si
rapidement de victoires en victoires: les plus vives acclamations
et des applaudissemens réitérés interrompaient les
acteurs ; les couplets chantés sur la plupart des théâtres , et
particulièrement au Vaudeville, toujours en possession de
se rendre l'interprète des sentimens publics, ont partout été
répétés avec enthousiasme. Ceux où l'auguste nom de
l'Empereur était prononcé excitaient des acclamations encore
plus unanimes , et les cris de vive l'Empereur éclataient de
toutes parts avec un enthousiasme qu'il serait impossible de
décrire.
ANNONCES .
Annales des voyages, de la géographie et de l'histoire , publiées
par M. Malte-Baun. VII cahier de la seconde souscription , ou XIX•
dela collection.- Ce cahier contient: Relation d'un voyage à laCochin
MAI 1809 . 375
chine , par M. Chapman , trad. de l'anglais par M. S. L. , avec deux
gravures en taille-douce ; - Description du Lac de Cirkniz , dans la
Carniole , par M. Depping; - Extrait des OEuvres du Prince Charles de
Ligne; Sur l'utilité des Voyages ; Manières des Orientaux ; Sur la Danse
chez diverses Nations ; Paul lor , Empereur de Russie ; le Duc d'Orléans
(Égalité ) ; M. de Carraccioli ; Assassinat de Beaumarchais ; Sur la
vieille Europe ; Voyage à Spa ; Sur Vienne en Autriche ; la cour de
Moldavie ; Anecdotes de Catherine II ; Notice sur la Vie et les Ecrits
de feu Georges Zoëga ; par M. Arsenue-Thiébault de Bernaud;- Revue
des nouveaux Ouvrages historiques qui paraissent en Allemagne .
Chaque Mois , depuis le 1er Septembre 1807 , il paraît un cahier de
cet Ouvrage , accompagné d'une Estampe ou d'une Carte Géographique,
souvent coloriée .
La première Souscription est complète, et coûte 27 fr. pour Paris , et
33fr. franc de port . Les personnes qui souscrivent en même tems pour
la 1re er 2º Souscription , paient la 1te 3 fr. de moins .
Le prix de l'Abonnement pour la seconde Souscription est de 24 fr ,
pour Paris , pour 12 Cahiers , et de 14 fr. pour 6 Cahiers . Pour les
Départemens , le prix est de 30 fr. pour 12 Cahiers , rendus franes de
port, et de 17 fr . pour 6 Cahiers. En papier vélin le prix est double.
L'Argent et la Lettre d'avis doivent- être affianchis et adressés à
Fr. Buisson , libraire , rue Gilles -Coeur , nº 10 , à Paris .
OEuvres complètes de M. Palissot , nouvelle édition , revue , cor
rigée et augmentée. - Six vol. in-8° , ornés du portrait de l'auteur .
Prix , 36 fr . , et 42 fr. francs de port. - En papier vélin le prix est
double.- Chez Léopold- Collin , libraire , rue Gilles - Cooeur , nº 4 .
Childérich , Roi des Francs , par Madame de Beaufort d'Haut-Poul ,
dédié à sa Majesté l'Impératrice Reine. Seconde édition . -Deux vol .
in-8°.-Prix , 6 fr . , et 7 fr. francs de port. - Chez le même .
Programme du cours élémentaire des machines, par M. Hachette,
instituteur de géométrie descriptive à l'Ecole Impériale polytechnique .
Essai sur la composition des machines , par MM. Lanz et Betancourt(
1). In-4º de 120 pages de texte ; accompagné de douze grandes
planches , gravées par les plus habiles artistes en ce genre. Prix , g fr ,
(A Paris , de l'imprimerie impériale , 1808. ) Chez Bernard , libraire de
l'Ecole impériale polytechnique , quai des Augustins , nº 25 .
(1) Le texte de cet Essai sur les machines , par Lanz MM.et Betancourt,
a été revu par M. Hachette ; les figures ont été dessinées à l'Ecole
polytechnique sous sa direction . Cet ouvrage sera précédé d'un sommaire
des leçons que ce professeur fait à l'école polytechnique sur les moteurs ,
sur les machines en général , et sur celles qui sont particulièrement employées
dans les arts de construction .
336 MERCURE DE FRANCE , MAI 1809 .
)
OEuvres complètes de Tissot , docteur et professeur en médecine ,
médecin de Sa Majesté Britannique , membre de la Société royale de
Londres , de l'Académie de Bâle , etc. , etc.- Nouvelle édition , revue ,
précédée d'un Précis historique sur la vie de l'Auteur , et accompagnée
de Notes; par M. Hallé , docteur et professeur en médecine de l'Ecole
de Paris , médecin ordinaire de Sa Majesté l'Empereur et Roi , membre
de la Légion d'honneur , de l'Institut de France , etc. Et publiée pour
venir au secours d'une partie de la famille de cet homme célèbre .
L'ouvrage sera composé de huit volumes in-8° d'environ 500 pages
chacun, et sera divisé en deux parties : OEuvres choisies et OEuvres
complètes.
Les trois premiers volumes se vendront séparément , comme OEuvres
choisies . Prix , 20 fr . et 24 fr . , francs de port pour les départemens. Les
personnes qui ne voudront pas souscrire paieront 7 fr. par vol . , et 8 fr .
50 c. franc de port.
Le premier volume paraît et les autres paraîtront de mois en mois.
Les personnes qui souscriront pour l'ouvrage en entier , ne paieront
que 48 fr . , et 60 fr . franc de port .
On ne reconnaîtra que les souscriptions qui seront faites à l'adresse
ci-dessous :
Chez Allut , imprimeur-libraire , co-propriétaire de l'ouvrage , rue de
l'Ecole -de-Médecine , nº 6 , vis - à - vis Saint-Come .
Annales forestières , faisant suite au Mémorial Forestier (1 ) , ou
Recueil complet des lois , arrêts et instructions relatifs à l'administration
forestière , etc. , rédigées par des employés supérieurs de l'adminitration
générale des caux et forêts.- 1808 , première année.
Le prix de l'abonnement , pour le volume de 400 pages qui sera
expédié franc de port , par la poste , sera de 7 fr .
La lettre d'avis et l'argent , que l'on enverra par les directeurs des
postes, doivent-être affranchis et adressés à M. Arthus- Bertrand, libraire ,
rue Hautefcuille , nº 23. On pent encore , pour éviter les frais , envoyer
l'argent en un mandat sur Paris .
Editions stéréotypes d'après le procédé d'Herhan .
Romans de Voltaire , beau caractères : 2 vol. in-8°, papier fin sans
fig., 10fr. 50 c. - Les mêmes , 7 vol . , 15 fr.- Les mêmes papier fia ,
avec 27 fig . , 37 fr. 50 c.- Les mêmes papier vélin , 42. fr .
Ala librairie Stéréotype , chez H. Nicolle , rue de Seine , nº 12 , hôtel
de la Rochefoucault; et chez Ant.-Aug. Renouard , rue Saint-André-des
Arcs , nº 55.
(1) Lcs sept années du Mémorial Forestier ne forment que cinq volumes
, parce que l'an IX [ 1801 ] se trouve composer le premier; les
années X et XI [ 1802 et 1803 ] réunies , le second; l'an XII [ 1804 ] le
troisième ; l'an XIII [ 1805 ] le quatrième; et enfin les années XIV,
1806 et 1807 le cinquième et dernier volume.
(N° CCCCIX. )
(SAMEDI 20 ΜΑΙ 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
ÉPITRE A L'ILLUSION.
ILLUSION ! riche et brillante Fée !
Au lieu d'un flageolet discord et paresseux ,
Que n'ai-je la lyre d'Orphée ?
En vers éclatans et nombreux ,
Les sublimes accens de ma verve échauffée
Diraient à l'Univers tes bienfaits précieux.
Mais quoi ! tu m'apparais , souriant àma muse,
Et les rayons de ton prisme enchanteur
Amon esprit , qui s'égare et s'abuse ,
Viennent prêter leur éclat séducteur.
Oui! mes vers gracieux et remplis d'harmonie
Sont inspirés par le génie ;
C'est le goût deBernard , la fraîcheur de Gresset ,
Et sur quelques morceaux , le chantre d'Emilie
Semble avoir apposé son aimable cachet.
Aumilieude ces noms resplendissans de gloire ,
Conduit par Pimmortalité ,
Monnomvase placer au temple de Mémoire ;
Je vois déjà le burin de l'histoire
Qui le transmet à la postérité.
Déitésecourable ! ainsi tes doux prestiges ,
En fascinant la cervelle d'un sot ,
!
Y
338 MERCURE DE FRANCE ,
Des plus mauvais écrits font autant de prodiges ,
Et d'un plat calembour un admirable mot.
Aimable soeur de l'Espérance ,
Sur le chevet de la souffrance
Tu sais répandre quelques fleurs .
Et repoussant les arrêts d'Hippocrate ,
Du moribond qui s'abuse et se flatte ,
Ta consolante main vient essuyer les pleurs.
En présidant aux bons ménages ,
Tu maintiens la paix au logis ,
Et tu conjures les orages ,
Ceignant de tes brillans nuages
Le front sourcilleux des maris .
Malgré son teint plombé , malgré sa tête grise ,
Et le ravage affreux de soixante printems ,
La vieille et ridicule Orphise
Minaude encor et se croit à vingt ans .
Savez-vous d'où provient son heureuse méprise?
Eh ! c'est l'Illusion qui , flattant son espoir ,
D'un soule bienfaisant a terni son miroir.
« Aux bords délicieux que baigne la Gironde ,
>> Mes amis , je possède un superbe château ,
>> Près d'un millier d'arpens , le plus joli hameau ;
>> Les vins du meilleur cıû sortent de mon caveau ,
>> En effets bien signés mon porte- feuille abonde ,
> Et , soit dit entre nous , je crois que dans cemonde
» Nul ne jouit d'un sort plus beau, >>>
Tel que souvent un heureux songe
Vient s'offrir à nos yeux comme réalité ,
De Crac a si souvent répété ce mensonge
Qu'il s'imagine enfin dire la vérité .
Sans argent , sans crédit , et sans ressource aucune
Tranchant ainsi du grand seigneur ,
L'Illusion fait sa fortune
Il est heureux de son erreur.
Improuvant ces rimes légères
Ne croyez pas , frondeurs austères ,
Me corriger par vos leçons ;
Si mes vers ne vous semblent bons ,
J'invoque l'aimable Déesse ,
Et le passage qui vous blesse
MAI 1809. 339
Me semble fait parApollon.
Le bandeau qui couvre mon front
Ne me montre dans vos critiques
Que des censures très-iniques ,
Peu de goût et point de raison.
YDUAG.
A UN JEUNE POÈTE.
Je n'ai point fermé la carrière ;
Non; si la lyre des Amours
Aperdu sa douceur première ,
C'est qu'elle chante pour des sourds .
J'ai vu la Cythère française ,
1,
La véritable , et n'en déplaise
Amonseigneur le nouveau ton
Elle en eut un presque aussi bon .
Mais de corbeaux une volée ,
Deux , trois , toutes , à qui mieux mieux
Vinrent s'ébattre dans ces lieux ,
Et de Philomèle troublée
Cessa le chant mélodieux .
Près de Flore faible et craintive ,
Le tristeet rampant limaçon
Crut imiter du papillon
L'inconstance brillante et vive.
Flore elle-même quelquefois
Oublia ses antiques droits .
Dans cette Cythère nouvelle ,
Plus d'Erato : fausse et rebelle ,
L'oreille y fuit les doux accens .
Je vous plains , Tibulles naissans.
De nos moeurs la fleur est flétrie ,
Et dans nos fruits quelle âpreté !
Adieu , française urbanité :
L'élégance est afféterie ,
La délicatesse est fadeur ,
Etma plainte une rêverie
Sans espérance et sans lecteur.
EVARISTE PARNY.
:
Y 2
340 MERCURE DE FRANCE ,
CHANT DE MORT ( 1 ),
D'UN SAUVAGE AMÉRICAIN DE LA TRIBU DES CHIROQUIS,
AIR àfaire.
L'ASTRE éclatant de la lumière
S'assied au trône de la nuit ;
L'aurore entr'ouvre sa carrière ,
La lune pâlit et s'enfuit ;
Mon oeil cherche en vain les étoiles :
Fille et rivale du soleil ,
La gloire à son brillant réveil
De la nuit dissipe les voiles :
Guerriers , armez vos bras ; je vous vois sans frémir ;
Frappez; du fils d'Almock apprenez àmourir.
Songez à ces flèches mortelles
Que ma main lança contre vous ;
Songez aux blessures cruelles
Des vôtres. Tombés sous mes coups.
En vain, heureux de ma victoire,
Vous redoublez votre fureur ;
N'espérez pas que la douleur
Arrache un soupir à ma gloire :
Inventez des tourmens ; je les vois sans frémir :
Frappez ; du fils d'Almock apprenez à mourir.
N'oubliez pas ces chevelures ,
Dépouilles de vos fils mourans ,
De ma hutte nobles parures ;
Voyez-vous leurs crânes sanglans ? ...
Mais enfin la flamme s'élève ! ...
Le fer accroît encor mes maux ;
Craignez qu'à des tourmens nouveaux
Le trépas bientôt ne m'enlève.
Eh ! bien , lâches enfans ! m'entendez-vous gémir ;
Frappez; du fils d'Almock apprenez à mourir.
[D'un mouvement très-ralenti. ]
Dans la mort je vois une amie
Qui termine des maux affreux :
C'en est fait; je quitte la vie ,
Je vais rejoindre mes ayeux :
(1) Cettechanson a été traduite littéralementdulangage des Chiroquisen
Anglais, par M. Shaw à qui nous l'avons empruntée. [Note de l'auteur. ]
MAI 1809. 541
Mon père , ton ombre charmée
Contemple , du séjour des morts ,
D'un fils les courageux efforts ,
Tu jouis de ma renommée .....
Le jour fuit de mes yeux .... Je cesse de souffrir ..
Jour,
Almock ! ... digne de toi , ton fils a su mourir.
ENIGME.
C'EST par moi que les garçons
Sont mignons ;
Et c'est par moi que les filles
Sont gentilles .
Cet encor moi
Aqui tu doi ,
Sexe enchanteur ,
Tes agrémens et ta grâce.
Veux-tu me voir
Dans ton miroir?
Cela n'est pas aisé ; mais je suis dans ta glace.
Je forme les grands ,
J'assigne les rangs ;
Propice au génie ,
Chacun me doit sa généalogie.
LOGOGRIPHE.
8 .........
Je suis arbre de luxe ; et si vous retournez
Mes cinq pieds , je deviens un défaut pour un nez .
CHARADE.
Un métal précieux , lecteur , est mon premier ;
Les monts et les forêts vous offrent mon dernier ;
Et le peintre parfois se sert de mon entier.
A ...... Η......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est le valet de coeur , ou
Quinola.
Celui du Logogriphe est Etoile , où l'on trouve toile , tôle , Elie,
loi , lit , lot , île , ore , lie , le , toi.
Celui de la Charade est Chèvre-feuille.
342 MERCURE DE FRANCE ,
.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
SUR L'ANTIQUITÉ DE L'EMPIRE DE LA CHINE ,
PROUVÉE PAR LES OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES .
Dans l'extrait que j'ai donné derniérement de la connaissance
des tems pour l'année 1810 , j'ai annoncé la publication
d'un grand nombre d'observations chinoises , dont
quelques-unes paraissent fort anciennes , et j'ai pris l'engagement
de revenir bientôt sur cet important objet . En effet ,
l'examen critique de ces observations intéresse à la fois l'astronomie
et l'histoire , c'est ce que je vais tâcher de développer
(1) .
et
Les tables astronomiques modernes sont fondées sur le
principe de la pesanteur universelle appliqué à l'état actuel
des mouvemens célestes , tel qu'il résulte des observations .
Si ces dernières étaient parfaitement exactes , les données
que l'on en tire seraient aussi parfaitement rriiggoureuses ,
comme l'usage que l'on en fait dans le calcul n'est sujet à
aucune erreur , il s'ensuit que nos tables astronomiques
seraient éternellement l'expression fidèle de l'état du systême
du monde. Alors tous les changemens réguliers que
l'action de la pesanteur doit produire, par la suite des tems ,
dans les phénomènes célestes , se trouveraient toujours conformes
à nos formules , et n'en seraient , pour ainsi dire ,
que des développemens . L'astronomie n'est pas encore parvenue
à ce dernier degré d'exactitude ; peut-être même ne
doit-elle jamais l'atteindre , parce que tout ce qui dépend de
Paction mécanique de nos sens a des bornes; mais elle est
déjà si près de ce but , que ce qui lui manque n'aura de
long-tems aucun effet appréciable. La plupart de nos tables
astronomiques pourront servir encore dans deux ou trois
mille ans.
Quoique ce résultat soit fondé sur des calculs certains , il
(1) Le manuscrit où ces observations sont consignées a pour titre :
Recherches astronomiques du R. P. Gaubil, sur les constellations
etles catalogues chinois des étoiles fixes , sur le cycle des jours , sur
les solstices et sur les ombres méridiennes du gnomon observées à la
Chine. Ce manuscrit envoyé de Péking , est écrit de la main du P.
Gaubil lui-même .
MAI 1809 . 343
est si beau et si important , que les astronomés recherchent
avec un soin extréme toutes les occasions possibles de le
confirmer. Ne pouvant ni prévenir , ni presser la marche
des tems , ils remontent aussi haut qu'ils peuvent dans le
passé. En comparant les résultats des tables avec les observations
anciennes , ils constatent par leur accord l'étendue
que ces tables peuvent embrasser sans incertitude .
Malheureusement les observations anciennes n'ont jamais.
toute la précision que l'on y pourrait désirer. Ceux qui les
ont faites, ne connaissant ni les lunettes, ni les horloges à
pendule , n'ont pu approcher de l'exactitude qui distingue
l'astronomie moderne. Aussi , malgré le grand intervalle de
tems qui les sépare de nous , ne trouverait-on aucun avantage
à comparer leurs observations aux nôtres pour déterminer
la précession des équinoxes , la longueur de l'année ,
ou les autres élémens des mouvemens célestes . Ces élémens
qui servent de base à tous les calculs , se concluent des
observations modernes comparées entre elles , avec bien
plus de précision. Mais en accordant quelque chose à l'imperfection
des procédés dont les anciens astronomes faisaient
usage , on peut regarder leurs résultats comme des confirmations
utiles , qui garantissent l'excellence des tables actuelleset
montrent ce que l'on doit en attendre pour l'avenir .
Il y a plus : ce rapprochement peut servir pour constater
la réalité des observations elles- mêmes , et pour vérifier
les époques anciennes auxquelles les chronologistes
croient devoir les rapporter. En effet, l'état du système du
monde n'est pas toujours le même. Il change lentement
avec les siècles en vertu des actions réciproques des corps
qui le composent. Le principe de la pesanteur universelle
soumis à une analyse profonde , a fait connaître les lois
exactes de ces grands changemens , dont l'existence se fait
déjà sentir dans la comparaison des observations anciennes
avec les modernes , et qui se développeront davantage aux
yeux de la postérité. Le calcul devançant leur marche
prouvé qu'ils sont tous compris dans des périodes immenses ,
mais bornées , c'est-à-dire , qu'après avoir grandi pendant
de longues suites de siècles ils s'arrêteront et décroîtront
ensuite par les mêmes degrés , sans que leurs oscillations
puissent jamais altérer la stabilité de l'Univers . L'effet de
ces grandes inégalités , qui étaient entiérement inconnues
aux anciens astronomes , doit nécessairement se manifester
dans les observations qu'on leur attribue. Il peut done
servir pour en constater la réalité , et pour éprouver la véraa
,
344 MERCURE DE FRANCE ,
cité de ceux qui nous les ont transmises ; car l'analyse qui a
donné les lois de ces phénomènes , est trop récente pour
avoir été connue des chronologistes , et par conséquent
ceux-ci n'ont pas pu s'en servir pour altérer, à leur gré, les
observations . Essayons si les résultats consignés dans les
anciens livres chinois et rapportés par les missionnaires
pourront soutenir cette épreuve.
C'est une tradition générale à la Chine que , depuis des
tems très-reculés , on y observait régulièrement les éclipses ,
les positions des solstices , et les hauteurs méridiennes du
soleil . On mesurait ces dernières d'après les longueurs des
ombres projetées par un gnomon. Tout le système religieux
des Chinois , étant lié avec les phénomènes astronomiques ,
rend cette tradition très- vraisemblable ; et le peu de progrès
qu'ils ont faits dans l'astronomie théorique malgré une
pratique aussi ancienne , ne doit pas plus nous étonner que
Ieur peu de progrès dans la chimie et dans la physique ,
quoiqu'ils commaissent depuis si long-tems la porcelaine , la
boussole , l'imprimerie et la poudre à canon. Cette inertie ,
inconcevable pour des Européens, tient à leurs moeurs et au
scrupule superstitieux qu'ils ont toujours mis à conserver
leurs anciens usages. Le P. Gaubil , dans le manuscrit
publié par le Bureau des Longitudes , rapporte toutes les
observations de ce genre qu'il a pu recueillir dans les
anciens livres des Chinois ; mais l'incendie des livres qui
eut lieu à la Chine 213 ans avant l'ère chrétienne , dut
nécessairement anéantir un grand nombre de ces monumens
astronomiques. La plupart des éclipses ou des solstices qui
sont indiqués comme ayant été observés à des époques trèsreculées,
et qu'il serait par conséquent du plus grand intérêt
de connaître avec exactitude , sont rapportés d'une manière
trop vague pour que l'on puisse en tirer des déterminations
astronomiques . De pareilles indications peuvent seulement
servir pour éclairer la chronologie , en fixant aux époques
des événemens historiques , des limites plus oumoins étroites.
Ce défaut de précision est un des argumens dont on s'est le
plus appuyé pour attaquer l'authenticité de l'ancienne chronologie
des Chinois. En effet , on est toujours le maître de
supposer que des observations si peu précises ont pu être
imaginées par des écrivains postérieurs qui ont voulu exagérer
l'antiquité de leur nation. A la vérité ce soupçon perd
bien de sa force si l'on considère que tout le systême dų
gouvernement , des usages et de la croyance de la Chine
était dans une harmonie parfaite avec ces anciennes tra
ΜΑΙ 1809. 345
ditions; mais de semblables considérations fournissent des
probabilités et non pas des preuves. Heureusement toutes
les observations rapportées par le P. Gaubil ne sont pas
sujettes à une pareille incertitude. Quelques-unes offrent
des données assez précises pour qu'on puisse les calculer
complètement.
Les plus anciennes de ce genre sont celles que l'on attribue
à Tcheou-Koung , frère de l'Empereur Vou-Vang. Ce
prince , l'un des meilleurs qui aient gouverné la Chine ,
fut aussi un des plus savans hommes de son tems , et à ce
double titre sa mémoire est encore en vénération chez les
Chinois. Suivant une tradition attestée par des livres antérieurs
à la proscription , ce prince détermina les longueurs
des ombres méridiennes du soleil dans les deux solstices , et
fixa la position du solstice dans le ciel (2). Les mesures
des ombres rapportées par le P. Gaubil , ont été calculées
par le savant Freret , dans sa Dissertation sur la certitude
de la chronologie chinoise. Elles l'ont été depuis, avec plus
d'exactitude par M. Laplace , dans l'Exposition du systéme
du monde (3). En ayant égard à toutes les corrections nécessaires
, M. Laplace trouve pour la latitude de la ville de
Loyang , lieu de l'observation , une valeur précisément
égaleà celle que les missionnaires ont observée. Le résultat
de Tcheou-Koung tient le milieu entre leurs déterminations .
La différence des deux hauteurs solsticiales observées , lui
fait connaître ensuite l'obliquité de l'écliptique à l'époque
des observations. Il la trouve de 23 deg.54 min. 2 sec.
L'accord de la latitude de Tcheou-Koung avec celle des
missionnaires est déjà une vérification très- importante , mais
qui n'est point absolument inattaquable . En effet , on pourrait
supposer à la rigueur que les missionnaires prévenus
pour l'antiquité da la nation chinoise , ont arrangé ces
observations de manière que l'accord dont il s'agit eût lieu .
Et quoique d'après le caractère et les écrits du P. Gaubil ,
une pareille imputation soit bien peu probable , il suffit
qu'elle soit possible pour infirmer la nécessité de la démonstration.
Mais la valeur que ces observations assignent à
l'obliquité de l'écliptique fournit une preuve d'une toute autre
(2) Gaubil. Connaissance des tems de 1809 , page 395. Lettres édifiantes
, tome 27 , page 124.
(3) Exposition du système du monde ; troisième édition , in-8° ,
tome 2, pages 26g et 400.
516 MERCURE DE FRANCE ,
force. En effet , l'époque de la régence de Tcheou-Koung a
été fixée par Freret entre les années 1098 et 1104 avant
notre ère . L'observation est d'une de ces six années. Cette
détermination fondée sur des calculs ingénieux , est parfaitement
d'accord avec celles du P. Gaubil, du tribunal de
l'histoire , et de tous les lettrés Chinois. Maintenant si ,
d'après les formules de la mécanique céleste , on calcule la
valeur de l'obliquité de l'écliptique pour cette époque , on
la trouve égale à 23 degrés 51 minutes 58 secondes , seulement
de 2 minutes plus faible que celle qui se déduit des
ombres du gnomon. Or ici il n'y a plus aucune objection à
faire , car l'obliquité de l'écliptique a considérablement
changé depuis Tcheou-Koung jusqu'à nous. Elle est maintenant
de 24minutes plus faible qu'elle ne l'était alors , et
certainement ni Tcheou-Koung , ni le P. Gaubil , ni les
autres missionnaires , n'ont connu les lois de sa diminution ,
car même lorsque les derniers ont écrit , l'existence de ces
changemens n'était pas encore bien constatée (4) .
D'après la même tradition , Tcheou - Koung avait aussi
déterminé la position du solstice d'hiver dans le ciel , et il le
fixait à deux degrés chinois de la constellation Nu , qui commence
par l'étoile du Verseau . Si l'on rapporte également
cette observation à l'an 1100 avant notre ère , et qu'au
moyen des formules de la mécanique céleste , on calcule la
position du solstice pour cette époque , on trouve qu'elle ne
differe de celle de Tchcou-Koung que de 49 minutes de degrés
, ou d'environ 3 minutes de tems (5). Il suffit donc pour
accorder les observations et la théorie , de supposer que
Tcheou-Koung a pu se tromper de cette quantité sur le tems
du solstice; ce qui est très-facile , quand on songe qu'alors
les Chinois mesurafent le tems par des clepsydres , et d'après
les hauteurs successives de l'eau dans un vase qui se
remplissait aux dépens d'un autre plus élevé. Ils déterminaient
le lieu du solstice , en observant les étoiles qui passaient
au méridien douze heures après le soleil , et par conséquent
il faut qu'ils aient mesuré cet intervalle de douze
heures à trois minutes près , ce qui est un degré de précision
(4) Réciproquement on voit qu'en adoptant l'obliquité de l'écliptique
donnée par les tables , pour l'an 1100 avant l'ère chrétienne , chacune
des observations de Tcheou-Koung donne la latitude de Loyang telle
qu'on l'observe aujourd'hui ; ces deux observations sont donc aiusi confirmée
chacune en particulier indépendamment de l'autre.
(5) Exposition du système du monde. Ibid.
MAI 1809 . 347
bien remarquable , avec de pareils moyens. On pourrait
encore supposer que la petite différence vient d'une erreur
dans l'époque supposée de cette observation , que nous
avons rapportée à l'an 1100 avant notre ère ; alors il suffirait
pour tout accorder , de remonter seulement cinquantequatre
ans plus haut. Quoi qu'il en soit , la petitesse de ces
écarts , après un si grand intervalle , est une preuve sans
réplique de l'excellence de nos tables astronomiques et de la
réalité de ces observations. Il faut même s'étonner qu'à une
époque aussi reculée on ait pu obtenir des déterminations si
précises , qui précèdent de quatre cents ans les trois éclipses
chaldéennes observées à Babylone , et rapportées dans l'Almageste
de Ptolémée. D'après ces rapprochemens , on peut
voir ceque l'on doit penser de l'opinion émise par un membre
célèbre de l'ancienne Académie des Inscriptions , qui a
prétendu que les Chinois avaient tiré leurs principales connaissances
astronomiques de la Chaldée, et que peut-être les
observations faites àla Chine 720 ans avant l'ère chrétienne ,
étaient des observations fictives empruntées des Babyloniens,
et correspondantes à l'époque de Nabonassar (6) ! Les preuves
que nous offrent les observations de Tcheou-Koung , sont
d'autant plus fortes qu'elles ne peuvent s'appliquer qu'au
pays où ces observations ont été faites. Il est possible de
transporter d'un pays à un autre le souvenir d'une éclipse ;
mais il est impossible de transporter des observations de
gnomonqui ne conviennent qu'à une latitude déterminée .
Ce n'est que mille ans après Tcheou-Koung , et seulement
50 ans avant l'ère chrétienne , que l'on trouve encore , à la
Chine d'autres observations assez exactes pour être calculées .
Elles l'ont été aussi par M. Laplace (7). L'obliquité de l'écliptique
qui en résulte est également conforme à la théorie :
elle ne diffcre pas de deux minutes de la véritable. Ce sont
les dernières observations de ce genre que l'on trouve avant
Père chrétienne. Postérieurement à cette ère , on en a un
grand nombre parmi lesquelles on doit sur-tout remarquer
eciles de l'excellent astronome Cocheou-King qui vivait dans
le treizième siècle. Ses observations faites avec un gnomon
de 40pieds , en employant toutes les précautions imaginables,
(6) Mémoire de M. de Guignes. Académie des Inscriptions ; tome 56 ,
page 172.
(7) Dans un Mémoire manuscrit que son illustre auteur a bien voulu
me communiquer.
548 MERCURE DE FRANCE ,
sont plus exactes que celles d'Hipparque etmême de Tycho-
Brahe. C'est tout ce qui existe de mieux avant l'invention
des lunettes , et tout ce que l'on pouvait faire de mieux sans
cette invention : aussi M. Laplace a-t-il eu grand soin de les
comparer aux tables actuelles qu'elles confirment de la manière
la plus satisfaisante. Ces observations sont postérieures
à l'incendie des livres chinois et au rétablissement de l'histoire.
Les calculsqueje viens de rapporter supposent la certitude
de la chronologie chinoise jusqu'à l'époque de Tcheou-
Koung , c'est-à- dire qu'ils supposent que ce prince a réellement
existé vers l'an 1100 avant l'ère chrétienne ; mais c'est
un point que les plus grands adversaires de la chronologie
chinoise n'ont jamais contesté. En effet , il est établi sur des
preuves historiques si multipliées et si bien d'accord entre
elles , qu'il est impossible de le révoquer en doute.
Cequia élevé tant de controverses sur l'histoire ancienne
de la Chine , et sur l'état de cet Empire dans les premiers
tems , c'est la cruelle persécution exercée l'an 213 avant l'ère
chrétienne contre les lettrés et contre les livres , par l'empereur
Tsin- Chi-Hoang. Elle fut excitée à l'instigation d'un
ministre qui craignait l'étude de l'histoire et l'influence des
lettrés . Il y eut un ordre général dans tout l'Empire , pour
que, dans quarante jours , tous les livres historiques fussent
remis , sous peine de mort , aux mandarins chargés de les
recevoir. On n'excepta de la proscription que les livres qui
contenaient l'histoire de la famille régnante et ceux qui
traitaient d'astrologie , de médecine , d'agriculture et de
divination. Cette exception servit de prétexte pour sauver
quelques ouvrages anciens , particulièrement l'Yking , com--
posé du tems des premiers Empereurs Chinois et commenté
par Confucius ; mais le plus grand nombre périt ( 8 ) .
L'arrêt de l'Empereur excita beaucoup de troubles et coûta
la vie à une foule de lettrés . Les Chinois attribuent à
cetévénement la perte de leur ancienne histoire , de leur
astronomie et d'autres anciens monumens. Après la mort
de Tsin- Chi-Hoang , ses successeurs s'efforcérent de réparer
le mal qu'il avait fait. On rechercha partout les
anciens livres avec autant de soin qu'on en avait mis à les
proscrire quelques années auparavant. On s'occupa de re-
(8) Il était d'autant plus difficile de les cacher , que l'on écrivait alors
sur des tablettes de bambou , de sorte que le moindre ouvrage occupait
un volume considérable ,
MAI 1809 . 549
couvrer tous les fragmens qui avaient pu échapper, et ces
recherches ne furent pas tout à fait infructueuses. Il est
d'ailleurs certain , dit le P. Ganbil , que l'on ne brûla point
les cartes géographiques , non plus que les Mémoires relatifs
à l'état de chaque département. Enfin, lorsqu'on erut avoir
réuni tous les documens qui avaient échappé à la persécution,
on s'occupa de les mettre en ordre , et environ cent ans avant
l'ère chrétienne, c'est-à-dire , un siècle après la persécution ,
on en composa une histoire authentique , qui est celle de
Sse-Ma-Tsiene.
Depuis cette époque , l'histoire de la Chine n'offre plus
aucune difficulté. Le tribunal chargé de l'écrire n'a jamais
été interrompu dans ses fonctions. Il y avait, dès la plus
baute antiquité , de pareils tribunaux dans les principales
maisons de l'Empire , et la perte de ces annales particulières
est une des choses que l'on doit le plus regretter , puisque
leur confrontation aurait donné sur la chronologie des Empereurs
des vérifications multipliées et certaines qui ontdisparu
pourjamais. Il est cependant facile de concevoir que s'il peut
yavoir des difficultés de détail relativement à l'époque précisede
chaque Empereur , et au nombre d'années qu'il faut
donner à son règne , il n'y en a point pour l'ensemble de
l'histoire. Car si l'on voulait supposer un moment que nos
livres d'histoire fussent tout à coup perdus , on retrouverait
facilement, dans les seuls souvenirs des personnes instruites,
assez de données pour rétablir la chronologie de notre histoire
depuis son origine , sinon avec tous les détails des faits ,
aumoins avec la suite des événemens principaux. Il est vrai
que l'Empereur Tsin-Chi-Hoang ne proscrivit seulement
pas les livres , mais aussi les lettrés , car il en fit mourir 450
enunjour, dans la seule ville impériale; et ce moyen était
infaillible pour détruire toute instruction dans un tems où
l'imperfectionde l'écriture et le volume des ouvrages devaient
donner à l'étude des lettres une extrême difficulté .
Au reste personne n'a été plus à portée que les missionnaires
d'apprécier l'authenticité de l'histoire de la Chine et
ledegré de certitude qu'on peut lui accorder . Familiers avec
la langue du pays , admis dans la faveur de l'Empereur ,
chargés souvent d'emplois importans qui exigeaient une
grande connaissance des usages et de l'histoire , ils ont
eu toutes les occasions et toutes les données nécessaires
pour former à cet égard leur opinion. Or l'opinion des missionnaires
instruits est unanime quant à la haute antiquité
de l'Empire de la Chine ; s'il y a entre eux quelques - diffé150
MERCURE DE FRANCE ,
:
rences , elles ne portent que sur les dates précises auxquelles
il faut fixer le règne des premiers Empereurs , et il est vrai
de dire que sur ce point ily a quelque incertitude.
Nul n'a mis dans ces recherches plus d'activité , de zèle ,
de talent , de patience , et sur-tout un meilleur esprit que le
P. Gaubil. Entre un grand nombre d'ouvrages historiques
qu'il a traduits ou extraits du chinois et du tartare : on lui
doit une traduction du Chouking , l'un des anciens livrès des
Chinois; une histoire complète et détaillée de l'astronomie.
chinoise ; un grand Traité de la chronologie chinoise qui n'a
point été imprimé, et une foule de Mémoires manuscrits
adressés à des membres célèbres de l'Académie des Inscriptions
ou de l'Académie des Sciences . Il était correspondant
de cette dernière ; il l'était aussi de l'Académie de Pétersbourg
. La Société royale de Londres lui envoyait réguliércment
ses Mémoires , et plusieurs membres de cette Société
illustre étaient en correspondance avec lui. C'est lui qui a
fourni à Fréret et à plusieurs autres savans français ou étran--
gers presque tous les matériaux dont ils ont fait usage pour
T'histoire de la Chine , et eux-mêmes se sont pluà le reconnaître
dans leurs ouvrages. En effet , personne ne pouvait
micux satisfaire leurs désirs et répondre à leurs intentions.
Profondément versé dans les langues tartare et chinoise , au
point d'avoir été nommé interprète de la Cour de la Chine ,
par le tartare-mantcheou , il avait lu , étudié , médité tous
les ouvrages qui traitent de l'histoire des Chinois. Il connaissait
leurs lois , leurs usages , leurs annales , leurs sciences,.
mieux que les Chinois eux-mêmes ; il les possédait si bien, il
en parlait avec tant de facilité qu'on a dit de lui qu'il semblait
avoir vécu dans tous les âges et être contemporain de tous les
tems. On a vu quelquefois les plus savans lettrés chinois
étonnés de voir cet homme, venu des extrémités du Monde,
leur expliquer à eux-mêmes les passages les plus difficiles de
leurs anciens livres . On voulut le nommer mandarin dans
le tribunal des mathématiques , il s'en excusa et resta simple
missionnaire . Doué d'un excellent esprit , sans prévention et
sans enthousiasme , il chercha toujours la vérité avec candeur
, et l'exposa avec sincérité. On ne peut en douter en
lisant ses ouvrages imprimés , ses manuscrits et ses lettres dont
nous possédons un assez grand nombre , et qui toutes ont pour
objet quelque point intéressant d'histoire ou d'astronomie .
Onytrouve toujours une grande érudition, des connaissances
étendues et précises , une critique saine et judicieuse. Quand
il apprit que Fréret s'occupait de recherches sur la chronologie
chinoise , il s'empressa de lui envoyer tout ce qu'il avait
MAI 1809. 351
recueilli sur cette matière; et Freret s'est empressé de le
reconnaitre dans ses dissertations. Mais le P. Gaubil n'est pas
toutà fait d'accord avec lui sur l'époque précise des premiers
Empereurs (9) . Le règne de Yao , après lequel on n'a plus
de déterminations précises , est porté par le P. Gaubil à
cent quatorze ans plus loin que Fréret ne l'a supposé ,
c'est-à-dire , à l'an 2261 avant l'ère chrétienne , et en cela
le P. Gaubil se rapprochedavantage du sentiment établi par
le tribunal de P'histoire. Au delà de Yao , il admet l'existence
deplusieurs Empereurs qui ont régné successivement ; mais
il montre que la durée totale de leurs règnes , ne peut
être déterminée avec exactitude , quoique suivant les traditions
chinoises les plus probables on puisse l'évaluer à deux
cent cinquante ans. Ce calcul porte à deux mille cinq cents
ans avant l'ère chrétienne , l'époque de l'empereur Fouhi ,
qui est le premier dans les tems historiques, suivant le texte
de Confucius. Quelques auteurs chinois entreprennent , il
est vrai , de remonterà des époques beaucoup plus anciennes,
mais audelà de Fouhi les tems deviennent fabuleux. Tel est
sommairement le résultat des recherches du P. Gaubil sur
la Chine. On voit que ce savant homme, quiavait passé trentesix
ans à Péking, dans les circonstances les plus favorables
pour examiner la vérité , a reconnu par lui-même l'antique
existence des Chinois en corps de nation : on ne saurait citer
une autorité plus forte et plus respectable .
C'estune singulière idée que celle qui est venue à quelques
érudits européens , d'accuser les missionnaires d'une préventionexagérée
en faveur del'antiquité de l'Empire chinois(10).
(9) Le P. Gaubil discute cette opinion dans la troisième partie de son
grand Traité de la chronologie chinoise. Sans nommer Freret , dont il
cite les dissertations , il le désigne par ces expressions : Un auteur
illustre par son bon goût , sa saine critique et sa vaste érudition .
(10) Feu Monsieur de Guignes , de l'Académie des Inscriptions , a
cherché à répandre cette idée. [ Voyez l'Académie des Inscriptions ,
tome 36. ] Il s'était persuadé que les Chinois avaient tiré leurs connaissances
astronomiques de l'Egypte et de la Chaldée ; et prévenu pour ce
systême, il rejetait comme exagéré tout ce qui ne semblait pas s'y accorder.
Ces anciennes relations qu'il supposait entre les Chinois et les
autres peuples , à l'appui de son opinion , ne paraissent pas mieux fondées.
Voici ce que dit à cet égard le P. Gaubil, dans une lettre que j'ai sous
les yeux: « Tout ce que vous me dites avoir été traduit par M. de Guignes
▸ du Quen-Hiengtong-kao, sur des peuples situés au nord-est du Japon .
→ avec de grandes distancespeut vous porter à croirequ'au tems des Leang,
vous pourrez dire 300 ans plus tôt,les Chinois ont connu l'Amérique,
352 MERCURE DE FRANCE,
Certainement , s'ils avaient dû avoir des préventions, elles
auraient été plutôt contraires que favorables à cette antiquité;
et ils ont bien fait tous leurs efforts pour la diminuer
autantqu'ils l'ont pu , c'est- à-dire , autant que l'amour de la
verité le leur permettait. Car la coïncidence de ces anciennes
époques avec celle de la dispersion du genre humain dans la
Mésopotamie , ne leur avait pas échappé. Ils voyaient bien
que cela devait faire nécessairement rejeter la version de la
Vulgate, et même reculer de quelques siècles l'époque du
déluge établie par les livres saints. Leur conviction à cet
égard était si forte , que le P. Adam Schall , président du
tribunal des mathématiques , envoya à Rome un Mémoire
au nom de la mission, pour qu'on autorisat les missionnaires
à enseigner uniquement la versiondes Septante , la seule qui
puisse s'accorder avec la tradition historique des livres chinois.
On disait dans ce mémoire que l'époque de Yao est constatée
par des monumens historiques et astronomiques , de
manière qu'on ne peut la révoquer en doute ; que , pour
les Empereurs précédens , on peut , sans blesser les Chinois ,
les regarder comme autant de chefs de famille , mais chefs
illustres et dont le mérite peut les faire appeler rois (11) . On
répondit de Rome qu'il fallait faire suivre aux missionnaires
une chronologie uniforme , et qu'ils pouvaient sans scrupule
adopter celle des Septante qui est autorisée par l'église (12).
> Tous ces textes ne prouvent rienquand on les a examinés et corrigés
> par les textes plus clairs , et écrits par de meilleurs et plus anciens
> auteurs . Avec des textes ainsi vagues , et des distances marquées par
> plusieurs auteurs , on pourrait conclure qu'au moins au tems de J. C.
>> les Chinois ont connu vers l'ouest , l'Europe, comme l'Italie , la France,
>> la Pologne : or , voilà certainement ce qui n'est pas . Tout cela sera
» examiné , et la chose n'est pas bien difficile. Avant M. de Guignes ,
» des missionnaires ont envoyé en Europe des textes traduits dans le
> goût de ceux de M. Guignes , mais il y a eu du mal-entendu dans ces
> textes , et sur-tout un défaut de critique qui aurait aisément obvié aux
>> petites illusions . »
(11) Le P. Adam Schall , dans son mémoire , fait remonter l'époque
de Yao 96 ans plus loin que le P. Gaubil , c'est-à-dire , à l'an 2557.
(12) Traité de chronologie du P. Gaubil. Il est encore fait mention de
ces difficultés relatives à la vulgate , dans un manuscrit que nous avons
du Traité du P. Gaubil sur l'astronomie chinoise , mais les RR. PP.
Jésuites , qui ont imprimé cet ouvrage, ont jugé à propos de supprimer
Partide en question.
Le
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1
MAI 1809 . 353
Le père Gaubil ne croyait pas qu'il fût tout à fait aussi
facile d'accorder l'histoire de la Chine avec l'écriture . Voicicen
comme
il s'exprime sur ce point : <<Soit qu'on se détermine
>>à fixer l'époque de Yao, comme je crois pouvoir le faire en
ų vertu de l'éclipse solaire de l'an 2155 avant J.-C. , soit
>>qu'on veuille la fixer à une date plus rapprochée de 100 ,
» 148 ou 150 ans, on ne peut , ceme semble , se dispenser d'a-
>>jouter quelques siècles à l'année du Déluge déterminée par
>>Usserius , Petau et autres...... Il est constant qu'au tems de
>>Yao , la Chine était assez peuplée, et qu'il y avait même des
>> habitans dans les îles de la mer Orientale. On savait com-
> poser en vers. Il y avait des colléges. Au tems de Chun, on
>>savait rapporter aux étoiles les solstices et les équinoxes ;
>> on connaissait une année de 365 jours un quart ; on savait
» s'en servir pour disposer l'année des douze mois lunaires ,
» qu'on savait égaler aux années solaires par l'intercalation .
> On savait observer les astres ; il y avait des ouvrages en
>>cuivre , en fer , en vernis ; il y avait des étoffes de soie ;
>>on savait faire des barques , même pour aller à des îles
>> de la mer Orientale. Tout cela est prouvé par la première
>> partie du livre Chouking , écrite au tems de Yao et Chun ,
>>et il faut nécessairement admettre des peuples à la Chine
>> avant le tems de Yao .
>> L'empereur Tchong-Tang n'est pas bien loin du tems de
>>l'empereur Chun. Or , par le chapitre Yntching , écrit du
>> tems même de ce prince , ou de son successeur , on voit
>>que de son tems , il y avait des mandarins préposés pour
>>calculer et observer les éclipses de soleil. Cela suppose des
>>méthodes qu'on n'a qu'après une longue suite d'observa-
» tions et de calculs. Mais pour cet article et autres de ce
>> genre , on peut dire que les anciens patriarches avaient
>> laissé des méthodes et des pratiques , sur-tout pour l'as-
> tronomie. Quelque systême qu'on prenne , il faut conclure
»que les fondateurs de l'empire Chinois sont bien près de
>> Noé et de ses enfans. Du pays où se fit la dispersion
des nations , jusqu'à la Chine , il y a bien des pays à
> traverser , et ce voyage ayant dû avoir tant d'embarras et
» de difficultés , dut être bien long. Pour concilier la chro-
>>>nologie chinoise avec celle de l'écriture , il faudrait savoir
>> au juste quel est le calcul le plus conforme à la vraie chro-
>>nologie qui résulte de la comparaison des diverses versions
>>des textes de la Bible . C'est ce que je ne suis pas état de
>> faire.
»
» Ceux qui , du tems de la dispersion des nations , furent
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
,
>> choisis pour venir repeupler ou peupler la Chine , avaient
>>> sans doute des caractères pour écrire en langue chinoise
>>et firent des lois pour leur colonie. Ne peut-on pas mettre
> au tems de la dispersion des nations les commencemens de
>> de la'monarchie chinoise ? ce qui se passa dans ce voyage
>>jusqu'à la Chine , ne peut-il pas être compté pour une par-
>> tie de l'histoire chinoise? et les chefs de ces colonies ne
>> peuvent - ils pas être comptés parmi les empereurs chi-
>>>nois ?>>>
Je le demande à tout lecteur de bonne foi , ce langage
est-il celui de l'exagération ? n'y reconnait-on pas plutôt
un homme profondément pénétre de l'amour de la vérité ,
qui , plein de respect pour l'autorité de l'écriture , mais
pourtant convaincu de la certitude de l'histoire de la Chine ,
s'efforce de concilier ces deux intérêts? Ailleurs il se met pour
un moment à la place d'un lettré chinois , qui aurait voula
comme lui faire l'examen critique de la chronologie de son
pays. « lest évident, dit-il , que ce lettré mettra le règne de
> l'empereur Yao à l'époque à laquelle je l'ai placé. Comme
>>moi , il restera dans le doute sur le nombre d'années qu'il
>> faut comprendre dans les tems historiques avant ce prince ;
>>mais certainement il ne doutera point qu'avant Yao il y ait
>> eu au moins six empereurs qui ont régné successivement.
>> Supposons maintenant que ce chinois se fasse chrétien , ct
» qu'on lui enseigne la chronologie de l'écriture. Eh bien!
>>il ne changera certainement pas de sentiment sur celle de
>>son pays , et jamais on ne pourra lui persuader en aucune
> manière d'avoir une opinion differente. » Je ne crois pas
>> qu'il soit possible d'exprimer plus fortement une conviction
intime , et quand on songe que cette conviction est le fruit
de trente-six ans d'études et de recherches ; qu'elle est
amenée par une suite de discussions approfondies ; et qu'enfin
son résultat , dans celui qui l'avoue , contrarie ou du moins
modifie des textes sacrés , auxquels il eût été si heureux de
trouver une exactitude irréprochable , on conviendra que
cette conviction porte la probabilité historique au plus haut
degré qu'elle puisse atteindre .
On sera peut-être surpris qu'en examinant l'antiquité et la
certitude de la chronologie chinoise , je n'aie pas fait mention
d'un auteur qui vient très-récemment d'en nier l'authenticité.
Mais dans l'extrait fort bien fait qu'un des rédacteurs
du Mercure , qui a lui-même voyagé à la Chine , a donné de
cet ouvrage , on a eu grande raison de distinguer ce que
l'auteur a vu par lui-même, d'avec ce qu'il a conjectué,
ΜΑΙ 1809. 555
Quand il parle des usages actuels des Chinois envers les étrangers
, de leurs routes , de leurs vêtemens , de l'extérieur de
leurs maisons , il paraît qu'il est fort exact. Quand , au contraire
, il parle de leur histoire , de leur antiquité , il ne
fait que renouveler des opinions avancées par un homme
d'un grandmérite , mais dont l'autorité sur cette matière n'a
pas eu autant de force aux yeux des savans qu'elle devait en
avoir pour son fils. Une personne qui a beaucoup étudié ces
matières a très bien répondu à M. de Guignes le fils , dans
un autre journal (13) , pour tout ce qu'il objecte contre l'antiquité
des Chinois. Ainsi , par un juste partage , son livre a
recu les éloges et les critiques qu'il méritait. Il était en effet
impossible que M. de Guignes le fils pût faire beaucoup de
découvertes sur l'antique histoire des Chinois , en allant de
Canton à Peking , bien gardé par une escorte qui ne le quittait
pas de vue. Il a encore moins eu l'occasion d'en faire à
Pekingmême , où il est resté à peu près autant de jours que le
père Gaubil y a passé d'années , et toujours bien enfermé ou
surveillé de telle sorte qu'il n'a pas même pu voir les missionnaires
qu'il désirait entretenir. Par ce que j'ai dit plus
haut des observations de Tcheou-Koung , on a pu apprécier
l'opinion de M. de Guignes le père , et il ne paraît pas que
son fils y ait rien ajouté. Je remarquerai seulement que ce
dernier, en rapportant l'époque de Tcheou- Koung dans sa
chronologie , se contente de dire : on prétend qu'il a fait
des observations astronomiques , mais c'est sans fondement.
Si je ne me suis pas trompé dans cet article , il paraîtra
plutôt que c'est sans fondement que M. de Guignes a hasardé
cette assertion .
BIOT.
NOTICE sur deux ouvrages publiés dans le cours des années
1807 et 1808 , par M. Coumas de Larisse en Thessalie
, pour l'instruction des Grecs , ses compatriotes .
LORSQUE je rendis compte , il y a quelque tems (1) , de
l'édition d'Isocrate , donnée par le savant et respectable
M. Coray, édition dont l'Europe est redevable au zèle patriotique
et à la munificence de MM. les frères Zosima , négocians
grecs , qui consacrent une partie de leur opulence à
répandre dans leur pays le goût des sciencs et des lettres , je
(13) La Gazette de France .
(1) Mercure du 3 septembre , N° 372 .
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ,
crus devoir profiter de cette occasion pour réfuter les calomnies
que quelques voyageurs mal intentionnés , et encore
plus mal informés peut-être , semblaient s'être plu à répandre
contre la nation grecque ; je m'attachai à faire connaître
quelques faits bien authentiques , qui prouvent l'excellent
esprit dont une grande partie des Grecs sont animés,
et avec quelle ardeur la nation presqu'entière semble se
porter vers tous les moyens d'améliorer sa condition et de
marquerenfin sa place parmi les peuples civilisés .
Les deux ouvrages que j'ai en ce moment sous les yeux
m'offrent seuls un grand nombre de faits nouveaux qui confirment
l'opinion que j'ai précédemment énoncée sur ce sujet
, et qui , par cela même , ne peuvent manquer d'intéresser
les véritables amis de la raison et de l'humanité.
Le premier de ces ouvrages est un Recueil de Traités
élémentaires sur les diverses parties des Mathématiques et de
la Physique , en huit volumes in-8° , imprimés à Vienne
en 1807; le second est une traduction des Leçons élémentaires
de Chimie , de M. Adet , ouvrage composé par ordre
du Gouvernement , à l'usage de nos Lycées , imprimé l'année
dernière , aussi à Vienne , en deux volumes in-8° ; mais
le traducteur y a ajouté plusieurs développemens puisés dans
les écrits de nos plus célèbres chimistes.
L'écrivain à qui la Grèce doit ces deux intéressans ouvrages
est M. Constantin Coumas de Larisse ; et c'est déjà un
phénomène assez curieux que de voir un homme né et élevé
dans la ville qui futjadis la capitale des états d'Achille, nonseulement
être parfaitement instruit des doctrines de nos savans
les plus célèbres , mais développer par écrit et de vive
voix (2) àses compatriotes les sublimes théories des Lagrange;
des Laplace , des Lavoisier , des Bertholet , etc. , et payer à
ces hommes illustres le tribut d'éloges et d'admiration qu'ils
ne s'attendaient guère à recevoir que chez les nations les
plus éclairées de l'Europe .
Les cinq premiers volumes de ce Recueil , que l'auteur a
intitulé Chaine élémentaire de Traités de Mathématiques et
de Physique , comprennent , outre les élémens de l'arithmétique
, de la géométrie et de l'algèbre , eny comprenant la
théorie des équations et des suites , des notions sur l'application
de l'analyse à la géométrie , aux sections coniques , aux
courbes en général , et même quelques idées sur les calculs
(2) M. Coumas a été appelé depuis quelque tems à la place de professeurdes
sciences dans le Gymnase de Smyrme.
ΜΑΙ 1809 357
différentiel et intégral, et sur leur application aux courbes
transcendantes; sur la mécanique , l'hydraulique et l'hydrostatique.
Les deux suivans contiennent une exposition abrégée
des phénomènes de l'optique et des lois de la catoptrique
etde la dioptrique , un Traité de Trigonométrie sphérique ,
et des Notions élémentaires sur l'Astronomie et sur le Système
du Monde. Enfin , on trouve dans le huitième volume
quelques idées ou notions succinctes sur différentes branches
de physique et d'histoire naturelle , telles que la théorie du
son, la météorologie , l'anatomie , la minéralogie , la botanique
et la chimie.
Je ne saurais mieux faire connaître l'excellent esprit de
l'auteur et les sentimens estimables par lesquels il est
animé et soutenu dans ses travaux , qu'en donnant une
analyse rapide des deux discours préliminaires qu'il a mis en
tête de ses ouvrages . Son cours de mathématique et de physique
est écrit tout entier en grec littéral , et annonce un
homme qui a préludé , pour ainsi dire , par de bonnes études
littéraires à celles des sciences exactes; mais les élémens de
chimie sont engrec vulgaire , sans doute parce que l'auteur
a pensé que les connaissances qu'il y expose étant susceptibles
d'intéresser une classe plus nombreuse d'individus, par
les applications continuelles qu'on en fait dans les arts, dans
les manufactures , et par les explications si satisfaisantes que
donne la chimie , des phénomènes les plus ordinaires et des
faits qui sont le plus habituellement sous nos yeux , il ne devait
rien négliger pour rendre cette science accessible à
toutes les classes de lecteurs. En général , les Grecs qui
aspirent à contribuer à l'instruction et à la régénération de
leurpatrie, ne sauraient trop s'appliquer à cultiver et à perfectionner
leur langue vulgaire ; c'est un point de la plus
haute importance : il n'y a point de peuple sans une langue
nationale; et quelque analogie qu'il y ait , soit pour le fond ,
soitpour la forme, entre le grec ancien et le grec moderne ,
ce serait un projet tout à fait insensé que de tenter de rétablir
l'ancienne langue ; il y aurait même un grand inconvénient
à faire trop de violence à l'idiome moderne pour le rapprocher
du langage ancien. Les moeurs , les opinions , les
usages , les idées , tout est changé , et doit changer encore
de plus en plus ; les écrivains de cette nation , qui seront
doués d'assez de talens pour se faire une réputation durable
et méritée par les productions de l'esprit , seront infailliblement
ceux qui , nourris de la lecture et de la méditation des
modeles sublimes que produisit jadis leur pays dans tous les
358 MERCURE DE FRANCE,
1
genres de littérature , sauront en faire passer dans leurs ouvrages
la substance et les graces immortelles , mais avec des
formes de langage nouvelles et appropriées au caractère particulier
de leur idiome , avec ces nuances délicates et cette
teinte locale , pour ainsi dire, qu'un heureux instinct et l'habitude
de vivre et de converser avec les plus éclaires et les
plus distingués d'entre leurs compatriotes, leur aura appris à
saisir (3). Mais je reviens aux deux discours préliminaires de
M. Coumas .
Dans celui qui sert d'introduction à son cours de mathéthiques,
il commence par donner à ses lecteurs quelques notions
sur l'histoire de l'origine et des progrès de la géométrie
et de l'algèbre . Il fait voir combien cette dernière science ,
dont les premiers germes se montrent dans l'arithmetique de
Diophante , géomètre grec , qui florissait à Alexandrie vers le
milieu du quatrième siècle de notre ère , suivant l'opinion la
plus probable , s'est accrue rapidement , et à quelle hauteur
admirable elle s'est élevée entre les mains de Newton , des
Bernoulli , d'Euler et de leurs illustres successeurs . Il rend
hommage aux laborieux et utiles écrivains dont les veilles ont
été consacrées à répandre ces précieuses connaissances, à en
faciliter l'intelligence , et à ce sujet il paie unjuste tribut
d'éloges à notre estimable et savant compatriote , M. Lacroix
, dont l'excellent Traité de Calcul différentiel et intégral
, en 3 vol . in-4° , a été un bienfait inappréciable pour
tous ceux qui cultivent cette belle science loin des contrées
où abondent les secours de toute espèce.
L'admiration qu'inspire à l'auteur l'étendue et la multiplicité
des ressources qu'on trouve chez les peuples éclairés
de l'Europe , pour l'étude et la culture des sciences , fait
naître dans son âme un sentiment douloureux de compassion
pour sa patrie. « Hélas ! s'écrie-t-il , à l'époque où des génics
>>sublimes , tels qu'un Descartes , un Newton , éclairaient
>> l'Europe , dont ils étaient les bienfaiteurs , la Grèce , qui
(3) Ce sujet a été traité avee autant de profondeur que de développement
par le savant docteur Coray , dans la lettre à son ami M.
Alexandre Basili , au commencement du premier volume de son édition
d'Héliodore , et dans les Essais sur la langue et sur la grammaire grecque ,
qui servent de prolégomènes à ses éditions d'Élien et d'Isocrate. Dans
ces divers écrits , que caractérise une vaste érudition , unie à une grande
justesse d'esprit , M. Coray donne à ses concitoyens l'exemple et le
précepte à la fois . Ils ne sauraient suivre un guide plus sûr , et plus
complètement dévoué à leurs véritables intérêts .
ΜΑΙ 1809 . 359
> avait jadis produit et nourri ces sages célèbres , auxquels
>> tous les peuples civilisés ont dù tant et de si grands avan-
>>tages , asservie sous un joug ignominieux et cruel , était
>>privée des trésors de son antique sagesse et dépouillée de
>>ses riches et glorieux ornemens. Au milieu des maux sans
>>nombre qui l'accablaient , elle n'était occupée que des
>>moyens de subvenir à l'indigence et à la détresse de ses
>> enfans orphelins. Mais sachant combien peu il faut comp-
>> ter sur la reconnaissance due aux bienfaits , elle n'atten-
>> dait que de ses fils un remède à ses douleurs et la fin de ses
>>peines . Elle avait vu jadis la philosophie faire naître et
>> multiplier dans son sein les biens de toute espèce , tracer
>>aux hommes les règles de conduite les plus sûres , adoucir
>>leurs moeurs sauvages et leur inspirer les plus nobles senti-
» mens d'humanité , elle l'avait vue distinguant les maux
>>qui naissent de l'ignorance , d'avec ceux qui sont nécessai-
>> rement attachés à la condition humaine, adoucir les uns
» et remédier aux autres , et d'une voix plaintive elle nous
>>conjurait de revenir au culte de cette divinité bienfai-
>> sante . Enfin , cette voix sacrée de la patrie fut entendue
>>de quelques Grecs , qui s'empressèrent de ramener parmi
>>> nous l'étude et le goût des lettres et des sciences , etc. »
Ici , l'auteur signale à la reconnaissance de ses concitoyens les
noms de quelques- uns de ceux qui , soit par leurs écrits (4) ,
soit par leurs leçons , ont tenté les premiers de faire revivre
les bonnes études dans la Grèce , et l'éloge touchant qu'il fait
des rares vertus et des talens distingues du maître dont il
reçut les premières instructions dans un gymnase de la
Thessalie , annonce que M. Coumas lui-même unit les qualités
précieuses de l'ame à un esprit orné et cultivé.
Je ne dirai que peu de choses du Discours préliminaire qui
précède le Traité de Chimie du même auteur, c'est à pou
(4) Les écrits , dans tous les genres de science et de littérature , se
sont singulièrement multipliés dans la Grèce depuis un certain nombre
d'années . A la vérité , ce ne sont pour la plupart que des traductions ,
et l'on conçoit que cela devait être ainsi ; mais , en général , un bon
esprit a présidé au choix des livres qu'on a traduits : ce sont presque
tous les meilleurs ouvrages français , anglais et allemands . On trouve ,
dans le Journal de l'Empire du 11 septembre 1808 , une Notice assez
étendue sur l'état actuel de la littérature des Grecs . Elle est de M. Boissonade
, qui joint un goût sûr à beaucoup d'érudition , et dans les écrits
duquel règne toujours ce ton de politesse et de décence qui est l'un des
caraèsères distinctifs des véritables gens de lettres .
۱
360 MERCURE DE FRANCE ,
près la mème marche ; ce sont les mêmes principes et les
mêmes sentimens. Il commence aussi par quelques notions
sur l'histoire de l'origine et des progrès de la chimie , qui ,
comme on sait , doit plusieurs expériences intéressantes aux
recherches illusoires des alchimistes , comme l'astronomie a
dû plusieurs observations précieuses à l'art imposteur des
astrologues. Cette manière de procéder dans l'enseignement
des sciences , en donnant d'abord à ceux qui doivent les étudier
quelque connaissance de ce qu'elles étaient avant de
parvenir au degré de perfection plus ou moins grande où nous
les voyons aujourd'hui , a le double avantage d'inspirer un
plus vif intérêt aux lecteurs , et de les préparer même , à
quelques égards , à comprendre plus facilement les théories
auxquelles les premiers faits ont donné naissance. On peut
donc dire que l'histoire des sciences fait une partie essentielle
de leur enseignement, en vertu du principe naturel et incontestable,
qui veut qu'en tout genre d'instruction , on procède
du simple au composé , du connu à l'inconnu ; et il faut féliciter
M. Coumas d'avoir su saisir cette vue intéressante du
véritable esprit méthodique qui doit présider à l'enseignement.
Ons'attend bien que dans une esquisse des progrès que la
chimie a faits depuis environ un demi-siècle , les noms des
philosophes français qui ont contribué d'une manière si éclatante
à la régénération de cette science , aussi attrayante par
la variété que par l'utilité des objets auxquels elle s'applique,
tiennent le rang le plus honorable. Aussi l'écrivain dont je
parle s'est- il plu à célébrer la gloire de l'illustre et infortuné
Lavoisier , qui, le premier , porta dans les sciences physiques
cette méthode d'analyse philosophique dont il confesse qu'il
a pris des leçons dans les écrits de Condillac ; celle de ses
célèbres collaborateurs , MM. Bertholet, Guyton de Morveau,
Fourcroy , etc. , dont les travaux multiplies ont aggrandi la
sphère de nos connaissances et enrichi nos arts d'un grand
nombre de découvertes précieuses; et, sous ce dernier rapport,
il paie un légitime tribut de reconnaissance à M. Chaptal ,
dont plusieurs écrits ont pour objet spécial l'application de
la chimie aux manufactures et aux arts , et à M. Fourcroy ,
qui , dans son Systéme des connaissances chimiques , a présenté
avec une juste étendue les nombreuses et différentes
branches de cette science qu'il a professée si long-tems avec
le plus brillant succès .
Dans la dernière partie de ce' discours , M. Coumas entre
dans quelques détails sur le langage qu'il a adopté et sur
MAI 1009. 361
plusieurs expressions qu'il a été en quelque sorte forcé de
créer pour composer une langue chimique qui ne s'écartát
pas trop des lois d'analogie propres à la langue grecque .
Cette discussion grammaticale , quoiqu'elle ne soit pas sans
intérêt et sans utilité , serait trop étrangère à l'objet de cet
article , et au goût de la plupart des lecteurs . Je me bornerai
donc à en extraire une seule observation qui confirme la
réflexion que tous ceux qui ont quelque connaissance de la
langue grecque avaient faite sur le mot oxigène , employé
pour désigner le corps simple , ou regardé jusqu'à présent
comme tel , que les chimistes considèrent comme le principe
acidifiant , ou générateur des acides. « Je l'ai appelé
>> oxigone , dit M. Coumas ; car suivant l'analogie de notre
>>>langue , oxigène signifierait produit ou engendré par les
>>acides , ce qui est précisement le contraire de ce qu'on a
>> voulu dire. Au reste , ajoute-t-il , je ne prétends pas , en
>> faisant cette observation , critiquer ou réformer l'expres-
>> sion adoptée par les savans français ; ils peuvent mieux que
>>moi juger de la manière dont il leur convient de transporter
dans leur langue les terminaisons de nos mots . » En effet ,
puisque le mot oxigène est adopté et parfaitement entendu
detous ceux qui ont occasion de s'en servir , il ne faut plus
songer à y substituer le mot oxigone qu'on aurait probablement
fait adopter dans le principe , si on l'avait voulu. Il en
résulte seulement ce très-petit inconvénient , que toutes les
fois qu'on expliquera l'étymologie du mot oxigène , on sera
obligé , pour ne pas dissimuler la vérité , d'y faire observer
ce léger défaut d'analogie par rapport à la langue d'où il
est tiré.
)
Les deux ouvrages dont je viens de parler ont été proposés
par souscription, et les listes des souscripteurs ont été imprimées
à la fin de chaque ouvrage : on y voit les noms d'une
foule de citoyens de toutes les classes et de tous les cantons
de la Grèce ; des négocians , des sociétés d'amis de leur patrie
qui se sont formées dans tous les pays où ces intéressantes
associations pouvaient avoir lieu sans inconvénient , ont
souscrit pour un nombre d'exemplaires qu'ils font distribuer
dans les écoles et dans les gymnases des différentes contrées ,
en sorte que ceux qui ont entrepris cette utile publication
ont pu être assurés du débit de près de six cents exemplaires
de chaque ouvrage , avant même que l'impression fùt achevée
(5). Mais ce qui fait naître sur-tout des réflexions con-
(5) MM. Zosima seuls , dont il a été question au commencement de
cet article , ont souscrit pour cinquante exemplaires de chaque ouvrage.
362 MERCURE DE FRANCE ,
solantes sur l'état actuel des esprits et des idées dans laGrèce,
et ce qui suffit pour donner le démenti le plus formel aux
écrivains qui ont osé calomnier le clergé grec en l'accusant
d'une ignorance aveugle et d'un fanatisme stupide , c'est que
l'ontrouve parmi les souscripteurs dont nous parlons, un grand
nombre d'archevêques , d'evèques et d'ecclésiastiques de tout
rang , à la tête desquels est le patriarche méme de Constantinople
, qui, en s'inscrivant pour plusieurs exemplaires,
semble avoir voulu donner le signal de ce noble élan , vers
tous les sentimens propres à améliorer les destinées de sa
patrie.
Sans se permettre de rien préjuger sur les événemens
auxquels peut donner lieu la situation présente de l'Europe ,
il est au moins possible d'espérer et de prévoir jusqu'à un
eertain point que ces événemens seront favorables à la nation
grecque . Graces à l'esprit de vertige et de démence qui
semble s'être emparé du Gouvernement féroce sous le joug
duquel elle gémit depuis si long-tems , il peut arriver d'un
moment à l'autre que ce joug soit brisé sans retour ; et ce
qui parait incontestable , c'est que l'heure de l'affranchissement
trouvera tous les Grecs dès long- tems préparés ; c'est
que chaque jour le souvenir des vertus , des exploits , des
grandes actions en tout genre qui ont illustré leurs ancêtres
se ravive , pour ainsi dire dans leurs ames, et y fait naître un
vif désir de ressaisir un jour au moins une partie de cet
immense héritage de gloire , dont ils ont été si long-tems
dépossédés . En un mot , on ne saurait douter , par tous les
faits qui se multiplient chaque jour , pour démentir les
assertions contraires des détracteurs de ce peuple généreux ,
qu'aussitôt qu'il sera délivré des entraves cruelles qui le
captivent encore , il ne marche à grands pas vers la civilisation
et vers tous les biens qu'elle amène à sa suite.
Dois -je craindre de m'être fait illusion sur l'intérêt du
sujet sur lequel j'ai cru devoir arrêter un moment l'attention
des lecteurs ? En voyant avec quel empressement , avec
quelle reconnaissance des hommes animés des plus nobles
sentimens proclament dans leur pays la gloire de nos sciences
, de nos arts , et des savans dout notre patrie s'honore
aurais-je eu tort de croire qu'il y avait aussi quelque justice à
leur donner l'espérance qu'ils ne peuvent être ni dédaignés
ni méconnus de ceux qu'ils se plaisent à regarder comme
leurs maîtres et comme leurs modèles ? Je ne saurais le
croire. THUROT.
,
MAI 1809 .
363
VOYAGE DE SANTO-DOMINGO , capitale de la
partie espagnole de Saint- Domingue au Cap-Français
, capitale de la partie française de la méme
île, etc. Dédié à S. A. S. Monseigneur le prince Cambacérès
, archi-chancelier de l'Empire , duc de Parme ,
par M. DORVO SOULASTRE , ancien avocat , ex- commissaire
du gouvernement à Saint-Domingue , chef
de la division des administrations civiles et tribunaux
de cette colonie . Prix , 5 fr. , et 6 fr. 50 c . franc
de port.
Palais-Royal .
-
-
A Paris , chez Chaumerot , libraire au
Nous n'avons point transcrit en entier le titre de cet
ouvrage , car il est très-long ; et quoique très- long , il
n'est point assez complet pour nous dispenser d'indiquer
ici toutes les parties du livre. Le Voyage de Santo-
Domingo au Cap- Français , n'occupe que go pages du
volume, qui en a plus de 400. La Notice sur les mines
de Saint-Domingue , traduite de l'espagnol de D. Juan
Nieto , n'a que 10 pages , et la relation du Retour en
France de l'auteur en a go . Reste donc encore 200
pages dont le titre n'annonce pas l'emploi. Elles sont
remplies par deux Episodes dont nous parlerons après
nous être occupés des parties principales.
Le voyage par terre de Santo-Domingo au Cap-
Français , n'est pas la plus intéressante . C'est un simple
itinéraire où l'auteur rend compte exactement de la
longueur de ses marches , de l'accueil qu'il reçoit , de
l'aspect du pays , de l'état de la culture , et dont il égaie
quelquefois la monotonie par ses observations sur le
caractère et les moeurs des habitans . Le style en est fort
négligé , souvent même incorrect. Au reste , M. Dorvo
n'y attache pas lui-même trop d'importance ; il ne se
propose que d'être agréable à ceux qui ont déjà vu les
lieux qu'il décrit , utile à ceux qui pourront les parcourir
dans la suite , et peut- être au gouvernement à
qui sa relation peut fournir des données nouvelles sur
un pays très-imparfaitement connu. Des prétentions à
l'utilité ne sont point des prétentions littéraires .
La Notice sur les mines de Saint-Domingue , ou
364 MERCURE DE FRANCE ,
plutôt le rapport fait au Roi d'Espagne sur ce sujet ,
n'est nullement scientifique et ne pouvait l'être ; mais
elle suffit pour donner l'idée la plus favorable des
richesses minérales de cette partie de Saint-Domingue ,
dont le Gouvernement français venait alors de prendre
possession. On y trouve du fer, du cuivre , du plomb ,
de l'étain , du vif argent ; et quant aux métaux précieux
, D. Juan Nieto termine son rapport en comparant
Saint-Domingue aux pays de Tarsis et d'Ophir ,
d'où Salomon fit venir l'or qu'il employa à l'ornement
de son temple.
Le retour de M. Dorvo se fera lire avec beaucoup
plus d'intérêt que son voyage. Il avait fait celui-ci aussi
commodément que l'état du pays le permettait ; il n'y
avait couru aucun danger ni rencontré aucun obstacle.
Il voyageait avec une partie de l'expéditon du général
Hédouville , qui après avoir été accueilli avec respect
dans la partie espagnole de l'île , devait compter sur la
soumission de la partie française , où Toussaint Louverture
cachait encore ses projets sous les apparences des
meilleures intentions. Au retour , les circonstances
n'étaient plus aussi favorables. M. Dorvo fut obligé
d'entreprendre le voyage de Cuba sur une mauvaise
barque à moitié pourrie , n'ayant pour compagnons
qu'un commissaire de la marine , un capitaine corsaire ,
un maître d'équipage provençal , et un nègre libre
nommé Laprudence. Après diverses aventures tantôt
bonnes , tantôt mauvaises , nos voyageurs furent pris
par des corsaires anglais , complètement pillés , et jetés
avec un flacon de rhum , six galettes de biscuit et une
petite hache , sur une côte déserte , mais d'où ils
n'avaient , leur dit-on , que six ou sept lieues à faire
pour gagner un corps-de-garde espagnol. Ce malheur ,
quoique assez grand , était encore supportable. Mais
ils ne tardèrent pas à découvrir que , soit ignorance , soit
perfidie , ce n'était pas sur la côte même de Cuba qu'on
les avait abandonnés , mais sur une petite île qui en est
séparée par un canal de trois lieues. Ce qu'ils y souffrirent
pendant neuf jours semble au dessus des forces
humaines. Toutes les horreurs de la soif et de la faim ,
toutes les angoisses que peut donner la crainte d'être
MAI 180g . 365
dévorés par les caîmans , tout le désespoir que peut
inspirer la perte d'un radeau construit avec des peines
infinies , pour gagner la rive habitée de la grande île ,
et emporté par un orage ; voilà ce qu'ils endurèrent.
Le patron de la barque espagnole qu'ils avaient frétée ,
succomba dès le troisième jour ; le neuvième , ils se
virent aumoment de sacrifier l'un d'entre eux à l'horrible
faim de tous les autres. Mais il faut lire ces détails déchirans
dans l'ouvrage même. Pour donner une idée
des souffrances de M. Dorvo et de ses compagnons , il
nous suffira de faire connaître leurs jouissances. Le jour
même où ils enterrèrent le patron Espagnol , après
avoir vécu de chiendent et d'herbes sauvages , après
s'être désaltérés avec l'eau jaune et saumâtre d'une mare,
ils se trouvèrent trop heureux d'avoir à passer la nuit
alongés sur le sable , entourés de bons feux , qui les
préservaient de l'approche des caïmans. L'auteur qualifie
cette nuit d'excellente , attendu qu'elle fut nonseulement
exempte d'inquiétude , mais encore embellie
par tout ce que l'espérance a de plus séduisant. Certes ,
il avait eu raison de nous prévenir , une page plus haut ,
que les malheureux ne sont pas difficiles en espérance.
Ce qui donne encore plus d'intérêt à ce retour de
M. Dorvo , c'est le contraste du caractère de deux de
ses compagnons de voyage , le capitaine corsaire et le
nègre libre. Ce dernier sur-tout , le pauvre Laprudence
, peut être regardé comme le modèle de ce zèle
infatigable , de ce dévouement sans bornes qu'on ne
rencontre que dans les hommes de sa couleur , et qui
nous donneraient lieu à des observations peut-être assez
curieuses et assez neuves, si nous avions le tems de nous
y livrer.
Venons maintenant aux deux épisodes. Le premier
est l'histoire de deux frères , créoles de l'île de Cuba , et
demeurés orphelins dès leur bas âge. Ils avaient de la
fortune ; un respectable ecclésiastique , ami de leur
père, prit soin de leur éducation. La différence de leurs
goûts et de leurs caractères ne nuisit point à leur union
qui fut bientôt citée comme un modèle. L'amour seul
fut capable de la troubler , mais il ne put la détruire :
car si l'un des deux voulut mourir le jour même où
366 MERCURE DE FRANCE ,
l'objet de leur passion commune fut donné à son rival ,
celui-ci quitta l'autel pour voler au secours de son
frère , et se précipita après lui dans les flots dont il
n'avait pu le sauver. Cette histoire est très -attachante ,
et nous la croyons vraie , quoique le style ressemble
quelquefois à celui des romans. Nous voudrions sealement
que M. Dorvo nous dit s'il n'a rien changé ni rien
ajouté à la lettre que D. Louis écrit à son tuteur avant
de mourir. Si elle était authentique d'un bout à l'autre ,
elle prouverait que le plus violent désespoir s'accommode
fort bien de toutes les figures de la rhétorique ,
et ce serait une bonne excuse pour plus d'un auteur.
Le dernier morceau dont nous avons à parler et qui
occupe seul plus d'un tiers de l'ouvrage , est intitulé :
Histoire du capitaine Ducloz *** , l'un des lieutenans de
Mandrin . On nous la donne aussi comme vraie et
comme écrite par le héros lui-même ; mais on nous
permettra du moins de douter que le titre soit de sa
main. Le capitaine Ducloz*** ne fut auprès de Mandrin
que vingt-quatre heures , ne combattit avec sa bande
que par la plus étrange fatalité et s'en repentit toute sa
vie ; à coup sûr il ne méritait ni n'aurait pris lui-même
le titre d'un de ses lieu'enans . On s'en est servi comme
d'une amorce à la curiosité et cette amorce n'est pas tout
à fait trompeuse. Ce n'est pas sur un grand théâtre que
se passent les scènes de la vie du capitaine , mais elles
sout peintes avec vérité et peuvent être utiles à la jeunesse.
Héritier d'une grande fortune et sorti d'une famille
distinguée , mais livré dès l'enfance à la tyrannie d'une
belle-mère , Ducloz*** ne put joindre aux avantages de
Ja naissance ceux d'une bonne éducation . Tous les vices
se développèrent en lui dès l'enfance ; un oncle eut pitié
de lui et confia son adolescence à de meilleures mains ;
ses penchans vicieux furent combattus avec énergie et
avec sagesse , mais il semblaitque , comme tant d'autres,
il eut besoin d'une chute grave et d'une leçon sévère
pour rentrer dans le bon chemin. Son étoile lui ménagea
l'une et l'autre ; forcé de changer de nom et de s'engager
comme simple soldat , il renonça dès ce moment à ses
coupables habitudes , et devint un excellent sujet. Mais
placé dans une position fausse, avec laquelle il ne pouvait
MAI 1809 . 367
se réconcilier , attaqué tout à coup d'une passion brûlante
, il se vit entraîné dans une suite d'aventures facheuses
dont le dernier résultat fut de l'obliger à chercher
un asile auprès de Mandrin. Pris les armes à la
main, il fut cependant assez heureux pour que sa famille
obtint sa grâce et même une commission de capitaine
dans les troupes qu'on envoyait à Pondichéri. D'autres
événemens l'amenèrent à l'île de Cuba où il passa quelques
jours heureux ; sa consolation était une petite-fille
seul gage qui lui restait de ses amours infortunés. Il la
perdit et n'eût pas la force de lui survivre.
Cette histoire est écrite , en général , avec beaucoup
de naturel et de simplicité ; on pourra y trouver des
détails trop minutieux sur la vie de garnison , sur les
petites coteries de provinces , mais du moins tous ces
détails sont vrais ; les personnages sont peints fidèlement
et il en est un avec qui l'on sera charmé de faire connaissance
. Nous voulons parler du major qui protégeait
le pauvre Ducloz*** , hon militaire , franc , loyal , généreux
, sensible ; et réparant toujours les fautes de son
protégé lorsqu'il n'avait pu les prévenir.
Nos lecteurs savent maintenant ce qu'ils ont à penser
de cet ouvrage. Comme voyage il offre pen d'instruction ,
et ce n'est que dans sa dernière partie qu'il réveille l'intérèt
. Mais les deux épisodes dont nous venons de rendre
compte peuvent être recommandés aux amateurs de
romans. VANDERBOURG .
-
VARIÉTÉS .
SPECTACLES. Académie Impériale de musique. -Cet
Olympe a de moins que celui dont il est souvent la merveilleuse
image , qu'il n'est pas immortel : son azur a besoin de
tems en tems d'être rafraichi , sơn ciel d'ètre épuré , ses
nuages , son tonnerre , ses orages , d'ètre remis à neuf; ses
Dieux ne s'en vont pas ; on ne peut leur faire ce reproche ,
mais ils vieillissent , et pour des Dieux de cette espèce comme
pour les hommes , c'est à peu près la même chose .
Doubler des Dieux , des demi- Dieux ou des héros , paraît
une expression bien bizarre. Ces fils brillans de l'imagination
etde lamythologie avaient des compagnons, des successeurs;
568 MERCURE DE FRANCE ,
à l'Opéra ils ont des doubles; le mot n'y fait rien , et il ne
s'agit que de s'entendre .
Lainez qui est à la tête de ces dieux qui ne s'en vont point,
éprouvait depuis la retraite de Roland , espèce de demi-
Dieu qui s'est en allé trop tôt , le besoin le plus pressant d'un
aide , et d'un héritier du fardeau pesant qu'il a six longtems
porté.
Laforest ne peut prétendre à l'héritage : Eloi a du zèle, mais
de la timidité, des moyens bornés et trop peu brillans . Nourrit
promet de bien chanter Orphée , nous l'espérons ; mais ce
n'est pas chanter Achille , Admète , Polynice ; et nous ne
sommes pas disposés , à l'Opéra -Français , à voir un acteur
jouer Achille comme Legros le jouait , chantât-il comme
lui: j'ignore si à cet égard une révolution dans l'opinion serait
bonne oumauvaise ; si la tragédie lyrique vaut le sacrifice du
chant , ou le chant le sacrifice de la tragédie lyrique , cette
question, même effleurée, me mènerait trop loin; j'aime mieux
revenir à l'état actuel de l'Opéra , à ses moyens et à ses ressources
; or , dans le système actuel de jouer et de chanter
la tragédie lyrique , je vois se présenter avec beaucoup d'assurance
, d'avantages naturels , et de présages heureux , M.
Lavigne , formé à l'école de chant que l'Opéra a établie dans
son sein , école qui indépendamment des talens de musicien
et de chanteur , applique probablement à l'action théâtrale
ses leçons lyriques, et en combine l'application plus encore
sur les besoins de l'Opéra que sur les principes les plus purs
de l'art du chant ; ce qui est assez naturel .
M. Lavigne est grand , bien fait, jeune , il a la taille et les
moyens scéniques de l'emploi dans lequel il paraît . Il n'en a
pas précisément la voix ; cette voix n'est pas assez haute pour
la plupart des ouvrages qui , composés par Gluck ou à sa
manière , sont en effet écrits très- haut ; il en résulte que chez
M. Lavigne le passage de la voix de poitrine à la voix de
tête est aussi fréquent qu'il est naturellement difficile , et
musicalement de mauvais effet. Une haute-contre décidée
serait bien désirable pour entendre enfin les chefs-d'oeuvre
dont l'Opéra est enrichi , dans l'esprit, le style et l'intention
du compositeur ; au défaut de cette voix si rare , et qu'on
trouvera peut-être enfin réunie à un certain talent pour
la scène , il faut accueillir tout ce qui en peut tenir lieu , et
M. Lavigne a dû profiter de cette disposition favorable des
esprits , et de celle malheureusement favorable aussi des
circonstances : il a chanté avec assez de goût , il a joué avec
énergie , et il débutait dans Achille : on peut appeler ce
début un véritable succès .
Un
DEPT
DL
-
ΜΑΙ 1809 .
369
Un autre élève de la même école débute presqu'en même
tems ; cette école est prévoyante à ce qu'il paraît , c'est un
des mérites de son institution: M. Hemrad est appelé
seconder Lays qui ne l'est en ce moment que par Albert
Bonnet , chanteur assez pur , assez méthodiste , mais d'une
régularité qui ressemble un peu trop à la froideur, il est aussi
difficile de remplacer l'acteur dans Lainez que le chanteur
dans Lays : on pourrait reprocher à celui-ci de se ressembler
trop constamment s'il n'était pas toujours excellent , et si sa
manière n'était pas bonne , naturelle et assez expressive , on
pourrait lui demander à l'embellir par un peu plus de verve,
de vérité , d'originalité : mais c'est le Dieu Termes , il est
fidèle à sa foi , et ne connaît, avec les novateurs , ni pacte ,
ni transaction ; c'est le type des chanteurs français , et, en
effet , c'est du français qu'il chante et qu'il chante très-bien ;
on ne peut qu'engager le débutant qui doit-être son second
ou son troisième , à avoir constamment les yeux sur un
modèle qui s'est trente ans ressemblé , et trente ans a réussi.
OPERA-BUFFA. Son étoile n'aurait jamais brillé d'un
plus vif éclat si un tenore d'un talent supérieur pouvait y être
fixé : ce théâtre s'est cru exilé dans un pays barbare lorsqu'on
lui donna sa destination nouvelle ,le pays lui paraissait
bien érudit pour prendre goût à un art frivole ; mais c'est
l'étude qui a sur-tout besoin de délassement : si le charme
de la musique italienne est nécessaire à quelqu'un , c'est à
eelui que l'aridité des calculs ou des recherches scientifiques
ont occupé tous les jours. Je comparerais un opéra italien
pour l'homme studieux , au bain parfumé qui rafraîchit le
voyageur fatigué. Aussi cet opéra a-t-il trouvé à l'Odéon
plus d'amateurs qu'il n'en eût perdu si ces derniers ne lui
fussent restés fidèles , mais ils sont venus le chercher , ils
l'auraient suivi au Panthéon, plus loin peut-être ; ce genre
de musique , agréable pour tous, délicieux pour quelquesuns
, est pour un petit nombre d'élus une exprimable jouissance,
un aliment nécessaire : vous les voyez toujours à la
même place , éprouvant les mêmes impressions , les attendant,
s'y préparant l'un l'autre et s'applaudissant de les avoir
reçues; ce sont des voluptueux d'une espèce particulière , et
très-certainement les Epicuriens de la musique. S'ils n'étaient
pas exclusifs , s'ils ne méprisaient pas tout ce qu'ils ne
veulent pas entendre , si la tolérance était compatible avec
leur foi musicale , s'ils ne fronçaient le sourcil au nom de
l'Allemagne , et si l'injustice de leur mépris ne perçait pas
aunom de la musique française , on serait tenté de partager
Aa
5
3,0 MERCURE DE FRANCE ,
leur enthousiasme et la ferveur de leur zèle. Ils sont aujourd'hui
partagés et discutent quand ils devraient être réunis
pour entendre; trois ans une cantatrice inappréciable , mélodieuse
comme devaient l'ètre les Syrènes , flexible, légère ,
facile , juste et correcte au-delà de toute expression , les a
tenus ravis et comme en extase ; une autre paraît, elle a la
plus belle voix , rendue plus belle par une grande méthode,
un expression forte et variée; elle dit le récitatif à merveille,
et très-bien le cantabile : elle donne aux morceaux
d'ensemble l'éclat , le relief et la vie qui leur sont nécessaires;
sa voix les domine et les anime à la fois , et voilà
entre ces deux talens l'opinion partagée , comme celle des
Dieux devant Achille .
Ce serait ici l'occasion d'un beau parallèle ; mais on
sait depuis trop long-tems que ce lieu commun est épuisé ,
qu'on y dit beaucoup de choses sans trop prouver rien ;
fort inutiles pour les morts , les parallèles ont un grand
désavantage à l'égard des vivans ; ils les brouillent ; quand
bien même les balances d'or de Jupiter seraient dans la
main immobile du juge. Les amateurs véritables , ceux qui
veulent du plaisir et ne sont ingrats envers qui que ce soit
quand on leur en a fait éprouver , ne demandent qu'une
chose , et cette chose est peut être assez difficile , c'est que
M Barilli chante un jour , Mme Festa l'autre , et dans un
petit nombre de jours solennels qu'elles chantent ensemble :
ceux-ci doivent être rares , et par la nature des choses , et
par une sorte de raffinement du goût , qui sait ménager les
plaisirs , et par dessus tout craint l'épuisement et la satiété.
On pourrait demander encore que le répertoire , grâce à
ces deux virtuoses , prit un peu plus de consistance etde variété
; que les bons , les grands ouvrages , les classiques du
genre fussent remis à l'ordre du jour. Il y a bien long- tems
que nous n'avons entendu l'Italiana , Theodoro , la Pazza ;
Paësiello est un peu négligé. Si les Viggiatori felici étaient
remis , peut- être , en entendant son delicieux quatuor, l'ingénieux
et brillant Cherubini reparaîtrait-il avec une émulation
nouvelle entre Mozartet Cimarosa. Cet éloge prématuré
n'est pas indiscret , il exprime le voeu de tous les
amateurs ; il ne tient peut-être qu'à l'Opéra Buffa que ce soit
une espérance. Mais qu'il est aisé de jeter ainsi sur le papier
quelques idées pour l'accord de deux cantatrices rivales, pour
la représentation de quelques chefs- d'oeuvre , pour l'accroissement
d'une troupe déja riche ! Si l'on veut savoir conbien
sont difficiles des choses si aisées en apparence , on peut
consulter l'administration ; on la plaindra souvent, et on
l'excusera toujours .
MAI 1809 . 571
M. Carulli avait été entendu sur l'instrument qu'il professe
, la guittare , dans la plupart des maisons de Paris où
l'on aime , où l'on cultive les arts et où les artistes étrangers
jouissent de tous les droits de l'hospitalité , recommandés par
leur seul talent et naturalisés du moment où ils réussissent à
plaire . Il vient de l'être en public , et avec un égal succès.
Nous avons entendu beaucoup d'hommes habiles sur cet
instrument , aucun ne lui donnait la direction et l'emploi de
M. Carulli ; les autres font des difficultés de doubles et triples
cordes , ils font des arpégemens , des batteries harmonieuses .
M. Carulli trouve le mohoyyeenn de chanter, d'imiter tous les
agrémens du chant , de donner à la phrase musicale toute
la forme périodique ou toute la vivacité dont elle est susceptible.
Accompagné d'un violon , il produit un effet vraiment
étonnant, et nous ne saurions trop rendre justice à son habilité;
mais on nous pardonnera sans doute d'ajouter que
pousser trop loin l'étude de cet instrument , est le dénaturer
peut - être ; il est fait pour soutenir par de simples
accords une voix faible , mélancolique , expressive; il fut le
luth des troubadours et le contemporain de la romance gothique;
il est le confident des amours nocturnes de l'es- -
pagnol et se marie bien au son des castagnettes et au mouvement
voluptueux du fandango ; mais l'élever jusqu'à la
sonate , c'est le rabaisser peut-être : assez d'autres instrumens
ont cet honneur ou ce désavantage; les sonates de
M. Carulli sont au surplus agréablement composées et ne démentent
pas l'école de Naples , auquel ce professeur appartient.
POLITIQUE .
DÉCLARATION DE LA COUR DE VIENNE.- De l'Imprimerie
Impériale à Vienne , avril 1809 .
MANIFESTE .- Vienne , de l'Imprimerie Impériale , 1809.
Ces deux pièces dont le titre suffit pour indiquer l'objet et désigner le
degré d'intérêt , dans les circonstances présentes , viennent d'être réimprimées
à Paris , et sont publiées en ce moment (1) : nous ne croyons
pouvoir présenter à nos lecteurs l'analyse d'aucune pièce qui soit de
nature à exciter leur curiosité , et à fixer leur attention à un plus haut
degré. La déclaration dont il s'agit parait accompagnée de notes destinées
(1) In-8º. Paris , chez H. Agasse , imprimeur-libraire , rue des Poitevins
, nº 6.
Aa 2
372 MERCURE DE FRANCE ,
àlui servir de commentaire et de réponse. L'auteur de cesnotes ne se
fait point connaître ;mais quel qu'il soit, ce doit-être un écrivain qui , à un
zèle bien entendu des intérêts de son pays , à l'amour de sa patrie et de
son souverain, paraît joindre la connaissance la plus étendue des rapports
diplomatiques qui ont existé entre l'Autriche et nous , et des notions bien
sûres et bien nettes sur la conduite de cette puissance depuis le traité de
Presbourg , qu'elle vient de rompre avec tant d'éclat , de précipitation et
d'imprudence : nous nous bornerons à suivre icidans ses parties principales
et la déclaration , et les notes dont elle est accompagnée .
L'Empereur d'Autriche commence par déclarer qu'en consentant par
le traité dePresbourg à la cession d'une grande partie de ses Etats et à
des stipulations onéreuses , il n'a eu d'autre pensée que d'assurer à ses
peuples la paix dont ils avaient besoin , mais que la plupart de ces conditions
furent bientôt par la France , ou violées , ou éludées : les articles
quiassuraientdes établissemens aux princes puînés delamaisond'Autriche,
n'eurent point leur entière exécution. Des exactions eurent lieu dans les
provinces encore occupées , par une cession de gré à gré ; 24 millions de
florins devaient- être payés à l'Autriche , on n'a pas même voulu entrer
à cet égard en pourparler. Les troupes de l'Empereur Napoléon ne
quittèrent les provinces restituées qu'en gardant des positions menaçantes;
une route d'étapes fut établie à travers les provinces maritimes
de l'Autriche : les bouches du Cattaro ayant été occupées par les Russes ,
la France y trouva l'occasion d'un grief, d'une répresaille, et s'avançant
au-delà de l'Isonzo reprit de force un territoire qui appartenait à l'Autriche.
Braunau ne fut point évacué . C'est ainsi , dit la déclaration , que
le cabinet Français tenait celui de Vienne dans un état non interrompu
d'agitation et d'inquiétude. La paix avait été signée, mais cette situation
était loin d'être pacifique .
On répond, à cette première partie de la déclaration , en rappelant les
conditions du traité de Presbourg. Sans doute la principale de toutes ,
était l'évacuation des provinces conquises. Nous occupions Vienne , la
Moravie , la haute et basse Autriche, la Stirie , la Carinthie , la Carniole,
une partie de la Bohême et de la Hongrie : tout n'a-t-il pas été rendu ?
Le cabinet de Vienne qui ayant tout perdu avait tout à recevoir , n'a-t-il
pas , en effet , tout reçu? Sa plainte élevée aujourd'hui contre son vainqueur
n'appartient-elle pas à la logique de l'ingratitude ? Le lendemain de
cettejournée où le sceptre de François II se trouva parmi les débris sur le
champ de bataille , il vint implorer le vainqueur qui replaça trop généreusement
trois couronnes sur la tête du vaincu ; certes , le langage de
l'Empereur d'Autriche était bien différent de celui qu'on lui fait tenir
aujourd'hui . On ne parlait alors que de la conservation de la couronne ,
de l'existence de la maison , on répétait jusqu'à satiété que le vainqueur
était maître de disposer de tout , que la monarchie autrichienne sans
alliés , sans finances , sans armées , existerait ou aurait cessé d'exister
selon la volonté de l'Empereur ; on s'offrait pour intermédiaire , pour
appui , pour allié , on ne soupçonnait pas la possibilité d'un intérêt hos
ΜΑΙ 1809 . 373
tile, d'un mouvement offensif : qui a pu mettre sitôt en oubli cespromesses
, ces déclarations , ces prières ? En combien peu de tems de suppliant
est-on devenu accusateur ? Et puisqu'enfin on croit pouvoir se
plaindre , qu'elle condition du traité n'a pas été exécutée ?
Le rédacteur des notes touche ici une corde qui paraît très-délicate ;
c'est au sujet des princes puînés de la maison d'Autriche : nous rapporterons
ici ses propres expressions ; sa réticence est extrémement à
remarquer : la cour de Vienne, dit-il, devrait craindre de rappeler ce qui
s'est passé au sujet des princes puînés de la maison d'Autriche; nous ne
le révélerons pas; mais nous demanderons si le grand-duc de Wurtzbourg
, n'est pas membre de la Confédération du Rhin , si son territoire
n'a pas été derniérement agrandi , et si dans le cas où le PROTECTEUR
aurait besoin de le défendre contre quelqu'un , ce ne serait pas contre la
maison d'Autriche qui par inimitié , armée contre elle-même , n'a cessé
de chercher toutes les occasions d'opprimer ce prince.
La plainte relative aux vingt-quatre millions de florins , serait ici la
seule peut-être qui , sans pouvoir être justifiée , pourrait avoir quelqu'apparence
de fondement; mais si elle ne porte que sur un réglement
de compte , la postérité croira-t-elle qu'un prince qui se dit ami
de la paix , ait préféré replonger son pays dans les horreurs de laguerre ,
au lieu d'attendre le moment favorable pour une liquidation de cette
nature , et qu'il ait compromis sa couronne pour une prétention dequelques
millions , prétention au moins équivoque ?
L'Empereur, dit la déclaration , n'eut que le choix de céder ou de
voir ses ports occupés par des troupes françaises , ou ses Etats exposés
de rechef à tous les fléaux de la guerre. Ici le rédacteur des notes
s'arme d'une logique si pressante , qu'il est difficile de l'analyser , ét
qu'il importe de le transcrire .
a Voici , dit-il , une théorie politique qui est assez singulière , et qui
ne pouvait-être posée enprincipe par aucun autre Cabinet que par celuè
de Vienne. Ainsi les traités librement souscrits entre deux Puissances
peuvent servir de griefs à l'une contre l'autre ; ainsi lorsqu'un traité a
été négocié et signé par des Plénipotentiaires légalement autorisés ;
qu'après avoir été mûrement délibéré dans les Conseils , il a été ratifié
et que les ratifications ont été échangées ; que l'exécution de cet acte a
suivi immédiatement , et qu'on en a retiré les avantages qu'on s'en était
promis, on peut revenir sur ce traité en disant qu'on a été forcé à le
souscrire. Mais il faudrait dire aussi comment on a été forcé . Est-ce par
la marche d'une armée ? Est-ce par une violence faite aux Plénipotentiaires?
L'Autriche se garde de donner de telles raisons , dont la
fausseté serait trop évidente ; et en effet , elle n'en a pas besoin . Conformément
à l'esprit de bigotisme qui caractérise cette Maison , elle ne
traite jamais qu'avec une restriction mentale. Pour que les traités qu'elle
signe ne soient rien à ses yeux, il suffit qu'elle ait protesté entre les mains
du Vicaire apostolique. L'Autriche , avec un tel système , rend à jamais
impossible de conclure aucun traité avec elle. Le Vicaire apostolique
↓
5-4
MERCURE DE FRANCE,
qui luipermetde regarder comme nuls tous les traités qu'elle & souscrits
, Ini a sans doute aussi permis de donner comme vrais tous les faits
faux qu'elle vient d'avancer. La route militaire à travers les provinces
maritimes de l'Autriche aété concédéepar la convention qui a rendu
Braunau à l'Autriche lorsque cette place était légitimement dans la possessionde
la France. Les Bouches du Cattaro n'ont point été remises ,
parce que le Commissaire autrichien qui en était chargé n'a pas voulu
les remettre. Cela est si vrai , que la Cour de Vienne a puni son Conimissaire
en le faisant arrêter , et s'était engagée à faire reprendre les
Bouches du Cattaro par un corps de troupes. Ce n'est point à nous à
examiner si ce Commissaire a raison de dire que l'ordre ostensible dont
il était porteur , était détruit par un ordre secret qu'il avait aussi
dans les mains ; il nous suffit que la Cour de Vienne ait reconnu , en le
punissant , que la non remise des Bouches du Cattaro était son propre
fait, et que les réclamations de la France étaient fondées en raison. Mais
toutes ces discussions sont inutiles . Si la France avait voulu contraindre
PAutriche , qu'aurait-elle eu besoin de lui susciter des querelles ? Les
armées françaises n'avaient qu'à rentrer dans Vienne. »
La déclaration attaque ensuite l'acte solennel signé à Paris le 12 juillet
1806, acte qui constitue la Confédération du Rhin , et a dissous l'antique
Corps germanique : la demande faite à l'empereur de renoncer à la couronne
d'Allemagne suivit ce bouleversement : S. M. I. et R. l'avait prévenu :
les attributions de cette couronne avaient passé au PROTECTEUR de la
nouvelle association rhénane : l'empereur céda son titre par amour de
la paix.
Le commentateur de la déclaration relève ici l'aveu échappé au rédactour
: l'empereur d'Autriche , dit-il , avait prévenu la demande de la
cession du titre d'empereur d'Allemagne. Il sentait donc que la politique
de sa maison était en contradiction avec ses obligations : l'empereur
d'Allemagne devait protection à l'Allemagne , et les émpereurs autrichiens
n'ont jamais cherché qu'à opprimer les Etats confédérés. L'histoire est
pleine des preuves de cette assertion : la Bavière fut sauvée par le grand
Frédéric ; elle l'est aujourd'hui par le grand Napoléon. Contre qui ces
monarques avaient-ils à la défendre ainsi que les libertés de l'Allemagne?
N'est- ce pas contre les prétentions et les usurpations de la maison d'Autriche
?
La guerre de Prusse fixe bientôt l'attention de l'écrivain du cabinetde
Vienne , et il se plaint pendant cette guerre de propositions contraires à
la droiture et à la justice ; d'un langage péremptoire et menaçant de la
part de la France : mais était-il possible de tenir un autre langage à la
puissance amie , qui , si la bataille d'Jena eût été perdue , aurait pris fait
et cause contre la France? Que se proposait-on en rassemblant une
arinée en Bohême , et quelles relations intimes devait-on avoir avec un
cabinet qui faisait connaître à Londres toutes les communications qu'on
avait avec lui? Montefalcone cependant a été donnée depuis cette époque ,
et Braunau rendu ; si Braunau est sans défense et sans utilité , pourquei
MAI 1809. 375
ne l'a-t-on pas fortifié ? Est-ce la faute de la France? Le traité additiounel
de Fontainebleau , à cet égard , dont on se plaint aujourd'hui ,
fut regardé comme un bienfait ; il est dénoncé aujourd'hui comme un
acte d'oppression , et M. de Metternich , dans le tems, fut félicité pour
l'avoir conclu .
L'Empereur des Français est ensuite bien ridiculement accusé d'avoir
insísté auprès de l'Autriche sur la cessation de toute relation commer
ciale avec la Grande-Bretagne : on n'a rien exigé de l'Autriche que de
défendre l'indépendance et l'intégrité de son pavillon : l'Autriche en sentit
elle-même le besoin; elle rappela son ministre de Londres et renvoya
M. Adair.
Voilà àpeuprès , ajoute le rédacteur des notes , tous les griefs énoncés
comme ayant porté l'Autriche à la guerre. La suite de la déclaration
n'est qu'un aveu de son agression et uue explication insuffisante et
fallacieuse de ses mesures hostiles et de ses armemens ; il eût été plus
noble de dire: « Je n'ai cessé dans le fond du coeur d'être votre ennemi ;
>> j'ai épié les occasions de vous attaquer avec avantage , et de vous
>>surprendre sans défense ; je n'ai jamais eu d'autre politique , et j'ai cru
> que j'en serais absous par la victoire . C'est ainsi qu'en 1805 j'ai armé ,
>>j'ai attaqué lorsque je croyais vos troupes engagées dans l'expédition
>> d'Angleterre. Vous m'avez subjugué , mais vous ne m'avez pas change.
» J'ai imploré votre générosité ; j'ai usé de la seule ressource quireste aux
> vaincus. Vous m'avez traité avec une magnanimité que je n'osais
>>>attendre; mais en me rendant ma couronne et ma dignité , vous avez
➤ dû penser que vous me rendicz à tous les sentimens qu'exigeaientl'une
➤ et l'autre. Vous avez dû vous attendre que je serais ingrat. Rétabli dans
>> la position que m'avait ravie le sort desarmes , j'ai repris avec elle la
>> politique qui fut toujours celle de ma Maison. Ainsi j'ai dû faire en 1808
> ce que j'aurais fait en 1806 , ce que j'ai fait en 1805 ; ainsi lorsque j'ai
>>cau vos troupes sérieusement occupées en Espagne , j'ai armé pour
>> matcher contre vous . »
» Ily aurait du moinsde lanoblesse dans ce langage. L'audace séduit
souvent la multitude ; elle ne saurait refuser une sorte d'estime au coupable
qui s'abandonne au crime en criminel.
>> Cependant on pourrait encore ravir à l'Autriche ce déplorable avantage;
on pourrait lui demander si c'est son courage seul qui a inspiré sa
déloyale entreprise ; on pourrait lui demander si elle ne cède pas en
aveugle à des passions et à une influence étrangère , et si les intrigues des
spoliateurs de l'Inde et du commerce du Monde , les incendiaires de
Copenhague ne règlent pas ses résolutions et ses conseils . »
La déclaration parle peu d'Erfurt , mais elle énonce qu'on y réclama do
l'Autriche la reconnaissance du roi Joseph. Ici le rédacteur des notes se
demande si l'empereur d'Autriche peut parler d'Erfurt sans se souvenir
de la lettre et des assurances dont le baron de St.-Vincent fut porteur ; si
ce prince , dit-il , Pa oublié , il se le représentera un jour à sa pensée , et
lui sentira des remords tardifs et des regrets inutiles on lui a demandé
376 MERCURE DE FRANCE ,
1
la reconnaissance du nouveau roi d'Espagne ; cette proposition toute
simple dans les circonstances , qui ne pouvait être refusée par un prince
ami , devait en effet embarrasser un prince ennemi qui ne s'était pas
déclaré , envers lequel la France avait tenu ses engagemens , et qui continuait
pendant l'hiver ses préparatifs , et les poussait avec activité; luimême
en fait l'aveu dans sa propre déclaration .
L'Autriche convient que la France ne lui a rien demandé jusqu'au
moment où elle lui fait une demande qui les renferme toutes : et quelle
est cette demande ? Que l'Autriche ne se consume point en préparatifs
inutiles ; qu'elle reprenne l'attitude de la paix quand le Continent est en
paix avec elle; qu'elle conserve à ses provinces la tranquillité dont elles
ont un si grand besoin ; qu'elle rétablisse ses finances ; qu'elle éloigne
les malheurs de la guerre ; etqu'elle ne compromette pas une quatrième
fois tous les avantages qu'elle a naguères obtenus de la générosité du
vainqueur.
Tels étaient , en effet, les seuls voeux de la France, et leur expression
est vivante autant que claire et positive dans la correspondance officielle
qui a été récemment publiée.
Ces voeux n'ont pas été entendus , et lorsqu'en terminant sa déclaration
, l'Empereur d'Autriche dit qu'il s'estimerait heureux de voir Sa
Majesté l'Empereur Napoléon se résoudre à n'user désormais de sa
puissance , que dans des bornes compatibles avec le repos et la
sécurité de l'Autriche, il n'est pas un Français qui ne réponde avec l'auteur
des notes :
« Ce serait sans doute une satisfaction inespérée pour l'Autriche , si elle
était assez heureuse pour voir l'Empereur Napoléon mettre des bornes
aux droits de la conquête , et relever encore un Trône que la plus
déplorable inconséquence et les plus funestes passions vont faire
écrouler. Ce serait sans doute une satisfaction inespérée s'il pouvais
oublier encore que ses bienfaits ont été méconnus ; qu'il en a comblé
un ennemi iréconciliable ; et qu'il doit à lui-même , à ses peuples , au
Continent tout entier , d'assurer enfin cette paix qui fut toujours l'objet
de ses travaux et de ses voeux , et qu'il regarde comme le prix le plus
glorieux de ses victoires . »
La déclaration dont il s'agit est datée du 27 mars 1809 : le manifeste
qui la suit n'en est qu'une sorte de contre-preuve ; nécessairement les
réponses faites à l'une , s'appliquent à l'autre ; et il nous semblerait
superflu de reproduire des raisonnemens qui ne peuvent varier quant
au fond , mais seulement dans la manière dont ils sont présentés : nous
ne ferons qu'une observation , c'est que ce manifeste est sans date , et
porte seulement le millésime 1809.
Paris , 19 Mai.
Les nouvelles du Nord et celles de la Turquie continuent
à n'être présentées que sous la forme du doute : les négocia
MAI 1809 . 5-7
tions qui se suivent entre la Suède , le Dannemarck et la
Russie , certainement aussi avec la France , sont couvertes
d'un profond mystère : on sait seulement d'une manière
positive que la guerre est au moins suspendue sur toutes les
parties du territoire suédois devenu la conquête des Russes ,
et il paraît certain que déjà sur les côtes de la Baltique ,
occupée par les Français où par leurs confédérés , sous le
commandement du lieutenant-général Gratien , les ordres
provisoires du prince de Ponte- Corvo attendant et faisant
prévoir les ordres confirmatifs de Sa Majesté , ne permettent
plus de considérer les Suédois en ennemis, et ne donnent plus
cetitre qu'aux Anglais dont des forces plus ou moins considérables
, se montrent tour à tour et quittent ces parages .
En attendant le succès de ses négociateurs , plus heureux
sans doute que ses généraux , la Suède exprime sa reconnaissance
pour les hommes énergiques qui l'ont arrachée à
une perte inévitable, elle vote des remercimens à l'armée qui
Jui aura conquis la paix , et au général qui , pénétré de l'csprit
des soldats et des vrais citoyens , a provoqué et assuré la
révolution : Des Te Deum ont célébré ces événemens que
consolide la prudence éclairée du duc de Sudermanie .
Quant à la Turquie , toutes les gazettes allemandes la
représentent comme attaquée à la fois par le feld-mar. Prosorowski
à la tête de 70 mille Russes , et par Czerni-George
réuni au prince avec 100 mille Serviens . C'est dit-on au-delà
du Danube que des affaires sérieuses ont eu lieu en faveur
des assaillans, et que l'on a occupé deux places que l'on ne
nomme pas.
Jusqu'ici deux seules choses paraissent hors de doute; la
première , que le Congrès d'Yassi entre les plénipotentiaires
Turcs et ceux de la Russie , ne donne plus aucune espérance,
depuis que les Ottomans ont paru rapprocher leur système
des intérêts de l'Angleterre ; la seconde , que les troupes
russes se sont mises en mouvemens dans les provinces Européennes
turques , dont elles sont depuis long-tems les protectrices
, et dont les chefs lui sont soumis ; elles menacent
le Danube. On les porte , en comprenant les garnisons de
Choczim et de Bender , à près de 100 mille hommes. Pendant
que ces forces sont sur le point d'envahir le territoire
Ottoman, quelques pachas continuent de livrer ces guerres
interminables et intestines , auxquelles jusqu'ici il n'appartient
qu'à cet Empire de donner périodiquement naissance ,
et d'en être déchiré sans en étre anéanti. Des fugitifs d'un
état considérable , et sur-tout immensément riches , ont fui
le territoire turc , et les arrêts sanglans de la Porte. Ils ont
trouvé un asile au quartier-général russe .
378 MERCURE DE FRANCE ,
1
Au moment où nous écrivons des nouvelles dePresbourg,
en date du 20 avril , donnent pour certain que pour
réponse à l'ultimatum envoyé par le général russe, l'Em-
Pereur Ottoman a déclaré la guerre à celui de Russie , qu'un
cosps russe a passé le Danube et marche sur Widdin ; qu'un
corps servien marche sur Sophia , et que les deux armées
auront ainsi , contre les armées turques , des mouvemens
combinés dont l'effet ne saurait être douteux .
Deux publications importantes ont fixé l'attention au moment où les
troubles de Westphalie venaient d'être appaisés , et où l'on répandait le
bruit que les Prussiens , ou des partisans prussiens n'y avaient pas été
étrangers . La première a été faite à Berlin , elle y annonce le retour
prochain du roi , et charge son ministre des affaires étrangères de le
confirmer aux ambassadeurs et ministres étrangers ; la seconde est u
article inséré dans la Gazette de Berlin en réponse à un autre article
qui avait paru dans le Correspondant d'Hambourg. Les termes de cet
article ont de l'importance , et comme ils paraissent éinaner de l'autorité
qui doit l'accréditer , ils méritent d'être rapportés :
« Dans le n° 58 du Correspondant d'Hambourg , y est-il
dit: on lit à l'article Magdebourg , du 8 avril, qu'une troupe
de partisans qui avait passé l'Elbe s'était emparée d'une caisse
royale à Steudal et de 1000 frédérics à Wolmistaed, et avait
ensuite repassé l'Elbe . D'après cet exposé , on pourrait croire
que les troubles qui ont éclaté en Westphalie ont commencé
sur la rive opposée de l'Elbe ; mais on se tromperait, car il
est de notoriété que les troubles ont commencé dans le
royaume de Westphalie même, et que les autorités prussiennes
, civiles et militaires , ont pris les mesures les plus
efficaces pour rétablir la tranquillité publique et pour donner
tous les secours possibles au gouvernement Westphalien.
Les dicastères de ce royaume , dans leur correspondance
officielle , ont cité avec reconnaissance cette conduite amicale
, et la meilleure intelligence continue à régner entre les
deux Etats voisins . >>>
Cependant il est vrai que des partisans prussiens ont passé
sur la rive gauche de l'Elbe , qu'un nommé Schill a osé
quitterBerlin avec 500 hussards qu'il a embauchés, et se présenter
, chose qu'on aura peine à croire, sans artillerie et sans
aucuns moyens , devant Magdebourg , et qu'il a porté le ravage
dans quelques campagnes voisines; on est à la poursuite
de cet homme , que l'on ne peut nommer et considérer
que comme un brigand , qu'il faudra combattre , comme la
gendarmerie combat les assassins , et qui n'est pas réservé
sans doute àl'honneur de mourir sur un champde bataille
puisqu'il n'y paraît pas sous un drapeau reconnu, mais seus
ΜΑΙ 1809. 579
lement sous l'enseigne du vol, du meurtre et du brigandage.
Un décret du roi Jérôme met sa tête à prix et ordonne de lui
courir sus; on l'a désavoué officiellement à Berlin .
D'autres nouvelles , publiées à Berlin , donnent lieu de
croire qu'en effet l'armée du prince Ferdinand est entrée
dans Varsovie par suite d'une convention avec les troupes
polonaises ; que ces dernières , moins cruelles que les Autrichiens
à Ratisbonne et les Prussiens à Lubeck , n'ont pas
voulu livrer aux horreurs d'un siége une ville qui ne compte
point parmi les places fortes , et que le salut des habitans ordonne
de ne pas considérer comme une position militaire. Le
prince Poniatowski aurait pris une position à Kolich et le
prince Ferdinand aurait établi son quartier-général à Varsovie
le 20 avril .
Depuis ces événemens , et par suite même de ces événemens
, on donne pour certain que les Russes sont entrées en
Galicie, et l'on a même été jusqu'à imprimer que le résultat
de ce mouvement avait été la défaite et la capitulation de
l'armée du prince Ferdinand ; rien d'officiel n'ayant encore
été publié à cet égard , il est impossible d'asseoir son jugement,
et l'on ne peut que présager l'événement que l'on
donne déjà pour certain , et qui en effet a eu un résultat sensible
à la bourse de Paris .
Ona vu qu'à l'imitation des armées françaises , celles de
l'Autriche ont leur bulletin. C'est la même forme ; mais
quelle différence dans le fond! Les premiers bulletins de
Parmée autrichienne menaçant Dresde , Varsovie , Munich
et Milan dans ce vaste plan d'agression que son manifeste
donne comme défensif, animaient la milice irrésolue et rassuraient
les citadins craintifs , qui déjà voyaient s'éloigner
loin de leurs foyers , naguère occupés par l'ennemi, le
théâtre de la guerre nouvelle ; mais bientôt il a fallu changer
de langage; substituer à la menace les avis de la prudence
et calmer les craintes au lieu d'exciter son courage. On a
été forcé d'avouer officiellement aux Allemands , que Munich
n'avait été occupé qu'un moment, que l'armée du Tyrol
avait été forcée à la retraite, et qu'elle marchait en hâte pour
n'être pas coupée ; que les frontières de la Saxe étaient inattaquables
; que la rive droite du Danube voyait s'avancer
l'armée française comme un torrent par les chemins qu'elle
a déjà marqués dans sa course rapide , et qu'enfin le chef suprême
de cette guerre , l'espoir de l'armée , en même tems
que son généralissime , l'archiduc Charles , déplacé par les
résultats immenses d'Ecmühl et de Landsuth , rejeté loin du
théâtre où il avait porté la guerre , avait été forcé de se jeter
sur la rive gauche du Danube , en mettant entre ses fuyards
380 MERCURE DE FRANCE ,
1
et le vainqueur l'affreux incendie de Ratisbonne et quelques
bataillons sacrifiés . On conçoit le profond désespoir et le découragement
que de tels bulletins ont répandus dansVienne :
cet état de choses est inexprimable.
Il est tems de donner à nos lecteurs ceux de l'armée française;
il n'en a point encore paru officiellement de l'armée
d'Italie ; seulement des dépèches télégraphiques et des notes
publiées à Milan , ont donné la certitude des mouvemens
dont voici un aperçu :
L'occupation du Tyrol allemand par les Autrichiens ,
leurs progrès près du territoire italien avaient déterminé le
prince vice-roi , dont l'armée était au-delà du Tagliamento ,
àun mouvement rétrograde que la prudence et les localités
rendaient indispensable. Ce mouvement eut lieu et fut
signalé par quelques affaires , dans lesquelles l'ennemi dut
apprendre qu'il n'était pas prudent de presser une armée
française dans la retraite qu'elle croit devoir faire; mais
bientôt les immenses succès de l'armée d'Allemagne et les
revers de l'archiduc Charles ont forcé l'archiduc Jean , arrivé
sur la Piave, et le général Chasteler , qui s'était porté
sur Inspruck, à penser eux-mêmes à leur propre retraite ;
retraite que le maréchal duc de Dantzick , maître de Saltzbourg,
auquel il a promis au nom de son maître une nouvelle
destinée , et le baron de Wrède poussant plus loin encore
, rendront sans doute impossible. L'armée d'Italie s'est
sur le champ reportée en avant avec les forces qui lui
étaient destinées , et la cavalerie qui lui avait manqué , sous
le commandement en chef du prince vice-roi , et sous les
ordres des généraux Macdonald , Baraguay-d'Hilliers , Grenier
et Grouchy.
Voici la publication sur les suites de ce mouvement , faite
à Milan le io mai .
Lovadina , 9mai.
Dans la soirée du 7 , S. A. I. le général en chef donna l'ordre de faire
passer le lendemain la Piave à l'armée . Tout fut mis en mouvement ,
pendant la nuit , pour l'exécution de cette entreprise hardie. Le passage
s'est effectué hier à trois heures du matin , partie à la nage , partie par les
gués , en présence de l'ennemi qui était campé sur la rive opposée , et en
même tems qu'on laissait contre lui de fauses attaques sur différens
points. A peine les troupes françaises eurent-elles passé la rivière ,
qu'elles se précipitèrent sur l'ennemi. La cavalerie , les voltigeurs et
l'artillerie de l'armée ont fait des prodiges de valeur. L'ennemi a été
enfoncé partout; et chaque fois qu'il voulait se rétablir en ordre de bataille
, il était renversé et culbuté. Il a laissé sur le champ de bataille un
nombre considérable de morts et de blessés . Parmi les premiers se trouvaient
beaucoup de généraux , et notamment le lieutenant-général de
Firmont. On a pris à l'ennemi seize pièces de canon et beaucoup de
caissons. Deux généraux ont été faits prisonniers , le général de l'artillerie
ennemie , et le général de cavalerie. On afait également prisonniers beau
ΜΑΙ 1809. 381
coupd'autres officiers et une infinité d'autres soldats. L'armée ennemie
aété mise enpleine déroute. Le prince général en chef poursuit aujourd'hui
ses brillans succès .
Voici actuellement les derniers bulletins de l'armée d'Allemagne.
5me BULLETIN.
Au quartier-général d'Enns , le 4 mai 1809.
Le 1er mai le général Oudinot , après avoir fait 1100 prisonniers , a
poussé au-delà de Ried , dù il en a encore fait 400 ; de sorte que , dans
cette journée , il a pris 1500 hommes sans tirer un coup de fusil.
La ville de Braunau était une place forte d'assez d'importance, puisqu'elle
rendait maître d'un pont sur la rivière qui forme la frontière de
P'Autriche . Par un esprit de vertige digne de ce débile cabinet , if
adétruit une forteresse située dans une position frontière où elle pouvait
lui être d'une grande utilité pour en construire une à Comorn au milieu
de la Hongrie. La postérité aura peine à croire à cet excès d'inconséquence
etde folie .
L'Empereur est arrivé à Ried le 2 mai à une heure du matin , et à
Lambach le même jour à une heure après -midi.
On a trouvé à Ried une manutention de huit fours organisée et des
magasins contenant 20,000 quintaux de farine .
Le pont de Lambach sur la Traun avait été coupée par l'ennemi ; il a
été rétabli dans la journée.
Lemêmejour le duc d'Istrie , commandant la cavalerie , et le duc de
Montebello , avec le corps du général Oudinot , sont entrés à Wels. On
a trouvé dans cette ville une manutention , douze ou quinze mille quintaux
de farine , et des magasins de vin et d'eau-de-vie.
Le duc de Dantzick , arrivé le 30 avril à Saltzbourg , a fait marcher
sur le champ une brigade sur Kufstein et une autre sur Rastadt , dans la
direction des chemins d'Italie. Son avant-garde poursuivant le général
Jellachich ; l'a forcé dans la position de Colling.
Le 1er mai , le quartier-général du maréchal duc de Rivoli était à
Schaerding. L'adjudant-commandant Trinqualye, commandant l'avantgarde
de la division Saint-Cyr ; a rencontré à Riedau , sur la route de
Neumarck , l'avant-garde de l'ennemi ; les chevaux-légers wirtembergeois,
les dragons badois et trois compagnies de voltigeurs du 4º régiment
de ligne français , aussitôt qu'ils aperçurent l'ennemi , ils l'attaquèrent et
le poursuivirent jusqu'à Neumarck. Ils lui ont tué 50 hommes et fait
500 prisonniers .
Lesdragons badois out bravement chargé undemi-bataillon du régiment
Jordis et lui ont fait mettre bas les armes ; le lieutenant-colonel
d'Emmerade , qui les commandait , a eu son cheval pereé de coups de
bayonnettes. Le major Sainte-Croix a pris de sa propre main un drapeau
àl'ennemi. Notre perte est de trois hommes tués et cinquante blessés.
Le duc de Rivoli continua sa marche le 2 , et arriva le 23 à Lintz .
L'archiduc Louis et le général Hiller , avec les débris de leurs corps renforcés
d'une réserve de grenadiers et de tout ce qu'avait pu leur fournir
leur pays , étaient en avant de la Traun avec 35 mille hommes ; mais
menacés d'être tournés par le duc de Montebello , ils se portèrent sur
Ebersberg pour y passer la rivière .
Le 5 , le duc d'Istrie et le général Oudinot se dirigèrent sur Ebersberg
et firent leur jonction avec le duc de Rivoli. Ils rencontrèrent en avant
d'Ebersberg l'arrière-garde des Autrichiens. Les intrépides bataillons des
tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses poursuivirent l'ennemi qui passait
le pont , culbutèrent dans la rivière les canons , les chariots , buit à
۱
382 MERCURE DE FRANCE ,
neuf cents hommes , et prirent dans la ville trois à quatre millehommes
que l'ennemi y avait laissés pour sa défense. Le général Claparède , dont
ces bataillons faisaient l'avant-garde , les suivait ; il déboucha à Ebersberg
et trouva 30 mille Autrichiens occupant une superbe position. Le maréchal
duc d'Istrie passait le pont avec sa cavalerie pour soutenir la division,
et le duc de Rivoli ordonnait d'appuyer son avant-garde par le
corps d'armée. Ces restes du corps du prince Louis et du général Hiller
étaient perdus sans ressource . Dans cet extrême danger , l'ennemi mit le
feu à la ville , qui est construite en bois. Le feu s'étendit en un instant
par-tout; lepont fut bientôt encombré et l'incendie même gagna jusqu'aux
premières travées qu'on fut obligé de couper pour le conserver. Cavalerie
, infanterie , rien ne put déboucher, et la division Claparède seule
et n'ayant que quatre pièces de canon, lutta pendant trois heures contre
30,000 ennemis . Cette action d'Ebersberg est un des plus beaux faits
d'armes dont l'histoire puisse conserver le souvenir.
L'ennemi , voyant que la division Claparède était sans communications,
avança trois fois sur elle , et fut toujours arrêté et reçu par les bayonnettes
. Enfin , après un travail de trois heures, on parvint à détourner
les flammes et à ouvrir un passage. Le général Legrand, avec le 25°
d'infanterie légère et le 18º de ligne , se porta sur le château que l'ennemi
avait fait occuper par 800 hommes. Les sapeurs enfoncèrent les portes ,
et l'incendie ayant gagné le château , tout ce qu'il renfermait y périt. Le
général Legrand marcha ensuite au secours de la division Claparède. Le
général Durosnel , qui venait par la rive droite avec un millier de chevaux
, se joignit à lui , et l'ennemi fut obligé de se mettre en retraite en
toute hâte. Au premier bruit de ces événemens , l'Empereur avait marché
lui-même par la rive droite avec les divisions Nansouty et Molitor .
L'ennemi , qui se retirait avec la plus grande rapidité , arriva la nuit
à Enns , brûla le pont et continua sa fuite sur la route de Vienne . Sa
perte consiste en 12,000 hommes , dont 7,500 prisonniers , 4 pièces de
canon et 2 drapeaux .
La division Claparède , qui fait partie des grenadiers d'Oudinot , s'est
couverte de gloire ; elle a eu 300 hommes tués et 600 blessés . L'impétuosité
des bataillons de tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses a fixé
l'attention de l'armée . Le pont, la ville et la position d'Ebersberg seront
des monumens durables de leur courage. Le voyageur s'arrêtera et dira :
C'est ici , c'est de cette superbe position , de ce pont d'une si longue
étendue , de ce château si fort par sa situation qu'une armée de 35,000
Autrichiens a été chassé par 7,000 Français .
Le général de brigade Cohorn , officier d'une singulière intrépidité , a
eu un cheval tué sous lui .
Les colonels en second , Cardenau et Lendy, ont été tués.
Une compagnie du bataillon corse poursuivant l'ennemi dans les bois ,
a fait à elle seule 700 prisonniers .
Pendant l'affaire d'Ebersberg , le duc de Montebello arrivait à Steyer
où il a fait rétablir le pont que l'ennemi avait coupé.
L'Empereur couche aujourd'hui à Enns , dans le château du prince
d'Awersperg; la journée de demain sera employée à rétablir le pont.
Les députés des états de la Haute-Autriche ont été présentés à S. M.
à son bivouac d'Ebersberg .
Les citoyens de toutes les classes et de toutes les provinces reconnaissent
que l'Empereur François II est l'agresseur; ils s'attendent à de grands
changemens , et conviennent que la maison d'Autriche a mérité tous ses
malheurs . Ils accusent même ouvertement de leurs maux le caractère
faible, opiniâtre et perfide de leur souverain ; ils manifestent tous la plus
profonde reconnaissance pour la générosité dont l'Empereur Napoléon
usa pendant la dernière guerre envers la capitale et les pays qu'il avait
ΜΑΙ 1809 . 583
conquis; ils s'indignent , avec toute l'Europe , du ressentiment et de la
haine que l'Empereur François II n'a cessé de nourrir contre une nation
qui avait été si grande et si magnanime envers lui : ainsi , dans l'opinion
même des sujets de notre ennemi , la victoire est du côté du bou droit.
( Il est remarquable qu'à la suite de ce 5the bulletin , le
Moniteur a imprimé quelques-unes des publications faites
à Vienne dans l'intention de rehausser le courage des soldats
et des habitans. On y fait un magnifique tableau de la
situation de l'armée autrichienne , on y trace en grand le
plan qui lui est assigné , on vante ses chefs , on loue ses
soldats, on leur promet l'appui des peuples qu'ils vont attaquer
, et celui des Hongrois et des Bohémiens levés pour les
soutenir ; on présente la Bavière redevenue province autrichienne
, le Tyrol réoccupé et rentré sous la domination , et
Milan redevenue capitale de la Lombardie. On y annonce
que l'archiduc Ferdinand a rempli sa destination primitive ;
mais ici les dates font tout; sans doute pendant qu'on écrivait
ces publications , la nouvelle des malheurs de l'armée a retenti
aux oreilles de l'écrivain , car sa péroraison contraste
singulièrement avec la grandeur de son exorde ; il avoue
que dans la position des armées , il serait possible que les
provinces voisines de la capitale et la capitale même fussent
occupées . C'est alors qu'il demande du courage , de la constance
et de la fidélité , tandis que les effets précieux de la
couronne reprendraient une seconde fois le cours du Danube
et iraient encore en dépôt dans une place de Hongrie . Tels
sont les résultats que l'on joint à Vienne à la publication du
plan de campagne et des projets du cabinet.)
6me BULLETIN.
Saint-Polten , le 9 mai 1809 .
Le maréchal prince de Ponte- Corvo , qui commande le 9º corps , composé
en grande partie de l'armée saxonne , et qui a longé toute la Bohême ,
portant par-tout l'inquiétude , a fait marcher le général savon Gutschmitt
sur Egra . Ce général a étébien reçu par les habitans ,, auxquels
il a ordonné de faire désarmer la landwehr. Le 6 , le quartier-général
du prince de Ponte-Corvo était à Retz , entre la Bohême et Ratisbonne.
Le nommé Schill , espèce de brigand qui s'est couvert de crimes dans
la dernière campagne de Prusse , et qui avait obtenu le grade de colone!,
a déserté de Berlin avec tout son régiment, et s'est porté sur Wittemberg ,
frontière de la Saxe. Il a cerné cette ville . Le général Lestocq l'a fait
mettre à l'ordre comme déserteur . Ce ridicule mouvement était concerté
avec le parti qui voulait mettre tout à feu et à sang en Allemagne .
S. M. a ordonné la fornation d'un corps d'observation de l'Elbe qui
sera commandé par le maréchal duc de Walmy et composé de 60,000
hommes. L'avant-garde est déjà en mouvement pour se porter d'abord
sur Hanau.
Le maréchal duc de Montebello a passé l'Enns à Steyer le 4 , et est
arrivé le 5 à Amstetten , où il a rencontré l'avant-garde ennemie. Le
général de brigade Colbert a fait faire par le 20º régiment de chasseurs à
cheval une charge sur un régiment de houlans dont 500 ont été pris . Le
384 MERCURE DE FRANCE , MAI 1809 .
jeune Lauriston , âgé de 18 ans, et sorti depuis six mois des pages , a
arrêté le commandant des houlans , et après un combat singulier , l'a
terrassé et l'a fait prisonnier. S. M. lui a accordé la décoration de la
Légion-d'Honneur .
Le 6 , le duc de Montebello est arrivé à Molck, le maréchal duc de
Rivoli à Amstettein , et le maréchal duc d'Auerstaedt à Lintz .
Les débris des corps de l'archiduc Lonis et du général Hiller ont quitté
Saint-Polten le 7 , les deux tiers ont passé le Danube à Crems : on les a
poursuivis jusqu'à Mautern où l'on a trouvé le pont coupé : l'autre tiers
apris la direction de Vienne.
Le 8, le quartier-général de l'Empereur était à Saint-Polten.
Le quartier-général du duc de Montebello est aujourd'hui à Sighartskirchen.
Le maréchal duc de Dantzick marche de Saltzbourg sur Inspruck ,
pour prendre à revers les détachemens que l'ennemi a encore dans le
Tyrol , et qui inquiètent les frontières de la Bavière .
On a trouvé dans les caves de l'abaye de Molck plusieurs millions de
bouteilles de vin , qui sont très-utiles à l'armée. Ce n'est qu'après avoir
passé Molck qu'on entre dans les pays de vignobles .
Il résulte des états qui ont été dressés , que sur la ligne de l'armée
depuis le passage de l'Inn, on a trouvé dans les différentes manutentions
de l'enneini , 40,000 quintaux de farine , 400,000 rations de biscuit et
plusieurs centaines de milliers de rations de pain . L'Autriche avait formé
ces magasins pour marcher en avant; ils nous ont beaucoup servi .
Avant-hier , à sept heures et demie du soir , le colonel
Gueheneuc , aide-de-camp de S. Exc. le maréchal duc de
Montebello , est descendu au palais de S. A. S. le prince
archi-chancelier de l'Empire , chargé par S. M. l'Empereur
et Roi , de lui porter la nouvelle que le 12 de ce mois l'armée
française est entrée dans Vienne , et de remettre à S. A. S.
la proclamation suivante , qui a été mise à l'ordre du jour.
«Soldats , un mois après que l'ennemi passa l'Inn , au même jour , à
>> la même heure , nous sommes entrés dans Vienne .
SOAC
>> Ses landwehrs , ses levées en masses , ses remparts créés par la rage
»impuissante des princes de la maison de Lorraine n'ont point soutenu
regards . Les princes de cette maison ont abandonné leur capitale
non comme des soldats d'honneur qui cèdent aux circonstances et aux
>> revers de la guerre , inais comme des parjures que poursuivent leurs
> propres remords. En fuyant de Vienne , leurs adieux à ses habitans
>> ont été le meurtre et l'incendie ; comme Médée, ils ont , de leur propre
» main , égorgé leurs enfans .
>> Le peuple de Vienne , selon l'expression de la députation de ses
>>>faubourgs , délaissé , abandonné , veuf, sera l'objet de vos égards. J'en
>> prends les bons habitans sous ma spéciale protection : quant aux
» hommes turbulens et méchans , j'en ferai une justice exemplaire .
Soldats ! soyons bons pour les pauvres paysans , pour ce bon peuple
>> qui a tant de droits à notre estime ; ne conservons aucun orgueil de
>nos succès; voyons-y une preuve de cette justice divine qui punit
►Pingrat et le parjure . >>>Signé , NAPOLEON . »
En exécution des ordres du prince archi-chancelier , la
proclamation ci-dessus a été lue dans tous les théâtres , où
elle a excité la plus vive émotion , et les témoignages les plus
éclatans de la reconnaissance publique , en même tems que
lecanonannonçait la prise de Vienne à la capitale,
(N° CCCCX. ) '
(SAMEDI 27 MAI 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
レ
VISITE A MON PAYS NATAL.
IMITATION DE L'ANGLAIS (*) .
APRÈS douze ans d'exil , loin du séjour champêtre ,
J'aspirais à revoir les lieux qui m'ont vu naître ;
Chaque été , ramenant aux mortels ses bienfaits ,
Réveillait dans mon sein des voeux non satisfaits .
Enfin l'hiver a fui : tout rayonnant de gloire ,
Déjà le moi des fleurs jouit de sa victoire .
Le Printems me sourit ; à ses traits enchanteurs
Il joint pour m'émouvoir des accens séducteurs .
(*) Bloomfield, auteur de cette petite pièce , l'est aussi d'un poëme
champêtre, intitulé le Valet de la Ferme. C'était d'abord un simple
cordonnier , qui n'avait reçu d'éducation littéraire que par la lecture des
papiers nouvelles , et d'un très-petit nombre d'ouvrages anglais que le
hasard avaitmis entre ses mains . Un penchant naturel le porta à s'essayer
par des couplets qui furent insérés dans la Gazette. Enfin son talent
poétique fut aperçu ; et ses essais , goûtés par quelques amis des lettres ,
ne tardèrent pas à être encouragés par eux , et sur-tout par les bienfaits
d'un lord qui , en l'affranchissant des inquiétudes du besoin, lui permirent
de suivre son goût , et de se dévouer au culte des Muses . Son talent
se distingue par le charme naïf de la simplicité et par une sensibilité
douce qui fait l'éloge de son coeur.
Bb
J.
cen
586 MERCURE DE FRANCE,
J'écoute : viens , dit- il , erver dans les bocages
Qu'embellissent les fleurs de leurs grâces sauvages ;
Des parfums les plus doux les airs sont embaumés ;
Le vert tapis des champs s'offre aux regards charmés ;
Le peuple aérien , à ses concerts fidelle ,
Célèbre le retour de la feuille nouvelle ;
Les zéphyrs caressans balancent les rameaux :
Viens respirer l'air pur à l'entour des hameaux.
Veux- tu revoir encor la campagne natale ,
Goûter à ton réveil la fraîcheur matinale ?
Hate-toi : des beaux jours l'éclat s'évanouit;
Mon règne passager bientôt sera détruit.
Philomèle , aujourd'hui tendre et mélodieuse ,
Quand jaunit la moisson , devient silencieuse .
Avant que la prairie ait perdu ses couleurs ,
Accours ,et viens jouir de l'émail de ses fleurs .
Qui pourrait , à la voix du Priutems qui l'appelle ,
Ne pas voler ? Hélas ! Charle eût été rebelle ;
Il n'eût point vu l'essor du bourgeon-empourpré ,
Par les feux du matin l'horizon coloré ;
Il n'eût point des oiseaux entendu le ramage ,
Il n'eût point partagé l'allégresse au village ,
Si de la bienfaisance un souris indulgent
N'eût répandu sur lui son charme encourageant .
Il ne doit eet accueil de sa muse ignorée
Qu'aux aimables objets qui l'avaient inspirée :
Cependant la louange a chatouillé son coeur.
Quel plaisir est plus vif pour le sensible auteur ?
Heureux j'ai savouré cette douceur secrète .
Mais mon bonheur s'accroît , et ma joie est complète.
Oui , j'ai revu les champs , la verdure , les bois ,
Le toit natal , l'église ..... entendu cette voix
Dont je conserve encor l'impression touchante.
Que de fois l'amitié de sa main complaisante
Apromené mes pas aux rustiques cantons !
La table hospitalière offrait partout ses dons .
Oh! que ne puis-je ici ...... Mais un discret silence
Mieux que mon faible vers dit ma reconnaissance .
Tous les ans au retour du gracieux Printems ,
Qu quand l'été fécond lançait ses traits ardens ,
Je croyais voir ces lieux si chers à mon enfance ;
C'était de mes loisirs la douce jouissance ,
Quand la fin du sommeil ou le repos du soir
Me rendaità moi-même , aux rêves de l'espoir ;
ΜΑΙ 1809 .
(
387
Je caressais alors une heureuse chimère.
Cette image aujourd'hui n'est donc plus mensongère!
Mon oeil a comtemplé les bosquets , les vergers ,
Mon oreille a joui des concerts bocagers ;
Etmon âme a reçu , par ces scènes ravie ;
Des sentimens plus vifs , une nouvelle vie.
O souvenir chéri , sois mon consolateur ,
Si je dois être atteint par les coups du malheur ;
Et donne à mes tableaux la grâce simple et pure
Qui rajeunit sans fin la prodigue nature .
ÉLÉGIE.
OGIER , de Nevers.
Où sont- ils ces mortels qui d'un tendre serment ,
N'ont jamais soupçonné toute la perfidie ;
Et n'ont point connu le tourment ,
D'une incurable jalousie ?
Pourquoi la paix de leurs amours ,
Ne me fût-elle pas donnée !
Combien j'envie , et leurs beaux jours ,
Et leur tranquille destinée !
Sur eux , l'indulgente Cypris
Répand à pleines mains ses faveurs désirées ;
L'amour avec un doux souris ,
Les frappe de flèches dorées ;
Et tout dans la nature à ces mortels chéris ,
Présente le bonheur des voûtes éthérées .
Mais pour un rival préféré ,
Voir naître une nouvelle flamme ;
Mais de la moitié de son âme ,
Tout à coup languir séparé ;
Interroger un coeur qu'un autre amour engage ,
Qui ne se souvient plus de ce qu'il a senti ;
Vainement poursuivre l'image ,
De son bonheur anéanti ;
Le jour , pressé par l'Euménide ,
Errer sans but et sans dessein ;
La nuit , se déchirer le sein ,
Lorsque celui de la perfide ,
Palpite sous l'heureuse main ,
D'un nouvel amant moins timide ;
Ah ! croyez-moi, ce sont-là des douleurs
Bb 2
388 MERCURE DE FRANCE ,
Près de qui les tourmens inventés par la fable;
Et le Tartare et ses horreurs ,
Jamais , j'en atteste mes pleurs ,
N'ont rien offet de comparable.
Qui pourrait cependant supporter tant de maux ,
Et n'en pas voir le terme avec des yeux d'envie !
Oui , c'en est fait : accablé de la vie ,
Je cède enfin au besoin du repos .
Hélas ! un seul instant ma crédule jeunesse ,
Adu perfide amour savouré les douceurs :
Un instant , dans ma folle ivresse ,
J'ai , de sa coupe enchanteresse
Effleuré les bords..... Et je meurs ,
Et je sens s'échapper sous le mal qui me presse ,
Jusqu'au doux souvenir des plus tendres faveurs.
S. E. GÉRAUD.
ENIGME .
Si je n'ai pas tous les traits
D'un sexe rempli d'attraits ,
J'en ai bien le caractère :
Car je suis vive et légère ,
Inconstante dans mes goûts ,
Mais sur-tout capricieuse .
C'est la femme , direz-vous :
Vous la croyez sérieuse ,
Etd'un rien elle rira .
Tel aujourd'hui sait lui plaire ,
Qui demain lui déplaira .
Tantôt, elle voudra taire
Un seul mot , un mot bien doux ,
Qu'un amant à ses genoux ,
En vain attend de sa bouche ;
Les soupirs d'un tendre amant ,
Ses sermens , rien ne la touche ;
Et , dans un autre moment ,
Sans que personne la presse,
Elle parlera sans cesse !
Ami lecteur , je conviens
Que je suis capricieuse ,
Mais cependant je soutiens ,
Que n'étant point curieuse
τ
1
ΜΑΙ 1809. 589
Je ne suis pas femme , ainsi ,
Devinez , car j'ai tout dit .
Α.... Η......
LOGOGRIPHE .
DE mon atteinte , ami , cherche à te garantir ;
Avec deux pieds de moins je tiens le rang suprême ;
Quelquefois on me craint , on me hait , ou l'on m'aime,
Ames ordres , toujours , chacun doit obéir.
Α .... Η ......
CHARADE.
On voit en mon premier , une simple voyelle;
D'un petit animal , symbole de la peur ,
( Connu par sa vitesse et son peu de cervelle. )
Mon second fait partie; et mon tout , cher lecteur ,
Au milieu des forêts , sous son épais feuillage ,
Attire quelquefois un essaim trop volage.
Α...... Η ......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre G.
Celui du Logogriphe est Sumac , où l'on trouve Camus .
Celui de la Charade est Or-pin .
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
DE LA FORMATION ET DE LA DÉCOMPOSITION DES
CORPS. - In-8°. - Paris , 1808 .
QUAND on doit rendre compte d'un ouvrage , et
que l'on n'a pas de bien à en dire , il est très-utile de
connaître , au moins à peu près , le caractère moral de
l'auteur , et la nature de ses prétentions. Il y a en effet
une grande différence entre le charlatan qui spécule
sur la crédulité publique , et l'homme à imagination
qui ne veut séduire les autres qu'après s'être séduit lui
330 MERCURE DE FRANCE ,
même. L'un est à mépriser , l'autre est à plaindre. La
critique , pour être juste , doit observer ces différences
et y proportionner sa sévérité. Malheureusement je me
trouve aujourd'hui privé de ces données si nécessaires ,
el comme tout faiseur de systèmes , je suis force d'y
suppléer par des conjectures. L'auteur de la Formation
des mondes , n'ayant pas mis son nom à cet ouvrage ,
j'ignore absolument quel ilpeut être. Cependant d'après
cet acte de réserve , je crois qu'on peut le ranger dans
la classe des gens persuadés. Il ne m'était pas plus facile
de deviner quelles avaient pu être ses prétentions , et à
dire vrai , je ne croyais pas qu'il en eût d'ambitieuses ;
car on m'avait assuré qu'après avoir terminé son onvrage
, il était mort. Dans cette persuasion j'avais supprimé
l'article que je lui destinais , parce que encore
faut-il qu'un pauvre auteur soit à l'abri de la critique
dans l'autre monde. Maisje viens d'apprendre que, bien
Join d'être mort , il ne tend à rien moins qu'à devenir
immortel ; car il se présente dans la lice pour enlever
le prix décennal, et moi,je fais revivre aussi mon article
pour préluder à l'annonce de ses belles découvertes .
Le prix décennal est devenu aujourd'hui le point de
mire d'une foule de gens qui , sans cela , n'auraient de
leur vie songé aux sciences , et qui auparavant ne
s'en étaient jamais occupés. Cet appel au génie a exalté
leurs têtes . Non seulement ils se sont crus destinés à tout
découvrir ; mais ils n'ont pas même songé que les découvertes
déjà faites pussent être comptées pour quelque
chose , par comparaison avec celles qu'ils annoncent.
On concevra difficilement une pareille illusion dans un
tems où les sciences ont le rare bonheur de posséder, en
même tems , plusieurs génies du premier ordre , de ces
hommes que la nature ne donne ordinairement qu'un à
un et qui , aux yeux de l'Europe savante , semblent
être seuls dignes d'un pareil concours. Cependant il est
très-vrai que l'on s'apprête à leur disputer le prix. Si
l'on veut enfin se décider à prendre des hypothèses pour
des faits et des vérités pour des fables , il est bien certain
que leur gloire va s'éclipser pour jamais.
Qui d'entre eux pourrait , par exemple , mettre ses
recherches en parallele avec l'ouvrage que nous annon
ΜΑΙ 1809 . 391
cons. L'auteur ne se propose pas moins que la formation
des mondes , c'est-à-dire , à peu près la création,
ou plús que la création même , car il fait et défait les
corps, au moyen deses systêmes, avec une facilité prodigieuse.
En un clin d'oeil il conduit l'Univers de son origine
à sa fin.
Toutes ces choses se font très-simplement. L'auteur
admet pour un de ses agens l'attraction universelle. Je
m'empare , dit-il , du systême de Newton. Puis il oppose
à l'attraction une matière qu'il appelle expansive , qui
est toute formée de petits cubes très-durs et très-élastiques.
En cela , dit- il , je m'écarte du système de
Newton. Ce n'était pas la peine d'en avertir.
Les physiciens et les chimistes considéraient jusqu'à
présent les corps comme des assemblages de molécules
matérielles en équilibre entre deux forces , l'attraction
qui tend à les réunir , la chaleur qui tend à les écarter.
Mais qu'est-ce que l'attraction elle-même ? qu'est-ce
que la chaleur ? on l'ignore ; et sans s'embarrasser de
leur nature intime on les admet dans le calcul et dans
les expériences , seulement comme des forces dont
l'existence est prouvée et dont les lois sont connues.
L'auteur du livre que nous examinons va beaucoup
plus loin : la répulsion que nous supposons produite par
la chaleur , il l'attribue à sa matière expansive; mais ,
de plus , il dit comment cette matière est faite et comment
elle exerce son action.
Tantôt il la considère comme un ressort placé entre
les molécules des corps , tantôt comme une sorte d'atmosphère
adhérente à leur surface. Je dis qu'il la considère
, car ses raisonnemens ne sont point soumis aur
calcul ; rien ne les lie , rien ne les enchaîne , et cela
donne aux explications une merveilleuse facilité. Dans
une théorie mathématique il est plus difficile de se faire
illusions . Une fois que les élémens de la question que
l'on traite sont enlacés par le calcul , vous n'êtes plus
le maître d'altérer vos premières suppositions. Les
erreurs ou les contradictions qu'elles impliquent ressortent
d'elles-mêmes par l'effet du calcul et se développent
malgré vous. Aussi , dans la plupart des ouvrages tout à
fait systématiques , comme celui dont je parle , on ne
392 MERCURE DE FRANCE ,
trouve ordinairement point de calculs , ou l'on n'en
trouve que de très-simples et tout à fait isolés . Dans
celui- ci , par exemple , on ne voit que des notions trèsélémentaires
de géométrie et d'arithmétique , qui sont
presque toujours mal appliquées. L'auteur , s'il eût été
plusinstruit en mathématiques , aurait su que les attractions
d'un systême de corps ne se calculent pas aussi
simplement qu'il le fait , et alors le vague de tous ses
systêmes l'aurait d'abord frappé. C'est peut-être pour
cela que dans ces derniers tems on a si souvent répété
que l'étude des mathématiques dessèche l'imagination .
Quoi qu'il en soit , à force d'hypothèses , et en employant
autant de principes que de faits , notre auteur
rend compte de la manière dont se sont formé, non seulement
tous les corps terrestres , mais la terre ellemême
avec le soleil et les comètes. Il suffit pour cela de
représenter par des cercles concentriques les sphères
d'action de tous ces corps et de les entourer d'un carré
pour représenter l'espace dans lequel se trouvait répandue
la matière qui les forma. Vous voyez bien que le
centre attire autour de lui cette matière, et tout est dit.
La même méthode s'applique avec un égal succès à
tous les corps célestes qui existent, ou peuvent exister
dans l'espace. L'auteur n'a pas cru nécessaire de l'appliquer
en détail aux petites planètes nouvellement
découvertes ; en cela il a très-bien fait. Elles sont si
petites que ce n'est pas la peine d'en parler après s'être
occupé de si grandes choses , et en se donnant les
mêmes facilités il n'y a pas de lecteur si simple qu'il soit
qui ne puisse , de lui-même , expliquer aussi leur formation.
Mais pour nous borner aux choses terrestres , veut-on
un exemple de la méthode de l'auteur et de sa fécondité
? écoutons-le expliquer la formation du mercure.
Je suppose , dit- il , que ses élémens soient de petits cubes
qui peuvent se joindre sans laisser d'interstice entre
eux. Leur force part du centre. Quand done ils sont
poussés les uns vers les autres par l'agitation de l'atmosphère
, ils tendent à se rapprocher et glissent les uns
sur les autres ,Ainsi se forment de petits corps cubiques
MAI 1809 . 393
pleins et parfaitement denses : c'est la cause de la pesanteur
du mercure : et malgré cette pesanteur ils restent
fluides , parce qu'ils retiennent la matière expansive à
leur surface. Voilà , suivant notre auteur , comment le
mercure est fait. Pour former la silice il ne prend plus
des cubes , mais de petits élémens cylindriques et alongés
qui s'appliquent et se joignent ensemble comme par
une espèce de feutrage , ce qui fait que la silice est si
dure et si difficile à fondre. Au lieu d'élémens cylindriques
, prenez- en qui soient faits en forme de parallélipipède
, vous aurez l'or , et enfin avec une forme intermédiaire
vous aurez le fer. Je crois que ces passages
suffisent pour faire juger tout le livre et pourjustifier
ce que j'en ai dit.
L'auteur de cet ouvrage n'y a pas mis son nom. En
cela il a donné une preuve de modestie que l'on rencontre
rarement dans les faiseurs de systèmes. J'ignore
absolument quel il peut être; mais puisque nous sommes
en train de supposer , je supposerais assez volontiers
que c'est un homme grave , sérieux , et de bonne foi ,
qui vit retiré à la campagne , sans communication avec
les hommes , et qui , ayant quelques notions superficielles
des sciences physiques et mathématiques , est
parvenu , par de longues méditations , à forger tout le
systême qu'il nous donne aujourd'hui. Si cela est , je le
plains ; car il est cruel d'être détrompé d'une chimère
à laquelle on attachait beaucoup d'importance. Mais si
je savais que le hasard dût faire tomber cet article entre
ses mains , je lui dirais , pour le consoler : Vous n'êtes
pas le seul qui imprimiez des systêmes absurdes ; depuis
quelque tems cela est venu à la mode ; tout le monde
s'en mêle , depuis les littérateurs jusqu'aux médecins,
Mais ils n'ont pas tous la même sagesse que vous avez
eue , car ils ont grand soin de mettre leurs noms à la
tête de leurs livres , et ils veulent à toute force qu'on
les trouvent excellens. Je suis persuadé que ce discours
honnête me ferait pardonner par notre anonyme , le
petit chagrin que mon article pourra lui donner. II
s'affligerait moins d'une disgrâce qui lui serait commune
avec tant d'autres. D'ailleurs il aura encore la ressource
594 MERCURE DE FRANCE ,
de dire que l'idée de son systême est poétique , car aujourd'hui
il n'y a presque pas de question qu'on ne
puisse trancher par ce mot là. BIOT.
GALERIE DE L'HERMITAGE, gravée au trait , d'après
les plus beaux tableaux qui la composent , avec la
description historique par CAMILLE , de Genèvel;
ouvrage approuvé par S. M. I. Alexandre ler , et
publié par F. X. LABENSKY. - Tome Ior , in-4 °.
L'impératrice Catherine II , qui sut environner le
trône de Russie de tout l'éclat du luxe et de la puissance,
forma , dans son palais de l'Hermitage , une galerie de
tableaux qu'elle rendit une des plus riches de l'Europe .
Mais cette belle collection n'était connue que de ceux
auxquels le rang ou la faveur donnent accès dans les
maisons impériales . Les artistes , les amateurs , l'histoire
des arts , manquaient d'une description qui les fit participer
à ces richesses .
L'Empereur Alexandre a mieux senti que ses prédécesseurs
, qu'il n'en est pas des trésors des arts comme
des autres trésors ; que le prix des premiers augmente
enproportion du nombre de personnes quisont admises
à enjouir. En conséquence M. Labensky , conservateur
de la galerie de l'Hermitage , a été autorisé à publier la
description dont nous annonçons le premier volume ,
qui doit bientôt avoir une suite. Quoique ce volume
porte la date de 1805 , il n'est connu que depuis fort
peu de tems à Paris. Les gravures en sont au simple
trait , comme les éditions pittoresques de M. Landon.
Mais si l'on a été imitateur dans le genre de graver , il
faut convenir aussi qu'on a surpassé les modèles . Le
trait des gravures de la galerie de l'Hermitage , nous
paraît avoir encore plus de netteté , plus de finesse et
d'effet. Le texte explicatif est en deux langues , en russe
et en français , et très-bien imprimé. En tout , c'est un
ouvrage qui fait beaucoup d'honneur à la typographie
de Saint- Pétersbourg.
Les explications sont exactes et courtes , mais sufisantes
pour faire connaitre le sujet, le caractère , le
MAI 1209 . 395
mérite et les défauts du tableau représenté par la gravure.
On y ajoint de petites notices sur chaque peintre
et ces notices sont conformes à l'opinion établie parmi
les connaisseurs .
Il est remarquable qu'on s'est préservé , dans cette
description , d'un genre de charlatanerie très-commun
dans les arts , et qui consiste à exalter beaucoup ce qu'on
possède. Il aurait fallu sans doute pardonner à une nation
nouvellement initiée aux beaux-arts , un peu d'exagération
dans l'amour de la propriété : mais il est plus satisfaisant
de la louer de savoir déjà attacher beaucoup de
prix aux productions des grands talens , sans prétendre
que toutes celles qu'elle a eu le bonheur d'acquérir soient
des chef-d'oeuvres incomparables. En regardant done la
description du musée de l'Empereur de Russie , publiée
sous les yeux et avec l'autorisation de ce prince , comme
un historique pour ainsi dire officiel , on ne peut qu'estimer
beaucoup le ton de cet ouvrage. Voici quelques
exemples qui suffiront pour juger de l'esprit des notices
et des jugemens portés .
Après avoir décrit le sujet de la première gravure ,
représentant une saintefamille , par Raphaël , et avoir
caractérisé le mérite de ce tableau , on observe qu'il
<<semble , par les draperies et la position gênée des
personnages , appartenir aux premier tems de Raphaël :
qu'on n'y reconnaît ce maître que dans les têtes. >>>
De même lorsque l'auteur des notices fait ressortir
le mérite d'une autre sainte famille , par Léonard de
Vinci , il ajoute : « Si l'on osait reprocher quelque chose
à cette production , ce serait un ton de chair un pen
violet et un défaut de légèreté dans les draperies qui
se ressentent de l'invincible éloignement qu'eprouvait
Léonard à terminer ses ouvrages. On pourrait aussi
s'étonner de voir un livre imprimé entre les mains de
Sainte-Catherine , qui existait 1100 ans avant l'invention
de l'imprimerie ; mais ces taches sont bien légères et
ne sauraient diminuer l'admiration qu'inspirent des
beautés du premier ordre. >>
Je doute qu'il soit bien exact de dire que Léonard
de Vinci éprouvait un invincible éloignement à terminer
ses ouvrages , dans le sens où l'on entend le mot
396 MERCURE DE FRANCE ,
terminer ; en peinture ; car tous les tableaux de ce
peintre sontd'un fini extrême. Peut- être a-t- on voulu
faire entendre que Léonard de Vinci était paresseux , ce
qui demanderait encore une explication. Au reste cette
critique , si c'en était une , serait fort peu grave , en
comparaison de tout ce que l'on doit d'éloges à ce qui
est bien senti et bien exprimé dans chaque article.
En préjugeant le goût de nos lecteurs par le mien ,
j'imagine qu'ils aimeront à connaître comment les
peintres de l'Ecole française sont appréciés à Saint-
Pétersbourg. Il y a des opinions de localités pour les
atts , comme pour tout ce qui tient au goût. On s'enthousiasme
pour tels et tels maîtres dans un pays ,
tandis qu'ils sont dédaignés ailleurs. A la vérité cette
observation ne peut guère s'appliquer au Poussin , à
Lesueur , à Claude Lorrain , qu'on admire par-tout
et qui sont , avec Sébastien Bourdon , les seuls peintres
français dont il se trouve des tableaux compris dans le
1º volume de la Galerie de l'Hermitage. Mais laissons
subsister la remarque pour la suite de cette collection ,
et parce qu'elle est vraie en elle-même , et voyons
comment sont traités nos grands peintres : on ne peut
jamais ennuyer en parlant de Nicolas Poussin , d'Eustache
Lesueur et de Claude Lorrain , d'une manière
digne d'eux.
Le premier tableau du Poussin , décrit , est celui qui
représente Tancrède secouru par Herminie.
<<Un sujet noble et touchant, une composition simple,
une expression vraie caractérisent cet ouvrage du
Poussin. L'événement qu'il retrace est un des plus intéressans
de la Jérusalem délivrée. »
Suit l'exposition du sujet , puis le jugement continue
:
<<<Cet ouvrage d'un dessin supérieur , prouverait seul
que le Poussin , en se nourrissant des chef- d'oeuvres de
son art , ne négligeait pas l'étude des grands poètes.
C'est par cette double étude qu'il a réussi à représenter
plus naturellement et avec plus de vivacité qu'aucun
autre les diverses passions qui nous agitent. Herminie
n'exprime pas mieux chez le Tasse toutes les alarmes
de l'amour , et Vafrin ( l'écuyer de Tancrède) l'ardeur
MAI 1809 . 597
du plus tendre zèle. La figure défaillante de Tancrède
est sur-tout d'une extrême vérité. »
Dans la description du tableau dit la Continence de
Scipion , après l'exposé du sujet et le jugement de
chaque partie en détail , l'éloge se résume ainsi qu'il
suit:
<<Cette composition touchante a le mérite de tous les
tableaux du Poussin , celui d'attacher et de faire réfléchir.
En même tems que l'artiste montre Scipion généreux
, rendant le bonheur à une famille désolée , il
n'oublie point les suites de la guerre , et par un contraste
énergique , il laisse entrevoir Carthagène qui brûle ,
malgré l'humanité du vainqueur. >>>
Très-souvent l'admiration et la critique se trouvent
réunies dans le même article , comme dans celui-ci il
s'agit d'un autre tableau du Poussin ( le Frappement du
Rocher).
<<Poussin est ici dans tout son éclat : jamais il ne
déploya plus de verve. Ce tableau de la soif des Israëlites
et du miracle qui l'apaise , est plein de chaleur et de
poésie. Le Chantre de Godefroi n'est pas plus brillant ,
lorsqu'il montre en Syrie l'armée chrétienne en proie
aux horreurs d'une longue sécheresse et secourue par
les eaux du ciel.... >>>
<<Cet admirable ouvragen'est pourtant pas sans défaut.
Le ruisseau coule déjà bien loin, et Moïse touche encore
le rocher : ce geste inutile nuit à l'effet. De plus le grand
homme qui commande aux élémens et qui devrait
dominer la scène, manque à la fois d'énergie et de
noblesse ; son attitude indécise le ferait presque méconnaître
. Le reste est achevé. Le fond même est traité
avec génie. Sous un ciel brûlant une immense perspective
de rochers nus et arides semble dérouler aux yeux
toute l'Arabie Pétrée. Ce passage morne et brûlé , sans
trace humaine, ne présente que de sauvages repaires
et la profondeur sinistre du désert. >>>
A l'occasion du tableau de Lesueur , représentant la
mort de saint Etienne , on dit : « Cet immortel ouvrage
réunit tout ce qui donne la gloire , expression vraie ,
composition simple et riche , beauté des formes , coloris
chaud et vigoureux, draperies larges et bien jetées , er
598 MERCURE DE FRANCE ,
!
sur- tout cet intérêt si rare , ce charme attachant qui
retient et rappelle sans cesse. Les connaisseurs les plus
difficiles ne pourraient y désapprouver que les jambes et
les bras de l'homme qui tient la main du Martyr. Le
dessin de ces parties manque de légèreté et il en résulte
une roideur peu agréable. Mais c'est une de ces taches
légères qui peuvent échapper au talent , comme une
étincelle de génie à la médiocrité. >>>
L'auteur a observé plus haut que Lesueur a déployé
dans le groupe du côté droit << toute la richesse de son
génie et que c'est-là qu'il est l'égal de Raphaël,>>
CLAUDE LORRAIN : « Favoris des muses champêtres ,
Gessner , Thompson , Virgile , poètes charmans , dout
la voix harmonieuse nous entraîne sur les montagnes ou
dans les profondes vallées et nous fait préférer la simplicité
des chaumières , les soins des troupeaux , les
jeuxdes bergers , la fraîcheur des grottes et des sources,
l'ombre silencieuse des bois aux délices des villes !
chantres immortels de la nature , dans un art non
moins brillant que le vôtre , vous avez ici votre égal !
Les pinceaux de Lorrain rivalisent vos chalumeaux et
ces mêmes objets que l'harmonie de vos accords offre si
délicieusement à l'oreille , ce peintre admirable les
retrace aux yeux avec la même vérité et les mêmes
charmes . Quelle poésie dans ses ravissans paysages , soit
que chassant la nuit , il les réjouisse du sourire de l'Aurore
, soit qu'il les illumine de tous les feux du jour ,
soit qu'il les trouble par les orages ! Mais ici comme il
sait les ennoblir ! etc. »
Le sujet de ce tableau est Jésus avec ses disciples , sur
la route d'Emmaüs .
<<< Claude Lorrain a embelli cette solitude des sites
les plus rians. Les antiques débris d'un temple , entremêlés
d'arbres et de verdure et placés au pied d'une
colline couverte d'épais ombrages , occupent le côté
droit du tableau. Des campagnes fécondes paraissent
ensuite et conduisent aux bords du lac de Tibériade ,
dont les eaux légèrement sillonnées par quelques barques
étendent leur azur argenté jusqu'au pied des montagnes
éloignées. L'oeil , en revenant à gauche parcourt
des vallées , des bois , des collines, et se repose enfin sur
ΜΑΙ 1809 . 399
un massif couronné de bocages , auprès desquels on
voit une forteresse ruinée d'où sortent des voyageurs .
Une prairie un peu élevée qu'environne un ruisseau
remplit le milieu du paysage. Quelques animaux solitaires
, des biches , des chevreuils , pâturent paisiblement
autour. Le calme est parfait : l'air est à peine
agité et le plus beau ciel s'élève et se déploie comme un
dais transparent sur ces riches campagnes. >>>
Nous avons fait plusieurs citations , parce que l'ouvrage
n'est encore qu'entre les mains de très-peu de
personnes en France et qu'il nous a semblé nécessaire ,
pour s'en former une idée juste, de connaître non-seulement
les jugemens portés sur les tableaux , mais aussi
la manière d'exposer les sujets et d'en décrire la poésie.
Pour achever de rendre compte des peintres français
qui figurent dans ce premier volume , il ne reste que
l'article de Sébastien Bourdon , qui tiendra peu de
lignes . Le sujet du tableau décrit est tiré des Métamorphoses
d'Ovide , c'est Persée et Andromède. Nous passons
la composition du peintre , qui est très-poétique ,
pour arriver au dernier résultat du jugement : « L'esprit
du peintre ne mérite pas moins d'éloges que son
pinceau . Un palmier , près Persée , est un trait fin et
naturel que Bourdon ne doit qu'à lui-même. Mais la
verve de cet artiste se montre particulièrement dans l'expression
de Pégase. Ce n'est ni sa blancheur éclatante,
ni ses ailes qui le font reconnaître , c'est le feu qui
l'anime. Il bondit , il secoue la tête avec véhémence ; et
l'oeil ardent , les naseaux ouverts , il appelle un poète
pour chanter Persée. Si les formes d'Andromède et
celles de l'Amour avaient plus de légèreté, on ne pourrait
rien blâmer dans cet ouvrage. >>>
On indique à chaque article si le tableau a été gravé
antérieurement et par qui. Quelquefois même on cite
le cabinet d'où il a été tiré pour la Russie. Nous aurons
quelquefois la douleur de nous rappeler que des
chef-d'oeuvres qui ont appartenu à la France ont pris
cette route. Mais l'opulente Angleterre , dont le repos
intérieur n'a pas été troublé , depuis un siècle et demi ,
où les grandes fortunes n'ont pas éprouvé un bouleversement
général , aura l'humiliation de voir que la
400 MERCURE DE FRANCE ,
Galerie de l'Hermitage est en possession des plus précieux
tableaux (1) de sir Robert Walpole , l'un de ses ministres
les plus fastueux , de milord Hougton et d'autres possesseurs
de cabinets renommés .
La Galerie de l'Hermitage paraît par livraison de 15
gravures avec leur texte. Ainsi le premier volume contient
45 sujets , savoir : un tableau du Perugin , un de
Raphaël , un de Léonard de Vinci , deux d'Annibal
Carrache , un du Dominiquin , deux du Corrége , un
de Paul Veronèse , un du Titien , un Giorgion , un de
Barroche , deux du Guide , un de Carle Maratte ; un
de Carle Dolce , deux d'André del Sarte , trois de Salvator
Rosa , deux de l'Albane , un de Sébastien del
Piombo , deux de Lesueur , cinq du Poussin , un de
Claude Lorrain , un de Sébastien Bourdon , un de Rubens
, quatre de Vandyck , un de Lucas Jordane , deux
de Rembrant , un de Paul Potter , un de Mieris et un
de Murillo .
L'ouvrage entier formera trois volumes , divisés en
neuf livraisons , dont il en paraît une tous les quatre
mois. Le prix de chaque livraison est de 36 franes. On
souscrit à Paris , chez Nicolle , rue de Seine , hôtel de la
Rochefoucaud , à la librairie stéréotype .
LE BRETON.
VIE DE VICTOR ALFIERI , écrite par lui-même et
traduite de l'italien par M.
-
***
-Den
Deux vol. in-8 ° .
- A Paris , chez Nicolle , à la Librairie stéréotype ,
rue de Seme , nº 12 .
L'ITALIE a perdu depuis peu d'années trois des plus
grands poètes qu'elle ait eus dans ces derniers tems ,
Parini , Cesarotti et Alfieri ; car cette terre si féconde
dans les arts de l'imagination , et que l'on dit toujours
épuisée , produit toujours; et ce qui prouve qu'elle con-
(1) De ce nombre est le beau tableau de Rembrant , qui représente
le sacrifice d'Abraham. C'est peut-être de tous les ouvrages de ce
maître , celui où il a montré plus de noblesse , plus d'inspiration et où
il estmoins incorrect.
serve
MAİ 1809 . 401
terve sa vigueur , c'est que ces trois hommes de génie
qui viennent de disparaître , étaient , et différens entre
eux , et différens de tous les autres ; que chacun d'eux
était original et a donné à sa patrie un nouveau
genre(1).
Alfiería excellédans le plus noble , dans celui où l'Italie
avait le plus grand besoin d'un réformateur et presque
d'un créateur. Les Tragiques italiens du seizième siècle
avaient renouvelé la Tragédie antique au lieu d'en inventer
une adaptée aux moeurs des tems modernes ;
ceux du dix-septième donnèrent dans tous les écarts
d'une imagination romanesque et dans tous les abus de
la recherche d'esprit , tandis que les Français , mêlant
ensemble les élémens de l'art ancien , et ceux que fournissait
l'état social des peuples modernes , créaient un
système nouveau , un art tragique qui leur appartient ,
que les étrangers critiquent, mais qu'ils imitent et qu'ils
envient.
Le commencement du dix-huitième siècle parut être
une époque de renaissance pour la Tragédie italienne.
Le savant jurisconsulte et excellent critique Gravina en
traça les règles avec beaucoup de philosophie et de goût .
Il fut moins heureux à en donner des modèles , et ne fit
que prouver, dans ses cinq froides et ennuyeuses Tragédies
, qu'il ne s'agissait plus seulement d'imiter les '
anciens , qu'il ne suffisait pas de purger le théâtre des
vices que le dix-septième siècle y avait introduits , et
qu'il fallait autre chose que revenir aux copies faites
dans le seizième d'après l'antique. Ce qu'il fallait faire ,
disons-le sans orgueil et avec vérité , c'était nous qui
l'avions fait. Un poète italien de la même époque , Martello
, le sentit; ses nombreuses Tragédies (2) , composées
dans le systême français , auraient eu peut-être un
succès plus durable s'il n'avait pas poussé trop loin l'imitation
, en substituant aux vers blancs endeca syllabes ,
(1) J'y devrais ajouter Casti. L'emploi qu'il a faitde son talent et la
direction qu'il lui a donnée peuvent n'être pas approuvés de tout le
monde , mais personne ne peut méconnaître son génie , sa facilitépiquante,
et son originalité .
(2) Son théâtre en comprend treize ou quatorze.
Cc
403 MERCURE DE FRANCE ,
que les Italiens avaient adoptés jusqu'alors , les vers
alexandrins de douze syllabes rimés uniformément deux
à deux, qu'il ne faut peut-être pas blâmer chez nous ,
mais qu'il est bon de nous laisser. Il donna son nom à
cette sorte de vers : c'était un honneur dangereux ; la
chûte du crédit des vers martelliens , entraina bientôt
après celle de la réputation de Martello.
De toutes les tentatives faites alors, la plus heureuse et
la plus célèbre est celle du marquis Maffei dans sa Tragédie
de Mérope. On pouvait faire mieux , Voltaire l'a
prouvé ; mais composer en Italie , à cette époque (3) ,
uneTragédie intéressante , passablement régulière, conduite
raisonnablement , écrite de bon goût , telle enfin
qu'on la lit et qu'on la voit même encore au théâtre avec
plaisir , c'était assurément un grand pas vers cette réforme
dramatique dont les esprits étaient occupés .
Feu de tems après, le savant abbé Conti conçut en
France pour sa patrie le plan d'un théâtre entier tine
de l'histoire romaine , et en commença l'exécution par
quatre Tragédies (1) , d'un genre austère , élevé, quelquefois
même sublime , où il marqua les trois grandes
époques de cette histoire , la fondation de la république,
sa chûte et les suites de cette chûte sous Tibère. Mais
quel que soit le mérite de ces quatre pièces , elles sont
plus faites pour être lues que pour être représentées .
Plusieurs poètes encore , tels que le marquis Gorini
Corio , Don Alphonse Varano , et quelques autres , entrèrent
dans la lice et y obtinrent des succès. Les chefd'oeuvres
de nos grands-maîtres étaient traduits , et
l'étaient par des hommes tels que l'abbé Conti lui-même ,
Frugoni , Bettinelli , Cesarotti , etc. Le sort de la Tragédie
italienne semblait fixé : il paraissait décidé qu'elie
serait toute française.
Mais pendant ce même tems , elle avait sur les
théâtres d'Italie un rival qui y prenait chaque jour plus
d'empire , et qui finit par l'en chasser entièrement ;
(3) En 1714 .
(4) Junius Brutus , Marcus Brutus , Jules César , et Drusus fils de
Tibère.
*ΜΑΙ 1809 . 405
c'était le Drame en musique ou l'Opéra. Né dans le siècle
précédent , il acquit un plus haut degré de noblesse et de
force entre les mains d'Apostolo Zeno ; Métastase y
ajouta un grand charme et une séduction irrésistible.
Une musique sublime , chantée divinement, contribuait
sans doute beaucoup à cette faveur toujours croissante ;
mais il y avait dans les drames eux-mêmes , sur- tout
dans ceux du dernier de ces deux poètes , un mérite qui
soutenait à la lecture l'effet produit au théâtre. Métas-.
tase devintenfin le poète dramatique par excellence . On
sut par coeur dans toute l'Italie , non-seulement les airs ,
mais des scènes entières de ses tragédies lyriques , et
comme il y exprimait tous les sentimens, depuis les plus
sublimes jusqu'aux plus tendres , il séduisit toutes les
classes d'auditeurs et de lecteurs , toucha toutes les âmes
et satisfit tous les goûts .
Alors la Tragédie purement déclamée , qui dans ses
plus beaux jours n'avait jamais jeté le même éclat ,
faute de théâtres fixes et faute d'acteurs , fut entiérement
éclipsée , et quelquespièces isolées qui parurent de
tems en tems , n'empêchèrent pas de s'accréditer l'opinion
que la Tragédie chantée était la seule en Italie , et
Métastase le seul poëte.
Les choses étaient en cet état lorsque le piémontais
Alfieri conçut le projet de redonner à l'Italie un théâtre
tragique ; il se fit un nouveau systême , et quant an
plan, et quant au style ; il réussit peu d'abord : il s'obstina
, travailla sans relâche pendant quinze ans , lassa
enfin ses critiques à force de talent et de constance , et
fut élevé , même de son vivant , par une voix presque'
unanime , à la place qu'il avait tant ambitionuée , celle
de premier dans son art , dans un art qu'il avait , sinon
créé, au moins renouvelé et tellement perfectionné qu'il
ymérita le titre d'inventeur , le plus noble qu'on puisse
obtenir dans la carrière des arts.
On savait qu'il n'y était pas parvenu sans beaucoup
de peine. On n'ignorait pas que, né dans une partie de
P'Italie où l'on en parle peu et mal la langue , manquant
de premières études , et ayant eu une jeunesse très -dissipée
, il lui avait fallu pour apprendre à écrire en vers
italiens , à peu près les mêmes efforts qu'à un étranger
Cc 2
404 MERCURE DE FRANCE ,
qui eût fait la même entreprise. On savait aussi qu'ayant
voulu écrire librement , il avait en quelque sorte renoncé
à son pays , qu'il avait préféré Florence, qu'il
avait voyagé en Angleterre et en France ; que s'étant
trouvé à Paris lorsqu'éclata la révolution française, il en
avait fortement et chaudement embrassé les opinions ;
qu'il n'en avait pas de même adopté les progrès , et
qu'étant sorti précipitamment de France après le 10
août 1792 , les hommes violens et ignorans qui gouvernaient
alors l'avaient traité comme émigré , avaient
saisi et confisqué ses meubles et même ses livres ; qu'Alfieri
sensible , comme il avait droit de l'être , à cet outrage
, en avait conçu une haine implacable contre les
Français ; que de retour à Florence , fidèle à sa haine,
que redoublait encore une édition faite à Paris de ses
ouvrages philosophiques , remplis de sentimens qu'il ne
se souciait plus de professer; travaillant toujours, s'excédant
même de travail et se nourrissant de fiel , il s'était
enfin détruit et consumé avant le tems.
Sa mort mit en deuil tout le Parnasse italien et tous
les amis des lettres italiennes. Bientôt après parurent six
volumes de ses OEuvres posthumes (5) ; c'étaientdes traductions
en vers et en prose , quelques nouveaux ou
vrages dramatiques (6), et des satires où il y a plus
d'amertume et d'emportement que de talent et de génie.
Ceux à qui la gloire d'Alfieri était chère gémissaient
de ce qu'on n'eût pas mis plus de discernement
et de choix dans cette publication : la traduction complète
de Térence , quoiqu'estimable à plusieurs égards ,
celle même de Salluste , la meilleure de toutes , ne les
consolaient pas; la version imparfaite et à peine ébauchée
de l'Enéïde , qui parut ensuite , les affligea sensiblement.
La dernière livraison leur a donné depuis peu six co
médies d'urgenre particulier, où domine ce sel amer qui
distillait sans cesse de la plume de l'auteur ; un petit recueil
de sonnets , qui ne sont ni bien ni mal, et enfin ,
dans les deux derniers volumes , l'ouvrage qui devait
(5) Il était mort en septembre 1803 : elles portent la datede 1804.
(6) Abel, et Aleeste.
MAI 1809.
405
inspirer le plus d'intérêt et de curiosité , la vie d'Alfieri
écrite par lui-même. Trois éditions coup sur coup l'ont
répandue dans toute l'Italie : un assez grand nombre
d'exemplaires ont circulé en France , et sont entre les
mains de tous les amateurs de la littérature italienne. Ils
yont appris ce qu'ils ignoraient des particularités de la
vie orageuse d'un grand homme dont ils admiraient le
génie et dont ils plaignaient les faiblesses : ils y ont appris
aussi beaucoup de choses qu'ils aimeraient mieux
Ignorer.
Cette Vie a été traduite en français, et vient de paraître.
Elle doit être beaucoup lue, et ce qui est fâcheux,
elle le sera par bien des gens qui ne connaissent Alfieri
que de nom, à qui son mérite et sa gloire poétique sont
des objets étrangers et tout à fait indifférens.Quelle idée
y prendront-ils de cet homme célèbre , de ses qualités
morales , de son caractère , de la trempe même , de
l'étendue et de la rectitude de son esprit ? Et ceux qui
savent qu'il s'est déclaré le censeur, le dépréciateur ,
l'irréconciliable ennemi des Français , ne triompherontils
pas de le voir se discréditer ainsi lui-même?
C'est pour prévenir les conséquencesde ces jugemens
précipités que je voudrais jeter ici quelques idées. Je
voudrais arrêter l'effet des préventions , en accordant ce
qu'il faut à la justice. Je l'essaierai autant que me le permettent
une composition aussi rapide et un espace aussi
borné , sans que mon impartialité puisse être altérée par
les traits dont l'Auteur m'a personnellement frappé. Ces
traits ont disparu dans la traduction française , et ce
p'est pas ici que j'y dois répondre, puisqu'ici je n'écris
que pour des lecteurs français, Je parlerai aussi de cette
traduction , et s'il faut le dire d'avance , ce ne sera pas
aussi favorablement que je l'aurais voulu .
Je dois d'abord , quant à l'ouvrage , passer condamnation
sur presque tout le premier volume. La plupart
des détails où l'auteur y est entré sur son enfance , son
adolescence et sajeunesse, étaient ou inutiles , ou même
encore pis. Chose bizarre entre toutes les autres dans cet
homme, en qui il y avait tant de bizarreries ! De tous
les sentimens, dit-il , qui l'ont conduit à écrire sa vie ,
le plus fort a été son amour-propre : et, dans presque
406 MERCURE DE FRANCE ,
toute cette première moitié , il ne nous révèle que des
niaiseries et des turpitudes; il les révèle gratuitement ,
et comme de gaîté de coeur, sans que cela puisse être bon
ni à lui , ni à personne , ni servir au seul but raisonnable -
qu'il dit s'être proposé. Il n'ignorait pas que la Postérité
s'occuperait de lui; qu'après sa mort , on voudrait
mettre une Notice sur sa vie en tête de ses ouvrages ,
comme on le fait pour tous les auteurs de quelque célébrité.
Il a voulu laisser dés matériaux sûrset authentiques
pour cette Notice ; en cela , il a fort bien fait .
Mais de quoi s'agit-il dans ces sortes de biographies ? de
la vie littéraire de l'homme de lettres , et point du tout
de la vie du bambin , ni de celle de l'écolier , ni de celle
du jeune homme livré aux violences d'un caractère indompté
et presque sauvage , aux dissipations du monde,
des voyages , des femmes , à l'agitation et à l'ennui
d'une existence vague , sans direction et sans but. Cela
était bon dans les Confessions de J. J. Rousseau ; mais
on a trop suivi son exemple ; et cela n'a été bon encore
dans aucun de ses imitateurs .
Alfieri s'était fait lui-même. A vingt-six ou vingt-sept
ans , il était sorti d'une espèce d'engourdissement et de
léthargie ; il avait secoué les chaînes de l'ignorance et de
l'oisiveté : long-tems enfant, et puisqu'il nous a donné
le droit de le dire , un méchant et un sot enfant, il voulut
devenir homme , il le devint; il voulut être un
homme distingué, un grand homme, et il le fut. Sans
doute il y avait là de quoi flatter son amour-propre. Là
il y avait aussi , sous le point de vue littéraire , de quoi
donner un grand et utile exemple de ce que peut la volonté
et des bons fruits d'une détermination bien prise
et suivie obstinément. Les obstacles qu'il avait eus à
vaincre étaient les plus invincibles de tous , puisqu'ils
étaient en lui-même. Ils étaient dans une éducation mal
dirigée et presque nulle, dans le malheur d'être resté
trop jeune maître de lui et d'une fortune de trente à
quarante mille livres de rente , dans l'absence totale
d'instruction , même la plus vulgaire , de penchant pour
en acquérir , d'instinct le plus léger pour les lettres et
pour la gloire ; dans un orgueil excessif, une pétulance
indomptable et une irascibilité presque féroce;
ΜΑΙ 1809 . 407
:
dans les désordres d'esprit , d'imagination et de conduite
où avaient dû le jeter l'ardeur et le premier feu des
passions , au milieu de cette vie errante et inoccupée.
Il fallait bien qu'il fit connaître ces obstacles. Il y avait
à gagner pour sa gloire , en même tems que pour l'instruction
qu'il pouvait et qu'il voulait donner. Mais
était- ce là de quoi remplir un volume ? Vingt ou vingtcinq
pages suffisaient pour ce qui en tient ici deux cent
cinquante.
Qu'avait- on besoin de savoir toutes les puérilités
dont il a rempli les cinq chapitres de sa première
époque, et même une grande partie des dix chapitres
de la seconde ? Il a beau les présenter comme des
faits qui peuvent servir à l'étude du coeur humain, à la
connaissance des élémens dont se composent nos premières
affections et nos premiers penchans ; ce n'est
point de cela qu'il s'agit. Quels étaient ses penchans à
lui et ses'affections dans ce premier âge? C'est tout ce
que nous voulons savoir , afin de mieux apprécier les
efforts qu'il fit ensuite pour les diriger ou pour les
vaincre. Il commence ainsi son quatrième chapitre :
« Voici une esquisse du caractère que je manifestais dans
les premières années de ma raison naissante. Taciturne
et tranquille pour l'ordinaire , mais quelquefois extrèmement
pétulant et babillard , presque toujours dans
les extrêmes , obstiné et rebelle à la force , soumis aux
avis qu'on me donnait avec amitié , contenu plutôt par
la crainte d'être grondé que par toute autre chose, d'une
timidité excessive , et inflexible quand on voulait me
prendre à rebours . >> A merveille : voilà un résultat ;
voilà ce que je cherche à démêler dans ces premiers
traits.
Joignez à cela l'ignorance du premier précepteur
I aldi, qui n'empêche pas son jeune élève d'aller jusqu'à
l'explication de Cornelius- Nepos et de Phèdre : ajoutez
les premiers développemens des facultés amoureuses
annoncées par les impressions que l'enfant éprouvait
auprès de sa soeur , quoique ce soient là de ces choses
! qui nous sont arrivées à tous ; et même, si vous voulez ,
les impressions toutes semblables que faisait naître en
lui la vue des jeunes moines qui trompaient son instinct
408 MERCURE DE FRANCE ,
par leur ressemblance avec cette chère soeur , quoique
-nous n'aimions pas trop en deçà des monts les erreurs
de cette nature : dites encore que de ses affections naissantes
, de ses études imparfaites , de sa santé débile , et
de sa solitude presque totale , déjà résultait en lui ce
penchantrà la mélancolie qui devint ensuite une des
parties dominantes de son tempérament et de son caractère
; vous aurez dit tout ce que je suis curieux d'apprendre
sur la première enfance d'Alfieri , jusqu'à son
entrée à l'Académie .
Il s'est trompé dans la division même de son ouvrage.
Il le partage en quatre époques : enfance , adolescence ,
jeunesse, virilité. Mais la seconde de ces époques , il la
commence à cette entrée dans l'académie de Turin; il
n'avait alors que neuf ans , et les premiers chapitres de
cette seconde époque , intitulée Adolescence , contiennent
les faits et gestes d'un adolescent de neuf, de
dix et de douze ans. C'est à quatorze qu'on l'est ordinairement.
«L'âge de douze et treize ans , dit l'auteur
d'Emile , est le troisième état de l'enfance. Je continue
à l'appeler enfance , faute de terme propre à l'exprimer
; car cet age approche de l'adolescence , sans être
celui de la puberté. >> Les lois du Piémont mettaient à
quatorze ans un jeune homme hors de tutelle; et précisément
à cet âge Alfieri perdit son tuteur dont il
hérita. Sa liberté totale , son passage dans l'Académie
à l'appartement où l'on était maître de ses actions ,
sa fortune accrue et mise toute entière à sa disposition ,
font réellement dans sa vie une époque nouvelle : c'estlà
qu'elle devait commencer aussi dans son ouvrage.
Quoi qu'il en soit , à cette Académie , espèce de collége
où les jeunes nobles se préparaient à suivre , et où
ils suivaient même les études de l'Université , quand ils
étaient censés en être devenus capables , Alfieri n'apprit
pas grand chose , et il n'y avait pas grand chose à apprendre.
L'enseignement y était si borné, les maîtres si
ignorans , la surveillance si peu active, la nourriture
même si mauvaise , qu'il n'y croissait ni de corps , ni
d'esprit , et qu'il est réduit à remplir ses premiers chapitres
de détails , ou de college , ou de famille , presque
également dépourvus d'intérêt.
ΜΑΙ 1809 . 40g
Sa santé déjà faible y devient habituellement mauvaise.
Souvent couvert de plaies , qui lui attirent de la
part de ses ingénieux camarades le titre de charogne ,
il se dépite et s'isole de plus en plus. Il se traîne
jusqu'en rhétorique , n'entendant presque rien aux auteurs
qu'on lui fait expliquer , et ne connaissant rien
autre chose ; ayant seulement réussi à lire en cachette
quelques chants de l'Arioste , le Virgile d'Annibal Caro ,
deux ou trois opéras de Métastase, et avec le consentementde
son maître , quelques comédies de Goldoni ; mais
ces lectures faites sans guide , sont sans fruit et ne
laissent en lui aucune trace. Il n'en passe pas moins en
philosophie , en vertu d'un bel et bon examen , et cette
philosophie qu'il va faire matin et soir à l'Université ,
consiste , pendant la première année , à écrire en latin
sous la dictée et à appreudre par coeur , sans y comprendre
un mot , des cahiers de philosophie péripatéticienne
, et à écrire et apprendre de même , pour études
géométriques , les six premiers livres d'Euclide . « Je n'ai
pu jamais, dit- il , comprendre la quatrième proposition,
et je ne l'entends pas même à présent, ayant eu toujours
la tête absolument anti-géométrique. » Ceci commence
à être remarquable et singulier. La seconde année
se passe avec le même succès dans l'étude de la physique
et de l'éthique ou de la morale, le tout dicté en
Jatin , écrit , appris pas coeur et tout à fait inentendu.
<<J'avouerai à ma honte éternelle , dit l'auteur , et pour
l'amour de la vérité , qu'ayant étudié pendant une année
entière la physique sous le célèbre père Beccaria , il
ne m'en est pas resté une définition dans la tête. Je n'en
sais pas un mot, et je ne comprends rien à son savant
cours d'électricité , qu'il a enrichi de tant de découvertes
importantes. >>>
Mais enfin cette force de tête qu'on ne peut méconnaître
dans Alfieri devenu homme et poète, ne s'annonçait-
elle donc par aucun signe, par aucun pronostic
dans son enfance ? non , par aucun absolument. Quant à
ses dispositions poétiques , on n'y en trouve d'autre annonce
qu'un fort mauvais sonnet fait à 13 ans , à Coni ,
chez son oncle , où il était en vacance , Il croit lui-même
qu'il n'y avait ni rime, ni mesure. Le sonnet n'en fut
410 MERCURE DE FRANCE ,
pas moins loué par tout le monde, excepté par l'oncle ,
militaire plein de sévérité , qui , n'entendant rien à la
poésie, ne fit que se moquer du jeune poète. « Cela, dit
Alfieri , me fit passer toute envie de faire des vers jusqu'à
l'âge de vingt-cinq ans ; et combien de vers , bons
ou mauvais , mon oncle n'étouffa-t- il pas avec ce premier
sonnet ! >>>
Ala physique succède, et toujours avec les mêmes résultats
, l'étude du droit civil et canonique : elle n'a pour
lui d'autre effet que de lui redonner , par l'application
qu'elle exige , une maladie dégoûtante qu'il avait déjà
eue , espèce de teigne , qui le force à se faire couper les
cheveux , et à s'affubler d'une perruque ; cet ornement
devient l'objet des polissonneries et des attaques de ses
camarades de chambrée; il ne parvient à les faire cesser
qu'en s'y prêtant de bonne grâce , et en pelotant le premier
en l'air sa malheureuse perruque. Trait puéril,
dont il tire sérieusement et comme une espèce d'affabulation
cette conséquence morale : « J'appris dès-lors
qu'il faut avoir l'air d'abandonner volontairement ce
que nous ne pouvons empêcher qu'on ne nous ôte. >>>
Ceci m'a rappelé que j'avais vu dans mon enfance un
trait encore plus fort de morale et de politique. Un
vieux commissionnaire ou porte-faix se tenait de mon
tems à la porte du collège de Rennes ; nous l'appelions
le père la Déroute; il avait sur sa tête chauve et grisonnante
, mais non pas crevassée et pourrie comme celle
d'Alfieri , une vieille perruque , que des écoliers malins
faisaient quelquefois sauter. Il courait après , la menait
lui-même à grands coups de pied , faisait rire les marmots
par ses bouffonneries , et quand il était las de ce
jeu , ordonnait d'un ton très-grave qu'on lui rapportât
et qu'on lui remit sa perruque. On la relevait , on la
portait en cérémonie, et c'était à qui la remettrait sur
la tête de la Déroute , à qui on finissait toujours par
donner quelques sous pour sa peine. Pourquoi n'en
concluerais-je pas , en suivant la même méthode , qu'à
céder ainsi volontairement , on regagne ce qu'on a
perdu , et qu'on y fait encore quelques profits ?
Outre les deux cours qu'Alfieri suivait à l'Université ,
il recevait à l'Académie avecaussi peu de profit des leçons
MAI 1809 . 411
de géographie , de clavecin , d'armes et de danse. Son
maître dans ce dernier art ne put lui rien apprendre et
nous rendit auprès de lui un très-mauvais service. Ce
maître était un français nouvellement arrivé de Paris.
Son air poliment incivil, la caricature continuelle de
ses mouvemens et de ses discours , redoublèrent l'aversion
innée que le jeune académiste ressentait pour cet
art de marionnettes . Cela fut au point que quelques mois
après , il quitta ses leçons et qu'il n'a jamais su danser un
menuet. Bref, il a toujours depuis confondu dans sa
haine le menuet et les Français. Un Italien qui juge les
Français d'après un maître de danse , ne ressemble-t-il
pas à un Français qui jugerait les Italiens d'après Arlequin
et Scaramouche ?
Cet anti-gallisme d'Alfieri , cette haine si violente et
si constante , avait encore deux fondemens qui n'étaient
pas moins solides. Dès sa première enfance , il
avait vu passer à Asti, dans des carrosses , la Duchesse
de Parme et les Dames françaises de sa suite ; et ces
Dames avaient toutes beaucoup de rouge : donc..... de
plus , en étudiant la géographie, il voyait sur sa carte
que la France était un très-grand pays , que l'Angleterre
et la Prusse en étaient deux forts petits. Or, les
Français avaient été battus dans la dernière guerre par
les Anglais et par les Prussiens : donc... On sent toute la
justessede ces conclusions : la première n'est que ridicule;
la seconde prouve qu'il nous était impossible d'éviter sa
haine. Il nous haït d'abord à cause de nos défaites ; il
nous haït ensuite à cause de nos victoires. C'était une
vraie fatalité .
Devenu son maître à quatorze ans par la mort de son
oncle , il trouve enfin un exercice de son goût , c'est
l'équitation. Bientôt ily excelle , et il doit à cet agréable
et noble exercice , dont il a conservé la passion toute
sa vie , le retour de sa santé , le développement de son
corps , une certaine vigueur qu'il n'avait jamais cue ,
enfin une nouvelle existence. Il n'en restait pas moius à
l'Académie ; mais au premier appartement , où un jeune
homme était aussi libre que s'il eût été chez lui . Le manége
, les beaux habits , des amis , des compagnons, des
flatteurs , enfin tout ce qui vient et ce qui s'en va avec
412 MERCURE DE FRANCE ,
l'argent , plus d'étude, plus de lecture, sinon celle de
quelques romans français , tel fut l'emploi de son tems
et telles furent ses jouissances , en entrant à la fois dans
son adolescence et dans la libre disposition de son bien.
Il en fut à peu près de même jusqu'à la fin de cette
époque ; elles'écoula presque toute entière dans une dissipation
sans objet etdans une oisivetécomplète. Son amour
pour les chevaux fut sa première émotion forte. Il en
acheta d'abord un si beau et il l'aima si passionnément ,
qu'il en perdait l'appétit et le sommeil ; bientôt il en eut
un second de main , deux de voiture , un de cabriolet ,
et puis encore deux de selle. Un carrosse très- élégant ,
un grand luxe d'habillemens , un domestique nombreux
, le mettaient à l'Académie de pair avec les jeunes
anglais et les autres étrangers les plus riches. Il en sort
enfin et entre au service du roi de Sardaigne , dans un
de ces régimens provinciaux qui , ne se réunissant , en
tems de paix , que deux fois par an et pour peu de jours,
laissaient à leurs officiers tout le loisir de ne rien faire ,
seul état , dit-il naïvement , qu'il voulût véritablement
embrasser.
La manie des voyages s'empare subitement de lui.
Pour la satisfaire , il se lie avec quelques-uns de ses caamarades
d'Académie qui partent sous la conduite d'un
gouverneur. Il est obligé de monter une petite intrigue
pour obtenir la permission du roi. «Le roi , dit-il, qui ,
dans notre petit pays , se mêlait de toutes les petites
affaires , n'avait aucun penchant à laisser voyager sa
noblesse , et sur-tout un enfant qui sortait alors de sa
coquille , et qui annonçait un certain caractère. Il fallut
que je me courbasse beaucoup ; mais heureusement
cela ne m'empêcha pas ensuite de me relever tout
entier.>>>
En finissant cette seconde Partie , l'auteur s'aperçoit
très-bien qu'elle se compose de minuties , plus insipides
encore que celles de la première. Il conseille à ses lecteurs
de ne s'y pas arrêter beaucoup , ou même de la
sauter à pieds joints. Ces derniers mots ne sont point
dans la traduction : je n'ai pu deviner pourquoi; si ce
n'est parce qu'on aura senti qu'il était trop absurde
۱
415 MAI 180g .
qu'un hommede talent se donnât la peine d'écrire ce
qu'il reconnaît lui-même pour tout à fait indigne d'être
lu. GINGUENÉ.
( La suite au numéro prochain. )
VARIÉTÉS .
REVUE .
LITTÉRATURE ANGLAISE. Si l'on a raison de s'élever avee
amertume contre cette manie ridicule et pernicieuse de naturaliser
parmi nous le goût des modes anglaises , et d'intervertirpar
un caprice bizarre un ordre de choses que le tems
et le goût semblaient avoir consacré ; on aurait tort d'étendre
cette exclusion au delà des bornes où elle doit s'arrêter , et
de se croire autorisé à rompre avec les Anglais tout commerce
scientifique et littéraire , par cela seul qu'il est aussi
sage que politique de renoncer aux produits de leurs fabriques.
Que la profonde inimitié que doit inspirer à tout Français
une nationqui met hautement au nombre de ses vertus
lahaine qu'elle porte à la nôtre , ne nous rende pas injuste
envers elle! En convenant que les Anglais , dans presque
tous les arts libéraux , sont restés au-dessous des autres
nations civilisées de l'Europe , on est forcé de reconnaître
qu'ils marchent nos rivaux dans les sciences , et que leur
littérature ( inférieure à la nôtre à plusieurs égards ) , se
distingue cependant par l'originalité ,la hardiesse et l'abondance.
Nous ne traindrons pas d'avancer , qu'après l'étude
des langues anciennes ( hors desquelles il n'est point de
salut en littérature ) , aucune autre n'est plus propre que
l'étude de la langue anglaise , à étendre la sphère de nos
connaissances et à multiplier nos moyens de richesses .
Sous ce point de vue , l'entreprise du Journal anglais ,
publié depuis deux ans par MM. Parsons etGalignani, sous
le titre de The monthly repertory ofEnglish litterature ( 1 ) ,
(1) The monthly repertory ofEnglish litterature , or an impartial
account ofall the Books relative to litterature , arts , etc. (Répertoire
de la littérature anglaise , ou Compte impartial de tous les livres qui ont
rapport à la littérature , aux arts , etc. )
Ce Journal paraît tous les mois : il est publié par Parsons etGalignani,
libraires , rue Vivienne, nº 17. - Chaque numéro a six feuilles d'impression.
Leprix de la souscription,pour l'année , est de 30 fr. et 18 .
poursix mois , franc deport.
414 MERCURE DE FRANCE ,
(Répertoire de la littérature anglaise ) , est un véritable
service rendu au petit nombre d'amateurs et de gens de
lettres à qui cette langue est familière.
C'est avec l'intention d'en étendre les avantages à toutes
les classes de lecteurs , et d'enrichir le Mercure de France
d'une nouvelle branche de littérature , que nous nous proposons
d'y faire connaître par analyse , ou par traduction ,
les ouvrages ou les morceaux d'un intérêt général que les
papiers anglais pourront nous fournir .
Nous commencerons , par les extraits suivaus , à remplir
l'engagement que nous contractons avec nos lecteurs .
Correspondance du Ministre Walpole avec le Cardinal
de Fleury(2) .
On a quelquefois parlé de la vénalité du Parlement
d'Angleterre ; il peut être curieux d'entendre à ce sujet sir
Robert Walpole , premier ministre du Cabinet britannique
sous le règne précédent .
On sait que ce ministre se montra constamment avocat
très-zélé de la paix. Sa correspondance avec le cardinal de
Fleury , contient quelques vérités curieuses .
<<Je suis très-embarrassé , dit- il , de savoir comment m'y
>> prendre pour empecher ces gens-là de se battre ; non
>> qu'ils soient fermement résolus à la guerre , mais parce
>> que je suis moi-même disposé à la paix. >>>
Etailleurs :
« Je paie un subside à la moitié des membres du parle-
>> ment pour m'assurer de leurs dispositions pacifiques ; mais
>>comme le roi n'est pas assez riche, et que ceux à qui je ne
>> puis rien donner se déclarent ouvertement pour la guerre,
>>je pense qu'il serait à propos que V. Em. m'envoyat trois
>>millions pour étouffer la voix de ceux qui crient trop haut.
>> L'argent , dans ce pays du moins , est un métal doué de la
>> la propriété miraculeuse de raffraîchir le sang et de cal-
>>mer Pardeur martiale. Avec une pension de 2000 livres
>>sterlings , je me charge de mettre à la raison le plus impé-
>> tueux de nos guerriers parlementaires.
» Considérez d'ailleurs que si l'Angleterre se déclare ,
>> vous voilà forcés de payer des subsides aux puissances
>> étrangères pour établir une sorte d'équilibre , sans comp-
>> ter que rien ne vous répond du succès de la guerre ; tan-
( 2 ) Extraite du porte- feuille d'un homme de lettres ( Répertoire
anglais , vol . 2. )
MAI 1809 . 415
>> dis qu'en m'envoyant l'argent que je vous demande ,
» vous achetez la paix de la première main. » ( Youwill purchase
peace at the first kand. )
Histoire de la première Partie du règne de Jacques II ,
par C.-J. Fox.
CET ouvrage posthume d'un des plus grands orateurs et
des hommes d'Etat les plus distingués de l'Angleterre , ne
pouvait'manquer d'y produire la plus vive sensation. Sans
avoir pour nous le memedegré d'intérêt , cette production
n'en est pas moins en France l'objet de la curiosité publique .
En attendant l'analyse raisonnée que l'on se propose d'en
faire dans ce même Journal, lorsque la traduction l'aura
fait connaitre , nous croyons servir l'impatience de nos lecteurs,
en mettant sous leurs yeux quelques fragmens propres
à donner une idée de la manière de l'auteur et de l'esprit
dans lequel son ouvrage est écrit .
En lisant la Preface que le lord Holland a mise en tête du
livre de son oncte , dont il est lui-même l'éditeur , en se rappelant
que M. Fox fit exprès le voyage de France pour se
procurer à la Bibliothèque impériale , au Collège des Ecossais,
et dans les dépôts du Ministère des Relations extérieures
qui lui furent ouverts , les renseignemens les plus authentiques
sur les événemens qu'il avait à décrire , on est convaincu
qu'il ne se chargea des fonctions d'historien qu'après
s'etre d'avance bien pénétré de ses devoirs .
Cette histoire , malheureusement incomplète,du règne de
Jacques II , se partage en trois chapitres : le premier , consacré
à l'introduction , contient une revue historique des
tems qui ont précédé ľavénement de Jacques II au trone
d'Angleterre; le second commence avec le règne de ce monarque
et finit avec la première session du parlement ; le
troisième a pour objet unique la conspiration du duc de
Montmouth it les circonstances de sa mort.
Le passage suivant est extrait du premier chapitre. L'auteur
entre ainsi nmatiere :
<<En lisant l'histoire de chaque pays , l'esprit s'arrête naturellement
à certains périodes , qu'il se plait à méditer, à
observer non-seulement dans leurs effets immediats , mais
par rapport à leurs conséquences les plus éloignées . Après
Ics guerres de Marius et de Sylla , et l'incorporation del'Italie
entière dans la cité romaine, on est contraint de s'arrêter
pour examiner les résultats probables de ces grands événemens
et dans cette circonstance on voit qu'ils sont effectivement
tels qu'on devait s'y attendre .
:
416 MERCURE DE FRANCE,
>> Le règne de notre Henri VII offre un champ plus vague
Ades spéculations plus douteuses. Celui qui , jetant un regard
en arrière sur les guerres d'Yorck et de Lancastre ,
cherche à se rendre compte de la conduite politique de ce
prince , voit clairement qu'il devait en résulter des changemens
notables dans la forme du gouvernement : mais à quoi
devaient- ils aboutir ? comment devaient-ils s'opérer ? Rien
de plus difficile que de répondre à cette double question .
L'opinion la plus généralement reçue , et selon moi la plus
probable , est qu'il faut tout à la fois rapporter aux opérations
de ce règne l'origine de la puissance illimitée des Tadors
et les libertés conquises sur les Stuarts par nos ancètres .
La tyrannie en fut l'effet immédiat , et la liberté la conséquence
éloignée. Mais celui-là me semblerait avoir une bien
grande confiance dans sa propre sagacité , qui croiraitppoouvoir
assurer que , sans connaître les événemens postérieurs ,
il eût prédit , par le seul examen des causes , une succession
d'événemens si différens entre eux .
» Un autre période tout aussi fertile en observation du
même genre , est celui qui se trouve renfermé entre les années
1588 et 1640 , pendant lequel l'Angleterre jouit presque
sans interruption des avantages de la paix au dedans et au
dehors . Le mouvement rapide imprimé aux arts , et plus que
tout , les progrès étonnans de la littérature , sont les traits les
plus marquans de cette époque et la cause la plus apparente
des événemens qu'elle vit naître. Un peuple dont la langue
s'était enrichie des ouvrages de Hooker , de Raleigh , de Bacon
, ne pouvait manquer d'éprouver dans ses moeurs , dans
ses opinions un changement manifeste .
« L'époque suivante est celle qui précède immédiatement
l'histoire que nous nous proposons d'écrire , et par cela même
exige un examen plus approfondi. Apartir de l'année 1640
jusqu'à la mort de Charles II , nous avons à contempler un
état dans presque toutes ses vicissitudes . Disputes religieuses ,
débats politiques , dans toutes leurs formes , dans tous leurs
degrés , depuis la plus simple opposition des partis jusqu'aux
plus violens excès de la guerre civile ; le despotisme , d'abord
dans la personne de l'usurpateur Cromwell et immédiatement
dans celle d'un roi héréditaire ; les améliorations les
plus salutaires dans les lois ; le plus affreux désordre dans
l'administration ; enfin tout ce qu'une nation peut éprouver
de gloire et de malheur, fait partie de cet intéressant
tableau.>>
(Après
MAI 1809.
DEPTDE L
417
(Après avoir rendu compte au commencement du cha-16
pitre second de l'avénement de Jacques II et de sa déclaration
au Conseil privé , qu'il assembla le même jour ,
M. Fox s'exprime ainsi sur les projets ultérieurs de ce monarque.)
«Une liaison intime avec la Cour de Versailles était le
ressort principal que le nouveau monarque se proposait de
mettre enjeu pour arriver à l'exécution de son projet favori ,
lamonarchie absolue. En conséquence , le lendemain même
de son accession au trône , il manda près de lui M. de Barillon
, l'ambassadeur français , et s'entretint avec ce ministre
dans les termes de la confiance la plus intime. Il lui expliqua
ses motifs pour convoquer un parlement , et sa résolution
de s'attribuer les mêmes revenus dont son prédécesseur
avait joui. Il protesta de son attachement à la personne de
Louis XIV , déclare que son intention était de consulter ce
monarque dans toutes les affaires importantes , et chercha
mème à s'excuser sur la nature des circonstances , de la
nécessité où il se trouvait dans ce momentd'agir sans attendre
son avis. Le Roi (peut-être par un sentiment de pudeur que
son frère n'avait jamais connu ) ne s'expliqua pas clairement
dans cet entretien sur le fait de l'argent ; mais de peur que
le ministre de France ne se méprît sur l'étendue des secours
et de la protection qu'il sollicitait , Rochester , dès le lendemain
, fut chargé de donner à Barillon les éclaircissemens
les moins équivoques. Après s'être étendu , avec plus
dedétails , sur les motifs qui déterminaient le Roi à convoquer
un parlement, il insista sur l'emploi d'une mesure ,
d'autant plus nécessaire que sans elle , son maître craindrait
d'étre trop à charge au Roi de France ; ajoutant néanmoins ,
que les secours qu'il était en droit d'attendre du Parlement ,
ne l'exempteraient pas de solliciter auprès du monarque
Français des subsides dont la privation, en le laissant à la
merci de ses sujets , pouvait influer sur la fortune entière
de son règne. Si Rochester s'exprima , dans cette circonstance
, comme Barillon le rapporte , il est impossible de
voir sans indignation l'usage honteux auquel on se proposait
d'employer le Parlement , et cette révélation fournit la
meilleure réponse que l'on puisse faire aux historiens quí
ont accusé les Parlemens d'alors d'une parcimonie déplacée
envers les princes de la maison de Stuart.>>>
(Le rapprochement que M. Fox établit entre les lordsGodolphine
et Chruchill (Malborough ) s'humiliant devant
Louis XIV pour en obtenir des secours pécuniaires , et les
Dd
5.
cen
418 MERCURE DE FRANCE ,
mêmes personnages , à quelque tems de là , agissant de con
cert pour réprimer l'orgueit de ce monarque et le faire
trembler sur son trône , conduit naturellement à une réflexion
, à laquelle l'historien anglais ne paraît pas avoir
pensé; c'est que sa nation , sans dignité dans la mauvaise
fortune , est sans modération daus la bonne. )
« Les principaux agens employés dans cette négociation
(d'emprunts à la cour de France) étaient lord Churchill,
Sunderland , Rochester et Godolfine , tous aussi distingués
par leur habileté que par leur haute naissance ; mais dont
les lumières et les principes semblent avoir été corrompus
par la nature même de l'entreprise dont ils s'étaient charges.
Relativement au lord Godolphine en particulier , avec quel
regret ne le voit-on pas engagé dans cette honteuse transaction?
Combien un pareil souvenir a dû l'humilier à ses
propres yeux dans le cours de sa vie ? Lorsque Barillon négociait
avec lui , sans doute il était loin de supposer qu'un
jour ce même homme se trouverait à la tête d'une administration
qui enverrait Churchill, non plus à Paris pour y
mendier des pensious , mais sur le continent pour y coaliser
P'Europe contre Louis XIV, pour vaincre ses armées , envahir
son territoire et abattre sa puissance. Le lecteur a de la
peine à se persuader que le Churchill, leGodolphine dont
il est question dans ce moment, soient les mêmes personnages
qui , dans la suite , l'un à la tête des affaires et l'autre
des armées , conduisirent avec tant de gloire la guerre de la
Succession. Combien ils parraissent petits dans une circonstance
et combien grands dans l'autre ! A quelle cause peut
tenir cette excessive différence ? doit-on l'attribuer au plus
ou moins de génie dans la personne des princes qu'ils servaient
tous deux , à des époques différentes ? Dans l'art de
gouverner, la reine Anne paraît avoir été inférieure même
à son père. Jouissaient-ils d'un plus haut degré de faveur et
de confiance? Le fait contraire est universellement reconnu .
Mais , dans le premier cas , ils étaient les instrumens d'un roi
qui conspirait contre son peuple, et dans l'autre , les ministres
d'un gouvernement libre qui agissait avec des principes
élevés et dans des vues honorables .
En lisant ce court extrait , nos lecteurs voudront bien se
rappeler que nous n'avons eu d'autre intention que de leur
donner une idée du style de cet ouvrage , que nous ne connaissons
encore nous-mêmes que par les fragmens qu'en ont
publiés les éditeurs du Répertoire de Littérature anglaise.
JOUY.
MAI 1809 . 9 4ig
SPECTACLES.
Opéra Comique.-Ce théâtre vient de donner une pièce
nouvelle intitulée : la Ferme du Mont- Cénis : c'est une bien
triste acquisition. Une telle ferme ne lui portera pas de
gros revenus , et s'il est tems de résilier le bail, c'est un
conseil d'ami à lui donner .
Cette ferme , assise sur une montagne de glace , entourée
de précipices affreux , sans cesse menacée par d'énormes
avalanches , ou par des torrens subitement formés , ne peut
obtenir de bien abondantes récoltes; mais le fermier Gaspard
y compte ses jours par des bienfaits , et comme les
ermites généreux du Saint -Bernard , quand il a sauvé beaucoup
de malheureux , il dit que l'année est bonne. Ce fermier
, il est vrai , n'est pas un homme comme un autre ; il
a joué un rôle , il a été militaire , il a enlevé la fille d'un
seigneur puissant , du duc de Novarre , et a trouvé avec
elle un asile au sein de la montagne. Les recherches du
père ne paraissent pas avoir été très-actives ; car le ménage
estpaisible, de longues années se sont écoulées , le ravisseura
vieilli , et son Hélène sera bientôt grand'mère ; elle
est près de marier sa fille à un nommé Charles , que Gaspard
a trouvé dans la neige , et qui l'aide journellement à
en tirer les autres. Un orage s'annonce par le bruissement
des vents , le craquement de la montagne ; bientôt il éclate ,
et les avalanches roulent du haut des monts , la neige
tombe à flocons pressés. Gaspard et Charles , armés de
cordes et de pieax , se précipitent au plus fort du danger;
bientôt ils en ramènent un malheureux proscrit qui fuit sous
les haillons de la misère. Des soldats chargés de l'atteindre
paraissentbientôt ; après les soldats viennent deux officiers
français , dont l'un garde un sévère incognito. Voilà
donc , dans la même maison , réunis et cachés les uns aux
autres , une assez grande quantité de personnages qui ne
se connaissent point et se cherchent , et que le spectateur
ne connaît pas davantage. Si l'on avait annoncé la pièce
sous le nom d'Enigme ou de Logogriphe , certes on n'eût
pas trompé le public , et les cent soixante Edipes qui ont
déviné laCharade avant M. Muzard auraient pû s'exercer';
mais ici il n'y a nulle curiosité , l'obscurité est trop profonde
; nul intérêt , les personnages sont trop nombreux et
leur situation trop énigmatique : aussi quand l'auteur ,
étouffé lui-mêmedans les liensde son imbroglio , a été obligé
Dd 2
420
MERCURE DE FRANCE ,
-
de les desserrer , quand il a accumulé les reconnaissances ,
en les affublant de tout le pathétique du mélodrame , il n'a
pas même eu la satisfaction de reconnaître que les spectateurs
cherchaient le plaisirde la ssuurrprise. Ils étaient d'une
complète indifférence sur l'article du dénouement. Novarre
s'est nommé , c'était le malheureux sauvé de l'abyme ; soit ,
a dit le Parterre. Novarre a reconnu sa fille dans la femme
de Gaspard.-A merveille . Charles était aussi un proscrit
de haut parage , Montmélian est le nom qu'il déclare.
-Qu'importe ce nom ou un autre ?- Les officiers français
prennent les proscrits sous leur protection. -Alabonne
heure. Voilà qui est bien français. - Mais l'un d'eux déclare
s'appeler Bayard. - Qui ? Bayard , le Chevalier sans
peur et sans reproche ?- Lui-même : qui l'aurait attendu
là ? Personne. La scène se passe donc du tems de Louis XII ?
Apparemment ; et pourquoi n'en savions nous rien ? et
pourquoi le nom de Bayard se trouve-t-il jeté là comme au
hasard , sans but et sans nécessité , et comment tous ces
événemens ont-ils pu avoir lieu , et comment un auteur
dramatique a-t-il pu les concevoir ou les copier , et comment
a-t-on pu recevoir sa pièce ? Voilà bien des questions.
Lepublic les faisait sans humeur et même assez gaîment. Plus
les acteurs faisaient semblant de pleurer , plusilriaitdebon
coeur. Je ne sais quelle sorte de drame båtard , de mélodrame
ou de tragédie lyrique était sur la scène ; mais si l'Opéra-
Comique était ce jour-là quelque part , c'était au parterre .
Les parodistes y étaient en force ; les quolibets circulaient
avec rapidité, les sifflets même paraissaient montés sur le
mode ironique , et rien de plus ; cela était juste : si une
pièce qui ne réussit pas à faire pleurer , ne faisait pas rire, il
y aurait de quoi mourir d'ennui.
Les auteurs ont été priés de garder l'anonyme ; on trouvait
qu'ils auraient beaucoup mieux fait de garder leur pièce
dans leur portefeuille : mais un indiscret ou un ami maladroit
les a trahis ; le lendemain ils étaient nommés sur l'affiche,
et ils ne peuvent en être accusés; il n'est pas d'usage
d'aller décliner son nom à des gens qui ne le demandent
pas. Cette manière de les nommer ressemble à une dénonciation;
c'est peut-être une vengeance du caissier , toujours
plus éclairé en fait de pièces nouvelles que le comité de
réception.
Essayons de donner à l'un des auteurs quelque consolation.
Avant la Ferme du Mont-Cénis , on avait donué laMélomanie;
dans cette composition, légère , vive , originale ,
ΜΑΙ 1809. 421
pittoresque, tout est digne du titre et tout le remplit. Après
l'avoir entendue , le parterre est Mélomane pendant tout un
entr'acte , et pendant trente ans , cette charmante composition
a prouvé que son auteur n'avait pas besoin de se cacher
sous le nom supposé d'un maître italien pour faire réussir son
joli opéra , le nouveau Don Quichotte. Cette bouffonnerie fut
entendue avec un plaisir inexprimable à côté de Tulipano luimême
et des chef-d'oeuvres donnés par la troupe de Monsieur.
Le goût de l'Italie respire dans ces deux ouvrages de M. Champein
, et la manière des maîtres y est empreinte. Il a été
depuis moins heureux; c'est qu'il a déplacé son talent, et
qu'il a, je crois , été long-tems sans écrire, long-tems éloigné
de la carrière . On n'y rentre pas toujours avec la même
force; il est cependant fait encore pour la fournir d'une
manière brillante ; mais il faut qu'il y soit conduit par une
Muse piquante et enjouée , qui, en échange de l'esprit du
poète, fasse un appel à l'esprit du musicien; alors elle ne le
trouvera ni endormi ni rebelle,
La représentation de la Mélomanie a donné à Mlle Regnault
l'occasion de continuer ses débuts avec un brillant
succès. Le nom qu'elle porte est d'un heureux augure à ce
théâtre; on se rappelle les prodiges de la cantatrice brillante
qui le portait avant elle : elle ne paraît pas vouloir en
rester indigne ; ce nom semble pour elle un encouragement
plus qu'un fardean , et un utile point de comparaison plus
qu'un rapprochement dangereux.
Le théâtre dont nous parlons ici est en ce moment dans
une mauvaise veine ; nul autre plus que lui n'est sujet à de subites
variations dans cette faveur publique dont tous ont besoin.
Il est cependant difficile de concevoir qu'un théâtre qui
possède deux chanteurs excellens , tous deux bons acteurs ;
des cantatrices telles que Mme Duret et Mlle Regnault ; de
bons comédiens, comme Chenard , Gavaudan , Juliet , Lesage
, Paul , Moreau ; qu'une troupe enfin, plus complète ,
et à certains égards meilleure qu'elle ne l'ajamais été, ne
réussisse pas à se former un répertoire qui attire constamment
du monde. La variété qu'il cherche est peut-être un
danger; il vaudrait mieux être fidèle à son genre , et le bien
traiter , que de les essayer tous successivement. Deux usurpateurs
sur-tout méritent d'être ici signalés , le Mélodrame
et le Vaudeville; l'un , étouffe l'Opéra - Comique , l'écrase
sous le poids de son vain luxe , de son faux pathétique et de
son galimathias sentimental ; l'autre , l'affaiblit , l'énerve et
le rapetisse, en le proportionnant à sataille , en le mesurant
sur sa faiblesse, Dans tout cela, il n'y a pas de part réservée
422 MERCURE DE FRANCE,
à la comédie , point de part à la musique , et l'Opéra-Comique
n'existe trop souvent que de nom,
SCIENCES .
MM. Magendie et Delille viennent de faire sur des animaux
vivans des expériences très - multipliées avec l'extrait de
Pupas. Cet extrait est le suc avec lequel les Insulaires de
Bornéo et de Java empoisonnent la pointe de leurs flèches .
Il résulte de ces expériences , que l'extrait en question agit
spécialement sur la moelle de l'épine , et produit , dans les
parties qui reçoivent leurs nerfs de cette moelle, de violentes
convulsions subitement entrecoupées de calme , reprenant
ensuite avec une intensité nouvelle , et se terminant enfin
par la mort. On obtient des effets semblables , avec la noix
vomique et la feve de Saint- Ignace , qui sont de la même
famille que l'upas . Employé à très-petites doses , l'extrait
dont nous parlons n'est pas mortel , et ne fait plus qu'exciter
P'action de la moelle épinière , et des parties qu'elle anime .
Or, il peut se présenter dans le cours des maladies mille
cas où une telle excitation serait d'un extrême,utilité. C'est
encore par des essais de cette nature que l'on peut espérer de
rencontrer un jour des spécifiques contre des poisons sur
l'action desquels la médecine n'a pas eu de prise jusqu'à
présent. E. PARISET.
SOCIÉTÉS SAVANTES.
L'Athénée de Niort a, dans la séance publique qu'elle a
tenue le 19 de ce mois , décerné le prix d'éloquence , dont le
sujet était l'éloge de Duplessis-Mornay, à M. Henri-Duval ,
sous- chef au bureau des beaux-arts du ministère de l'intérieur
(*). M. Laurens , imprimeur-libraire de Paris, a mérité
une mention honorable . Il y avait treize éloges au concours.
La même société a proposé pourprixd'éloquence une médaille
d'or , et pour sujet l'éloge de Bossuet, évêque de Meaux ;
pour prix de poésie une médaille d'or de même, valeur , et
pour sujet Tobie , cet israëlite vertueux que nos livres saints
ont si justement vanté comme un modèle de charité , de
patience et de piété. Les ouvrages doivent être envoyés au
secrétaire de l'Athénée avant le 15mars 1810.
(*) En décernant le prix à M. Henri-Duval , l'Athénée l'a nommé
Correspondant associé.
MAI 1309. 423
POLITIQUE .
Paris , 26 Mai.
Lavictoire est toujours attentive aux promesses que l'Empereur
fait sur le champ de bataille , et leur est toujours
fidèle : celles que S. M. a faites aux Bavarois dans sa noble
harangue , celles qu'il a faites à l'Autriche avec une juste
indignation , sont remplies. Les Bavarois l'ont va combattre
scul a leur tete , commettant à leur courage et à leur fidélité
le succès de ses premières opérations ; leur territoire est
purgé d'ennemis; leur capitale est reconquise , et celle de
leurs impudens agresseurs est elle-même occupée. La cour
d'Autriche fait en Hongrie , où déjà Pavaient précédée les
archives et les effets les plus précieux de la couronne. Ainsi
s'accomplissent pour elle les prédictions des lhommes les plus
éclairés de la monarchie , vainement opposées aux déclama
tions de quelques insensés. Avant Jena , les vieux compagnons
de Frédéric ,justes appréciateurs de la force de l'armée
française et du génie de son chef, voulaient assurer la
paix à leur pays; ils payèrent de leur sang le peu de cas que
l'on fit de leurs conseils. Il en est de ménie aujourd'hui ; et
il est curieux d'apprendre que des hommes , parmi lesquels
il en est qui furent très-ardens ennemis de la France , ont
hasardé tout aussi vainement les conseils de la sagesse et surtout
ceux de l'expérience auprès de l'empereur d'Autriche.
Les Manfredini , les Thugut , les Zinzendorff avaient fait les
plus vives, les plus pressantes réclamations; le prince de
Ligne , celui même dont les écrits viennent d'être lus en
France avec tant d'avidité , et dont ces mêmes écrits devaient
faire pressentir l'opinion , disait dans un style qui suffirait
pour le faire reconnaître : «Je croyais être assez vieux pour
ne pas survivre à la chûte de la monarchie autrichienne.>>>
Plus hardi , le comte de Wallis comparait l'empereur Francois
partant pour l'armée , à Darius marchant contre Alexandre.
Le comte de Gobentzel , principal auteur de la guerre
de 1805 , reconnaissant sans doute sa faute , l'expiait au lit de
mort, et conjurait son maître de rester fidèle au traité de
Presbourg , content d'un sort etd'un rang qui fut celui de
ses ancêtres. Napoléon , disait-il, sera vainqueur , et il aura
le droit d'ètre inflexible : ce furent ces dernières paroles.
ces sages avis , l'empereur ne pouvait opposer que de vaines
espérances d'une chance plus heureuse à la guerre ; on a
A
424 MERCURE DE FRANCE ,
cependant surpris , sortant de sa bouche , une indiscrétion
qui altère un peu le sens de son Manifeste , et décèle imprudemment
la véritable pensée de son cabinet. Manfredini lui
représentait que peut-être les Français rentreraient àVienne :
Bah! bah ! dit-il, ils sont tous en Espagne! Certes , le
commentateur de la Déclaration et du Manifeste n'aurait pu
y trouver une réponse plus directe et plus positive.
Il est des malheurs inséparables de la guerre , il en est
d'autres que l'on peut épargner à l'humanité. Cette tâche
honorable aconstamment été celle des Français dans toutes
leurs guerres ; mais dans celle-ci particulièrement , c'est
l'acharnement de leurs ennemis qui a été inutilement funeste
à leurs propres foyers . Ratisbonne accuse déjà leur généralissime
de ses désastres : à Vienne , c'est un autre archiduc.
Le jeune Maximilien , frère de l'impératrice , qui avait
juré de s'ensevelir sous les débris de Vienne , et qui en effet,
l'eût détruit par son feu si une manoeuvre hardie et brillante
n'eût porté l'armée française à une distance très-voisine de
laplace. Ainsi ce sont les défenseurs d'une capitale qui y
répandent l'incendie , ce sont les vainqueurs qui s'y pré,
cipitent pour l'arracher aux flammes .
Le VII bulletin renferme sur ces mémorables événemens
des détails qu'il est impossible de ne pas consigner ici .
4
L'archiduc Maximilien avait fait ouvrir des registres pour recueillir
les noms des habitans qui voudraient se défendre. Trente individus seulement
se firent inscrire , tous les autres refusèrent avec indignation ;
déjoué dans ses espérances par le bon sens des Viennois , il fit venir
10 bataillons de landwehr et 10 bataillons de troupes de ligne , composant
une force de 15 à 16,000 hommes , et se renferma dans la place.
Le duc de Montebello lui envoya un aide-de-camp porteur d'une
sommation ; mais des bouchers et quelques centaines de gens sans aven
qui étaient les satellites de l'archiduc Maximilien , s'élancèrent sur le
parlementaire , et l'un deux le blessa . L'archiduc ordonna que le misérable
, qui avait commis nue action aussi infâme , fût promené en
triomphe dans toute la ville , monté sur le cheval de l'officier français ,
et environné par la landwehr.
Après cette violation inouie du droit des gens , on vit l'affreux spectacle
d'une partie d'une ville qui tirait contre l'autre , et d'une cité dont
les armes étaient dirigées contre ses propres concitoyens .
Le général Andréossy, nommé gouverneur de la ville , organisa daus
chaque faubourg des municipalités , un comité central des subsistances ,
et une garde nationale , composée des négocians , des fabricans et de
tous les bons citoyens , armés pour contenir les prolétaires et les mauvais
sujets.
Le général gouverneur fit venir à Schoenbruun une députation des
buit faubourgs : l'Empereur la chargea de se rendre dans la cité , pour
porter la lettre écrite par le prince de Neuchâtel , major-général , à Parchiduc
Maximilien. Irecommanda aux députés de représenter àl'ar
ΜΑΙ 1809 . 425
chiduc que, s'il continuait à faire tirer sur les faubourgs , et si nn seul des
habitansyperdait la vie par ses armes, cet acte de frénésie, cet attentat
euvers les peuples , briseraient à jamais les liens qui attachent les sujets
àleurs souverains .
La députation entra dans la cité , le 11 à dix heures du matin , et
l'on ne s'aperçut de son arrivée que par le redoublement du feu des
remparts . Quinze habitans des faubourgs ont péri , et deux Français
seulement ont été tués .
La patience de l'Empereur se lassa : il se porta , avec le duc de Rivoli,
sur le bras du Danube qui sépare la promenade du Prater des faubourgs ,
et ordonna que deux compagnies de voltigeurs occupassent un petit
pavillon sur la rive gauche , pour protéger la construction d'un pont. Le
bataillonde grenadiers qui défendait le passage , fut chassépar ces voltigeurs
et par la mitraille de 15 pièces d'artillerie. A huit heures du soir ,
cepavillon était occupé et les matériaux du pont réunis. Le capitaine
Portalès, aide-de-camp du prince de Neuchâtel , et le sicur Susaldi ,
aide-de-camp du général Boudet, s'étaient jetés des premiers à la nage
pour aller chercher les bateaux qui étaient sur la rive opposée.
A neuf heures du soir ,une batterie de vingt obusiers , construite par
les généraux Bertrand et Navelet , à cent toises de la place , commença
le bombardement : 1800 obus furent lancés en moius de quatre heures ,
et bientôt toute la ville parut en flammes. Il faut avoir vu Vienne , ses
maisons à huit à neuf étages , ses rues resserrées , cette population si
nombreuse daus une aussi étroite enceinte , pour se faire une idée du
désordre , de la rumeur et des désastres que devait occasionner une telle
opération.
L'archiduc Maximilien avait fait marcher , à une heure du matin ,
deux bataillons en colonne serrée , pour tâcher de reprendre le pavillon
qui protégeait la construction du pont. Les deux compagnies de voltigeurs
qui occupaient ce pavillon qu'elles avaient crénelé , reçurent l'ennemi à
bout portant : leúr feu et celui des quinze pièces d'artillerie qui étaient
sur la rive droite, couchèrent par terre une partie de la colonne; le reste
se sauva dans le plus grand désordre .
L'archiduc perdit la tête au milieu du bombardement , et au moment
sur-tout où il apprit que nous avions passé un bras du Danube , et que
nous marchions pour lui couper la retraite. Aussi faible , aussi pusilla-
Dime qu'il avait été arrogant et inconsidéré , il s'enfuit le premier et
repassa les ponts. Le respectable général O'Reilly n'apprit , que par la
fuite de l'archiduc , qu'il se trouvait investi du commandement.
Le 12, à la pointe du jour , ce général fit prévenir les avant-postes
qu'on allait cesser le feu , et qu'une députation allait être envoyée à
'Empereur.
Cette députation fut présentée à S. M. dans le parc de Schoenbrunn .
Elle était composée de Messieurs , le comte Dietrichstein , maréchal
provisoire des Etats; le prélat de Klosternenbourg; le prélat des Ecossais;
le comte Pergen; le comte Veterani; le baron de Bartenstein ;
M. de Mayenberg ; le baron de Hafen , référendaire de la Basse-Autriche,
tons membres des Etats ;
L'archevêque de Vienne; le baron de Lederer , capitaine de la ville ;
M. Wohlleben, bourguemaître ; M. Meher , vice-bourguemaître ; Egger ,
Pinck , Heisn , ces trois derniers conseillers du magistrat:
S. M. assura les députés de sa protection; elle exprima la peine que
fui avait fait éprouver la conduite inhumaine de leur gouvernement qui
n'avait pas craint de livrer sa capitale à tous les malheurs de la guerre ,
qui , portant lui-même atteinte à ses droits , au lieu d'être le roi et le
426 MERCURE DE FRANCE ,
père de ses sujets , s'en était montré l'ennemi et en avait été le tyran .
S. M. fit connaître que Vienne serait traitée avec les mêmes ménagemens
vet les mêmes égards dont on avait usé en 1805. La députation répondit
à cette assurance par les témoignages de la plus vive reconnaissance .
Aneufheures du matin , le duc de Rivoli avec les divisions Saint -Cyr
et Boudet s'est emparé de la Léopoldstadt.
Pendant ce tems , le lieutenant- général O'Reilly envoyait le lieutenant-
général de Vaux et M. de Beloutte , colonel , pour traiter de la
capitulation de la place . La capitulation ci-jointe , a été signée dans la
Boisée; et le 13, à six heures du matin, les grenadiers du corps d'Oudinot
ont pris possession de la ville.
CAPITULATION pour la remise de. Vienne à l'armée de S. M. PEmpereur
des Français , Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération
du Rhin.
Passée entre M. le général de division Andréossy, inspecteur-géné
ral du corps impérial de l'artillerie , grand-officier de la Legiond'honneur
, commandant de la Couronne defer , stipulant pour
S. M. l'Empereur et Roi.
Et M. le baron de Vaux , lieutenant général, et le colonel Beloutte,
au nom du lieutenant-général comte O'Reilly stipulant pour la
place et la garnison de Vienne.
Art. Ier . La garnison sortira avec les honneurs de la guerre, emmenant
avec elle ses canons de bataille , ses armes , ses caisses militaires , ses
équipages , chevaux et propriétés . Il en sera de même pour les corps et
branches qui appartiennent à l'armée. Ces troupes seront conduites par
lecheminleplus court à l'armée autrichienne, et recevront ( gratis )
sur leur route leurs subsistances en vivres et fourrages , ainsi que les
voitures de réquisition qui leur seraient nécessaires . Refusé.
[ La garnison sortira avec les honneurs de la guerre , et après avoir
défilé, elle posera les armes sur les glacis et sera prisonnière de guerre
Ies officiers conserveront toutes leurs propriétés et les soldats leurs sacs .]
II. A dater du moment de la signature de la capitulation , il sera
accordé à ces troupes trois fois vingt-quatre heures pour sortir de la
place. Refusé.
[ La Porte de Carinthie sera remise demain treize à six heures du
matin aux troupes de S. M. l'Empereur et Roi. La garnison sortira à
neuf heures . ]
III . Tous les malades et blessés , ainsi que les officiers de santé qu'il
sera nécessaire de laisser près d'eux , sont recommandés à la magnanimité
de S. M. l'Empereur des Français . Accordé.
IV . Tout individu , et particulièrement tout officier compris dans cette
capitulation qui , par des raisons légitimes , ne pourra sortir de la place
enmême tems que la garnison , obtiendra un délai et la liberté , à l'expiration
de ce délai , de rejoindre son corps . Accordé.
V. Les habitans de toute classe seront maintenus dans leurs propriétés,
priviléges , droits , libertés , franchises et exercices de leurs métiers , et
ne pourront être recherchés en rien par rapport aux opinions qu'ils ont
manifestées avant la présente capitulation . Accordé.
VI . Le libre exercice des cultes sera maintenu . Accordé.
VII . Les femmes et les enfans de tous les individus composant la garnison
, auront la liberté de rester dans la place , et d'y conserver leurs
propriétés et celles qui pourraient leur avoir été laissées par leurs maris .
Ces femmes quand elles seront rappelées par leurs maris , pourront
MAI 1809. 427
sans difficulté les rejoindre, et emporter avec elles les susdites propriétés .
Accordé.
VIII . Les pensions militaires continueront d'être payées à tous les
individus qui en jouissent , soit militaires pensionnés , invalides employés
àune administration militaire, ainsi qu'aux femmes de militaires ,
Tous ces individus auront la faculté de rester dans la place, ou de changer
de pays à leur gré . Accordé.
IX. Les droits des employés aux administrations militaires , par rapport
à leurs propriétés , séjour, départ, seront les mêmes que ceux de la
garnison. Accordé.
X. Les individus de la bourgeoisie armée jouiront des droits déja
mentionnés en l'art. V de la présente capitulation. Accordé.
XI . Les académies militaires , les maisons d'éducation militaires pour
les enfans des deux sexes , les fondations générales et particulières faites
en faveur de ces établissemens seront conservées dans leur forme actuelle
etmises sous la protection de l'Empereur Napoléon. Accordé.
XII . Les caisses , magasins et propriétés du magistrat de la ville de
Vienne , celles du corps des Etats de la Basse-Autriche , ainsi que les
fondations pieuses , seront conservées dans leur intégrité. ( Ceci n'est
point militaire. ]
XIII. Il sera nommé des commissaires respectifs pour l'échange et
l'exécution des articles ci-dessus de la présente capitulation. Ces commissaires
régleront les droits de la garnison , conformément aux articles
précédens . Accordé.
XIV. On pourra immédiatement après la signature de cette capitulation
l'envoyer , par un officier , à S. M. l'Empereur d'Autriche , et , par un
autre officier , à S. A. I. Parchiduc Charles , généralissime . Accordé.
[ Avec la faculté à M. le lieutenant-général comte O'Reilly de se rendre
lui-même auprès de son souverain. ]
XV. S'il survient quelque difficulté sur les termes exprimant les conditions
de la présente capitulation , l'interprétation sera faite en faveur
de la garnison et des habitans de la ville de Vienne . Accordé.
XIV. Après la signature de la présente capitulation et l'échange des
ôtages , la demi-lune de la porte de Carinthie sera livrée aux troupes de
S. M. l'Empereur des Français , et les troupes françaises ne pourront
entrer dans la place qu'après que les troupes autrichiennes l'auront
évacuée. Refusé. ( Renvoyé à l'art . II. )
Fait double, Maria-Hilf ( dans les lignes de Vienne ), le 12 mai 1809 .
Signé, ANDRÉOSSY , DE VAUX et BELOUTTE.
Acebulletin étaientjointes les proclamations de l'archiduc;
leur lecture après l'événement ne peut inspirer que peu
d'intérêt; elles prouvent qu'il régnait dans la ville qui lui
était confiée beaucoup de confusion, de désordre, de terreur,
état auquel on fesaient qu'ajouter la rigueur etl'exagération
de ses mesures .
Le VIII bulletin fait connaître les premiers faits de l'occupation
de Vienne , l'ordre renaissant dans la ville sous les
ordres du général Andréossy , dans ce militaire que les
Viennois estimaient comme ambassadeur de France et
dont la mission devient encore une fois au milieu d'eux ,
pacifique et paternelle ; nous l'insérerons ici par extrait :
,
1
428 MERCURE DE FRANCE ,
Vienne, le 16 mai 1809.
Leshabitans de Vienne se louent de l'archiduc Rainier. Il était gouverneur
de Vienne , et , lorsqu'il eut connaissance des mesures révolutionnaires
ordonnées par l'Empereur François II , il refusa de conserver
le gouvernement. L'archiduc Maximilien fut envoyé à sa place. Ce
jeune prince, ayant toute l'inconséquence de son âge , déclara qu'il s'enterrerait
sous les ruines de la capitale. Il fit appeler les hommes turbulens
et sans aven , qui sont toujours nombreux dans une grande ville,
Les arma de piques , et leur distribua toutes les armes qui étaient dans
les arsenaux. En vain les habitans lui représentèrent qu'une grande
ville , parvenue à un si haut degré de splendeur , au prix de tant de travaux
et de trésors , ne devait pas être exposée aux désastres que la
guerre entraîne avec elle. Ces représentations exaltèrent sa colère , et
sa fureur était portée à un tel point , qu'il ne répondait qu'en ordonnant
dejeter sur les faubourgs des bombes et des obus , qui ne devaient tner
quedes Viennois , les Français trouvant un abri dans leurs tranchées ,
et leur sécurité dans l'habitude de la guerre.
Les Viennois éprouvaient des frayeurs mortelles , et la ville se croyait
perdue , lorsque l'Empereur Napoléon , pour épargner à la capitale les
désastres d'unedéfense prolongée , en la rendant promptement inutile ,
fit passer le bras du Danube et occuper le Prater.
A huit heures , un officier vint annoncer à l'archiduc qu'un pont se
construisait , qu'un grand nombre de Français avait passé la rivière à la
nage , et qu'ils étaient déjà sur l'autre rive. Cette nouvelle fit pâlir ce
prince furibond , et porta la crainte dans ses esprits . Il traversa le Prater
en toute hâte; il renvoya au-delà des ponts chaque bataillon qu'il rencontrait,
et il se sauva sans faire aucune disposition , et sans donner à
personne le commandement qu'il abandonnait: c'était cependant le
même homme qui , une heure auparavant , protestait de s'ensevelir sous
les ruines de la capitale.
L'Empereur a passé hier la revue de la division de grosse cavalerie du
général Nansouty. Il a donné des éloges à la tenue de cette belle division
qui , après une campagne aussi active , a présenté cinq mille chevaux en
bataille. S. M. a nommé aux places vacantes, a accordé le titre debaron,
avec des dotations en terre, au plus brave officier , et la décoration de la
Légion d'honneur , avec une pension de 1200 fr. , au plus brave cuirassier
de chaque régiment.
On a trouvé àVienne 500 pièces de canon, beaucoup d'affûts , beaucoupde
fusils, de poudre etde munitions confectionnées, et une grande
quantité de boulets et de fer coulé.
Il n'y a eu que dix maisons brulées pendant le bombardement. Les
Viennois ont remarqué que ce malheur est tombé sur les partisans les
plus ardens de la guerre; aussi disaient-ils que le général Andréossy dirigeait
les batteries .
La nomination de ce général au gouvernementde Viennea été agréable
à tous les habitans : il avait laissé dans la capitale des souvenirs honorables
, et ilyjouit de l'estime universelle .
Quelques jours de repos ont fait beaucoup de bien à l'armée ; et le
tems est si beau que nous n'avons presque pas de malades. Le vin que
l'on distribue aux troupes , est abondant et de bonne qualité.
La monarchie autrichienne avait fait pour cette guerre , des efforts
prodigieux : on calcule que sès préparatifs lui ont coûté an-delàde 300
millions en papier, La masse des billets en circulation excède 1500 millions.
La courde Vienne a emporté les planches de cette espèce d'assi
ΜΑΙ 1809. 429
gnats, hypothéqués surune partiedes minesde la monarchie; c'est-à-dire ,
surdes propriétés presque chimériques , et qui ne sont pas disponibles.
Pendant qu'on prodiguait ainsi un papier-monnaie que le public ne
pouvait pas réaliser , et qui perdait chaque jour davantage , la cour faisait
acheter , par les banquiers de Vienne , tout l'or qu'elle pouvait se
procurer , et l'envoyait en pays étranger. Il ya à peine quelques mois
quedes caisses de ducats d'or , scellées du sceau impérial , ont été expédiées
pour la Hollande par le nord de l'Allemagne.
ORDRE.
1. La milice , dite landwehre , est dissoute .
2. Une amnistie générale est accordée à tous ceux de ladite milice qui
se retireront dans leurs foyers dans le délai de quinze jours , au plus tard,
après l'entrée de nos troupes dans les pays auxquels ilsappartiennent-
5. Faute par les officiers de rentrer dans ledit délai, leurs maisons
seront brûlées , leurs meubles et leurs propriétés confisqués .
4. Les villages qui ont fourni des hommes à la milice dite landwehre,
sont tenus de les rappeler, et de livrer les armes qui leur ont été remises.
5. Les commandans des diverses provinces sont chargés de prendre
les mesures pour l'exécution du présent ordre.
Ennotre camp impérial de Schoenbrunn , le 14 mai 1809.
Signé , NAPOLÉON.
Par l'Empereur ,
Leprince de Neuchâtel major-général , ALEXANDRE.
Il est ordonné aux gouverneurs de province, aux commandans d'armes ,
et à tous ceux à qui il appartiendra , de faire exécuter ponctuellement
lesdispositions du présent ordre.
Leprince de Neuchâtel, major-général, ALEXANDRE.
Extrait des minutes de la secrétairerie-d'état.
Ennotre camp impérial de Ratisbonne , le 24 avril 1809.
Napoléon , Empereur des Français , Roi d'Italie , Protecteur de
laConfédération du Rhin , etc. etc. etc.
Nous avons décrété et décrétous ce qui suit :
Art. Jer. L'ordre Teutonique est supprimé dans tous les Etats de la
Confédération du Rhin .
2. Tous les biens et domaines dudit Ordre seront réunis au domaine
des priuces dans les Etats desquels ils sont situés .
3. Les princes au domaine desquels lesdits biens auront été réunis ,
accorderont des pensions à ceux de leurs sujets qui en jouissaient en
qualité demembres de l'Ordre .
Sont spécialement exceptés de la présente disposition ceux desdits
sujets membres de l'Ordre qui auront porté les armes pendant la guerre
actuelle, soit contre nous, soit contre les Etats de la Confédération , ou
qui serontrestés en Autriche depuis la déclaration de guerre.
4. Le pays de Mergentheim avec les droits , domaines , revenus attachés
àla grande maîtrise , et mentionnés dans l'article 12 du traité de
Presbourg,sont réunis à la couronne de Wirtemberg.
Signé, NAPOLÉON.
Extrait des minutes de la secrétaireric-d'état.
En notre camp impérial de Ratisbonne , le 24 avril 1809.
Napoléon , Empereur des Français , Roi d'Italie , Protecteur da
laConfédération du Rhin, etc. etc, etc,
:
430 MERCURE DE FRANCE ,
Considérantque les anciens princes et comtes de l'Empire qui , parl'effet
de l'acte de la Confédération du Rhin, ont cessé d'être princes et comes
immédiats , ont dû , conformément aux dispositions des articles 7 et31
dudit acte , renoncer aux services de toutes autres puissances que celles
des Etats confédérés ou aux alliés de la Confédération , et établir leur
résidence dans les Etats confédérés on alliés ;
Que cependant un certain nombre d'entr'eux non-seulement ne s'est
pas conformé à ces dispositions , mais s'est mis en état de révolte permanente
contre nous et contre les souverains de la Confédération ;
Que c'est principalement à leurs intrigues que les peuples du Continent
doivent le renouvellementdes hostilités ;
Que pour consolider la Confédération du Rhin , et repousser de son,
seintoute influence contraire à ses premiers intérêts ; il est indispensable
de déposséder les anciens princes et comtes de l'Empire qui ont profité
des relations que leurdonnent leurs propriétés dans ses Etats pourconspirer
contre elle avec l'Autriche;
Qu'enfin des considérations de haute politique commandent cette
mesure comme la plus propre à procurer le rétablissement de la paix
publique en Allemagne ;
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. Jer. Le séquestre sera apposé sur tous les biens des ci-devant
princes et comtes de l'Empire , et membres de l'ordre équestre qui ne se
sont pas conformés aux dispositions des articles 7 et 31 de l'acte de la
Confédération du Rhin, et spécialement de ceux qui ont continné à
occuper des emplois soit civils , soit militaires au service de l'Autriche .
2. Lesdits biens seront confisqués , savoir :
Une moitié au profit des princes de la Confédération du Rhin , tant
comme indemnité des frais de la guerre , que pour dédommager leurs
sujets des réquisitions , et autres charges et pertes occasionnées par la
guerre;
Et une autre moitié à notre profit pour être employées , tant comme
indemnité des frais de la guerre , que pour récompenser les officiers et
soldats de nos armées qui auront rendu le plus de services pendant la
durée de cette campagne. Signé, NAPOLÉON .
Déjà ce décret est exécuté dans sa dernière disposition.
En passant la revue de la belle division de cuirassiers , commandée
par le général Nansouty , division qui présentait
5000 chevaux en bataille , après un mois de marches forcées
et de combats sans relâche , l'Empereur a donné des
baronies , des croix d'honneurs et des pensions , au plus
brave officier et au plus brave cuirassier qui lui a été présenté
à la tête de chaque régiment.
L'armée d'Italie poursuit ses succès , et sa marche rapide
sur les pas de l'archiduc Jean qui regagne en toute hâte la
ligne des frontières autrichiennes et la déjà repassée. Le
quartier-général était le 15à Ponteba, en Frioul. Le même
jour , deux divisions sous les ordres du général Grenier ,
ont passé la rivière pour se porter en avant sur Malborghetto.
Le 16 , la ville a été forcée au pas de charge , sous
le feu du fort , et toutes les maisons voisines ont été occupées
. Le 17 , S. A. I. le prince vice-roi , a commandé l'asΜΑΙ
1809 . 431
saut du fort , qui a été emporté. L'ennemi , complètement
battu , a eu plus de 1000 hommes tués , on lui a fait 4000
prisonniers et pris 22 canons. La rapidité de la marche , la
difficulté des passages , et la destruction des ponts ,
mettent pas à l'arquée de se servir toujours de son artillerie. ne per-
Son infanterie , sa cavalerie , passent seules ; mais leur courage
et leur ensemble y suppléent , et leurs victoires en sont
plus glorieuses .
En Dalmatie , les Autrichiens ont aussi donné le signal
du combat ; l'armée du général Marmont , duc de Raguse ,
a été attaquée , et a vivement repoussé l'ennemi. Son général
l'a félicitée , dans une
proclamation , de sortir du repos
- auquel , depuis tr is ans , elle était condamnée. Il lui a
annoncé des fatigues , des privations , des périls , et lui a
promis en revanche une ample moisson de gloire et l'honneur
de marcher bientôt à la droite de l'armée de S. M.
De son côté , le provéditeur général a fait un appel au courage
et à la fidélité des Dalmates. Ces deux proclamations
ont enflammé tous les esprits et inspiré le plus vif enthousiasme
.
=
Dans le même moment les Bavarois, sous les ordres du duc
deDantzick et du baron de Wrède , reprennent possession ,
par leur courage , du territoire envahi par la perfidie , et
sur lequel tous les germés de la discorde et des insurrections
avaient été semés. Les Tyroliens ont commis des horreurs ,
et le général autrichien, Chasteler , qui les a soulevés , qui
en a fait des hordes de brigands , et qui n'a pas craint de les
associer à ses drapeaux , doit recevoir le châtiment de cette
conduite indigue d'un militaire . Un ordre du jour, du grand
quartier général , ordonne de se saisir de sa personne et de
le traduire devant une
commission militaire comme chefde
brigands.
Schill occupe toujours les esprits ; les journaux le suivent
dans tous les détours qu'il fait avec sa bande , soit pour évi-
- ter des rencontres de troupes réglées , soit pour attaquer
quelque ville sans defense , lever des contributions et fair
du butin. Ce partisan est sans doute peu digne du bruit qu'il
fait : les ordres émanés de Berlin doivent le mettre dans un
cruel embarras. Il est hors de doute qu'il avait le dessein de
soulever le pays et d'aider les Anglais dans une descente
projetée ; mais les habitans n'ont pas remué, les Anglais ne
paraissent pas , et poursuivi de toutes parts, le major Schill
au service de l'Autriche ou de la Hesse , ou de l'Angleterre,
ne peut éviter le sort qui l'attend. La Saxe est tranquille et
n'est menacée ni par la présence des partisans, ni par les
1
432 MERCURE DE FRANCE , MAI 1809.
1
Autrichiens , éloignés de ses frontières ; la capitulationde
Varsovie a été rendue publique par un rapport du prince
Poniatowski ; tout annonce que les Polonais et les Saxons
réunis ont depuis repris l'offensive ; et dans un bulletin , qui
a été publié à Dresde le 13, on aconsigné la nouvelle d'un
avantage considérable remporté le 3 mai , anniversaire d'un
jour cher aux coeurs polonais. Une lettre de Léipsick , en
date du 11 , dit positivement que, suivant des lettres de Pologne
, les généraux russes auraient invité l'archiduc Ferdinand
à rentrer en Galicie. Rien d'officiel n'a été publié à cet
égard , et aucun mouvement russe n'est encore connu d'une
manière positive; cependant il est impossible de ne pas regarder
comme authentique une note publiée à Louidsbourg ,
note communiquée à la cour deWurtemberg , dont on connaît
les liens de famille avec celle de Russie. Elle est ainsi conçue
: « Le 30 avril , le ministre des affaires étrangères, comte
de Romanzow , a fait à l'ambassadeur autrichien , prince de
Schwarzenberg , l'ouverture suivante :
« Que la cour impériale de Russie ne pouvant plus le reconnaître
en sa qualité d'ambassadeur , ni entretenir avec lui
aucune relation diplomatique , etc. »
Onremarque que , le jour suivant, on célébra à la cour les
nôces de la grande-duchesse Catherine avec le prince de
Holstein , et qu'il n'y parut aucun individu de la légation autrichienne
et aucun sujet de l'Autriche .
Cette publication a été faite également àMunich; on ya
ajouté, dans cette dernière capitale , que les Russes avaient
reçu l'ordre de marcher, et que le prince Galitzin était
chargé du commandement de l'armée sur les frontières de la
Pologne et de la Galicie .
Au surplus , les mouvemens des Russes sur le Danube
n'offrent plus aucun doute. Des lettres de Presbourg annoncent
que , menacée d'un assaut par le général Laugeron ,
la forteresse d'Ibrail avait capitulé le 6 avril dans la matinée.
On croit que la Porte ne fera pas de grands efforts pour défendre
la Valachie , la Moldavie et la Bessarabie'; sa grande
armée n'est point nombreuse , et les partisans anciens de Baraictar
y entretiennent des divisions parmi les chefs et parmi
jes soldats .
Fautes à corriger dans le N° du 13 mai 1809 ,
ARTICLE : Grammaireet Logique.
Page 298 , 1 note , Instic. de l'orateur, lisez: Instit. de l'orateur.
303, lignes 2 et3, des découvertes dans le discours ,lisez : dans
les sciences.
304, ligne 3 , at gêné , lisez : et gêné.
505, lignes 4 et5, il vaut mieux tâcher defaire ses efforts pour
s'en serpir, lisez ; il vaut mieux tácher de s'en bien servir.
DEPT
DE
(N° CCCCXI . )
(SAMEDI 3 JUIN 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
:
FAUNE ET ÉVANDRE.
HÉROLOGUE PREMIÈRE ( 1 ) .
Tum-rex Evandrus romance conditor arcis :
Hæc nemora indigenæfauni , nymphæque tenebant.
VIRGILE.
ÉVANDRE.
Odivin Faune ! premier roi
Des agrestes Aborigènes ,
Mes pénates bannis , heureux dans tes domaines ,
Aiment à te payer ce qu'ils tiennent de toi.
Nés, et nourris au sein des chênes et des hêtres ,
Tes peuples sans joug et sans frein
Ont amolli leur coeur d'airain
-Aux arts de l'Arcadie , à nos hymnes champêtres.
FAUNE.
Quand des nochers pauvres et nus
T'amenèrent, ô sage Evandre!
Monhospitalité te fit soudain entendre
(1) La première de ces Hérologues offre l'image des moeurs naissantes
du peuple latin , et la seconde présente l'origine des lois de Rome,
Ee
cen
434 MERCURE DE FRANCE,
Que Saturne en ces lieux fut l'hôte de Janus.
Le nom de Latium que garde sa contrée
Perpétua dans nos hameaux
La tendre pitié pour les maux
Dont gémit l'infortune à nos regards sacrée.
Le Dieu paya son bienfaiteur
En rendant sa retraite utile
Au peuple encor sans lois dont il reçut l'asyle ,
Et qu'en le poliçant il fit agriculteur.
Tel en automne un gland semé sur ce rivage
Devint , par mon soin prévoyant ,
Le père illustre et verdoyant
Des grands bois nourriciers de mon peuple sauvage .
ÉVANDRE.
Faune , mes progrès te sont doux
Au sein mème de ta province ;
Simple et bon , tu n'es pas tel que ce lâche prince
D'un hôte industrieux , rival bientôt jaloux .
Souvent , il m'en souvient , sur les monts du Lycée ,
Nous chantâmes son châtiment ,
Juste effet du ressentiment
De la divinité qu'il avait offensée .
FAUNE .
Oh ! que j'aime vos sons vainqueurs
Pures lyres de l'Arcadie !
Vous attirez de loin à votre mélodie
Les monstres , les rochers , les forêts , et les coeurs.
Ma flûte , qui ne plaît qu'aux rustiques oreilles ,
Elle se tait ; daigne chanter .
ÉVANDRE .
Eh bien! si tu veux m'écouter ,
Du destin de Lyncus je dirai les merveilles .
Quand Cérès cherchait en tous lieux
Sa fille aux enfers descendue ,
Triptolême guida d'une main assidue
Son char traçant partout des sillons précieux .
Il alla même au loin chez le roi de, Scythie ,
Tenant l'épi , futur trésor ,
Qui bientôt d'une moisson d'or
Etonna tous les champs dont elle était sortie.
Le barbare ingrat , envieux ,
Conjuradans son coeur impie
JUIN 1809 . 435
D'ôter à ce mortel son secret et la vie ,
Prétextant pour son trône un soin judicieux.
Mais Cérès le transforme .... Il jette un cri , s'élance ,
Il fuit en oiseau frémissant ,
Nouveau lynx , de qui l'oeil perçant
Lasse en vain , nuit et jour , sa triste vigilance .
FAUNE ,
Tels sont les soupçonneux tyrans !
Evandre , ainsi l'art de ta muse
Nous instruit par ses vers autant qu'il nous amuse.
Les préceptes chantés sont doux et pénétrans .
Plus utile est encor ton secret salutaire
D'écrire les faits et les lois ,
Sur la fiêle écorce des bois ,
Qui transmet la parole en mémoire à la terre !
ÉVANDRE.
De la fille d'Erésicton
Par-là l'histoire conservée
Laisse aux coeurs des mortels la piété gravée ,
De l'honneur des vertus éclatante leçon.
' FAUNE.
Redis-la sur ta lyre , à mon oreille avide
D'entendre tes beaux chants ,
Dont les accords touchans ,
Domptent mieux que le fer les monstres queje guide.
ÉVANDRE.
Erésicton , qui de Cérès
Avait méprisé l'abondance ,
Par elle châtié de sa vaine imprudence ,
Expiait par la faim ses prodigues excès .
En ses besoins rongeurs , desséché , triste , et håve ,
Quêtant l'aliment de ses jours ,
Il voulut , ô cruel recours !
Vendant son dernier bien , rendre sa fille esclave .
Les fers sont plus durs que la mort
Pour un libre et noble courage.
Plutôt que de ramper sujette à l'esclavage ,
Sa fierté s'asservit aux caprices du sort.
En vingt métiers obscurs son active industrie
Triomphante de ses besoins ,
Sut , en multipliant ses soins ,
De son père appuyer la vieillesse nourrie .
Ee 2
436 MERCURE DE FRANCE ,
De là, ces bruits partout reçus
Qu'exaucée en son infortune ,
Son zèle obtint des Dieux , et d'abord de Neptune ,
De varier sa forme aux yeux toujours déçus .
Pêcheur , elle enlevait à leur lit diaphane
Leshôtes émaillés des eaux ;
Ou volait parmi les oiseaux ;
Ou , comme un chienléger elle suivait Diane.
FAUNE .
Si tel fut son noble désir
D'assister un père coupable ,
Evandre , ah ! secourir un vieillard respectable
Pour un fils vertueux est le premier plaisir .
Fier d'un si bel honneur , apprend qu'en notre Empire
Dix ans ayant fini leur tour ,
Enée y doit descendre un jour :
Crois-moi ; tel que Janus j'ai le don de prédire.
Ce neveu du grand Dardanus ,
Echappé de sa ville en flame ,
Tout courbé sous le faix des débris de Pergame ,
Etablira chez toi son sang cher à Vénus .
Les hameaux de Pallante , et ton trône d'érable ,
Ton Sénat libre , et pauvre encor ,
Grandiront sous la pourpre et l'or ,
Et le Tibre enflera son urne mémorable.
NÉPOMUCÈNE LEMERCIER.
ÉGÉRIE ET NUMA:
HÉROLOGUE DEUXIÈME .
Egone à mea remota hæcferar in nemora domo ?
Patria, bonis , amicis , genitoribus abero ?
FUTUR législateur , oisif près d'Egérie ,
Numa , loin de la guerre , absent de sa patrie ,
Exilait aux champs sa vertu :
:
Il méditait les cieux et leur ordre admirable ,
Qui jamais n'était combattu
Par la discorde humaine à ses yeux exécrable.
La voix de Pythagore , à ses doctes esprits
Du divin Trimégiste annonçant les écrits ,
Avaitdéjà rempli son âme
CATULLE.
JUIN 1809 . 437
Du désir de sonder l'être et les élémens ;
Et l'air , l'eau , la terre , et la flâme
Intéressaient sa vue à tous leurs mouvemens.
Des messagers de Rome à sa chère Albe unie
Vinrent à prendre un sceptre inviter son génie.
Sage , paisible , et studieux ,
Son humble coeur frémit du poids d'un rang supreme ;
Au sein d'Egérie et des Dieux ,
Il se cache , et ravit sa tête au diadême .
Il veut fuir ; mais grondant sa modeste pudeur ,
La nymphe ainsi l'exhorte à subir sa grandeur,
ÉGÉRIE.
Epris d'Astrée et de Cybèle ,
L'amour des cieux , des champs t'enlève-t-il à toi ?
Et quand Albe et Rome t'appelle ,
Ne te sens-tu pas fier de régner par la loi?
L'impuissance de l'homme , arrêtant son étude ,
Trompe des plus savans l'ardente inquiétude ,
Mais rien ne peut borner l'honneur
Que s'acquiert un héros, dont les maximes pures
Fondent justement le bonheur
Des cités qu'il régit et des races futures.
Si le crime en ta place est demain couronné,
De tes lâches refus tu vivras consterné.
Fort de son rang , de ses complices ,
L'homme , fléau des lois , au trône assied l'orgueil ;
Mais jaloux d'en chasser les vices ,
L'homme , esclave des lois , craint ce brillant écueil.
Ose donc affronter un péril honorable ,
Et par ton dévouement rend Numa vénérable.
Quoi ? plus efféminé qu'Atys ,
Atys que de Cybèle ont charmé les prestiges ,
Veux-tu que d'un sexe indécis
Dans ta mâle vigueur on cherche les vestiges ?
Atys , dont le vaisseau franchit de vastes mers ,
De la Phrygie en hâte atteint les bois déserts :
Il entre sous leur saint ombrage ,
Et saisi de fureur pour sa divinité ,
S'égare , et son aveugle hommage
Dépouille l'attribut de sa virilité,
458 MERCURE DE FRANCE ,
Nouvellefemme , il chante , et frappant les timballes,
Apprend à mille échos ses démences fatales ,
Il court les monts ; il est pareil 1
A la génisse encor vagabonde , indomtée :
Mais bientôt il cède au sommeil ,
Et de son coeur plus doux cette rage est ôtée.
Quand de ses rayons d'or le soleil eut frappé
Les cieux , la mer immense' , et son bord escarpé ,
Atys vit fuir avec les ombres
De ses enchantemens la fantastique erreur ;
Et honteux de ses rêves sombies ,
L'oeil sur les vastes flots , il pleura sa fureur.
Vers sa patrie alors tournant sa plainte amère ;
O ma patrie ! hélas ! Pattie , ô toi , ma mère !
>> Qu'en infidèle serviteur
» Je quittai pour me perdre aux forêts solitaires
>> Dont la ténébreuse hauteur
> Des monstres de l'Ida protége les repaires !
» Où sera mon pays ? et quels lieux , quels remparts ,
> En rendront une image à mes tristes regards ?
>> Guéri déjà de ma furie ,
» Vivrai -je en ces déserts , si loin de mes foyers ,
>> Loin des sages de ma patrie ,
>> De son gymnase illustre et de ses jeux guerriers ?
>> Malheureux ! j'ai sujet de plaindre ma folie ?
» Quelle forme adopta mon ivresse avilie ?
>> Moi , jeune , athlète adolescent ,
» Moi , qu'éclairaient les arts et les lettres savantes ,
>> Moi , dont un peuple caressant
> Ornait déjà le front de guirlandes brillantes !
> Ministre de Cybèle en des champs isolés ,
>> Que suis -je , sur ces bords des villes reculés?
» On Méцаде , ou moitié stérile
> D'un homme qui n'est plus , autrefois courageux ,
>> Plus farouche qu'un daim agile ,
Ou qu'un vil sanglier courant les monts neigeux . »
De ces regrets blessée , au même instant , Cybèle
Détache un des lions qu'à son char elle atèle :
Près d'Atys il rugit alors ;
Il rend ses sens troublés à leur fougueuse ivresse;
Et lui , jouet de ses transports ,
D'un vain culte mourut la servile prêtresse,
JUIN 1809 . 439
Loin , loin de toi , Numa, ce délire effréné
Où la retraite plonge un coeur efféminé !
Sois aussi grand que tu peux l'être :
De ta crainte modeste écarte le bandeau :
De Rome et d'Albe nouveau maître ,
Charge ton équité de ce noble fardeau .
NUMA.
Je pars : aux voeux publics tu lèves tout obstacle.
O Nymphede Numa , sois son divin oracle !
J'assierai la paix dans les murs
Que mes prédécesseurs ont assis par la guerre :
J'irai sur des fondemens purs
Du temple de Janus bâtir le sanctuaire .
Quand , favori de Mars auteur de son destin ,
Romulus a planté sur le mont Pallatin
Sa lance , de fer toute armée ;
Sonbois , s'enracinant , s'ouvrit en rameaux verts ,
Grand arbre , image renommée
De sa ville étendant cent bras sur l'Univers .
C'est à moi d'illustrer sous son ombrage auguste
Les faisceaux de Thémis , les conquêtes du Juste
Sur le crime long-tems hardi ;
Et par ma patience encor victorieuse ,
De forcer le peuple agrandi
Asuivre des vertus la règle impérieuse .
Il dit; et s'arrachant au silence des bois ,
Parmi les bruits de Rome alla dicter des lois ;
Jusqu'à l'âge où son Egérie ,
Pleurant ce demi- Dieu , vers les Dieux rappelé ,
En source amère et non tarie
Sentit fondre son coeur plaintif et désolé.
1
Par le même.
ENIGME.
Plus je suis vide et plus je parais vain ,
On m'aperçoit toujours levant la crête ;
Mais modeste quand je suis plein ,
On me voit inclinant la tête .
Pour me ravir les biens que je possède ,
On m'empoigne , on m'abat ,
On me garotte , onm'enferme , on me bat.
410 MERCURE DE FRANCE ,
Roué de coups , il faut bien que je cède
Aqui me traite ainsi. Dépouillé tout entier ,
L'ingrat m'envoie encor pourrir sur un fumier.
$ ........
LOGOGRIPHE .
Sur six pieds , cher lecteur , je suis un minéral ;
Avec quatre aussitôt je deviens végétal ;
Combinés avec art , ils vont t'offrir encore ,
Une ville , un pronom , un instrument sonore ;
Un adjectif , enfin un métal précieux ;
Une masse de pierre , un élément fougueux.
Α .... Η......
CHARADE .
Mon premier n'est ni moi , ni toi , ni lui ;
Oncompte mon second ; mon entier est celui
Qu'on voit de plus en plus s'éloigner d'aujourd'hui .
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Chèvre .
Celui du Logogriphe est Froid, où l'on trouve Roi.
Celui de la Charade est Erable .
LITTÉRATURE . – SCIENCES ET ARTS.
-
OEUVRES CHOISIES , littéraires , historiques et militaires
du maréchal prince de Ligne , précédées de
quelques détails biographiques sur l'auteur etpubliées
par un de ses amis.-Deux volumes in-8° . Prix,
brochés , 9 fr . , et 11 fr. 50 c. francs de port par la
poste .-A Genève , chez J. J. Paschoud, imprimeurlibraire
; et à Paris , chez F. Buisson , libraire , rue
Gilles -Coeur , n° 10 .
OUVRES CHOISIES DU MARECHAL PRINCE. DE
LIGNE , publiées par M. DE PROPIAC , faisant suite
JUIN 1809 . 441
Un
aux Lettres et Pensées du même auteur , publiées
par Mme la baronne DE STAEL-HOLSTEIN.
volume in- 8° . - A Paris , chez J. Chaumerot , libr. ,
Palais-Royal , galerie de bois , nº 188 .
IL a paru , il y a quelques mois , un petit recueil de
Lettres et de Pensées extraites des OEuvres du prince de
Ligne , par Mme de Staël , et ce petit recueil , plein
d'esprit , d'élégance et de bon goût , a obtenu un fort
brillant succès : une seconde édition a promptement
suivi la première. Mais tel est le malheur attaché à ce
qu'en librairie on appelle choix , que , s'il en réussit un ,
quelque nouveau compilateur choisit dans le rebut du
premier , un troisième dans celui de tous deux , et de
choix en choix on finit par imprimer tout , au risque
de déshonorer l'auteur et de dégoûter le public. Il existe
de M. le prince de Ligne trente-un volumes d'oeuvres
militaires et d'oeuvres mélées , imprimés à Dresde : on
voit qu'il y a là de quoi fournir encore à beaucoup de
volumes d'oeuvres choisies , et si le ralentissement du
débit ne vient avertir à tems les éditeurs de ralentir
eux-mêmes leur zèle , nous aurons bientôt lieu de
maudire la fécondité du noble écrivain dont le petit
volume de Madame de Staël nous a si bien fait goûter
l'esprit et le caractère aimables . Ils lui ont déjà rendu
un assez mauvais service , ce me semble , en nous
apprenant qu'il est auteur de trente- un volumes. J'aimais
à croire que , pour le seul amusement de ses loisirs
, il laissait de tems en tems échapper de sa plume
quelque production légère , qu'il n'en faisait confidence
qu'à l'amitié , et que celle- ci , pour y faire participer
le public , avait été obligée de forcer ou même de trahir
sa modestie. Mais , je l'avoue , l'appareil de trente-un
volumes desserrés coup sur coup , dérange mes idées et
dénature mes impressions. J'y vois le résultat d'une
longue fatigue et d'une grande prétention qui s'allient
mal avec la futilité de presque toutes ces petites compositions.
Ce n'est plus un homme du monde , c'est un
auteur de profession que j'ai à lire et à juger ; je dois ,
pour être juste , changer de mesure et refuser à celui- ci
l'indulgence que j'accordais à l'autre. Enfin , si quelques
:
442 MERCURE DE FRANCE ,
i
morceaux véritablement piquans m'avaient donné une
haute opinion de l'esprit de celui qui les a écrits , quand
ils me semblaient former à peu près tout son capital
littéraire , je suis obligé de rabattre quelque chose de
cette opinion , lorsque j'apprends qu'ils ne sont qu'une
infiniment petite partie d'une très-volumineuse collection
; ils n'ont plus assez de mérite à mes yeux pour
appartenir à un choix si resserré; j'en conclus involontairement
que tout le reste est d'une médiocrité ennuyeuse
; et ce préjugé devient un fait presque démontré
, quand je vois que deux nouveaux compilateurs
dont rien ne m'autorise à accuser le discernement ,
n'ont su exprimer de tant de volumes où ils avaient à
butiner , qu'un ou deux volumes très- inférieurs au
petit Recueil qui les a devancés . En littérature , je ne
sais quelle idée de ridicule s'attache à la trop grande
fécondité ; l'agrément et l'utilité des écrits n'en garantissent
pas toujours. Voltaire lui-même était embarrassé
de se voir un si gros bagage. Si M. de Ligne , qui nous
fait l'honneur d'écrire dans notre langue , veut bien se
reconnaître justiciable de la critique française , j'oserai
lui conseiller de s'en tenir à ses trente- un volumes , et
de ne point travailler à augmenter ce nombre , comme
on peut le craindre d'après les nouveaux choix dont je
rends compte , où il est question d'objets récens , tels
que le livre de M. de Châteaubriand sur le Génie du
Christianisme et le Systéme cranioscopique du docteur
Gall
Les éditeurs des deux Recueils d'oeuvres choisies
sout en procès entre eux pour la propriété de l'idée . Cela
ressemble un peu à la dispute des deux pélerins pour
l'huitre.
Il est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l'apercevoir ,
En sera le gobeur; l'autre le verra faire .
Si par là l'on juge l'affaire ,
Reprit son compagnon , j'ai l'oeil bon , dieu merci,
Je ne l'ai pas mauvais aussi ,
Dit l'autre , et je l'ai vue avant vous , sur ma vie.
Et bien ! vous l'avez vue ; et moi , je l'ai sentie .
JUIN 1809 . 443
Perrin Dandin termina tout ce bel incident en grugeant
l'huître qu'il trouva bonne. Je souhaite , pour MM. les
éditeurs , que le public les mette d'accord de la mème
manière ; ils y gagneront plus que nos deux pèlerins .
Les deux Recueils sont en partie composés des mêmes
choses. Les morceaux qui leur sont communs sont des
Mémoires sur la Pologne , sur les Juifs , sur les Bohémiens
et sur le comte de Bonneval ; des lettres sur les
spectacles de société , quelques portraits , des rêveries
morales , des jugemens et des anecdotes littéraires . Le
Recueil en deux volumes diffère de l'autre , en ce qu'il
contient des Mémoires sur la composition des armées
des différentes nations , et des vues sur les moyens d'en
améliorer le régime et l'emploi. Cette partie a d'autant
plus d'intérêt dans les circonstances actuelles , que l'auteur
semble avoir prophétisé les changemens les plus
importans qui se sont faits dans l'organisation et dans la
tactique des armées françaises. L'éditeur en fait la remarque
dans des notes, dont l'objet est quelquefois aussi
de redresser les faux jugemens que la prévention nationale
et l'esprit de parti ont dictés au prince de Ligne.
Un morceau d'un intérêt véritablement historique ,
c'est celui où l'auteur fait le portrait et le parallèle de
tous ces grands généraux et de tous ces fameux partisans
qui se sont signalés dans la guerre de trente ans. M. de
Ligne, à qui tout le théâtre de cette guerre est connu
par des voyages et de longues résidences , qui a trouvé
des mémoires et des traditions dans toutes les maisons
dont elle intéresse la gloire , et notamment dans celle de
Wallenstein, à laquelle il est allié , a pu donner des particularités
et des détails personnels dont tout autre
historien aurait été privé. Je citerai de ce morceau sur
la guerre de trente ans une anecdote que je crois peu
connue. Wallenstein avait dit : J'emporterai Stralsund
, cette place fút- elle méme attachée au ciel avec
des chaines de fer. Las de la résistance que lui opposait
le bourguemaitre , il lui dit d'un ton de voix
terrible : Il faut que vous receviez dans votre bicoque
garnison impériale. Le bourguemaître répondit : C'est
ce que nous neferons pas .- Ilfaut donc que vous donniez
de l'argent. - C'est ce que nous n'avons pas .
444 MERCURE DE FRANCE,
Je vous apprendrai à vivre , boeufs que vous êtes .-C'est
ce que nous ne sommes pas . Pour le nerf et la concision,
cette réponse figurerait très-bien parmi les dicts notables
des Lacédémoniens .
Le Mémoire sur le comte de Bonneval est aussi fort
curieux , parce qu'il est composé sur des pièces authentiques
et dégagé de tous les contes impertinens dont
quelques romanciers faméliques avaient barbouillé la vie
de ce personnage singulier. Cette vie, pour ressembler à
un roman, n'avait pas besoin du secours de la fiction ; la
vérité suffisait. L'éditeur du Recueil en un volume a cru
devoir supprimer les lettres qui sont à la suite de ce
Mémoire , dont les unes sont de la comtesse de Bonneval
et les autres de l'abbé Dubois. Je me crois obligé de signaler
ces différences entre les deux ouvrages , afin que
l'on puisse choisir entre eux d'après son goût. Ce qui
est une raison de préférence pour l'un , est un motif
d'exclusion pour l'autre. Moi , je suis du parti des lettres
conservées ; elles sont toutefois plus agréables qu'instructives
.
Chacun des éditeurs a pris avec son auteur d'assez
grandes libertés , et tout calcul fait, je crois que ces
Messieurs ne se redoivent rien. Passe pour des suppressions
; elles sont en général innocentes , et l'on ne peut
les reprocher à quiconque ne vous promet qu'un choix;
quoiqu'à dire vrai , elles doivent plutôt porter sur des
morceaux entiers que sur des phrases , puisque , dans ce
dernier cas , elles peuvent disjoindre et même dénaturer
les idées de l'auteur. Mais je soupçonne au moins
l'un des deux éditeurs d'avoir un peu travaillé son
texte ; cela ne serait pas loyal. Je ne puis me dispenser
de dire sur quoi je fonde cette conjecture. Je lis dans la
préface du Mémoire sur Bonneval (édition en deux volumes)
: << Ainsi je sauve au moins Bonneval du re-
>> proche d'ingratitude; pour le reproche d'irréligion ,
>> il n'y a pas moyen de le justifier. On citait alors un
>> homme qui n'avait pas de religion; et cela fait hon-
>> neur à ce tems-là , puisque dans celui-ci, malheureu-
>> ment en France , on cite celui qui en a. Mais j'en re-
>> viens à ma critique , etc. » Cette petite réflexion
amère ne m'avait pas paru d'abord trop dans la tour
JUIN 1809 . 445
nure d'esprit de M. le prince de Ligne qui , en général ,
estde fort bonne composition sur ces matières , jusquelà
qu'il croit que Voltaire n'en voulait qu'à la superstition
et nullement à la religion chrétienne. J'ai donc eu
recours à l'édition en un volume, et après la phrase :
« Pour le reproche d'irréligion , il n'y a pas moyen de
>> le justifier. » J'ai lu ces propres mots : « J'ai réfléchi à
>> ce qui y a le plus contribué. Je crois que ce sont les
> ouvrages de Bayle , le plus fameux pyrrhonien .
>> Comme du doute à l'incrédulité il n'y a qu'un pas ,
>>c'est ce qui lui fit faire tant de progrès. Ainsi qu'on
» n'accuse point les cinq ou six hommes d'esprit qu'on
>> nomme pour avoir perverti l'Europe. Bonneval ne
» connaissait ni les plaisanteries de Voltaire , ni les con-
>> tradictions de Jean-Jacques Rousseau , ni les déclama-
>> tions de Diderot , ni la philosophie de d'Alembert.>>>
Ce n'est certainement pas un grand effort d'équité , de
la part de M. de Ligne , que d'avoir disculpé Voltaire ,
Rousseau , Diderot et d'Alembert, de l'irréligion du comte
de Bonneval , qui n'avait pas pu lire leurs écrits ; mais
on sent que cela même pourrait déplaire à certaines
personnes qui trouvent bon de les accuser de tout le
mal, en y comprenant celui qui s'est fait avant qu'ils
fussent au monde; et l'on peut croire que l'éditeur en
deux volumes a fait à ces personnes-là le sacrifice d'une
apologie aussi innocente que péremptoire , et qu'il a
poussé le ménagement pour elles jusqu'à y substituer
une phrase plus conforme à leur façon de penser ; et
cette supposition prend une couleur de vérité trèsforte,
quand on sait (si toutefois le rapport est fidèle)
que cet éditeur est l'un des rédacteurs d'une feuille où
l'opinion de ces mêmes personnes est constamment
flattée. Je crois lui rendre un service véritable en relevant
cette petite altération de texte qu'on aurait bien
pu ne pas remarquer , et dont il eût ainsi perdu tout le
Fruit. Par-là j'obtiendrai peut- être pour lui l'absolution
de certains passages qui n'appartiennent pas à la même
doctrine. J'ai dit que M. le prince de Ligne avait parlé
du docteur Gall. Voici ce qu'il en dit : «Ce qu'on a
>>> écrit contre Gall , il y a un an , dans un journal , me
>> rappelle l'amateur des jardins , c'est-à-dire, que la re
446 MERCURE DE FRANCE ,
>> ligion souffre souvent de ses soutiens maladroits . J'ai
>>> vu ses cours et ceux qui les suivaient : personne n'y a
>> attaché une idée irréligieuse. C'est depuis ce journal
>> que cela est peut-être arrivé; les scandalisés sont plus
>> dangereux que les scandalisans. >> M. de Ligne a mis
ailleurs une phrase sur la révolution , qui pourrait bien
déplaire à la fois aux deux partis très-opposés , dont l'un
accuse de ce mouvement l'autre parti qui s'en glorifie.
<<Qu'on ne dise point : la philosophie a fait cette révo-
>> lution. Je n'y ai pas vu un philosophe, mais des
>> grands seigneurs qui se sont faits roturiers, et des ro-
>> turiers qui se sont faits grands seigneurs. Quelques
>> gens d'esprit ont eu tort de friser un systême trop
>> hardi ; mais ils n'ont jamais cru qu'on les prendrait
>> au mot , ou plutôt qu'on les interpréterait. » En général
, tout ce que M. de Ligne dit de la révolution est
d'un ton de modération très-remarquable de la part d'un
prince de l'Empire qui a eu d'intimes liaisons avec la
plupart de ceux qu'elle a frappés , et qui lui-même a
perdu dans la guerre dont elle a été cause une partie de
ses biens et l'un de ses fils .
Ce calme , cette impartialité vraiment méritoire , lui
donnent le droit de se moquer un peu de l'emportement
et de l'exagération de tant de gens qui n'ont pas de
motifs pour crier si fort , et dont quelques-uns en anraient
de puissans pour se taire. A propos de Laharpe
qui fit expier si cruellement à beaucoup d'écrivains le
tort d'avoir persévéré dans des opinions qu'il avait
abjurées , après les avoir portées bien plus loin qu'eux ,
il remarque que les royalistes convertis sont terribles ;
il demande si Horace , le flatteur d'Auguste , était jacobin
pour avoir dit : pauperum tabernas regumque
turres , et s'il est juste , quand on absout Horace , de
faire à Roucher un crime de ce vers : Dans la nuit qui
confond les pâtres et les rois . Ailleurs il fait cette observation
qui paraît fort sensée : « On se croit bon roya-
>> liste en méprisant le néologisme des révolutions. II
>> n'est pas nécessaire d'admettre les trois mille mots
>> nouveaux-nés ; mais qu'on en prenne tout ce qu'il y
>> a de plus sonore, de plus expressif, de plus fin et de
>>plus délicat. >>>
JUIN 1809 . 447
M. de Ligne a pour notre littérature un goût que
malheureusement ses lumières n'égalent pas. Le Tacite
d'Amelot de la Houssaye lui paraît sublime et admirable
; et il ajoute : << Apparemment que personne ne
>> l'a lu , car personne n'est de mon avis. » Il attribue
l'ancien Avocat Patelin qui date du quinzième siècle ,
au médecin Gui Patin , né dans le dix-septième , et dont
il fait un avocat. Il met la Coquette corrigée à côté du
Glorieux et au dessus de Turcaret , et il prétend que
Quinau't , auteur de la Mère coquette , n'a fait que
des comédies détestables . Puis il remarque (ce qui est
juste en soi , mais un peu singulier de sa part après
tant d'erreurs et d'hérésies ) que Laharpe ne se connaissait
pas autant en comédie qu'en tout autre genre de
littérature .
Ses notes sur le Cours de Littérature et sur la Correspondance
russe de Laharpe , dont chaque éditeur
nous a donné un choix fait à sa manière , offrent plusieurs
anecdotes piquantes que l'on chercherait vainement
ailleurs , puisque la plupart sont personnelles å
l'auteur dont la vie en France se partageait entre les
hommes de la cour les plus aimables et les gens de lettres
les plus distingués . C'est dans l'ouvrage même qu'il faut
lire, à cause de sa longneur , le récit de ce fameux assassinat
commis sur la personne de Beaumarchais dans une
forêt d'Allemagne. M. de Ligne prétend que c'était une
véritable mystification, et les renseignemens qu'il donne
à ce sujet ne permettent guère d'en douter. On sait que
Pezai joua pendant quelque tems à la cour un rôle important,
quoique secret ; mais on ignore jusqu'où il lui
était permis de porter avec le roi le droit d'avis et de représentation.
Il écrivit un jour à Louis XVI : « Vous ne
>> pouvez pas régner par la grâce , Sire ; la nature vous
>> en a refusé : imposez-en par une grande sévérité de
>> principes. Votre Majesté va tantôt à une course de
>> chevaux ; elle trouvera un notaire qui écrira les paris
» de M. le comte d'Artois et de M. le duc d'Orléans .
>> Dites , Sire ; en le voyant : Pourquoi cet homme ?
>> Faut-il écrire entre gentilshommes ? La parole suf-
>> fit. » Cela arriva, dit M. de Ligne; j'y étais . On s'écria:
448 MERCURE DE FRANCE ,
<< Quelle justesse et quel grand mot du roi ! Voilà son
>>> genre. >>>
!
Il y a des pensées fines , fort spirituellement expri
mées , dans ce qui est intitulé assez bizarrement : Mes
Écarts , ou ma téte en liberté. La plus juste de ces pensées
est peut-être celle-là même où l'auteur indique
l'abus et le charlatanismedu genre . « Qu'on prenne garde
>> à ce genre-là , sur-tout dans un ouvrage comme celui-
>> ci . Un faiseur de pensées songe souvent à être ap-
>> plaudi plus qu'à être entendu , et se laisse aller à un
>>petit scintillement qui éblouit sans éclairer. Il y a un
>> petit mécanisme de définitions , d'explication de syno-
>> nymes , d'antithèses , de comparaisons , de ressem-
>>blances , de différences , qui fait, quand on veut , fort
>> aisément de la réputation. >>>
Que dirai-je de plus ? C'est encore une lecture amusante
que ces OEuvres choisies du prince de Ligne en un
et même en deux volumes ; mais le peu de substance et
d'intérêt dans quelques- uns des morceaux qui les composent
, prouve qu'il est tems de s'arrêter. Il faut fermer
la mine ; ce qu'on en extrairait maintenant ne couvrirait
peut- être plus les frais d'exploitation ; laissons
d'ailleurs à M. de Ligne sa réputation d'homme de beaucoup
d'esprit ; et s'il a écrit des choses où il n'y en ait
point tout à fait assez , pour sa gloire et pour nos plaisirs
consentons à les ignorer. Entre une conversation
aimable et du rabâchage , il n'y a souvent d'autre différence
que d'avoir cessé à propos de parler ou d'avoir
parlé trop long-tems ; or , les ouvrages de M. de Ligne
ne sont guère que de la conversation. AUGER .
VIE DE VICTOR ALFIERI , écrite par lui-même , et
traduite de l'italien par M. *** Deux vol . in-8 ° .
-A Paris , chez Nicolle , à la Librairie stéréotype ,
rue de Seine , nº 12 .
( FIN DE L'EXTRAIT. )
LES puérilités dont les deux premières époques de
cette Vie d'Alfieri sont remplies , ne sont rien encore
auprès
JUIN 1809 .
auprèsdes révélations inutiles etpeuhonorables quel'onE
LA
SEIN
trouve dans la troisième. Elle embrasse , nous dit l'auteur
lui-même , environ dix ans de voyages et de déréglemens.
Mais ses voyages ne sont que des courses : ses déréglemens
ressemblent , à peude choseprès , à ceuxde tous les jeunes
fous de son âge , de son état et de sa fortune. Presque en
rien, dans ce libertinage ambulant , ne laisse entrevoir
ce qu'Alfieri sera un jour , ni ce qui le conduit à l'être .
Vous le voyez , dans les trois premiers chapitres , parcourir
l'Italie entière , ne faisant autre chose , dans
chaque ville , qu'arriver , courir sans rien examiner ,
sans rien voir , et repartir. Une agitation sans curiosité
le pousse ; un ennui fatigant le chasse. Un seul trait
intéresse pour lui au milieu de cette nullité si active ,
c'est sa mélancolie , seul signe auquel on puisse reconnaître
en lui une élévation future.
A Venise , où il passe quelques jours dans un moment
où toute cette ville est en fêtes , que fait- il ? il reste
chez lui , ne bougeant pas de sa fenêtre , d'où il fait des
signes et dit quelques mots à une jeune personne qui lui
répond. « Le reste de la journée qui était bien longue (1),
je le passais , dit-il , ou à dormir, ou à rêver , je ne
saurais dire à quoi , et souvent à pleurer sans aucun
motif. J'avais perdu ma tranquillité , et je ne pouvais
pas même soupçonner ce qui me l'ôtait. Quelques
années après , ayant fait de nouvelles observations sur
moi , j'ai trouvé que c'était une maladie qui me prenait
tous les ans au printems , quelquefois en avril , et quelquefois
en juin. Elle durait plus ou moins , elle se faisait
sentir avec plus ou moins de force , selon que mon
coeur et mon esprit se trouvaient alors plus ou moins
vides et oisifs , etc. >>> Tous les jeunes gens mélancoliques
ne sont pas sans doute devenus de grands hommes,
mais peu d'hommes destinés au grand n'ont pas éprouvé
dans leur jeunesse de ces accès de mélancolie.
L'ennui , qui est autre chose , et qui naissait en lui
de cette pisiveté totale où ses facultés intellectuelles
étaient comme assoupies , le chasse de Venise à Gênes ,
de Gênes à Antibes , d'Antibes à Marseille ; le voilà en
(1) C'était enjuin .
Ff
450 MERCURE DE FRANCE,
France , à dix-huit ans , pour la première fois. A Marseille
, où il séjourne un mois , rien ne lui plaît que le
Théâtre. Il avait déjà , pendant tout un été , suivi , à
Turin , un spectacle français : il connaissait la plupart
de nos Tragédies et de nos Comédies les plus célèbres .
Il avoue qu'il était plus amusé par la Comédie qu'ému
par la Tragédie , quoique naturellement plus enclin à
pleurer qu'à rire ; et voici comment il explique cet
effet.<« Quand j'y ai réfléchi dans la suite , il m'a semblé
qu'une des principales causes de mon indifférence pour
la Tragédie , venait de ce que dans presque toutes les
pièces françaises il y a des scènes entières , et quelquefois
des actes , remplis par des personnages secondaires ,
qui me glaçaient en prolongeant l'action sans nécessité,
ou pour mieux dire en l'interrompant. » Selon le point
de vue d'où l'on regardera cette observation , elle
rendra compte en effet d'un vice de notre Théâtre , ou
elle donnera la clé du principal défaut du sien.
Il ajoute une raison dont nous sommes peut-être
mauvais juges . L'habitude, nous rend insensibles à des
choses qui peuvent choquer des étrangers; elle peut
même nous faire trouver des beautés où ils ne voient
que des défauts. « D'ailleurs , ajoute Alfieri, mon oreille,
quoique je ne voulusse plus être italien , me servait
malgré moi, en m'avertissant de l'ennuyeuse et insipide
uniformité de cette manière de versifier , en rimes qui
vont deux à deux et en vers coupés par la moitié , avec
une si grande trivialité de tous ( 2 ) et une si désagréable
abondance de sons du nez. >> Rien de tout cela
ne nous blesse , ou pour parler plus juste, ne trouble
notre enchantement, quand nous entendons de beaux
vers de Racine ; mais nous ne pouvons pas exiger que
(2) Di modi , de manières de parler , de locutions , de tours . Le traducteur
me pardonnera de suivre , dans toute cette phrase , le texte et
non pas sa traduction qui le rend fort mal. Je regrette l'expression nasalità
di suoni dont se sert l'auteur. Nasalité n'est pas français ; et c'est
dommage , avec tant de sons du nez ( an , in , on , un , et les terribles
oin et owin ) , de n'avoir pas un substantif qui les désigue. J'observe
que nasalità n'est pas plus italien que nasalité ne serait français; mais
la faculté de créer des mots au besoin est dans le génie de l'une des
deux langues et non de l'autre .
JUIN 1809 . 45
des oreilles italiennes sentent à cet égard comme les
nôtres .
Le jeune voyageur , toujours chassé par l'ennui ,
arrive en poste de Marseille à Paris , courant nuit ét
jour, et sans rien regarder sur la route. A Paris , du
moins , on croit qu'il va trouver remède à cet opiniâtre
ennui ; mais malheureusement il entra par le
faubourg Saint- Marceau ; quoique au mois d'août , la
matinée était nébuleuse , froide et pluvieuse ; il se logea
dans le faubourg St.-Germain, qu'il appelle un tombeau
fetide et fangeux; le tems continua d'être mauvais , et
quinze jours après son arrivée, il n'avait pas encore
salué le soleil; aussi vit-il tout en noir et en laid , surtout
les femmes , avec leur visage plâtré , auquel il en
voulait toujours. Cette première impression de Paris ne
s'effaça jamais de sa tête , et l'on peut la compter , avec
son maître de danse, et le rouge de la duchesse deParme,
pour troisième élément de ses préventions contre la
France.
Pendant trois mois , les promenades , les théâtres , les
filles , sont sès seules ressources contre l'ennui , et contre
ce malaise qui le poursuit partout : il joue , ne perd
ni ne gagne , s'ennuie du jeu , de Paris , de la France ,
et part pour l'Angleterre. Elle lui plaît dès le premier
aspect. A Londres, il se jette dans le tourbillon du
monde; l'ennui l'y poursuit encore. Il quitte les assemblées,
les soupers , les bals ; au lieu de les courir dans une
bonne voiture qui est à lui , il s'en établit le cocher ,
mène son jeune compagnon de voyage partout où ils
allaient auparavant ensemble , et s'acquite si bien de son
métier , que même dans les combats à coups de timon
qui sont d'usage entre cochers en sortant du Renelagh et
des spectacles , il s'en tire avec honneur sans rien briser
à la voiture , et sans blesser les chevaux . Monter à cheval
pendant cinq ou six heures tous les matins , rester sur
le siège pendant deux ou trois heures tous les soirs ,
quelque tems qu'il fasse, sont ses plaisirs pendant le
reste de l'hiver. Au printems une incursion dans les
provinces lui redonne du goût pour le mouvement. Le
désir de voir la Hollande l'appelle dans ce pays au com
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE,
mencement de l'été ; et ily passe , cette fois sans ennui,
labelle saison toute entière.
Cet heureux changement naissait en lui de deux
causes bien puissantes. Pour la première fois , il connut
à LaHaye l'amour et l'amitié; il put parler de son ami
à sa maîtresse , et de sa maîtresse à son ami : il est vrai
qu'il ne jouit pas long-tems de ce bonheur ; des interruptions
péniblesl'y troublèrent; une séparation douloureuse
et nécessaire le réduisit au désespoir : il voulut
mourir ; l'amitié le rendit à la vie, et à peu près à la
raison. Il regagna précipitamment l'Italie , poursuivi.
nonplus par le vide , mais par les regrets et les peines
du coeur. Pour les calmer , il se jeta pendant tout un
hiver à Turin , dans des études , ou du moins , dans des
lectures philosophiques ; c'était une suite des conseilsde
son ami , don Joseph d'Acunha, qui l'avait fait rougir
enHollande de son oisiveté, de sa répugnance à ouvrir
un livre quelconque , de son ignorance universelle.
Alors on le croit sauvé ; on croit que prenant à vingt
ans cette bonne route , il y marchera désormais , et que
l'on verra bientôt en lui poindre quelques rayons de
goût littéraire et de génie poétique. Mais tout à coup
il est repris par cette rage de courir et de voyager, sans
autre but que de se mouvoir et de changer de lieu.
Il part pour l'Allemagne et pour les pays du Nord, sans
autre guide qu'un valet de chambre de confiance , et
sans autre société qu'une jolie et commode édition de
Montaigne. De tous les philosophes qu'il venait de lire
à Turin, c'était, après la traduction des grands hommes
de Plutarque (3) , celui qui lui avait plu davantage , et
sans lui reprocher le jugement qu'il porte de quelquesuns
des autres, nous devons observer que jusqu'alors , en
dépit de son aversion pour la France, le peut qu'il savait
était presque tout français. Où commença-t-il enfin à
prendre goût à la littérature italienne ? En Danemarck.
L'envoyé de Naples en cette cour, qui était Pisan , lui
apprit à mieux sentir les beautés de cette littérature
(5) Sans doute la traduction de Dacier. Pour préférer celle d'Amiot ,
il faut entendre notre vieux langage , ce qui n'arrive guère à un
étranger.
JUIN 1809 . 453
qu'il ne l'avait fait dans son éducation piémontaise.
On est peu surpris de le voir mettre au nombre
de ses livres de choix les dialogues de l'Aretin , quand
on se rappelle une des trois manières dont il passait
son tems à Paris , et quand on sait qu'en Allemagne ,
pour se mettre en garde contre l'amour , il avait repris
Je même train de vie , à tout risque , et souvent avec
des échecs très - nuisibles à sa santé. A Copenhague
même , pendant tout l'hiver , il fut souvent réduit pour
cette cause à garder la chambre et le lit ; dans ces réclusions
forcées , il menait de front les lectures de Plutarque
, de Montaigne et de l'Aretin : <<<de sorte , dit-il ,
que ma tête était un mélange bizarre de philosophie, de
politique et de libertinage.>>>
L'Allemagne, le Danemarck , la Suède , la Russie , la
Prusse , visités dans un an, il repasse en Hollande et
de là en Angleterre. Sa vie , pendant sept ou huit mois,
à Londres , n'est plus la même que la première fois ;
elle est comme absorbée dans une passion qui vajusqu'à
la frénésie , pour une grande dame qu'il ne nomme pas,
mais que l'on sait être milady L.... Cette intrigue
l'entraîne dans les plus grandes extravagances , et finit
par un éclat scandaleux, un duel où il est blessé par le
mari , qui était officier aux gardes , un procès , un
divorce juridiquement prononcé, un aveu que lui fait
indiscrétement la Dame de s'être partagée,dans le tems
de leur liaison la plus intime , entre lui et un misérable
jockey. Séparé d'elle, et honteux de son amour , sans
en être tout à fait guéri , il se réfugie d'abord en
Hollande , auprès de son ami d'Acunha , et se décide à
voyager en Espagne , seul pays de l'Europe qui lui
reste, non à voir , mais à parcourir.
Point de distractions pour lui à Paris , où il séjourne
unmois , et qui ne lui plaît pas plus qu'à son premier
voyage. De Paris , il va tout d'une traite à Barcelonne ,
toujours en proie à sa mélancolie ,et à l'amertume de ses
souvenirs. «Pendant tout ce voyage, dit-il,je ne fis autre
chose que pleurer tout seul. J'ouvrais de tems en tems
quelques volumes de mon ami Montaigne , que depuis
un an je n'avais plus regardé; cette lecture entrecoupée
me donnait peu à peu de la raison , du courage , et
454 MERCURE DE FRANCE ,
i
quelquefois même des consolations. >> Dans cet état qui
pourrait refuser de plaindre un jeune homme de vingtdeux
ans abandonné à lui-même ? Qui ne s'intéresserait
pas vivement à lui , quand même il n'aurait pas
été par la suite ce qu'Alfieri est devenu ?
Cet intérêt se soutient pendant qu'il traverse, pour se
rendre à Madrid , les immenses déserts de l'Espagne ,
faisant marcher loin en avant sa voiture , ses domestiques,
et voyageant le plus souvent à pied , n'ayant pour
compagnie qu'un superbe cheval andaloux , qui le suit
comme un chien fidèle. Mais à Madrid .... oh ! pourquoi
nous a-t-il appris ce trait d'une brutalité plus que
sauvage ? Ce pauvre Elie , son valet de chambre si
dévoué , d'une si grande ressource pour lui dans toutes
les épreuves de sa vie, en lui arrangeant les cheveux ,
en tire un trop fortement : un chandelier lancé de la
main d'Alfieri vole à sa tête , le frappe à la tempe ,
fait jaillir le sang comme d'une fontaine. Elie veut se
venger ; l'épée de son maître dirigée contre sa poitrine
ne l'arrête pas. Un tiers , témoin de cette scène, ne suffit
pas pour y mettre fin ; il faut que tous les domestiques
de l'hôtel , tous les valets de chambre des voyageurs , que
tout l'hôtel enfin accourent et séparent les combattans.
Ni l'explication que donne Alfieri de cet accès de rage ,
ni ce qu'il fit pour expier sa faute, ni le regret et la
honte qu'il paraît en avoir , ne m'empêcheront de regretter
qu'il n'ait pas pris , pour ce trait ainsi que pour
quelques autres qui sans lui seraient tout à fait ignorés
, le sage parti du silence.
Il quitte Madrid, comme il a quitté la plupart des
autres villes , sans y avoir rien vu. A Lisbonne , dont le
premier aspect lui cause une sorte d'enchantement qui
ne se soutient pas; il fait une acquisition bien précieuse,
celle d'un véritable ami. Le comte Valperga diMasino,
alors ministre de Sardaigne en Portugal , avait avec lui
l'abbé de Caluso son frère , jeune homme du plus grand
mérite , d'un excellent caractère et d'un profond savoir,
qui a été depuis , et est encore un des membres les plus
distingués de la savante Académie de Turin; il se forma
dès lors entre Alfieri et lui une de ces amitiés qui durent
touté la vie. C'était, il est aisé de le voir , du côté
JUIN 1809 .
455
ا
e
d'Alfieri qu'était tout le profit de cette amitié; mais il a
lebon esprit de le sentir , et la franchise de le dire : la
chaleur qu'il met à louer son ami , l'autorité qu'il lui a
toujours accordée sur ses travaux et sur ses études , la
constance avec laquelle il l'a aimé ; l'attachement non
moins durable qu'il a su inspirer à un homme qui
réunit tant de qualités rares à tant de lumières , sont
peut-être de toutes les circonstances de sa vie celles qui
parlent le plus en sa favour.
Séville et Cadix l'appellent au sortir de Lisbonne. Les
plaisirs du carnaval l'arrêtent quelque tems à Cadix . II
s'y livre avec trop peu de retenue et de choix ; et il ne
nous cache pas ce qu'il aurait dû nous cacher de leurs
suites. Cette fois , elles furent graves et si tenaces ,
qu'elles l'accompagnèrent jusqu'en Piémont , où il
revint en trois mois , à travers les plus belles provinces
de l'Espagne , et tout le midi de la France. De retour
enfin à Turin , guéri , remis de ses fatigues , « On
devine , dit- il , que je n'avais pas encore parcouru toute
l'échelle des erreurs , et que j'avais beaucoup de fautes à
commettre avant de donner un essor lonable et utile à
mon caractère impétueux, superbe , intolérant . >>>
Il ne tombe cependant plus que dans une seule de ces
- erreurs , que l'on peut reprocher à sa jeunesse , si toutefois
on peut raisonnablement reprocher à cet âge, ce qui
tient à la fougue , à l'ivresse , à l'extravagance des
- passions. La position où il se trouvait alors , rend
encore plus excusable en lui ce que l'âge suffit quelquefois
pour excuser dans les autres. Entièrement libre
à vingt-quatre ans , riche et noble dans un pays où ces
deux qualités dispensaient alors de tant d'autres ; tenant
une maison magnifique , livré à une dissipation continuelle
, à la société des jeunes gens et des femmes , à ses
goûts de faste et de luxe , à celui des chevaux , dont il
avait augmenté le nombre jusqu'à douze , végétant dans
- une oisiveté profonde , sans être un instant seul avec
lui, sans ouvrirjamais un livre ; une femme d'un rang
- distingué , mais d'une mauvaise réputation même dans le
monde galant , plus âgée que lui de neufà dix ans , mais
belle encore , adroite et brillante , entreprend sa couquète,
paraît l'aimer , l'enflamme , le subjugue , mais
L
456 MERCURE DE FRANCE ,
ne l'aveugle pas , et le tient sans cesse auprès d'elle , mécontent
d'y être , sans pouvoir la quitter.
Il fallut de longs efforts pour rompre une pareille
chaîne. Un an, dix-huit mois, près de deux ans , se
passèrent dans des transports , des fureurs, des repentirs,
des résolutions sans effet , des victoires sur soi-même ,
suivies de nouvelles défaites. Enfin , le charme fut
rompu ; la raison et la liberté revinrent ; un vide
affreux , un horrible ennui devait suivre ; mais pendant
ce dernier orage , un nouveau goût s'était déclaré en
lui : un sonnet , mauvais sans doute , mais enfin assez
régulier dans sa structure, s'il n'était pas bon quant aux
pensées et au style , et qui plus est , une espèce de
dialogue tragique en vers, dont la principale interlocutrice
était Cléopâtre , lui avaient appris qu'il pouvait
donner une suite et une forme quelconque à ses idées.
Quelque tems après , ayant jeté les yeux sur cette
esquisse , il est frappé de la ressemblance de l'état de
son coeur avec celui d'Antoine ; il conçoit le projet de
finir cette Tragédie et de la faire jouer sur le théâtre.
<< A peine , dit- il , cette idée me fut passée par la tête ,
que presque guéri , je commençai à barbouiller du
papier , à rapiécer , à changer , à ôter , à ajouter , à
continuer , à recommencer , enfin à devenir fou d'une
autre manière pour cette malheureuse Cléopâtre née
sous de si mauvais auspices. >>>
Enfin , à force de peines , après avoir usé des grammaires
et des dictionnaires, et presque la patience d'amis
dont il sollicite les conseils (car il lui fallut tous ces secours
pour écrire en vers dans une langue qui avait
presque cessé d'être la sienne ) , il parvient à rassembler
cinq morceaux, qu'il appelle actes , et il intitule le tout
Cléopâtre, tragédie. Il y joint une petite pièce en prose ,
intitulée les Poètes, où il se moque lui-même de sa Tragédie
, et en même tems de celles des poètes de ce temslà.
Le tout obtient les honneurs d'une représentation
publique et même de deux. Depuis cette fatale soirée
dit-il , un feu dévorant s'empara de son âme : il brûla
d'obtenir un jour au Théâtre des succès mérités ; et
jamais fièvre d'amour ne lui donna de si brûlans transports.
JUIN 1809 . 457
Voilà Alfieri , à vingt-sept ans , engagé avec le Public
et avec lui -même à devenir Auteur tragique ; et voilà
jusqu'où j'ai voulu suivre dans sa Vie le fil des événemens
, pour que l'on sentît tout ce qu'il avait à acquérir
et tout ce qu'il avait à vaincre pour atteindre , dans un
art si difficile , à la sublimité du talent et au sommet de
la renommée. J'ai aussi voulu faire mieux sentir quel
tort il s'est fait à lui-même en remplissant tout un volume
de ce qui tient ici quelques pages, dans lesquelles
encore il y a du trop , puisqu'on y voit quelques détails
honteux qu'il eût mieux valu reléguer dans un éternel
oubli.
Il en est autrement du second volume. Presque tout
y mérite d'être lu et se refuse à être resserré dans
un extrait. On y voit Alfieri changer absolument de vie,
se livrer opiniâtrement aux études les plus difficiles
pour qui les commence si tard; apprendre le latin sous
nu maître , l'italien dans les sources les plus pures de la
langue ; écarter , et il le fallait bien, toute lecture française
, pour italianiser sa pensée comme son style ; se
retirer à la campagne pour être tout entier à sa noble
entreprise; concevoir des sujets , dresser des plans , les
étendre et les développer en prose ; les reprendre pour
les mettre en vers : mécontent d'une première versification
, en refaire une seconde, une troisième ; se soutenir
presque sans interruption pendant dix ou onze
ans dans cette effervescence de tête , dans cette ardeur
infatigable pour le travail ; et sans compter d'autres
productions qui viennent de tems en tems croiser ses
compositions tragiques, parmi de fréquens déplacemens
, des voyages, des agitations que lui cause une passion
plus digne de lui que les premières , se trouver, au
bout de ce tems , auteur de dix - neufTragédies , créateur
d'un nouveau genre , chef d'école dans sa patrie ,
modèle peut- être dangereux , mais modèle enfin , sûr de
Timmortalité avant quarante ans , d'ignorant , d'inappliqué
, d'incapable de tout travail, qu'il était à près de
trente.
Dans quelques circonstances de cette quatrième
époque , si différente des trois autres , l'âme d'Alfieri
n'offre pas un spectacle moins intéressant que son es
458 MERCURE DE FRANCE ,
prit. Voulant écrire toujours en homme libre , il se sent
entravé par les lois despotiques de son pays qui peuvent
l'atteindre même hors du Piémont, puisqu'il a sous la
main du roi des propriétés féodales ; il prend le parti de
s'en défaire ; il en fait donation entière à la comtesse de
Cumiana , sa soeur , moyennant une pension annuelle de
14,000 livres de Piémont , qui ne représente que la moitié
de leur valeur , content , dit- il, de perdre l'autre
moitié , et d'acheter à ce prix l'indépendance de ses
opinions , le choix de son séjour et la liberté d'écrire.
Par une seconde opération , il change 5,000 livres de ce
revenu en 100,000 livres de capital; vend ses meubles
de Turin , son argenterie, ses chevaux , réalise à peu
près 72,000 livres , place ces deux sommes en rentes
viagères sur la France , et choisit pour sa nouvelle
patrie la Toscane .
Un intérêt bien cher l'engageait à s'y fixer. Il aimait
une femme d'un haut rang , d'un grand nom , qui
joignait à ces dons de la fortune ceux de la nature et les
qualités les plus aimables et les plus solides ; et il en
était aimé. Depuis ce moment , des obstacles purent les
gêner , les tourmenter , les séparer même quelquefois ,
et à de grandes distances : ils se rejoignirent toujours.
Réunis enfin , quand il n'exista plus d'obstacles , ils ne
se sont quittés que lorsqu'Alfieri a quitté la vie , et cet
amour mis à tant d'épreuves a été consacré en quelque
sorte aux yeux de l'Europe entière par la grande épreuve
du tems.
Ajoutons à cette constance celle qu'il eut en amitié ;
observons que dans sa jeunesse dissipée , au milieu de
tant de liaisons de plaisir, il choisit pour premier ami
le sage d'Acunha , pour second le vertueux et savant Caluso
; que Gori Gandellini , qu'il aima peut-être encore
davantage , était aussi, à ce qu'il paraît, un homme
distingué par son caractère et par son savoir ; qu'Alfieri
l'ayant perdu , n'a cessé de le louer et de le regretter
; que , mort avant les deux autres , il a laissé en eux
pour sa mémoire un respect tendre et presque religieux ;
nous ne douterons plus que, parmi des défauts et même
des vices dont il nous a malheureusement mis dans l'im
JUIN 1809 . 459
possibilité de douter, il n'eût , des qualités solides et attachantes
, qui ne vont jamais sans de hautes vertus .
Mais il nous reste , à nous autres Français , à le considérer
sous un dernier aspect ; il existe entre lui et nous
un procès dans lequel il s'est donné des torts , qui ne
doivent pas nous faire oublier les nôtres. Alfieri était à
Paris depuis trois ans avec son amie. Il y avait fait imprimer
chez notre célèbre Didot tout son 'Théâtre , et
à Kehl ses OEuvres diverses , en prose et en vers , lorsque
notre Révolution , qui , dans ses commencemens ,
se trouvait d'accord avec ses sentimens et ses opinions,
qu'il avait approuvée et chantée (4) , prit une direction
et une marche qui cessèrent apparemment de lui
convenir et qui effrayèrent sa compagne. Ils passèrent
tous deux en Angleterre en 1791. Mais les trois-quarts
de leurs revenus étaient en France : ils ne les touchaient
qu'en papier qui perdait beaucoup par le change : après
la fuite du Roi et son arrestation à Varennes , il perdit
bien davantage. Ils se trouvèrent à Londres dans une
gêne d'argent qui les força de revenir en France . Ils restèrent
à Paris jusqu'au 10 août. A cette détonation terrible
qui se fit au milieu de la capitale, et qui ébranla
laFrance entière , deux étrangers , deux individus libres,
qui jusqu'alors avaient vécu en amis de la France ,
étaient assurément bien les maîtres de la quitter. Les
obstacles qu'ils éprouvèrent pour en sortir tenaient à ces
circonstances mêmes ; ils sortirent enfin ; ils respirèrent
en revoyant l'Italie et leur chère Toscane.
Mais à Paris , d'où ils étaient partis le 12 , on descendit
le 20 dans leur maison pour les arrêter : ne les trouvant
pas , on confisqua chevaux , meubles , livres , tout
cequ'ils avaient laissé , et l'on séquestra leursrevenus en les
déclarant émigrés . Quel effet ne dut pas avoir cette conduite
inhospitalière sur une âme aussi passionnée que celle
d'Alfieri ! Quelle haine contre les Français et contre leur
cause ! Il se croyait du moins en Italiehors de leur portée :
(4) Dans son Ode intitulée Parigi sbastigliato. Sa tête était si
exaltée qu'il y a décrit et célébré avec transport , dans sa dixième
strophe , le massacre de Delaunay et de Flesselles , leurs têtes portées
au bout des piques , et leurs cadavres traînés dans les rues.
460 MERCURE DE FRANCE ,
mais bientôt atteint par leurs armées , circonvenu pour
ainsi dire dans sa retraite par leurs victoires , il s'aigrit,
il s'exaspéra contre eux de plus en plus. De-là le trouble
jeté dans tout le reste de sa vie ; de- là , ces ouvrages imparfaits
sur lesquels il se jetait en quelque sorte pour se
distraire , mais qu'il n'avait plus la patience de revoir et
de finir; de-là cette fureur tardive pour l'étude d'une
langue ancienne qu'il regretait de ne pas savoir , ces excès
d'un travail ingrat, ces privations à contre-tems ,
cette inattention pour des altérations de santé qui devinrent
un mal incurable ; de- là sur-tout ces flots de
bile qu'ilne cessa plus de vomir sur nous , en prose, en
vers , sous toutes les formes et dans tous les styles. Le
même ressentiment , la même haine pouvaient sans
doute s'exprimer autrement. Une âme aussi fière que la
sienne , mais plus calme et plus véritablement grande ,
aurait vu de plus haut une telle injure ; un esprit plus
philosophique eût regardé ces convulsions politiques
comme une suite fâcheuse mais nécessaire du cours
des choses ; et malgré ses pertes particulières , qui au
reste lui laissaient encore une honnête aisance , il se serait
, moins aperçu lui -même dans ce mouvement
général , et n'eût pas avec un acharnement si furieux et
si aveugle confondu jusqu'à la fin les torts d'un petit
nombre à son égard , avec la conduite générale et la
masse entière des Français : mais toujours porté aux
extrêmes , il s'y précipita cette fois avec toute la violence
et toute la tenacité de son caractère. Il nous haït , il
nous exécra , sans mesure et sans retour.
Ferons-nous comme lui? Parce qu'il fut injuste envers
la France , le serons -nous à son égard ? Nous prévaudrons-
nous contre lui des aveux gratuits et imprudens
qu'il nous a faits? Il n'y aurait à cela pas plus de profit
que de justice et de générosité. On se prive soi-même du
plus grand plaisir que puissent goûter des âmes nobles ,
ens'autorisantde quelques torts et de quelques faiblesses
pour retirer ce tributd'admiration et de reconnaissance
que l'on doit , dans la carrière des arts , à tout ce qui a
de la grandeur.
D'après cette Vie même , qui peutfournir à la mal
veillance et à la vengeance de si fortes armes contre son
JUIN 1809 . 461
auteur, comment, pour être juste, doit-on considérer
Alfieri ? On doit voir en lui tros hommes différens et
bien distincts. Le premier est un jeune écervelé , livré ,
par l'indépendance prématurée de sa fortune, à toutes
les folies et à toutes les sottises qui sont presque généralement
l'apanage de ses pareils; plus violent, plus frénétiquement
passionné que la plupart d'entre eux; leur
égal à tous en orgueil, en ignorance , en désordre de
tête et de moeurs. Mais presque tous restent tels, périssent
de bonne heure ou vieillissent sans éprouver
d'autre révolution que l'affaiblissement et l'impuissance.
Lui , tout à coup, et par ses propres forces , est passé de
cette nullité à l'existence , de cette mort à la vie du travail
, de l'instruction , de la création et de la gloire. Ce
second Alfieri est le véritable , et doit être pour nous le
seul. Le troisième, heurté, froissé par des chocs imprévus,
blessé dans son orgueil et dans sa fortune , violemment
jeté hors de la route, n'y rentre plus tel qu'il était
d'abord, et se détruit par des travaux peu utiles à sa
gloire , par des études forcées , des erreurs de régime ,
et des passions haineuses qu'il ne cesse d'exhaler ,
les pouvoir assouvir.Ce dernier Alfieri est à plaindre : il
était vraiment frappé , troublé , malade ; son esprit avait
encore une partie de sa force , mais sa raison n'existait
plus.
sans
C'est ainsi , à ce qu'il me semble, que nous devons
envisager cette Vie, qu'une traduction vient de faire
connaître en France , maisdont il eût mieux valu qu'on
se bornât à tirer une notice sur la vie littéraire et sur
les ouvrages de l'auteur. L'ouvrage original plaît en
Italie par la liberté de pensée et de style, par la négligence
même avec laquelle il est écrit; par cette franchise
presque cynique , ce dédain pour soi-même
cette insouciance de l'opinion , qui réussit presque toujours
aux grands hommes , parce qu'elle console la médiocrité
en les faisant quelquefois paraître petits . Chez
nous, quand même elle conserverait ces derniers avantages
, elle perdra toujours ceux qui tiennent à la légéreté
de la touche , aux grâces naturelles et à la fermeté
dupinceau.
,
Cette traduction est-elle faite par un italien qui ne
462 MERCURE DE FRANCE ,
sait pas bien le français , ou par un français qui n'entend
pas assez l'italien ? il y a des raisons pour croire tantôt
l'un , tantôt l'autre ; mais c'est sûrement l'un des deux .
Un italien seul a pu conserver dans sa version des locutions
tout à fait italiennes , comme se prévaloir d'un
livre , au lieu de s'en servir , comme une taille plutót
petite , cette lecture m'avait plutót ennuyé ; prevalersi a
ce sens , piuttosto s'emploie ainsi d'une maniere absolue
en italien dans le style familier, mais point du tout en
français . Si un français avait cru ne pouvoir rendre
un ronzino par un bidet , ou petit cheval , mais par
rossinante , qui n'y a point de rapport, il n'aurait pas
du moins changé le genre d'un mot si connu , et n'aurait
pas dit ma au lieu de mon rossinante. Un français
saurait qu'on ne va pas chez quelqu'un qui arrive lui
souhaiter un bon retour , qu'on ne dit pas le manifeste
pour le prospectus d'un libraire , quoique les Italiens
disent dans ce sens manifesto .
Mais aussi un italien n'eût pas compté parmi les édifices
bâtis par un oncle d'Alfieri , architecte célèbre dans
son pays , le temple de Saint-Pierre in Ginevra , comme
si c'était le nom d'une église de Turin , où il n'y a point
d'église de Saint-Pierre , tandis que c'est à Genève , in
Ginevra , qu'est en effet bâti ce temple ; un italien n'eût
pas fait dire à Alfieri que les élans lyriques de Pindare
lui paraissaient souvent bien bétes , sans s'apercevoir que
bestiale signifie quelquefois, et signifie certainement ici ,
démésuré , gigantesque. C'est un français et non pas
un italien qui a pu mettre l'Ode à la Fortune du Guide ,
nom d'un peintre , au lieu de l'Ode du Guidi , nom
d'un poète ; qui a pu rendre le mot manigoldi par
bourreaux , dans un endroit où il signifie misérables ,
gueux , canailles ; qui a pu croire qu'une chose che
non va detta , signifie une chose qu'on ne dit pas ,
au lieu d'une chose qu'il ne faut pas dire , et tomber
par-là dans un vrai non sense, commedans cette phrase
qui devient ridicule par son air apophtegmatique : « J'ai
toujours écouté sans peine même les discours des sots ;
on apprend d'eux tout ce qu'ils ne disent pas >> ; tandis
que le texte dit avec finesse et simplicité : « J'ai toujours
écouté sans peine , même les plus sots discours ;
..
JUIN 1809 .
463
on y apprend tout ce qu'il ne faut point dire : dai qualė
si apprende tutto quello che non va detta .
Italien ou français , le traducteur aurait dû éviter au
moins des contresens aussi forts que ceux-ci.
Alfieri rend compte des études qu'il a faites pour parvenir
à donner dans sa langue au vers libre , sciolto ,
une harmonie , une coupe, une forme enfin toute particulière.
Une de ces études fut sur-tout celle des vers
de Virgile. Il apprit , dit-il, de son ami l'abbé de Caluso,
àgoûter , à sentir , à discerner la belle et immense
variéte des vers de Virgile; et toutle reste de la phrase
se rapporte au même sens. Le traducteur lui fait dire :
C'est à cet ami que je dois d'avoir senti et distingué le
génie de Virgile; et le reste de la phrase n'a plus de
sens , ni cela non plus.
A Florence , Alfieri faisait quelquefois jouer chez lui
ses Tragédies , et y jouait lui-même. « Je jouai , dit-il ,
le Filippo , dans lequel je fis alternativement les deux
rôles si différens de Philippe et de D. Carlos. » Selon son
traducteur , il joua successivement les rôles de D. Carlos
et de Philippe dans les deux tragédies de ce nom. Ce qui
nous donne tout de suite deux Tragédies au lieu d'une.
Alfieri parlant de ses lectures grecques met de ce
nombre Thucydide avec son Scholiaste , et deux fois
Proclus sur le 'Timée de Platon , c'est-à-dire , le commentaire
de Proclus sur ce dialogue. Le traducteur , qui
ne paraît connaître ni Proclus , ni le Timée , fait dire à
son auteur qu'il lut deux fois Procle dans le Timée de
Platon, etc.
On a supprimé dans cette traduction beaucoup de
choses de l'original , et l'on peut dire qu'il eût fallu
peut-être en supprimer moins ou davantage. Plusieurs
de ces suppressions sont absolument sans motif et ont
été faites si légèrement qu'elles changent ou détruisent
le sens de ce qui suit. Je demande , par exemple , au
traducteur lui-même s'il sait pourquoi, (tom. 2, p.6 )
lorsqu'Alfieri commence à étudier sérieusement la langue
italienne , il lui a retranché ceci : le premier pas
vers la pureté de la langue toscane devait étre et fut en
effetdebannir entièrement toute lecturefrançaise ; et ce
que signifie, immédiatement après cette lacune,je ne
464 MERCURE DE FRANCE,
voulus plus prononcer un mot de cette langue , quand on
n'a point parlé de la langue française auparavant. Je lui
demande comment , à la page suivante , n'ayant point
dit qu'une certaine pièce qu'Alfieri composa pour un
banquet de francs-maçons était un Capitolo , ou pièce
en tercets , on peut comprendre ce qu'il dit ensuite de
l'ignorance où il était des règles du tercet , etc.
Si je passais du traducteur à l'imprimeur , je pourrais
aussi relever bon nombre de fautes typographiques
comme mon Dom Ivaldi, pour mon bon Ivaldi ; on me
proposa de me présenter la cour de France , pour à la
cour de France ; ce qui, par la seule suppression d'un à,
fait d'Alfieri un souverain à qui la cour de France est
présentée; des louanges que les livres seuls donnent , au
lieu de que les lèvres seules donnent ; mais en voilà bien
assez pour montrer que ce livre n'est pas moins négligemment
imprimé que traduit. Cette destinée lui est
communeavec la plupart de ceux qu'on traduit et qu'on
imprime aujourd'hui. Je ne cesserai de répéter cette
plainte que quand Messieurs les Traducteurs et les
Libraires voudront bien cesser d'y donner lieu .
Je n'ai parlé d'Alfieri que relativement à sa vie , et
j'ai presqu'uniquement considéré dans cette vie l'influence
que sa publicité peut avoir sur la gloire de son
auteur. Je ne l'ai point , en quelque sorte , examinée ;
je n'ai point chicané sur des faits qui seraient sujets à
discussion , sur des jugemens hasardés , sur des contradictions
palpables , sur des omissions visibles ; je n'ai
point non plus essayé de réduire à leur juste valeur des
exagérationsnombreuses, parmi lesquelles ilfautcompter
peut-être celle qu'Alfieri se fait à lui-même de l'excellence
et de la nouveauté de son systême dramatique. J'ai
encore moins voulu entrer dans l'examen du mérite réel
de son Théâtre , de ses beautés , de ses défauts , et chercher
å fixer la juste valeur de ce poète , trop admiré peutêtre
à certains égards , mais qui certes a et aura toujours
de justes droits à l'admiration. Ce n'était ici ni le
tems ni le lieu. Je l'essayerai ailleurs , et je m'éclairerai
dans ce travail comme un étranger le doit faire toujours,
des lumières déjà répandues en Italie , et qui continueront
JUIN 1809 . 465
DEPT
nueront sans doute de s'y répandre sur ce sujet interes
sant.
Déjà l'Académie de Lucques a rendu à cet homme
célèbre un honneur digne d'une Société éclairée ; elle
n'a point proposé pour sujet de prix son éloge , mais
une dissertation sur ses ouvrages. Elle a prescrit d'examiner
le style , l'esprit , et les nouveautés utiles ou
dangereuses qu'il a introduites dans la Tragédie et dans
l'art dramatique. M. Carmignani , professeur dans l'Université
de Pise , a remporté ce prix, le 18 mai 1806, par
une dissertation pleine de jugement , de goût , de connaissance
de l'art et d'impartialité. Il en a paru en 1807
une seconde édition , augmentée d'une préface et de
beaucoup de notes. C'est un très-bon morceau de littérature
critique.
Un homme de beaucoup d'esprit , membre de l'Académie
de Turin et du Sénat de France , M. Falletti de
Barolo , vient de publier , à Turin , quatre Lettres sur
les OEuvres posthumes d'Alfieri , adressée à M. Prospero
Balbo , président de la même Académie , distingué
comme lui par ses lumières , son savoir et ses talens. Je
tiens de la complaisance du célèbre historien des Révolutions
d'Italie , M. Denina , la communication de ces
Lettres que j'ai lues avec autant de fruit que de plaisir.
Elles sont terminées par une Notice sur la personne et
les ouvrages d'Alfieri ; cette Notice est en français , et a
paru précédemment à Paris , dans les Archives Littéraires.
M. Falletti de Barolo , qui écrit en italien avec
une élégance remarquable , n'écrit pas moins purement
en français , pense et s'exprime également bien dans
les deux langues. Sa quatrième lettre contient une comparaison
entre elles , et une discussion rapide sur la
manière différente dont elles se sont formées , et sur
certaines difficultés qui en résultent pour qui veut bien
écrire dans l'une et dans l'autre : ce peu de pages suffit
pour prouver avec quel soin et dans quel esprit philosophique
il les a étudiées toutes les deux. Il est plus difficile
et plus louable de les cultiver ainsi , que de donner
àl'une, comme fit Alfieri , une préférence exclusive ,
et de rejeter entièrement l'autre avec un dédain qu'assurément
elle ne mérite pas.
GINGUENÉ.
G
466 MERCURE DE FRANCE ,
LES MARTYRS , ou le Triomphe de la Religion chrétienne;
par F.-A. de Châteaubriand.-Deux vol .
in - 8 ° . - Prix , 12 fr. et 15 fr. francs de port .
Paris , chez Lenormand , rue des Prêtres-Saint-Germain-
l'Auxerrois .
( SECOND EXTRAIT. )
-A
Le récit d'Eudore est , sans contredit , l'épisode le
plus important des Martyrs , et la partie de l'ouvrage
où le talent se montre avec le plus de vigueur et de
flexibilité. Il règne une admirable variété de tons dans
la peinture des champs paisibles de la Grèce , et dans
celle de la capitale de l'Univers. A Rome , Eudore passe
tour à tour du palais des Empereurs au cimetière des
Chrétiens : c'est là qu'un solitaire , ignoré des maîtres
du monde , élève au ciel , pour eux et pour leurs peuples
, des mains pures et des voeux innocens , tandis
que les fidèles viennent , des extrémités de la terre ,
entendre et reconnaître en lui l'organe du Dieu qu'ils
adorent et le chef de l'église universelle. Quel contraste
que celui d'un évêque chrétien , exerçant dans le silence
et la pauvreté cette puissance inexplicable , irrésistible ,
immense , avec ces farouches Césars , toujours chancelans
sur le trône , et forcés enfin , pour s'y maintenir,
de fléchir le genou devant les autels d'une religion persécutée
qui , du fond des prisons et du haut des échafauds
, renversait les statues de la victoire et mettait en
fuite les Dieux du Peuple-Roi ! On chercherait en vaiu
dans l'histoire des hommes un second spectacle aussi
imposant , aussi prodigieux ; et sans doute il appartenait
à l'auteur du Génie du Christianisme , de l'offrir aux
méditations d'un siècle qui se pique de tout approfondir
et de tout expliquer. Saivons Eudore chez l'un de ces
pasteurs de l'église naissante , si héroïque dans ses souffrances
, si puissante dans son obscurité. <<<Marcellin ,
» évêque de Rome , habitait le cimetière des Chrétiens ,
>> de l'autre côté du Tybre , dans un lieu désert , au
>> tombeau de St.-Pierre et de St.-Paul. Sa demeure ,
>> composée de deux cellules , était appuyée contre le
>>mur de la chapelle du cimetière. Une sonnette , susJUIN
1809 . 467
> pendue à l'entrée de l'asile du repos , annonçait à
>>>Marcellin l'arrivée des vivans on des morts . On
> voyait à sa porte , qu'il ouvrait lui-même aux voya-
>> geurs , les bâtons et les sandales des évêques qui
>> venaient de toutes les parties de la terre lui rendre
>> compte du troupeau de Jésus-Christ. Là se rencon-
>> traient , et Paphnuce de la haute Thébaïde , qui chas-
>> sait les démons par sa parole ; et Spyridion de l'île
>> de Chypre , qui gardait les moutons et faisait des mi-
>> racles ; et Jacques de Nisibe, qui reçut le don de pro-
>> phétie ; et Osius , confesseur de Cordoue ; et Archelaüs
>> de Caschares , qui confondit Manès ; et Jean , qui
>> répandit dans la Perse la lumière de la foi ; et Fru-
>>mentius qui fonda l'église d'Ethiopie ; et Théophile ,
>> qui revenait de sa mission des Indes ; et cette chré-
>> tienne esclave qui dans sa captivité convertit la
>>> nation entière des Ibériens. La salle du conseil de
Marcellin était une allée de vieux ifs qui régnait le
>> long du cimetière : c'était là qu'en se promenant
>> avec les évêques , il conférait des besoins de l'église .
>> Etouffer les hérésies de Donat , de Novatien , d'Arius ,
>> publier des Canons , assembler des Conciles , bâtir
>> des Hôpitaux , racheter des esclaves , secourir les
>> pauvres , les orphelins , les étrangers , envoyer des
>> apôtres aux Barbares ; tel était l'objet des puissans
>> entretiens de ces pasteurs. Souvent au milieu des
>> ténèbres , Marcellin , veillant seul pour le salut de
>> tous , descendait de sa cellule au tombeau des saints
>> apôtres. Prosterné sur les reliques , il priait la nuit
>> entière et ne se relevait qu'aux premiers rayons du
>> jour. Alors découvrant sa tête chenue , posant à terre
>> sa thiare de laine blanche , le pontife ignoré étendait
>> sesmains pacifiques , et bénissait la ville et le monde(1) .
>> Lorsque je passais de la Cour de Dioclétien à cette
>>> Cour chrétienne , ajoute Eudore, je ne pouvais m'em-
>> pêcher d'être frappé d'une chose étonnante. Au mi-
>> lieu de cette pauvreté évangélique , je retrouvais les
(1) Urbi et Orbi : telle est encore la formule de la bénédiction que ,
dans les fêtes solennelles , du haut du balcon de Saint-Pierre , le Pape
donne à la ville de Rome et au monde chrétien,
:
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE ,
>> traditions du palais d'Auguste et de Mécène , une
>>politesse antique , un enjouement grave , une élo-
>>cution simple et noble , une instruction variée , un
>> goût sain , un jugement solide : on eût dit que cette
>> obscure demeure était destinée par le ciel à devenir
>> le berceau d'une autre Rome , et l'unique asile des
>> arts , des lettres et de la civilisation . >>>
Cependant Eudore, qui n'avait point encore cette sagesse,
cette modération, cette inaltérable fermeté d'âme,
qu'il puisa bientôt dans le sein de la Religion , et qu'il
montrera dans le reste du poème , dédaignant alors les
avis de Marcellin , les devoirs d'un chrétien et les anathêmes
de l'Eglise, suit à Baïes la Cour des Césars . Lié
d'une amitié tendre avec Jérôme et Augustin , il découvre,
il peint, dans le premier, ce génie à la fois barbare
et sublime qui le destinait à devenir l'exemple des
plus grands désordres et le modèle des plus austères
vertus . Il aime , il admire, dans le second , la noble
douceur de son caractère , la tendresse de son âme , l'éclat
et la fécondité de son imagination , qui en ont fait le
plus bel ornement de l'Eglise latine et le Platon des Chrétiens.
Les trois amis , errant un jour aux environs de
Baïes , se trouvent auprès de Literne , devant le tombeau
de Scipion l'africain. Frappés de cette émotion
profonde que les coeurs généreux éprouvent devant
l'image d'un grand-homme qui supporta l'injustice de
ses contemporains , ils se rappellent cet ouvrage philosophique
où Cicéron a peint le vainqueur d'Annibal
montrant, dans un songe , à Scipion - Emilien , qu'il
existe une autre vie où la vertu reçoit sa récompense.
Leur conversation est interrompue par l'arrivée d'un
nouveau personnage, qui sort du tombeau : c'est un descendant
de Thraséas , qui , désabusé de toutes les grandeurs
et consolé de toutes les infortunes humaines , a
embrassé la Religion chrétienne , et vit dans une cellule
d'hermite, sur le sommet du Vésuve. Son histoire , que
je voudrais pouvoir transcrire, fait une vive impression
sur l'esprit des trois jeunes gens; bientôt après des circonstances
particulières les séparent. Vaincu par les
larmes de sa mère, Augustin retourne à Carthage ; lerôme
va visiter les Espagnes, les Gaules, la Pannonie,
JUIN 1809 . 469
les déserts habités par les solitaires chrétiens ; Eudore ,
dénoncé par Hiéroclès , dont il a déjà mérité la haine ,
reçoit l'ordre de se rendre à l'armée de Constance, campée
sur les bords du Rhin.
C'est ici que M. de Châteaubriand a désarmé les critiques
les plus sévères dans la deseription d'une bataille
livrée par les Francs aux Romains et aux Gaulois réunis.
Pour trouver quelque chose de supérieur ou d'égal à ce
morceau , il faut chercher , dans l'Iliade , les combats
les plus admirés ; ou , dans le Roland furieux , l'attaque
des portes de Paris par le roi d'Alger. Les plus grands
tableaux de l'Epopée antique et moderne sont ici les
seuls objets de comparaison , et c'est, je crois, le plus
beau triomphe que la prose puisse ambitionner mais
aussi , malgré l'infériorité de son langage , il est impossible
de ne pas reconnaître un poète à l'harmonie savante
et variée de ses phrases , à la multitude de comparaisons
brillantes , d'images sublimes , d'expressions
créées ou pittoresques , dont ce récit est rempli. Eudore,
à la findu combat , séparé des légions romaines, accablé
par le nombre , tomba percé de coups au milieu de ses
compagnons morts à ses côtés , et fut secouru par un
vieillard chrétien, esclave chez les Francs. Devenu le
compagnon de sa captivité chez Pharamond , roi des Sicambres
, il observe les commencemens du Christianisme
parmi les barbares , décrit leurs moeurs , leurs chasses ,
Jeurs plaisirs féroces , leurs courses vagabondes , des rivages
de l'océan Germanique jusqu'à ceux du Pont-
Euxin ; là , Eudore découvre le tombeau d'Ovide et
sauve la vie à Mérovée. De retour au camp de Pharamond,
il est témoin de la délibération des Francs sur la
paix ou sur la guerre avec les Romains ; et rendu à la
liberté par la reconnaissance de Mérovée, il est chargé
d'aller proposer la paix à Constance , et reconduit jusque
sur la frontière des Gaules par Zacharie , son libérateur,
devenu l'apôtre des Francs .
Eudore raconte ensuite les événemens de la cour de
Constance et de Dioclétien pendant son séjour dans la
Germanie; il passe dans l'île des Bretons , combat Carrausius
et obtient les honneurs du triomphe : à son retour
dans les Gaules , il est nommé commandant de l'Ar
470 MERCURE DE FRANCE,
morique, et va prendre possessionde songouvernement.
Ici commence l'épisode de Welleda. Nous avons déjà vu
la simplicité majestueuse du Christianisme naissant opposée,
dans des tableaux poétiques , à la pompe ingénieuse
, aux fables riantes du paganisme. Eudore nous a
montré cette religion nouvelle, au fond de la forêt
d'Hercynie , triomphant des prestiges barbares qu'enfantait
la mythologie du Nord et des fêtes sauvages consacrées
aux divinités de l'Edda. Voici maintenant le
jeune chrétien aux prises avec la fille des Druides , indigné
des sacrifices sanglans promis à Teutatés , mais
faiblement défendu contre les charmes de sa prêtresse
par les principes sévères d'une religion qu'il a trop
négligée. Welleda paraîtra nouvelle , même après la
Clémentine de Richardson et la Juliette de Sterne , quoiqu'elle
intéresse par des moyens semblables ; la diffé
rence des couleurs et l'intention du tableau suffisent
pour éloigner une ressemblance trop marquée ; d'ailleurs
, cet épisode , qui contraste singulièrement avec le
reste de l'ouvrage , en est un des morceaux les plus dramatiques
et les plus attachans.
Après avoir avoué ses fautes et son repentir, Eudore
raconte sa pénitence publique : désormais , sans crainte
et sans ambition , il abandonne la carrière des armes , et
passe en Egypte pour demander sa retraite àDioclétien.
Nouvelles descriptions des côtes d'Afrique , des monumens
d'Alexandrie, des rives du Nil , des déserts de la
Thébaïde ; nouvelles preuves que, dans ce genre , il est
peu de talens comparables à celui de l'auteur pour l'abondance
, l'éclat et la variété. Enfin , après avoir assisté
aux derniers momens de l'anachorète Paul , le fondateur
du Christianisme dans les sables du désert; après avoir
visité Jérusalem et les sept églises instruites par le prophète
de Patmos ; après avoir embrassé Constantin à
Bysance, sur le théâtre de sa grandeur future, Eudore ,
après dix années d'absence et de malheurs , retrouve enfin
les vallons de l'Arcadie et rentre sous le toit paternel
.
J'ai remarqué, dans mon premier Extrait , que le récit
d'Eudore remplit à peu près la moitié du Роёте;
cette observation pourrait n'être pas une critique. Le
JUIN 1809 . 471
récit d'Ulysse et celui de son fils occupent aussi beaucoup
de place , et cependant paraissent beaucoup plus
courts. N'est-ce point parce que l'un et l'autre font partie
de l'action et forment en effet le commencement de
l'Odyssée et du Télémaque , tandis que le récit d'Eudore
ne tient que par des fils légers à l'action des Martyrs?
Cette opinion a besoin d'être développée et d'être
protégée par un exemple .
Un épisode d'Homère a fourni à Fénélon le sujet de
son ouvrage : Télémaque en est le héros , et l'action du
poëme est dans les voyages que le fils d'Ulysse entreprend
pour chercher son père. Une tempête l'ayant jeté
dans l'île de Calypso , c'est là que commence la narration
épique : il est donc nécessaire que le héros raconte
les événemens qui l'ont amené sur ce rivage , et qui
forment eux-mêmes la première partie de l'action. Dèslors
son récit ne paraîtra long qu'autant que l'action
elle-même sera sans intérêt pour nous.
Examinons à présent l'action des Martyrs ; elle est
dans les amours d'Eudore et de Cymodocée , que la
jalousie atroce d'Hiéroclés dévoue à la persécution , et
qui , par le martyre des deux amans , préparent le
triomphe de la Religion chrétienne. Cette action commence
naturellement par la rencontre imprévue d'Eudore
et de Cymodocée dans les bois du Taygete ; mais
elle est interrompue tout à coup par un récit qui prend
plus d'un tiers de l'ouvrage , et dont presque tous les
détails sont étrangers , ou du moins faiblement liés à
l'action principale. Aussi l'admirable combat des Francs,
l'esclavage d'Eudore chez Pharamond et Mérovée , la
découverte du tombeau d'Ovide , les conseils des peuples
germains , les triomphes du Héros dans l'île des
Buetons, son aventure romanesque avec Welléda ; tous ces
morceaux , isolément remplis de charme et d'un intérêt
qui leur estpropre , ne m'empêchent point de sentir que
Je véritable intérêt de l'ouvrage languit trop long-tems.
Il est évident qu'Eudore pouvait aimer Cymodocée ,
en être aimé , braver le proconsul d'Achaïe et courir
au martyre , sans aucun des événemens qu'il raconte , et
dont le récit , tout beau qu'il est , ralentit le mouvement
des personnages et la marche de l'action.
472 MERCURE DE FRANCE ,
-M. de Châteaubriand connaît trop bien la théorie
de l'art pour n'avoir pas senti ce défaut, et il a trop'de
talent pour n'avoir pas heureusement tenté de l'affaiblir .
Mais ne voulant point renoncer ( et j'avoue que le
sacrifice eût été dur) , aux beautés du premier ordre qui
étincellent de toutes parts dans le récit d'Eudore , il n'a
pu l'attacher à l'action que par des fils presque imperceptibles
, et qu'on perd de vue à chaque instant. Ainsi ,
par exemple , je veux croire que les égaremens et lo
repentir d'Eudore étaient nécessaires pour lui donner
à la fin cette résignation sublime , cette inébranlable
fermeté , qu'il porte dans les supplices en confessant la
foi ; mais , quoique cette conception soit naturelle et
facile à saisir dans l'esprit du Christianisme , il me
semble qu'elle devait être développée dans le poëme , et
l'auteur ne paraît pas y avoir songé. Le seul endroit où
l'on aperçoive clairement l'intention de lier le récit
d'Eudore au reste de l'ouvrage , est celui où les erreurs
coupables du jeune chrétien forcent l'évêque de Rome
à le séparer de la communion des fidèles. Ce passage est
d'une beauté remarquable. Il a le mérité d'offrir au lecteur
une scène très-imposante , et de faire entrevoir le
dénouement de l'ouvrage sans en affaiblir la terrible
impression. Je crois donc être obligé de placer ici
comme la meilleure réponse aux objections que l'amour
de l'art m'a fait élever sur la convenance et la longueur
d'un épisode , dont personne n'admire plus que moi les
riches détails.
<<Ma vie , dit Eudore , était devenue un objet de scan-
>>dale public : le Pontife fut enfin obligé de lancer ses
>>- foudres .
>>
>>>J'étais allé chez Marcellin ; je sonne à la grille du ci-
>> metière : les deux battans de la grille se séparent et
s'écartent l'un de l'autre en gémissant sur leurs gonds .
>> J'aperçois le Pontife debout , à l'entrée de la chapelle
>> ouverte . Il tenait à la main un livre redoutable , image
>>du livre scellé de sept sceaux que l'Agneau seul peut
>> briser . Des diacres , des prêtres , des évêques , en si-
>> lence , immobiles , étaientrangés sur les tombeaux en-
>>vironnans , comme des justes ressuscités pour assister
>> au jugement de Dieu . Les yeuxde Marcellin lançaient
JUIN 1809 . 473
>> des flammes . Ce n'était plus le bon pasteur qui rap-
> porte au bercail la brebis égarée , c'était Moïse dénon-
>> çant la sentence mortelle à l'infidèle adorateur du Veau
>>d'or ; c'était Jésus-Christ chassant les profanateurs du
>> temple . Je veux avancer ; un exorciste me ferme le
>> chemin. Au même moment , les évêques étendent le
>> bras , et lèvent la main contre moi , en détournant la
>> tête : alors le Pontife , d'une voix terrible :
>> Qu'il soit anathême , celui qui souille par ses mains
>>la pureté du nom chrétien ! Qu'il soit anatheme , celui
>>qui n'approche plus de l'autel du vrai Dieu ! Qu'il soit
>> anathême , celui qui voit avec indifférence l'abomination
>> de l'idolâtrie !
>>Tous les évêques s'écrient : -Anathême !
>>Aussitôt Marcellin entre dans l'église ; la porte sainte
>> est fermée devant moi : la foule des élus se disperse ,
>> en évitant ma rencontre : je parle , on ne me répond
>> pas : on me fuit comme un homme attaqué d'un mal
>> contagieux . Ainsi qu'Adam banni du paradis terrestre ,
>>je me trouve seul dans le monde couvert de ronces et
>> d'épines , et maudit à cause de ma chute .
>> Saisi d'une espèce de vertige , je monte en désordre
>> sur mon char , je pousse au hasard mes coursiers , je
>> rentre dans Rome, je m'égare , et après de longs dé-
>> tours j'arrive à l'amphithéâtre de Vespasien . Là j'arrête
>> mes chevaux écumans . Je descends du char . Je m'ap-
>>proche de la fontaine où les gladiateurs qui survivent
>> se désaltèrent après leurs combats. Je voulais aussi
>> rafraîchir ma bouche brûlante . Il y avait eu la veille
» des jeux donnés par Aglaé ( 1 ) , riche et célèbre
>> romaine : mais dans ce moment , ces abominables
>> lieux étaient déserts . La victime innocente que mes
>> crimes ont de rechef immolée, me poursuit du haut du
>>>ciel. Nouveau Caïn , agité et vagabond , j'entre dans
>> l'amphithéâtre : je m'enfonce dans les galeries obscures
>>> et solitaires . Nul bruitnes'y faisait entendre , hors celui
>>> de quelques oiseaux effrayés qui frappaient les voûtes
>>> de leurs ailes . Après avoir parcouru les divers étages ,
(1) Sainte-Aglać.
474 MERCURE DE FRANCE ,
>> je me repose un peu calmé , sur un siége , au premier
>> rang . Je veux oublier , par la vue de cet édifice payen ,
>>et la proscription divine , et la religion de mes pères .
>> Vains efforts ! là mème un dieu vengeur se présente à
» mon souvenir. Je songe tout à coup que cet édifice est
>> louvrage d'une nation dispersée , selon la parole de
>>> Jésus - Christ. Etonnante destinée des enfans de Jacob !
>> Israël , captif de Pharaon , éleva les palais de l'Egypte :
>>Israël , captif de Vespasien , bâtit ce monument de la
» puissance romaine; il faut que ce peuple , même au
>> milieu de toutes ses misères , ait la main dans toutes
>>les grandeurs .
>>Tandis que je m'abandonnais à ces réflexions , les
» bêtes féroces , enfermées dans les loges souterraines
>>de l'amphithéâtre , se mirent à rugir. Je tressaillis , et
jetant les yeux sur l'arène , j'aperçus encore le sang
>>des infortunés déchirés dans les derniers jeux. Un grand
>> trouble me saisit. Je me figure que je suis exposé aumi-
>>lieu de cette arène , réduit à la nécessité de périr sous
>>>la dent des lions , ou de renier le Dieu qui est mort pour
>> moi : je me dis ; - tu n'es plus chrétien : mais si tu le
>> redevenais un jour , que ferais -tu ?
>> Je me lève , et je me précipite hors de l'édifice ; je
>> remonte sur mon char , je regagne ma demeure . Toute
>>la nuit , la terrible question de ma conscience retentit
>> au fonddemon sein. Aujourd'hui même , cette scène se
>> retrace souvent à ma mémoire , comme si j'y trouvais
>>quelque avertissement du ciel . >>>
>>Après avoir prononcé ces mots , Eudore cesse tout à
>>coup de parler. Les yeux fixes , l'air ému , il paraît
>> frappé d'une vision surnaturelle. L'assemblée surprise
>>garde le silence , et l'on n'entend plus que le mumure
>>du Ladon et de l'Alphée qui baignent le double rivage
>> de lîle .... etc. >>>
C'est par ce pressentiment sinistre que le récit d'Eudore
et ses longues aventures se rattachent , une seule
fois , à l'action et au dénouement des Martyrs . Je ne
décide point si cette combinaison est suffisante pour lier
les deux parties de ce grand ouvrage , dont l'une embrasse
tous les événemens de la vie d'Eudore jusqu'à sa
JUIN 1809 . 575
rencontre avec Cymodocée ; et l'autre , tous ceux qui le
conduisent , avec sa jeune amante , dans ce même amphithéâtre
de Vespasien , pour y périr ensemble sous la
dent du tigre. Je n'ai dissimulé ni mes doutes , ni la
réponse que j'y trouve dans l'ouvrage même : c'est aux
maîtres de l'art à prononcer . J'ajouterai seulement qu'on
paraît s'accorder à trouver dans le second volume ,
quoique moins brillant peut-être de beautés originales
et poétiques , plus de mouvement et plus d'intérêt : or
il me semble que l'infériorité de la première partie , à
cet égard , ne peut s'imputer qu'à la longueur et à la
nature du récit.
Il me serait facile de citer encore un grand nombre
de fragmens détachés , pour justifier la haute admiration
quej'ai témoignée pour le talent de l'auteur des Martyrs :
il serait encore plus utile de lui soumettre quelques
observations critiques sur le caractère des deux principaux
personnages , et sur l'abus du merveilleux dont il
a cru devoir faire usage . Par exemple , dans cette grande
et magnifique scène , où la cause des chrétiens est portée
devant le trône des Empereurs et devant le Sénat romain ;
quand le prêtre de Jupiter plaide avec une éloquence
douce et modeste , pour ces Dieux de l'Empire dont on
n'encense plus que les autels ; quand Hiéroclès affiche ,
avec l'impudence d'un sophiste , le mépris de tous les
cultes et de toutes les religions ; quand Eudore défend le
christianisme avec les armes que lui fournissent Tertullien
et Saint-Ambroise , au milieu du choc de tous les
intérêts et de toutes les passions humaines , l'intervention
des anges et des démons est-elle bien nécessaire , pour
influer si faiblement sur la résolution de Dioclétien ? Je
ne hasarde cette question que sous le rapport littéraire
et poétique : je sais que dans le tems où se passe l'action ,
le paganisme était encore un culte et n'était plus une
croyance : on a dit , avec raison , qu'à cette époque les
prêtres payens parlaient et pensaient comme Symmaque ,
et nonpoint comme Démodocus . Mais toutes ces objections
de l'histoire et de la philosophie me paraissent
réfutées d'avance par la nature de l'ouvrage. Il s'agirait
seulement de savoir si l'intérêt du poëme gagne quelque
1
476 MERCURE DE FRANCE ,
chose à l'emploi de ce merveilleux , digne sans doute de
la grandeur du sujet , mais qui paraît au-dessus de l'importance
de l'action et des personnages . Les bornes de
ce journal ne me permettent point de prolonger cette
discussion . Je la terminerai donc en répondant à un
reproche plus sérieux , qu'on adresse également à l'ouvrage
et à l'auteur .
Des hommes d'une piété solide et d'une profonde doctrine
ont blamé le merveilleux prodigué dans les Martyrs ,
non point comme moyen épique ( la gravité de leur caractère
les éloignait de cet examen) , mais comme un
ressort dont le génie même ne doit point disposer à son
gré . Ces hommes d'une foi constante et sévère , convaincus
des vérités d'une religion mystérieuse , qui parle
au coeur le plus simple et se dérobe à l'intelligence la
plus élevée , ne permettent point de soulever le voile
redoutable dont elle est couverte : ils défendent à la
poésie de mêler ses fictions ingénieuses à ce que les
livres sacrés nous enseignent sur le ciel , l'enfer et le
purgatoire des chrétiens . De là le jugement rigoureux
qu'ils ont porté sur l'ouvrage de M. de Châteaubriand ;
de là , l'opinion assez accréditée qu'il est moins utile que
dangereux pour cette même religion , dont il célèbre la
gloire et les bienfaits. Il ne m'appartient d'approuver ni
de combattre une austérité de principes , fondée sur des
lumières qui n'ont point éclairé ma faiblesse . J'aime à
regarder comme orthodoxe tout ce qui inspire l'amour
et le respect de la religion ; et je laisse à des mains plus
fermes et plus savantes que les miennes le soin d'élever
une limite éternelle entre les droits de l'antique Sorbonne
et les priviléges du Parnasse : toutefois , si le livre des
Martyrs étaitjamais þanni d'une bibliothèque chrétienne ,
il me semble qu'on ne pourrait se dispenser de traiter
l'auteur comme Platon voulait qu'on traitât les poëtes dans
sa république imaginaire . « S'il se présente parni nous ,
>>dit-il , un de ces chantres divins qui savent tout imiter
>> et prendre toutes sortes de formes , et s'il vient nous
>> présenter ses poëmes , nous lui témoignerons notre
> vénération comme à un homme sacré qu'il faut admirer
>> et chérir ; mais nous lui dirons : nous n'avons parmi
JUIN 1809 . 477
>> nous personne quivous ressemble; et dans notre cons-
>>titution politique , il ne nous est pas permis d'en avoir :
>> et ensuite nous le renverrons dans une autre ville ,
>> après avoir répandu sur lui des parfums et couronné
>> sa tête de fleurs . >> Je ne sais si M. de Châteaubriand
se consolerait d'un exil prononcé avec des marques si
flatteuses d'intérêt et d'estime ; mais M. de Laharpe a
dit , avec raison , que si la république de Platon existait ,
un poëte serait tenté d'y aller , ne fût-ce que pour en
être renvoyé . ESMÉNARD .
JOURNAL DE MUSIQUE ÉTRANGÈRE , pour la guitare ou
lyre , rédigé par CASTRO (1).
On peut regarder la guitare comme le premier auxiliaire
du chant , et comme le plus ancien instrument de musique
depuis l'invention de la voix humaine. Elle appartient
également , à tous les tems et à tous les pays ; c'est toujours
elle que nous voyons sous des noms différens , et sous des
formes variées dans les mains d'Isis et de Melpomène , d'Orphée
, de Linus , d'Amphion , d'Anacreon , d'Horace , etc.
Le théorbe , la mandoline , ne sont , l'un qu'une trèsgrande
, l'autre qu'une très-petite guitare ; le sistre a été
autrefois la guitare égyptienne ; à présent c'est la guitare
allemande. La lyre , cet instrument cornu , comme on le
voit partout , quelquefois même biscornu entre de certaines
mains, n'est que la guitare poétique. Ce sont autant d'enfans
d'une mème famille dont la guitare , proprement dite ,
est la mère commune. On en peut juger par le nom grec
de kittara qui est à la guitare ce que musa est à la muse , et
par le nom latin de cithara , qui est exactement le même
qu'en grec; car nous sommes bien sûrs que parmi nos abonnés
etmême nos abonnées , il n'y a personne qui ne sache
que le c des latins est le représentant du k des grecs , et
que kittara , et que cithara se prononçait chez les dames
grecques et romaines , à peu pres comme nos dames françaises
prononcent guitare à Paris .
(1) Chaque numéro de ce Journal sera composé de trois morceaux ,
dont un de chant espagnol , un de chant italien , et un pour l'instrument.
Il paraltra tous les mois deux cahiers. On s'abonne chez l'auteur,
rne de Provence , nº 14 , pour 36 fr . pour six mois . Les 12 premiers N
ontdéjà paru,
478 MERCURE DE FRANCE ,
. On ne sait trop à qui adjuger l'invention de la guitare.
Entre les dieux , est-ce l'antique Isis que nous voyons partout
un sistre ou une guitare å la main ? est- ce Jupiter qui a
voulu , si nous en croyons Horace , en joindre une a la
brillante voix de sa fille Melpomène ?
Cui liquidam pater
Vocem cum cithara dedit.
L'histoire parle ensuite de trois célèbres virtuoses sur
l'instrument en question , dont chacun a passé pour l'avoir
inventé , Orphée , Linus et Amphion. On ne sait rien de
positif sur Linus , mais les deux autres paraissent avoir fait
ce qu'on peut appeler des prodiges. L'un a su entraîner à
sa suite les animaux des forêts , l'autre a bati une grande
ville , tous les deux au son de leur guitare ; et il faut convenir
que c'est tirer un grand parti de l'instrument. D'après
ces faits , en les supposant bien constatés , il parait que
l'avantage est du côté d'Amphion , car c'est le seul qu'on
sache qui ait fait danser des pierres , au lieu que le mi
racle d'Orphée s'est réduit à faire danser des ours , ce
qui n'est pas absolument sans exemple. Mais si à présent
il fallait se décider entre l'Amphion grec et un certain
Amphion espagnol , appelé vulgairement Monsieur Castro ,
nous en sonimes fachés pour le fondateur de Thèbes , mais
il n'aurait que l'accessit , parce que nous avons entendu
derniérement M. Castro. Nous ne pouvons juger Amphion
que sur la périlleuse parole des poètes , au lieu que nous
jugeons M. Castro sur celle de sa guitare ; et certainement
le véritable Amphion est celui qui nous enchante , comme
le véritable Amphytrion celui chez qui l'on dine.
La guitare a éprouvé ses petites révolutions comme toutes
les choses d'ici bas : elle n'avait d'abord que quatre
cordes , qui , pendant l'âge d'or et les tems héroïques , ont
suffi pour faire plaisir à tout le monde. Therpandre crut
bien faire d'y en ajouter trois ; il se proposait d'en jouer
ainsi aux jeux olympiques , et se promettait le triomphe le
plus éclatant ; mais il avait des rivaux qui peut-être étaient
eux-mêmes de très-grands artistes , conime cela pourrait
arriver à Monsieur Castro. Il est cité devant les juges ; ces
juges étaient des Lacédémoniens , gens très-ponctuels et
méme un peu pédans , qui décidèrent que les trois nouvelles
cordes n'étaient pas de jeu , et les coupèrent sans
pitié. Au reste , la cabale en fut cette fois pour ses peines.
Therpandre , tout désapointé , tout dégréé qu'il était , n'en
sortit pas moins vainqueur du combat , et ce qu'on avait
JUIN 1809 . 479
retranché de sa guitare fut autant d'ajouté à sa gloire. Simonide
, après Therpandre ,yjoignit une huitième corde ; mais
l'histoire ne parle pas de l'effet que cette huitième corde a
produit. Après Simonide , le premier musicien , le maître
de Chapelle , d'Alexandre le Grand , Thimothée , qui avait
le secret d'exciter à son gré les passions de son maître, et le
secret plus désirable de les calmer , voulut égaler le nombre
des cordes de sa guitare au nombre des Muses. Quant à la
guitare de M. Castro , nous croyons qu'elle n'a pas plus
de cordes que celle de Therpandre ; mais quand ses rivaux,
s'il en a, lui joueraient le même tour qu'au musicien grec ,
nous oserions encore lui prédire le même triomphe .
La guitare a dans son histoire des époques tres-glorieuses .
Deuxgrands monarques , François Itt et Louis XIV lui ont
fait l'honneur d'en jouer ; mais quoiqu'ils ayent été sûrement
bien applaudis , nous n'oscrions pas répondre qu'ils en
jouassent avec autant de goût que M. Castro: ils avaient été
devancés par le roi David qui , n'en déplaise aux peintres
et aux graveurs , n'a point joué de la harpe en dansant
devant l'arche ; car ce serait à peu près comme sonner
les cloches et aller à la procession. Ce n'est point une άρπη
si nous nous en souvenons , que les septante lui donnent,
mais une kidaga , c'est-à- dire , une guitare , et divers passages
tant des psaumes que des cantiques, nous prouvent
qu'elle était fort employée dans les cérémonies religieuses
deJérusalem. Pourquoi ne figure-t-elle pas de même dans nos
solennités ? C'est peut-être parce que l'usage un peu profane
que les Espagnols , tous dévots qu'ils sont , ne laissent pas
d'en faire tous les soirs , lui aura fermé l'accès des lieux
saints ; et , en effet , nous serions tous presqu'aussi étonnés
de voir aujourd'hui une guitare dans une église que d'entendre
à minuit un serpent de paroisse jouer une séguédille
sous un balcon.
Malgré cette espèce d'excommunication , la guitare scra
toujours la bien venue dans la meilleure compagnie ; et de
seront les goûts les plus délicats qui ensentiront le mieux
tous les charmes. D'autant plus aimable qu'elle est moins
ambitieuse , elle semble respecter les autres instrumens
dans les concerts, et se taire devant eux ; son moment est-il
arrivé , elle fait oublier ( au moins dans les mains de Castro )
tout ce qui l'a précédé. Se trouve-t-elle entre des mains
moins savantes , ce qui est fort aisé à supposer , elle plaît
moins sans doute , mais elle plaît encore , et du moins elle
n'ennuye pas. Les plus petits appartemens lui conviennent
de préférence; elle n'y fait jamais plus de bruit qu'on ne
480 MERCURE DE FRANCE ,
1
lui en démande , et joue avec la voix la moins forte le rôle
d'une amie modeste , toujours attentive à faire briller son
amie sans prétendre à détourner sur soi l'attention ; et où
trouve-t-on de ces amies-là ? Dans le tête-à-tête même ,
c'est de tous les tiers le moins importun , le plus discret ;
elle ne se mêle de la conversation que pour l'animer , pour
la rendre plus touchante , pour essayer d'exprimer encore
ce qu'on craint de n'avoir pas fait assez comprendre , pour
ajouter à ce que l'un dit, pour suppléer à ce que l'autre ne
ditpas.
Etes-vous seul ? êtes-vous seule ? elle vous entretient de ce
qui vous occupe , elle a des tons brillans pour votre joie ,
elle en a de mélancoliques pour votre chagrin ; elle semet
en quelque sorte à l'unisson de vos nerfs , en accord avec
votre pensée. Joignez à cela que, de tous les instrumens
connus, c'est le plus facile pour les commençans ; que les
premiers sons qu'on tire de celui-ci ont déjà quelque chose
de flatteur; ce qu'on ne peut pas dire à beaucoup près de
tous les autres ; enfin , que vous dirons-nous ? en n'en
jouant que médiocrement , vous êtes déjà sûr de vous faire
plaisir à vous-même : mais , croyez-nous , tachez d'en jouer
comme Castro , et vous ferez plaisir à tout le monde.
NotreAmphion ne se borne pas à jouer de la guitare mieux
que tout ce que nous avons entendu jusqu'ici , au rapport de
quelques vrais connaisseurs qui ne manquent pas un concert;
il compose aussi bien qu'il joue , et il improvise comme il
compose. La tête vaut la main , consilio manuque. Nous
verrons tous les mois de nouveaux morceaux de sa façon ,
ajustés au goût et en quelque sorte à la physionomie de la
guitare ; car pour la montrer à son avantage il faut savoir
ce qui lui sied. La musique , en général, est un idiome
communà tous , mais dont chacun affecte un dialecte particulierque
les autres parleraient avec moins de grâce et de
facilité ; et le dialecte de la guitare paraît être la langue
maternelle de M. Castro .
Aces nouvelles compositions, l'auteur a dessein de joindre
différentes chansons en langues étrangères , et particulièrement
espagnole , avec leurs traductions littérales; et ce sera
une occasion toujours renaissante pour beaucoupde souscripteurs
de se familiariser de plus en plus avec l'idiome , l'esprit
, la galanterie , la naïveté , la gaité de cette nation intéressante
que nous n'avons point assez connue , tant qu'il y a
eudes Pyrénées . BOUFFLERS.
VARIÉTÉS.
JUIN 1809 .
BEPTDE
5.
Icem
1
م
VARIÉTÉS .
REVUE LITTÉRAIRE.
Pensées , Remarques et Observations de Voltaire. Ouvrage
posthume.- Un vol. in-8 °. - Chez Barba.
Un manuscrit inédit de Voltaire est un appat pour les
curieux , un sujet de critiques nouvelles pour ses ennemis et
une bonne fortune pour ses admirateurs. Depuis quelqué
tems nous sommes tellement inondés d'ouvrages posthumes,
inédits et secrets, et la bonne foi des lecteurs a été si souvent
surprise , que nous commençons à devenir plus méfians . La
première chose qu'on se demande lorsqu'on voit annoncée
quelqu'une de ces nouveautés , c'est de savoir si la dent est
réellement d'or.- L'ouvrage est-il de Voltaire ? Sa généalo
gie paraît assez bien établie pour qu'on ne puisse guères
la révoquer en doute. Mais l'origine en fût-elle moins
certaine qu'elle ne l'est en effet ; on ne pourrait pas se refuser
à reconnaître , dans une foule de traits de cet ouvrage , la
touche philosophique , et pour me servir de l'expression
d'Hérault de Séchelles , la pince mordicante du philosophe
de Ferney.
Cet opuscule est d'autant plus précieux que les morceaux
qui le composent paraissent n'ètre que des bribes détachées,
jetées au hasard sur des chiffons de papiers , et dont Voltaire
était loin de prévoir la publication. Il est résulté de cette sécurité
un abandon d'idées et une indépendance d'imaginationqui
rendent ce petit recueil très -piquant. Nous allons
en rapporter quelques morceaux pris au hasard qui pourront
donner une idée du genre et du mérite de l'ouvrage.
« Aujourd'hui , 23 juin 1764 , dom Calmet , abbé de Sé-
>> nonces , m'a demandé des nouvelles ; je lui ai dit que la
>> fille de Mme de Pompadour était morte. Qu'est-ce queMa-
» dame de Pompadour, a-t- il répondu ? Felix errore swo !»
a Qui doit être le favori d'un roi ? le peuple: >>
« Qui a dit que les paroles sont les jetons des sages et l'ar-
>>>> gent des sots ? >>>
« Un curé que ses paroissiens avaient volé , disait dans son
>> prone :-Allez , Jésus-Christ a été bien sot de mourir pour
>> des canailles comme vous. »
Hh
482 MERCURE DE FRANCE ,
« Cromwell disait qu'on n'allait jamais plus loin que lors-
>> qu'on ne savait plus où on allait. >>>
« Le plus petit commis eût pu en affaires tromper Corneille
>> et Newton : et les politiques osent se croire de grands
>>>génies !>>>
« Christophe Colombo devine et découvre un nouveau
» monde : un marchand , un passager lui donne son noui.
>> Bel exemple des quiproquos de la gloire !
-
« Les beaux dits des héros ne font effet que quand ils sont
» suivis du succès. Tu conduis César et sa fortune......
>> Mais s'il s'était noyé ?-Et moi aussi , si j'étais Parmé-
>> nion !...-Mais s'il avait été battu ?-Prends ses haillons
» et rapporte-les -moi dans le palais Saint- James .....-Mais
>> Edouard est hattu.>>>
«César laisse tomber de sa main la condamnation de Li-
>> garius quand Cicéron parle pour lui. Cela est plus beau
>> que le traitd'Alphonse , roi de Naples , qui ne chassa une
➤ mouche de dessus son nez qu'après avoir été harangué. »
«Un ang'ais du parlement disait : Si M. Robert Walpole
» ne m'envoie pas de l'argent , je voterai selon ma cons
» cience. »
Ces morceaux suffiront pour faire reconnaître la manière
de Voltaire ; on y retrouve la finesse de ces aperçus, et l'originalité
de ses rapprochemens.
Le manuscrit , écrit en entier de la main de Vanières , a
été pendant long-tems à la disposition de M. de Villevieilles
il a été rumis à M. Piccini fils , et c'est à lui que nous en dovons
la publication .
Euphrasie , ou le serment redoutable. Histoire du seizième
siècle , par M. Coffin-Rony. - Trois vol . in- 12.-Chez
Frechet.
Gil Blas n'a fourni qu'un opéra comique en trois actes ;
Tom-Jones a été le sujet de deux ouvrages seulement; onn'a
pas pu tirer le moindre parti de Clarisse. Quelques personnes
pourraient étre tentées de croire que Lesage, Filding et
Richardson n'étaient pas de fort grands génies , en voyant
qu'il n'est pas de mince roman aujourd'hui qui ne puisse
alimenter pendant plusieurs mois tous les théâtres des boulevards.
Ily a dans celui que nous annonçons l'étoffe de troisou
quatre mélodrames bien conditionnés : effectivement on
pourra trouver dans chacun un incendie, un combat et un
JUIN 1809 . 483
enlèvement au premier acte ; un combat, un enlèvement et
un incendie au second ; enfin , un enlèvement , un incendie
et un combat au troisième . Que faut-il de plus aujourd'hui
pour être assuré de cent représentations ? Si vous ajoutez à
cela le lieu de la scène en Allemagne , dans le seizième
siècle ; les amours d'une demoiselle Euphrasie , fille d'un
comte de Mansfield , partisan des erreurs de Calvin , avec
un jeune catholique nommé Adolphe ; un méchant baron de
Friberg qui persécute les amans par tous les moyens que
peuvent fournir les tours , les cachots , les donjons , les
poignards , etc. etc.; qui leur suscite des attaques nocturnes
et qui finit par succomber ; voilà certes un mélodrame tout
fait , et ce ne sera plus la faute de M. Coffin-Rony s'il ne
réussit pas. On pourra d'autant moins lui en vouloir , qu'il a
poussé la complaisance jusqu'à écrire son ouvrage dans le
style qui convient au genre ; le seul reproche qu'on puisse
lui faire , est d'avoir laissé dans son roman quelques pages
quine ressemblent pas du tout au reste de l'ouvrage. En s'y
arrètant , peut-être est-il permis de croire que l'auteur pourrait
un jour obtenir des succès d'un genre tout different .
Mémoires de Joseph - Jean - Baptiste Albouy - Dazincourt ,
comédien - sociétaire du Theatre - Français , etc.; par
H.-Α. Κ***s. Un vol . in -8 ° . Chez Favre , libraire ,
au Palais-Royal .
Les seizième et dix-septième siècles ont abondé en mé
moires historiques ; il est peu de personnages marquans qui
ne nous en-aient laissé ; de nos jours cette mode existe encore;
mais elle a change de classe et paraît être le partage.
exclusif des comédiens. L'importance qu'on a donnée au
théâtre depuis quelques années leur a fait penser que le public
serait curieux de connaître le derrière de la toile , et se
verrait avec plaisir initié à leurs démélés intérieurs. Aussi
avons - nous vu successivement paraître les Mémoires de
Mles Dumesnil et Clairon , de Lekain et de Larive; Florence
même , à ce qu'on assure préparait les siens , lorsque
les destins l'ont appelé sur les bords de la Néva.
Les Mémoires de Dazincourt n'occuperont pas une place
bien distinguée dans les Annales dramatiques. Le lecteur qui
croirait y retrouver son esprit fin et délicat , son talent à
conduire uneintrigue d'acteur ou d'auteur, les révélations de
ces tracasseries de coulisses, quelquefois si récréatives pour le
public; quelques anecdotes sur les acteurs ses contemporains
dont la mémoire est encore chère, tels que Préville et Molé ;
Hh 2
484 MERCURE DE FRANCE ,
ceux, dis-je , qui , sur le nom de l'auteur , croiraient y
trouver ces détails , seront désagréablement détrompés ; ils
ils n'y verront qu'un historique froid et décharné des premières
années du jeune Albouy, d'insipides particularités sur
sa famille , sur les causes qui l'engagèrent à quitter le maréchal
de Richelieu pour aller jouer la comédie àBruxelles ,
sous la direction de Dhannetaire; une longue correspondance
avec une dame R.... D.... C. , qui lui reprochait son
nouvel état; sa réception à la Comédie Française ; enfin, une
longue notice sur une princesse de Sch ... ; que Praxitèle
(s'il faut en croire l'auteur) n'eût pas manqué de prendre
pour le modèle de sa Vénus modeste , pourvu qu'elle eût
existé de son tems .
Voilà tout ce qu'on trouve dans cet ouvrage. Rendons
maintenant justice à Dazincourt : ces Mémoires ne sont pas
de lui; ils ont été rédigés par un M. K....s , qui se dit son
ami. Peut-être trouvera-t-on qu'ils font plus d'honneur à son
coeur qu'à son esprit ; le style nous en a paru lâche et diffus .
M. K....s réclame l'indulgence et s'excuse sur le peu de tems
qu'il amis à ce travail. Bien que le tems nefasse rien à l'affaire
, en acceptant même cette excuse pour ce qu'elle vaut,
on pourra lui reprocher d'avoiromis une foule d'anecdotes piquantesque
la carrière dramatique de Dazincourt devait naturellement
lui fournir.
Elvire, ou la Femme innocente et perdue. Deux vol . in- 12 .
Chez Barba . -
On trouve dans le roman bourgeois de Furetière , le Catalogue
des ouvrages qu'un certain auteur se proposait de
mettre au jour , et l'on y voit entr'autres celui-ci : Rubricologie,
ou de l'Invention des titres et rubriques ; où il est
démontré qu'un beau titre est le vrai proxenète d'un livre , et
ce qui en fait faire le plus prompt débit. Il paraît d'après
cela qu'autrefois , comme aujourd'hui , trouver un titre était
une affaire importante pour un auteur; et il faut convenir
que si ce n'est pas la meilleure manière pour se faire une réputation,
c'est au moins le plus sûr moyen de se faire lire.
C'est là précisément ce que semble ignorer l'auteur du
roman que nous annonçons. Son titre est la seule chose ridicule
dans son ouvrage. Une femme innocente et perdue ;
qu'est-ce autre chose qu'une victime des apparences ? ...
Elvire a fait , à sa pension , la connaissance de Gustave ,
frère de Sophie , son amie intime. Mariée , par la volonté de
sa mère , à Emile de Verac , elle conserve toujours pour
Gustave beaucoup d'amitié seulement. Celui-ci , marchant
JUIN 1809 . 485
sur les traces des Lovelaces et des Faublas , emploie tous les
moyens pour détourner la jeune Elvire de ses devoirs. Ne
pouvanty parvenir , il met au moins les apparences contre
elle. Elvire, en butte aux séductions de Gustave et aux funestes
conseils d'une duchesse de Mozardy, son amie , commet'une
foule d'inconséquences , qui , sans la rendre coupable,
l'affichent aux yeux de tout Paris et la déshonorent à
ceux de son mari . Reconnaissant alors les dangers de sa légèreté
, et ne pouvant survivre à la douleur de paraître coupable
aux yeux de son époux , qu'elle aime , elle s'en poisonne
de désespoir dans le moment où il reçoit les prev. ves
de sa justification de la bouche même de son prétendu séducteur.
Ce petit roman, dans le genre épistolaire , présente de
l'intérêt ; les caractères sont bien tracés, et contrastent d'une
manière assez piquante. Le style est élégant, mais quelquefois
prétentieux. Quelques passages visent un peu au jargon
métaphysique de Marivaux; mais le moyen d'interdire aux
auteurs de roman la prétention d'analyser le coeur humain !
Ce serait les réduire aux simples bornes de la narration ; ce
qui s'accorderait fort mal avec la nécessité où ils se trouvent
defaire des volumes .
On pourrait bien reprocher à l'auteur quelques réminiscences;
mais qui ne copie pas à présent? On pourrait aussi
lui reprocher quelques négligences dans le style ; mais
quel est aujourd'hui l'auteur de roman qui se donne la peine
d'écrire seulement avec pureté, je ne dis pas avec élée
gance! J. T.
CHRONIQUE DE PARIS.
DEPUIS que le printems s'est paré de ses plus riches
atours, la capitale a perdu la partie la plus brillante de sa
population. On a quitté la ville pour la campagne , les merveilles
de l'Opéra pour celles de la nature , et le chant de
Lainez pour celui de la fauvette et du rossignol .
Plusieurs acteurs se disposent aussi à profiter de labelle
saison pour goûter les charmes du repos , ou moissonner de
nouveaux lauriers dans les départemens. Talma est parti
pour Lyon: Mme Talma doit aller prendre les eaux. Elleviou,
Martin etMme Duret vont enrichir de leurs talens les théâtres
de province, qui les enrichiront à leur tour de leurs libéralités.
En leur absence , on réparera la salle de l'Opéra-
Comique, et les doubles joueront dans la salle Olympique
ou dans celle de la porte Saint-Martin.
486 MERCURE DE FRANCE ,
Comme la solitude commence à se faire sentir sur quelques-
uns de nos theatres, pour ranimer la curiosité publique,
on a essayé la ressource des débuts. C'est le rem de ordinaire
dans les tems nécessiteux. L'Opéra nous a offert deux jeunes
chanteurs , nommés Lavigne et Henrard ; ils sont l'un et
et l'autre dans la fleur de la jeunesse et méritent des encouragemens
. L'un se présente pour l'emploi des jeunes premiers;
il est beau , bien fait et chante agréablement : nul
n'est plus propre à représenter les dieux les plus aimables de
l'Olympe ; l'autre se destine à un service plus grave ; il a débuté
dans les emplois de Lays , et s'est montré avec quelque
avantage dans le rôle de Cinna de la Vestale .
Le Théâtre-Français , qui n'a plus de reine que Mlle Duchesneis
, a essayé les talens de Mlle Laroche. Cette débutante
est grande , bien faite , d'une figure assez intéressante :
elle a paru d'abord dans le rôle de Clytemnestre , où elle
n'a obtenu qu'un médiocre succès . Sa diction et son geste
manquent d'art et de méthode; son débit est vague et sans
intentions fixes ; sa voix serait belle si elle ne la dénaturait
pas . Elle a sur-tout le défaut de vouloir imiter ; elle copie
tantot Talma , tantôt Mlle Georges. La bonne manière est
d'étudier les bons modèles et de ne copier personne .
11
L'Opéra Comique où les jolies voix de femmes sont rares,
vient de s'adjoindre Mlle Regnault, qui chante d'une manière
vive , légère , agréable.
11
L'Odéon , de son côté, s'est enrichi de Mlle Fleury, jeune
personne d'une figure piquante et d'une intelligence remarquable
: elle arrive de Hollande. Il s'est également attaché
Chazelle , qui déja s'était acquis de la réputation dans les départemens.
Enfin , pour ne rien omettre , le Vaudeville possède
Mlle Rivière , et le théâtre des Variétés , Pothier. Celui- ci est
destiné à doubler Brunet; il ne manque , dans cet emploi
trivial , ni d'originalité , ni de gaîté .
Après ces débuts , les spectacles n'offrent guères d'autre
objet dd''iinntérêt que la représentation d'une comédie entrois
actes , jouée aux Français , sous le titre de Secret duMénage.
C'est une imitation de la Nouvelle Ecole des Femmes de
Moissy : elle est à la quatrième représentation. On y reconnait
la touche d'un homme d'esprit , mais d'un esprit plus
brillant que profond .
Onnous promet pour la semaine prochaine , M. de Probancourt
, ou les Capitulations de conscience , pièce en cinq
actes et en vers, qu'on attribue à un auteur renommé pour
sa fécondité , sa gaité et ses succès.
JUIN 1809 . 487
Mais une nouveauté qui écrasera vraisemblablement le
Secret du Ménage et M. de Probancourt , c'est le Colosse de
Rhodes , mélodrame , que l'on joue depuis quelques jours au
théâtre de la Gaité . Rien ne manque à ce chef-d'oeuvre pour
captiver , séduire, enchanter le public : enlèvement de princesse
, tyran , forban , rochers , citadelle , combats, tonnerre,
éclairs , tempètes , ouragans , et pour finir convenablement,
un tremblement de terre qui renverse le colosse de Rhodes .
Ce colosse est lui-même pour les spectateurs un sujet d'admiration
et de ravissement . Ses pieds énormes s'appuient sur
deux rochers, sa tete se perd dans les toiles qui servent de
ciel, et son corps est pouplé de guerriers et de victimes.
C'est le Gargantua du théâtre. Pour égayer le sujet , on y a
joint des ballets; car que serait un tremblement de terre
sans ballets ! On croit que cette pièce rapportera 100,000 f.
au théâtre de la Gaîté. Ce genre de spectacle est toujours
sûr de réussir ; il ne faut pour en jouir que des yeux . Il faut,
pour jouir des chefs-d'oeuvres de Corneille , de Racine , de
Molière, de l'esprit, du goût, du sentiment; ce qui n'est
pas aussi commun que des yeux.
Le théâtre des Variétés , qu'on pourrait appeler les saturnales
de Thalie, partage avec ceux des boulevards la faveur
du public. On vient d'y donner une petite comédie en vaudevilles
, intitulée Malherbe . N'est-il pas plaisant de voir
figurer Malherbe à côté de Jocrisse , de Cadet Roussel , du
Chaudronnier de Saint-Flour , du Crieur de vieux galons et
des Aveugles mendians ?
Après les pièces de théâtre , les ouvrages qui présentent
en ce moment le plus d'intérêt , sont le troisième volume de
Y'Histoire du dix-huitième siècle , par M. Lacretelle ; une
nouvelle Histoire de l'Inquisition , par M. Lavallée ; des
Lettres russes , par M. de Selves , et une Description des Pyrénées
, par M. Azais . Nous avons aussi une traduction de
l'Iliade en vers, par M. Aignan ; un poëme en douze chants,
intitulé Napoléon en Prusse , par M. Bruguière, du Gard, et
un autre poëme de quelques pages, intitulé la Felenoniade,
par M. Panard.
On rendra compte de la plupart de ces ouvrages dans le
Mercure de France.
Les libraires nous promettent pour la semaine prochaine
un roman de Mme Simons- Candeille, intitulé Lydie , et un
Voyage en Espagne, de M. Lantier. On croit que nous
jouirons aussi très-prochainement d'un poëme de M. Cam
488 MERCURE DE FRANCE ,
penon, dont on connaît déjà quelques fragmens pleins de
goût. Il a pour titre la Maison des Champs .
Si l'on veut, dans un autre genre, des ouvrages singuliers
et curieux , il faut lire les Considérations sur les causes et
les effets de la Fièvre, par le docteur Judel , médecin de
Montpellier , et la Médecine perfective , par M. Millot.
Le but du docteur Judel est de prouver que , pour se bien
porter, il faut avoir la fièvre ; que la découverte du quinquina
est une calamité pour le genre humain, et que tous
les remèdes fébrifuges sont des poisons qu'il fauuttbannir
de toutes les pharmacies. Il prouve la dignité de la fièvre
par son antiquité. Son origine se confond avec celle du
monde ; elle entre comme partie essentielle dans le grand
plan de la nature. Les Grecs et les Romains lui avaient érigé
des autels , et les érudits ont découvert des inscriptions où la
fièvre est qualifiée de divine fièvre , sainte fièvre , grande
fièvre . Le docteur Judel entreprend aussi de nous démontrer
notre ingratitude envers l'astrologie judiciaire et le mesmérisme
; il nous assure qu'il existe une chaine nécessaire entre
les astres et les corps sublunaires , et que les émanations des
corps célestes déterminent nos affections , notre santé et nos
maladies . Ces émanations produisent aussi les orages , le
calme , les vents , la pluie et le beau tenis ; de sorte que , si
l'on veut se bien porter, il faut consulter les astrologues et
non pas les médecins ,
M. Millot est d'une opinion toute opposée ; il croit au contraire
que c'est au médecin qu'appartient l'honneur de régénérer
la nature. Le but de sa Médecine perfective est d'améliorer
la race humaine et de fournir aux nations des individus
mieux conformés , plus robustes et plus sains. Il veut d'abord
qu'un époux, avant d'aspirer aux honneurs de la paternité,
choisisse un tems favorable , qu'il donne la préférence au
printems , cette saison si brillante , si jeune , si propre à
communiquer la vie à tous les êtres ! Il veut qu'une jeune
épouse devenue mère règle ses passions , ses plaisirs , sa
nourriture , afin que son enfant vienne au monde nonseulement
avec une bonne complexion , mais avec une âme
honnéte et un bon naturel ; car il est persuadé que l'âme des
enfans dépend un peu de celle de leur mère , et la bonté du
paturel de la bonté des alimens. Il n'est pas moins convaincu
que le fétus est sujet , dans le sein même de sa mère , aux
mêmes passions que nous ; qu'il est colère , jaloux , ambitieux.
mutin, et voilà pourquoi il y en a tant qui donnent des
coups de pied à leur mère ,
JUIN 1809 . 489
Quant aux crisdes nouveaux nés , M. Millot défend expressément
de les apaiser. Il affirme qu'ils sont de la plus haute
nécessité pour la santé de l'enfant , et plusieurs nations sont
tellement pénétrées de ce principe , que dans l'Inde , où les
enfans ne crient pas , leurs charitables parens ont soin de
les fouetter avec des orties . Ces opinions paraîtront singulières,
mais l'ouvrage de M. Millot n'en est pasmoins utile sous beaucoup
de rapports ; il contient souvent des observations justes
et des vues très-sages. Il est à présumer qu'en suivant ses préceptes
, on épargnerait à l'humanité beaucoup de difformités
qui avilissent quelquefois la majesté du roi des animaux .
Parmi ces difformités, on peut citer un enfant que l'on
montre en ce moment sur le boulevard Poissonnière: Il a
quatre ans et demi , et présente déjà tous les signes de la virilité.
Sa taille n'excède pas les proportions de son âge ; mais
sa tête est forte et chargée d'une chevelure très-épaisse ; sa
face est large, joufflue et colorée. Sa poitrine présente des
formes dont plusieurs dames pourraient s'honorer. Cet enfant
est né à Saint-Aubin-sur-Yonne , village situé à une
lieue de Joigny. Il est gai et annonce de l'intelligence .
POLITIQUE.
Paris , 2 Juin.
S..... s .
La paix entre la Russie et la Suède a paru long-tems le résultat
nécessaire de l'armistice , mais des doutes se sont élevés
à cet égard , et commencent à se convertir en certitudes contraires
; les députés de Stockholm à Pétersbourg n'ont pas
reçu l'accueil favorable qu'ils attendaient , et il paraît qu'on
doit attribuer à deux causes l'éloignement de la Russie à
suspendre la marche de sestroupes et ses progrès militaires ;
la première est que la politique du nouveau gouvernement
de Suède n'a pas paru assez franchement opposée à celle de
l'ancien , à l'égard des Anglais , que des ports leur ont été
ouverts , que des relations commerciales ont été renouées ,
que même un de leurs amiraux a été , avec une pompe
singulière , revêtu sur son bord de l'ordre suédois de l'Epée .
La seconde , que le mouvement qui a donné au duc de Sudermanie
les rênes du gouvernement , ne parait pas lui assurer
encore le caractère de stabilité nécessaire pour engager une
puissance étrangère à contracter des traités; que le gouvernement
provisoire paraît encore à la Russie , dominé ou
490 MERCURE DE FRANCE ,
partagé par les factions militaires qui se sont déclarées , et
dont on connaît les succès .
Dans cette circonstance , la Russie a déclaré qu'elle était
portée à faire la paix , mais qu'elle ne la veut faire qu'avec
un gouvernement légal : les bases de cette paix, suivant sa
déclaration , doivent être : 1º la possession de la Finlande ,
c'est- à-dire , des pays que ses armes ont conquis jusqu'à
Kalix' ; cette province est déjà unie à l'empire russe sous les
rapports civils et politiques ; 2° l'exclusion des Anglais des
ports suédois dans la Baltique .
Pendant que cetté déclaration semble instruire les Suédois
que la paix pour eux est au prix d'une organisation
stable, et d'une alliance intime au système général qui
arme le continent contre les Anglais , la diète nationale
convoquée et réunie à Stockholm a consolidé la révolution
par un acte de la plus haute importance , dont ses remercimens
au duc de Sudermanie ont été l'avant-coureur. Le
10 mai Gustave Adolphe IV a renoncé pour toujours à la
couronne pour lui et tous ses héritiers et descendans. Après
cette abdication , écrite de la main même du roi, tous les
membres de la diète ont retiré leur serment d'obéissance
et de fidélité ; la déposition de Gustave s'est ainsi consommée
. Une commission est chargée de présenter le projet
de constitution que doit adopter le royaume , et tout fait
présumer que le maintien de cette constitution , et la couronne
établie par elle seront déférés au duc de Sudermanie .
Il est remarquer que la diète a compris dans ses remercimens
les militaires auteurs de la révolution , peu
après l'abdication le ministre anglais a quitté Stockholm
enlaissant un chargé d'affaires .
à
La Russie a fait presqu'en même tenis une déclarationbien
plus importante ,et bien plus immédiatement liée aux affaires
qui excitent notre plus vifintérêt. Le motif de sa déclaration
est l'entrée des troupes autrichiennes dans le duché
de Varsovie , dans les états de Saxe et en Bavière. La Russie
garante du traité de Presbourg , n'a pu le voir violer par une
agression aussi positive , sans faire de suite une déclaration
conforme à ses engagemens ; l'Autriche devait connaître la
conduite que tiendrait la Russie ; elle a mis de côté cette
considération qui devait être pour elle si importante ; elle
s'est décidée à rallumer le flambeau de la guerre : la Russie ,
a dù regarder cette conduite comme personnellement hostile
, et l'ordre a été donné à la légation russe de quitter
immédiatement la capitale de l'Autriche ; en même tems ,
JUIN 1809 . 491
M. de Scharzenberg , ambassadeur d'Autriche à St.-Pétersbourg
, a reçu la notification que toute communication diplomatique
devait cesser entre le cabinet russe et lui . Depuis
ce moment , il n'a plus paru à la cour , n'a point assisté au
mariage de la grande duchesse , et n'a été considéré que
comne un simple particulier.
Les faits ont suivi de près cette déclaration ; l'Empereur
a donné l'ordre au prince Galitzin de se mettre en marche
avec les quatre divisions stationnées en Lithuanie , d'attaquer
et de poursuivre les Autrichiens , soit dans le duché de Var- .
sovie que dejà le prince Ferdinand a évacué , soit dans la
Galicie qu'il traverse pour rejoindre l'armée autrichienne ,
et dont les habitans secondent de tous leurs efforts , les Saxons
et les Polonais conf dérés. Cette nouvelle a été officiellement
publiée à Posen , et notifiée aux chefs militaires du grand
duché de Varsovie. Le prince Poniatowski n'en pousse qu'avecplus
d'ardeur sa marche et sessavantages ; l'insurrection
enGalicie s'organise ; déjà des capitaines et des chefs de cercle
sont nommés . Les troupes autrichiennes se replient sur Sandcmir,
et l'on présume que les Russes ont dù entrer à Lemberg
vers le 15 mai . ( On remarque qu'en effet l'un des derniers
bulletins de l'armée française annonçait qu'ils devaient
sortir de leurs cantonnemens le 10 de ce même mois. )
Cependant les Russes poursuivent aussi leurs succès sur le
Danube; ils ont occupé quelques places , pris des magasins
et fait des prisonniers. Les Serviens sont en mouvemens
pour seconder celui du prince Prosorowki .
Au milieu des événemens militaires qui occupent l'Allemagne
, c'est une chose digne de remarque , que le repos
profond dont jouissent tous les états protégés par le chef de
l'empire : la Hollande n'éprouve aucune agitation ; son roi
continue de porter sur toutes les parties du territoire le
coup-d'oeil qui y répare un malheur ou qui y fait naître un
bien. La Westphalie et le Hanovre sont tranquilles ; les par
tisans qui ont jeté une alarme , qu'eux-mêmes avaient soin
de grossir , en se montrant sur plusieurs points , cherchent
les côtesduMecklembourg , et les bâtimens anglais qui peuvent
les soustraire , soit au ressentiment de leur prince, soit
aux troupes qui les poursuivent; les Anglais n'ont tenté pour
eux aucun coup de main. La Saxe est dans la plus profonde
tranquillité , et l'on a méme été jusqu'à remarquer que le
mouvement de la guerre avait faiblement suspendu à Leipsick
celui du commerce. La Franconie n'en ressent pas
d'autres que celui des troupes alliées qui rejoignent la
492 MERCURE DE FRANCE , 1
.
Grande-Armée , ou qui s'organisent en armée de réserve ,
sous les ordres du maréchal de Valmy. Le roi de Bavière a
reçu la soumission du Tyrol , évacué par les Autrichiens et
implorant sa clémence. La Suisse porte sur ses frontières les
milices destinées à garantir cette neutralitédont la puissance
de son médiateur lui assure le bienfait. Venise a retrouvé la
plus parfaite sécurité ; Milan n'a pas cessé d'en jouir ;
Florence ne s'occupe que des hommages rendus à sa grande
duchesse, dont le voyage dans son gouvernement est une
suite de fêtes et de plaisirs. Rome célèbre les triomphes de
laGrande-Armée ; et Naples depuis long-tems n'avait vu ses
côtes menacées par le brigandage : on annonce cependant ,
en ce moment , qu'un corps d'Anglais et de Siciliens combinés
a fait une descente en Calabre , qu'attirés par le
général Parthonaux , dans l'intérieur du pays , ils ont été
tournés et surpris après quelques marches , et forcés de se
rendre prisonniers au nombre de 2000 hommes .
Les nouvelles de Madrid contiennent et marquent les progrès
des diffcrens corps d'armée . La prise de Lisbonne par
le maréchal Soult n'est pas publiée officiellement , mais des
nouvelles de Valladolid , dont la source est très-respectable ,
donnent ce fait pour certain. Les Anglais réunis aux Portugais
ont dû perdre une grande quantité d'hommes , et la
junte doit avoir cherché son salut en Angleterre. Dans les
Asturies , l'expédition combinée par le duc de Trévise et le
général Kellermann a complétement réussi; les insurgés
ont été poussés jusqu'à lamer ; La Romana , après avoir été
forcé dans Oviédo , doit être pris à Gison , ou contraint de
se rembarquer. Le roi est à Aranjuez , déjà occupé des
travaux du gouvernement dirigés vers l'administration intérieure,
la prospérité de l'agriculture et de l'industrie.
Les succès de l'armée d'Italie signalent chacune de ses
marches à la poursuite de l'archiduc Jean , qui , à chaque
position , dispute vainement le terrain , et perd une partie de
ses forces pour assurer la retraite du reste. Willach , Clagenfurth
sont occupés. Le général Macdonald a emporté
Laybach ; l'armée continue de se porter en avant ; elle est à
Léoben , prête à faire sa jonction avec les corps qui ont pacifié
le Tyrol et assurent les derrières de l'armée française ,
que nous allons suivre dans ses mouvemens en Autricheet
sur un nouveau théâtre de gloire.
Le dernier bulletin désignait l'emplacement des divers
corps , et annonçait que déjà une division avait été jetée sur
JUIN 1809 . 493
larive gauche du Danube ; des événemens de la plus haute
importance y ont signalé les armes françaises : on y a vu
une partie de l'armée , dans une position imprévue , difficile
èt dangereuse , suppléer au nombre par le courage et l'ensemble
, suppléer même au défaut de munitions , qu'un hasard
cruel la forçait de ménager , rester trois fois maîtresse
du champ de bataille , couvert des corps ennemis; essuyer
des pertes douloureuses , mais les faire tellement acheter aux
assaillans , qu'ils n'ont pu troubler un changement de position
qui était lui-même un danger et une opérationdifficile.
Mais ici c'est plus que jamais la relation officielle qu'il faut
laisser lire , puisqu'aucune autre n'a porté à un plus haut
degré tous les caractères de la clarté , de la précisionet de la
véracité.
Ebersdorf, le 23 mai 1809.
Vis-à-vis Ebersdorf, le Danube est divisé en trois bras , séparés par
deux îles. De la rive droite à la première île , il y a deux cent quarante
toises : cette île a à peu près mille toises de tour. De cette île à la grande
île , où est le principal courant , le canal est de cent vingt toises . La
grande île , appelée In-der-Lobau , a sept mille toises de tour , et le
canal qui la sépare du continent a soixante-dix toises. Les premiers villages
que l'on rencontre ensuite sont Gross-Aspern, Esling etEnzersdorf.
Le passage d'une rivière comme le Danube devant un ennemi connaissant
parfaitement les localités et ayant les habitans pour lui, est une
des plus grandes opérations de guerre qu'il soit possible de concevoir.
Lepont de la rive droite à la première île et celui de la première île å
celle de In-der-Lobau ont été faits dans la journée du 19, et dès le 18
la division Molitor avait été jetée par des bateaux à rames dans la
grande île .
Le 20, l'Empereur passa dans cette île et fit rétablir un pont sur le
dernier bras , entre Gross-Aspern et Esling . Ce bras n'ayant que
soixante-dix toises , le pont n'exigea que quinze pontons et fut jeté en
trois heures par le colonel d'artillerie Aubry.
Le colonel Sainte-Croix , aided- e-camp du maréchal duc de Rivoli ,
passa le premier dans un bateau sur la rive gauche.
La division de cavalerie légère du général Lasalle et les divisions
Molitoret Boudet passèrent dans la nuit.
Le 21 , l'Empereur , accompagné du prince de Neufchâtel et des
maréchaux ducs de Rivoli et de Montebello , reconnut la position de la
rive gauche et établit son champ de bataille , la droite au village d'Esling
et la gauche àcelui deGross-Aspern , qui furent sur-le-champ occupés.
Le 21 , à quatre heures après - midi , l'armée ennemie se montra et
parut avoir le desseinde culbuter notre avant-garde et de la jeter dans
le fleuve : vain projet ! le maréchal duc de Rivoli fut le premier attaqué
àGross-Aspern , par le corps du maréchal Bellegarde. Il manoeuvra
avec les divisions Molitor et Legrand , et pendant toute la soirée fit
tourner à la confusion de l'ennemi toutes les attaques qui furent entreprises
. Le duc de Montebello défendit le village d'Esling , et le maréchal
ducd'Istrie, avec la cavalerie légère et la division de cuirassiers Espague ,
couvrit la plaine et protégea Enzersdorf : l'affaire fut vive ; l'ennemi
déploya deux cents pièces de canon et à peu près go mille hommes
composés des débris de tous les corps de l'armée autrichienne,
494 MERCURE DE FRANCE ,
La division de cuirassiers Espagne fit plusieurs belles charges, enfonça
deux carrés et s'empara de quatorze pièces de canon. Un boulet tua le
général Espagne, combattant glorieusement à la tête des troupes, officier
brave , distingué et recommandable sous tous les points de vue. Legénéral
de brigade Foulers fut tué dans une charge .
Le général Nansouty , avec la seule brigade commandée par le général
Saint-Germain , arriva sur le champ de bataille vers la fin du jour. Cette
brigade se distingua par plusieurs belles charges. A huit heures du soir ,
le combat cessa , et nous reståmes entiérement maîtres du champ de
bataille.
Pendant la nuit , le corps du général Oudinot , la division Saint-
Hilaire, deux brigades de cavalerie légère et le train d'artillerie passèrent
les trois ponts .
Le 22 , à quatre heures du matin , le duc de Rivoli fut le premier
engagé. L'ennemi fit successivement plusieurs attaques pour reprendre
le village. Enfin , ennuyé de rester sur la défensive , le duc de Rivoli
attaqua à son tour et culbuta l'ennemi. Le général de division Legrand
s'est fait remarquer par ce sang froid et cette intrépidité qui le distinguent.
Le général de division Boudet, placé au village d'Esling , était chargé
de défendre ce poste important.
Voyantque l'ennemi occupait un grand espace de la droite à la gauche,
on conçut le projet de le percer par le centre. Le duc de Montebello se
mit à la tête de l'attaque , ayant le général Oudinot à la gauche , la division
Saint-Hilaire au centre , et la division Boudet à la droite ; le centre
de l'armée ennemie ne soutint pas les regards de nos troupes : dans un
moment tout fut culbuté. Le duc d'Istrie fit faire plusieurs belles
charges , qui toutes eurent du succès; trois colonnes d'infanterie ennemie
furent chargées par les cuirassiers et sabrées. C'en était fait de l'armée
autrichienne , lorsqu'à sept heures du matin un aide - de - camp vint
annoncer à l'Empereur que la crue subite du Danube ayant mis à flot
un grand nombre de gros arbres et de radeaux coupés et jetés sur les
rives , dans les événemens qui ont eu lieu lors de la prise de Vienne , les
ponts qui communiquaient de la rive droite à la petite île , et de celle-ci
à l'île de In-der- Lobau venaient d'être rompus. Cette crue périodique,
qui n'a ordinairement lieu qu'à la mi-juin , par la fonte des neiges , a été
accélérée par la chaleur prématurée qui se fait sentir depuis quelques
jours. Tous les parcs de réserve qui défilaient se trouvèrent retenus sur
la rive droite par la rupture des ponts , ainsi qu'une partie de notre
grosse cavalerie , et le corps entier du maréchal duc d'Auerstaedt. Ce
terrible contre-tems décida l'Empereur à arrêter le mouvement en avant.
Il ordonna au duc de Montebello de garder le champ de bataille qui avait
été reconnu , et de prendre position , la gauche appuyée à un rideau qui
couvrait le duc de Rivoli, et la droite à Esling .
Les cartouches à canon et d'infanterie que portait notre parc deréserve
ne pouvaient plus passer. L'enuemi était dans la plus épouventable
déroute, lorsqu'il apprit que nos ponts étaient rompus. Le ralentissement
de notre feu et le mouvement concentré que faisait notre armée ne
lui laissaient aucun doute sur cet événement imprévu. Tous ses canons
et ses équipages d'artillerie qui étaient en retraite se représentèrent sar
la ligne , et depuis neuf heures du matin jusqu'à sept heures du soir il fit
des efforts inouis , secondé par le feu de deux cents pièces de canon ,
pour culbuter l'armée française . Ces efforts tourpèrent à sa honte : il
attaqua trois fois les villages d'Eslinget de Gross-Asperu , et trois rois il
les remplit de ses morts. Les fusiliers de la garde , commandés par le
général Mouton , se couvrirent de gloire , et culbutèrent la réserve ,
JUIN 1809 . 495
composée de tous les grenadiers de l'armée autrichienne , les seules
troupes fraîches qui restassent à l'ennemi. Le général Gros fit passer au
fil de l'épée 700 Hongrois , qui s'étaient déjà logés dans le cimetière du
village d'Esling . Les tirailleurs sous les ordres du général Curial firent
leurs premières armes dans cette journée, et montrèrent de la vigueur.
Le général Dorsenue , colonel commandant la vieille garde , la plaça en
troisième ligne , formant un mur d'airain , seul capable d'arrêter tous les
eflorts de l'armée autrichienne. L'ennemi tira quarante mille coups de
canou , tandis que , privés de nos pares de réserve , nous étions dans la
nécessité de ménager nos munitions pour quelques circonstances imprévues.
Le soir , l'ennemi reprit les anciennes positions qu'il avait quittées
pour l'attaque , et nous reståmes maîtres du champ de bataille. Sa perte
est immense. Les militaires dont le coup-d'oeil est le plus exerce ont
évalué à plus de 12 mille les morts qu'il a laissés sur le champ de bataille.
Selon les rapports des prisonniers , il a eu 23 généraux et 60 officiers
supérieurs tués ou blessés. Le feld- maréchal lieutenant -Weber , 1500
hommes et quatre drapeaux sont restés en notre pouvoir. La perte de
notre côté a été considérable ; nous avons eu 1100 tués et 3000 blessés .
Le duc de Montebello a eu la cuisse emportée par un boulet , le 22 ,
sur les six heures du soir. L'amputation a été faite , et sa vie est hors
de danger. Au premier moment on le crut mort : transporté sur un
brancard auprès de l'Empereur , ses adieux furent touchans . Au milieu
des sollicitudes de cette journée , l'Empereur se livra à la tendre amitié
qu'il porte depuis tant d'années à ce brave compagnon d'armes . Quelques
larmes coulèrent de ses yeux , et se tournant vers ceux qui l'envi
ronnaient : « Il fallait , dit- il , que dans cette journée mon coeur fut
frappé par un coup aussi sensible pour que je pusse m'abandonner à
d'autres soins qu'à ceux de mon armée. » Le duc de Montebello avait
perdu connaissance ; la présence de l'Empereur le fit revenir; il sejeta
àson cou en lui disant : « Dans une heure vous aurez perdu celui qui
meurt avec la gloire et la conviction d'avoir été et d'être votre meilleur
ami.>>>
Le général de division Saint- Hilaire a été blessé : c'est un des généraux
les plus distingués de la France .
Le généralDurosnel , aide- de- camp de l'Empereur , a été enlevépar un
boulet en portant un ordre.
Le soldat a montré un sang-froid et une intrépidité qui n'appartient
qu'à des Français .
Les eaux du Danube croissant toujours , les ponts n'ont pu être rétablis
peudant la nuit. L'Empereur a fait repasser , le 23 , à l'armée le
petit bras de la rive gauche , et a fait prendre position dans l'île de
In-der-Lobau , en gardant les têtes de pont.
On travaille à rétablir les ponts; l'on n'entreprendra rien qu'ils ne
soient à l'abti des accidens des eaux et même de tout ce que l'on pourrait
tenter contre eux : l'élévation du fleuve et la rapidité du courant
obligent àdes travaux considérables et à de grandes précautions.
Lorsque le 23 au matin , on fit connaître à l'armée que l'Empereur
avait ordonné qu'elle repassat dans la grande île , l'étonnement de ces
braves fut extrême . Vainqueur dans les deux journées , ils croyaient que
le reste de l'armée allait les rejoindre ; et quand on leur dit que les
grandes eaux , ayant rompu les ponts et augmentant sans cesse , rendaient
le renouvellement des munitions et des vivres impossible , et que
tout mouvement en avant serait insensé , on eut de la peine à les persuader.
496 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1809 .
C'est un malheur très-grand et tout-à-fait imprévu que des ponts fora
més des plus grands bateaux du Danube , amarrés par des doubles
ancres et par des cinquenelles aient été enlevés; mais c'est un grand
bonheur que l'Empereur ne l'ait pas appris deux heures plus tard. L'armée
poursuivant l'ennemi aurait épuisé ses munitions et seserait trouvée
sans moyens de les renouveler.
Le 23 on a fait passer une grande quantité de vivres au camp d'Inder-
Lobau .
La bataille d'Esling , dont il sera fait une mention plus détaillée , qui
fera connaître les braves qui se sont distingués , sera , aux yeux de la
postérité , un nouveau monument de la gloire et de l'inébranlable fermeté
de l'armée française .
Les maréchaux ducs de Montbello et de Rivoli ont montré dans cette
journée toute la force de leur caractère militaire .
L'Empereur a donné le commandement du second corps au comte
Oudinot, général éprouvé en cent combats , où il a montré autant d'intrépidité
que de savoir .
Un nouveau bulletin confirme officiellement l'importante
nouvelle de la reconstruction des ponts sur le Danube , dans
les journées du 23 et du 24; le 25 au matin tout était en
état. Les blessés avaient repassé sur la rive droite , ainsi que
les caissons vides , et tous les objets qu'il était nécessaire de
renouveler. La solidité des nouveaux ponts est assurée par
des précautions extraordinaires et par des travauxqui se continuent
avec activité ; l'armée , ainsi maîtresse des deux rives,
manoeuvra à volonté sur l'une et sur l'autre ; la cavalerie
légère de l'armée a été dirigée sur Presbourg. Le général
Lauriston est en Styrie , où le prince vice-roi doit avoir fait
sa jonction avec lui. Le maréchal duc de Dantzick abandonne
le Tyrol , où la soumission rend ses forces inutiles , et
marche sur Vienne avec les Bavarois. Toute la cavalerie de
la garde et un grand parc d'artillerie ont rejoint l'armée.
Pendant que le prince vice-roi fait sa jonction avec l'armée
d'Allemagne , le duc de Raguse est prêt à se réunir à
l'aîle droite de l'armée d'Italie. Enorgueilli de ses succès
éphémères , l'archiduc Jean n'avait pas craint de lui adresser
une lettre , dans laquelle perce bien tout l'orgueil de sa
maison . Cette lettre , écrite de Conegliano , en date du 17
avril , a pour objet d'inviter le duc de Raguse à rendre les
armes. Le duc de Raguse n'a pas même répondu , viens les
prendre! mais il en a fait sentir le poids à l'avant-garde ennemie
dirigée sur lui , avant-garde qu'il vivement repoussée
et qui n'a pu retarder sa marche sur la Croatie autrichienne.
a
( N° CCCCXII . ) 5.
DEF
(SAMEDI IO JUIN 1809. )
cen
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
m
EXTRAIT DU POÈME DE LA MAISON DES CHAMPS ;
PAR M. CAMΡΕΝΟΝ. (1 )
ÉPISODE DES AMOURS DES FLEURS ..
Sur les amours des zéphirs et des roses
L'antiquité trop long-tems sut mentir ;
Quittons la fable et ses métamorphoses ;
Rompons l'hymen de Flore et du Zéphir ,
Et , de dépit dût en pleurer l'Aurore ,
Que , libre enfin de fabuleux atours ,
Mon vers fidèle à vos yeux fasse éclore
L'hymen des fleurs et leurs chastes amours .
Le même Dieu qui plaça dans nos ames
Ces doux rapports des deux sexes entre eux ,
Ces vifs désirs , ces amoureuses flammes ,
Du coeur de l'homme alimens dangereux ,
Du même feu sut animer la plante,
(*) Cet ouvrage vient de paraître, et se vend chez Léopold- Collin , libr.,
rue Gilles-Coeur; Giguetet Michaud , libraires , rue des Bons-Enfans ;
et Lenormant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres-Saint - Germain-
PAuxerrois , nº 17 .
Il en sera rendu compte incessamment dans ce Journal.
li
498 MERCURE DE FRANCE ,
Ainsi que nous , sa jeunesse bouillante
A des penchants , des besoins , des désirs ,
Des noeuds secrets , d'ineffables plaisirs ;
Et du printems quand la sève l'inonde ,
L'amour la brûle , et l'hymen la féconde.
Mais de ce peuple étudions les moeurs .
Il est d'abord une tribu de fleurs ,
De la nature admirable caprice ,
Qui , résidant sur un même calice ,
D'un double sexe y goûte les douceurs ,
S'unissant en couple inséparable ,
Dans les plaisirs de ce lien charmant ,
A chaque hymen , réalise la fable
De Salmacis et de son jeune amant.
Une autre habite une tige commune ,
Mais des rameaux l'intervalle jaloux
Vient séparer les vierges , des époux ;
Une autre enfin ,pleurant son infortune,
Qui la condamne à l'absence , aux regrets ,
Voit , loin des fleurs où l'amante respire ,
Naître la tige où son amant soupire .
De leur hymen pénétrez les secrets ,
Et quand la fleur échappée à l'enfance
Adéployé sa fraîche adolescence ;
( O ! de l'instinct pouvoir miraculeux ! )
Soudain l'amant , qu'irrite la distance ,
Confie aux vents ses filtres amoureux ;
De ses parfums les plus voluptueux
Flatte de loin son amante nouvelle ,
Charme ses sens , et se courbant sur elle ,
Jusqu'en son sein qui s'ouvre avec transport ,
Laisse jaillir sa poussière brûlante .
La jeune épouse , interdite , tremblante ,
Sur son bonheur se recueille et s'endort ;
Et déployant son plus riche pétalé ,
Pour en couvrir le dépôt de l'amour ,
Mère en espoir , sur son sein , tout le jour ,
Laisse flotter la robe nuptiale.
De leur hymen si vous trompiez les feux ;
Si votre main , par une loi cruelle ,
Sur d'autres bords , loin du plant amoureux ,
Voulait porter la plante maternelle ,
Vous la verriez , victime de vos jeux ,
JUIN 1809 . 499
Se dessécher dans un mortel veuvage ;
Près d'elle en vain mille plants étrangers
Courbent leur cime , inclinent leur feuillage ;
Indifférente à leurs soins passagers ,
La triste fleur , en son deuil solitaire ,
Repousserait leur earesse adultère ;
Mais si les vents propices à ses feux ,
Jusqu'à son sein , par une heureuse haleine ,
Du jeune époux exilé de ces lieux ,
Faisaient voler lá poussière lointaines
Son sein flétri par la stérilité ,
S'ouvrant encor à la maternité,
Dans l'air brûlant qui la frappe au passage ,
Respirerait l'amour , la volupté ,
Et saisirait dans ce vague nuage
Le germe errant de la fécondité.
Ainsi les fleurs , amusemens du sage ,
Charment ses goûts , occupent ses loisirs :
Là , point d'ingrat qui trompe son attente ,
Point de méchant qui nuise à ses désirs ,
Point d'envieux que sa fortune tente ,
Point de remords qui suivent ses plaisirs.
O! des jardins douce et frêle richesse ,
Aton éclat quel oeil ne s'intéresse !
L'enfant sourit à ta vive couleur ;
De tes bouquets la pénétrante odeur
Vient ranimer la vieillesse étonnéc ;
La jeune fille , aux autels d'hyménée,
Enpare encor sa mourante pudeur ,
Etde nos arts le luxe imitateur .
Quand de tes dons se dépouille l'année ,
Rend à nos yeux leur prestige enchanteur.
Oui, loin des champs , il est une autre Flore,
Que l'art fait naître et que Paris adore.
Vous ne verrez dans ses temples trompeurs
Que feston sec , que guirlande inodore ;
Là , quand l'hiver nous livre à ses rigueurs ,
Un faux printems se reproduit sans cesse ,
Et sous les doigts de la jeune prêtresse ,
Qui par son art ose imiter les fleurs ,
Le lin docile en pétale se plisse ,
Se frise en feuille , ou se creuse en calice :
Sur ces bouquets méconnus des zéphirs ,
Ii a
500 MERCURE DE FRANCE ,
Un pinceau sûr adroitement dépose
L'or du genêt , le carmin de la rose ,
Ou de l'iris nuance les saphirs ;
Puis on les voit dans nos folles orgies ,
Au sein des bals , loin des feux du soleil ,
S'épanouir au rayon des bougies .
L'art applaudit à leur éclat vermeil ;
Mais sur ces fleurs , enfans d'une autre Flore ,
Je cherche en vain les pleurs d'une autre Aurore.
N'envions point aux boudoirs de Paris ,
Ces faux bouquets dont l'éclat est fragile, eto
t
PARIS EN MINIATURE
VAUDEVILLE .
AIR : du vaudeville du Sorcier.
AMOUR, mariage , divorce ,
Naissances , morts , enterremens ,
Faussés vertus , brillante écorce ,
Petits esprits , grands sentimens ,
Dissipateurs , prêteurs sur gages ,
Hommes de lettres , financiers ,
Créanciers ,
Maltôtiers
Et rentiers ,
Tièdes amis , femmes volages ,
Riches galans , pauvres maris ...
Voilà Paris . [4 fois . ]
Làdes commères qui bavardent ,
Là des vieillards , là des enfans ,
Là des aveugles qui regardent
Ce que leur donnent les passans ,
Restaurateurs , apothicaires ,
Commis , pédans , tailleurs , voleurs ,
Rimailleurs ,
Ferrailleurs ,
Aboyeurs ,
Juges de paix et gens de guerre ,
Tendrons vendus, quittés , repris...
Voilà Paris . [ 4 fois . ]
Maint gazetier , mainte imposture ,
Maint ennuyeux, maint ennuyé ,
JUIN 1809 . 501
Beaucoup de fripons en voiture ,
Beaucoup d'honnêtes gens à pié ,
Epigrammes , complimens fades ,
Vaudevilles , sermons , bouquets ,
Etballets ,
Etplacets ,
Etpamphlets ,
Madrigaux , contes bleus , charades ,
Vers à la rose , pots- pourris ...
Voilà Paris . [ 4 fois. ]
Ici des fous qui se ruinent ,
Ici d'avides grapilleurs ,
Et plus loin d'autres fous qui dînent
Quand on va se coucher ailleurs ;
Là jeunes gens portant lunettes ,
Là vieux visages rajeunis ,
Bienmunis ,
Bien garnis
De vernis ;
Acteurs vantés , marionnettes ,
Grands mélodrames , plats écrits ...
Voilà Paris . [4 fois. ]
Hôtels brillans , places immenses ,
Quartiers obscurs et mal pavés ,
Misère , excessives dépenses ,
Effets perdus , enfans trouvés ,
Force hôpitaux , force spectacles ,
Belles promesses sans effets ,
Grands projets ,
Grands échecs ,
Grands succès ,
Des platitudes , des miracles ,
Des bals , des jeux , des pleurs , des cris ...
Voilà Paris . [4 fois. ]
DÉSAUGIERS.
ENIGME,
PÉNÉTRANT en tous lieux , en tous lieux invisible ,
Je frappe , en certains jours , d'une façon terrible ;
On craint mes coups; d'autres tems , d'autres moeurs !
En changeant de saison , je change aussi d'humeur;
J'étais âpre, glacé ; mais plus douce, plus pure ,
1
502
MERCURE DE FRANCE ,
Monhaleine bientôt va ranimer les coeurs ,
Bientôt épanouir les fleurs ,
Bientôt rajeunir la nature.
Pourtant ne chantez pas victoire ; car dans peu
Je serai brûlant , tout de feu ;
Déjà mon souffle est semblable à la flamme:
Tout respirait naguère : hélas ! déjà tout pâme .
Églépar le moyen d'un léger instrument
Qu'entre ses doigts elle agite avec grâce,
En me faisant voltiger sur sa face ,
A mes ardeurs se soustrait un moment.
Lecteur , on fait sur moi plus d'une expériences
Mais tout ce que je sais de certaine science ,
C'estque sans toi je puis bien exister ,
Et que sans moi, tu ne peux subsister.
$........
LOGOGRIPHE.
Je suis, ami lecteur , du règne végétal.
En m'arrachant le coeur, je change de nature;
Je suis dans tous les corps , mais sous mainte figure;
Sur trois pieds , j'offre un titre , et sur deux un métal.
Α.... Η ......
CHARADE.
Mon premier n'est qu'une voyelle ;
Le reste inspirant la terreur ,
Cause toujours la mort la plus cruelle;
Et mon entier , fléau dévastateur,
Détruit les fleurs , les fruits et la moisson nouvelle.'
1
1
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est l'Epi de blé.
Celui du Logogriphe est Chrome (métal ) , où l'on trouve Orme:
Rome, me, cor , cher , or , roche , mer.
Celui de la Charade est Autre-fois.
JUIN 1809 . 503
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
,
SUR LA MANIE D'ÉCRIRE .
Tenet insanabile multos
Scribendi Cacoëthes. Juv.
Les médecins ont remarqué que les maladies du cerveau
ne sont jamais si fréquentes qu'au printems et en automne .
Il faut que la manie d'écrire ait aussi quelque rapport avec
les saisons car ce printems a fait éclore une multitude
d'ouvrages , remplis des idées les plus bizarres que l'on
puisse imaginer. L'influence paraît même s'être étendue
sur quelques journalistes , dont les jugemens sont devenus
un peu plus impertinens qu'à l'ordinaire , si j'ose le dire .
Nous n'aurions pas arrêté les regards de nos lecteurs sur
ces tristes bigarrures de l'esprit humain , si nous n'avions
été nous-mêmes alarmés des progrès de l'épidémie que nous
dénonçons aujourd'hui au public, et qui doit sa naissance à
une indulgence excessive autant qu'à une crédulité trop
générale. Si l'on se moquait à tems de tous les charlatans
qui s'élèvent et qui veulent attirer l'attention publique , on
sauverait la raison et la santé d'une foule d'honnêtes gens
qui, par la force de l'imitation , se sont mis à devenir inspirés.
L'un nous dit qu'avec l'attraction et une matière qu'il
appelle expansive , il peut faire et défaire tous les corps de
la nature. Point du tout , s'écrie cet autre , il n'y a pas d'attraction.
Tout est l'effet de la rayonnance stellaire ; les astres
en tournant sur eux-mêmes lancent de toutes parts cette
rayonnance lumineuse. On prétend , il est vrai , que le mouvement
de rotation du soleil est incomparablement moindre
que la vitesse de la lumière ; mais croyez-moi, je suis très- sûr
de tout ce que j'avance , car j'ai trouvé la vérité universelle.
Vous vous trompez tous deux , leur dit un troisième (1).
Tous les phénomènes de la nature , ceux de la vie mème ,
sont produits par les forces opposées de l'attraction et du calorique.
De petits esprits pourront me demander d'expliquer
en détail comment cela se peut faire,je n'en sais rien; mais
je suis sûr que cela se fait. J'ai observé les phénomènes de
(1) Nouvelle théorie de la vie , par A. Guilloutet , de plusieurs
Sociétés savantes . A Paris , chez Arthus Bertrand , rue Hautefeuille.
504 MERCURE DE FRANCE,
la digestion dans le premier intestin , en me plaçant dans
des situations favorables. On ne meurt point. On ne fait que
changer d'état d'agrégation. A la vérité , votre azote , votre
hydrogène , et votre carbone se séparent ; ils se répandent
dans l'atmosphère , pénètrent les animaux et les plantes ,
ou sont absorbés par la terre ; mais comme rien de tout
cela ne périt , vous existez toujours ; vous vous trouvez seulement
réduit à une plus simple expression. Au reste , on
peut me faire toutes les objections que l'on voudra. Je crains
peu l'improbation de certains hommes dont l'esprit n'est
propre qu'aux petits détails ; je déclare de même que je suis
indifférent à la censure des hommes d'une certaine trempe;
je ne fais cas que de ceux qui seront du même avis que moi.
Ace jeune adepte succède un grave médecin (2) , un président
perpétuel de la Société de médecine établie dans une
des premières villes de France . La seule liste de ses titres académiques
occupe dix ligues. Suivant celui-ci , pour jouir du
développement parfait de son intelligence , il faut étre cataleptique.
Dans cet état on voit clairement l'intérieur de son
propre corps ; on en connaît tous les secrets , tous les détails,
et onles explique aux autres , sans avoir jamais eu aucune
connaissance d'anatomie. Notre docteur soignait une dame
affectée de cette maladie : dans les commencemens elle
chantait et riait presque sans interruption. Il voulut la
guérir de ces défauts par de sages représentations ; la malade
n'entint compte. Le docteur comprit qu'elle n'entendait pas:
Par le plus grand hasard du monde , il s'avisa de lui parler
sur le bout des doigts , au lieu de lui parler à l'oreille ; aussitôt
elle entendit et comprit parfaitement. Il essaya de lui
parler en plaçant la bouche sur sa poitrine , elle entendit
encore mieux. En vérité on ne sait pas jusqu'où l'expérience
aurait pu aller ; mais le docteur, satisfait d'avoir trouvé une
voie de communication suffisante , jugea convenable d'ar-
(2) Electricité animale prouvée par la découverte des phénomènes
physiques et moraux de la catalepsie hystérique; par M. Petetin ,
père , D. M. , président honoraire et perpétuel de la Société de Médecine
de Lyon, membre ordinaire de l'Académie des sciences et de la Société
d'agriculture de la même ville ; associé correspondant des Sociétés de
médecine de Grenoble , Nimes , Aix - la-Chapelle. Ancien inspecteur des
hôpitaux civils et militaires des 6 et 18º divisions de l'armée du Rhin.
Membre du Conseil du département du Rhône , et commissaire pour le
gouvernement près le jury d'instruction de l'Ecole vétérinaire du même
département.-A Paris , chez Brunot l'Abbe .-1808
JUIN 1809 . 505
rêter ses tentatives. C'était par-là qu il interrogeait sa malade
sur sa maladie , et sur les remèdes qu'il fallait y apporter ;
car, en vertu de la catalepsie , elle savait tout cela mieux que
lui-même. Ces facultés merveilleuses , échauffant la tête du
docteur , il ne put se défendre de tenter encore quelques
expériences sur la poitrine de sa malade. « Je renfermai ,
>> dit-il , sous différentes enveloppes de papier , des petits
>> morceaux de pain au lait , de brioche , de mouton rôti ,
>> de boeuf bouilli , et je me rendis chez la malade avec l'in-
>> quiètude , je le confesse , de la trouver hors de son accès
>> et peut-être entiérement guérie , tant je regrettais de ne
>> pas avoir eu plus tôt l'idée de tenter ces nouvelles expériences
(3) . » Voilà , sans doute , pour un médecin , une
disposition d'esprit bien charitable.
La première chose que le docteur exécuta en entrant , fut
de lui demander , sur l'estomac , comment elle se trouvait .
Assez bien. Et la tête ? - Toujours douloureuse et
>>> embarrassée . -Voyez-vous encore votre intérieur ?-Si
>> parfaitement , que je vous avertis qu'il ne faudra pas me
>> baigner demain ni de quelques jours . Je tirai aussitôt de
>> ma poche un petit papier; je le plaçai sur l'estomac de la
malade , en le couvrant de ma main si parfaitement qu'on
>> ne pouvait soupçonner que je tinsse quelque chose . Elle se
>> mit à mâcher , et dit : Ah! que ce pain au lait est déli-
>> cieux ! ... Je m'emparai d'une de ses mains , et je lui de-
>> mandai sur le bout des doigts : Pourquoi faites-vous un
>> mouvement de la bouche ?- Parce que je mange du pain
>> au lait. - Où le savourez-vous ?- Belle question ! dans
> la bouche. » Le docteur essaya de mème successivement
tous les petits paquets qu'il avait apportés ; la malade reconnut
à merveille tout ce qu'ils renfermaient. Ceci est
du boeuf, ou du mouton , ou de la brioche. - Monsieur le
docteur , ne craignez-vous point de me donner une indigestion
? Mangez sans inquiétude , répondait le docteur
, ce mets-là n'est point indigeste. En vérité , quand
on lit de pareilles folies , on croit rêver soi-même. Mais
quand on vient à en examiner les conséquences , quand on
songe que l'auteur , qui a composé sur ces folies un volume
in-8° de 400 pages , a été un médecin très -répandu , qu'il a
nécessairenient dirigé le traitement d'une infinité de malades
d'après les principes extravagans nés du désordre de son cerveau,
on ne peut s'empêcher de regarder autour de soi et
(3) Electricité animale, page 24 et suivantes.
506 MERCURE DE FRANCE ,
de craindre que l'application de quelque autre système , tout
aussi probable , ne nous réduise un peu trop tôt à notre plus
simple expression. Ce médecin passionné pour la catalepsie
est mort; mais son commentateur ne l'est point , et il a fait
à cet ouvrage un discours préliminaire de 120 pages , où il
professe la même doctrine , appuyée de tout l'appareil de
l'érudition médicale. Dans Paris même on trouve des gens ,
très - respectables d'ailleurs , qui tiennent encore a ces
idées , ou à d'autres non moins extraordinaires . Nous avons
encore d'anciens partisans du mesmérisme et de nouveaux
sectateurs de l'électricité organique , du pendule animal , de
l'électromètrie souterraine avec de belles applications de
toutes ces merveilles à l'art de guérir. Pauvres humains ,
multipliez bien les moyens de sortir de ce monde, vous n'en
aurez jamais qu'un d'y entrer!
Enmême tems que ces folies attaquent l'homme du côté
physique , l'ignorance et la sottise font la guerre à son intelligence
; et , Dieu merci , ces deux fléaux de notre espèce
n'ont aujourd'hui rien à se reprocher. Il y a des auteurs qui
prennent l'homme dès son enfance et , comme s'ils craignaient
que sa raison ne restât trop droite , si on en confiait
le développement à la nature , ils s'empressent de la
tordre de travers. Que de prétendus livres élémentaires ,
d'abrégés , de méthodes nouvelles pour tout apprendre !
Et dans ce déluge universel d'ouvrages , combien peu sont
faits avec l'ordre , la clarté , la netteté d'esprit qu'exige
ce genre de composition ! Il y en amême qui sont composés
sans aucun autre soin que celui d'assembler les feuillets et de
numéroter les pages. On met à la fin une table des matières
, au commencement un titre , et voilà le livre en état
d'ètre vendu . J'ai en ce moment sous les yeux une Méthode
abrégée et facile pour apprendre la Géographie, qui est exactement
composée d'après ces principes (4). Assurément il n'y
a pas de science plus variable que la géographie; il n'y en a
point qui soit susceptible de plus de changemens et d'améliorations.
Que fait donc l'auteur ou l'éditeur de cette belle
Méthode abrégée ? Il réimprime tout bonnement la Géographie
de Crozat , qui date de l'an 1751 , en ajoutant à tort
et à travers ce qu'il faut pour la faire cadrer avec le tems
présent, sans avoir même le discernement d'oter de l'ancien
(4) Méthode abrégée et facile pour apprendre la géographie dite
de Crozat. Nouvelle édition .- A Paris , chez Delalain.- 1809.
JUIN 1809 . 507
texte ce qui peut être contradictoire avec ces nouveautés .
Ainsi en 1809 , il annonce que l'année 1800 sera bissextile .
Il vous dit , page 243, que les Français , maîtres du Piémont
, en ont formé les départemens du Pô , de la Sesia, etc.
et , page 244 , que Turin est le séjour du roi de Sardaigne,
Le grand-duché de Toscane est resté , page 262 , au fils
de l'empereur François de Lorraine (l'avant dernier grandduc
), qui le possède aujourd'hui en toute souveraineté ;
mais , page 264 , Sa Majesté l'Empereur des Français et
Roi d'Italie , vient d'en faire présent à sa soeur , et il n'est pas
même question des événemens qui ont rendu cette donation
possible . Le fils de Charles III , roi d'Espagne , règne aussi
àNaples page 272 , et ce n'est qu'à la page 285 qu'il est dépossédé.
Il y a pourtant quelques sujets sur lesquels l'auteur
donne des particularités qui sont encore vraies aujourd'hui.
Par exemple, les jambons de Mayence ( qui sont de Westphalie
) et ceux de Bayonne se trouvent toujours à Bayonne et
à Mayence ; les fruits de carême viennent de Provence , et
Meaux fournit toujours des fromages de Brie. Ajoutez à
cela «que les Français ont l'air libre , l'humeur enjouée et
>>agréable , mais malheureusement l'irréligion se glisse par-
>>mi eux , et ceux qui se laissent séduire par les écrits d'au-
>> teurs trop célèbres n'ont plus que des moeurs dissimulées
>> qui les conduisent au suicide. » N'est-il pas vrai que des
enfans à qui on apprendra toutes ces belles choses en retireront
un grand profit, et que cette étude contribuera beaucoup
à perfectionner leur entendement ? Pourtant de parcils
livres se vendent , et de pauvres enfans seront punis pour ne
les pouvoir pas faire entrer dans leur mémoire !
Mais ce n'est pas seulement sur la jeunesse que l'ignorance
imprimée exerce son pouvoir. En s'unissant à l'amour-propre
et à une grande confiance de soi-même , elle produit l'artde
parler et d'écrire sur ce que l'on ne sait pas, art qui est aujourd'hui
cultivé en France avec beaucoup de succès , surtout
par les journalistes. Vous voyez des gens qui écrivent
hardiment sur la botanique , la chimie ou l'astronomie , par
pure inspiration , et sans avoir jamais songé à ces sciences.
Dernièrement un de ces Messieurs s'est ainsi avisé de faire
revivre Kepler long-tems après Dominique Cassini. Je dis
qu'il l'a fait revivre , parce que , suivant l'ordre historique ,
Dominique Cassini n'a écrit que long-tems après la mort
de Kepler. C'était en rendant compte d'un des plus extravagans
systèmes d'astronomie que l'on ait jamais pu inventer.
L'auteur du système ne veut point que ce soit la
508 MERCURE DE FRANCE,
terre qui marche dans l'espace , mais le soleil. Il fait de
plus exécuter à ces deux astres une sorte de Valse , l'un visà-
vis de l'autre , pour représenter l'efffet des excentricités .
Cela est sans doute très-ridicule , et il ne faut pour s'en
apercevoir que les plus simples notions de la cosmographie;
mais , je l'avoue , ce qui me paraît plus plaisant , c'est l'extrème
admiration de l'auteur de l'extrait pour ce beau
systême . Il dit que jusqu'à présent les astronomes se sont
à la vérité occupés des passages des astres , mais très-peu
' de leurs mouvemens dans l'espace , ni de l'emplacement de
leurs orbites , science qu'il appelle l'astrostatique; comme
si l'on pouvait prédire d'avance les positions des corps célestes
, dans les éphémérides , si leurs orbites n'étaient point
connues et déterminées. Sous ce rapport , l'auteur de l'extrait
place sans façon l'auteur du système à côté de Copernic
et de Ptolémée ; mais , dit - il , une forte objection s'opposait
au système de Copernic ; c'était l'énorme rapidité du
mouvement de la terre. Il est vrai qu'en rendant la terre
immobile , il faut transporter au soleil toute sa vitesse , et
donner à tous les autres astres des mouvemens bien plus
compliqués, et encore plus rapides, ce qui simplifie extrêmement
la difficulté. A ce propos , l'auteur de l'extrait indique
le fils de Dom. Cassini comme le dernier défenseur du système
de Ptolémée. Kepler , dit-il , qui vint après , imagina
les orbes elliptiques dont Newton s'empara , et qu'il transporta
dans son systéme : sur quoi l'auteur de l'extrait trouve
que cette opinion produisit une contradiction frappante, dans
ladémonstration mécanique des sphères armillaires , en ce que
ces sphères offrent des cercles parfaits , tandis que l'Univers
de Kepler et de Newton est ovale ; comme si les sphères armillaires
étaient autre chose qu'une représentation grossière
que les mécaniciens ont faite du système du monde , sans
qu'il doive , pour cela , venir dans l'idée de personne de
prendre ces machines pour des données invariables , auxquelles
il faut, bon gré mal gré, que l'arrangement des corps
celestes se conforme. En vérité , je ne puis croire que des
raisonnemens de cette force aient été réellement imaginés
par le rédacteur auquel on les attribue , et qui est , dit-on ,
un littérateur. Je croirais plutôt qu'il a reçu l'extrait tout
fait de la main de quelque ami , et qu'il a seulement mis au
bas sa lettre accoutumée. Mais ce que je ne puis absolument
concevoir , c'est comment on peut écrire ou signer de pareils
articles quand on se vante de cent mille lecteurs et qu'on
doit craindre cent mille juges . ΒΙΟΤ.
JUIN 1809 . 509
-
OEUVRES DE TURGOT , ministre d'Etat , précédées et
accompagnées de Mémoires et de Notes sur sa vie ,
son administration et ses ouvrages . Neuf volumes
in-8° .- A Paris , chez Delance , rue des Mathurins ,
hôtel de Cluny ; Firmin Didot , rue de Thionville ,
Léopold Collin , rue Gilles-Cooeur ; Cocheris , quai
Voltaire.
Le premier et le dernier volume de cette édition ne
doivent paraître que dans l'espace de quatre mois . Ainsi
nous n'avons à rendre compte que de sept volumes.
C'est bien assez , diront peut-être beaucoup de gens?
Au surplus , les deux volumes qui restent en arrière ne
sont pas ceux dont la curiosité doit être plus avide ,
car l'un ( le neuvième ) contiendra des poésies avec
quelques morceaux de littérature , et l'opinion' des
hommes de lettres est formée sur ce point : l'autre
(le premier) sera rempli par les Mémoires sur la vie
de Turgot , Mémoires qui furent publiés , quelque tems
après la mort de ce ministre , par un ami de sa gloire.
Tout semble garantir que c'est le même ami , resté
adorateur du nom de Turgot , qui a dirigé et qui
publie l'édition que nous essayons d'analyser. Si l'on
y trouvait du superflu , nous venons d'en indiquer la
cause et l'excuse.
Ily avait deux manières de faire connaître le mérite ,
l'utilité des travaux de Turgot : l'une aurait été de se
placer à la distance où nous sommes de sa mort , et de
peser, en l'absence des souvenirs personnels , ses titres à
l'estimeet à la reconnaissance ; de réunir en un faisceau
ses principes les plus féconds avec les améliorations qui
en furent, ou qui pourraient toujours en être les conséquences.
L'autre manière était de recueillir et de publier
tout cequiest émané de lui, d'indiquer même ce qui
s'en est perdu. C'est ce dernier parti qu'a pris l'éditeur.
Les personnes qui voudraient qu'on n'imprimât plus
que ce qui est substantiel , afin d'économiser le tems ,
et de ne pas trop multiplier les livres , dont le nombre ,
déjà presqu'infini , menace d'effrayer les générations
futures , pourront penser que la collection des Curres
510 MERCURE DE FRANCE ,
de Turgot a été grossie de beaucoup de morceaux
d'un faible intérêt , si on les considère isolément ; peutêtre
croiront-elles aussi que même , après cette édition
complète , l'analyse raisonnée dont nous venons de
parler serait encore utile ?
Mais les esprits studieux qui s'occupent dans les méditations
du cabinet, d'approfondir ou de mettre en ordre
la science de l'économie politique ; les hommes d'Etat ,
les administrateurs , les jeunes candidats qui entrent
dans cette belle carrière, et pour lesquels la sagesse de
l'Empereur a créé une école pratique auprès de son
conseil , préféreront probablement qu'on leur ait rassemblé
tous les élémens dont se compose la célébrité du
ministre le plus estimé du dernier siècle , de celui qui
essaya de mettre dans l'administration publique le plus
de principes fixes .
Puisque nous soumettons à l'opinion de nos lecteurs
des considérations accessoires , comme une sorte d'introduction
qui peut les aider à mieux pénétrer l'esprit et
les détails du Recueil qu'on leur annonce , il ne sera
point inutile de remarquer que l'éditeur présumé fut
l'un des collaborateurs les plus intimes de Turgot ;
qu'ayant passé ses plus belles années en communication
de talens , de sentimens et de vertus publiques
avec cet administrateur , son Mécène , qui devint un
ami , personne ne pouvait en faire l'histoire avec autant
de connaissance de causes , et éclairer comme lui, les
ouvrages de Turgot, de l'esprit et des intentions qui les
inspirèrent : et quand il serait vrai qu'on eût besoin
de se tenir en garde contre l'influence de l'admiration
et les séductions de l'amitié , les avantages seraient bien
au- dessus de l'inconvénient. Dans les livres de faits
et de principes , la raison trouve aisément des compensateurs
pour ces petites aberrations ; ne sait-on
pas d'ailleurs, qu'il a toujours été également difficile
d'être parfaitement impartial pour ses amis et ses
ennemis , pour ou contre ses goûts et ses études de
prédilection ? Ce n'est point aux mains des hommes
qu'ontété remises les balances d'or , emblême poétiqué
de l'inviolable équité.
Mais c'est trop différer d'entrer dans l'analyse de
JUIN 1809 . 511
4
:
l'édition elle-même. Je demanderai seulement qu'on ne
prenne pas à la rigueur le mot analyse. Les sept volumes
que j'ai examinés contiennent quelques centaines d'articles
, dont un grand nombre ne pourraient point
trouver place dans une chaîne analytique très-serrée.
C'est donc plutôt une espèce d'inventaire que je consigne
ici , qu'une analyse exacte.
Le second volume ( le premier des sept qui paraissent
) montre d'abord Turgot débutant d'une manière
remarquable dans la carrière ecclésiastique qu'il
avait commencée. Mais en même tems qu'il étudiait
la théologie, on le voit écrire, à l'âge de vingt-deux ans,
sur le papier monnaie en général , et sur la banque de
Law , un morceau où l'on distingue des principes d'une
sagesse et d'une profondeur prématurées. Peu de tems
après , étant encore en Sorbonne , il réfute les Observations
de Maupertuis sur les langues et la formation
des mots , ouvrage qui avait agrandi la réputation de
ce philosophe. Le texte réfuté est en regard de la réfutation
, et nous ne croyons rien hasarder à dire qu'on
pourrait apprendre de celle-ci comment il faut embrasser
de pareilles questions pour y porter de la lumière.
Viennent ensuite des esquisses développées de grands
ouvrages : 1º d'une Géographie politique , où les peuples
de l'antiquité et les peuples modernes ne seraient pas
seulement considérés sous leurs diverses formes de
Gouvernement , sous leurs rapports et leurs contrastes ,
mais dans leurs variations , dans leurs degrés et leur
nature de richesses , dans leur caractère , leur génie
propres, etc. 2º d'une Histoire universelle , liée au même
plan, et qui aurait compris les progrès des Gouvernemens
et de leur morale , ainsi que les progrès de l'esprit
humain; 3º d'un plan plus resserré , où l'auteur se renfermait
dans l'histoire des progrès et des époques de la
décadence des sciences , des lettres et des arts . Quand
on a lu ces grands aperçus et leurs esquises , on aime à
s'étonner qu'elles soient nées d'un esprit de vingt-cinq
ans , et l'on ne peut nier qu'il n'eût son horizon immense.
1
512 MERCURE DE FRANCE ,
Les Lettres sur la tolérance et le morceau intitulé le
Conciliateur , sont , pour ainsi dire , la transition des
études philosophiques de Turgot , aux matières d'administration.
Ces écrits avaient pour objet d'éteindre ,
jusque dans leur germe , les querelles qui venaient
de diviser et d'agiter le clergé et les parlemens , au
sujet des billets de confession. On avait proposé à
Louis XV de contenter ces deux grands corps en
permettant au clergé de tourmenter les protestans ,
en vertu d'anciennes lois non abrogées , mais au devant
desquelless'étaient élevées,comme unrempart, l'opinion
publique et la modération du Gouvernement. Les parlemens
auraient eu , pour leur part de transaction , le
droit de forcer les évêques à faire participer les jansénistes
aux sacremens. Cette manière de gouverner
convenait au caractère de Louis XV : ce fut pour
empêcher qu'on ne l'a mît en pratique , au moins dans
cette circonstance , que Turgot entreprit de prouver
qu'il n'y avait qu'un seul bon moyen à employer , une
sage tolérance. Il revînt sur cette matière étant ministre
, comme on le voit par un Mémoire adressé au
Roi , et qui est inséré dans le septième volume. Mais dèslors
il fut lu des hommes d'état et du monarque luimême,
qu'il contribua , dit-on, à éclairer : la transaction
n'eut pas lieu . Ces utiles écrits étaient anonymes , et ne
montraient d'autre ambition que celle du bien public.
M. Turgot , alors âgé de vingt-sept ans , quittait la carrière
de l'église , et venait d'être nommé Maître des
requétes .
On trouve encore , dans ce même volume , de courts
fragniens ou pensées détachées qu'il se proposait d'insérer
ou de développer dans les trois ouvrages ci-dessus
désignés . Nous citerons quelques-unes de ces pensées ,
parce qu'elles paraissent propres à faire connaître la
manière dont M. Turgot les dirigeait à vingt-cinq ans ,
vers de grands sujets. Nous n'y mettrons d'autre choix
que de prendre les citations les plus courtes.
<<Lorsque la physique était ignorée , les hommes ont attribué
la plupart des phénomènes dont ils ne pouvaient pénétrer
la cause , à l'action de quelques êtres intelligens et puissans
, de quelques Dieux dont ils ont supposé la volonté
déterminée
JUIN 1809 .
>
BEPT
DE
SE
déterminée par des passions semblables aux nôtres.Cette
idée a beaucoup retardé les progrès des sciences. Quand un5.
homme regarde une eau profonde , fût-elle claire , il vesten
impossible d'en voir le fond , s'il n'y voit que sa propte
image.>>>
<<En dirigeant les forces de votre esprit à découvrir des
vérités nouvelles , vous craignez de vous égarer. Vous aimez
mieux demeurer paisiblement dans les opinions les plus généralement
reçues , telles qu'elles soient ; c'est-à-dire , que
vous ne voulez point marcher , de peur de vous casser les
jambes ; mais par là vous êtes dans le cas de celui qui aurait
les jambes cassées : les vôtres vous sont inutiles.- Et pourquoi
Dieu a-t-il donné des jambes aux hommes , si ce n'est
pour marcher ? ou de l'esprit , si ce n'est pour s'en servir ? »
-Fonda-
Le troisième volume forme la seconde époque du
développement de l'esprit et de la raison de M. Turgot .
Il est riche en morceaux de philosophie. On y trouve
d'abord les articles qu'il fit pour l'Encyclopédie , et qui
eurent pour la plupart un très-grand succès. En effet ,
quelques-uns sont de savans traités , tels que les articles
Etymologie , Existence , qui font ensemble près de
140 pages . D'autres , sans avoir la même étendue , n'en
sont pas moins profonds , ni moins complets : de ce
nombre sont les articles Foires et Marchés.
tions, où il considère, en philosophe et en homme d'Etat ,
l'influence des centres et de la liberté de commerce ,
ainsi que de la concurrence , sur le bien- être des peuples
, sur la civilisation , la population, etc. , ainsi que
Ies inconvéniens des fondations en général , par rapport
au bien public. Ce dernier article seul suffirait pour
donner de M. Turgot l'idée d'un homme d'Etat, d'un
homme de bien , et d'un esprit supérieur.
M. Turgot n'avait pas cru se borner aux sept ou huit
articles dont il enrichit l'Encyclopédie ; il se proposait
d'en composer une suite , savoir ceux : Immatérialisme ,
Sensation , Probabilité , Mémoire , Certitude , pour combattre
le pyrrhonisme effréné de Berckley. Mais l'Encyclopédie
ayant été prohibée solennellement , quoique
protégée en secret , il se persuada que les convenances
graves de la magistrature lui interdisaient la violation
d'une loi , même lorsqu'il ne l'approuvait pas. Quoi-
Kk 1
514 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il n'ait point exécuté entièrement son projet de réfutation
de Berckley , il y a néanmoins dans ce même
volume , indépendamment de l'article Existence , deux
Extraits de lettres , assez étendus , où il l'attaque fortement.
Le troisième volume contient encore un Mémoire sur
la théorie des valeurs et monnaies.-L'Eloge de M. de
Gournay, que les économistes respectent conime l'un
de leurs fondateurs, et qui méritait d'être loué par
Turgot;-des Pensées et Observations diverses qui ne
se lient pas , comme celles du second volume , à un
plan d'ouvrage déterminé ; enfin des Observations
géologiques . Nous ne dirons rien de ces dernières , ni
de tout ce qui se rencontre de relatif aux sciences , dans
les OEuvres de Turgot: ces sciences étaient si loin alors
de ce qu'elles sont devenues ! D'ailleurs M. Turgot ne
s'étant pas voué entiérement à leur culture , sa gloire se
borne , sur ce point , à en avoir eu le goût , à les avoir
aimées et respectées , à s'être paré de leurs couleurs ,
ainsi que quelques autres hommes du premier rang qui
suivaient , comme lui , les cours très - fréquentés de
Rouelle.
Voici un échantillon des Pensées diverses :
« Les hommes ont une vanité assez noble , peut-être la
seule excusable , parce qu'ils y mettent de la grâce et de
l'affection . Ils font aux femmes les honneurs de la société ,
comme on fait les honneurs de son bien. >>>
<<Dans tous les tems, il y a un certain nombre de pédans,
qui, pour sedonner un air de gens raisonnables , déclament
contre ce qu'ils appellent le mauvais goût de leur siècle , et
louent avec excès tout ce qui est du siècle précédent. Du
tems de Corneille , on n'osait pas soupçonner qu'il égalát
Malherbe. Racine , cet admirable peintre des passions , a
presque passé pour un faiseur de madrigaux. Et quand il
s'agit de fixer le mérite de notre siècle, à peine paraît-on
songer qu'il y ait un Voltaire. Si toutes ces critiques qui ont
autrefois attaqué les ouvrages de tant d'hommes immortels ,
pouvaient sortir de l'obscurité où elles ont été plongées
presqu'en naissant , tous ces insectes du Parnasse, qui s'énor
JUIN 1809 . 515
gueillissent de piquer les plus grands hommes au talon, rouiraient
de la ressemblance.>>>
« On peut apprendre par les critiques que de Visé publiait
autrefois contre Molière et Racine , par celles de Scudéri
contre Corneille , quel sera un jour le sort de celles
qu'on fait contre Mérope , contre Alzire , contre l'Essai
cur l'Esprit des Nations , contre tant d'autres ouvrages qui
font honneur à notre siècle. Quand donc les hommes pourront-
ils juger avec impartialité, et ne considérer dans les ouvrages
que les ouvrages mêmes ? Avec les fenimes , les absens
ont quelquefois tort ; avec les littérateurs critiques , ce sont
toujours les présens .>>>
Mais un des morceaux les plus piquans à lire est une
sorte d'introduction de l'éditeur à l'éloge de M. de
Gournay : il est intitulé Sur les Economistes . Il y a
peu de dénominations qui eussent plus besoin d'être définies
, même aujourd'hui. Je n'analyserai point ce morceau
, parce qu'il est de nature à être inséré presqu'en
entierune autre fois . Il suffira donc de dire en cemoment,
pour le caractériser , que c'est une espèce de filiation
généalogique des économistes , qui commence à Sully
et se prolonge jusqu'à nos jours avec des noms estimés.
Le docteur Quesnay et M. de Gournay firent école
chacun, ce qui produisit deux doctrines , mais deux familles
plutôt que deux sectes. MM. de Malesherbes et
Trudaine, etc. , étaient de l'une ( de celle de Gournay);
l'archiduc Léopold ( depuis Empereur ) , M. Bertin , le
marquis de Mirabeau , etc., étaient de l'autre .
Les volumes IV, V et VI sont presque uniquement
consacrés aux travaux administratifs de Turgot pendant
son intendance en Limousin , c'est- à- dire , depuis
1761 jusqu'en 1774. C'est ce qu'il nommait ses OEuvres
limousines.
Les soins pénibles , le zèle , les lumières , le courage ,
la longanimité que M. Turgot fut obligé d'employer
pour corriger quelques-uns des vices attachés aux divers
impôts de cette époque , et sur-tout à leur perception,
lui concilient une profonde estime. Ces détails
administratifs ne peuvent qu'être indiqués ici :
mais ce sont des sujets d'étude précieux. On y trouve
réunis la science et l'art d'administrer. Les édits , les
1
Kk2
516 MERCURE DE FRANCE ,
déclarations émanés de Turgot contiennent toujours
des énoncés clairs et précis de leur objet et de leurs motifs.
De nombreuses circulaires , adressées aux agens de
l'administration et aux curés , qu'il avait su associer à ses
travaux , faisaient passer dans les classes les moins éclairées
la mesure d'instruction nécessaire , pour qu'en
obéissant à l'autorité, on sût aussi qu'on obéissait à la
raison . C'est le caractère particulierde l'administration
de Turgot , et il mérite d'être remarqué.
Les travaux de l'intendance sont entremêlés, dans les
trois volumes que je signale, de Mémoires , de petits
Traités destinés à faire connaître les principes des décisions
sur des matières ou des circonstances difficiles .
Ainsi des années de disette , devenues calamiteuses par
de fausses mesures , donnèrent naissance à plusieurs
écrits lumineux sur le commerce et la libre circulation
des grains dans l'intérieur du royaume , à des ateliers
de charité , etc. , etc.
Mais au milieu de ces détails du métier d'intendant ,
si l'on pouvait appliquer cette expression à Turgot , le
cinquième volume offre un ouvrage d'une vaste théorie ,
savoir un Traité sur la formation et la distribution des
richesses , Traité antérieur de neuf ans à l'ouvrage de
Smith ; et comme ce dernier avait conféré , discuté
souvent sur ce sujet avec Quesnay et Turgot , il y a
un double intérêt à connaître en quoi Smith et Turgot
s'accordent ou different. L'éditeur a rendu ce service en
une dixaine de pages d'observations .
Le Mémoire sur les prêts d'argent à intérêt et dans
lequel l'intendant de Limoges , saisissant l'occasion d'un
procès survenu dans le ressort de sa Généralité , traita
ex professo la question de l'usure , sous les rapports de
haute législation , d'économie politique, et même de
théologie ( puisque l'Eglise a voulu aussi être juge dans
cette matière ) , est encore un des morceaux distingués
du Recueil .
Nous sommes arrivés à l'époque la plus brillante du
ministère de Turgot. Elle est comprise dans les volumes
VII et VIII. Cet espace de moins de deux années ( depuis
le 24 août 1774 jusqu'au 12 mai 1776) , est d'un
grand intérêt sous quelque point de vue qu'on le con
JUIN 1809 . 517
sidère. D'abord c'est un jeune Roi montant sur le trône ,
désirant le bien du Peuple, et choisissant d'après ce
voeu , pour ministre restaurateur , non-seulement des
finances déjà en désordre , mais du système entier d'administration
, qui était vermoulu ( qu'on me passe cette
expression triviale ) , l'homme le plus capable , le plus
laborieux , le plus intègre , le plus courageux , le plus
ami de ses devoirs et soutenu par l'estime publique :
pouvait-on désirer de meilleurs élémens ? Par malheur
le plus essentiel manquait , la force d'esprit et de caractère
dans le monarque. Sans recourir à des combinaisons
de faits , ni à des rapprochemens , on se convainc,
en lisant avec attention les matériaux épars dans ces
deux derniers volumes , que l'ancienne monarchie
touchait à sa fin , mais que M. Turgot aurait pu la
sauver.
La première pièce du VII volume est une lettre
de M. Turgot au Roi , écrite au sortir de l'audience où
il venait d'être investi du ministère : c'est une espèce
de contrat entre le monarque et le ministre , dans lequel
sont consignées les bonnes intentions de l'un et de l'autre,
avec l'aperçu général des moyens à employer pour
atteindre le but , la désignation des obstacles à vaincre ,
et une prophétie qui ne s'est que trop vérifiée , de l'inutilité
de ces bonnes intentions réciproques.
On doit s'attendre que M. Turgot fit passer dans la
législation administrative la plupart des mesures qu'il
n'avait pu appliquer, comme intendant, qu'au bien-être
d'une province, Ainsi naquirent une foule d'arrêts , d'édits
, d'ordonnances , etc., sur la liberté et les franchises
du commerce des blés dans l'intérieur du royaume , sur
l'encouragement de diverses branches d'agriculture ou
d'industrie , sur les travaux publics , sur les hôpitaux ,
sur les moyens de guérir et soulager les malades dans
les campagnes , sur les épizooties , sur les vices de
perception des impôts , et de la comptabilité , sur des
améliorations de produits , sans augmenter les impositions
; car le noble pacte passé entre le monarque
et ce ministre était : point d'augmentation d'impôts ;
point d'emprunts ; point de banqueroute ( expresse ou
masquée par des réductions forcées ) ; nivellement de
518 MERCURE DE FRANCE ,
la dépense au-dessous de la recette. Les Mémoires sur
la vie de Turgot serviraient beaucoup pour lier toutes
les idées qui surviennent , les questions qu'on se fait ,
ou les doutes où l'on peut être quelquefois , lorsque l'on
n'est pas au courant de cette époque. On n'aura pas
de peine du moins à s'apercevoir que M. Turgot avait
un parti contre lui dans le conseil, en lisant (vol. VIII)
les observations du garde des sceaux sur le projet d'édit
que le premier avait proposé pour la suppression des
corvées. Au dessous des objections sont les réponses de
Turgot. C'est encore une grande question complétement
traitée. On trouve , dans le même volume , le
Mémoire pour le Roi , sur la manière dont la France et
l'Espagne devaient envisager les suites de la querelle
entre la Grande-Bretagne et ses colonies.
Nous finirons par le plus important de tous les
ouvrages de Turgot , quoiqu'il ne soit pas ici à son
rang chronologique: c'est un Mémoire au Roi , imprimé
dans le VII vol . , et rédigé pendant la première année de
son ministère. Il ne parait pas qu'il ait été mis sous les
yeux de Louis XVI , puisque l'auteur ne l'avait point
encore achevé , c'est-à-dire , complété et revu. Mais il
est infiniment probable que Turgot n'aurait pas conçu ,
ni rédigé un projet de cette nature , dont il croyait
commencer l'exécution, au 1er octobre 1775, sans s'être
assuré des intentions du souverain.
Le titre du Mémoire est celui- ci : Sur les Municipalités
, sur la Hiérarchie qu'on pourrait établir entre
elles , et sur les services qu'on pourrait en retirer.
Sous cette modeste annonce d'administrations municipales
, c'était une réorganisation politique de l'Etat
que voulait faire M. Turgot. Mais il l'aurait opérée parla
main du monarque , par degrés, et par parties séparées ,
quoiqu'en peu de tems.
« La France , dit-il au Roi , est une société composée
d'ordres mal unis et d'un peuple dont les membres n'ont
entre eux que très - peu de liens sociaux, où, par conséquent,
presque personne n'est occupé que de son intérêt particulier
exclusif; presque personne ne s'embarrasse de remplir
ses devoirs , ni de connaître ses rapports avec les autres : de
sorte que, dans cette guerre perpétuelle de prétentions et
JUIN 1009 . 519
d'entreprises que la raison et les lumières n'ont jamais réglées
, V. M. est obligée de décider tout par elle-même ou
par ses mandataires. On attend vos ordres spéciaux pour .
contribuer au bien public , pour respecter les droits d'autrui
, quelquefois même pour user des siens propres. Vous
étes forcé de statuer sur tout , et le plus souvent par des volontés
particulières , tandis que vous pourriez gouverner ,
comme Dieu , par des lois générales , si les parties intégrantes
de votre Empire avaient une organisation régulière
etdes rapports connus . >>>
Ce peu de lignes indiquent assez le but que se proposait
Turgot. Ses moyens pour y arriver étaient
d'abord un systême d'instruction et de corps enseignant
qui commençassent par attacher la jeunesse au systême
général du Gouvernement.
Il place ensuite le premier anneau de la chaînemunicipale
, qui s'attache au peuple des campagnes , pour le
lier au plan général d'administration , sous des rapports
proportionnés aux lumières , aux communications , au
service à en tirer. Le principe de municipalité pour les
villes est le même; il s'enchaîne avec celui des campagnes
et avec celui des municipalités d'arrondissemens :
ces dernières tiennent de même aux municipalités provinciales
, et la pyramide se termine par la grande
municipalité , la municipalité royale , ou municipalité
générale du royaume. :
L'on conçoit que ce n'est point par de simples aperçus
qu'on peut se faire une opinion sur le mérite d'un
pareil projet dans l'étendue du Mémoire , qui est d'environ
200 pages : on pourrait trouver assez d'élémens
pour juger la théorie et la liaison des diverses parties
entre elles , mais il resterait à préjuger les moyens
d'exécution . Aussi ce n'est ni un jugement que nous
prétendons porter , ni une apologie que nous voulons
faire, d'une constitution que Turgot lui-même n'avait
pas terminée , dont il n'avait pas fait les lois organiques.
Mais le but et les conséquences sont grandement
exposés. Il est impossible de ne pas jeter ici ses regards
en arrière , et de voir que la révolution se trouvait prévenue
par ce projet , conçu il y a trente-trois ans .
520 MERCURE DE FRANCE ,
M. Turgot croyait n'avoir plus besoin que d'une année
pour organiser son plan.
Mais la prédiction qu'il avait faite s'accomplissait, et il
fut bientôt réduit à se la rappeler. La lettre qu'il écrivit
au Roi , en lui renvoyant sa démission exigée , termine le
VIII volume : elle est noble comme celle qui commence
le VII volume . Dans la première , c'est une âme
généreuse qui s'ouvre et s'épanche ; dans la dernière ,
c'est la même âme quise contracte avec fierté, et même
avee un peu d'humeur , ce qui ne vaut pas la fierté.
Il avait écrit au Roi, lorsqu'il accepta la place de contrôleur-
général des finances :
« Votre Majesté n'oubliera pas qu'en recevant la place de
contrôleur-général , j'ai senti tout le prix de la confiance
dont elle m'honore ; j'ai senti qu'elle me confiait le bonheur
de ses peuples , et , s'il m'est permis de le dire , le soin
de faire aimer sa personne et son autorité . Mais en même
tems j'ai senti tout le danger auquel je m'exposais ; j'ai prévu
que je serais seul à combattre contre les abus de tout genre ,
contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus , contre la
foule des préjugés qui s'opposent à toute réforme et qui sont
un moyen si puissant dans les mains de gens intéressés à
éterniser le désordre . J'aurai à lutter mème contre la bonté
naturelle , contre la générosité de V. M. et des personnes
qui lui sont les plus chères . Je serai craint , haï même de la
plus grande partie de la Cour , de tout ce qui sollicite des
grâces . On m'imputera tous les refus ; on me peindra comme
unhomme dur , parce que j'aurai représenté à V. M. qu'elle
ne doit pas enrichir , mème ceux qu'elle aime , aux dépens
de la substance de son peuple. Ce peuple , auquel je me
serai sacrifié , est si aisé à tromper, que peut- être j'encourrai
sa haine , par les mesures même que j'aurai prises pour
le défendre contre la vexation. Je serai calomnié , et peutêtre
avec assez de vraisemblance , pour m'ôter la confiance
de V. M. Je ne regretterai point de perdre une place à laquelle
je ne m'étais pas attendu. Je suis prêt à la remettre
à V. M. dès que je ne pourrai plus espérer de lui être utile ;
mais son estime, la réputation d'intégrité, la bienveillance
publique , qui ont déterminé son choix en ma faveur , me
sont plus chères que la vie , et je cours le risque de les
perdre , même en ne méritant à mes yeux aucun reproche.
>> V. M. se souviendra que c'est sur la foi de ses promesses
que je me charge d'un fardeau peut- être au-dessus de mes
JUIN 1809 . 521
forces; que c'est à elle personnellement, à l'honnêtehomme,
à l'homme juste et bon que je m'abandonne ..... »
En sortant du ministère , par un renvoi dur , il écrivait
au même Monarque :
<<M. Bertin , en s'acquittant des ordres qu'il avait , m'a dit
qu'indépendamment des appointemens attachés au titre de
ministre , V. M. était disposée à m'accorder un traitement
plus avantageux et qu'elle me permettait de lui exposer mes
besoins. Vous savez , Sire , ce que je pense sur tout objet
pécuniaire. Vos bontés m'ont toujours été plus chères que
vos bienfaits. Je recevrai les appointemens de ministre ,
parce que sans cela je me trouverais avoir environ un tiers
de revenu de moins que si j'étais resté intendant de Limoges .
Je n'ai pas besoin d'être plus riche , et je ne dois pas donner
l'exemple d'être à charge à l'Etat .....
» Je ne dissimulerai pas que la forme dans laquelle V.M.
m'a fait notifier ses intentions, m'a fait ressentir dans le moment
une peine très-vive. V. M. ne se méprendra pas sur le
principe de cette impression , si elle a senti la vérité et
l'étendue de l'attachement que je lui ai voué.
5
>> Si je n'envisageais que l'intérêt de ma réputation , je
devrais peut-être regarder mon renvoi comme plus avantageux
qu'une démission volontaire ; car bien des gens auraient
pu regarder cette démission comme un trait d'humeur
déplacé. D'autres auraient dit qu'après avoir entamé des
opérations imprudentes et embarrasé les affaires , je me
retirais au moment où je ne voyais plus de ressources :
d'autres , persuadés qu'un honnête homme ne doit jamais
abandonner sa place, quand il peut y faire quelque bien , ou
empêcher quelque mal , et ne pouvant pas juger comme
moi de l'impossibilité où j'étais d'être utile, m'auraient blamé
par un principe honnête , et moi-même j'aurais toujours
craint d'avoir désespéré trop tôt et d'avoir mérité le reproche
que je faisais à M. de Malesherbes . ...
« J'ai fait , Sire , ce que j'ai cru de mon devoir , en vous
exposant avec une franchise sans réserve et sans exemple ,
les difficultés de la position où j'étais et ce que je pensais de
la vôtre. Si je ne l'avais pas fait , je me serais cru coupable
envers vous...... Tout mon désir est que vous puissiez
toujours croire , Sire , que j'ai mal vu et que je vous montrais
des dangers chimériques. Je souhaite que le tems ne
me justifie pas et que votre règne soit aussi heureux , aussi
tranquille , et pour vous et pour vos peuples , qu'ils se le
522 MERCURE DE FRANCE,
sont promis d'après vos príncipes de justice et de bienfaisance...
»
Telle est la substance , autant du moins que j'ai pu
l'extraire , des sept volumes de l'édition de Turgot. Si
je ne m'abuse point , on peut s'en former une idée assez
exacte. Pour me faire pardonner l'étendue de cet article,
il me reste à dire que j'ai considéré cet ouvrage sous
trois points de vue dignes d'intérêt , savoir : par rapport
à la science de l'administration , à l'économie politique,
et à l'histoire . LE BRETON.
MEMOIRES DE LA COMTESSE DE LICHTENAU ,
écrits par elle-même en 1808 ; suivis d'une Correspondance
relative à ces Mémoires et tirée de son portefeuille.
Traduits de l'allemand par J. F. G. P.
A Paris , chez F. Buisson , libraire, rue Gilles- Coeur ,
n° 10 ; Delaunay, libraire , Palais-Royal.
IL y a peu de femmes aussi célèbres en Allemagne
que la comtesse de Lichtenau. D'abord maîtresse , puis
intime amie du Roi de Prusse Frédéric Guillaume II ,
elle fut encensée par toute la Cour pendant la vie de ce
monarque. Arrêtée à sa mort , emprisonnée pendant
trois ans , elle fut accablée d'autant de satires qu'elle
avait reçu d'éloges ; rendue à la liberté , mais dépouillée
de la plus grande partie de sa fortune , elle occupa
beaucoup moins la malignité publique ; et peut- être en
eût-elle été tout à fait oubliée , sans la catastrophe
qu'éprouva la monarchie prussienne en 1806. On se
rappelle combien de plumes se déchaînèrent à cette
époque contre quiconque avait eu la moindre influence
à la cour de Berlin depuis la mort du Grand Frédéric .
Tout sembla permis , tout fut accueilli favorablement
pour expliquer comment avait pu se ternir la gloire du
trône du Roi philosophe. La favorite de son successeur
fut une des premières victimes de la solution de ce
problême. Son nom fut diffamé dans les journaux , dans
les libelles , dans les ouvrages politiques .
Mme de Lichtenau résolut enfin , l'année dernière , de
leur répondre et de publier son apologie ; rien n'était
JUIN 1809 . 523
plus juste ni plus naturel , et nous désirons vivement
que les Mémoires dont nous avons la traduction sous
les yeux , l'aient pleinement justifiée aux yeux de ses
compatriotes . Parmi les favorites des monarques il en
est peu qui lui ayent ressemblé; il n'en est point peutêtre
qui , après avoir partagé la gêne, la pauvreté même
d'un prince royal , ayent négligé comme elle d'assurer
leur fortune et l'indépendance de leur situation lorsque
ce prince fut sur le trône. Il nous parait que ces faits
sont complétement démontrés dans ses Mémoires. Sa
famille , en effet , est réduite à une médiocrité voisine
de l'indigence. Elle-même n'a jamais reçu de Frédéric-
Guillaume qu'un seul bienfait vraiment considérable ;
elle le reçut peu de tems avant sa mort ; et les soins
qu'elle prodigua au prince pour adoucir ses derniers
jours ne lui ayant pas permis de songer à mettre en
sûreté ces dernières marques de la munificence royale ,
elles lui furent enlevées et jamais elle n'en a joui.
Nous sommes persuadés qu'une telle conduite mise
en évidence d'une manière qui semble défier toute contradiction
, aura inspiré aux Allemands et sur- tout aux
sujets Prussiens , le plus vifintérêt pour la comtesse , et
que ses Mémoires auront été lus avec empressement
dans un pays où l'on recherche avec avidité jusqu'aux
moindres anecdotes de tout personnage qui jouit de
quelque célébrité. Il pourrait bien en être autrement
en France. Nous ne sommes point aussi curieux que nos
voisins. Les ouvrages de ce genre concernant des personnages
français, trouvent moins de lecteurs chez nous
même qu'en Allemagne.Nous pourrions enciter plusieurs
qui bien qu'imprimés à Paris, n'ont eu de la vogue qu'audelà
du Rhin : il est donc à craindre que les Mémoires
d'une maîtresse de F. -Guillaume ne soient fort négligés
parmi nous. Ce n'est pas que la vie de Mme de Lichtenau
ne pût offrir plus de singularités et d'intérêt que beaucoup
de romans. La fille d'un simple musicien de la
chapelle du Grand- Frédéric , devenue la maîtresse et
l'amie de son successeur , élevée au rang de comtesse ,
prête à se voir souveraine de Pyrmont , inspirant des
passions romanesques , mariée à un premier époux avec
qui elle n'a jamais habité, puis à un second qui l'a délais
524 MERCURE DE FRANCE,
sée ; des voyages en France , en Italie , dans toute l'Allemagne,
et tout cela à l'époque des plus grands événemens
politiques , dont elle a connu plusieurs des principaux
acteurs : quel aperçu plus séduisant d'aventures non
moins curieuses pour le politique que piquantes pour
l'observateur ! Malheureusement pour son traducteur et
pour nous , mais très-honorablement pour elle , M.
de Lichtenau s'est bornée à cet aperçu ; ce ne sont point
des Mémoires qu'elle a écrits , comme le titre le ferait
croire , mais un Mémoire justificatif. Elle n'a point prétendu
amuser le public , mais confondre ses ennemis.
En conséquence elle s'est bien gardée de livrer à notre
curiosité les détails de son premiermariage avec M. Rietz,
ceux de ses amours avec le roi et ses relations d'amitié
avec ce monarque, les intrigues de ses rivales , les circonstances
de son interrogatoire , de sa prison , de sa
délivrance , ni aucune des anecdotes innombrables
qu'elle doit savoir sur la cour de Berlin et sur beaucoup
d'autres pendant un laps de tems assez considérable ;
toutes choses très- curieuses sans doute, mais qui n'auraient
servi en rien à sa justification. Au lieu de cela , elle nous
donne l'état exact des présens qu'elle a reçus de Frédéric-
Guillaume, tant en argent qu'en immeubles et en bijoux ;
elle cite les lettres de la famille royale de Prusse , qui
prouvent qu'elle a toujours conservé le respect qu'elle
devait à ses membres , dans le tems même de sa plus
haute faveur. Elle nomme les individus qui ont composé
sa société particulière aux différentes époques de
sa vie afin d'en démontrer la régularité; elle répond
en détail aux moindres accusations intentées contre elle;
elle invoque le témoignage des gens de tout étage qui
ont pu être présens à quelques-unes de ses actions qu'on
a voulu empoisonner ; d'où il résulte que dans les
Mémoires de la maîtresse d'un souverain , on voit figurer
plus souvent d'honnêtes bourgeois , des commis , des
femmes de chambre , des valets même et des palefreniers,
que des dames de la cour , des chambellans ou des
ministres .
Nous le répétons avec plaisir; il faut louer cette retenue
de Mme de Lichtenau , il faut lui savoir gré de son
exactitude scrupuleuse à ne pas laisser, sans la combattre ,
JUIN 1809 . 525
l'accusation la plus minutieuse et la plus absurde; on
peut même admirer sa modération envers ses ennemis ,
et sur-tout son attachement pour Frédéric-Guillaume.
Mais il faut convenir aussi qu'en France , une telle apologie
offrira bien peu d'intérêt; peut-être même que ,
sous un autre point de vue , il aurait mieux valu pour
Mm de Lichtenau qu'elle n'eût pas été traduite. Elle
n'est pas très-généralement connue en, France; il paraît
qu'elle ne croit avoir à se plaindre que d'un seul écrivain
de cette nation, et cet écrivain n'a parlé d'elle
qu'assez brièvement, en deux endroits d'un ouvrage où
elle ne pouvait figurer que comme un personnage
subalterne. Elle lui répond, il est vrai , dans ses Mémoires
; mais elle y rapporte aussi toutes les calomnies
des écrivains de son pays, qui , par ce moyen , circuleront
dans le nôtre. Or , certainement Mme de Lichtenau
aimerait mieux qu'elles n'y eussent jamais été publiées,
que de les voir s'y répandre avec la réfutation .
Au reste, la traduction de ses Mémoires a été faite
très-probablement sans la consulter , et le but de l'auteur
eût-il été de servir sa cause , ce ne serait point à
elle à répondre de l'effet que la traduction produira. Il,
n'en est pas ainsi de la Correspondance qu'un ami trop
officieux et trop zélé a fait imprimer , de son aveu , à la
suite de ses Mémoires , et que le traducteur nous a
transmise fidèlement. Mme de Lichtenau s'en était longtems
défendue , et nous croyons qu'elle a eu tort de céder.
Cette Correspondance est presque d'un bout à l'autre
sans intérêt pour tout autre que Mme de Lichtenau et ses
amis . Qu'importe au public l'attachement qu'ont pu
avoir pour elle quelques individus dont il n'a jamais entendu
parler ? Que lui fait le galimathias de quelques italiens
, l'amour mystique d'un chapelain anglais , l'amour
moins métaphysique et plus heureux du chevalier de
Saxe, les inquiétudes diplomatiques de sir Arthur Paget,
la passion sérieuse d'un baron de C... , les commissions
de l'ambassadeur Hamilton , l'anti-aristocratie de M. de
Breukenhoff , ct les pieuses exhortations de Lavater ?
Disons plus , qu'est-ce que tout cela prouve en faveur
de la comtesse? Elle a eu des amis , il n'y a pas là de
quoi s'étonner; elle en a conservé, cela n'est pas inoui ,
526 MERCURE DE FRANCE ,
quoique plus rare ; elle a inspiré de l'amour , elle a fait
tourner des têtes : cela est flatteur pour une femme !
Mais ses amans n'écrivaient pas comme Jean- Jacques ,
pourqu'on nous conservât leurs lettres, qui d'ailleurs no
prouvent rien contreses calomniateurs. Dans toute cette
Correspondance, on ne peut guères lire , sans y être
obligé , que les lettres du lord Bristol. C'est un singulier
spectacle que celui d'un évêque anglais , à soixantequinze
ans , parlant à unejolie femme le langage de la
galanterie la plus passionnée et la plus familière , lui
proposant un établissement en Angleterre et un voyage
en Egypte , dogmatisant en faveur du matérialisme et
déclarant que sa politique est de partager la France en
deuxparties, une république au Nord et une monarchie
au Midi ; le tout pour la plus grande prospérité de l'Angleterre.
Rien n'est plus plaisant sans doute ,et un jeune
lord sortant tout frais de l'université de Cambridge n'aurait
pas mieux déraisonné. Nous demanderons seulement
à l'éditeur de la Correspondance s'il croit avoir
fait à la réputation de Mme Lichtenau une réparation
bien honorable , en livrant ainsi au ridicule un ancien
ami , dont elle a pu avoir depuis à se plaindre , mais
qui avait voulu lui assurer une existence , lorsque son
royal ami semblait en avoir oublié le soin. Toutefois
n'accusons pas trop légèrement l'officieux éditeur de ces
lettres ; il y a des manières de voir si bizarres qu'il serait
fort possible qu'on eût cru faire autant d'honneur à
lord Bristol qu'à la Comtesse , en publiant tout ce fatras.
Plus réservés nous-mêmes que Mm de Lichtenau et
que son ami , nous ne citerons point d'autres lettres, où
l'on étale à la fois et la bienfaisance de la Comtesse ou de
lord Bristol envers des familles émigrées , et la misère de
ces familles que l'on nomme par leurs noms. Nous ferons
aussi grâce à nos lecteurs de l'enthousiasme de l'un
des correspondans pour les jolis petits pieds de Madame
de Lichtenau, et du bon mot de cette Dame qui
se trouve en note. Nous terminerons ici cet article, dont
le but sera rempli, si l'on y a reconnu dans la maîtresse
et l'amie de Frédéric-Guillaume , une femme courageuse,
bienfaisante , désintéressée , fidèle à la reconnaissence
et à l'amitié , mais dont la conduite sous d'autres
JUIN 1809. 527
rapports nedemande pas à être plus sévèrement examinée
que celle de la plupart des maîtresses des rois. Ajoutons
qu'elle n'a pas été moins distinguée par son esprit , ses
talens , son goût pour les arts que par sa beauté ; et peutêtre
alors nos lecteurs pourront-ils se dispenser de lire
ces Mémoires , tâche plus ennuyeuse que profitable , et
dont nous nous féliciterions d'avoir fait les frais pour
eux. VANDERBOURG .
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
PERSUADES que le meilleur moyen de faire connaître un
livre étranger qu'une traduction complète n'a pas encore
mis dans la circulation publique , est d'en extraire les fragmens
où l'esprit, la manière et le style de l'auteur sont le
plus fortement empreints , nous continuerons à mettre sous
- les yeux de nos lecteurs quelques morceaux détachés de
P'Histoire de Jacques II, par M. Fox .
L'époque de la restauration nous a paru tracée avec autant
d'énergie que de profondeur .
« Le règne de Charles II forme un des plus singuliers et
des plus importans chapitres de notre histoire : c'est l'époque
des bonnes lois et des mauvais gouvernemens ; l'abolitionde
la cour des gardes , la révocation de l'édit de heretico comburendo,
le bill triennal, l'établissement des droits de la chambre
des communes relativement à celui d'impeachement , l'expiration
de l'acte de licence , et sur-tout le glorieux statut du
habeas corpus , motivent suffisamment l'opinion d'un écrivain
célèbre qui pense que l'année 1679 est l'époque où la théorie
de la langue anglaise atteignit son plus haut degré de perfection
mais il ajoute ensuite que dans les tems qui
suivirent immédiatement , la pratique de l'oppression ne fit
pas des progrès moins remarquables. Quel vaste champ de
méditations doit ouvrir une pareille remarque ! Que de réflexions
elle fait naître sur l'inefficacité des biset sur l'imperfection
des meilleures constitutions politiques ! Nous
avons envisagé les progrès de la nôtre ; nous sommes avertis
de l'époque où la meilleure constitution qui soit sortie de la
main des hommes , atteint toute la perfection dont elle est
susceptible. Que va-t-il en résulter? Un tems d'oppression
et de misère, provenant, non d'une cause fortuite , telle que
la guerre, la peste ou la famine , non pas même d'une alté
528 MERCURE DE FRANCE ,
ration dans les lois , mais d'une administration corrompue , a
laquelle cette constitution tant vantée oppose en vain ses
fragilės barrières . Que devient donc cette frivole et présomptueuse
assertion , que les lois font tout et qu'il faut considérer
les mesures et non pas les hommes ?
« Les premières années de ce règne , sous l'administration
de Southampton et de Clarendon , en sont à tous
égards la partie la moins répréhensible , et cependant l'exécution
d'Argyle et de Vane , la conduite du Gouvernement
dans les affaires ecclésiastiques en Angleterre et en Ecosse ,
offrent , à cette même époque , de nombreux exemples d'injustice
et de tyrannie. Relativement à la condamnation des
hommes qui furent accusés d'avoir pris une part active au
procès du dernier roi , celle de Scrope qui s'était présentée en
vertu de la proclamation, et des officiers militaires qui
avaient assisté au jugement, est une violation manifeste de
tous les principes et de toutes les lois : mais le sort des autres
(déshonorant pour Monk qui tenait d'eux son pouvoir; humiliant
pour la nation dont une partie avait applaudi , dont
l'autre avait souffert , et qui , presque toute entière , avait
acquiescé à la sentence portée contre la personne royale ),
ne peut être imputé à crime à Charles II et à ses adhérens .
La passion de la vengeance , quoique justement condamnée
par la philosophie et la religion, lorsqu'elle est excitée par
le spectacle et par le souvenir de l'injure faite à ceux qui
doivent nous être chers , est un des défauts les plus excusables
de notre nature; et si Charles , dans sa conduite générale ,
eût montré plus de reconnaissance pour les services personnels
rendus à son père , son caractère , aux yeux de bien
des gens , ne recevrait aucune atteinte de la sévérité qu'il
déploya en vengeant sa mort .
<<On prétend que Clarendon s'entenditavecle roi pour recevoirde
l'argent de Louis XIV, mais sur quelle preuve cette accusation
est-elle fondée ? Je l'ignore . Southampton était, parmi
les royalistes , un de ceux qui conservaient encore quelque
respect pour la liberté publique , et ce sentiment , accru par
les dégoûts qu'il dut essuyer, l'avait , dit-on , déterminé à
quitter le service du roi , et à se retirer en même tems des
affaires . Eût- il exécuté cette résolution ? c'est ce que sa mort,
arrivée en 1667 , ne permet pas d'affirmer.
<<Après la chûte de Clarendon , qui suivit de près la mort
de son collègue , le roi se jeta dans une carrière de désordres ,
qu'à la honte de la nation il parvint à parcourir dans toute
son étendue. Si quelque chose pouvait ajouter au dégoût
qu'on
JUIN 180g . 529
qu'on éprouve à le voir solliciter des secours d'argent auprès
de Louis XIV, c'est le prétexte hypocrite dont il colorait ses
instances. Après avoir fait passer une loi qui ne permettait
pas d'affirmer qu'il fût papiste ( quoiqu'il le fût en effet ) , il
prétendit( contre toute vérité ) qu'il était papiste très-dévot ,
et le malaise de sa conscience , dans l'obligation où il se
trouvait de différer l'aveu public de sa conversion , fut plus
d'une fois l'argument dont il se servit ponr faire augmenter
sa pension , et accélérer les secours qu'il recevait de la
France.
« Le ministère , connu sous le nom de la cabale , paraît
avoir été composé d'hommes si corronıpus , si vicieux, qu'il
amérité l'espèce de flétrissure que luiont imprimée tous les
écrivains qui enont fait mention: mais s'il est probable que
ses membres étaient disposés à trahir indifféremment leur
roi ou leur pays , il est certain que le roi les trahit lui-même,
en leur cachant à tous ses relations secrètes avec la France
et à quelques-uns d'entre eux , le secret de ce qu'il appelait
sa religion . Que cette dissimulation fût une suite de sa perfidie
habituelle , ou qu'elle vint de la crainte d'être obligé
de partager avec ses ministres le produit de ses intrigues
avec la cour de France , c'est ce qu'il est impossible de determiner
d'une manière positive. Quoi qu'il en soit , c'est à ce
défaut de confiance réciproque entre le prince et ses agens ,
que lanation fut redevable alors d'échapper à la servitude
où elle fut réduite dans la dernière partie de son règne. >>>
( Le portrait suivant de Charles II ne répond pas à l'idée
que l'on se fast généralement de ce monarque ; il contredit
tout à la fois le panegyrique de Hume et la satire historique
de l'évêque Burnet ; cependant M. Fox ne tient pas entre eux
Ja balance tellement égale qu'on ne puisse encore l'accuser
('à ce qu'il nous semble du moins ) d'un excès de sévérité
envers un roi quela plupartdes historiens représentent sous
un aspect beaucoup moins odieux. )
<<Relativement au caractère de ce prince , dit- il , on doit
convenir que les faits précédemment exposés , loin de le
présenter avec avantage , fournissent la preuve que l'ambition
de ce monarque était uniquement dirigée contre ses
sujets, et qu'indifferent à l'opinion de l'Europe pour son
peuple et pour lui-même , aucun amour , aucune idée de
gloire ne'se mêlait à cette soifde pouvoir dont il était tourmenté
: ingrat, immoral et fourbe , tels sont les traits principaux
du caractère de Charles II : on peut ajouter , avec
Burnet, qu'il se montra constamment vindicatif, et l'on a
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
peine à concevoir sur quels fondemens ses panégyristes ont
exalté sa clémence , lorsqu'on chercherait en vain la moindre
trace de cette vertu dans l'histoire entière de son règne.
Qu'on me cite en effet un seul homme dont ce prince ait
épargné la vie , sans égard aux motifs de politique ou de
vengeance qu'il pouvait avoir de le perdre. Alléguer sa
conduite envers Monmouth serait enmême tems un affront
à la nature humaine et de toutes les satires la plus sévère,
j'ajouterai même la plus injuste , qu'on puisse se permettre
envers ce monarque . Pour que l'on dût envisager comme un
acte de clémence , qu'il n'ait point imité Constantin et Philippe
II en trempant ses mains dans le sang de son proprè
fils , il faudrait supposer d'abord qu'il ait été dénué de toute
affection naturelle , et rien ne justifie cette odieuse imputation;
il affirma , dira-t-on , qu'il eût pardonné au conite
d'Essex; mais de quel poids une pareille déclaration , faite
après la mort de ce seigneur , et dont aucune action subséquente
ne prouva la sincérité; de quel poids , dis-je , une
pareille déclaration peut-elle être aux yeux d'un homme
raisonnable? Si Charles eût eu l'honorable intention dont il
se vantait, n'eût-il pas témoigné quelqu'intérêt à la faniille
du mort , quelqu'indulgence pour ses amis ? Cette affectation
de générosité , où l'on ne peut voir qu'un trait d'hypocrisie ,
doit être mise au nombre des plus honteuses circonstances
de son histoire.
«D'un autre côté , ce serait manquer de bonne foi que
de s'obstiner à ne reconnaître dans ce prince aucune qualité
estimable , et je n'imagine pas qu'il soit jamais venu
à l'esprit d'un autre que Burnet d'établir une comparaison
entre le roi Charles II et l'empereur Tibère . Charles était
affable , gai , et sinon susceptible d'élévation dans les sentimens
, du moins exempt d'orgueil et d'insolence. Le mérité
de la politesse (que les stoïciens ont peut- être raison de
mettre au nombre des vertus morales , s'ils se contentent de
lui assigner un des principaux rangs ), ce mérite , dis-je , ne
lui a jamais été contesté. Il possédait à un degré très-remarquable
cette facilité de caractère , trop voisine du vice , s'il
faut en croire quelques moralistes sévères , mais qui n'en est
pas moins une qualité estimable, puisqu'elle contribue an
bonheur de tout ce qui nous entoure. Les secours qu'il donna
à la reine pendant les troubles suscités par les papistes pronvent
seulement qu'il n'était pas un monstre, mais sa conduite
envers son frère, quelque part que la politique puisse ci
JUIN 1809. 531
doive y réclamer, ressemble du moins beaucoup à de la
vertu.
« Le côté le plus honorable du caractère de Charles II paraît
avoir été son attachement à ses maîtresses et son affection
pour ses enfans et ses parens les plus proches . Sa
tendre sollicitude envers la duchesse de Portsmouth et Madame
Gwyn , qu'il recommanda , quelques heures avant de
mourir , à son successeur , doit l'honorer à tous les yeux ; et
ceux qui , par sévérité de principes , blåment une pareille
action, semblent confondre d'une manière bien étrange les
notions du vice et de la vertu. Les liaisons de ce prince pouvaient
avoir été criminelles ; mais au moment où la mort
s'apprétait à les rompre, l'intérêt touchant qu'il témoignait
encore pour le bonheur de celles qu'il avait aimées , doit
s'appeler du nom de vertu. Pour l'intérêt de la morale , ne
confondons pas les bonnes et les mauvaises actions , même
lorsqu'il est question d'un méchant homme. L'attachement
du roi Charles aù duc de Glocester et à la duchesse d'Orléans
paraît avoir été sincère. Attribuer , comme quelques historiens
l'ont fait , le chagrin que lui causa la perte du premier,
à des considérations politiques, fondées sur une prétendue
balance de pouvoir entre ses deux frères , me semble dans
toutes les suppositions un raffinement absurde ; mais lorsque
l'on réfléchit à cette extréme insouciance , qui fut dans tous
les tems , mais principalement dans sa jeunesse , le trait le
plus remarquable de son caractère , l'absurdité devient encore
plus évidente. J'ajouterai ( sans égard a l'insinuation de
Burnet et à l'opinion plus prononcée de Ludlow, qui supposent
unmotif criminel àsa tendresse pour sa soeur ) que je
n'ai rienpu découvrir qui motivat un pareil soupçon, et qu'il
est impossible d'y trouver le moindre prétexte dans le peu
qui nous restede leur correspondance épistolaire. Concluons
que Charles II était un méchant homme et un mauvais roi;
ne pallions pas ses crimes , mais n'adoptons pas des imputatious
fausses ou douteuses, dans la seule vue d'en faire un
monstre. »
VARIÉTÉS ÉTRANGÈRES .-Disette de papier.- Les observations
suivantes extraites du Monthly magasine , pourront
donner une idée de l'espèce de pénurie qu'éprouve l'Angleterre
, par l'effet même de la guerre qu'elle a provoquée,
et qu'elle continue à ses risques et périls .
«Nous sommes privés depuis long-tems de toute espèce
Lla
532 MERCURE DE FRANCE ,
de relation littéraire et scientifiques avec le Continent , et
( si l'on excepte quelques notices bien informes , bien insi
gnifiantes que nous fourni sent de tems à autre les feuilles
politiques de France que le hasard fait tomber entre nos
mains ) , nous nous trouvons dans l'impossibilité de faire
connaître à nos lecteurs les découvertes dans les arts et dans
les sciences qui se multiplient sur le continent d'Europe , et
dont leMonthly magasine est le premier, et depuis plusieurs
années , le principal moyen de communication.
>>>Dans l'intervalle d'un mois, qui s'est écoulé depuis notre
dernier Numéro , le papier a subi une augmentation de six
pour cent , de sorte que la même qualité de papier que nous
employions il y a douze ans , et qui nous coûtait alors
20schillings ( à peu près 24 francs )la rame , nous en coûte
aujourd'hui 35.
>>Cette prodigieuse augmentation, résultat nécessairement
de l'interruption de commerce avec l'Allemagne et la Hollande
, d'où nous tirions la matière première , nous autorise
à solliciter de nouveau , ceux qui prennent quelqu'intérêt au
bien-être de leur patrie , de diminuer , autant qu'il est possible,
la consommation du papier. Il résulterait une économie
, plus importante qu'elle ne paraît au premier coup
d'oeil , de la suppression de ces enveloppes cérémonieuses
que l'usage a introduites sans aucun objet d'utilité. Les administrations
pourrait encore , sans inconvénient , diminuer le
nombre des circulaires , auxquels il est tant de moyens de
suppléer.
>>>Les libraires de Londres , par suite de l'enchérissement
du papier , se sont vus contraints à publier beaucoup moins
de livres nouveaux , de manière que nous avons à lutter
contre la double disette des ouvrages nationaux et étrangers
. Quelque dommage qui puisse en résulter pour nousmême,
il est de notre devoir d'inviter les libraires des provinces
Britaniques à suivre l'exemple de ceux de Londres , et à
déjouerpar ce moyen, l'esprit de monopole et de spéculation
qui s'empare avec avidité de toutes les circonstances difficiles
où la nation se trouve , ou même qu'elle peut craindre.
>> On ne peut que faire des voeux pour que les commis
saires de l'impôt et les comités de parlement adoptent des
mesures propres à diminuer l'énorme consommation de
papier qui se fait dans leurs bureaux. En nous élevant
contre un abus qui décèle le gaspillage des deniers publics ,
nous avons sur-tout en vue de fixer l'attention du Gouvernement
sur les résultats plus graves qu'il peut avoir, si la
JUIN 1809 . 533
1
guerre se continue , et qu'on se trouve contraints par un
nouvel accroissement du prix du papier , à suspendre les
travaux des milliers d'artisans que la presse fait vivre. >>>
Femmes à vendre.
Au nombre des inconvéniens qui résultent des communications
entre la France et l'Angleterre , il faut encore
compter celui de recevoir trop tard les informations de la
nature de celle-ci; car nous ne pouvons nous dissimuler
que , vu l'ancienneté de sa date , l'avis que nous donnons dans
cet article , aux amateurs du continent , ne peut être pour
eux qu'un objet de pure curiosité. En annonçant aujourd'hui
, d'après l'Observateur anglais , du 10 novembre 1808 ,
qu'un maître cordonnier, nommé Smith , résidant à Kinsington-
Gravel , et un juif anglais demeurant à Londres ,
ont mis leursfemmes en vente , la corde au cou , au marché
de Smithfiel ; qu'un fabricant de Billingsgate a exposé la
sienne le mêmejour , avec la même formalité ; nous sommes
obligés d'ajouter , qu'à défaut de concurrence parmi les
acquéreurs , ces honnêtes marchands ont été forcés de
donner à vil prix des objets dont ils auraient pu , dans un
autre tems , tirer un parti plus avantageux ; ce qui prouve
entre beaucoup d'exemples, combien l'état de guerre est fatal
au commerce de l'Angleterre.
Spéculation du même genre.
Un autre journal anglais nous apprend que mylord B...y,
plaidant contre sa femme , accusée par lui d'adultère , apres
avoir prouvé le fait le plus clairement du monde , 1º par la
déposition d'une foule de témoins des deux sexes; 2º par
la lecture publique d'une correspondance olographe entre
elle et son séducteur le colonel de S....; a obtenu par arrêt
de la cour , en dédommagement de l'injure à lui faite , une
somme de 500 liv, sterlings , que le colonel a été condamné
àlui payer en sortant de l'audience. On se tromperait néanmoins
si l'on croyait que le noble lord eût mis à l'honneur
de sa femme et au sien, un prix aussi modique ; il n'appréciait
pas à moins de 4,000 guinées la réparation d'un
pareil outrage; mais le tribunal déilbérant sur le soupçonde
connivence qui s'élevait entre l'accusateur et l'accusée , ou
du moins sur la facilité débonnaire avec laquelle l'époux
outragé s'était prêté à son malheur , le tribunal , disonsnous
, a cru , sans injustice pouvoir réduire des 7 huitièmes
les prétentions de sa seigneurie,
534 MERCURE DE FRANCE ,
Combat singulier.
A la suite de cet article , le même journal rend uncompte
détaillé d'un combat très-remarquable qui avait eu lieu le
dimanche précédent sur la place de Newmarket , entre les
deux plus célèbres boxeurs que possèdent en ce moment les
trois royaumes. Une foule immense, dans laquelle se faisaient
remarquer beaucoup d'hommes et même de femmes de
qualite , assistait à cet agréable spectacle. Quelle que soit la
partialité de certaines gens en faveur des usages de nos
voisms d'outre-mer, nous doutons encore que le plus grand
nombre de nos lecteurs entendit , sans dégoût , un récit que
nous croyons devoir épargner à leur délicatesse : il leur
suffira d'apprendre qu'après une heure et demie du combat
Je plus opiniatre , le moins âgé des deux lutteurs cut la
gloire de briser d'un coup de poing les deux os maxillaires
de la mâchoire supérieure de son rival, et qu'il fut reconduit
en triomphe dans la voiture d'un sir baronnet a qui cette
victoire faisait gagner un pari de 300 guinées.
<<Peut on citer de pareils traits (s'écrie avec une noble
indignation le journaliste anglais qui rend compte de la vente
des femmes ! ) sans élever la voix contre un scandale public
qui dépose si hautement contre lajustice , l'humanité et la
pudeur de la nation anglaise ? En quel lieu (ajoute-t-il du
ton le plus comiquement amphatique ) voit-on chaque jour se
reproduire un spectacle aussi révoltant? sur ton sol noble et
chère Albion ; sur cette terre , qui , semblable à un soleil dans
le systéme politique du monde, se meut majestueusement
dans une orbite lumineuse de richesse , de gloire et de liberté!
L'orgueil anglais enchérit cette fois sur la vanité chinoise.
Les géographes de Pékin se contentent de placer la Chine au
milieu de la carte du monde , dont ils supposent que leur
pays occupe les trois-quarts ; plus généreux envers le sien, le
journaliste breton fait de l'Angleterre un soleil , et des
autres parties dn globe autant de petites planètes soumises à
P'influence de cet astre lumineux. Risum teneatis ! JOUY.
M. TUL. CICERO SAEMMTLICHE BRIEFE , übersetz und
erlaeutert von C. M. WIELAND. - Zurich , beyGessner.
RECUEIL COMPLET DES EPITRES DE CICÉRON , traduites et
expliquées par C. M. WIELAND.-Zurich, chez Gessner.
LORSQUE l'on se rappelle les nombreuses productions dont
Wieland a enrichi la littérature de son pays , lorsque l'on
JUIN 1809 . 535
se retrace tous les titres qui lui ont acquis le glorieux surnom
de Voltaire de l'Allemagne , on ne peut voir sans uu
vif intérêt cet illustre écrivain , parvenu à l'âge du repos ,
ne chercher de délassement que dans de nouvelles entreprises
littéraires. Il ne pouvait s'en présenter une à son
esprit qui lui procurat de plus douces jouissances , et dont
le résultat fût plus agréable à ses compatriotes , que celle
qu'il vient de terminer.
La traduction complète des Epitres de Cicéron a reçu
d'abord, en Allemagne, tout l'accueil que devait lui assurer
le nom de son auteur ; mais elle est aujourd'hui recherchée
avec un empressement qu'elle ne doit qu'à elle-même. On a
trouvé dans ce dernier ouvrage d'un homme de 75 ans ,
toute la force , toute l'ardeur juvénile (a dit un excellent
critique ) qui animent ses plus brillantes productions . Toujours
fidele , mais toujours élégant , on ne peut assez admirer
l'art avec lequel il a forcé sa langue à lui fournir des équivalens
, lorsque le mot propre tuait l'esprit de l'original . Il
est peu de passages de sa version qui , pris au hasard , et
rapprochés du texte , ne confirmassent cet éloge ; mais tout
ce qu'un critique pourrait dire , à ce sujet , ne peut valoir
le plaisir d'entendre Wieland lui-même. Nous allons traduire
quelques fragmens de sa préface , où l'on retrouve
cette finesse d'observation qui atoujours fait un des caractères
de son beau talent :
<<<Parmi tous les écrivains de la Grèce et de Rome , il
» n'en est point qui ait été , et qui soit encore , d'une utilité
» ou d'un intérêt plus général que Cicéron. Dans la multi-
» tude d'individus qui , depuis plus de trois siècles , ont reçu
>> quelque éducation libérale , on encompterait peu qui ne
» Ini aient été redevables de la première culture de leur
> esprit. J'oserais dire qu'il n'est peut-être pas de signe qui
> annonce avec plus de certitude unheureux naturel , etle
>> sentiment inné du beau et du bon , que le degré de goût
>> qu'apporte un jeune homme à la lecture des ouvrages de
> cet illustre romain. Jamais la nature ne fut aussi prodigue
>> de ses dons , qu'elle le fut envers cet homme extraor-
> dinaire ; jamais un mortel ne parvint à donner un si pro-
>>digieux développement à ses facultés morales.>>>
Après avoir démontré l'importance historique des Epitres.
de Cicéron , l'illustre traducteur ajoute :
« Quelque valeur , au reste , que l'on puisse attacher à
» ces lettres dans leur rapport avec l'histoire du tems', elle
» est , àmon sens , infiniment au dessous d'un autre mérite
536 MERCURE DE FRANCE ,
» qui leur est propre : c'est qu'elles nous font faire une con-
>> naissance intime avec leur auteur; elles nous dévoilent
>> entiérement son caractère ; elles nous font voir tour à
>> tour en lui le citoyen , l'homme d'Etat , l'orateur , et ce
>>qui est plus précieux , l'homme ; elles nous mettent enfin
> dans une liaison si étroite , si familière avec lui , que ce
>> serait trop peu de les comparer à un portrait tracé de la
>>main d'un habile artiste : c'est une empreinte prise sur le
>>nu.. Ceci s'applique spécialement aux lettres adressées à
» Atticus et à Quintus , ceux de ses amis dans le coeur des-
>>quels il a le plus souvent épanché le sien.>>>
<<Dans la partie de sa correspondance avec d'autres per-
>> sonnages ( c'est-à-dire , dans les lettres vulgairement appclées
ad diversos ) , nous le voyons tantôt enveloppé de la .
>> robe consulaire , tantôt derrière un voile plus ou moins
>> transparent , tantôt enfin couvert d'un masque qui nous
>>dérobe ses traits , chercher évidemment à échapper aux
>> regards indiscrets d'un ami faux ou peu sûr ; mais des
» qu'il se retrouve en présence de ceux dont il sait être
>>chéri , plus de voile , plus de masque. Sans le vouloir , et
» même sans y songer , il nous laisse lire jusque dans les
>> replis de son coeur ; il nous découvre son côté faible , sa
>> vanité , sa manie de briller , ses contradictions assez fré-
>> quentes avec lui- même , ses transitions rapides de la con-
>>fiance la plus absolue dans la prospérité , à la plus timide
>>irrésolution dans le péril , à l'abattement le plus complet
>> dans l'infortune ; son impuissance à résister à ceux qui
>> s'étaient emparés de son affection , ou qui par des avan-
>> tages importans avaient pris de l'ascendant sur lui ; en un
>> mot , il nous révèle si franchement , si naïvement toutes
2) les faiblesses inhérentes à son individu , qu'en faveur de
>> cette confiance même on se sent porté irrésistiblement à
>> lui pardonner tous ses défauts , comme de simples limites
>> de ses hautes qualités , ou comme les suites naturelles
>> d'une organisation singulièrement délicate , et d'une exces-
>> sive vivacité d'esprit. Qui , là même où il perd un peu
>> dans notre estime, nous sommes encore forcés de le trouver
>> aimable et séduisant . Si dans l'homme de la classe la plus
>> commune , la fréquentation nous fait quelquefois décou
> vrir un point qui nous le rend intéressant , que ne sera-ce
>> pas lorsqu'il s'agit d'un être qui , par la richesse de ses
>> attributs naturels , et par l'incompréhensible étendue de
>>l'usage qu'il en a fait , s'est placé au premier rang parmi
les hommes qui honorent leur espèce ?
JUIN 1809 . 537
«Si ces lettres confidentielles nous réconcilient si facilement
avec ses défauts , comment se défendre de lui
>>payer un tribut d'estime et d'affection , lorsque dans des
>> écrits où l'art , ni la politique , ni aucune considération
>> secrète n'ont eu part , nous reconnaissons , à la première
>> vue , le type inaltérable du plus heureux naturel: déli-
>> catesse exquise de sentimens , amour de la justice et de
l'humanité , modération , désintéressement , tendre et
>> profond attachement pour sa patrie , reconnaissance envers
>> ses bienfaiteurs , empressement zélé , abnégation de soi-
>> même pour secourir celui qui réclame son assistance ;
>> enfin tant d'autres vertus étrangères à ces tems de la plus
>> hideuse corruption ?>>>
>>
<<Eh ! que n'aurais-je pas encore à ajouter , si je voulais
>> considérer ces lettres sous d'autres points de vue; si je
>> voulais , par exemple , m'étendre sur une sorte de mérite
» qui élève Cicéron si fort au dessus de tous les autres
>> modèles du style épistolaire , c'est-à -dire , le talent mer-
>> veilleux avec lequel il sait prendre tous les genres , tous
>> les tons ? Quelle inépuisable richesse pour semer de la
>> variété sur le même sujet , pour revêtir la même pensée
>> de formes nouvelles ! Que d'originalité , que de charmes
>> dans les caprices mêmes de son esprit ! S'il plaisante , c'est
>> avec tout le sel de l'atticisme ; s'il veut verser le ridicule
» ou le blame , c'est par des allusions piquantes à des
>> passages d'Homère ou d'autres poètes grecs. Que d'objets
>> d'étude et d'admiration pour celui qui veut approfondir
>> les causes de cette fraîcheur de coloris , de ces grâces
> naïves , de cette facilité entraînante , qu'au premier aperçu
>> il semblerait si aisé d'imiter ! ut sibi quivis speret idem. »
Wieland a voulu que sa traduction réunît tous les avantages;
outre ceux qu'elle doit à son grand talent d'écrivain,
à sa parfaite connaissance de l'antiquité , elle en présente
unqui lui est pr pre, et que les lecteurs éclairés ne sauraient
trop apprécier : c'est l'ordre chronologique dans lequel il a
pris la peine de ranger toutes les lettres de Cicéron . Eparses,
jusqu'ici , sans aucun plan , n'ayant nul rapport avec les
époques où elles devraient cependant se rattacher , il est
résulté de cette confusion que trop souvent elles n'ont pas
offert les éclaircissemens qu'on aurait pu en attendre , ou ,
ce qui est pis encore , qu'elles ont été faussement interprêtées,
:
558 MERCURE DE FRANCE ,
Kleine romane , erzachlungen , anekdoten und miscellen ,
von Kotzebue : 4 baend.
Petits romans , contes , anecdoteset mélanges , par M. de
Kotzebue : 4 volumes .
Beaucoup de Français qui nejugent pas du mérite réel de
M. de Kotzebue d'après les 100 représentations de Misanthropie
et Repentir , et encore moins d'après l'empressement
de curiosité dont sa personne a été l'objet à Paris , reprochent
tous les jours aux Allemands de compter ce dramaturge au
rang des grands hommes qui honorent leur patrie. Jamais
accusation ne fut plus mal fondée : M. de Kotzebue est
tellement déchu en Allemagne , que peut-être même n'y
jouit- il plus de la scule réputation qu'on ne puisse lui contester
: celle d'avoir quelqu'esprit naturel. Fort peu considéré
de ses compatriotes, etn'habitant plus parmi eux, il ne pourra
du moins faire valoir contre les Allemands le fameux motif
de la haine burlesque qu'il a cent fois manifestée contre les
Français , en disant : « Comment voulez-vous que j'aime ces
>> gens- là ? Ils m'ont accablé de politesses et d'indigestions ? »
Pour donner un aperçu de l'opinion qui prévaut généralement
en Allemagne à l'égard de M. de Kotzebue , nous citerons
quelques passages du compte qu'a rendu de sa dernière
production un journal très-accrédité. ( Allg. Lit. Zeitung
v. Jena.)
<<Un trait caractéristique dont on est d'abord frappé en
>> parcourant les romans ou nouvelles de M. de Kotzebue ,
>> c'est ce manque total de plan, cette absence de toute espèce
>>de goût , cette prolixité de détails , ce flux de paroles
>>inutiles , tous défauts particuliers à l'auteur , et qui , lors
>>même qu'il a rencontré un sujet intéressant , rendent la
>>la lecture de son ouvrage pénible et même rebutante pour
>> touthomme doué de quelque délicatesse d'esprit. Dans la
>>folle espérance de donner plus de variété , plusde mouvementàsonstyle
, il fait de toutes les manières un monstrueux
>>mélange; il croit être neuf quand il abandonne sa plume
>> à tous les écarts de son imagination, original quand il a
>> franchi toutes les bornes, voluptueux quand ilest cynique.
> Se figurerait-on que dans un conte intitulé le Voyage de
>> Deux Amis , il n'a pas eu une prétention moindre que de
>> rivaliser avec Candide ? et il nous a donné du Voltaire à la
» Kotzebue. »
»
Un peu plus bas , le même critique s'égaye sur les préten
JUIN 1809 . 539
tions de M. de Kotzebue à joindre à tous ses titres celui
d'homme érudit. Dans la traduction d'un morceau français
qui fait partie des 4 volumes annoncés, ayant rencontré le
nom d'AAuulluu--Gelle , et ignorantque cet auteur conserve en
allemand son nom latin d'Aulus- Gellius, il en a fait, de son
autorité privée , un être nouveau qui s'appelle Aulu- Gella ,
et qui par ce moyen ne se trouve ni latin, ni français, ni
allemand.
M. de Kotzebue raconte avec une complaisance particulière
que Lamotte , pour échapper à la rage de ses envieux , eut
soin de garder l'anonyme , en faisant représenter une pièce
nouvelle. « De même, se hâte d'ajouter le Dramaturge , lors-
» que je donnai mon Octavie à Vienne , je m'enveloppai du
>> plus rigoureux incognito. » M. de Kotzebue se fait illusion:
il n'était pas un spectateur qui ne sût que cette tragédie
était de lui, et particulièrement la scène où Ctéopâtre , armée
d'un grand éventail de plumes , chassait les mouches qui
auraient pu troubler le sommeil d'Antoine, nonchalamment
étendu sur sonlit.
L'extrait d'un Journal du dernier roi de Pologne fait beaucoup
d'honneur au discernement de M. de Kotzebue. Une
des anecdotes qu'il paraît rapporter avec le plus d'intérêt ,
est celle où il montre le comte Louis de Cobenzel, vice-chancelier
de la cour d'Autriche , déguisé en grosse poule , et
défendant contre unrenard unebandede petits enfans habillés
enpoulets.
Comme si ce n'était rien encore que 4volumes da contes
et d'anecdotes , M. de Kotzebue promet au public d'en augmenter
considérablement le nombre par latraduction progressive
des Mémoires Etonnemment curieux d'un de ses
meilleurs amis. Cet ami , qu'il s'est fait dans son passage à
Casan, se nomme Iwan Iwanow Tschudrin. Cet homme
singulier , à ce qu'affirme M. de Kotzebue , étant tourmenté
du désir insurmontable de connaître la Chine , imagina de
s'y introduire en se donnant hardiment pour Chinois luimême.
Il fit la cour à une jolie chinoise qu'il épousa ; il examina
attentivement tout ce qui se passa autourde luipendant
18 ans, et quand il jugea en avoir assez vu, il vint reprendre
sondomicile à Casan, où il s'amusa à écrire une relation
qui ne ressemblera à rien de tout ce qui a été publiéjusqu'à
ce jour sur la Chine et les Chinois. Tout le monde semble
très-disposé à en croire M. de Kotzebue sur sa parole.
L. S.
540 MERCURE DE FRANCE ,
REVUE LITTÉRAIRE.
VIENNE.-Précis historique , Description , Gouvernement ,
Finances , Commerce. -A Paris , chez Latour , libraire ,
au Palais-Royal .
L'A PROPOS est chez nous le garant du succès ; il y a
vingt ans qu'une Notice historique sur Vienne n'eût présenté
aucun intérêt ; les circonstances actuelles donnent à
celle-ci un intérêt indépendant de son mérite littéraire .
Tout le monde sera , sans doute , curieux de connaitre avec
quelques détails l'histoire , la statistique et la description
d'une ville qui a honoré à deux reprises la valeur de nos
armées et la clémence de celui qui les commande.
Le petit ouvrage que nous annonçons , composé de trois
parties , contient dans la première , une notice historique
sur la fondation, les agrandissemens et les révolutions de la
ville de Vienne. L'auteur , remontant à son origine , en fait
un cantonnement régulier des Romains ( castra stativa ).
Vers la fin du douzième siècle elle a acquis par les soins du
duc Léopold VII , des accroissemens et des embellissemens
considérables . Rodolphe d'Habsbourg la soumit en 1276,
en fit la capitale du duché d'Autriche , dont il donna
l'investiture à son fils Albert Ior, et jeta ainsi les fondemens
de la grandeur de sa famille. Sans chercher à suivre l'auteur
dans tous les développemens historiques de son ouvrage ,
qui arrivent jusqu'à ce jour , nous nous bornerons à rapporter
une anecdote qui lui est sans doute échappée , et qui
prouve que , si la force de la maison de Lorraine avait
répondu à son ambition, elle aurait envahi depuis long-tems
la monarchie universelle .
On trouve sur plusieurs monumens en Allemagne ces
cinq lettres A. E. I. O. U. qui sont une énigme , dont peu
de gens savent le mot. C'est une devise qui fut donnée à
Rodolphe d'Habsbourg par un poëte du tems , et qui devint
depuis celle de ce. prince: elle contient les initiales des
mots de cette phrase : Austricæ est imperare orbi universo.
Les deux autres parties de ce petit opuscule contiennent
des détails topographiques et statistiques très-curieux , qui
supposent des recherches nombreuses sur les finances , le
commerce, les moeurs et le gouvernement de la ville de
Vienne , et qui , joints au mérite d'un style clair et précis ,
mêlé de réflexions judicieuses , le feront lire avec intérêt.
JUIN 1809 . 541
Ode sur la guerre présente, par J. M. Mossé. -Paris , chez
Ballard, rue J. J. Rousseau , N° 8.
IL faut toujours savoir gré à un poëte des efforts qu'il fait
pour chanter le triomphe de la patrie et de son prince ; et
si le talent ne répond pas au mérite de l'intention , on voit
encore le citoyen estimable , où l'on ne voit pas le bon
poëte. L'ode est d'ailleurs le genre de poésie qui exige le
plus d'inspiration , et où le travail supplée le moins à
Pinstinct poétique .
M. Mossé , comme de raison , cherche à nous prouver
dans sa première strophe , qu'il est possédé du délire pindarique,
il nous annonce que sous ses pas incertains il sent
trembler la terre , que l'athmosphère est en feu , que l'air
siffle , que ses cheveux se hérissent , enfin que tous ses sens
frémissent d'une sainte fureur : il assure tout , et ne
prouve rien.
Il serait trop long de relever les négligences que le délire
pindarique a fait commettre à M. Mossé ; nous nous bornerons
à lui faire apercevoir une faute qui désigne trop son
pays natal: il dit dans sa 7º strophe .
« Braves soldats français ! légions valeureuses ,
» Qui semblez de César , les troupes belliqueuses .
Sembler pris dans ce sens , est un gasconisme avéré. Nous
voudrions savoir maintenant, dans quel sens il prend le mot
triste , quand il dit :
>>Nous armons , prévoyant son infaillible perte ,
> Et d'Ulm et d'Austerlitz la campagne est couverte.
De ses tristes soldats .
Triste, est-il là opposé à joyeux? ou bien l'auteur a-t- il
voulu dire tristes soldats , comme on dirait triste poëte , pour
poëte médiocre ? ni l'un ni l'autre sens ne nous paraissent
dans ce cas fort poétique. Cette ode est en général faible
et manque de verve , d'élévation et d'idées : quelques
strophes cependant, ne sont pas dénuées d'harmonie. Nous
citerons la meilleure.
<<Notre armée a déjà des champs de la Bavière
«Explusé les Germains , et jonché la carrière
➤Des cadavres sanglans des ennemis vaincus.
«Decent foudres d'airain ils menaçaient nos têtes
:
542 MERCURE DE FRANCE ,
> Nous arrivons ! .... Soudain , honteux de leurs défaites ,
> Ils sont tous disparus . »
Les mots vaincus et disparus ne riment pas suffisamment
dans unė Ode.
VARIÉTÉS .
J. T.
SPECTACLES.-Opéra Buffa. L'Angiolina , rôle de début
de Mm Festa , n'était pas très bien choisi : l'Opéra serait
peut-être médiocre s'il était donné tel que son auteur l'a
écrit; Salieri peut avoir eu des inégalités , mais on a cru
devoir en faire un Pasticcio ; et tel qu'il est , il prouve
qu'il y a des degrés du médiocre au pire. Cet Opéra , gráce
àlabelle voix de Mme Festa, quieût pu briller dans un autre
ouvrage d'un bien plus vif éclat , a eu de suite de nombreuses
représentations très-suivies ; mais en s'y portant en
foule , les amateurs se réunissaient à dire : Nous accourons
pour la cantatrice ; bientôt , sans doute , nous viendrons
pour un bon Opéra et pour elle. Cet opéra était un avertimento
ai Gelosi , dans lequel Mme Festa a chanté deux fois
assez bien pour donner de justes regrets. C'est encore un
mauvais choix: comme c'est le second , onva penser que
Mme Festa manque de goût: la vérité est qu'elle manque
seulement d'habitude , et qu'elle connaît encore assez peu
le public qui la connaît déjà , l'apprécie dignement , et veut
encore l'estimer davantage. Tous les étrangers débutent
ainsi maladroitement. Ne se rappelle-t-on pas que l'inégale
, mais admirable Strina Sacchi , débuta dans deux
opéras dont le nom méme est à peine retenu ; il Furberia e
puntiglio , et le Pietra sympathica? Sonbeau talent y était
enfoui ;; qui l'aurait pu déviner ? personne , sans doute ;
aussi ce debut ne fut-il pas brillant ; Raffanelli , déjà connu ,
en obtint les honneurs ; le touchant et pur Lazzarini les
partagea , Mme Strina fut méconnue , et ne prit sa revanche
qu'avec le Matrimonio segreto , qui prit , dèsle premier
instant , le rang qui lui est irrévocablement assigné. N'en
doutons pas , Mme Festa possède un assez beau talent pour
ne pas ignorer long-tems quel usage le public de Paris veut
qu'on en fasse. On la cherche trop , on la désire trop , on
ne la possède pas assez dans la pièce nouvelle , dont les
petites proportions s'accordent mal d'ailleurs avec les intérêts
du théâtre. Cet opéra n'est qu'en un acte : on est
forcé de le faire précéder par un intermède , où un acteur,
JUIN 1809 . 543
tout seul sur le theatre , finirait , si l'on n'y prenait garde ,
par étre seul dans la salle , ou par le premier acte d'un
autre opéra. Ici je ne sais si l'on a fait attention à la manière
dont se perfectionne potre organisation musicale , mais ce
premier acte a été entendu isolément , sans réclamation ni
murmure; de zélés amateurs , ou des barbares en fait de
comédie , ont vu tomber la toile sans réclamation , et partager
une pièce en deux , sans mot dire. Il y a là certainement
ou des progrès dans l'art chéri de l'Italie, ou des pas
rétrogades dans notre raison dramatique : on peut choisir.
L'Avertimento ai Gelosi est une bouffonnerie dont le
sujet est emprunté de quelques scènes de Molière , qui peutêtre
les devait à un theatre étranger ; mais le sel du dialogue
s'est évaporé dans cette nouvelle Ecole des Maris. Un passage
cependant mérite d'ètre remarqué ; c'est un trait de caractère
de la part d'un poëte amoureux. Les nôtres avouent
quelquefois qu'Apollon a dicté leurs vers; celui-ci accuse
Apollon jaloux d'avoir volé les siens ; on voit la différence
qui existe entre la modestie française, et l'exagération des
métromanes ultramontains .
Rien de tout cela n'aurait peut-être été le sujet d'une
observation , si la musique eût eu plus de caractère , de
verve, d'originalité , un style plus varié , plus de mouvement
d'esprit, de comique et de vie ; allez , allez vite l'entendre,
aurions-nous dit ! et c'eût été là tout notre article. Mais
vous l'avez entendu déjà , vous à qui les partitions de Cimarosá
et de Fioraventi sont familières : cette musique aussi est
un pasticcio sous le nom d'un seul compositeur qui a retenu
trop d'idées de ses maîtres. Les preuves seraient ici trop
longues et trop peu intéressantes à fournir ; je les donnerais
au compositeur, si , placé près de lui , j'entendais son opéra ;
et, malheureusement pour lui, je ne serais pas le seul à lui
prouver une mémoire musicale exercée : mais il m'entendrait
applaudir avec sincérité un excellent quatuor , d'une
coupe très-heureuse et d'un beau style , des duo assez comiques
et un terzetto assez bouffon. Il me verrait reconnaitre
que de tous les dons , il a le plus précieux , eelui du chant et
de la mélodie , et que cette qualité même, sans donner naissance
à des idées toujours.originales , en produit toujours de
gracieuses.
Madame Festa joue et chante bien son rôle de paysanne
coquette. De graves personnages sont divisés d'opinion sur
son costume, qu'on trouve trop fidèle à la vérité et pas assez
fidèle aux grâces ; mais sur sa voix admirable , sur la beauté
544 MERCURE DE FRANCE ,
des sons qu'elle fait retentir , il n'y a qu'une opinion : sur la
nécessité d'un nouvel opéra , il n'y a qu'un voeu.
L
CHRONIQUE DE PARIS.
IL est rare qu'il s'écoule une semaine à Paris sans que les
théâtres ne nous enrichissent de quelque nouveauté. Celui du
Vaudeville nous a donné la semaine dernière une pièce en
un acte , intitulée : Arlequin sorcier. C'est à tous égards une
composition fort malheureuse . L'auteur transporte son héros
en Espagne , lui fait enlever la fille d'un alcade , le loge au
sixième étage , dans un galetas qu'habitait avant lui une sor
cière fort renommée. Arlequin découvre dans une armoire
tout l'appareil de la sorcellerie et se met à prophétiser : cette
idée pourrait fournir des scènes spirituelles et comiques ; l'auteur
n'en a tiré que des effets usés et rebattus. Les familiers
de l'Inquisition , l'arrivée imprévue de Cassandre et de
Gilles , un pâtissier et un chirurgien qui viennent réclamer
ce qui leur est dù ; voilà tout ce que son imagination lui a
fourni de plus saillant. La pièce a été très-mal accueillie , et
l'un des acteurs , en récitant son rôle , ayant dit : Faut-il
donc mourir aujourd'hui ? l'impitoyable parterre a répondu
cruellement : Oui, et cet arrêt paraît irrévocable.
Le sort des Capitulations de conscience , comédie en cinq
actes et en vers , jouée le 7 au Théâtre-Français, n'a pas été
heureux , quoiqu'on ait reconnu dans le cours de l'ouvrage
la touche d'un homme d'esprit familier avec l'art théâtral ,
et capable de prendre sa revanche avec honneur.
L'Opéra vient deperdre un sujet d'un talent distingué ; c'est
lejeune St. -Amand,danseur plein d'élégance et de grace, quia
succombé aux douleurs d'une longue et pénible maladie. On
rend généralement justice à sa bonne conduite et à ses excellentes
qualités. Il emporte avec lui l'estime et les regrets
de tous ses camarades.
Il est rare qu'un des théâtres des Boulevards s'enrichisse
d'un nouveau mélodrame , sans que son voisin ne cherche
aussitôt à rivaliser avec lui. Pour soutenir la concurrence
avec le Colosse de Rhodes , le théâtre de l'Ambigu-Comique
vient de faire jouer le Prince de la Newa. L'action se passe
dans un climat un peu froid; mais le génie d'un auteur de
mélodrantes sait tout réchauffer. Ce genre de pièces fait aujourd'hui
courir tout Paris ; car il nous faut des objets nouveaux,
et dans le besoin où l'on est de sensations fortes , on
préfère
JUIN 1809 .
DEPTDE L
545
préfère souvent les folies du mélodrame aux inestimable
combinaisons de la sagesse .
Quelques personnes néanmoins savent encore se contenter
de spectacles moins bruyans . Les amateurs des arts vont voir
avec beaucoup d'intérêt les tableaux sur glace de M. Dith ,
et le plan en relief du canal de Laug edoc. La peinture sur
verre fera le sujet d'un article de quelque étendue dans ce
journal.
Le plan en relief du canal de Languedoc est un ouvrage
d'une extrême patience et dont l'execution suppose beaucoup
d'application , de justesse et de connaissances. Ce pian
est l'image fidèle du canal de Languedoc. On y voit et dans
les plus exactes proportions tout ce que leg nie des Riquet
et d'Andreossy ont invente pour triompher d'une nature
rebelle. Il n'est pas une écluse , pas une fabrique , pas un
ruisseau , pas un arbre qui ne soit indique avec la pus
grande précision. Le jeu des machines y estimité avec une
fidélité qui fait le plus grand honneur aux auteurs de ce
plan. On le voit au Palais-Royal , où il occup plusieurs
salles.
۱
S.....s .
Annonce de quelques recherches scientifiques.
SANS vouloir donner trop de place aux sciences , dans ce journal qui
est plus particulièrement destiné à la littérature , nous croyons faire
plaisir à nos lecteurs en les entretenant quelquefois des nouvelles
découvertes. En effet , les personnes instruites , dans quelque genre que
ce soit , ont aujourd'hui le bon esprit de se plaire à tout ce qui est
intéressant; et si les sciences doivent gagner beaucoup à cette bienveillance
générale qui contribue à les répandre , on peut dire que les lettres y
trouveront aussi quelque avantage , puisque l'extension des idées et des
connaissances ne peut que contribuer à les perfectionner.
Pour nous conformer autant qu'il nous est possible à ce que nous
croyons être le goût du public , nous nous proposons de donner de tems
en tems un extrait des divers journaux spécialement consacrés aux
sciences . Nous bornerons ces extraits aux résultats susceptibles d'être
présentés avec intérêt à la généralité des lecteurs , et si cette condition
indispensable nous force quelquefois à omettre des résultats importans
ou des recherches utiles , nous prions les auteurs de ne voir dans notre
silence que l'impossibilité où nous nous sommes trouvés de rendre
leurs idées aussi clairement qu'ils l'auraient pu faire eux -mêmes.
Nous commençons aujourd'hui cette revue par les Numéros LXXIV
Mm
5.
cen
1
546 MERCURE DE FRANCE ,
LXXV des Annales du Muséum d'histoire naturelle , qui viennent
de paraître depuis quelques jours .
Çes Annales sont, en grande partie , formées de Mémoires composés
par les professeurs du Muséum. On y admet aussi des Mémoires étrangers
lorsqu'ils ont été lus devant l'assemblée des professeurs, et qu'elle les a
jugés dignes de l'impression . Cette collection forme déjà une suite du
plus grand intérêt pour les naturalistes , et le succès en a toujours été
tel que les talens et le soin des savans rédacteurs devaient le faire
espérer.
On trouve dans ce numéro un très-beau Mémoire de M. Cuvier , sur
les brèches osseuses , c'est-à-dire , sur des amas de terre , de pierre et
d'ossemens pétris ensemble , qui se trouvent dans les fentes de certains
rochers d'une nature particulière , principalement à Gibraltar et dans
plusieurs autres lieux des côtes de la Méditerranée. On en a découvert
à Cette, à Nice , à Antibes , dans l'île de Corse , sur les côtes de Dalmatie
, dans l'île de Cérigo , etc. M. Cuvier, par un examen approfondi ,
s'est assuré que tous les ossemens contenus dans ces brèches viennent
d'animaux terrestres herbivores , ou d'oiseaux , sans aucun mélange
d'animaux marins . Les coquilles même qui y sont quelquefois milées
sont terrestres , comme de limaçons , etc.: de plus , ce qui est fort
remarquable , le très-grand nombre de ces ossemens appartient à des
animaux connus , ou même dont les espèces existent encore aujourd'hui
sur les lieux. Il paraît que leurs débris sont tombés ainsi successivement
daps les fentes du rocher , mêlés avec les pierres qui se détachaient de
ces fentes ou de la surface , et qu'ils y ont été agglomérées par l'espèce
de ciment qui les réunit aujourd'hui. Ce phénomène est fort différent de
celui que présentent les grandes couches pierreuses régulières , où l'on
ne trouve que des animaux maintenant inconnus . La formation de ces
dernières paraît beaucoup plus ancienne , quoique celle des brèches
osseuses le soit aussi par rapport à nous , puisque rien n'annonce qu'il
sen forme encore de semblables dans l'état actuel du globe. On voit
aussi qu'elles n'ont point été pprrooduites ou occasionnées par une irruption
de la mer , puisque l'on n'y trouve aucun indice d'animaux marins. Il
est presque surperflu de dire que parmi tous ces ossemens on n'en a pas
trouvé un seul qui appartienne àl'homme. Cela estgénéralpour tous les
ossemens fossiles jusqu'à présent découverts.
D'après les caractères que M. Cuvier assigne aux roches qui contiennent
des brèches osseuses , je présume que l'on en devrait découvrir
Jans la montagne du Mongo , située en Espagne , près de Denia dans le
royaume de Valence. Le Mongo s'avance dans la mer , comme la montague
de Cette et le rocher de Gibraltar ; il paraît avoir la même composition.
Malheureusement , dans un séjour de plusieurs mois que nous
avons fait sur cette montagne , pour la mesure de la Méridienne , nous
n'avions point les indications précises que M. Cuvier donne aujourd'hui.
JUIN 180g . 517
!
Ceci me conduit à dire deux mots d'an Mémoire de M. Laroche ,
jeune naturaliste très-zélé qui a voyagé en Espagne comme adjoint à la
commission de la Méridienne . Il publie aujourd'hui les observations
qu'il afaites dans les îles Baléares et Pithiuses , sur les différens genres
de pêches usités dans ces îles , sur plusieurs espèces nouvelles de poissons
qu'il a rapportées , et principalement sur l'existence de ces animaux
dans les grandes profondeurs de la mer. M. Laroche prouve par ses propres
expériences , et par d'autres précédemment faites en Espagne
que l'on trouve encore des poissons à 660 mètres ou 2000 pieds de profondeur;
ce qui est sans doute bién remarquable , quand on pense qu'ils
supportent alors une colonne d'eau égale au poids de 62 atmosphères ;
mais leur corps , entiérement pénétré de liquide , contrebalance sans
effort cette énorme pression. Ainsi Pair contenu dans les cavités de notre
corps contrebalance celui qui pèse sur nous. La lumière du soleil, tota
lement interceptée par une épaisseur d'eau aussi considérable ne peutplus
pénétrer dans ces abymes . Il doit y régner une obscurité profonde ,
éternelle , et une température beaucoup plus basse qu'à la surface .
Cependant les espèces qui y vivent ont de très-grands yeux et il n'est
pas probable que la naturé les leur ait donnés inutilement. Out-ils la
facultéde recueillir , de concentrer dans cet organe le peu de lumière
qui peutyparvenir , et qui serait mille fois insensible pour nous ? ou bien
portent-ils dans leurs yeux mêmes quelque principe de phosphorescence
qui les éclaire et les guide à travers cette nuit profonde , dans laquelle
quelques espèces vivent sans en jamais sortir pour voir la lumière du
jour? Ce sont des phénomènes que nous ignorons . Ce Mémoire de
M. Laroche sera bientôt suivi d'un autre où il a réuni plusieurs autres
faits également curieux.
Enfin , nous rapporterons une observation très - intéressante de
M. Vauquelin. Dans les fusions de minerais de fer , il y a souvent des por.
tions de fonte qui se figent avant le moment de la coulée et restent parconséquent
attachés aux parois du fourneau . On trouve quelquefois dans
ces morceaux de fer, des cavités remplies d'une substance blanche, filamenteuse
, semblable à l'amianthe flexible . M. Vauquelin , en analisant cette
substance , a trouvé que c'était de la silice pure, c'est-à-dire , une des sub
tances que l'on croyait le plus dificilement fusibles . Il paraît qu'ainsi
exposée à une très- forte chaleur , elle se volatise , et qu'ensuite en se
condensant dans les parties du fourneau qui sont les moins échauffées ,
elle se dépose et cristallise sous la forme de filamens .
Ces deux Numéros contiennent encore d'autres Mémoires intéressans
JeMM. , Geoffroy , Thouin , Mirbel et Latreille , mais le défaut d'espace
nousprivé du plaisir d'en entretenir nos lecteurs . BIoT.
Mm 2
548 • MERCURE DE FRANCE,
ACADÉMIE ROYALE DES BEAUX-ARTS DE MILIN .
PROGRAMME. - L'Académie royale des Beaux-Arts invite
les artistes italiens et étrangers à prendre part au concours
qu'elle ouvre pour l'an 1810. Voici les sujets proposés :
Architecture.-Une vasteet magnifique galerie destinée
à recevoir les ouvrages choisis des peintres et sculpteurs du
Royaume , les statues des princes de la Maison royale , les
portraits des grands- officiers de la couronne , des ministres ,
des militaires et magistrats illustres. Les dimensions des
constructions et celles des dessins sont au gré des concurrens
. Les dessins comprendront au moins l'ichnographie générale
et l'ortographie interieure et extérieure.
Prix: Une medaille d'or de la valeur de soixante sequins.
Peinture.-Publius- Cornelius Scipion, rendant à Allutius,
prince des Celtibères , son épouse faite prisonnière par les
Romains dans la ville de Celtibère , et ajoutant à ce riche
présent tout l'or que ses pareus avaient déposé à ses pieds
pour la racheter. ( Tit . Liv. Decad. III, lib . VI, Cap.
XXXVII. ) Tableau sur toile, de 5 pieds de hauteur , sur
7 de largeur ( mesure de Paris ).
Prix : Une médaille d'or de la valeur de cent vingt
sequins .
Sculpture. Pyrrhus accompagné de Périphante et
d'Automedon, suivi d'une troupe de soldats armés de haches,
abattant les portes du palais de Priam. ( Virg. Eneid. liv. II.)
Bas- relief en terre cuite de 2 pieds de hauteur sur 4 de
largeur.
Prix : Une médaille d'or de la valeur de trente sequins.
Gravure. - La gravure en cuivre d'un ouvrage d'un bon
maitre , qui n'ait pas encore été bien gravé. La dimensionde
la planche sera au moins de 60 pouces carrés. L'auteur sera
tenu d'en envoyer six épreuves avant la lettre , avec un certificat
en bonne forme , qui atteste que l'ouvrage n'a point
été publié avant le concours , ni présenté à aucun autre.
Prix : Une médaille d'or de la valeur de quarante sequins.
Dessin de figures - Ulysse , après avoir recueilli le sang
des victimes dans la fosse creusée par lui sur les rives des
fleuves infernaux , en éloigne avec son épée les ombres qui se
sont approchées , et entr'autres celle de sa mère ,jusqu'à ce
sang ait été goûté par le devin Tiresias , dont il attend
JUIN 1809 . 549
ㅂ
>
l'oracle sur son retour dans sa patrie. ( Odyssée , liv . X
et XI. ) La grandeur de ce dessin sera au gré des concurrens
.
Prix : Une médaille d'or de la valeur de trente sequins .
Dessin d'ornement.-Une cheminée magnifique et convenable
à l'appartement d'un prince, avec tout ce qui sert au
foyer , comme chentes , pelle , pincettes et soufflet. Les parties
et leurs détails seront dessinés sur des feuilles séparées et
eu grand comme pour l'exécution .
Prix : Une médaille d'or de la valeur de vingt sequins.
CONDITIONS GÉNÉRALES.-Tous les ouvrages destinés au
concours devront être remis au secrétaire ou au concierge de
l'Académie , par une personne chargée de ce soin de la part
de l'auteur , et avant la fin d'avril 1810 , terme de rigueur.
Chaque ouvrage devra porter une épigraphe , et être
accompagné d'un billet cacheté , contenant les nom , prénom,
patrie etdomicile de l'auteur , avec la même épigraphe .
Ce billet ne sera ouvert qu'autant que l'ouvrage serait couronné.
Il faudra aussi envoyer une description qui indique
l'intention de l'auteur dans l'exécution de son ouvrage.
ACADÉMIE DES JEUX FLORAUX.
TOULOUSE. Programmepour le Concours de 1810. - L'Académie
a célébré sa fête du 5 mai , et a fait la distribution des prix avec la
solennité ordinaire .
Le prix de l'Ode qui est une Amaranthe d'or , a été remporté par
M. Auguste Rigaud, Négociant , membre résident de la Société libre des
Sciences et Belles- Lettres de Montpellier.
Les autres prix de Poésie ont été réservés ; mais PAcadémie a couronné
trois discours , dont le sujet était l'éloge de P.-Paul Riquet, auteur
du canal des deux mers .
Le prix de l'année qui est une Églantine d'or , a été remporté par
M. J.-B. Lapene de S. -Gaudens , étudiant en droit .
Un prix réservé qui est aussi une Églantine d'or , a été obtenu par
L.-A. Decampe de Narbonne , professeur de Belles-Lettres à Toulouse.
L'auteur du troisième discours M. Pague chef de bureau à la Préfec .
ture , a obtenu une Violette d'argent , à titre d'encouragement.
L'Amaranthe vaut 400 francs ; l'Églantine 450; la Violette 250; le
Soucí 200 ; le Lys 60.
L'Amaranthe est destinée à une Ode ; l'Églantine à un Discours en
Prose; la Violette àun Poëme ou àune Epitre; le Souci à une Eglogue,
550 MERCURE DE FRANCE ,
ou à une Idylle, ou à une Élégie : le Lys à un Sonnet ou à un Hymne, qui
doivent être nécessairement en l'honneur de la Vierge.
Pour les autres prix de poésie le sujet est au choix des auteurs .
Le 3 de mai 1810 , l'Académie auta dix prix à distribuer : une
Amaranthe, trois Violettes , deux Soucis , deux Lys , et deux Églantines .
Elle donne pour sujet du discours les avantages que les poètes et les
orateurs peuvent retirer de l'étude approfondie des Livres Saints et
de la Littérature ancienne .
Le concours sera ouvert jusqu'au 15 février 1810 inclusivement .
Les auteurs qui voudront concourir feront remettre , par quelqu'un
qui soit domicilié à Toulouse , trois exemplaires de chaque ouvrage à
M. Poitevin , ancien avocat , secrétaire perpétuel de l'Académie , qui en
fournira un récépissé . Ces trois exemplaires sont nécessaires pour le premier
examen qui se fait séparément dans trois bureaux. Ilest inutile d'y
joindre un billet cacheté contenant le nom de l'auteur. Chaque exemplaire
sera désigné non seulenent par le titre de l'ouvrage , mais encore
par une devise que le secrétaire perpétuel inscrira sur sou registre ,
ainsi que le nom et la demeure du correspondant de l'auteur.
Les fonctionnaires publics de Toulouse se font un plaisir de remettre
au secrétariat de l'Académie , les ouvrages qui leur sont adressés par
Jeurs collègues des autres villes , pourvu qu'on ait soin d'affranchir les
lettres et les paquets .
Tout ouvrage qui blesserait les moeurs, la religion ou le Gouvernement,
est rejeté du concours . L'Académie rejette aussi les ouvrages qui ne sont
que des traductions ou des imitations : ceux qui seraient écrits en style
marotique ou qui contiendraient quelque chose de burlesque , de satirique
ou de familier ; ceux qui auraient été présentés aux Jeux Florans ,
ou à d'autres Académies ; ceux qui auraient été publiés ; et le prix ne
serait pas délivré à l'auteur qui l'aurait obtenu, s'il publiait son ouvrage
avant la distribution.
Après l'adjudication des prix , l'avis en sera donné assez tôt pour que
chaque auteur , s'il est à Toulouse ou aux environs , puisse venir recevoir
leprix qui lui est destiné , et lire lui-même son ouvrage.
R
Ceux qui ne viendront pas eux-mêmes doivent envoyer à une personne
domiciliée à Toulouse , une procuration en bonne forme , dans
laquelle ils se déclarent auteurs des ouvrages réclamés en leur nom.
On ne peut remporter que trois fois chacun des cinq prix que l'Académie
distribue .
Les auteurs couronnés pourront en demander une attestation au
secrétaire perpétuel , qui la leur donnera attachée à Foriginal de chaque
ouvtage sous le contre- scel des Jeux-Floraux .
Ceux qui aumont remporté trois fleurs , autres que le Lys , et dont une au
moins soit l'Amaranthe , pourront obtenir des lettres de Maître ès Jeux
Floraux, qui leur donneront le droit d'assister et d'opiner avec les
JUIN 1809 .
1
551
académiciens aux assemblées publiques et particulières , concernant le
jugement des ouvrages , l'adjudication et la distribution des prix.
Ceux qui auront remporté trois fois le prix du discours , pourront
obtenir aussi des lettres de Maître ès Jeux Floraux .
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES .
PARIS.- La Société philotechnique, composée de plusieurs
membres de l'Institut des differentes classes , de savans ,
d'hommes de lettres et d'artistes distingués , a tenu sa séance
publique , le 4 de ce mois .
Cette séance a été ouverte par un Rapport sur les travaux
de la Société pendant le dernier trimestre. Parmi les ouvrages
des membres de la Société , le rapporteur a particulièrement
cité le Chevalier d'Industrie , de M. Alexandre Duval , comédie
qui , malgré d'injustes critiques , continue d'attirer
Ia foule , et obtient toujours le plus brillant succès; la tragédie
d'Hector, par M. Luce de Lancival; l'opéra de la Mort
d'Adam , par MM. Guillardet Lesueur ; l'Histoire des
Inquisitions , par M. Lavallée; la seconde édition de l'Eloge '
de Corneille , par M. Victorin Fabre , etc. Le rapporteur ,
M. Mangourit , s'est ensuite étendu sur un ouvrage encore
inédit , que l'auteur , M. Victorin Fabre , avait communiqué
à la Société dans les séances particulières. Le titre suffit pour
en faire connaître l'importance ; c'est une introduction à
l'histoire moderne de l'Europe .
Les lectures particulières ont succédé au rapport. L'auteur.
de l'ouvrage dont nous venons de parler , a lu un morceau
d'un genre bien différent. C'était un fragment de Filine,
poëme en quatre chants. Cette lecture a été couverte d'applaudissemens.
C'était un jour de triomphe pour les fragmens. Celui que
M. Bouilli a extrait d'un ouvrage intitulé : Contes à na fille,
qu'il se propose de publier , a obtenu le succès le moins
équivoque. Les Contes à mafille sont des moralites utiles ,
cachées sous le voile des fictions . M. Bouilli les dicte à sa
fille elle-même , et semble les composer avec elle .
M. Millevoye a lu un Discours en vers , très-bien tournés,
sur les Jalousies littéraires . Nous croyons ce morceau déjà
imprimé ; M. Rabotcau , trois fables écrites avec soin, et , ce
qui vaut mieux, avec originalité ; M. Deliveu , une imitation
energique du Discours de Régulus dans l'ode 5º du 3 livre .
d'Horace ; M. Lemazurier une pièce de vers dans le
genre satirique , intitulée : Conseil à mon cousin Nicolas ;
,
552 MERCURE DE FRANCE ,
M. Le Bouvier des Mortiers, un Mémoire de Physiologie
végétale.
La séance a été agréablement terminée par une sonate et
des variations exécutées sur la harpe , avec accompagnement
de basse et de violons , par Mhe Simonin-Pollet.
POLITIQUE .
Paris , 9 Juin .
M. le maréchal , duc de Montebello , a succombéle 31 du
mois dernier : treize blessures , glorieusement reçues en
combattant dans trois parties du monde , rendaient plus
dangereuse encore celle dont il fut atteint à la bataille d'Esling.
Une fièvre pernicieuse s'est déclarée et a privé l'armée
d'un de ses plus illustres capitaines. Il a pu faire ses
adieux à l'Empereur, et lui renouveler les expressions touchantes
que son coeur lui avait dictées sur le champ de
bataille. L'Empereur a pu l'entretenir une heure , le jour
même de sa mort. Les regrets de son prince , qui le nomma
constamment son ami , sont le plus beau monument élevé
à sa gloire : ils sont l'expression honorable de ceux de la
nation et de l'armée. Le corps du maréchal sera embaumé
et transporté à Paris où ses obsèques auront lieu avec toute
la solennité due à son rang et plus encore à ses éminens
services , à son noble caractère , à sa loyauté parfaite , à
son dévouement inaltérable et constant. Les braves disaient
de lui qu'il était brave tous les jours : sa famille et ses amis
rediront qu'il était bon à toute heure , et qu'une admirable
réunion de qualités faisait reconnaître le meilleur époux et
le meilleur des pères , dans le plus intrépide soldat , daus
un guerrier d'une ardeur et d'une impétuosité indomptables
; sa modestie était égale à la grandeur de ses services ,
et sa franchise à la pureté de son âme . On recueillera avec
empressement les traits qui honorent sa générosité et son
désintéressement; des actions d'une délicatesse parfaite ;
des pensées d'un sens exquis , exprimées d'une manière
vive et piquante ; c'est de lui qu'on pourra dire : que tout
le monde l'admirait sans en étre jaloux. La duchesse , son
épouse , l'une des femmes les plus faites pour être présentées
comme les modèles de leur sexe , était partie sur le
champ , accompagnée de son père , pour porter à son époux
tous les soins qu'il eût tant aimé à recevoir d'elle : on
JUIN 1809 . 553
ignore en quel Neu elle aura été arrêtée dans son douloureux
voyage .
Legrand quartier-général est toujours à Ebersdorf. Les travaux
pour la reconstruction des ponts de ce fleuve , ont encore
une fois été emportés par le courant du Danube , les
bateaux , les bois , les moulins détachés de l'autre rive : ils
ont été repris une troisième fois avec plus de précautions
encore ; ils sont achevés : des ponts volans sont jetés , des
estacades formées ; bien plus , des croisières sont établies
dans les îles du Danube pour assurer les travailleurs et favoriser
les communications ; et l'on remarquera peut - être
commeune preuve nouvelle de ce génie qui embrasse l'ensemble
d'un vaste plan , et saisit tous les plus petits détails
; on remarquera , dis-je , que des équipages de marins
formés à Boulogne , ont été avec l'armée transportés à
Vienne , et naviguent maintenant sur le Danube. L'armée
maneuvre librement sur l'une et l'autre rives : les travaux
de la tête du pont , formée sur la rive gauche , sont immenses.
Cet ouvrage formidable aura 1600 toises de développement.
L'armée marque glorieusement par ces travaux
respectés de l'ennemi , sans doute hors d'état de les troubler
, qu'elle est restée maîtresse de ses positions dans les
journées du 21 et du 22 , et maîtresse du fleuve qu'elle avait
passé , et qui s'est refermé derrière elle , sans ébranler son
courage. L'Empereur a constammentvisité ces ouvrages , et
passé en revue les corps chargés de leur protection. Tous
les rapports s'accordent à dire que l'armée autrichienne a
été écrasée dans ses attaques réitérées ; l'élite de cette armée
a péri ; son inaction le prouverait sans doute , si les
rapports ne l'attestaient pas .
Vienne est tranquille; une agitation passagère dans la
journée du 21 et 22 a bientôt été calmée : quelques prisonniers
ont eté enlevés ; la modération et la fermeté du gouverneur
ont suffi pour tout calmer : l'immense majorité des
Viennois sait ce qu'elle doit au vainqueur , et ce qu'elle
doit à ceux qui devaient la défendrc . Les vivres commenceat
à y devenir rares : le pain et le viny sont encore en
très -grande abondance , mais la viande arrive moins facilement.
Les moulins construits sur la rive gauche , pour la
subsistance de la capitale , ont été détruits par les Autrichiens
eux-mêmes peu inquiets d'affamer leurs compatriotes
: un touchant rapprochement est fait , à cet égard ,
dans le dernier bulletin ; les paroles en sont bien dignes
d'être retenues : Ce n'est pas ainsi, y est-il dit , que se con-
,
-
1
551 MERCURE DE FRANCE ,
duisait notre Henri IV donnant lui-même des vivres à sa
capitale qu'il tenait assiégée.
Le 27, une agréable nouvelle a été portée à l'Empereur :
l'aide-de-camp du prince vice-roi , le capitaine Bataille , a
paru au quartier-général , annonçant que le prince était entré
à Bruck et s'était réuni au général Lauriston. Les deux
corps d'armée en marche , à la rencontre de l'un de l'autre ,
n'avaient point de leurs nouvelles depuis douze jours . La
reconnaissance de leurs premiers postes a donné lieu à des
scènes que le caractère français rend toujours intéressantes .
,
Un honorable témoignage est rendu au prince vice - roi .
Il amontré dans cette campagne , porte le treizième bulletin
, un sang-froid et un coup-d'oeil qui présagent le grand
capitaine . Il a poussé devant lui l'archiduc Jean avec cette
infatigable activité , le caractère distinctif de cette grande
école de guerre à laquelle il a été élevé. Il ne l'a pas laissé
respirer un moment, la constamment atteint dans sa fuite ,
èt à force de rompre des arrière-gardeś , a réduit à 20 ou
25,000 hommes au plus , cette belle armée qui était descendue
en Italie , précédée de provocations à la révolte , et de
toutes les manoeuvres de la séduction . Les proclamations ont
été sans effet ; les manoeuvres ont été vaines : l'Empereur ,
dan's la correspondance même des agens de l'insurrection
a trouvé des preuves touchantes de la fidélité de ses sujets :
les peuples de la Piave , du Tagliamento , du Frioul avaient
revu les Autrichiens avec terreur ; ils ont salué avec des acclamations
de la joie la plus vive le retour de l'armée triomphante
et libératrice . Les habitans se sont montrés les frères
du soldat français et italien , l'ont aidé dans ses travaux ,
soutenu dans ses fatigues , guidé dans sa marche , secouru
dans ses besoins . Les régimens italiens , qui de Milan
avaient été portés à Ostrolenka , de Pologne à Madrid , et
d'Espagne sur les bords de l'Isonzo , ne se distinguent plus
des vieilles bandes françaises : le tribut d'éloges qui leur est
payé se termine par ce trait remarquable : « les peuples
d'Italie marchent à grands pas vers le dernier terme
d'un changement. Cette belle partie du continent où
s'attachent de si grands et de si illustres souvenirs , que
la cour de Rome , que cette nuée de moines , que ses
divisions avaient perdue , reparaît avec éclat sur la scène
du monde.
77
"
71
77
21
L'Empereur a dit aux soldats dé l'armée d'Italie : Soyez
les bien venus; je suis content de vous . Sa proclamation applaudit
à leur courage au passage de la Piave , aux combats
JUIN 1809 . 555
!
de Saint Daniel , de Tarvis , de Gorice , aux assauts de
Malborghetto et de Preval , enfin aux combats de Saint-
Michel où le corps de Jellachich détruit , n'a plus laissé
de barrières entre les deux armées françaises . Soldats , y
est-dit encore , cette, armée autrichienne d'Italie , qui un
moment , a souillé par sa présence mes belles provinces ,
qui avait la prétention de briser ma couronne de fer ,
battue , dispersée , anéantie , grâces à vous , sera un exemple
de la vérité de cette devise : Dio la mi diede , guai a chi
la tocca .
Le prince vice-roi s'est rendu de sa personne au quartiergénéral
impérial ; son armée a marché sur Vienne. L'aile
droite, victorieuse à Laybach sous les ordres du général
Macdonald , suit ce mouvement combiné avec celui du duc
de Raguse qui a culbuté le corps envoyé par l'archiduc Jean .
Trieste a été enveloppée par ce double mouvement , et est
tombée sans défense avec ses immenses dépôts de marchandises
anglaises . Le résultat de ces marches a cerné tellement
les forces ennemies et les a coupées avec tant de bonheur
, qu'après la défaite de Jellachich , ses colonnes erraient
sans direction et sans ordre , et tombaient de toutes
parts au pouvoir des nôtres . C'est dans ces circonstances
que l'intelligence et le caractère de l'officier français se déploient
avec un rare avantage , et multiplient les succès
dus au courage par ceux dus au sang-froid et à la présence
d'esprit . Un officier d'état-major , nommé Mathieu ,
envoyé par le vice-roi sur la route de Saltzbourg , trouva
un bataillon autrichien égaré avec ses pièces ; il n'avait avec
lui qu'un dragon d'ordonnance , et tous deux semblaient
n'avoir qu'à se rendre. Sans doute le souvenir du grand
exemple de Lonado se présenta à l'officier : il marche à la
colonne , lui montre les ordres de son général qui attestent
la défaite de Jellachich , la somme de mettre bas les armes
devant les forces qui le suivent : on lui obéit . Plus loin ,
2,000 hommes de milices reçoivent de lui la même sommation
, et près de 3,000 hommes capitulent devant un
officier et une ordonnance .
Le corps d'armée du prince de Ponte - Corvo a quitté
Lintz , et se porte sur Vienne : il laisse à la défense des
ouvrages qui défendent le passage du Danube , les Wurtemburgeois
qui , à l'affaire du 27 , se sont couverts de
gloire en défendant ce point attaqué par les Autrichiens ,
dont le but était de faire une diversion utile. Le général
Collowrath voulait pénétrer sur la rive droite , inquiéter les
!
556 MERCURE DE FRANCE ,
derrières de l'armée française , et chercher à se mettre en
communication avec les rebelles du Tyrol ou les corps en
retraite de l'armée d'Italie . Il était instant que cette tentative
hasardeuse fût vivement repoussée. Le prince de
Ponte-Corvo a fait échouer tous les plans de l'ennemi , lui
a pris 2,000 hommes , une partie de son artillerie ; quelques
jours après , 100 coups de canon , tirés de ces mêmes
ouvrages de Lintz , si bien défendus , ont appris auxAutrichiens
la nouvelle de la jonction de l'armée d'Italie . Le duc
de Dantzick ramène aussi près de l'Empereur , la brave armée
bavaroise victorieuse des rebelles du Tyrol , et les
divisions françaises combinées avec elle ; parmi les corps
sous les ordres du général Beaumout , qui ont pu aussi se
mettre en marche pour l'Autriche , on compte 3,000 dragons
; ces forces laissent en réserve l'armée du maréchal de
Valmy dont plusieurs divisions sont déjà complètement organisées
, prêtes à se porter où les mouvemens de quelques
partisans sans moyens , sans plan, sans ensemble , pourraient
les rendre nécessaires .
Parmi les partisans , on ne nomme plus ce Schill , dont
on a beaucoup trop parlé , et dont les gazettes ont à l'envi
grossi l'existence éphémère , et la triste renommée ; on ne
sait encore quel point de la côte il a gagné : son exemple
n'était pas fait pour trouver un imitateur : il en a trouvé un
cependant dans la personne du prince de Brunswick-Els ,
fils du dernier duc , mort de ses blessures reçues à Jéna.
Sorti de la Bohême avec quelques mille hommes , et la
mission spéciale donnée par l'ancien électeur de Hesse de
lui reconquérir des provinces à gouverner , et des soldats à
vendre , il s'est présenté sur les frontières de Saxe , par
Zittau , où il avait prétendu établir un quartier- général.
Voici un échantillon des nouvelles que ses proclamations
répandent sur sa route .
« Les habitans de Vienne se défendent , 100,000 Hon-
>>grois ont pris les armes ; le général Legrand a été pris :
les armées françaises manquent de vivres. Les Hongrois
» sont à Marienzele , le général Collowratz a pris Lintz.
Le général Jellachich est à Munich , et le général Chasteler
est réuni aux Suisses . "
"
ת
On voit que le nom de l'auteur de cette proclamation
s'attache à un genre de productions peu honorables ; c'est
défaut de famille d'en signer de semblables , dictées
par une haine aveugle , et une insatiable soif de domination
et de vengeance. Précédé de ce pamphlet , M. de
un
JUIN 1809. 557.
Brunswick a fait mine d'inquiéter Dresde , d'où un corps
de Saxons est sorti sous les ordres du général Dyhen : on
a appris qu'il était rentré en Bohême. Le corps d'armée
formé à Erfurt , sous les ordres du roi de Westphalie ,
garantit la Saxe de toute incursion : dans ces circonstances ,
si quelques déserteurs , quelques bandes se forment sous
les ordres d'un partisan , dans l'éspoir du pillage , il est
à remarquer que , sur différens points , les habitans , éclairés
sur la nature des intentions de leurs libérateurs , prennent
les armes contre eux , les surprennent dans leurs
marches furtives , et les livrent à l'armée. Les Bavarois ont
sur-tout donné , à cet égard , des preuves de zèle , de courage
et de fidélité : on citeun trait de dévouement des habitans
de Neubourg sur le Danube. Quatre mille prisonniers
Autrichiens allaient se soustraire à une faible escorte wurtemburgeoise
. Les habitans se sont réunis , ont pris les
armes et ont assuré la marche du convoi prisonnier.
,
Les derniers bulletins officiels ne parlent ni de l'archiduc
Ferdinand ni des Polonais qui le poursuivent dans sa rétraite
en Gallicie. Cependant on sait , par la voie de Saxe
qu'après une attaque extrêmement vive , où les Polonais
ont déployé leur courage et leur valeur accoutumés , la ville
de Sandomir a capitulé. L'ennemi a perdu beaucoup
d'hommes et des magasins considérables . La cavalerie
polonaise s'étend vers Lemberg , et fait des mouvemens
sur Cracovie . Chemin faisant , elle délivre des prisonniers
que les Autrichiens emmenaient dans leur retraite . Ces
affaires ont été glorieuses pour les Polonais ; mais leur armée
regrette la perte du colonel Lubomiski tué à la tête de
son régiment , jeune prince dont on peut se rappeler que
le pinceau brillant de madame Lebrun avait rendu la beauté
célèbre.
Les dernières nouvelles de Madrid ne font mention que
d'un voyage de S. M. à Tolède , et de quelques actes de
son administration. On regarde l'expédition des Asturies
comme entiérement terminée , et le Nord de l'Espagne
comme totalement pacifié. On a reçu avec , une vive allégresse
, la nouvelle des triomphes de la Grande-Armée ;
ils ont été l'objet d'une solennité religieuse et d'une fête
publique à Sarragosse . Les lettres de Séville parlent d'un
ridicule décret de la junte contre les cavaliers espagnols
prévenus de se battre avec peu de courage et de sacrifier
l'infanterie ; après ce décret , on assure que la junte, en reconnaissant
son insuffisance , a pris le parti de la retraite ;
558 MERCURE DE FRANCE ,
des lettres de Cadix parlent de la mise en liberté de tous les
Français détenus prisonniers ; quant à la position des armées
sur le Tage , on présume , et les papiers anglais le
déclarent , que les divers corps du duc de Bellune et de
Dalmatie ont fait leur jonction , et présentent aux Anglais
descendus , et aux Portugais , une force très-imposante .
Les nouvelles anglaises font connaître qu'un nouveau
traité a lié l'Autriche à la cause du cabinet de Londres ,
que les secours à donner ne sont cependant pas stipulés encore.
L'Autriche avait passé par dessus cette formalité , et
déjà des traites avaient été présentées ; elles ont été provisoirement
refusées . Provisoirement , cependant l'Autriche
livre ses provinces au ravage de la guerre , répand le sang
de ses sujets , et compromet à jamais son existence , tandis
que le parlement délibère sur la nature , la quotité des subsides
, et les termes de leur paiement.
La même indécision, le même défaut de franchise,de la
part du cabinet anglais se font remarquer dans ses transactions
actuelles avec les Eſats -Unis . L'envoyé anglais
M. Erskine déclare à Philadelphie , que les ordres de son
gouvernement relatifs aux relations commerciales avec les
Etats-Unis , sont révoqués , à dater du 10 juin prochain ; le
président proclame en conséquence , qu'à dater de cette
époque le commerce avec laGrande-Bretagne pourra être
renouvelé ; mais aussitôt que cet acte futconnu à Londres,
le gouvernement sans démentir son envoyé , ne confirma
pas sa transaction; M. Canning a avoué qu'on a conseillé à
S. M. de ne pas la reconnaître . On a craint la concurrence
du commerce américain , au préjudice de celui de l'Angleterre
, et la prompte arrivée en Europe des cargaisons
toutes prêtes dans les ports d'Amérique ; un ordre du conseil
a donc paru , interprétant la transaction d'une manière
à en laisser l'effet ou nul ou incertain; nous ne pouvons
à cet égard entrer dans des détails plus précis , mais
ils appellentl''aatttteennttiioonn des personnes intéressées aux hautes
relations commerciales .
Lá diète de Stockholm continue ses opérations . Un discours
du régent , duc de Sudermnnie , a été rendu public ;
il rend compte des premières opérations de la régence ,
qui toutes ont eu pour but le rétablissement de la paix. II
annonce qu'il espère y parvenir , si la nation toute entière
est convaincue que son salut dépend de son union , de sa
prudence et de sa sagesse . Le bruit de l'élévation du duc de
Sudermanie au trône de Suède a couru dans le Nord :
1
1
1
JUIN 100g . 559
rien d'officiel n'a paru à cet égard. Les dispositions russes
ne paraissent point encore pacifiques et amicales . Le régent
, dans son discours , n'a point parlé des Anglais ,
dont les dispositions dans la Baltique , contre les îles danoises
, sont toujours l'objet de nouvelles contradictoires .
La marche des Russes sur la Pologue autrichienne est tou
jours confirmée par toutes les nouvelles de Saxe et deVarsovie.
ANNONCES .
OEuvres diverses de l'abbé Radonvilliers , de l'Académie française ,
précédées du discours prononcé par S. Ex. Mgr. le cardinal Maury, lê
jour de sa réception dans la Classe de la langue et de la littérature
française de l'Institut de France ; publiées par Fr. Noël , inspecteurgénéral
de l'Université impériale , et membre de la Légion d'honneur .
-Trois vol. in-8°. - Prix , 12 fr. , et 15 fr. 50 c. francs de port .
On vend séparément chaque OEuvre du même auteur , savoir :
De la manière d'apprendre les langues , précédée dé son éloge par
S. Ex. le cardinal Maury : 1 vol. in-8° . Prix , 4 fr . , et 4 fr . 50 c. franc
de port.
Opuscules , etc .: 1 vol . in-8°. Prix , 4 fr. , et 4 fr. 50 c. franc de
port.
Cornelius Nepos , Vies des grands capitaines , etc,: 1 vol. in-8° .
Prix , 5 fr. , et 7 fr. franc de port.
Chez H. Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12.
Napoléon en Prusse , poëme en douze chants , orné des portraits de
LL. MM. l'Empereur et de l'Impératrice des Français , l'Empereur de
Russie, les rois d'Espagne , de Naples , de Hollande , de Westphalie et
de Prusse; dédié à S. Exc. Monseig. le comte Regnaud de Saint-Jeand'Angely
, Ministre- d'Etat ; par J. T. Bruguière , du Gard.- Prix , 6fr .
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Se trouve à Paris , chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres -Saint-Germain-l'Auxerrois .
Nota. MM. les souscripteurs des Départemens sont invités à faire
retirer l'ouvrage chez Lenormant, excepté ceux qui ont indiqué où il
doit être remis.
Almanach des Protestans de l'Empire Français , pour l'an de grâce
1809 , divisé en deux parties ; la première contenant , 1º les'oset ctes
relatifs au culte et à l'instruction publique , émanés du Gouvernement
pendant l'année 1808 ; 2º l'organisation des églises consistoriales et oratoriales
, avec la nomenclature de leurs pasteurs et de leurs anciens ;
560 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1809 .
3º les Annales Protestantes , ou Mémorial des événemens et des traits
les plus remarquables arrivés dans les églises protestantes dans le cours
de l'année révolue .
La seconde partie contenant , 1º un Précis historique et apologétique
de la vie et du caractère de Jean Calvin , avec le catalogue raisonné do
ses ouvrages , par M. J. Senebier , ministre du Saint-Evangile, et bibliothécaire
à Genève; 2º des mélanges ou variétés relatifs au protestantisme.
-Seconde année , rédigée et mise en ordre par M.-A.-M. D. G. , orné
du portrait de Calvin , dessiné et gravé par d'habiles artistes , d'après le
tableau original déposé à la bibliothèque publique de Genève. -Un
fort vol . in-18 , caractères petit-texte -Prix , 3 fr. , el 3 fr. 75 c. , franc
de port.- A la librairie Protestante , chez Gautier et Bretin , rue Saint-
Thomas-du- Louvre , nº 30.
Il reste , chez les mêmes libraires , quelques exemplaires de la première
année de cet Almanach , pour les personnes qui voudront en faire collection
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Albert et Ernestine , ou le Pouvoir de la Maternité , par Mme de
Saint-Legier , ex- chanoinesse . - Deux vol . in- 12.-Prix , 4 fr . 50 c. ,
et5 fr. 50 c. francs de port .- A Paris , chez Arthus- Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
Voyages d'Antenor en Grèce et en Asie , avec des notions sur
l'Égypte ; manuscrit grec trouvé à Herculanum , traduit par M. de
Lantier , ancien chevalier de Saint- Louis ; dixième édition , avec cinq
jolies gravures . Trois vol. in-8°. - Prix , 11 fr. et 14 fr. francs de
Chez le même .
port.
-
-
Le même ouvrage , 5 vol. in-18 , neuvième édition , avec 5 gravures ,
6 fr. et 9 fr . francs de port.
Autres ouvrages de M. de Lantier , qui se trouvent à la même
adresse.
Les Voyageurs en Suisse , 3 gros vol. in-8°, avec le portrait de
l'auteur , gravé par Gaucher . Prix , 15 fr. , et 20 fr francs de port.-Le
même , sur papier vélin , 30 fr. , et 35 fr. francs de port.
Contes en Prose et en Vers , suivis de Pièces fugitives , du Poëme
d'Erminie , et de Métastase à Naples; deuxième édition , 2 vol . in-8";
augmentée de plusieurs Contes inédits ; avec cinq jolies gravures . Prix,
8 fr . , et 11 fr . francs de port .
Sous presse :
Voyage en Espagne du chevalier Saint- Gervais , officier français,
et les divers événemens de son Voyage; 2 vol. in-8° , avec de jolies
planches gravées en taille-douce , et le portrait de l'auteur. Prix ,
10 fr . , et 15 fr. francs de port.
Le même ouvrage , en papier vélin , figures avant la lettre , 20 fr.,
et 23 fr. franc de port.
( N° CCCCXIII. )
( SAMEDI 17 JUIN 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
m
RADOTAGE .
De notre Pinde le grand maître
Adit : rien n'est beau que le vrai.
Mais sur notre Pinde peut-être
Le beau vieillit , et maint essai
Nous promet sa chûte prochaine.
La sottise est féconde et vaine .
Vous le voyez , un vrai nouveau ,
Qui ne veut rien de la nature ,
Un vrai dont la raison murmure ,
Menace le vrai de Boileau .
Les novateurs à la critique
Opposent la faveur publique ,
Celle au moins de leurs feuilletons ,
De leurs amis , de leurs patrons ,
Et du commis à la boutique.
D'où vient que loin du droit chemin
Se disperse leur vague essaim ?
Une femme élégante et belle
Avertit les yeux et le coeur .
Oquelle gloire et quel bonheur
D'en faire une amante fidelle !
Mais combien de fâcheux rivaux ,
De jours et de nuits sans repos !
Quede soins peut-être inutiles !
1
Nn
562 MERCURE DE FRANCE ,
Non , non; abaissons nos désirs ,
Cherchons des conquêtes faciles ,
Et moins cher payons nos plaisirs .
On prend quelque laide grisette ;
Soudain sa laideur est beauté;
Etla crédule vanité
Y voit une Vénus complète.
Plurès a le talent des mots ;
Son esprit est dans son oreille ;
On ne sait où son coeur sommeille ;
Il arrondit son style faux ,
Orne le vide et le colore ;
Et l'ampleur d'un habit pompeux
De sa muse à la voix sonore
Cache le squelette honteux .
Quand Despréaux voulait écrire ,
Si riche de pensers divers ,
Il avait quelque chose à dire ,
Et le disait en quelques vers .
Agenoux devant sa méthode ,
On s'en fait une plus commode.
Nous écoutons peu les bavards ,
Mais nous les lisons , et sans peine
Nous suivons tous les longs écarts ,
Etles détours et les retards
De nos romans à la douzaine .
En trois volumes leurs auteurs
Étendent l'intrigue légère
De quelque amourette vulgaire ,
Et leur goût enseigne aux lecteura
Comme on file un enfant à faire .
Romanciers , favoris des cieux ,
Vous seuls vraiment avez des yeux.
La nature est pour vous sans voiles .
O combien de pensers profonds ,
Combien de sentimens féconds ,
Dans un clair de lune ou d'étoiles !
Un précipice ? avidement
J'écoute sa voix sympathique .
Un désert ? quel tressaillement ;
Acette voix si romantique !
Dans les ruines , dans les bois ,
Sous les rochers , partout des voix.
1
JUIN 1809 . 563
Je hais la tienne , sotte histoire.
Chez toi jamais d'illusion ;
Rien pour l'imagination :
Ta froideur glace ma mémoire .
Il faut refaire le passé.
Déjà l'ouvrage est commencé,
Oui , nous allons de notre France
Retoucher les siècles obscurs ,
Siècles de sang et d'ignorance ,
Dout nous ferons des siècles purs .
Fiers barons , fačiles baronnes ,
Gros abbés d'abbesses mignonnes ,
Princes et voleurs suzerains ,
Maîtresses , royales catins ,
Brigands avec ou sans couronnes ,
Soyez vierges et presque saints .
Auteurs , on a dans cette lice
Profitet gloire ; courez tous .
Certes , le moment est propice ,
Et les paris s'ouvrent pour vous .
Le vrai toujours est inflexible ;
Il désenchante ; quels regrets !
Eh bien , combattez ses progrès ;
Réenchantez , s'il est possible .
Les sciences et la raison
Gênent un peu notre Apollon .
Vous le savez , ces malheureuses ,
Dont nous dédaignons le soutien ,
Froides et quelquefois railleuses ,
A la prose , aux rimes pompeuses ,
Résistent et ne passent rien .
Mais ce sont personnes tranquilles ;
Quand elles sifflent , c'est tout bas .
Avec elles point de débats .
Chantez pour gens moins difficiles ;
Chantez haut ; du bruit , des éclats :
Il est des oreilles débiles
Que persuade le fracas .
Quittez la prosaïque plaine ;
Cherchez sur la cime lointaine
Du vieux Liban , du vieux Athos ,
La nébuleuse rêverie ,
La sublime niaiserie ,
Nn a
564 MERCURE DE FRANCE,
Et la vaste sensiblerie
Des grands romans à grand pathos.
EVARISTE PARNY.
T
CONSOLATION A UNE LAIDE .
ÉLÉGIE.
Pourquoi regretter de vains charmes ?
Pourquoi du natin jusqu'au soir
Lever languissamment vos yeux chargés de larmes
Sur un trop fidèle miroir ?
L'absence des attraits que nous doit ravir l'âge
Vaut- elle qu'on nourrisse une vive douleur ?
La beauté n'est souvent qu'un funeste avantage ;
Son prestige brillant fatal à la plus sage ,
Semblable au frèle éclat que prête la faveur
Donne des envieux , sans donner le bonheur.
Une belle , il est vrai , marchant en souveraine
Partout traîne à sa suite un peuple adorateur ,
Mais de ceux qui portent sa chaîne
Elle n'a pas toujours le coeur.
La folle vanité qu'on attache à lui plaire
Revêt du nom d'amour un désir éphémère.
Comme de faux amis , il est de faux amans .
Les belles non moins que les grands ,
Dupes de leurs nombreux esclaves ,
Ne doivent quelquefois des soins trop séducteurs
Qu'au besoin orgueilleux de briser des entraves
Ou de publier des faveurs .
On les aime peu pour elles ,
Elles ne font point d'heureux
Sans faire des infidèles .
Mais avec moins d'appas objet de moins de voeux
Une femme jamais ne voit la jalousie
Rembrunir l'humble asile où se cache sa vie .
Inaccessible , ainsi que l'indigent ,
Aux piéges de la flatterie ,
Elle peut s'embellir d'un sourire obligeant
Sans éveiller la calomnie .
Sa petite cour
N'est jamais grossie
D'amans sans amour.
JUIN 1809 . 565
Les cent voix de la renommée
Ne se fatiguent point à redire en tous lieux ,
L'agréable danger que font courir ses yeux ,
Le nom du cher ingrat qui l'a trop enflammée.
Forme- t-elle de tendres noeuds ?
Du sensible vainqueur dont son ame est charmée
Le bonheur est mystérieux :
Moins souvent que la belle elle se voit aimée ,
Mais quand on l'aime , on l'aime mieux.
Rendez donc grâce à la nature
Qui vous parant d'ailleurs de ses dons les plus chers ,
En ne vous refusant que ceux de la figure ,
Vous sauva de chagrins amers.
Sans trouble , sans dépit , laissez jouir la helle
De l'hommage inconstant de mille amans divers.
Le tems les verra tous échapper à ses fers :
Vous n'aurez qu'un amant , mais il sera fidèle.
&
Par Mme DUFRENOY.
PETIT BONHOMME VIT ENCORE.
4
VAUDEVILLE .
AIR : Le souvenir de notre amour,
J'ai vu le moment où la Parque ,
Sans respect pour un chansonnier ,
Me forçait d'entrer dans la barque
Du redoutable nautonnier :
Malgré les soins d'un Esculape ,
Grand pourvoyeur du sombre bord ,
Pour cette fois-là j'en réchappe ;
Petit bonhomme vit encor.
Bientôt une force nouvelle
Me rend l'amour et la gaîté ;
Bien vite je cours à ma belle
Faire hommage de ma santé.
Contre son coeur elle me presse :
Je vous revois , mon cher Victor !
Moment de bonheur et d'ivresse !
Petit bonhomme vit encor."
Lise , à seize ans propriétaire
D'une fleur bien rare à trouver ,
Prétendait que dans son parterre
1
قار
1
566
MERCURE DE FRANCE,
Elle saurait la conserver ;
L'Amour , qui veut punir sa faute ,
Lui dit Pour garder ce trésor
Vous avez compté sans votre hôte ;
Petit bonhomme vit encor.
Harpagon tombe en défaillance ;
Ses neveux , qui le croyaient mort ,
Tout en pleurant par bienséance ,
Ont fait ouvrir son coffre-fort .
Tout à coup mon homme s'écrie ,
En s'éveillant au bruit de l'or :
Fermez le coffre , je vous prie ;
Petit bonhomme vit encor.
Au sommet du Pinde Voltaire
Pense qu'on ne peut l'attaquer ;
Des gens que tout Paris révère
Espèrent bien l'en débusquer ;
Poussez , messieurs de la cabale,
Redoublez un si noble effort ;
Pour le siècle c'est un scandale;
Petit bonhomme vit encor.
T
Des gens de science profonde ,
Dont j'estime fort le savoir,
Au petit cercle de ce monde
Voudraient limiter notre espoir :
C'est par trop de philosophie;
Je ne suis pas un esprit-fort ;
Et je crois que dans l'autre vie
Petit bonhomme vit encor.
DE JOUY.
ENIGME.
DES secrets de l'Etat je suis dépositaire ,
Je fais au nom des Rois et la paix et la guerre ,
Rendre heureux leurs sujets est mon premier devoir ,
Mais bien souvent, hélas , abusant du pouvoir ,
Par des forfaits nombreux rapportés dans l'histoire
Aux siècles reculés j'aitransmis ma mémoire !
Humble et pauvre , je vaisannoncer aux humains
La parole du Dieu qu'adorent les Chrétiens ;
Des immenses forêts qui couvrent l'Amérique,
JUIN 1809 . 567
Jusqu'aux déserts affreux de la brûlante Afrique ,
Ma voix se fait entendre aux peuples égarés ,
Au culte des faux Dieux trop long-tems consacrés.
Α.... Η ......
LOGOGRIPHE .
Je cours et par monts et par vaux ,
Otez une voyelle et j'invite au repos .
DE PRECY , du Collége électoral de Mácon:
CHARADE.
Mox premier est le nom des habitans du ciel ,
Amon second un prince a donné la naissance ,
Mon tout est le théâtre où les maux de la France
Ont cessé par le bras d'un héros immortel .
Par le même .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est l'Air.
Celui du Logogriphe est Poire , où l'on trouve pore , Roi et or.
Celui de la Charade est O-rage.
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
LES DEUX VEUVES.
NOUVELLE.
MADAME DE VALCÉ , femme intéressante et vertueuse ,
bonne mère de famille , veuve depuis un mois d'un époux
qu'elle avait tendrement aimé , habitait encore une terre
assez belle que M. de Valcé possédait dans l'Orléanais , et
qu'elle n'avait pas quittée depuis son mariage. Elle avait
une fille âgée de seize ans , d'une figure charmante et dont
le caractère aimable avait encore été perfectionné par une
sage éducation. Mme de Valcé , entourée de voisins opulens
, tenait une fort bonne maison , voyait beaucoup de
568 MERCURE DE FRANCE ,
monde , se faisait adorer du pauvre et considérer du riche.
Le jeune Henri de Pernillac ne quittait presque pas le
château de Valcé ; on se doute sans peine qu'ily était attiré
et retenu par l'amour ; comment aurait-il pu voir Emilie
sans l'aimer ? Henri n'avait que vingt ans , sa figure était
noble et son âme l'était aussi. Les qualités qui nous font
aimer , celles qui nous rendent estimables , il les réunissait
toutes. Le coeur d'Emilie et celui de Henri se ressemblaient
trop pour ne pas s'entendre ; ils s'aimaient dès l'enfance ,
et se le disaient avec l'ingénuité de cet heureux âge où l'ame
ne sait point dissimuler. Et pourquoi se seraient-ils caché
leurs sentimens mutuels ? D'accord avec toutes les conve-
/ nances , leur amour semblait ne leur promettre que la plus
pure félicité.
1
Le jour du mariage d'Emilie et de Henri était déjà désigné
. Il n'était plus question que des intérêts , article ordinairement
confié au soin des parens ; car deux amans ne
connaissent qu'un seul intérêt , celui de leur amour. M. de
Pernillac , père de Henri , était arrivé au château , et le
soir , tandis que les jeunes gens s'entretenaient de leur tendresse
mutuelle , il eut avec Mme de Valcé une conversation
moins agréable , mais non moins importante. Pour moi ,
dit M. de Pernillac , je donne en mariage àmon fils la terre
que j'habite . Elle vaut bien au moins vingt mille livres de
rente .-Moi , dit Me Valcé , je ne puis rien donner à ma
fille. Je n'avais rien lorsque j'épousai M. de Valcé , mais
mon Emilie aura pour dot la terre que mon mari possédait
enAlsace. Je n'en connais pas au juste la valeur ; mais
M. de Valcé m'a toujours assuré qu'elle rendait vingt-cinq
mille livres de rente au moins. L'habitation est-elle
belle ? Non , le château n'est pas même habitable ; du moins
M. de Valcé me l'a toujours dit. -Comment , Madame ,
vous ne l'avez jamais vu ? - Jamais . Vous savez que M. de
Valcé allait tous les ans y passer six mois . « Cette terre , me
disait-il , est une terre de détail ; elle exige ma présence
pendant une moitié de l'année. Je ne puis vous y conduire;
yous n'y seriez pas logée convenablement. Une seule
chambre est meublée , c'est celle que j'occupe. » J'insistais
quelquefois pour le suivre , mais il s'y refusait constamment
et je finis par me soumettre aux volontés d'un homme à qui
jordevais tout. Il est vrai que pendant son absence il me
donnait souvent deses nnoouuvveelllleess.. L'éducation de ma fille
sbrogeait pour moi un tems qui m'aurait paru bien long s'il
n'avait été rempli par une occupation aussi douce . Et
JUIN 1809 . 569
Tout
puis, dit en riant M. de Pernillac , un mari qui s'absente
six mois de l'année a bien son mérite ! Il revient plus tendre,
plus empressé.-Oh ! Monsieur , interrompit Mme de Valcé ,
je vous assure qu'il m'a toujours rendue heureuse .
à coup une voiture se fait entendre dans la cour du château ,
et bientôt une femme d'une quarantaine d'années , belle
encore , et vêtue de deuil , entre dans le salon. Henri tenait
sur son coeur la main d'Emilie. A l'aspect de cette femme
inconnue tout le monde se regarde en silence. L'étrangère
s'avance vers Mme de Valcé et lui demande un entretien
particulier pour une affaire de la plus grande importance .
Je n'ai rien de caché pour les personnes qui sont ici , Madame
, lui répond Mme de Valcé ; me parler devant mes
amis c'est me parler en particulier. Eh bien, Madame , dit
l'étrangère , je viens vous apprendre une nouvelle qui frappera
douleureusement votre coeur. C'est moi qui suis Mthe
de Valcé , c'est moi qui suis la femme légitime de l'homme
dont vous portez le nom.
-
ine
-
A ce discours inattendu , Mme de Valcé ne peut s'empêcher
de sourire. Voilà une plaisante nouvelle , dit
M. de Pernillac. - Fort plaisante en effet , dit Henri .
Taisez-vous , dit Emilie tout bas , ne voyez-vous pas que
cette pauvre femme est folle. Il ne faut jamais se moquer
du malheur , car il peut nous atteindre au moment où nous
nous y attendons le moins. - Oui , Madame , continue
l'étrangère , sans faire attention aux propos qui se tiennent
autour d'elle ; oui , je suis Mme de Valcé et je viens réclamer
ici mes droits et mon nom. Je porte avec moi les preuves
de ce que j'avance.- Les preuves , dit M. de Pernillac en
riant encore ? c'est où je l'attends : voyons les preuves .
Les voilà , Monsieur , dit l'étrangère en montrant une liasse
de papiers. Voici les lettres que j'ai reçues de monmari.
Tandis qu'il passait la moitié de l'année dans cette terre , il
m'écrivait à sa terre d'Alsace où je vivais confinée depuis
vingt ans. Madame de Valcé prend les lettres d'une main
tremblante ; elle reconnaît l'écriture de son mari ; elle ne
peut douter que ces lettres n'ayent été écrites par lui. Elle
pålit , une terreur secrette s'empare de son coeur .- Voici ,
ajoute l'étrangère , mon contrat de mariage , fait il y'a
vingt ans ; il doit être antérieur au vôtre , Madame. Nous
avons été trompées toutes les deux , mais je suis la première
femme de M. de Valcé et par conséquent la seule reconnue
par les lois. A l'aspect de tant de preuves multipliécs , là
mère d'Emilie n'a pas la force de répondre. Les papiers
570 MERCURE DE FRANCE ,
tombent de ses mains. M. de Pernillac prend le contratde
mariage , le lit d'un bout à l'autre en répétant sans cesse :
voilà un contrat fort bien fait ; il est dans les formes ; il n'y
a rien à dire à cela ....- Sa malheureuse amie , hors d'ellemème
, s'écrie avec l'accent de la plus profonde douleur !
Quoi ! ce serait-là Mme de Valcé ! et moi , grand dieu ! qui
suis -je donc ? quel nom dois-je porter ? quel nom donner à
mon Emilie ? ma chère enfant ! vous êtes perdue.... et elle
tombe sans connaissance .
-
Emilie et Henri volent à son secours et lui prodiguent
tant de soins qu'ils la rappellent à la vie. Son premier mouvement
est de les presser sur son coeur. Ma fille , dit-elle ,
est- il vrai que les lois te rejettent ? te voilà donc privée de
ton nom , de ta fortune , comme ces infortunées , fruits et
victimes du vice ou de la faiblesse de leurs mères. Les héritiers,
avides de ton père vont venir te dépouiller , et moi ,
malheureuse mère , je n'ai pas même du pain à te donner.
Mais non ... non ... cela est impossible ... M. de Valcé
était honnête homme , il était incapable de commettre un
tel crime , ces lettres sont fausses , ce contrat est supposé...
C'est une horrible imposture , inventée pour troubler le
benheur d'une mère . Madame , répond l'étrangère avec
beaucoup de dignité , je pardonne à votre juste douleur des
expressions que vous désavoueriez si vous me connaissiez
micux. Mais , je vous le répète , nous avons été trompées
toutes les deux. Nous avons cru M. de Valcé incapable d'un
aussi grand crime ; il n'en est pas moins vrai qu'il l'a commis.-
Mais comment avez-vous pu ignorer un mariage contracté
depuis dix-huit ans ? --Je pourrais vous faire la même
question avec plus de justice encore ; j'étais mariée deux ans
avant vous. C'est à Strasbourg que M. de Valcé me connut
et m'épousa. Quelquesjours après mon mariage , il me conduisit
dans la terre qu'il possédait à quatre lieues de cette
ville. Pendant les deux premières années , il ne s'absenta
que deux mois , pour visiter les biens qu'il possédait dans
l'Oricanais. Son troisième voyage dura beaucoup plus longtems.
A son retour , je me plaignis de la longueur de son
absence ; il me dit que sa terre de l'Orléanais exigeait l'oeil
du maître pendant six mois de l'année ; que malheureusement
elle n'était pas habitable pour moi et qu'il ne pouvait
m'y mener avec lui. Tous les ans , il avait le projet de réparer
le châtcau; mais l'énorme dépense que devait , disait-il ,
entraîner cette entreprise , était le motif dont il se servait
pour la reculer. Il fallut donc me soumettre à une sépa
JUIN 1809 . 571
ration de six mois tous les ans. D'abord elle me parut cruelle ;
mais je finis par m'y habituer en pensant qu'elle était nécessaire
. D'ailleurs , il m'écrivait régulièrement , je puis produire
toutes ses lettres . Enfin , Madame , un mois entier
s'écoule et je ne reçois point de ses nouvelles . J'écris ; point
de réponse. J'envoie dans l'Orléanais un homme de confiance
, qui bientôt m'apprend que M. de Valcé vient de
mourir dans ce pays , laissant une veuve douée de toutes les
vertus. Vous pouvez juger , Madame , de mon étonnement
par celui que vous avez éprouvé. Si une telle explication ne
suffit pas pour vous inspirer quelque confiance dans la légitimité
de mes droits , demain , je remettrai mon contrat de
mariage entre les mains d'arbitres nommés par vous ; ils
prononceront sur mon sort et sur le vôtre.
Aces mots , l'étrangère sort du salon , remonte dans sa
voiture et s'éloigne , laissant cette malheureuse famille dans
une consternation difficile à peindre. Mme de Valcé semble
frappée de la foudre. Ses yeux expressifs se portent sur sa
fille, elle ne verse point de larmes , sa douleur est encore
toute entière dans son coeur. Henri et Emilie sont près d'elle
et tiennent chacun une de ses mains , en se regardant avec
l'expression d'un amour qui , pour la première fois , redoute
le malheur. Cette scène muette n'est interrompue que par
les exclamations de M. de Pernillac qui se promène dans le
salon et ne cesse de répéter : « Mauvaise affaire ! ... trèsmauvaise
affaire ! ... Cela tournera mal ... Ce contrat de mariage
est excellent... Cette femme est bien la femme de
M. de Valçé , elle a la jouissance de la terre d'Alsace ... pas
le moindre doute à cela . >>
ne
Il était tard , Mume de Valcé avait grand besoin de repos ;
elle rentre,dans son appartement et donne un libre cours
à ses larmes. Avant de quitter Emilie , Henri s'approche
d'elle., lui serre tendrement la main et lui dit tout bas :
Emilie , vous êtes malheureuse , raison de plus pour vous
aimer toujours .
,
Tu
Cependant M. de Pernillac appelle son fils : Parbleu ,
mon cher Henri , lui dit- il , nous sommes bien heureux !
-Heureux , mon père ! heureux , lorsque le malheur vient
accabler les personnes qui nous sont les plus chères .
as raison, mon ami , tu as raison ; mais avoue du moins
que cet éclaircissement est venu bien, à propos .- Pour
troubler ma felicité. Pour t'empêcher de commettre une
faute irréparable. Quelle faute ?-Celle d'épouser une
jeunepersonne sans état et sans bien; une fille illégitime...
572 MERCURE DE FRANCE ,
:
Ce
-Eh ! que m'importe ? n'est-elle pas toujours Emilie ,
celle que mon coeur a choisie , celle que vous m'avez permis
d'aimer ? Sa mère a-t-elle commis un crime en lui donnant
le jour ? non , l'honneur , la confiance , toutes les vertus
accompagnaient Me de Valcé à l'autel , son coeur était pur
comme le ciel qu'elle prenait à témoin de ses sermens . Doitelle
donc être punie , dans ses affections les plus chères ,
d'une faute qu'elle n'a point commise ? Les lois humaines
la condamnent , mais le ciel la reconnaît et l'absout .
que vous dites-là , mon fils , est fort beau , mais nous ne
sommes pas au ciel ; nous vivons avec les hommes et nous
devons nous conformer aux lois qu'ils ont faites pour le
maintien de l'ordre et des bonnes moeurs . Vous devez sacrifier
à leur opinion et au rang que vous occupez dans la
société , des inclinations qui blessent toutes les convenances.
Il ne sera pas dit que mon fils , pouvant faire un
mariage avantageux , aura renoncé à tout pour épouser une
fille naturelle .-Quoi , mon père ! vous prétendez ....-
Que vous renonciez à Emilie.- Dites donc àl'honneur. -
L'honneur , mon fils , consiste à tout sacrifier à l'opinion
publique , et pour obéir à l'honneur vous voulez vous déshonorer?
La passion vous égare , c'est à votre père à Yous
guider. Dans ce moment , vous n'êtes pas en état d'apprécier
les raisons qu'il vous donne , les motifs qui le font agir.
Confiez-vous à sa prudence. Demain matin nous quitterons
cette maison. Je vais écrire à Mme de Valcé , ou , pour mieux
dire , à la mère d'Emilie , et je vais retirer ma parole.
Ecrivez à la jeune ppeerrssoonnnnee ,, instruisez-la de ma volonté.
Ecrivez-lui , si vous le voulez , une lettre bien tendre, bien
pathétique , plaignez-vous du sort cruel qui vous sépare au
moment où le plus doux des liens allait vous unir ; rien de
plus naturel: Jetez même feu et flammes contre moi , je vous
le pardonne ; mais écrivez , je l'exige. Henri ne répond
rien à cet ordre absolu , il se retire et va s'affermir dans la
résolution d'aimer celle qu'on lui ordonne d'abandonner.
Dans ce moment la jeune infortunée est auprès de sa
mère qu'elle cherche à consoler par l'éloquence de sa tendresse
; elle ne soupçonne pas encore tout son malheur.
<<Pourquoi pleurer , dit-elle à Mme de Valcé ? votre fille
vous reste , elle ne vous abandonnera jamais. Lorsque je
serai la femme de Henri , vous viendrez demeurer avec
nous; il est riche , nous mettrons tout en commun, Vous
serez sa mère , n'ètes-vous ppaass lamienne? Ah ! vous savez
combien Henri vous aime , combien son coeur est noble et
délicat !»
JUIN 1809 . 573
Le lendemain , de très-grand matin , M. de Pernillac
envoye à Mme de Valcé la lettre qu'il vient d'écrire pendant
la nuit. Cette lettre est polie, mais froide : les expressions
sont mesurées , mais en dernier résultat , il annonce à cette
mère infortunée que l'alliance projettée ne peut plus avoir
lieu. Mme de Valcé n'avait pas besoin de cette nouvelle
secousse. « O ma chère Emilie , se dit-elle , tu te berçais
d'une fausse esperance ! ton amant t'abandonne avec la fortune
; tu le jugeais d'après ton coeur généreux. Heuri au
comble du malheur , réprouvé par son père , par les lois ,
par la nature toute entière , serait toujours Henri pour toi.
Il n'est plus pour lui d'Emilie ! .. >>>
Dans cet instant Emilie paraît ; elle sourit à sa mère avec
tendresse. Mme de Valcé fond en larmes ,et faisant asseoir sa
fille sur son lit : Que tu dois me haïr , lui dit-elle ! pourquoi
t'ai-je donné le jour ? pauvre enfant , tu vas détester l'exi:-
tence. Tu ne connais pas encore tous tes malheurs . -Eh
quoi , dit Emilie , d'un air consterné , vous me cachez donc
encore quelques-unes de vos peines ?-Je voudrais te cacher
ladernière et la plus cruelle de toutes. Pauvre Emilie ! ...
rassemble tout ton courage ... lis cette lettre , si tu le peux ..
<<Emilie prend la lettrree,, elle la déploie ,, elle estpreteàla
lire, lorsque la porte s'ouvre et laisse voir l'étrangère de la
veille , accompagnée de M. de Pernillac et de Henri . M
de Valce tremble à cet aspect et s'adressant à l'étrangère :
Vous venez sans doute m'annoncer , Madame , l'arrêt décisif
de mon malheur ? Il eût été plus généreux et plus délicat
peut-être de ne pas venir si matin. Madame , répond
l'étrangère , j'ai cru que dans une affaire aussi importante je
ne devais pas perdre un instant. J'ai rencontré ces Messieurs
lorsqu'ils se disposaient à vous quitter , je les ai rappelés , ils
sont vos amis . Ils ont été témoins de la scène d'hier , et j'ai
désiré qu'ils en vissent le dénouement. -Eh bien , Madame
hatez-vous donc de m'apprendre devant eux qu'il ne me
reste plus que la pitié . - Calmez votre douleur, Madame ,
et daignez m'écouter. Je suis la seule femme légitime de
M. de Valcé. Mes droits ne peuvent être contestés. Quand
j'ai appris son second mariage , j'ai eru devoir réclamer un
titre qui m'appartenait exclusivement. Je vous ai vue au
milicu de votre famille , je me suis mise dans votre situation ,
et vos jarmes maternelles sont descendues jusqu'au fond de
mon coeur. Vous avez des enfans , je n'en ai point. Je jouis
d'une fortune indépendante , vous ne possédez rien . Si M. de
Valcé vivait encore et s'il était obligé de faire un choix entre
574 MERCURE DE FRANCE,
nous deux , il donnerait et devrait donner la préférence à
la mère de ses enfans ; c'est vous qu'il reconnaîtrait pour sa
femme légitime . Ne déshonorons point la mémoire d'un
homme qui nous fut cher à toutes deux. Qu'un voile
impénétrable soit jeté sur sa faute ! Je vous fais l'abandon
de tous mes droits. Je remets entre vos mains mon contrat
de mariage et les lettres de M. de Valcé. Souffrez seulement
que je conserve , dans le pays que j'habite , le nom que j'ai
porté si long-tems. Vous y êtes intéressée ; et si j'en prenais
un autre , je ferais soupçonner peut-être une partie de la
vérité.
..
Qu'entends-je , s'écrie Mme de Valcé avec l'accent d'une
joie convulsive ? est-ce un ange qui vient de descendre du
ciel pour me rappeler du désespoir à la félicité?Ah, Madame !
quelles expressions pourraient vous peindre ma reconnaissance,
mon admiration ? .. ma fille , tombez à ses pieds ,
embrassez ses genoux; c'est votre bienfaitrice , votre ange
tutélaire . « L'étrangère profondément émue verse
des larmes d'attendrissement ; elle prend la main d'Emilie et
celle de Henri , puis s'adressant à Mme de Valcé : hier , ditelle,
j'ai deviné leur amour; je suis venue les affliger; laissezmoi
jouir aujourd'hui du bonheur qu'il m'est permis de leur
rendre . Hélas ! dit Mme de Valcé , une telle union fut
long-tems ma plus chère espérance ; à présent elle est impossible
. Lisez , Madame , lisez la lettre que M. de Pernillac
vient de m'écrire , et voyez si je puis pardonner un tel procédé.
- Oui , Madame , s'écrie M. de Pernillac , en prenant
et déchirant la lettre fatale . Mon fils et votre Emilie plaideront
ma cause en plaidant la leur. Les punirez-vous d'une
faute dont je suis seul coupable et que je me reproche ?
Ah , maman ! dit Emilie , si une lettre a pu vous brouiller
avec M. de Pernillac, une autre lettre, il me semble, doitvous
réconcilier avec lui . Lisez donc celle que j'ai reçue aussi ce
matin. « Aussitôt elle la présente à samère quiy lit ces mots :
Plus Emilie sera malheureuse , plus jejure de l'aimer. Ce
serment est sacré , comme s'il avait été prononcé à l'autel..
Henri n'aura jamais d'autrefemme qu'Emilie . » Ah! tout
est oublié ; je vous pardonne , s'écrie Mme de Valcé en tendant
la main à M. de Pernillac . Viens , mon Henri , mon
gendre , mon fils , viens recevoir le baiser d'une mère ; ma
fille est à toi .
: Je voudrais peindre la joie de cette intéressante famille ,
mais le lecteur la devine. Le lendemain de ce jour fortuné ,
Henri-conduisit Emilie à l'autel. La généreuse étrangère ne
JUIN 1809 . 575
voulut pas rester plus long-tems au milieu des êtres dont
elle venait d'assurer le bonheur. Elle craignit que les expressions
de leur reconnaissance ne dévoilassent le secret de sa
grandeur d'âme et de sa délicatesse , secret qu'ils avaient un
sì grand intérêt à tenir caché. Elle partit pour l'Alsace , emportant
avec elle le plus précieux des trésors, le plaisir d'avoir
fait une belle action. ADRIEN DE S .... N.
MEMORIAL POUR LA FORTIFICATION PERMANENTE
ET PASSAGÈRE ; ouvrage posthume de
CORMONTAINGNE , maréchal de camp, directeur des
fortifications , etc.-A Paris , chez Magimel , libraire,
rue de Thionville , nº 9.
LA fortification a pour objet de multiplier la force
des hommes par les formes du terrain sur lequel ils
combattent. Les places fortes épargnent en tems de paix
l'entretien des armées permanentes : dans le cas d'une
attaque subite elles forment le bouclier de l'Etat. Elles
donnent à l'attaqué le tems de tirer l'épée et lui offrent
des points d'appui d'où il peut s'élancer sur le territoire
ennemi.
L'invention des bouches à feu a produit une révolution
subite dans tous les arts qui tiennent à la guerre :
à des moyens de destruction violens et rapides, il a
fallu opposer des défenses nouvelles. Jusqu'alors de
simples enceintes flanquées de tours avaient opposé une
résistance suffisante aux efforts ingénieux ou bizarres de
l'ancienne balistique ; mais ces murs nus et élevés ,
battus de loin par le canon , s'écroulaient en peu d'heures
sous le feu des batteries , et l'assiégé toujours inférieur
en nombre était exposé àsuccomber dès que l'égalité des
armes était rétablie. Alors l'esprit des militaires s'exerça
de toutes parts sur la possibilité de rétablir l'équilibre
entre la défense et l'attaque ; et on vit paraître une
foule d'inventions nouvelles sous le nom de systêmes de
fortification. De la discussion de tant d'opinions diverses
jaillit un grand nombre d'idées heureuses et la fortification
se perfectionna peu à peu , jusqu'à l'époque où.
Vauban parut .
Cet homme célèbre , doué d'un esprit juste et d'un
576 MERCURE DE FRANCE ,
génie extraordinaire , distingua du premier coup-d'oeil
dans les travaux de ses prédécesseurs les rêves ingénieux
qu'il fallait oublier et les conceptions utiles qu'il pouvait
mettre à profit. Il créa et perfectionna en peu de tems
les différentes branches de son art , et pendant le cours
d'une longue et honorable carrière , joignant l'exemple
au précepte dans l'attaque et la défense des places , il
entraîna et fixa l'opinion de ses contemporains sur cette
partie importante de l'art militaire. Enfin , en apprenant
aux ingénieurs à balancer la dépense des places avec
leur importance et à calculer la durée relative des
siéges il donna à leur art le caractère d'une véritable
science.
Les principes de cette science ont été recueillis par
Cormontaingne qui fut un des successeurs de Vauban.
Ils sont renfermés dans l'ouvrage qu'on publie sous le
titre de Mémorial. Le volume qui vient de paraître et
qui contient les traités de fortification permanente et
passagère , a été extrait de ses Mémoires. On y a joint
l'indication des légers changemens qui ont été faits à
ses méthodes. Ce livre est l'introduction des traités de
l'attaque et de la defense des places , qui ont déjà été
publiés sous le titre de Mémorial de Cormontaingne. Ces
trois volumes forment un corps de doctrine qui renferme
tous les principes que l'expérience a consacrés dans
cette partie de l'art militaire. Ils réunissent tout ce
qu'on sait de positif sur l'art de mettre un nombre
déterminé d'hommes en état de combattre et de balancer
avec certitude des forces très-supérieures .
On pourrait être étonné que depuis Cormontaingne
l'art de fortifier n'ait pas fait de progrès sensibles ; mais
dans une matière qui d'un côté touche aux finances de
l'Etat , par les dépenses qu'elle entraîne , et de l'autre à
son systéme militaire , on s'est constamment méfié de la
manie des innovations : et comme une grande révolution
dans les armes peut seule en amener une dans la fortification
, on n'a admis qu'un petit nombre de changemens
dont l'avantage était démontré.
Le sort des armées dépend du moral des troupes el
du génie qui les dirige ; entre ces massesmmobiles l'équi
libre est toujoursde courte durée , et la première bataille
fart
JUIN 1809 . 577
fait prévoir l'issue d'une campagne. La stabilité d'un Etat
n'est assurée et indépendante des événemens jðurnaliers
de la guerre que lorsqu'elle est appuyée sur une frontière
solide. La ligne des places fortes forme une large base
dont le poids sert à ramener l'équilibre dans les ébranlemens
et les secousses d'une campagne malheureuse .
La France entourée d'une ceinture de forteresses a seule
sous ce rapport, comme sous tant d'autres, l'avantage de
jouird'un état complet de sécurité ; grâces au génie prévoyant
qui , malgré l'étonnante supériorité de ses armes,
a conservé et enrichi le systême défensif des frontières
et rendu la stabilité de l'Empire indépendante des
faveus de la victoire . D.
PEINTURES DE VASES ANTIQUES , vulgairement
appelés étrusques , tirées de différentes collections et
gravées par A. CLENER , accompagnées d'explications
par A. L. MILLIN , membre de l'Institut national et
de la Légion d'honneur ; publiée par M. DUBOIS
MAISONNEUVE , et dédiée , à S. M. L'IMPÉRATRICE
REINE (1) .
LES vases appelés étrusques sont classés parmi les monumens
les plus précieux pour l'histoire et la connaissance
de l'art chez les anciens . Aussi voit-on les riches
amateurs , les gouvernemens eux-mêmes , rivaliser entre
eux dans la recherche de ces vases d'argile légère , qui
furent autrefois la vaisselle du pauvre et qu'aujourd'hui
(1) Cette collection formera deux volumes in-folio de 144 planches
gravées , avec un texte explicatifd'environ 130 feuilles. Elle n'est tirée
qu'à 300 exemplaires . Il en paraît tous les mois une livraison composée
de 6 planches et de leur texte. Le prix de la livraison est de 15 fr . , en
noir, et de 45 fr. coloriée. La dernière livraison sera accompagnée d'un
discours préliminaire servant d'introduction à l'ouvrage , et qui sera un
précis de ce qu'on peut apprendre par l'étude des vases peints. Des 24
livraisons qui doivent composer la collection , il en a déjà paru onze en
dix mois .
On souscrit chez l'Editeur , rue de Condé , nº5 ; Didot aîné , rue du
Pont de Lodi ; Treuttelet Wurtz , à Strasbourg ; et Tournesein , fils , à
Çassel.
578 MERCURE DE FRANCE ,
l'or de l'opulence peut seul acquérir. Tant il est vrai que
les beaux arts créent des richesses , en même tems qu'ils
créent des plaisirs !
Le parlement d'Angleterre ne crut pas au-dessous de
sa dignité et de l'intérêt national , d'acheter (en 1772) ,
la collection de vases étrusques qu'Hamilton avait faite en
Italie , et le trésor public la paya huit mille livres sterlings
(environ 200,000 fr . )
Ce n'est point un luxe futile, un luxe de mode , puisque
ces vases marquent une des grandes époques de
l'art , puisqu'ils sont et seront toujours les modèles des
plus belles formes , puisque les peintures qui les décorent
offrent une mine féconde de compositions ingénieuses
, d'ornemens variés et d'un goût exquis que le
statuaire , l'architecte , le peintre , le manufacturier , transportent
sur les monumens , sur des meubles , des étoffes ,
des bijoux.
f
ti
L
Tantôt ce sont des sujets puisés dans la mythologie ,
dans l'histoire des tems fabuleux , ou dans les annales et
les usages des peuples de la belle antiquité ; tantôt ce sont
des ornemens imités d'une plante , ou de l'élégant assemblage
de plusieurs plantes , telles qu'elles existent réelle- 1
ment , ou telles que l'ingénieuse fantaisie du dessinateur
les a modifiées . Ainsi l'on voit la feuille d'acanthe , qui
décore si magnifiquement les chapiteaux de l'ordre corinthien
, se plier mollement pour embrasser les contours fra
d'un vase : ailleurs c'est le lierre qui étale en serpentant In
ses feuilles découpées en fer de flèche et ses grappes de
fruits dorés ; ou le myrthe de Vénus , ou le laurier d'A- C
pollon , ou l'olivier de Minerve , ou la simple fougère aux
d'c
feuilles profondément dentelées .
to
CP
Aussi la découverte d'un vase étrusque inconnu , a ma
publication d'un vase étrusque inédit, sont des événemens Lic
du plus vif intérêt pour l'antiquaire et pour tous les arts Cati
auxquels s'applique le dessin .
Pan
L'on a cru , jusqu'à nos jours , que ces vases appartenaient
à l'industrie particulière des Etrusques, et c'est cell
ce qui leur en a fait donner le nom. Certes , de tels Pate
monumens autorisaient à regarder l'Etrurie comme très- FODS
avancée dans les beaux arts , lorsque toutes les autres
JUIN 180g . 579
contrées de l'Italie étaient encore barbares ; et quoique ce
problême n'eût point été résolu d'une manière satisfaisante
, il s'était transformé en une vérité historique convenue.
Winkelmann , d'Hancarville, l'abbé Lanzi ont sappé
cette opinion , maintenant abandonnée , et lui ont substitué
celle qui attribue la plupart des vases dits étrusques
aux Grecs , soit à ceux qui vinrent s'établir sur les côtes
,
méridionales de l'Italie , soit à ceux qui n'ont pas cessé
d'habiter la Grèce proprement dite . Plusieurs vases de ce
genre , découverts depuis peu , aux environs d'Athènes ,
semblent achever cette démonstration qui avait déjà reçu
une grande force de l'examen des peintures dont ils
sont généralement ornés . En effet , les sujets en sont
pris , ainsi que nous l'avons déjà remarqué , ou dans
les fables , ou dans les particularités paléographiques
grecques qui décèlent , de même que le style de leur
exécution , des époques antérieures au règne d'Alexandre-
le-Grand .
Une antiquité si reculée , le goût , l'intelligence , le sentiment
qu'attestent ces peintures , la pureté , la grâce ,
l'élégance des formes , la singularité des costumes , des
usages , enfin les traditions que ces vases retracent , leur
ont donné un grand prix. Préservés par la religion des
tombeaux , ils sont parvenus jusqu'à nous , malgré leur
fragilité , en plus grand nombre que les monumens de
marbre ou de bronze des mêmes époques .
Devenus à tous ces titres l'ornement des plus riches
cabinets de l'Europe , ils ne pouvaient pas manquer
l'occuper l'attention des antiquaires . Depuis environ un
lemi-siècle , ces derniers ont trouvé , en les étudiant ,
natière à plusieurs grands ouvrages , tels que la descripion
de Menaldini en 3 volumes in-folio , avec des expli
ations latines par l'abbé Passeri ( 1 ) ; la description que
antiquaire d'Hancarville publiait en même tems àNaples ,
n 4 vol . in-folio , avec un texte français et anglais , et
elle qu'a donnée depuis , dans la même ville , un littéteur
russe , M. Italinski en 4 volumes , aussi in-folio ,
us la direction de Tischebein , peintre allemand dis-
(1)Cette description parut à Rome en 1767.
02
580 ' MERCURE DE FRANCE ,
C
tingué , avec des explications également dans les deux
langues , française et anglaise .
Au jugement du savant Visconti , qui porte dans
l'étude de l'antiquité un esprit si judicieux , la première
de ces descriptions pèche sous le rapport de la fidélité
du dessin , la gravure en est grossière et l'esprit de système
s'est introduit dans les explications . On y suppose
toujours que ces vases sont l'ouvrage des Etrusques , que
les sujets de leurs peintures n'ont rapport qu'au culte ,
aux usages et à l'histoire des Etrusques .
1
Selon le même savant , la collection de d'Hancarville
est très-supérieure à celle de Menaldini , par le mérite
des gravures qui rendent avec une rare fidélité les couleurs
des corps de vases et de leurs peintures. Malheureusement
le trait du dessin n'est pas exact , il ne représente
point le style simple et sévère de ces antiques monumens
. L'imagination de d'Hancarville est féconde et
hardie pour conjecturer , mais on trouve trop de vague
dans ses explications ; il s'égare dans des digression>
presqu'étrangères au sujet.
Quoique plus sage , M. Italinski n'est cependant guère
plus heureux dans ses descriptions. Mais son ouvrage
l'emportent par les gravures même sur celui de d'Hancarville
, en ce qu'elles rendent mieux le style des originaux
. Cependant il mérite le reproche d'avoir donné a
limitation plus de correction etde fini que n'en ontis
modèles .
La France n'avait point encore publié de collectio
de vases étrusques , car si d'Hancarville étaitné françai
c'est en Italie eten Angleterre , et pour ainsi dire
gages des étrangers qu'il a travaillé. Sous ce rappo
l'ouvrage dont on rend compte doit intéresser ceux
aiment notre gloire littéraire , d'autant qu'on peut de
garantir que l'édition de M. Dubois Maisonneuve a
des titres incontestables à un plus haut degré d'est
que les trois collections ci-dessus caractérisées .
D'abord le choix des vases décrits est mieux fait; bo
coup'sont inédits ; il y a plus de fidélité dans le dessi
le genre de gravure adopté convient à des peint
monochromes ; le trait en est fin; le texte est instruc
DE
JUIN 1809 . 58τ
sans être surchargé d'une oiscuse érudition : il contient
plutôt le résultat des connaissances acquises qu'il ne
s'abandonne à des conjectures ingénieuses ; la critique
consiste en observations , en remarques , plus qu'en dissertations
. Enfin , l'exécution typographique est digne
des presses de Didot l'aîné .
M. A. Clener , dessinateur et graveur de cette collection
, est le même à qui l'on doit les principaux
avantages qu'on reconnaît à celle de M. Italinski , car si
Tischebein dirigeait l'entreprise , A. Clener exécutait.
Le nouvel ouvrage prouve qu'il s'est formé à ce genre :
il a renoncé , et nous l'en félicitons , au soin minutieux
de trop finir les extrémités des figures , persuadé sans
doute qu'embellir et corriger les originaux , c'est leur
ôter leur caractère et frapper de discrédit la description
où ils sont ainsi altérés .
L'énumération des soixante-six vases déjà décrits
étendrait cet article au-delà des bornes que nous lui
avons prescrites . Nous reviendrons une autre fois aux
détails ; aujourd'hui c'est un aperçu général que nous
offrons . En conséquence nous n'avons indiqué que trèsgénéralement
le genre de sujets que les anciens ont peints
sur leurs vases d'argile , mais comme il a été dit qu'on
y trouvait un degré de conviction assez fort , pour prononcer
que ces vases appartiennent aux Grecs et à des
tems antérieurs au règne d'Alexandre , voici quelques
désignations précises pour servir d'appui , non-seulement
à cette opinion , mais encore à celle qui enlève aux
Etrusques le droit de réclamer ces vases comme une
portionde leur gloire . En effet ce ne sont ni leurs usages ,
ni leur histoire qui ont fourni les sujets suivans que nous
prenons au hasard parmi beaucoup d'autres de même
genre : la planche 3 représente Hercule au jardin des
Hespérides ; la planche 9 Vulcain ramené dans le ciel
par le Bacchus indien ; la planche 10 retrace le combat
de Thésée avec l'amazone Hippolyte; la planche 14
paraît avoir pour sujet la colère d'Achille ; dans les planches
19 et 20 l'on croît reconnaître le combat d'Achille
avec Memnon , et un sujet relatif à des initiations ; dans
la planche 25 le pieux Enée emporte son père Anchise ;
582 MERCURE DE FRANCE ,
la planche 26 représente la mort de Priam ; la planche 34
offre la rencontre de Thésée et du terrible Sinis surnommé
le Courbeur de pins : enfin ce sont des bacchanales
, des sacrifices , des sujets de la mythologie .
Parmi les vases inédits , il y en a qui appartiennent à
la précieuse collection de S. M. l'Impératrice : d'autres
qui avaient été décrits infidélement sont rectifiés .
La première planche représente douze vases de diverses
formes et la seconde planche offre cinq sortes de
bordures . Sans doute que l'on ajoutera par la suite et
d'autres formes et d'autres ornemens , car quoique le
nombre des unes et des autres ne soient pas aussi variés
que les sujets des peintures dont l'imagination est une
source presqu'inépuisable , l'utilité et l'intérêt de l'ouvrage
exigent qu'il soit aussi riche que possible en beaux
modèles à imiter . LEBRETON .
L'ILIADE , traduite en vers français ; suivie de la Comparaison
des divers passages de ce Poëme avec les
morceaux correspondans des principaux poètes Hébreux
, Grecs , Français , Allemands , Italiens , Anglais
, Espagnols et Portugais ; par M. AIGNAN. -
Trois vol. in- 12.- A Paris , chez Giguet et Michaud,
imprimeurs-libraires , rue des Bons - Enfans , nº 34.
1809.
( PREMIER EXTRAIT. )
1
L'ILIADE est le chef- d'oeuvre d'Homère ; et Homère,
le plus ancien écrivain que l'on connaisse , est aussi le
plus grand des poëtes qui ontjamais existé. Le plan de
'Iliade est si heureusement conçu , que lorsque le génie
de l'observation , en analysant les impressions qu'il avait
reçues des chefs-d'oeuvres des arts , a voulu tracer les
règles qui doivent présider à toute composition régulière
, c'est-là qu'il a trouvé le modèle de cette régularité
, fondée à la fois sur les principes de la plus saine
raison et sur le sentiment le plus exquis de tout ce qui
peut ou plaire à l'esprit , ou émouvoir le coeur, L'abon
1
dance, la variété, la magnificence des détails qui vien
JUIN 1809 .
585
ployés l'écrivain original , ne peut jamais le reproduire
avec une fidélité qui ne laisse rien à désirer ; et , pour le
dire en passant , voilà aussi pourquoi on ne peut se former
une idée exacte et complète du mérite des grands
écrivains de l'antiquité etdes grands écrivains étrangers
parmi les modernes , qu'en les lisant dans leur propre
langue.
Mais, s'il est impossible de rendre avec une exactitude
parfaite chaque trait dont se composent les tableaux, les
sentimens et les pensées des poëtes ou des orateurs qu'on
entreprend de traduire , il est sans doute très-possible
d'en représenter les formes générales , si l'on peut s'exprimer
ainsi , et même quelques-uns des détails les plus
ins ou les plus piquans , de manière qu'ils soient sur le
hamp reconnus par ceux qui sont familiarisés avec la
manière de l'écrivain original , et qu'ils reçoivent de
copie une grande partie des impressions qu'ils ont
wouvées en contemplant ou en étudiant le modèle.
r plus un écrivain a su décrire avec fidélité les moeurs,
usages et les opinions de son tems , plus il a peint
ác vérité les grandes scènes de la nature qu'il avait
s; les yeux , les mouvemens des passions qu'il a obsés
dans les hommes , suivant la différence de leurs
htudes , de leurs qualités naturelles ou acquises , de
lesituation , de leur condition , etc.; plus son ouvrage
es arqué d'une empreinte profonde et ineffaçable qui
le't distinguer de tout ce qui n'est pas lui. C'est ce
qu appelle proprement sa couleur , et c'est ce qu'on a
drd'exiger que le traducteur reproduise avec le détains
images , des sentimens et des pensées , autant du
moque la différence des langues le permet; c'est donc
suit cette manière de voir que nous considérerons
la tuction de M. Aignan .
Il fait précéder d'un assez long discours préliminairiré
en grande partie d'une dissertation philologique
l'abbé Césarotti sur Homère ; et dans les
Remues qui suivent chaque chant , il a recueilli les
imitas en vers qui ont été faites dans un grand nombre
dogues , soit anciennes, soit modernes, des divers
passade l'Iliade. C'est un luxe d'érudition dont on
ne peue savoir gré à l'éditeur , et quand il se trou
584 MERCURE DE FRANCE ,
et l'on sait que les Anglais comptent celle de Pope parmi
les belles productions de leur langue. C'est dans la
France seale , illustrée par tant d'immortels ouvrages ,
en prose et en vers , et dont la littérature tient le premier
rang entre celles des peuples modernes , que le
premier et le plus sublime de tous les poëtes n'a point
encore trouvé d'interprète digne de lui.
Cette réflexion , qui s'est présentée à M. Aignan, lui a
inspiré la noble émulation de remplir cette lacune vraiment
affligeante dans le magnifique ensemble de nos richesses
littéraires ; et quand on songe aux difficultés
sans nombre qu'offrait l'exécution d'une si grande entreprise
, au talent et aux connaissances de plus d'an
geure qu'elle suppose dans celui qui ose en avoir la
pensée , on conçoit que c'est ici sur-tout que l'auteur a
le droit de dire au censeur le plus sévère ,
Et si de t'agréer je n'emporte le prix
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris .
Mais avant que d'entrer dans l'examen de l'ouvrage
que nous annonçons , il convient peut-être de déterminer
avec quelque précision ce que doit et ce que peut
être la traduction d'un grand écrivain, et de faire juges
le lecteur et l'auteur lui-même des principes d'après
lesquels nous nous proposons d'apprécier son travail.
On conçoit d'abord qu'une traduction parfaitement
exacte, c'est-à-dire , dans laquelle on retrouve en détail
toutes les impressions qu'on peut recevoir de la lecture
de l'ouvrage original, est une chose tout à fait impossible
, parce qu'il n'y a dans aucune langue un mot
qui puisse être regardé comme l'équivalent de quelque
mot d'une autre langue. En effet , les circonstances primitives
qui président à l'établissement d'un peuple et
celles qui contribuent ultérieurement à former ses
moeurs , ses usages , ses opinions , ses institutions , ont
une influence directe et nécessaire sur la formation et
sur le perfectionnement de sa langue ; or , ces circonstances
ne sont et ne peuvent jamais être les mêmes d'un
peuple à l'autre. Voilà pourquoi un traducteur, quelque
mérite et quelque talentqu'il ait, étant forcéd'employer
des matériaux tout à fait différens de ceux qu'a emJUIN
1809 . 587
La colère d'Achille , la cause de cette colère , les Dieux
s'intéressant aux destinées de Troie ou à celles des
Grecs , le caractère des deux héros qui jouent le rôle le
plus important dans tout le poëme , l'un parce qu'il est
Le chefde l'armée , et que rien ne se fait sans son ordre
ou sans sa participation ; l'autre , parce qu'il en est le
plus grand guerrier et que son absence seule donne lieu
àdes désastres qui rappellent à chaque instant vers lui
les voeux et les pensées ; tout cela est annoncé ou du
moins indiqué presque dès les premiers vers avec un art
d'autant plus admirable qu'il se montre moins. Voici
commentle nouveau traducteur a rendu ce début :
Chante le fier Achille et sa longue colère ,
O Déité ! raconte un repos sanguinaire
Qui plongea les héros au ténébreux séjour ,
Etde leurs corps sanglans engraissa le vautour :
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre .
Depuis le jour fatal , où , planant sur la terre ,
La Discorde frappa de son sceptre odieux
Atride , roi des rois , Achille , fils des Dieux ;
Quel céleste courroux alluma cette haine ?
Le courroux d'Apollon . Quand le roi de Mycène
Eut du prêtre Chrysès outragé les bandeaux
Ce Dieu livra les Grecs aux rapides fléaux ,
Et la Contagion , poursuivant ses ravages ,
Du Simoïs vengé dépeupla les rivages.
J'ai souligné ici plusieurs expressions qui me paraissent
repréhensibles , raconte un repos sanguinaire , n'est
point dans le texte , et ne pouvait pas y être ; car on ne
peut pas raconter un repos ; de plus un repos sanguinaire
ne signifie pas , comme le traducteur l'a sans
doute entendu , un repos qui a été cause que beaucoup
de sang a été versé ; et si le lecteur devine ici la pensée
de l'écrivain , il a le droit de lui dire ce que disait Fontenelle
dans une circonstance à peu près pareille : « Je
>>> vous comprends bien , mais je ne dois pas vous com-
>> prendre. >>>
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre.
Homèredit: « Ainsi s'accomplissait ledécret deJupiter.>>>
Et cette idée était d'autant plus nécessaire à conserver
que le poëte veut déjà faire entendre par là que la volonté
586 MERCURE DE FRANCE ,
verait dans ces Remarques des rapprochemens un peu
forcés ou quelques citations inexactes , on aurait mauvaise
grâce d'insister sur l'un ou l'autre de ces deux inconvéniens
, très-peu graves assurément. Mais on ne
saurait avoir la même indulgence pour des jugemens injustes
et tout à fait hasardés sur les personnes . Par exem
ple , après avoir cité un fragment assez considérable du
second Chant traduit par feu M. Cabanis , M. Aignan
pouvait bien dire comme il l'a fait (page 225 du t . Ior ) :
<<Ces vers ne sont dépourvus ni de noblesse , ni d'éner-
>> gie ; mais il est facile de voir qu'ils n'ont pas la cou-
>> leur Homérique. » Ce jugement sera plus ou moins
juste , suivant que celui qui le porte aura lui-même un
sentiment plus ou moins juste de ce qu'il appelle la couleur
Homérique. Mais il a tort d'ajouter : « Je crois
>> qu'une traduction d'Ossian ou de Lucain aurait eu
>> plus d'analogie avec le talent de M. Cabanis. » Ce jugement
est bien certainement hasardé , puisque M. Aignan
ne se fonde que sur un fragment d'environ deux
cents vers écrits par l'auteur à l'âge de dix-huit ou ving
ans ; j'ose même assurer qu'il paraîtra tout à fait faux
ceux qui ont connu M. Cabanis , et ce sont la plupa
des gens de lettres les plus célèbres de notre tems. I
savent que cet homme, distingué par l'étendue et la v
riété de ses connaissances , autant que par les plus ras
qualités de l'âme , joigrait à un talent éminemm
flexible , le goût le plus pur et le sentiment le plus p
fond du beau en littérature .
Mais pour mettre les lecteurs à portée de reconna
par eux-mêmes la vérité de ce que j'avance , et comn
l'écrivain que je réfute était peu autorisé àmanifer
une opinion aussi peu avantageuse sur le compte în
homme qu'il n'a point connu , je comparerai av sa
traduction quelques fragmens tirés de la traduon
manuscrite de cet illustre académicien , qui m'a étonfiée
, et l'on jugera qui de lui ou de M. Aignan a plus
approché du modèle sublime d'après lequel ils ontravaillé
l'un et l'autre.
On sait que le début de l'Iliade a été universelhent
admiré par la manière franche et rapide dont looëte
vous fait en quelque sorte entrer au milieu de soujet.
JUIN 1809. 587
La colère d'Achille , la cause de cette colère , les Dieux
s'intéressant aux destinées de Troie ou à celles des
Grecs , le caractère des deux héros qui jouent le rôle le
plus important dans tout le poëme , l'un parce qu'il est
le chefde l'armée , et que rien ne se fait sans son ordre
ou sans sa participation ; l'autre , parce qu'il en est le
plus grand guerrier et que son absence seule donne lieu
à des désastres qui rappellent à chaque instant vers lui
les voeux et les pensées ; tout cela est annoncé ou du
moins indiqué presque dès les premiers vers avec un art
d'autant plus admirable qu'il se montre moins. Voici
comment le nouveau traducteur a rendu ce début :
Chante le fier Achille et sa longue colère ,
O Déité ! raconte un repos sanguinaire
Qui plongea les héros au ténébreux séjour ,
Etde leurs corps sanglans engraissa le vautour :
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre.
Depuis le jour fatal , où , planant sur la terre ,
La Discorde frappa de son sceptre odieux
Atride , roi des rois , Achille , fils des Dieux;
Quel céleste courroux alluma cette haine ?
Le courroux d'Apollon. Quand le roi de Mycène
Eut du prêtre Chrysès outragé les bandeaux
Ce Dieu livra les Grecs aux rapides fléaux ,
Et la Contagion , poursuivant ses ravages ,
Du Simoïs vengé dépeupla les rivages.
J'ai souligné ici plusieurs expressions qui me paraissent
repréhensibles , raconte un repos sanguinaire , n'est
point dans le texte , et ne pouvait pas y être ; car on ne
peut pas raconter un repos ; de plus un repos sanguinaire
ne signifie pas , comme le traducteur l'a sans
doute entendu , un repos qui a été cause que beaucoup
de sang a été versé ; et si le lecteur devine ici la pensée
de l'écrivain , il a le droit de lui dire ce que disait Fontenelle
dans une circonstance à peu près pareille : <<<Je
>> vous comprends bien , mais je ne dois pas vous com-
>>> prendre. >>>
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre.
Homèredit: «Ainsis'accomplissaitledécret de Jupiter.>>>
Et cette idée était d'autant plus nécessaire à conserver
quele poëte veut déjà faire entendre par là que la volonté
!
550 MERCURE DE FRANCE ,
ou à une Idylle, ou à une Élégie : le Lys à un Sonnet ou àun Hymne, qui
doivent être nécessaireinent en l'honneur de la Vierge .
Pour les autres prix de poésie le sujet est au choix des auteurs .
Le 3 de mai 1810 , l'Académie aura dix prix à distribuer : une
Amaranthe, trois Violettes , deux Soucis , deux Lys , et deux Églantines .
Elle donne pour sujet du discours les avantages que les poètes et les
orateurs peuvent retirer de l'étude approfondie des Livres Saints et
de la Littérature ancienne .
Le concours sera ouvert jusqu'au 15 février 1810 inclusivement .
Les auteurs qui voudront concourir feront remettre , par quelqu'un
qui soit domicilié à Toulouse , trois exemplaires de chaque ouvrage à
M. Poitevin , ancien avocat , secrétaire perpétuel de l'Académie , qui en
fournira un récépissé . Ces trois exemplaires sont nécessaires pour le premier
examen qui se fait séparément dans trois bureaux . Ilest inutile d'y
joindre un billet cacheté contenant le nom de l'auteur. Chaque exemplaire
sera désigné non seulement par le titre de l'ouvrage , mais encore
par une devise que le secrétaire perpétuel inscrira sur son registre ,
ainsi que le nom et la demeure du correspondant de l'auteur .
Les fonctionnaires publics de Toulouse se font un plaisir de remettre
au secrétariat de l'Académie , les ouvrages qui leur sont adressés par
Jeurs collègues des autres villes , pourvu qu'on ait soin d'affranchir les
lettres et les paquets .
Tout ouvrage qui blesserait les moeurs , la religion ou le Gouvernement,
est rejeté du concours . L'Académie rejette aussi les ouvrages qui ne sort
que des traductions ou des imitations : ceux qui seraient écrits en style
marotique ou qui contiendraient quelque chose de burlesque , de satirique
ou de familier ; ceux qui auraient été présentés aux Jeux Florans ,
ou à d'autres Académies ; ceux qui auraient été publiés; et le prix ne
serait pas délivré à l'auteur qui l'aurait obtenu, s'il publiait son ouvrage
avant la distribution,
Après l'adjudication des prix , l'avis en sera donné assez tôt pour que
chaque auteur , s'il est à Toulouse ou aux environs , puisse venir recevoir
le prix qui lui est destiné , et lire lui-même son ouvrage .
Ceux qui ne viendront pas eux-mêmes doivent envoyer à une personne
domiciliée à Toulouse , une procuration en bonne forme , dans
laquelle ils se déclarent auteurs des ouvrages réclamés en leur nom.
On ne peut remporter que trois fois chacun des cinq prix que l'Académie
distabue .
Les auteurs couronnés pourront en demander une attestation an
secrétaire perpétuel , qui la leur donnera attachée à l'original de chaque
ouvtage , sous le contre- scel des Jeux- Floraux .
Ceux qui sont remporté trois fleurs , autres que le Lys , et dontune an
moins soit l'Amaranthe , pourront obtenir des lettres de Maître ès Jeux
Floraux , qui leur donneront le droit d'assister et d'opiner avec les
JUIN 1809. 551
académiciens aux assemblées publiques et particulières , concernant le
jugement des ouvrages , l'adjudication et la distribution des prix .
Ceux qui auront remporté trois fois le prix du discours , pourront
obtenir aussi des lettres de Maître ès Jeux Floraux .
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES .
PARIS.- La Société philotechnique, composée de plusieurs
membres de l'Institut des différentes classes , de savans ,
d'hommes de lettres et d'artistes distingués , a tenu sa séance
publique , le 4 de ce mois.
Cette séance a été ouverte par un Rapport sur les travaux
de la Société pendant le dernier trimestre. Parmi les ouvrages
des membres de la Société , le rapporteur a particulièrement
cité le Chevalier d'Industrie , de M. Alexandre Duval , comédie
qui , malgré d'injustes critiques , continue d'attirer
Ia foule , et obtient toujours le plus brillant succès ; la tragédie
d'Hector, par M. Luce de Lancival; l'opéra de la Mort
d'Adam , par MM. Guillardet Lesueur ; l'Histoire des
Inquisitions , par M. Lavallée ; la seconde édition de l'Eloge'
de Corneille , par M. Victorin Fabre , etc. Le rapporteur ,
M. Mangourit , s'est ensuite étendu sur un ouvrage encore
inédit , que l'auteur , M. Victorin Fabre , avait ccoommmmuniqué
à la Société dans les séances particulières. Le titre suffit pour
en faire connaître l'importance ; c'est une introduction à
l'histoire moderne de l'Europe .
Les lectures particulières ont succédé au rapport. L'auteur.
de l'ouvrage dont nous venons de parler , a lu un morceaud'un
genre bien différent. C'était un fragment de Filine ,
poëme en quatre chants. Cette lecture a été couverte d'applaudissemens
.
C'était un jour de triomphe pour les fragmens. Celui que
M. Bouilli a extrait d'un ouvrage intitulé : Contes à ma fille,
qu'il se propose de publier , a obtenu le succès le moins
équivoque. Les Contes à mafille sont des moralites utiles ,
cachées sous le voile des fictions . M. Bouilli les dicte à sa
fille elle-même , et semble les composer avec elle .
M. Millevoye a lu un Discours en vers , très-bien tournés,
sur les Jalousies littéraires . Nous croyons ce morceau déjà
imprimé ; M. Raboteau , trois fables écrites avec soin, et , ce
qui vaut mieux , avec originalité ; M. Delrieu , une imitation
energique du Discours de Régulus dans l'ode 5º du 3º livre
d' Horace ; M. Lemazurier une pièce de vers dans le
genre satirique , intitulée : Conseil à mon cousin Nicolas ;
,
552 MERCURE DE FRANCE ,
M. Le Bouvier des Mortiers, un Mémoire de Physiologie
végétale.
La séance a été agréablement terminée par une sonate et
des variations exécutées sur la harpe , avec accompagnement
de basse et de violons , par Mme Simonin- Pollet.
POLITIQUE .
Paris , 9 Juin .
M. le maréchal , duc de Montebello , a succombéle 31 du
mois dernier : treize blessures , glorieusement reçues en
combattant dans trois parties du monde , rendaient plus
dangereuse encore celle dont il fut atteint à la bataille d'Esling.
Une fièvre pernicieuse s'est déclarée et a privé l'armée
d'un de ses plus illustres capitaines . Il a pu faire ses
adieux à l'Empereur, et lui renouveler les expressions touchantes
que son coeur lui avait dictées sur le champ de
bataille . L'Empereur a pu l'entretenir une heure , le jour
même de sa mort. Les regrets de son prince , qui le nomma
constamment son ami , sont le plus beau monument élevé
à sa gloire : ils sont l'expression honorable de ceux de la
nation et de l'armée. Le corps du maréchal sera embaumé
et transporté à Paris où ses obsèques auront lieu avec toute
la solennité due à son rang et plus encore à ses éminens
services , à son noble caractère , à sa loyauté parfaite , à
son dévouement inaltérable et constant. Les braves disaient
de lui qu'il était brave tous les jours : sa famille et ses amis
rediront qu'il était bon à toute heure , et qu'une admirable
réunion de qualités faisait reconnaître le meilleur époux et
le meilleur des pères , dans le plus intrépide soldat , daus
un guerrier d'une ardeur et d'une impétuosité indomptables
; sa modestie était égale à la grandeur de ses services ,
et sa franchise à la pureté de son âme . On recueillera avec
empressement les traits qui honorent sa générosité et son
désintéressement; des actions d'une délicatesse parfaite ;
des pensées d'un sens exquis , exprimées d'une manière
vive et piquante; c'est de lui qu'on pourra dire : que tout
le monde l'admirait sans en êtrejaloux. La duchesse , son
épouse , l'une des femmes les plus faites pour être présentées
comme les modèles de leur sexe , était partie sur le
champ , accompagnée de son père , pour porter à son époux
tous les soins qu'il eût tant aimé à recevoir d'elle : on
JUIN 1809 . 553
ignore en quel Neu elle aura été arrêtée dans son douloureux
voyage .
Legrand quartier-général est toujours à Ebersdorf. Les travaux
pour la reconstruction des ponts de ce fleuve , ont encore
une fois été emportés par le courant du Danube , les
bateaux , les bois , les moulins détachés de l'autre rive : ils
ont été repris une troisième fois avec plus de précautions
encore ; ils sont achevés : des ponts volans sont jetés , des
estacades formées ; bien plus , des croisières sont établies
dans les îles du Danube pour assurer les travailleurs et favoriser
les communications ; et l'on remarquera peut - être
comme une preuve nouvelle de ce génie qui embrasse l'ensemble
d'un vaste plan , et saisit tous les plus petits détails
; on remarquera , dis -je , que des équipages de marins
formés à Boulogne , ont été avec l'armée transportés à
Vienne , et naviguent maintenant sur le Danube. L'armée
maneuvre librement sur l'une et l'autre rives : les travaux
de la tête du pont , formée sur la rive gauche , sont immenses.
Cet ouvrage formidable aura 1600 toises de développement.
L'armée marque glorieusement par ces travaux
respectés de l'enhemi , sans doute hors d'état de les troubler,
qu'elle est restée maîtresse de ses positions dans les
journées du 21 et du 22 , et maîtresse du fleuve qu'elle avait
passé , et qui s'est refermé derrière elle , sans ébranler son
courage. L'Empereur a constamment visité ces ouvrages , et
passé en revue les corps chargés de leur protection. Tous
les rapports s'accordent à dire que l'armée autrichienne a
été écrasée dans ses attaques réitérées ; l'élite de cette armée
a péri ; son inaction le prouverait sans doute , si les
rapports ne l'attestaient pas.
Vienne est tranquille; une agitation passagère dans la
journée du 21 et 22 a bientôt été calmée : quelques prisonniers
ont été enlevés ; la modération et la fermeté du gouverneur
ont suffi pour tout calmer : l'immense majorité des
Viennois sait ce qu'elle doit au vainqueur , et ce qu'elle
dont à ceux qui devaient la défendrc. Les vivres commencont
à y devenir rares : le pain et le vin y sont encore en
très-grande abondance , mais la viande arrive moins facilement.
Les moulins construits sur la rive gauche , pour la
subsistance de la capitale , ont été détruits par les Autrichiens
eux-mêmes , peu inquiets d'affamer leurs compatriotes
: un touchant rapprochement est fait , à cet égard ,
dans le dernier bulletin ; les paroles en sont bien dignes
d'être retenues : Ce n'est pas ainsi, y est-il dit , que se con554
MERCURE DE FRANCE ,
duisait notre Henri IV donnant lui-méme des vivres à sa
capitale qu'il tenait assiégée.
Le 27, une agréable nouvelle a été portée à l'Empereur :
l'aide-de-camp du prince vice-roi , le capitaine Bataille , a
paru au quartier-général , annonçant que le prince était entré
à Bruck et s'était réuni au général Lauriston. Les deux
corps d'armée en marche , à la rencontre de l'un de l'autre ,
n'avaient point de leurs nouvelles depuis douze jours . La
reconnaissance de leurs premiers postes a donné lieu à des
scènes que le caractère français rend toujours intéressantes .
Un honorable témoignage est rendu au prince vice- roi.
Il a montré dans cette campagne , porte le treizième bulletin
, un sang-froid et un coup-d'oeil qui présagent le grand
capitaine . Ila poussé devant lui l'archiduc Jean avec cette
infatigable activité , le caractère distinctif de cette grande
école de guerre à laquelle il a été élevé. Il ne l'a pas laissé
respirer un moment , l'a constamment atteint dans sa fuite ,
èt à force de rompre des arrière-gardes , a réduit à 20 ou
25,000 hommes au plus , cette belle armée qui était descendue
en Italie , précédée de provocations à la révolte , et de
toutes les manoeuvres de la séduction. Les proclamations ont
été sans effet; les manoeuvres ont éfé vaines :l'Empereur ,
dans la correspondance même des agens de l'insurrection
atrouvé des preuves touchantes de la fidélité de ses sujets :
les peuples de laPiave , du Tagliamento , du Frioul avaient
revu les Autrichiens avec terreur; ils ont salué avec des acclamations
de lajoie la plus vive le retour de l'armée triomphante
et libératrice . Les habitans se sont montrés les frères
du soldat français et italien , l'ont aidé dans ses travaux ,
soutenu dans ses fatigues , guidé dans sa marche , secouru
dans ses besoins. Les régimens italiens , qui de Milan
avaient été portés à Ostrolenka , de Pologne à Madrid, et
d'Espagne sur les bords de l'Isonzo , ne se distinguent plus
des vieilles bandes françaises : le tribut d'éloges qui leur est
payé se termine par ce trait remarquable : les peuples
d'Italie marchent à grands pas vers le dernier terme
d'un changement. Cette belle partie du continent où
s'attachent de si grands et de si illustres souvenirs , que
la cour de Rome , que cette nuée de moines , que ses
divisions avaient perdue , reparaît avec éclat sur la scène
21
"
"
"
77
79 du monde.n
L'Empereur a dit aux soldats dé l'armée d'Italie : Sovez
les bien venus ; je suis content de vous . Sa proclamation applaudit
à leur courage au passage de la Piave , aux combats
JUIN 1809 . 555
de Saint Daniel , de Tarvis , de Gorice , aux assauts de
Malborghetto et de Preval , enfin aux combats de Saint-
Michel où le corps de Jellachich détruit , n'a plus laissé
de barrières entre les deux armées françaises . Soldats , y
est-dit encore , cette armée autrichienne d'Italie , qui un
moment , a souillé par sa présence mes belles provinces ,
qui avait la prétention de briser ma couronne de fer ,
battue , dispersée , anéantie , grâces à vous , sera un exemple
de la vérité de cette devise : Dio la mi diede , guai a chị
la tocca.
Le prince vice-roi s'est rendu de sa personne au quartiergénéral
impérial ; son armée a marché sur Vienne . L'aile
droite , victorieuse à Laybach sous les ordres du général
Macdonald , suit ce mouvement combiné avec celui du duc
deRaguse qui a culbuté le corps envoyé par l'archiduc Jean .
Trieste a été enveloppée par ce double mouvement , et est
tombée sans défense avec ses immenses dépôts de marchandises
anglaises . Le résultat de ces marches a cerné tellement
les forces ennemies et les a coupées avec tant de bonheur
, qu'après la défaite de Jellachich , ses colonnes erraient
sans direction et sans ordre , et tombaient de toutes
parts au pouvoir des nôtres . C'est dans ces circonstances
que l'intelligence et le caractère de l'officier français se déploient
avec un rare avantage , et multiplient les succès
dus au courage par ceux dus au sang-froid et à la présence
d'esprit. Un officier d'état-major , nommé Mathieu ,
envoyé par le vice-roi sur la route de Saltzbourg , trouva
un bataillon autrichien égaré avec ses pièces ; il n'avait avec
lui qu'un dragon d'ordonnance , et tous deux semblaient
n'avoir qu'à se rendre. Sans doute le souvenir du grand
exemple de Lonado se présenta à l'officier : il marche à la
colonne , lui montre les ordres de son général qui attestent
la défaite de Jellachich , la somme de mettre bas les armes
devant les forces qui le suivent : on lui obéit. Plus loin ,
2,000 hommes de milices reçoivent de lui la même sommation
, et près de 3,000 hommes capitulent devant un
officier et une ordonnance .
Le corps d'armée du prince de Ponte - Corvo a quitté
Lintz , et se porte sur Vienne : il laisse à la défense des
ouvrages qui défendent le passage du Danube , les Wurtemburgeois
qui , à l'affaire du 27 , se sont couverts de
gloire en défendant ce point attaqué par les Autrichiens ,
dont le but était de faire une diversion utile. Le général
Collowrath voulait pénétrer sur la rive droite, inquiéter les
!
556 MERCURE DE FRANCE ,
derrières de l'armée française , et chercher à se mettre en
communication avec les rebelles du Tyrol ou les corps en
retraite de l'armée d'Italie . Il était instant que cette tentative
hasardeuse fût vivement repoussée. Le prince de
Ponte-Corvo a fait échouer tous les plans de l'ennemi , lui
a pris 2,000 hommes , une partie de son artillerie ; quelques
jours après , 100 coups de canon , tirés de ces mêmes
ouvrages de Lintz , si bien défendus , ont appris auxAutrichiens
la nouvelle de la jonction de l'armée d'Italie . Le duc
de Dantzick ramène aussi près de l'Empereur , la brave armée
bavaroise victorieuse des rebelles du Tyrol , et les
divisions françaises combinées avec elle ; parmi les corps
sous les ordres du général Beaumout , qui ont pu aussi se
mettre en marche pour l'Autriche , on compte 3,000 dragons
; ces forces laissent en réserve l'armée du maréchal de
Valmy dont plusieurs divisions sont déjà complètement organisées
, prêtes à se porter où les mouvemens de quelques
partisans sans moyens , sans plan , sans ensemble , pourraient
les rendre nécessaires .
Parmi les partisans , on ne nomme plus ce Schill , dont
on a beaucoup trop parlé , et dont les gazettés ont à l'envi
grossi l'existence éphémère , et la triste renommée ; on ne
sait encore quel point de la côte il a gagné : son exemple
n'était pas fait pour trouver un imitateur : il en a trouvé un
cependant dans la personne du prince de Brunswick- Els ,
fils du dernier duc , mort de ses blessures reçues à Jéna.
Sorti de la Bohême avec quelques mille hommes , et la
mission spéciale donnée par l'ancien électeur de Hesse de
lui reconquérir des provinces à gouverner , et des soldats à
vendre , il s'est présenté sur les frontières de Saxe , par
Zittau , où il avait prétendu établir un quartier - général.
Voici un échantillon des nouvelles que ses proclamations
répandent sur sa route.
५
« Les habitans de Vienne se défendent , 100,000 Hongrois
ont pris les armes ; le général Legrand a été pris :
les armées françaises manquent de vivres. Les Hongrois
» sont à Marienzele , le général Collowratz a pris Lintz .
Le général Jellachich est à Munich , et le général Chasteler
est réuni aux Suisses . "
"
ת
On voit que le nom de l'auteur de cette proclamation
s'attache à un genre de productions peu honorables ; c'est
un défaut de famille d'en signer de semblables , dictées
par une haine aveugle , et une insatiable soif de domination
et de vengeance. Précédé de ce pamphlet , M. de
JUIN 1809 . 557.
Brunswick a fait mine d'inquiéter Dresde , d'où un corps
de Saxons est sorti sous les ordres du général Dyhen : on
a appris qu'il était rentré en Bohême. Le corps d'armée
formé à Erfurt , sous les ordres du roi de Westphalie ,
garantit la Saxe de toute incursion : dans ces circonstances ,
si quelques déserteurs , quelques bandes se forment sous
les ordres d'un partisan, dans l'éspoir du pillage , il est
à remarquer que , sur différens points , les habitans , éclairés
sur la nature des intentions de leurs libérateurs , prennent
les armes contre eux , les surprennent dans leurs
marches furtives , et les livrent à l'armée. Les Bavarois ont
sur-tout donné , à cet égard , des preuves de zèle , de courage
et de fidélité : on cite un trait de dévouement des habitans
de Neubourg sur le Danube. Quatre mille prisonniers
Autrichiens allaient se soustraire à une faible escorte wurtemburgeoise
. Les habitans se sont réunis , ont pris les
armes et ont assuré la marche du convoi prisonnier .
Les derniers bulletins officiels ne parlent ni de l'archiduc
Ferdinand ni des Polonais qui le poursuivent dans sa retraite
en Gallicie. Cependant on sait , par la voie de Saxe ,
qu'après une attaque extrêmement vive , où les Polonais
ont déployé leur courage et leur valeur accoutumés , la ville
de Sandomir a capitulé. L'ennemi a perdu beaucoup
d'hommes et des magasins considérables . La cavalerie
polonaise s'étend vers Lemberg , et fait des mouvemens
sur Cracovie. Chemin faisant , elle délivre des prisonniers
que les Autrichiens emmenaient dans leur retraite . Ces
affaires ont été glorieuses pour les Polonais ; mais leur armée
regrette la perte du colonel Lubomiski tué à la tête de
son régiment , jeune prince dont on peut se rappeler que
le pinceau brillant de madame Lebrun avait rendu la beauté
célèbre .
Les dernières nouvelles de Madrid ne font mention que
d'un voyage de S. M. à Tolède , et de quelques actes de
son administration. On regarde l'expédition des Asturies
comme entiérement terminée , et le Nord de l'Espagne
comme totalement pacifié. On a reçu avec , une vive allégresse
, la nouvelle des triomphes de la Grande-Armée ;
ils ont été l'objet d'une solennité religieuse et d'une fête
publique à Sarragosse. Les lettres de Séville parlent d'un
ridicule décret de la junte contre les cavaliers espagnols
prévenus de se battre avec peu de courage et de sacrifier
P'infanterie ; après ce décret , on assure que la junte, en reconnaissant
son insuffisance , a pris le parti de la retraite ;
1
558 MERCURE DE FRANCE ,
des lettres de Cadix parlent de la mise en liberté de tous les
Français détenus prisonniers ; quant à la position des armées
sur le Tage , on présume , et les papiers anglais le
déclarent , que les divers corps du duc de Bellune et de
Dalmatie ont fait leur jonction , et présentent aux Anglais
descendus , et aux Portugais , une force très-imposante.
Les nouvelles anglaises font connaître qu'un nouveau
traité a lié l'Autriche à la cause du cabinet de Londres ,
que les secours à donner ne sont cependant pas stipulés encore.
L'Autriche avait passé par dessus cette formalité , et
đéjà des traites avaient été présentées ; elles ont été propisoirement
refusées . Provisoirement , cependant l'Autriche
livre ses provinces au ravage de la guerre , répand le sang
de ses sujets , et compromet à jamais son existence , tandis
que le parlement délibère sur la nature , la quotité des subsides
, et les termes de leur paiement.
La même indécisión , le même défaut de franchise, de la
part du cabinet anglais se font remarquer dans ses transactions
actuelles avec les Efafs-Unis . L'envoyé anglais
M. Erskine déclare à Philadelphie , que les ordres de son
gouvernement relatifs aux relations commerciales avec les
Etats-Unis , sont révoqués , à dater du 10 juin prochain; le
président proclame en conséquence , qu'à dater de cette
époque , le commerce avec la Grande-Bretagne pourra être
renouvelé ; mais aussitôt que cet acte fut connu à Londres ,
le gouvernement sans démentir son envoyé , ne confirma
pas sá transaction; M. Canning a avoué qu'on a conseillé à
S. M. de ne pas la reconnaître. On a craint la concurrence
du commerce américain , au préjudice de celui de l'Angleterre
, et la prompte arrivée en Europe des cargaisons
toutes prêtes dans les ports d'Amérique ; un ordre du conseil
a donccparu , interprétant la transaction d'une manière
à en laisser l'effet ou nul ou incertain ; nous ne pouvons
à cet égard entrer dans des détails plus précis , mais
ils appellentl'attention des personnes intéressées aux hautes
relations commerciales .
1
P
S
La diète de Stockholm continue ses opérations . Un discours
du régent , duc de Sudermnnie , a été rendu public;
il rend compte des premières opérations de la régence ,
qui toutes ont eu pour but le rétablissement de la paix. II
annonce qu'il espère y parvenir, si la nation toute entière
est convaincue que son salut dépend de son union , dea
prudence et de sa sagesse . Le bruit de l'élévation du duc de
Sudermanie au trône de Suède a couru dans le Nord :
P
Te
k
JUIN 1309 . 559
S
- rien d'officiel n'a paru à cet égard. Les dispositions russes
ne paraissent point encore pacifiques et amicales. Le régent
, dans son discours , n'a point parlé des Anglais ,
dont les dispositions dans la Baltique , contre les îles danoises
, sont toujours l'objet de nouvelles contradictoires .
La marche des Russes sur la Pologne autrichienne est tou
jours confirmée par toutes les nouvelles de Saxe et de Varsovie.
ANNONCES .
OEuvres diverses de l'abbé Radonvilliers , de l'Académie française ,
précédées du discours prononcé par S. Ex. Mgr. le cardinal Maury, le
jour de sa réception dans la Classe de la langue et de la littérature
française de l'Institut de France ; publiées par Fr. Noël , inspecteur-
- général de l'Université impériale , et membre de la Légion d'honneur.
-Trois vol. in-8º.-Prix , 12 fr. , et 15 fr. 50 c. francs de port .
On vend séparément chaque OEuvre du même auteur , savoir :
De la manière d'apprendre les langues , précédée de son éloge par
S. Ex. le cardinal Maury : 1 vol. in-8°. Prix, 4 fr. , et 4 fr. 50 c. franc
de port.
Opuscules , etc .: 1 vol . in-8° . Prix , 4 fr . , et 4 fr. 50 c. franc de
port.
Cornelius Nepos , Vies des grands capitaines , etc, 1 vol. in-8° .
Prix , 5 fr. , et 7 fr . franc de port.
Chez H. Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12 .
Napoléon en Prusse , poëme en douze chants , orné des portraits de
LL. MM. l'Empereur et de l'Impératrice des Français , l'Empereur de
Russie , les rois d'Espagne , de Naples , de Hollande , de Westphalie et
de Prusse; dédié à S. Exc. Monseig. le comte Regnaud de Saint-Jeand'Angely
, Ministre-d'État ; par J. T. Bruguière , du Gard.- Prix , 6 fr .
sans gravurés , 14 fr. avec gravures , 30 fr . sur vélin , avec gravures .
Se trouve à Paris , chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres- Saint-Germain-l'Auxerrois .
Nota. MM . les souscripteurs des Départemens sont invités à faire
retirer l'ouvrage chez Leno kant , excepté ceux qui ont indiqué où il
doit être remis.
Almanach des Protestans de l'Empire Français , pour l'an de grâce
1809, divisé en deux parties ; la première contenant , 1º les 'o's et ctes
relatifs au culte et à l'instruction publique , émanés du Gouvernement
pendant l'année 1808 ; 2º l'organisation des églises consistoriales et oratoriales
, avec la nomenclature de leurs pasteurs et de leurs anciens;
560 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1809.
1
3º les Annales Protestantes , ou Mémorial des événemens et des traits
les plus remarquables arrivés dans les églises protestantes dans le cours
de l'année révolue .
La seconde partie contenant , 1º un Précis historique et apologétique
de la vie et du caractère de Jean Calvin , avec le catalogue raisonné de
ses ouvrages , par M. J. Senebier , ministre du Saint-Evangile, et bibliothécaire
à Genève; 2º des mélanges ou variétés relatifs au protestantisme.
-Seconde année ,rédigée et mise en ordre par M.-A.-M. D. G. , orné
du portrait de Calvin , dessiné et gravé par d'habiles artistes , d'après le
tableau original déposé à la bibliothèque publique de Genève. -Un
fort vol . in-18 , caractères petit- texte - Prix , 3 fr. , et 3 fr. 75 c. , franc
de port.- A la librairie Protestante , chez Gautier et Bretin , rue Saint-
Thomas-du- Louvre , nº 30.
Il reste , chez les mêmes libraires , quelques exemplaires de la première
année de cet Almanach , pour les personnes qui voudront en faire collection
. Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr. franc de port .
Albert et Ernestine , ou le Pouvoir de la Maternité , par Mme de
Saint-Legier , ex - chanoinesse . - Deux vol . in- 12. -Prix , 4 fr . 50 c. ,
et5 fr. 50 c. francs de port.- A Paris , chez Arthus-Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23.
Voyages d'Antenor en Grèce et en Asie , avec des notions sur
l'Égypte ; manuscrit grec trouvé à Herculanum , traduit par M. de
Lantier , ancien chevalier de Saint-Louis ; dixième édition , avec cinq
jolies gravures . Trois vol . in-8°. - Prix , 11 fr. et 14 fr . francs de
port. - Chez le même .
Le même ouvrage , 5 vol. in-18 , neuvième édition , avec 5 gravures ,
6 fr. et 9 fr. francs de port.
Autres ouvrages de M. de Lantier , qui se trouvent à la même
adresse.
Les Voyageurs en Suisse , 3 gros vol. in-8° , avec le portrait de
l'auteur , gravé par Gaucher , Prix , 15 fr. , et 20 fr franca de port.-Le
même , sur papier vélin , 30 fr. , et 35 fr. francs de port.
Contes en Prose et en Vers , suivis de Pièces fugitives , du Poëme
d'Erminie , et de Métastase à Naples; deuxième édition , 2 vol . in-8°;
augmentée de plusieurs Contes inédits ; avec cinq jolies gravures . Pris ,
8 fr . , et 11 fr. francs de port.
Sous presse :
Voyage en Espagne du chevalier Saint- Gervais , officier français,
et les divers événemens de son Voyage ; 2 vol. in-8° , avec de jolies
planches gravées en taille-douce , et le portrait de l'auteur. Prix,
10 fr . , et 15 fr. francs de port.
Le même ouvrage , en papier vélin , figures avant la lettre , 20 ft.
et 23 fr. franc de port.
(N° CCCCXIII. )
( SAMEDI 17 JUIN 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
RADOTAGE .
De notre Pinde le grand maître
Adit : rien n'est beau que le vrai.
Mais sur notre Pinde peut-être
Le beau vieillit , et maint essai
Nous promet sa chûte prochaine.
La sottise est féconde et vaine .
Vous le voyez , un vrai nouveau ,
Qui ne veut rien de la nature ,
Un vrai dont la raison murmure ,
Menace le vrai de Boileau .
Les novateurs à la critique
Opposent la faveur publique ,
Celle au moins de leurs feuilletons ,
De leurs amis , de leurs patrons ,
Et du commis à la boutique.
D'où vient que loin du droit chemin
Se disperse leur vague essaim ?
Une femme élégante et belle
Avertit les yeux et le coeur.
Oquelle gloire et quel bonheur
D'en faire une amante fidelle !
Mais combien de fâcheux rivaux ,
De jours et de nuits sans repos !
Que de soins peut-être inutiles !
Nn
1
562 MERCURE DE FRANCE ,
Non , non ; abaissons nos désirs ,
Cherchons des conquêtes faciles ,
Et moins cher payons nos plaisirs .
On prend quelque laide grisette ;
Soudain sa laideur est beauté;
Etla crédule vanité
Y voit une Vénus complète.
Plurès a le talent des mots ;
Son esprit est dans son orcille ;
On ne sait où son coeur sommeille ;
Il arrondit son style faux ,
Orne le vide et le colore ;
Et l'ampleur d'un habit pompeux
De sa muse à la voix sonore
Cache le squelette honteux.
Quand Despréaux voulait écrire ,
Si riche de pensers divers ,
Il avait quelque chose à dire ,
Et le disait en quelques vers .
Agenoux devant sa méthode ,
On s'en fait une plus commode.
Nous écoutons peu les bavards ,
Mais nous les lisons , et sans peine
Nous suivons tous les longs écarts ,
Et les détours et les retards
De nos romans à la douzaine .
Entrois volumes leurs auteurs
Étendent l'intrigue légère
De quelque amourette vulgaire ,
Et leur goût enseigne aux lecteurs
Comme on file un enfant à faire.
Romanciers , favoris des cieux ,
Vous seuls vraiment avez des yeux .
La nature est pour vous sans voiles .
O combien de pensers profonds ,
Combien de sentimens féconds ,
Dans un clair de lune ou d'étoiles !
Un précipice ? avidement
J'écoute sa voix sympathique .
Un désert ? quel tressaillement ;
Acette voix si romantique !
Dans les ruines , dans les bois ,
Sous les rochers , partout des voix.
JUIN 1809. 563
Je hais la tienne , sotte histoire .
Chez toi jamais d'illusion ;
Rien pour l'imagination :
Ta froideur glace ma mémoire.
Il faut refaire le passé .
Déjà l'ouvrage est commencé.
Oui , nous allons de notre France
Retoucher les siècles obscurs ,
Siècles de sang et d'ignorance ,
Dout nous ferons des siècles purs.
Fiers barons , faciles baronnes ,
Gros abbés d'abbesses mignonnes ,
Princes et voleurs suzerains ,
Maîtresses , royales catins ,
Brigands avec ou sans couronnes ,
Soyez vierges et presque saints .
Auteurs , on a dans cette lice
Profit et gloire; courez tous.
Certes , le moment est propice ,
Et les paris s'ouvrent pour vous .
Le vrai toujours est inflexible ;
Il désenchante ; quels regrets !
Eh bien , combattez ses progrès ;
Réenchantez , s'il est possible .
Les sciences et la raison
Gênent un peu notre Apollon.
Vous le savez , ces malheureuses ,
Dont nous dédaignons le soutien ,
Froides et quelquefois railleuses ,
A la prose , aux rimes pompeuses ,
Résistent et ne passent rien.
Mais ce sont personnes tranquilles ;
Quand elles sifflent , c'est tout bas.
Avec elles point de débats.
Chantez pour gens moins difficiles ;
Chantez haut ; du bruit , des éclats :
Il est des oreilles débiles
Que persuade le fracas.
Quittez la prosaïque plaine ;
Cherchez sur la cime lointaine
Du vieux Liban , du vieux Athos ,
La nébuleuse rêverie ,
La sublime niaiserie ,
Nn a
564 MERCURE DE FRANCE ,
G
5
Et la vaste sensiblerie
Des grands romans à grand pathos .
EVARISTE PARNY.
CONSOLATION A UNE LAIDE .
ÉLÉGIE.
Pourquoi regretter de vains charmes ?
Pourquoi du matin jusqu'au soir
Lever languissamment vos yeux chargés de larmes
Sur un trop fidèle miroir ?
L'absence des attraits que nous doit ravir l'âge
Vaut- elle qu'on nourrisse une vive douleur ?
La beauté n'est souvent qu'un funeste avantage ;
Son prestige brillant fatal à la plus sage ,
Semblable au frêle éclat que prête la faveur
Donne des envieux , sans donner le bonheur.
Une belle , il est vrai , marchant en souveraine
Partout traîne à sa suite un peuple adorateur ,
Mais de ceux qui portent sa chaîne
Elle n'a pas toujours le coeur.
La folle vanité qu'on attache à lui plaire
Revêt du nom d'amour un désir éphémère.
Comme de faux amis , il est de faux amans.
Les belles non moins que les grands ,
Dupes de leurs nombreux esclaves ,
Ne doivent quelquefois des soins trop séducteurs
Qu'au besoin orgueilleux de briser des entraves
Ou de publier des faveurs .
On les aime peu pour elles ,
Elles ne font point d'heureux
Sans faire des infidèles .
Mais avec moins d'appas objet de moins de voeus
Une femme jamais ne voit la jalousie
Rembrunir l'humble asile où se cache sa vie.
Inaccessible , ainsi que l'indigent ,
Aux piéges de la flatterie ,
Elle peut s'embellir d'un sourire obligeant
Sans éveiller la calomnie.
Sa petite cour
N'est jamais grossie
D'amans sans amour.
JUIN 1809. 565
{
Les cent voix de la renommée
Ne se fatiguent point à redire en tous lieux ,
L'agréable danger que font courir ses yeux ,
Le nom du cher ingrat qui l'a trop enflammée.
Forme-t-elle de tendres noeuds?
Du sensible vainqueur dont son ame est charmée
Le bonheur est mystérieux :
Moins souvent que la belle elle se voit aimée ,
:
Mais quand on l'aime , on l'aime mieux.
Rendez donc grâce à la nature
Qui vous parant d'ailleurs de ses dons les plus chers ,
En ne vous refusant que ceux de la figure ,
Vous sauva de chagrins amers.
Sans trouble , sans dépit , laissez jouir la helle
De l'hommage inconstantde mille amansdivers.
Le tems les verra tous échapper à ses fers:
Vous n'aurez qu'un amant , mais il sera fidèle.
L
Par Mme DUFRENOY,
PETIT BONHOMME VIT ENCORE .
VAUDEVILLE.
AIR : Le souvenir de notre amour.
J'ai vu le moment oùla Parque ,
Sans respect pour un chansonnier ,
Me forçait d'entrer dans la barque
Du redoutable nautonnier :
Malgré les soins d'un Esculape ,
Grand pourvoyeur du sombre bord ,
Pour cette fois-là j'en réchappe ;
Petit bonhomme vit encor.
Bientôt une force nouvelle
Me rend l'amour et la gaîté ;
Bien vite je cours à ma belle
Faire hommage de ma santé.
Contre son coeur elle me presse :
Je vous revois , mon cher Victor !
Moment de bonheur et d'ivresse !
Petit bonhomme vit encor.
Lise, à seize ans propriétaire
D'une fleur bien rare à trouver ,
Prétendait que dans son parterre
دزم
566 MERCURE DE FRANCE,
Elle saurait la conserver ;
L'Amour , qui veut punir sa faute ,
Lui dit Pour garder ce trésor
Vous avez compté sans votre hôte ;
Petit bonhomme vit encor.
Harpagon tombe en défaillance ;
Ses neveux , qui le croyaient mort ,
Tout en pleurant par bienséance ,
Ont fait ouvrir son coffre-fort .
Tout à coup mon homme s'écrie ,
En s'éveillant au bruit de l'or :
Fermez le coffre , je vous prie ;
Petit bonhomme vit encor.
Au sommet du Pinde Voltaire
Pense qu'on ne peut l'attaquer ;
Des gens que tout Paris révère
Espèrent bien l'en débusquer ;
Poussez , messieurs de la cabale ,
Redoublez un si noble effort ;
Pour le siècle c'est un scandale;
Petit bonhomme vit encor.
T
Des gens de science profonde ,
Dont j'estime fort le savoir,
Au petit cercle de ce monde
Voudraient limiter notre espoir :
C'est par trop de philosophie ;
Je ne suis pas un esprit-fort ;
Et je crois que dans l'autre vie
Petit bonhomme vit encor.
DE JOUY.
ENIGME .
: DES secrets de l'Etat je suis dépositaire ,
Je fais au nom des Rois et la paix et la guerre ,
Rendre heureux leurs sujets est mon premier devoir ,
Mais bien souvent,hélas , abusant du pouvoir ,
Par des forfaits nombreux rapportés dans l'histoire
Aux siècles reculés j'ai transmis ma mémoire !
Humble et pauvre , je vaisannoncer auxhumains
La parole du Dien qu'adorent les Chrétiens ;
Des immenses forêts qui couvrent l'Amérique ,
"1.
JUIN 1809 . 567
Jusqu'aux déserts affreux de la brûlante Afrique ,
Ma voix se fait entendre aux peuples égarés ,
Auculte des faux Dieux trop long-tems consacrés .
Α.... Η......
LOGOGRIPHE .
Je cours et par monts et par vaux ,
Otez une voyelle et j'invite au repos .
DE PRECY , du Collége électoral de Mácon:
CHARADE.
Mon premier est le nom des habitans du ciel ,
Amon second un prince a donné la naissance ,
Mon tout est le théâtre où les maux de la France
Ont cessé par le bras d'un héros immortel.
Par le même.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est l'Air.
Celui du Logogriphe est Poire , où l'on trouve pore , Roiet or.
Celui de la Charade est O- rage .
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS.
LES DEUX VEUVES.
NOUVELLE.
MADAME DE VALCÉ , femme intéressante et vertueuse ,
bonne mère de famille , veuve depuis un mois d'un époux
qu'elle avait tendrement aimé , habitait encore une terre
assez belle que M. de Valcé possédait dans l'Orléanais , ęt
qu'elle n'avait pas quittée depuis son mariage. Elle avait
une fille âgée de seize ans , d'une figure charmante et dont
le caractère aimable avait encore été perfectionné par une
sage éducation. Mme de Valcé , entourée de voisins opu-
Lens tenait une fort bonne maison , voyait beaucoup de
,
:
568 MERCURE DE FRANCE ,
monde , se faisait adorer du pauvre et considérer du riche.
Le jeune Henri de Pernillac ne quittait presque pas le
château de Valcé ; on se doute sans peine qu'il y était attiré
et retenu par l'amour ; comment aurait-il pu voir Emilie
sans l'aimer ? Henri n'avait que vingt ans , sa figure était
noble et son âme l'était aussi. Les qualités qui nous font
aimer , celles qui nous rendent estimables , il les réunissait
toutes. Le coeur d'Emilie et celui de Henri se ressemblaient
trop pour ne pas s'entendre ; ils s'aimaient dès l'enfance ,
et se le disaient avec l'ingénuité de cet heureux âge où l'ame
ne sait point dissimuler. Et pourquoi se seraient-ils caché
leurs sentimens mutuels ? D'accord avec toutes les conve-
/ nances , leur amour semblait ne leur promettre que la plus
pure félicité.
1
Le jour du mariage d'Emilie et de Henri était déjà désigné.
Il n'était plus question que des intérêts , article ordinairement
confié au soin des parens ; car deux amans ne
connaissent qu'un seul intérêt , celui de leur amour. M. de
Pernillac , père de Henri , était arrivé au château , et le
soir , tandis que les jeunes gens s'entretenaient de leur tendresse
mutuelle , il eut avec Mme de Valcé une conversation
moins agréable , mais non moins importante. Pour moi ,
dit M. de Pernillac , je donne en mariage àmon fils la terre
que j'habite . Elle vaut bien au moins vingt mille livres de
rente.-Moi , dit Mme Valcé , je ne puis rien donner àma
fille. Je n'avais rien lorsque j'épousai M. de Valcé , mais
mon Emilie aura pour dot la terre que mon mari possédait
en Alsace. Je n'en connais pas au juste la valeur ; mais
M. de Valcé m'a toujours assuré qu'elle rendait vingt-cinq
mille livres de rente au moins. L'habitation est-elle
belle? Non, le châteaun'estpas même habitable ; du moins
M. de Valcé me l'a toujours dit . -Comment , Madame ,
vous ne l'avez jamais vu ? - Jamais . Vous savez que M. de
Valcé allait tous les ans y passer six mois. <<C<ette terre,me
disait-il , est une terre de détail ; elle exige ma présence
pendant une moitié de l'année. Je ne puis vousy conduire;
yous n'y seriez pas logée convenablement. Une seule
chambre est meublée , c'est celle que j'occupe. » J'insistais
quelquefois pour le suivre , mais il s'y refusait constamment
et je finis par me soumettre aux volontés d'un homme à qui
joodevais tout. Il est vrai que pendant son absence il me
donnait souvent de ses nouvelles . L'éducation de ma fille
brogeait pour moi un tems qui m'aurait paru bien longsi
n'avait été rempli par une occupation aussi douce. B
JUIN 1809 . 569
puis, dit en riant M. de Pernillac , un mari qui s'absente
six mois de l'année a bien son mérite ! Il revient plus tendre,
plus empressé.-Oh ! Monsieur, interrompit Mme de Valcé ,
je vous assure qu'il m'a toujours rendue heureuse .- Tout
à coup une voiture se fait entendre dans la cour du château ,
et bientôt une femme d'une quarantaine d'années , belle
encore , et vêtue de deuil , entre dans le salon. Henri tenait
sur son coeur la main d'Emilie. A l'aspect de cette femme
inconnue tout le monde se regarde en silence. L'étrangère
s'avance vers Mme de Valcé et lui demande un entretien
particulier pour une affaire de la plus grande importance .
Je n'ai rien de caché pour les personnes qui sont ici , Madame,
lui répond Mme de Valcé ; me parler devant mes
amis c'est me parler en particulier. Eh bien, Madame , dit
l'étrangère , je viens vous apprendre une nouvelle qui frappera
douleureusement votre coeur. C'est moi qui suis Mthe
de Valcé , c'est moi qui suis la femme légitime de l'homme
dont vous portez le nom.
-
-
ne
A ce discours inattendu , Mme de Valcé ne peut s'empêcher
de sourire . Voilà une plaisante nouvelle , dit
M. de Pernillac . Fort plaisante en effet , dit Henri .
Taisez-vous , dit Emilie tout bas , ne voyez-vous pas que
cette pauvre femme est folle. Il ne faut jamais se moquer
du malheur , car il peut nous atteindre au moment où nous
nous y attendons le moins. - Oui , Madame , continue
l'étrangère , sans faire attention aux propos qui se tiennent
autour d'elle ; oui , je suis Me de Valcé et je viens réclamer
ici mes droits et mon nom. Je porte avec moi les preuves
de ce que j'avance. Les preuves , dit M. de Pernillac en
riant encore ? c'est où je l'attends : voyons les preuves .
Les voilà , Monsieur , dit l'étrangère en montrant une liasse
de papiers . Voici les lettres que j'ai reçues de monmari.
Tandis qu'il passait la moitié de l'année dans cette terre ,
m'écrivait à sa terre d'Alsace où je vivais confinée depuis
vingt ans. Madame de Valcé prend les lettres d'une main
tremblante ; elle reconnaît l'écriture de son mari , elle ne
peut douter que ces lettres n'ayent été écrites par lui. Elle
pålit , une terreur secrette s'empare de son coeur .- Voici ,
ajoute l'étrangère , mon contrat de mariage , fait il y'a
vingt ans ; il doit être antérieur au vôtre , Madame. Nous
avons été trompées toutes les deux , mais je suis la première
femme de M. de Valcé et par conséquent la seule reconnue
par les lois. Al'aspect de tant de preuves multipliées ,
mère d'Emilie n'a pas la force de répondre. Les papiers
-
il
la
570 MERCURE DE FRANCE ,
tombent de ses mains. M. de Pernillac prend le contratde
mariage , le lit d'un bout à l'autre en répétant sans cesse :
voilà un contrat fort bien fait; il est dans les formes ; il n'y
a rien à dire à cela ....- Sa malheureuse amie , hors d'ellemême
, s'écrie avec l'accent de la plus profonde douleur !
Quoi ! ce serait-là Mme de Valcé ! et moi , grand dieu ! qui
suis -je done ? quel nom dois-je porter ? quel nom donner à
mon Emilie ? ma chère enfant ! vous êtes perdue.... et elle
tombe sans connaissance .
Emilie et Henri volent à son secours et lui prodiguent
tant de soins qu'ils la rappellent à la vie. Son premier mouvement
est de les presser sur son coeur. Ma fille , dit-elle ,
est-il vrai que les lois te rejettent ? te voilà donc privée de
ton nom , de ta fortune , comme ces infortunées , fruits et
victimes du vice ou de la faiblesse de leurs mères. Les héritiers
avides de ton père vont venir te dépouiller , et moi ,
malheureuse mère , je n'ai pas même du pain à te donner.
Mais non ... non ... cela est impossible ... M. de Valcé
était honnète homme , il était incapable de commettre un
tel crime , ces lettres sont fausses , ce contrat est supposé ...
C'est une horrible imposture , inventée pour troubler le
benheur d'une mère . Madame , répond l'étrangère avec
beaucoup de dignité , je pardonne à votre juste douleur des
expressions que vous désavoueriez si vous me connaissiez
micux. Mais , je vous le répète , nous avons été trompées
toutes les deux. Nous avons cru M. de Valcé incapable d'un
aussi grand crime ; il n'en est pas moins vrai qu'il l'a commis
.-Mais comment avez-vous pu ignorer un mariage contracté
depuis dix-huit ans ?--Je pourrais vous faire la même
question avec plus de justice encore ; j'étais mariée deux ans
avant vous. C'est à Strasbourg que M. de Valcé me connut
et m'épousa. Quelques jours après mon mariage , il me conduisit
dans la terre qu'il possédait à quatre lieues de cette
ville.Pendant les deux premières années , il ne s'absenta
que deux mois , pour visiter les biens qu'il possédait dans
l'Orléanais. Son troisième voyage dura beaucoup plus longtems
. A son retour , je me plaignis de la longueur de son
absence ; il me dit que sa terre de l'Orléanais exigeait l'oeil
du maître pendant six mois de l'année ; que malheureusement
elle n'était pas habitable pour moi et qu'il ne pouvait
m'ymener avec lui. Tous les ans , il avait le projet de réparer
le château; mais l'énorme dépense que devait , disait-il ,
entraîner cette entreprise , était le motif dont il se servait
pour la reculer. Il fallut donc me soumettre à une sépa
JUIN 1809 . 571
rationde six mois tous les ans. D'abord elle me parut cruelle ;
mais je finis par m'y habituer en pensant qu'elle était nécessaire.
D'ailleurs , il m'écrivait régulièrement , je puis produire
toutes ses lettres. Enfin , Madame , un mois entier
s'écoule et je ne reçois point de ses nouvelles. J'écris ; point
de réponse. J'envoie dans l'Orléanais un homme de confiance
, qui bientôt m'apprend que M. de Valcé vient de
mourir dans ce pays , laissant une veuve douée de toutes les
vertus . Vous pouvez juger , Madame , de mon étonnement
par celui que vous avez éprouvé. Si une telle explication ne
suffit pas pour vous inspirer quelque confiance dans la légitimité
de mes droits , demain , je remettrai mon contrat de
mariage entre les mains d'arbitres nommés par vous ; ils
prononceront sur mon sort et sur le vôtre.
A ces mots , l'étrangère sort du salon , remonte dans sa
voiture et s'éloigne , laissant cette malheureuse famille dans
une consternation difficile à peindre. Mme de Valcé semble
frappée de la foudre. Ses yeux expressifs se portent sur sa
fille, elle ne verse point de larmes , sa douleur est encore
toute entière dans son coeur. Henri et Emilie sont près d'elle
et tiennent chacun une de ses mains , en se regardant avec
l'expression d'un amour qui , pour la première fois , redoute
le malheur. Cette scène muette n'est interrompue que par
les exclamations de M. de Pernillac qui se promène dans le
salon et ne cesse de répéter : « Mauvaise affaire ! ... trèsmauvaise
affaire ! ... Cela tournera mal ... Ce contrat de mariage
est excellent... Cette femme est bien la femme de
M. de Valce , elle a la jouissance de la terre d'Alsace... pas
le moindre doute à cela. »
Il était tard , Mine de Valcé avait grand besoin de repos ;
elle rentre dans son appartement et donne un libre cours
à ses larmes. Avant de quitter Emilie , Henri s'approche
d'elle. , lui serre tendrement la main et lui dit tout bas :
Emilie , vous êtes malheureuse , raison de plus pour vous
aimer toujours . 10
Tu
Cependant M. de Pernillac appelle son fils : Parbleu ,
mon cher Henri , lui dit-il , nous sommes bien heureux !
-Heureux , mon père ! heureux , lorsque le malheur vient
accabler les personnes qui nous sont les plus chères .
as raison, mon ami , tu as raison ; mais avoue du moins
que cet éclaircissement est venu bien, à propos .- Pour
troubler ma félicité. Pour t'empêcher de commettre une
faute irréparable . Quelle faute ?- Celle d'épouser une
jeune personne sans état et sans bien; une filleillégitime...
572 MERCURE DE FRANCE ,
-Ce
-Eh ! que m'importe ? n'est-elle pas toujours Emilie ,
celle que mon coeur a choisie , celle que vous m'avez permis
d'aimer ? Sa mère a-t-elle commis un crime en lui donnant
le jour ? non , l'honneur , la confiance , toutes les vertus
accompagnaient Me de Valcé à l'autel , son coeur était pur
comme le ciel qu'elle prenait à témoin de ses sermens. Doitelle
donc être punie , dans ses affections les plus chères ,
d'une faute qu'elle n'a point commise ? Les lois humaines
la condamnent , mais le ciel la reconnaît et l'absout.
que vous dites-là , mon fils , est fort beau , mais nous ne
sommes pas au ciel ; nous vivons avec les hommes et nous
devons nous conformer aux lois qu'ils ont faites pour le
maintien de l'ordre et des bonnes moeurs . Vous devez sacrifier
à leur opinion et au rang que vous occupez dans la
société , des inclinations qui blessent toutes les convenances.
Il ne sera pas dit que mon fils , pouvant faire un
mariage avantageux, aura renoncé à tout pour épouser une
fille naturelle .-Quoi , mon père ! vous prétendez ....-
Que vous renonciez à Emilie. Dites donc à l'honneur.-
L'honneur , mon fils , consiste à tout sacrifier à l'opinion
publique , et pour obéir à l'honneur vous voulez vous déshonorer
? La passion vous égare , c'est à votre père à vous
guider. Dans ce moment , vous n'êtes pas en état d'apprécier
les raisons qu'il vous donne , les motifs qui le font agir.
Confiez-vous à sa prudence. Demain matin nous quitterons
cette maison. Je vais écrire à Mme de Valcé , ou , pour mieux
dire , à la mère d'Emilie , et je vais retirer ma parole.
Ecrivez à la jeune personne , instruisez-la de ma volonté.
Ecrivez-lui , si vous le voulez , une lettre bien tendre , bien
pathétique , plaignez-vous du sort cruel qui vous sépare au
moment où le plus doux des liens allait vous unir; rien de
plus naturel. Jetez même feu et flammes contre moi , je vous
le pardonne ; mais écrivez , je l'exige. Henri ne répond
rien à cet ordre absolu , il se retire et va s'affermir dans la
résolution d'aimer celle qu'on lui ordonne d'abandonner.
Dans ce moment la jeune infortunée est auprès de sa
mère qu'elle cherche àccoonnssooler par l'éloquence de sa tendresse
; elle ne soupçonne pas encore tout son malheur.
<<Pourquoi pleurer, dit-elle à Mme de Valcé ? votre fille
vous reste , elle ne vous abandonnera jamais. Lorsque je
serai la femme de Henri , vous viendrez demeurer avec
nous; il est riche , nous mettrons tout en commun, Vous
serez sa mère , n'ètes-vous pas la mienne ? Ah ! vous savez
combien Henri vous aime ,combien son coeur est noble et
délicat !»
JUIN 1809 . 573
Le lendemain , de très-grand matin , M. de Pernillac
envoye à Mme de Valcé la lettre qu'il vient d'écrire pendant
la nuit. Cette lettre est polie , mais froide : les expressions
sont mesurées , mais en dernier résultat , il annonce à cette
mère infortunée que l'alliance projettée ne peut plus avoir
lieu. Mme de Valcé n'avait pas besoin de cette nouvelle
secousse . « O ma chère Emilie , se dit-elle , tu te berçais
d'une fausse esperance ! ton amant t'abandonne avec la fortune
; tu le jugeais d'après ton coeur généreux. Henri an
comble du malheur , réprouvé par son père , par les lois ,
par la nature toute entière , serait toujours Henri pour toi .
Il n'est plus pour lui d'Emilie ! .. »
Dans cet instant Emilie paraît ; elle sourit à sa mère avec
tendresse. Mme de Vaicé fond en larmes , et faisant asseoir sa
fille sur son lit : Que tu dois me haïr , lui dit-elle ! pourquoi
t'ai-je donné le jour ? pauvre enfant , tu vas détester l'existence.
Tu ne connais pas encore tous tes malheurs .-Eh
quoi , dit Emilie , d'un air consterné , vous me cachez donc
encore quelques- unes de vos peines ?-Je voudrais te cacher
la dernière et la plus cruelle de toutes. Pauvre Emilie ! ...
rassemble tout ton courage ... lis cette lettre , si tu le peux ..
« Emilie prend la lettre , elle la déploie , elle est prête à la
lire, lorsque la porte s'ouvre et laisse voir l'étrangère de la
veille, accompagnée de M. de Pernillac et de Henri. Mme
de Valce tremble à cet aspect et s'adressant à l'étrangère :
Vous venez sans doute m'annoncer, Madame , l'arrêt décisif
de mon malheur? Il eût été plus généreux et plus délicat
peut-être de ne pas venir si matin. Madame , répond
l'étrangère , j'ai cru que dans une affaire aussi importante je
ne devais pas perdre un instant. J'ai rencontré ces Messieurs
lorsqu'ils se disposaient à vous quitter , je les ai rappelés , ils
sont vos amis. Ils ont été témoins de la scène d'hier , et j'ai
désiré qu'ils en vissent le dénouement. - Eh bien , Madame
hatez-vous donc de m'apprendre devant eux qu'il ne me
reste plus que la pitié.- Calmez votre douleur , Madame ,
et daignez m'écouter. Je suis la seule femme légitime de
M. de Valcé. Mes droits ne peuvent être contestés. Quand
j'ai appris son second mariage , j'ai eru devoir réclamer un
titre qui m'appartenait exclusivement. Je vous ai vue au
milieu de votre famille , je me suis mise dans votre situation,
et vos larmes maternelles sont descendues jusqu'au fond de
mon coeur. Vous avez des enfans , je n'en ai point. Je jouis
d'une fortune indépendante , vous ne possédez rien. Si M. de
Valcé vivait encore et s'il était obligé de faire un choix entre
574 MERCURE DE FRANCE ,
nous deux , il donnerait et devrait donner la préférence à
la mère de ses enfans ; c'est vous qu'il reconnaîtrait pour sa
femme légitime. Ne déshonorons point la mémoire d'un
homme qui nous fut cher à toutes deux. Qu'un voile
impénétrable soit jeté sur sa faute ! Je vous fais l'abandon
de tous mes droits . Je remets entre vos mains mon contrat
de mariage et les lettres de M.de Valcé . Souffrez seulement
que je conserve , dans le pays que j'habite , le nom que j'ai
porté si long-tems. Vous y ètes intéressée ; et si j'en prenais
un autre , je ferais soupçonner peut- être une partie de la
vérité.
Qu'entends-je , s'écrie Mme de Valcé avec l'accent d'une
joie convulsive ? est-ce un ange qui vient de descendre du
ciel pour me rappeler du désespoir à la félicité?Ah, Madame !
quelles expressions pourraient vous peindre ma reconnaissance
, mon admiration? .. ma fille , tombez à ses pieds ,
embrassez ses genoux; c'est votre bienfaitrice , votre ange
tutélaire ....... « L'étrangère profondément émue verse
des larmes d'attendrissement ; elle prend la main d'Emilie et
celle de Henri , puis s'adressant à Mme de Valcé : hier , ditelle,
j'ai deviné leur amour; je suis venue les affliger; laissezmoi
jouir aujourd'hui du bonheur qu'il m'est permis de leur
rendre . Hélas ! dit Mme de Valcé , une telle union fut
long-tems ma plus chère espérance ; à présent elle est impossible
. Lisez , Madame , lisez la lettre que M. de Pernillac
vient de m'écrire , et voyez si je puis pardonner un tel procédé.
- Oui , Madame , s'écrie M. de Pernillac , en prenant
et déchirant la lettre fatale. Mon fils et votre Emilie plaideront
ma cause en plaidant la leur. Les punirez-vous d'une
faute dont je suis seul coupable et que je me reproche ? -
Ah , maman ! dit Emilie , si une lettre a pu vous brouiller
avec M. de Pernillac, une autre lettre, il me semble, doit vous
réconcilier avec lui. Lisez donc celle que j'ai reçue aussi ce
matin. « Aussitôt elle la présente à samère qui ylitces mots :
Plus Emilie sera malheureuse , plus je jure de l'aimer. Ce
serment est sacré , comme s'il avait été prononcé à l'autel..
Henri n'aura jamais d'autrefemme qu'Emilie. » Ah ! tout
est oublié ; je vous pardonne , s'écrie Mme de Valcé en tendant
la main à M. de Pernillac. Viens , mon Henri , mon
gendre , mon fils , viens recevoir le baiser d'une mère ; ma
fille est à toi .
Je voudrais peindre la joie de cette intéressante famille ,
mais le lecteur la devine. Le lendemain de ce jour fortuné ,
Henri- conduisit Emilie à l'autel. La généreuse étrangère ne
<
JUIN 1809 . 575
voulut pas rester plus long-tems au milieu des étres dont
elle venait d'assurer le bonheur. Elle craignit que les expressions
de leur reconnaissance ne dévoilassent le secret de sa
grandeur d'âme et de sa délicatesse , secret qu'ils avaient un
si grand intérêt à tenir caché . Elle partit pour l'Alsace , emportant
avec elle le plus précieux des trésors , le plaisir d'avoir
fait une belle action. ADRIEN DE S .... N.
MEMORIAL POUR LA FORTIFICATION PERMANENTE
ET PASSAGÈRE ; ouvrage posthume de
CORMONTAINGNE , maréchal de camp, directeur des
fortifications , etc.-A Paris , chez Magimel , libraire ,
rue de Thionville , nº 9 .
LA fortification a pour objet de multiplier la force
des hommes par les formes du terrain sur lequel ils
combattent. Les places fortes épargnent en tems de paix
l'entretien des armées permanentes : dans le cas d'une
attaque subite elles forment le bouclier de l'Etat. Elles
donnent à l'attaqué le tems de tirer l'épée et lui offrent
des points d'appui d'où il peut s'élancer sur le territoire
ennemi.
L'invention des bouches à feu a produit une révo-
Jution subite dans tous les arts qui tiennent à la guerre :
à des moyens de destruction violens et rapides , il a
fallu opposer des défenses nouvelles. Jusqu'alors de
simples enceintes flanquées de tours avaient opposé une
résistance suffisante aux efforts ingénieux ou bizarres de
l'ancienne balistique ; mais ces murs nus et élevés ,
battus de loin par le canon , s'écroulaient en peu d'heures
sous le feu des batteries , et l'assiégé toujours inférieur
en nombre était exposé àsuccomber dès que l'égalité des
armes était rétablie. Alors l'esprit des militaires s'exerça
de toutes parts sur la possibilité de rétablir l'équilibre
entre la défense et l'attaque ; et on vit paraître une
foule d'inventions nouvelles sous le nom de systèmes de
fortification . De la discussion de tant d'opinions diverses
jaillitun grand nombre d'idées heureuses et la fortification
se perfectionna peu à peu , jusqu'à l'époque où .
Vauban parut.
Cet homme célèbre , doué d'un esprit juste et d'un
576 MEROURE DE FRANCE ,
génie extraordinaire , distingua du premier coup-d'oeil
dans les travaux de ses prédécesseurs les rêves ingénieux
qu'il fallait oublier et les conceptions utiles qu'il pouvait
mettre à profit. Il créa et perfectionna en peu de tems
les différentes branches de son art , et pendant le cours
d'une longue et honorable carrière , joignant l'exemple
au précepte dans l'attaque et la défense des places , il
entraîna et fixa l'opinion de ses contemporains sur cette
partie importante de l'art militaire. Enfin , en apprenant
aux ingénieurs à balancer la dépense des places avec
leur importance et à calculer la durée relative des
siéges il donna à leur art le caractère d'une véritable
science.
Les principes de cette science ont été recueillis par
Cormontaingne qui fut un des successeurs de Vauban.
Ils sont renfermés dans l'ouvrage qu'on publie sous le
titre de Mémorial. Le volume qui vient de paraître et
qui contient les traités de fortification permanente et
passagère , a été extrait de ses Mémoires. On y a joint
l'indication des légers changemens qui ont été faits à
ses méthodes. Ce livre est l'introduction des traités de
l'attaque et de la defense des places , qui ont déjà été
publiés sous le titre de Mémorial de Cormontaingne. Ces
trois volumes forment un corps de doctrine qui renferme
tous les principes que l'expérience a consacrés dans
cette partie de l'art militaire. Ils réunissent tout ce
qu'on sait de positif sur l'art de mettre un nombre
déterminé d'hommes en état de combattre et de balancer
avec certitude des forces très -supérieures .
On pourrait être étonné que depuis Cormontaingne
l'art de fortifier n'ait pas fait de progrès sensibles; mais
dans une matière qui d'un côté touche aux finances de
l'Etat , par les dépenses qu'elle entraîne , et de l'autre à
son systéme militaire , on s'est constamment méfié de la
manie des innovations : et comme une grande révolution
dans les armes peut seule en amener une dans la fortification,
on n'a admis qu'un petit nombre de changemens
dont l'avantage était démontré.
Le sort des armées dépend du moral des troupes et
du génie qui les dirige ; entre ces masses mobiles l'équilibre
est toujours de courte durée, et la première bataille
fait
JUIN 1809 . 577
fait prévoir l'issue d'une campagne. La stabilité d'un Etat
n'est assurée et indépendante des événemens jðurnaliers
de la guerre que lorsqu'elle est appuyée sur une frontière
solide. La ligne des places fortes forme une large base
dont le poids sert à ramener l'équilibre dans les ébranlemens
et les secousses d'une campagne malheureuse .
La France entourée d'une ceinture de forteresses a seule
sous ce rapport, comme sous tant d'autres, l'avantage de
jouir d'un état complet de sécurité ; grâces au génie prévoyant
qui , malgré l'étonnante supériorité de ses armes,
a conservé et enrichi le systême défensif des frontières
et rendu la stabilité de l'Empire indépendante des
faveus de la victoire . D.
PEINTURES DE VASES ANTIQUES , vulgairement
appelés étrusques , tirées de différentes collections et
gravées par A. CLENER , accompagnées d'explications
par A. L. MILLIN , membre de l'Institut national et
de la Légion d'honneur ; publiée par M. DUBOIS
MAISONNEUVE , et dédiée , à S. M. L'IMPÉRATRICE
REINE (1).
Les vases appelés étrusques sont classés parmi les monumens
les plus précieux pour l'histoire et la connaissance
de l'art chez les anciens . Aussi voit-on les riches
amateurs , les gouvernemens eux-mêmes , rivaliser entre
eux dans la recherche de ces vases d'argile légère , qui
furent autrefois la vaisselle du pauvre et qu'aujourd'hui
(1) Cette collection formera deux volumes in- folio de 144 planches
gravées , avec un texte explicatif d'environ 130 feuilles . Elle n'est tirée
qu'à 300 exemplaires . Il en paraît tous les mois une livraison composée
de 6 planches et de leur texte . Le prix de la livraison est de 15 fr . , en
noir , et de 45 fr. coloriée. La dernière livraison sera accompagnée d'un
discours préliminaire servant d'introduction à l'ouvrage , et qui sera un
précis de ce qu'on peut apprendre par l'étude des vases peints. Des 24
livraisons qui doivent composer la collection , il en a déjà paru onze en
dix mois .
On souscrit chez l'Editeur , rue de Condé , nº5 ; Didot aîné , rue du
Pont de Lodi ; Treuttelet Wurtz , à Strasbourg ; et Tournesein , fils , à
Çassel.
578 MERCURE DE FRANCE ,
l'or de l'opulence peut seul acquérir. Tant il est vrai que
les beaux arts créent des richesses , en même tems qu'ils
créent des plaisirs !
Le parlement d'Angleterre ne crut pas au-dessous de
sa dignité et de l'intérêt national , d'acheter (en 1772 ) ,
la collection de vases étrusques qu'Hamilton avait faite en
Italie , et le trésor public la paya huit mille livres sterlings
(environ 200,000 fr. )
Ce n'est point un luxe futile, un luxe de mode , puisque
ces vases marquent une des grandes époques de
l'art , puisqu'ils sont et seront toujours les modèles des
plus belles formes , puisque les peintures qui les décorent
offrent une mine féconde de compositions ingénieuses
, d'ornemens variés et d'un goût exquis que le
statuaire , l'architecte , le peintre , le manufacturier , transportent
sur les monumens , sur des meubles , des étoffes ,
des bijoux .
Tantôt ce sont des sujets puisés dans la mythologie ,
dans l'histoire des tems fabuleux , ou dans les annales et
les usages des peuples de labelle antiquité ; tantôt ce sont
des ornemens imités d'une plante , ou de l'élégant assemblage
de plusieurs plantes , telles qu'elles existent réellement
, ou telles que l'ingénieuse fantaisie du dessinateur
les a modifiées . Ainsi l'on voit la feuille d'acanthe , qui
décore si magnifiquement les chapiteaux de l'ordre corinthien
, se plier mollement pour embrasser les contours
d'un vase : ailleurs c'est le lierre qui étale en serpentant
ses feuilles découpées en fer de flèche et ses grappes de
fruits dorés ; ou le myrthe de Vénus , ou le laurier d'Apollon
, ou l'olivier de Minerve , ou la simple fougère aux
feuilles profondément dentelées .
Aussi la découverte d'un vase étrusque inconnu , la
publication d'un vase étrusque inédit, sont des événemens
du plus vif intérêt pour l'antiquaire et pour tous les arts
auxquels s'applique le dessin.
L'on a cru , jusqu'à nos jours , que ces vases appartenaient
à l'industrie particulière des Etrusques, et c'est
ce qui leur en a fait donner le nom. Certes , de tels
monumens autorisaient à regarder l'Etrurie comme trèsavancée
dans les beaux arts , lorsque toutes les autres
JUIN 1809 .
contrées de l'Italie étaient encore barbares ; et quoique ce
579
problême n'eût point été résolu d'une manière satisfaisante
, il s'était transformé en une vérité historique convenue
.Winkelmann ,
d'Hancarville, l'abbé Lanzi ont sappé
cette opinion , maintenant abandonnée , et lui ont substitué
celle qui attribue la plupart des vases dits étrusques
aux Grecs , soit à ceux qui vinrent s'établir sur les côtes
méridionales de l'Italie , soit à ceux qui n'ont pas cessé
d'habiter la Grèce proprement dite. Plusieurs vases de ce
genre , découverts depuis peu , aux environs d'Athènes ,
semblent achever cette
démonstration qui avait déjà reçu
une grande force de l'examen des peintures dont ils
sont
généralement ornés . En effet , les sujets en sont
pris , ainsi que nous l'avons déjà remarqué , ou dans
les fables ou dans les
particularités
paléographiques
grecques qui décèlent , de même que le style de leur
exécution , des époques antérieures au règne d'Alexan-
,
dre-le-Grand.
Une antiquité si reculée , le goût , l'intelligence , le sentiment
qu'attestent ces peintures , la pureté , la grâce ,
l'élégance des formes , la singularité des costumes , des
usages , enfin les traditions que ces vases retracent , leur
ont donné un grand prix. Préservés par la religion des
tombeaux , ils sont parvenus jusqu'à nous , malgré leur
fragilité , en plus grand nombre que les monumens de
marbre ou de bronze des mêmes époques.
Devenus à tous ces titres l'ornement des plus riches
cabinets de l'Europe , ils ne pouvaient pas manquer
d'occuper l'attention des antiquaires . Depuis environ un
demi-siècle , ces derniers ont trouvé , en les étudiant ,
matière à plusieurs grands ouvrages , tels que la descripion
de Menaldini en 3 volumes in -folio , avec des expli
ations latines par l'abbé Passeri ( 1 ) ; la description que
antiquaire d'Hancarville publiait en même tems à Naples ,
n 4 vol. in-folio , avec un texte français et anglais , et
elle qu'a donnée depuis , dans la même ville , un littéteur
russe , M. Italinski en 4 volumes , aussi in-folio ,
us la direction de Tischebein , peintre allemand dis-
(1) Cette description parut à Rome en 1767.
02
580 MERCURE DE FRANCE ,
tingué , avec des explications également dans les deux
langues , française et anglaise .
Au jugement du savant Visconti , qui porte dans
l'étude de l'antiquité un esprit si judicieux , la première
de ces descriptions pèche sous le rapport de la fidélité
du dessin , la gravure en est grossière et l'esprit de système
s'est introduit dans les explications . On y suppose
toujours que ces vases sont l'ouvrage des Etrusques , que
les sujets de leurs peintures n'ont rapport qu'au culte ,
aux usages et à l'histoire des Etrusques .
Selon le même savant , la collection de d'Hancarville
est très -supérieure à celle de Menaldini , par le mérite
des gravures qui rendent avec une rare fidélité les couleurs
des corps de vases et de leurs peintures. Malheureusement
le trait du dessin n'est pas exact , il ne représente
point le style simple et sévère de ces antiquesmonumens
. L'imagination de d'Hancarville est féconde et
hardie pour conjecturer , mais on trouve trop de vague
dans ses explications ; il s'égare dans des digressions
presqu'étrangères au sujet.
Quoique plus sage , M. Italinski n'est cependant guère
plus heureux dans ses descriptions . Mais son ouvrage
l'emportent par les gravures même sur celui de d'Hancarville
, en ce qu'elles rendent mieux le style des originaux.
Cependant il mérite le reproche d'avoir donné à
limitation plus de correction etde fini que n'en ont les
modèles .
La France n'avait point encore publié de collection
de vases étrusques , car si d'Hancarville était né français ,
c'est en Italie et en Angleterre , et pour ainsi dire aux
gages des étrangers qu'il a travaillé. Sous ce rapport
l'ouvrage dont on rend compte doit intéresser ceux qui
aiment notre gloire littéraire , d'autant qu'on peut déja
garantir que l'édition de M. Dubois Maisonneuve aura
des titres incontestables à un plus haut degré d'estime
que les trois collections ci-dessus caractérisées .
D'abord le choix des vases décrits est mieux fait ; beau
coup sont inédits ; il y a plus de fidélité dans le dessin
le genre de gravure adopté convient à des peinture
monochromes ; le trait en est fin; le texte est instructif
DE
JUIN 1809 . 58τ
sans être surchargé d'une oiseuse érudition : il contient
plutôt le résultat des connaissances acquises qu'il ne
s'abandonne à des conjectures ingénieuses ; la critique
consiste en observations , en remarques , plus qu'en dissertations
. Enfin , l'exécution typographique est digne
des presses de Didot l'aîné.
M. A. Clener , dessinateur et graveur de cette collection
, est le même à qui l'on doit les principaux
avantages qu'on reconnaît à celle de M. Italinski , car si
Tischebein dirigeait l'entreprise , A. Clener exécutait.
Le nouvel ouvrage prouve qu'il s'est formé à ce genre :
il a renoncé , et nous l'en félicitons , au soin minutieux
de trop finir les extrémités des figures , persuadé sans
doute qu'embellir et corriger les originaux , c'est leur
ôter leur caractère et frapper de discrédit la description
où ils sont ainsi altérés .
L'énumération des soixante-six vases déjà décrits
étendrait cet article au-delà des bornes que nous lui
avons prescrites . Nous reviendrons une autre fois aux
détails ; aujourd'hui c'est un aperçu général que nous
offrons . En conséquence nous n'avons indiqué que trèsgénéralement
le genre de sujets que les anciens ont peints
sur leurs vases d'argile , mais comme il a été dit qu'on
y trouvait un degré de conviction assez fort , pour prononcer
que ces vases appartiennent aux Grecs et à des
tems antérieurs au règne d'Alexandre , voici quelques
désignations précises pour servir d'appui , non-seulement
à cette opinion , mais encore à celle qui enlève aux
Etrusques le droit de réclamer ces vases comme une
portion de leur gloire . En effet ce ne sont ni leurs usages ,
ni leur histoire qui ont fourni les sujets suivans que nous
prenons au hasard parmi beaucoup d'autres de même
genre : la planche 3 représente Hercule au jardin des
Hespérides ; la planche 9 Vulcain ramené dans le ciel
par le Bacchus indien ; la planche 10 retrace le combat
de Thésée avec l'amazone Hippolyte; la planche 14
paraît avoir pour sujet la colère d'Achille ; dans les planches
19 et 20 l'on croît reconnaître le combat d'Achille
avec Memnon , et un sujet relatif à des initiations ; dans
la planche 25 le picux Enée emporte son père Anchise ;
582 MERCURE DE FRANCE ,
la planche 26 représente la mort de Priam ; la planche 34
offre la rencontre de Thésée et du terrible Sinis surnommé
le Courbeur de pins : enfin ce sont des bacchanales
, des sacrifices , des sujets de la mythologie.
Parmi les vases inédits , il y en a qui appartiennent à
la précieuse collection de S. M. l'Impératrice : d'autres
qui avaient été décrits infidélement sont rectifiés .
La première planche représente douze vases de diverses
formes et la seconde planche offre cinq sortes de
bordures . Sans doute que l'on ajoutera par la suite et
d'autres formes et d'autres ornemens , car quoique le
nombre des unes et des autres ne soient pas aussi variés
que les sujets des peintures dont l'imagination est une
source presqu'inépuisable , l'utilité et l'intérêt de l'ouvrage
exigent qu'il soit aussi riche que possible en beaux
modèles à imiter. LE BRETON.
L'ILIADE , traduite en vers français ; suivie de la Comparaison
des divers passages de ce Poëme avec les
morceaux correspondans des principaux poètes Hébreux
, Grecs , Français , Allemands , Italiens , Anglais
, Espagnols et Portugais ; par M. AIGNAN. -
Trois vol. in- 12.-A Paris , chez Giguet et Michaud,
imprimeurs-libraires , rue des Bons- Enfans , n° 34.
- 1809 .
(PREMIER EXTRAIT. )
L'ILIADE est le chef-d'oeuvre d'Homère; et Homère,
le plus ancien écrivain que l'on connaisse , est aussi le
plus grand des poëtes qui ont jamais existé. Le plan de
'Iliade est si heureusement conçu , que lorsque le génie
de l'observation , en analysant les impressions qu'il avait
reçues des chefs -d'oeuvres des arts , a voulu tracer les
règles qui doivent présider à toute composition régulière
, c'est-là qu'il a trouvé le modèle de cette régularité
, fondée à la fois sur les principes de la plus saine
raison et sur le sentiment le plus exquis de tout ce qui
peut ou plaire à l'esprit , ou émouvoir le coeur, L'abon
dance, la variété, la magnificence des détails qui vien
JUIN 1809 . 583
nent enrichir ce fonds , d'une admirable simplicité, sont
telles que , comme ce grand poëte a dit de l'Océan que
du trésor de ses eaux sont tirées les pluies qui fertilisent
la terre , les ruisseaux, les rivières , les fleuves qui l'embellissent
et la décorent , on a pu dire aussi avec vérité
d'Homère lui-même , que ses immortels ouvrages ont
été pour tous les poëtes, et même pour tous les artistes
des âges postérieurs , comme une source intarissable où
ils ont puisé les beautés de tout genre qui ont illustré
leurs plus sublimes productions ; que leur imagination
s'est allumée au feu de son génie; qu'en un mot , il a
été comme le dieu qui les inspirait tous.
La langue dans laquelle Homère a écrit a probablement
été celledu peuple au milieu duquel il vivait , et
prodigieusement perfectionnée par lui ; mais tous les
monumens de l'existence de ce peuple contemporain
ont disparu dès long-tems , c'est-à-dire , depuis plus de
deux mille ans , et la langue de l'Iliade et de l'Odyssée
n'est plus que la langue d'Homère. Formée des plus
heureux et des plus riches élémens , et susceptible de se
prêter avec une extrême facilité à toutes les compositions,
à toutes les analyses qui pouvaient la rendre
propre à l'expression de l'infinie variété de nos sensations
, de nos idées , de nos sentimens et de leurs nuances
les plus délicates et les plus fugitives ; seule , elle a suffi
pour former dans les siècles suivans quatre idiomes divers
appartenant à une même langue fondamentale ,
ayant chacun un caractère particulier de finesse , de
grâce ou de majesté , et consacrés chacun par des chefsd'oeuvres
dans tous les genres de poésies et d'éloquence ,
qui font encore aujourd'hui l'admiration et les délices
de tous les esprits cultivés , de tous les hommes capables
de penser et de sentir.
Plus on médite les poëmes d'Homère, plus on s'est
familiarisé avec son langage, plus on se sent en quelque
sorte confondu par l'éclat et par la grandeur de son
génie. Aussi , chez tous les peuples de l'Europe qui ont
une littérature, les ouvrages de ce grand poète , et particulièrement
l'Iliade , ont-ils été traduits en vers .
Quelques nations même, comme les Italiens et les Alle
mands, en possèdent jusqu'à deux traductions estimées,
584 MERCURE DE FRANCE ,
et l'on sait que les Anglais comptent celle de Pope parmi
les belles productions de leur langue. C'est dans la
France seale , illustrée par tant d'immortels ouvrages ,
en prose et en vers, et dont la littérature tient le premier
rang entre celles des peuples modernes , que le
premier et le plus sublime de tous les poëtes n'a point
encore trouvé d'interprète digne de lui.
Cette réflexion , qui s'est présentée à M. Aignan , lui a
inspiré la noble émulation de remplir cette lacune vraiment
affligeante dans le magnifique ensemble de nos richesses
littéraires ; et quand on songe aux difficultés
sans nombre qu'offrait l'exécution d'une si grande entreprise
, au talent et aux connaissances de plus d'an
geure qu'elle suppose dans celui qui ose en avoir la
pensée , on conçoit que c'est ici sur-tout que l'auteur a
le droit de dire au censeur le plus sévère ,
Et si de t'agréer je n'emporte le prix
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris .
Mais avant que d'entrer dans l'examen de l'ouvrage
que nous annonçons , il convient peut-être de déterminer
avec quelque précision ce que doit et ce que peut
être la traduction d'un grand écrivain, et de faire juges
le lecteur et l'auteur lui-même des principes d'après
lesquels nous nous proposons d'apprécier son travail.
On conçoit d'abord qu'une traduction parfaitement
exacte, c'est-à-dire , dans laquelle on retrouve en détail
toutes les impressions qu'on peut recevoir de la lecture
de l'ouvrage original , est une chose tout à fait impossible
, parce qu'il n'y a dans aucune langue un mot
qui puisse être regardé comme l'équivalent de quelque
mot d'une autre langue. En effet , les circonstances primitives
qui président à l'établissement d'un peuple et
celles qui contribuent ultérieurement à former ses
moeurs , ses usages , ses opinions , ses institutions , ont
une influence directe et nécessaire sur la formation et
sur le perfectionnement de sa langue ; or , ces circonstances
ne sont et ne peuvent jamais être les mêmes d'un
peuple à l'autre. Voilà pourquoi un traducteur, quelque
mérite et quelque talentqu'il ait, étant forcé d'employer
des matériaux tout à fait différens de ceux qu'a eum
JUIN 1809 .
585
ployés l'écrivain original , ne peut jamais le reproduire
avec une fidélité qui ne laisse rien à désirer; et , pour le
dire en passant , voilà aussi pourquoi on ne peut se former
une idée exacte et complète du mérite des grands
écrivains de l'antiquité et des grands écrivains étrangers
parmi les modernes , qu'en les lisant dans leur propre
langue.
: Mais, s'il est impossible de rendre avec une exactitude
parfaite chaque trait dont se composent les tableaux, les
sentimens et les pensées des poëtes ou des orateurs qu'on
entreprend de traduire , il est sans doute très-possible
d'en représenter les formes générales , si l'on peut s'exprimer
ainsi , et même quelques-uns des détails les plus
ins ou les plus piquans, de manière qu'ils soient sur le
hamp reconnus par ceux qui sont familiarisés avec la
manière de l'écrivain original , et qu'ils reçoivent de
copie une grande partie des impressions qu'ils ont
wouvées en contemplant ou en étudiant le modèle.
r plus un écrivain a su décrire avec fidélité les moeurs,
usages et les opinions de son tems , plus il a peint
ac vérité les grandes scènes de la nature qu'il avait
ss les yeux , les mouvemens des passions qu'il a obsés
dans les hommes, suivant la différence de leurs
htudes , de leurs qualités naturelles ou acquises , de
lesituation , de leur condition , etc.; plus son ouvrage
esarqué d'une empreinte profonde et ineffaçable qui
le't distinguer de tout ce qui n'est pas lui. C'est ce
qu appelle proprement sa couleur , et c'est ce qu'on a
drd'exiger que le traducteur reproduise avec le détai's
images ,des sentimens et des pensées , autant du
moque la différence des langues le permet ; c'estdonc
suit cette manière de voir que nous considérerons
la tuction de M. Aignan .
Il fait précéder d'un assez long discours préliminainiré
en grande partie d'une dissertation philologique
l'abbé Césarotti sur Homère ; et dans les
Remues qui suivent chaque chant , il a recueilli les
imitas en vers qui ont été faites dans un grand nombre
dngues , soit anciennes, soit modernes, des divers
passade l'Iliade . C'est un luxe d'érudition dont on
ne peue savoir gré à l'éditeur, et quand il se trou
586 MERCURE DE FRANCE ,
verait dans ces Remarques des rapprochemens un peu
forcés ou quelques citations inexactes , on aurait mauvaise
grâce d'insister sur l'un ou l'autre de ces deux inconvéniens
, très-peu graves assurément. Mais on ne
saurait avoir la même indulgence pour des jugemens injustes
et tout à fait hasardés sur les personnes. Par exem
ple, après avoir cité un fragment assez considérable du
second Chant traduit par feu M. Cabanis , M. Aignan
pouvait bien dire comme il l'a fait (page 225 du t . Ior ) :
<<Ces vers ne sont dépourvus ni de noblesse , ni d'éner-
>> gie ; mais il est facile de voir qu'ils n'ont pas la cou-
>> leur Homérique. » Ce jugement sera plus ou moins
juste , suivant que celui qui le porte aura lui-même un
sentiment plus ou moins juste de ce qu'il appelle la couleur
Homérique. Mais il a tort d'ajouter : « Je crois
>> qu'une traduction d'Ossian ou de Lucain aurait eu
>> plus d'analogie avec le talent de M. Cabanis . » Ce jugement
est bien certainement hasardé , puisque M. Aignan
ne se fonde que sur un fragment d'environ deux
cents vers écrits par l'auteur à l'âge de dix-huit ou ving
ans ; j'ose même assurer qu'il paraîtra tout à fait faux i
ceux qui ont connu M. Cabanis , et ce sont la plupart
des gens de lettres les plus célèbres de notre tems. Is
savent que cet homme, distingué par l'étendue et la variété
de ses connaissances , autant que par les plus rares
qualités de l'âme , joigrait à un talent éminemment
flexible , le goût le plus pur et le sentiment le plus profond
du beau en littérature.
Mais pour mettre les lecteurs à portée de reconnaître
par eux-mêmes la vérité de ce que j'avance , et combien
l'écrivain que je réfute était peu autorisé à manifester
une opinion aussi peu avantageuse sur le compte d'un
homme qu'il n'a point connu , je comparerai avec sa
traduction quelques fragmens tirés de la traduction
manuscrite de cet illustre académicien , qui m'a été confiée
, et l'on jugera qui de lui ou de M. Aignan a le plus
approché du modèle sublime d'après lequel ils ont travaillé
l'un et l'autre.
On sait que le début de l'Iliade a été universellement
admiré par la manière franche et rapide dont le poëte
vous fait en quelque sorte entrer au milieu de son sujet.
JUIN 1809 . 587
La colère d'Achille , la cause de cette colère , les Dieux
s'intéressant aux destinées de Troie ou à celles des
Grecs , le caractère des deux héros qui jouent le rôle le
plus important dans tout le poëme , l'un parce qu'il est
le chefde l'armée , et que rien ne se fait sans son ordre
ou sans sa participation ; l'autre , parce qu'il en est le
plus grand guerrier et que son absence seule donne lieu
à des désastres qui rappellent à chaque instant vers lui
les voeux et les pensées ; tout cela est annoncé ou du
moins indiqué presque dès les premiers vers avec un art
d'autant plus admirable qu'il se montre moins. Voici
comment le nouveau traducteur a rendu ce début :
Chante le fier Achille et sa longue colère ,
O Déité ! raconte un repos sanguinaire
Qui plongea les héros au ténébreux séjour ,
Etde leurs corps sanglans engraissa le vautour :
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre .
Depuis le jour fatal , où , planant sur la terre ,
La Discorde frappa de son sceptre odieux
Atride , roi des rois , Achille , fils des Dieux;
Quel céleste courroux alluma cette haine?
Le courroux d'Apollon . Quand le roi de Mycène
Eut du prêtre Chrysès outragé les bandeaux
Ce Dieu livra les Grecs aux rapidesfléaux ,
Et la Contagion , poursuivant ses ravages ,
Du Simoïs vengé dépeupla les rivages .
J'ai souligné ici plusieurs expressions qui me paraissent
repréhensibles , raconte un repos sanguinaire , n'est
point dans le texte , et ne pouvait pas y être ; car on ne
peut pas raconter un repos ; de plus un repos sanguinaire
ne signifie pas , comme le traducteur l'a sans
doute entendu , un repos qui a été cause que beaucoup
de sang a été versé ; et si le lecteur devine ici la pensée
de l'écrivain , il a le droit de lui dire ce que disait Fontenelle
dans une circonstance à peu près pareille : << Je
>> vous comprends bien , mais je ne dois pas vous com-
>> prendre. >>>
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre.
Homèredit: «Ainsi s'accomplissaitledécretdeJupiter.>>>
Et cette idée était d'autant plus nécessaire à conserver
que le poëte veut déjà faire entendre par là que la volonté
588 MERCURE DE FRANCE ,
expresse du maître des Dieux était que les Grecs éprouvassent,
pendant l'absence d'Achille , des revers qui les
forçassent à réparer l'outrage fait à ce héros. Les trois
vers suivans s'éloignent aussi beaucoup trop du texte ,
et ont quelque chose de vague , qui ne nuit pas moins
à l'intérêt qu'à la clarté. Quel céleste courroux , etc. ,
ne signifie pas : « Quel fut celui des Dieux , etc. » Ces
mots , le courroux céleste , présentent , en français , une
idée très-précise et très-déterminée , en sorte qu'on ne
peut pas dire : Quel céleste courrous. Enfin le dernier
vers :
Du Simoïs vengé dépeupla les rivages ,
manque tout à fait de clarté. Les habitans des rivages du
Simoïs étaient proprement les Troyens , et assurément
Homère ne dit point qu'ils furent victimes de la contagion
. On trouvera dans les remarques sur ce chant la
traduction du même morceau attribuée à M. Lebrun ,
et l'on sera forcé de convenir qu'il y a tout à la fois
plus de poésie et plus de fidélité.
J'avoue que celle de M. Cabanis me paraît aussi préférable
; lavoici :
Chante , fille du Ciel , la colère d'Achille ,
Funeste à tous les Grecs , en douleurs si fertile ,
Qui , de tant de héros , frappés avant le tems ,
Envoya chez Pluton les mânes palpitans,
Tandis que leurs débris , jettés à l'aventure ,
Des chiens et des vautours devenaient la pâture.
Ainsi fut accompli l'arrêt du roi des Dieux ,
Quand l'aveugle fureur d'un débat orgueilleux
Enflamma tout à coup d'une haine homicide
Achille , fils des Dieux , et le puissant Atride .
Qui divisa ces rois ? brillant Dieu de Délos ,
Ce fut toi , qui t'armant de sombres javelots
Du crime de son chef punis la Grèce entière ;
Des refus inhumains , une menace altière
Avaient de ton ministre insulté les douleurs ,
Quand tenant dans ses mains tes bandeaux producteurs ,
Ton sceptre redoutable; il vint des fils d'Attée
Racheter à grand prix une fille adorée.
Dans le troisième chant Homère nous présente une
scène d'un intérêt touchant , et dont le charme et la
JUIN 1209 . 589 :
grâce reposent délicieusement l'imagination fatiguée de
P'appareil de la guerre et du bruit des combats. Hélène ,
sur les remparts de Troye , fait connaître à Priam les
chefs de l'armée ennemie , qui paraissent dans la plaine.
Je mettrai d'abord sous les yeux du lecteur la traduction
de M. Aignan , puis celle de M. Cabanis .
Vers les remparts de Scée elle a porté ses pas .
Là , des lois de Minerve augustes interprêtes,
Discouraientet Priam et Clytus et Thymètas ,
Panthoüs , Anténor , Lampus , Icétaon ,
Et l'ami de son roi , le noble Ucalégon .
La lice des combats à leur âge est fermée ;
Mais par leursfaibles voix la sagesse exprimée
Parle en accens pressé , pareils aux légers sons
De la maigre cigale annonçant les moissons .
Vers les vieillards Hélène avec trouble s'avance ;
Ils admirent tout bas sa beauté , sa décence :
>> Non , disent-ils entr'eux , ne nous étonnons plus
De tant de flots de sang pour elle répandus (1) ..
» Voilà le port brillant , les traits d'une Déesse;
> Cependant qu'on la rende aux peuples de la Grèce ;
> Qu'elle parte ; éloignons ces attraits dangereux ,
>> Qui perdraient avec nous nos enfans malheureux . >>>
Voici la traduction de M. Cabanis :
Mais autour de Priam , assis sur les murailles
Des chefs , jadis fameux dans le champ des batailles ,
Prévoyaient , préparaient les destins d'Ilion .
Là sont Panthus , Lampus , Thymise , Icétaon ,
Clitius , éprouvé dans de longues traverses ,
Anténor , qui vainquit ses fortunes diverses ,
Le noble Ucalégon , ce rejeton de Mars .
Plus jeunes , ils cherchaient , ils bravaient les hasards ;
Aujourd'hui que le tems les livre à la vieillesse ,
En tribut à l'Etat ils offrent leur sagesse .
Leur dispute est paisible ; et leur débat prudent .
Telles , dans les étés , sous un soleil ardent ,
(1) Ces expressions sont évidemment trop fortes , et peu convenables
pour des vieillards sensés et calmes , tels qu'ils sont représentés ici ;
Homère dit simplement : « On ne dois pas trop s'indigner'( ou s'étonner )
> que les Grecs et les Troyens supportent de si longs travaux pour une
> telle femme.
590 MERCURE DE FRANCE ,
Du milieu des buissons de nombreuses cigales
Poussent de faibles cris , des voix toujours égales.
Tandis qu'ils s'occupaient d'un siége hasardeux ,
Hélène , sur les murs paraît à côté d'eux :
Tous ces sages vieillards , étonnés à sa vue ,
Laissent de leurs discours la suite interrompue :
« Quelle est belle , en effet , se disent-ils tous bas !
> Tant d'attraits ont bien pu causer tant de combats ;
» L'oeil toujours enchanté croit voir une déesse ,
>> Cependant qu'elle parte , et qu'Ilion renaisse. »
,
Ce dernier hémistiche est faible sans doute , et la
pensée du poëte , rendue avec fidélité par M. Aignan ,
n'y est point du tout exprimée ; mais dans tout le reste ,
il me semble que M. Cabanis l'emporte par la clarté
l'élégance et la douceur du style , et qu'il n'y a rien là
qui ressemble ni à Lucain , ni à Ossian. Continuons :
Priam rassure Hélène par des paroles pleines de bonté ,
et lui montrant celui qui paraît le chef des guerriers
ennemis , il lui en demande le nom.
Je reprends la traduction nouvelle :
>> Mon père , illustre roi que révère l'Asie ,
» De crainte et de pudeur ton aspect m'a saisie .
» Pourquoi , quand j'ai quitté pour un hymen nouveau
» Mon époux , mes parens et ma fille au berceau ,
>> N'ai-je pas dans la tombe enseveli mon crime ?
» Quel est , demandes-tu , ce héros magnanime ?
» C'est .... je me sens rougir à ce funeste nom ,
> C'est le chefde vingt rois , l'auguste Agamemnon ,
>> Monarque non moins grand que guerrier redoutable.
> Mon frère enfin , mon frère ! ô crime détestable ! >>>
Priam, jette sur lui des regards étonnés .
«Grand roi , de quels honneurs tes jours sont couronnés !
>>> Pour te suivre aux combats trop heureux fils d'Atrée
Que de Grecs ont quitté leur fertile contrée !
» Et moi , jadis aussi , j'obtins quelque renom ,
> Lorsqu'à la voix d'Otrée et du brave Migdon ,
>> Contre les bataillons de l'Amazone altière ,
> Des Troyens sous mes lois a flotté la bannière ;
» Je comptais cependant de moins nombreux soldats.
Traduction de M. Cabanis :
< Mon père , dit Hélène , à votre auguste aspect ,
» Mon coeur , qui se retrace une vie imprudente ,
JUIN 180g . 591
>Est pénétré d'amour , et glacé d'épouvante.
>> Votre bonté facile irrite mes remords ....
» Oh Dieux ! que n'ai-je vu le noir séjour des morts
» Avant le jour coupable , où , quittant ma famille ,
> Un époux outragé , mes amis et ma fille ,
» Je voguai vers ces bords ! .. partageant vos alarmes
> Hélas ! je dépéris , je me fonds dans les larmes ...
►Mon père ! quel guerrier me faites-vous revoir ?
» C'est celui dont la Grèce adore le pouvoir ,
>> L'auguste Agamemnon , l'exemple de la terre ,
>> Grand dans l'art de régner , grand dans l'art de la guerre.
> Long-tems il m'appela d'un nom plein de douceur ;
» C'était mon frère , hélas ! puis-je être encor sa soeur ? »
Priam , du fils d'Atrée admirant la puissance :
« Oh ! quel astre propice éclaira ta naissance ,
>> Mortel aimé du sort , menarque trop heureux !
> J'ai vu dans mon printems les camps les plus nombreux ;
» J'ai vu , sous les drapeaux de Migdon et d'Otrée ,
> Des flots de combattans couvrir cette contrée ,
>> Lorsque près du Sangar , alarmés pour ses bords ,
» Ses Rois de l'Amazone arrêtaient les efforts ,
» Et qu'en hate , au secours de ces amis fidèles ,
J'amenai d'Ilion les forces fraternelles ,
> Mais nos peuples nombreux sans doute n'auraient pas
» Egalé ceux qu'Atride entraîne sur ses pas .
Je ne pousserai pas plus loin cette comparaison des
deux traductions de cet admirable Episode , la supériorité
de celle de M. Cabanis sur celle du nouveau traducteur
, doit paraître évidente à tout lecteur qui a
quelque sentiment de la poésie et des beautés d'Homère.
Au reste , je n'ai voulu que détruire , par ces observations,
les préventions défavorables que pouvait donner
le jugement de M. Aignan contre un ouvrage qui n'est
pas encore publié , parce que malheureusement l'auteur
ne l'a pas pu terminer , et que même il n'a pas pu
mettre la dernière main à ce qu'il avait fait .
THUROT.
( La suite au numéro prochain. )
592 MERCURE DE FRANCE ,
LA MAISON DES CHAMPS; poëme par M.CAMPENON .
A Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Gilles-
Cooeur , nº 4 .
Ce n'est pas en poésie un nom tout à fait nouveau et
sans honneur , que celui de M. Campenon. Il y a plusieurs
années , les Journaux et les Recueils littéraires
ont offert sous ce nom des pièces de vers que les connaisseurs
ont distinguées , et dont ils n'ont pas perdu le
souvenir. Ce qui en faisait le charme et le caractère
particulier , c'était la douceur des sentimens, la grâce
des images , l'expression spirituelle et de bon goût , enfin
un peu de ce vague mélancolique dont on voudrait
faire l'attribut exclusif des poëtes du nord , mais qui ,
n'en déplaise aux auteurs de ce systême , se fait sentir
aussi dans les vers de tout ce que nous avons de poètes
nés , comme M. Campenon , sous le soleil brûlant de nos
Antilles. Un autre fruit de leur climat , c'est cette
paresse épicurienne qui leur a inspiré quelquefois de
fort jolis vers , mais qui leur a trop souvent fait négliger
leur lyre , et rarement leur a permis de la monter sur
un ton plus élevé que celui de l'amour et du plaisir.
Jusqu'ici M. Campenon paraissait plus qu'un autre mériter
ce reproche , puisque depuis long-tems il avait
cessé de rien publier , et qu'aucune production , même
légère , n'attestait qu'il exerçât encore l'aimable talent
dont les essais avaient donné de si heureuses espérances .
Mais enfin sa muse a rompu le silence , et ses nouveaux
chants , plus propres à augmenter qu'à diminuer nos
regrets , prouvent que sa voix , pour s'être tue si longtems
, n'a rien perdu de sa douceur , et qu'elle a même
acquis plus de force , d'éclat , de souplesse et de pureté.
Le poëme de la Maison des Champs n'annonce
pas seulément une sensibilité vraie , une imagi- !
nation riante et facile , en un mot ce qu'on pourrait
appeler un heureux naturel poétique ; on y reconnaît
encore un homme à qui les anciens sont familiers , qui
a joint à l'observation de la nature le commerce assidu
de ceux qui s'en sont montrés les meilleurs peintres , et
!
qui
JUIN 1809 . 593
qui a longuement étudié dans nos plas habiles poëtes ,
toutes les ressources de notre prosodie , tous les secrets
de notre versification. Ces justes éloges ne surprendront
pas ceux qui auront lu l'excellent discours préliminaire
que M. Campenon a mis en tête d'un choix des poésies
de Marot. Ce morceau, bien pensé et bien écrit, renferme
une analyse très-fine du talent de Marot, et une histoire
bien suivie des révolutions de notre langue poétique
depuis son origine connue , jusqu'à l'époque où elle fut
si glorieusement fixée par les chefs -d'oeuvres de Boileau
et de Racine. Les faits et les réflexions dont se compose
cette dissertation , n'ont pas été puisés dans l'Histoire
de la poésie française de l'abbé Massieu , comme à peu
près tout ce qu'on a écrit depuis sur cette matière. Le
procès a été instruit sur les pièces mêmes , et les observations
de l'auteur sont le fruit de ses propres méditations.
On conçoit sans peine tout ce que des études si
bien faites ont dû donner de vigueur et de maturité à son
talent qu'en secret l'exercice contribuait encore à for
tifier . LaMaison des Champs est l'heureux produit des
dispositions du poëte et des travaux du littérateur.
Quelques lecteurs pourraient être surpris de ce qu'après
tant de poëmes sur l'art de cultiver ou d'embellir
la terre , on a imaginé d'en publier un dont le titre
annonce à peu près le même sujet ; ils pourraient être
tentés de s'écrier avec le berger de Virgile :
Claudite jam rivos , pueri ; sat prata biberunt.
Il est juste de leur répondre , et c'est M. Campenon
lui-même qui se chargera de ce soin. « Ce petit poëme ,
>> dit-il , est composé depuis long-tems. Il avait été fait
>> d'abord sur un plan bien plus étendu; il était divisé
>> en quatre chants , qui traitaient séparément des di-
>> vers objets que j'offre aujourd'hui réunis dans un
>> seul. L'ouvrage était presqu'entièrement terminé ;
>> mais plein d'une trop juste défiance , j'attendais du
>> tems et de mes amis les conseils qui devaient m'aider
>> à le rendre moins indigne des regards du public. Ce-
>> pendant M. Delille fit paraître sonHomme des Champs ,
>> et je vis qu'une partie des objets décrits dans mort
> poëme l'était aussi dans le sien , avec toute la diffé-
Pp
594 MERCURE DE FRANCE ,
1
>> rence de talent qu'on peut supposer , mais quelquefois
>> aussi avec un rapport très -sensible d'idées , d'images
>> et même d'expressions. >> M. Campenon nous apprend
ensuite quetrès-flatté,mmaispour le moins aussi contrarié
de ces rencontres , et désespérant de soutenir la concurrence
, il avait pris le parti de céder le terrain à son
redoutable adversaire , en sacrifiant tous les morceaux
où il avait le dangereux honneur de se rapprocher de
lụi ; et qu'un peu découragé par ce sacrifice qui lui enlevait
peut-être ses meilleurs vers , puisqu'ils avaient
quelque ressemblance avec ceux de M. Delille , il avait
laissé là son poëme pendant long-tems , sans réparer le
désordre causé par les nombreuses suppressions qu'il
avait faites , ni chercher dans son sujet de nouvelles
ressources pour y suppléer. « Ces délais , ajoute-t- il ,
>> me furent encore une fois funestes. M. Delille , qui
>> avait déjà étendu si loin ses conquêtes dans le domaine
>> de la poésie pittoresque, finit par l'envahir tout en-
>> tier , en publiant successivement ses deux poëmes
>>>de l'Imagination et des Trois Règnes de la Nature.
>>Mes petites possessions s'étaient encore trouvées sous
>> les pas du vainqueur et avaient encore été ravagées
» par lui . Je fus réduit à ce coin de terre , à ce petit
>> champ où j'ai recueilli et rassemblé , de mon mieux ,
>> les faibles débris de ma fortune poétique. » Il est clair,
d'après ce détail , que si M. Campenon paraît arriver un
peu tard, c'est moins sa faute que celle des circonstances
qui lui ont suscité les embarras d'une rivalité dont sa
modestie a envisagé tout le danger, et l'ont jeté dans
une espèce de découragement dont il ne s'est pas remis
assez promptement pour prévenir, par la publication de
son poëme , celle de plusieurs autres qui ont été entrepris
postérieurement. Au reste, l'objection ne pourrait
être faite qu'avant la lecture de l'ouvrage; elle s'évanouira
d'elle-même dès qu'on aura entamé cette lecture
: de bons vers arrivent toujours à tems et sont
toujours les bien venus. Je me hâte de passer aux citations
qui , dans tous les cas , sont la manière de louer la
moins suspecte , et dans celui-ci seront sans doute la
meilleure. Le début du poëme en indique bien l'objet :
on y voit tout de suite ce que c'est que cette Maison
JUIN 1809. 595
des Champs , et à quelle classe d'hommes e poëte
s'adresse.
L'hiver a fui ; la verdure nouvelle
Déjà s'étend et couvre les buissons.
Déjà le fleuve où j'ai vu des glaçons ,
D'une eau rapide entoure la nacelle ,
Et sur ses bords , où naissent les gazons ,
J'ai vu voler la première hirondelle.
Ah ! lorsqu'enfin le ciel sur nos climats
Verse un jour pur et des nuits sans frimas ,
Qui n'aime à voir , vers son humble hermitage ,
L'ami des champs , en habit de voyage ,
S'acheminer , un Virgile à la main ?
Comme , de l'oeil abrégeant le chemin ,
Il cherche à voir , au travers du feuillage ,
De son logis le faîte encor lointain ,
Le toît, les murs et jusqu'à la fumée
Qui , dans les airs , en colonne animée ,
Monte et se mêle au nuage flottant !
Avec quel charme il écoute , il entend
De son vieux chien la voix accoutumée ,
Et quels plaisirs lorsqu'enfin , de plus près ,
A ses regards la maison se découvre ,
Et qu'il entend de la porte qui s'ouvre ,
Crier les gonds depuis long-tems muets !
Ce petit poëme , de sa nature , n'est point susceptible
d'analyse ; c'est une succession d'agréables tableaux qui
n'ont point entre eux une liaison, un enchaînement
nécessaire : la variété et les douces oppositions sont les
seules lois d'après lesquelles les objets ont pris place.'
L'auteur lui-même a exprimé ceci par une image qui se
rattache au sujet même de son poëme. Il suppose que le
propriétaire de la Maison des Champs , surpris par un
ami dans son petit domaine , veut lui montrer successivement
toutes les parties qui le composent. « Il ne se
>> piquerait point sans doute dans cette revue , dit- il , de
>> suivre bien exactement les rapports d'analogie ou les
>> degrés d'importance. Il prendrait le premier sentier
>> qui s'offrirait à lui, et se laissant aller à ses molles si-
>> nuosités , jusqu'à ce qu'un autre sentier vînfdétourner
>> ses pas , il indiquerait à droite et à gauche les objets
Pp 2
596 MERCURE DE FRANCE ,
» placés sur son passage , sans s'embarrasser de revenir
>>quelquefois sur les mêmes traces , et d'alonger un peu
>> son chemin. » Je supposerai à mon tour que je veux ,
en l'absence du maître , faire les honneurs de la maison
et du jardin; et sans y mettre cette complaisance incommode
qu'en pareil cas tout propriétaire déploie , je
ferai remarquer aux curieux quelques jolis sites qui
leur donneront sûrement envie d'aller voir le reste euxmêmes.
M. Campenon n'a pas accusé tout à fait juste , en disant
qu'il avait sacrifié tous les morceaux de son poëme ,
où il était en concurrence avec M. Delille , et on lui saura
certainement gré d'en avoir conservé quelques- uns . Ces
sortes de luttes ne sont pas des combats à outrance ; it
ne faut pas de toute nécessité qu'un des deux champions
succombe : ils peuvent rester debout tous deux avec
honneur et se partager entre eux la victoire.M. Delille,
dans ses Jardins, dessinés à grands frais pour les riches,
a fait entrer de grandes fabriques , des ruines monumentales
, telles qu'un vieux château fort et une antique
abbaye. M. Campenon, qui ne peut conse ller à son propriétaire
de renfermer des débris de vieux bâtimens
dans un enclos de quelques arpens , dont le terrain sera
plus convenablement occupé par des légumes , des fruits
et même des fleurs , l'engage toutefois , si la mélancolie
a pour lui des charmes , à etablir de préférence sa maison
des champs dans le voisinage d'un presbytère abandonné
ou d'une église de village à demi-détruite.
Ces débris même ont leurs enchantemens.
Eh ! pourquoi fuir leur voisinage austère?
Cette maison qui fut un presbytère ;
De ce vieux temple ouvert à tous les vents.
L'humble portique , aujourd'hui solitaire ,
Mais où jadis , aux jours du saint repos ,
L'humble habitant des campagnes voisine,
Venait prier ; cette église en ruines
Dont le soleil enflamme les vitraux ;
Son toît brisé , ces murs , ce cimetière ,
Où , vers le soir , délivré de tout soin ,
Quelque orphelin , sur une froide pierre ,
Apporte encor sa douleur sans témoin :
D)
JUIN 1809 . 597
Vers ces objets quelle est l'âme oppressée
Qui , malgré soi , ne se sent pas poussée !
On songe alors à ses amis perdus ;
On se peint mieux leur image effacée ,
Et sans effroi , sur le tems qui n'est plus ,
Le souvenir ramène la pensée.
Le morceau de M. Delille et celui-ci ont chacun un
caractère , un ton différent qu'ils ont reçus de la différence
même du sujet et de la manière des deux poëtes .
Il ne s'agit point de les balancer et de choisir entre eux ;
il faut les goûter l'un et l'autre , si tous deux sont bien
amenés , bien placés et bien exécutés .
M. Delille , dans de pompeux alexandrins , a deux
fois prodigué les trésors de sa brillante palette et les
prestiges de sa touche spirituelle , pour faire le portrait
du coq, qu'avaient déjà peint avant lui, de couleurs
très-vives et très-heureuses , Colardeau et sur-tout Rosset,
à qui Ange Politien et Vanière avaient fourni, dans
la langue de Virgile , de beaux traits qu'ils surent bien
imiter. Venant après eux tous , M. Campenon, dans le
mètre plus modeste du vers décasyllabe , a su trouver
encorede nouveaux traits et de nouvelles couleurs pour
peindre ce noble oiseau , dont les combats sont un fort
beau spectacle et les amours un fort doux produit, et
qui , par cette double raison , ne pouvait manquer d'orner
de sa présence la Maison des Champs.
Je placerais, par un contraste heureux ,
Le coq si fier près du pigeon timide .
Amant jaloux et monarque intrépide ,
Si d'un rival l'aspect frappait ses yeux ,
Vous le verriez , athlète furieux ,
Luidéclarer une guerre sanglante.
Tout son cortége , en une morne attente ,
De ce combat inquiet spectateur ,
Allume encor sa haine et sa valeur .
Triomphe-t-il ? Dieu! quel transport éclate ,
Il fait flotter son casque d'écarlate ;
D'un rouge obscur son oeil s'est coloré;
Son bec sanglant proclame sa victoire ;
Je vois s'enfler son plumage doré ,
Et chaque plume a tressaiki de gloire .
598 MERCURE DE FRANCE ,
On a fait abus de la description , genre froid et facile,
où la médiocrité a obtenu assez de succès pour en dégoûter
le vrai talent. Nous avons vu des poëmes , sans
plan , sans tissu , sans aucun but instructif, où l'on avait
mis en rimes la prose des botanistes et décrit minutieusement
tous les phénomènes de la floraison et de la
fructification . Le port des plantes , la découpure et la
disposition de leurs feuilles , la forme et la couleur de
Ieurs fruits ; voilà ce que de prétendus poëtes nous
peignaient avec une exactitude digne de Linnée ou de
Jussieu . La sévérité des critiques et sur-tout l'ennui des
lecteurs ont promptement fait justice de ces insipides
productions ; mais comme il arrive presque toujours
qu'un excès n'est détruit et remplacé que par un autre ,
le genre descriptif, trop goûté d'abord, est tombé dans
un trop grand décri peut-être ; du moins l'on paraît
trop disposé à proscrire sans examen tous les ouvrages
soupçonnés d'appartenir à ce genre disgracié. Les Géorgiques
et les Jardins , s'ils paraissaient aujourd'hui
pour la première fois , auraient quelque peine à trouver
grâce devant des juges si fortement prévenus. M. Campenon
me semble avoir défini judicieusement l'usage et
l'abus de la description. « Ce qui n'est qu'un moyen ,
>> dit-il, ne doit pas être une fin , c'est - à- dire , qu'il
» ne faut pas décrire sans cesse , décrire pour décrire
et sans autre but que d'entasser dans un poëme
>> des peintures minutieuses de tous les phénomènes et
>>de tous les produits de la nature ou des arts. Il faut
» que ces peintures , sagement distribuées , n'aient pas
>> seulement le stérile mérite de la difficulté vaincue ,
> qu'elles se lient à quelque objet d'instruction , qu'il
>> s'y mêle d'utiles préceptes , quelquefois des traits de
>> morale ou de sentiment, etc . >>>Cette doctrine.est sage,
et celui qui la professe , l'a mise fidèlement en pratique.
Je pourrais citer dix endroits de son ouvrage , où la description
et le précepte sont fondus ensemble et forment
un tout vraiment poétique. Je me bornerai à ce passage
sur le moyen qu'il convient d'employer pour écarter les
moineaux d'un verger.
Il est pourtant une ruse en usage
Qui loin des fruits dans leur maturité
:
1
JUIN 1809 . 599
Chasse par fois ce voleur effronté.
Eprouvez - la ; qu'an travers du feuillage
Un long fantôme , habillé de lambeaux ,
Lève la tête , et du sein des rameaux ,
De vos vergers sentinelle assidue ,
Tout à l'entour semble porter la vue.
Trompé d'abord par ce faux surveillant ,
L'oiseau s'abstient d'un larcin difficile ;
Mais l'erreur cesse , et bientôt , moins tremblant ,
Vous le verrez frapper d'un bec agile
Le fruit que garde un géant immobile ,
Puis revenir , et , vainqueur insolent ,
S'aller percher sur le spectre inutile.
Dans le genre purement didactique ou même moral ,
le poëte habile se fait également reconnaître à cette élégante
précision , à cette heureuse propriété de termes
qui ennoblissent l'expression des maximes vulgaires , et
sur-tout à cette teinte de sentiment qui en adoucit la
sévérité.
Je ne vois point , autour de vingt châteaux ,
S'étendre au loin vos domaines superbes ;
Un pâtre seul peut garder vos troupeaux ;
Un jour suffit à moissonner vos gerbes ;
C'en est assez . Dieu mit sous votre main
Deux grands trésors , l'ordre et l'économie .
On les augmente , en y puisant sans fin .
Voilà les biens où le sage se fie .
Il sait qu'aux champs soi-même il faut tout voir
Que chaque jour , chaque matin , chaque heure
Donne une tâche et prescrit un devoir ;
Que le tems fuit , que son emploi demeuie ,
Et que les jeux , les fêtes , le repos ,
Pour mieux nous plaire , ont besoin des travaux.
Ce qui domine dans le poëme de la Maison des
Champs , ce qui permet à l'auteur de lutter peut-être
avec avantage contre ceux de nos meilleurs poëtes qui
ont célébré comme lui les charmes de la campagne ,
c'est un sentiment vrai, une peinture fidèle des objets et
des impressions qu'ils produisent. Il n'a point pris pour
modèle cette nature de convention que nos paysagistes
en vers répètent sans cesse dans leurs tableaux si brillamment
coloriés , dont les principales teintes, emprun
600 MERCURE DE FRANCE ,
tées à Virgile ou à Théocrite , et souvent gâtées par une
enluminure moderne , n'offrent à des yeux français que
l'image défigurée des sites et du ciel de l'Italie et de la Sicile.
Il a peint la nature elle-même, et il a peint celle de
nos climats : c'est le sol , c'est l'atmosphère , ce sont les
bois , les eaux, les productions de notre patrie ; ce qu'il
a vu , ce qu'il a senti , nous l'avons vu, nous l'avons
senti nous-mêmes ; et ses descriptions toujours exactes
sans sécheresse , plairont aux lecteurs à proportion du
charme que la présence même des objets leur aura fait
éprouver. Je ne crois point en avoir trop dit, et je consens
à voir taxer tous mes éloges d'exagération , si le
seal morceau que je vais citer encore, ne les justifiepas
complétement.
Mais le soir même offre encor des tableaux
D'un ton plus frais , d'un plus doux caractère :
Ce paysage éteint dans l'atmosphère ;
L'ombre du soir qui descend des coteaux ,
L'odeur des prés ; la moiteur du feuillage ;
Le chant lointain des pâtres du village ,
De l'abreuvoir ramenant les troupeaux ,
Le bord des lacs , des sources , des ruisseaux ,
Couvert d'enfans qui vont , en troupe agile ,
Plonger dans l'eau la cruche aux flancs d'argile ;
Tous ces aspects , confusément épars ,
Du solitaire attachent les regards ;
Ces vieux récits de la mythologie
De rois pasteurs , de bergers d'Arcadie ,
Tout l'âge d'or par Homère enfanté ,
Renaît soudain à l'esprit enchanté ;
Et si de loin une humble métairie
Offre à mes yeux sur la campagne crrans ,
Sés volets verts , ses vergers odorans ,
Ses ruisseaax purus , et déploie à la vue
De quatre arpens la fertile étendue ,
Je porte envie à l'heureux possesseur ,
D'Alcinoûs agreste imitateur ;
De son bonheur mille images charmantes ,
Illusious sans cesse renaissantes ,
Errent en Soule autour du coeur ému ;
Il vit , me dis -je , où son père a vécu ;
Là , son hymen est exempt de querelle ,
Son ami sûr , son épouse fidelle
JUIN 1809 . 601
Son enfant croît en vigueur , en vertu ,
Et, sans nul art , la mère de famille
Est jeune encore aux noces de sa fille.
Je crois que l'on pourrait défier l'homme le plus sévère
et , si je l'ose dire ainsi , le plus janséniste en matière
de goût , de découvrir dans tout ce petit poëmé
une seule trace de manière et d'affectation; la grâce n'y
dégénère jamais en mignardise , ni l'esprit en subtilité.
On pourrait y reprendre seulement quelques négligences
, telles que des mots trop prodigués ou répétés à
trop peu de distance. Il y a des sujets où ces répétitions
sont très-difficiles à éviter : quel est le poëme sur la
campagne où les mots frais , pur et doux ne se rencontrent
pas à chaque page ? Il ne faut pas toutefois
s'en faire un trop grand scrupule. Pascal a dit : « Quand
>> dans un discours on trouve des mots répétés, et qu'es-
>> sayant de les corriger , on les trouve si propres qu'on
>> gâterait le discours , il faut les laisser ; c'en est la
>> marque , et c'est la part de l'envie qui est aveugle , et
>>qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en
>> cet endroit ; car il n'y a pas de règle générale . >> Que
M. Campenon , suivant le conseil de Pascal , laisse donc
à l'envie sa part , s'il ne peut varier les expressions trop
répétées , qu'aux dépens de la propriété et de l'effet.
Lepoëme est suivi de notes assez nombreuses , dont
plusieurs ne sont pas d'une utilité frappante. Il n'en est
cependant point qui n'offre quelque citation agréable ou
curieuse ; d'ailleurs elles ne consistent pas toutes, il s'en
faut , en pages de vers et de prose prises çà et là dans les
ouvrages des autres; ce sont souvent des morceaux de
là façon de l'auteur et originaux comme le poëme luimême
, puisqu'ils en faisaient partie , lorsqu'il avait
quatre chants au lieu d'un seul. De telles notes valent le
texte , et ne ressemblent en rien à ce fatras de passages
étrangers dont tout petit poëme aujourd'hui marche
escorté, qui ne se rattachent à l'ouvrage que par des
fils d'une finesse ou , si l'on veut, d'une grossièreté risible,
et qui ne sont qu'un moyen pen délicat de faire
payer fort cher au public la petite peine qu'on a prise
d'ouvrir des volumes etd'en copier des pages. AUGER.
!
602 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
DAS GOLDNEA B CFUR HERRN UND DAMEN , IN
UND AUSSER DER EHE. - Berlin , bey Hayn.
L'alphabet d'or pour les hommes et les femmes , mariès
ou célibataires.- Berlin , chez Hayn.
CE simple volume représente à lui seul plusieurs
rayons de la plus riche bibliothèque ; c'est l'abrégé , ou
plutôt l'essence de tout ce qu'ont jamais écrit et pensé
les plus profonds moralistes des tems anciens et modernes.
C'est bien plus encore ! L'auteur, ne se bornant
pas à une théorie stérile , a fait l'application de tous les
grands préceptes à chacune des circonstances les plus importantes
, ou à chacun des plus frivoles détails de la vie
humaine. Voulez-vous purger votre âme de toutes les
passions qui l'attachent à la terre? Voulez-vous atteindre
à la perfection des Socrate , des Marc-Aurèle et des
Epictète ? prenez l'Alphabet d'or . Avez-vous une fille à
marier ou une femme à mettre à la raison ? prenez
encore l'Alphabet. Enfin , ne s'agirait- il que de l'ordonnance
d'un repas ou du choix d'un habit ? ne prenez
point d'autre conseil que de notre Alphabet:: il répond
à tout.
Plus d'un lecteur voudrait déjà savoir d'où vient à un
si bel ouvrage l'humble nom d'ABC : c'est de ce que
les matières y sont classées par ordre alphabétique.
Quant à la pompense qualification que l'auteur lui a.
donnée , qui pourrait-elle surprendre ? fat-il jamais un
livre plus réellement digne d'être appelé un livre d'or ?
Destiné à la régénération totale, ou au perfectionnement
de l'espèce humaine , c'est néanmoins pour une
certaine classe d'individus qu'il a été composé. C'est.
celle de ces gens qui , selon l'expression de l'auteur ,
moralement malades ou perclus, ont besoin de s'appuyer
sur une béquille pour cheminer dans la route de la
vertu . C'est la classe, en un mot, de ces êtres qui , plus
richement dotés des biens périssables de ce monde que ,
des trésors de l'âme, sont trop heureux de trouver un
JUIN 1809 . 603
guide qui les conduise , sans les fatiguer, à la félicité
suprême . Les préceptes contenus dans cet inapréciablevolume
, ont un caractère si habilement saisi , entre
l'excessive rigueur et la trop grande indulgence , qu'ils
arrivent sans peine au coeur le plus endurci.
Il est même plus d'un endroit où l'on voit que
l'auteur a pris un soin extrême de bien emmieller les
bords du vase ; ce sont tous ceux où il s'adresse particulièrement
au beau sexe. Les Français qui croyent que
les Allemands leur sont inférieurs en galanterie, seront
promptement détrompés en lisant quelques pages de
l'Alphabet d'or. On y apprend aux belles quel est le
pouvoir de leurs charmes ; on y enseigne aux laides
Fart si difficile de réparer les torts de la nature à leur
égard. On y révèle , en un mot , à tout être féminin la
secrète tactique qu'il doit employer pour contrebalancer
la supériorité de moyens , dont le destin trop partial a
favorisé l'espèce masculine.
Les hommes sont , avecjustice , traités moins complaisamment.
Le réformateur impitoyable ne s'abaisse point
à user de détours envers eux , à semer de fleurs la
morale qu'il leur prêche ; il commande impérieusement
, il menace , il tonne. Il faut convenir néanmoins ,
qu'il fait leur part très-belle dans l'état de mariage ; il
suffit , pour s'en convaincre , de jeter un coup-d'oeil sur
l'exhortation qu'il adresse aux dames , dans le chapitre
intitulé : Bagatelles ( Kleinigkeiten ) .
<<<Une tendre et fidelle épouse écoute avec intérêt les
>>> projets conçus par l'anıbition de son mari ; elle le
>> ramène avec adresse sur des objets dont il aime à
>> s'entretenir ; quelquefois même , elle s'informe déli-
>> catement des affaires qui l'occupent; elle témoigne
>> de la considération pour son état , de l'estime pour
>> ses talens , de la vénération pour sa probité. Cepen-
>> dant, qu'elle ne prétende pas tout savoir ! bien plus ,
>> qu'elle apprenne à fermer prudemment les yeux sur
>> l'infidélité passagère de son mari , si un regard invo-
>> lontaire la lui a fait découvrir ! Qu'elle redouble d'at-
>> tention , qu'elle cherche à prévenir ses désirs les plus
>> légers , à couvrir sa table des mets qui flattent le plus
>> son goût ! Mais , s'il venait à éprouver l'atteinte de
604 MERCURE DE FRANCE ,
>>quelque maladie , c'est alors qu'elle doit se sacrifier ,
>> tout doit lui devenir possible pour sauver cette pre-
> mière moitié d'elle-même. >>>
Dans ce chapitre , si modestement nommé bagatelles,
l'auteur aborde des questions du plus haut intérêt , et
soulève le voile qui couvre les mystères les plus délicats ;
son style devient tout à coup figuré , poétique , et
même amphigourique :
<<Souffrez , Mesdames , leur dit-il, que je vous donne
>>ici la plus importante de toutes mes leçons. Mais ,
>> non ! n'en prenez que de la colombe elle-même.
>> Sachez , comme elle , vous rendre toujours nouvelles
>> aux yeux du compagnon de vos destinées ; rallumez
>> sans cesse dans son sein la flamme active qui dévorait
>>>l'amant; et, sans jamais irriter l'orgueil de l'époux ,
>> faites néanmoins qu'il ait encore plus de plaisir à de-
>> mander qu'à recevoir.
>> Mais pourquoi m'égarer, sur les pas de la volupté,
>> dans les bosquets de Paphos ? Pourquoi suivre l'oiseau
>> de Vénus dans les airs ? Deux vertus bien terrestres ,
>> bien simples , peuvent par vous devenir des arts ma-
>> giques ; l'une est l'ordre , et l'autre est la propreté.
>> Qu'elles vous escortent sans cesse, et que ces deux
>> brillans soleils , embellissant de leurs rayons enchan-
>>> teurs votre boudoir et votre alcove , les transforment
>> en temples resplendissans , dont le mortel même qui
➤ règne sur votre âme , ne puisse approcher sans
» éprouver un frémissement religieux , et bientôt un.
>> délire exstatique ! >>>
L'auteur a pris un vol moins sublime pour endoctriner
les vieilles filles , auxquelles il consacre un
chapitre particulier ; il est fort court , à la vérité , car
il se borne à peu près à les renvoyer au chapitre
Patience.
Il nous seraît facile de prouver que chacun de nous
pent trouver son chapitre , ou du moins son article
dans ce précieux Alphabet. Heureux ceux qui sauront
lire !
y
JUIN 180g,
605
-
-
Friedrich der zweyte , koenig von Preussen ; über
seine person und privat - leben. Berlin , bey
Oehnigke.
Frédéric II , roi de Prusse , considéré dans sa personné
et sa vie privée.-Berlin , chez Oehnigke.
DEPUIS la mort de ce grand prince, il a été publié
une si prodigieuse multitude d'écrits sur son règne ou
sa personne , qu'il semble à peu près impossible de
fournir quelqu'aliment nouveau , dans ce genre , à la
curiosité publique. Le petit volume qui vient de paraître
à Berlin mériterait donc à peine d'être remarqué , s'il
n'avait pour auteur un homme qui , pendant les vingt
dernières années de Frédéric II , ne s'est , pour ainsi
dire, pas éloigné un seul instant d'auprès de lui. C'est
le conseiller privé Schoæning , ci-devant housard de la
chambre (kammer-husar). On sait que , par la naturé
de ce service , ceux qui en étaient chargés acquéraient
près du monarque une sorte d'intimité et de familiarité,
que les plus grands personnages de la cour se fussent
vainement efforcés d'obtenir.
Au reste , l'ouvrage de M. Schoæning , quoiqu'il y
parle toujours comme témoin oculaire et auriculaire , a
moins pour but de faire connaître quelques particularités
nouvelles relatives au maitre qu'il a si long-tems
servi , que de réfuter plusieurs anecdotes ou assertions ,
hasardées par divers biographes de Frédéric ,
Par exemple : « il est faux que le roi fit fermer les
portes de son cabinet au verrou , lorsqu'il y tenait son
conseil ; il est même arrivé souvent qu'elles sont restées
ouvertes pendant toute la séance. >>>
« On a ridiculement exagéré l'intempérance et même
la gourmandise de Frédéric II ; jamais il n'a fait , comme
on l'a dit, un usage immodéré des épices pour exciter
son appétit. On n'aurait pu lui reprocher qu'un défaut
de soin dans le choix des mets, ce dont il résultait d'assez
fréquentes indispositions. >>>
<<<Sa manie de tabatières est connue ; mais où a-t-on
été prendre que ses boîtes et bijoux montaient à 4 ou
5 millions de rixdales ( 16 à 20 millons tournois ) ? On
atrouvé, il est vrai, à sa mort, 130 tabatières ; mais il
606 MERCURE DE FRANCE ,
n'y en avait pas une qui eût coûté plus de 10,000 écus,
et beaucoup ne valaient pas le quart de cette somme.
Il n'avait que très-peu de bagues , et deux montres
assez simples, »
Le respect religieux de Prussiens pour la mémoire
de leur héros leur fait attacher un grand prix aux plus
petits détails de sa vie privée.
M. Schæning trouve très-mauvais que l'on ait imprimé
que lorsque Frédéric II sonnait , avant de se
lever , ses valets de pied de service lui apportaient du
vin de Bourgogne. Le roi, dit-il , pendant vingt ans que
j'ai passés auprès de lui , n'a pas bu une seule fois dans
son lit ; d'ailleurs , il n'aimait pas beaucoup le vin de
Bourgogne. Quant au vin du Rhin , si chéri de sa nation,
il avait coutume de dire, que c'était un avant-goût de la
pendaison. Il croyait que c'était à ce vin qu'il devait
imputer sa goutte.
Il est faux que le roi ait fait retourner ses habits , mais
il est vrai qu'il y faisait mettre des pièces .
Les lecteurs qui s'attachent aux observations plus
graves , trouveront, dans ce petit ouvrage , des aperçus
intéressans sur les opinions religieuses de Frédéric-le-
Grand , sur son faible pour la noblesse , sur sa prévention
contre la littérature et contre les lettrés de
l'Allemagne , etc.
L. S.
Essai sur l'histoire de la poésie espagnole.
(1r Article. Des premiers poètes espagnols jusques à
Juan deMena. )
Sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, la
langue et la littérature espagnoles furent cultivées en
France avec un grand succès. Deux alliances cousécutives
de nos rois avec des princesses de cette nation,
rendirent cette langue d'un usage presque général.
Anne d'Autriche en établit des chaires dans plusieurs
universités , et les plus grands génies du dix-septième
siècle ne dédaignèrent pas de puiser dans les auteurs espagnols
les sujets de plusieurs de leurs chefs-d'oeuvres .
L'avénement de Philippe V au trône d'Espagne , qui
JUIN 1809 . 607
aurait dû être pour cette langue une nouvelle occasion
de s'établir en France , fut au contraire ce qui la fit
tomber chez nous dans un oubli presque total. La mésintelligence
continuelle qui régna entre ce prince et le
régent détruisit cette alliance que Louis XIV avait
formée si péniblement et à si grands frais , et rendit plus
que jamais les Pyrénées une barrière insurmontable
entre les deux royaumes.
Les affections de la France se tournerent vers l'Angleterre.
La liaison du régent avec Stairs , son alliance
avec Georges Ier , l'influence du cardinal de Fleury
gouverné toute sa vie par les Walpole , et plus que tout
cela peut être le voyage de Voltaire à Londres , nous
firent porter nos regards sur une littérature absolument
inconnue pour nous , et dès-lors Shakespear , Milton
etPope firent oublier entièrement Lopez de Vega,Exilla
et Cervantes .
J'ai pensé qu'il ne serait peut-être pas sans intérêt ,
dans un moment où les événemens politiques viennent
de jeter les bases d'une nouvelle alliance avec l'Espagne ,
de présenter un tableau rapide de l'histoire de la poésie
chez les Espagnols . J'ai puisé dans les meilleures sources,
et il me suffira de citer M. Quintana , qui jouit en Espagne
de la réputation justement méritée d'un savant
profond, d'un littérateur du premier ordre et d'un
poëte distingué.
Ou a vu quelques nations favorisées passer avec rapidité
de la faiblesse des premiers essais à la force des plus
sublimes conceptions poétiques. EnGrèce, par exemple,
le génie de la poésie a compté à peine quelques années
d'enfance et s'est élevé d'un seul essor jusques aux immortels
poëmes d'Homère; il en fut ainsi dans l'Italie
moderne, où l'on vit , du milieu de la nuit des siècles de
barbarie le Dante et Pétrarque faire luire sur leur patrie
l'aurore des arts et du goût. D'autres nations moins
heureuses , et l'Espagne est de ce nombre , ont lutté
pendant des siècles entiers contre les ténèbres de l'ignorance.
C'est vers le milieu du douzième siècle que parut le
poëme du Cid , le premier ouvrage connu dans la littévature
espagnole. Si l'on considère ce poëme sous le rap
608 MERCURE DE FRANCE ,
port du choix du sujet, il présente des beautés qui le
classent dans un rang distingué. Peu de héros ont en
effet montré un plus beau caractère que Rodrigo de
Vivar, surnommé le Cid. Sa gloire , qui éclipsa celle de
tous les rois de son tems , est parvenue jusqu'à nous au
milieu des fables que l'admiration ignorante a accumulées
sur son histoire ; elle est célébrée en Espagne
par des poëmes , des tragédies , des comédies et des
chansons populaires.
Il était presqu'impossible de rencontrer à cette époque
un écrivain qui pût s'élever à la dignité de l'épopée,
avec une langue informe jusqu'alors dans ses terminaisons
, vicieuse dans sa construction , dénuée de toute
harmonie et qui ne s'est débarrassée que long - tems
après des entraves que l'invasion des Barbares avait
mises à son perfectionnement , pour s'élever enfin à la
majesté des écrits de Garcilazo , Hererera , Rioja, Cervantes
et Mariana. La poésie , sans mesure certaine
et sans rimes déterminées , ne présentait qu'une période
poétique remplie de pleonasmes vicieux , et de puérilités
ridicules. On ignore absolument en Espagne
quel fut l'auteur de ce premier essai poétique , où l'on
remarque , pour le tems , quelque mérite d'intentions
épiques , soit dans l'invention , soit dans les pensées ,
soit enfin dans le choix des expressions .
Dans le siècle suivant florissaient deux écrivains, chez
lesquels on commence à découvrir quelques-uns des
progrès de la langue et de la versification; l'unet
l'autre laissent apercevoir plus de douceur, plus de
liaison et des formes plus arrêtées. Les poëmes sacrés de
Don Gonsalo de Berceo et celui d'Alexandre , de Juan
Lorenzo , joignent à une marche moins pénible quelques
détails plus brillans que le poëme du Cid. La
différence entre ces deux auteurs , c'est que Berceo , par
la nature de ses sujets , qui ne sont pour la plupart que
des légendes de saints , si l'on en excepte quelques narrations
et quelques pensées morales , n'offre que peu
d'imagination , de variété et de connaissance ; Lorenzo ,
au contraire , a plus d'élévation et laisse entrevoir une
grande instruction en histoire, en mythologie , en philosophie
JUIN 1809. 609
losophie et en morale, ce qui rend son ouvrage un des
plus intéressans de cette époque.
Alphonse X régnait alors en Castille ; ce prince, à qui
la fortune , pour compléter sa gloire, aurait dû donner
des fils plus soumis et des sujets moins barbares , sut
réunir aux vues paternelles et bienfaisantes du législateur
les combinaisons profondes d'un habile mathématicien,
le calcul et les connaissances de l'historien et les
lauriers du poëte. C'est à lui que l'on doit d'avoir le
premier honoré la langue de sa patrie , en ordonnant
que les actes publics , jusqu'alors écrits en latin, le seraient
désormais en espagnol. Ortis de Zuniga a rassemblé
dans ses Annales de Séville quelques fragmens
des ouvrages de ce prince. On y trouve un poème sur la
pierre philosophale , intituléEl Tezoro , et un Recueil
de cantiques en dialecte gallicien. C'est lui qui a le premier
fait usage des rimes croisées , espèce de poésie à
laquelle on a donné le nom de coplas de arte mayor.
Si l'impulsion donnée aux lettres par ce prince eût
été suivie par ses successeurs , la littérature espagnole
compterait des richesses plus considérables ; mais l'élan
barbare de cette époque ne permettait pas qu'un pareil
exemplefût imité. Les dernières années de la vied'Alphonse
furent troublées par la désobéissance et la révolte;
et sous le règne orageux de Don Pedre , les Castillans
ne paraissaient avoir une âme que pour se haïr,
etdes forces que pour s'exterminer.
Il était difficile que le chant des Muses se fît entendre
au milieu des cris de la guerre civile ; aussi ne comptet-
on pendant cette époque qu'un petit nombre de
poëtes. Juan de Ruiz , archi-prêtre de Hida; l'infant
Don Manuel, auteur du Comte Lucanor; le juif Don
Santo et Ayala le chroniste , sont les seuls dont les noms
nous soient parvenus. Les vers de ces auteurs ont élé
perdus pour la plupart , et ceux qui existent encore
sont inédits ; ceux de Juan de Ruiz seulement ont été
publiés , et ils se trouvent par hasard les plus dignes
d'être connus.
Le sujet de ses poésies est l'histoire de ses amours, entremêlée
d'apologues , d'allégories, de contes, de satires,
de proverbes et de quelques épisodes pieux. Cet auteur
610 MERCURE DE FRANCE ,
est fort supérieur à ses devanciers , et parmi ses successeurs
bien peu l'ont surpassé pour la richesse de l'imagination
, pour la vivacité de l'esprit et pour la fécondité
des saillies ; s'il avait su choisir une mesure de vers
plus déterminée , et s'il avait écrit d'un style moins
dur , ses ouvrages seraient un des monumens les plus
précieux du moyen âge.
Don Thomas Antonio Sanchez a publié les OEuvres de
presque tous les auteurs dontje viens de parler , et il les
a enrichies d'excellentes notices sur chacun d'eux , ainsi
que de notes très-curieuses propres à faciliter l'intelligence
du texte. On admire cette collection comme une
suite d'armures antiques dans un arsenal; elle est devenue
un sujet d'observation pour les savans , de conjectures
pour les grammairiens et de méditations pour
le philosophe ; mais le poète, sans perdre son tems à
létudier , la contemple avec respect comme le berceau
J. T. de sa langue et de l'art qu'il cultive.
( La suite à l'un des numéros prochain. )
VARIÉTÉS .
Le Gouvernement a donné l'ordre de restaurer un des plus
beaux monumens que les Romains aient construits dans les
Gaules , et un des mieux conservés jusqu'ici , les Arênes de
Nimes . Toutes les maisons gothiques que l'ignorance ou la
cupidité avaient élevées dans l'intérieur de ce monument
précieux, seront démolies sans délai , ainsi que celles qui en
obstruent les issues extérieures et en masquent la vue. L'Empereur,
aux yeux de qui rien de tout ce qui est grand ne
peut échapper , et qui , au milieu des soins d'une guerre opiniâtre
qu'a excitée contre lui la haine de l'Angleterre et la
mauvaise foi de l'Autriche , s'occupe constamment des arts ,
de l'industrie et de toutes les améliorations de son Empire, a
ordonné cette opération, dont les frais , qui s'élèveront , diton
, à 200,000 francs , seront par tiers , aux charges de
l'Etat , du département et de la ville.
- La première classe de l'Institut royal de Hollande s'est
agrégé, en qualité d'associés étrangers , MM. J. Banks , d'Angleterre
; C.-L. Berthollet , de France; N.-J. Jacquin , d'Autriche;
T. Jefferson , d'Amérique; P.-S. Pallas ,de Russie;
JUIN 1809 . 611
P.-S. Laplace , de France ; A. Volta , d'Italie ; J.-G.Walter,
deBerlin.
CHRONIQUE DE PARIS .
Dirons-nous quelque chose d'un nouveau drame qui vient
d'ètre représenté avec succès sur le theatre de l'Impératrice
( Odéon ) ? En faire l'éloge serait contre nos principes ;
le genre est proscrit par tous les amis de la bonne comédie,
par tous les véritables hommes de lettres. Blamer le public
d'avoir pleuré , d'avoir applaudi , ce serait une injustice , et
d'ailleurs ne croyons pas que nos droits, comme journalistes,
s'étendentjusque-là .
Contentons - nous d'observer que M. Aude , auteur de
Monval et Sophie , a eu l'art de faire oublier à de nombreux
spectateurs toutes les inyraisemblances sur lesquelles
pose la fable de son drame; qu'il y a souvent dans sa pièce
de l'intérêt , de lachaleur ; qu'elle est écrite en vers, et plus
correctement que ne le sont ordinairement les ouvrages de
ce genre.
A propos de spectacles , nous devons relever une grave
erreur qui nous est échappée dans notre dernier Numéro.
Nous avons annoncé comme ayant déjà joui des honneurs de
la représentation, un mélodrame nouveau , qui a pour titre ,
le Prince de la Newa. Un journaliste , qui sait beaucoup
mieux que nous ce qui se passe sur les treteaux des Boulevards
, nous apprend que cette pièce n'est encore qu'en
répétition.
L'été est pour la librairie, comme pour les spectacles , la
saison morte. Cependant, s'il ne paraît pasd'ouvrages nouveaux
très -importans , les grandes en reprises se continuent .
Par exemple , on voit toujours paraître à des époques trèsrapprochees
, des livraisons du Musée Napoléon , par
MM . Robillard- Péronville et Laurent ; des Liliacées , par
M. Redouté ; des Arbres et Arbustes que l'on cultive en
pleine terre , par Duhamel , publiés par Etienne Michel ;
des Peintures des Vases antiques , par MM . Millin , C éner
Let Maisonneuve des Hindoux , par M. Solvyns , etc., etc.
Tous ces ouvrages font honneur aux artistes français .
Parmi les ouvrages importans dont la publication sera ,
dit- on , assez prochaine , on annonce deux Nouveaux Dictionnaires
historiques plus complets que tous ceux qui ont
paru jusqu'à ce jour. La rédaction en est confiée à un
Qq2
612 MERCURE DE FRANCE,
grand nombre de savans et gens de lettres estimables , parmi
lesquels il y a plusieurs membres de l'Institut.
La perte de l'historien Muller , mort tout récemment
à Cassel , dans un âge peu avancé , a
Lage été vivement sentie par
les hommes de lettres de tous les pays. Sa belle histoire des
Suisses avait été admirée à Paris comme en Allemagne. Son
talent était encore dans toute sa force , et les lettres pouvaient
, ainsi que l'administration publique du royaume de
Westphalie , dans laquelle il occupait une place éminente ,
en espérer de nouveaux services . Nous donnerons une Notice
plus étendue sur sa vie et ses ouvrages (1).
(1) Nous avons sous les yeux une lettre que M. Muller a écrite, tout
récemment , à M. Langlès , de l'Institut. Le fragment que nous en
allons citer , donnera une idée de son caractère et de ses travaux , à
l'instant où la mort est venue le surprendre : l'auteur n'étantpas français
, son style ne doit point être jugé rigoureusement.
« ..... Ce serait une entrepreprise digne du grand homme qui achève
tant de choses qu'on croyait impossibles , de faire présent au monde
littéraire , d'un recueil: Scriptorum orientalium de rebus orientalibus,
aussi vaste , aussi bien ordonné , aussi judicieux que ceux de Muratori et
de la Congrégation de Saint-Maur. Une Société de jeunes savaris sous
vos auspices , achéverait un tel ouvrage en peu d'années. Ce serait-là
Patefactus oriens , et un monument auquel ni l'Angleterre , ni aucune
autre nation n'aurait rien à comparer. La traduction mettrait tout le
monde à portée de cette source d'instruction nouvelle. En peu d'années
on connaîtrait tous les tems de cette intéressante partie de la terre ,
comme on connaît l'histoire d'Allemagne . Les trésors de l'Escurial ,
réunis à ceux de la Bibliothèque impériale de Paris , y mettraient un
degré de perfection , qu'il était autrefois impossible d'atteindre.
v Ajoutez les travaux sur les manuscrits d'Herculanum , et la vraisemblance
d'y trouver quelques bons auteurs , et nous conviendrons
que les lettres auraient leur bonne part des triomphes du nouveau
César.
« J'ai publié la première partie du cinquième volume de l'Histoire
des Suisses , parce que je désespère de faire la seconde. Je suis tellement
surchargé d'affaires courantes , que je ne peux qu'avec peine me sauver
deux heures avant mon coucher pour lire un peu; il m'est impossible
dé composer.... Je n'ai pas même pu revoir ce dernier ouvrage; je
crains qu'il n'y ait bien des imperfections . Beaucoup de détails , comme
JUIN 1809 .
613
SOCIÉTÉS SAVANTES .
La Société d'agriculture , des sciences et des arts , du département de
laHaute-Vienne , séant à Limoges , présidée par M. Toxier-Olivier ,
préfet du département , membre de la Légion d'honneur , a décerné ,
dans sa séance publique du 24 mai dernier , le prix d'éloquence , à
M. Gédéon Genty-de-la- Borderie , bachelier en droit , fils de M. Gentyde-
la-Borderie , président du tribunal de Bellac , pour le discours qu'il a
composé sur Vergniaud , membre de la Convention , né à Limoges .
La Société propose au concours pour l'année 1810 , les prix suivans :
Pour la classe des sciences physiques , etc. , premier prix.- Etablir ,
par un Mémoire, quels sont les vices qui s'opposent le plus à la prospérité
de l'agriculture dans le département de la Haute-Vienne , et quels ,
seraient les moyens d'y remédier ?
Si entr'autres moyens d'amélioration on adoptait les prairies artificielles ,
il serait bon d'examiner si notre sol ne fournirait pas spontanément
quelques plantes , sur-tout légumineuses , appropriées à la nourriture
d'hiver des bêtes à laine , et dont on pourrait composer une partie de
ces prairies.
Second prix.- Des hommes exerçant différentes professions émigrent
périodiquement, chaque année, de plusieurs cantons de la Haute-Vienne,
et portent ailleurs leur industrie. Ils rentrent ensuite avec des bénéfices
plus ou moins considérables pour parcourir de nouveau le même cercle
de départ et de retour , jusqu'à une certaine époque de leur vie.
• Ces émigrations sont-elles avantageuses ou nuisibles à notre départel'histoire
des Républiques en présente , supportables à ceux qui aiment
les anciens ; d'ailleurs bien des choses et des faits .
Semota à nostris moribus sejuncta quæ longè.
>> Nos établissemens littéraires se sont soutenus cette année; mais les
universités , dotées d'anciens fonds de couvent , ont perdu tout au moament
où ces fonds ont été qualifiés de domaines. Ils pèsent donc pour
plus d'un demi-million sur le trésor public , sans les lycées , sans les
écoles primaires. Je prévois la triste nécessité des réductions , des suppressions.
Les districts qui en ont vécu et tant de familles s'en lamentent
d'avance; et moi..... J'aimerais mieux mettre mon nom à la tête de
quelque ouvrage, qu'au bas d'une lettre qui leur annoncera leur anéantissement.-
N'en parlons plus . D'ailleurs je me porte encore assez bien ,
etje me réjouis de tout ce qu'on fait chez vous , des vastes plans , des
grandes conceptions , des moyens analogues et des succès toujours renouvelés!
etc. »
J. MULLER, Conseiller-d'Etat,
Directeur général de l'Instruction publique.
614 MERCURE DE FRANCE ,
ment , sous les rapports de la population , de la morale, de l'agriculture
et des arts ?
Chacun de ces deux prix sera une médaille d'or.
Ces questions ont été déjà mises au concours pour les années 1808 et
1809, mais elles n'ont pas été résolues encore d'une manière satisfaisante.
Pour la classe de littérature , etc. , la Société décernera une médaille
d'or à la meilleure pièce de vers , dont l'auteur choisira le sujet , mais
qui ne pourra avoir moins de cent vers.
Idem , à l'éloge d'un homme célèbre , militaire , jurisconsulte ou littérateur
, né dans l'étendue de la sénatorerie de Limoges .
La Société n'indique pas le sujet des discours , quoique la perte de
MM. Cabanis et Ventenat, membres de l'Institut national, et ce dernier,
associé correspondant de la Société , fournissent matière à de justes
éloges.
La Société d'agriculture du département de l'Escaut voulant encourager
l'étude de la botanique , la culture des plantes indigènes et la multiplication,
des bons arbres fruitiers , a résolu , dans sa dernière séance
publique , d'accorder trois médailles d'argent , savoir :
1º. A celui qui, né dans ce département , possédera tous les principes
de botanique établis dans la Philosophia Botanica de Linnæus , et
répondra d'une manière satisfaisante à toutes les questions qui lui seront
faites à ce sujet;
2º. A celui qui aura rassemblé dans un herbier le plus grand nombre
de plantes indigènes du département de l'Escaut , avec leurs noms génériques
et spécifiques , et la désignation des lieux où elles croissent naturellement
;
3º. Au marchand pépiniériste qui aura formé à Gand , ou dans les
environs de cette ville , la pépinière la mieux tenue et la plus riche en
bonnes espèces d'arbres fruitiers .
ACADÉMIES ÉTRANGÈRES .
Société royale des Sciences de Gottingue.
Le 10 novembre 1808, cette Société a célébré la cinquantième fête an.
niversaire de sa fondation .
M. Heeren a ouvert la séance par la lecture d'un Mémoire sur les
Ruines de Persépolis .
Ensuite M. Heyne a la un rapport sur les travaux de la Société dans
le cours de l'an 1807 à 1808. Il en résulte que la Société a perdu par la
mort M. Wrisberg, membre ordinaire , et MM. de Lalande, J.-F. Lorenz
et C.-S. Ziehen , membres correspondans.
JUIN 1809 . 615
し
Ont été reçus membres , MM. Jean de Muller , Frédéric de Hoevel ,
Barbie Dubocage , P.-F.-G. Gosselin , L.-M. Langlès et Charles Villers.
Le comte Joseph Ossolinsky a été nommé membre honoraire et
MM. Garnier , médecin du roi de Westphalie , Michel Beer , Ch.-L.
Mollevaux de Nanci , L. de Haller , professeur à Berne ; J. Heineken et
Brak de Gênes ont été nommés membres correspondans .
Les Mémoires présentés ou lus à la Société depuis novembre 1807 ,
sont :
1º. Heyne, de Interpretatione sermonis mythici;
2º . Gauss , Theorematis aritmetici demonstratio ;
3º. Meiners , de dubiis quibusdam in obscuris locis in mythicorum
in primis eleusiniorum historia ;
4°. Heyne , de Usu sermonis romani in administrandis provinciis ;
5°. Gauss , Summatio serierum quarundam singularum ;
6°. Tychsen , Numi veterum Persarum illustrati , et
7° . Heeren , de Monumentis Persepolitanis.
Plusieurs de ces Mémoires ont été insérés dans le XVI volume des
Commentaires; les autres paraîtrontdans le volume prochain .
Quant aux prix proposés , la Société a déclaré qu'elle n'a reçu aucan
Mémoire sur le prix de la classe des sciences physiques ,
De Arterioso et venioso foetus humani sanguinis an diversus , et
quæ sint partes constitutivæ ?
Elle a reçu quatre Mémoires sur le prix économique concernant la
meilleure organisation d'une ferme rurale. Deux de ces Mémoires
ont partagé le prix . Les auteurs sont MM. C.-G. Muller , C.-F. Hageret
Seitz. Les nouveaux prix proposés sont :
Prix de la classe des sciences , mathématiques et physiques , pour le mois
de novembre 1809.
Quæ est gaz oxigenii azotici , aliorumque fluidorum æriformium ,
seu eorum vasium , vis et efficacia ad excitandam electricitatem
ope attritus ?
Prix d'histoire pour le mois de novembre 1810.
Desiderat Societas Geographiam Carpini , Rubruquis et imprimi.
Marci Pauli veneti , qua non solum horum virorum itinera , verum
etiam regiones , populi , urbes , montes et fluvii ab iis memorati,
excutiantur , atque cum optimorum et recentissimorum auctorum
narrationibus ita componantur, ut vera afalsis , certa ab incertis
facile distingui queant.
Le prix pour chacune de ces deux questions est de cinquante ducats .
Prix d'économie .
1º. Pour le mois de juillet 180g: Déterminer les dédomunagemens
616 MERCURE DE FRANCE,
que les paysans doivent aux propriétaires , en raison de la suppression
de la corvée;
2º. Pour le mois de novembre 1809 : Déterminer l'influence du
changement de la monnaie sur l'industrie ;
5º. Pour le mois de juillet 1810 : Quels sont les effets observésjus
qu'ici , produits par la différence des plantes , du climat et de la
saison; sur la quantité du miel et de la cire ?
4°. Pour le mois de novembre 1810 : Quelle est la meilleure organisation
de la médecine pour les bourgs et les villages ?
Le prix de chacune de ces quatre questions est douze ducats , et le
terme de l'envoi des mémoires est fixé à deux mois avant la distribution .
POLITIQUE.
Paris , 16 Juin .
UNE nouvelle heureuse et inespérée vient de faire quitter
le deuil aux familles de deux de nos braves capitaines ;
on crut morts à la bataille d'Essling , les généraux Durosnel
et Foulers : le premier , aide-de-camp de Sa Majesté , avait
été renversé en portant un ordre à la division de cuirassiers
qui chargeait ; l'autre était également tombé au moment où
l'Empereur , apprenant la rupture des ponts , ordonnait à
l'armée d'arrêter le mouvement qui la portait en avant , et
de se concentrer pour rentrer dans ses ouvrages : tous deux ,
blessés , étaient restés dans des blés , où l'ennemi les a faits
prisonniers. Cent cinquante soldats partagent leur sort , et
placés sur la liste des prisonniers , diminuent d'autant l'état
de notre perte réelle. L'évaluation en a été déclarée ; celle
de l'ennemi est plus considérable de beaucoup qu'on ne l'avait
cru d'abord : tous les renseignemens reçus de la rive
gauche la portent à près de vingt mille hommes.
,
Depuis cette terrible journée , où , suivant l'expression
des plaisans de Vienne , le général Danube a sauvé l'armée
autrichienne , cette armée a prouvé par son inaction quelle
eût été sa situation sans le hasard qui l'a servie : elle n'a
pas reparu devant les faibles retranchemens faits à la hate
par les Français sur la rive qu'elle occupe , et elle a permis
àl'armée française de donner à ses travaux , dirigés par le
général du génie Lazouski , et souvent visités par l'Empereur
, toute l'étendue et toute la force nécessaires ; les
ponts rompus ont été rétablis , et malgré la crue du Da
JUIN 1809 . 617
nube , que les gens du pays regardent encore comme inévitable
vers la mi-juin, ces ponts sont parvenus à un degré
de solidité qui paraît ne plus laisser d'inquiétude. De son
côté , l'armée autrichienne ne s'occupe que de réparer ses
pertes , de rallier ses corps et d'établir des retranchemens
qui la secondent dans la nouvelle attaque qu'elle redoute;
elle a fait sur deux points du Danube de légères
démonstrations : la première à Krems ; mille hommes ont
passé le fleuve ; les Wurtembourgeois sont accourus et les
ontenunmoment rejetés sur l'autre rive. On croit que, dans
cette circonstance , la sûreté de ses postes a contraint le général
Vandamme , qui combat à la tête des Wurtembourgeois
, à détruire une partie de la ville de Krems qui lui ca-
L
chait ou qui secondait les mouvemens de l'ennemi .
La seconde démonstration a été faite sur la droite de l'armée
française. Neuf mille hommes se sont présentés sur le
rive droite du fleuve, vis-à-vis Presbourg; ils s'étaient retranchés
dans la ville d'Engereau. Le maréchal duc d'Auerstaedt
Jes a fait attaquer par les tirailleurs d'Hesse - Darmstadt, soutenus
par le 12º d'infanterie de ligne. Le village a été emporté
rapidement; le régiment de Beaulicu a été détruit ;
une partie a été tuée , l'autre prise , l'autre jetée dans l'eau .
Parmi les prisonniers se trouvent beaucoup d'officiers, et parmi
eux le petit-fils du feld-maréchal Beaulieu , combattant
avec le régiment qui porte son nom. Le reste de la division
autrichienne a repassé le fleuve , en protégeant sa retraite
par une île du Danube dont elle était couverte.
-Voici les seuls événemens militaires qui aient eu lieu sur
ce point.
L'Empereur était à Vienne le 8 ; il y a passé la revue de
toute sa garde , et il y a reçu le colonel Gorgoli , aide-decamp
de l'empereur de Russie , porteur d'une lettre de son
souverain pour S. M. Cet aide-de-camp a annoncé que l'armée
russe , marchant sur Olmutz , avait passé la frontière le
24 mai .
Le vice-roi s'est porté avec l'armée d'Italie à Edembourg
enHongrie.
L'impératrice d'Autriche a quitté Bude et s'est retirée à
Peterwardin; les effets précieux de la couronne ont aussi
suivi le cours du Danube ; les Hongrois ont encore peu de
troupes dans l'armée autrichienne. La ville de Raab est le
dépôt de l'armée insurrectionnelle , qui n'a fait encore aucun
mouvement et ne parait pas disposée à dépasser les frontières.
On parle de division entre l'archiduc Palatin et le ca-
1
618 MERCURE DE FRANCE , 1
binet autrichien , et de la diversité des opinions qui , dans
ces derniers événemens , se sont formées en Hongrie : le voeu
d'une diète paraîtrait étre celui de la nation ; mais on sent
que, dans de pareilles circonstances, la cour de Vienne doit
s'y refuser , et ce refus ne peut qu'accroître la mésintelligence.
Les débris de l'archiduc Jean sont entrés en Hongrie , où
l'on voit que le prince Eugène s'attache encore à sa poursuite.
Le général Macdonald est maître de Gratz , le duc de
Raguse est à Laybac. Des forces considérables se réunissent
à Lintz sous les ordres du duc de Dantzick , qui parait
devoir y rassembler sous ses ordres toutes les troupes de la
Confédération. Ainsi tous les corps de la grande armée et de
ses alliés sont en communication , et manoeuvrent pour s'assurer
un mutuel appui.
Les travaux de l'armée de Dalmatie , commandée par le
général Marmont , duc de Raguse , ont mérité une mention
particulière. Ses lettres à l'Empereur , datées de Fiume , sur
sa marche combinée avec l'armée d'Italie , ont été publiées
officiellement; on y suit avec un vif intérêt les progrès de
cette troupe peu nombreuse , mais forte de sa discipline , de
son instruction et de l'habileté de ses chefs , qui depuis trois
ans s'indignait du repos , et ne trouvait de délassement que
dans l'image et le simulacre des combats qu'elle brûlait de
livrer. Au signal de l'Empereur , elle a franchi les mor.-
tagnes avec rapidité et s'est portée en Croatie : l'armée autrichienne
, nombreuse et fortifiée dans des positions trèsavantageuses
, l'attendait avec une sorte de confiance. Ces
positions de villes en villes , de défilés en défilés , ont été
successivement emportées, l'armée a signalé son courage
aux combats vifs et sanglans de Golpich et d'Ottochatz.
« J'ai été blessé d'un coup de feu à la poitrine , dit le géné-
<<ral en chef dans ses lettres à Sa Majesté ; mais la balle n'a
>> fait qu'effleurer , et je n'ai pas quitté mes fonctions. » Les
généraux Launay et Soyez ont été blessés plus grièvement ;
les chefs des corps ont fait preuve de ce talent qui supplée
au nombre par l'instruction , et remédie avec promptitude
aux difficultés imprévues que présente la nature du terrain
et les pays peu connus où l'on est engagé. Le duc de Raguse
voudrait nommer tous les chefs qui ont combattu sous ses
ordres , tous l'ont mérité ; mais il est obligé à se borner , et
nomme seulement les généraux blessés Soyez et Launay, le
général Clauzel, le général Montrichard , les colonels Bertrand
, Planzonne , Bachelu et Bonté. Dans cette courte cam
JUIN 1809 . 619
pagne, l'ennemi a eu environ 6,000 hommes hors de combat.
Il a eu un très-grand nombre de déserteurs . L'armée a
marché ou combattu tous les jours pendant quatorze
heares; les soldats , au milieu des dangers et des fatigues ,
se sont montrés dignes de fixer l'attention de S. M. , ct
n'ont eu pour objet que de mériter son suffrage . L'armée
laisse la Dalmatie tranquille , sous la surveillance de son
zélé provéditeur Dandolo ; quelques assassins y ont été
vomis par l'Autriche , mais ils sont connus , surveillés ; ils
n'entraînent aucune partie de la population vers desxcès
coupables , et subiront tous la peine due à leurs crimes.
De leur côté, les Polonais battent les Autrichiens sur
deux points à la fois, et sur leur propre territoire , et sur
celui de leurs ennemis , en Galicie et sur la Basse-Vistule.
En Galicie , le prince ministre de la guerre Poniatowski ,
après la prise glorieuse de Sandomir , s'est mis en marche
sur Cracovie . Il a pris d'assaut la forteresse de Zamoc , où il
a fait 3,000 prisonniers. Dans sa marche victorieuse , il mcnace
de prendre à dos l'archiduc Ferdinand , forcé par le général
Dombrowski de renoncer à son projet de suivre le
cours de la Vistule et de recevoir à Dantzick les secours des
Anglais. L'archiduc a été repoussé de Thorn ; il remonte le
fleuve et cherche à gagner la Silésie autrichienne , où il
n'arrivera pas avec le tiers de son monde. On assure que
l'archiduc Charles l'a déjà rappelé par les ordres les plus
pressans , auxquels il a jusqu'ici résisté ; son armée éprouve
une désertion considérable. Nous ne savons plus que faire ,
écrit le général Dombrowski , et de ceux que nous prenons ,
etde ceux qui désertent. On remarque que la prise de Zamoc
a été due en partie aux bonnes dispositions du général
français d'artillerie Lepelletier ; cette place domine
le pays jusqu'à Léopold et Brody, et sa prise était importante.
L'aventurier Schill a terminé son destin , et il a été assez
heureux pour recevoir la mort les armes à la main. Après
avoir parcouru les bords de l'Elbe, inquiété quelques parties
du territoire Westphalien , cherchant un port et un asile
sur les vaisseaux anglais , il avait fait mine d'inquiéter Hambourg
et Lubeck , et s'était précipitamment retiré sur Rostock;
de là il avait gagné Stralsund , devenu une ville
ouverte depuis la démolition de ses fortifications .
Le général français Gratien , lieutenant-général au service
d'Hollande , au premier bruit de son apparition , avait
quitté les côtes de la Baltique où il commandait , et s'était
620 MERCURE DE FRANCE ,
mis en marche contre lui avec les troupes hollandaises sous
ses ordres . Il l'avait suivi dans ses contré-marches , dans
ses nombreux détours , avec le désavantage que doivent
avoir dans de telles poursuites des troupes réglées contre
des bandits qui se réunissent , se dispersent à volonté , et
trouvent partout des moyens de vivre en laissant les traces
du pillage et de la dévastation. Enfin , le général Gratien
a atteint , à Stralsund , le corps de Schill réuni , retranché ,
et déterminé à se défendre : un corps de danois venu en
hâte du Holstein , s'était réuni aux hollandais commandé
par le général major Ewald. Schill était entré dans Stralsund
le 25 mai. Une garnison de quelques hommes ne put
faire résistance ; les employés français coururent des dangers
, l'irruption était imprévue. M. l'intendant français
d'Houdetot et son secrétaire furent atteints par les brigands.
Le secrétaire fut massacré par eux ; M. d'Houdetot
allait subir le même sort , si l'estime qu'il avait inspirée aux
habitans , et la reconnaissance qu'ils lui portent pour son
administration éclairée et paternelle , n'avait fait de ces
habitans autant de défenseurs de sa personne ; il fut sauvé.
Les jours suivans se passèrent , de la part de Schill , à se
fortifier , à établir des batteries et des redoutes : aucun vaisseau
anglais ne paraissant , il résolut de se défendre dans
Stralsund jusqu'à la dernière extrémité. Le 30, il apprit
que le général Gratien était à une marche de la ville. Le
lendemain les Hollandais et les Danois réunis parurent ; et
un feu terrible d'artillerie et de mousquéterie s'établit sur
une partie de l'enceinte. La résistance fut vive ; mais un
assaut aux retranchemens , donné avec la plus grande
vigueur , jeta les assiégés dans la ville et dans les rues , où
les vainqueurs s'élancèrent et les poursuivirent de quartier
en quartier ; les rues étaient jonchées de morts. Schill ,
désespéré , voulait incendier la ville ; les moyens ne lui en
furent heureusement pas donnés. Enfin , dans un de ces
combats corps à corps qu'il eut à soutenir dans cette mêlée ,
un coup de feu l'étendit mort dans la rue dite Falerstrasse.
Les vainqueurs portèrent son corps à l'Hôtel-de-Ville. Sa
troupe est anéantie ; ce qui est échappé est pris ou a fui
vers l'île de Rugen , où un très-petit nombre a pu arriver.
Des ordres de Danemarck l'y attendent : tous les bâtimens
danois dans ces parages doivent s'assurer des individus
faisant partie du corps de Schill , et s'emparer de leurs
butin et effets de quelque nature que ce soit , même des
bâtimens qui les portent.
JUIN 1809 . 621
Dans cette action brillante et heureuse , les Danois et les
,
Hollandais ont fait des prodiges de valeur contre un ennemi
désespéré dont les moyens de défense étaient redoutables.
Les Hollandais ont perdu le général Carteret , les colonels
Battenbourg , Dolmann et d'autres officiers. Les Danois
ont aussi perdu des officiers qu'ils regrettent beaucoup. Les
braves des deux nations ont été enterrés avec tous les honneurs
de la guerre ; les troupes et les magistrats ont assisté
à leur convoi . Le corps de Schill a été inhumé sans aucun
appareil .
Cet événement n'a pas encore été publié officiellement à
Paris , mais les détails qu'on vient de lire sont extraits des
relations publiées à Stralsund. Les autorités d'Hambourg
et d'Altona ont fait proclamer la nouvelle , et la gazette
royale d'Amsterdam a publié un rapport provisoire fait au
roi de Hollande par le lieutenant-général Gratien. Tous les
caractères de l'authenticité sont donc obtenus , et il n'y a .
aucun doute à former sur la réalité de cet événement qui
était devenu inévitable , mais qui a pour résultat heureux
de rétablir la paix et de calmer les inquiétudes élevées à la
fois sur un grand nombre de points attaqués ou menacés par
ces partisans.
Leurs émules en Lusace ne sont pas plus heureux. Le
général saxon Thielmann , tient en échec le corps du duc
de Brunswick , contre lequel marche le roi de Westphalie ,
déjà arrivé à Erfurt , tandis que le duc de Valmy dont les
divisions se forment avec l'activité infatigable qui caractérise
ce vieux guerrier , tient en réserve l'armée qui s'organise
sous ses ordres .
S. M. a signé de son camp impérial d'Ebersdorf un assez
grande quantité de décrets. Les premiers sont un hommage
à la valeur, et décernent la Couronne de fer à une assez
grande quantité de généraux , officiers et soldats qui se sont
distingués en combattant pour justifier sa devise ; d'autres
admettent de jeunes filles de légionnaires aux maisons impériales
d'Ecouen ; d'autres admettent des legs charitables et
de pieuses offrandes aux hôpitaux dotés de nouveau par la
bienfaisance publique.
Un autre décret contient diverses mesures relatives à la
prospérité de nos haras , des races de chevaux , à l'art hyppiatrique
et vétérinaire, et à l'équitation . Onze écoles d'équitation,
divisées en trois classes , seront établies à Paris et
dans les principales villes de France où les écoles peuvent
étre convenablement placées. De plus , deux avis du Conseil
622 MERCURE DE FRANCE ,
d'Etat , adoptés par S. M., ont reçu force de loi; l'un , relatif
à la répression de l'exercice illimité de la fonctiou
d'agens de change et de courtiers , applique à toutes les
bourses du commerce les dispositions du décret du 10 septembre
1808 , relatif à la bourse d'Amiens , et ordonne aux
tribunaux de poursuivre toute contravention aux lois sur
cette partie , meme sans dénomination des syndics des agens
de courtiers de change ; l'autre avis est relatif aux societés
commanditaires .
Nos chambres de commerce ont recu de S. Ex. le Ministre
de la marine la notification officielle des mesures du congrès
américain , tendantes à suspendre les relations commerciales
avec l'Angleterre et la France. Par suise de ces mesures , il
est défendu , à compter du 20 mai dernier, d'importer dans
les Etats-Unis aucune denrée, marchandises et autres produits
du sol et de l'industrie de France et d'Angleterre. I a
saisie et la confiscation sont les peines prononcées dans le
cas de la violation de cette prohibition. « Il importe , dit le
Ministre dans sa circulaire , que le ministre dans sa circulaire
soit instruit de ces dispositions , afin que les armateurs
s'abstiennent jusquà nouvel ordre de toute expédition maritime
et commerciale pour les Etats-Unis .
ANNONCES .
Atlas portatif, contenant la Géographie universelle ancienne et
moderne. Cet Atlas , composé de 49 Cartes neuves dressées par M. Hérisson
sur un plan nouveau et uniforme , offre les découvertes des Voyageurs
et des Géographes ; les noms donnés aux terres , îles , golfes , archipels ,
caps et baies de la Nouvelle- Hollande , par le capitaine Baudin et ses
compagnons de voyage ; les changemens politiques opérés par suite des
Traités de Presbourg , de la Confédération du Rhin et de Tilsitt , jusques
et compris la réunion de la Toscane à la France , et son érection en
grand Duché; et précédés de Notices ou Elémens de Géographie, extraits
des ouvrages et des cartes de d'Auville pour la Géographie ancienne , et
pour la moderne , des cartes les plus nouvelles et les plus estimées
publiées en Europe , ainsi que des ouvrages de Malte-Brun, Pinkerton ,
Guthrie, etc. Nouvelle édition, rectifiée et considérablement augmentée ,
et pour laquelle le nombre des Cartes , de 45 , a été porté à 49 ( pour
rendre cet Atlas complet ) , et toutes ont été dessinées de nouveau par
l'auteur , et gravées au burin sans eau forte , afin de n'offrir que des
Cartes neuves, et non des copies de vieilies Cartes anglaises sur d'anciens
plans et de mauvaises productions , comme on en reproduit sans cesse
JUIN 1809 . 623.
qui ont paru il y a plus de 60 ans . On n'a négligé ici aucun des moyens
propres à porter cet Atlas au dernier degré de perfection que son utilité
et son adoption presque générales réclamaient ; les Cartes qu'ils contient
indiquent , avec exactitude , les dénominations , divisions et subdivisions
actuelles de tous les états de l'Europe , ce qui le rend plus utile qu'auparavant
anx Voyageurs et aux Négocians , pour lesquels on a tracé les
routes , plus propre pour l'instruction de la Jeunesse , plus completpour
la lecture de l'Histoire et des Voyages , et enfin indispensable pour
substituer à la lecture les dénominations , divisions et subdivisions
actuelles , qu'il retrace seul , aux anciennes qui se trouvent encore suivies
dans tous les ouvrages modernes de Géographie , même dans ceux de
Malte-Brun , Pinkerton et Guthrie , et dans tous les Dictionnaires de
Géographie , même ceux annoncés le plus récemment ( en 1809 ); pour
celle des Feuilles publiques et des Bulletins des armées , etc. etc. -Un
vol in-4° oblong , Cartes coloriées , précédées d'un texte d'environ 200
pages, broché en carton .-Prix , 20 fr.-Lemême, Cartes noires, 16fr. 500.
-Le même, sans le texte , les 49 Cartes coloriées, 1 vol. in-4º broc. 16 fứ.
50 c . - Chez Desray , libraire , rue Hautefeuille , nº 4 .
Nota. Le même libraire vient de publier une très belle Carte générale
et détaillée de l'Europe , dans son état politique actuel ; dessinée par
M. Hérisson , et gravée au burin , sans eau forte , sur quatre grandes
feuilles de papier colombier , colorié .-Prix , 12 fr . et 13 fr. , franche de
port .
Tableaux analytiques et synoptiques des Minéraux , ou nouvelle
méthode applicable à tous les systèmes , avec l'indication particulière de
celui de M. Haüy : Ouvrage formant les moyens de trouver en peu de
tems les noms des Minéraux , et d'abréger les recherches de ceux qui
veulent les étudier ou les classer d'après les caractères propres à chaque
Genre et à chaque Espèce ; par A. Drapiez , professeur de Chimie , et
secrétaire- général de la Société des Sciences et Arts de Lille . -Le texte
est suivi de dix grands tableaux portant chacun 18 pouces de haut sur
2 pieds de large . - Un vol. très-grand in-4° , broché en carton.
Prix , 7 fr . 50 с . — Chez le même .
Les Bucoliques de Virgile , avec le texte en regard , traduites en
vers français et accompagnées de notes ; par Charles Millevoye.- Un
vol . in - 18 , papier fin , grand raisin . Prix , 2 fr . 50 c. et 2 fr. go c . ,
franc de port. - Papier vélin , grand raisin , 5 fr . et 5 fr . 40 c. , franc
de port. Chez H. Nicolle , librairie stéréotype , rue de Seine , nº 12.
Persilèset Sigismonde , ou les Pélerins du Nord; traduits de l'espaguol
de Cervantes; par H. Bouchon-Dubournial , ancien professeur de
l'Académie royale et militaire éspagnole . - Six vol- in- 18. - Prix ,
10 fr, et 12 fr. 50 c. francs de port .- Chez le même .
On trouve , à la même adresse , le Don-Quichotte du même cuteur ;
)י
624 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1809 .
traduit par Florian .-Six vol. in-18 , avec 6 figures. Prix, 6fr. et
8fr. francs de port. - Papier fin , avec 24 gravures , 15 fr . et 17 fr . ,
francs de port.
Théâtre complet et Poésies fugitives , de J. F. Collin d'Harleville ,
membre de l'Institut et de la Légion d'honneur , auquels on a fait les
Querelles des Deux-Frères, ouvrage posthume de cet auteur.- Quatre
vol . in-8° . - Prix , 16 fr. 50 c. et 22 fr. , francs de port. Chez le
même.
-
Lettres de Mademoiselle de l'Espinasse, écrites depuis l'année 1773 ,
jusqu'à l'année 1776, suivies de deux chapitresdans le genre du Voyage
sentimental de Sterne , par le même auteur . Deux vol . in-8°. -
Prix, 10 fr. et 13 fr. , francs de port .-Chez Léopold- Collin , libraire ,
rue Gilles-Coeur , nº 4.
Un vol . La Maison des Champs , poëme ; par M. Campenon.
in-18, papier grand raisin. - Prix , 2 fr . 50 c. et 2 fr. 75 c. francsde
port.- En papier vélin , 5 fr. francs de port. - Chez le même .
-
LeBuffon des Ecoles , ou Histoire naturelle mise à la portéede la
jeunesse et rangée d'après la méthode de Linné , traduit de l'anglais de
W. Mavor. Seconde édition entiérement revue et augmentée par
M. Breton , traducteur de la bibliothèque géographique de Campe , ornée
de 132 figures en taille-douce . -Deux vol in- 12. Prix , 7 fr. 50 с. ,
et 9 fr. 25 c. francs de port.- A Paris , chez H Nicolle , libraire , rue de
Seine , nº 12.
- Delphine , par Madme de Staël-Holstein . - Seconde édition.
Six vol. in-12.-Prix , 12 fr . , et 16 fr. francs de port.-Chez le même.
Méthode abrégée et facile pour apprendre laGéographie, dite de
Crozat , où l'on décrit la forme du Gouvernement , de chaque pays , ses
qualités , les moeurs de ses hahitans , et ce qu'il y a de plus remerquable;
avec un abrégé de la sphère et une table des longitudes et latitudes des
principales villes du Monde , d'après les observations astronomiques les
plus modernes , et leur distance de Paris . Nouvelle édition , revue corrigée
et augmentée de la division de la France par départemens et de
tous les changemens survenus en Europe et dans les trois autres parties
du Monde , par suite de tous les Traités qui ont eu lieu depuis dix aus
jusqu'à l'avénement du roi Joseph Napoléon au trône d'Espagne , la
réunion de la Toscane à la France et son érection au grand duché, etc.
Par N. L. M***, professeur de géographie et d'histoire ; ornée de quinze
cartes géographiques , nouvellement gravées et refondues conformément
aux nouvelles divisions occasionnées par les différens Traités de Presbourg,
Tilsitt , etc.- Un vol, in- 12 de plus de 500 pages.-Prix , relié, 5 ft.
75 c. , et broché , 4 fr. 25 c. franc de port .- Chez Auguste Delalain ,
libraire , successeur des Barbou et Lallemant , rue des Mathurins , nº 5.
( N° CCCCXIV. )
( SAMEDI 24 JUIN 1809. )
1
MERCURE
DE FRANCE .
POESIE .
MELUSINE, ROMANCE (*).
Qui n'a pas su de Mélusine
Et les amours et les malheurs ?
Lusignan! tes murs en ruine
Attestent ses longues douleurs.
C'est envain qu'à sa voix puissante',
Furent asservis les enfers ;
En vain sa beauté ravissante ,
Avait mis des rois dans ses fers :
.
Le sort qui sans choix nous dispense
Etnous retire son appui,
Atant de biens,mêla d'avance
Le poison d'un secret enuni.
Mais tandis qu'une loi cruelle ,
De ses jours troublait la douceur ;
Mélusine était un modèle
D'amour, de grâce ét de candeur ."
Un jour que cette aimable Fée ,
Suivait d'un bois le frais sentier ,
Seul , assis au pied d'un trophée ,
Elle aperçut un beau guerrier.
A
12
T
I
C
(*) Tout le monde connaît la fable de la Fée Mélusine. C'est sur cette
ancienne tradition que la Romance suivante a été composée.
Rr
626 MERCURE DE FRANCE ,
C'était Raimond ; vivante image
Du noble Comte de Forez ,
Jeune héros , dont le courage
Surpassait les måles attraits .
Le voir, lui plaire , en être aimée ,
Partager son tendre tourment ,
Pour l'enchanteresse charmée ,
Ce fut l'ouvrage d'un moment.
Mais avant de serrer la chaîne
Qui devait les unir tous deux ,
L'imprudente magicienne
Dit à son esclave amoureux :
« O Raimond ! charme de ma vie ,
Espoir de ce coeur agité , -
Oui , c'en est fait : je vous confie
Le soin de ma félicité.
Mais au sein des nuits les plus sombres ,
Quand je m'enfuirai de vos bras ,
Jurez- moi , qu'à travers les ombres ,
Jamais vous ne suivrez mes pas. »
C
En proie à la plus douce ivresse ,
Raimond jura par son amour.
Si jamais j'enfreins ma promesse
Dit- il , quittez-moi sans retour .
Aces mots, un pouvoir magique
L'enlève et le porte soudain ,
Au fond d'un château magnifique ,
Quelle avait bâti de sa main
Sur les bords qu'arrose la Vienne
S'élevait ce palais brillant ,
Dont les tours dominaient la plaine ,
Et les remparts de Lusignan :
C'est là que d'un hymen prospère ,
Elevant les doux rejetons,
Ces époux , soigneux de se plaire ,
Du ciel épuisaient tous les dons.
Dès que l'aurore sur leurs têtes
Rallumait ses timides feux ,
L'amour , les tournois et les fêtes ,
Partageaient leurs momens heureux ;
Et la nuit , près de ces demeures ,
Des Silphes portés dans les airs ,
1,
1
▼
1
2
JUIN 1809 . 637 A
De leur sommeil charmaient les heures ,
Par de voluptueux concerts .
Cependant une humeur chagrine ,.
Se glissait au coeur de Raimond ;
Souvent , il voyait Mélusine :
S'enfermer dans un noir donjon :
Personue alors , n'osait la suivre ,
Et seul, jusques à son retour ,
Le guerrier s'indignait de vivre.
En proie aux tourmens de l'amour .
Fuyant la couche nuptiale ,
Et de jalousie éperdures
Une nuit enfin , nuit fatale!
Il pénètre au lieu défendus:
La faible lueur qui l'éclaire ,
Le guide vers un souterrain ,...
Dontjamais un oeil téméraire
Ne devait approcherben vainu
963 .
Il regarde , et voit sur le sable
Mélusine , le front baissé.
Undouble cercle impénétrable ,
Autour d'elle est déjà trácé.
Là , contre toute la nature ,
La Fée en plaintes se répand';
Etdes pieds jusqu'à la ceinture ,
Devant lui se roule en serpent.
Raimond contemplait ce prodige ,
Påle , et d'épouvante glacé,
Mais voici qu'un plus doux prestige
Ranime son coeur oppressé.
Ases yeux s'offre une fontaine ;
Mélusine s'arrête auprès ,
S'y plonge ,et recouvre sans peine
Sa forme et ses premiers attraits .
Acet aspect qui le rassure ,
Confus , il veut quitter ces lieux ;
Mais la Fée a vu le parjure,
Et poussant un cri douloureux :
Hélas! il est donc vrai , dit-elle ;
Envainj'ai compté sur ta foi !
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628 MERCURE DE FRANCE ,
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Raimond ! Raimond ! ton coeur rebelle ,
N'a donc pu se fier à moi !
Maintenant que de ma misère ,
Le secret est en ton pouvoir,
Oubliant que je te fus chère ,
Sans dégoût me pourras-tu voit ?
Non , une si folle espérance ,
Ne saurait entrer dans mon coeur ;
Et tajalouse défiance ,
Arenversé tout mon bonheur.
O toi , qui seul eus ma tendresse ,
Tu le sais , tu m'as dit un jour :
« Si jamais j'enfreins ma promesse ,
>> Abandonnez-moi sans retour.
Eh! bien! je t'obéis perfide;
Reçois mon éternel adieu ;
Elle dit , etdans l'ombre humide ,
Disparaît sur un char de feu.
Enla perdant, cette demeure
Perdit tous ses enchantemens :
Mais son coeur, aux fils qu'elle pleure ,
11
Garda ses premiers sentimens .
Contre le crime et le mensonge ,
La Fée arma leurs jeunes mains ;
Etsouvent, elle vint en songe ,
Leur inspirer de grands desseins ,
1
Bientôt sa vertu , son courage ,
Le secours de sonbras puissant,
S'étendit comme un héritage ,
Atous les fils du même sáng:
Et depuis , quand l'âge ou la guerre,
De l'un deux terminait le sort ,
Inconsolable messagère,
Mélusine annonçait sa mort.
Al'heure où vers le toit champêtre ,
Lanuit ramenait les troupeaux ,
On voyait la Fée apparaître ,
Debout, au sommet des créneaux, leisi
Làsous les habits du veuvage ,
Dans l'ombre , elle poussait des criss
Etces cris étaient le présage ,
Dumalheur qui frappait ses fils.
1
1
JUIN 1809 .
Aujourd'hui , bien que dans la plaine ,
Le tems ait fait crouler ces tours ;
La mystérieuse fontaine ,
Sur ses børds la revoit toujours :
On dit même , qu'avant l'aurore ,
Atous les regards échappant ,
Elle vient , s'y baigner encore ,
Moitié femme , moitié serpent.
Et moi , qui déplore comme elle,
Un espoir lâchement trahi ,
Moi , qu'une maîtresse infidèle ,
Du plus tendre amour a puni ;
Quand la nuit couvre la colline ,
A cette onde mêlant mes pleurs ,
De la plaintive Mélusine ,
J'aime à redire les malheurs.
/
S. E. GÉRAUD .
ENIGME.
De contradictions je présente l'ensemble:
On ne peut définir mes principes secrets ,
J'ai des effets sans nombre , et dans moi je rassemble
D'objets capricieux les bizarres portraits ;
Je cause tous les biens , comme les maux du monde.
Par moi l'esprit reçoit la plus vive clarté,
Je l'entraîne aussi vite en une nuit profonde ,
Je lui montre le faux, comme la vérité.
J'ai vu biendes destins: je naquis dans laGrèce,
Mon école y forma les plus rares esprits ;
Les uns de leurs pays obtinrent la tendresse ,
Les autres n'en ont eu que les justes mépris :
Sous des dehors grossiers , je formai Diogène ,
D'un éclat orgueilleux je revêtis Dion ,
Démocrite avilit ma puissance hautaine ,
Et je me ranimais à la voix de Platon .
J'ai dans Rome obtenu quelque tems des hommages ;
Mais croyant voir en moi la source des discords ,.
On me chassa bientôt de ces tristes rivages ;
Je répandis ailleurs mes maux et mes trésors.
Un lieu presque ignoré chérissait mon empire ,
La raison éternelle y maintenait mes droits ,
C'est de là que bientôt ma force allait détruire
630 MERCURE DE FRANCE,
Tout empire contraire à mes divines lois .
Mais déjà des erreurs je rouvre la barrière ;
Je livre l'Univers à de nouveaux malheurs ,
Tandis que mon flambleau , ramenant la lumière ,
Console les humains , en les rendant meilleurs .
Ces derniers tems ont fait et ma honte et ma gloire ,
Les esprits et les coeurs vers moi se sont tournés ,
Et les âges futurs à peine pourront croire
Les prodiges nouveaux , qui de mon sein sont nés :
Je condamnais le luxe et ina voix le ranime ,
Je respectais un Dieu, je détruis ses autels ,
J'exaltais la vertu , je propage le crime ,
J'apportais le bonheur , je proscris les mortels.
La liberté par moi fait naître la licence ,
Lapuissance des lois ne produit que discords ,
Les talens de l'esprit amènent l'ignorance ,
Enfin la pauvreté naît du sein des trésors.
J'élève sur le sang mes pompes triomphales ,
De théâtres pervers , je couvre mes Etats ,
Des peuples les plus doux je fais des cannibales ;
Les édifices saints s'écroulent sous mon bras .
Pourrait- on s'étonner d'un sort aussi contraire ?
J'ai créé les Jean-Jacques , ainsi que les Pascal ,
Descarté et Diderot, Racine avec Voltaire ,
Les fils de saint Ignace et ceux de Port-Royal .
Ne soyez pas surpris de voir en moi sans cesse
Des contradictions les emblêmes divers ;
Je prêche en vain partout l'amour de la sagesse ,
Sous mon nom la Folie enchaîne l'Univers .
DE PRECY , du Collége électoral deMácon.
t
LOGOGRIPHE.
DEUX consonnes et trois voyelles
Me rangent dans le végétal :
Deux lettres disparaissent-elles ,
: Je suis un fort sot animal
Qui , malgré sa bêtise extrême ,
A su se faire un grand renom.
On trouve , en moi , le doux pronom
Que l'on prodigue à ce qu'on aime ;
Le métal chéri d'Harpagon ,..
Le titre d'un pouvoir suprême ,
Ce qu'à Valogne on fait le mieux ,
!
JUIN 1809 . 631
Enfin, ce morceau d'harmonie
Qui peut charmer , sans symphonie ,
Et qu'on ne chante pas à deux .
Par M. M ..
CHARADE.
Mon premier de forme cubique
Sert , on trompe l'avidité ;
Mon dernier , en arithmétique ,
Est préférable à l'unité,
Si vous n'êtes mon tout , craignez l'ignominie
Où du moins n'allez pas en bonne compagnie.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPIE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Ministre.
Celui du Logogriphe est Li-è- vre.
Celui de la Charade est Saint- Cloud.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
SUR L'ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES MATHÉMATIQUES
EN ANGLETERRE .
Il y a en France un certain nombre de beaux esprits
qui , possédant le droit incontestable de juger de tout
sans rien savoir , ont décidé que les sciences obtiennent
dans ce siècle une trop grande faveur , et qu'une nation
aussi aimable que la nôtre ne doit pas , pour son honneur
, conserver plus long-tems le goût de ces spéculations
abstraites. Nous nous faisons un cas de conscience
de les prévenir que l'article qu'on va lire n'est point
fait pour eux : il est tout entier à la gloire des savans, et
sur-tout des géomètres du continent. C'est un étranger ,
c'est un Anglais qui leur rend justice, et il le fait en
homme capable de les apprécier.
Dans l'ouvrage périodique intitulé la Revue d'Edimbourg,
on a donné un extrait de la mécanique céleste
632 MERCURE DE FRANCE ,
de M. La Place. Cet extrait est fait de manière qu'il n'y
a qu'un homme du premier mérite qui puisse en être
l'auteur. L'ensemble des découvertes s'y trouve exposé
d'une manière supérieure. Leurs rapports y sont indiqués
, leur étendue et leur importance y sont senties et
appréciées . Nous n'hésitons pas à dire que très- peu de
personnes en France et en Angleterre sont capables
d'écrire aussi bien sur ces matières et de les envisager
d'un point de vue aussi élevé. Si la conformité des opinions
était un indice certain de l'identité des personnes,
nous croirions reconnaître dans cet écrit un des premiers
physiciens de l'Angleterre , actuellement professeur
à Edimbourg.
Mais ce qui le rend sur-tout remarquable , ce sont les
aveux qu'il contient. L'auteur confesse que le sceptre
des sciences n'est plus dans la patrie deNewton , et il
déclare avec autant de vérité que d'indépendance les
causes de ce changement. Il y a peu de phénomènes
plus intéressans pour le philosophe que ces directions
générales de toute une nation vers un même système
d'idées dans lequel elle devient tout à coup supérieure;
après quoi l'effervescence venant à diminuer et à s'éteindre
, le mouvement des esprits se porte vers un
autre objet. La physique et la chimie sont maintenant
cultivées en Angleterre avec le plus grand succès ;
quoique dans ces deux sciences , et sur- tout dans la dernière
, on ne leur soit pas inférieur sur le continent ; mais
pour les mathématiques , Lagrange et La Place ont
succédé à Newton .
Ce sont sur-tout les réflexions de l'auteur anglais sur
cette révolution des sciences que nous désirons faire
connaître à nos lecteurs. Nous les tirerons de la Biblio
thèque Britannique , où l'extrait a été traduit en entier.
Nous saisissons avec empressement l'occasion de rendre
justice aux auteurs de cet excellent Recueil , le seul bon
journal de sciences que nous ayons. Occupant euxmêmes
un rang distingué dans les sciences dont ils
traitent , ils ont toujours cherché à les servir et ils y ont
souvent réussi. Non-seulement ils se sont toujours empressés
de nous faire connaître de l'étranger ce qui
pouvait nous être utile, mais ils ont toujours recherché
JUIN 1809 . 653
les occasions , je dirais presque les prétextes, d'introduire
dans leur ouvrage les découvertes des savans français
; et la publication d'un extrait de la mécanique
céleste en est une nouvelle preuve.
Voici comment l'auteur anglais s'exprime sur ce
grand ouvrage : Il a exposé les théories astronomiques
contenues dans les diverses parties qui le composent ; il
a parlé des mouvemens des corps célestes , de leur forme,
des oscillations des fluides qui recouvrent leur surface ,
des mouvemens de rotation qu'ils exécutent autour de
leurs centres de gravité ; il a insisté sur les grandes lois
mathématiqués qui assurent la stabilité du systême du
monde et l'immuabilité des orbites planétaires ; arrivé
au terme de ces résultats , il ajoute :
<<Non-seulement l'ouvrage dans lequel ce tableau sublime
est tracé honore son auteur, mais la race humaine peut s'en
faire un titre de gloire. Il marque certainement le terme le
plus élevé que l'homme ait atteint dans l'échelle du perfec-
-tionnement intellectuel. On peut dire dans ce sens que le
mérite de cette production n'appartient pas tout entier à
l'auteur, et que des physiciens et des mathématiciens de
tous les siècles pourraient y réclamer quelque part. Leurs
efforts depuis Euclide et Archimède , jusqu'à Newton et
Laplace , ont tous concouru à élever ce monument. Tous ont
été nécessaires pour former l'auteur capable de produire ce
grand ouvrage et le petit nombre d'hommes qui peuvent l'entendre.
Tout mathématicien qui a contribué à reculer les
bornes de la science, tout astronome qui par des observations
exactes a grossi le nombre des faits , tout artiste qui a
perfectionné les instrumens d'astronomie , peut être considéré
comme ayant coopéré à conduire la science jusqu'au
terme où un pareil ouvrage a pu naître , et où il aparu des
hommes en état d'apprécier son mérite. Les premiers collaborateurs
ont rassemblé les matériaux, aiguisé les outils ou
construit les machines pour le grand édifice fondé par Newton
et terminé par La Place .
>>Par ces réflexions, nous sommes loin de prétendre attépuer
le mérite de l'auteur. Son originalité , sa fertilité d'invention
, sa faculté de généraliser , sont au-dessus de tout
éloge; il ne peut avoir de rival en renommée que le génie de
la race humaine; et certes cette place est encore honorable
dans l'échelle des réputations. »
634 MERCURE DE FRANCE ,
« Lorsque l'on considère l'histoire des progrès de l'astronomie
physique , une autre réflexion se présente naturellement.
Dans la liste des mathématiciens ou des physiciens qui
depuis près de soixante- dix ans, ont contribué à faire avancer
cette science , on trouve à peine le nom d'un seul anglais.
D'où provient cette lacune ? Comment se fait-il que dans un
si beau champ de recherches , dans une carrière où il y avait
tant de gloire à acquérir , dans la contrée qui produisit Bacon
et Newton , on ait gardé le silence , et que personne ne sait
entré dans la lice où de si beaux génies ont remporté des
palmes dans l'étranger ? Nous n'avons guères nommé que
cinq de ces hommes éminemment distingués ; mais nous aurions
pu en citer bien d'autres : Fontaine , Lambert , Frisi ,
Condorcet, Bailly, qui ont aussi contribué essentiellement
au grand ouvrage dont nous avons donné l'esquisse. Mème
dans ce second tableau aucun nom anglais ne trouve place ;
il est vrai qu'avant la période dont nous parlons , Maclaurin
avait indiqué un perfectionnement dans la théorie des forces
centrales qui a été d'un grand usage dans cette classe de recherches;
c'est la résolution des forces en d'autres , parallèles
à deux ou trois axes donnés de position , et réciproquement
à angles droits. Simpson et Walmesly prirent part
àla discussion qui fut occasionnée par la différence de moitié
, qui paraissait exister entre l'observation et le résultat
de la théorie de Clairaut dans le mouvement des absides , et
on convient que leurs essais ont du mérite. Feu le docteur
Mathieu Stewart a aussi traité ce sujet avoc beaucoup d'habileté
et de succès dans son Essai sur la distance du soleil.
Ce mème cxcellent géomètre a établi dans ses Traités de
Physique diverses propositions qui avaient pour objet la détermination
des irrégularités de la lune; mais ses démonstrations
sont toutes géométriques. Elles nous donnent lieu de
regretter qu'un mathématicien dont le génie était aussi original
ait préféré les méthodes élégantes de l'ancienne géométrie
à l'analyse bien autrement puissante que lui offrait
l'algèbre moderne. A l'exception de ces savans , nous ne
nous rappelons aucun de nos compatriotes qui se soit distingué
dans cette période par ses recherches d'astronomie physique,
et ceux-là même que nous avons rappelés ne se sont
jamais occupés des grands problèmes qui occupaient alors les
physiciens et les mathématiciens du continent. Cette observation
est d'autant plus frappante que les grands intérêts de
la navigation sont en rapport direct et intime avec les perfectionnemens
de la théorie lunaire , et que les motifs ordinairement
les plus puissans sur le coeur humain concou
JUIN 1809 . 635
Paient à pousser les mathématiciens anglais vers cette classe
de recherches ; riendonc n'a pu les empêcher de s'y livrer
que le sentiment intime de leur infériorité relative dans les
hautes mathématiques. Cette conclusion est évidente et elle
n'est que trop bien confirmée par un coup-d'oeil jeté sur les
particularités que nous avons signalées au commencement
de notre extrait, comme contribuant essentiellement aux
progrès de l'astronomie physique .
>> Le calcul des sinus n'est connu en Angleterre que
depuis peud'années. Je ne crois pas qu'il soit fait mention du
calcal aux différences partielles dans aucun auteur Anglais ,
bien moins l'y trouve-t-on employé dans aucune recherche
particulière , les méthodes générales d'intégration des
équations différeneielles , les signes de l'intégrabilité , les
propriétés des équations homogènes , etc. Tout cela était
inconnu à nos savans ; et on doit convenir que nous avions
laissé la doctrine des fluxions à peu près au même point où
son inventeur l'avait amenée. Au moment où nous écrivons ;
les traités de Maclaurin et de Simpson sont encore les meilleurs
qu'on ait en Angleterre sur le calcul différenciel ,
quoiqu'on ait fait depuis la publication de cet ouvrage des
progrès immenses sur le continent dans cette branche des
mathématiques. Voilà des faits qu'on chercherait vainement
à déguiser ; et les choses en sont au point , qu'un homme
peutconnaître à fond tout ce qu'on a écrit en mathématiques
dans notre pays , et se trouver arrêté à la première page
d'Euler ou de d'Alembert. Il ne sera point embarassépar
suite de la différence dans le mode de notation algébrique ,
difficulté qu'on surmonte aisément ; il ne le sera pas par
l'obscurité de ces auteurs , qui l'un et l'autre , et sur-tout le
premier ont un style très-clair; mais ce sera faute de con--
naître les principes et les méthodes avec lesquels on suppose
implicitenient en France et en Allemagne que tout lecteur
mathématicien et familiarisé. Si nous remontons à des
ouvrages encore plus difficiles , tels , par exemple , que la
Mécanique céleste , nous oserons dire que le nombre des
individus qui , en Angleterre', peuvent lire cet ouvrage avec
quelque facilité est très-peu considérable. Si nous en comptons
deux ou trois à Londres et dans les écoles militaires voisines
de la ville; le même nombre dans chacune des deux
universités anglaises; peut-être quatre dans toute l'Ecosse , à
peine passerons-nous une douzaine ; et cependant nous
sommes persuadés que notre évaluation est trop forte>. > (1)
(1) En France , ce même ouvrage fait partie de l'enseignement public.
( Note de l'auteur de l'article. )
636 MERCURE DE FRANCE ,
<<On a cherché à expliquer cette infériorité , par la préférence
que , depuis le tems de Newton , les mathématiciens
Anglais ont donné aux méthodes synthétiques des anciens
géomètres, comparativement à l'analyse moderne. Plusieurs
écrivains du continent ont indiqué cette cause , et nous
sommes persuadés qu'elle a beaucoup contribué à l'effet .
L'exemple de Newton lui-même a pu nuire à la science , sous
ce rapport. Ce grand homme, imbu des préjuges de son
tems, paraît avoir considéré l'algèbre et le calcul des fluxions
comme de simples moyens , utiles dans les recherches , mais
qu'il fallait abandonner dans l'exposition des vérités trouvées
, en leur substituant , s'il était possible , des démonstrations
synthétiques . Cette marche chargeait la science
d'un appareil lourd et embarrassant , et retardait ses progrès
d'une manière incalculable. La dispute qui s'éleva à
l'occasion de la découverte du calcul différentiel , tendit à
confirmer ces préventions et à éloigner les géomètres Anglais
de ceux du continent , et des méthodes analytiques que
ceux-ci suivaient de préférence. On voit que ce sentiment
étendait son influence plus loin que sur les hommes ordinaires
, par la manière dont Robins censure Euler et Bernouilli
, sur-tout à cause de leur attachement pour l'algèbre
, tandis qu'il aurait dû voir que dans ces ouvrages
même qu'il critique avec tant d'apreté , on trouve résolus
des problêmes que ni lui ni aucun de ses compatriotes , au
tems où il vivait , n'aurait osé attaquer.
>>Nous croyons que c'est sur tout dans les écoles publiques
de l'Angleterre , qu'il faut chercher la cause du défaut que
nous relevons , et particulièrement dans les deux centres
principaux desquels on suppose que la science rayonne sur
toute l'ile. Dansl'un d'eux (2), où les décisions d'Aristote sont
encore des lois infaillibles , et où l'on confond l'enfance de
la science avec sa prétendue maturité , on n'a jamais cultivé
les sciences mathématiques , et les élèves n'ont aucunmoyen
de dépasser les élémens de la géométrie. L'empire des préjugés
n'est pas aussi complet dans l'autre séminaire (3); on y
prend les ouvrages de Locke et de Newton pour texte des
leçons. Les mathématiques y sont l'étude principale ; mais
nous ne pouvons approuver la méthode qu'on suit pour les
enseigner. On prescrit à l'aspirant aux grades académiques
(2) L'université d'Oxford. ( B. )
(3) L'université de Cambridge. ( B.)
JUIN 1809. 6.37
Pétude d'une certaine portion des ouvrages de Newton ou
de quelqu'un des auteurs qui ont traité des mathématiques
pures ou mixtes. Il s'en occupe nuit et jour; il les étudie
non pour y puiser le véritable esprit de la géométrie ou
pour acquérir la δυναμισευρητικη (puissance d'invention) qui
a fait découvrir tant de beaux théorèmes , mais pour les
apprendre par coeur comme un cathéchisme et pour pouvoir
répondre avec prestesse à toutes les questions. L'invention
n'est pour rien dans cette marche ; l'esprit de l'élève est
comme emprisonné entre des bornes étroites ; sa curiosité
ne s'émeut point, l'esprit de découverte ne s'éveille pas. v
<<Les lois qui ramènent les mouvemens périodiques dans
des courbes régulièrement rentrantes conviennent fort sans
doute au systéme planétaire , mais elle s'adaptent mal aux
institutions académiques. Nous voudrions voir paraître dans
celles- ci quelques-unes de ces accelérations séculaires qui
renouvellent et perfectionnent de tems en tems les institutions
; mais ces événemens sont rares , et il est triste de penser
que les préjugés et l'erreur ont pris poste dans un certain
nombre d'universités en Europe comme dans autant de forteresse
, avec l'intention bien évidente de s'y défendre jusqu'à
la dernière extrémité. Nous n'entendons point mettre
dans cenombrecelle dont nous venonsde parler,où le mérite
d'enseigner les doctrines de Locke et de Newton peut faire
pardonner beaucoup ; mais là même, nous osons ledire ,
on enseigne Newton de la manière la moins propre à faire
des mathématiciens qui puissent marcher sur ses traces...
>>Peut- être aussi pourrions-nous ajouter qu'une autre
institution particulièrement consacrée au progres des sciences
, la Société Royale de Londres , n'a pas donné assez
d'encouragement aux mathématiques durant la plus grande
partie du dernier siècle. Mais ceci conduirait à une longue
discussion .....
La discussion dont veut parler ici l'auteur Anglais ,
serait sans doute relative à l'influence des mathématiques
sur les progrès des autres sciences , et au degré
d'importance qu'il est nécessaire de leur accorder. Ce
sont les mathématiques qui chassent l'esprit de systême
et qui l'empêchent de s'établir. Elles ne souffrent point
les aperçus vagues , elles n'admettent que des theories
précises et rigoureuses. C'est donc à devenir mathématiques
que toutes les autres sciences doivent aspirer; car
638 MERCURE DE FRANCE ,
ce serait seulement alors qu'elles seraient fixées irrévocablement.
Sans doute nous sommes encore bien éloignés
de ce degré de perfection , principalement dans
les sciences ou les phénomènes de la vie compliquent
et modifient l'action réciproque des substances inertes ;
mais si le calcul n'est pas toujours applicable , l'esprit
de calcul doit régner partout , lui seul peut diriger
sûrement nos recherches , et en assurer les résultats.
Mais ces vérités qui sont maintenantpratiques en France,
ne seraient peut-être pas aussi bien comprises enAngleterre
que chez nous, BIOT.
QUVRES DE M. TURGOT. SUR LES ÉCONOMISTES .
(FIN DE L'ARTICLE. )
Nous avons, promis de revenir sur un morceau qui
sert d'introduction à l'éloge de M. de Gournay ( 3° vol.
desOEuvres de Turgot), parce qu'il présente des notions
claires et précises que beaucoup de gens aimeront à
substituer à l'idée vague et confuse qu'ils ont reçue , ou
qu'ils se sont faite des Economistes .
Il est d'abord de convention de les regarder comme
une secte de philosophes , occupés d'économie politique.
Cette idée est exacte. Mais ne doit-on pas au moins
quelque haine à toute secte, quelque soient l'intention',
les motifs et le mérité des sectaires ? Si la raison pouvait
en douter , l'exemple de tous les tems résoudrait la
question d'une manière assez affirmative. Voltaire a
beau dire :
Haïr est bon , mais aimer vaut bien mieux !
La maxime ne s'applique point ici , et elle est d'ailleurs
un peu discréditée par son auteur lui-même , qui n'a
pas prêché d'exemple.
1
Quant aux Economistes , ils ont eu à essuyer , pendant
long-tems , une assez bonne part de critique et
même de satires, sur-tout un déluge de sottises , et l'on
se demande encore souvent ce qu'il faut entendre par
Economistes ? Il n'y a point , ce me semble , d'inconvénient
à le dire, D'ailleurs le vent des injures ne souffle
pas sur eux en ce moment,
JUIN 1809. 63g
La dénomination d'Economistes est le sobriquet de
ces philosophes ; elle a pour synonymes , auprès de
bien des personnes , les mots reveurs , visionnaires , et
peut-être pis . L'on est déjà bien avancé dans l'art de
déprécier les hommes et les objets de leurs études ,
quand on a trouvé un bon homonyme , un nom et
une couleur qui dispensent de connaître ét de discuter.
Quoiqu'il en soit , désirons aux Economistes et à leur
science une prolongation de la trève dont ils jouissent ,
et puisse cette mention très-désintéressée , ne pas leur
valoir quelques hostilités !
Voici la substance d'une espèce de Notice chronologique
et historique faite par un des plus spirituels
d'entre eux.
<<<<Les Economistes français , dit-il , fondateurs de la
science moderne de l'économie politique , ont eu pour
précurseurs le duc de Sully qui disait , le labourage et
le pâturage sont les mammelles de l'Etat ; le marquis
d'Argenson , de qui est la belle maxime ne pas trop gouverner
, et M. Trudaine le père , qui , dans la pratique
opposait avec courage cette utile maxime aux préventions
des ministres et aux préjugés de ses collègues , les
autres conseillers d'état . »
<<<<Les Anglais et les Hollandais avaient entrevu quel
ques vérités qui n'étaient qu'une faible lueur au milieu
d'une nuit obscure : l'esprit' de monopole arrêtait la
marche de leurs lumières. >>>>>
Dans les autres pays aucun homme d'état n'avait
considéré l'agriculture et le commerce autrement que
pour les soumettre à des opérations fiscales , et Montesquieu
lui-même y avait jeté un regard si superficiel ,
qu'un chapitre de l'esprit des lois porte ce titre étrange
aujourd'hui : à quelles nations il eessttdésavantageux de
faire le commerce ?
Vers 1750 , MM. Quesnay et de Gournay , doués l'ún
et l'autre d'une grande force d'attention et d'un amour
égal du bien public, examinèrent si l'on ne trouverait
pas dans la nature des choses les principes de l'économie
politique , et si l'on ne pouvait pointles lier de manière
à en faire une science. Il arrivèrent par deux
routes différentes aux mêmes résultats qui leur parurent
640 MERCURE DE FRANCE ,
positifs ; et quoique chacun regardât la méthode de
J'autre comme la démonstration de la même vérité, ils
formèrent deux écoles qui eurent chacune des disciples
zélés et même célèbres. L'auteurde la notice expose ensuite
comment M. de Gournay, fils de négociant , et
ayant été négociant lui-même , s'attacha au principe
de la liberté et de la concurrence du commerce, tandis
que M. Quesnay, fils d'un cultivateur habile, arrêta ses
regards plus particulièrement sur l'agriculture et ses
produits , et les considéra comme les véritables sources
de la richesse et de la prospérité des nations. Il fit cet
adage : Pauvres paysans , pauvre royaume : pauvre.
royaume , pauvre, souverain , et par une circonstance
plus singulière qu'heureuse , puisqu'elle ne devait point
avoir de résultat , il parvint à faire imprimer ce même
adage, de la propre main de Louis XV , à Versailles .
Les disciples les plus marquans de l'école de Gournay
furent M. de Malesherbes , l'abbé Morellet , Here
bert , Trudaine père , Trudaine de Montigny, d'Invau,
deBoisgelin (le cardinal ) , de Cicé (archevêque d'Aix ),
Dangeul, le docteur Price , le doyen Josias Tucsher ,
David Hume, Beccaria , Filanghieri , etc.
L'école de Quesnay produisit le marquis de Mirabeau
(l'auteur de l'Ami des Hommes ) , Abeille , Fourqueux
, Bertin , Dupont de Nemours , le chancelier de
Lithuanie , comte Creptowicz , le comte Pietro Verri ,
Tavanti , (ministre d'état à Florence ) ; l'abbé Roubaud,
le Trosne , Saint - Péravy , Vauvilliers , le Margrave ,
aujourd'hui grand-duc de Bade , l'Archiduc Léopold ,
depuis empereur d'Autriche , et qui fit sur la Toscane
l'application de la doctrine.
LeMercier de la Rivière et l'abbé Beaudeau se détachèrent
de l'école de Quesnay , pour en établir les principes
et en obtenir les résultats d'une autre manière.
Quesnayet son école prétendaient arriver, par les seuls
progrès et l'emploi de la raison, à fonder plus vite la
libertédu commerce et du travail , ainsi qu'une bonne
théorie des contributions publiques. Croyant qu'il était
plus aisé de persuader un prince qu'une nation , ils
attendaient tout de l'autorité des souverains et y rapportaient
tout, persuadés aussi que les lumières généralement
JUIN 1809 . 641
lement répandues fourniraient un contre-poids suffisant
etun régulateur certain au pouvoir absolu. L'empereur
Joseph II se rangea de cette opinion.
Entre ces divergences d'un même système se placent
quelques philosophes Eclectiques , pour nous servir des
propres expressions de l'auteur, et qui affectaient de
n'appartenir à aucune école , l'auteur nomme Turgot ,
l'abbé de Condillac , Adam Smith et son excellent traducteur
( le sénateur Germain Garnier ) , Sismonde et
Say de Genève , etc. Tous , dit-il , ont été unanimes
sur les principes qu'ils croient fondamentaux , particulièrement
sur celui de la propriété foncière, comme
base de la société politique.
Il se plaint ensuite de ce quelques hommes , sans
connaissance de la doctrine et des faits , sans instruction
préliminaire et sans expérience , ont traité , depuis
peu , cette même doctrine de réverie , ses partisans
de visionnaires , et il oppose « à ces censeurs
>> orgueilleux , qui ne savaient ni de qui , ni de quoi il
>> était question , » une chaîne de beaux noms , dont
Sully fait le premier anneau , et un grand résultat progressifde
population, qu'il attribue à l'influence qu'ont
eue les Economistes , pendant environ trente ans , enfin ,
l'adoption , par le Gouvernement actuel , du principe
de la propriété foncière et de plusieurs autres principes
qui endérivent.
On pourrait désirer que l'auteur eût donné plus de
développement au morceau sur les Economistes ; mais
tel qu'il existe , il était en quelque sorte indispensable
de l'extraire pour compléter notre examen ou notre
aperçu des OEuvres de M. Turgot. LE BRETON .
VOYAGE PITTORESQUE DE LA GRÈCE; par M. DE
CHOISEUL - GOUFFIER. Tome II , 1 Partie.- -
Paris , 1809. ( Grand in -folio. )
( PREMIER EXTRAIT. )
Le premier volume de ce grand ouvrage parut en
1782 , et dès-lors fut regardé , dans l'Europe savante ,
comme un magnifique monument élevé par l'opulence ,
Sa
612 MERCURE DE FRANCE ,
Térudition et le goût , à la gloire des lettres et à la
perfection de tous les beaux arts. Un sentiment général
de bienveillance et même d'admiration devait accueillir
les travaux d'un écrivain qui , dans l'âge et dans
le pays des illusions , se dérobait auxjouissances réelles
de son rang et de sa fortune, et, trouvant de plus nobles
plaisirs dans le sein de l'étude et de la philosophie , consacrait
son crédit et sa jeunesse à des recherches pleines
d'intérêt , mais souvent périlleuses, et toujours digues
de ranimer , avec l'amour de l'antiquité , l'enthousiasme
des talens et de la vertu. Aussi la critique, désarmée par
le mérite de l'auteur , aperçut à peine les imperfections
de l'ouvrage ; elle eût désiré sans doute plus d'étendue
dans les discussions utiles aux progrès de la géographie ,
plus de réflexion dans le tableau brillant et contrasté
des moeurs de la Grèce , et , si j'osais médire de ce qui
m'a plusieurs fois séduit , un peu moins de luxe dans les
ornemens et les descriptions dont ce premier volume
est rempli. Mais il est une époque de la vie où dans un
beau caractère, les erreurs de l'esprit ont quelque chose
d'aimable et de généreux : et même dans la maturité
de l'âge et de la raison , comment se défendre d'une
ivresse continuelle , en décrivant un pays où , pour me
servir des expressions de M. de Choiseul, chaque monument
, chaque débris , chaque pas , transporte à trois
mille ans la pensée du voyageur , et le place tout à la
fois au milieu des scènes merveilleuses de la fable et des
grands spectacles d'une histoire non moins féconde en
prodiges ! Comment parcourir , sans enchantement ,
cette mer semée d'îles , dont les aspects délicieux varient
sans cesse aux yeux du navigateur , et dont le moindre
rocher s'offre à l'imagination peuplé de dieux ou de
héros ! Comment aborder sans une émotion profonde ,
et la terre de Délos , et le rivage de Troye , et ce port
d'Athènes où tant de siècles et de générations n'ont point
encore effacé le souvenir de Thémistocle ! Voici les vestiges
de ces longues murailles quijoignaient lePirée à la
ville : sous ces forêts antiques d'oliviers et de platanes ,
se promenaient Démosthène et Socrate : quel ennemi
des muses et de la beauté les a jamais traversées sans
se rappeler Aspasie ? Cet édifice imposant que le tems
JUIN 1809 . 643
a respecté , et que le soleil près de l'horizon dore de ses
feux , c'est le monument que les Grecs , vainqueurs à
Salamine , consacrèrent à Thésée ; et déjà sur le sommet
de la citadelle s'aperçoivent les ruines précieuses de ce
temple de Minerve , chef-d'oeuvre des arts de l'Attique
dans le beau siècle de Périclès .
Si quelque censeur austère se plaint de trouver
souvent des tableaux pareils dans le premier volume
du Voyage pittoresque de la Grèce , je doute qu'il les
juge avec autant de sévérité que l'auteur se juge luimême.
« Plus de vingt ans se sont écoulés , dit- il , depuis
>> que j'osai publier le premier volume de cet ouvrage .
>> Cette entreprise était une témérité de mon âge. Quel
>> talent, et en même tems quelle maturité de réflexion ,
>> n'eût-il pas fallu pour parler dignement de ces ré-
>> gions enchantées par la fable , consacrées par l'his-
>> toire ; de tous ces lieux jadis si féconds en prodiges ,
>> aujourd'hui si riches de souvenirs , et si imposans
• >> jusque dans leurs ruines ! Je les avais parcourus avec
>> l'enthousiasme de la jeunesse , et c'était sur-tout des
>> illusions de cet enthousiasme , qu'en écrivant j'avais à
>> me défendre. Prêt à retracer cette foule d'impressions
>> diverses dont le sentiment était en moi si présent et
>> si vif, je devais craindre qu'on ne m'accusat à la fois
>> d'exagérer ce que j'avais vu , et de parler trop légére-
>> ment de ce queje n'avais pas su voir. Déjà s'annonçait
>> à l'Europe littéraire le bel ouvrage qui allait présenter
>> les trésors d'une vaste érudition sous les formes les plus
>> séduisantes (1) , et qui , à l'aide d'un style pur et noble
* >> comme l'âme de son auteur , devait faire revivre
>> l'antique gloire de la contrée que je venais de par-
>> courir. Je ne pouvais donc prétendre qu'au faible
>> mérite de décrire avec exactitude et simplicité les
>> débris encore existans de sa grandeur passée : je le
>> sentis d'abord ; je m'aperçus trop tard que je l'avais
>> souvent oublié. Aussi, tandis qu'on daignait accueillir
>> mes premiers essais avec indulgence , je n'en recevais
>> les témoignages qu'avec embarras , avec une sorte de
(1 ) Le Voyage dujeune Anacharsis.
SS 2
644 MERCURE DE FRANCE ,
>> remords ; je me promettais bien de réparer un jour
>>de nombreuses négligences , et de présenter dans la
>> suite un tableau moins indigne d'un si beau sujet. v
Il est impossible de parler de soi-même avec plus de
modestie; mais il y a ici beaucoup trop de sévérité.
Pour mon compte , je serais bien fâché qu'un écrivain
dont le goût est si pur et l'esprit si juste , dont tous les
sentimens sont d'une âme élevée, et tous les tableaux
d'une brillante imagination , se fût borné à décrire les
ruines de la Grèce avec exactitude et simplicité. Je ne
crois point que le bel ouvrage de Barthélemy etje
rends un hommage sincère au talent de l'auteur dût
interdire toute autre ambition à M. de Choiseul ; il me
semble , au contraire , qu'après avoir parcouru la Grèce
moderne avec lui , le coeur encore ému des souvenirs
qu'il rappelle avec un noble enthousiasme à l'aspect des
lieux qui les ont conservés , on doit se retrouver avec
plus de connaissances dans la Grèce antique , et relire
avec plus d'intérêt et de charme le Voyage du jeune
Anacharsis .
Heureusement M. de Choiseul est resté plus fidèle à
son talent qu'à un projet trop modeste : on trouve ,
dans le second volume de son ouvrage, des recherches
plus savantes , des aperçus plus vastes , des observations
plus fécondes , tout ce qui peut éclairer la géographie ,
l'histoire , les arts , et la politique , dans l'état actuel de
l'Asie mineure et de la Grèce , en un mot, tout ce qui
caractérise la maturité d'un excellent esprit. Mais ony
retrouve aussi cette sensibilité d'imagination , cette
chaleur , cette verité de sentimens qui , dans le premier
volume de son ouvrage, recevaient de la jeunesse de
l'auteur un charme particulier. Après avoir exposé
briévement les motifs de son second voyage dans
la Grèce ( il fut nommé en 1784 à l'ambassade de
Constantinople ) , il reprend à Smyrne la route qu'il
avait quittée à la fin de son premier volume. Il reconnaît
franchement qu'en 1782 , il n'avait donné
sur le commerce , alors si florisant dans cette grande
ville , que des détails vagues et superficiels. <<<Je devrais
>>peut-être , dit-il , avant de passer à d'autres objets ,
> réparer ces torts d'une instruction trop jeune et trop
JUIN 1809 .
645
-
>>légère ; mais que pourrai-je dire aujourd'hui de ce
>>commerce des Français , alors si riche , et qui n'est
>> plus ? Ne serait- ce pas exciter d'inutiles regrets ? Les
>> événemens n'ont que trop fait disparaître les motifs ,
» et jusqu'au prétexte de me reprocher cette négli-
>> gence. >>> J'ose n'être point ici de l'avis de M. de
Choiseul ; l'image des biens qu'on a perdus afflige sans
doute , mais elle instruit. D'ailleurs , qui sait si le
commerce de Marseille avec la métropole de l'Asie
mineure n'est pas prêt à renaître? Qui sait jusqu'où
peut s'étendre l'influence de cette main victorieuse à
laquelle il fut donné d'effacer tous les crimes et de
réparer tous les malheurs ? Il me semble que le tableau
de l'industrie française et de son ancienne puissance
dans les mers et dans les ports du Levant , aurait offert
à la fois des leçons et des espérances , et n'eût point
déparé l'ouvrage de M. de Choiseul.
Quoi qu'il en soit , après avoir visité avec notre
illustre voyageur le plus grand nombre des îles de la
mer Egée , et traversé la Carie et l'Ionie , depuis Rhodes
jusqu'à Smyrne , nous allons le suivre jusqu'aux Dardanelles
à travers l'Eolide et la Phrygie. Il jette d'abord
un coup -d'oeil sur l'ancien royaume de Pergame , fondé
par l'eunuque Philetoerus , fils d'une danseuse , qui , par
sa politique et par ses armes , enleva l'Eolide à tous ces
conquérans ,
Soldats sous Alexandre , et rois après sa mort ;
VOLT.
et qui parut plus digne de régner que la plupart d'entre
eux. Parmi ses successeurs , M. de Choiseul remarque
sur-tout Attale Ior , qui mérita de donner son nom à la
dynastie des Attalides. Tous ces princes firent fleurir
dans leurs états les lettres et les arts : leurs tombeaux
subsistent encore , tandis qu'on cherche en vain les monumens
des compagnons d'Alexandre, M. de Choiseul
décrit ensuite la ville de Pergame , célèbre dans l'antiquité
par le culte d'Esculape , et qui serait plus digne
de l'être par celui qu'elle rendit à Trajan , si d'avance
elle n'avait pas déshonoré sa piété en disputant à onze
villes de l'Asie mineure l'honneur honteux d'élever un
546 MERCURE DE FRANCE ,
temple à Tibère. L'un des meilleurs esprits qui aient
porté la philosophie et la critique dans l'étude des arts
et de l'antiquité, rendra compte dans ce journal de la
partie scientifique de ce Voyage, et décrira sans doute ,
à l'article de Pergame, les médailles de cette ville et le
beau vase de marbre blanc qui représente les jeux
asclépiens. Je remarquerai seulement que le célèbre
antiquaire milanais adopté par la France , M. Visconti ,
a déjà fait connaître une médaille dont le revers offre
un vase soutenu pardes centaures portant , comme ceux
du vase de Pergame, des ailes de papillon , et il a jugé
qu'ils étaient destinés à figurer les génies des jeux
équestres : suivant M. de Choiseul, le vase de Pergame
vérifie et complète cette idée.
En quittant cette ville, et poursuivant sa route à
travers les solitudes de l'Eolide , l'auteur du Voyage
pittoresque de la Grèce , visite et décrit un khan ou
kiarvan-seraï ( palais des caravanes ). Ces édifices sont
dus , presque tous , à la piété de quelques pachas ou de
quelques riches particuliers , qui les ont placés sous la
sauve-garde de la religion, en consacrant à des mosquées
le modique revenu qu'on en retire. Leur description
amène une digression intéressante sur l'hospitalité des
anciens et des peuples orientaux. Je ne crois pas qu'on
lise sans émotion la fin de ce morceau , qui suffit pour
donner une idée du style et du talent de l'auteur.
<<<Heureux , s'écrie M. de Choiseul , heureux les
>>peuples qui conservent encore les nobles monumens
>> de l'humanité de leurs pères , chez qui le voyageur
>> égaré connaît d'avance la porte où il peut frapper ,
» l'indigent , l'asyle où il exposera ses besoins ; où des
>> secours assurés attendent les maux de tous genres , et
>> où les plus donces consolations sont promises à toutes
>>>>les douleurs ! Heureuses les nations qui n'ont jamais
>> repoussé l'opprimé que les discordes civiles privaient
>> de sa patrie ! On pourra , sans craindre de les blesser,
>> sans les condamner à d'humiliantes comparaisons ,
>> célébrer la bonté généreuse et compatissante. Les
>> infortunés sur-tout qui trouvèrent chez elles un refuge
>> aux jours du malheur, sentiront le charme attaché
> au rapprochement de ces antiques et de ces modernes
JUIN 1809 . 647
1
>> souvenirs. Ce ne seront pas eux du moins quime repro-
>> cheront , lorsque je n'avais annoncé que de simples
>> notions sur la piété musulmane envers les voyageurs ,
>> d'avoir pu me laisser entraîner à rappeler d'autres
>> bienfaits de l'hospitalité. Celui qui en éprouva si long-
>> tems l'heureuse influence , n'est-il pas excusable de
>> s'être oublié dans un tel sujet, de ne le quitter même
>> qu'à regret ? Je puis, en effet, dire comme Ménélas : et
» moi aussi, jefus errant ; et moi aussi,jefus étranger ;
>> mais plus heureux que le prince grec, qui promena
>> chez des peuples divers ses malheurs et ses longs
>> ennuis , la nation qui accueillit mon infortune , ne
>> laissa pas un moment égarer mon espérance. »
Après avoir rendu ce touchant hommage aux souverains
de la Russie et aux peuples qui vivent sous leurs
lois , M. de Choiseul décrit les côtes inhospitalières de
la Thrace , et avant d'entrer dans la Troade , visite
les: iles d'Imbros , de Samothrace et de Lemnos ; il
expose son opinion et les calculs de M. Delambre sur la
hauteur du mont Athos , et rasssemble les monumens ,
les médailles , les pierres gravées inédites , qui peuvent
éclaircir l'histoire de ces îles et du continent voisin. Il
revient enfin en Asie , et se prépare à tracer le tableau
de l'ancienne Phrygie et du royaume de Priam. C'est
ici qu'ont eu lieu les premières recherches de M. de
Choiseul , ses découvertes les plus curieuses , et les travaux
dont le souvenir lui est le plus cher. Trois voyageurs
anglais ont marché sur ses traces dans ces contrées
poétiques , et n'ont pas attendu l'impression de cette
partie de son ouvrage pour lui rendre une éclatante
justice. Mais comme cette partie n'est point encore
publiée , il faut nécessairement attendre , pour la comparer
à ce qu'on a écrit sur le même sujet , dans le long
jutervalle qui a séparé l'impression des deux volumes du
Voyagepittoresque de la Grèce . Toujours est-il certain
que ce grand ouvrage ( qui sera , dit-on , complétement
terminé dans moins d'une année) , est déjà fort supérieur
à ceux qui l'ont précédé par la réunion de l'ensemble ,
par la richesse des détails , et par la magnificence de
l'exécution. C'est , je le répète , un des plus beaux monumens
élevés à la gloire des arts et des lettres ;et je ne
648 MERCURE DE FRANCE ,
sais pas si ceux qui reprochent sans cesse au siècle
dernier la direction qu'il avait donnée aux esprits ,
pourraient citer à une autre époque, comme sortant des
premières classes de la société, des ouvrages qui réunissent
, au même degré que celui-ci , la pureté du goût ,
l'étendue des lumières, l'étude de la littérature ancienne,
et qui prouvassent une plus rare alliance du savoir et
de la modestie , avec un plus digne emploi de la richesse ,
de l'instruction et du pouvoir. ESMÉNARD.
DES NOUVELLES TRADUCTIONS EN VERS DES
BUCOLIQUES DE VIRGILE , et principalement de
celle de M. CH . MILLEVOYE.-A Paris , chez Nicolle,
libraire , rue de Seine , nº 12.
La traduction des Georgiques de Virgile , par
M. Delille , offrant à la fois un phénomène littéraire et
un titre de gloire étranger au dix-septième siècle , dut
exciter à son apparition un enthousiasme universel.
Voltaire même , qui dans son discours de réception à
l'Académie , avait paru croire impossible la traduction
de cet ouvrage , confessa noblement qu'il s'était trompé ,
et donna le premier le surnom de Virgile à son brillant
interprète. Frédéric le Grand rendit au poëte français
un hommage non moins flatteur ; cette traduction
disait- il ingenieusement , est l'ouvrage le plus original
que j'aie vu depuis bien des années .
Le tems n'a fait qu'ajouter à l'estime et à l'admiration
qu'avait inspiré ce chef-d'oeuvre ; et par une
conséquence naturelle, l'éclat d'un pareil succès a rejailli
du poëte sur le genre où il avait puisé sa gloire. Bientôt,
en jetant les yeux sur un peuple toujours rival , on
observa que le Parnasse anglais eitait avec orgueil les
traductions d'Homère et de Virgile par Pope et Dryden;
Pémulation devint générale , et l'on se fit honneur d'entrer
à la suite de ces hommes célèbres dans une car
rière qu'ils avaient ennoblie.
Un seul ouvrage de Virgile , celui que l'on peut
JUIN 1809 . 619
regarder comme le prélude de ces chants immortels ,
les Bucoliques , restaient à traduire. Tous les amis des
lettres espéraient que l'interprète du chantre d'Aristée
essayerait la flûte champêtre du pasteur de Mantoue :
leur attente n'a pas été remplie .
Tenter une entreprise dans laquelle avait complètement
échoué le brillant et facile Gresset ; essayer co
que M. Delille n'avait pas voulu , n'avait pas osé peutêtre
entreprendre , c'était au moins une grande hardiesse.
Sans s'arrêter au danger des souvenirs qu'il
allait réveiller , M. Tissot fit paraître , au commencement
de l'an VIII , une traduction en vers des Bucoliques.
Sa témérité ne fut pas malheureuse. On parut
s'accorder à reconnaître dans cette traduction une
fidélité peu commune , même en prose , le sentiment
et le goût de l'antiquité , quelquefois de l'élégance ,
et presque toujours de l'harmonie : ces qualités , il
est vrai , étaient obscurcies par des défauts. La critique
impartiale lui reprochait une concision extrême qui
altérait trop souvent la couleur du tableau de Virgile ;
des vers durs , pénibles , ou mal faits , des constructions
embarrassées ; effets trop visibles des lois rigoureuses
auxquelles il avait cru devoir s'astreindre : mais néanmoins
en observant ces fautes on sentait avec plaisir
que celui qui les avait commises avait en lui les moyens
de les corriger. On verra dans la suite de cet article
jusqu'à quel point il a justifié les espérances qu'il avait
fait naître .
Quelques années après M. Tissot , en 1806 , MM. D.L.
et Firmin Didot , donnèrent , à quelques mois l'un de
l'autre , une traduction en vers des Bucoliques . On
trouva dans la première de la grâce , de la douceur et
quelques vers heureux ; mais on y chercha vainement
les nuances , la variété de ton , et sur-tout cette harmonie
Virgilienne entiérement étrangère au talent de
ce traducteur. On se plaignit de rencontrer fréquemment
des additions malheureuses , des ornemens recherchés
, en un mot le vernis moderne dans un ouvrage
de l'antiquité.
M. Didot , moins facile et moins élégant au premier
coup-d'oeil , a quelquefois (pour nous servir de l'expres
650 MERCURE DE FRANCE ,
sion d'un poëte ) baisé les traces de Virgile. Ce respect
uni au travail le plus opiniâtre , et beaucoup de fidélité
dans les images et dans les détails , assurent à sa traduction
l'estime des connaisseurs , en leur laissant le
regret de n'y pas découvrir la verve , la chaleur et
Finspiration du modèle. Du moment où le génie particulier
des deux langues force M. Didot à s'éloigner de
F'auteur original , son style devient vague , son vers se
traîne avec effort , et la grâce , le charme continu du
poëte latin abandonne entièrement son traducteur.
Tel était l'état de la dispute élevée entre les trois
concurrens , lorsqu'en 1808 M. Tissot reparut dans la
carrière. La seconde édition de ses Bucoliques est réellement
un nouvel ouvrage. Il a su profiter avec autant
de docilité que de succès , des critiques qui lui avaient
été faites : sans cesser d'être aussi fidèle , sans rien perdre
d'une heureuse précision , il est parvenu , en grande
partie du moins , à reproduire l'original avec ses formes
variées , sa couleur harmonieuse et ses nuances délicates
. Cette seconde édition , quelque supérieure qu'elle
soit à la première , n'est sans doute pas à l'abri de toute
critique; que ques taches s'y font remarquer encore , et
M. Tissot doit redoubler d'efforts et de persévérance
pour les faire successivement disparaître.
Il nous reste à parler du nouvel adversaire qui vient
d'entrer en lice. Celui-ci se présente sous les auspices les
plus favorables . Ses débuts ont été brillans ; d'honorables
suffrages et la faveur publique ont accompagné ses preamiers
pas dans une carrière où l'on s'empresse d'applaudir
au mérite lorsqu'il s'annonce à la fois avec éclat
et modestie : à ces traits on peut reconnaître M. Millevoye.
Quelques personnes , au nombre desquelles il
compte plus d'un ami , ont paru s'étonner , s'afiliger
même, que ce jeune auteur se détournât si promptement
de sa route pour disputer une palme qu'un de ses rivaux
était prêt à saisir : le succès pouvait le justifier ; mais
nous craignons , cette fois, qu'il ne trompe ses voeux.
Ce n'est pas assez , pour traduire Virgile , que de l'aimer
et de l'entendre; il faut en être pénétré , avoir
entretenu avec lui un commerce habituel , s'être nourri
JUIN 1809 . 651
des ouvrages de l'antiquité , et , suivant le conseil de
Claudien,
Nec desinat unquam
Tecum graïa loqui , tecum romana vetustas .
Il faut sur-tout connaître dans leurs plus secrets procédés
le génie des langues grecque et latine . Aux nombreux
avantages qu'il possède, M. Millevoyejoint-il ces qualités
indispensables pour la tâche qu'il s'est imposée ? Sans
prononcer négativement sur cette question , nous nous
contenterons de dire que sa traduction des Bucoliques
ne semble pas annoncer les études préliminaires que ce
travail exige impérieusement; il ne paraît pas même
avoir lu ses prédécesseurs de manière à mettre à profit .
leurs fautes.
M. Tissot , après avoir eu le tort dans sa première
édition de vouloir lutter de précision avec l'original ,
dans la seconde avait sagement renoncé à cette erreur.
M. Millevoye n'en adopte pas moins le systême vicieux
que son prédécesseur abandonne ; quelquefois même il
en presse l'application au point de vouloir rendre en
quatre vers la pensée que Virgile n'a pu exprimer
qu'en cinq; le début de la seconde églogue en fournit un
exemple. Ne craignons pas de le dire, la traduction de
M. Millevoye est souvent aussi rapide que l'original ;
mais cet avantage frivole est presque toujours acheté
aux dépens de la grâce , de l'harmonie , ou même des
règles de la langue; son moyen le plus ordinaire pour
arriver à la brièveté qu'il s'impose est de supprimer ces
épithètes d'un choix si judicieux , d'un effet si pittoresque
dont Virgile anime ou colore ses vers. Pour n'en
citer qu'un exemple , dans la seconde églogue (où l'auteur
français , par un scrupule peut-être assez mal entendu
, a cru devoir substituer la belle Daphné au bel
Alexis ) , Virgile fait dire au berger Coridon ,
1
Ofomose puer , nimiùm ne crede colori :
Alba ligustra cadunt , vaccinia nigra leguntur.
M. Millevoye traduit :
Mais que cette blancheur ne te rende pas vaine ,
On cueille l'hyacinthe on laisse le troëne .
652 MERCURE DE FRANCE ,
N'est-il pas évident que la suppression des épithètes
alba et nigra , qui motivent si bien le nimiùm ne crede
colori, rendent le second vers français inintelligible ?
La richesse de la rime , à laquelle M. Millevoye paraît
attacher trop d'importance , contribue encore à répandre
sur sa composition l'air de la contrainte et de
l'esclavage . Jusqu'ici ses vers avait annoncé une oreille
délicate et sensible à l'harmonie ; comment se fait-il
donc qu'en traduisant le plus harmonieux des poëtes , il
semble avoir dénaturé son propre talent ? Des réflexions
aussi sévères ont besoin d'être justifiées par quelques citations
.
Tout le monde sait par coeur le commencementde la
première églogue ,
Tityre, tupatulæ recubans sub tegminefagi
Silvestrem ,etc,
M. Millevoye :
Etendu , cher Tityre , au pied d'un large hêtre
Tu médites des airs sur ta flûte champêtre.
Nous , hélas ! nous quittons nos doux champs et nos toits ,
Nous fuyons la patrie , et paisible en ces bois ,
Tu leur apprends le nom , le beau nom d'Amarylle .
Un large hêtre n'est pas heureux .
Mais ce vers charmant ,
Nos patriæ fines et dulcia linquimus arva
est-il rendu par celui-ci ?
Mais ; hélas ! nous quittons nos doux champs et nos toits.
Paisible en ces bois à la place de lentus in umbra ,
est bien vague, bien commun. M. Tissot avait du moins
cherché à rendre lentus par ces mots , dans un mol
abandon , qui s'en rapprochent un peu .
Formosam resonare doces Amaryllida silvas .
Tu leur apprends le nom , le doux nom d'Amarylle .
Où est le resonare si nécessaire ? Mais sur-tout où
trouve- t - on dans le vers sourd et tourmenté du traducteur
le plus léger sentiment de cette harmonie pleine et
sonore du vers de Virgile ?
-Non unquam gravis ære domum mihi dextra redibat.
JUIN 1809 . 655
D'une ingrate cité le plus modique airain
De son poids au retour ne chargeait point ma main.
Le sens est là tout entier; mais quel vers! quel langage
! Que veux dire en français le modique airain
d'une cité ? C'est bien le cas de dire avec M. Delille que
la fidélité extrême peut devenir la plus grande des infidélités.
Passons au plus beau morceau de cette même églogue,
à ce fortunate senex , qui faisait verser des larmes à
Fénélon :
O fortuné vieillard , que les Dieux favorisent ,
Ces champs qu'ils t'ont laissés , assez grands , te suffisent.
Bien qu'un profond marais et des joncs limoneux
Resserrent de ton sol les confins sablonneux .
Des troupeaux infectés , ni des herbes amères
N'empoisonneront pas tes brebis bientôt mères .
O fortuné vieillard ! près des fleuves aimés ,
Sous la fraîche épaisseur des bois accoutumés ,
Tu respires ; tantôt ce rempart d'aubépine
T'endort au bruit errant de l'essaim qui butine ;
Tantôt d'un roc altier l'émondeurprotégé
Ebranle les échos de son chant prolongé ,
Pendant que sur l'ormeau roule au loin , gémissante
Des ramiers tes amours , la plainte renaissante.
Que les Dieux favorisent, est uniquement amené par
le besoin de la rime.
Ces champs qu'ils t'ont laissés , assez grands , te suffisent.
Cette ligne dure et incorrecte , qui n'est ni prose ni
vers , vient encore à l'appui de l'observation déjà faite
qu'on peut traduire tous les mots latins sans rendre la
pensée ; mais , sans insister sur les fautes du même
genre , sur l'impropriété des expressions , sur les tournures
forcées qui se reproduisent presqu'à chaque vers
de ce morceau , voyons de quelle manière M. Tissot a
rendu ce même passage .
Heureux vieillard ! ainsi tu conserves tes champs !
Ces champs te suffiront , bien que des marécages ,
Que des lits de cailloux assiégent nos herbages .
Vos brebis n'iront pas tenter un sol nouveau,
Et pleines ou déjà mères d'un faible agneau ,
654 MERCURE DE FRANCE ,
Mourir d'un mal secret lentement dévorées .
Heureux viellard ! nos lacs , nos fontaines sacrées ,
Nos forêts te verront sous leur sombre épaisseur
De l'ombrage et des eaux respirer la fraîcheur.
Eneffleurant le saule et ta verte clôture ,
L'essaim du mont Hybla , par son léger murmure ,
T'invitera souvent a goûter le repos .
Du haut de ces rochers et d'échos en échos ,
Entendsde l'émondeur la voix claire et sonore ,
Tandis que la colombe et tes ramiers encore
Suspendus dans les airs aux ormeaux d'alentour ,
Roucouleront sans cesse un nouveau chant d'amour.
On peut observer plusieurs taches dans ce morceau ;
mais quelque loin qu'il soit encore de l'original , on y
sent , si l'on peut s'exprimer ainsi , la pensée et la poésie
de Virgile , qui manquent entiérement à celui de M. Millevoye.
Dans la seconde églogue de sa traduction, après ces
vers facilement tournés ,
Ni mes pleurs , ni les veis que pour toi je soupire ,
Rien ne peut t'émouvoir ; tu veux donc que j'expire !
Le troupeau haletant sous l'ombrage est couché ,
Le verd lézard s'endort , sous l'épine caché:
on est fâché de rencontrer ceux-ci :
Thestile préparant , soigneuse ménagère ,
L'ail et le serpolet à l'odeur bocagère ,
Aux moissonneurs lassés broie un piquant repas .
Pourrait- on croire que la même Muse qui inspira si
heureusement M. Millevoye dans son charmant Poëme
de l'Amour maternel, ait dicté ces vers de la troisième
églogue ?
Damète qu'on voyait sur les places errant ,
Perdre les durs fredons de son fifre ignorant.
Et me laisser gardien de l'embûche tendue .
Lie au joug le renard , trait le bouc indocile.
Virgile dit avec autant de grâce que de sentiment :
Phyllida , amo ante alias ; nam me discedere flevit,
Et longum , formose vale , vale inquit , Iola.
JUIN 1809. 655
Et son traducteur :
Mon coeur est à Phyllis ; j'en atteste ses charmes ,
Ses longs adieux adieu , dit - elle avec des laimes .
Les vers suivans de la sixième églogue sont encore
plus repréhensibles .
Il raconte Térée en vautour s'envolant,
Les donsde Philomèle et son festin sanglant ,
Et sa fuite aux déserts , et Térée à toute heure
Planant sur ce palais qui n'est plus sa demeure.
Raison , intelligence du texte , poésie , tout manque
dans ce morceau , dont nous n'avons cité que la fin , où
se trouve un contre-sens manifeste. Virgile ne dit pas
que Térée , changée en vautour , voltigeait à toute
heure autour de sa demeure ; il dit , au contraire ,
qu'avant de se réfugier dans les forêts , il voltigeait
autour du palais qu'il avait habité.
Nous ne pousserons pas plus loin ces remarques critiques
, qu'il nous serait malheureusement trop facile de
multiplier , et nous nous hâtons , après avoir censuré
avec regret , de chercher l'occasion de louer avec franchise.
Ces vers , qui terminent l'églogue de Pollion, aux
deux derniers près , nous paraissent irréprochables :
Voici les tems : revêts ta splendeur immortelle ,
O du grand Jupiter noble postérité !
Sur son axe éternel vois le globe agité;
Vois les mers , vois des cieux la profondeur immense
Tressaillir à l'aspect du siècle qui commence.
Oh! que s'il me restait des jours assez nombreux
Pour chanter dignement tant de faits généreux ,
L'harmonieux Linus , le chantre du Rodope ,
L'un fils du Dieu des vers , l'autre de Calliope ,
Bien qu'illustres tous deux , tous deux d'un sang divin ,
De surpasser mes chants se flatteraient en vain .
Pan même en Arcadie envia-t- il ma gloire ;
Pan même en Arcadie avoûrait ma victoire .
Connais ta mère , enfant , et qu'un premier souris
De dix mois de douleurs lui paye enfin le prix :
Connais ta mère , enfant , digne par ses caresses
Etdu banquet des Dieux , et du lit des Déesses .
A qui se rapporte digne par ses caresses ? La règle
656 MERCURE DE FRANCE ,
grammaticale veut que ce soit à la mère et le sens à l'enfant
; dans tous les cas le cui non risere parentes n'est
pas rendu.
Ce début de la sixième églogue , où la gêne de la concision
se fait encore sentir , a néanmoins quelque chose
de l'élégance et de la couleur poétique dont il brille dans
l'original :
,
Ma muse , la première , au chalumeau docile ,
Apprit à répéter les chansons de Sicile ;
Elle n'a point rougi de vivre au sein des bois و
Alors que je chantais les combats et les Rois .
Apollon vint et dit : « Le pâtre à sa houlette
Ne doit associer que la simple musette. >>
Phébus veut , j'obéis : assez d'autres mortels ,
Varus , diront ta gloire , et les combats cruels :
Plus humble , mon hautbois médite un air rustique.
Si l'on daigne sourire à mon chant bucolique
Tout redira Varus , tout , les bois , le vallon :
Phébus chérit les vers décorés de ce nom.
Poursuivez , doctes soeurs , etc.
Je voudrais pouvoir taire que , même dans ces morceaux
de choix , M. Tissot est évidemment supérieur à
-sonjeune rival ; mais de quoi servirait-il de nier un fait
qui résulte d'une simple comparaison que chacun est
maintenant à portée de faire ?
Que conclure de tout ce que nous avons dit ? Que le
nouveau traducteur a fait un mauvais ouvrage? non ,
sans doute ; mais qu'il est resté cette fois au-dessous de
lui-même, qu'il n'a peut-être pas assez consulté dans
cette entreprise le voeu particulier de son talent, la nature
de son sujet et l'étendue des moyens qu'il pouvait
y appliquer. La plus forte séduction contre laquelle ait
à se prémunir ceux qui entrent dans la carrière des
lettres avec autant de mérite et de bonheur que M.Millevoye
, est le desir qui les porte à se présenter à tous les
chemins qui conduisent à la réputation , sans leur permettre
de s'arrêter à la seule voie qui puisse les y conduire
.
Ces observations nous ont été dictées ( et nous desirons
que M. Millevoie en soit bien convaincu ) par l'intérêt
véritable que nous prenons avec tous les gens de lettres
aux
JUIN 180g . 657
anx succès qu'il a déjà mérités , et à ceux qu'il ne peut
manquer d'obtenir , en dirigeant avec plus de réserve
ses talens et ses efforts . JOUY.
L'ILIADE , traduite en vers français ; suivie de la Comparaison
des divers passages de ce Poëme avec les
morceaux correspondans des principaux poëtes Hébreux
, Grecs , Français , Allemands , Italiens , Anglais
, Espagnols et Portugais ; par M. AIGNAN. -
Trois vol . in- 12.-A Paris , chez Giguet et Michaud,
imprimeurs- libraires , rue des Bons - Enfans , nº 54 .
- 1809.
( SECOND EXTRAIT. )
En général , cette nouvelle traduction annonce un
écrivain qui a beaucoup de facilité , le sentiment du
rhythme etde l'harmonie propres à la poésie frariçaise, et
l'habitude d'écrire en vers ; ils'y trouve même beaucoup
depensées ingénieuses qui appartiennent au traducteur :
mais c'est précisément ce que j'oserai lui reprocher ; il
me semble qu'il aurait dû prendre le plus grand soin
de ne laisser paraître que l'esprit du grand poëte , dont
il se rendait l'interprète , ou plutôt son génie si sublime
dans sa simplicité , et ne pas hasarder plusieurs traits ,
qui, malgré leur éclat, ou même par leur éclat inattendu
, choquent le goût du lecteur qui s'est familiarisé
avec le style toujours majestueux , la manière toujours
noble et grande d'Homère et des écrivains qui
l'ont pris pour modèle. Lorsqu'on rencontre des vers
comme ces suivans :
Nos victimes , nos voeux seraient- ils un vain songe ?
Nos sermens un parjure , et l'oracle un mensonge ?
La terreur le précède et le trépas le suit,
ou lorsqu'on vous parle de la pensée , qui
Des objets absens prompte à s'entretenir ,
Des fruits de la mémoire enrichit l'avenir;
il est aisé de sentir que 'toutes ces antithèses brillantes ,
cette espèce de cliquetis de mots ou d'idées qu'on fait
Tt
658 MERCURE DE FRANCE ,
ressortir par l'opposition des mots ou des idées contraires
, sont une de ces ressources à l'aide desquelles
l'esprit des modernes a trop souvent tenté de remplacer
les beautés plus réelles et d'un ordre bien supérieur , que
les anciens et leurs plus illustres imitateurs ont répandues
dans leurs ouvrages ; mais lorsque le nouveau traducteur
nous représente Alceste , qui ,
Victime volontaire offerte au Dieu jaloux ,
Entra dans le tombeau d'où sortait son époux ;
' on ne peut s'empêcher de se rappeler la plaisante indignation
qu'éprouvait Boileau , lorsqu'en entendant Toureil
lire certains passages de sa traduction de Démosthène
, il saisissait avec force le bras de Racine, et lui
disait : « Vous verrez qu'il donnera de l'esprit à Démosthène.
>>
A cette première cause d'infidélité , qu'on pourrait
attribuer à l'abus de l'esprit , il s'en joint une autre qui
peut également donner une fausse idée d'Homère aux
Jecteurs qui ne le connaitraient que parla traduction de
M. Aignan ; c'est qu'il ne s'est pas assez défié du penchant
naturel que nous avons à substituer nos idées , nos connaissances
, les notions familières que nous nous sommesfaites
des choses, à celles que veut ou que peut nous
donner l'auteur que nous traduisons: et c'estun inconvénient
dont on ne peut se garantir que par une étude
approfondie de l'écrivain original, et par des méditations
suivies sur l'ensemble et sur les détails de ses connaissances
et de ses opinions sur l'état de la société à
l'époque où il a vécu. Une invocation aux Muses , exprimée
en ces termes :
Vous qui des hauts sommets de la voûte azurée,
Des siècles , comme un point , embrassez la durée , etc.
ne peut pas être fidélement traduit d'Homère ; la notion
mathématique du point , l'idée abstraite de durée ,
l'idée plus abstraite encore de la durée des siècles comparée
à un point; que de choses cutiérement étrangères
au siècle où vécut l'auteur de l'Iliade , et que rien ne
peut même faire soupçonner dans tout ce qui nous
Peste de lui ! Les deux vers suivans ,
นอ
C
Hector, tu ne lis plus , au milieu des combats ,
Sur mon casque ondoyant l'arrêt de ton trépas ,
DEPT
D
JUIN 1809 . 659
donnent lieu à des observations du même genre ; car
d'abord il est très-douteux que l'écritume fût connue
daus l'Asie au tems d'flector , ou du moins que l'usage en
fût familier à cette époque au point qu'on écrivit les
décisions des juges ou des tribunaux , et bien certainement
rien ne porte à le croire .
Lorsqu'il est question du sommeil de quelque héros ,
ou de quelque dieu, M. Aignan ne manque guère de réprésenter
Morphée lui versant ses pavots . Mais quoique
Homère ait personnifié le sommeil, le nom de Morphée
ne se trouve pas une seule fois dans ses poëmes , et
dans les seuls endroits de l'Iliade où il parle du pavot ,
il compare des guerriers mourans à cette fleur qui tombe
surchargée de rosée ou coupée par le fer. La sphère
étoilée , pour désigner le séjour des Dieux , ce globe malheureux
, pour désigner la terre , sont encore desexpressions
que le texte d'Homère , et l'ensemble des notions
que nous donnent ses ouvrages , ne sauraient autoriser,
et dont il ne semble par conséquent que le nouveau
traducteur n'aurait pas dû se servir. C'est pécher , en
quelque sorte , contre le costume.
1
Une faute qui serait plus grave , parce qu'elledonnerait
une notion tout à fait contraire à la vérité historique
, mais qui n'est sans doute qu'une distraction du
traducteur, c'est que dans deux endroits ( tome II,
page 110 , et tome III,page 355 ) , il nomme les Grecs
enfans, d'Hélénus . J'avoue que je ne saurais deviner
quel est cet Hélénus dont les Grecs seraient descendus ; il
n'est question dans l'Iliade et dans tous les écrivains qui
ont traité de cette époque reculée de l'histoire ancienne
que d'un Hélénus troyen , fils de Priam , habile dans
l'art de la divination, et que Virgile , au troisième livre
de l'Enéide , nous représente comme ayant succédé à
Pyrrhus dans le royaume d'Epire, et comme devenu
l'époux d'Andromaque. Il faut donc croire que c'est
d'Hellen, fils de Deucalion , que le traducteur a voulu
parler. *
La fidélité , qui est le premier devoir dans ce genre
d'ouvrages , souffre toujours quelque atteinte du peu de
soin qu'on met à reproduire les formes propres de l'original,
auxquelles on en substitue d'autres qui lui sont
Tt 2
660 MERCURE DE FRANCE ,
plus étrangères; c'est encore une des causes qui contribuent
à donner à la nouvelle traduction une physionomie
, si l'on peut s'exprimer ainsi, différente de celle
d'Homère. Ce poëte , par exemple , ne fait presque jamais
parler ses personnages d'eux-mêmes comme d'une
troisième personne , et M. Aignan a très-fréquemment
employé cette forme d'expression. Lorsqu'Homère fait
dire àAgamemnon : <<N<ous nous sommes portés, Achille
>> et moi , à de violens débats , à des discours outrageans
>> au sujet d'une jeune fille , et c'est moi qui ai com-
>> mencé à montrer de la colère; mais si nous nous réu-
>> nissons pour les mêmes desseins , le malheur des
> Troyens ne pourra être retardé d'un seul instant . >
M. Aignan traduit ainsi :
Offensé par Atride , Achille se repose;
Demoi, de mes destins , il sépare sa cause ;
Divorces, matheureux , qu'une femme à produits ,
Cessez , et d'llion les murs seront détruits .
On sent qu'il n'y a là ni la clarté ni le naturel du
poète grec; et si ces apostrophes soudaines se répètent
souvent dans la traduction, tandis qu'Homère les emploie
très-rarement , si ce style indirect , qui n'est presque
jamais celui d'Homère , est très-fréquemment employé
par son traducteur , les impressions produites par ce
dernier finiront par être assez différentes de celles que
produit la lecture de son modèle.
Je m'arrêterai peu sur les détails du style ; celui de
M. Aignan est en général correct et poétique, commeje
l'ai déjà dit ; j'observerai seulement qu'il a péché quelquefois
contre l'une des principales règles du style figuré
ou métaphorique. On sait que toutes les fois que l'on
désigne quelque être physique et matériel par une expression
métaphorique , il n'est pas permis de lui prêter
des actions ou de le représenter dans des situations dont
l'expression ne se trouverait plus d'accord avec celles
dont on s'est servi pour le désigner; par exemple, si l'on
dit la Grèce pour désigner les guerriers grecs , on ne
pourra pas dire ,
Mais Ajax reconnaît la main toute-puissante
Qui livre à la terreur la Grèce pålissante ,
JUIN 1809 .
661
et lorsqu'Hector s'avance au milieu du champ de bataille
pour faire des propositions aux chefs ennemis, on ne
dira pas ,
Faites silence , Hector veut parler à la Grèce .
De même, si l'on peut dire d'un héros qui passe pour
être le fils d'une Déesse , qu'il est un rejeton des Dieux ,
il est bien évident qu'on ne pourra pas dire ,
Le rejeton des Dieux
Tombe sur ses genoux , etc.
parce qu'ily aurait ici contradiction entre l'expression
figurée et l'expression physique et naturelle. Qu'on voie
avec quel art Racine emploie les mots propres et prépare
les expressions métaphoriques qu'il veut y joindre,
dans ces vers de son Iphygénie:
Déjà Priam pálit, déjà Troye , en alarmes ,
Redoute mon bûcher etfrémit de vos larmes ,
et dans presque tout ce qu'a écrit ce grand poëte.
Au reste , les observations critiques que je me suis
permis de faire jusqu'ici ne portent que sur des détails ;
èt, en supposant queje ne me sois pas trompé, il serait
aisé à l'auteur , avec le talent facile dont il paraît doué ,
đe faire disparaître de son ouvrage les taches légères que
j'ai indiquées , quand même elles seraient plus nombreuses
encore qu'elles ne le sont en effet. Mais je dois
avoner que j'ai été généralement frappé dans cette nouvelle
traduction d'un inconvénient qui m'a paru extrêmement
gravé , c'est que presque toujours les traits
particuliers et caractéristiques par lesquels Homère
siguale en quelque sorte ses personnages , les objets , les
situations , les sentimens qu'il décrit , se trouvent fondus
dans des expressions vagues et générales , et plutôt
résumés , s'il le faut ainsi dire , qu'imités fidèlement ou
copiés avec exactitude par le traducteur. Il me semble ,
en un mot , que ce qui manque essentiellement à son ouvrage
, c'est ce qu'on doit appeler proprement la couleur
Homérique.
Qu'il me soit permis , pour mieux faire entendre
ma pensée , d'eniprunter les expressions de l'homme
célèbre dont j'ai déjà cité quelques morceaux dans
662- MERCURE DE FRANCE ,
mon précédent article , et qui , non content de consacrer
à la traduction d'Homère quelques- uns de ses momens
de loisir , avait profondément médité sur le génie
et sur le caractère particulier de l'écrivain qui faisait ses
délices . Dans une lettre à un de ses amis , destinée à servir
de préface à une partie de la traduction qu'il avait
dessein de publier , pour sonder le jugement du public
sur cet ouvrage , il s'exprimait ainsi :
<<Une qualité qui distingue éminemment Homère ,
c'est celle d'individualiser , pour ainsi dire , ses tableaux.
L'imagination se plaît à ce rapprochement, qui , de traits
épars dans la nature , forme un ensemble régulier ; mais
le sentiment ne s'attache point à ces généralités artificielles;
it lui faut ou tel homme, ou tel être quelconque
, ou telle particularité dans les images qui lui sont
offertes pour que son émotion, se joignant à l'admiration
de l'esprit , en fixe les souvenirs par des empreintes
ineffacables . Cette qualité seule a suffi plus d'une fois
pour rendre intéressante la lecture d'écrivains d'ailleurs
très-médiocres; et lorsqu'elle se trouve jointe à ce choix
des objets et des traits qui constitue le beau , elle répand
sur les travaux du génie un charme sans lequel ils
peuvent étonner , mais non plaire dans tous les tems , ni
sur-tout laisser dans les âmes ces traces aimables qui ramènent
vers un livre comme vers un ami ...... >>
<<Je ne parlerai point de cette scrupuleuse attention à
décrire les lieux tels qu'ils sont dans la réalité , de ce
respect pour les traditions , pour le caractère connu de
ses héros, pour les récits des événemens passés , genre de
mérite où les anciens et les modernes ont unaniinement
reconnu qu'il avait surpassé même les géographes et les
historiens de profession ;je parle seulement de cet art avec
lequel il donne toujours à chaque objet une manière
d'être et une couleur propres : car ce n'est point une
manière d'être et une couleur convenables à tout autre
objet de la même espèce , mais à celui-là particulièrement
qu'il veut mettre sous vos yeux. Peint- il un orage ,
un lion , le cours d'un fleuve , les bois et les rochers
d'une montagne , ce ne sont ni un fleuve , ni un orage ,
ni un lion , ni des rochers et des bois tels que l'imagination
peut les créer au hasard ; tous ces objets sont parti
JUIN 1809 . 663
cularisés; souvent le poëte les prend dans la réalité des
choses , il les a vus et il les caractérise avec une vérité
parfaite; mais lors même qu'ils ne sont que des fictions
de son esprit, il lui suffit, pour les faire confondre avec
la nature elle-même , de quelques-uns de ces traits fins
qui semblent n'avoir aucun rapport avec le but dont il
est occupé dans le moment, et qui , sans ajouter au tableau
comme tableau , ne permettent pas à l'esprit de
rester en doute sur l'existence réelle de l'original. >>>
Il me semble qu'il est impossible de caractériser avec
plus de netteté et de précision ce genre de mérite si
éminent dans Homère , et que j'avoue à regret que
M. Aignan me paraît avoir trop rarement conservé dans
sa traduction ; et pour qu'on puisse juger jusqu'à quel
point cette opinion peut être fondée , je suis obligé de
citer un morceau d'une certaine étendue et de le comparer
avec le morceau qui lui correspond dans la traduction
manuscrite que j'ai entre les mains ; mais je
supplie les lecteurs de ne pas croire que mon intention
soit ici de prévenir leur jugement en faveur de celle- ci
et de déprécier le talent du nouvean traducteur. J'avertis
expressément que je choisis à dessein un morceau
dans lequel il me semble n'avoir pas réussi au mêmedegré
que son illustre devancier ; et certes ce procédé serait
l'effet d'une partialité révoltante , s'il était question
de comparer le mérite respectif des deux ouvrages , et
non pas uniquement de faire comprendre par un exemple
en quoi je trouve que M. Aignan n'a pas saisi la couleur
et le caractère de son modèle. Le lecteur équitable
ne peut et ne doit en effet que juger des morceaux isolés
qui sont mis sous ses yeux , sans rien préjuger sur
l'ensemble des deux ouvrages , puisqu'il n'y en a qu'un
qui soit soumis à son examen.
Je choisirai dans le vingt-deuxième Chant le discours
touchant d'Andromaque, au moment où , après avoir
apperçu du haut des murailles le corps sanglant d'Hector
entraîné par l'impitoyable Achille , elle revient du
long évanouissement où cet affreux spectacle l'avait fait
tomber. Voici d'abord ce discours tel qu'il est dans la
traduction manuscrite :
D'un époux malheureux épouse infortunée,
664 MERCURE DE FRANCE ,
Hector , dès le berceau la même destinée
Nous avait réunis ; toi né dans Ilion ,
Moi dans les murs de Thebe , Empire d'Etion ,
Où les bois dont l'ombrage entoure Hippoplacie
Ont vu dans ses palais mon enfance nourrie .
Fruit amer de ses soins et du plus tendre amour ,
Pourmoi-même et pour lui , devais-je voir le jour ?
Et toi , naguère encor le charme de ma vie ,
Mon soutien , mon espoir , Hector , ombre chérie ,
Tu me fuis ; tu descends vers ces lieux souterrains ,
Sombre abyme où vont tous s'engloutir les humains ,
Me laissant après toi, dans un triste veuvage ,
Avec ce tendre enfant , notre vivante image .
Enfant de la douleur , pour protéger ses jours ,
Pour guider sa faiblesse, il n'a plus de secours !
Homme , il ne pourra point veiller sur son vieux père !
A la fureur des Grecs quand un hasard prospère
Le ferait échapper , quelques voisins puissans
Enlèveront bientôt les bornes de ses champs .
Les jours de l'orphelin délaissés , solitaires ,
S'écoulent sans amis , sans conseils salutaires ;
Assiégé de besoins , de craintes , de regrets ,
La honte abat son front et déforme ses traits ;
Toujours des pleurs amers sillonnent son visage,
Des amis de son père attendant le passage ,
S'il s'attache à leur robe , à leur manteau flottant ,
Lear avare pitié s'enfuit en l'écoutant ;
Ou de leurs faibles dons la coupe presque vide
Irrite encor sa faim , rend sa soif plus avide. (* )
Et l'enfant du bonheur , dont les riches parens
Font sous le toit natal fleurir les jeunes ans ,
S'il voit l'infortuné dans un banquet aimable ,
Il le frappe , il l'insulte , et l'arrachant de table ,
- Sors d'ici , tu n'as point de père parmi nous !
L'orphelin l'oeil en pleurs , revient à mes genoux.
Veuve faible , indigente , hélas ! que peut ta mère ,
Enfant trop cher ? jadis dans les bras de ton père
Nourri des plus doux mets , chaque jour par nos soins
L'abondance et le choix prévenaient tes besoins :
Bientôt las de ces jeux qu'appelait ton caprice ,
(*) Il est à regretier que le traducteur n'ait pas pu rendre ici le sens
littéral d'Homère : « Mouille ses lèvres , mais ne monille pas son
palais,e
1
665
JUIN 1809 .
Tu dormais sur le sein d'une tendre nourrice ,
Ou sur des lits moëlleux la joie et le sommeil
Peignaient d'un vif éclat ton visage vermeil.
Mais o Dieux ! maintenant , jouet de la fortune ,
Ces tems ne sont pour toi qu'une image importune.
Le nom d'Astyanax , de Roi de la cité ,
Ce nom n'est plus permis à ta témérité ....
Hector ne défend plus les murs sacrés de Troie !
Voici le même discours traduit par M. Aignan :
O malheureux Hector , épouse malheureuse !
De son astre et du mien l'influence est affreuse ,
Quel noeud fatal vous joint , Priam , Eétion ,
Champs de la Cilicie et plaines d'Ilion !
D'uu père infortuné fille plus déplorable ,
Cejour que je respire est un poids qui m'accable !
Cher époux , tu descends au séjour de la mort ,
Et seule , sans appui, je reste sur ce bord.
Ton fils , de notre amour ce triste et tendre gage ,
Connaît déjà le deuil à la fleur de son âge .
De sa plaintive enfance il perd l'heureux appui ;
Il n'attend rien de toi , tu n'attends rien de lui .
Ah ! dut-il échapper aux malheurs de la guerre ,
Souffrir est désormais son destin sur la terre.
D'avides étrangers vont dévorer ses biens ;
En vain dans ses amis il cherche des soutiens .
Va-t-il à ces flatteurs qu'attirait sa fortune ,
Peindre , les yeux baissés , sa misère importune?
Va-t-il à leurs genoux mendier des secours ?
Il trouve tous les coeurs inflexibles et sourds ,
Ou si par la Pitié la coupe est présentée ,
L'Avarice accourant l'a bientôt écartée.
De la table où ses yeux les verront tous assis ,
La main de ses égaux repoussera mon fils.
Ton père ne vit plus , supporte la misère ,
Lui diront ces enfans heureux d'avoir un pèrė,
Ét je verrai mon fils gémissant , indigné ,
Se jeter sur mon sein , de ses larmes baigné !
Souvenirs déchirans pour ma douleur mortelle !
Il recevait les mets de la main paternelle ;
Lorsque , rassasie de plaisirs et de jeux ,
Mon fils au doux sommeil abandonnait ses yenx ,
Les bras de sa nourrice où la pourpre moëlleuse
Prolongeaient le repos de son enfance heureuse.
Astyanax ! o nom si chéri des Troyens !
666 MERCURE DE FRANCE,
De leur reconnaissance il serrait les liens ;
Hector , il rappelait tes exploits , ton courage ;
Seul , de nos ennemis tu repoussais la rage.
Que sont devenus ici les traits précis par lesquels le
poëte caractérise d'une manière si touchante le malheur
d'un enfant orphelin et le malheur particulier du
fils d'Hector ? Combien les idées et les expressions que le
traducteur y substitue sont vagues , et combien le lecteur,
pénétré des beautés pathétiques d'Homère, regrette
de les voir remplacées par des traits d'esprit !
Ou si par la Pitié la coupe est présentée ,
L'Avarice accourant , l'a bientôt écartée
cette antithèse recherchée n'est assurément pas aussi
touchante que l'image de la coupe étroite et presque vide
qui mouille à peine les lèvres de celui à qui elle est présentée
dans sa détresse. Et c'est ainsi qu'en généralisant
les traits et les idées , on détruit ou on efface presque
toujours le sentiment, qui , par sa nature , ne peut en
effet s'attacher qu'aux objets particuliers et déterminés.
On s'étonnera peut-être que je n'aie cité avec éloge
aucun fragment de cette traduction , tout en rendant
hommage aux talens et aux connaissances de l'auteur.
Ce n'est pas que je ne pusse en effet trouver un assez
grand nombre de morceaux purement écrits et élégamment
versifiés ; mais en les considérant , comme j'ai dû
le faire , sous le rapport de l'exactitude et de la fidélité
au texte grec , et en m'interdisant même toute critique
de détail sur la manière dont les expressions isolées
étaient rendues , j'avoue que je n'ai point trouvé de fragmens
un peu considérables où les observations générales
que j'ai faitesprécédemment ne s'appliquassent ; en sorte
que si l'ouvrage que je viens d'examiner est généralement
bien écrit, ce n'est pas au moins une traduction
suffisamment exacte de l'Iliade d'Homère.
Je n'ajouterai plus qu'une remarque sur un passage
du discours préliminaire de cette traduction, au sujet
des opinions diverses qui partagent les savans sur la
question de savoir si l'écriture était généralement connue
des Grecs d'Asie à l'époque où l'on place l'existence
d'Homère. M. Aignan se décide pour l'affirmative ; et
JUIN 1809 . 667
pour prouver qu'Homère lui-même a consigné l'existence
de l'écriture au sixième Chant de l'Iliade , dans
l'épisode de Bellérophon , il cite ces vers de sa traduction:
Vers le roi de Lycie avec pompe exilé ,
Dans un perfide écrit que la haine à scellé ,
Le guerrier de sa mort porte l'arrêt funeste .
Véritablement la question serait complétement résolue
si le texte grec était aussi positif que le sont les vers
du traducteur ; mais on se tromperait fort si l'on croyait
qu'Homère eût employé ici aucun des mots grecs qui
expriment les idées d'écrit ou de lettres ; il ne les emploie
même nulle part dans aucun de ses poëmes ; et
dans le passage cité, il dit seulement que Prétus chargea
Bellérophon de porter au roi de Lycie des signes funestes
; ce qui ne peut guère s'entendre que d'une espèce
de quipos ou de chiffres , dont le sens ne pouvait pas.
même être deviné par celui qui les portait. THUROT.
CONTES EN PROSE ET EN VERS , suivis de pièces
fugitives , du poëme d'Erminie et de Métastase à
Naples ; par M. DE LANTIER , ancien chevalier de
Saint-Louis , auteur des Voyages d'Anténor et des
Voyageurs en Suisse ; avec trois planches gravées en
taille-donce. Seconde édition , augmentée de plusieurs
Contes inédits . A Paris , chez Arthus Bertrand , -
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
IL fallait avoir bien jugé son siècle , c'est-à-dire , avoir
conçu une bien juste idée de sa futilité , pour penser
que le Voyage du jeune Anacharsis , ce livre où l'érudition
est employée avec tant de réserve , de goût et
d'agrénient , était encore trop grave , trop substantiel
pour la plupart des lecteurs , et que ce ne serait point
une entreprise absolument folle que de parodier ce bel
ouvrage , en fondant le détail des moeurs et des usages
de l'ancienne Grèce dans une suite d'aventures galantes ,
libertines et romanesques. Ce que l'auteur avait imaginé
en habile observateur , illa exécuté en homme d'esprit;
et il a obtenu un succès qui lui fait certainement
668 MERCURE DE FRANCE ,
plus d'honneur qu'au public. L'Anacharsis des Boudoirs
(c'est ainsi qu'on a qualifié les Voyages d'Antenor ) en
est à sa dixième édition , nombre que le véritable Anacharsis
est loin , je crois , d'avoir atteint . L'ouvrage de
l'abbé Barthélemy finira sans doute par prévaloir de
toute façon sur celui de M. de Lantier; mais enfin
M. de Lantier aura joui de tous les avantages que peut
procurer une heureuse idée agréablement mise en
oeuvre , et il lui restera le renom plus ou moins durable
d'un écrivain frivole , mais ingénieux , qui s'est trouvé
tout propre à amuser ses légers contemporains, en ayant
l'air de vouloir les instruire .
Tout ce que publie un pareil écrivain , promet ,
sinon ces longues jouissances de l'esprit et du goût , que
procurent les ouvrages d'un vrai mérite littéraire , du
moins ce plaisir prompt et fugitif que causent de légères
productions sorties d'une plume facile , aimable
et enjouée. Des deux volumes dont je vais parler , le
premier contient des contes en prose. Ces coutes sont
intitulés , le Petit Candide , Fate ben per voi , et le
Provincial élevé à Paris , ou Histoire de Nicolas Remy.
Le héros du premier n'est pas , comme on pourrait se
l'imaginer d'après le titre ,infatué de ce système d'optimisme
dont le Candide de Voltaire trouve à chaque pas
la réfutation si triste et si plaisante à la fois, c'est un
jeune provincial à qui sa mère a répété sans cesse qu'on
ne périt jamais quand on à la crainte de Dieu et la haine
du mensonge; qui , envoyé à Paris pour y faire son chemin
, s'y conduit toujours d'après cette maxime ; va
disant à chacun dés vérités inutiles ou désagréables ;
indisposé tous ceux qui voulaient et pouvaient le servir :
et après dix mécomptes de ce genre , finit par retourner
dans son pays et s'y établir au milieu des siens , à qui il
peut désormais dire la vérité tout à son aise sans craindre
de nuire à sa fortune. L'idée de ce petit conte n'est pas
absolument neuve; l'auteur n'a fait qu'y retourner en
plusieurs façons la fameuse aventure de Gilblas avec
Parchevêque de Grenade , cet infatigable faiseur d'Homélies
, qui exige qu'on l'avertisse quand ses écrits commenceront
à annoncer le déclin de son esprit , et qui
met poliment à la porte le garçon assez simple pour
JUIN 1809 . 669
avoir cru qu'on pouvait être sincère impunément avec
un grand seigneur qui à la prétention d'être un grand
écrivain . La véritable difficulté de ces ouvrages où l'on
établit un caractère dont le continuel développement
doit continuellement amener les mêmes effets , c'est de
mettre assez de variété dans la nature et la forme des
incidens, pour que cette identitéde résultats ne devienne
pas fatigante. Cet art-là, Voltaire l'a eu d'une manière
prodigieuse dans ce même roman de Candide , auquel
M. Lantier eût peut-être dû éviter de nous faire songer.
je ne le punirai point de ce petit tort, endisant qu'il est
fort loin de son modèle : il pourrait me répondre qu'il a
assez d'esprit pour ne pass'en croire autantque Voltaire,
et queje ne lui dis rien là qu'il ne sache déjà très-bien .
Je lui conseillerai seulement d'éviter à l'avenir ces ressemblances
volontaires de titres et de noms de personnages
; elles ne font point de tort à l'auteur en qui
elles seraient plutôt un indice d'humilité que d'orgueil;
mais elles en font à l'ouvrage , en plaçant , pour ainsi
dire, sous l'oeil du lecteur un objet de comparaison
qu'on n'en saurait tenir trop écarté. Le dur Martin
dont le pessimisme triomphe par les faits de la douce
chimère de Candide , forme un contraste admirable
avec le naïf disciple de Pangloss. Aquoi bon avoir donné
ce même nom de Martin à l'aubergiste intéressé qui
remontre sans cesse au petit Candide que la vérité n'est
bonne à rien , et ne le lui prouve que trop victorieusement
par toutes les disgraces qu'elle lui attire ? C'est
nous avoir appris que celui-ci a été fait à l'imitation de
l'autre , tout exprès pour nous faire mieux sentir
combien il lui est inférieur ; c'est s'être nui à soi-même
de gaité de coeur.
Un vieillard aimable qui veut épouser la fille de son
ami , s'aperçoit que cettejeune personne lui préfère son
neveu dont elle est adorée , et que tous deux font les
plusgénéreux efforts pour cacher, et même pour étouffer
leur passion. Il prend le parti de vaincre la sienne, qui
est sans doute moins forte , et de couronner celle des .
deux amans. Voilà exactement tout le sujet du petit
conte qui a pour titre , Fate ben per voi; Faites le bien
pour vous-même. On prétend que les mendians d'Italie
670 MERCURE DE FRANCE ,
•
disent impertinemment cette phrase à ceux dont ils
sollicitent la charité. Je ne vois pas qu'elle s'applique
bien rigoureusement au sujet du conte. Elle renferme
un assez bon précepte , qui est de ne considérer que la
justice et sa propre satisfaction en faisant une bonne
action , sans s'attendre à la reconnaissance et à l'approbation
des autres. Mais cela ne convient pas plus au
généreux procédé de Verdac , qu'à mille autres d'une
espèce toute différente. On pourrait cependant , en for-
-çant un peu l'interprétation de cette maxime , l'adapter
plus exactement au conte dont elle est le titre et la
moralité, et dire qu'un vieillard se rend un fort bon service
à lui-même lorsqu'il n'épouse pas malgré elle une
jeune fille qui aurait des moyens tout prêts pour se
venger de cette violence faite à ses sentimens. J'iguore
si c'est ainsi que M. de Lantier l'a entendu.
L'Histoire de Nicolas Remy a beaucoup plus d'importance
et d'étendue : l'analyse n'en serait pas aussitôt
faite. Je ne veux point nuire au plaisir de ceux qui
pourront avoir envie de lire le conte , en leur racontant
d'avance les événemens assez compliqués dont il se
compose ; je dirai seulement aux autres , que M. Remy
est un de ces jeunes gens idolâtrés de leurs mères , qui,
envoyés par elles à Paris pour s'y former au beau langage
et aux nobles manières , y font toutes les sollises
imaginables , échangent leur probité et leur gaucherie
contre beaucoup de vices et de ridicules , retournent un
moment dans leur province pour s'y faire admirer et
détester, et, bientôt dégoûtés d'un monde qui n'est plus
digne d'eux , viennent se replonger dans le gouffre de
la capitale, y passent du rôle de dupe à celui de frippon,
et quand ils sont ruinés et presque flétris , mettent le peu
d'honneur qui leur reste à s'arracher la vie. Puisque le
romancier est un dieu qui tient le coeur des hommes
dans sa main et le tourne comme il lui plaît , j'aurais
bien voulu que M. Lantier disposât autrement du coeur
de Nicolas Remy; qu'il n'en fit pas à la fin un si mauvais
sujet; que les fautes de ce jeune homme se bornassent à
de fortes équipées, au lieu de dégénérer en escroqueries ,
et qu'il lui fûi encore permis , après avoir mangé son
bien, mais non volé celui des autres, de se reconcilier
JUIN 1809 . 671
avec ses parens , avec sa maîtresse , et sur-tout avec luimême.
Ce qui me fait parler ainsi , c'est le tendre intérêt
que l'auteur a su m'inspirer pour l'aimable et vertueuse
Pauline. Le véritable amour épure l'ame et les sentimens
: Remy aimait trop Pauline pour devenir aussi
indigne d'elle , et Pauline ne méritait par aucune faute
le malheur d'aimer un garnement et d'en être aimée.
A ce dénouement près , l'histoire se fait lire avec plaisir ;
la narration en est rapide et attachante ; les situations y
sont bien amenées , bien enchaînées , et peignent des
moeurs véritables : pour tout dire , c'est l'ouvrage d'un
homme d'esprit qui a vu le monde , et qui sait décrire
avec vivacité ce qu'il a observé avec attention. Le but
de l'Histoire de Nicolas Remy est plus réellement
moral que celui du petit Candide , où se trouvent
établies ces deux vérités , l'une de principe , l'autre de
fait ; savoir qu'on déplaît inutilement aux gens , en leur
apprenant qu'ils sont dupes ou ridicules , et que les filles
entretenues ont le meilleur coeur du monde. L'excès de
la franchise n'est pas un défaut contre lequel il soit bien
urgent de s'élever ; et l'éloge des filles est une petite
mortification qu'il convient d'épargner aux honnêtes
femmes .
Le second volume est entiérement consacré à la
poésie. J'ai pris moins de goût , je l'avouerai , aux vers
de M. de Lantier qu'à la prose. Il y a certainement de
la facilité , quelquefois du tour, de l'élégance et même
de la poésie ; mais plus souvent le style en est prosaïque,
languissant et diffus. Les négligences n'y sont pas rachetées
par assez de grâces ; les nudités n'y sont pas
voilées par une assez grande délicatesse d'expressions .
Le conte libre est un genre ingrat et périlleux à traiter :
il faut désespérer d'atteindre au talent de La Fontaine; il
faut trembler de n'être que l'égal de Grécourt .
Je voudrais bien persuader à tous les faiseurs de
contes que c'est un fort mauvais parti à prendre que
de rimer des mots connus; plus ils sont simples , plus il
y a à parier , qu'on les estropiera en les faisant entrer
dans la forme du vers. Tout le monde connaît cette
anecdote relative à Mm de Mailly, qui remplacée comme
maîtresse du roi par Mme de Châteauroux sa soeur, s'était
672 MERCURE DE FRANCE ,
jetéedans les bras de Dieu , et faisait publiquement pénitence.
Elle entrait un jour à l'église et causait quelque
dérangement parmi l'assistance. Un brutal s'écrie :
Voilà bien du train pour une catin ! Mme de Mailly
répond : Puisque vous la connaissez , Monsieur , priez
donc Dieu pour elle. Comment M. de Lantier a-t- il
arrangé en vers cette réponse si touchante ?
Cette ame douce et belle
Soudain répond : si vous la connaissez ,
Monsieur , si bien , priez le ciel pour elle .
Cette phrase est pénible et gauche en comparaison de
l'autre. Priez le ciel , n'est pas priez Dieu ; il y a ici
une différence énorme. Ajoutez à cela, que l'héroïne du
conte , est une jeune comtesse Aurore , femme galante
simplement et non pas maîtresse de roi , et vous concevrez
qu'une anecdote intéressante , ne peut pas être
plus complétement gâtée. C'est ce que font toujours les
vers , quand ils n'embellissent pas.
Je ne sais pas si c'est aussi une anecdote véritable que
M. de Lantier a arrangée en forme de drame sous le
titre de Métastase à Naples ; en tout cas , il aurait pu
y mettre plus d'art , d'adresse et de bienséance. Métastase,
placé par son père chez un vieux légiste , avec défense
expresse de faire encore des vers , attend des nouvelles
d'une pièce qu'il vient de fairejouer, en gardant
l'incognito le plus sévère. Une certaine marquise Rosa ,
fille du vice-roi , que le jeune poëte a vue dans un bal
et à qui il a adressé des vers fort tendres , le soupçonne
d'être l'auteur de cette pièce qui vient d'obtenir le plus
brillant succès. Elle arrive dans l'étude, déguisée en plaideuse
et arrache à Métastase son secret. Quelques instans
après , elle revient sous son véritable nom et enlève
le jeune disciple de Thémis qu'elle veut rendre
au culte des Muses. Ce n'est pas là tout son projet; à
l'inconséquence de ses démarches et à la vivacité de ses
propos , on peut conjecturer sans trop d'impertinence
que cette grande dame veut aussi faire de Métastase son
amant. Cette prodigieuse facilité à s'enflammer et à satisfaire
ses désirs est peut-être dans les moeurs napolitaines
; mais cela ne prendrait certainement point à
Paris.
JUIN 1809 . 673
Paris . Le dialogue de l'ouvrage n'y réussirait pas
davantage. En voici un échantillon :
Le vieux docteur demande à sa gouvernante son
chocolat.
L'as-tu fait mousser?
JEANNETTE.
Oui , Monsieur , très-joliment.
Il me saute au visage .
BOURRASCA.
Ah ! tant mieux.
JEANNETTE .
Mais vraiment
La perruque vous sied et vous coîffe à merveilles
BOURRASCA .
Notre cher président en porte une pareille .
Cola m'a fait plaisir.
JEANNETTE .
Je le crois aisément.
Il la faut ménager , Monsieur, je vous conseille .
L'auteur de l'Impatient a quelquefois mieux écrit la
comédie.
VARIÉTÉS .
AUGER.
SPECTACLES. - Le Théâtre des Variétés place quelquefois
dans sa galerie des Jocrisses et des Cadets Roussel , les
portraits de quelques hommes célèbres. Saint-Foix y a précédé
Malherbe , et le père de notre poésie , malgré la contagion
de son nouveau domicile , ne s'y est permis ni
pointes , ni calembourgs. Voici à peu près comment l'auteur,
M. Georges Duval, l'a offert au public.
Le poète Sarazin est amoureux de la nièce de Malherbe ,
qui la lui destine secrétement en mariage. Le père de la
jeeuunneepersonne a disposé de sa main en faveur d'un gentilhomme
bas-Normand nommé M. de Manantville. En vain
Malherbe cherche à dissuader son frère de cet hymen , un
Normand n'a que sa parole , et d'ailleurs Sarazin est pauvre
et roturier. Heureusement Racan , qui s'intéresse aux amans ,
fait obtenir à Sarazin la charge de secrétaire des commandemens
du prince de Conti ; et le voilà noble : heureusement
encore le poète Desyvetaux , voulant se retirer du monde et
vivredans la retraite , fait donationde tous ses biens à la jeune
61 MERCURE DE FRANCE ,
personne , qui se trouve être sa filleule : le père ne résiste
plus , et sur-tout quand il apprend que Sarazin est noble ,
en qualité de secrétaire d'un prince , et de fils d'Apollon .
Cette pièce que le public a trouvée froide , n'est pourtant
pas sans mérite : le dialogue est en général spirituel et de
bon goût ; et , quoiqu'elle manque de fonds et de gaîté , on
ytrouve quelques détails amusans. On a fait répéter plusieurs
couplets ; un entre autres dont l'idée appartient à
Malherbe , et dans lequel ce poète se défend d'avoir blàmė
le cardinal de Richelieu dans la conduite du vaisseau de
l'Etat. En voici les quatre derniers vers :
C'est au pilote à le conduire ,
Pour moi je demeure étranger
A la manoeuvre d'un navire
Où je ne suis que passager .
AMalherbe a succédé le Petit Candide . On s'attendait à
voir figurer les personnages du roman de Voltaire , le docteur
Pangloss , la belle Cunégonde , le baron de Tunderten-
Tronck ; mais Voltaire , dans cette pièce , n'a fourni
que le titre. Candide est unjeune homme de Poitiers qui
vient à Paris dans l'intention de faire fortune , comme son
oncle M. de Marinville ; sa naïveté lui fait commettre beaucoup
de méprises et d'inconséquences , dont quelques unes
font rire , pour peu qu'on y soit disposé ; si l'on joint à cela
quelques couplets agréables , et , ce qui vaut encore mieux ,
le jeu de Brunet , on ne sera pas étonné que cette pièce ait
obtenu du succès . L'auteur est M. Sewrin .
Le Siège du Clocher , à l'Ambigu-Comique , partage avec
le Colosse de la Gaîté , les suffrages des amateurs de mélodrames.
Le premier est d'un genre tout nouveau: les bonnes
femmes n'y trouveront pas une seule larme à répandre ; mais
les enfans en revanche y riront beaucoup de l'étourderie de
deux jeunes gens , qui , ayant été poursuivis par des gardeschasse
, soutiennent dans un clocher un siège dans toutes
les règles . Il serait difficile et même assez fastidieux de suivre
cette intrigue dans tous ses développemens ; ce qu'il
importe de savoir , c'est qu'on y rit beaucoup , sur-tout de la
caricature comique de Melcour dans le rôle du commandant
de la citadelle de Strannitz. Le genre gai est une nouvelle
mine que les auteurs de mélodrames peuvent exploiter
avec succès , et qui ne sera pas moins productive que celle
de la sensiblerie , qui doit enfin commencer à s'épuiser .
L'auteur de cette nouvelle production est M. Bernos. J. T.
JUIN 1809. 675
AUX AUTEURS DU MERCURE .
Sur la petite édition de ma traduction en vers des Fastes d'Ovide.
Messieurs , par un sous seing -privé , j'avais autorisé M. Tourneisen fils ,
successeur des Editeurs de ma traduction des Fastes d'Ovide , en deux
volumes in-8° , à en faire une petite édition en un volume in- 12 , sans le
texte latin , ni les remarques , mais avec des corrections . Nous convinmes
que l'impression commencerait aussitôt, et qu'elle serait achevée en trois
mois . En effet , elle fut commencée d'abord à Paris , et toutà coup interrompue;
puis recommencée à Bâle , et encore interrompue ; enfin elle
fut reprise à Versailles , et cette fois-ci abandonnée pour loug-tems.
Après un délai de dix-huit mois , je citai M. Tourneisein au Tribunal
civil , pour qu'il remplit enfin l'engagement qu'il avait contracté, ou qu'il
fùt débouté des droits que je lui avais cédés. Je croyais que ma cause ne
pouvait pas se perdre , et néanmoins je l'ai perdue . Le libraire a obtenu
un nouveau délai de huit mois , qu'il a prolongé jusqu'à dix , et le poëte
a été condamné à ne pas corriger les vers de son poëme : de sorte que les
nombreuses corrections que j'avais faites n'ont servi de rien . Le libraire
u'a pas compris qu'il nuisait à fon intérêt autant qu'à ma réputation ; il
ne m'a pas communiqué les épreuves . Je me vois donc forcé de déclarer
publiquement que je ne suis nullement responsable des défectuosités
poétiques et typographiques , qui , à mon grand regret , défigurent son
édition. DESAINTANGE.
POLITIQUE .
Paris , 23 Juin.
NOTRE intention et notre objet, dans cette notice analytique
des événemens politiques et militaires, toujours puisée
dans les publications officielles , ou dans les documens les
plus authentiques , ne peut être de relever les bruits mensongers
, les fausses nouvelles , les faits controuvés , que de
tout tems , la malveillance répand , que la crédulité colporte
, et que l'oisiveté et l'ignorance recueillent. Cependant
il est des circonstances où les faiseurs de nouvelles sont si
malheureux ou si maladroits , où les événemens qu'ils supposent
sont si formellement démentis par les événemens qui
arrivent , qu'il n'est pas sans intérêt d'opposer un moment
un image infidèle au tableau , et la fiction à la vérité. On se
tromperait cependant , et on connaîtrait peu les habitudes
d'une grande ville , si l'on s'imaginait qu'une intention coupable
anime également tous ceux qui accueillent ces bruits
Vv 2
676 MERCURE DE FRANCE ,
5.
avec trop de complaisance , ceux même qui contribuent à
les faire circuler. De tout tems il a existé une secte de
nouvellistes de profession , à la conversation desquels il faut
un perpétuel aliment ; ils ont un crédit à soutenir , des
auditeurs bénévoles et assidus à satisfaire ; il faut paraître
instruit ; il faut faire croire à des correspondances particulières
et sûres, qu'on ne nomme pas pour les laisser supposer
respectables : annoncer des événemens heureux serait
se rendre l'écho de tous ceux qui croient habituellement
que la fortune est fidèle au génie , comme la victoire au
courage ; mettre chaque fois toutes les formes d'une confidence
particulière au récit d'une fable , qu'on répète à vingt
personne dans une heure , paraît bien plus piquant; il entre
dans tout cela , comme on le voit, beaucoup de manie , de
ton , de mode , de petitesse ; on ne peut pas mettre plus
d'esprit à prouver qu'on en a un mauvais ; cependant qu'un
homme de bon sens , et d'une instruction toute ordinaire
paraisse , qu'il établisse la conversation sur la nouvelle débitée
, qu'il compare avec attention les dates citées , et les
lieux indiqués , et les personnages mis en action ; qu'il réfute
la nouvelle du jour , ou par l'effet du raisonnement , ou par
une publication authentique; il a en un moment réduit au
silence les plus intrépides distributeurs de nouvelles , trop
souvent enhardis par une basse complaisance , et qui pensent
toujours être entendus , parce qu'on a fait semblant de
les écouter ; la crédulité qu'ils rencontrent , mais sur-tout
celle qu'ils supposent fait toute leur force: ils ne luttent pas un
moment avec celui qui veut prendre la peine de leur resister .
Nous rappellerons donc en peu de mots ce qui a été dit
dans ces derniers jours ; nous retracerons ensuite ce qui a
été fait. La vérité n'a pas besoin sans doute de cette sorte
d'artifice ; mais il n'est pas défendu de l'employer quelquefois
pour la faire paraître avec plus déclat.
Le duc de Dalmatie , a-t-on dit en Angleterre , puis en
Hollande , puis à Paris , a capitulé devant le marquis de
Welesley : il avait avec lui 24,000 français qui sont ainsi
que lui prisonniers en Angleterre ; de son côté le duc d'Elchingen
a été pris par les Asturiens ; Barcelonne est retombée
au pouvoir des insurgés , et ces événemens ont déterminé
le roi Joseph à quitter Madrid.
Au Nord , Schill a vu ses bandes subitement grossies
d'une foule innombrable de déserteurs de la Confédération ,
et de Prussiens jaloux de suivre sa fortune. Il a envahi la
Westphalie ; il en a enlevé le roi; et cependant son émule
dans cette guerre , à laquelle on ne peut que donner le nom
ใน อ ว
JUIN 1809 . 677
de brigandage , le duc de Brunswich à la tête de 20,000
hommes a inondé l'Allemagne. Les rébelles Tiroliens ont
pris Munich : quant à la grande armée française , cernée ,
manquant de vivres , elle a essuyé des échecs considérables ,
et son chef a posé les armes .
Tels sont en partie les contes auxquels il est très-remarquable
que personne n'ajoute foi , et qui , débités de
bouche en bouche , sans acquérir jamais un caractère d'autenticité
, qu'ils ne peuvent avoir , réussissent cependant à
inquiéter, à tourmenter même les meilleurs esprits . Pour
notre réfutation , nous suivrons le même ordre , en commençant
par les affaires d'Espagne. Ici nous ne sommes embarassés
que du choix des matériaux , et de la nécessité de les
renfermer dans les bornes d'une courte analyse.
Barcelonne approvisionnée par la manoeuvre habile de la
division sortie de Toulon, sous les ordres du contre- amiral
Gantheaume , n'a rien à caindre pour sa défense. En Catalogne
, les affaires vont bien : le duc de Castiglione s'y rend
sur le théâtre de ses anciens exploits ; et sa présence va donner
aux opérations une activité nouvelle dans la même direćtion.
Le siége de Gironne se continue ; il sera réservé au duc
de Castiglione de s'en rendre maître : quant à l'Arragon ,
cetteprovince, de toutes celles de l'Espagne, est actuellement
la plus soumise , et la plus tranquille. Le roi continue de
prouver son séjour à Madrid , où le général Dessolles commande
, par les actes d'une administration paternelle , vigilante
et réparatrice . Il a visité quelques villes où il a trouvé
des témoignages touchans des sentimens qui lui sont voués .
La levée du bouclier de l'Autriche avait pu rallumer quelques
espérances coupables ; la prise de Vienne les a bientôt
anéanties ; c'est à Vienne que l'Empereur Napoléon aura
réellement achevé la conquête de l'Espagne .
Le lendemain de la tournée que S. M. avait faite , elle a
recu les complimens de l'armée qu'elle commande , comme
lieutenant de l'Empereur , à l'occasion de l'entrée triomphante
de S. M. à Vienne. L'audience a été très-brillante.
Le soir , S. M. s'est promenée en voiture au Prado : elle s'est
rendue de là au théâtre italien , où elle a été accueillie avec
les plus vives acclamations. Dans le même moment , on
apprenait à Madrid de nouveaux avantages remportés aux
pieds de la Siera Morena par le général Sébastiani ; l'enlèvement
du pont d'Alcantara , par le duc de Bellune ; la
soumission entière des Asturies , par le duc d'Elchingen ;
la prise d'Oviedo et de Gison , et l'embarquement de la
Romana ; enfin , la jonction désirée des corps du maréchal ,
678 MERCURE DE FRANCE,
Soult , duc de Dalmatie , avec celui du duc d'Elchingen.
Comme cet événement est majeur , que c'est à cet égard
que les bruits ont été le plus contradictoires , et que depuis
long- tems le défaut de communication entretenait les incertitudes
, nous entrerons dans quelques détails sur cette intéressante
opération , l'une de celles qui trompent le plus les
espérances des Anglais .
Elle est annoncee à Paris par l'arrivée du colonel Alexandre
Girardin , et de l'aide-de-camp du maréchal duc de
Dalmatie , le chef d'escadron Brun : tous deux se rendent
au grand quartier-général impérial , et ont remis des dépêches
particulières au ministre de la guerre. Voici le précis
des événemens .
« Après le rembarquement des Anglais à la Corogne , qui eut lieu le
17 janvier 180g , S. Ext . le maréchal duc de Dalmatie s'est dirigé sur le
Portugal en passant par Santyago et par Vigo. Les difficultés qu'il
éprouva à passer le Minho vers son embouchure dans la mer, l'obligèrent
à remonter ce fleuve jusqu'à Orense , où il arriva le 5 mars , première
époque de ses opérations .
>> Le 6 mars , il passa le pont du Minho à Orense , et rencontra dans
sa marche sur Chavez l'armée de la Romana , qu'il battit à Juzo et à
Allaritz : à Osogne , près de Monterey , il détruisit l'arrière-garde de
la Romana , composée de 3000 hommes , fit 2000 prisonniers et prit
quelques drapeaux. L'ennemi fit alors sa retraite dans le plus grand
désordre sur le val d'Orez .
» Le 13 mars , M. le duc de Dalmatie parut devant Chavez sur la
frontière du Portugal , et cerna cette place qui capitula trois jours après ;
la garnison composée de quelques mille paysans et de quelques milices ,
fut renvoyée.
» Le 16 mars , le duc de Dalmatie marcha sur Draga , où l'armée des
Portugais insurgés avait pris position ; la difficulté des chemins ne permit
à l'artillerie d'arriver que le 19, et ce jour-là les ennemis furent attaqués .
On a évalué leurs forces à 20,000 hommes , qui furent enfoncés de
toutes parts ; ils en perdirent plus de 6000 , toute leur artillerie , et se
retirèrent sur Oporto .
» Le 24 mais , le 2º corps marcha sur Oporto , où toutes les forces
portugaises du nord du royaume se trouvaient réunies dans uu même
camp retranché, flanqué d'un très-grand nombre de redoutes , et défendu
par une artillerie extrêmement nombreuse.
>> Deux jours se passèrent en escarmouches , et les troupes françaises
parvinrent à se loger dans les redoutes , à l'abri du canon.
> Le 29 mars ,le duc de Dalmatie livra une bataille aussi glorieuse
que mémorable , et dans laquelle l'ardeur des troupes françaises fut
extrêine. Plus de dix mille hommes furent tués ou pris , et l'ennemi
perdit non-seulement toute l'artillerie qu'il avait en position , mais toute
celle qui était attelée. Cette journée mit à la disposition da 2º corps
plus de 200 pièces de canon .
» Le 10 mai , l'avant-garde de M. le duc de Dalmatie était sur la
Vouga. Elle fut attaquée par quelques mille hommes d'infanterie , par
1500 chevaux et par six pièces de canon. Ce corps faisait partie de l'armée
du général Wellesley , débarqué depuis peu en Portugal. L'avantgarde
française se retina en arrière de Festa, et le 11 , elle repassale
JUIN 1809. 679
Duero avec la division du général Mermet. L'augmentation des forces
anglaises en Portugal , celle que l'or britannique donna à cette époque
aux troupes portugaises insurgées , avaient , dès le 10 mai , déterminé
M. le duc de Dalmatie à opérer sa retraite par Amarante , Villa- Réal
et Bragance , en côtoyant la rive droite du Duero. Mais un corps de
Portugais fort nombreux auquel des troupes anglaises s'étaient mêléęs .
ayant mis le général Loison , qui était à Amarante , dans la nécessité
dequitter cette position, le duc de Dalmatie se vit obligé de se jeter
dans les défilés de Salamonde .
>>>Les Anglais n'ont pu réussir à entamer le 2º corps dans sa retraite ;
il n'a eu , à proprement parler, qu'un seul combat d'arrière-garde à
Oporto, les Anglais ayant trouvé moyen de faire passer sur la rive
droite du Minho environ mille hommes d'infanterie et 50 chevaux . C'est
de ce combat qu'ils ont fait une bataille , dont le pompeux récit
(d'ailleurs très-peu militaire ) n'a eu d'autre but que de tromper le
peuple de Londres , et peut-être le ministère anglais lui-même , afin de
les dédommager des frais immenses que l'expédition de Portugal n'a pu
manquer de couter au trésor britannique .
>> Le 19 mai ,le duc Dalmatie était à Allaritz ; le 20 , il passa le
Minho à Orence; et le 23 du mème mois , il était en communication
avec le corps de M. le maréchal duc d'Elchingen et de sa personne à
Lugo.
Telle était la situation des choses en Galice et sur les bords du
Minho dans les premiers jours de juin , et les Anglais paraissaient peu
disposés à vouloir se mesurer avec les 2º et 7º corps réunis. >>>
La destruction du corps de Schill et la mort de ce chef
de bandes est annoncée officiellement. Le général Gratien a
fait au roi de Hollande, sur l'audacieuse et brillante attaque
de Stralsund , un rapport détaillé qui confirme ceux donnés
par les feuilles publiques de Hambourg , d'Altona et de
Stralsund. Ce fait d'armes, dans lequel on a vu deux nations
alliées réunir leur braves contre un ennemi dangereux des
Français , le suivre dans sa course , et l'atteindre au point
même où il pouvait le devenir davantage , mérite d'ètre
rapporté avec quelqu'étendue.
Le général Gratien s'était déterminé à poursuivre Schill
jusqu'au fond de la Poméranie , dans le triple dessein de
couvrir les villes anséatiques , depuis long-tems sous son
commandement , de délivrer le Mecklembourg , et de s'emparer
de Domitz. Cette dernière ville fut prise par un corps
de troupes hollandaises .
Schill était maître du Mecklembourg; il y levait des
contributions et des recrues; il occupait Vismar et Rostock.
Il entra à Stralsund le 26 mai , y commit des horreurs .
fit prisonniers quelques Français qui s'y trouvaient , et en
assassina plusieurs de sa main .
Maître de Stralsund , it songea bientôt à s'y défendre ,
s'y retrancha avec une très-grande activité; et profitant
hahilement de tous les avantages naturels que lur donnaient.
680 MERCURE DE FRANCE ,
les localités , il s'y couvrit de redoutes , et arma toutes les
portes d'une artillerie formidable .
La porte de Knieper , quoique couverte par un ouvrage
à corne , garnie de 18 pièces de canon , dont le feu était
croise par une autre batterie de 9 pièces , parut au général
Gratien le point le plus accessible , attendu qu'il est moins
couvert par des marais , et que le fossé n'était pas entierement
achevé de ce côté. Ce général ayant fait une fausse
attaque sur la porte de Tribsec , revint avec sa colonne
derrière une hauteur , et se déploya sous le feu de l'ennemi
devant l'ouvrage à corne. Le 6º régiment hollandais
s'avança au pas de charge sur cet ouvrage , tandis que le
9º régiment, en tournant cet ouvrage , pénétra par la porte
dans la ville.
L'avant-garde , composée de chasseurs hollandais et de
tirailleurs danois , qui avait fait une attaque simulée sur
la porte de Tribsec , tout le 6º régiment qui venait de
tuer ceux qui se trouvaient dans la redoute , et les troupes
danoises , sous le général Ewald , suivirent le mouvement
du 9º régiment.
Un combat furieux s'établit alors dans chaque rue ;
assaillans et assiégés combattaient sans direction, et de leur
propre mouvement , corps à corps, de rues en rues , de
maison en maisons. Schill est tombé sur l'esplanade ; un
Danois l'avaitblessé , il invoquait la mort ; un Hollandais a
eu la générosité de la lui donner. Vingt de ses officiers sont
morts avec lui. Huit cents hommes de son corps ont été
faits prisonniers ; tout le reste a péri .
Le général Gratien ne termine pas son rapport sans
rendre hommage à la valeur du général Ewald , commandant
les troupes danoises , qui , à un age avancé , a conduit
lui-même ses troupes sous le feu le plus meurtrier.
Le roi de Danemarck a élevé cet officier au rang de
lieutenant-général. Le roi de Hollande a envoyé au général
Gratien la croix en brillans de l'Ordre dé l'Union , a nommé
chefd'escadron l'aide-de-camp Migeon qui lui a apporté la
nouvelle , et fait de nombreuses promotions dans les corps
qui ont combattu. Les Danois sont rentrés dans le Holstein.
Le corps du général Gratien a quitté Stralsund et rejoint
l'armée du roi de Westphalie , destinée ainsi que celle de
l'armée de réserve, dont M. le duc d'Abrantès va prendre le
commandement , à défendre la Saxe des incursions des
partis autrichiens aux ordres du duc de Brunswick , et à
garantir des entreprises ultérieures des Tirolicus encore
soulevés les frontières du Wurtemberg , et celles de la
JUIN 1809 . 681
Bavière. Les généraux Picard et Beaumont , deux divisions
bavaroises , les troupes disponibles de Wurtemberg et de
Bade sont réunies à cet effet , et ont déjà pénétré jusqu'au
foyer de l'insurrection que le général Chasteler
était parvenu à rallumer dans quelques districts. Ce général
a passé le 4 mai à Clagenfurth , dans le dessein de se jeter
enHongrie. Le général Rusca l'a arrêté dans sa marche ,
l'a attaqué, et lui a fait goo prisonniers ; cependant le prince
vice-roi manoeuvre au coeur de la Hongrie , et vient d'y
remporter une victoire importante .
La bataille de Raab signale dd''uunneemanière brillante l'anniversaire
de l'immortelle journée de Marengo , et l'entréee
de l'armée française en Hongrie , sous les ordres du
prince qui la conduit triomphante depuis l'Adige jusqu'audelà
du Danube , en poursuivant constamment l'archiduc
Jean l'épée dans les reins. Le 13 de ce mois , après quelques
marches , où des partis de cavalerie se sont engagés, l'armée
s'est portée sur Raab . L'archiduc Jeany avait fait sa jonction
avec l'archiduc Palatin. Sa position était belle : sa droite
s'appuyait sur Raab , ville fortifiée ; sa gauche couvrait le
cheminde Comorn .
Le 14 , à onze heures du matin , le vice-roi range son arruée
en bataille , et avec 35,000 hommes en attaque 50,000 .
L'ardeur de nos troupes est encore augmentée par le souvenir
de la victoire mémorable qui a consacré cette journée.
Tous les soldats poussent des cris de joie à la vue de l'armée
cunemie qui était sur trois lignes et composée de 20 à 25,000
hommes, restesde cette superbe armée d'Italie , qui naguère
se croyait déjà maîtresse de toute l'Italie ; de 10,000 hommes
commandés par le général Haddick , et formés des réserves
des places fortes de Hongrie ; de 5 à 6,000 hommes composés
des débris réunis du corps de Jellachih et des autres co-
Jonnes du Tirol , échappées aux mouvemens de l'armée par
les gorges de la Carinthie ; enfin de 12 à 15,000 hommes de
l'insurrection hongroise , cavalerie et infanterie .
Le vice - roi plaça son armée , la cavalerie du général
Montbrun , la brigade du général Colbert et la cavalerie du
général Grouchy sur sa droite ; le corps du général Grenier,
formant deux échelons , dont la division du général Seras
formait l'échelon de droite en avant; une divisiou italienne,
conimandée par le général Baraguay- d'Hilliers , formant le
troisième échelon , et la division du général Puthod en réserve
. Le général Lauriston , avec son corps d'observation ,
soutenu par le général Sahuc , formait l'extrême gauche et
observait la place de Raab .
A deux heures après-midi , la canonnade s'engagea. A
682 MERCURE DE FRANCE,
trois heures , le premier, le second et le troisième échelons
en vinrent aux maius. La fusillade devint vive ; la première
ligne de l'ennemi fut culbutée , mais la seconde ligne arrêta
un instant l'impétuosité de notre premier échelon qui fut
aussitôt renforcé, et la culbuta ; alors la réserve de l'ennemi
se présenta. Le vice-roi , qui suivait tous les mouvemens de
l'ennemi, marcha, de son côté , avec sa réserve ; la belle position
des Autrichiens fut enlevée , et à quatre heures la
victoire était décidée .
L'ennemi en pleine déroute se serait dificilement rallié ,
si un défilé ne s'était opposé aux mouvemens de notre cava-
Jerie. Trois mille hommes faits prisonniers , six pièces de
canon et quatre drapeaux sont les trophées de cette journée.
L'ennemi a laissé sur le champ de bataille 3000 morts ,
parmi lesquels on a trouvé un général-major. Notre perte
s'est élevée à goo hommes tués ou blessés. Au nombre des
premiers se trouve le colonel Thierry , du 23º régiment
d'infanterie légère, et parmi les derniers , le général de
brigade Valentin et le colonel Expert .
Le vice-roi fait une mention particulière des généraux
Grenier , Montbrun , Seras et Danthouars. La division italienne
Sevaroli a montré beaucoup de précision et de sangfroid.
Plusieurs généraux ont eu leurs chevaux tués ; quatre
aides-de-camp du vice-roi ont été légèrement atteints. Ce
prince a été constamment au milieu de la plus grande
mélée . L'artillerie commandée par le général Sorbier a
soutenu sa réputation.
Le 15 , l'ennemi a été vivement poursuivi sur la route de
Comorn et de Pest .
la
Il est à remarquer que dans cette affaire il n'a paru aucun
homme d'insurrection hongroise nouvellement formée ; ce
qui a combattu est depuis long-tems sous les drapeaux , cn
exécution d'anciens ordres de la diète. La Hongrie reste
encore incertaine et presque neutre dans la guerre que
France soutient contre l'agression de l'Autriche. Les opiwions
y sont partagées , et la proclamation où l'Empereur
Napoléon a fait entrevoir à la Hongrie le jour de son indépendance
, laisse presque sans effet celle où l'Autriche ap
pelle ce peuple à son secours. Parmi les bravés de cette nation
prêts à dire : MORIEMUR PRO REGE , le plus grand nombre
sait le prix d'une épithète , et veut dire PRO REGE NOSTRO.
A Vienne , tout est tranquille : les derniers bulletins sont
datés de cette ville , et portent que la progression des eaux
du Danube a été à peu près telle qu'on l'avait présumée.
Le maréchal duc de Dantziek doit avoir passé le fleuve à
JUIN 1809 . 683
Lintz , laissant derrière lui les ouvrages inexpugnables qui
couvrent cette place ; il menace, en manoeuvrant sur la rive
gauche , l'aile droite de l'armée du prince Charles, toujours
tenue en échec devant Ebersdorff par les troupes aux ordres
du maréchal de Rivoli .
L'archiduc Ferdinand , pressé dans sa retraite par le général
Dombrowski , et menacé d'être pris à revers par le
prince Poniatowski , a évacué silencieusement Varsovie dans
Ja nuit du 1er au 2 juin. On ne conçoit pas dans l'armée
même de cet archiduc son obstination à conserver Varsovie ,
tandis que laGallicie , son propre territoire , était envahie et
le théâtre d'une insurrection formidable , militairement organisée
sous l'aigle polonais , et la direction du prince Poniatowski.
Les Russes , de leur côté, arrivent sur le théâtre de la
guerre ; le prince Galitzin les commande. Des nouvelles
prématurées peut-être annoncent que l'empereur Alexandre
et son frère vont y paraître : mais les termes de la proclamation
qui a précédé l'armée russe sur le territoire autrichien
sont à la fois décisifs et historiques; il importe de les .
relater ici.
Aux peuples de la Galicie.
La guerre qui a éclaté entre la France et l'Autriche , ne pouvait êtue
envisagée par la Russie d'un oeil indifférent.
On a tout fait , de la part de la Russie , pour étouffer cet incendie à
sa naissance. On a déclaré sur le champ à la cour d'Autriche qu'en
vertu des traités et de l'union étroite qui subsistent entre les Empereurs
de Russie et de France , les Russes agiraient parfaitement de concert
avec la France .
L'Autriche n'a point écouté les représentations qu'on lui a faites . Elle
a long-tems caché ses armemens de guerre , sous prétexte de mesures
défensives , devenues nécessaires , jusqu'à ce qu'enfin par une attaque
ouvette elle manifesta ses intentions orgueilleuses et arrogantes , en
allumant de nouveau le flambeau de la guerre .
La Russie ne tarda pas à prendre à cette guerre la part qu'exigeaient
des traités solennels . Aussitôt qu'elle eut appris le commencement des
hostilités , elle rompit toutes les relations avec l'Autriche , et envoya à
ses armées l'ordre d'entrer en Gallicie .
En pénétrant dans cette province , afin de s'opposer aux projets de
l'Autriche et de repousser la force par la force , le général commandant
en chef l'armée russe a reçu l'ordre exprès de S. M. I. de donner aux
habitans pacifiques de la Gallicie l'assurance solennelle que les vues de la
Russie ne sont nullement celles d'un ennemi , et que pendant ses opérations
militaires , la sûreté des personnes et celle des propriétés seront
religieusement respectées partout et avant tout; enfin que l'on cherchera
à ne point troubler la paix et la tranquillité intérieures du pays .
Le général en chef prouvera par les faits combien lui sont sacrés ses
principes , dictés par un auguste monarque.
Donné au quartier-général , le 11 mai 180g.
Signé, le prince GALLITZIN , commandant en chef, général
d'infanterie, et chevalier.
1
684 MERCURE DE FRANCE ,
Pendant que ce vaste ensemble de dispositions militaires
et de travaux guerriers semble devoir occuper tout entier le
chefsuprême de l'Etat et de l'armée , des actes d'une haute
importance signalent à Vienne ses méditations politiqueset
les travaux de son cabinet. Rome rentre dans le domaine de
César; le 10 juin on y a publié , au bruit de l'artillerie du
fort Saint-Ange , un décret de S. M. qui réunit les Etats du
Pape à l'Empire français. Le décret est daté de Vienne le 17
mai. Le voici :
NAPOLÉON , etc. , considérant que , lorsque Charlemagne , Empereur
des Français , et notre auguste prédécesseur , fit don aux évêques
de Rome de diverses contrées , il les leur céda à titre de fief, pour assurer
le repos de ses sujets , et sans que Rome ait cessé pour cela d'être une
partie de son Empire;
Considérant que , depuis ce tems , l'union des deux pouvoirs, spirituel
et temporel , ayant été , comme elle est encore aujourd'hui , la source
de continuelles discordes ; que les souverains pontifes ne se sont que
trop souvent servi de l'influence de l'un pour soutenir les prétentions de
l'autre , et que , par cette raison, les affaires spirituelles qui , de leur
nature , sontimmuables , se trouvèrent confondues avec les affaires teurporelles
qui changent suivant les circonstances et la politique des tems ;
Considérant enfin que tout ce que nous avons proposé pour concilier
la sûreté de nos armées , la tranquillité et le bien-être de nos peuples , la
dignité et l'intégrité de notre Empire avec les prétentions temporelles
des souverains pontifes a été proposé en vain :
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art . 1er . Les Etats du Pape sont réunis à l'Empire français.
2. La ville de Rome , premier siége du christianisme , et si célèbre par
les souvenirs qu'elle rappelle , et les rionumens qu'elle conserve , est
déclarée ville impériale et libre. Son gouvernement et son administration
seront réglés par un décret spécial .
3. Les monumens de la grandeur romaine seront conservés et maintenus
aux dépens de notre trésor.
4. La dette publique est déclarée dette de l'Empire.
5. Les revenus actuels du Pape seront portés jusqu'à deux millions de
francs , libres de toute charge et redevance.
6. Les propriétés et palais du Saint-Père ne seront soumis à aucune
imposition , jurisdiction , visite , et jouiront , en outre , d'immunités
spéciales.
7. Une consulte extraordinaire prendra , le 1er juin prochain , possession
, en notre noin , des Etats du Pape , et fera en sorte que le gouvernement
constitutionnel y soit en vigueur le 1er janvier 1810.
Un autre décret du même jour a fixé l'organisation de la
consulte extraordinaire ; elle sera composée de MM. le gouverneur
- général Miollis , président ; Salicetti , ministre
du roi de Naples; Lacuée , Janel del Pozzo , maîtres des
requêtes . M. de Balbe , auditeur , en sera le secrétaire .
S. M. le roi de Naples est chargée du commandement des
forces réunies dans les Etats Romains ; déjà il est parti de
Naples avec sa garde , et s'est dirigé vers Rome.
La consulte extraordinaire a adressée aux Romains et aux
habitans de l'Etat la proclamation que l'on va lire :
JUIN 1809 . 685
1
ROMAINS, la volonté du plus grand des héros vous réunit au plus
grand des Empires. Il était juste que le premier peuple de la terre partageât
l'avantage de ses lois et Phonneur de son nom avec celui qui
jadis le précéda dans le chemin de la gloire. Quand vos ancêtres conquirent
le monde , tels étaient les conseils de leur générosité , et les
résultats de leur gloire .
Le seul désir de votre prospérité a dicté le décret de votre réunion .
Le moment choisi pour l'opérer , vous découvre le motif qui l'inspira .
Vous devenez partie de l'Empire français au moment où tous les sacrifices
exigés pour l'établir sont consommés : vous êtes appelés au triomphes
, sans en avoir partagé les dangers.
Parcourez les annales de votre histoire ; depuis long-tems elle ne contiennent
que le récit de vos infortunes .
Votre faiblesse naturelle vous rendait la facile conquête de tous les
guerriers qui voulaient franchir les Alpes.
Unis à la France , sa force devient la vôtre . Tous ses maux qui résultaient
de votre faiblesse ont cessé .
Malheureux comme nation , vous ne l'étiez pas moins comme citoyens .
La misère et l'insalubrité qui régnaient dans vos villes et dans vos campagnes
, attestent depuis long-tems à l'Europe et à vous-mêmes , que
vos souverains , partagés entre des soins trop différens , se trouvaient
dans l'impuissance de vous procurer cette félicité que vous allez obtenir .
Romains ! non conquis mais réunis , concitoyens et non asservis ,
non-seulement notre force devient la vôtre ; mais nos lois vont assurer
votre repos , comme elles ont assuré le nôtre.
Tandis que par cette réunion vous recueillez tous les biens qui vous
manquaient , vous n'en perdez aucun de ceux que vous possédiez .
Rome continue d'être le siége du chef visible de l'église , et le Vatican
richement doté et à l'abri de toute influence étrangère, comme au-dessus
de toutes les vaines considérations terrestres , présentera à l'Univers la
religion plus pure et entourée de plus de splendeur. D'autres soins con
serveront, dans vos monumens , le patrimoine de votre ancienne gloire ;
et les arts , enfans du génie , encouragés par un grand homme , enrichis
de tous les exemples et de tous les modèles , ne seront plus contraints
de chercher ailleurs ni l'occasion , ni le prix de leurs inspirations
divines .
Tel est , Romains , l'avenir qui s'ouvre devant vous , et dont la consulte
extraordinaire est chargée de préparer les bases .
Garantir votre dette publique , ranimer votre agriculture et vos arts ,
améliorer , de toute manière , votre destinée actuelle ; prévenir , enfin
et empêcher les larmes que la réforme des abus fit tant de fois verser ;
tels sont les ordres , telle est l'intention de notre auguste souverain.
Romains ! en secondant nos efforts , vous pouvez rendre à vous plus
prompt , à nous plus facile , le bien que nous sommes chargés , et que
nous avons le désir de vous plaire .
Rome , 10 juin 1809 .
L'annonce de ce grand changement n'a donné lieu à aucun
mouvement qui ait troublé la tranquillité . Les Romains
ontmanifesté une satisfaction sincère de voir leur sort fixé ,
et ont accueilli avec les démonstrations de l'alégresse et de
la reconnaissance un acte qui met fin à toutes les incertitudes
auxquelles était livrée depuis long-tems leur existence politique.
TABLE
Du deuxième Trimestre de l'année 1809.
TOME TRENTE - SIXIÈME.
POÉSIE .
ELEGIE CIE sur la Mortde Mme Cottin ; par M. Phedelin.
Arthur , chant guerrier ; par M. Pierret de St. -Sévérin.
Fragment des quatre Saisons en Provence ; par M. Demore.
Dorer la Pilule , vaudeville ; par M. Em. Dupaty .
Page 3
5
49
53
Scène d'une Tragédie inédite ; par M. Arnault . 97
Epître à Alcippe ; par ***. 143
Le jour des Cendres ; par M. de Molières . 147
L'Amour docteur en Médecine ; par M. Pierret de St. -Séverin. ibid
La Pélerine de l'Apennin , romance ; par M. Lorando . 193
Martial envoie son livre à Pline ; par M. Kérivalant . 196
Fragment d'un poëme surla Prise de Palmire ; par M Esprit Leterne. 211
Vers à un Ami ; par Lefilleul. ibid
Les épitaphes , vaudeville ; par M. Jouy. 24
Fragment du sixième chant de l'Argonautique de Valerius Flaccus ;
par M. Dureau de la Malle , fils . 289
Epître à l'Illusion ; par M. Yduag . 337
Aun jeune Poëte ; par M. de Parny. 339
Chantde Mort d'un Sauvage américain ; par M. Jouy. 310
Visite à mon Pays natal ; par M. Ogier. 385
Elégie ; par M. Géraud. 387
Deux Hérologues ; par M. Lemercier. 433
Extrait du Poème de la Maison des Champs ; par M. Campenon. 497
Paris en Miniature , vaudeville ; par Desaugiers . 500
Radotage; par M. de Parny. 561
Consolation à une Laide ; par Mme Dufrenois. 564
Petit Bonhomme vit encore , vaudeville ; par M. Jouy. 566
Mélusine , romance ; par M. S. E. Géraud. 6.5
Enigmes. 6, 54, 104, 148, 196, 246, 295, 341, 388, 439, 501, 566, 629.
Logogriphes . 6, 55, 104, 148 , 197, 246 , 295, 341 , 389 , 440 , 502,567,
630.
Charades . 7, 55, 105, 149, 197, 246, 206, 341 , 389, 440, 502 , 567, 631 .
TABLE DES MATIÈRES. 687
LITTERATURE , SCIENCES ET ARTS .
Dialogue entre Archimède et Cicéron ; par M. Andricux . Pages 7
Douglas , tragédie ; par M. Home . 13
Histoire de Fénélon ; par M. de Bausset.
24
Voyage en Crimée et sur les bords de la Mer-Noire ; par M. de
Reuilly . 55
Histoire grecque de Thucydide ; par M. J.-B. Gail . 63
Nouvelles de Michel Cervantes . 68
Idyles ou Contes champètres ; par Mme Pétigny-Lévesque. 78
Manuel de Littérature.
75
Kaboud le Voyageur , Conte oriental ; par M. Adrien S ....n. 105
De la Comédie au 16º siècle ; par M. Ginguené. 114, 149
Nouvel Art poétique ; par M. Leduc . 122
Lois des Bâtimens ; par M. Le Page . 132
Les Antiquités d'Athènes ; par J. Stuart. 160
Histoire romaine ; par M. Royou . 166
Nouveau Cours complet d'Agriculture. 171
Du Style , fragmens ; par M. ****.
Nouveau Dictionnaire de Synonymes ; par M. Guizot.
Voyage aux Glaciers des Alpes ; par M. Vernes.
Connaissance des Tems et des Mouvemens célestes , etc.
Archives des Découvertes et Inventions .
197
201
208
216
224
Sur l'Esprit de Système ; par M. Biot.
247
Essai sur l'influence des Croisades ; par MM. A. Hécrinet Charles
Villiers .
253
OEuvres de Caron de Beaumarchais .
268 , 305
Grammaire et Logique ; par M. Andrieux.
296
✓ Les Martyrs ; par M. de Chateaubriand.
315 , 466
Sur l'antiquité de l'Empire de la Chine ; par M. Biot . 342
Notice sur deux ouvrages publiés par M. Coumas de Larisse , en
Thessalic.
355
Voyage de Santo-Domingo ; par M. Dorvo Soulestre . 363
De la formation et de la décomposition des Corps . 389
Galerie de l'Hermitage ; par M. Labenski . 394
Vie de Victor Alfieri .
400 , 448
OEuvres du prince de Ligne. 440
Journal de Musique étrangère ; par Castro . 477
Sur la Manie d'Ecrire ; par M. Biot. 503
OEuvres de Turgot. 509, 638
Mémoires de la comtesse de Lichteneau . 522
Les Deux Veuves ; nouvelle ; par M. Adrien de S ... n.
567
Mémorial pour les Fortifications ; ouvrage posthume de Cormontaigne.
575
688 TABLE DES MATIÈRES .
Peintures de Vases antiques ; par M. Dubois Maisonneuve. Pages 5
Etat actuel des Sciences mathématiques en Angleterre ; par M. Biot. 631
LaMaison des Champs ; par M. Campenon . 592
Voyage pittoresque de la Grèce ; par M.de Choiseul-Gouffier.
Nouvelles traductions en vers des Bucoliques de Virgile ; par M. Ch .
641
Millevoye.
648
L'Iliade , traduite en vers français ; par M. Aignan . 657
Contes en prose et en vers ; par M. de Lantier. 667
Littérature étrangère 527, 602
VARIÉTES .
Nouvelles Littéraires . Pages 34, 82, 133 , 179, 226 , 279 , 327 , 367 ,
413 , 542 , 610 , 673 .
Revue littéraire.
Chronique de Paris .
481, 540.
485
NOUVELLES POLITIQUES .
Pages 38 , 85, 134, 181 , 230, 282, 334, 371, 423, 489, 548, 616,675.
ANNONCES .
Pages 48 , 96 , 143 , 237, 549 , 622 .
Finde la Table des Matières du second Trimestre.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères