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1809, 01-03, t. 35, n. 390-401 (7, 14, 21, 28 janvier, 4, 11, 18, 25 février, 4, 11, 18, 25 mars)
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Texte
MERCURE
DE 138 1
FRANCE ,
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
TOME TRENTE - CINQUIÈME .
1
AVIRES
ACQUIRIT
EUNDO
A PARIS ,
COMME
SOCIETE
DE
C
**
Chez ARTHUS- BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, N° 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson et
de celui de Mme Ve Desaint .
1809 .
BIBL. UNIV,
GRMT

(N. CCCXC. )
( SAMEDI 7 JANVIER 180g. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
mm
UNE PROMENADE DE FÉNÉLON.
ANECDOTE
Lue a la séance publique tenue par la Classe de la langue et de la
littératurefrançaise , de l'Institut , le 21 décembre 1808 , pour la
réception de M. de Tracy , élu à la place defeu M. Cabanis.
PARLER de Fénélon , c'est un titre pour plaire .
Trop heureux , si mes vers emportent ce salaire ,
Si de ce nom chéri le puissant intérêt
Me fait obtenir grâce , et vaincre mon sujet !
Ce sujet , je l'avoue , est un rien , peu de chose ,
Un fait que j'aurais peine à bien conter en prose
Tant l'histoire en est simple ! et je l'essaie en vers !
Hélas ! par ce récit , un ami des plus chers
Me fit , il m'en souvient , verser de douces larmes ;
Aura-t- il dans ma bouche aujourd'hui mêmes charmes ?
Il n'y faut pas compter ; mais encore une fois
Sur tous les tendres coeurs Fénélon a des droits .
Une main plus savante a produit sur la scène
Du prélat de Cambray l'ame sensible , humaine ;
Elle a fait reconnaître aux traits dont il est peint ,
L'ange , le philosophe , et l'apôtre et le saint ;
Ce digne monument suffirait à sa gloire ;
J'offre encore une fleur à sa douce mémoire ,
A2
4 MERCURE DE FRANCE ,
Et par un trait vulgaire , et sans art raconté ,
Je ne veux cette fois louer que sa bonté.
Victime de l'intrigue et de la calomnie ,
Et par un noble exil expiant son génie ,
Fénélon dans Cambray regrettant peu la cour ,
Répandait les bienfaits et recueillait l'amour ,
Instruisait , consolait , donnait à tous l'exemple ;
Son peuple , pour l'entendre , accourait dans le temple ;
Il parlait , et les coeurs s'ouvraient tous à sa voix .
Quand du saint ministère ayant porté le poids ,
Il cherchait vers le soir le repos , la retraite ,
Alors aux champs aimés du sage et du poëte ,
Solitaire et rêveur il allait s'égarer ;
De quel charme , à leur vue , il se sent pénétrer !
Il médite , il compose , et son ame l'inspire ;
Jamais un vain orgueil ne le presse d'écrire ;
Sa gloire est d'être utile : heureux quand il a pu
Montrer la vérité, faire aimer la vertu !
Ses regards animés d'une flamme céleste ,
Relèvent de ses traits la majesté modeste ;
Sa taille est haute et noble ; un bâton à la main ,
Seul , sans faste et sans crainte , il poursuit son chemin ,
Contemple la nature , et jouit de Dieu même .
Il visite souvent les villageois qu'il aime ,
Et chez ces bonnes gens , de le voir tout joyeux ,
Vient sans être attendu , s'assied au milieu d'eux ,
Ecoute le récit de peines qu'il soulage ,
Joue avec les enfans et goûte le laitage .
Un jour , loin de la ville ayant long- tems erré ,
Il arrive aux confins d'un hameau retiré ,
Et sous un toit de chaume , indigente demeure ,
La pitié le conduit ; une famille y pleure .
?
Il entre , et sur le champ , faisant place au respect ,
La douleur un moment se tait à son aspect :
O ciel ! c'est Monseigneur ! .. Ou se lève , on s'empresse ;
Il voit avec plaisir éclater leur tendresse .
« Qu'avez-vous , mes enfans ? D'où naît votre chagrin ?
Ne puis-je le calmer ? versez - le dans mon sein ;
» Je n'abuserai point de votre confiance . >>>
On s'enhardit alors , et la mère commence :
« Pardonnez , Monseigneur , mais vous n'y pouvez rien ;.
"
JANVIER 1809. 5
» Ce que nous regrettons , c'était tout notre bien ;
>> Nous n'avions qu'une vache ! hélas ! elle est perdue ;
>> Depuis trois jours entiers nous ne l'avons point vue ;
>> Notre pauvre Brunon !. . nous l'attendons en vain ! ....
>>>Les loups l'auront mangée , et nous mourrons de faim.
» Peut- il être un malheur au nôtre comparable ? >>>
» Ce malheur , mes amis , est-il irréparable
Dit le prélat , et moi , ne puis-je vous offrir ,
>> Touché de vos regrets , de quoi les adoucir ?
>> En place de Brunon , si j'en trouvais une autre !
» L'aimerions- nous autant que nous aimions la nôtre ?
>> Pour oublier Brunon , il faudra bien du tems !
>> Eh ! comment l'oublier ? ni nous , ni nos enfans ,
>> Nous ne serons ingrats ! c'était notre nourrice !
>> Nous l'avions achetée , étant encor génisse !
>> Accoutumée à nous , elle nous entendait ,
» Et même à sa manière elle nous répondait ;
(
>> Son poil était si beau ! d'une couleur si noire !
>> Trois marques seulement , plus blanches que l'ivoire ,
>> Ornaient son large front et ses pieds de devant .
> Avec mon petit Claude elle jouait souvent ;
» Il montait sur son dos ; elle le laissait faire !
» Je riais ! .... à présent nous pleurons , au contraire !
>> Non , Monseigneur , jamais , il n'y faut pas penser ,
>> Une autre ne pourra chez nous la remplacer. »
Fénélon écoutait cette plainte naïve ;
Mais pendant l'entretien , bientôt le soir arrive :
Quand on est occupé de sujets importans ,
On ne s'aperçoit pas de la fuite du tems ;
Il promet , en partant , de revoir la famille .
-- << Ah ! Monseigneur ! lui dit la plus petite fille,
» Si vous vouliez pour nous le demander à Dieu ,
>> Nous la retrouverious . - Ne pleurez plus ; adieu.
Il reprend son chemin ; il reprend ses pensées ,
Achève en son esprit des pages commencées ;
Il marche ; mais déjà l'ombre croît , le jour fuit ;
Ce reste de clarté qui devance la nuit
Guide encore ses pas à travers les prairies ,
Et le calme du soir nourrit ses rêveries ;
Tout à coup à ses yeux un objet s'est montré ;
.. F regarde .... il croit voir .. il distingue , en un pré
Seule , errante et sans guide , une vache .... c'est celle
6 MERCURE DE FRANCE,
Dont on lui fit tantôt un portrait si fidèle ;
Il ne peut s'y tromper ! .... Et soudain empressé ,
Il court dans l'herbe humide , il franchit un fossé ,
Arrive haletant ; et Brunon complaisante ,
Loin de le fuir , vers lui s'avance et se présente .
Lui-même satisfait la flatte de la main.
Mais que faire ? va-t-il poursuivre son chemin ?
Retourner sur ses pas ? ou regagner la ville ?
Déjà pour revenir il a fait plus d'un mille ....
« Ils l'auront dès ce soir , dit- il , et par mes soins ,
>> Elle leur coûtera quelques larmes de moins . »
Il saisit à ees mots la corde qu'elle traîne ,
Et marchant lentement derrière lui l'emmène .
Venez , mortels si fiers d'un vain et mince éclat ,
Voyez en ce moment ce digne et saint prélat ,
Que son nom , son génie et son titre décore ,
Mais que tant de bonté relève plus encore ;
Ce qui fait votre orgucil vaut- il un trait sibeau?
Le voilà fatigué , de retour au hameau ;
Hélas ! à la clarté d'une faible lumière ,
On veille , on pleure encor dans la triste chaumière ;
Il arrive à la porte : « Ouvrez-moi , mes enfans ,
» Ouvrez-moi ; c'est Brunon, Brunon que je vous rends .
On accourt ; ô surprise ! ô joie ! ô doux spectacle !
La fille croit que Dieu fait pour eux un miracle :
« Ce n'est point Monseigneur , c'est un ange des cieux,
» Qui sous ses traits chéris se présente à nos yeux ;
>> Pour nous faire plaisir il a pris sa figure ;
>> Aussi je n'ai pas peur . Oh ! non , je vous assure ;
>>>Bon ange ! >> En ce moment ... , de leurs larmes noyés ,
Père , mère , enfans , tous son tombés à ses pieds .
« Levez-vous , mes amis ; mais quelle erreur étrange !
>> Je suis votre archevêque , et ne suis point un ange ;
» J'ai retrouvé Brunon , et pour vous consoler
>> Je revenais vers vous ; que n'ai-je pu voler !
>> Reprenez -la , je suis heureux de vous la rendre . >>>
<< Quoi ! tant de peine ! O ciel ! vous avez pu la prendre ,
>> Et vous-même ! » ... Il reçoit leurs respects , leur amour.
Mais il faut bien aussi que Brunon ait son tour .
On lui parle : « C'est donc ainsi que tu nous laisses !
>> Mais te voilà ! » . Jedonne à penser les caresses !
Brunon paraît sensible à l'accueil qu'on lui fait.
....
JANVIER 1809. 7
Tel au retour d'Ulysse , Argus ( 1 ) le reconnait .
<<<Il faut , dit Fénélon , que je reparte encore ;
» A peine dans Cambray serai-je avant l'aurore ;
>> Je crains d'inquiéter mes amis , ma maison. >>
<< Oui , dit le villageois , oui , vous avez raison ;
» On pleurerait ailleurs , quand vous séchez nos larmes !
» Vous êtes tant aimé ! Prévenez leurs alarmes ;
>> Mais comment retourner ? car vous êtes bien las !
» Monseigneur , permettez .nous vous offrons nos bras ;
» Oui , sans vous fatiguer , vous ferez le voyage. >>>
D'un peuplier voisin on abat le branchage.
Mais le bruit au hameau s'est déjà répandu :
Monseigneur est ici ! Chacun est accouru ,
Chacun veut le servir. De bois et de ramée
Une civière agreste aussitôt est formée ,
Qu'on tapisse partout de fleurs , d'herbages frais ;
Des branches au-dessus s'arrondissent en dais;
Le bon Prélat s'y place , et mille cris de joie
Volent au loin ; l'écho les double et les renvoie .
Il part : tout le hameau l'environne , le suit ;
La clarté des flambeaux brille à travers la nuit ;
Le cortégebuyant , qu'égaie un chant rustique ,
Marche Honneurs innocens ! et gloire pacifique !
Ainsi par leur amour Fénélon escorté ,
...
Jusque dans son palais en triomphe est porté.
O toi , de qui j'appris cette touchante histoire ,
Toi dont nous honorons aujourd'hui la mémoire ,
Cher et bon Cabanis , je n'ai point l'heureux don
De ces traits éloquens , de ce noble abandon ,
Qui , partant de ton ame et si tendre et si sage ,
Passionnaient toujours tes écrits , ton langage ;
Dans tes yeux , dans tes traits souriait la bonté;
Juste et fier sans orgueil , simple avec dignité ,
Toujours compâtissant aux misères humaines ,
Tu guérissais les maux , tu partageais les peines ;
Du divin Fénélon aimable imitateur ,
Comme lui cher au pauvre , et son consolateur ,
Du vrai beau comme lui toujours ami sincère ,
Nourri des anciens , plein de ton vieil Homére ,
Ton savoir , ton génie éternisent ton nom ;
Tu nous rendais ensemble Hippocrate et Platon ;
(1) Nomdu chien d'Ulysse.
8 MERCURE DE FRANCE ,
O ciel ! et tu n'es plus ! Ta mort prématurée
Par tout ce qui t'aimait sera toujours pleurée :
Hélas ! dans nos amis nous mêmes nous mourons ;
En leur donnant des pleurs , c'est nous que nous pleurons.
Ah ! du moins qu'nn espoir adoucisse nos plaintes ;
Leurs ames après eux ne seront pas éteintes .
Croyons qu'il est un Dieu qui , lorsqu'on a vécu ,
Garde une peine au crime , un prix à la vertu :
C'est là que la bonté sera récompensée .
Un jour , j'aime à nourrir cette douce pensée ,
Les mortels bienfaisans revivront réunis
Avec les Fénélon , avec les Cabanis .
ANDRIEUX.
ENIGME .
Je suis une vertu qu'au beau sexe on refuse ,
Et , franchement , ce n'est pas sans raisons ;
Mais , l'autre sexe qui l'accuse
N'est pas toujours docile à mes leçons .
Dupe de sa flamme amoureuse ,
Samson les oublia , puis s'en mordit les doigts ;
Turenne aussi me trahit une fois .
Par une feinte ingénieuse
Papirins observe mieux mes lois .
En politique , en intrigue , en affaire ,
En amour , en police , en guerre ,
Je suis un agent principal ,
Et sans cet agent tout est mal.
Inséparable du silence
Je suis , enfin , ensemble ou tour à tour
La compagne de la prudence
Et la probité de l'amour .
PHEDELIN.
LOGOGRIPHE.
AVEC mon chef je suis de race quadrupède ,
Sans mon chef je proviens d'un animal bipède .
Avec mon chef je suis servi dans un repas ,
Tout des premiers , à moins qu'on n'y serve point gras.
Sans mon chef je deviens d'une ressource extrême
Aqui veut strictement observer le carême.
S .........
JANVIER 1809. 9
CHARADE .
SOURIS qui n'a que juste mon premier ,
Doit bientôt se laisser surprendre .
A la couleur de mon dernier ,
Gardez-vous de vous laisser prendre .
Dans la prairie on peut voir mon entier
Paître et fouler à ses pieds l'herbe tendre .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Chant.
Celui du Logogriphe est Canon , dans lequel on trouve anon .
Celui de la Charade est Corne- muse .
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
L'HOMME DES CHAMPS , ou les Géorgiques françaises
, par J. DELILLE , poëme en quatre chants ,
traduit en vers latins par P. J. B. P. DUBOIS , directeur
de l'Ecole communale secondaire de Clermont-
Oise . A Paris , chez Giguet et Michaud , rue des
Bons -Enfans , n° 34 ; H. Nicolle , rue des Petits-
Augustins , nº 15 ; Mme Ve Nion , place de la Mon-
1808 (1 ) . naié. -
Voltaire avait déclaré , en pleine Académie , qu'il
regardait comme impossible une bonne traduction en
vers français des Géorgiques latines ; et cinquante ans
sont à peine écoulés qu'on traduit en vers latins des
Géorgiques françaises. Quels que puissent être les défauts
qu'une critique sévère , mais juste , a relevés quelquefois
dans l'illustre et habile écrivain à qui sur-tout
est due la gloire de cette heureuse révolution , son nom
(1 ) Jacobi Delille Ruricolæ , seu ad Gallos Georgicon libri quatuor
, quos e gallico poemate in latinum carmen transtulit. P. J.
B. P. Dubois , etc ,
1
10 MERCURE DE FRANCE ,
ne sera jamais prononcé sans reconnaissance par les
amis des lettres . Ils sauront apprécier aussi l'influence
que durent avoir dans cette nouvelle direction donnée
à la poësie française , les chantres des Saisons et des
Vergers , dont les compositions originales ont fécondé ,
avant la fin du même siècle , et rendu moins timide
notre langage poëtique .
Ces poëtes célèbres ont eu des disciples heureux ,
d'autres qui l'étaient moins. Des abus de plus d'un
genre se sont glissés dans la poësie descriptive à laquelle
on s'est trop livré : mais on ne saurait nier que ce genre
(puisqu'on a eu le tort d'en faire un genre à part ) n'ait
donné à notre poësie des richesses inconnues. Or , voilà
ce qui demeure , pour la gloire des poëtes et de la nation
; tout le reste passe. La mode a voulu que dans ce
genre on fît de nombreux tours de force. Quelquesuns
se sont faits gauchement , d'autres avec grâce ; la
langue s'est enrichie ; et l'on sent trop vivement aujourd'hui
les vices des compositions descriptives , pour qu'il
soit encore à craindre qu'après avoir enrichi la langue ,
elles finissent par appauvrir et corrompre la poësie.
C'était bien un tour de force que la traduction française
des Géorgiques de Virgile : et c'en est un aussi
que la traduction latine des Géorgiques de M. Delille.
Il semble d'abord , je l'avoue , que les principales
difficultés qu'offrait la première de ces traductions
naissant de la stérilité , du moins apparente , de la
poësie française , opposée , dans ce genre , à l'inépuisable
abondance de la poësie latine , un ouvrage du
même genre écrit dans la langue pauvre et stérile ,
devait se transporter dans la langue riche et féconde
avec autant d'aisance que de succès. Cependant il n'en
est pas ainsi. Les nouvelles Géorgiques ont peu de rapport
avec celles de Virgile. Celles-ci étaient difficiles à
traduire à cause de leur simplicité , les autres ne l'ont
pas été moins à cause de leur luxe. Les préceptes d'agriculture
et d'économie rurale , les grands tableaux
de la nature et les scènes de la vie champêtre , sont
loin de les remplir tout entières ; et souvent les couleurs
vives et variées que présentait au traducteur
JANVIER 1809 . 11
l'idiome dont il se sert , lui deviennent à peu près
inutiles .
Souvent , au contraire , il aurait grand besoin de
tournures et d'expressions qui lui manquent , pour
rendre avec fidélité des moeurs , des arts et des usages
inconnus aux écrivains dont il emprunte la langue ;
et quand son homme des champs transporte dans un
château le luxe et les amusemens de nos villes , le traducteur
est forcé pour les peindre de frapper des mots
nouveaux , de chercher des tournures nouvelles. C'estlà
, sans doute , une position difficile pour tout homme
qui traduit ; mais combien la difficulté ne doit-elle pas
s'accroître pour celui qui traduit dans une langue
morte , connue seulement par un petit nombre d'ouvrages
qui n'ont pu nous la transmettre qu'en partie ?
J'ignore si Virgile , Horace ou Tibulle , auraient été
bien satisfaits des poëmes latins modernes , même de
ceux qui , traitant des sujets familiers à la poësie latine ,
permettaient aux nouveaux poëtes de prendre ces
grands maîtres pour guides. Mais je suis persuadé qu'ils
se seraient bouché les oreilles , s'ils avaient entendu
réciter quelques-uns de ces vers où des français , des
allemands , transportant les usages de Paris ou de Vienne
dans la langue de l'ancienne Rome , l'enrichissent libéralement
de gallicismes et de germanismes .
Le traducteur des Géorgiques françaises s'est vu
dans la nécessité de faire à la poësie latine quelques-unes
de ces dotations. Et , lors même que son langage est
pur , du moment qu'il veut exprimer des objets trop
étrangers à cette belle poësie , il cesse presque toujours
d'avoir de la couleur et de la précision. Je ne citerai
qu'un passage qui me paraît être dans ce dernier cas ,
Voici d'abord les vers de M. Delille :
Ainsi quand de Paris les inconstans dégoûts ,
De Londres , sa rivale , adoptèrent les goûts ,
La scène , les salons , et la cour et la ville ,
Tout paya son tribut à cette humeur servile.
Devenus d'inventeurs copistes maladroits ,
Nos arts dépaysés méconnurent leurs droits .
Sous de pesans jokeys nos chevaux haletèrent ,
Nos clubs de politique et de punch s'ennivrèrent ,
1
12 MERCURE DE FRANCE ,
Versailles s'occupa de popularité ;
Chacun eut ses wiskys , ses vapeurs et son thé.
Moi-même comparant le parc anglais au nôtre ,
J'hésitai , je l'avoue , entre Kent et Le Nôtre ;
Mais je permis l'usage et proscrivis l'excès .
M. Dubois traduit ainsi :
Sic cum vesaná levitate furentibus olim
Invidiosa suos tulit usus anglia Gallis ,
Nec puduit populi rivalis fingere mores ,
Aula , theatra , domus privatæ , denique cuncta
Isti sponte jugo collum servile dedere .
Gallia primum auctor , jam tunc ignobile mimæ
Munus agens , sua jura , suas vix noverat artes .
Mox teretis sudavit equus sub pondere servi
Gallus et Anglorum de more cucurrit agaso ;
Regum coepére in plebis consessibus artes
Jactari , et punko saturas implere coronas ;
Ipsa affectavit populares regia sensus :
Quilibet insignes phaëtontis nomine currus
Egit ovans , theiæ succos laudavit amaros ,
Indoluitque caput nigros tentare vapores .
Ipse quidem , fateor , correptus turbine moris ,
Confero dum nostris quos Anglia predicat hortos ,
Nosterio interdum potui præponere Kentum :
At justo hæc sonuit sententia sæpius ore ;
Ista licet placeant , sed stulta cavenda libido est .
Ces vers sont généralement bien tournés : je ne sais
même s'il était possible de mieux faire. Mais retrouvet-
on bien ici le tour piquant et la couleur de l'original ?
Ces trois vers , par exemple :
Quilibet insignes phaëtontis nomine currus
Egit ovans , theiæ succos laudavit amaros ,
Indoluitque caput nigros tentare vapores ,
conservent- ils bien la grâce et la vivacité de ce trait
Chacun eut ses wiskys , ses vapeurs et son thé ?
L'hexamètre renferme plus de syllabes que l'alexandrin
; cependant le latin a ici vingt vers , le français
n'en a que treize. Le traducteur est obligé d'avoir
recours à la paraphrase ; et c'est ce qui ne peut manquer
d'arriver en pareil ças. Notre langue accusée d'être
7
JANVIER 1809 . 13
si pauvre a cependant ses richesses particulières. Les
difficultés qu'éprouvent les traducteurs français à rendre
les beautés des grands orateurs , des poëtes illustres de
l'antiquité , tient plus à la dissemblance des moeurs qu'à
la prétendue stérilité de la langue des Racine et des
Boileau : et j'ose croire qu'il y a dans Boileau et dans
Racine eux-mêmes , tel passage , telle page entière
qu'Horace et Virgile eussent été bien embarrassés de
reproduire sans l'affaiblir dans leur poëtique langue.
On ne doit donc pas demander au traducteur latin .
moderne , de surmonter des difficultés qui eussent été
embarrassantes même pour les grands maîtres de l'antiquité.
Tout ce qu'on peut raisonnablement exiger ,
c'est que dans la peinture des objets dont l'expression
existe déjà dans leur langue , il rappelle quelquefois
leur pureté , leurs tours heureux , leur noble élégance.
Le traducteur de M. Delille me paraît, dans plusieurs
passages , remplir toutes ces conditions. Je vais , en les
transcrivant tous deux , en fournir quelques exemples
dans divers genres .
Le jeune papillon , échappé du tombeau ,
Qui sur les fruits naissans , qui sur les fleurs nouvelles ,
S'envole frais , brillant , épanoui comme elles ,
Jouit moins au sortir de sa triste prison ,
Que le sage au retour de la belle saison .
Homme des Champs , chant Ier :
Cernis ut exiliens effracto carcere lætus
Papilio levibus liquidum secat aëra pennis ,
Floribus insultat teneris , gemmæque micanti ,
Ipse micans , pictoque gerens in corpore flores :
Nec minor accendit sapientis corda voluptas
Spectat ubi verno rura albescentia sole .
M. Delille termine par les vers suivans , le grottesque
portrait d'un maître d'école :
Même absent , on le craint ; il voit , il entend tout :
Un invisible oiseau lui dit tout à l'oreille ,
Il sait celui qui rit , qui cause , qui sommeille ,
Qui néglige sa tâche , et quel doigt polisson
D'une adroite boulette a visé son menton .
Non loin croît le bouleau dont la verge pliante
14 MERCURE DE FRANCE ,
Est sourde aux cris plaintifs de leur voix suppliante ,
Qui , dès qu'un vent léger agite ses rameaux ,
Fait frissonner d'effroi cet essaim de marmots ,
Plus pâles , plus tremblans encor que son feuillage.
Tel , ô doux Chanonat , sur ton charmant rivage ,
J'ai vu , j'ai reconnu , j'ai touché de mes mains
Cet arbre dont s'armaient mes pédaus inhumains ,
Ce saule , mon effroi , mon bienfaiteur peut- être .
Les difficultés assez nombreuses que ce passage offrait
au traducteur , ne sont- elles pas habilement surmontées
dans ces vers élégans et faciles :
Absentem metuunt ; quippe audit cuncta , videtque ;
Olli non visus denuntiat ales in aurem
Omnia ; novit enim quis rideat , ore loquaci
Quis turbet socios , quis pensum negligat ; imò
Nec latuit digito bulla undè emissa procaci
Ipsius ad canum surrexerit improba mentum.
Non procul hinc ramos immites exerit arbor
Non ullis arbor precibus consueta moveri ,
Cujus fortè comam si ludens impulit aura ,
Continuò sibi quisque timet , clademque propinquam
Horret , pallidior virgâque trementior ipsá .
Hos, dulcis Chanonate , tuis in vallibus errans
Aspexi , hos potui manibus contingere ramos
Terribiles quondam puero , forsanque salubres .
Un morceau moins difficile à traduire , mais dont la
traduction très-heureuse ne fait pas moins d'honneur au
talent de M. Dubois , est celui du second chant où le
poëte français rappelle quels furent autrefois ses désirs
modestes et ses courtes espérances .
Hélas ! pour mes vieux jours j'attendais ces plaisirs ,
Et déjà l'espérance , au gré de mes désirs ,
De mon domaine heureux m'investissait d'avance.
Je ne possédais pas un héritage immense ;
Mais j'avais mon verger , mon bosquet , mon berceau .
Dieux ! dans quels frais sentiers serpentait mon ruisseau !
Combien je chérissais mes fleurs et mon ombrage !
Quels gras troupeaux erraient dans mon gras pâturage
Tout riait à mes yeux ; mon esprit ne rêvait
Que des meules d'épis et des ruisseaux de lait..
Trop courte illusion ! délices chimériques !
Demontriste pays les troubles politiques
JANVIER 1809. 15
M'ont laissé pour tout bien mes agrestes pipeaux.
Adieu mes fleurs ! adieu mes fruits et mes trompeaux !
Hæc egoprovectos sperabam gaudia in annos ;
Talia spondebat nimium mens credula rura.
Non immensa mei scindebant arva juvenci ;
Poma tamen paucis pendebant plurima malis ;
Frigida silva aderat , mollisque sub arbore lectus .
Purus ut illimi serpebat rivus arena !
Ut teneros læto mirabar lumine flores !
Pinguibus ut læti errabant in montibus agni!
Omnia ridebant : in somnis mente videbam
!
Surgere triticeas moles , lac currere rivis .
Delicias tristes ! heu somnia vana ! relictum est
Nil misero ! dudum patriis è finibus exul ,
Etfugiens quas torquebat discordia tædas ,
Ista cano; hæc tantum superest mihi agrestis arundo.
Flora vale ; 6 patrice Dryades ,faunique valete .
Il peut bien y avoir dans ces différens morceaux,
quelques expressions que le savant professeur n'aurait
pas employées ou construites de la même manière , s'il
eût écrit dans le siècle d'Auguste ; mais l'ensemble a de
l'élégance , les tours sont nombreux et poëtiques , les
mouvemens de l'original s'y trouvent reproduits sans
peine , et avec une souplesse qui rarement s'allie à la
fidélité .
Il me serait facile de multiplier les citations ; mais
celles qu'on vient de lire suffisent pour faire apprécier
le talent et la bonne latinité du traducteur de M. Delille
. Si un suffrage doit le flatter , c'est sur-tout celui de
son illustre modèle ; et je ne doute pas qu'il ne l'ait
obtenu . V. F.
HISTOIRE DE FRANCE , pendant le Dix-huitième
Siècle ; par M. LACRETELLE jeune.-Deux volumes
in - 8º de 860 pages .- Prix , brochés , 10 fr. , et 12 fr .
50 cent. franc de port.- A Paris , chez F. Buisson ,
libraire , rue Gilles-Coeur , nº 10 .
M. Lacretelle jeune a écrit l'histoire de la révolution
avec un talent qui lui a donné des droits à la gloire littéraire
, avec une impartialité qui lui a valu d'honora
16 MERCURE DE FRANCE ,
bles inimitiés . La révolution était l'effet terrible d'une
infinité de causes que beaucoup d'esprits se sont appliqués
à reconnaître. Quelques- unes des plus rapprochées
ont été saisies avec justesse ; mais en général les intérêts
d'individus et de classes ont influé sur ce genre de recherches
, et en ont rendu les résultats faux, incomplets,
frivoles et quelquefois ridicules. Un homme de l'ancienne
cour , qui a cru pouvoir être homme de lettres
du moment qu'il n'était plus grand seigneur , mais qui
a eu moins de bonnes fortunes au théâtre qu'à Versailles ,
expliquait la révolution par l'avantage que le chapeau
rond avait obtenu sur le chapeau à cornes. J'aime à
croire toutefois , pour l'honneur de son esprit , que cette
histoire de chapeaux n'était que symbolique , et qu'il
entendait par- là , d'une part , la suppression de l'étiquette
, de l'autre , l'introduction des principes anglais.
Quoi qu'il en soit , la révolution a eu mille causes , elle
en a eu d'évidentes et de secrètes , de prochaines et d'éloignées
. Depuis long-tems opérée dans les esprits avant
de l'être dans l'Etat , il fallait , pour en trouver les premiers
germés , remonter assez loin dans notre histoire ;
après les avoir découverts , il fallait , pour en suivre le
développement , observer la marche du gouvernement ,
des opinions et des moeurs. Le tissu des actions humaines
, l'histoire d'un homme ou d'un peuple n'est qu'une
suite de conséquences plus ou moins nécessaires , dont
l'enchaînement est plus ou moins sensible . Lorsqu'un
grand événement a lieu , les vues courtes ou obscurcies
s'arrêtent aux causes immédiates qui ne sont que des
causes occasionnelles : ces causes sont elles-mêmes des
effets . Cette filiation , dans sa marche rétrograde , pourrait
conduire l'esprit jusqu'au berceau du monde ; mais
la raison lui prescrit des bornes : on doit s'arrêter où
commence , d'une manière un peu distincte , la direction
, la tendance nouvelle que les choses ont prise pour
arriver au point d'où l'on est parti. Ainsi , quoique le
siècle de Louis XIV ait engendré la régence , et les
deux règnes qui l'ont suivie, quoique les malheurs et
même les prospérités de ce grand siècle aient certainement
influé sur les événemens qui ont succédé , l'homme
qui voudra approfondir les causes de notre révolution ,
n'étendra
JANVIER 180g . 17
1
n'étendra point ses recherches jusqu'à une époque de
puissance et de soumission où rien, dans le gouvernement
ni dans le peuple, ne faisait présager le besoin et
le désir d'un changement ; mais il portera ses regards
jusque sur la régence, et il les y arrêtera , parce que dèslors
l'affaiblissement du pouvoir , le relâchement de la
subordination et l'anéantissement de toute morale publique
et privée lui offrent les premiers symptômes de
cette maladie à laquelle le corps social devait succomber
tôt ou tard. Aucun règne n'était plus propre à développer
ces funestes semences que le règnedeLouis XV,
ce monarque inappliqué , faible , timide et lâchement
égoïste , qui ne s'est pas ménagé la moindre excuse pour
tout le mal qu'il a laissé faire , puisqu'il avait le bon
sens de s'en apercevoir et quelquefois le honteux couragė
de le dire. Plusieurs écrivains , sous son règne , ont
prédit clairement la révolution , et il ne fallait pour
eela qu'une pénétration très-ordinaire. Nul n'a eu , à
cet égard , le don de prévision plus que Louis XV luimême
, s'il est vrai qu'il ait dit , comme on le prétend :
Tout cela durera bien encore autant que moi ; mais je
ne sais pas comment mon successeur s'en tirera. Ce mot
qui était tout à fait dans son caractère et qui le peint
tout entier , ce mot est un texte dont l'histoire de son
règne est le développement et le commentaire continuel.
Un tel sujet semblait appartenir de droit au meilleu
historien de notre révolution . M. Lacretelle s'en est emparé
, et selon moi , le mérite de son ouvrage surpasse
encore les espérances qu'on en avait conçues.
L'entreprise offrait des difficultés de plus d'un genre.
Un règne sans caractère , sans physionomie , dont une
partie s'est écoulée dans les langueurs d'une paix souvent
aussi peu profitable au peuple qu'honorable pour
le gouvernement , et l'autre dans les vicissitudes de
plusieurs guerres sans but , sans utilité et sans éclat ; une
administration incertaine et imprévoyante dont les
chefs changeaient sans cesse au gré des maîtresses et des
favoris , il n'y avait pas là sans doute de quoi donner
beaucoup de vie et de couleur aux récits de l'écrivain .
On ne pouvait suppléer à l'intérêt dont la matière était
privée , que par des réflexions à la foisjustes et profondes,
B
DEPT
DE
LA
5.
cei
BIBL. UNIV,
GENT
18 MERCURE DE FRANCE ,
qu'en faisant apercevoir de tems en tems les conséquences
funestes qui devaient résulter un jour de la pasillanimité
, de l'insouciance et de l'apathie du gouvernement
; enfin , ce n'était qu'en dirigeant les regards du
lecteur vers un avenir terrible et menaçant , qu'il était
possible de lui procurer des émotions , que , vu leur petitesse
et leur insignifiance , les événemens actuels n'auraient
point fournies par eux-mêmes. En distribuant
avec art et sur-tout avec mesure les aperçus de cette
espèce , M. Lacretelle a trouvé le moyen , non-seulement
de vaincre le vice essentiel de son sujet , mais encore
de se donner quelqu'avantage sur deux écrivains
célèbres qui l'ont traité en partie , et dont la concurrence
n'était pas sans danger. Ces deux écrivains sont
Duclos et Voltaire. Celui-ci a fait un précis du siècle de
Louis XV que l'on s'accorde à regarder comme très- inférieur
au précis du siècle de Louis XIV. Sous le rapport
de l'éclat et de la noblesse du style , il semble y
avoir entre les deux ouvrages , la même distance qu'entre
les deux règnes. On ne peut pas douter que Voltaire
n'ait été gêné par mille considérations étrangères , sans
compter les préventions personnelles , en écrivant l'histoire
d'un roi sous lequel il avait passé la plus grande
partie sa vie. Il avait eu des liaisons plus ou moins
étroites avec les ministres , les généraux et même les
maîtresses de ce prince , et lorsque , sous le règne suivant
, il publiait son ouvrage , une grande partie de ces
personnages vivait encore , et la famille des autres
conservait toujours assez de crédit pour inquiéter un
historien. Du reste , l'ouvrage n'était qu'un précis assez
aride , assez déconsu ; et s'il était fort facile à un écrivain
de nos jours d'être plus véridique que Voltaire', il n'était
pas non plus malaisé d'être plus intéressant , en
donnant plus de développement aux faits de quelque
importance , et en les rangeant dans un ordre plus
propre à les faire valoir. On n'avait aucun de ces reproches
à faire à Duclos . Sa veracité naturelle s'était mise
d'autant plus à l'aise dans l'histoire de la régence et de
quelques années du règne de Louis XV , que son intention
n'était pas d'en faire part au public de son
vivant. Il est impossible d'imaginer une lecture plus
aa
0
2
1
JANVIER 1809 . 19
piquante. L'annullation du testament de Louis XIV ,
la déchéance des princes légitimés , la conspiration de
Cellamare , le système , la scandaleuse élévation de
Dubois , toutes ces choses y sont racontées avec une
vivacité entraînante et du ton de causticité le plus spirituel.
C'est sur-tout dans la peinture des personnages
que Duclos excelle : son pinceau franc , libre et même
un peu cynique , nous représente avec une admirable
vérité tous les hommes vils et corrompus qui figuraient
alors dans les conseils , dans la magistrature , dans l'église
et dans les soupers du palais Royal. Les mots effrontés
, les anecdotes scandaleuses viennent en foule
attester la ressemblance de ces divers portraits. Mais
tous ces détails et le style dont ils sont écrits , n'ont
point la dignité de l'histoire. Duclos le sentait lui-même ;
il a dit qu'il s'était moins proposé d'écrire une histoire
enforme , que de laisser des mémoires aux historiens .
Néanmoins ces mémoires , tels qu'ils sont , écrits avec
toute la liberté et tout l'agrément dont le genre est
susceptible , étaient faits pour intimider quiconque
aurait entrepris de retracer historiquement la même
époque. M. Lacretelle qui , avec ses lumières et sa modestie,
devait moins qu'un autre se dissimuler le danger,
n'a rien négligé pour l'éluder , et il est parvenu à se faire
lire avec beaucoup d'intérêt par ceux-là mêmes à qui
l'ouvrage de Duclos était le plus présent et qui en étaient
le plus charmés. En sa qualité d'historien , il a dû moins
s'étendre que Duclos sur la partie secrète des moeurs de
la cour et de la ville ; mais en revanche il a développé
davantage tout ce qui tenait à la politique extérieure et
même à l'administration du royaume ; il a eu quelquefois
sur ces objets d'autres vues , d'autres opinions fondées
sur la découverte de faits inconnus à Duclos ou
sur un examen plus approfondi de ceux qui étaient à la
connaissance de cet écrivain; enfin il a donné à sa narration
ce ton décent , noble et sévère qui convient au
ministère de l'histoire. Je ne parlerai point de l'ouvrage
de Marmontel sur la régence. On y retrouve , sans
doute , l'homme honnête et judicieux , l'écrivain élégant
et pur ; mais ce n'est , pour ainsi dire , qu'une
continuelle paraphrase de St.-Simon, dont les phrases
B 2
20 MERCURE DE FRANCE ,
ysont citées , commentées et quelquefois réfutées. D'ailleurs
, l'ordre par matières substitué à l'ordre chronologique
détruit à la fois la variété et l'unité , deux grands
principes d'intérêt dans les compositions de tout genre.
Tous les grands événemens d'un règne se croisent , s'entrelacent
, influent souvent les uns sur les autres ; l'art
de l'historien consiste à en représenter , sans confusion ,
lasimultanéité , la connexion , la dépendance réciproque.
Les offrir isolément , c'est s'affranchir sans doute d'une
grande difficulté , mais aussi c'est renoncer à un grand
avantage : il semble voir un peintre qui ayant
une grande action historique à retracer , imaginerait
de peindre , dans autant de tableaux séparés , les personnages
et leur attitude particulière , au lieu de les
placer sur une même toile , dans leur position respec
tive et au point de vue qui convient à chacun d'eux .
Au reste , Marmontel , en adoptant la division par matières
, avait pour lui un grand exemple , celui de
Voltaire dans son Essai sur les Moeurs et son Précis
du Siècle de Louis XIV. Quel que soit le mérite de ces
deux beaux ouvrages , il doit être permis de croure
qu'ils eussent gagné du côté de l'intérêt à être composés
dans la manière grande et large des historiens de
l'antiquité, c'est-à-dire , d'une seule teneur , comme la
matière historique elle-même , sans autre division que
celle de ces époques qui semblent venir , à des intervalles
presque égaux , changer la face du monde ou
d'un empire. Marmontel , dans son Histoire de la Régence
, a un tort bien plus grave encore que celui de la
forme : ce tort , plus aisé à sentir qu'à exprimer , est
une certaine pesanteur de discussion et de style , qui ,
sans donner positivement prise à la critique littéraire ,
attire au livre la plus terrible des censures , l'ennui du
lecteur. Marmontel n'était donc pas , àbeaucoup près ,
un rival à craindre comme Duclos. Nommé historiographe
de France après la mort de celui-ci , il a composé
son ouvrage pour l'acquit de sa conscience. On
savait de son tems que Duclos avait travaillé sur lamême
époque ; mais peu de personnes avaient connaissance
de ce travail. J'aime à penser que Marmontel , s'il eût
été du nombre , n'aurait point entrepris le sien.
1
4
1
JANVIER 1809 . 21
Mais enfin Marmontel et Duclos n'ont écrit que l'histoire
de la Régence , à laquelle le dernier a seulement
ajouté celle du très -court ministère de M. le Duc , quelques
pages sur celui du cardinal de Fleury , et une
Histoire des causes de la guerre de 1756. Ce n'était là
qu'une faible portion du grand sujet que M. Lacretelle
s'était proposé de traiter ; ainsi le danger de la concurrence
n'était pas tout à fait aussi considérable que
quelques personnes ont affecté de le craindre pour lui ,
et d'ailleurs il ne lui était pas possible de s'y soustraire.
Il est donc à l'abri du reproche de témérité , et quand
même il l'aurait encouru , le talent qu'il a déployé
suffirait presque pour l'en faire absoudre.
Les deux premiers volumes que vient de publier
M. Lacretelle , comprennent les événemens depuis
1709 jusqu'en 1748. Les trois autres , qui ne tarderont
point à paraître , conduiront l'ouvrage jusqu'à l'ouverture
des Etats-Généraux , époque où l'auteur s'arrête.
L'histoire de l'Assemblée constituante , qu'il se propose
de traiter bientôt dans la même forme que celles de
l'Assemblée législative , de la Convention nationale et
du Directoire exécutif , liera son Histoire du règne de
Louis XV à ce qu'il a déjà écrit de celle de la Révolution
, et la réunion de ces divers ouvrages formera
l'histoire complète du siècle qui vient de s'écouler. Je
vais jeter un coup-d'oeil sur les deux premiers volumes
publiés.
A l'exemple de Duclos , M. Lacretelle fait précéder
l'histoire de la Régence , du tableau des dernières
années du règne de Louis XIV ; mais il ne remonte pas
tout à fait aussi haut que lui dans ce règne , et il en
donne modestement pour raison qu'il aurait craint de
ne produire qu'une faible copie du brillant tableau
de Voltaire. Il se montre beaucoup plus favorable à
Louis XIV que Duclos et Marmontel. Né au commencement
du siècle et ayant traversé la Régence, le premier
avait retenu , en partie , les opinions de cette
époque où l'on détruisait , pièce à pièce , la grande
machine de gouvernement montée par Louis XIV, et où
samémoire personnelle n'était pas beaucoup plus respectée
que ses établissemens. La prévention avait sub
!
22 MERCURE DE FRANCE ,
sisté pendant long-tems encore dans toute sa force :
Marmontel qui la trouva établie , ne sut pas s'en garantir
, et il n'eut pas le bon esprit de l'abjurer dans
le tems même où il revenait un peu de cet injuste
dédain pour Boileau qu'il avait , en quelque sorte , puisé
aux mêmes sources. Aujourd'hui que nous savons à
quoi nous en tenir sur les maux cruels qu'enfantent la
faiblesse et l'oubli des bienséances dans un prince ,
nous sommes moins sévères , ou , pour mieux dire ,
plus équitables envers un monarque qui , presque toujours
, mit de la vigueur dans ses mesures de gouvernement
, et de la dignité dans sa représentation. Si le
même Duclos osa dire de Louis XI que , tout mis en
balance , c'était un roi , il est bien permis de dire maintenant
de Louis XIV que , tout mis en balance , c'était
un grand roi. Ceux qui ne sont point éblouis de ses
tems de prospérité et qui vont mêmey chercher le sujet
de leurs plus vifs reproches , conviennent du moins
qu'il fut véritablement grand dans ses malheurs. Ne
recevant de ses généraux et de ses ambassadeurs que
des nouvelles accablantes , voyant la mort frapper , à
coups pressés , autour de son trône , et craignant même
d'avoir à punir comme un crime , dans un des membres
de sa famille , le malheur qui le privait successivement
de tous les autres , il souffrit avec une noble
résignation , il supporta avec un courage vraiment
héroïque ces infortunes si diverses et si multipliées.
Ses derniers momens furent dignes de ses dernières
années . M. Lacretelle a fait des uns et des autres un
récit noble et touchant , qu'il termine par ce trait aussi
profond que juste , sur l'indécente joie que le peuple
fit éclater aux obsèques de Louis XIV : <<<La monar-
>> chie avait déjà reçu quelque atteinte le jour où le
>> deuil d'un tel monarque fut insulté. >>>
Cet esprit d'équité historique , fondé sur l'expérience
de nos malheurs et la connaissance des fautes qui les
ont causés , ce même sentiment qui a porté M. Lacretellé
à venger la mémoire de Louis XIV des attaques.
inconsidérées de quelques écrivains , a dù nécessairement
le rendre plus sévère pour la Régence , que ne
l'ont été les détracteurs du règne précédent. Il ne faut
JANVIER 1809. 25
point se le dissimuler; jusqu'ici les histoires de la Régence
ont été écrites avec les Mémoires de Saint-
Simon , et elles sont plus ou moins imprégnées des
passions de ce personnage singulier , sans cesse dominé
par ses affections , ses ressentimens et les intérêts de sa
vanité , et dupe lui-même des suggestions de son
humeur ou de son égoïsme , au point de se croire
constamment le champion de la vérité et du bon droit ,
lorsqu'il ne fait qu'obéir aux mouvemens de la plus
révoltante partialité. Saint- Simon était rempli d'honneur
et de franchise ; il voulait être vrai , et il
l'était en ce sens qu'il ne disait ni n'écrivait jamais
autre chose que ce qu'il pensait ; mais sa pensée était
tellement subordonnée à sa passion , qu'on peut dire
qu'en lui c'était presque toujours une seule et même
chose. Il haïssait Louis XIV et ne pouvait s'empêcher
de l'estimer : il aimait le Régent et ne pouvait parvenir
à l'estimer. Doublement sévère envers Louis XIV par
aversion pour lui et par affection pour le Régent , il
relève les moindres torts de l'un avec dix fois plus
d'amertume qu'il n'en met à raconter les fautes les plus
graves de l'autre , et il pense fermement être juste
envers tous les deux. Sa partialité véritablement contagieuse
a infecté les écrits de tous ceux qui ont fait
usage de ses mémoires , quelques efforts qu'ils aient faits
pour s'en préserver. M. Lacretelle n'a point payé ce
tribut ; il a tout pesé au poids du sanctuaire , et il a été
juste envers le Régent comme la postérité doit l'être, en
ne lui reconnaissant tant de qualités précieuses et brillantes
, que pour lui reprocher plus sévèrement de ne
s'en être point servi ou d'en avoir fait un détestable
usage. Voici quelles étaient ses dispositions et ses principes
lorsqu'il se préparait à retracer l'administration
de ce prince : << Avant la révolution , dit-il , l'on ne
>> parlait qu'avec gaîté de la régence du duc d'Orléans ;
>> on rappelait volontiers cette époque de liberté ,
>>d'insouciance et de folie. Aujourd'hui nous la jugeons
>>plus rigoureusement ; nous croyons devoir accuser
>>des maux que nous avons soufferts à la fin du dix-
>>>huitième siècle , la licence qui en déshonora le com-
>> mencement. On n'excuserait plus l'écrivain qui pa-
:
24 MERCURE DE FRANCE ,
>> raîtrait s'amuser du récit de désordres dont la suite.
>> a été sifuneste. D'un autre côté, rien n'est plus suspect
>> que l'indignation qui exagère le scandale sous pré-
>> texte de le poursuivre sans pitié. L'histoire ne doit
>> point être composée sur les matériaux fournis par les
>> libelles. Je ne présenterai que dans des résultats géné-
>> raux les faits relatifs aux moeurs privées . On a peut-
>> être trop oublié les points de vue plus importans
>> qu'offre la régence sous des rapports de politique et
>> d'administration. Je tâcherai de les exposer avec
>> clarté. >> C'est par la lecture de l'ouvrage même qu'il
faut s'assurer à quel point l'auteur s'est montré fidèle
à la doctrine qu'il vient d'établir et aux engagemens
qu'il vient de contracter. Il a prouvé , ce me semble ,
qu'on pouvait faire un tableau très-attachant de la
régence et des désordres de tout genre qui l'ont signalée
, sans avoir recours à ces peintures complaisamment
détaillées , dont le scandale est mal couvert
par quelques réflexions morales ou quelques traits
d'humeur satirique. L'historien ne doit jamais imiter
la licence de Pétrone , dût-il y mêler quelquefois la
vertueuse indignation de Tacite. Le régent meurt de
ses débauches ; M. Lacretelle fait cette observation :
<<Trois êtres qui avaient contribué à répandre la plus
>> vaste corruption , le duc d'Orléans , sa fille la du-
>> chesse de Berri , le cardinal Dubois , avaient été
>> ainsi précipités dans la tombe par leurs excès. La
>> régence finissait comme finit quelquefois une longue
>> orgie , par la mort de ceux qui en ont poussé le
>>plus loin les plaisirs effrénés. » Ce simple résumé supplée
à beaucoup de descriptions et d'anecdotes.
Le court ministère de M. le duc n'est véritablement
remarquable que par le mariage de Louis XV avec
la vertueuse mais insignifiante Marie Leczinska , et surtout
par la patience cauteleuse et pateline , avec laquelle
le septuagénaire Fleury attendait qu'il fût tems pour
lui d'exercer le pouvoir , à un âge où l'on n'a plus
guère à attendre que la mort, Ce fut à soixante-treize
ans qu'il parvint à ce ministère qui en dura plus de
seize. Ce ministère , dans sa première partie , fut paisible
et presque léthargique; la fin en fut légèrement
3
I
" JANVIER 1809 . 25 .....
agitée par deux guerres entreprises contre le gré du
ministre , qui ne les aurait pas conduites avec beaucoup
plus de suite et de vigueur , quand même il en eût
été le véritable moteur. C'était-là , comme dirait un artiste
, avoir à peindre une nature assez pauvre. M.
Lacretelle lui-même en fait la remarque en ces termes :
<<J'aurai peu de chose à dire sur l'administration du
>> cardinal de Fleury. Le bien qu'il fit ne fut pas sans
» mélange de maux , et d'ailleurs fut passager. Le génie
>> seul donne de la stabilité aux institutions. Le cardinal
>> de Fleury n'eut que de la sagesse ; et , pour res-
>> treindre encore ce mot, il n'eut que la sagesse d'un ,
>> vieillard. S'il peut être proposé comme un modèle
>> d'économie et de désintéressement , deux qualités dont
>> la réunion est rare chez les hommes d'Etat , aucune
>> de ses mesures n'a le caractère de grandeur ou de
>> vaste utilité qui appelle l'attention de l'historien . >>><<
On ne peut rien dire de mieux pour prouver à la fois
qu'on a une matière ingrate à traiter et qu'on a tout
le talent nécessaire pour la traiter avec plus d'intérêt
qu'elle ne semble en promettre.
J
Le long récit de la guerre contre l'Autriche pour l'élection
d'un empereur , laisse un peu languir l'attention
, malgré tout l'art que l'historien a mis à en faire
ressortir les parties brillantes , et à en couper la fatigante
continuité par le détail de quelques intrigues:
galantes et de quelques tracasseries de cour qui n'avaient,
que trop d'influence sur le sort du royaume et des armées.
Je voudrais qu'il eût été possible de serrer davantage
ce récit , sans en supprimer aucune circonstance
essentielle , et sans manquer aux proportions dans lesquelles
le reste de l'ouvrage a été fait.
Les portraits que M. Lacretelle a répandus dans son
histoire avec une libéralité que je suis loin de lui repro- ,
cher , m'ont paru , en général , aussi ressemblans que
bien peints . Il en est un cependant dont les traits.
n'ont peut- être pas toute la vérité désirable ; c'est celui
de Massillon. L'auteur le représente comme un
pieux solitaire qui avait presque deviné le monde dans :
sa retraite ; et ailleurs , pour le justifier un peu d'avoir
assisté Dubois dans son sacre ; il prétend que l'isole-
"
26 MERCURE DE FRANCE,
ment où il vivait , avait pu lui permettre d'ignorer des
scandales dont les évéques de cour n'étaient que trop
instruits . Je ne conteste point à Massillon sa piété ; mais
il n'était point un solitaire : la discipline de la congrégation
de l'Oratoire , à laquelle il appartenait , ne
lui défendait nullement de voir la société , et ses sermons
prouvent de reste qu'il l'avait observée avec
soin. Il n'était sur-tout pas assez étranger aux affaires
de ce monde, pour ignorer la scandaleuse conduite de
Dubois; il en connaissait du moins tout autant qu'il en
fallait pour juger que Dubois était indigne de l'épiscopat.
Son apologie fondée sur son ignorance, ne me
paraît donc pas solide , quoique Duclos ait allégué
positivement la même excuse que M. Lacretelle , et
je crois que l'un et l'autre aurait dû s'en tenir au
motif de la réconnaissance que Massillon devait au
régent.
Je reprendrais encore dans M. Lacretelle , cette
phrase sur Muhe de Châteauroux : « Sans la fermeté
>> du gouverneur de Metz , on aurait peut-être lapidé
>> celle qui n'avait voulu inspirer de l'amour au roi
>>-que pour l'arracher à la mollesse. » Ce trait passe la
mesure. On peut savoir quelque gré à Mme de Châteauroux
d'avoir inspiré au roi une résolution qui sembla le
faire sortir un moment de sa nullité naturelle ; mais c'est
aussi lui faire trop d'honneur ou plutôt prêter à son
déshonneur des couleurs trop favorables , que de croire
qu'elle ait brigué tout exprès pour cela une place occupée
avant elle par ses deux soeurs , dont l'une venait
de périr misérablement, et dont l'autre expiait sa faute
par toutes les austérités de la pénitence.
Je ne dirai plus qu'un mot de l'ouvrage de M. Lacretelle.
J'en ai trouvé le style excellent , tout à fait
exempt de tournures ambitieuses ou recherchées , d'obs
curité , de vague et de néologisme . Quelques traces
légères et peu nombreuses de ces différens défauts se
laissaient apercevoir dans ses Précis historiques de la
Révolution , où à la vérité il était peut-être plus dif
ficile qu'ailleurs de s'en garantir. C'est la preuve d'un
bienbon esprit , que de s'en être guéri si vite,et si
radicalement.
AUGER.
JANVIER 180g. 27
LA DILIGENCE PHILOSOPHIQUE, ou le Moraliste
champenois.
Utile dulci.
par M. THOMASSIN DE MONTBEL.-A Paris , chez
Léopold Collin , libraire , rue Gilles -Coeur , n° 6 .
La gaîté n'est assurément pas le moindre des présens
que le ciel ait pu faire à l'homme ; c'est une ivresse sans
cause , une enfance sans terme , une joie toujours renaissante
de son propre fonds, qui dispenserait le sort de rien
faire de plus pour notre félicité : elle voit comme il lui
plaît ; elle ne voit que ce qui lui plaît ; elle s'amuse , elle
amuse de tout , ne fait cas de rien, donne à son gré de
l'importance aux bagatelles , ou de la futilité aux choses
les plus sérieuses , regarde tout d'un oeil malin , montre
tout d'un doigt moqueur , ne s'inquiète de rien , nes'offense
de rien , ne hait rien , et semble occupée sans
cesse à passer le niveau sur les choses humaines. Tout
lui est égal puisqu'elle rit de tout ; elle se sert à ellemême
d'aliment ; elle jouit avant de désirer , et n'a pour
ainsi dire pas besoin de bonheur pour être heureuse.
Ceque la raison met en maxime , elle le traduit en saillies
; elle n'écoute jamais la sagesse , mais souvent elle la
suit sans s'en douter , et ressemble à la philosophie
comme un enfant à un homme : mais , de tous les enfans
, c'est celui qui a le plus besoin de lisières , il ne sait
pas où il va , et ses jeux bien souvent sont funestes. La
gaîté , en nous montrant les ridicules des autres , ne voit
pas ses défauts ; elle ne sait pas que lorsqu'on la laisse
en toute liberté, elle peut tout déranger, tout renverser,
tout confondre , et qu'aussi aimable qu'Armide , elle est
en même tems aussi redoutable. On peut s'en rapporter
là-dessus à tel qui en a connu le charme et le danger ;
elle finirait tôt ou tard par émousser la sensibilité , par
la miner et par substituer le vain plaisir du rire au don
sacré des larmes , suivant l'expression d'une muse anglaise.
Autant d'atteintes portées à nos biens les plus
précieux , la douce compassion , l'amitié, l'honneur , la
vertu ! et c'est ainsi que, tout en riant, tout en chantant
, tout en nous flattant , tout en nous divertissant ,
28 MERCURE DE FRANCE,
elle nous enlèverait des trésors qu'elle remplacerait par
des jouets . Sachons done , non pas la bannir absolument
(car que deviendrions-nous sans elle ? ) , mais la
contenir dans de justes bornes , qu'elle soit chez nous
seulement le fou de la cour , et qu'elle ne prenne point
place au conseil.
La gaîté même , ( puisque nous sommes sur son chapitre
, etque le petit livre que nous avons sous les yeux
nous invite à nous en occuper) la gaîté , dis-je , a tout
comme un autre ses petits intérêts à soigner ; elle doit
sentir par elle-même qu'il entre presque toujours un
peu de moquerie dans le rire qu'elle excite et que le
sourire est plus flatteur ; elle doit apprendre que plus
retenue elle en a plus de grâce ; enfin , avec l'air de n'écouter
que son caprice, elle doit en seeret consulter
la raison , et lui obéir comme la danse à la mesure.
La gaîté , par exemple , ne sait pas combien de tort
elle se fait souvent en s'annonçant trop vite , et qu'un
titre bizarre avertit quelquefois le lecteur de ne pas
ouvrir le livre ; on y a été si souvent trompé ! Il en est
comme dans la fable de La Fontaine , où à propos de la
diversité dont le léopard se vante, le singe dit :
- Mon voisin léopard l'a sur soi seulement.
Une autre attention , lorsqu'on veut faire partager sa
gaîté à ses lecteurs , c'est de prendre autant qu'il se
peut des formes nouvelles , et d'éviter celles qui ont déjà
fait leur effet. L'auteur de la Diligence Philosophique
hous entend de reste , et malgré l'esprit , le talent , la
vérité , l'originalité même qui nous ont frappés à plus
d'une reprise dans le cours de son ouvrage , il aurait
bien fait de choisir un cadre qui rappelât moins l'ingénieux
Stern et ses trop nombreux imitateurs. Quoiqu'il
en soit , la bonne intention , jointe à la bonne humeur,
font tout passer ; et bien que le titre du livre nous ait
prévenus peut-être un peu trop défavorablement , nous
avons souvent été forcés , par le livre même , de nous
accuser de prévention.
Le projet de l'auteur est de faire passer tous les états
toutes les professions , tous les travers , tous les ridicules,
tous les préjugés en revue. La bibliothèque impériale
JANVIER 1809. 29
lui offrirait à peine assez d'espace , et ilse contente pour
cela de deux minces brochures in- 18 imprimées en assez
gros ceractères. Il a donc besoin de beaucoup de rapidité
, et ce qu'ila trouvé de mieux pour arriver à son
but , c'est ladiligence. En effet , tous les âges , tous les
états , tous les caractères y trouvent place ; et comme
par la nature même des choses , ils y sont en contact ,
ils ne tarderont pas a entrer en conversation ; et nous les
verrons bientôt aux prises. Jeunes gens , vieillards , médecins
, poëtes , mathématiciens , coquettes , jusqu'à un
philosophe pourront s'y trouver et seront autant de
comédiens ambulans qui joueront à tout propos des
scènes impromptues. Quand on aura tiré d'un personnage
tout ce qu'on en voulait , on pourra le déposer à la
couchée à la dînée d'après , on en trouvera facilement
un tout neuf, et ce qui fera plus d'honneur à l'éerivain,
c'est qu'on arrivera sans ennui. Vu le nombre
et lavariétédes objets,etd'aprèsle peude tems que l'auteur
est forcé de donner à chacun , on ne doit pas s'attendre
à des tableaux soigneusement terminés ; ce ne sont pour
la plupart que de simples croquis , mais qui tous attes
tent qu'ils ont été pris sur place , d'après les choses
et les personnes. Cependant , en louant le talent et la
facilité de M. de Montbel , on trouvera quelquefois qu'il
écrit un peu trop servilement sous la dictée de
ses voyageurs , qu'il leur passe un peu trop de libertés
dans leurs discours , qu'il leur laisse un peu trop exer
cer leur malice sur des personnages connus dans la société
, auxquels on devrait du moins faire grâce de leur
nom; qu'il use trop fréquemment du droit presque
tombé en désuétude , d'interpeller son lecteur ; enfin, que
parmi beaucoup de traits amusans , il en recueille quelques-
uns qu'il aurait aussi bien fait de laisser dans les
chemins .
Ces défauts bien aisés à faire disparaître, n'empêchent
pas que le livre n'ait de l'agrément et même de l'utilité,
et l'auteur n'eût-il que sa gaîté pour lui , c'en est assez
pour moins craindre la critique.
3
Mon oncle a ri , mon oncle est désarmé.
Nous terminerons ce peu d'observations par un petit
;
50 MERCURE DE FRANCE ,
dialogue entre la compagnie de la diligence et un nouveau
venu qu'on rencontré à Bar-sur-Ornain.
<<Un homme pâle , vêtu de noir , prit place à nos
>> côtés ; et jugeant d'après la conversation , que la
>> diligence renfermait beaucoup d'étrangers , il offrit
>> ses petits services en ces termes : Je suis traducteur ,
>> Messieurs , je connais par principes les langues fran-
>> çaise , anglaise , italienne , allemande ; si quelqu'un
>> de vous , comme je le soupçonne , a quelque roman
>> à traduire , qu'il dispose de mes petits services.....
>>- Vous n'avez donc jamais fait que traduire ?dit le
>>poëte. Vous ne sentites donc jamais ces grandes idées ,
>> ces élans poëtiques , ces écarts d'imagination qui ca-
>> ractérisent les vrais poëtes ?
>> - Jamais , dit le traducteur , je traduis par état , et
>> je suis aussi froid en dépeignant les transports brûlans
>> de l'amour qu'en parlant des nuits de la zône gla-
>> ciale.
>> - Il n'appartient point à un traducteur de s'enthou-
>> siasmer , reprit le philosophe ; comme il ne brille
>> que par l'esprit des autres , il doit être froid , métho-
>> dique , et ne jamais s'abandonner à des saillies , à des
>> écarts d'imagination qui ne sont point dans l'ori-
>> ginal. Les traducteurs sont les courtiers de la littéra-
>> ture ; ils vivent , parce que d'autres sont écrivains
>> comme les courtiers , parce que d'autres sont mar-
>> chands .
LE SUISSE AU TRADUCTEUR.
>> Avez vous des tradnctions entiérement achevées ?
>> Oui , dit celui-ci ; j'ai quelques ouvrages anglais .
>> J'achèterai à la livre , dit le commerçant Suisse , et
>>> le traducteur vendit à la livre , comme nous le ver-
>> rons dans le chapitre suivant.

LE TRADUCTEUR.
• •
>> Les douze livres pour 60 francs ! marché fait.
>> O misère. Passons à ma traductions de Viéland.
LE SUISSE.
>> Combien pèse-t-elle ?
JANVIER 1809. 31
LE TRADUCTEUR.
>>> Trois livres et demie .
LE SUISSE.
>> Combien la livre ?
1
LE TRADUCTEUR .
>> Cent vingt-cinq francs .
>> Je prends l'ouvrage tel qu'il est , s'écria le poëte,
>>j'ai toujours fait cas de Viéland.
LE TRADUCTEUR .

>> J'ai fait aussi , Messieurs , une nouvelle traduction.
>> des OEuvres de Cervantes , je la crois plus pure et
>> plus correcte que toutes les autres . ,
>> Combien pèse-t-elle , dit l'Espagnol , et combien la
>> livre ?
LE TRADUCTEUR .
>> Quatre livres , à 200 francs , forment un total de
>> 800 francs .
>> Je les prends , dit l'Espagnol.
>> J'ai traduit en français les OEuvres de Pope.
>>Combien la livre ? dirent ensemble le Philosophe
>> et l'Anglais.
>>Deux livres , à 600 francs chacune , total : 1200 fr.,
>> dit le traducteur.
>>Je les prends , dit l'anglais. Le pauvre moraliste ne
>>put atteindre a un tel prix , et l'Anglais eut l'avan-
>> tage : c'était le seul qu'il pût avoir sur le philosophe.

LE TRADUCTEUR.
>> J'ai traduit l'Aretin.
>> Vous avez souillé votre plume , s'écria le Philo-
>> sophe.
>>Je prends la traduction , dit l'Italien .
>>Vous voulez donc , dit le poëte , dépraver 'votre
>> esprit et votre coeur ?
>>>Le mal est fait , dit le Philosophe : on n'attend pas
>> si long-tems dans le pays de Monsieur .
>> On arriva à Châlons , le Traducteur ouvrit sa
>>malle et livra aux voyageurs les ouvrages vendus.
32 MERCURE DE FRANCE ,
>>N'avez-vous point de copies par devers vous ? lui
>> dit le Philosophe , car nous avons acheté les origi-
» naux.
>> Non , sur mon honneur , dit celui-ci. Puis , l'ar-
>> gent reçu : en vérité , Messieurs , j'aime beaucoup
>> mieux que vous ayez ces ouvrages que moi ; ils m'em-
>> barrassaient ført dans ma route , et je vous avouerai
>> franchement qu'à peine sais-je les premiers élémens
>>des langues dans lesquelles j'ai puisé mes traductions.
>>> On voulut l'arrêter ; mais il s'échappa et se cacha
>> dans la ville. Défiez- vous des traducteurs et des tra-
>>> ductions . »
. Ce traducteur n'était surement ni le Virgile , ni
l'Ovide français . BOUFFLERS .
VARIÉTÉS .
L'OPÉRA de la Vestale a été représenté avec le plus grand
succès sur les théâtres de Bordeaux et de Marseille : l'Indicateur
, journal qui paraît à Bordeaux , donne des détails
sur la première représentation dans cette ville de ce bel
opéra , et rend compte de la vive impression qu'il a faite
sur les spectateurs ; ce poëme et la musique y ont été
également appréciés ; comme nous aimons à répéter les
éloges mérités , nous transcrivons ici quelques passages de
l'article que nous avons sous les yeux .
« La Vestale , opéra en trois actes , vient de paraître sur la
» scène de Bordeaux , et d'y obtenir tout le succès dû au rare
» mérite du poëmé et à la beauté de la musique . Depuis
>> long-tems aucun ouvrage de ce genre n'avait produit dans
>> la capitale une aussi juste admiration. Au lieu de s'user par
» une année entière d'applaudissemens , il semble que cet
>> opéra n'ait fait que gagner l'opinion publique; vu plus
>> souvent , apprécié avec plus de soin, il n'en a paru que
>> plus digne d'éloges , il est sorti avec gloire des épreuves
>> qui sont l'écueil de la médiocrité, et la durée comme l'una-
>> nimité des suffrages ont fixé son rang parmi les chefs-
» d'oeuvre .
« L'auteur des paroles a reçu les félicitations de tous les
» hommes de lettres et des connaisseurs que l'envie n'em-
>> pêche pas d'admirer les talens ; et en faisant imprimer sa
>> pièce , il a obtenu la permission de la dédier à l'auguste
>> protectrice
JANVIER 1809. 33
1
>>protectrice des arts , à S. M. l'Impératrice et Reine. Déjà
>> connu par des productions très-estimables , M. Spontini
> regarde lui-même , celle-ci comme le véritable fondement
>>de sa réputation actuelle , et la France le compte aujour-
>>d'hui parmi les dignes émules des Orphées qui ont fait le
>>plus d'honneur à l'Italie .
:
Peu d'opéra sont écrits avec autant de noblesse et
>> d'élégance , et présentent des tableaux aussi touchans , >> un intérêt aussi vif : la musique embellit encore ce » роёте » .
Ces éloges paraîtront d'autant plus flatteurs à MM. de
Jouy et Spontini , que certainement ils n'ont pas été
mendiés pár eux , et que la province ne se fait pas toujours
une loi de sanctionner les décisions de la capitale. B.
1
INSTITUT DE FRANCE.
La classe des Sciences mathématiques et physiques a
tenu une séance publique.
Cette séance a été présidée par M. de Bougainville. Elle a
été fort intéressante pour ceux qui aiment une instruction
solide , présentée avec netteté , avec précision , et quand la
matière en est susceptible , avec élégance. Le mémoire sur
la navigation des anciens , par M. Buache , présente des
vues nouvelles , fondées sur une très-sage critique. Le mémoire
de M. Ramond , sur le nivellement des plaines par le
baromètre , est moins à la portée du commun des lecteurs
par son objet , mais l'auteur a su y attacher l'attention par
l'art qui lui est propre , de rendre avec une élégante précision
des détails scientifiques , en eux-mêmes arides ou abstraits
. M. Cuvier , dans les éloges de M. Lassus et de M. Ventenat,
a montré , comme dans tous ses éloges , tout ce qu'un
esprit fin , étendu et profond peut trouver de ressources pour
agrandir et animer un sujet qui , par lui-même , offre peu
d'intérêt et de variété. Il parle toujours de la science qu'il
traite en homme supérieur , et s'exprime en écrivain consommé
. L'éloge de M. Berthoud, par M. de Lambre , est
écrit avec la clarté et l'élégante simplicité qui distinguent
tous les écrits de ce célèbre et modeste savant. La vie de
M. Berthoud , ne lui offrait pas un trait digne d'attirer l'attention
, et ses travaux en horlogeric n'offraient que des
détails peu intéressans , peu intelligibles , même pour la
plupart des auditeurs ; mais M. de Lambre , comme tous les
esprits supérieurs , s'est élevé au-dessns de son sujet , et par
C
DEPT
DE
LA
5.09
cen
54 MERCURE DE FRANCE ,
des vues générales , aussi nettement exposées que profondément
conçues, il a su captiver l'attention et même répandre
de l'intérêt sur un sujet qui en promettait si peu.
Prix de Mathématiques .
La classe des sciences avait proposé pour sujet d'un prix double qu'elle
devait distribuer dans sa séance du 2 janvier 1809 , la théorie des perturbations
de la planète Pallas , découverte par M. Olbers , ou en général
la théorie des planètes dont l'exendticité et l'inclinaison sont trop
considérables pour qu'on en puisse calculer les perturbations assez exactement
par les méthodes connues . Pour se borner, dans un sujet si difficile
, à ce qui était indispensable , on n'exigeait que des formules analytiques
, mais disposées de manière qu'un calculateur intelligent pût les
appliquer sûrement et sans s'égarer, soit à la planète Pallas , soit à toute
autre déjà découverte ou qu'on pourrait découvrir par la suite .
Malgré ces restrictions , la classe n'a reçu aucun Mémoire ; et , si l'on
considère la dificulté du problême, on sentira qu'on ne doit pas s'en
étonner. Mais comme la question proposée est du plus grand intérêt
pourla théorie des perturbations planétaires, et qu'il est à présumer que
le tems , plus que la volonté , aura manqué aux géomètres capables de
traiter cette question , la classe croit devoir la présenter de nouveau
pour le sujet du prix qu'elle doit distribuer dans sa séance publique de
janvier 1811 .
Le prix sera double , c'est-à-dire une médaille de la valeur de
6000 fr .
Les ouvrages ne seront reçus que jusqu'au 1er octobre 1810 ; ce terme
estde rigueur..
Prix astronomique . Médaillefondée par M. de Lalande .
Le célèbre fondateur , en destinant sa médaille à l'auteur de l'observation
la plus neuve et la plus curieuse , s'était bien attendu qu'on ne
pourrait l'appliquer tous les ans à des découvertes aussi brillantes que
celles des planètes aperçues par MM. Piazzi , Olbers et Harding ; aussi
a-t-il désiré qu'à défaut d'observations aussi intéressantes , la médaille
fût donnée à l'auteur du meilleur mémoire sur quelque matière astronomique
, et à défaut de mémoire pareil , il a exprimé le voeu que cette
récompense pût être accordée à un élève qui aurait montré du zèle , de
la constance , et l'intention de se vouer à l'astronomie .
La classe des sciences mathématiques et physiques de l'Institut , qui
n'avait a couronner cette année ni planète nouvellement découverte , ni
mémoire d'un grand intérêt , a cru devoir profiter de la faculté de dé
cerner la médaille à titre d'encouragement. Dans ce genre elle n'avait
que l'embarras du choix.
La médaille pouvait être adjugée à M. Arago , qui , assistant et suppléantde
M. Bouvard , dans le cours non interrompu d'observations qui
10
L
et
JANVIER 1809 . 55
1
se font journellement à l'Observatoire impérial , a été envoyé avec
M. Bioten Espagne , où il a mesuré , soit seul , soit en la compagnie de
M. Biot , la hauteur du pôle , les azimuts , la longueur du pendule , de
grands triangles , et exécuté avec succès les opérations les plus délicates
de l'astronomie .
Ce jeune savant , fait prisonnier dans le cours de ses travaux , échappé
deMayorque et réfugié à Alger , a été capturé par un vaisseau espagnol
au moment où il revenait en France sur un bâtiment algérien , et conduit
prisonnier à Palamos , tout auprès de Roses , où l'on espère , sans
en avoir l'assurance , qu'il aura pu être délivré par les armes victorieuses
des Français.
soit
Son concurrent était M. Mathieu , qui , au commencement des opérations
d'Espagne , l'a remplacé à l'Observatoire , et qui depuis envoyé à
Bordeaux , à Figeac , à Clermont , a mesuré en ces trois stations
seul , soit avec M. Biot la longueur du pendule , et qui inaintenant est
occupé à Dunkerque à des mesures pareilles , et à d'autres observations
importantes.
Pour se décider, la classe a considéré que M. Arago venait de recevoir
, il y a quelques mois , une récompense plus solide et plus durable
par sa nomination à la place d'adjoint au bureau des longitudes . Elle a
donc adjugé la médaille à M. Mathieu pour récompense de ses observations
et de ses calculs , et pour l'engager à réaliser les espérances qu'il a
données.
Prixproposé au concours pour l'année 1811 .
L'histoire naturelle des animaux a reçu dans ces derniers tems , de
l'anatomie comparée , des lumières précieuses qui ont singulièrement
perfectionné les méthodes zoologiques , sur-tout depuis que l'on est par.
venu àreconnaître et à décrire les principaux organes dans plusieurs familles
dont l'économie était presqu'entiérement ignorée au milieu du
dernier siècle. La classe croit donc rendre service à la science , en indiquant
aux anatomistes les ordres ou les genres sur lesquels il importerait
d'avoir des renseignemens ultérieurs , et elle choisit pour le sujet du prix
de physique qu'elle doit proposer dans sa séance publique du 28 janvier
1800, la question suivante.
Rechercher s'il existe une circulation dans les animaux connus
sous les noms d'Asteries ou étoiles de mer , d'Echinus , oursins ou hé
rissons de mer, d'Holothuries ou priates de mer , et, dans le cas où
elle existerait , en décrire la marche et les organes...
Cette description devra être accompagnée d'observations faités sur des
animaux vivans , et embrasser les vaisseaux des organes respiratoires ,
s'il y en a de particuliers , aussi bien que ceux de la grande circulation .
Il sera bon aussi d'examiner l'effet chimique de la respiration sur l'eau
et sur l'air; mais cette dernière condition n'est pas de rigueur.
Onne demandeque l'examen d'une espèce dans chacune des trois fa
C2
36 MERCURE DE FRANCE ,
milles; mais on exige qu'il soit approfondi et accompagnéde dessing
tels que la classe puisse en faire vérifier facilement les principaux
détails.
Le prix sera de la valeur de 3000 francs .
Le terme du concours est fixé au 1er octobre 1810.
Le résultat en sera publié le premier lundi de janvier 1811 .
Les mémoires devront être adressés , francs de port , au secrétariat dé
l'Institut , avant le terme prescrit , et porter chacun une épigraphe ou
devise qui sera répétée , avec le nom de l'auteur , dans un billet cacheté
joint au mémoire.
Avis relatif au prix sur la phosphorescence
4
رد
La classe avait proposé un prix pour des recherches sur les causes des
diverses sortes de phosphorescence , et le terme du concours ayant été
fixé au 1er octobre 1808 , elle devait publier son jugement le 2 janvier
1809; mais les Mémoires qui lui sont parvenus se sont trouvés si étendus,
et contiennent des expériences si nombreuses , que l'espace de
trois mois n'a pas suffi aux commissaires , qui avaient encore d'autres
occupations, pour vérifier toutes celles de ces expériences qui avait besoin
de l'être : en conséquence la classe prévient les concurrens qu'elle ajourne
son jugement jusqu'au 1er d'avril 1809 , le concours restant d'ailleurs
fermé comme il l'est depuis le 1er octobre .
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
:
ALLEMAGNE.-Augsbourg, 26 décembre. Un voyageur,
parti de Constantinople le 17 septembre , assure que ce jour
là plusieurs quartiers de cette capitale étaient encore en feu ,
etque les scènes de meurtre et de pillage n'avaient point discontinué.
Les routes étaient tellement encombrées par les
nombreux corps de seymens qui marchent sur Constanti
que ce voyageur a été contraint de s'arrêter troiş
nople jours àa Andinople. Il a confirmé ce qu'on avait dit de la
tranquillité maintenue, comme par miracle , dans le seul faubourg de Péra. Néanmoins des bruits, dont la source est
inconnue , donnent de vives inquiétudes sur le sort des am- bassadeurs et des francs qui l'habitent. On prétend qu'un
corps de 20,000 seymens s'est porté à Péra et a massacré un
grand nombre de chrétiens .
D'un autre côté , il se répand que le parti des janissaires a
reçu des renforts de l'Asie , et que deux pachas de cette contrée
ont réuni leurs troupes à cette milice. Il est toutefois
0
JANVIER 1809 . 37
impossible , faute de nouvelles directes et authentiques , de
rien préjuger sur l'issue de la lutte entre les janissaires et les
seymens , dont la dernière révolution paraît n'avoir été que
lesignal.
ANGLETERRE. - Londres , 23 novembre. - Le prince
Léopolddoit partir incessamment de Gibraltar pour Palerme.
Il était venu en Espagne , il y a deux mois , dans la persuasion
que les Espagnols , pendant la captivité de leur roi , seraient
jaloux d'avoir à la tête de la régence un prince du sang; mais
ils ont agi beaucoup plus sagement , en formant une Junte
suprême des députés des Juntes provinciales.
Les papiers espagnols , loin de confirmer les bruits de la
reprise de Bilbao par les Espagnols , nous apportent la nouvelle
de l'entrée des Français à Burgos.
Des nouvelles de Salamanque , du 12 novembre , portent
Parmée des Espagnols à 511,779 hommes; savoir : Armée de
Navarre et de Biscaye , 195,100 ; idem de Catalogne , 94,670 ;
troupes anglaises , 40,000 ; idem prêtes à entrer en campagne
à la fin de l'année , 329,779; réserve , 182,000. - Total ,
$41,549 (1).
Du 26 novembre . Sur les affaires d'Espagne. - La
responsabilité qui pèse sur nos ministres , est telle que tout
homme qui a la conscience de ses devoirs, ou quelques
craintes de la honte , en serait accablé . Ils ont négligé les
occasions qui se sont offertes d'élever une digue permanente
contre ce torrent de conquêtes qui a envahi l'Europe , du
Bosphore de Thrace aux colonnes d'Hercule , de la Baltique
à la Méditerranée. Mais ils supportent l'indignation publique
avec une apathie qu'on ne peut comparer qu'à leur indolence
dans l'accomplissement de leurs devoirs. Ils ont passé l'été à
ne rien faire , ou à faire ce qu'il eût mieux valu ne pas faire ,
et ils passeront l'hiver à louer leur inactivité , à pallier leur
aveuglement. Chacun avoue que l'esprit d'opposition qui
s'est manifesté dans la nation espagnole , eût pu s'accroître
encore par l'énergie de notre gouvernement , qu'il aurait été
lacause de l'affranchissement de la moitié de l'Europe , et
(1) Il paraît que les Anglais font des armées espagnoles comme du
papier de banque ; les milliards ne leur coûtent rien. Mais aussi le jour
où l'armée française est entrée en campagne , le compte de ces 800 mille
hommes s'est trouvé réduit à 30 mille , et ces 30 mille on ne les a encore
rencontrés nulle part. Mais aussi , lorsque la liquidation financière de
P'Angleterre viendra , tous ces milliards ne seront plus que des chiffons
depapier.
38 MERCURE DE FRANCE ,
peut-être de l'Europe entière. La nation était unanime dans
ses opinions , et prête à faire les plus grands sacrifices pour
réaliser ses espérances. Le souverain reçut de toutes parts
des adresses de félicitation , des offres de secours. L'armée ,
la milice , les volontaires se mirent sans réserve a sa disposition.
La première fois , depuis la révolution , une seule voix
se fit entendre , et le gouvernement eut un moment tous les
avantages que donne le pouvoir absolu. L'imagination ne
pouvait pas concevoir de circonstances plus heureuses . L'ennemi
éprouva des revers inattendus ; il était privé de tous
moyens de les réparer. L'opinion était déchaînée contre lui.
L'armée française , loin du théâtre la guerre , tenait dans
L'obeissance les peuples conquis ; l'ennemi n'avait que 40,000
hommes en Espagne , et les troupes qui devaient venir à leur
secours étaient sur les bords de l'Eibe , de l'Oder et de la
Vistule. De puissans obstacles entravaient la conscription ,
soit en France soit en Allemagne . L'Autriche alarmait Bonaparte
pas ses mesures militaires ; son intime allié , l'Empereur
de Russie , lui conseillait la voie des négociations ; les
ministres pouvaient-ils désirer un concours de circonstances
plus favorables ?
Qu'a-t- on fait depuis le mois de juin ? répondez , lords
Chatham , Mulgrave et Castlereagh. Nous connaissons mieux
ce que vous n'avez pas fait que ce que vous avez fait ; et le peu
que vous avez fait ne vous donne aucun titre à notre reconnaissance
. Vous ne sûtes pas profiter des circonstances pour
anéantir l'armée française avant qu'elle eût reçu ses renforts .
Avant d'envoyer un seul homme en Espagne , vous laissates
le tems à Bonaparte , de consolider ses relations incertaines
avec quelques puissances , de faire marcher son armée des
bords de la Baltique au sommet des Pyrénées ; vous concourûtes
à l'exécution de ses plans en lui rendant 20,000 hommes
de vieilles troups , en refusant à vos alliés l'artillerie et la
cavalerie qu'ils vous demandaient depuis quatre mois. Et
maintenant que l'armée française est renforcée de 100,000
hommes, qu'elle est probablement maîtresse de Madrid vous
faites marcher 30,000 hommes d'infanterie en deux divisions ,
dans un pays dépourvu de magasins, où ils sont peut-être dans
l'impossibilité d'effectuer leur jonction , et où ils s'estiment
heureux, s'il leur est encore permis de regagner leurs bâtimens
de transport. Ainsi , au lieu de nous élever à cet état
de splendeur dont nous pouvions nous flatter , votre mauvaise
administration nous a précipités dans un péril sans
exemple , dans les tems les plus désastreux de notre histoire .
1
1
1
: JANVIER 1809. 3g
Si Bonaparte achève la conquête de l'Espagne , quelle garantie
avons-nous que l'Irlande ne sera pas , dans un an , au
nombre de ses provinces ?
.La flotille de Boulogne n'était rien, comparée aux avantages
que lui offrent les côtes du nord de l'Espagne pour l'invasiondes
royaumes britanniques. De nos côtes , nous voyons
tout ce qui se passe à Boulogne ; mais lorsqu'on pense
que trois jours suffisent pour passer de la Corogne à Falmouth,
sur une mer où le plus léger détour peut tromper la
vigilance de nos escadres , qui peut considérer le danger
dont nous sommes menacés sans avoir les craintes les plus
sérieuses et les mieux fondées (2) ? ( Morning- Chronicle. )
(2) La réponse des ministres ne sera pas difficile : ils diront qu'une
population de 60,000,000 d'habitans doit l'emporter dans une lutte continentale
sur une population de 9millions. Ils citeront ce qui s'estpassé
depuis quinze ans , et ces quatres coalitions dans lesquelles l'Europe
réunit tous ses efforts et échoua . Ils avoueront que l'affaire d'Espagne a
été pour eux une diversion d'opinions ; mais qu'aucun homme sensé n'y
attachait quelqu'importance , parce que tous savaient fort bien que l'Espagne
fut conquise par Duguesclin , qu'elle l'a été par Louis XIV ؛
qu'elle le fut toujours par la France d'autrefois , et qu'elle ne peut pas
ne point l'être par la France d'aujourd'hui ? .... Ils diront que rien n'empêchait
les forces de l'Empereur des Français de se porter partout , selon
sa volonté , puisque la paix de Presbourg et celle de Tilsitt ont pacifié
le Continent pour long-tems ; qu'un malheur arrivé , par la mauvaise
conduite d'un officier , à 12 on 13 mille jeunes gens , n'est pas plus un
échec pour la France que la capitulation de Cornwallis pendant la guerre
d'Amérique , ne fut un échec capable de compromettre l'existence de
l'Angleterre ; que l'Empereur pouvait d'autant plus librement disposer
de ses troupes de l'Elbe , de l'Oder , de la Vistule qu'après le traité de
Tilsitt , l'affaire de Copenhague avait changé en état de guerre les rela
tions entre l'Angleterre et la Russie , entre la Russie et la Suède ; que les
affaires d'Espagne sont une suite de celles de Copenhague ; que c'est
ainsi qu'en jugera la postérité ; et que s'il était vrai que dans les
affaires d'Espagne il y eût quelque chose d'odieux , il faudrait encore
l'imputer à l'affaire de Copenhague , aussi odieuse en morale qu'en politique
. Voilà ce que devraient répondre les ministres , mais on leur reprocherait
peut-être de n'avoir pas fait d'avance ces raisonnemens ;
on les accuserait de ne les avoir pas pris pour règle de conduite , et sans
doute plutôt que d'être sincères à leurs dépens , il se retrancheront dans
un dédaigneux silence.
En effet , quel homme sense a pu conseiller à l'Angleterre de présenter
ses troupes sur le Continent et d'essayer avec quelques insurgés
:
40 MERCURE DE FRANCE,
:
Extrait d'une lettre écrite par un officier de l'arméé
de sir David Baird.
<<Mon opinion sur l'impossibilité où sont les levées espagnoles
de soutenir le choc des troupes françaises est pleinement
confirimée . Nous n'entendons parler que de défaites.
Il est bien extraordinaire que l'armée de sir John Moore
soit obligée de marcher par petits détachemens et périsse de
faim , tandis que les Français s'avançent à grands pas , et
semblent n'éprouver aucune privation. Les Anglais sont
très-patiens , mais ils sont trop habitués aux commodités
de la vie chez eux , pour faire une campagne dans ce pays
sans souffrir beaucoup . Les Français supporteront mieux
les privations que nous , et d'ailleurs leur Gouvernement
a été plus prévoyant que le nôtre pour subvenir à tous
leurs besoins (3) »
d'Espagne , avec le prince qui règne en Sicile et avec la Suède d'entrer
en lutte contre la France et la Russie ? Il faut que de semblables conseillers
aient bu des eaux du Léthé . Peut-être savent - ils l'histoire ancienne
et l'histoire moderne , mais assurément ils ont oublié tout ce qui s'est
passé depuis 15 ans . On dit que les hommes d'Etat doivent étudier
P'histoire : pour les hommes d'Etat d'à présent l'histoire la plus importante
à savoir est celle de nos jours .
Trente mille Anglais ont paru sur le Continent, ils n'ont empêché nii
Ics armées espagnoles de la gauche , du centre et de la droite d'être détruites
, ni Madrid d'être pris . S'ils tardent à se rembarquer , ils ne le
pourront plus : voilà la chance probable : et quelle était la chance même
la plus improbable ? celle des succès ? mais ces succès n'auraient été obtenus
qu'en essuyant des pertes énormes , et l'Angleterre est-elle dans le
ças de les réparer ? Les Suisses , les Allemands , les Italiens qu'elle avait
recrutés de toutes parts désertent en foule son armée pour passer du côté
des Français .
Un ministère sage aurait repoussé les conseils des passions par cette
seule phrase : Une lutte continentale contre la France est une folie. Tout
ceque la France peut désirer c'est que le ministère anglais ne sache pas
que ces armées anglaises qui paraissent si nombreuses lorsqu'appuyées
par des flottes elles traversent les mers , ne sont en Europe que des divisions
. Ignorer cela , c'est ne pas savoir l'alphabet d'un homme d'Etat
anglais ; c'est n'avoir fait aucune réflexion sur les intérêts et la situation
de son pays; c'est n'avoir aucune nation des forces respectives des puissances.
(3) On pourrait ajouter que débarquer quelques milliers d'hommes ce
n'est pas débarquer une armée ; que les caissons , les fourgons , l'ambulance,
et tant d'autres services entrent aussi comme élémens indispen
A
JANVIER 180g. 41
Du décembre. On assurait hier , au café Lloyd ,
que Bonaparte était arrivé à Madrid le 17 de ce mois.
Nous ne pouvons imaginer de quelle part une semblable
nouvelle a pu parvenir.
On sait qu'il y a dans ce pays deux partis aussi opposés
relativement aux affaires d'Espagne , que les nouvelles qu'on
en reçoit sont contradictoires.
-La division parmi les insurgés espagnols serait plus
déplorable encore que la supériorité des forces de l'ennemi.
Onpeut mettre en doute si jamais les Français ont conquis
une nation sans appeler la trahison à leur aide. Le peuple
espagnol nous paraît dans les dispositions les plus favorables ;
mais si l'esprit de faction , si l'ignorance et l'entêtement se
sont glissés dans ses conseils , il ne sera plus qu'une proie
facile, et nous verrons s'évanouir le dernier espoir de mettre
un terme à la tyrannie universelle de la France .
Du2.- Cadix, le 4 novembre . - Le prince Léopold de
Naples est partie de Gibraltar pour la Sicile, sur un vaisseau
deguerre anglais .
- Aranjuez , le 4 novembre. Le major-général comte
deBelvedere , dans une lettre adressée au comte de Florida-
Blanca , annonce qu'après l'affaire de Burgos , il s'est vu
forcé de se retirer à Aranda pour rallier son armée.
Du 3 décembre.- On assure que l'Amérique méridionale
espagnole a refusé de reconnaître , soit Ferdinand ou la
Junte suprême , et qu'elle a déclaré son indépendance .
- D'après les dernières lettres , sir David Baird est à
Astorga. Nous n'avons pas de nouvelles de l'armée de
Mooree ; mais on sait que les Anglais s'avancent à marches
forcées vers le point de leur réunion .
- Le général Requelme , qui fut grièvement blessé au
commencement d'une action , embarqué à Saint-Ander pour
laCorogne , est mort dans la traversée .
-Nous n'avons point de nouvelles des armées de Castanos
et de Palafox . Le silence de la gazette de Madrid à ce
sujet , nous fait concevoir les plus vives inquiétudes .
On dit aussi que Bonaparte est entré à Madrid , et a fait
une proclamation le 19 ; c'est sans donte une nouvelle inventée.
On dit encore , et sans doute avec aussi peu de fondement,
qu'il est retourné à Paris .
sables dans sa composition et demanderaient qu'on triplât lenombre des
transports employés à la conduite. D'ailleurs , l'art de se nourrir dans
tous les pays est une partie de l'art de la guerre.
42 MERCURE DE FRANCE ,
La Corogne , le 22 novembre . L'armée du général
Moore a fait des marches forcées . On porte à deux mille le
nombre des malades. On craint que ce général ne puisse
effectuer sa jonction avec le général Baird. On a été effrayé
en apprenant que les bâtimens de transports qui étaient sur
le point de s'éloigner , ont reçu ordre de se tenir prêts pour
l'embarcation des troupes.
Un officier de la division du général Moore écrit d'Albuquerque
le 7 novembre : « Jusqu'à ce moment, nous n'avons
pas trouvé chez les Espagnols la cordialité et les secours que
nous en attendions. Le tems est très mauvais , la pluie est
continuelle et les routes sont presqu'impraticables. >>>>
Nous craignops que plusieurs de nos magasins à Saint-
Ander età Santona , ne soient tombés au pouvoir de l'ennemi.
L'évêque de Saint-Ander , si illustre par son énergie pour.la
cause patriotique , s'est heureusement sauvé sur une frégate
anglaise , et s'est rendu à la Corogne .
Du 5 décembre.- Les principaux marchands de la cité ,
réunis à plusieurs personnages distingués , ayant pris en considération
l'état de dénuement des armées patriotiques et de
leurs alliés en Espagne , sur-tout relativement aux habits ,
out résolu de leur fournir des manufactures anglaises , les
objets les plus nécessaires. Une réunion prochaine doit avoir
lieu à ce sujet dans la cité (4).
-Des lettres de l'armée sous les ordres de D. Baird sont
remplies de plaintes sur la disette de vivres.
Dans ce moment , toute notre attention doit se porter
sur Bonaparte et la partie de son armée qu'il commande : de
ses revers ou de ses succès dépend le sort du Monde .
3
-Quittant les frontières d'Espagne dans les circonstances
les plus critiques , PEmpereur traverse deux fois toute la
France et une grande partie de l'Allemagne. Pendant ce
voyage, il épouvante l'Autriche , caresse la Russie et temporise
avec la Prusse. Il est assez habile pour extraire ses nombreuses
armées du nord de l'Europe sans rien perdre de son
influence politique. Il les dirige vers les frontières d'Espagne,
(4) Nous avons déjà une grande quantité d'habits , de gibernes , de
fusils, de tonneaux de poudre , de munitions de toute espèce , qui avait
été apportée par les Anglais . Messieurs les principaux marchands., et les
personnages distingués qui se sont réunis à eux , feront grand plaisir à
l'armée en effectuant de nouveaux envois. Ces fournitures sont belles ,
et la prohibition des marchandises anglaisesne s'étendpas jusque-là.
(Moniteur )
P
JANVIER 1809.
43
1
pour l'exécution de ses desseins sur cet infortuné pays. Heureux
en tout , mais sur-tout par l'aveuglement et les fautès
de ceux qu'il eut pour ennemis , malgré le tems qu'il perd
pour faire marcher ses soldats , malgré l'enchaînement de
désastres que ses armées avaient éprouvés en Espagne et en
Portugal , les Pyrénées s'ouvrent devant lui et devant les
cent mille soldats vétérans qui marchent à sa suite.
Comptant sur ledésordre et la confusion inséparables du
défaut d'expérience et de vigueur dans un gouvernement
nouveau , comptant sur l'inhabileté du ministère britannique
dans l'emploi de notre courage et de nos efforts pour la défense
de la cause commune , Bonaparte a pu s'écrier d'un
ton prophétique : « Ces insulaires ont maintenant quitté les
>> mers pour la terre , et jevous promets leur anéantissement .
> Bientôt mes drapeaux triomphans flotteront sur les tours
>> de Lisbonne ! » Paroles mémorables qui doivent être sans
cesse présentes à l'esprit de ceux qui ne veulent pas perdre
de vue le but de son expédition , la destruction des forces
britanniques en Espagne , et une nouvelle conquête du Portugal.
Il faut avouer que , jusqu'à ce moment , il a marché avec
un plein succès vers ce but. Il laisse une force suffisante sous
les ordres du maréchal Bessières, pour occuper les armées
de Castanos et Palafox ; il neutralise , s'il ne détruit pas celle
de Galice sous les ordres du général Blak . Le maréchal Ney,.
par une suite de combats , de savantes manoeuvres , force
cette armée de se sauver dans le nord de l'Asturie , d'où ,
nous l'avouons , nous ignorons comment elle pourra sortir ;
aumidi , une division de l'armée que commande Bonaparte
lui-même , défait celle de l'Estramadure , sous les ordres de
Belvédère , qui fuit jusqu'à Aranda , après avoir perdu un
grand nombre d'hommes . De-là , enfin , Bonaparte combine
ses mouvemens de manière à rendre impossible la jonction
des généraux Moore et Baird , et à pouvoir les battre séparément
tous deux. L'Empereura , pour agir immédiatement
sous ses ordres , cent mille hommes d'infanterie et dix mille
hommes de cavalerie .
Dans de semblables circonstances , comment n'être pas
alarmé sur le sort de nos compatriotes ? Quel espoir de salut
leur reste-t-il ? Leurs succès , nous le craignons , ne peuvent
plus étré mis en question.
ESPAGNE.-Madrid, le 24 décembre.-Cette capitale
offre un speclacle extraordinaire . Des registres avaient été
ouverts dans les chefs-lieux de soixante-quatre quartiers.
4仝MERCURE DE FRANCE ,
Trente mille pères de famille se sont présentés en foule et
ont signé une supplique par laquelle ils demandent à S. M.
de finir tous leurs maux en leur accordant pour roi son auguste
frère Joseph. En même tems , le Saint-Sacrement était
exposé dans toutes les églises; ies prêtres étaient à l'autel.
Tous les hommes honnêtes , ceux même des dernières classes
de la société , éclairés par les malheurs que l'absence du
gouvernement avait fait peser sur eux , venaient avec empressement
prêter serment d'être fidèles à leur nouveau roi.
(INTÉRIEUR.)
Paris , 6 Janvier.
100
Le 31 décembre dernier , MM. les conseillers d'Etat , Ségur,
Berlier et Français , s'étant rendus au corps législatif ,
M. le comte de Ségur , nommé par S. M. I. pour prononcer
le discours de clôture de la session , a prononcé le discours
suivant :
« Messieurs , l'Empereur nous a ordonné de vous apporter l'acte qui
dait cette année terminer vos travaux .
1
> Deux mois se sont à peine écoulés depuis le jour où S. M. est venue
ouvrir votre session ; il arrivait d'Erfurt , de ce lieu qu'immortalisera une
assemblée pacifique de rois , présidée par deux empereurs ; le 25 octobre
, il prononçait au milieu de vous ce discours mémorable qui
peignait à si grands traits ses nobles pensées et ses sentimens pour
vous ; et aujourd'hui c'est de Madrid qu'il nous envoie l'ordre de venir
clore votre session .
Quelle louange donner à un tel monarque , lorsque le simple récit
des faits est au-dessus de tout éloge , lorsque sa rapidité est telle que
la renommée a peine à le suivre ? S'il était possible que la main du
tems qui détruit tout , fit disparaître tous les glorieux monumens qur
rappelleront les événemens de son règne , et que les dates seules de ses
décrets et de ses lettres fussent sauvées de cette destruction , ces dates
seules de ses champs de bataille en Italie , en Syrie , en Egypte ; ces dates
de Vienne , de Munich , de Dresde , de Berlin , de Varsovie , de Tilsitt ,
de Madrid seraient des époques historiques et incontestables du règne le
plus héroïque.
>> Mais à quelque distance que la gloire l'entraîne trop souvent loin
de nous , il est toujours de génie et d'amé au milieu de nous : il dicte
ou modifie tous les actes que nous vous présentons , et il serait superflu
de vous rappeler , Messieurs , l'importance qu'il attache à vos utiles
travaux : ses premières pensées , sur son premier champ de bataille , ont
été pour vous , et ses premiers trophées qui vont décorer cette eneeinte
, sont plus éloquens que nos paroles , et vous attestent mieux sa
constante bienveillance pour un des grands corps de l'Empire. »
JANVIER 1809. 45 1
Après ce préambule , l'orateur rappelle en peu de mots
les principaux traits dutableau de la prospérité intérieurè
de l'Empire ; l'augmentation du nombre des ministres de
la religion; l'établissement de l'université impériale , qui
seule illustrerait un règne ; les monumens érigés à Bordeaux,
les bienfaits répandus à Baïonne , à Toulouse , à Montauban,
à Nantes ; les congrégations pieuses des soeurs dé la
charité mises sous la protection de l'auguste mère de l'Em¹
pereur ; la réparation des prisons ; l'établissement des dépôts
de mendicité ; les embellissemens de la capitale; la
confection de nouvelles routes ; le creusement de plusieurs
canaux , etc. , etc. Il présente ensuite une courte analyse
des différens projets de loi qui ont été soumis à l'acceptation
du corps législatif dans le cours de sa session de 1808.
Il s'exprime en ces termes sur le code criminel et sur la loi dú
budjet: :
<< Votre attention a été fixée , Messieurs , sur un objet de la plus
haute importance; et la première partie du code criminel a été soumise
à votre examen.
On vous l'a dit , Messieurs , l'instruction criminelle est d'une toute
autre importance que la procédure civile ; dans l'une , il n'est questionque
d'intérêt privé ; ici , c'est la société entière , blessée par la
violation de la sûreté publique , qui demande vengeance ; elle la vent
éclatante et prompte ; mais d'un autre côté , la sûreté individuelle
réclame une garantie ; l'accusé est seul contre un peuple , et cet accusé
peut être innocent.
» Ces considérations suffisent pour faire sentir avec quelle prudence ,
avec quelle circonspection scrupuleuse , on doit toucher aux lois établies
sur une matière si grave .
On a sagement préféré une réforme salutaire à une abolition dangereuse
: l'imprudence détruit , la sagesse modifie . L'institution du jury
existe en France depuis vingt ans ; on la conserve , mais on l'épure.
On a écouté toutes les plaintes ; et le code que vous avez adopté , amélioré
par les leçons de l'expérience , offre de grands avantages et remédie
à de grands abus .
>> Il place sous la même surveillance , l'administration de la justice
civile et celle de la justice criminelle ; il assure aux cours impériales la
considération qui leur est due; il supprime le jury d'accusation , qui
entravait inutilement la marche de l'instruction ; il conserve le jury
de jugement , et la publicité de la procédure; il donne à la partie
publique une force et une activité que réclamaient l'ordre publique ,
et en même tems , par une meilleure composition du jury dont il
simplifie les opérations , il relève cette institution , la coordonne à nos
principes monarchiques , et donne à la sûreté individuelle , toute la
garantie qu'elle peut attendre de la justice.
46 MERCURE DE FRANCE ,
1
> Le tems est le seul juge des lois ; on ne peut les bien apprécier
que lorsqu'elles ont subi son épreuve ; il prononcera sur celle que
vous avez adoptée : mais une expérience de vingt années nous donne
déjà le droit d'affirmer que la loi nouvelle est préférable à l'ancienne ,
puisqu'elle en conserve les avantages éprouvés, et qu'elle en retranche
les inconvéniens reconnus .
>>>La loi relative au budjet de 1809 , reçue avec reconnaissance ,
adoptée à l'unanimité , vous a fait connaître la régulerité qui existe
dans toutes les parties de l'administration ; elle vous prouve que tous
les exercices passés se soldent avec les recettes qui leur avaient été affectées;
elle vous apprend même que le passé suffit à ses besoins , et
vient au secours du présent.
>> Elle vous donne la satisfaction de voir deux millions de propriétaires
de vignobles , délivrés des droits d'inventaires , et de ceux de
vente et de revente qui pesaient sur eux. Aucune charge nouvelle ne
nous est imposée : aucun expédient fiscal ne nous est nécessaire; nous
avons enfin un systême de finances que nous pouvons montrer avec
confiance et fierté à nos amis et à nos ennemis. Dans ce système rien
n'est illusoire , tout est réel , tout est solide .
» Nos moyens dépassent nos besoins ; nos recettes excèdent nos
dépenses : 730 millions reçus par le trésor suffisent non-seulement à
tout ce que les circonstances exigent , mais ils suffiraient même pour
repousser les efforts d'une coalition nouvelle , si elle pouvait exister.
En tems de paix , 600 millions acquitteraient toutes nos dépenses :
quelle sécurité pour le présent ! Quelle perspective pour l'avenir !
>>>Vous allez , Messieurs , retourner dans vos foyers avec la satisfaction
d'avoir coopéré aux vues bienfaisantes de notre souverain ; vous
porterez à vos concitoyens de nobles souvenirs et de brillantes espérances
: ils partagent déjà ces espérances , ils ont appris comme vous ,
par les bulletins de l'armée et par les proclamations de l'Empereur , les
succès rapides de ses armées. »
Ce discours est accueilli par les plus vifs applaudissemens.
M. le comte de Fontanes , président du Corps-Législatif
, a répondu en ces termes :
<< Messieurs les orateurs du gouvernement , le corps législatif , en
terminant les travaux de cette session , peut se rendre le témoignage
que , dans aucune circonstance , il n'a mieux rempli ses devoirs envers
le trône et la patrie.
>> La loi sur les finances est le premier objet de notre mission. Cette
loi donne tous les ans la mesure de nos ressources contre l'ennemi , et
celle de notre devouement pour le souverain. Nous l'avons adoptée
d'une voix unanime. Plus l'Empereur était loin de nous , plus nous lui
avons prouvé qu'il était toujours présent dans cette assemblée.
JANVIER 180g 47
» Le même zèle s'est manifesté lorsqu'on nous a fait la proposition
de ces travaux utiles et glorieux , qui seuls immortaliseraient un autse
rème , de ses monumens sans nombre où la magnificence et la bonté
brillent à la fois , depuis les derniers asyles de l'indigence jusqu'aux
merveilles du Louvre qu'achèvent tous les arts . ۲
>> Il est d'autres lois qui ne peuvent obtenir en naissant une faveur
aussi générale. En vain les esprits les plus éclairés auront réuni toutes
leurs lumières dans un code de jurisprudence ; ils ne pourront le mettre
à l'abri de toutes les objections .
>> L'orateur du gouvernement s'est exprimé sur ce sujet avec autant
de dignité que de sagesse. Il avait depuis long-tems laissé dans le corps
législatifdes souvenirs chers et honorables . Il connaît nos sentimens. II
saitque dans cette enceinte si quelques avis diffèrent , toutes les intentions
se ressemblent. J'ose ajouter que cette différence d'opinions , sagement
manifestée , est quelquefois le plus bel hommage qu'on puisse
rendre au pouvoir monarchique. Elle prouve que la liberté , loin de se
cacher devant lui , se montre avec confiance , et qu'elle a cessé d'être
dangereuse.
C'est en restant sur cette juste limite de ses attributions et de ses
devoirs que le corps législatif pourra justifier l'estime dont il a reçu un
si beau témoignage de S. M. même. Il n'oubliera jamais cette lettre
glorieuse écrite au camp de Burgos , et l'envoi des drapeaux qui ont été
les prémices de la victoire.
» L'Empereur est trop accoutumé à vaincre , pour que nous remarquions
dans son histoire un triomphe de plus . Il suffit de dire qu'après
quelques marches , il était bien au-delà de l'Ebre ou s'arrêta Charlemagne,
et que , supérieur à tous les grands hommes qui le précédèrent
, il ne trouvera point de Roncevaux .
Mais les paroles dont il accompagne l'envoi de ses trophées , méritent
une attention particulière. Il fait participer à cet honneur les
colléges électoraux . Il ne veut point nous séparer d'eux , et nous l'en
remercions . Plus le corps législatif se confondra dans le peuple , plus il
anra de véritable lustre . Il n'a pas besoin de distinctions , mais d'estime
et de confiance. Oni , sans doute , il aime à reconnaître qu'il n'est
qu'une émanation des colléges électoraux , répandus dans les cent huit
départemens de ce vaste Empire ; il est fier d'en sortir et d'y rentrer ,
puisqu'il peut offtir en leur nom , sans aucun intérêt pour lui-même ,
Phommage de trante millions d'hommes au souverain le plus digne de
les gouverner. >>
Immédiatement après cette réponse , M. le président a
déclaré la session de 1808 terminée .
-Depuis plusieurs jours , on ne reçoit pas de Bulletinsde
l'armée d'Espagne : mais le public doit être sans inquiétude.
Nous savons que l'Empereur est parti de Madrid le 22pour
48 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1809 .
:
seportersur l'armée anglaise , et que le 25 il était de sa personne
sur le flanc droit de cette armée .
Le 27 ou le 28 , une bataille doit avoir été livrée contre
toutes les forces anglaises réunies , montant à près de quarante
mille hommes , appuyés par les débris de l'armée de
Blake , quelques nouvelles levées de Galice et des paysans
armés. Le premier Bulletin sera sans doute du plus grand
intérêt.
Valladolid est occupée par les troupes françaises .
S.M. , en partant de Madrid , a nommé le roi Joseph son
lieutenant , et lui a donné le commandement de la garnison
de la capitale , des corps des ducs deDantzick et de Bellune ,
et des divisions de cavalerie Lasalle , Milhaud et Latour-Maubourg.
Nous tenons ces détails d'une lettre écrite par une personne
importante qui se trouve auprès de S. M. ( Moniteur. )
R.
ANNONCES .
Exposé du Cours de Mythologie de M. MILLIN , membre de l'Institut ,
de la Légion - d'honneur , conservateur des médailles de la Bibliothèque
impériale , professeur d'Archacologie, imprimé pour l'usage de P'Ecole
spéciale des langues Orientales et des Antiquités . - Chez Tourneisen
fils , libraire , rue de Seine , nº 12.
Les Cours de M. Millin sur l'Antiquité figurée , ont lieu depuis dix
ans et sont toujours suivis avec intérêt. Celui de cette année aura pour
but la Mythologie. Elle y sera exposée dans ses rapports avec les Arts .
C'est dans ce cadre intéressant que M. Millin fait entrer l'explication des
plus beaux ouvrages de peintures et de sculptures , des observations sur
jes moeurs et les usages des peuples de l'Antiquité , les citations des
principaux passages des auteurs classiques , qui ont rapport aux monumens
dont il fait voir les gravures et les empreintes .
On peut donc regarder ce Cours comme une exposition et une analyse
des plus belles productions du génie dans la littérature et dans les Arts.
L'Exposé ou programme que nous annonçons est lui-même une analyse
du Cours et doit servir à diriger et soutenir l'attention de l'auditeur eta
lui faire résumer plus facilement les leçons passées. Un semblable ouvrage
est inséparable d'un peu de sécheresse puisqu'il n'est pour ainsi
dire qu'une table analytique des matières ; mais il peut-être utile nonseulement
àceux qui suivront le Cours de M. Millin , mais encore à ceux
qui voudront embrasser d'un seul coup-d'oeil toute la Mythologie dans
un ordre systématiques , et se faciliter beaucoup de recherches.
( N. CCCXCI. )
(SAMEDI 14 JANVIER 1809:)
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
L'INQUIÉTUDE DES HOMMES.
SATIRE D'APRÈS LA PREMIÈRE D'HORACE:
Quifit mæcenas , etc.
1
POURQUOI , toujours bizarre et toujours inconstant ,
L'hommede son destin n'est-il jamais content ?
Qu'il le doive au hasard, ou l'ait choisi lui-même ,
Son état lui déplaît , c'est un autre qu'il aime.
Trop heureux le marchand ! nous dit ce vieux guerrier ,
Maudissant les travaux d'un horrible métier .
Le marchand , à son tour , quand l'avide Neptune
Tourmente le vaisseau chargé de sa fortune ,
Porte envie au soldat : est-il un plus beau sort !
On avance , on combat ; la victoire ou la mort !
Des plaideurs forcenés viennent-ils en tumulte
Frapper , au point du jour , chez le jurisconsulte?
Onn'est heureux qu'aux champs ! mais le bon laboureur
Arraché de sa ferme , aux cris d'un procureur ,
Vante , pardessus tout , l'habitant de la ville.
Aces traits singuliers , j'en ajouterais mille ;
Sinval perdrait haleine àvous les raconter.
Mais qu'un Dieu , tout à coup , prompt à les contenter ,
Leur dit : soit , je me rends à votre humeur fantasque.
Toi, soldat , sois marchand ; toi , marchand, prends le casque 1
D
57
50 MERCURE DE FRANCE ,
Vous , de sot avocat , devenez bon fermier.
Vite ! prenez vos rangs , changez tous de métier.
Nul ne bouge . Hommes vaius , où sera votre excuse ?
Le bonheur fuit , on pleure , il vient , on le refuse .
Ah ! puisse-t- il , ce Dieu follement supplié ,
Tout rouge de colère , être enfin sans pitié !
Sans doute on va blâmer ce ton de raillerie !
Mais , en moralisant , j'aime assez que l'on rie .
Un maître attache mieux ses tendres nourrissons ,
Lorsque sa bonbonnière a sucré ses leçons .
Raisonnons , cependant : ceux qui , toute l'année ,
Sur des sillons ingrats , fatiguent leur journée ,
Ce soldat , ce légiste , et ce marin hardi
Bravant tantôt le Nord et tantôt le Midi ,
A ces maux , disent-ils , exposent leur bel âge ,
Afin qu'un tems plus doux , dont l'espoir les soulage ,
Les laisse , en plein repos , quand ils auront vieilli ,
Jouir de tout le bien par leurs soins recueilli .
Telle , dans nos guérets , la fourmi diligente
Prévoit , aux jours d'été , la saison indigente ,
Et , mettant à profit un cruel souvenir ,
Traîne dans ses greniers l'espoir de l'avenir .
Oui ; mais cette fourmi , sitôt que la froidure ,
Au déclin de l'année , attriste la nature ,
Au fond de sa retraite , à l'abri des besoins ,
Savoure , sans travail , le fruit de tant de soins .
Et vous , plus de repos . Votre avarice infâme
Brave les cieux , les eaux , et le fer et la flamme;
En vain chez vous le Gange a roulé des flots d'or ,
Le Pactole est plus loin , vous avez soif encor.
Pourquoi pâle , inquiet , entouré de silence ,
Enterres - tu , Degmont , ton indigne opulence ?
Y toucher , c'est la perdre ; et , si tu n'en jouis ,
Quel attrait ont pour toi des trésors enfouis ?
Cent milliers de froment sont vannés dans ton aire ;
Qu'importe ? en manges-tu plus que nous ? au contraire.
Et l'un de mes valets de sa hotte chargé ,
Portant le pain de tous n'est pas mieux partagé.
Le vrai sage en un mot ne croit pas fort utile ,
S'il vit de cent arpents , d'en cultiver deux mille.
-Nous tirons d'un gros tas et c'est beaucoup plus doux .
- Mais si du plus petit je tire autant que vous ,
Quel est ce vain caprice ? et par quel goût étrange
JANVIER 180g. 5τ
Amon petit grenier préférer votre grange ?
Irai-je , quand j'ai soif , évitant ce ruisseau ,.
A ce fleuve en courroux demander un peu d'eau ?
Funeste avidité ! craignons de voir le fleuve
Emporter son rivage et le fou qui s'abreuve ,
Tandis qu'un doux ruisseau qu'épure le gravier
M'offre une onde limpide et ne peut me noyer .
De l'or ! toujours de l'or ! dit la foule en extase .
L'or seul est de l'honneur la mesure et la base...
- Si tel est votre avis , je vous quitte et vous plains.
Oubliez tous vos maux , devant vos coffres pleins .
Dites comme Simon , riche avare qu'on cite ,
On me siffle en tous lieux , moi , je me félicite ,
Je m'admire à l'aspect de mon or en monceaux.
Tourmenté par la soif , Tantale , au sein des eaux ,
Brûle de les saisir , les suit sans les atteindre ;
Vous riez ! sous son nom , c'est vous que je veux peindre.
De vos trésors sacrés gardien religieux ,
Ce n'est qu'un vain tableau , dont vous charmez vos yeux .
Apprenez d'un écu la valeur et l'usage :
Par un échange heureux , il fournit au ménage
Du pain frais , du vin vieux , un plat fait avec soin ,
De faciles plaisirs devenus un besoin.
Mais des siens , nuit et jour , craindre la perfidie ,
Epier les voleurs , redouter l'incendie ,
Si c'est là le bonheur dont un riche est épris ,
Me préserve le ciel d'être riche à ce prix !
Cependant , dites-vous , lorsque la fièvre ardente
Sur un lit douloureux , me cloue et me tourmente ,
Mon or seul , près de moi , fixe des serviteurs
Qui soulagent mes maux , appellent les docteurs ,
Ettrompant les efforts de la parque jalouse,
Me rendent à mes fils , à ma tremblante épouse....
Malheureux ! et pourquoi votre épouse , vos fils , -
De vos mortels dangers se désoleraient - ils ?
Tous les coeurs ont souffert de vos refus barbares,
Ils vous haïssent tous , c'est le sort des avares .
Seriez- vous étonné de vous voir sans appui ?
Qui n'aima que l'argent , n'a que l'argent pour lui.
L'amitié s'alimente et vit de sacrifices .
Qui veut fixer les coeurs , sans l'attrait des services ,
Sur le plus faux calcul à sottement compté,
Il veut régir sans frein un cheval indompté.
Da
52 MERCURE DE FRANCE ,
Bref : sachez vous borner , c'est l'unique sagesse .
Craignez moins l'indigence , ayant plus de richesse.
Quand vous êtes au but , pourquoi courir encor ?
Craignez le sort d'Alcippe . Avare cousu d'or ,
Il vivait de pain bis et se couvrait de bure ,
Le dernier des valets fait moins triste figure ,
Redoutant , chaque jour , la misère et la faim ,
Il mourut opulent , sous un glaive assassin .
- J'entends ; et sur les pas de tant d'enfans prodigues
Il faudrait à mes goûts lâcher toutes les digues ,
Vivre comme Duchêne , imiter Boisrosé....
-Vous allez d'un extrême à l'extrême opposé.
Proscrire l'avarice , est-ce approuver le faste ?
D'Arpagon à Dupré l'intervalle est si vaste !
De la mesure en tout. Il est un heureux point
Qu'un sage doit atteindre et qu'il ne passe point.
Maisjereprends mon texte. En cemonde bizarre ,
Chacun se plaint du sort , aussi bien que l'avare.
Par le bonheur d'un autre on a le coeur flétri ,
De tout ce qu'il possède on se trouve apauvri .
Au lieu de voir , en bas , la foule qu'on domine',
Pour atteindre plus haut , on se heurte , on s'obstine ,
Nos pas ambitieux sont toujours arrêtés .
Tels les coursiers rivaux , dans la lice emportés ,
Al'envi des premiers , courent à perdre haleine ,
Et laissent les traîneurs oubliés dans l'arène .
Aussi , point de mortel, heurenx de son destiny
Qui , sortant de la vie , ainsi que d'un festin ,
Reporte avec plaisir ses regards en arrière ,
Et bénisse les Dieux au bout de sa carrièré .
Mais , rival d'Ariston qui ne finit jamais ,
Je deviens , comme lui , long, diffus .... je me tais .
R. D. FERLUS.
LES ANCIENS ET LES MODERNES.
AIR: des Revenans, ou : Chansons , chansons .
BARDUS des modernes se raille ;
Paul contre les anciens ferraille ;
Chacun les siens :
Laissons ces doctes balivernes ,
Et faisons la part des modernes
Et des anciens .
JANVIER 1809. 53
J'estime fort Virgile , Horace;
J'aime après le clinquant du Tasse ,
Et j'en conviens .
Nous n'avons pas encor d'Homère;
Mais je cherche en vain un Voltaire
Chez les anciens.
Des sots la nombreuse famille
Plus que jamais , dit-on , fourmille :
Je vous soutiens
Qu'en tout tems elle fut immense ,
Et qu'elle avait plus de puissance
Chez les anciens.
Tandis qu'aux leçons du portique
Aceourait la foule civique
Des Athéniens ,
Dans une prison contiguë
Socrate buvait la ciguë
Chez les anciens .
Chez nous l'amant trompe sa belle ,
Et souvent l'épouse infidelle
Rompt ses liens :
J'aime mieux ces tours réciproques
Que les amitiés équivoques
De nos anciens .
Parmi nous les docteurs disputent ;
Parmi nous les pédans discutent
De graves riens :
Parmi nous si le bien est rare ,
Le ciel n'en fut pas moins avare
Pour les anciens .
Quand je vois cent mets délectables
Couvrir et parfumer nos tables ,
Je me souviens
Que les demi-dieux de la terre
Faisaient assez mauvaise chère
Chez les anciens .
Quoiqu'enun salon riche et vaste
Lucullus dînât avec faste ,
Moi je maintiens
Que l'art où l'on excelle en France ,
La cuisine , était dans l'enfance
Chez les anciens ,
54 MERCURE DE FRANCE ,
1
Pour notre salut , mes confrères ,
Conservons la foi de nos pères
En bons chrétiens ;
Mais à table , au lit , au théâtre
Qu'il soit permis d'être idolâtre
Des dieux anciens .
J'aime à voir la jeune déesse
Versant le nectar et l'ivresse
Aux Olympiens ;
Mais je ne puis , quoi qu'on m'allègue ,
Pardonner son petit collègue
Aux dieux anciens ,
Thèbes , Carthage , Rome , Athènes ,
Ont produit de grands capitaines ,
Quoique païens :
A tant de héros qu'on renomme
J'en oppose un qui vaut en somme
Tous les anciens .
Des prôneurs outrés de l'antique .
Un mot renferme la tactique
Et les moyens :
On sait que de tout tems l'Envie
Préfère aux grands hommes en vię
Les morts anciens.
DE JOUY.
ENIGME.
FAIT pour répandre la lumière 4
Dans l'endroit où je suis , j'ai besoin qu'on m'éclaire ;
Je reste en place fort long-tems ,
Et je reviens tous les cinq ans .
S ........
LOGOGRIPHE.
En suivant mes leçons tu peux , ami lecteur ,
Trouver facilement la route du bonheur.
Endispersant mes pieds de toute autre manière ,
Ates yeux je présente une étoffe légère ;
JANVIER 1809. 55
Ce qu'avec peine on voit chaque jour s'avancer ,
Et qu'en vain quelquefois on voudrait devancer ,
Un pronom possessif , un fluide élastique
Plus pesant ou moins lourd que l'air atmosphérique..
CHARADE.
Une conjonction , lecteur , est mon premier.
Un pronom possessif te donne mon dernier
Etdans ton almanach se trouve mon entier .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la Cmaradu
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Discrétion.
Celui du Logogriphe est Boeuf.
Celui de la Charade est Troupeau.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
ESSAI GÉNÉRAL D'EDUCATION PHYSIQUE, MORALE
ET INTELLECTUELLE , avec des Tableaux analytiques
et synoptiques du Plan d'Education pratique ;
par M. A. JULLIEN . - Prix , 13 fr . 50 cent. Chez
Firmin Didot , rue de Thionville , n° 10 ; et chez
Lefort , libraire , rue du Rempart-St-Honoré, vis-àvis
le Théâtre Français.
( PREMIER EXTRAIT. )
-
On a déjà rendu compte des vues de cet ouvrage ,
lorsque le plan , réduit en idées sommaires , en a été
publié dans l'Avant-Propos de l'Essai particulier sur
l'emploi du tems. L'auteur le donne aujourd'hui avec
tous les développemens qu'il avait annoncés ; ainsi , les
opinions pourront se fixer sur les matières qu'on y
traite.
Cependant il ne faut pas s'attendre que tous les esprits
s'accordent pour reconnaître le mérite de cet écrit . C'est
une idée si extraordinaire que de prétendre mettre l'in-
1
56 MERCURE DE FRANCE ,
telligence humainedans un étatde progression continue,
et l'immense majorité des hommes se trouve , par sa
situation , si éloignée de ce moyen de puissance , que
bien des gens seront tentés au premier abord , de reléguer
une pareille théorie dans la région des Utopies. On
n'y verra que la témérité de Prométhée.
Aussi , tout en convenant que l'Essai sur l'emploi du
tems , de M. Jullien , était un des ouvrages les plus substantiels
qui eussent paru depuis long-tems , on a prétendu
, dans une feuille publique, « que l'exécution du
>> plan d'éducation générale présentait des obstacles
>> presqu'insurmontables pour un Etat social tel que le
>> nôtre. >> Mais ces deux idées ne peuvent se concilier.
C'est un moyen d'attaque extrêmement familier que
d'opposer aux grandes théories la difficulté de les adapter
aux intelligences communes. On ne veut pas voir qu'il
n'y a point de systême à créer pour la multitude, et
que, lorsqu'il s'agit de parler à cette classe la langue qui
lui convient , les hommes les plus médiocres sont les
plus propres pour se faire entendre. Ainsi , l'ouvrage
de Nicole de la Croix , qui n'enseigne qu'une géographie
routinière , est célèbre parmi nous pour l'instruction des
enfans de tous les âges ; mais Varenius , souvent cité par
Buffon, n'est connu que du petit nombre de ceux qui
cherchent la haute géographie. Quand l'Emile parut ,
on ne vit que la lettre , que le matériel , si l'on peut
s'exprimer ainsi , d'un systême d'éducation . Mais l'art
avec lequel l'instituteur , comme Minerve enveloppée
d'un nuage , fait mouvoir l'esprit et le coeur de son
élève , a échappé au peuple des lecteurs ; et , parce que
l'auteur a affirmé quelques idées extraordinaires avec
un ton absolu , on a regardé l'ouvrage comme la conception
d'une imagination fougueuse , quoique l'esprit
de cette méthode ait été puisé chez le philosophe le plus
fort d'analyse (1) , et qui a le mieux expliqué l'opinion
d'Aristote sur le rapport de nos idées avec nos sens.
Nous ne rapporterons point ici tout ce que l'auteur
dit sur la nécessité de donner aux classes supérieures de
la société, une éducation distinguée. On a déjà fait voir
(1) Locke.
!
JANVIER 1809. 57
pourquoi, lorsqu'un Empire se projetait au dehors par
d'aussi vastes rapports que la France, les sciences animées
comme la politique , l'administration et l'organisation
de la force publique , devaient donner de plus
hautes proportions à leurs principes et à leurs vues.
Cette situation doit aujourd'hui nous reproduire les
hommes jadis si éminens de la ville éternelle. Le peuple
le plus célèbre dans l'histoire a été , sans contredit , le
peuple romain, et la partie de ce peuple la plus étonnante
a été son sénat. A la philosophie près , dont une
vie extrêmement active ne permettait pas aux sénateurs
comme aux Grecs d'approfondir les divers systèmes ,
ils ont réuni , tant en connaissances positives et en
talens , qu'en force morale, tout ce qui élève l'espèce
humaine. L'imperfection de leur constitution les ayant
obligés d'occuper le peuple à la guerre , ils ont dû à une
situation aussi orageuse, cette politique profonde , et
cette hauteur de caractère dont le développement les a
rendus , pendant sept cents ans , les maîtres du monde;
et on peut dire que Rome a été encore plus fatale à
l'Univers , par l'esprit de son sénat , que par la valeur de
ses légions.
Notre constitution politique n'a pas délégué , comme
à Rome , la puissance exécutive à une classe spéciale de
citoyens. Il faut donc que ceux , que le prince appellera
auprès de lui , s'approchent tout préparés à marcher
dans le sens de ses vues. Or, les moyens de force intellectuelle
et morale qu'ils auront à apporter , ils ne pourront
les trouver que dans une éducation conçue dans
les plus grands rapports. Voilà l'objet que s'est proposé
M. Jullien, et c'est dans son ouvrage que nous avons à
chercher l'esprit de son plan.
Lathéorie de M. Jullien porte sur une idée qui a eu sa
part du discrédit , dont un grand événement a frappé la
philosophie , c'est la perfectibilité.
Si M. Jullien'ne pensait ici que sur la foi d'un philosophe
qu'une ardente misantropie a si souvent entraîné
dans des idées extrêmes , sans doute il serait prudent
d'hésiter sur le principe et sur les inductions qu'on prétend
en tirer; mais M. Jullien a pour lui Buffon; et
Buffon, déja si ferme dans ses aperçus , avait devant lui
58 MERCURE DE FRANCE ,
/
Pascal , penseur profond , et qui , d'après les principes
religieux qu'on lui a connus,devait le moins surfaire
✓nos facultés intellectuelles .
<<Par une prérogative singulière , dit-il , non-seule-
>> ment chacun des hommes s'avance dans les sciences
>> de jour en jour , mais tous les hommes ensemble font
>>un continuel progrès , à mesure que l'Univers veillit ,
>> parce que la même chose arrive dans la succession des
>>>hommes que dans les âges différens d'un particulier ,
>> ensorte que la suite des hommes, pendant le cours de
>>tant de siècles , peut être considérée comme un
>>homme qui subsiste toujours et qui apprend conti-
>>> nuellement. >>>
Ces observations , qui sont l'histoire indisputable de
l'esprit humain , écartent donc sans retour toute espèce
de défiance sur les vues de progression annoncées par
M. Jullien. Les progrès obtenus jusqu'à ce jour dans les
sciences , dans la politique et dans la morale , il peut
proposer que chaque individu les continue , et qu'il se
présente à lui-même comme une fraction distincte et
active de cette puissance intellectuelle qui ne s'arrête
jamais. La seule partie du plan de l'auteur , qui puisse
être livrée à la dispute , c'est le choix de ses moyens .
Au reste , M. Jullien n'a point prétendu offrir des
idées absolument nouvelles sur une matière que Montagne
, Bacon , Fénélon , Locke , Rollin , Condillac et
Rousseau ont agrandie de leurs vues ; il marche ici sous
la garantie de ces écrivains , et il ne s'engage qu'à présenter
dans un ordre simple et méthodique , des principes
jusqu'alors épars et isolés de leurs rapports mutuels.
C'est un répertoire d'idées-mères qui ne peuvent être
indiscrètement soumises à l'épreuve du mouvement
classique. La mesure de leur application est remise aux
parens et aux instituteurs, et elles sont le fil d'Ariane
qui doit les guider dans la région intellectuelle , où il
s'agit d'établir des esprits adolescens .
Nous avons maintenant à suivre l'auteur dans les
questions qui ouvrent la grande matière qu'il traite.
Jamais question n'a été plus agitée que celle des avantages
et des inconvéniens de l'éducation publique et de
l'éducation domestique , et elle le sera long-tems avant
JANVIER 1809. 59
que la discussion nous conduise à une théorie de perfection
relative. Certainement , lorsqu'une grande aggrégation
de jeunes gens est sous la direction d'un seul
maître , il est impossible que les leçons se distribuent
dans une proportion rigoureuse , à moins qu'on ne
veuille réduire les sujets distingués à un état stationnaire.
,
D'ailleurs , un professeur pourrait- il , dans un espace
de deux heures , soigner un à un cinquante élèves ? Il
semble donc que ce qu'il y a de mieux à faire , c'est en
assujétissant tous les élèves à la régularité du régime
classique; de faire parler plus habituellement les sujets
distingués , puisque leurs productions peuvent servir de
modèles aux sujets médiocres. Autrement , si le maître
veut se dévouer indistinctement à tous , il se constituera
en une énorme déperdition de tems et d'efforts ; et ce
que la masse des sujets médiocres aura gagné ne compensera
jamais ce qu'auront perdu les sujets distingués .
Ici la justice rigoureuse blesse l'intérêt social . Un
célèbre (2) professeur d'éloquence dans l'Université de
Paris , disait à une personne qui lui parlait de justice
distributive , au sujet d'un écolier médiocre , fils d'un
homme considérable , et qui lui avait été fortement
recommandé : « Un établissement comme l'Université
>> de Paris , se doit spécialement , non aux grands noms ,
>> mais aux grands talens; sans les hommes du peuple ,
>> auxquels de nombreuses fondations ont procuré les
>> moyens de s'instruire , l'Université de Paris n'aurait
>> jamais porté ses études à ce degré de force qui l'a
>> rendue la première école littéraire de l'Europe. Je
>> sens bien que l'élève dont vous parlez , est appelé à
>> une grande place ; eh bien ! comme il est en état de
>> payer de fréquentes leçons , qu'il se fasse instruire en
>> sous-ordre par cette foule de maîtres secondaires dont
>> l'Université est remplie. » Il était difficile de répondre
à ces raisons.
L'éducation domestique est également susceptible de
fortes objections qu'il serait ici superflu de reproduire.
Mais comme les riches seuls peuvent se la donner , la
(2) M. Guené.
60 MERCURE DE FRANCE,
plupart de ses inconvéniens nepeuventêtre imputésqu'à
un emploi mal dirigé de la fortune. Ainsi, ils sont naturellement
acquis à cette classe , comme la goutte ,
l'ennui et les vapeurs .
Pour obvier aux inconvéniens qui résultent de l'éducation
publique et de l'éducation privée , M. Jullien propose
un plan d'éducation mixte : « On réunira , dit- il ,
>> depuis six jusqu'à dix enfans du même âge , et pris
>>dans leur cinquième et sixième année, et on leur
>> donnera un gouverneur qui se liera pour quinze
>> années , et qui pourra se donner un ou deux adjoints ,
>> mais subordonnés . >>>
Mais, quel sera le traitement du gouverneur et de
ses adjoints ? quel sera le dédommagement d'un sacrifice
de quinze années ? Est-ce le gouvernement qui
organisera ce mode d'éducation , et doit-il à la classe
des riches d'en faire les frais ?
Si l'établissement est à la charge des riches , comment
s'entendront- ils pour en déterminer les principes , pour
en ordonner le régime ?
Les théories , dans le lointain, se présentent aisément
à l'esprit; mais , quand il s'agit de les exprimer en
moyens d'application , souvent on reconnaît que la
puissance d'imaginer a été plus active que l'art de
prévoir.
<<L'éducation , dit très-bien M. Jullien , est l'appren-
>>tissage de la vie , et les élémens nécessaires au bonheur
>> sont la santé du corps , l'élévation de l'ame , la cul-
>> ture de l'esprit . >>>
Les principes de l'éducation physique sont simples ,
et on peut dire qu'en général la nature en fournit abondamment
les moyens matériels. Il ne s'agit que de n'en
point contrarier les mouvemens. Le grand air , l'exercice
, une nourriture simple , des vêtemens aisés , un
sommeil modéré , des bains fréquens, l'équitation , etc.;
voilà toute la science de l'éducation physique ; il n'y a
plus de découverte à faire dans cette partie .
Nous ne nous arrêterons point sur les idées que propose
l'auteur pour l'éducation physique et morale des
enfans. Il avoue avoir pris Locke pour guide. Rousseau ,
lui-même, y a puisé toute la substance de sa doctrine ;
JANVIER 1809..
61
ainsi, on peut dire qu'avec ces deux autorités on met
d'accord le jugement et l'imagination.
Onpense bien que M. Jullien ne rejette point de son
pland'éducation la connaissance pratique d'un art mécanique;
idée qui est autant avouée par la morale que
par lebesoinde développer la force physique des élèves.
La première fois que cette idée fut émise, on chercha
à l'ébranler par le ridicule ; mais un long cours de
grandes convulsions lui a rendu toute sa moralité. Beau
coup de gens , en perdant leur rang et leur fortune ,
ont perdu leurs préjugés .
Mais ici une objection grave se présente. Est-il vraisemblable
que huit à dix élèves soient d'un accord unanime
sur le choix d'un art mécanique ? Et alors , comment,
dans une diversité de goûts inévitable, faire exercer
dans le même lieu tous les élèves à des arts différens ?
1
En traitant de la partiemoralede l'éducation , l'auteur
ne s'est point jeté dans les trivialités qui rendent aujour
d'hui si fastidieuses ces sortes de discussions. Les écrits
des anciens ont fait de la morale un genre de littérature
extrêmement difficile pour les écrivains de l'Europe.
On a voulu la rendre populaire , comme dans les républiques
d'Athènes etde Rome. Mais les situations poli,
tiques ne sont pas les mêmes. Les membres de ces républiques
, à l'abri des besoins par des propriétés , revêtus
des droits politiques les plus étendus , ont dû être exposés
à de grandes perturbations par l'abus de leurs
richesses et par l'usage de la liberté même. Ainsi Platon
, Aristote et Cicéron ont pu leur faire une verta
des idées modérées ; et en cela leur morale se trouvait
dans l'esprit de la république , qu'avait encore affermi
le goût primitif des Grecs et des Romains pour la vie
des champs. Mais , en Europe , où l'admission indistincte
de tous aux droits civils a mis des prétendans
aux subsistances dans une proportion supérieure à la
masse des subsistances , les hommes ne sont pas les
maîtres d'ordonner leur destinée. Condamnés la plus
part aux troubles d'une existence précaire et presque
éventuelle, tout ce qu'ils peuvent chercher dans la
morale, ce sont des moyens de sureté civile. Ils se
62 MERCURE DE FRANCE ,
trouveraient trop heureux d'être assujétis à cette médiocrité
si recommandée par les philosophes anciens.
L'application de la morale s'est également restreinte
pour les classes élevées. Peut-on être libre de ses mouvemens
, au milieu de tant de besoins que la perfection
des arts et l'action continue de l'industrie humaine ont
fait sortir de la richesse ? D'ailleurs , l'amour des distinctions
qui , selon Montesquieu , est dans l'esprit de
la monarchie , y défend tout accès aux idées modérées ;
et , comme les moeurs qu'un luxe général a modifiées ,
ont conduit presque tous les Etats de l'Europe à la
monarchie , la personnalité est devenue si véhémente
dans les sommités du corps social , que cette classe ne
présente plus qu'un peuple d'ennemis. La philosophie
morale a dû se retirer devant des passions composées
qui se sont fait admettre comme la partie brillante de
nos moeurs. L'élévation de ses vues et la pureté de ses
motifs semblent même aujourd'hui ne pouvoir appartenir
qu'à un monde idéal ; et, lorsqu'on lit Platon ou
Fénélon , on croit voir un amant qui en est encore à
ses premières amours.
1
Ainsi , pour faire pénétrer quelques-uns de ces principes
, il faut que , flattant l'âpre ambition dont chaque
ame est saisie , la philosophie nous les présente comme
moyen de succès. Elle n'a plus qu'à composer pour des
qualités , puisque nous ne pouvons accepter des vertus ;
et c'est d'après l'aperçu de ces moeurs , que M. Jullien
donne pour base aux vertus l'habitude de réprimer ses
passions. Notre intérêt ne désavouera pas ce principe
de morale que Pierre Ier a proclamé , en y reconnaissant
un moyen de puissance qu'il n'avait pu se
donner. En effet , se contenir est l'effort qui coûte le
plus à notre nature. C'est la faculté de séparer ses idées
de ses mouvemens ; et , quand Machiavel a dit que
l'empire du monde appartenait aux phlegmatiques , il
voyait toute la force de celui qui , gouverné par un
esprit d'analyse , préjuge l'avenir sur le présent.
On doit donc ici reconnaître combien il importe de
n'offrir aux jeunes gens qu'une théorie de morale conçue
dans les rapports que l'état naturel de nos sociétés
permet de lui assigner. Ce n'est pas qu'il s'agisse de
JANVIER 1809.
63
soumettre au calcul les mouvemens du coeur. Une
circonspection si rigoureuse , réduite en précepte , donnerait
à des élèves une idée effrayante du caractère
de notre sociabilité : elle comprimerait leurs ameset
finirait par les préparer à une théorie de crime. Mais
aussi il convient de leur faire sentir la nécessité de la
prudence dans les grandes situations , afin que les dangers
d'une expansion imprudente ne les repoussent pas
trop vivement vers l'égoïsme . Or, ici l'auteur a soin de
circonscrire ses vues dans une morale pratique , à la
quelle chacun est ramené par les rapports de la vie
domestique et de la vie civile. « La partie la plus im-
>>portante de l'éducation et de laquelle découlent tous
>> les élémens du code social , dit M. Jullien , est de
>>> bien faire sentir à l'enfant sa misère , sa faiblesse , sa
>> dépendance . Ces leçons , qui sortent de notre nature
>> même , nous disposent à la reconnaissance , à l'hu-
>>manité et à la modestie. >> Se présentent ensuite
d'autres devoirs analogues , et plus en rapport avec
notre intérêt , comme la haine du mensonge , le respect
pour les paroles données , l'art de se taire , la
fidélité au secret , etc. , qualités dont les fruits sont si
doux , puisqu'elles commandent l'estime sans inspirer
lajalousie.
,
Mais un moyen bien propre , selon nous , à préparer
les jeunes gens à cette mesure dans la vertu qui , comme
l'a dit Tacite , en fait la perfection , retinuit ex sapientia
modum , c'est l'idée d'un mémorial de leurs
actions , à dater de la septième ou huitième année
lequel serait rédigé par le gouverneur. Par-là , le gouverneur
se rendrait le modérateur de leurs mouvemens ,
et il établirait au milieu d'eux une sorte d'esprit public ,
auquel chacun se rattacherait pour penser , pour parler
et pour agir. Il arriverait qu'à l'âge de quatorze ou
quinze ans , époque où M. Jullien propose qu'on
remette à chaque élève la continuation de ce mémorial
, l'habitude des principes moraux serait devenue ,
chez eux , une seconde nature , une nature affermie
par le tems , et capable de résister , par la dignité de
ses élémens , à l'attaque des mauvais exemples. Cette
vue de l'auteur nous paraît tout à la fois neuve , grande ,
64 MERCURE DE FRANCE ,
simple et profonde, et nous doutons qu'elle puisse être
susceptible d'aucune espèce d'objection. Il faut une
philosophie à tous les ages , et celle qui convient à
P'adolescence est le sentiment de cette dure nécessité ,
dont le joug pèse sur tous les humains. Il faut donc
la montrer aux jeunes gens , dit M. Jullien , dans le
grenier des malheureux , dans les hôpitaux , et même
au lit des mourans.
Nous finirons cette partie de l'éducation morale par
l'exposition du moyen qui en est la base la plus solide
et le complément. Nous ne pouvons mieux faire que
de citer le texte de l'ouvrage , parce qu'il présente une
idée neuve et heureuse.
<<< Toutes les religions qui diffèrent le plus sur d'autres
>> points , s'accordent également sur deux dogmes ,
>> premières bases de toute espèce de croyance et de
>> culte , l'existence d'un Dieu , et l'immortalité de
>> l'ame. Je voudrais qu'à cet égard , au lieu de donner
>> aux enfans des leçons directes et positives , souvent
>> fastidieuses et à peine écoutées , on les préparât à
>> deviner par eux-mêmes ces deux vérités salutaires
>>>dont les bons esprits et les coeurs droits reconnaissent
>> généralement l'évidence. >>>
,
La chose la plus monstrueuse à concevoir , est que
des hommes qui se disent accessibles aux idées morales
cherchent à prouver qu'il n'y a point deDieu ; car enfin
l'athéisme est une négation de tout principe , de tout
moyen, de toute fin ; et , par une conséquence nécessaire
, c'est la négation de l'existence des êtres et de
notre sens intime ; alors , si nous n'avons ni nature
intellectuelle , ni nature morale , ni nature physique ,
comment prétend-on nous faire admettre qu'il n'y a
pas de Dieu ? L'action de l'athéisme sur la morale , est
P'action du toucher sur la sensitive ; l'athéisme fait de
chaque homme un ennemi secret de la chose publique ,
et quand on lit le beau dithyrambe d'un philosophe
sur Clarisse et Clémentine , si on pouvait se persuader
un moment que l'auteur eût été un athée , on ne verrait
plus dans cette morale toute céleste , et dans des
sentimens aussi impétueux, qu'une affreuse imposture.
<<A mesure que la raison de vos élèves se mûrit ,
>> yous
JANVIER 1809.
>>vous pouvez les initier progressivement à la connais-
>> sance et à la pratique de la religion. >>
L'auteur nous reproduit ici , sous une forme philosophique
, ce précepte de saint Paul , si souvent méconnu ,
rationabile sit obsequium vestrum; que votre culte soit
fondé sur la raison. En effet , la dignité de la religion
et la sublimité de ses vues ne peuvent s'établir dans une
intelligence qui n'est pas élaborée. Si l'esprit est trop
faible ou trop étroit pour en concevoir l'harmonie ,
ce n'est plus qu'une tradition dont on sème les élémens
et qui nous laisse sans défense contre les mauvais principes
et les maximes téméraires. Alors , nous ne distinguons
plus ce qui choque notre raison d'avec ce qui
la passe , et nous ne croyons pas de cette foi intuitive
qui est dans le sens de l'apôtre. GERBOUX.
TACITE,nouvelle traduction , parJ. B. J. R. DUREAU
DE LA MALLE , membre du Corps-Législatif et de l'Académie
française. Deuxième édition , revue , corrigée
et augmentée.-A Paris , chez Giguet et Mi
chaud , rue des Bons-Enfans , n° 34; et chez H.
Nicolle , à la librairie-stéréotype , rue des Petits-Augustins
, nº 15.-De l'imprimerie des frères Mame.
Cinq vol. in-8°.
&
--
(FIN DE L'EXTRAIT. )
En observant dans cette traduction certaines fautes
qu'on peut regarder comme positives , et appeler même
des contre-sens , on est surpris qu'elles soient échappées ,
dans une rédaction si lente et si soignée , à un homme
d'esprit qui connaissait si bien et la langue latine en
général , et sans doute en particulier le latin de Tacite ,
puisqu'il fut dans un commerce continuel avec lui pendant
25 ans de sa vie : on l'est presqu'également de
saisir au premier coup-d'oeil ces mêmes fautes ; on
doute d'abord de la justesse de sa critique , et l'on a
besoin de l'évidence même pour y persister.
Les soldats de Vespasien assiégent dans Cremone
ceux de Vitellius. Ils forment la tortue et s'avancent
au pied des murs. Les assiégés font rouler sur eux
66 MERCURE DE FRANCE,
d'énorntes pierres qui rompent la tortue, et ensuite
avec des crocs de fer et de longues lances ils cramponent
par ces ouvertures , renversent , et déchirent les assiégeans.
Ceux-ci se découragent , et refusent de retourner
à l'assaut; mais on leur promet le pillage de Crémone.
«Dès ce moment , le carnage et les blessures n'ar-.
sêtent plus les soldats: ils sapent les murs,ils battent les
portes s'appuyant sur les épaules les uns des autres , et
s'élançant sur la tortne pour en former une seconde ,
ils chercheut à saisir les armes et les bras de l'ennemi. >>>
Le traducteur explique dans une note ce que c'était
que cette manière de joindre ensemble les boucliers et
d'en former un toit presqu'impénétrable, qu'on appelait
la tortue. Malheureusement il avait vu dans Montfaucon
(1) que les Romains avaient une espèce de tortue
qui était double ; qu'ils faisaient monter sur la première
des soldats qui en formaient une seconde. Montfaucon
le dit, cela est fort bien; mais dans cette occasion-ci,
Tacite ne le dit pas. Innizi humeris , et super iteratam
testudinem scandentes , prensarent hostium tela bracchiaque.
Pour rendre cette phrase comme l'a fait M.
Dureau , il faut expliquer super iteratam testudinem
par le dessein de former une seconde tortue , ce qui ne
cadre nullement ni avec l'expression latine ni avec
la suite de la phrase française , car ce n'est pas en
saisissant les armes et les bras de l'ennemi , qu'on peut
faire avec les boucliers une tortue : il faut encore
expliquer iteratam par seconde en hauteur , tandis
qu'il signifie seconde par succession de tems . La pre
anière tortue avait été brisée et dissoute , comme Tacite
le dit et comme on vient de le voir ; les soldats ranimés
par l'espoir du pillage , en forment une seconde; leurs
camarades montant dessus , saisissent les traits et les
bras des ennemis : cela est simple et clair : pourquoi
chercher un sens alambiqué que le latin , le français et
la plus simple réflexion repoussent ? On ne pourrait
appliquer ici la double tortue de Montfaucon sans dire
que les soldats montaient sur cette double tortue , super
itératam testudinem , ee qui est aussi trop fort. Mais
(1) Antiq. expl . T. 4, p. 144 et 145
A
JANVIER 1809 . 67
dans toutes les suppositions , l'explication que le tra
ducteur a tirée de ce texte est un contre-sens formel.
En voici un qui ne l'est pas moins. Tacite annonce
qu'il aura soinde recueillir quelques traits des anciens
tems; toutes les fois, dit-il, que l'occasion demandera
des exemples pour nous porter au bien ou pour nous
consoler du mal. Quotiens res locusque exempla recti ,
aut solatia mali poscet. « Afin que nous puissions , dit
M. Dureau , nous réformer sur les vertus des siècles
passés , ou nous consoler par leurs malheurs.>> Je sais
bien que nous consoler du mal, si l'on entend par là le
malque nous souffrons , et nous consoler par leurs malheurs
, peuvent ne pas paraître contradictoires ; car ,
dira-t-on , de pareils exemples ne nous consolent de ca
que nous avons à souffrir qu'en nous rappelant ce
qu'on a souffert dans d'autres siècles. Mais , premierement
, si c'est une vérité , elle est du nombre de celles
qu'il vaut mieux envelopper que de les présenter
toutes nues. Lucrèce prend soin d'en repousser l'idée.
«Ce n'est pas , dit-il, que les souffrances d'autrui nous
fassent plaisir , mais c'est qu'il estdoux de voir de quels
maux on est soi-même exempt (2). I vaudrait done
mieux , dans ce sens , dire comme Tacite , ou nous
consolerde nos maux , que comme son traducteur : ou
nous consoler par leurs malheurs ; mais de plus mali
étant ici opposé à recti , qui signifie le bien moral , la
vertu , doit signifier aussi le mal moral , le vice ou le
crime, et non point le malheur. C'est eneffetdes crimes
(2) C'est ainsi , pour le dire en passant, que je traduiraisces deux
beaux vers de Lucrèce :
Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas' .
Sed quibus ipse malis careas , quia cernere'suave est
etnon comme Lagrange les a traduits : « Non pas qu'on prenne plaisir
à l'infortune d'autrui , mais parce que la vue des maux qu'on n'eprouve
point est consolante ; >> ce qui revient à peu près à non pas que cela
soit , mais c'est que cela est. L'explication que je préférerais a le
double avantage d'être d'une meilleure philosophie , et de rendre litté
ralement le texte réduit à sa construction naturelle : sed quia suave
est cernere quibus malis ipse careas,sans recourir à l'ellipse , et en
conservant au mot cernere son véritable sens.
E
68 MERCURE DE FRANCE ,
commis pendant les guerres civiles que l'historien parle
en cet endroit (3) , pourquoi vouloir le faire parler
d'autre chose ? Si son expression est obscure et voilée ,
elle l'est sans doute à dessein. Vous faites la double faute
de lui ôter son voile , et de montrer dessous ce qu'il n'y
avait pas mis . Cette version si simple : des exemples
pour nous porter au bien ou pour nous consoler du
mal, conserverait dans sa littéralité le vrai sens des
deux mots , leur opposition , la concision sententieuse
de la phrase et son caractère. J'admire toujours la peine
que se donnent les traducteurs pour faire plus mal
qu'on ne ferait en s'en donnant moins.
C'est une faute que de substituer à une expression
propre et positive une autre qui soit vague et commune,
comme dans cet endroit où Vitellius sentant l'empire
prêt à lui être arraché par force , et se croyant encore
à tems d'y renoncer , va déposer dans le temple de la
Concorde les marques de sa dignité et veut de là gagner
lamaison de son frère. On ne veut point qu'il abdique :
Major hic clamor, obsistentium penatibus privatis ,
inpalatium vocantium. Ce que M. Dureau traduit ainsi :
<< Là redoublent les clameurs : on lui défend ce nouveau
séjour : on le rappelle au palais. » Ce nouveau séjour,
ne signifie absolument rien. « On lui interdit à grands
cris une maison particulière , on le rappelle au palais ,>>>
dirait précisément ce qu'a dit Tacite. Mais voici une
faute plus matérielle , pour ainsi dire , et plus forte.
<<<Vitellius voyant Rome prise ( par l'armée de Vespasien
) , s'échappe par les derrières du palais , et se
fait porter en litière sur l'Aventin , dans la maison de
sa femme : puis , par incertitude d'esprit , et par l'effet
naturel de la peur , qui craignant tout , s'alarme surtout
du présent , iill retourne au palais , qu'il trouve
désert et abandonné : jusqu'aux moindres esclaves
avaient disparu ou évitaient sa rencontre. La solitude
et le silence des lieux l'épouvantent : il essaie de mille
endroits pour se cacher; les moindres jours l'allarment.
Enfin , las d'errer misérablement , il s'enfonce dans un
réduit ignoble , d'où Julius Placidus , tribun de cohorte ,
(3) Hist . L. III. LI. à la fin .
JANVIER 1809 . 69
vient l'arracher , etc. >> A un seul endroit près , ce
tableau, si bien peint par Tacite , est copié fidèlement,
et M. Dureau ya , comme dans beaucoup d'autres ,
rapproché autant qu'il était possible le tour français du
latin; mais il a été séduit par la nouveauté d'une
explication dont l'idée n'était venue à aucun des autres
traducteurs : il les en blâme dans sa note : il dit nettement
que ni Gordon , ni Davanzati , ni d'Alembert , ni
le père Dotteville (4) , n'ont entendu ce passage : tentat
clausa , inhorrescit vacuis. Il faut voir ses raisons .
<<Tous ont , dit-il , traduit dans ce sens : il ouvre les
lieuxfermés et frissonne quand il se voit seul ; mais ce
ne serait qu'une répétition très-affaiblie de la phrase
précédente : terret solitudo et tacentes loci : « la solitude
et le silence des lieux l'épouvantent. >> Or Tacite n'est
point un homme à se traîner sur les mêmes idées.
Tentat clausa signifie : il essaie des cachettes. Inhorrescit
vacuis , il n'en trouve aucune de bonne : il voit
quedans toutes il y a des ouvertures , des jours ( vacuis)
par où l'on peut l'apercevoir. Il en change continuellement
pour en chercher de meilleurs , etc. >>> 4
. Je n'ai pas sous les yeux la traduction anglaise de
Gordon : l'italienne de Davanzati est , comme il lui arrive
souvent , très - indépendante du latin (5) : Dalembert,
aussi à son ordinaire, a fort mal traduit (6)
Dotteville, faiblement peut-être , mais fidèlement. « Il
entr'ouvre ceux qui sont fermés ( les appartemens ) ,
frissonne de les trouver vides. » Aucun n'a donc traduit
comme le dit M. Dureau , etfrissonne quand il se voit
seul. Cela , sans doute , serait une répétition très-affaiblie
de la phrase précédente; mais il n'y a de répétition ni
dans Tacite , ni dans son traducteur Dotteville. Qu'on se
figure Vitellius , maître il y a peu d'instans de Rome , de
l'Empire , du Monde connu , entouré dans son palais
(4) Je ne sais pourquoi M. Dureau écrit obstinément dans ses notes ,
Hoteville , au lieu de Dotteville , écrit ainsi sur tous les ouvrages de
cet estimable littérateur.
(5) Cerca le camere , non v'è anima nata.
(6) « Il veut ouvrir les endroits fermés , les endroits vides l'épouyantent.>>
20 MERCURE DE FRANCE,
de gardes et de courtisans : il en sort un instant; il y
rentre, il parcourt le portique, le péristyle , les salles ,
les grands appartemens ; il s'effraie de n'y trouver que
solitude et que silence. Mais dans les chambres fermées ,
peut-être quelque sujet , quelque serviteur fidèle ..... II.
les entr'ouvre ; elles sont vides : ce vide le fait frissonner ;
enfin , las d'errer misérablement , il se cache dans un
vil réduit d'où un tribun de cohorte vient l'arracher.
Certes, il n'y a point là de répétition oiseuse, il y a
progrès d'action et d'images ; et l'on ne pouvait s'écarter
d'une route si bien tracée , sans s'égarer et sans tomber.
Comment unhomme qui sent Tacite,et qui aime à lutter,
avec lui de précision , croit-il rendre tentat clausa par
il essaie de mille endroits pour se cacher ; commentun
bon latiniste trouve-t-il dans inhorrescit vacuis , les .
moindres jours l'alarment ? Véritablement cela con
fond.
Je n'ajouterai point à ces fautes graves et importantes,
une foule d'autres qui le sont moins , mais qui ne laissent,.
pas de blesser le lecteur un peu attentif, quand elles so
présentent souvent. Elles appartiennent toutes à l'ouvrage
considéré comme traduction du latin. Il y en aaussi
, quand on le considère comme ouvrage français,
qui méritentquelqu'attention. L'auteur ayant été membre
de la classe del'Institut , spécialement chargée du dépôt
de notre langue , pourrait faire autorité : il le mérite
souvent , mais non pas toujours , et il est ulile d'en,
avertir.
Dans l'excellent discours préliminaire qui précède sa,
traduction , il suppose un discours qu'Octave pouvait
tenir au sénat , en lui remettant tous sos pouvoirs .
<<<Octave , lui fait-il dire , n'en reprendra que la partie,
qu'il convient à vous , qu'il convient au bien de l'Etat
de me laisser . » C'est déjà une construction pénible , bi
zarre et peu française : le reste est encore pis : <<<celle qui
puisse servirà la félicité detoutes les générations de
un peuple. » Celle qui puisse servir est, si je ne me
trompe , un véritable solécisme .
lout
/ sor, Jas : -
« Un corps de sénateurs ne pomraitjamais en imposer
à des soldats grossiers. (7) » B fallait ici, imposen, he
(7) Ibid. p. xxx .
JANVIER 1809.
imposant; et non pas en imposer, tromper. Tant quo
cette distinction existera dans la langue ( et pourquoi
l'en effacerait-on ? ) , ce sera une faute de ne la pas obt
server. Le traducteury est tombé plusieurs fois (8) : pluz
sieurs fois aussi il a employé l'adjectifaucun, aucune, avec
unenégation , au pluriel , dans des cas où cela n'est pas
permis. La règle générale le défend : le Dictionnaire do
'Académie excepte cependant ces trois phrases : il ne
m'a rendu aucuns soins, il n'a fait a wunes dispositions ,
ou aucuns préparatifs. Il ne dit pas la raison de ces ex
ceptious : c'est, je crois, parce quee rendre des soins, faire
des dispositions , faire des préparatifs, sont des phrases
dams lesquelles les substantifs ne pouvant se mettre
au singulier , ils entraînent Tadjectif, qui se met alors
par exception au pluriel. Mais quand M. Dureau dit :
ce nom ne se trouve dans aucunes médailles (9) ; aucuns
plebiscites , aucuns livres saints n'annonçaient cette exr
clusion (10) ; onfit publier que dans aucuns débats , ans
aucunes querelles on n'eûs àfaire , etc. ( 11 ) , il peche
contre la règle. It s'y conforme , au contraire , ou du
moins il est dans les exceptions qu'elle admet, en disant :
ne devait-il point leur suffire de vivre sans aucunes
charges (12) , parce qu'il s'agit des charges publiques ,
pluriel qui n'a point de singoher.
Dans cette plirase : on ne peut rien dire de certain
sur leur nombre , tantót plus ou moins grand ( 15) ; il
fandroit nécessairement tantótpluset tantot moinsgrand.
Dans celle-ci : environ vers ce tems-là (14) , il est clair
que vers ce tems-là suffirait; dans cette autre : « encore
(8) Conime dans ces deux exemples : l'art de flatter la multitude
et celui de lui en imposer, T. IV , p. 355 ; Paspect de cos ouvrages
en imposa aux vainqueurs , p. 381. Les mots latins auctoritas du
premier exemple, et quorum aspectu hæsere victores du second., demandaient
dans les deux imposer.
(9) Т. 1 , p. 293, dans les notes.
(10) Ibid. , p. 333.
(11) T. V, p. 145,
(12) T. III , p. 253.
(13) T. II , p. 11.
(24) T. III, p. 286.
MERCURE DE FRANCE ,
ne put-on empêcher que ni le palais , ni l'édifice, et
tout ce qui les entourait ne fussent engloutis par les
flammes (15) ; » et et ni vont mal ensemble : il faudrait
supprimer les deux ni, ou en mettre un troisième .
C'est une singulière inadvertance que de dire : ce
même prodige s'était renouvelé autrefois (16); car une
chose arrivée se renouvelle dans la suite, et non auparavant.
C'en est une encore que de traduire graviore
æstu ardescere , par étre en butte à toute l'ardeur de la
saison. De quelle saison ? l'été n'est point nommé ni designé
dans la phrase, et pour que l'on pût s'exprimer
ainsi , il faudrait qu'il le fût.
2
Le traducteur dit : « Vologèsen'en redoublait queplus
ses efforts contre les assiégés (17) : >> il fallait que davantage;
ou plutôt il fallait autre chose , car redoubler plus
et redoubler davantage sont à peu près également
étranges. Au lieu de la populace, il dit laplèbe de Rome;
c'est comme si, en traduisant de l'anglais , on disait le
mob de Londres. Il fait suivre les verbes s'offrir et se
hasarder de la conjonction de, au lieu de à : » Quoiqu'ils
s'offrissent de l'accompagner dans sa fuite (18) ;
Domitien se hasarda de braver Mucien (19) : il fallait à ,
après les deux verbes .
M. Dureau se sert , en plusieurs endroits , d'une locution
regardée comme fautive : quels que fussent , dit-il ,
les pouvoirs qu'il paraîtrait convenable de lui conférer,
il fallait qu'ils le fussent tous à la fois (20); et
ailleurs : ce n'était point pour qu'on séparât ce qui ne
pouvait l'étre (21) ; et encore ailleurs : sans inquiéter les
Bretons , ni l'étre par eux (22). Mais je ne sais si cette locution
ne devrait pas être légitimée dans la langue , et
rangée parmi les gallicismes : elle épargnerait ou des
(15) Ibid. , p. 283.
(16) T. II , p. 109.
(17) T. III , p . 243.
(18) T. IV, p. 457.
( 19) T. V, p. 77-
(20) Discours préliminaire , p. xxxi.
(21) Τ. 1 , p. 27.
(22)_T. III, p. 171.
JANVIER 1809g. 73
circonlocutions pénibles, ou des répétitions fastidieuses
de mots. Elle est d'ailleurs autorisée par l'exemple de
nos meilleurs écrivains. Mme Sévigné a écrit : >> la dernière
faute (deM.dePompone) n'a point fait tout lemal,
mais elle afait résoudre ce qui ne l'était pas encore (23) . »
Voltaire dans l'Essai sur les moeurs et l'esprit des nations
: << on traduisit à Venise les meilleurs pièces de
Plaute, et on les traduisit en vers , comme elles doivent
l'étre (24); » et dans le Dictionnaire philosophique :
<<les apôtres circoncisaient tous ceux qui voulaient
l'étre (25 ). » C'est ce que les Rédacteurs du nouveau
Dictionnaire de la langue française ferontpeut-être bien
de prendre en considération. *
Ils auront à prononcer sur une autre question de
grammaire et à juger si le traducteur de Tacite et quelques
autres écrivains , ont tort ou raison de faire le mot
période masculin , dans un sens ou la règle , l'usage et
l'autorité l'ont décidé féminin, jusqu'à ces derniers
tems. << Tout ce qu'on avait , dit M. Dureau, imaginé
d'honneurs succesivement dans ce longpériode du principat
, fut décerné sur le champ (26) . >> Je n'ai point dissimulé
précédemment (27) mon peu de goût pour ce
changement de genre inutile et arbitraire , et j'ai même
annoncé le projet de m'expliquer là-dessus à la première
occasion. Qu'on me permette de saisir celle qui se
présente; et de soumettre quelques raisons à ceux à qui
la décision appartient.
Période , mot grec d'origine , et composé de deux
mots , signifie dans son sens primitif, un circuit , une révolution
, un espace à parcourir. « Il se dit proprement ,
selon le Dictionnaire de l'Académie , éditionde 1762 , du
cours que fait un astre pour revenir au même point d'où
il était parti : alors il est du genre féminin, comme dans
ces exemples : la période solaire , la période lunaire ; le
soleil fait sapériode , la lunefait la sienne, etc. L'ap-
(23) Lettre 458, 8 décembre 1679.
(24) Editiou de Kehl , in-12 , T. XIX , р. 175.
(25) Ibid. , T. LIV, p. 400 .
(26) T. IV, p. 253. i 1.3
1
(27) Mercure du 26 novembre dernier , p. 397 , note.
MERCURE DE FRANCE ,
1
plication de ce mot a été faite à certains espaces de
tems, tels que la période attique , la période julienne ;
et de-là elle s'est étendue à tout espace de tems renfermé
entre deux termes connus. Par une seconde
application , période se dit aussi , continue l'Académie ,
de la portion d'un discours , arrangée dans un certain
ordre et composée de plusieurs membres , qui , pris en
semble , renferment un sens complet. Enfin , il se dit
encore de la révolution d'une fièvre qui revient en cer
tains tems réglés. >> Dans ces différens cas , conservant
toujours son sens propre, quoique diversementappliqué,
il conserve aussi son genre , qui est le féminin. Ce n'est ,
suivant le même article , que lorsqu'il est pris au figuré,
et qu'il signifie le plus haut point où une chose puisse
arriver, qu'il est masculin. Démosthène et Cicéron ont
porté l'éloquence à son plus haut période, ete. Et c'est par
une application de ce sens figuré , qu'on dit aussi : dans
ledernier période de sa vie , pour dire dans les derniers
tems de sa vie.
Telle est la décision de l'Académie : décision portée
d'après les meilleurs écrivains et le meilleur usage, dans
un tems où l'on ne pouvait encore se tromper ni sur
l'une ni surl'autre de ces deux autorités (28). Laplupart
des auteurs qui écrivaient avec le plus de soin , conti
nuèrent d'employer ainsi ce mot : quelques- uns com
mencèrent cependant à le masculiniser dans les cas où il
avait jusqu'alors été féminin. Le traducteur du premier
volumede Gibbon ne suivit point leur exemple : il dit
n'y
(28) Il ne faut compter pour rien les éditions du Dictionnaire de
l'Académie , faites depuis 1762 , et auxquelles l'Académie n'a poips
coopéré. II aque celle de Smits , donuée en 1798 , que l'on doive
suivre ,parce qu'elle a été faite d'après un nouveau travail de l'Académie
et sur l'exemplaire même de l'édition de 1762 , qui contenait ce travail .
Orle seul changement qu'on y trouve dans cet article , est qu'il commence
par cette définition du mot période : « Révolution qui se renouvelle
régulièrement ; et qu'à la fin , au lieu de dire simplement qu'on
dit aussi , au masculin , dans le dernier période de sa vie, il étend
cette exception à tout ce qui exprime un espace de tems vague , comme
dans un certain période de tems , dans un court période. Cela rend
l'article meilleur sans rien changer aus règles qu'il donne, et dont il n'y
a aucun motif de s'écarter
JANVIER 1809. 25
partout la première période , la seconde, etc. Laharpe
l'en reprit dans le Mercure , quoi que d'ailleurs il
louât son style, et qu'il lui donnât le titre d'élégant
traducteur. Il prononça dans une note , de ce ton
affirmatif qui était habituellement le sien , l'arrèt
suivant : « Quoique dans le Dictionnaire de l'Académie
, le motpériode soit féminin , méme quand il est
employé comme mesure de tems ; cependant l'usage ,
plus fort que les dictionnaires , a fait période masculin ,
dans cette acception. Ce mot n'est féminin qne lorsqu'il
signifie phrase. On dit une belle période et un période
detems : on en excepte la périodejulienne qui est unmot
consacré.>>>
On voit d'abord qu'avec sa légèreté ordinaire , il dit
que le Dictionnaire de l'Académie fait période féminin,
méme quand il est employé comme mesure de tems ,
tandis que c'est la première application qu'en fait ce
Dictionnaire ; on voit aussi que le critique ne dit riendu
sens propre et primitif, qui est le cours que fait un
astre , etc.; sens dont les autres ne sont que des extensions
, et dont ils doivent conserver le genre. L'application
du motpériode à une certaine portion du discours ,
n'est que la seconde ; mais c'est une application ou une
dérivation sensible ; et voilà que de son autorité privée ,
dans un article de journal , un critique décide que c'est
dans cette dérivationseulequelemotgardeson genre primitif,
et que partout ailleurs il en change. Lapériode
de tems devient le période; il en excepte seulement par
grâce la périodejulienne , qui est, dit-il , un mot consacré.
Mais pourquoi est-il consacré? Parcequ'il signifie
un certain espace de tems; si le mot qui signifie un espace
de tems , si période devient masculin dans ce sens
général , il doit le devenir aussi dans cette phrase particulière
: si c'est , comme on dit , une phrase faite , on doit
la défaire , on doit écrire lepériodejulien , si l'on écrit un
période de tems. Mais enfin que prétend-on faire du sens
primitifde ce mot? dira- t- on aussi le période d'un astre ;
le soleil fait son période , la lune fait son période ? Et
cette maudite fièvre , aura-t- elle aussi son période réglés.
au lieu de sa période réglée ? La période , restée féminine
dans le discours seulement , sera dono isolée parmi tous
10
6 MERCURE DE FRANCE ,
ces périodes masculins , et privée de cette analogie qui
montrait à l'esprit un rapport entre le cours d'une
phrase et le cours d'un astre , ou celui du tems , entre
Jes divisions ou les membres qui composent la période
oratoire , et les divisions et subdivisions d'une longue
période de siècles , etc. Voyez dans quelle confusion
vous allez tout jeter , pour excuser peut-être quelque
faute , qui sera échappée par inadvertance à un ou deux
écrivains accrédités , et pour soutenir la décision tranchante
et irréfléchie d'un critique (29).
Mais vous n'êtes pas au bout de cette confusion: en
voici encore une autre source. Ce n'était que dans un
sens figuré , ou plutôt détourné, lorsqu'il signifiait le
plus haut point où une chose puisse arriver , quepériode
était masculin : il indiquait alors un point fixe et presqu'indivisible
, et se disait aussi par extension des derniers
momens de la vie. C'est une application singulière
de ce mot, et dont on avait indistinctivement signalé
l'irrégularité par lechangement de genre;dans ce seul cas,
période était masculin , parceque dans ce seul cas , il désignait
un point fixe , ou du moins un espace très-borné ;
dans tousles autres , il indiquait une succession ,un cours,
un long space parcouru. C'est encore une nuance aussi
juste que fine du langage , et le résultat d'un aperçu délicat
de l'esprit que l'on veut faire disparaître. Et pourquoi
? L'usage , dit-on , l'a voulu ainsi. Quel usage ? si
c'est parmi les écrivains , quels sont ceux qui auront eu
le droit de détourner les premiers un mot français de
l'acception où il était pris derniérement encore par Voltaire
et par Condillac; et cela non-seulement sans né-
(29) J'observerai ici que Laharpe, qui écrivait en général purement ,
réfléchissait trop peu sur les principes et sur les analogies du langage.
Excepté dans ses ouvrages académiques , il manquait même assez souvent
à cette pureté dont on les loue. Dans ce même article du Mercure ,
que l'on a réimprimé dans le 14º volume de son Lycée, je trouve peu
de tems auparavant la première invasion des barbares , au lieu de
avant la première invasion. Jusqu'à présent , auparavant a été
adverbe et par conséquent sans régime : c'est avant qui était préposition.
Faudra-t-il aussi changer cela , et dire que l'usage le veut ,
puisque Laharpe l'a voulu ?
ام
JANVIER 1809. 77
cessité comme sans profit , mais gratuitement , et avec
une perte considérable pour les nuances et pour la propriété
du langage ? Si c'est parmi les gens du monde que
s'était d'abord introduit ce changement , laissons-les
faire et dire; mais nous, qui écrivons dans une langue
consacrée et désormais fixée par nos grands maîtres , ne
laissons pas les gens du monde entraîner cette belle
langue dans d'éternelles fluctuations. Il peut y avoir des
tems où cette expression , le monde, change elle-même
d'acception et ne représente plus un tribunal dont la
juridiction soit aussi absolue sur le langage. Quand une
langue est une fois fixée , comme la nôtre l'a été par les
grands écrivains des siècles de Louis XIV et deLouis XV ,
on y peut ajouter , peut-être encore , si l'on a de nouvelles
combinaisons d'idées , ou des objets nouveaux à
exprimer ; mais on ne doit plus , on ne peut plus revenir
arbitrairement sur ce qui est , changer les régimes , les
acceptions , les genres. C'est l'usage qu'en ont fait ces
grands écrivains qui fait loi , et faire moins bien qu'ils
n'ont fait , est tout ce que produit la manie de faire autrement
qu'eux. Mais revenons , il en est tems , à la traduction
de M. Dureau de la Malle.
Il ne me reste plus à faire que des observations
d'un genre encore plus minutieux que celles qui ont
pour objet la grammaire , mais que je ne crois pas moins
essentielles , d'après l'espèce d'autorité dont on pourrait
revêtir cette édition. Elle paraît faite sous les yeuxd'un
fils jaloux de la réputation de son père. Il nous dit dans
son avertissement : « J'ose assurer qu'on peut compter
sur la correction du texte et de la traduction qui
paraît aujourd'hui. >> Je suis plus fâché que je ne le puis
dire , d'être obligé d'affirmer au contraire que dans le
texte latin , et même dans la traduction française , il
y a un grand nombre d'incorrections. Vous trouverez
dans le latin : patris patrice potestatem , au lieu de
patris patriæ apellationem , Disc. prélim. , pag. xxxv ,
dernière ligne de la note (30) ; ed causa pour ea causa ,
4
(30) Cette faute était aussi dans la première édition ; cependant la
répétition du mot potestatem qui est deux ou trois mots plus haut ,
suffisait pour lafaire apercevoir.
58
1
MERCURE DE FRANCE,
l'ablatifpour le nominatif, t. I, p. 30 ; candidos pour
candidatos, p. 30; celebratio annuum adprætorem translata,
pour celebratio annua , ibid ; ce qui transporte au
prêteur l'annuité qui appartient à la fote; falsa pour
falsa, l'ablatif singulier féminin, pour le nominatif
pluriel neutre, dans une phrase où le sens en est tout
à fait altéré (31 ), p. 212 ; statuere pour statuere , p. 282,
un parfait, à la troisième personne du pluriel, à la
placed'un infinitif; etoratio, pour ea oratio , au commencement
d'une phrase et d'un alined , t. IV ,p. 144,
adsciscebant , pour adsciscebantur , p. 176 , l'actifpour
le passif, à la fin d'une phrase et d'un paragraphe ;
quos militice legionariis , quanquam raptim ductos
æquabant, deux fautes dans une seule phrase , p. 368
il'faut au lieu de militiæ , ou militibus comme dan;
quelques éditions , ou militiæ glorid comme dans
d'autres; il faut , au lieu d'æquabant , æquabat , etc. s
Vous trouverez dans la traduction Varni , nom de
ville , pour Narni , t. 1 , p. 305 ; cet accès de rigueur,
au Heu de cet excès , t. III , p. 175 ; ne peut atteindre
à sa hauteur , pourà ta hauteur , p. 191 ; par l'entreprise
de Rubrius Gallus , pour par l'entremise , p. 3234
ilsfondent avec des crocs defer, pour ils sondent ( scru
tantur) , p. 383 ; dans Rome, il fut défenda d'en parler,
et l'on n'en parlait plus , p. 427 : c'est positivement
le contraire (52). L'auteur avait sans doute écrit et l'on
n'en parlait que plus , comme dans un exemple cite
plushaut , Vologèse n'en redoublait que plus : on aura
trouvé cette locution non française , et l'on y aura
substitué un contre sens.
+
Je ne parle point d'un grand nombre de fautes moins
considérables , et que l'on peut corriger facilement :
presque toutés celles que j'ai citées dans les deux
langues altèrent le sens , et peuvent tromper un lecteur
peu attentif. Il est désolant pour les amis des
(31) Voici la phrase : quia veritas visu et morů ,falsafestinatione
et incertis valescunt. En mettant fulsáfestinatione , ce seul accent
circonflexe attache falsa à festinatione , au lieu de l'opposer à veritas,
et rend la phrase inintelligible.
(32) Prohibiti per civitatem sermones, coque plures.
JANVIER 1809. 79
1
lettres,de voir paraître, avec cette inexactitude, les ouvrages
les plus estimés et les plus graves ; de voir les
maisons même de librairie qui ont le plus de moyens,d'intelligence
et d'activité , ne pas exiger des imprimeurs
qu'elles emploient, plus d'attention et de soin.Aucunintéfêt
, aucune considération particulière ne doit empêcher
de les en avertir; car lorsqu'il s'agit de productions littéraires
et de publications importantes , l'intérêt des
lettres et de l'art typographique est avant tout.
Celui des lettres seul m'a dicté les critiques que j'ai
faites de la traduction . J'avais noté un bien plus grand
nombre de fautes ; j'ai choisi parmi les principales, celles
qu'il était le plus aisé de faire sentir à ceux mêmes qui
savent médiocrement le latin. Je me suis consolé de
la nécessité où j'étais de blamer beaucoup de choses, en
louant d'abord ce quej'ai trouvé de pluslouable. Je suis
loin de vouloir infirmer les éloges que j'ai donnés moimême
à cet estimable travail. Ne peut- on pas regretter
cependant qu'un homme du mérite de M. Dureau de la
Malle ait consumé le quart d'un siècle à produire et
à limer un ouvrage qui est encore si imparfait ?
Kien de plus propre à justifier ee regret que le Discours
préliminaire où il développe avec tant d'ordre ,
de netteté , de connaissanées et dans un si bén style ,
la constitution qu'Auguste substitua à la constitution de
la république , et l'art avec lequel ce politique profond
composa son nouveau pouvoir des pouvoirs detoutes les
magistratures républicaines qu'il se fit donnersuccessivement
, et qu'il réunit à la fin toutes ensemble. Cemorceau
de plus de soixante pages d'impression ,
éclaircit parfaitement une matière qui était encore
mal connue. Il parut aveé la première édition , et
contribua peut-être plus que la traduction même, à
donner de l'auteur l'opinion avantageuse qu'on en a
justement conservée. Car enfin , cette traduction , dont
on ne peut, sous plusieurs rapports, contester le mérité
eminent , ne peut cependant ni être prise pour un guide
toujours sûr dans l'explication de Tacite, ni satisfaire
comme lecture suivie ceux qui n'aiment à lire que les
bons ouvrages Français. La langue y est plus souvent
80 MERCURE DE FRANCE ,
violentée qu'assouplie , et l'on s'aperçoit trop que co
français-là est du latin.
Pour juger à fond et à la rigueur cette traduction ,
il faudrait la comparer avec celles qui l'ont précédée ,
sur-tout avec celle du P. Dotteville , qui laissait peu de
choses à désirer , au moins pour l'intelligence du
texte; il faudrait aussi la comparer avec les traductions
faites dans d'autres langues , et enfin cette seconde ,
édition avec la première. Il faudrait de plus , après
l'avoir examinée dans les deux grands ouvrages de
Tacite, les Annales et l'Histoire , passer aux trois
opuscules qui les suivent , les Mooeurs des Germains ,
le Vie d'Agricola et le Dialogue sur les Orateurs ; mais
si l'on doit regretter qu'un homme de lettres tel que
M. Dureau ait consacré trop de tems à traduire , on
pourrait , dans de moindres proportions , et avec des
titres inférieurs , se reprocher pourtant d'en donner
trop à l'examen d'une traduction. GINGUENÉ .
م ل
ITINÉRAIRE DESCRIPTIF DE L'ESPAGNE, et Tableau
Elémentaire des différentes branches de l'Administration
et de l'Industrie de ce Royaume , par
ALEXANDRE DE LABORDE , avec cette épigraphe :
C Viris , Armisque nobilem hispaniam.
FLORUS, Lib. II. !
Cinq vol. in-8° avec atlas. A Paris , chez H. Nicolle ,
librairie-stéréotype , rue des Petis-Augustins ; Lenormant
, cloître St.-Germain-l'Auxerrois .
LORSQUE M. de Laborde publia , l'année dernière ,
les premières livraisons de son Voyage Pittoresque en
Espagne , l'un des plus beaux monumensde ce genre ,
qu'aient entrepris l'amour des lettres et le goût des
beaux-arts , l'Espagne jouissait encore , dans son intérieur
, d'une tranquillité profonde. Une alliance qui ,
depuis un siècle , n'avait été suspendue que deux fois
pardes erreurs passagères (1), mettait entre ce royaume
(1)En 1718, par la politique inquiète d'Albéroni , et en 1793, par les
suites de la révolution française.
et
JANVIER 1809 .
DEPT
DE
LA
cen
et les malheurs d'une guerre continentale , toute l'éten
due de l'empire français. Les agitations politiques de
l'Europe ne passaient point les Pyrénées ; et le cabinel
de Madrid, plus rassuré, du côté du Portugal, par la 5.
faiblesse de la maison de Bragance , qu'il ne l'avait été
jadis par la tyrannię de Philippe second , dominait ,
sans péril et sans efforts , sur cette ancienne Ibérie ,
si long-tems arrosée du sang de toutes les nations . II
est vrai que la jalousie ambitieuse de l'Angleterre
menaçait les colonies espaguoles et troublait leur commerce
avec la métropole. Mais les vastes provinces du
roi catholique n'en étaient pas moins paisibles en Amérique
et en Europe : et tandis que la guerre étendait
ses ravages du sommet des Alpes au pharę de Messine
et des bords du Rhin à ceux du Niémen , les treize
royaumes , réunis sous les successeurs de Charles-Quint,
offraient encore des routes tranquilles , des villes florissantes
, l'image et les plaisirs de la paix , au voyageur
qui allait observer dans ces contrées célèbres la marche
des arts et du tems. M. de Laborde , les parcourait avec
une sécurité qu'on ne trouvait point alors dans des
pays, autrefois plus fréquentés , et plus hospitaliers
il étudiait les monumens de l'Espagne antique et moderne
: il y reconnaissait les traces de tous les peuples
conquérans qui ont donné des lois à ses provinces ; et
suivant tour-à-tour les Carthaginois et les Romains , les
Gothset les Maures , il dessinait , loin du tumulte des
armes , le magnifique tableau qu'il se proposait de colorier
et d'achever parmi nous.
4
Malheureusement , depuis cette époque , les dissentions
intestines de la maison royale , l'ambition de quelques
seigneurs , les passions de la multitude , excitées et corrompues
par l'or de l'étranger , d'autres causes plus
éloignées , qu'il serait inutile de développer ici , avaient
rapidement amené l'Espagne au bord d'une révolution .
Elle ne pouvait échapper à ce fléau , qu'en recevant
d'une main destinée à raffermir les bases de l'ordre
social , un gouvernement plus énergique et plus sage.
L'Espagne a donc passé sous les lois d'une dynastie nouvelle
que le génie d'un grand-homme et le courage
F
MERCURE DE FRANCE ,
2
d'une grande nation ont élevée au plus haut degré de
puissance et de gloire. Le cabinet britannique , comme
on devait s'y attendre , a combattu de toutes ses intrigues
un changement qui promettait plus de bonheur
à l'Espagne , et l'attachait plus fortement à la grande
ligue européenne : il a soulevé les peuples; il a même
débarqué sur la péninsule l'armée promise au fanatisme
des insurgés ; et les Français ont pu se flatter de rencontrer
enfin , au-delà des Pyrénées , l'ennemi qu'ils
avaient inutilement cherché sur tous les points accessibles
du continent. Dans ces circonstances , il était difficilede
publier un livre plus utile , j'ose presque dire
plus nécessaire , que l'Itinéraire descriptifde l'Espagne,
que M. de Laborde fait succéder à son Voyage pittoresque.
L'auteur, dansce nouvelouvrage , sagement dépouillé
de toute espèce d'ornemens, a réuni les notions les plus
exactes et les plus étendues sur l'état actuel de la monarchie
espagnole , et de chacune de ses provinces.
Topographie , population, agriculture , commerce',
industrie , grandes routes , canaux , moyens de communications
à l'intérieur et à l'étranger , moeurs , coutumes
, caractère , esprit des habitans, tout est fidèlement
observé , tout est mis sous les yeux du lecteur ,
avec autant de franchise que de clarté. M. de Laborde
se plaît à rendre souvent un noble hommage aux qualités
de la nation espagnole : il rappelle et met à profit
les travaux de ses écrivains célèbres , de ses administrateurs
les plus éclairés . C'est ainsi qu'un excellent mé--
moire sur le perfectionnement de l'agriculture de l'Espagne,
et sur les lois agraires , dont le quatrième
volume de M. de Laborde est enrichi , n'est que la
traduction littérale d'un ouvrage de D. Metchior
Jovellanos , l'un des Espagnols modernes qui ont le
mieux étudié la science de l'économie politique . M. de
Laborde est bien loin de dissimuler ses obligations à
cet écrivain patriote ; il s'empresse , au contraire , de
rendre justice à ses talens et à ses lumières , en même
tems qu'il apprécie son travail en homme capable de
l'égaler et de le juger.
JANVIER 180g .
1
C Etsupit, et.... facit , et jove judicat æquo.
«Tout ce mémoire , dit-il , écrit par un Espagnol
>>parfaitement instruit des intérêts de son pays , n'a de
>>défaut , peut-être , qu'une trop prompte application
>> des principes qu'il renferme. Si quelqu'un tenait
» entre ses mains toutesles vérités, disait un philosophe,
> il ne devrait les répandre que goutte à goutte sur la
>> terre. Que serait-ce s'il fallait mettre à exécution les
>> changemens qu'elles nécessitent , sans avoir bien exa-
>miné le mode à adopter pour cet effet dans chaque
>>province! Certainement les priviléges delaMesta (2),
>> sont odieux et doivent être diminués . Mais la richesse
>> qui résulte pour l'Espagne, et sur-tout pour les re-
>> venus de l'Etat , de l'abondance et de l'organisation
>>des troupeaux dans les deux provinces de Léon et
>> d'Estramadure , est telle , qu'il faut être bien sûr ,
>>avant de s'en priver , de pouvoir la remplacer : il
>>> faudrait du moins un laps de tems considérable, peut
>> être même plusieurs siècles , pour établir à cet égard
>> un changement utile , lequel serait au contraire dé-
» sastreux , s'il était précipité. Certainement les pro-
>> priétés réunies en peu de mains , soit qu'elles appar-
>> tiennent à des ordres religieux , des corporations ,
ou des majorats , ont des inconvéniens ; mais leur
division trop prompte et trop générale , disperserait
» les capitaux, et ôterait tout moyen d'amélioration et
» de secours , soit pour l'agriculture soit pour l'industrie
commerciale manufacturière et quoique
nous soyons entiérement de l'avis de l'auteur du
» Mémoire pour la suppression des majorats , nous
el
(2) On donne ce nom à la réunion d'un grand nombre de troupeaux
de bêtes à laine , qui appartiennent àdifférens maîtres , sans tenir proprement
à aucune province. Ils voyagent deux fois par an , et séjournent
tantôt dans un canton , tantôt dans un autre. Cette réunion est formée
parune sociétéde propriétaires , de riches monastères , de chapitres , de
grands d'Espagne , de personnes puissantes , qui font nourrir leurs troupeaux
dans les terres en friche , comme en Angleterre dans les communes.
Les priviléges de la Mesta forment en Espagne une espèce de
législation particulière.
F2
84 MERCURE DE FRANCE,
>> croyons cependant qu'il serait dangereux de mettre
>> en vente , ou de rendre aliénable , sur le champ ,
>> une trop grande quantité de territoire , ce qui ferait
>> certainement tomber le prix des terres , et serait un
>> inconvénient au moins aussi grand que de les con
>> server à un taux trop élevé. Le seul changement
>>> indispensable , sur le champ , est l'emménagement
>>> des terres pour en faciliter la culture , et l'augmen-
>> tation de la durée des baux. L'intérêt du fermier ,
>> lorsqu'il a un long bail et une terre facile à cultiver ,
» est quelquefois aussi entreprenant que s'il en avait la
>> propriété entière. >>>
C'est avec cette sagesse , avec cette maturité de raison
et de zèle , que M. de Laborde apprécie les différentes
institutions de l'Espagne , toutes les fois qu'il en
trouve l'occasion. Ces novateurs hardis , qu'aucune expérience
ne peut détromper , qui ne voient le bien que
dans le prestige des théories exclusives , l'accuseront
sans doute de manquer de philosophie ; il en a autant
quepeuvent en admettre l'art de gouverner et la pratique
de l'administration. Les deux derniers volumes de
son ouvrage embrassent la statistique générale de l'Espagne
, et présentent une foule d'observations , aussi
judicieuses qu'intéressantes , sur les lois , les tribunaux ,
la noblesse , le clergé, sur l'état des sciences , des lettres
et des beaux-arts , sur les usages , les costumes , le
théâtre et même sur l'histoire naturelle du pays. Quelques-
unes des observations répandues dans ces deux
volumes et dans un excellent Discours préliminaire ,
contrarient des opinions généralement reçues ; mais leur
vérité n'en est pas moins démontrée : par exemple ,
M.de Laborde prouve , jusqu'à l'évidence , que le clergé
d'Espagne est à proportion beaucoup moins nombreux
que ne l'était celui de France en 1789 ; que ses richesses
sont moins considérables , et mieux administrées
; et qu'il paie à l'Etat des contributions beaucoup
plus fortes . 6
Examinant ensuite son influence et la conduite publique
de ses membres , « Quelque malveillance ,
>> dit-il , qu'on ait apportée jusqu'à présent dans l'exa
4
JANVIER 1809 .
85
»men de cette question , le haut clergé espagnol ,
>> exempt en général de ces déréglemens qu'on reproche,
>>>avec quelque raison, au clergé des autres nations , ne
▸mérite que des éloges . La nomination aux places
>> eminentes n'est point accordée , en Espagne , à la
>> naissance ou à la faveur : une vie irréprochable est
>>le seul moyen de parvenir aux dignités de l'Eglise.
>> Quelque soit le degré que les ecclésiastiques occupent
>> dans la hiérarchie sacerdotale , ils ne s'absentent ja
> mais de leur résidence ; ils y dépensent en établis-
>> semens publics ou en aumônes , le revenu de leurs
» bénéfices. Depuis la conquête sur les Maures et la
>>formation des différens royaumes , la plupart des
>> édifices doivent leurs fondations au clergé : des villes
>> entières ont été bâties par des prélats. Les plus beaux
>>> aqueducs , les fontaines , les promenades publiques ,
>>dans la plus grande partie des diocèses d'Espagne ,
> ont été construits aux frais de leurs évêques. Dans
>> les tems, malheureux de disette , de guerre , d'épi-
>> démies , c'est d'eux que les pauvres ont reçu les
>>secours les plus efficaces. L'évêque d'Orense ( en
>>Galice), avait fait de son palais épiscopal un hos-
>>pice où logaient trois cents ecclésiastiques français
>> condamnés à la déportation dans le tems de la révo
>> lution. Le prélat mangeait avec eux, et se refusait
>> tous les genres de commodités qu'il n'aurait pu
>>procurer à ces infortunés. Le cardinal Lorenzana ,
>> archevêque de Tolède , a transformé l'Alcarar de
>> cette ville , ancien palais des rois Goths , en un éta
>> blissement où sont reçus deux cents enfans etseptcents
>>pauvres de tout âge. L'évêque de Cordoue , pendant
» la disette de 1804 , et long-tems encore après , a cons
> tamment donné à ses diocésains douze cents rations
> de pain par jour. C'est à l'archevêque de Tarragone
>> que cette ville doit l'aquedue qui porte à ses habi
>> tans l'eau dont ils ont besoin; bienfait inapréciable
>> qui a rendu à cette ville la propreté et la salubrité
>> dont elle était privée depuis long-tems. De pareils
>> traits se répètent dans chaque diocèse ; il serait trop
>>long de les rapporter. » L'écrivain qui , avec cette
86 MERCURE DE FRANCE ,
impartiale franchise , avec ce noble respect de la vertu ,
nous demande nos hommages pour la plupart des prélats
espagnols , mérite d'être cru , même par les hommes
les plus irreligieux , quand il avoue le relâchement et
lamauvaise conduite de ces moines fanatiques , dont
l'ignorance furieuse marche à la tête d'une populace
insensée , après l'avoir armée , au nom d'une religion
pacifique , contre l'indépendance , le repos et la prospérité
de l'Etat.
J'ignore si des critiques plus instruits que moi trouveront
matière à quelques reproches dans les deux derniers
volumes de cet ouvrage , où M. de Laborde examine
assez rapidement les objets les plus graves de la
législation , de la politique et de l'administration de
l'Espagne : les trois premiers volumes qui présentent
l'itinéraire descriptif des différentes provinces , m'ont
offert un petit nombre d'omissions assez importantes ,
pour les indiquer au lecteur , et sur-tout à l'auteur lui
même. On ne conçoit point , par exemple , comment
dans une description détaillée , peut-être même un peu
minutieuse , des villes , des ports , des arsenaux de l'Espagne
, M. de Laborde a tellement négligé la ville et le
port de Carthagène , qu'on pourrait presque lui reprocher
de les avoir oubliés. Ce n'est pas qu'il ne les nomme
plusieurs fois , mais il donne les détails les plus circonstanciés
sur les deux autres départemens de la marine royale
(le Ferrol et Cadix) , et ne dit rien de Carthagène , dont
les bassins , construits sur le modèle de celui de Toulon ,
méritaient peut- être un examen plus curieux. En général
, le royaume de Murcie et ses habitans ,, me paraissent
avoir été jugés sévèrement par M. de Laborde : il
cite avec empressement les hommes illustres dont la
naissance honore les autres provinces de l'Espagne ; il y
joint quelquefois des noms obscurs, ou du moins peu
connus en-deçà des Pyrénées ; et il oublie , parmi ceux
dont Murcie peut se glorifier , celui de Macanas , négociateur
habile , publiciste profond, écrivain courageux ,
qui défendit avec un zèle et des talens , peu communs
dans sa patrie, les prérogatives du tròne contre les usurpations
du Saint-Siége. Je le répète , le portrait que
)
4
JANVIER 180g. 87
M. de Laborde fait de Murcie , me fait soupçonner qu'il
s'y est ennuyé; et si l'ennui engraisse les sots , comme:
l'observe Figaro , il peut fort bien dépiter les gens d'esprit.
<<<L'habitant de Murcie , dit M. de Laborde, ne
> sortjamais de la ville qui l'a vu naître : on ne le voit
>> ni à la Cour, ni daus les armées , ni dans lestribunaux,
>>>ni dans les Universités , ni dans les places de com-
>>>merce : il passe sa vie apathiquement , dans l'insou-,
>>ciance et l'oisiveté; il boit , mange, dort; récite som
>>rosaire , traîne son manteau dans un lieu où il s'as-
>>seoit pour ne penserà rien , et ne se doute pas qu'il y ait
>>une vie plus agréable que celle qu'il mène ; qu'il y ait
>>des connaissances plus étendues que celles qu'il pos-
>> sède, qu'il y ait des séjours plus heureux que celui
» qu'il habite ; enfin, qu'il y ait des hommes płus utiles
➤que lui. Aussi parcourt-on l'histoire de l'Espagne ,
>> sansy trouverquelques nomsde Murciens qui se soient
>>distingués dans les armes, les sciences ou les arts .....
>>>L'ignorance et l'oisivetés rendent leurs moeurs désa-
>>gréables: ils portent les préjugés au plus haut degré....
>>La société prend à Murcie une teinte de celte sauva-
>>>gerie, que les habitans reprochent mal à propos aux
> Maures , leurs prédécesseurs..... Ils ont une couleur
>>plus jaune que basanée , souvent même plombée; ils
>>>sont tristes , sombres , colères , hypocondriaques , su-
>>jets aux maladies du foie..... Leur ville est réduite à
>> se glorifier d'avoir donné le jour à deux écrivains très-
>>médiocres , et les seuls qu'elle puisse citer , François
>>Cascales et Sauveur Hyacinte de Médina , etc. etc. »
J'avoue que je ne connais ni l'un ni l'autre , mais je n'en
crois pas moins cette peinture exagérée.
La légère injustice de M. de Laborde, à l'égard des
habitans deMurcie , sera moins sentie du commun des
lecteurs que le défaut d'ordre qu'on peut reprocher &
ła première partie desonouvrage. En effet , il commence
son itinéraire par la Catalogne et le royaume de Valence
: on croit qu'il va poursuivre sa route par les provincesdeMurcie,
de Grenade,d'Andalousie , et revenir
au nord de la péninsule par la Manche, l'Estramadure
lesdeux Castilles, Léon,la Galice ,les Asturies , et laBis
88 MERCURE DE FRANCE ,
caye; point du tout : il passe de Valence dans l'Estramadure
; retourne dans l'Andalousie ; passe de Murcie
en Arragon; fait le tour de l'Espagne septentrionale pour
revenir dans les deux Castilles; et va terminer sa course
au pied du rocher de Gibraltar. Je suis loin de blâmer son
excursion aux Présides d'Afrique et aux îles Baléares ;
mais il me semble qu'on aimerait mieux , en général ,
qu'il eût tracé- sur la carte d'Espagne une route suivie ,
et que sa marche fût moins irrégulière.
L'ordre convient toujours à nos faibles travaux ;
a dit avec raison dans le poëme du Verger, un écrivain
(3) qui , dans ses vers et dans sa prose , a prouvé
mille fois que l'ordre et la régularité s'accordent trèsbien
avec la grâce , l'élégance , la chaleur et l'élévation.
L'ordre convient sur- tout à un ouvrage tel que celui de
M. de Laborde , où l'on pardonne volontiers, en faveur
des recherches et de l'utilité , les nombreuses négligences
et les incorrections assez fréquentes du style.
L'auteur a réservé pour son Voyage pittoresque , tout
ce que l'agrément et la pureté de la diction peuvent
ajouter de charme à la description des monumens des
arts et de l'antiquité. Il n'a voulu faire ici qu'un livre
* instructif , et son but est parfaitement rempli ..
ESMENARD.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
TURQUIE. -- Constantinople , 27 novembre. Le calme
est enfin rétabli , du moins pour quelque tems , dans cette
malheureuse ville. L'incertitude qui regnait encore sur lé
sort de Mustapha-Barayctar après la révolution du 18 , est
dissipée. Voici quelques détails authentiques sur la catastrophe
qui a terminé son administration et sa vie.
Lors de l'insurrection du 14 , les janissaires ayant coupé
en morceaux leur aga qui les exhortait à la tranquillité et à
la subordination , ayant attaqué la Porte où les ministres
(5) M. de Fontanes .
JANVIER 1809.
assemblés vaquaient à leurs affaires pendant le mois de
ramadan , ayant enfin mis le feu aux quatre coins de cetédifice
, chacun chercha son salut dans la fuite. La plupart des
ministres s'ouvrirent un passage au milieu des flammes , et
se réfugièrent dans le sérail.
Cependant le capitan-pacha , homme actif et résolu ,
maître de la flotte qui était à l'ancre dans le port , se donna
toutes les peines possibles , pour introduire dans le sérail ,
dụ côté de la mer, le plus grand nombre de troupes qu'il
put rassemblerdes casernes de Scutari, du Levent-Schifflik ,
ętdes gens de marinė. Le sérail était assiégé du côté de terre ,
mais la garnison faisait des sorties avec un très-grand succès,
et déjà elle avait réduit les janissaires à se retrancher dans
le palais de leur aga , sur lequel le vaisseau à trois ponts, qui
était dans le port , eut ordre de faire un feu continuel.
Cependant , tout à coup le feu cessa , et l'on s'aperçut que
l'arsenal s'était déclaré pour les janissaires . Le quartier de
Tophana , avec le corps des canonniers suivit cet exemple ,
et le capitan-pacha , abandonné à lui-même , prit la fuite
avec Kadri-Pacha, commandant des casernes de Scutari. Ils
furent poursuivis le long des côtes de la Romélie , par un
brick détaché exprès ; mais ils avaient déjà gagné terre ,
et on ignore où ils se sont retirés. Le feu de la flotte cessa
donc le 17 , et l'on ne tira pas sur le sérail , après cette
époque:
Le 18 , veille du Baïram , les janissaires forçèrent le- sérail,
demandant Mustapha IV , pour le rétablir sur le trône ; mais
quand ils apprirent, qu'il avait subi le sort qu'il avait fait
subir lui-même à son oncle Sélim' , le sultan Mahmud , seul
rejetton vivant du sang ottoman , fut confirmé , et mené en
pompe à la Mosquée. Quant au visir Barayctar , on le chercha
en vain dans le serail ; on soupçonna qu'il avait péri
dans l'incendie du palais de la Porte. Effectivement , son cadavre
fut reconnu dans les décombres de cet édifice , et on
l'exposa , dans l'Almeidan , aux insultes de la populace.
Ainsi finit ce célèbre visir , dont l'administration , quoique
de si peu de durée , será certainement distinguée dans les
fastes de la Turquie .
Outre une bonne partie de la ville , les deux casernes de
Scutari et de Levent-Schifflik , ont été brûlées par les janissaires
. Lenouveau capitan-pacha, Seid-Aly , a fait son entrée
le 24 , au bruit du canon de la flotte .
Quelques jours avant l'insurrection , M. Krasnokowski ,
aide-de-camp du général russe , qui est à Buckarest , était
!
90 MERCURE DE FRANCE,
venu à Constantinople , et avait eu plusieurs conférences
avec Barayctar. Cet officier qui logeait chez Manuk-Bey ,
banquierdduuggrand-visir, s'est refugiependantllaarrévoluattion,
aupalais de l'internonce , où il se trouve encore actuellement.
2
La
PRUSSE. Koenigsberg, 21 décembre. C'est le 27 que
LL . MM. doivent se mettre en route pour Pétersbourg.
grande-maîtresse de cour; comtessed)Voss, estdéjà partie
avec le comte de Daenhof, adjudant-général. La suite du
Roi consiste en 10 voitures.
Nous avons vu arriver hier un bataillon russe , composé
de prisonniers venant de Hollande, et que le roi Louis It y
a fait habiller à neuf avant leur départ.
21
(INTÉRIEUR.)
Paris , 13 Janvier.
BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
LesAnglais sont entrés en Espagne le 29 octobre.
Ils ont vu dans les mois de novembre et de décembre détruire l'armée
deGalice à Espinosa , celle d'Estramadure à Burgos , celle d'Aragou et
de Valence à Tudela , celle de réserve à Somo- Sierra : enfin ils ont vu
prendre Madrid , sans faire aucun mouvement , et sans secourir aucune
des armées espagnoles , pour lesquelles une division de troupes anglaises
eût été cependant un secours considérable...
Dans les premiers jours du mois de décembre , on apprit que les colonnes
de l'armée anglaises étaient en retraite , et se dirigeaient vers la
Corogne, où elles devaient se rembarquer. De nouvelles informations
firent ensuite connaître qu'elles s'étaient arrêtées , et que le 16elles étaient
parties de Salamanque pour entrer en campagite. Dès le 15, la cavalerie
légère avait paru à Valladolid . Toute Parmée anglaise passa le Duero,
et arriva le 23 devant le duc de Dalmatie , à Saldagna ,
Aussitôt que l'Empereur fut instruit à Madrid de cette résolution inespérée
des Anglais , il marcha pour leur couper laretraite , et se porter
sur leurs derrières , mais quelque diligence que fissent les troupes françaises,
le passage de la montagne de Guadarama , qui était couverte de
neige,les pluies continuelles , et le débordementdes torrens , retardèrent
leur marche de deux jours .
Le 22 , l'Empereur était parti de Madrid, son quartier-général étaitle
25 à Villa-Castin , le 25 à Tordesillas , et le 27 à Médina del Rio-Seceo .
Le 24, à la pointe du jour , l'ennemi s'était mis en marche pour déborder
la gauche du duc de Dalmatie; mais dans la matinée ayant appris
le mouvement qui se faisait de Madrid, il se mit sur le champenretraite,
abandonnant ceux de ses partisans du pays , dont il avait réveillé les
passions , les restes de l'armée de Galice , qui avaient conçude nouvelles
espérances , une partie de ses hôpitaux et de ses bagages , et un grand
nombre de traînards . Cette armée a été dans un péril imminent; douze
heures de différence , elle était perdue pour l'Angleterre.
Elle acommis beaucoup deravages, résultat inévitable des marches .
JANVIER 1809 . gr

forcées des troupes en retraites ; elle a enlevé les couvertures, Ics mules ,
les mulets , et beaucoup d'autres effets ; elle a pillé un grand nombre
d'églises et de couvens . L'abbaye de Sahagun, qui contenait 60religieux ,
etqui avait toujours été respectée par l'armée française , a été ravagée
par les Anglais: partout les moines et les prêtres ont fui à leur approche .
Cesdésordres ont exaspéré le pays contre les Anglais , la différence de la
langue des moeurs et de la religion , n'a pas peu contribue à cette disposition
des esprits ; ils reprochent aux Espagnols de n'avoir plus d'armée
àjoindre à la leur , et d'avoir trompé le gouvernement anglais ; les Espagnols
leur répondent que l'Espagne a eu des armées nombreuses ,
mais que les Anglais les ont laissé détruire sans faire aucun effort pour
les secourir .
Dans les quinze jours qui viennent de s'écouler , on n'a pas tiré un
coup de fusil; la cavalerie légère a seulement donné quelques coups de
' sabre..
Le général Durosnel , avec 400 chevau-légers de la garde , donna à
la nuit tombante dans une colonne d'infanterie anglaise en marche ;
sabra un grand nombre d'hommes , etjetta le désordre dans la colonne.
Le général Lefebvre-Desnouettes , colonel des chasseurs de laGarde ,
détaché depuis deux jours du quartier-général , avec trois escadrons de
son régiment, ayant pris beaucoupde bagages, de femmes, de traînards ,
et trouvant le pont de l'Exla coupé, crut la ville de Benavente évacuée :
emportépar cette ardeur qu'on a si souvent reprochée au soldat français,
il passa la rivière à la nage pour se porter sur Benavente , où il trouva
toute la cavalerie de l'arrière-garde anglaise , alors s'engagea un long
combatde 400hommes contre 2000. Il fallut enfin céder au nombre : ces
braves repassèrent la vivière; une balle tua le chevaldu général Lefebvre-
Desnonettes , qui avait été blessé d'un coup de pistolet, et qui , resté à
pied, fut fait prisonnier. Dix de ses chasseurs qui étaient aussi démontés
ont également été pris , 5 se sont noyés, 20 ont été blessés. Cette échaufourrée
a dù convaincre les Anglais de ce qu'ils auraient à redouter de
pareilles gens dans une affaire générale . Le général Lefebvre a sans doute
fait une faute, mais cette faute est d'un Français : il doit être à la fois
blâmé et récompensé.
*
Le nombre de prisonniers qu'ona fait à l'ennemi , jusqu'à cette heure,
et qui sont la plupart des hommes isolés et des traînards , s'élève à 300.
Le 28 , le quartier-général de l'Empereur était à Valderas ;
Celui du duc de Dalmatie , à Mancilla ;
Celni du duc d'Elchingen , à Villafer .
En partant de Madrid , l'Empereur avait nommé le roi Joseph son
lieutenant-général , commandant la garnison de la capitale ; les corps des
ducs de Dantzick et de Bellune , et le divisions de cavalerie Lasalle ,
Milhaud et Latour-Maubourg , laissés pour la protection du centre.
Le tems est extrêmement mauvais. A un froid vif ont succédé des
pluies abondantes. Nous souffrons , mais les Anglais doivent souffrir bien
davantage.
meid
22 BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Benavente , le 31 décembre 1808.
Dans la journée du 30 , la cavalerie , commandée par le duc d'Istrie ,
apassé l'Ezla . Le 30 au soir , elle a traversé Benavente et a poursuivi
l'ennemi jusqu'à Puente de la Velana.
Le même jour , le quartier-général a été établi à Benavente.
1
A
1
92 MERCURE DE FRANCE,
Les Anglais ne se sont pas contentés de couper une arche du pont de
Ezla , ils ont aussi fait sauter les piles avec des mines , dégât inutile
qui est très -nuisible au pays . Ils se sont livrés par-tout au plus affreux
pillage. Les soldats , dans les excès de leur perpétuelle intempérance ,
se sont portés à tous les désordres d'une ivresse brutale. Tout , enfin ,
dans leur conduite , annonçait plutôt une armée ennemie , qu'une armée
qui venaient secourir un peuple ami..Le mépris que les Anglais témoignaient
pour les Espagnols , a renduplusprofonde encore l'impression
causéepar tant d'outrages. Cette expérience est un utile calmant pour
les insurrections suscitées par les éétrangers . On ne peut que regretter que
les Anglais n'ajent pas envoyéune armée en Andalousie. Celle qui a traversé
Benavente , il y a dix jours , triomphait en espérance et couvrait
déjà ses drapeaux de trophées , rien n'égalait sa sécurité et l'audace
qu'elle faisait paraître. Ason retour , son attitudeétait bien changée: elle
était harassée de fatigues et paraissait accablée de la honte de fuir sans
avoir combattu. Pour prévenir les justes reproches des Espagnols , les
Anglais répétaient sans cesse qu'on leur avait promis dejoindre des forces
nombreuses à leur armée ; et les Espagnols repoussaient encore cette
calomnieuse assertion par des raisons auxquelles il n'y avait rien à répondre.
Lorsqu'il y a dix jours les Anglais traversèrent le pays , ils savaient
bien que les armées espagnoles étaient détruites . Les commissaires qu'ils
avaient entretenus aux armées de la gauche , du centre et de la droite ,
p'ignoraient pas que ce n'était point cinquante mille hommes , mais cent
quatre-vingt mille que les Espagnols avaient mis sous les armes ; que ces
cent quatre-vingt mille hommes s'étaient battus tandis que pendant
six semaines les Anglais avaient été spectateurs indifférens de leurs combats.
Ces commissaires n'avaient pas laissé ignorer que les armées espágnoles
avaient cessé d'exister. Les Anglais savaient dono que les Espagnols
étaient sans armées , lorsqu'il y a dix jours ils se portèrent en avant ,
( énivrés de la folle espérance de tromper la vigilance du général français ,
etdonnantdans le piége qu'il leur avait tendu pour les attirer en rase
campagne. Ils avaient fait auparavant quelques marches pour retourner
à leurs vaisseaux .
«Vous deviez, ajoutaient les Espagnols,persister dans cette résolution
prudente , ou bien il fallait être assez forts pour balancer les destins des
Français. Il ne fallait passur-tout avancerd'abord avectant de confiance ,
pour reculer ensuite avec tant de précipitation ; il ne fallait pas attirer
chez nous le théâtre de la guerre , et nous exposer aux ravages de deux
armées.Après avoir appelé sur nos têtes tantde désastres , il ne faut pas
onjeter la faute sur nous.
>> Nous n'avons pas pu résister aux armes françaises, vous ne pouvez pas
leur résister davantage; cessez donc de nous accuser , de nous outrager
tous nos malheurs viennent de vous . ».
Les Anglais avaient répandu dans le pays qu'ils avaient battu 5000
hommes de cavalerie française sur les bords de l'Ezla , et que le champ
de bataille était couvert de morts . Les habitans de Benavente ont été
fort surpris , lorsque visitant le champ de bataille , ils n'y onttrouvé que
trois anglais et deux français . Ce combat de 400 hommes contre 2000
fait beaucoup d'honneur aux Français . Les eaux de la rivière avaient
augmenté pendant toute la journée du 29, de sorte qu'à la fin du jour
Je gué n'était plus praticable. C'est au milieu de la rivière , et dans le
tems où il était prêt à se noyer , que le général Lefèvre-Desnouettes
ayant été portépar le courant sur la rive occupée par les Anglais , aété
JANVIER 1809. 93 .
fait prisonnier. La perte des ennemis en tués et en blessés dans cette affaire
d'avant -postes , a été beaucoup plus considérable que celle des
Français . La fuite des Anglais a été si précipitée , qu'ils ont laissé à l'hôpital
leurs malades et leurs blessés , et qu'ils ont été obligés de brûler un
superbe magasin de tentes et d'efiets d'habillemens . Ils ont tué tous
les chevaux blessés ou fatigués. qui les embarrassaient . On ne saurait
croire combien ce spectacle , si contraire à nos moeurs , de plusieurs centaines
de chevaux tués à coups de pistolets , indigne les Espagnols. Plasieurs
y,voient une sorte de sacrifice , un usage religieux , et cela leur
fait naître des idées bizarres sur la religion anglicane .
Les Anglais se retirent en toute hâte. Tous les Allemands à leur service
désertent . Notre armée sera ce soir àAstorga et près des confins de
la Galice .
:
23° BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Benavente , le 1er janvier 1809.
Le duc de Dalmatie arriva le 30 à Mancilla où était la gauche des ennemis
, occupée par les Espagnols du général la Romana . Le général
Franceschi les culbuta d'une seule charge , leur tua beaucoup de monde,
leur prit deux drapeaux , et fit prisonniers un colonel , deux lieutenanscolonels
, 50 officiers et 1500 soldats .
Le 31 , le duc de Dalmatie entra à Léon ; il y trouva deux mille malades
. La Romana avait succédé dans le commandement à Rlake , après
la bataille d'Espinosa. Les restes de cette armée qui , devant Bilbao , était
de plus de 50,000 hommes , formaient à peine 5000hommes à Mancilla.
Ces malheureux sans vêtemens , accablés par la misère , remplissent les
hôpitaux.
Les Anglais sont en horreur à ces troupes qu'ils méprisent , aux citoyens
paisibles qu'ils maltraitent et dont ils dévorent la subsistance pour
faire vivre leur armée. L'esprit des habitans du royaume de Léon est
bien changé ; ils demandent à grands cris et la paix et leur roi ; ils maudissent
les Anglais et leurs insinuations fallacieuses , ils leur reprochent
d'avoir fait verser le sang espagnol pour nourrir le monopole anglais et
perpétuer la guerre du Continent. La perfidie de l'Angleterre et ses motifs
sont maintenant à la portée de tout le monde et n'échappeut pas même
à lá pénétrationdu dernier des habitans des campagnes. Ils savent ce
qu'ils souffrent et les auteurs de leurs maux étaient sous leurs yeux..
Cependant les Anglais fuient en toute hâte , poursuivis par le duc
d'Istrie avec neuf mille hommes de cavalerie. Dans les magasins qu'ils
ont brûlé à Benavente , se trouvaient, indépendamment des tentes , 4000
couvertures et une grande quantité de rhum . On a ramassé plus de 200
charriots de bagages et de munitions de guerre, abandonnés sur la route
de Benavente à Astorga. Les débris de la division la Romana se sont
jetés sur cette dernière ville , et ont encore augmenté la confusion.
Les événemens de l'expédition de l'Angleterre enEspagne fourniront
le sujet d'un beau discours d'ouverture du parlement. Il faudra annoncer
à la nation anglaise que son armée est restée trois mois dans l'inaction
, tandis qu'elle pouvait secourir les Espagnols ; que ses chefs , ou
ceux dont elle exécutait les ordres , ont eu l'extrême ineptie de la porter
en avant lorsque les armées espagnoles étaient détruites ; qu'enfin elle a
commencé l'année , fuyant l'épée dans les reins, poursuivie par l'ennemi
qu'elle n'a pas osé combattre , et par les malédictions de ceux qu'elle
avait excités et qu'elle aurait du défendre. De telles entreprises et de
BIBL. L
MERCURE DE FRANCE ,
semblables résultats ne peuvent appartenir qu'à un pays qui n'a pas de
gouvernement. Fox ou même Pitt n'auraient pas cominis detelles fautes.
S'engager dans une lutte de terre contre la France qui a cent: mille
hommes de cavalerie , cinquante mille chevaux d'équipages de tout
genre,et neuf ceuts mille hommes d'infanterie , c'est pour l'Angleterie
pousser la folie jusqu'à ses derniers excès ; c'est être avide de honte,
c'est enfin diriger les affaires de la Grande-Bretagne comme pouvait le
désirer le cabinet des Tuileries . Il fallait bien peu connaître l'Espagne
pour attacher quelque importance à des mouvemens populaires , etpour
espérer qu'en y soufflant le feu de la sédition , cet incendie aurait quelques
résultats etquelque durée. Il ne faut que quelques prêtres fanatiques
pour composer etrépandre des libelles , pour porter un désordre momentané
dans les esprits , mais il faut autre chose pour constituer une
nation en armes . Lors de la révolution de France , il fallut trois années
et le régime de la Convention pour préparer des succès miditaires ; et qui
ne sait encore à quelles chances la France fut exposée ? Cependant elle
était excitée , soutenue parla volonté unanime de recouvrer les droits qui
lui avaient été ravis dans des tems d'obscurité. En Espagne c'étaient
quelques hommes qui soulevaient le peuple pour conserver la possession
exclusive de droits odieux aux peuples. Ceux qui se battaient pour l'Inquisition
, les Franciscains et les droits féodaux , pouvaient être animés
d'un zèle aident pour leurs intérêts personnels , niais ne pouvaient inspirer
à toute une nation , une volonté ferme et des sentimens durables .
Malgré les Anglais, les droits féodaux, les Franciscains et l'Inquisition
n'existent plus en Espagne.
Après la prise de Roses, le général Gouvion-Saint-Cyr s'est dirigé
surBarcelonne avec le 7º corps , il a dispersé tout ce qui se trouvait aux
environs de cette place , et il a fait sa jonction avec le généralDuhesme .
Cette réunion a porté son armée à 40,000 hommes.
Les ducs de Trévise et d'Abrantès ont enlevé tous les ouvrages avansés
de Saragosse. Le général du génie Lacoste prépare ses moyens pour
s'emparer de cette ville sans perte.
2.
Le roi d'Espagne s'est rendu à Aranjuez pour passer en revue le premier
corps commandé par le duc de Bellune.
24me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Astorga , le 2 janvier 1809.
L'Empereur est arrivé à Astorga le 1er janvier..
La route de Benavente à Astorga est couverte de chevaux anglais
morts , de voitures d'équipages , de caissons d'artillerie et de munitions
de guerre. On a trouvé à Astorga des magasins de draps , de couvertures
et d'outils de pionniers.
Dans la route d'Astorga à Villa-França , le général Colbert , commandant
l'avant-garde de cavalerie du duc d'Istrie , a fait 2000 prisonniers
, pris des convois de fusils et délivré une quarantaine d'homnics
isolés qui étaient tombés entre les mains des Anglais .
Quant à l'armée de la Romana , elle est réduite presqu'à rien . Ce
petitnombrede soldats , sans habits , sans souliers , sans solde , sans
nourriture , ne peut plus être compté
chargé
ompté pour quelque chose.
L'Empereur a chargé le duc de Dalmatie de la mission glorieuse de
poursuivre les Anglais jusqu'au lieu de leur embarquement , et de les
jeter dans la mer l'épée dans les reins .
Les Anglais sauront ce qu'il en coûte pour faire un mouvementinconsidéré
devant l'armée française. La manière dont ils sont chassés du
:
JANVIER 1809 . 95
royaumede Léon et de la Galice , etla destruction d'une partie de leur
armée , leur apprendra sans doute à être plus circonspecis dans leurs
opérations sur le Continent.
La neige a tombé à gros flocons pendant toute la journée du 1er janvier.
Ce tems , très -mauvais pour l'armée française , est encore plus
mauvais pour une armée qui bat en retraite.
En Catalogne , le général Gouvion Saint-Cyr est entré à Barcelone .
ASarragosse , les wucs de Conegliano et de Trévise se sont emparés ,
avec peu de perte, du Monte-Torrero, Ils ont fait un millier de pri
sonniers , et ont entiérement cerné la ville. Les mineurs ont commencé
leurs travaux .
Dans l'Estramadure , la division du général Sébastiani ayant passé le
Tage, le 24 , au pont de l'Arzobispo , a attaqué les débris de l'armée
d'Estramadure. Une seule charge du 28º régiment d'infanterie de ligne
asuffi pour les mettre en déroute. Le duc de Dantzick avait en même
tems fait passer le Tage à la division du général Valence sur le pont
d'Almaraz . Quatre pièces de canon , douze caissons ,et quatre ou cinq
cents prisonniers ont été le fruit de cette journée. On s'est emparé de
divers magasins , et notamment d'un immense magasin de tentes .
Tout ce qui reste de troupes espagnoles insurgées , est sans solde
depuis plusieurs mois.
Extrait d'une lettre de Villa-Franca , le 22 décembre 1808.
Après la capitulation de Roses , qui eut lieu le 5, et que
sa garnison , forte de plus de 2700 hommes , en fut sortie ,
le 6 , prisonnière de guerre , elle partit le 7 pour la France.
Le 8 décembre , le 7th corps de l'armée française en
Espagne se porta sur les bords de la Fluvia.
me
Le 9, le 7me corps occupa la rive gauche du Ter , ayant
des postes avancés sur la droite de cette rivière. L'ennemi
avait été mís en fuite; il eut quelques hommes tués , et nous
lui fimes une cinquantaine de prisonniers.
Le 11 , au matin, le me corps passa le Ter, pour se
porter sur la Bisbas , où il prit position le soir , ayant son
quartier-général à la Bisbas.
Le 12, on prit position à Christina d'Aro et à Castel
d'Aro , où le quartier-général fut établi. Quelques Miquelets
teutèrent vainement de disputer les défilés de la Bisbas
à Coullonja; des abatis d'arbres qu'ils avaient faits , et le
soin qu'ils avaient pris de faire sauter deux petits ponts ,
n'empêchèrent pas qu'on ne les chassât de toutes leurs positions;
on leur a tué ou blessé environ 200 hommes , et
nous n'avons eu que quelques blessés...
Le 13 , le 7 corps occupait Mallanet de la Selva et les
hauteurs de Vilderedas . Les colonnes escarmouchèrent ,
chemin faisant , avec les Miquelets.
Le 14, la division italienne prit position en avant de
Saint-Célony. Ladivision Souham se porta par Sils et la
Malorquina,sur la grande route de Géronne à Ostalric ;
96 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1809 .
pour appuyer ce mouvement , elle prit position , ainsi que le
quartier-général , sur les hauteurs de droite d'Olstalric.
Le 15 , la division italienne s'est mise en marche vers
Cardedon. A l'entrée des défilés de Trentopasses , son avantgarde
a été attaquée par quatre bataillons ennemis. Le génér
ral en chefGouvion-Saint-Cyr a fait forcer le passage , malgré
une résistance très-vive de la part des ennemis , et la
nuit n'a pas empêché de continuer le mouvement , de telle
sorte que le 7º corps prit position en avant de Trentopasses ,
ety fut établi entièrement à 10 heures du soir.
Le 16, notre avant-garde trouva les ennemis postés avantageusement
, avec des forces considérables et leurs meilleures
troupes , sur le plateau de Cardedon ; ils y avaient conduit
de Barcelonne 12 pièces de canon; le marquis de Vives les
commandait , et avait avec lui le général Reding. Un engagement
général eut lieu. Après une vive résistance qui dura
environ une heure et demie et un grand feu d'artillerie , les
ennemis furent délogés de toutes leurs positions , mis dans
unedéroute complète , et chargés par la cavalerie , qui en
fit un grand carnage. On lui a fait plus de 1500 prisonniers,
et sa perte en tués et blessés approche de ce nombre. Toute
son artillerie a été prise ; elle consiste en 2 obusiers et 10
pièces de campagne attelées , avec leurs caissons ; plusieurs
drapeaux, et plus de 200,000 cartouches d'infanterie. L'armée
eût fait un plus grand nombre de prisonniers , si le général
en chefn'avait pas sacrifié à dessein cet avantage , pour
celui de communiquer promptement avec Barcelonne; ce
qui eut lieu à midi le 17 décembre.
Le géneral Duhesme, qui était dans cette place , a secondé
ces operations par des sorties bien combinées et qui ont
eu de grands succes.
Le 7º corps a campè le 17 en avant de Saint-André , y a
séjourné le 18 et le 19, eett'ss''eest mis enmarche le 20, augmenté
de la division Chabran, sortie de Barcelonne pour se
porter sur le Lobrégat. L'ennemi était posté dans un camp
retranché , sur la droite de cette rivière. Le 21 , le général
en chef Gouvion-Saint-Cyr a ordonné une attaque sur tous
les points. L'ennemi mis en déroute , aperdu toute son artil
lerie , consistant en 22 pièces de gros calibre presque toutes
attelees, et des magasins considérables de munitions ; il a
perdu beaucoup de monde, et on lui a fait un millier de
prisonniers ; il fuit vers Tarragona, et nous sommes à sa poursuite.
Des colonnes d'infanterie et de cavalerie s'occupent à
ramasser tout ce qui est dans les montagnes. R.
DEPT
D
( N. CCCXCII. )
(SAMEDI 21 JANVIER 1809. )
5.
cen
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE.
12
1
MES CHEVEUX BLANCS
EPITRE A MADEMOISELLE ***.
Mon âge est celui des erreurs
Qui , sans détours , je le confesse .
De mon inquiète jeunesse
J'accuse les conseils trompeurs .
Crédule amant , dans mon délire
Des belles j'adorai l'empire ;
Et, dans leurs chaînes engagé ,
Mon oubli fut trop prolongé .
Ne craignez plus mon inconstance,
Je borne un imprudent essor ;
Et sur mon front si jeune encor
Se repose l'expérience.
Ces cheveux blancs qui de mon front
Ont déparé l'adolescence ,
Sans doute vous rassureront.
Ne recherchant plus mon hommage ,
La coquette beauté, sur mes cheveux blanchis
Jette un regard dont le mépris
Est une insulte pour mon âge .
Que m'importe son ris moqueur ?.
Mes cheveux blancs me font honneur.
Ils annoncent que la sagesse
1
:
1
G
A
98 MERCURE DE FRANCE,
Régit ma tête , mais mon coeur
Conserve toute sa jeunesse .
Ah , de grâce ! n'en doutez pas :
L'hymen , pour nous préparant sa guirlande ,
Bientôt à mes désirs livrera vos appas ,
Et des plus doux baisers consacrera l'offrande .
Avos genoux , dans vos bras caressans
On me verra sacrifier aux Grâces ,
Et couronner mes cheveux blancs
Des fleurs qui naîtront sur vos traces .
EMÉRILE.
;
LES BULLETINS ANGLAIS PENDANT LA GUERRE D'ESPAGNE.
CHANSON.
AIR : Qu'est-c' qui veut savoir l'histoire de Manon Giroux ?
QUES-C' qui veut savoir l'histoire
Des guerriers anglais ?
J' vas , en leur honneur et gloire ,
La mettre en couplets ;
Mes bull'tins , j' le dis d'avance ,
De plair' son certain ;
Pour bonn's raisons, en France
On aim' les bull'tins .
Lorsqu'à se mettre en campagne
On forç' les Français ,
Le chef qui les accompagne
Répond du sccès ;
Il sait enchaîner la gloire
Et fixer l' destin ,
On lit sa premièr' victoire
Dans l' premier bull'tin !
L'Anglais n'en agit pas d' même ,
J'en ai des témoins ,
Et j' n'aim' pas trop son système ,
Quoiqu'il risque moins ;
Feignant d'accourir à l'aide
D' l'Espagnol mutin ,
Crac! il abandonn' la Suède ....
V'là l' premier bull'tin !
Dès qu'il débarque en Espagne ,
L' peupl' , comptant sur lui ,
""JANVIER 1809 . 99
1
Croit voir dans la Grand Bretagne
Un solide appui ; a
L' fier Anglais fait l' diable à quatre ,
Grossit son butin ,
Et laiss' ses amis combattre ....
V'là l'second bull'tin !
Stapendant l' Français avance ;
L'Espagnol surpris
1.
Ne fait qu'eun' vain' résistance
EtMadrid est pris ;
L'Anglais qui craignait , je gage ,
D'y perdr' son latin ,
Fuit.... oubliant son bagage .......
V'là le troisièm' bull'tin !
Des Anglais faut que j' vous cite
Les plus grands travaux ;
Ces messieurs , pour fuir plus vite ,
Avaient des chevaux ;
Brav'ment ces guerriers féroces
Ont , un beau matin ,
Fusilé dix-huit cent rosses .
V'là l' pus fier bull'tin !
Enfin l'Espagne est soumise ;
Les Anglais tout-sots ,
Pour regagner la Tamise ,
2 :
Grimp'nt sur leurs vaisseaux ;
L' Français qui donnait la chasse
A c' peuple hautain ,
N'a pas mêm' pu l' voir en face
V'là l' dernier bull'tin !
:
«
REGRETS
DE VA-DE-BON-COEUR , grenadier de la Grande-Armée , sur ce qu'il n'a
pu dire un petit mot , en Espagne , à ses bons amis les Anglais ,
quoiqu'il soit venu de six cents lieues pour causer avec eux .
CAANSON...
AIR : La plus belle promenade , etc.
La plus belle promenade ,
Pour un grenadier français ,
C'est d'aller donner l'aubade
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
Ases amis les,Anglais !
Mais j'enrage quand je pense
Que leur brave général ,
J
4
Lorsqu'on veut entrer en danse ,
Refuse toujours le bal !
Pour les trouver en Espagne ,
Moi ,j'accours du fond du Nord,
On commence la campagne ,
Et.... pas unAnglais encor !
« Ces héros de la Tamise ,
>> Me dis-je en voyant cela ,
> Quand l'Espagne sera prise ,
> Peut-être on les trouvera!»
Notre armée, enfin , pénètre
AMadrid..... et par delà;
Je sens mon espoir renaître ,
Les Anglais ,dit-on , sont là !
Pour avoir de leurs nouvelles
On marche à pas redoublés....
La peur leur fournit des ailes,
Les voilà tous envolés !
Déjà cepeuple aquatique
Cherche un abri sur les eaux ;
Il n'est pas dans ma tactique
D'attaquer de tels oiseaux ;
Leur roi ne les forma guère
Auplus beaude tous les arts.
Contr'eux quand on fait la guerre ,
On fait la chasse aux canards .
De loin, la valeur française
Les a mis tous aux abois ;
Je vois fuir l'armée anglaise
Sur ses grands chevaux de bois ! ....
Toutes leurs pauvres familles
Seraient en deuil , avant peu ,
S'ils craignaient l'eau , ces bons drilles ,
Autant qu'ils craignent lefeu !
S'ils ontmontré leur courage
Contre nos bateaux pêcheurs ,
Les Anglais , sur leur rivage ,
Verront nos guerriers vengeurs !
!
1
JANVIER 1809. 101
La mer, à nos voeux prospère ,
Ne nous arrêtera pas ;
Le Pas-de-Calais , j'espère ,
Les verra sauter lepas!
Il faut que chacun s'excerce
Sur la terre et sur les mers ;
Nous voulons voir le commerce
Libre dans tout l'univers.
Anglais ! cédez à la France ;
Ne faites par les méchans ......
Vous n'auriez pas l'espérance
D'en être les bons marchands !
ENIGME.
En bien , en mal , quoique je fasse ,
Personne ne pourrait me reprocher , en face ,
Ce que j'ai fait , ce que je fus ;
Onne parle de moi que quand je ne suis plus ;
Et quand mon nom vient à paraître ,
Leeteur , j'ai déjà cessé d'être .
T
$
1:
On me dit le témoin de cent faits ; c'est à tort ;
Car quand ils eurent lieu je n'étais pas encor.
Dois-je sur l'avenir fonder mon espérance.
Non. Ce n'est qu'au passé que je dois l'existence.
LOGOGRIPHE.
PARTAGEANT le sort de ma race ,
Naguères proscrit des Français ,
Après deux lustres de disgrâce ,
Deux fois chez eux je reparais .
Mes frères et moi , chose unique ,
Vivons , mourons et renaissons ;
Tous les aus, c'est périodique ,
Plus ou moins chacun nous régnons .
C'est mon tour à présent: le Tage
Jouet de l'infâme Albion ,
Sera sous mon règne , je gage ,
Soumis au grand Napoléon.
Déjà c'est me faire connaître :
Cependant je n'ai pas tout dit ;
En te décomposant mon être ,
Lecteur , je t'offre ce qui suit
1
$ ........
7
102 MERCURE DE FRANCE ,
1
Le laps de tems ou bien l'espace .
Que renferme ma parenté ;
Ce qui pour les mondains se passe
Avec trop de rapidité ;
Le nom d'un grand Evangéliste ;
Un liquide très-renommé ;
L'animal qu'un fabuliste ,
Dans maint Apologue a nommé ,
Une rivière de Provence ;
Un instrument de laboureurs ;
Une ville placée en France
Dans le pays des faux jureurs ;
De l'ame un mouvement terrible ;
Et l'un des sept péchés , je crois ;
Un petit insecte nuisible
Qui rampe ànos pieds quelquefois ;
Une chose qu'on met sur l'onde ;
Le côté d'un champ , d'un ruisseau ;
Un verbe , une racine ronde :
Un dégat amené par l'eau ;
Ce qui se chante et qui s'entonne :
Voilà tout. Disons franchement
Que je suis froid et monotone ;
Mais je ne peux être autrement.
4961
FÉLIX MERCIER DE ROUGEMONT(Doubs).
CHARADE.
AMI ! possèdes-tu le coeur d'une maîtresse ?
Tu peux par mon premier lui prouver ta tendresse ;
Il est du sentiment le langage réel ,
Et plus souvent celui de l'amour maternel.
Au rang des animaux , Buffon dans son histoire
Aplacé mon second. Si toujours la victoire
Jadis a couronné mon tout dans les combats ;
La mort vint le frapper au milieu des soldats .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Lustre.
Celui du Logogriphe est Sage, dans lequel on trouve gase, âge,
sa , gas.
Celui de la Charade est Si-mon.
JANVIER 1809. 103
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
RAQUEL, tragedia en tres actos ; su autor don VICENTE
GARCIA DE LA HUERTA. Oncena impresion ,fielmente
corregida por el original.
RACHEL , tragédie en trois actes , par don Vincent
Garcia de la Huerta. Onzième édition , fidèlement
corrigée sur l'original .
Le théâtre espagnol commençait àjouir , vers la fin
du XVIe siècle , d'une réputation qu'il devait , en
grande partie , aux innombrables productions de Lopez
de Véga. Ce ne fut que cinquante ans plus tard , environ,
que l'art dramatique fut , pour ainsi dire , créé
chez nous par Pierre Corneille. Les étrangers , offusqués
du vif éclat que jeta la scène française dès sa naissance ,
se hâtèrent de s'écrier que l'auteur du Cid était redevable
de sa gloire à l'Espagne ; et l'envie accrédita jusque
dans notre patrie cette imputation calomnieuse.
Il n'est pas un individu , doué de quelque teinture
des lettres , qui n'ait connaissance de la manière victorieuse
dont la mémoire de Corneille a été vengée par
un grand homme, accusé lui-même de l'avoir quelquefois
jugé avec trop de rigueur. Est-il question du Cid ?
<<Cinq ou six endroits très-touchans , dit Voltaire , mais
>> noyés dans la foule des irrégularités de Guilain de
>> Castro , furent sentis par Corneille , comme on de-
>> couvre un sentier couvert de ronces et d'épines ( 1 ) . »
S'agit- il de savoir quel est l'original de l'Héraclius français
ou de l'Héraclius espagnol ? « Il est bien naturel ,
>> dit encore Voltaire , que Corneille ait tiré un peu
>> d'or du fumier de Caldéron , mais il ne l'est pas que
>> Caldéron ait déterré l'or de Corneille pour le changer
>> en fumier (2) . »
Nous n'aurons pas la présomption de vouloir ajouter
par le raisonnement et l'examen des détails au poids
(1) Préface du Commentaire sur le Cid.
(2) Dissertation sur l'Héraclius de Caldéron,
104 MERCURE DE FRANCE,
d'une telle autorité. D'ailleurs , notre but n'est aucunement
de comparer ici les ouvrages du père de notre
théâtre avec ceux qui ont été composés , sur des sujets
semblables , par les poëtes tragiques dont s'enorgueillit
la nation castillane. Nous avons à rendre compte d'une
production dramatique qui a obtenu , dans ces derniers
tems , le plus grand succès sur le théâtre de Madrid ,
où elle est revue fréquemment avec le même plaisir.
Et pour toute réponse aux étrangers qui ne rougissent
pas d'imprimer encore , de nos jours , que c'est à ses
modèles espagnols que notre grand Corneille doit toute
sa renommée , nous les prierons , incidemment , de
vouloir bien observer que le Cid a paru en 1636. Ils
vont voir avec nous quels pas ont fait nos voisins dans
la carrière dramatique pendant un laps de tems aussi
considérable (3) .
(3) Parmi les peuples de l'Europe , il n'en est peut-être point chez
lequel le génie de Corneille , et celui de tous nos grands maîtres , soient
plus généralement méconnus que chez les Allemands. Sans rappeler la
fameuse épître où Schiller reproche à Goëthe la traduction d'une tragédie
française comme un délit national (*) , nous citerons un exemple
bien singulier de cette aveugle prévention. Il parut à Berlin , il y a
quelques années , une histoire de la campagne de 1800 , par M. de
Bulow, officier prussien très-célèbre (**) . Croirait- on que dans un écrit ,
d'ailleurs très-distingué , l'auteur interrompt le récit des événemens les
plus importans , pour se jeter dans une longue digression sur notre littérature
et notre théâtre spécialement ? Nous éprouvons une certaine
honte à répéter le jugement qu'il se permet de porter sur l'auteur des
Horaces ,de Cinna et de Rodogune : « Les meilleures tragédies du
>> théâtre de Paris sont celles de Corneille , parce que ce sont les moins
> françaises ; elles ne le sont même aucunement , puisqu'il les a pillées
>> dans l'espagnol ; le refondeur ( umschmelzer ) n'aurait à y réclamer
» que les vers , et une certaine enflure que ses compatriotes prennent
> pour du sentiment. >>>
**(*) Cette épître se trouve à la suite d'Alfred , roman imité du
Wilhelm meister de Goëthe , par l'auteur de cet article. Treis volumes,
chez Louis , libraire , rue de Savoie.
(**) Page 255 de l'original allemand ( derfeldzug von 1800 ). Cet
ouvrage, dont sous le rapport militaire il a été rendu un compte trèsavantageux
dans la Revue des 11 et 21 juin 1806 , a été aussi traduit et
augmenté d'une introduction critique par l'auteur de cet article. Ilse
trouve chez Magimel , libraire , rne de Thionville.
JANVIER 1809 .. 105
1
Les personnages parlans dans la tragédie de Rachel ,
sont :
ALFONSE VIII , roi de Castille, GARCIA DE CASTRO. ricos hombres.
RACHEL , juive , sa maîtresse ,
RUBEN , confident de Rachel ,
ALVAR FANEZ.
grands
MANRIQUE DE LARA.) du royaume.
ACTE Ir.
La scène (qui ne change point ) est dans le palais de
Tolède. Le trône est élevé dans le fond du théâtre.
L'exposition se fait par Garcia de Castro et Manrique
de Lara. Ce dernier annonce que la cour et le peuple
sont rassemblés pour célébrer l'anniversaire du retour
d'Alfonse en sa capitale , après sa glorieuse expédition
dans la terre sainte. On trouve , dans son récit , un trait
de cette prévention nationale si souvent manifestée
contre nous sur la plupart des théâtres de l'Europe ,
tandis que nous affectons généreusement de donner les
beaux rôles aux étrangers. « La valeur Castillane , dit
>> Manrique , a reconquis dans Jérusalem le sépulchre
>> du Christ , qu'avait ignominieusement perdu lefran-
>> çais Lusignan. -Qui , répond Garcia de Castro , il
>> y a sept ans que notre monarque est rentré triom-
>> phant dans Tolède , mais il y a sept ans aussi qu'il a
>> changé contre de honteuses chaînes les palmes qui
>> ornaient ses mains. L'état est en proie à tous les vices ,
>>>puisque tous les vices habitent dans le sein de la ville
>> Rachel , de ce basilic dont les regards ont tellement
>> endormi Alfonse , que ses égaremens sont les seuls
>> signes de vie qu'il donne encore. Comment , peux-tu ,
« Manrique , parler de ses triomphes , et oublier l'es-
>> clavage flétrissant de la nation sacrifiée à cette misé-
>> rable (4) ?>> -<< Comment peux- tu oublier toi-même,
>>repart Manrique , les devoirs que t'impose la noblesse
>> de ton sang ? Les rois nous sont donnés par la main
>> du ciel ; c'est empiéter sur ses droits que d'oser cen-
>> surer leurs erreurs. >> -<<< Quoi ! Manrique , lorsque
>> les biens , l'honneur , la vie de tous les Castillans
>> dépendent du caprice d'une infâme juive , les grands
(4) L'expression espagnole est plus franche : de esa Ramera.
106 MERCURE DE FRANCE ,
>> ( los ricos hombres ) souffriraient en silence? ce ne
>> serait pas fidelité : ce serait lâcheté.>> -<< Je conçois
>> tes discours , noble Garcia ; je vois qu'Alfonse court à
>> sa perte , je ne me dissimule pas les injustices de
>> Rachel : mais Alfonse est mon roi , et Rachel me
>> comble de bienfaits; je leur dois à tous deux fidélité
>> et reconnaissance . >>>
Ce dialogue , dont nous avons rendu les principaux
traits , fait connaître assez clairement la situation dans
laquelle se trouvent Alfonse et sa favorite ; de plus , il
établit les caractères respectifs des deux interlocuteurs
destinés à jouer des rôles opposés dans le cours de l'action
: l'un est évidemment un homme franc et intrépide
, l'autre un lâche flatteur. Leur entretien est
interrompu par l'entrée de Rachel , précédée d'une
troupe d'israëlites des deux sexes. Manrique s'extasie
sur sa rare beauté ; mais García fait une exclamation
peu digne de la tragédie , sur l'effet singulier que font
les toques juives au milieu des casques brillans des
espagnols .
Manrique se félicite de ce que l'aurore de Tolède
vient donner un nouvel éclat à la lumière du jour (5).
<<<Divine Rachel , lui dit-il , jouis de cette beauté autant
>> de siècles que le Tage roule de grains d'or dans ses
>> eaux de cristal !>> Rachel adresse un reproche indirect
à Garcia de Castro , de ce qu'il n'accompagne pas le
roi dans un jour aussi solennel. Garcia lui répond avec
fierté que lorsqu'Alfonse combattait les Sarrasins dans
la Palestine , ou les Arabes dans les plaines de Tolosa ,
il se faisait gloire de ne le quitter ni jour ni nuit ; mais
qu'aujourd'hui que ce prince ne sait plus faire que la
guerre d'amour , il ne voit plus autour de lui que les
flatteurs dont il assouvit la cupidité.- <<Quelle inso-
>> lente présomption ! s'écrie Rachel ; les montagnes
>> incultes de la Castille ne produisent pas de fruits plus
» acerbes que ta brutale arrogance. Si c'est la bonté
>> d'Alfonse qui excite ton audace , tu devrais au moins
L
(5) En hora buena salga
Adar esmalte nuevo al claro dia
La aurora de Toledo.
JANVIER 180g. 107
>> songer que , s'il est bon , il est roi ; que la fortune et
>> la vie de tous sont dans sa main , et que bien pea
>> assurées sont celles de l'insensé qui ne redoute pas
>> l'inimitié de Rachel . » — <<<Vaines menaces ! Rachel !
>> Les sujets qui , comme moi , fournissent tant de preuves
>> de leur fidélité , qui ont perdu leur sang illustre en
>> combattant pour Alfonse ; ceux dont la poitrine cica-
>> trisée atteste les hauts faits (6), ne craignent point les
>>> efforts de la calomnie . >>>
Garcia de Castro sort en achevant ces paroles . Rachel
restée seule avec Ruben , laisse un libre cours à sa fureur.
Son confident l'exhorte à dissimuler, en lui représentant
que l'amour dont le monarque brûle pour elle , lui est
garant dè sa vengeance , dussent périr la noblesse et le
peuple , dût la Castille entière être la proie des flammes .
Alfonse paraît avec sa suite. Rachel se jette à ses
pieds , elle veut lui porter plainte de l'outrage qu'elle a
reçu : le roi lui ordonne brusquement de se taire , et se
livrant au trouble violent qui l'agite , il annonce que le
feu de sa colère doit faire aujourd'hui de Tolède une
seconde Troie ; que son épée sera le ciseau de la parque
contre la vie des traîtres. Il charge Manrique de Lara
d'aller s'informer des progrès de la révolte. Rachel
tente de savoir d'Alfonse même la raison d'un changement
si subit ; il s'éloigne en lui répétant de se taire ,
parce que s'il est malheureux , elle seule a causé ses
malheurs. Dans sa douloureuse surprise elle trouve
cependant la force de faire cette réflexion philosophique
: << Insensé qui se fie à la fortune sans réfléchir
>> que le tems qui détruit les édifices et les villes , doit
> aussi détruire l'amour et la faveur ! >> Ruben conseille
à la belle israëlite de chercher , avant tout , à pénétrer
les motifs de sa disgrace ; <<<quand ils me seront connus ,
(6) Le texte dit littéralement : « Ceux qui portent sur le noble papier
> de la poitrine l'attestation de leurs hauts-faits , écrite avec le sang des
>>blessures qu'ils ont reçues pour son nom. >>
Aquellos que , en sangrientos caracteres
De heridas por su nombre recibidas ,
Llevan la executoria de sus hechos
Sobre el noble papel del pecho escrita.
1 108 MERCURE DE FRANCE ,
»
-
>> dit-il , s'ils ne cèdent pas aux remèdės ordinaires , ma
>> malice m'en suggérera d'extrêmes. » Dans ce moment,
on entend un grand tumulte ; une voix crie derrière la
scène : <<< Meure Rachel , pour qu'Alfonse vive !>>>
<<Hélas ! dit-elle, Garcia de Castro a soulevé le peuple !
>>quel conseil me donnes-tu , Ruben ?>>>-<<De céder à
>> la nécessité ,>> répond froidement l'infâme confident ,
et il s'enfuit. Manrique accourt effrayé , et il presse
Rachel de se cacher dans une des tours du palais : ce
qu'elle fait aussitôt.
:
Le roi traverse la scène dans une grande agitation ;
Manrique se hâte de lui dénoncer Garcia de Castro
comme le premier fauteur de la rébellion. Alfonse jure
que le traître éprouvera le tranchant de son glaive ,
foudre empruntée aux nues contre les coeurs perfides
(7) . A l'instant même paraît Garcia; il se jette
aux genoux du monarque :
<<Frappe , Alfonse ! dit-il ; Garcia de Castro ne veut
>> plus vivre puisqu'il a perdu tes bonnes grâces . Mais
>> ne crois pas qu'il soit un traître , et si tu peux répri-
>> mer , pour un moment , le courroux qui t'enflamme ,
>> souffre qu'il dissipe ton erreur , qu'il repousse la
>> calomnie attachée à son honneur. Ces cris qui t'of-
>> fensent sont les accens de l'amour sincère que te
>> portent tes sujets. Jamais ils ne t'en donnèrent un
>> témoignage plus éclatant qu'à l'heure même où tu les
>> flétris du nom de traîtres. Ce sont les mêmes qui ont
>> versé leur sang pour toi en tant de glorieuses jour-
>> nées. ( Ici se trouve une énumération de toutes les
>>campagnes d'Alfonse , qui ne tient pas moins de vingt
>> vers. ) Contemple les visages de tes loyaux sujets : tu
>> y verras peinte en traits douloureux la déplorable
>> situation où sont réduits leurs nobles courages. Mais
>> hélas ! comment ne seraient pas fanés les champs aux-
>> quels le soleil refusa ses rayons , les jardins que néglige
> le jardinier , les fleurs que n'arrose point une main
>> soigneuse ? Les champs de l'empire de Castille , aban-
>> donnés par le vaillant Alfonse, ne produisent que des
(7) Contra alientos y espiritus aleves
Centellade las nubes desprendida,
4
JANVIER 1809 . 109
» épines et des plantes vénéneuses qui blessent et em-
>> poisonnent ses sujets (8). Rachel... (Permets , Alfonse ,
>>que je la nomme , et si ma hardiesse t'offense, que je
>>la paie ensuite de ma tête. ) Rachel , non contente de
>> triompher des grands , de tenir le peuple en escla-
>>vage , d'épuiser les trésors de l'Etat , asservit tellement
>> toutes les facultés d'Alfonse VIII , qu'il languit hon-
>> teusement plongé dans son ignominie , objet de pitié
>> pour le Castillan et pour l'étranger. Où sont ses vic-
>> toires ? que sont devenues ses conquêtes ? Il n'est plus
>>même roi. Une juive le tient enchaîné dans ses bras ?
>> Peut-il être roi celui qui est esclave ? ... Mais , loin
» de moi l'idée d'applaudir à la rébellion ! j'en blâme
>>les effets quand j'en approuve les motifs. C'est àmon
>>insu que le peuple s'est soulevé : je le dis , et quel-
>> qu'un des flatteurs qui m'écoutent pourrait l'attester.
>>>Cependant , si la passion qui t'aveugle veut que tu te
>> venges , que le premier coup de ton fer perce mon
>> sein fidèle : le voici. >>>
Ce discours , où , malgré quelques comparaisons de
mauvais goût , l'on ne peut disconvenir qu'il n'y ait du
mouvement etde la chaleur , fait une profonde impression
sur Alfonse. Il relève Garcia ; il lui proteste que le
voile qui couvrait ses yeux est déchiré , et que ses
longues erreurs vont être réparées sans délai ; enfin, il
prononce l'exil de Rachel et de tous les juifs. « Que
>> celui, dit-il , qui a triomphé tant de fois des armées
>> ennemies , triomphe aujourd'hui de lui-même ! »
Garcia de Castro et Alvar Fajez sejettent à genoux pour
le remercier, et se retirent. Mais le roi ordonne à Manrique
de Lara d'amener Rachel en sa présence. Il se
promet , dans un long monologue, d'étouffer une passion
(8) Pero como han de estar sino marchitos
Campos aquienes niega el sol sus rayos ,
Jardines quedescuida el jardinero ,
Flor que no riega diligente mano?
Los campos del imperio de Castilla
Del valeroso Alfonso abandonados
Solo espinas produsenyvenenos ,
Queofendeny atosigan sus vasallos....
:
A
110 MERCURE DE FRANCE ,
fatale , et de reconquérir l'amour des Castillans : Rachel
paraît. Nous allons traduire , à quelques vers près , cette
scène entre les deux amans !
RACHEL..
Alfonse , c'est Rachel qui est devant toi : viens la livrer
à la vengeance d'un peuple furieux ; sauve-toi en la
perdant . N'est- ce pas pour cela que tu m'appelles ? N'estce
point là le prix que tu gardes à mon amour ? Que
tardes-tu ? Périsse Rachel ! qu'elle périsse , puisque
t'aimer c'est t'offenser !
ALFONSE.
Rachel , peux-tu ainsi outrager mon amour ? N'ajoute
pas cette affreuse dérision aux douleurs que j'endure.
Moi , te donner la mort ! Moi , qui ne reçois l'existence
que par tes yeux; moi, qui n'estime la vie qu'autant que
je puis la consacrer à tes charmes ! moi , qui veux sauver
tesjours aux dépens des miens ! Ce peuple , tu l'entends ,
demande que Rachel meure , ou s'éloigne de Tolède.
Rigoureuses extrémités ! Ma puissance , mon courage
sont ici sans force. Si je tarde à satisfaire à leurs cris ,
je t'expose à leur rage ; si tu quittes mon palais , ma mort
est certaine. Eh bien ! qu'Alfonse meure ! qu'il meuré
s'il peut sauver la vie de Rachel !
RACHEL.
Tu me repousses , tu me bannis ?
ALFONSE .
1
Le destin cruel a prononcé ; le peuple , et non moi,
to condamne...
RACHEL .
Qui? une troupe de mutins insolens ?
ALFONSE .
Ils sont capables de tout oser.
RACHEL.
Ne saurais-tu réprimer leur audace?
ALFONSE..
Eh! quand j'en aurais le pouvoir, je craindrais qu'en-

JANVIER 180g. 111
veloppée dans le péril , tu n'y trouvasses toi-même mille
fois la mort (9) .
RACHEL.
Bannis cette crainte ; arme ta main vengeresse ; ou si
le trouble qui t'oppresse glace ton antique valeur , mon
bras saura frapper pour toi. Oui , si je laisse éclater la
fureur qui brûle dans mon sein ; si je saisis le fer , nouvelle
Sémiramis , j'abattrai aujourd'hui à tes pieds les
téméraires que Tolède voit souffler le feu de la rébellion.
ALFONSE .
Arrête , Rachel; ne te précipite pas dans des dangers
trop certains . Eloigne-toi : il le faut.
:
RACHEL.
Tu me l'ordonnes ?
1 ALFONSE.
Oui, Rachel ; moi , qui t'adore , je te l'ordonne.
RACHEL.
Tu me chasses, tu m'envoies à la mort ?
ALFONSE.
t
Non ; je sais qu'ainsi je conserve tes jours , et je me
condamne à mourir de ton absence .
RACHEL.
Eh bien donc ! quand veux-tu queje parte?
ALFONSE .
A l'instant même. Plus tu tardes , plus le péril s'ac-
(9) L'espagnol porte mot à mot : « Je craindrais que la mine ne
> crevât, et ne causât mille ravages dans ta vie . »
Temiera que la mina rebentara ,
Ycausase en tu vida mil estragos .
Comment Alfonse VIII , qui mourut au commencement du XIII
siècle , peut-il parler de l'explosion d'une mine , lorsqu'elles ne furent
inventées qu'au commencement du XVIe ? Cette comparaison est donc,
de la part de l'auteur , un véritable anachronisme , quoiqu'il soit constant
que les Arabes avaient introduit l'usage de la poudre à canon en
Espagne , avant qu'elle fût connue dans les autres contrées de l'Europe .
Voyez le Tableau des Révolutions de l'Europe , par M. Koch ,
tome II , p. 31.
!
112 MERCURE DE FRANCE ,
1
croît. Ciel ! que mon coeur sentde peine à le prononcer
ce mot terrible ! Adieu , Rachel.
RACHEL , cherchant à le retenir.
C'est donc ainsi que tu me délaisses , et que tu dédaignes
le souvenir de ma constance , mon désespoir et
mes larmes ?
ALFONSE.
Ne cherche pas à m'attendrir ; fuis , Rachel , pour
conserver tes jours , tandis qu'Alfonse demeure seul
pour mourir.
Le roi , à ces mots , s'arrache des bras de sa maîtresse.
Rachel se répand en imprécations dans un monologue ;
elle annonce que son ombre viendra troubler le sommeil
du perfide Alfonse.
ACTE II ou SECONDE JOURNÉE ( Jornada segunda ) .
Nous nous sommes plus étendus sur le premier acte
que nous he le ferons sur celui-ci et le suivant , parce
que nous avons voulu non-seulement faire connaître les
personnages et développer le sujet , mais encore mettre
nos lecteurs à portée d'apprécier la manière de l'auteur.
Nous allons nous borner désormais à suivre le cours des
incidens , en donnant toutefois un aperçu des scènes
principales , et même la traduction des passages caractéristiques
qui tiennent au goût régnant dans la littérature
espagnole.
On est fort étonné de voir paraître Rachel , que l'on
doit croire partie ou cachée. Elle pleure amèrement , et
son confident Ruben lui dit que les perles , qu'elle répand
ici sans profit , versées devant le roi , seraient la rançon
de la liberté des juifs. « Alfonse ne peut manquer, ajoute-
>> t- il , de revenir à toi , et en voici la preuve : Si l'on
>> t'offrait l'empire de l'Univers , toutes les perles que
>> produit l'Orient , tout l'or que renferme l'Arabie , les
>> soies de la Chine , la pourpre de Tyr , les parfums de
>> Saba , les tapis de la Turquie , les tissus de la Perse ,
>> tous les trésors engloutis dans les abîmes de la pro-
>> fonde mer , enfin tout l'argent qu'ont sué les fameuses
>>Pyrénées lorsque Vulcain liquéfia leurs veines ; si l'on
>> t'offrait tout cela pour que tu cessasses d'aimer Alfonse,
>> le
JANVIER 180g. 113
LA
SE
>> le pourrais-tu ? Ehbien ! comment veux-tu qu'Alfonse
>> puisse t'oublier en sipeu d'instans ? >»>
EPT
DE
Rachel se retire pour songer aux moyens de voirTo
roi , et Ruben ne doutant pasdu succès , dresse déjà ses
listes de proscription. Manrique de Lara vient l'arra- 5
cher à ces douces rêveries en lui disant que sa tête est cen
promise au peuple. L'israëlite se répand d'abord en
lamentations ; mais il finit par se rassurer en réfléchissant
que dès que Rachel se montrera , l'amour ressuscitera tel
qu'un Phénix du milieu des cendres. La garde du roi
paraît , et il s'enfuit .
Alfonse s'abandonne aux regrets les plus amers sur
la perte de Rachel. «On a séparé nos corps , dit-il ,
>> mais mon ame revole vers la sienne comme vers sa
>> sphère.*>> Manrique de Lara le supplie de calmer sa
douleur ; mais le prince ne veut rien écouter ; et il
demande à son sujet , comme la plus grande preuve de
dévouement , de lui ouvrir la poitrine avec son épée.
Manrique , fidèle à son caractère , ne manque pas une
aussi belle occasion de flatter la passion de son maître ,
et il lui insinue que , plutôt que d'exposer la vie d'un
souverain adoré , il vaudrait cent fois mieux révoquer
l'exil de Rachel . Alfonse veut généreusement accomplir
le sacrifice qu'il doit à sa gloire ; mais on vient lui annoncer
que Rachel demande audience ; il n'a pas la force de
la lui refuser. Elle entre suivie de Ruben et de plusieurs
juives.
Le poëte a senti que c'était ici qu'il devait redoubler
d'art. Il a mis dans la bouche de Rachel un discours qui
n'a pas moins de cent un vers; il est touchant, mais il
le serait davantage s'il était moins long : c'est ce qui
nous détermine à n'en traduire que les traits les plus
saillans .
« Si vous pensez , seigneur , que je vienne une seconde
>> fois implorer à vos pieds la révocation de l'arrêt cruel
» qui me condamne à l'exil ou plutôt à la mort ; si vous
>> croyez que mes larmes , mes gémissemens n'aient pour
» but que de fléchir votre rigueur , souffrez que je vous
>> désabuse. Je viens au contraire vous déclarer que je
>> n'aspire plus qu'à vous donner , par ma prompte
>> obéissance , la dernière preuve d'un amour qui ne
H
114 MERCURE DE FRANCE,
» s'est jamais démenti. J'en mourrai , je le sais; inais
>> puis-je vivre quand vous tranchez des liens formés par
>> le tems et nos coeurs ? De tous les maux qui m'atten-
> dent dans mon exil, il n'en est pas un que ne cliange
» en délice l'idée que c'est pour vous que je souffrirai .
>> Oni , je trouverai du charme jusque dans les insultes
» d'un peuple féroce ; en songeant que ce peuple ne me
>> hait que parce qu'il chérit son roi..... Mais que
>> j'emporte du moins , dans ma retraite , une seule
>> faveur que nulle force humaine ne pourra m'arracher.
>> Puisque la flamme qui dévore mon sein ne peut
>'> s'éteindre, puisqueje ne puis triompher du délire qui
>> trouble ma raison, promets-moi en retour que tu
>>> accorderas quelquefois un souvenir à ces tems heu-
» reux où tu étais à moi , où j'étais à toi , où l'amour
> rême eût pu prendre de moi des leçons de tendresse.
>> Voilà tout ce que te demandent mes larmes : ce seront
>>les dernières dont j'arroserai tes pieds..... Adieu ,
>> Alfonce ! »
Le roi s'émeut, il s'attendrit, il déplore l'erreur qui
lui a dicté un arrêt aussi funeste à son propre bonheur,
il conjure Rachel de rester auprès de lui. <<Eh ! qui me
>>>protégera ? dit l'artificiense juive; qui me défendra
>> contre cette multitude révoltée , dont les cris vous ont
» déjà arraché la sentence de mon bannissement ? Adien ,
>> trop cher Alfonse ! » Le prince désespéré veut la rețenir
, elle feint de résister ; alors il tire son épée , il va sa
percer le sein : elle l'arrête à son tour , et lui dit : « Eh
>>bien ! je me sacrifie pour que tu respectes tes jours.
> Tolède me verra sans cesse auprès de toi . O pro
> dige d'Amour ! s'écrie Alfonse; Rachel , tu n'auras
>> plus rien à redonter désormais de l'audace de sujets
>>perfides. Sois maîtresse absolue de mon sceptre et de
>> macouronne. >> II appelle ses gardes et monte sur son
trône.
-
Les grands paraissent ; la manière méthodique dont
Alfonse prétend les amener à reconnaître Rachel pour
souveraine est assez remarquable. <<< Suis-je votre roi,
>> leur dit- il . Nous vous vénérons comme tel , répond
>> Manrique pour tous . - Eles-vous mes sujets ?-
> titre nous honore, Et ce quej'ordonne du haut de
-
Ce
JANVIER 1809 . 115
>>
-
» mon trône, ne devez-vous pas tous y obéir ?- Qui
>> peut le nier? qui oserait vous refuser obéissance ?-
>> Fort bien : et le sujet qui s'oppose à la volonté de son
>> roi , n'est-il pas , dites-moi , coupable de rébellion , et
conséquemment digne de peine capitale ? - Sans nul
doute. Vous en convenez tous ? Eh bien ! sachez
>> que ma volonté est que Rachel s'asseye aujourd'hni sur
>> mon trône royal ; je lui transfère ma puissance absolue ,
>> et d'après votre aveu , vous devez lui obéir. >> Rachel
se place sur le trône. Le flatteur Manrique se fait honneur
d'être le premier à lui baiser la main. Alfonse se
retire pour ne point gêner sa belle juive dans l'exercice
du pouvoir suprême.
Garcia de Castro et Alvar Fañez entrent , et n'étant
pas instruits de ce qui vient de se passer, ils croyont
être trompés par leurs propres yeux en apercevant
Rachel sur le trône. Elle leur demande , en raillant , s'ils
ne la reconnaissent pas , et elle leur déclare qu'elle fera
des tapis de pied des esprits rebelles ( 10). Elle sort avec
son cortége juif. 2
Garcia de Castro et Alvar Fanez font serment d'affranchir
la nation castillane de ce joug honteux , et de
prouver au faibleAlfonseque ses plus fidèles sujets seront.
ceux qui , dans ce jour , lui seront le moins soumis .
ACTE III ou TROISIÈME JOURNÉE ( Jornada tercera).
L'ACTION marche rapidement : l'élévation de Rachel
au rang suprême n'est pas plutôt proclamée , que les
chefs du peuple reprochent à la noblesse la lenteur qu'elle
met à venger l'honneur national. Alvar Fañez , pour
réponse , tire l'épée, il jure que Rachel va périr : Garcia
de Castro , toujours noble , toujours maître de lui , demande
quel indigne Castillan , rebelle à son roi , pourra
s'avilir au point de tremper ses mains dans le sang d'une
femme. Mais la sagesse de sos paroles ne peut rien sur ces
furieux; il emploie alors l'artifice. « Epargnez du moins
» à votre prince , leur dit-il , un si cruel spectacle, II va
(10) ...... quien alfombras
Hara à sus pics de espiritus altivos.
H2
116 MERCURE DE FRANCE ,
>> partir pour la chasse : suspendez vos coups jusque là.
Les conjurés s'éloignent , et Garcia se dispose à courir
auprès d'Alfonse pour le prévenir du danger , pour le
presser de sauver les jours de Rachel en l'éloignant , lorsque
Manrique de Lara survient , et lui signifie , au nom
de Rachel , qu'il est exilé de Tolède. Garcia reproche à
Manrique la bassesse de sa conduite : celui-ci allègue sa
fidélité inaltérable envers le monarque. « C'est donc
>> ainsi , dit Garcia , qu'un Lara signale sa fidélité ? Tu
» vas voir comme un Castro fait éclater la sienne. II
sort.
Le roi , loin de soupçonner le complot formé contre
l'objet de sa tendresse , annonce à Rachel qu'il va prendre,
comme il a coutume , le divertissement de la chasse. La
belle juive pleure , elle veut le retenir ; mais il part en se
promettant le plaisir de se retrouver bientôt dans ses
bras. Rachel , n'ayant plus que Ruben et Manrique auprès
d'elle , se livre à de noirs pressentimens qu'elle ne
peut écarter. Ruben , pour la distraire , lui fait part de
ses projets de gouvernement : le premier est d'exempter
les juifs de toute imposition , et de doubler les charges
du peuple castillan. Le lâche Manrique dénonce Garcia
de Castro comme ayant reçu avec dédain l'arrêt de son
exil ; Rachel ordonne que l'on dresse l'échafaud où va
tomber la tête de ce téméraire , et Ruben la presse
d'inonder les rues du sang de tout chrétien altier qui
refusera de se prosterner devant elle. « Oh ! que ces
>> paroles , dit Rachel , flattent délicieusement mes
>> oreilles ! ... >> Mais , au même instant , des cris tumultueux
se font entendre derrière la scène. Ce sont ceux
des conjurés qui veulent forcer les portes du palais, dont
le généreux Garcia de Castro leur défend l'entrée. Manrique
dit qu'il va avertir le roi ; et il saisit promptement
ce prétexte pour s'évader. Rachel , effrayée , demande
conseil à Ruben ; et ce confident , aussi vil qu'il s'est déjà
montré au premier acte , lui répond par cette sentence :
<<Que les méchans finissent toujours mal ; >> et il s'enfuit.
La malheureuse Rachel déplore son infortune dans un
monologue qui se termine par ces mots : <<< Et vous , Cas-
>> tillans ! qui vous retient ? venez donner la mort à
>>Rachel , elle l'attend.-Non , ce n'est point la mort ,
JANVIER 1809. 117
> c'est la vie que je t'apporte , lui dit Garcia de Castro ;
>> tu es mon ennemie , et je te hais ; mais un Castillan ne
>> connaît ni la rébellion , ni l'assassinat. Hâte-toi de
>> t'évader par une issue secrète dont je suis encore maître ;
> mes chevaux t'attendent. >> Rachel s'obstine à ne voir
qu'un piège dans cette offre généreuse , et elle fuit pour
chercher un lieu qui la dérobe à la poursuite des révoltés .
Apeine a-t-elle disparu , qu'ils arrivent , l'épée nue à
la main, et criant : Mort à la juive ! Garcia de Castro se
jette au-devant d'eux ; il s'étonne de ce que l'aspect du
trône seul ne suffit pas pour réprimer leur fureur. Ne
trouvant point l'objet de leur vengeance, ils se partagent
pour visiter tous les appartemens du palais , et Garcia
va les suivre, lorsque l'infâme Ruben , qui traverse la
scène en fuyant , tombe à ses genoux , et lui demande la
vie. « Je te sauverai , répond le Castillan , comme je sau-
>> verai Rachel ; non pour toi , non pour elle , mais pour
>> être toujours loyal , pour être toujours Garcia de
>>> Castro.>> Et il court à la recherche du roi , dont il
veutpartager les périls . Ruben se cache derrière le trône.
:
Rachel revient égarée et tremblante. <<< Malheureuse !
>> dit-elle , où porter mes pas chancelans ? Je sens mon
>> cooeur défaillir. De toutes parts la mort m'environne....
>> Mais j'entends leurs voix menaçantes, ils approchent! ...
» Eh bien ! trône sacré , toi , l'objet de mon ambition et
>> la cause de ma perte , si tu fus un instant le théâtre de
>> mon orgueil, sois du moins mon dernier asile. Mais
>> qu'aperçois-je? Toi ici, Ruben ? Ah ! misérable , con-
>>temple ton ouvrage , vois le fruit de tes perfides leçons .
>> Castillans , accourez , Rachel bénira vos coups , si
>> Ruben périt avec elle ! >>>
Alvar Fañez entre à la tête des conjurés. « Sujets
>> rebelles et guerriers sans courage , leur dit Rachel ,
>> venez tremper vos armes dans le sang d'une femme !
>> Mon amour fait donc mon crime? Eh bien , oui ,
>> j'aime , j'adore Alfonse ; que n'ai-je mille vies à lui
>>> sacrifier ? »
Ruben , le lâche Ruben lui-même , semble trouver
une étincelle de courage : il tire son poignard , et s'écrie
qu'il ne mourra pas sans défense .
Alvar Fañez ordonne de le tuer sur l'heure ; mais ,
118 MERCURE DE FRANCE,
réfléchissant tout à coup : « C'est le ciel , dit-il , qui
>> nous présente ce vil Hébreu : exécrable conseiller des
> crimes de cette femme , si tu veux conserver tesjours ,
>> sois l'instrumentde son supplice. >> Alvar tient l'épée
levée sur sa poitrine.<< Eh bien ! s'écrie Ruben , que je
>> vive, et que Rachel périsse ! » Il la poignarde : les conjurés
satisfaits se retirent.
Le poëte s'est complu à ennoblir les derniers instans
de Rachel : les plaintes qu'elle exhale sont touchantes ;
elle n'est occupée que de son amant , elle l'appelle pour
recevoir son dernier soupir , et elle va tomber aux pieds
du trône. Alfonse accourt enfin , il jette un eri de douleur
; Rachel ouvre les yeux; elle a revu celui qu'elle
aime , elle meurt contente , après avoir nomnté son
assassin , pour disculper Garcia de Castro .
Le roi se livre aux regrets les plus amers; mais on
s'attendrirait davantage avec lui , s'il ne s'exprimait
point, dans ce fatal moment, par une suite de métaphores
qui choquent la vraisemblance et glacent le sentiment.
« O ma Rachel ! qui a teint de cette sorte tes lys
>> en pourpre ? quel bras audacieux et cruel a pu arra-
>> cher la fleur de ta beauté? quel oragę a ravagé ton
>> printems ? quel brouillard envieux a desséché la ver-
>> dure de ta vie ? quel souffle empoisonné , quelle plante
>> odieuse et vile a flétri tes charmes ( 11) ? »
! Alfonse aperçoit Ruben , et les transports de la fureur
s'emparent de lui. L'infâme veut alléguer, pour sajustification
, la violence qui lui a été faite; mais le monarque
lui arrache le poignard qu'il tient encore , et
P'en frappe , en disant : « O maîtresse de mon ame! reçois
>> cette première victime ; et toi, scélérat , que les noires
(11) ...... quien de esta suerte
De purpura tiño las azucenas ?
Qual fue el aleve , qual el fiero brazo ,
Que la flor arranco de su belleza !
Que tempestad furiosa descompuso
Tu lozania ? que envidiosa niebla
Abraso los verdores de tu vida ?
Que venenoso aliento , que grosera
Planta infame ultrajo tus perfecciones ?
JANVIER 1809. 119
1
→ténèbres de l'enfer ensevelissent tes forfaits. » Ruben,
en tombant , s'écrie : « Que celui qui a vécu pour le
>> crime meure par lui !>>> i
Garcia de Castro , qui rentre au palais après avoir
vainement cherché le roi , éprouve une extrême surprise
en le voyant entouré de ces objets sanglans ; ilveut
se justifier : Alfonse l'interrompt pour lui déclarer que
som innocence lui est connue , et pour lui annoncer les
implacables vengeances qu'il médite. Dans cet instant ,
les conjurés viennent tomber aux pieds du roi , et lui
apporter leurs tètes , disant qu'ils mourront satisfaits
puisqu'ils ont vengé son honneur. Il tire son épée , il va
fondre sur eux : Garcia retient son bras. « Livrez-les à la
>>justice, dit-il , mais songez que leur zèle les absout. >>>
La voix du loyal et généreux Castro opère une rêvolution
soudaine dans l'ame du monarque. « Oui , s'écrie-
>> t- il , qu'ils soient tous assurés de mon pardon. C'est
>>moi seul dont l'aveuglement a donné la mort à celle
» que j'aimais. » Garcia de Castro termine la pièce par
cette sentence : <<< Que l'orgueil apprenne par l'exemple
>>>de Rachel , que lorsque le ciel veut le punir , il n'est
>> pointde puissance capable de lesoustraire à ses coups ! >>>
- Nous laissons nos lecteurs à leurs réflexions , et nous
nous bornons à une seule: il y a certainement de l'intérêt
et même du talent dans cette tragédie espagnole,
mais nous doutons qu'elle puisse inspirer à nos jeunes
auteurs dramatiques le désir d'aller chercher leurs mo-
-dèles au-delà des Pyrénées. L. DE SEVELINGES .
7
LE LIBRE ARBITRE ; par STANISLAS BOUFFLERS ,
membre de l'Institut.-Un vol . in-8 °.-Prix , 3 fr. ,
et 3 fr . 75 c. franc de port. - A Paris , chez Fr.
Buisson , libraire , rue Gilles-Cooeur , Nº 10 .
On peut être étonné d'abord que l'auteur d'Aline et
de tant , d'autres bagatelles charmantes , ait imaginé
de faire un assez gros livre sur le Libre Arbitre , la
question la plus épineuse et la plus abstruse de toute la
métaphysique. Une petite explication diminuera beaucoup
cette surprise. M. de Boufflers devenu metaphy
120 MERCURE DE FRANCE,
sicien est une de ces métamorphoses que la révolution
a produites. Obligé de fuir sa patrie , il s'était réfugié
dans une solitude sauvage où la société et les livres lui
manquaient à la fois .
Que faire en un tel gite , à moins que l'on n'y songe?
M. de Boufflers se mit donc à songer , et ses méditations
se portèrent sur le libre arbitre. Gémissant sous les
plus dures lois de la nécessité , il entreprit de défendre
la liberté , à peu près semblable à ce stoïcien qui , au
milieu des tortures de la goutte , s'écriait : ó douleur ,
tu as beau faire , je ne conviendraijamais que tu sois
un mal. De quoi eût-on voulu qu'il s'occupât de préférence
? de vers , de chansons comme autrefois ?
C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait .
Ovide avait fait àRome ses Amours et sonArt d'Aimer;
mais à Tomes il composa ses Tristes ; et si cet ouvrage
ne vaut pas les autres , personne n'a eu le barbare
courage de le lui reprocher. M. de Boufflers a mieux
choisi son sujet qu'Ovide. D'éternelles lamentations sur
son sort n'eussent fait qu'aigrir et amollir son ame ;
d'innocentes abstractions s'emparant de toute sa pensée,
l'ont empêchée de s'attacher à des objets douloureux.
Beaucoup de ses compagnons d'infortune , pour
satisfaire à des besoins physiques , ont exercé des professions
manuelles dont jusque-là ils n'avaient pas eu
la moindre idée ; lui , pour remédier à des peines morales
, s'est occupé de métaphysique , science à laquelle
il n'avait pas encore beaucoup songé : il y a une parité
si exacte entre ces deux choses, qu'on ne peut approuver
l'une , sans s'interdire de blâmer l'autre .
J'avouerai toutefois que M. de Boufflers aurait pu
choisir pour sujet de ses disquisitions philosophiques.
une question moins creuse , moins vaine et moins inutile.
Les théologiens et les philosophesl'ont agitée mille
fois , sans faire autre chose que l'embrouiller. Toujours
par quelque point elle contrarie la religion , la morale
ou le raisonnement : il est triste de penser que ceux qui
s'en tirent le mieux , sont ceux qui nient la liberté , et
prétendent que nos déterminations , ou comme ils disent
JANVIER 1809. 121
nos volitions les plus libres en apparence sont le résultat
nécessaire de causes que nous n'apercevons pas. Ils ne
nous laissent pas même la liberté d'indifférence , c'està-
dire celle qui s'exerce sur des choses absolument
indifférentes , et nous fait choisir , par exemple , de
cracher à droite plutôt que de cracher à gauche , quand
rien d'un ni d'autre côté ne nous y invite ou ne nous
en empêche. Du moins , dans leur systême , rien ne se
combat , tout est conséquent. C'est à peu près à cette
opinion que Voltaire vieux en était revenu dans sa
prose , après avoir défendu poëtiquement la liberté
dans sa jeunesse. Il définit la liberté , le pouvoir qu'un
individu a de faire ce que sa volonté exige d'une nécessité
absolue. A moins d'être en démence, on n'est pas
maître de ne pas aimer ce qui est agréable ou utile ,
de ne pas haïr ce qui est désagréable ou nuisible :
rechercher l'un et éviter l'autre , sont certainement
des actes de volonté ; mais ces actes ne sont pas libres
puisqu'ils sont déterminés par un attrait ou uneaversion
que nous ne sommes pas libres d'éprouver ou de ne pas
éprouver. Si nos actions sont nécessaires , nos opinions
le sont bien plus encore : agir contre son intérêt ou son
penchant , sans qu'aucune cause plus forte nous y
oblige, serait seulement de la folie ; mais penser contre
son opinion est une chose absolument impossible , et il
n'est pas nécessaire de prouver qu'il ne dépend pas de
nous d'avoir telle ou telle opinion. Le libre arbitre
dans son acception rigoureuse , serait la faculté de vouloir
ou de ne pas vouloir , sans motif de préférence ou
de répugnance ; ce genre de volonté positive ou négative
serait un effet sans cause , et ne peut par conséquent
point exister. Notre volonté est libre de la même
manière qu'une balance ; elle se décide à pencher du
côté où est le poids le plus fort , et ce poids , ce n'est
pas elle qui l'a placé. Quand il n'y a rien dans les deux
bassins ou qu'il n'y a que des poids absolument égaux ,
la balance est en équilibre ; cet état de la balance représente
ce qu'on appelle liberté d'indifférence. La
balance restera constamment immobile , si celui qui la
tient ne fait peser son doigt sur l'un des bassins pour
déterminer sa dépression. Ainsi notre volonté demeu-
1
122 MERCURE DE FRANCE ,
rera toujours indécise , si nous-mêmes , par une espèce
d'action aveugle et presque machinale , ne la forçons
pas à pencher vers un objet ou un antre. Ce n'est réellement
point une détermination de la volonté, puisque
tout choix entre deux choses suppose un motifde préférence
comme tout effet une cause , et que là il n'y en
a point. Il résulte de tout ceci que quand les choses
intéressent notre bien être ou nos penchans , notre
volonté n'est point libre , et que dans celles qui ne les
intéressent pas , elle est nulle. Tels sont à peu près les
argumens des antagonistes de la liberté. Ses défenseurs ,
il en faut convenir , leur paraissent inférieurs du côté
du raisonnement ; mais ils en appellent au sens intime ,
dont les révélations sont d'autant plus sûres , que la
vérité n'en peut être démontrée. Du reste , ils alléguent
de nombreuses considérations de morale et de bon
ordre, considérations qui sont d'un très - grand poids
dans une question que le seul raisonnement ne peut
résoudre dans un sens ni dans l'autre d'une manière
tout à fait convaincante.
4 Personne , avant d'agiter cette question , ne l'a mieux
jugée que M. de Boufflers. « La liberté de l'homme m'a
>> toujours paru , dit-il , de toutes les questions méta-
>>>physiques , celle qui attire le plus fortement la curio-
>> sité humaine , et qui prometle moins de la satisfaire.
>>>On aurait beau creuser , il parait qu'on ne trouve-
>> rait rien; on aurait beau trouver , il paraît qu'on ne
>>> gagnerait rien. On ferait donc mieux de n'y pas
>>> penser , etc. >> On ne peut pas avoir plus de bonne
foi; et quand un auteur déclare aussi sincérement
qu'il va faire un ouvrage inutile , qui est- ce qui aurait
Je courage de lui dire: pourquoi Pentreprenez-vous?
Un partisan de la nécessité aurait la ressource de répondre
: je ne suis pas libre de ne pas le faire , un
défenseur du Libre Arbitre y serait unpeu plus embarrassé
. Quoi qu'il en soit , M. de Boufflers , en commençant
son livre , n'avait point d'opinion arrêtée , de
parti pris sur l'objet qu'il allait traiter. <<<Le cours de
>>>mes réflexions , dit-il , ne dépendra pas de moi ; je
>> marche dans un pays inconnu, vers un but invisible,
» et je prendrai conseil de tout ce qui s'offrira sur ma
3
JANVIER 1809. 123
>> route. Je demanderai ; l'homme est-il libre en effet ,
» ou croit-il seulement l'être ? S'il est réellement libre ,
>>jusqu'où s'étend cette liberté ? S'il ne l'est qu'en appa-
>> rence, quelles sont les causes, quelles sont les preuves
>> de cette illusion ? ..... C'est sur cet Océan sans
>> fond , sans limites et sans astres , qu'il plait à ma
>> pensée de se lancer. » Ma pensée , à moi, aurait pu
souhaiterbon voyage à la sienne , et lui demander la
permission de rester sur le bord, hien sûre qu'elle même,
après avoir été le jouet de mille courans, contraires ,
y reviendrait sans avoir pu toucher terre nulle part .
Mais j'ai trouvé très-bon de m'embarquer avec M. de
Boufflers , et je déclare que cet aimable voyageur m'a
fort amusé pendant tout le cours de notre navigation.
Il en a écrit la relation ; je n'en donnerai point isi
l'abrégé , et cela par une raison que je vais expliquer
sans métaphore. La marche des idées de M. de Bouffers
est peu méthodique : ne tendant point , comme
il en convient lui-même , vers un but fixé d'avance ,
il donne dans de fréquentes digressions qui out plus on
moins rapport à son sujet, et quelquefois le font perdre
de vue ; ce sujet même , il ne l'aborde véritablement
qu'assez tard , et alors il ne le traite que d'une manière
dubitative ; écoutant les objections qui lui sont faites
de part et d'autre , réfutant les unes , accédant aux
autres , ou déclarant de bonne foi qu'il ne peut ni
les rejeter , ni les admettre , et finissant par proposer
aux parties qu'il n'a pu mettre d'accord , une sorte
d'accommodeinent plus moral que philosophique. Que
chacun de nous , dit- il en d'autres termes , croie que
sa volonté est libre , et que celle des autres ne l'est
pas: de cette manière nous jugerons avec sévérité
nos propres actions , et , avec indulgence , les actions
des autres. M. de Boufflers n'a donc point fait un traité
pour on contre une proposition de métaphysique'; il
semble n'avoir eu en vue que de prouver l'impossibilité
de l'affirmer ou de la nier , et le vrai titre de son
livre serait: De l'inutilité de traiter la question du Libre
Arbitre, Rien ne ressemble plus que ce livre , à une
conversation entre gens de beaucoup d'esprit et de poli-
Messe, où chacun s'écarterait à son gré du sujet pro124
MERCURE DE FRANCE ,
posé, sans que les autres prissent sur eux de l'y ramener,
établirait son opinion sans trop montrer l'envie de la
faire prévaloir , et combattrait l'opinion contraire avec
juste ce qu'il faut de force pour ne pas paraître y
attacher trop peu d'importance ; jusqu'à ce qu'enfin
l'un des interlocuteurs pris pour juge , leur dit : Messieurs
, je ne sais que penser là-dessus , et je vous
conseille d'en faire de même. On sent qu'un ouvrage
exécuté sur ce plan n'est guère susceptible d'analyse ;
et d'ailleurs , en rendant compte de cette conversation ,
il pourrait me prendre envie d'y faire entrer mes idées,
ou de juger celle des autres ; et c'est ce qu'il serait trop
ridicule de faire , à propos d'une discussion dont j'ai
reconnu moi-même l'inutilité. Mais ce qui est encore
plus difficile à analyser que le livre , c'est l'esprit ,
c'est la grâce avec laquelle il est écrit. On s'attend
bien que M. de Boufflers , quelque sujet qu'il traite ,
ne peut pas ne pas être aimable et ingénieux : les droits
de son Libre Arbitre ne s'étendent pas jusque-là. Ne
vous occupez point du plan, ne vous occupez point
du sujet , et jamais vous n'aurez rencontré , dans un
même espace , plus d'idées nobles et touchantes , d'aperçus
fins et justes , de comparaisons neuves et agréables.
M. de Boufflers n'a point la diction nécessaire ,
abstraite et dialecticienne des véritables métaphysiciens;
il se sert des mots qui peignent , ses idées sont des
images , ses raisonnemens sont des tableaux. C'est un
poëte qui a fait cette prose-là .
Même , quand l'oiseau marche , on sent qu'il a des aîles .
J'aurais pourtant désiré que le style de M. de Boufflers
fût un peu moins allégorisé , qu'il y eût un peu moins
de figures . Sans doute , ses comparaisons sont ordinairement
aussi justes qu'ingénieuses ; mais elles sont
quelquefois si ingénieuses , qu'on tremble qu'elles ne
soient pas justes , et trop souvent on est obligé , pour
s'en assurer , de les réduire au sens propre , qui ne
brille pas autant, mais qui du moins n'éblouit pas.
Je retrancherais aussi de son livre quelques expressions
que n'avouerait pas un goût sévère , quelques autres
que la grammaire condamnerait, et enfin certains traits
1
1
JANVIER 1809 . 125
de gaîté qui me semblent déplacés dans une question
sérieuse, tels que celui-ci, par exemple, au sujet de la Nature
qui, suivant l'auteur, pourrait bien nous abandonner
un coinde son vaste domaine pourfaire l'essaide nosforces
, ou que sait-on ? pour s'amuser de nos bévues : l'idée
n'est pas raisonnable et la phrase n'est pas bien construite.
On a reproché à M. de Boufflers beaucoup de
contradictions : il y a de la mauvaise foi , ou du moins
de la légèreté dans ce reproche. Il est difficile qu'un
homme qui n'ose rien affirmer. dans une question , ni
prendre part entre les diverses opinions qu'il expose ,
tombe souvent dans des contradictions réelles ; mais
qu'il en ait souvent l'air , je le conçois sans peine. Il
est certain que dans l'ouvrage de M. de Boufflers , on
trouve dix définitions différentes de la liberté ; mais
elles ne sont pas toutes', il s'en faut, pour son propre
compte ! D'ailleurs , ne vous a-t -il pas avertis qu'il
marchait dans des régions inconnues , vers un but invisible
? Devez-vous vous étonner d'après cela que quelquefois
il revienne sur ses pas et rebrousse chemin ?
Il peut y avoir contradiction dans les termes , sans qu'il
y en ait véritablement dans l'idée ; et cela arrive quand
la raison de l'écrivain ne soumet pas à une révision sévère
les jeux de son imagination. M. de Boufflers m'en offre un
exemple. Ilsuppose un homme doué de l'organisation la
plus heureuse , surpassant tous les autres hommes par
la perfection de ses sens et celle de son intelligence. Il
le place dans le lieu le plus délicieux de la terre : « Qu'il
» y vive , dit- il entouré de la société la plus aimable ,
>> la plus choisie , où tout sera beauté pour ses yeux ,
>>mélodie pour son oreille , parfum pour son odorat ,
>> délices pour son goût , agrémens pour son esprit. >>>
Cethomme-là doit être heureux, direz-vous ; nullement:
M. de Boufflers vous apprend ensuite qu'on ne pourra
trouver pour lui un amusement , un plaisir ; que les
conversations les plus aimables , les plus sublimes compositions
, les traits les plus ingénieux , etc. , n'auront
rien qui l'intéresse. Mais on nous disait tout à l'heure ,
que dans cette société aimable et choisie , tout était
délices pour ses sens et agrémens pour son esprit. Qui
126 MERCURE DE FRANCE ,
sans doute , M. de Boufflers l'a dit ; mais ce n'est pas
cela qu'il voulait dire : il ne prétendait pas que les
sens et l'esprit de cet homme fussent charmés de tout
ce qui l'environnait, mais seulement que les senset
l'esprit de tout autre l'eussent été ; ses yeux , son oreille ,
son goût , son esprit , font toute l'équivoque , ou , si
l'on veut , la contradiction .
Il serait peut-être juste , après avoir relevé quelques
défauts de l'ouvrage , d'en prouver le mérite par plusieurs
citations ; mais les citations sont embarrassantes :
il est difficile de choisir entre une foule de traits brillans
qui tous méritent et briguent la préférence ; heureusement
le renom de l'auteur vient au secours de ma
paresse ou de mon insuffisance ; à qui faut-il démontrer
qu'il y a beaucoup d'éclat , de légèreté , de finesse et
de grâce dans tout ce qui sort de la plume de M. de
Boufflers ? AUGER.
ICONES PLANTARUM GALLIE RARIORUM NEMPE
INCERTARUM AUT NONDUM DELINEATARUM ;
autore AUGUSTINO- PYRAMO DECANDOLLE, doct med.
in schola medica Montpeliensi , professore et horti
præfecto , in Academia Genevensi , professore honorario
, etc. Fasciculus primus cum tabulis 50 æneis .
--Grand in-4° . Parisiis , 1808. -Cet ouvrage se
trouve à Paris , chez H. Agasse, imprim.-libraire ,
rue des Poitevins , n° 6 ; et chez Bernard , libraire ,
quai des Augustins.-Prix , 36 fr.
a
L'OUVRAGE que nous annonçons est destiné à faire la
suite et le complément de la troisième édition de la
Flere française de MM. Delamarck et Decandolle. Ce
dernier ouvrage , dont la réputation est suffisamment
établie et sur lequel ce n'est pas ici le lieu de revenir ,
était par son plan même et par le but auquel il était
destiné , de nature à ne pas renfermer de figures. Ony
avait suppléé par des citations exactes pour toutes les
espèces de la Flore qui avaient déjà été figurées dans
d'autres onvrages , mais plusieurs d'entr'elles , la plupart
intéressantes par leur nouveauté ou par les diffi-
44
1
JANVIER 1809 . 127
cultés mêmes auxquelles leur histoire avait donné lieu ,
ne l'avaient été nulle part , ou l'avaient été d'une manière
tellement imparfaite que l'on n'en pouvait tirer
aucun partage. M. Decandolle sentant que le travail
qu'il avait fait pour ces dernières , quelque soin qu'il
eût mis à leurs descriptions , serait incomplet tant qu'il
ne pourrait pas y rapporter des figures exactes , a en
trepris de remplir ce vide en publiant dans un ouvrage
particulier et indépendant de la Flore française , quoiqu'en
faisant la suite naturelle des figures de ces mêmes
plantes. C'est la première livraison de cet ouvrage qui
vient de paraître. Elle renferme dans autant de planches
gravées en taille-donce les figures de 50 plantes
de France , qui , à l'exception de deux ou trois , n'avaient
jamais été figurées et dont une grande partie
n'avaient été consignées dans ancun ouvrage avant la
publication de la troisième édition de la Flore française
, ou même avant celle de son Synopsis ou abrégé
latin. Il serait trop long d'énumérer toutes ces dernières
, et nous citerons seulement, parmi celles qui
sont le plus remarquables par leur beauté ou la singularité
de leurs caractères , la Bartsie bicolore , la Gentiane
à deux lobes , la Bruyère de Corse et le Cyclamen
àfeuilles linéaires. Parmi celles qui étaient plus anciennement
connues , nous distinguerons comme offrant on
intérêt d'un autre genre l'Eillet des sables , le Guillet
en litige , le Crejus de Dioscoride et quelques autres ,
dont l'histoire extrêmement embrouillée et pleine de
difficultés a donné lieu , parmi les botanistes , à une
foule de controverses , auxquelles les bonnes figures
renfermées dans cet ouvrage , jointes aux descriptions
consignées dans la Florefrançaise , ne peuvent man
quer de mettre un terme .
Les planches qui forment cette livraison ne laissent
rien à désirer pour leur exécution , MM, Turpin et
Poiteau , à la fois peintres et botanistes , ont mis aux
dessins tout le soin et la perfection qui caractérisent
leurs ouvrages , et se sont sur-tout attachés à représenter
avec une extrême exactitude les détails de la
fleur et du fruit. La gravure , exécutée par MM. Plée ,
:
28 MERCURE DE FRANCE ,
père et fils , répond aux dessins. Aussi cet ouvrage qui ,
grâce au parti que M. Decandolle a pris de ne faire
représenter qu'au simple trait les parties de la plante
les moins essentielles , se vend à un prix fort inférieur
à celui de la plupart des ouvrages du même genre ,
doit-il être mis pour son exécution à côté de ceux qui
sont imprimés avec le plus de luxe , sur le plus grand
nombre desquels il l'emporte par son utilité.
M. Decandolle a fait précéder les planches d'un texte
explicatif écrit en latin , dans lequel on reconnaît ,
malgré sa briéveté , le tact botanique et les profondes
connaissances dont cet auteur a déjà donné la preuve
dans ses nombreux travaux. Il y a fait entrer pour
chacune des plantes , outre l'explication des détails de
la fleur et du fruit , une phrase caractéristique , la
citation de la Flore française et des ouvrages qui ont
paru depuis , et enfin des remarques sur l'habitation de
la plante , auxquelles les voyages intéressans qu'il a
faits dans ces dernières années , lui ont permis de donner
plus d'extension et en même tems plus de précision que
dans la Flore elle-même. Il y a joint , pour plusieurs
des espèces , quelques observations propres à les caractériser
et a donné une description plus ou moins complète
de toutes celles qui ont été découvertes depuis la
publication de la Flore française.
Nous terminerons cette notice par le souhait que
l'accueil , que l'on ne peut manquer de faire à cette
première livraison , engage l'auteur à faire promptement
jouir le public des livraisons suivantes , qui
finiront par former une des plus intéressantes collections
de botanique iconographique qui ayent jamais
paru (1).
DELAROCHE , fils , doct. en méd.
(1) M. Delaroche est lui-même auteur d'une Monographie très-bien
faitedes Eryngium , dont nous rendrons compte incessamment. BIOT
VARIÉTÉS,
:
JANVIER 1809 .
VARIÉTÉS .
EPTDE
LA SEINE
5.
cen
SPECTACLES.-Théâtre de l'Impératrice.-Première r
sentation du Message aux Champs-Elysées , ou la Fête
Arts et de l'Amitié , pièce épisodique , en un acte , de
M. Aude.
Les auteurs dramatiques sont en général peu prodigues
d'éloges envers leurs confrères vivans , mais après leur
mort ils se montrent moins sévères. A peine l'un d'eux
a-t-il vu les sombres bords , qu'un de ses ci-devant rivaux
se charge de nous apprendre ce qui lui est arrivé depuis sa
mort. La scène se passe toujours dans les Champs-Elysées ;
on aperçoit les ombres des morts illustres , les uns se promènent
dans des bosquets éclairés par la douce lumière des
lampes , d'autres sont mollement assis sur des gazons de
toile verte , et s'endorment aux doux murmure d'innom
brables ruisseaux de gaze d'argent. C'est dans ce lieu de
délices que ne manquent pas de se rendre les poëtes , les
auteurs et les acteurs. On remarque avec plaisir que la
mort' a considerablement changé leur caractère ; tel qui
pendant toute sa vie fut insociable et bourru , y devient
doux et prévenant ; un autre qui s'attira tant d'ennemis par
sa causticité , y fait des complimens et des madrigaux ;
celui-ci , dont l'amour-propre s'offensait de toute comparaison
, fait l'éloge des autres et ne songe plus à faire le
sien. Ces douces occupations sont interrompues par l'entrée
de Mercure ou de Momus ; le Dieu annonce aux
ombres l'arrivée d'un nouveau camarade ; il leur détaille
soigneusement ses titres à l'immortalité , et ce qu'il y a de
singulier , c'est que les mêmes ouvrages que l'on cite alors
comme des chefs -d'oeuvre , n'ont souvent , pendant sa vie ,
attiré au pauvre défunt que des critiques et des tracasseries .
Enfin le nouveau débarqué paraît , la foule s'empresse
autour de lui , on l'accable d'éloges , on Jui chante des
couplets , puis on finit par se retirer , probablement pour
procéder à une nouvelle réception .
Puisqu'il est reconnu que ce canevas usé sert maintenant
pour tout le monde , si nos lecteurs veulent ajouter à notre
extrait le nom de Collin d'Harleville , ils auront une idée
assez exacte de la comédie épisodique que M. Aude vient de
faire représenter sur le théâtre de l'Impératrice , en l'honneur
de l'auteur de l'Inconstant et du Vieux Célibataire.
I
130 MERCURE DE FRANCE,
1
Théâtre du Vaudeville . - Première représentation de
l'Orpheline , vaudeville en un acte.
Cette pauvre orpheline me paraît plus abandonnée que
jamais; l'auteur oules auteurs auraient bien voulu lui donner
le parterre pour tuteur ; mais celui- ci n'ayant pas accepté la
tutelle, le père n'a pas osé se nommer, et d'orpheline qu'était
Annette, elle est devenue enfant naturel. :
Ce vaudeville , que l'on pourrait bien prendre pour un
mélodrame, contient enun seul acte presque autant d'incidens
et des événemens aussi invraisemblables que les chefsd'oeuvre
des théâtres de l'Ambigu- Comique et de la Gaîté :
vouloir les faire connaître à nos lecteurs , serait une entreprise
au-dessus de nos forces, et qui , outre la difficulté de
l'exécution , me paraîtrait assez inutile, car je ne crois pas
que cet ouvrage reparaisse sur la scène. B.
NÉCROLOGIE .- M. J.-J. Leuliette , né à Boulogne-sur+
Mer, d'un pauvre serrurier , est mortà Paris , le 23 décembre
dernier, âgé de 41 ans , des suites d'une chute occasionnée
par le froissement d'une voiture.
Les facultés physiques et intellectuelles de cet homme de
lettres furent tellement entravées jusqu'à l'âge de 15 ans ,
qu'on ne put lui apprendre à lire , et que pour le nourrir on
était obligéde lui mettre les alimens dans la bouche. A cet
âge, il se fit tout à coup dans cet automate ambulant , une
révolution qui tient du prodige. De lui-même et sans maître,
il apprit , non-seulement à lire et à écrire , mais , outre sa
langue par principes , les langues latine et anglaise ; et , ce
qui met le comble au merveilleux , c'est qu'il s'appropria ces
différentes instructions , en faisant mouvoir d'une main le
soufflet de la forge , et de l'autre tenant son livre qu'il étudiait
à la lueur du charbon; car , soit par indigence , soit
qu'on n'espérât aucun succès de son travail , on ne lui fournissait
pas de lumière pour s'y livrer. Les étonnans progrès
du jeune serrurier restèrent long-tems ensevelis dans l'atelier
de son père . Il avait 22 ans qu'on ne le croyait encore capable
que de manger seul et de lire dans ses heures.
Cette marche , peut-être unique dans le développement
des facultés humaines , annonçait évidemment un sujet peu
commun. Lepremier acte de la révolution donna le premier
essor à ses tafens . A la nouvelle de cette fédération de tous
les ordres et de tous les états , qui devait produire parmi nous
de si terribles effets , le jeune Leuliette , absorbé dans la mé
JANVIER 1809 . 151.
ditation , sembla retomber dans sa première stupidité. Mais
quel fut l'étonnement général , lorsqu'assistant à cette mémorable
réunion, après avoir demandé et obtenu la parole ,
on entendit sortir de sa bouche le discours le plus éloquent
peut-être , du moins le plus extraordinaire de tous ceux qui
furent prononcés à cette occasion . L'impression en fut arrêtée
par acclamation ; il fut aussitôt répandu à Paris , traduit en
anglais et cité avec le plus grand éloge dans les journaux de
France et d'Angleterre .
Les écrivains de la capitale , qui se croyaient appelés à
régenter ou à détrôner les rois , virent dans le jeune garçon
serrurier le germe d'un nouveau Démosthène , et s'empressèrent
de l'attirer près d'eux. Si , en arrivant à Paris , il fût
tombé sous la conduite de quelque digne mentor qui eût
achevé de développer ses talens naturels et en eût dirigé
l'emploi , il est probable qu'il se serait un jour placé parmi
les hommes qui font la gloire de leur siècle et de leur pays.
Mais ses protecteurs l'employèrent successivement dans les
bureaux du ministre Rolland et à différentes feuilles périodiques
, qui , dans ces tems malheureux de mauvais goût et
de mauvaise morale , tombaient et périssaient les unes sur les
autres presque aussitôt après leur naissance. Son caractère
moral était heureusement au-dessus de ses talens. Il s'était
encore fortifié à l'école du maître qu'il avait choisi dès qu'il
eut appris le latin , et aux principes duquel il était fermement
attaché , de cet homme qui sut allier la plus sévère probité
au génie le plus étendu. Mais de toutes les sciences que pos
sédait Cicéron , la politique était celle où M. Leuliette avait
fait le moins de progrès. Le respect dû à la vérité m'oblige
même d'avouer que sur cette matière il fut toute sa vie un
enfant. Cependant s'il adopta sur les bases de l'édifice social,
les fausses opinions des insensés démagogues dont il était
entouré , il eut toujours horreur de leurs funestes résultats .
Son esprit pouvait s'égarer , mais jamais son coeur ; sa probité,
son humanité étaient à l'épreuve de toutes les séductions
ainsi que de toutes les menaces. Témoin de tant de naufrages ,
il lui eût été facile , comme à bien d'autres , de profiter de
leurs débris ; mais il en était incapable. Sa pauvreté , à la fin
de la révolution , atteste la pureté de sa conscience et la fermeté
de sa vertu .
Les protecteurs de M. Leuliette disparurent bientôt sous
le tranchant de la faux révolutionnaire , et il retomba dans
la plus profonde misère ; car il était incapable de s'offrir de
lui-même pour les travaux auxquels il avait le plus d'apti
12
132 MERCURE DE FRANCE ,
tude. Il serait mort de faim au coin d'une borne , s'il
n'eut rencontré une dame de son pays qui eut toutes les
peines du monde à le reconnaitre , tant le chagrin et le
besoin d'alimens l'avaient défiguré. Cette femme , aussi
modeste que vertueuse , et qui croirait sa bienfaisance profanée
si je révélais son nom , recueillit le jeune Leulictte
dans sa maison , et partagea avec lui sa très-modique
fortune. Il passa plusieurs années chez cette femme respectable
. Enfin , lorsque le naufrage du vaisseau politique fut
consonimé , on reprit dans les jours de calme qui le suivirent,
ce projet d'instruction publique tant de fois formé et aussi
souvent abandonné. Des écoles centrales furent établies
dans chaque département . Alors la personne , à qui il
devait une seconde fois la vie , aidée de quelques amis,
obtint pour M. Leuliette la chaire de professeur de belleslettres
, et placée à Versailles pour le département de
Seine et Oise . Il l'occupa avec beaucoup de zèle et de talent.
Mais on ne peut dissimuler qu'il lui manquait celui de la
parole. Un défaut naturel de prononciation a toujours rendu
son élocution pénible. Cependant ce défaut n'était remarquable
que dans les premiers momens : bientôt le charme
de ses idées et de son style en faisait disparaître le désagrément.
Quoique ses travaux fussent très-nombreux et très -assidus,
non-seulement dans l'enceinte de l'école , mais encore audehors
où il donnait des leçons , il trouva le tems de
composer successivement , pour le concours des prix proposés
par l'Institut , deux discours qui obtinrent la mention
honorable (1).
Après la suppression des écoles centrales , il ouvrit chez
lui un cours de littérature qui fut suivi avec empressement.
L'instruction qu'il répandait était faite pour tous les âges , et
les gens du monde n'eurent pas moins de plaisir à l'entendre
que ses jeunes élèves de l'école.
Ces écoles centrales furent remplacées par les Lycées . La
voix publique y nomma M. Leulliette à la même chaire de
littérature. Mais la voix du peuple ne fut pas dans cette occasion
la voix de Dieu. Par plusieurs raisons il méritait la
place; par quelques considérations il ne l'obtint pas. Il s'en
(1) Le sujet de l'un de ces discours est sur l'influence de l'abolition
progressive de la servitude en Europe .
Celui de l'autre : l'influence de la réformation des lettres sur les
lumières et la situation politique de l'Europe.
JANVIER 1809 . 135
consola en disant comme cet ancien philosophe : il est heureux
pour la patrie qu'elle possède , non pas de meilleurs
citoyens , mais des hommes plus éclairés que moi.
N'étant plus professeur , il eut tout le llooiissiir de se consacrer
aux travaux littéraires. Alors on lui proposa la chaire
de littérature de l'Athénée de Paris . Il accepta , et pendant
les deux mois de la fin de 1808 , que durèrent ses séances ,
il présenta le tableau littéraire du 18º siècle , qu'il composa
par parties détachées dans l'intervalle d'une séance à l'autre .
M. Leuliette était nommé pour professer à l'Athénée le
cours entier de cette année 1809. Son discours d'ouverture
était fait ; il était allé à Paris pour le prononcer. C'est dans
ce voyage que la mort l'a surpris et a terminé sa carrière trop
courte pour ses amis et pour sa gloire , trop longue pour les
chagrins de toute espèce dont il était accablé.
Outre les ouvrages dont je viens de parler , M. Leuliette a
publié un Tableau de la Littérature chez les Grecs , imprimé
àla suite de l'Histoire de ce peuple , traduite de l'anglais (2) ;
et une traduction de la Vie de Richardson , dont j'ai rendu
ompte il y a quelques mois dans ce Journal (3) . Il laisse plusieurs
manuscrits dont il est à désirer qu'on fasse jouir le
public,et sur-tout le cours de littérature qu'il a professé à
Versailles , et qu'il devait répéter cette année à l'Athénée de
Paris. Ce cours est d'autant plus intéressant qu'il traite prinpalement
de la littérature étrangère , et qu'il peut par conséquent
servir de suite à celui de Laharpe .
Quelque jugement que l'on porte sur le mérite littéraire
deM. Leuliette , on ne pourra luirefuser un très-grand fonds
de connaissances. Eh ! comment ne l'aurait-il pas eu ? Tout
son tems était consacré au travail ; il n'en perdait aucune
partie , pas même celle qui lui était nécessaire pour se transporter
d'un quartier à l'autre de la ville . On l'a souvent vu
dans ces courses , un livre à la main qu'il lisait sans la
moindre distraction . Les rues spacieuses de la ville de Versailles
qu'il habitait , et le petit nombre de voitures qui y circulent
lui rendaient cette habitude facile et exempte de dangers
. Il joignait au vaste fonds de connaissances que lui avait
procuré cette passion pour l'étude, une mémoire prodigieuse.
Jamais il n'oubliait rien de ce qu'il avait lu une seule fois,
Ses premières lectures , faites plus de 20 ans auparavant , lui
étaient aussi présentes que celles du jour même. Les noms ,
(2) Cet ouvrage , en 2 vol . ,se vend chez le successeur de Moutardier,
(3) Cette traduction se trouve chez Dentu , libraire . :
134 MERCURE DE FRANCE,
les faits , les dates , tout était classé avec exactitude et netteté
dans son esprit. C'est ainsi que sans livres , dans son
humble laboratoire , et sans avoir même pris de notes de
ceux qu'il avait lus , il a composé plusieurs ouvrages d'une
grande érudition.
Etranger à tout ce qu'on appelle amusemens de société , il
l'était également un peu trop aux formes de cette même
société . Ce manque de courtoisie , d'élégance française , a été
plus d'une fois le sujet de reproches quej'ai entendu faire par
ses meilleurs amis. Je conviens avec eux que c'est là ce qui a
le plus nui à sa fortune. Nous ne sommes plus au tems de la
renaissance des lettres , où l'on n'exigeait des savans que de
la science , parce qu'ils ne vivaient qu'avec leurs livres . On
veut aujourd'hui que la science soit parée , et que les émules
de Cicéron et de Tacite soient , à l'exemple de ces grands
hommes , aussi aimables dans le monde que profonds dans
leur cabinet. J'avoue encore qu'un homme de lettres a besoin
de la société , même pour ses propres travaux, et que ce n'est
peut-être que d'une application trop continue à l'étude , que
résultent cette tension et cette roideur qui ont été reprochées
au style de M. Leuliette . Mais , dépourvu de toute espèce
d'éducation et contraint de vivre long-tems comme un simple
mercenaire , pouvait- il , dans la maturité de l'âge , réformer
le pli de la nature et de l'habitude ? En sacrifiant aux Grâces ,
ne les aurait-il point effarouchées ? Au reste , il compensait
amplement par le fond ce qui lui manquait par les formes .
Sa franchise , sa candeur étaient chères à ses amis ; son extrême
obligeance était précieuse à tous ceux qui avaient
besoin du secours d'une plume exercée.
Livré tout entier au travail de la lecture ou de la composition
, M. Leulliette était de la plus grande incurie pour sa
personne et ses affaires domestiques. Les économies qu'il
aurait pu faire pendant plusieurs années qu'il occupa la
chaire de professeur à l'école centrale , lui furent enlevées
par une femme qui lui servait de gouvernante . Si , dans les
derniers tems de sa vie , la personne qui lui avait déjà montré
l'affection d'une seconde mère , n'avait pris soin de lui , il se
serait souvent trouvé sans vêtement et sans pain. Ce n'est
pas le seul trait de ressemblance qu'il avait avec le bon
La Fontaine. Sa générosité égalait son insouciance . On était
obligé de le traiter comme un enfant , et de ne pas laisser
d'argent à sa disposition , parce qu'il l'aurait aussitôt distribué
aux premiers pauvres qui le lui auraient demandé. Ne possédantplus
rien , il donnait ce qu'il espérait posséder unjour,
JANVIER 1809. 135
1
Peu detems avant sa mort , il apprit qu'on allait trainer en
prison un malheureux ouvrier de sa connaissance , pour une
dette de 200 fr . qu'il ne pouvait acquitter ; il courut aussitôt
l'arracher des mains de ses créanciers , en promettant de les
payer sur le produit d'un ouvrage qui était à l'impression, et
qui vaparaître incessamment.
Plusieurs personnes , en considérant les peines de toute
espèce dont la vie de M. Leuliette fut tissue , ont regretté que
cet infortuné ne se fût pas livré entiérement , comme son
père , au métier de serrurier. Il n'est pas douteux que son
intérêt personnel n'eût infiniment gagné à ce changement
d'état, Mais il lui aurait fallu pouvoir au moins manier la
lime et le marteau; et c'est de quoi il était absolument incapable.
Sa gaucherie naturelle était au-dessus de toute expression
.
Cette inaptitude , qui s'étendait à toute espèce d'usage ,
soit des mains , soit des pieds , était incorrigible comme sa
structure et son organisation desquelles elle dépendait.
Mais si la mort de cet homme extraordinaire n'est pas une
perte pour la serrurerie , elle en est une pour la littérature .
Le prix qu'il avait continuellement devant les yeux est celui
qui a produit les grands hommes dans tous les genres , la
gloire. Plusieurs ouvrages roulaient dans sa tête pour lesquels
il avait déjà fait un ample répertoire de lectures qu'il augmentait
encore chaque jour. Ce n'était pas du pain et des
spectacles , mais du pain et sa plame qu'il lui fallait ; et sans
doute celle-ci eût beaucoup profité , si l'autre eût été plus
assuré.
M. Leulliette était fils unique. Sa mère , qu'il aimait tendrementet
dont il était le trop faible appui, reste sans secours,
infirme et aveugle , à l'âge de 75 ans. Son seul espoir désor--
mais sera dans le produit des manuscrits que son fils a laissés.
J. MOSNERON ..
Sur un point de versification.
Dans le Mercure du 31 décembre dernier , on a relevé ,
comme incorrect , ce versde M. Fayolle :
Ailleurs , rangés autour d'un repas somptueux ;
parce que , dit- on , la préposition séparée de son substantif
forine une mauvaise césure. Je crois que cette observation
n'est pas applicable au vers dont il s'agit , et voici pourquoi..
Qu'on me pardonne sculement les expressions grammaticafes
dont je vais être obligé de me servir..
1
136 MERCURE DE FRANCE ,
:
On peut distinguer deux espèces de prépositions, les unes
simples , les autres composées : ces dernières sont ordinai- .
rement formées d'un nom ou d'un adverbe , et du petit mot
de , qui alors est la seule véritable préposition. Il est de
toute vérité qu'un vers ne vaut rien , lorsque le premier
hémistiche finit par une préposition simple , et que le
second commence par le complément de cette préposition :
ainsi tout le monde blâmera justement les vers construits
comme celui-ci :
On attaqua , pendant la nuit la plus obscure.
Mais il n'en est pas ainsi, quand la préposition est composée
; car alors le mot qui la suit n'est réellement le complément
que du petit mot de. Par exemple , dans ces mots
autour de la montagne , qui ne voit que cette expression ,
autour , est composée de l'article particule au , et du nom ,
qu'on appelle substantif , tour , après lequel on ajoute de
qui seul a pour complément la montagne ? la phrase se
construit donc alors , comme avec tout autre nom ; par
exemple , au sommet : or , personne ne condamnerait ce
vers :
Il arrive au sommet de la montagne sainte ;
On ne doit donc pas non plus désapprouver cet autre :
Nous attendions autour de la montagne sainte ,
ni , par conséquent , celui de M. Fayolle .
:
,
C'est une bonne fortune , dans une discussion comme
celle-ci , que d'avoir de son côté l'autorité d'un grand
poëte , et Racine a dit :
Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques.
Cette expression , non loin de , forme une préposition
composée de la même espèce que celle-ci : au travers de ,
auprès de , au-delà de , autour de ; c'est-à-dire que la véritable
préposition , celle dont le mot qui suit est le vrai complément
, est le petit mot de .
Au reste , j'avoue que j'ai eu long-tems , sur ces sortes
de vers , le même scrupule que l'estimable critique qui a
donné lieu à ces observations ; mais quand je me suis aperçu
qu'ils ne blessaient ni la langue , ni la clarté , ni l'harmonie
, je me suis rappelé le conseil donné par Voltaire ,
qui s'y connaissait , de ne point trop gener notre versifieation,
déjà suffisamment entravée, J. P.
1
JANVIER 1809 . 137
NOUVELLES POLITIQUES .
1
(EXTÉRIEUR. )
AUTRICHE. - Vienne , 7 janvier. - On vient de recevoir
une relation détaillée sur les événemens de Constantinople ,
relation qui diffère de toutes celles qu'on a publiées jusqu'à
présent . La voici :
« La nuit du 14 novembre , 26º jour du rahmazan , regardé,
par les musulmans , comme une époque très-sainte ,
parce qu'ils croient que l'Alcoran est tombé du ciel cette
nuit-là , le grand- visir Mustapha-Barayctar resta long-tems
avec le mupliti , occupé de pieuses méditations. Lorsqu'au
milieu des ténèbres il retournait à son palais , qui faisait
partie des bâtimens extérieurs du sérail , il aperçut plusieurs
attroupemens de janissaires qui faisaient mine de vouloir
s'opposer à son passage. Mustapha les fit disperser par les
seimens qui l'accompagnaient , et rentra chez lui. La nuit
suivante , il y eut un grand incendie dans la ville .
» Accoutumés à voirparaître dans de semblables occasions
le grand-seigneur ou du moins le grand-visir, les janissaires
s'imaginèrent que Mustapha-Barayctar tomberait dans leurs
mains; ils se préparaient à le poignarder , lorsque , pour
maintenir l'ordre , ils se présenterait avec une escorte peu
nombreuse; maisle grand-visir ne donna point dans le piége.
Les mécontens éclatèrent le lendemain ; tous les janissaires
et tous les musulmans de la vieille roche s'insurgèrent : « A
>> bas les novateurs ; à bas les seimens et le nizamigedid ! >>>
était leur cri de guerre. Ils attaquèrent avec une extrême
rapidité le palais de Mustapha-Barayctar , et s'en rendirent
maîtres, malgré la résistance que leur opposèrent les seimens.
Voyant tous ses défenseurs succomber , le grand-visir se retira
dans un bâtiment voisin , construit en pierres de taille ,
et où il avait fait mettre en réserve une grande quantité de
poudre ; il s'y défendit tout seul en tirant sur les janissaires
beaucoup de coups de fusil et de pistolets; lorsqu'il vit qu'il
ne pouvait plus résister à la multitude qui pénétrait dans la
maison , il mit le feu à la poudre et se fit sauter en l'air avec
quelques centaines d'ennemis.
>> Cpendant , le nouveau grand-amiral, Ramis-Pacha , le
reis-effendi , Ghalib-Effendi , Cadi , pacha de Conic , connu
158 MERCURE DE FRANCE ,
par ses anciens combats entre les janissaires et beaucoup
d'autres partisans du nouveau systéme , déterminèrent le
grand-seigneur Mahmud à declarer que , malgré la mort de
Barayctar ( à laquelle d'ailleurs on refusait de croire ) , le
gouvernement maintiendront les principes du nizami-gedid .
<<Eh bien , dirent les janissaires , nous verrons à qui restera
>>>la victoire. >>>Et sur le champ, en brandissant leurs sabres,
ils se disposèrent à donner l'assaut au sérail ; mais un rénégathongrois,
Soliman-Aga, repoussa trois fois leurs attaques,
leur tua plus de 3000 hommes , les chassa de tous les postes
où ils s'étaient retranchés , prit d'assaut leur nouvelle caserne
, où ils se défendirent avec opiniâtreté , et les poursuivit
jusqu'aux environs de la Colonne-Brûlée.
>> En même tems , Cadi-Pacha fit continuellement passer
des troupes de Scutari en Asie. Les janissaires se réfugièrent
dans la maison du nouvel aga qu'ils venaient d'élire , après
avoir mássacré l'ancien , qui étant partisan de Barayctar ,
avait cherché à les ramener à l'ordre . La flotte commença
aussitôt à tirer sur cette maison ; mais la mauvaise direction
du feu en fit tomber tout l'effet sur les maisons voisines .
Irrité par cette circonstance , et instruit de la mort de Mustapha-
Barayctar , le peuple prit parti pour les jannissaires ,
dans l'espoir de mettre fin aux troubles. Le sérail fut de nouveau
assailli. Une nouvelle sortie fit reculer la multitude
insurgée ; mais malheureusement , Soliman-Aga reçut une
blessure mortelle. Sa mort découragea les seimens ou soldats
exercés à l'européenne , et personne ne se présenta pour le
remplacer.
>>>Le sérail allait être forcé ; l'ordre fut envoyé à la flotte
de cesser son feu .
te
>> La mort du sultan Mustapha IV est confirmée. Pou
d'heures après , un hérault annonça au peuple qu'une de ses
femmes était accouchée d'un prince. Depuis l'église de S¹º-
*Sophie jusqu'à l'Hyppodrome , plusieurs milliers de maisons
*ont été réduites en cendres. Le cadavre de Mustapha-Barayctar
ayant été retiré du milieu des débris, a été pendu par
les pieds ; auprès sont affichés les noms de ses deux amis ,
Ramis-Pacha , grand amiral , et Cadi Pacha .>>>
Mustapha était surnommé Baï-ractar , ( porte -drapeau )
parce que, dans une campagne contre lesRusses , il avait été
reprendre un drapeau au milieu d'un bataillon.
JANVIER 1809 . 139
(INTÉRIEUR. ).
Paris , 20 Janvier.
25me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Benavente , le 5 janvier 1809 .
La tête de la division Merle, faisant partie du corps du duc de Dalmatie,
a gagné l'avant-garde dans la journée du 3 de ce mois .
A quatre heures après-midi , elle s'est trouvée en présence de l'arrièregarde
anglaise qui était en position sur les hauteurs de Prieros , à une
lieue devant Villa-Franca, et qui était composée de 5000 hommes d'infan -
terie et 600 chevaux. Cette position était fort belle et difficile à aborder.
Le général Merle fit ses dispositions . L'infanterie s'approcha , on battit
la charge , et les Anglais furent mis dans une entière déroute. La difficultédu
terrain ne permit pas à la cavalerie de charger , et l'on ne put
faive que 200 prisonniers . Nous avons eu une cinquantaine d'hommes
tués ou blessés .
le
Le général de brigade Colbert , commandant la cavalerie de l'avantgarde,
s'était avancé avec les tirailleurs de l'infanterie pour voir si
terrain s'élargissait et s'il pouvait former sa cavalerie. Son heure était
arrivée ; une balle le frappa au front , le renversa , et il ne vécut qu'un
quart d'heure. Revenu un moment à lui , il s'était fait placer sur son
séant , et voyant alors la déroute complète des Anglais , il dit : « Je suis
>bien jeune encore pour mourir , mais du moins ma mort est digne d'un
>> soldat de la Grande-Armée , puisqu'en mourant je vois fuir les der-
> niers et les éternels ennemis de ma patrie . » Le général Colbert était
un officier d'un grand mérite .
Il y a deux routes d'Astorga à Villa-Franca. Les Anglais passaient
par cellede droite , les Espagnols , suivaient celle de gauche ; ils marchaient
sans ordre ; ils ont été coupés et cernés par les chasseurs hanowriens
. Un général de brigade et une division entière , officiers et soldats,
ont mis bas les armes , On lui a pris ses équipages , dix drapeaux et six
pièces de canon .
Depuis le 27 , nous avons déjà fait à l'ennemi plus de dix mille prisonniers
, parmi lesquels sont quiuze cents Anglais. Nous lui avons pris
plus de quatre cents voitures de bagages et de munitions , quinze voitures
de fusils , ses magasins et ses hôpitaux de Benavente , Astorga et
Bembibre . Dans ce dernier endroit , le magasinsà poudre qu'il avait établi
dans une église , a sauté .
Les Anglais se retirent en désordre laissant ainsi leurs magasins ,
leurs blessés , leurs malades , et abondonnant leurs équipages sur les
chemins. Ils éprouveront une plus grande perte encore , et s'ils parviennent
à s'einbarquer , il est probable que ce ne sera qu'après avoir perdu la
moitié de leur armée .
S. M. informée que cette armée était réduite au-dessous de 20,000
hommes a pris le parti de porter son quartier- général d'Astorga à Benavente
où elle restera quelques jours , et d'où elle ira occuper une position
centrale à Valladolid, laissant au duc de Dalmatie le soin de dé-
*truire l'armée anglaise .
On a trouvé dans les granges beaucoup d'anglais qui avaient été pendus
par les Espagnols. S. M. a été indignée ; elle a fait brûler les granges .
Les paysans , quelque soit le ressentiment dont ils sont animés , n'ont
pas le droit d'attenter à la vie des traînards de l'une ou de l'autre armée .
140 MERCURE DE FRANCE ,
S. M. a ordonné de traiter les prisonniers anglais avec les égards dús à
des soldats qui , dans toutes les circonstances , ont manifesté des idées
libérales et des sentimens d'honneur. Informée que dans les lieux où les
prisonniers sont rassemblés , et où se trouvent dix espagnols contre un
Anglais , les Espagnols maltraitent les Anglais et les dépouillent , elle a
ordonné de séparer les uns des autres , et elle a prescrit , pour les Anglais
, un traitement tout particulier .
L'arrière-garde anglaise en acceptant le combat de Prieros avait espéré
donner le tems à la colonne de gauche , composée pour la plus grande
partie d'Espagnols , de faire sa jonction à Villa-Franca. Elle comptait
aussi gagner une nuit pour rendre plus complète l'évacuation de Villa-
Franca .
Nous avons trouvé à l'hôpital de Villa-Franca 300 Anglais malades
ou blessés. Les Anglais avaient brûlé dans cette ville un grand magasin
de farine et de bled; ils y avaient détruit beaucoup d'équipages d'artillerie
et tués cinq cents de leurs chevaux. On en a déjà compté 1600
laissés morts sur les routes .
Le nombre des prisonniers est assez considérable et s'accroît de moment
en moment. On trouve dans toutes les caves de la ville des soldats
anglais morts- ivres .
Le qu
deLugo.
quartier-général du duc de Dalmatie était le 4au soir à 10 lieues
Le 2 , S. M. a passé en revue , àAstorga , les divisions Laborde et
Loison qui formaient l'armée de Portugal . Ces troupes voient fuir les
Anglais et brûlent du désir de les joindre .
S. M. a laissé en réserve à Astorga le corps du duc d'Elchingen qui a
son avant-garde sur les débouchés de la Galice et qui est à portée d'appuyer
, en cas d'événement , le corps du duc de Dalmatie.
On a reçu la confirmation de la nouvelle de l'arrivée du général Gouvion-
Saint- Cyr avec le 7º corps à Barcelonne . Il y est entré le 17. Le 15
il avait rencontré à Linas les troupes commandées par les généraux
Redinget Vives et les avait mises dans une entière déroute . Il leur a pris
6pièces de canon , 30 caissons et 3,000 hommes . Moyennant la jonction
du 7º corps avec les troupes du général Duhesme , nous avons une grosse
armée à Barcelone .
Lorsque S. M. était à Tordesillas , elle avait son quartier-général dans
les bâtimens extérieurs du couvent royal de Sainte- Claire . C'est dans ces
bâtimens que s'était retirée et qu'est morte la mère de Charles-Quint ,
surnommée Jeanne la folle . Le couvent de Sainte- Claire a été construit
sur un ancien palais des Maures , dont il reste un bain et deux salles
d'une belle conservation . L'abbesse a été présentée à l'Empereur. Elle
est âgée de 75 ans , et il y avait 65 ans qu'elle n'était sortie de sa clôture.
Cette religieuse parut fort émue lorsqu'elle en franchit le seuil ; mais
elle entretint l'Empereur avec beaucoup de présence d'esprit , et elle
obtint un grand nombre de grâces pour tout ce qui l'intéressait.
26me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Valladolid , le 7 janvier 1809.
Le général Gouvion-Saint-Cyr , aussitôt après son entrée à Barcelonne ,
s'est porté sur Lobregat , a forcé l'ennemi dans son camp retranché , lui
a pris 25 piéces de canon , et a marché sur Tarragone , dont il s'est emparé.
Laprise de cette ville est d'une grande importance.
Les rapports du général Duhesme et du général Saint-Cyr contiennent
le détail des événemens militaires qui ont eu lieu en Catalogne jusqu'au
2
JANVIER 1809 . 441
1
21 décembre. Ils font le plus grand honneur au général Saint-Cyr. Tout
ce qui s'est passé à Barcelonne est un titre d'éloge pour le général Dufresme
, qui a déployé autant de talent que de fermeté.
Les troupes du royaume d'Italie se sont couvertes de gloire : leur bell
conduite a sensiblement touché le coeur de l'Empereur. Elles sont , à la
vérité , composées pour la plupart des corps formés par S. M. pendant
la campagne de l'an 5. Les vélites italiens sont aussi sages que braves :
il n'ont donné lieu à aucure plainte , et ils ont montré le plus grand
courage. Depuis les Romains, les peuples d'Italie n'avaient pas fait la
guerre en Espagne . Depuis les Romains , aucune époque n'a été si glorieuse
pour les armes italiennes .
L'armée du royaume d'Italie est déjà de 80,000 soldats et de bons
soldats. Voilà les garans qu'a cette belle contrée de n'être plus le théâtre
de la guerre.
S. M. a porté son quartier-général de Benavente à Valladolid.
Elle a reçu aujourd'hui toutes les autorités de la ville. Dix des plus
mauvais sujets de la dernière classe du peuple ont été passé par les armes.
Ce sont les mêmes qui avaient massacré le général Cevallos , et qui pendant
si long-tems ont opprimé les gens de bien .
S. M. a ordonné la suppression du couvent des Dominicains , dans
lequel un Français a été tué.
Elle a témoigné sa satisfaction au couvent de San Benito , dont les
moines sont des hommes éclairés qui , bien loin d'avoir prêché la guerre
et le désordre , de s'être montrés avides de sang et de meurtre , ont employé
tous leurs soins et consacré les efforts les plus courageux à calmer
le peuple et à le ramener au bon ordre. Plusieurs Français leur doivent
la vie. L'Empereur a voulu voir ces religieux , et lorsqu'il a appris qu'ils
étaient de l'ordre des Bénédictins , dont les membres se sont toujours
illustrés dans les lettres et dans les sciences , soit en France , soit en
Itálie , il a daigné exprimer la satisfaction qu'il éprouvait de leur avoir
cette obligation .
En général , le clergé de cette ville est bon. Les moines vraiment
dangereux sont ces dominicains fanatiques qui s'étaient emparés de l'Inquisition
, et qui , ayant baigné leurs mains dans le sang d'un Français ,
ont eu la lâcheté sacrilége de jurer sur l'Evangile que l'infortuné dont
on leur demandait compte n'était point mort et avait été conduit à l'hôpital
, et qui ensuite ont avoué qu'après qu'il eut été privé de la vie , On
avaitjeté son corps dans un puits , où on l'a en effet trouvé . Hommes
hypocrites et barbares , qui prêchez l'intolérance , qui suscitez la discorde;
qui excitez à verser le sang, vous n'êtes pas les ministres de
l'Evangile ! Le tems où l'Europe voyait sans indignation célébrer par des
illuminations dans les grandes villes le massacre des Protestans,,nne peut
renaître . Les bienfaits de la tolérance sont les premiers droits des hommes
elle est la première maxime de l'Evangile , puisqu'elle est le premier attribut
de la charité. S'il fut une époque où quelques faux docteurs de la
religion chrétienne prèchaient l'intolérance , alors ils n'avaient pas en
vue les intérêts du Ciel , mais ceux de leur inffluence temporelle; ils
voulaient s'emparer de l'autorité chez des peuples ignorans . Lorsqu'un
moine , un théologien , un évêque , un pontife prêche l'intolérance , il
prêche sa propre condamnation , il se livre à la risée des nations .
Le duc de Dalmatie doit être ce soir à Lugo . De nombreuses colonnes
de prisonniers sont en marche pour se rendre ici .
Le général de brigade Davenay s'est porté , avec 500 chevaux , sur
Toro. Il a rencontre deux ou trois cents hommes , restes des débris de
l'insurrection ; il les a chargés et en a tué ou pris le plus grand nombre.
Le colonel des hussards hollandais a été blessé dans cette charge.
142 MERCURE DE FRANCE ,
4
27me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Valladolid , le 9 janvier 180g.
Après lecombat de Prieros contre l'arrière-garde anglaise , le duc de
Dalmatie jugea nécessaire de déposter promptement l'eunnemi du col de
Piedra-Filla . Il fit une marche très-longue et il en rrcueilli le fruit. II
prit 1500 Anglais , 5 pièces de canon , beaucoup de caissons ; il obligea
l'ennemi à détruire considérablement d'affûts , de voitures de bagages et
de munitions . Les précipices étaient remplis de ces débris . Le désordre
était tel que les divisions Lorge et Lahoussaye ont trouvé parmi les
équipages abandonnés des voitures remplies d'or et d'argent ; c'était une
partie du trésor de l'armée anglaise . On évalue ce qui est tombé entre
les mains des divisions à deux millions .
Le 4 au soir , l'avant-garde de l'armée française était à Castillo et à
Nocedo .
Le lendemain 5, l'arrière-garde ennemie a été rencontrée à Puente de
Ferrerya au moment où elle fesait une fougasse pour faire sauter le
pont , une charge de cavalerie a rendu cette tentative inutile . Il en a été
de même au pont de Cruciel .
Le 5 au soir, les divisions Lorge et Lahoussaye était à Constantin , et
l'ennemi à peu de distance de Lugo.
Le 6 , le duc de Dalmatie s'est mis en marche pour arriver sur cette
ville .
L'armée anglaise souffre considérablement ; elle n'a presque plus de
munitions et de bagages , et la moitié de sa cavalerie est à pied . Depuis
le départ de Bénavente jusqu'au 5 de ce mois , on a compté sur la route
1800 chevaux anglais tués .
Les débris du corps de la Romana errent par-tout. Dans la journée
du 1er janvier , le 8º régiment de dragons chargea un carré d'infanterie
espagnole et le culbuta . Les régimens du Roi , de Mayorca , d'Ibernia ,
de Barcelonne et de Naples ont été faits prisonniers .
Le général Maupetit ayant rencontré du côté de Zamora , avec sa
brigade de dragons , une colonne de huit cents fuyards , l'a chargée et
dispersée , et en a pris ou tué la plus grande partic .
Les paysans espagnols de la Galice et du royaume de Léon sont impitoyables
pour les traînards anglais . Malgré les sévères défenses qui ont
été faites , ont trouve tous les jours beaucoup d'Anglais assassinés .
Le quartier- général du duc d'Eichingen est à Villa-Franca , sur les
confins de laGalice et du royaume de Léon .
Le duc de Bellune est sur le Tage .
Toute la garde impériale se concentre à Valladolid.
Les villes de Valladolid , de Palencia , de Ségovie , d'Avila , d'Astorga ,
de Léon , etc. , envoient de nombreuses députations au roi . La fuite de
l'armée anglaise , la dispersion des restes des armées de la Romana et
d'Estramadure , et les maux que les troupes des différentes armées font
peser sur le pays , rallient les provinces autour de l'autorité légitime .
La ville de Madrid s'est particulièrement distinguée. Les procès verbaux
constatant le serment prêté devant le Saint-Sacrement par 28,700
chefs de famille ont été mis sous les yeux de l'Empereur . Les eitoyens
de Madrid ont promis à S. M. , que si elle place sur le trône le roi son
frère , ils le seconderont de tous leurs efforts , et le défendront de tous
leurs moyens.
:
JANVIER 1809. 143
1
ANNONCES .

Les Tombeaux de Saint- Denis , et l'Héroïsme de la piétéfraternelles
, élégies par M. Treneuil . - Nouvelle édition , revue et corrigée
avec soin.- Un vol. in- 8º de 104 pages , caractères cicero neuf , imprimé
sur papier grand-raisin fin double.-Prix , 2 fr.; en pap. vélin
superfin , 4 fr . - Chez Dentu , imprimeur-libraire , rue du Pont-de-
Lodi , nº3.
La seconde édition d'Amélie ou l'Héroïsme de la piétéfraternelle ,
est réunie dans ce petit volume , à la 4me édition des Tombeaux de
Saint- Denis . Ces deux Elégies , d'un genre neuf , et qui ont eu un trèsgrand
succès , n'ont plus besoin d'éloges .
On trouve , à la suite des Elégies , un fragment imité de l'Aminte du
Tasse. C'est le délicieux morceau All'ombra d'un belfaggio , etc. Ce
fragment a toute la douceur , la mollesse de l'original. En faisant succéder
à des scènes sombres et mélancoliques , des tableaux de paix et de
volupté , M. de Treneuil prouve qu'il a plus d'une corde à sa lyre ; qu'il
n'est pas seulement le poëte de la Tristesse et des Regrets , qu'il pourrait
l'être aussi de l'Amour et du Bonheur.
Bulletin de Pharmacie , rédigé par MM. Parmentier , Cadet ,
Planche , Boullay , Boudet et Destouches .
Ce journal , désiré par tous ceux qui professent une des branches de
l'art de guérir , paraîtra tous les mois a dater du 1er janvier. Chaque
cahier est de 48 pages grand in-8°. Il contiendra des Mémoires et Observations
nouvelles sur la pharmacologie , la pharmacie pratique , la
chimie pharmaceutique , la matière médicale , l'hygiène publique , des
extraits d'ouvrages nouveaux sur les sciences , et des analyses de remèdes
secrets .
La réputation des rédacteurs garantit le bon choix des articles qu'ils
admettront , et leur talent fait désirer qu'ils y insèrent souvent le résultat
de leurs propres recherches .
On s'abonne à Paris , chez D. Colas , imprimeur-libraire , rue du
Vieux- Colombier, nº 26 , faubourg Saint-Germain.
L'abonnement au Bulletin de pharmacie , franc de port dans tout
l'Empire français , est de 12 fr . par an, et de 7 fr . pour six mois .-Pour
les pays hors de France , on ajoute 1 fr. 80 cent. pour le port double .
De la Formation et de la Décomposition des Corps .- Un vol.
in-8º de près de 600 pages , caractères petit -romain , avec figures . -
Prix , br . , 6 fr . , et 8 fr . franc de port. - Chez Delance et comp. ,
imprimeurs-libraires , rue des Mathurins-St.-Jacques, hôtel Cluny .
Quelle est la cause de la dilation , de la liquéfaction , de l'expansion?
quelle est la cause delacombustionqui décompose, du feu, de laflamme
3
144 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1809 .
et de la lumière qui en jaillisent? quelle est la cause des dissolutions qui
décomposent pour se recomposer sous des formes nouvelles ? La chimie
fait l'analyse des corps par la différence des affinités , et c'est l'expérience
qui lui a fait connaître cette différence , mais elle n'en connaît pas les
causes ; c'est à ces causes que l'auteur essaie de remonter . En remontant
àces causes il a cru y reconnaître celle de la formation du Soleil , de la
Terre et des Corps célestes , de leurs mouvemens respectifs , et de leurs
relations entr'eux ; celle de la formation des substances infiniment variées
qui les composent : c'est donc la cause de tous les phénomènes
de la Nature que l'auteur essaie de développer dans cet Ouvrage .
Collection complète du Moniteur , jusqu'au 31 décembre 1808 , avec
P'histoire des Etats-Généraux , qui lui sert d'introduction , et le Dictionnaire
analytique de Girardin. - Quarante-un volumes in-folio , demireliure
. A vendre au bureau des postes d'Arras .
Aux Rédacteurs du Mercure .
Messieurs , daignez permettre que par la voie de votre journal , je prévienne
les acquéreurs de l'Histoire de France de Velly , et de ses continuateurs
, que près de quatre cents personnes , en m'écrivant au sujet
de mon Histoire de France , publiée in-8° , ayant témoigné leur désir
que la seconde partie de cet ouvrage depuis la naissance de Henri IV ,
jusqu'à la mort de Louis XIV, fût imprimée in- 12 , pour se coordonner
avec les trente volumes dont ils sont possesseurs , je me suis décidé à
leur donner satisfaction .
-
Ce livre imprimé en caractères neufs , sur la même sorte de papier
employé aux derniers volumes de Garnier, sera orné de gravures en
taille-douce , par M. David , et en particulier des portraits de Henri IV ,
de Louis XIII , Louis XIV , Louis XV et Louis XVI . Il paraîtra de deux
en deux volumes . Prix , 6 fr . les deux volumes , et 8 fr. par la
poste port payé.- On ne pourra s'adresser qu'a moi. Les deux premiers
volumes ont paru le 17 janvier , les autres paraîtront de mois en mois.
Si les personnes qui m'ont engagé à faire cette édition , sont exactes à
retirer les exemplaires à mesure qu'ils sortiront de sous presse , l'ouvrage
entier sera terminé en moins d'un an.
Je vous présente mes hommages , DÉSODOARS,
impasse Sainte-Marine , en la Cité , près
leparvis Notre-Dame , nº 4 .
ERRATUM du No 392.
Dans la Chanson de M. de Jouy , au second couplet , page 55
vers 2 ,
lisez :
J'aime après le clinquant du Tasse ;
J'aime assez le clinquant du Tasse.
Page76, ligne 18 , indistinctement , lisez : instinctivement.
Ibid., ligne4de la note , dont on les loue, lisez : dont on le louc,
:

(N° CCCХСІН . )
S
(SAMEDI 28 JANVIER 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
DEPT
DE
LA
5
cen
LA VIE HUMAINE (1) .
STANCES .
SONGE vain , qu'on nomme la vie ,
Eclair qui luis et disparais ,
Le philosophe t'apprécie ,
Vit sans crainte et meurt sans regrets.
Je veux ( comme dans un optique)
Dans le miroir des fictions ,
Observer le tableau magique
De tes changeantes visions.
Quelle est cette joyeuse fée ,
Dansant , riant à tout propos?
Une marotte est son trophée :
Sa main agite des grelots .
(1) Tous les amateurs de vers savent par coeur les stances chagrinet
de J. B. Rousseau :
Que l'homme est bien durant sa vie
Un parfait miroir de douleurs !
Celles-ci présentent le même sujet plusdéveloppé et traitéplus engrand.
K
146 MERCURE DE FRANCE ,
Toujours légère , toujours vive ,
Un vain caprice la conduit.
Voyez sa surprise naïve ;
Tout l'amuse , rien ne l'instruit ..
Partageant sa vaine surprise ,
Jouet de ses vivacités ,
Errant de méprise en méprise ,
Un enfant court à ses côtés .
Guide étourdi du premier âge ,
Folie , ah ! ne te vois-je pas ?
Oui , c'est toi : l'enfance volage
Te suit de ſaux pas en faux pas .
Quel autre enfant vois-je paraître
Couronné de myrthes fleuris ?
C'est un Dieu ; sans doute il doit l'être :
J'en juge à son divin souris.
Chasseur aîlé , d'un vol rapide ,
Il poursuit qui veut l'éviter :
La flèche en main , son are perfide
Perce qui veut lui résister.
Sur ses pas , chargé de sa chaîne ,
Enivré de son doux poison ,
Un captif qu'à son char il traîne ,
Insulte à la libre raison .
La jeunesse est ce fol esclave ;
Ce tyran si doux , c'est l'amour
Il se rit du sage et du brave ,
Sûr d'en triompher tour à tour.
De cette scène si changeante
Combien l'aspect est fugitif!
Un nouvel acteur se présente ,
Triste , soucieux , et pensif.
Achaque pas il s'inquiète ;
Il désire , il espère , il craint.
Le passé fuit , il le regrette ,
Le présent arrive ; il s'en plaint.
Quel spectre à l'oeil creux , au front sombre 1 2
Sans cesse attaché sur ses pas .
JANVIER 1809 .
Marche après lui comme son ombre,
L'obsède et ne le quitte pas?
Emblème hélas ! trop véritable ,
Pour moi ton sens n'est pas obscur.
Tu peins le couple inséparable
Du chagrin et de l'âge mûr.
Quoi ! voilà done la vie humaine 1
Ah! je sens mon coeur oppressé ..
Ciel, à mes yeux ferme la scène ,
Ou rappelle au moins le passé.
Voeux superflus , la scène s'ouvre ;
Elle a rembruni ses couleurs.
Le dernier tableau se découvre ;
Je le vois et je fonds en pleurs.
La vieillesse au visage blême ,
Le front ridé, les cheveux blancs ,
(Hélas ? elle m'attend moi-même )
Chemine et se traîne à pas lents.
Santé, plaisir , amour , fore ,
Loin d'elle se sont envolés :
Et tout le fardeau de la vie
Pèse sur ses reins accablés .
2
De tous les maux cruel remède
La mort s'approche et la saisit .
Tout disparaît .... la nuit succède,
Ombre éternelle où tout finit .
Quel oeil à travers ces ténèbres
Percera la nuit du tombeau ?
En vainde ces voiles funèbres
Mamain veut tirer le rideau.
Oraison ! lumière obscurcie ,
Tu me fais entrevoir un Dieu.
Adieu chimère de la vie ,
Fumée , ombre , vapeur... adieu.
DESAINTANGE ,
K 2
148 MERCURE DE FRANCE ,
/
ENIGME.
NOCTIS fida comes , videor tamen æmula solis ,
Hocfugiente redux , hoc redeunte fugax.
Forma teres , niveusque color , micat aurea cerviz ,
Tonsa , novum bifido concipit ore jubar.
Aspice quàm tenui discrimine pendeat anceps
Notra salus ! afflat vel levis aura necem.
Posthuma sum ; genuère greges ,propriæ que medallos
Prodiga , disco aliis vivere , disco mori.
TRADUCTION .
COMPAGNE de la nuit , et rivale du jour ,
Le déclin du soleil annonce mon retour ;
Je suis blanche de corps , ma taille est rondelette,
Le flanc d'un animal ma retraite .
Certain fer , employé par un doigt délicat ,
Réveille ma langueur et soutient mon éclat.
Ce n'est pas tout , lecteur , un souffle me fait tort ;
L'haleine du zéphir peut me causer la mort;
Quoique pour exister je la donne à mon père ,
L'utilité m'absout d'un meurtre involontaire .
Le besoin des mortels m'occupe constamment ;
Je ne vis que pour eux , et meurt en les servant.
S .......
LOGOGRIPHE.
Le tems qui change tout , je crois ,
M'a rendu ( la chose est nouvelle ) ,
Et plus agréable et plus belle ,
Que je ne l'étais autrefois .
L'étranger me voit et m'admive;
Son ame et ses yeux réjouis ,
Oublient au sein de mon empire ,
Ses pénates et son païs.
Mon chef ôté , l'air qu'on enferme
Peut causer ma mauvaise odeur ,
Qui n'est pourtant pas puanteur ,
Si je définis bien le terme .
Mon chef remis , ma queue en bas ;
A
JANVIER 1809 . 149
Je brille au milieu des combats ,
Et suis un nom cher à la gloire :
Commandé par Napoléon ,
Comme jadis sous Pharamond ,
Toujours je marche à la victoire .
Enfin l'heur de mon- être entier ,
Me vient du héros que j'adore !
Je ne fait plus qu'un voeu dernier ,
C'est qu'il vive long-tems encore .
Puisse le juste ciel m'entendre , et m'exaucer :
La veuve de cent rois ne peut plus s'en passer .
FÉLIX MERCIER DE ROUGEMONT (Doubs).
CHARADE.
IL faut pour se vêtir acheter mon premier ,
L'homme de mon entier fait sortir mon dernier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Hier.
Celui du Logogriphe est Janvier , dans lequel on trouve an , vie ,
Jean , vin , âne , Var, van , Vire , ire , ver , navire , rive , venir,
rave , ravin et ré .
Celui de la Charade est Tu-renne.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
LE PREMIER MOUVEMENT.
NOUVELLE.
DANS une ville de province , peu considérable , vivait
unjeunehomme nommé Clainville. Sa figure était agréable ,
nonqu'elle fût belle , mais sa physionomie pleine d'expres
sion annonçait une ame franche , élevée et sensible ; aussi
n'était-elle pas trompeuse , et quand on citait quelques traits
de désintéressement et de générosité , chacun disait aussitôt :
oh ! ce trait là est de Clainville , nous le reconnaissons. Si
quelqu'un racontait un événement assez extraordinaire pour
I159 MERCURE DE FRANCE ,
trouver des incrédules , il n'avait qu'à ajouter : je le tiens
de Clainville , dès cet instant il n'y avait plus de doute , le
fait était avéré. Cet aimable jeune homme jouissait de l'estime
et de l'amitié de tout le monde , et pourtant il n'était
pas riche . Mille écus de rente , voilà tout ce qu'il possédait .
Comment , diront nos égoïstes , comnrent se donne-t-on les
airs d'être généreux avec mille écus de rente ! .. mais laissons
de côté l'égoïsme ; il ne doit point figurer dans ce tableau .
sa
Clainville voyait très-souvent une vieille dame qui demeurait
dans son voisinage et qui vivait dans la retraite.
Madame de Mazières avait quatre-vingts ans passés ; elle
supportait avec une vertueuse résignation les malheurs de
son âge et ceux de situation . Elle avai perdu , par la
révolution , une existence brillante et sur-tout un trésor
bien plus précieux que la plus immense fortune. Au moment
où la révolution commençait , cette excellente femme avait
marié sa fille unique au comte de Verlac. Le comte avait
passé dans un pays étranger ; il avait emmené sa femme ,
Jaissant à Mme de Mazières une fille ágée de trois ans ,
seul fruit d'un mariage formé sous de meilleurs auspices.
M. et Mme de Verlac étaient morts loin de leur patrie ,
et Mme de Mazières , chargée du précieux dépôt qui lui
retraçait l'image d'une fille tendrement aimée , avait longtems
prodigué ses soins à la jeune Sophie , sur laquelle
s'étaient concentrées toutes ses espérances , toutes ses affections.
Maisson grand âge ne lui permettant pas de veiller elle
même à l'éducation de cet enfant , elle s'en était séparée
avec douleur. « Je dois la faire élever pour elle et non pour
moi , disait-elle ; et la petite Sophie , confiée au zèle d'une
amie intelligente , avait été envoyée dans une grande ville.
La situation de Mme de Mazières n'était ni gaie ni brillante ;
si elle avait eu des souvenirs agréables , ils étaient effacés
par des souvenirs douloureux . «Qu'allait donc faire Clainville
dans cette maison (me demanderez-vous peut- être ) ?
qu'allait- il y chercher ? » Le plaisir de consoler une fenime
malheureuse , de lui montrer qu'elle n'était pas abandonnéedu
monde entier , de lui prouver qu'il existe encore
des ames bonnes et sensibles qui comptent pour quelque
chose la vieillesse , le malheur et la vertu.
Cependant le torrent des dissipations qui sont presque
des devoirs à son âge , l'empêcha pendant huit jours de
rendre à Mme de Mazières ses soins. Honteux de sa négligence
, il s'empresse de la réparer , et court chez sa respectable
amie. Il trouve Mme de Mazières plongée dans de
JANVIER 1809. 151
sérieuses réflexions ; à l'aspect de Clainville , elle sort de sa
rêverie, lui sourit avec bonté et lui reproche sa longue
absence. Cependant , lui dit-elle avec beaucoup de grâce ,
il faut bien pardonner aux jeunes gens de nous oublier.
Nous devons prendre sans compter les instans qu'ils nous
donnent. Ah !madanme , répond Clainville , je ne vous ai
point oubliée.... Je le crois, interrompt Mine de Mazières ;
j'ai besoin de le croire , car je suis malheureuse.
-
Aces mots quelques larmes s'échappent de ses yeux ; le
bon Clainville la regarde en silence , il est attendri. Eh
quoi , madame , lui dit-il , vous serait-il arrivé quelque
malheur nouveau.-Non.- Cependant ces larmes ?... -
Elles ne coulent pas pour moi.-Vous m'effrayez . Mademoiselle
votre fille...-Je pense à son sort. Tous ses malheurs
sont dans l'avenir, mais dans un avenir prochain.
Pauvre enfant ! bientôt elle n'aura plus de mère.- Que
dites-vous ? -A mon âge , Clainville , on ne doit pas se
faire illusion ; dans un an , dans un mois , dans huit jours ,
peut-être , je ne serai plus. Ma petite- fille , ma chère
Sophie , sera seule au monde , sans soutien , sans protec
teur , sans fortune . Cette idée me met au désespoir. Clainville
voulut rassurer Mme de Mazières. Le ciel , lui dit-il ,
protégera votre Sophie. Il vous fera trouver un ami .... -
Un ami ! moncher Clainville ! vous jugez les hommes avec
votre coeur. Ma fille est sans biens , et il n'existe plus
d'amis désintéressés. -Il n'en existe plus , madame ! Je
n'en connais pas. - Vous m'oubliez donc ! s'écria Claine
ville avec la plus vive émotion et n'écoutant que le premier
mouvement de son ame ; vous m'oubliez ; ma bonne foi
vous est suspecte.- Calmez-vous , mon ami ,interrompt à
son tour Mine de Mazières ; je connais votre coeur , mais à
votre age , à vingt-cinq ans , comment serviriez-vous de
protecteur à une jeune personne de seize ! -En devenant
son époux ; oui , madame , accordez-moi sa main; et je me
charge de la protéger , de la rendre heureuse.- Vous
demandez sa main; et vous ne l'avez jamais vus !- Qu'importe
, si elle est malheureuse , si je puis être son appui ?
-Mais vous savez qu'elle est sans fortune.-Eh ! si elle
était riche aurait-elle besoin de moi ? Aimable et bon
jeune homme ! s'écrie Mme de Mazières , en versant des
larmes de joie; oui , je te la donne , c'est entre tes mains ,.
entre les mains de la vertu qu'une mère mourante remet le
dépôt que le ciel lui avait confié. Je vais écrire à ma fille ,
je vais lui mander que j'ai trouvé pour elle l'époux le plus.
-
152 MERCURE DE FRANCE ,
noble , le plus sensible et le plus délicat. Avant huitjours
tu la verras , celle que tu promets d'épouser. Sans toi mes
dernières pensées auraient été déchirantes ; maintenant
j'attendrai la mort avec résignation. Que ne te dois-je pas ?
que n'ai-je une fortune immense pour récompenser tant de
randeur et de générosité.
Clainville quitte cette tendre mère pour se dérober aux
transports de sa reconnaissance. Il est sur le point de rentrer
chez lui , lorsqu'il rencontre un homme qu'il estime
beaucoup , qu'il voit souvent chez Mme de Mazières. M. de
Fierval n'était point ce qu'on appelle dans le monde un
homme brillant , mais un honnête homme. Il avait pris
Clainville en amitié , et lui avait souvent promis de l'obliger
à la première occasion favorable .
Sans indiscrétion , lui dit-il en l'abordant , puis-je vous,
demander d'où vous venez ? vous avez l'air bien ému. -
Madame de Mazières est dans une situation si malheureuse !
-Vous croyez ? - Elle m'a pénétré de tristesse. - En
effet, je m'aperçois que vous êtes triste .-Allons , venez
avec moi , je veux vous mener dans une société très-brillante
, le grand monde vous dissipera. - Je n'en ai pas
envie.- Vous avez tort , quand vous bouderiez tout l'univers
, la bonne Mme de Mazières n'en serait ni plus riche ni
plus heureuse . Venez avec moi , vous dis-je ; si vous vous
ennuyez , vous vous tiendrez à l'écart. Vous savez qu'il est
bien aisé de trouver , quand on veut , la solitude dans le
grand monde.
Clainville se laisse entraîner chez Mme de Verteuil , qui
réunissait toutes les semaines une société nombreuse et bien
choisie. Prenez garde à vous , lui dit Fierval en chemin ;
vous allez voir une jeune personne charmante , je vous en
avertis . C'est la jeune Adelle de Jumilly. Sa mère a jugé a
propos de quitter Paris et de venir se fixer dans notre ville ,
aux environs de laquelle son projet est d'acheter une terre
de cent mille écus. Mme de Jumilly est une femme fort
aimable , du meilleur ton , elle tiendra surement ici une
maison excellente. Prenez bien garde à vous , sa fille est
jolie.... C'est une rose dans toute sa fraîcheur,
Clainville fait peu d'attention à ce discours ,et bientôt it
arrive chez Mme de Verteuil. Apeine est- il entré dans le
salon que tous les hommes de son age , ceux même d'un âge
plus avancé n'attendent pas qu'il les prévienne ; ils vont
au-devant de lui , et il répond avec sa franchise ordinaire
à tous les témoignages d'amitié qu'il reçoit. L'amour-propre,
JANVIER 1809 . 153
:
même provincial , perd sa susceptibilité , et l'étiquette
disparaît devant l'homme bon , simple et modeste , qui
semble toujours prêt à accorder aux autres ce qu'il ne songe
point à demander pour lui.
....
-
Les regards de Clainville se portent sur une réunion de
jeunes et jolies femmes , et s'arrêtent avec complaisance
sur une jeune personne qui les éclipse toutes . Elle rencontre
par hasard les yeux de Clainville , elle baisse sa longue
paupière et rougit. Clainville remarque cette aimable rougeur
, et s'approchant de son ami : -Quelle est cette jeune
personne ?- Ah , ah , répond Fierval , vous vous en avisez !
Vous la trouvez donc Fort bien . - L'éloge est un
peu froid , avouez qu'elle est charmante. C'est la jeune
Adelle de Jumilly , dont je vous parlais tout à l'heure.
Quoi ! vous ne l'avez pas reconnue au portrait que je vous
en ai fait ; je suis donc un bien mauvais peintre. On dit
autant de bien de son ame que de sa figure , et vous voyez
ce que sa figure dit. Elle a reçu une éducation parfaite ,
son esprit est très-orné , mais il a conservé toute la grâce
et toute l'ingénuité de l'enfance. Elle est d'une modestie !..
Elle a des talens très-agréables ; eh bien , elle joue avec ses
talens comme dans son enfance elle jouait avec sa poupée ,
sans en tirer plus de vanité . N'allez pas en devenir amoureux
au moins.
Clainville sourit et ne répond rien. Il s'approche des
femmes , se mêle à leur conversation, et montre cette sorte
d'esprit que tout le monde aime , qui fait toujours l'éloge
du caractère de celui qui le possède , cet esprit si rare qui
vient de l'ame et qui consiste à peindre avec des couleurs
vives , naturelles et variées , tous les sentimens qu'elle
renferme. Plus on l'écoute et plus on veut l'entendre. M
de Jumilly , sur-tout , semble prendre un vif intérêt à tout
ce qu'il dit ; elle cherche les moyens de causer seule un
instant avec lui. Clainville se laisse intraîner par le désir
de plaire , désir si naturel à son âge. Jamais il n'a paru
plus aimable , quoique des distractions involontaires viennent
souvent rompre le fil de sa conversation et conduire
ses regards du côté de la jeune Adelle. Mme de Jumilly
paraît enchantée , et s'approchant de M. de Fierval : ce
jeune homme a bien de l'esprit , dit-elle . Bon ! répond
Fierval , son esprit n'est rien , c'est son ame qu'il faut
connaître. Clainville entend ces deux éloges , le premier le
fait rougir , mais le second le réconcilie avec la louange.
Bientôt il s'approche des jeunes personnes et se livre à
-
154 MERCURE DE FRANCE ,
:
6
leurs jeux avec un plaisir qu'il n'avait pas encore connu.' IH
est auprès d'Adelle , il peut suivre tous ses mouvemens , il
peut entendre sa voix angélique. Comme il la regarde !
comme il l'écoute ! Ce n'est point de l'attention , il ne réflé
chit pas . L'amour pour entrer dans son coeur, prend la
forme la plus douce et la plus séduisante , la grace et l'accent
de l'innocence et de la candeur , et Adelle esi de ces
femmes qu'il suffit de voir un instant pour les aimer toute
la vie. Sa physionomie a quelque chose de si pur , de si
naturel et de si vrai qu'on devine sur le champ son ame.
On la connaît dès le premier coup d'oeil , on ne la connaî
trait pas mieux quand on la verrait long-tems. Le coeur
de Clainville accoutumé à se livrer à tous ses mouvemens ,
est ouvert à la plus douce et à la plus impérieuse des pas
sions. Il aime avant d'avoir réfléchi au danger d'aimer , à
la promesse qu'il vient de faire. Le moment vient où lasociété
se sépare. Il s'approche d'Adelle , il voudrait lui parler,
il se trouble ; et ses regardsseuls expriment avec éloquence
tout ce qui se passe dans son coeur..
Il rentre chez lui délicieusement préoccupé. Adelle est
toujours présente à sa pensée. Il repasse vingt fois dans son
imagination tout ce qu'elle a fait, tout ce qu'elle a dit
dans cette soirée ; il se retrace tous ses regards , toutes ses
graces , et jusqu'à ses moindres mouvemens . Une bonne
partie de la nuit s'écoule dans cette douce rêverie. Clainville
s'endort enfin ; et il n'était pas encore levé à dix heures
du matin , lorsque Fierval entra dans sa chambre. « Eh
quoi ! lui dit-il , encore au lit ?-Le jour se levait quand j'ai
fermé la paupière.-Une insomnie ! à merveille ; je m'y
attendais , mon ami , vous êtes amoureux. Moi !-Oui
vous , et de l'aimable Adelle.-Amoureux d'Adelle.... Ces
mots semblent réveiller le pauvre Clainville d'un long sommcil.
Il se trouble , il rougit , il balbutie ..... -Qui peut
vous faire soupçonner ? .... Eh bien , répond Fierval ,
voyez le grand crime !-Non pas un crime , M. de Fierval
, mais un grand malheur. -Oui , vraiment un grand
malheur d'être amoureux d'une jeune personne charmante
que l'on peut épouser quand on voudra. - Moi, l'épouser !
me croyez-vous assez ridicule pour élever ma prétention
jusqu'à elle. Et moi , Clainville , me croyez-vous assez
peu de vos amis pour me supposer le désir de me moquer de
yous ? Ecoutez-moi je connais beaucoup et depuis longtems
madame de Jumilly , j'ai même été chargé par elle
d'affaires très-importantes ; j'étais avec elle en correspon
-
JANVIER 180g. 155
(
: dance réglée. Elle m'entretenait sans cesse de l'avenir de sa
fille , et du désir qu'elle avait de la voir bien mariée. Ma
fille , me mandait-elle , est assez riche pour deux , ce n'est
donc point à lafortune que je m'attacherai . Mais si je trouve
un jeune homme qui réunisse àtoutes les qualités du coeur
un esprit solide et une tournure agréable , ce sera lui qui
fixera mon choix. » Elle me priait en même tems d'unir mes
recherches aux siennes. Je vous avais promis , Clainville ,
de m'occuper de votre bonheur , je vous ai tenu parole. Je
vous connais mieux que vous même , et je ne crois pas avoir
trompé madame de Juntilly , en vous proposant pour l'époux
de sa fille. Vous avez toutes les qualités qu'elle peut
désirer. Hier au soir , elle m'a parlé avec enthousiasme de
votre esprit et de votre caractère , et je suis convenu avec
elle que je vous ferais part d'un projet qui pour être exécuté,
n'a plus besoin que de votre consentement. - « Que
demon consentement ! ô ciel ! et je ne puis le donner ,
s'écria Clainville. >> Tous deux gardent le silence. Fierval
observe avec attention la physionomie du jeune homme sur
laquelle se peignent mille passions diverses. « Non , non ,
répète Clainville ense promenant avec beaucoup d'agitation ,
non, je ne puis le donner. J'aime Madlle de Jumilly et je la
- refuse.>> Alors il raconte au bon Fierval , les engagemens
qu'il a pris la veille avec madame de Mazières. « Je n'ai pu
voir , dit-il, je n'ai pu voir couler les larmes de cette
femme respectable , sans en être profondément touché.
Sur le bord du tombeau , elle voyait sa fille dans le plus
affreux isolement , dans l'abandon et la misère. Elle ne
demandait au ciel qu'un appui , qu'un protecteur pour
cette jeune et malheureuse orpheline. Je n'ai rien calculé ,
j'étais trop ému pour raisonner , je n'ai suivi que le premier
mouvement de mon coeur. J'ai demandé la main de
Sophie.-- Ainsi done vous renoncez..... -A mon propre
bonheur pour assurer celui d'un autre . Décidément ?-
N'en doutez pas. Voulez-vous qu'après avoir porté l'espérance
et la joie dans le coeur de madame de Mazières , j'aille
yplonger le poignard ? Voulez- vous que j'aille dire ? .... -
Moi ! je ne vous conseille rien. A quoi bon donner des
conseils à un homme qui ne suit et ne veut suivre que les
premiers mouvemens de son coeur? Ah ! vous en auriez
fait autant , je. gage. -Ne: gagez pas , mon cher ami;
vous êtes un fou d'une espèce particulière. Tous les fous
n'ont pas l'honneur de vous ressembler. Adieu , je suis
faché de n'avoir puvous rendre service. Quoi ! vous me
-
1
a56 MERCURE DE FRANCE ,
quittez ! vous êtes fâché contre moi. - Non , votre folie est.
assez belle pour obtenir son pardon , mais il faut que je
porte votre réponse à madame de Jumilly. Je vais lui témoigner
votre reconnaissance et vos regrets.- Ma reconnaissance
, oui , dit vivement Clainville; pour des regrets ,
je n'en ai pas. Mon coeur est déchiré , sans doute , mais je
ne puis avoir des regrets.
Fierval lui serre affectueusement la main , et s'éloigne .
Point de regrets ! Clainville , ta délicatesse t'abuse et ta
générosité t'empêche de mesurer l'étendue de ton sacrifice .
Des larmes cependant s'échappent de ses yeux , il les essuie ;
et se dit en souriant : « Il faut avouer que je suis bien
fou. Quelle raison puis-je avoir de m'affliger ainsi ? Je refuse
une jeune personne charmante , il est vrai , mais à laquelle
ilne m'est pas permis de prétendre. Ne suis-je pas irrévocablement
lié par ma promesse ? La parole donnée au malheur
est la plus sacrée de toutes . Je suis marié. Oublions done
une passion qui ne vient que de naître , et qui , je l'espère ,
n'a pas encore poussé des racines assez profondes pour troubler
mon repos et compromettre le bonheur de Sophie.....
Pauvre Sophie ! fille infortunée de la plus tendre des mères,
mon coeur ne doit plus s'ouvrir qu'à toi.
Il emploie tous les instans de la journée à se fortifier dans
cette résolution. L'image d'Adelle le poursuit , mais en vain.
Les passions peuvent tourmenter la vertu , mais non la
séduire . Le soir il dirige ses pas vers la demeure de Mine de
Mazières , qu'il se promet de ne plus quitter jusqu'à l'arrivée
de Sophie . Il croyait la trouver seule , et ne s'attendait pas à
rencontrer chez elle Mme et Melle de Jumilly. Cependant
rien n'était plus simple. Mme de Jumilly , venant habiter
la ville , devait faire des visites à toutes les personnes dont
elle désirait composer sa société. Clainville est interdit , il
n'ose proférer une parole ; il reste immobile , ne sachant s'il
doit avancer ou se retirer ; il rougit comme s'il avait commis
une faute. Mme de Mazières ajoute encore à la difficulté de sa
situation , lorsque le prenant par la main et le présentant à
Mme de Jumilly, elle dit : « Voilà, madame, voilà cet homme
généreux qui , touché de mes inquiétudes et de ma douleur ,
oubliant son intérêt personnel , s'est offert pour être le protecteur
de ma chère Sophie , lorsque je ne serai plus . Voilà
mon gendre , mon fils , mon consolateur. Je connais
monsieur , répond Mme de Jumilly ; je sais à quel point il
porte le désintéressement , la délicatesse. Quelle femme ne
serait pas heureuse avec un époux capable de si nobles pro-
1
;
1
JANVIER 1809. 157
.. Estma
cédés ! qu'en dites-vous , Adelle ?>> -La jeune personne
baisse timidement les yeux, sourit et dit en rougissant : « Oui,
je erois mon bonheur assuré. » Qui peindrait l'étonnement
de Clainville ? « Vous l'entendez , mon ami , lui dit Mme de
Mazières , vous l'entendez . Eh bien ! embrassez donc votre
femme. Ma femme ! .... - Quoi ! vous hésitez ? venezvous
pour retirer votre parole ? - Ma parole ! je la tiendrais
même au prix de tout mon sang. Eh bien ! embrassez
donc votre femme . - Quoi ! mademoiselle !.
fille , ma chère Sophie ; et Mme de Jumilly est l'amie à qui
je l'avais confiée.- Juste ciel ! qu'entends-je ? quel bonheur
m'était réservé ! Celui que tu mérites , excellent jeune
homme.- Quoi ! c'est ainsi que vous me trompiez !
voulais connaître à fond l'homme à qui j'allais remettre un
trésor si précieux. Le bonheur de mon enfant , voilà mou
excuse. Tu me pardonnes , n'est-il pas vrai ? Tu ne te repens
pas d'avoir écouté le premier mouvement de ton coeur ?>>>
Clainville était trop ému pour pouvoir répondre ; ses yeux ,
offusqués de larmes , se portaient tour à tour sur Mme de
Mazières , sur Adelle , sur Mme de Jumilly.
-
...
Je
Dans cet instant arrive M. de Fierval . « Eh bien ! lui diz
Mme de Mazières , le notaire n'est pas avec vous ?-Non ,
madame , il me suit. Le contrat de mariage est dressé , il n'y
manque plus .... - Que la dot et vos signatures , >>> ditle
notaire en entrant. Le notaire se place devant une table.
<<Voyons , madame, dit M. de Fierval , quelle est la dot que
vous donnez à Melle votre fille ? J'aime Clainville , je lui ai
promis de lui faire faire un bon mariage , et je dois m'occuper
de ses intérêts; ainsi . Mais monsieur , vous connaissez
ma fortune ; vous savez aussi bien que moi , que malheureusement
je ne puis donner ...-Autant que vous le voudriez ,
sans doute; je sais fort bien cela; mais encore faut- il stipuler
quelque chose. Eh bien ! soit , dit Mme de Mazières
en se tournant vers le notaire ; écrivez , monsieur , que je
donne à ma petite-fille , Sophie de Verlac , la somme de cent
mille écus déposée par moi entre les mains du plus honnête
homme du monde , de mon vieil ami , M. de Fierval.
Etes-vous content, Clainville? dit Fierval aujeune homme. »
Clainville se jette dans ses bras ; puis, pressant dans ses mains
la main de Mme de Mazières .
-
(( Dans les surprises que vous
me donnez , lui dit-il , vous n'observez pas la gradation. La
première était trop délicieuse , elle fait tort à la seconde.
Toutes les deux ont leur mérite , dit Fierval , vous le sentirez
unjour.-Vous m'avez crue bien pauvre,mon cher Clain158
MERCURE DE FRANCE ,
ville , dit alors Mme de Mazières ; je n'en avais que l'apparence
. Dépouillée de ma fortune , il m'était resté le fruit de
mes économies. M. de Fierval se chargea de le faire valoir.
Je réduisis ma dépense au plus strict nécessaire. L'intelligencede
mon ami , quelques recouvremens inattendus grossirent
mes fonds; j'aurais pu reprendre en partie mon ancienne
existence , mais j'étais dégoûtée du monde; accoutumée
aux privations , je pensai qu'en laissant la plus grande
partie de mon revenu s'accumuler pendant quelques années,
je pourrais faire à Sophie une dot assez considérable pour
n'avoir égard qu'au mérite dans le choix de son époux. Gette
idée devint l'ame de toute ma conduite , et vous voyez si j'ai
réussi. Femme admirable ! s'écria Clainville.
louez pas , mon ami. Bientôt , sans doute , vous serez père,
et vous verrez s'il y a tant de mérite dans les privations que
l'on s'impose pour ses enfans. »
- - Ne me
Je ne chercherai point à peindre la joie de cette intéressante
famille , dont M. de Fierval et Mme de Jumilly font
partie , car l'amitié est une seconde parenté ; nos bons amis
nous sont aussi donnés par la nature. Le mariage de Clainville
et de Sophie fut célébré sans pompe : le bonheur n'en
a pas besoin; dirai-je qu'il habite avec nos jeunes époux ?
dirai-je qu'il ne doit jamais les abandonner? on le devine.
Quand l'hymen enchaîne deux coeurs également bons , vertueux
et sensibles , le bonheur préside à leur union .
Mine de Mazières est rajeunie de dix ans. Sa tendresse inquiète
la conduisait au tombeau , sa tendresse heureuse la
rend à la vie. Et toi, bon Clainville , devenu riche , tu n'as
point changé de caractère , tu as conservé ta générosité , tu
te fais aimerde tout ce qui t'environne. Si tu vois un malheureux,
tu cèdes toujours sans hésiter , aux premiers mouvemens
de ton ame; on en abuse quelquefois , on te tronipe ,
mais tu ne le crois pas. Garde toujours cette noble étour
derie du coeur. On peut être dupe de l'homme auquel on a
fait du bien, mais on n'est jamais dupe du bien que l'on a
fait. ADRIEN DE S.....N.
LES AMOURS DES PRINCIPAUX PERSONNAGES DU
RÈGNED'AUGUSTE; contenantles aventuresgalantes C
de César, celles d'Ovide, de la princesse Julie,d'Horace,
de Virgile , de Cicéron , de Mécène , dù grand Agrippa ,
et de plusieurs autres personnages illustres ; avec des
JANVIER 1809 . 159
1
détails sur l'exil de la plupart de ces Romains. Par
Mme DE VILLEDIEU. -Deux volumes in- 12.- Prix ,
5 fr. , et 6 fr. 25 c. franc de port. - AParis , chez
les Editeurs , cloître St.-Benoît , nº 2 ; et chez Martinet,
libraire , rue du Coq St.-Honoré , nºs 13 et 15 .
Ce roman, dont la dernière édition est , je crois , de
1704 , vient d'être réimprimé en 1808 , sans notice ni
préface. Il est arrivé de là que des critiques , accoutumés
åjuger d'un livre par la préface ou la notice , ont pris
l'auteur de celui- ci pour leur contemporaine , et l'ont
sommée très - sérieusement de répondre aux accusations
qu'ils se sont crus en droit de lui faire. Mme de Villedieu
n'a rien répondu , attendu qu'elle est morte depuis cent
vingt-cinq ans. L'éditeur pouvait aisément prévenir de
semblables méprises ; mais il me parait très-excusable
d'avoir cru que des hommes de lettres devaient connaître
l'existence d'un écrivain auquel Voltaire a consacré
un article dans le Siècle de Louis XIV; et dont
la vie , qui se trouve partout , est au moins assez singulière
pour laisser quelques traces dans la mémoire de
ceux qui ne sont pas entiérement étrangers à l'histoire
littéraire du 17º siècle.
Devenue mèred'une manière un peu précoce , Mme de
Villedieu fut ensuite mariée deux fois , et deux fois elle
prit en mariage un homme dont la première femme
était encore vivante. Après la mort du marquis de la
Chatte qu'elle avait épousé en secondes noces, retirée.
dans un couvent , elle y mena quelque tems , dit- on ,
une vie fort exemplaire. Mais , par malheur , le bruitde
sa conduite passée parvint aux oreilles des religieuses ,
qui ne voulurent plus la garder. Le naturel revint
alors ; elle reprit , en rentrant dans le monde, les habitudes
de sajeunesse.
Au milieu d'une vie dissipée , elle écrivait des romans
et quelquefois des tragédies ; mais dans ses tragédies et
dansses romans , c'étaient toujours , commedans sa vie ,
d'interminables intrigues galantes. Seulement ces intrigues
ont dans ses ouvrages une toute autre importance
que dans sa vie; elles, règlent les actions des héros ,
et disposent du sort des royaumes. Ainsi, dans les
160 MERCURE DE FRANCE ,
Désordres de l'Amour, l'un de ses premiers ouvrages ,
voit que la Ligue dut sa naissance à la passion que
Henri III avait conçue pour la femme du prince de
Condé , alors chef des Protestans d'Allemagne , et aux
tentatives de ce roi pour faire casser le mariage du
prince. On voit dans une tragédie de Manlius Torquatus ,
cet austère Romain condamner son fils à la mort , non
pas , comme le prétend Tite-Live , parce qu'il a osé
combattre et vaincre sans en avoir reçu l'ordre (ce qui
n'est qu'un spécieux prétexte) , mais bien parce qu'il a
la hardiesse d'aimer la même femme que son père , et
même d'en être aimé .
Dans le Portrait des Faiblesses humaines , roman
presque aussi romanesque que cette facétieuse tragédie ,
Alcibiade et plusieurs grands d'Athènes , ayant conspiré
contre Périclès , celui-ci , pour gagner Alcibiade ,
lui fait voir Aspasie à demi-nue au sortir du bain ,
Aspasie qu'il tenait soigneusement cachée , si l'on en
croit Mme de Villedieu . Alcibiade en devient amoureux
fou; il change galamment de parti : l'aréopage s'aperçoit
de la défection d'Alcibiade ; il bannit Aspasie
d'Athènes , et son amant au désespoir s'exile volontairement.
Socrate lui-même ne joue pas un rôle moins plaisant
dans les Amours des Grands Hommes, autre espèce de
roman historique , digne en tout du précédent. Qu'aurait
dit le philosophe , s'il avait pu converser avec Mme
de Villedieu? sans doute elle aurait pris la peine de lui
apprendre qu'il avait eu jadis une maîtresse nommée
Timandre , et qu'il la tenait renfermée dans une petite
maison , située apparemment aux boulevards d'Athènes.
:
Les grands hommes du siècle d'Auguste ne seraient
pas moins étonnés d'entendre leur histoire racontée
par la même bouche , et telle qu'on la trouve dans
l'ouvrage que nous annonçons. La scène se passe dans
l'île de Thalassie. Les Romains , exilés par Auguste
dans cette île , s'y récitent mutuellement leurs aventures
, et font souvent entrer dans leurs récits celles de
quelques autres personnages célèbres , tels que Cicéron ,
Virgile , Agrippa , Mécène, etc: Le héros du roman est
Ovide ,
4
τ JANVIER 1809 .
IN
1
Ovide, s'il est vrai que le roman ait un héros ; les percen
sonnages secondaires sont Lentulus , Hortensius , Junie ,
fille de Lépide le triumvir , etc. , etc. L'auteur entrelace
en cent façons vingt intrigues diverses , à l'imitation des
romanciers de son siècle , mauvais imitateurs euxmêmes
de l'Arioste . Ces aventures , mal liées entre
elles , ne présentent souvent au lecteur que désordre et
confusion. Mais le plus grand défaut de cet ouvrage , est
le manque absolu de costume; le travestissement des
moeurs , des usages ; une manière de parler , d'agir , de
vivre enfin, qui donne un continuel démenti à l'histoire.
Ovideet Crassus se battent en duel dans l'intérieur même
deRome. Julie , fille d'Auguste , laisse tomber un miroir
de poche , où se trouvait caché sous la glace le portrait
de Marcellus . Auguste lui-même fait tirer des fusées
volantes qui marquent dans l'air les chiffres de Terentia
en caractères de feu. Et Cicéron , déjà vieux,
devenu amoureux de la maîtresse de Virgile , dont on
lui a confié la tutelle , grave sur l'écorce des jeunes
pins , des chiffres entremelés de flèches croisées. Il tient
cette jeune fille enfermée à la manière des tuteurs de
comédie, etc. , etc. Cicéron , gravant ses amours sur
L'écorce d'un pin jeune encore ! en vérité , c'est presque
aussi bien que ce grand borgne d'Horatius Coclès
chantant à l'écho , dans les Héros de Roman .
Mais ce n'est pas seulement le Cicéron de Mme de
Villedieu qui pourrait jouer un beau rôle dans le Dialogue
satirique de Despréaux. Tous les grands hommes
du siècle d'Auguste ne paraissent tour à tour sur la
scène que pour faire la cour , tromper , être trompés ,
déplorer leur mésaventure. Il est vrai qu'ils ne parlent
pasautant d'éternelles amours et d'immortelles flammes,
que la Lucrèce et le Brutus de Melle de Scudéry ; ils
sont un peu moins sévères sur l'article de la constance.
D'ailleurs , lon ne trouve dans ce roman qu'une seule
tablette perdue , et pas un seul distique dont les mots
transposés forment une énigme galante. Mais en revanche
, on nous y donne un supplément aux oeuvres
d'Ovide et d'Horace , qui doit rehausser beaucoup , à.
mon avis , la gloire de ces deux poetes. Or, voici un
échantillon de cette espèce d'oeuvres posthumes :
L
3
162 MERCURE DE FRANCE ,

201
7
O ma Circé , ma divine bacchante,
Qu'un verre en main je trouve si charmante ,
Et qui sans cesse altère de plaisirs
Man goût et mes ardens désirs ;
Que ce doux jus de la treille
Anime ton beau teint d'une couleur vermeille !
Que tes yeux ont d'éclat ! que je suis amoureux !
Qu'à table on apprend bien à plaire !
Et que Bacchus est nécessaire
Pour fournir à l'Amour de la force et des feux ! L
Ces vers sont d'Horace , et il y paraît. Il y a bien
cependant quelques légères négligences ; mais ne jugeons
pas ceci trop sévèrement : ce n'est qu'un petit couplet
fait dans l'emportement d'une petite débauche avec
Tullie, fille de Cicéron .
5
ر
Malgré tant de défauts , dont quelques-uns vont jusqu'au
ridicule , ce roman n'est pas toujours dénué d'un
certain intérêt de curiosité. On y distingue de loin en
loin quelques aventures attachantes , quelques situations
agréables . En tout , c'est l'ouvrage d'une femme d'esprit;
dont le style , trop dépourvu de coloris et même de
correction , ne manque cependant pas de facilité. S'il y
ades lecteurs qu'un ouvrage de ce genre révolte , il y
en a plus encore qu'il amuse , et qui sont toujours disposés
à fermer la bouche aux critiques, en répondant ,
comme Dandin :
Bon ! cela fait toujours passer une heure ou deux (1 ) ...
V. F.
1
GRAMMAIRE ITALIENNE , ÉLÉMTEENNTTAAIIRREE ETRAI
SONNÉE , suivi d'un traité de la poësie italienne;
ouvrage qui a eu l'approbation de l'Institut national
de France ; par G. BIAGIOLI , ex-professeur de littérature
grecque et latine , à l'Université d'Urbin', do
clangue italienne au ci-devant Prytanée de Paris , ct
auteur des Notes grammaticales et philosophiques
sur les lettres du cardinal Bentivoglio. Deuxième
(1) Les Plaideurs , acte 3me,
1
JANVIER 180g . 165
édition , revue et considérablement augmentée par
l'auteur , dans les deux parties qui la composent.
Un vol . in-8º de 530 pages.-Prix , 7 fr . -A Paris ,
au magasin de livres italiens , chez Fayolle, libraire ,
rue Saint-Honoré , nº 284.
Tous les étrangers bien élevés , qui apprennent le
français , l'étudient comme langue vivante , usuelle ,
servant à la conversation , aux relations sociales de
toute espèce ; ils l'étudient aussi comme langue savante.
Ils ne croient point le savoir , s'ils ne sont en état de
bien entendre les orateurs , les poëtes , et les autres
grands écrivains de notre XVIIe siècle ; les orateurs , les
poëtes , les savans , et sur-tout les philosophes du
XVIII , qui donnent à ce dernier siècle sur celui qui l'a
précédé , une supériorité (1) que lui conteste ridiculement
une nuée d'écrivains , incapables de les apprécier ,
et l'un et l'autre. Ces étrangers se gardent bien de
traiter légérement une langue qui possède de telles
richesses , et de croire qu'en quelques mois de leçons
un maître peut la leur avoir apprise. Ils s'en font un
objet sérieux de travail , y consacrent plusieurs années
, et quand ils sont parvenus à se la rendre familiere
, ils ne croient point avoir perdu leur tems. C'est
une culture qui exige de fortes avances , ils les font
avec courage , et quand le tems de la récolte est venu ,
ils ne les regrettent pas.
Nous en agissons autrement à l'égard des langues
étrangères. Nous commençons par les regarder comme
inutiles pour l'usage. Nous prenons au pied de la lettre
l'universalité de la nôtre , et quand nous arrivons ensuite
en Allemagne , en Angleterre , en Espagne , et
même dans presque toute l'Italie , nous sommes tout
surpris de voir qu'à l'exception d'une classe choisie et
(1) Vous mettez donc, dira- t- on , les tragédies de Voltaire au-dessus
decelles de Corneille et de Racine , ses discours et ses épîtres philosophiques
au-dessus des satires et des épîtres de Boileau , sa bataille de
Fontenoi au - dessus du passage du Rhin , Thomas au-dessus de Bossuet
, Bélisaire au-desus de Télémaque , etc. , etc. C'est ainsi que
certaines gens raisonnent : que leur répondre ? rien du tout.
L2
164 MERCURE DE FRANCE ,
toujours peu nombreuse , on ne nous entend pas.. Si
nous nous décidons à apprendre les langues de ces différens
pays , c'est par simple curiosité. Il nous suffit
alors d'en prendre une teinture légère ; et quand nous
avons superficiellement expliqué les auteurs les plus
faciles , tout est dit , nous savons tout ce qu'on peut
et ce qu'il faut savoir. Pour l'italien sur- tout , cette
langue née du latin et qui ne forme , croyons nous ,
qu'une nuance entre le latin et le français , pas la
moindre difficulté ne s'y rencontre; c'est tout au plus
l'affaire de trois ou quatre mois .
Cependant mettez à l'épreuve quelques-uns de ces
amateurs ainsi endoctrinés , vous verrez qu'en expliquant
les auteurs mêmes les plus faciles et les plus
clairs , ils se contentent souvent d'à peu près , ils ne se
rendent compte ni des figures de style , ni des inversions
, ni des propriétés toutes particulières , ni des
nuances infinies du langage. Ils tombent dans des
contre-sens risibles ; et quant aux auteurs qu'ils veulent
bien reconnaître pour difficiles , soit en prose ,
soit en vers , ils abrégent la difficulté en se dispensant
de les ouvrir .
Cette paresse ou , si l'on veut , cette insouciance honteuse
est souvent , il en faut convenir , entretenue par
les maîtres eux-mêmes , qui devraient mettre le plus de
zèle à nous en guérir. C'est ce que reconnaît avec franchise
l'auteur de cette Grammaire élémentaire et raisonnée.
« En réfléchissant , dit M. Biagioli dans sa préface
, comme j'ai eu occasion de le faire , sur la cause du
peu de progrès que font réellement dans la langue italienne
la plupart des étrangers et sur-tout des Français
qui l'étudient , j'ai cru m'apercevoir qu'il fallait l'attribuer
en grande partie à l'opinion généralement répandue
que l'italien s'apprend avec une extrême facilité et en
très-peu de tems. C'est un préjugé que je regarde comme
très-nuisible à l'avancement des élèves. La ressemblance
qui paraît exister au premier coup-d'oeil entre les vocabulaires
des deux langues a commencé à faire admettre
ce préjugé ; le charlatanisme de ces prétendus professeurs
qui promettent journellement dans leurs pro
JANVIER 1809..... 165
grammes d'enseigner l'italien en deux ou trois mois de
leçons , a achevé de l'établir et de le répandre. »
On n'aura point le même reproche à lui faire. Il ne
dissimule aucune des difficultés de cette langue si riche ,
si variée , si rapprochée , par ses hardiesses et par ses
tours , des langues anciennes , dont elle est la fille aînée .
Mais par la méthode analytique et raisonnée qu'il emploie
, ces mêmes difficultés il apprend à les vaincre.
Il ne dit point en combien de tems : ce qu'il promet positivement
à ceux qui suivront cette méthode , « c'estque
dans un tems que leur intelligence, leur application à
l'étude , et la capacité de leur maître peuvent seuls déterminer
, elle les conduira certainement à entendre
sans difficulté les meilleurs auteurs italiens et à goûter
leurs beautés , à écrire avec pureté dans leur langue , à
bien connaître le génie qui la caractérise , les tours qui
lui sont familiers , le choix et la valeur des termes qu'elle
emploie , à sentir même l'harmonie qui lui est propre ,
et qui l'accompagne toujours. Voilà , sije ne me trompe ,
ce qu'on peut appeler savoir l'italien ou toute autre
langue , etc. >>
Oui , le voilà sans doute , mais voilà aussi ce que peu
de personnes veulent prendre la peine d'acquérir , et il
faut le dire , ce que la rareté des bons maîtres et le défaut
presque absolu de bonnes méthodes rend excusable de
ne pas tenter. La grammaire de M. Biagioli ôtera aux
paresseux cette excuse. L'auteur s'est dégagé de deux
ennemis bien dangereux des progrès de toute doctrine,
la routine et le préjugé. Il a su apprécier nos grammairiens
philosophes , et appliquer à sa langue leurs méthodes
analytiques. Dumarsais et Condillac sont le plus
souvent ses guides; ceux qui sont venus après ces deux
grands maîtres , et qui ont continué d'avancer la science,
ne lui paraissent pas étrangers , et si je ne craignais de
lui faire tort dans le monde , s'il ne fallait pas être trèsréservé
dans des accusations de cette espèce , je le croirais
même entaché d'idéologie.
A
Ce qu'il y a de certain , c'est que quand il le serait , il
ne procéderait pas autrement. Ses définitions de chacune
des parties du discours sont conformes aux notions les
166 MERCURE DE FRANCE,
plus saines; sa manière d'analyser la proposition , de
tout ramener à des principes simples , d'attribuer à des
ellipses les irrégularités apparentes , et d'effacer ces irrégularités
en remplissant les ellipses , est celle de cette
bonne école où l'on voit qu'il a pris ses degrés.
On pourrait citer pour exemples , dans sa première
partie, le chapitre des noms , où il traite de la manière
d'exprimerles rapports que les Grecs et les Latins exprimaient
par les Cas; ceux des noms personnels , que l'on
appelle abusivement pronoms ; des adjectifs possessifs ,
démonstratifs , conjonctifs , qui sont aussi des pronoms
dans les méthodes routinières ; enfin , des véritables
pronoms , elc.
La seconde partie, qui traite uniquement du verbe ,
suit dans son entier la même marche , et est soumise à
la méthode analytique , tant pour ce qui regarde les
verbes en général , que pour ce qui leur est particulier
dans la langue italienne. Dans la troisième partie, consacrée
à la préposition et aux autres mots indéclinables ,
ce qu'il dit des prépositions mérite sur-tout une attention
spéciale. Cette matière a été fort embrouillée par la
plupart des grammairiens , non-seulement italiens , mais
anglais et même français. Quoique peu importante en
apparence , elle est cependant si essentielle pour la connaissance
parfaite des élémens du discours , qu'un ingénieux
auteur anglais , M. Horne Tooke , n'a pas craint
de lui consacrer un chapitre de près de 200 pages
in-4° (2) .
M. Biagioli , écartant toutes les fausses idées qu'on
s'est faites sur ce sujet, démontre que chaque préposition
n'a qu'un seul emploi , une seule acception , et se
montre toujours sous le même point de vue ; que lorsqu'on
dit qu'une préposition est mise à la place d'une
autre , qu'elle désigne tantôt un rapport, tantôt un
autre, et très-souvent des vues tout à fait opposées ,
(2) Dans son ouvrage intitulé : Επεα πτερόεντα , Or the diversions of
Purley. Londres , 1798 , part. I. Il est à regretter que l'auteur n'ait
point encore publié la suite de cet ouvrage , plein de vues neuves et
d'originalité.
1
1
JANVIER1809. 행
{
C'est que l'on a jugé l'apparence et non le fond des
choses. Il prend saccessivement les prépositions di , a et
in , da, per, con,fra ou infra, tra ou intra , etc.; et il
fait voir par l'analyse d'autant de phrases des auteurs
classiques , où elles sont employées en apparence dans
des sens différens, ou l'une pour l'autre, que ces diver
sités ne viennent que des constructions elliptiques ; qu'il
suffit de rétablir dans ces phrases l'ordre naturel et
complet, pour tout ramener à l'unité primitive.
Ondoit penser que l'excellente méthode de l'auteur
est principalement applicable à l'exposition des règlés
de la syntaxe ; règles dont quelques-unes peuvent paraître
arbitraires , quand on les surcharge d'explications
fausses et de prétendues, exceptions , mais auxquelles.
l'analyse philosophique rend toute leur autorité en les
délivrant de ces superfétations étrangères. Le chapitre
de la construction est sur-tout infiniment utile ; il ramène
aux principes les plus simples et les plus clairs , toutes
Jes difficultés et les prétendues irrégularités de la plirase
italienne.
Enfin, le tout est terminé par un traité de la poësie
Italienne , le plus étendu, le plus méthodique et le plus
complet qui ait été publié en français. Des règles les plus
élémentaires, l'auteur conduit par degrés jusqu'aux plus
relevées ; ses explications ne sont pas seulement d'un
grammairien , mais d'un poëte , à quí tous les secrets de
l'art , dont il apprend àdécomposer et à sentir les productions,
sont connus. Cette partie peut être étudiée
avec fruit par ceux qui sont le plus instruits dans la
langue et le plus familiarisés avec les grands poëtes. Ils
y apprendront encore, sur-tout à l'égard des accens
tòniques , des licences et du rhythme , des choses que les
Ilaliens eux-mêmes ne savent pas toujours , et sans lesquelles
cependant on ne peut apprécier véritablement
la poësie italienne.
M. Biagioli a donc rendu par cette grammaire , un
service essentiel, et à notre pays et au sien même. Il à
prouvé, en revenant par un travail tout nouveau sur
un ouvrage déjà publié avec succès , qu'il s'était fait une
idée juste de la perfection , et qu'il était fait poury at
168 MERCURE DE FRANCE ,
teindre. Son ouvrage avait mérité, dans sa première
forme, l'approbation de l'Institut , qui lui fut accordée
sur le rapport d'un de nos plus habiles grammairiens (3) ;
il n'est pas douteux que cette seconde édition ne lui
donne de nouveaux droits à cet honorable suffrage , et
que sa méthode ne mérite réellement le titre de Livre
classique , prodigué trop souvent à des ouvrages qui le
méritent sipeu. GINGUENE.
19
VIE DE JULIUS AGRICOLA. Traduction nouvelle
-.. avec le texte en regard. Seconde édition , augmentée
* d'une carte des anciennes îles britanniques.-A Paris ,
à la librairie stéréotype, chez H. Nicolle , rue des
• Petits -Augustins , n° 15.- 1808 .
Jamais Tacite n'a trouvé un aussi grand nombre de
traducteurs , jamais on n'a rendu à son génie un culte
plus universel que de nos jours. Ce n'est pas que jusqu'alors
il manquât quelque chose à la gloire d'un
écrivain relu et médité sans cesse par tous ceux qui ont
voulu pénétrer dans la connaissance des hommes , d'un
écrivain proclamé par Racine le plus grand peintre de
l'antiquité. Mais pour que son mérite éminent fût plus
généralement senti , il fallait qu'un tems trop semblable
à ceux dont il a écrit l'histoire , vint nous découvrir
toute l'étendue et toute la profondeur de ses vues.
Comme lui nous avons traversé une époque ( 1 ) féconde
en révolutions diverses , en dissensions cruelles , en
combats meurtriers , sanglante méme pendant la paix .
Comme lui nous avons vu des guerres tout à la fois
civiles et étrangères , des villes saccagées et détruites ,
les temples livrés à toute sorte de profanations , la mer
couverte d'exilés , et les écueils désertsjonchés de cadavres
, la noblesse , les biens , les honneurs exercés ou
refusés également imputés à crime , les serviteurs trahissant
leurs maîtres ou par haine ou par crainte , et
(3) M. Domergue.
(1) Hist.Lib. I.
JANVIER 1809. 169
ceuxà qui il manquait un ennemi , livrés à la mort par
leurs amis mémes. Eclairés par une expérience dont
nos pères étaient heureusement dépourvus , nous avons
retrouvé dans Tacite notre propre histoire , et les yeux
les moins exercés ont pu juger de l'effrayante vérité de
ses tableaux. Ce n'est pas que ce grand historien n'ait
encore éssuyé de nos jours quelques critiques. On l'a
accusé d'avoir calomnié la nature humaine en cherchant
laborieusement aux actions les plus indifférentes
de bas et de criminels motifs : il serait déplacé de
répondre ici en détail à des objections qui ne peuvent
porter que sur quelques traits épars dans ses ouvrages ;
mais comment supposer que ce sublime génie se soit
plu à voir le crime où il n'était pas , lui dont les regards
semblent se reposer avec tant de complaisance sur les
caractères héroïques , lui qui condamné à retracer tant
d'horreurs, voulait du moins ménager à sa vieillesse le
récit consolant des règnes vertueux de Nerva et de
Trajan (2) . N'est-ce point par cela même qu'il a su
peindre le crime dans toute sa difformité , que la vertu
prend sous sa plume des traits plus sublimes,qu'elle
n'en eut jamais sous celle d'aucun historien ? Qu'il
veuille appeler sur un personnage la haine ou l'admiration
de la postérité, la mâle énergie qui lui est propre
dérive toujours du même principe , la noblesse et la
sensibilité de son ame , et sans doute le pinceau qui
flétrit Tibère et Néron , était le seul qui fût en état de
peindre les derniers momens de Germanicus et de
Thraséus .
• Parmi le petit nombre de caractères vertueux qu'offrait
à Tacite l'époque dégénérée qu'il avait à décrire ,
il n'en est aucun qu'il ait recommandé avec plus de
soin à l'avenir que celui d'Agricola , il n'en est aucnn
qui soit aussi redevable à son génie. Son nom ,honoré
par une seule victoire , serait resté confondu dans la
foule de ceux qui ont brillé un moment sur la terre , et
qui nous sont à peine connus aujourd'hui : mais grâce
(2) Principatum divi Nervæ , et imperium Trojani , uberiorem
securioremque materiam senectuti seposui, Hist. Lib. I
170 MERCURE DE FRANCE ,
à la pieuse éloquence de son gendre , Agricola conserve
une place glorieuse parmi les personnages vertueux
dont l'antiquité a transmis le souvenir à notre véné
ration. Tacite a su rendre chères à la postérité des
vertus modestes non moins estimables peut-être que les
qualités plus brillantes qui donnent l'immortalité , mais
qui ne sont pas de nature à laisser de profondes traces
dans la mémoire des hommes. Il nous intéresse à l'enfance
de son héros , à ses nobles loisirs , à la sainteté de
ses moeurs , à la prudence et à la modération de sa
conduite , autant qu'à sa vie publique et au récit de
ses faits militaires qui seuls semblaient devoir occuper
une place dans l'histoire. Pour donner plus de prix au
monument qu'il élève à sa mémoire , il l'enrichit de
tous les détails accessoires que la nature de son sujet lui
permet d'y faire entrer. La digression sur la Grande-
Bretagne, le tableau des longs efforts des Romains pour
soumettre cette île guerrière , modèles de précision et
de clarté , fait connaître le théâtre où và se signaler son
héros , et relever d'avance l'importance de ses exploits,
et la sagesse de son administration. Le tableau des
moeurs sauvages des Bretons , de leur courage farouche
et emporté , contraste heureusement avec sa noble
modération et sa prudente valeur. Enfin de ton grave
et imposant de l'exorde , la tristesse majestueuse que
respire la péroŕaison , et qui convient si bien à une
ame doublement affligée et de la perte récente qu'elle
vient de faire, et des longs malheurs qui ont pesé sur
la patrie , répand sur tout cet éloge un charme attendrissant
qu'on ne retrouve aŭ même degré dans aucun
autre ouvrage de ce genre.
Frappé de tant de beautés prodiguées sur un fond
assez stérile en lui-même , M. de Laharpe a appelé la
Vied'Agricola , le chef-d'oeuvre d'un historien qui n'a
fait que des chefs-d'oeuvres . Le nouveau traducteur
qui , dans sa première édition , avait décoré sa préfacé
de cebel éloge, le regarde aujourd'hui comme un peu
exagéré, et il cite à l'appui de son opinion les réflexions
du critique éclairé qui rendit compte de son ouvrage.
-dans ce journal. Il serait difficile de ne pas se rendre à
JANVIER 1809. 171
des raisons si solides et si bien exprimées. Mais si la Vie
d'Agricola n'est point le chef-d'oeuvre de Tacite , elle
me paraît du moins de tous ses ouvrages le plus difficile
àtraduire. En effet, c'est peu de ces traits vifs et hardis ,
de ces expressions créées qui sont le désespoir d'un traducteur
, et qui ne peuvent se reproduire dans notre
langue que par une nouvelle création , la diction est plus
flexible et plus variée en raison de la nature mixte de
l'ouvrage , l'auteur s'y montre alternativement orateur
et historien , vif et pressé dans la narration , calme et
abondant dans les développemens , grave et majestueux
dens l'exorde , plein de noblesse et de douceur dans la
dernière partie de la péroraison. Tous les différens caractères
de style se retrouvent dans la traduction, dont
la diction se plie à toutes les formes de l'original . Deux
courtes citations, prises dans des morceaux d'an genre
tout différent , suffiront pour le prouver. Je choisis la
première dans le discours de Galganus , et je transcris
d'abordle latin , afin que le lecteur s'assure par lui-même
si cette version est aussi recommandable par une scrupuleuse
fidélité , que par l'énergie et la franchise du
style. :
Nunc terminus Italice patet : nullajam ultrà gens ,
nihil nisi fluctus et saxa ; et inferiores Romani quorum
superbiamfrustràper obsequium et modestiam effugeris :
raptores orbis , postquam cuncta vastantibus defuere
terræ , et mare scrutantur : si locuples hostis est , avari;
si pauper, ambitiosi : quos non oriens , non occidens
satiaverit : soli omnium opes atque inopiampari affectu
concupiscunt : auferre , trucidare , rapere , falsis nominibus
imperium; atque ubi solitudinem faciunt ,pacem
appellant.
<< Voilà que nos limites sont découvertes : derrière
nous , plus de peuples ; rien que des flots et des rochers ;
et au bas de cette montagne sont les Romains , dont
vous fléchiriez inutilement l'orgueil par votre soumission
ou par votre indigence. Ravisseurs du monde , déjà
la terre manque à leurs ravages , et ils sondent les mers :
avares , si leur ennemi est riche; ambitieux , s'il est
pauvre ; Porient etl'occident n'ont pu les rassasier. Seuls
173 MERCURE DE FRANCE,
entre tous les peuples , ils poursuivent avec une égale
fureur et les richesses et la pauvreté. Piller , égorger ,
enlever, voilà dans leur perfide langage , ce qu'ils
nomment gouvernement ; la ruine et la solitude , voilà
leur paix . >>>
Ne croit-on pas entendre Tacite parler français?
N'est- ce point par ce style vifet nerveux , sans être ni
bizarre , nitendu, qu'il aurait pu élever notre langue à la
mâle vigueur de ses pensées ? Il me semble sur-tout qu'il
serait impossible de rendre avec plus d'exactitude et
d'énergie cette belle expression qu'on aurait crue presqu'intraduisible
: Ubi solitudinem faciunt pacem appellant.
Que l'on compare , à cette diction âpre et coupée,
les formes douces et arrondies de la péroraison.
7
Tu verò felix , Agricola , non vitæ tantùm claritate ,
sed etiam opportunitate mortis : ut perhibent qui interfuerunt
novissimis sermonibus tuis , constans et libens
fatum excepisti , tamquam pro virili portione innocentiam
principi donares ; sed mihi filiæque , præter acerbitatemparentis
erepti ; auget mæstitiam , quod adsidere
valetudini , fovere deficientem , satiari vultu , complexu
non contigit : excepissemus certè mandata vocesque ,
quas penitùs animo figeremus . Noster hic dolor , nostrum
vulnus : nobis tam longæ absentiæ conditione ,
ante quadriennium amissus es. Omnia sine dubio ,
aptime parentum , adsidente amantissima uxore , superfuére
honori tuo : paucioribus tamen lacrymis compositus
es , et novissima in luce desideravere aliquid
oculi tui. 1
<< Pour toi , Agricola , tu fus doublement heureux , et
d'avoir vécu avec tant de gloire , et d'être mort si à
propos. Si nous en croyons ceux qui reçurent tes dernières
paroles , tu te soumis à ta destinée avec constance
et même avec joie , comme épargnant autant qu'il était
en toi, un crime à ton prince. Mais ta fille et moi,
accablés déjà de la perte d'un père , qui nous consolera
de n'avoir pu t'assister dans ta maladie , ranimer
tes forces défaillantes , nous rassasier de ta vue et de tes
embrassemens ! Nous eussions du moins recueilli tes volontés
et toutes tes paroles , pour les graver au fond de
JANVIER 1809. 173
nos coeurs . Oregrets éternels ! pensée déchirante ! Absens
depuis quatre ans, nous t'avons perdu quatre ans d'avance.
Sans doute , ô le meilleur des pères, tu as reçu
tous les honneurs que tu méritais , puisque ta tendre
épouse était auprès de toi ; mais moins de larmes ont
arrosé ta cendre ; et prêts à se fermer, tesyeux ont désiré
quelque chose. » :
Au doux épanchement qui fait le charme de ce morceau
, on croirait qu'il a été écrit dans le premier épanchement
de la douleur. Le traducteur , malgré la gêne
d'une version rigoureusement exacte , a su faire passer
dans son style cette aisance heureuse qu'il est déjà si rare
de conserver dans une composition originale , où l'écrivain
suit en liberté sa propre inspiration. Je pourrais
citer une foule d'exemples , où on le verrait partout
copier avec la même fidélité et la même souplesse les
mouvemens divers de son modèle. Je crois faire mieux
en lui soumettant deux ou trois observations critiques.
Dans le cas très-possible où il ne les jugerait pas fondées ,
elles serviraient dn moins à lui prouver l'attention scrupuleuse
avec laquelle j'ai lu son ouvrage.
r
L'historien raconte ( page76 ) les moyens employés
par Agricola pour civiliser les Bretons : Hortari privatim
, adjuvare publicè ut templa , fora , domus extruerent
, laudando promptos , et castigando segnes : ità
honoris æmulatio pro necessitate erat. <<<Agricola les exhortait
en particulier , les aidait même des deniers publics
, à construire des places , des maisons ; louait l'ardeur
des uns , blåmait l'indolence des autres , et suppléait au
défaut de la nécesité par des motifs d'émulation et d'honneur.
>> Le traducteur expose dans une note, les raisons
très-plausibles au premier coup-d'oeil qui lui ont fait
adopter le sens qu'il donne ici au mot necessitate . ' Mais
il me semble que ce sens est déterminé d'une manière
claire et précise par les mots qui précèdent et par l'in--
tention générale de la phrase : Hortari , adjuvare , laudando
, etc. « Il exhortait , il aidait , il louait , en un
mot , il employait des motifs d'émulation et d'honneur ,
au lieu d'avoir recours à la contrainte . >>>
Agricola, de retour à Rome, rentre dans la vie privée.
!
174 MERCURE DE FRANCE,
Tranquillitatem atque otium penitus auxit. « Il serenferme
dans un profond repos , dit le traducteur , et
renditlui-même sa retraite plus rigoureuse . » Cette dernière
épithète n'est point dans le latin, et me paraît
manquer de justesse. La retraite d'Agricola devint absolue;
mais parmi ses fonctions publiques , il avait con
servé des moeurs trop simples pour qu'elle lui parût
rigoureuse.
C'est encore par une petite inadvertance que le traducteur,
après avoir dit qu'Agricola mourut à l'âge de
56 ans , ajoute quelques lignes plus bas , qu'il fut enlevé
au milieu de ses années. Tacite dit : Medio in spatio
integræ ætatis ereptus . Integræ ætatis signifie sans doute
l'âge d'homme , la maturité.
٢٠٠٠ ٢
Je ne prolongerai pas cette guerre de chicane , et j'ai
bien peur que ces remarques , en les supposant justes ,
ne paraissent bien minutieuses ; mais ce n'est pas ma
faute si l'élégant traducteur n'a pas laissé d'autres res
sources à la critique. N'avoir à faire que des observations
aussi vétilleuses sur une traduction , le genre d'ouvrages
où il est le plus facile de disputer sur chaqué
phrase , c'est en faire assez l'éloge ; c'est dire assez que
cet excellent essai doit être rangé parmi le très-petit
nombre d'ouvrages de ce genre , qui prouvent que sans
dénaturer la langue française, on peut la forcer à exprimer
toutes les pensées des grands écrivains de l'antiquité
, et que si nous sommes encore si pauvres à cet
égard, ce n'est pas l'impuissance de l'instrument qu'il
en faut accuser , inais les mains peu exercées qui l'ont
mis en oeuvre.
VARIÉTÉS .
GAUDEFROY.
SPECTACLES .- Théâtre de l' Impératrice.-Représentation
au bénéfice de Melle Molière. Première représentation du
Mariage impossible , comédie en 3 actes et en prose.
De tous les genres de comédie , celui de la comédie d'intrigue
est le plus facile ; la comédie de caractère a été épuisée
par nos devanciers , il ne reste done plus aux auteurs mo
JANVIER 1809. 175
dernes que la comédie de moeurs ou celle d'intrigue ; mais
comme la comédie de moeurs exige un grand esprit d'observation,
il est tout naturel que l'on préfere se livrer à la
comédie d'intrigue , qui ne demande , pour être passablement
traitée, qu'un peu d'imagination. Le Mariage impossible de
M. Dumaniant , est une comédie d'intrigue dans le genre es
pagnol : qui a vu une de ces comédies les connaît toutes.
Unejeune fille ou une jeune pupille , à laquelle on veut
faire épouser le fils d'un ancien ami , tandis que son coeur est
déjà engagé ; des valets rusés et fripons qui s'entendent avee
les amans pour tromper des pères si bêtes qu'il y a conscience
de former coalition contre eux ; des travestissemens , des
quiproquos , force invraisemblances , un dénouement prévu
dès les premières scènes; voilà , à peu d'exceptions près , de
quoi se compose une comédie d'intrigue .
La foule s'était portée à cette première représentation ,
sur-tout pour faire ses adieux à Melle Molière. Cette actrice
est engagée pour le Théâtre de Cassel; les amateurs de la
bonne et franche manière de jouer la comédie , la voient
avec regret partir pour un pays où l'on sentira tout le prix de
son talent , et où on parviendra peut- être à la fixer : ce serait
une véritable perte pour la scène française. Melle Molière
me paraît réunir toutes les qualités requises pour bien jouer
l'emploi des soubrettes : débit juste et franc , force comique ,
gestes vrais,oeil malin et sang-froid imperturbable ; tels sont
Les avantages que l'on a reconnus en elle depuis long-tems ,
et qui auraient dû , peut-être , lui obtenir son entrée au
Theatre Français , sur-tont dans le moment où deux de ses
ci-devant camarades , MD Pélicier et M. Vigny viennent d'y
étre reçus.
Regrettons que la capitale soit privée de son talent , et
espérons que son absence ne sera pas de longue durée. La
manière dont le public l'a accueillie , doit lui prouver le
plaisir que l'on aurait à la revoir.
Théâtre du Vaudeville .-Ire représentation de A deux
de Jeux , ou Six mois d'Absence , arlequinade , en un acte ,
deM. Rougemont.
L'accueil fait la semaine dernière à la pauvre Orpheline ,
donnait à croire que l'administration réparerait bientôt
cet échec; en effet, huit jours sont à peine écoulés , et la
troupe du Vaudeville a donné la première représentation
de Adeux de Jeux.
Arlequin aime Isabelle, nièce de Mme Pandolphe; Isabelle
qui veut éprouver la constance de son amant , Iní
176 MERCURE DE FRANCE ,
i
1
prescrit une absence de six mois , pendant lesquels elle reste
sous la garde de Lélio , ami d'Arlequin : mais Lélio présent
fait oublier Arlequin absent, et bientôt Isabelle l'aime autant
qu'elle en est aimée.
Arlequin de son côté a si bien fait preuve de constance ,
qu'il a fini par épouser Colombine , fille de Cassandre le
meilleur pâtissier de Chartres. Les six mois expirés il revient,
assure Isabelle qu'il l'aime toujours et qu'il serait prêt à l'épouser
, sans un petit obstacle qui s'oppose à l'exécution de
sa promesse : il lui annonce alors qu'il a uni son sort à
celui de Colombine , dont le plus grand mérite consiste
dans le vin , les pâtés et les macaronis de son père. Isabelle
se réjouit de cette infidélité qui lui permet d'épouser
Lélio , elle regrette seulement d'avoir été prévenue par
Arlequin"; et nous croyons qu'elle a raison , car en sa qua
lité de femme , la priorité , en fait d'infidélité , doit lui appartenir.
Le conte de Marmontel qui a pour titre : Nelson ou l'Amitié
à l'épreuve , a fourni à M. Rougemont , au moins en
partie, le sujet de ce dernier vaudeville. On s'est plaint que
la critique banale portait toujours sur des longueurs , et
qu'on avait trouvé même dans un distique , mais les personnes
qui ont assisté à lareprésentation de A deux de Jeux , conviendront
sans peine avec nous , que l'auteur devrait y faire
quelques coupures d'autant plus nécessaires qu'elles per
rendre plus dejustice mettront à l'ensemble de cet ouvrage.
de
B.
M. MALUS , chefde bataillon du génie , et ancien élève,
de l'Ecole polytechnique , a présenté dernièrement , à la
première séance de l'Institut , un Mémoire qui renferme
plusieurs découvertes remarquables sur les propriétés de la
lumière. Nous allons faire connaître enquoi elles consistent .
Lorsqu'un rayon de lumière pénètre dans un corps transparent,
il ne continue pas sa route en ligne droite ; mais à
son entrée dans le corps , il réfléchit suivant des lois connues.
Ce phénomène se nomme réfraction. Il existe des substances
qui ont de plus la propriété de séparer le rayon incident en
deux autres , comme si elles exercaient sur les diverses
molécules lumineuses qui composent ce rayon deux actions
refringentes , d'égale intensité. Ce phénomène se nomme
double réfraction. Tous les corps , qui jusqu'à présent , ont'
paru laproduire, sont des corps cristalisés. De cenombre,.
sont
1
-1
DE
LA
ه ل ل
SE
JANVIER 1809.
29
tont le cristal de Roche , le cristal d'Islande et beaucoup
d'autres.
Pour distinguer les deux rayons rompus , on a nommé 5
rayon ordinaire , celui qui est soumis aux lois ordinaires de
la réfraction , et l'autre s'est appelé rayon extraordinaire.
Huygens , un des plus beaux génies qui aient éclairé les
sciences , avait trouvé une loi qui représentait le dédoublement
et la marche du rayon lumineux dans la double réfraction
. Mais cette loi était déduite d'une théorie tout à
fait systématique , ou n'y avait pas fait assez d'attention ;
d'ailleurs elle n'explique point tous les phénomènes , et
Huygens lui-même l'avait reconnu .
Cependant en considérant cette loi elle-même , indépendamment
des hypothèses qui lui servent de base , et la
réduisant en calcul , M. Malus s'est assuré qu'elle donne
le moyen de calculer la marche du rayon extraordinaire
sous toutes les incidences possibles. Il en résulte une petite
formule très-simple , contenant seulement deux constantes
arbitraires qui dépendent de la nature du cristal , et que
l'on peut déterminer fort aisément , en appliquant cette
formule à un grand nombre d'expériences faites avee un
soin extrême , M. Malus a vu qu'elle les représentait toujours
avec la dernière précision. Ceci est d'abord un résultat
important.
Après qu'un rayon lumineux s'est doublement réfracté
dans un morceau de cristal d'Islande , si on fait passer
séparément chacun des rayons rompus à travers un second
cristal, dont les sections principales soient parallèles à celles
dupremier; ces rayons n'éprouvent plus la double réfraction,
mais ils la subdivisent aussi-tôt que les sections principales
des deux cristaux ne sont plus parallèles. Il paraît donc
qu'enpassant dans le premier cristal, les molécules lumi
neuses éprouvent une modification particulière , différente
pour les deux rayons rompus , et qui se conserve , subsiste
encore après que ces rayons sont sortis du corps qui la pro
duisait. M. Malus s'est assuré , par l'expérience , que cette
modification , quelle qu'elle soit , est absolument identique
pour tous les cristaux doués de la double réfraction , indé
pendamment de leur nature chimique. Car ces cristaux
substitués les uns aux autres , et successivement combinés
deux àdeux dans l'expérience précédente , produisent identiquement
les mêmes effets.
M. Malus a de plus découvert qu'il y a une certaine
inclinaison sous laquelle la lumière réfléchie par les corps
M
>
178 MERCURE DE FRANCE,
transparens , est modifiée comme le rayon ordinaire . C'est
par les corps que produisent la double réfraction ; car un
rayon réfléchi sous cet angle et tombant ensuite sur un
cristal d'Islande , se comporte absolument comme ferait un
rayon ordinaire , et réciproquement un rayon ordinaire,
sorti d'un cristal et tombant sur la substance diaphane avec
cette inclinaison précise , n'est pas réfléchi , mais absorbé.
Cette propriété n'a pas lieu , du moins sensiblement, pour
les miroirs métalliques .
Ces phénomènes sont extrêmement remarquables. Dans
l'ignorance où nous sommes de la nature intime de la lu
mière , la connaissance des modifications dont elle est susceptible
est du plus grand intérêt . Les découvertes dont
nous venons de rendre compte , font le plus grand honneur
à M. Malus , déjà connu par plusieurs recherches intéressantes
sur divers points de la théorie de la lumière. Il est
beaude savoir ainsi réunir le laurier que donnent les sciences
à celui que donnent les armes . BIOT .
- La Bibliothèque impériale possède des manuscrits de
Winckelmann , qui y ont été transportés de la bibliothèque
du Vatican ; ils composent vingt-un volumes , lesquels contiennent
: 1. Des extraits de plusieurs auteurs italiens , anglais
et français , concernant les beaux- arts . 2. Notices pour
servir à la Biographie de feu M. W - Lettres de W. , et de
ses amis . Patentes des honneurs accordés à Winckelmann:
-3. Extraits de différens auteurs : ils sont peu intéressans
pour les beaux-arts. 4. Idem. 5. Deux lettres de M. Heyne .
- De ratione delineandi Græcorum artificum primi artium
seculi ex nummis antiquissimis dignoscenda. - Deux lettres
à M. Bianconi . - Sur les Erreurs des auteurs qui ont écrit
sur des Monumens restaurés . Quelques extraits des ouvrages
de Pope , Caylus , Spence. Une partie du Traité
sur l'Allégorie. - Sur la Statue d'Apollon. - Il y a outre
cela dans ce volume plusieurs fragmens , dont W. a fait usage
dans son Histoire de l'Art , tels que des Reflexions sur l'Imitation
du Dessin et de l'Architecture des anciens , et sur les
Momies qui se trouvent à Rome. -Notices qui regardent le
climat et en général la nature en Italie , ou les établissemens
de Rome, tels que l'Académie de St-Luc , les Professori dell
arti in Roma .- Collectanea ad Historiam Artis .:
6. Manuscrit d'une partie des monumens inédits.
7. Notices pour servir à l'Histoire de l'Art. Il paraît que
W. les a déjà insérées dans l'ouvrage qu'il a publié.-An
1
2
JANVIER 1809. 179
notationes græcæ linguæ .-8. Notices historiques écrites en
allemand et en forme de dictionnaire . 9. Extraits de différens
auteurs ; la plupart concernent les beaux- arts .- Journal
commencé le 13 juin 175g . Il ne va que jusqu'au 27 octobre
de la même année . -
10. Annotations sur quelques monumens
disséminés dans les différentes maisonsde plaisance etde
campagne à Rome et dans les environs : ce sont probablement
des notes pour les Monumens inédits . 11. Extraits des
ouvrages français , italiens', anglais et latins , qui concernent
les beaux-arts . - 12. Différens extraits d'auteurs anglais .-
13. Extraits des ouvrages de Buffon , Fontenelle , Bartolin .
14. Extraits de plusieurs voyages , comme préparatifs
pour un voyage littéraire en Italie . 15. Collection des
proverbes italiens . 16. Notæ in Poëtas græcos . 17. Extraits
bibliographiques et littéraires . 18. Extraits de plusieurs
auteurs anciens et modernes . 19. Idem . 20. Idem.
-
21. Extraits des commentaires sur les auteurs anciens ,
pour servir à la connaissance de l'antiquité .- Observationes
linguæ græcæ ex thesauro H. Stephani. - Sur quelques
inscriptions.
Il serait utile d'extraire avec discernement , de ce recueil,
ce qu'on croirait être intéressant.
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES .- La société des Sciences , Arts et
Belles- Lettres de Mâcon a tenu une séance publique , le 12
janvier 1809.
M. Roujoux , préfet du département et président de la
société , a ouvert la séance par un discours sur l'utilité
des académies des départemens , qu'il compare à des ruisseaux
qui , quoique faibles à leur origine , vont , en coulant
de toutes parts , grossir les fleuves des tributs de leurs eaux.
1 Le secrétaire perpétuel a présenté le compte des travaux ,
pendant 1808.
Le prix proposé pour l'éloge de Dombay , naturaliste ,
né à Macon , en 1742 , a été décerné à M. Aug.-Fr.de Nillemus
, d'Orléans , auteur de l'éloge portant cette devise :
Manibus date lilia plenis .
La société a accordé une mention honorabe à deux autres
concurrens , dont l'un avait pris pour épigraphe ces vers
d'Horace : :
Neque harum quas colis arborum
Te , præter invisas cupressos ,
Ulla, brevem dominum sequetur.
M2
180 MERCURE DE FRANCE,
et l'autre , cette phrase de Linné : Botanicus verus desudabit,
in augendo amabilem scientiam .
Le mémoire couronné a été lu .
M. Dufour a fait lecture d'un mémoire sur l'Education
physique et morale des Enfans .
Des fragmens du troisième chant des Géorgiques , traduites
en vers français , par M. Gastines , ancien professeur
de rhétorique au collège de Macon
Des vers sur l'Esprit des Femmes , par M. Trambly , une
ode sur les Bords de la Saône , par M. de l'Arnaud.
La Pie et le Sansonnet; l'Aveugle et son Chien ; les
Loups et les Chiens ; les Ruisseaux , fables , par M. Vi-
'tallis , ont terminé la séance.
La société propose pour sujet de prix , cette question :
*<<Quelle a été l'influence des Femmes sur le Goût , dans
la Littérature et les Beaux-Arts , depuis le commencement
du 17 siècle jusqu'à nos jours. >>
Le prix est une médaille de 300 fr. , ou sa valeur en
argent.
Il sera délivré dans la première séance de janvier 1810.
Les ouvrages qui concourront, seront adressés avant le
19 décembre 180g , francs. de port , et suivant les conditions
usitées , au secrétaire perpétuel.
Les membres résidans sont seuls exclus du concours.
Société de Médecine de Marseille.-Dans sa séance
publique du 27 novembre dernier , la Société de Médecine
de Marseille devait décerner un prix consistant en une
médaille d'or de la valenr de 300 fr. , à l'auteur du meilleur
mémoire sur la question qui avait pour objet de déterminer
lecaractère de l'apoplexie et de son traitement.
Sept mémoires sont parvenus au concours. La Société a
vu avec regret que dans plusieurs on a méconnu le vrai sens
duprogramme,et que dans d'autres , où il avait été saisi ,
le sujet n'avait pas reçu les développemens convenables.
Quelques auteurs ont totalement négligé la partie du
pronostic, ce qui a rendu leur travail imparfait.
Presque tous les concurrens se sont plutôt attachés à
donner de nouvelles vues hypothétiques sur l'étiologie de
l'apoplexie , qu'à insister sur le véritable point de la
question , qui consistait à ne consulter que l'expérience
et les lumières fournies par l'autopsie cadavérique ,
dans la déduction des faits. Ce qui eût conduit nécessairement
à des résultats plus précieux dans la pratique.
De toutes ces considérations , il résulte qu'aucun des
JANVIER 1809 . 181
concurrens n'ayant rempli entiérement les conditions du
programme ; la Société n'a pu décerner le prix qu'elle
destinait à la solution de cette question. ٢٠
Mais ayant été satisfaite , sous certains rapports , des mémoires
cotés nº5 , 1 et 4, ils ont été mentionnés honorablement
.
Le mémoire coté n° 5 , porte cette épigraphe , tirée
d'Eberhardy.
1 « Liber et ingenuus esse debet medicus , non jurare debet
>> in verba magistri , non captus esse præjudicatá autoritatis
>> opinione , nudam sectari debet veritatem. »
Celui coté n° 1 est désigné par cette aphorisme d'Hip
pocrate.
<<Lorsque étant en bonne santé , on est inopinément saist
>>d'une grande douleur de tête , qu'on reste sans parole ,
>>que l'on dort avec bruit , on meurt avant sept jours àmoins
>>que la fièvre ne survienne. >>
Le mémoire coté n° 4 , est distingué par cette devise ,
tiré de Baglivi :
« Rarò patientes ab appoplexia evadunt, »
Peut-être que les concurrens n'ont pas eu tout le tems
nécessaire pour résoudre complétement la question ; c'est
dans cette vue que la Société a jugé digne d'elle de la remettre
au concours avec de nouvelles modifications .
Comme dans cette circonstance on désire plus de faits
que de théorie , quélque ingénieuse qu'elle soit, deux années
ont paru à peine suffisantes pour pouvoir recueillir sur l'apoplexie
toutes les observations qui sont de nature à éclairer
l'étiologie et le traitement de cette redoutable maladie.
On a encore jugé à propos de doubler le prix et de développer
le sens du programme par des questions partieulières
, afin de faciliter le travail à messieurs les concurrens .
La Société de Médecine de Marseille remet donc pour
sujet d'un prix qu'elle décernera dans sa séance publique de
1810, laquestion sur l'apoplexie conçue en ces termes :
« Déterminer le caractère de l'apoplexie , décrire sés
« espèces , faire connaître les maladies qui la simulent ,
>> établir le traitement qui convient à chaque espèce ,
>>donner les moyens prophilactiques qui en affaiblissent
>> les dispositions. »
Ondésire que les concurrens s'appliquent à détailler :
1º Quelle est l'influence des professions , des alimens et.
detout écart dans le régime sur la production de cette ma
ladie ;
182 MERCURE DE FRANCE ,
2º Les constitutions atmosphériques et les saisons de l'année
qui la rendent plus fréquente et plus funeste ;
3ºLes situations topographiques particulières qui y disposent
;
4º Les autres causes physiques et morales , s'il en existe ,
qui y préparent .
Le prix consistera en une médaille d'or de la valeur de
600fr .
Les mémoires écrits lisiblement en latin ou en français ,
devront être adressés , franc de port , à M. Dugas , secrétaire
-général de la Société , le 30 juin 1810; ce terme est de
rigutur.
Les membres titulaires de la Société sont seuls exceptés du
concours.
and Les auteurs sont tenus de ne pas se faire connaître. Ils
mettront leurs noms dans un billet cacheté , portant la même
épigraphe que leur mémoire.
La Société de Médecine de Marseille rappelle que c'est
dans sa séance publique de 1809 qu'elle décernera le prix sur
la question suivante , proposée le 29 novembre 1807 .
f
19 Les maladies dartreuses sont-elles plus communes dans
les départemens méridionaux de France , baignés par la
Méditerranée , que dans les autres lieux de cet Empire ?
2º Quelles sont les espèces de dartres qu'on y observe ?
3º Quelle classe d'individus en sont le plus communément
affligés ?
4º Quelles en sont les causes ?
-5° En est-il qui se communiquent par contagion ?
6º Quel est le meilleur traitement curatif ?
Les concurrens sont invités à rechercher si la constitution
de l'atmosphère des plages maritimes et le ventdu nord-ouest,
qui règne si fréquemment dans l'ancienne Provence , agissent
comme cause de ces maladies et s'ils sont des obstacles
à leur guérison.
Tout écrit déjà publié ayant quelque rapport avec la question
seulement , peut être reproduit au concours , en lui donnant
les formes requises.
Le prix sera de la valeur de 200 fr. , dûs à la générosité
d'un membre de la Société .
Les mémoires écrits lisiblement en latin ou en francais ,
devront être adressés, franc de port , avant le 1er juillet 1809,
à M. Dugas , secrétaire-général de la Société de Médecine.
Ce terme est de rigueur.
JANVIER 1809 183
1
Aux Rédacteurs du Mercure.
MESSIEURS , j'ai lu dans votre Journal du 9juillet , l'explication
qu'a donnée le docteur Prunelle , du vers 128 de l'Art
poëtique d'Horace.
Difficile est propriè communia dicere .
« Ce vers , dites-vous ( loc. cit. , p. 77 ) , a exercé de grands
>>critiques . Le docteur Prunelle pèse leurs opinions et les
>> combat ou les modifie. Il pense qu'il faut traduire ainsi ce
> passage : Il est difficile de traiter des sujets connus et à la
>> portée de tout le monde, d'une manière qui nous soit
>> propre. >>
4 Ce vers fut en effet le sujet d'un altercation très-vive entre
M. Dacier et M. le marquis de Sévigné. M. le président de
Lamoignon , chez qui , comme l'on sait , la dispute s'était
élevée, avait été pris pour juge de ce procès ; et les savans
regrettent encore de ne pas connaître sa décision. Quoi qu'il
en soit , la traduction de M. Dacier , ainsi conçue : Il est difficile
de traiter convenablement ces caractères que tout le
monde peut inventer , est tout au moins insignifiante , comme
l'observe le marquis de Sévigné , lequel, à son tour , ne me
paraît pas mieux entendre Horace , lorsqu'il lui fait dire a
Il est difficile de traiter d'une manière propre , convenable ,
particulière , les sujets connus .
Dumarsais, qui vint quelque tems après, fut d'avis qu'on avait
trop isolé le vers en question , et le traduisit par les vers qui
le précèdent et par ceux qui le suivent ... Mais de toutes ces
explications il n'en est pas une qui me paraisse plus simple
que celle de Boileau , dont vous n'avez rien dit en parlantdes
hommes qui se sont occupés à traduire le vers du poëte latin .
Il est difficile , dit Boileau , de traiter des sujets qui soient à
la portée de tout le monde , d'une manière qui vous les rende
propres ; ce qui s'appelle s'approprier un sujet par le tour
qu'on lui donne . Ce même sens , qui , selon moi , a le plus
grand rapport avec celui de mon collègue , a encore été
suivi par Sanadon , comme l'a très-bien vu un savant de nos
jours.
Si vous trouvez , Messieurs , que cette lettre mérite d'occuper
une place dans votre Journal , je vous prie de vouloir
l'y insérer. M. Prunelle n'aura qu'à se féliciter de la conformité
qui existe entre sa manière de voir et celle de Boileau ;
et nous rendrons à celui-cila justice qui lui appartient.
J'ai l'honneur , etc. LAFAURIE ,
Docteur en Médecine , Associé
de plusieurs Sociétés savantes.
184 MERCURE DE FRANCE,
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR.)
TURQUIE. Constantinople , 12 décembre.-Un convoi
venant de Malte , composé de trente-cinq bâtimens , dont
le plus grand nombre est sous pavillon autrichien , est
entré il y a quelque tems dans l'Archipel , sous l'escorte
d'une frégate anglaise. Ces bâtimens se sont ensuite répandus
dans les divers lieux de leur destination , où , à la
faveur de fausses expéditions de Fiume , de Trieste ou des
ports neutres , ils ont été reçus , et ont déchargé les denrées
coloniales qu'ils avaient prises à Malte. Les vaisseaux
autrichiens arrivés par ce convoi , ont fait connaître un fait
assez curieux. La plupart de ces vaisseaux , partis de Trieste,
y avaient chargé des denrées du sol ou des manufactures
autrichiennes; ils s'étaient rendus à Malte poury compléter
leurs chargemens , et pour prendre des passeports anglais .
Les Anglais ont confisqué et fait débarquer toutes ces marchandises
, et ont obligé les vaisseaux autrichiens à former
en entier leurs eargaisons de marchandises anglaises .
-On écrit de Trawnick ( en Bosnie ) , que les Croates
autrichiens et les Croates ottomans ont eu des querelles
vives et sanglantes. Les Turcs ont brûlé plusieurs villages à
leurs ennemis. Deux régimens autrichiens sont accouruset
ont livré combat. Les forteresses de la frontière ont tiré
Pune sur l'autre. Il y a eu beaucoup de monde tué , et les
Bosniaques n'ont pas cessé leurs attaques. Tous ces événemens
ont eu lieu vers Bihatoch sur l'Unna. Le visir et le
consul ont fait des démarches de part et d'autre pour
apaiser la fermentation et prévenir de nouveau l'effusion du
sang ; mais il y a fort à craindre qu'elles soient sans succès.
PRUSSE.-Berlin , 14 janvier.- S. Ex. le ministre de
l'intérieur , comte Dohna , a adressé au président et conseiller
intime d'Etat , M. de Sack , la lettre suivante :
<<M. le lieutenant-général Lestocq a fait part à S. M. du
désir qu'ont les habitans de Berlin de témoigner , par une
fête solennelle , leur joie sur le retour de leur souverain et
de la famille royale. S. M. est vivement touchée de ces dis
positions, qu'elle sait apprécier comme elles le méritent ;
mais elle n'a pas besoin de les voir exécutées pour être
persuadée qu'elle retrouvera dans les habitans de Berlin la
JANVIER 1809 . 185
confiance et l'attachement à leur roi , l'amour de la patrie
et des lois , qui les ont toujours distingués . La plus grande
simplicité dans les démonstrations extérieures s'accordera
parfaitement avec cette opinion du roi , qui ne fait cas que
des sentimens du coeur , et qui ne veut trouver son bonheur
que dans la confiance et le bonheur de ses fidèles
sujets.
>> Le désir formel de S. M. est sur-tout que l'illumination
projetée n'ait pas lieu , et que les frais en soient appliqués à
un but digne de l'humanité des habitans de Berlin , au
soulagement des pauvres et des malheureux. S. M. désire
aussi que la fête religieuse à l'occasion de son retour , ne
soit célébrée que le lendemainde son arrivée dans sa résidence
, afin qu'elle puisse unir ses voeux avec ceux de ses
chers sujets pour un avenir plus heureux , qui ne peut être
ramené que par des sentimens religieux, une entière confiance
dans le gouvernement, et une union générale accompagnée
de fermeté et de courage .
>>Je vous ferai part des dispositions ultérieures de S. M.
par rapport à cette fète , et je vous prie de prendre les
mesures nécessaires pour que dans tous les lieux de votre
présidence où S. M. doit passer , l'on se conforme aux intentions
que je viens de vous exprimer de sa part . >>>
Kænisberg , le 27 décembre 1808.
LL. MM. prussiennes sont parties de Riga le 1er janvier.
Les dispositions qu'on a faites pour leur réception enRussie
surpassent tout ce qu'on a vu jusqu'ici en pareil cas . Toutes
les forteresses qui se trouvent sur leur route, les saluent de
cent cinquante coups de canon; les commandans militaires
doivent se porter à leur rencontre à un mille de distance et
précéder leur voiture ; dans chaque endroit , l'officier du
grade le plus élevé doit présenter le rapport au roi.
-M. deHumbold, qui a rempli les fonctions d'ambassadeur,
de S. M. prussienne à Rome , est de retour ici ; il est nommé
conseiller-d'Etat et chef de la section du ministère de l'intérieur
qui concerne le culte et l'éducation publique.
RUSSIE. -Riga , 30 décembre .-Hier, à six heures du
soir , le roi et la reine de Prusse ont fait leur entrée dans
notre ville , et y ont été reçus avec toute la pompe possible.
Toutes les troupes de notre province étaient en parade sur
les glaces de la Duna , et les deux gardes bourgeoises à
cheval paradaient près des remparts de la ville. LL. MM.
prussiennes descendirent au château impérial , au bruit de
toute l'artillerie du port et des remparts Il y eut grand
186 MERCURE DE FRANCE ,
L
cercle, et ensuite un bal magnifique , donné par le com
merce. Demain , les troupes exécuteront les grandes manoeuvres
en présence du roi , et la soirée se terminera par
un autre bal. Après demain , LL. MM. se remettront en
route pour Pétersbourg , où le prince de Saxe-Weimar vient
d'arriver.
1 AUTRICHE.- Vienne , 8 janvier. -M. de Hugel, ancien
commissaire impérial près la diète de Ratisbonne , vient
d'être nommé ministre de S. M. près de S. A. le princeprimat.
Il doit résider à Francfort , et partira sous peu pour
sa destination.
:
Un nouveau réglement vient de paraître concernant les
exercices des gardes nationales ou de la landwehr.
-L'archiduc Jean a fait en dernier lieu,une tournée dans
le voisinage de Vienne . Il n'entreprendra son voyage dans
P'Autriche antérieure que lorsque la saison le permettra .
-Les sommes qui ont été payées pour l'établissement de
l'académie militaire de Waitzen par un grand nombre de
nobles Hongrois , prouvent leur richesse et leur patriotisme.
Il est cependant à remarquer que plusieurs magnats qui
passent pour être des plus riches , n'ont presque rien donné
en comparaison d'autres bien moins fortunes. L'archiduc
palatin s'est rendu, y a quelques jours, à Waitzen pour faire
la visite des bâtimens dont l'empereur a fait présent à l'académie.
Onse flatte qu'on commencera sous peu l'organisation
de cet établissement. La ville de Pest s'embellit de jour en
jour ; on y construit une très-belle salle de spectacle , et on
s'occupe de la fondation d'un musée national.
a
:
-On assure que le grand-seigneur Machmud s'est décidé,
depuis la derniére révolution , envoyer trois plénipotentiaires
à Rudstuck , où se rendront aussi des plénipotentiaires
russes , pour convenir des articles qui serviront
de base au rétablissement de la paix définitive entre les
deux Etats .
Tous les rapports venus en dernier lieu de Constantinople
confirment que la plus parfaite tranquillité y règne depuis
le 20 novembre ; et si l'on n'y voyait une quantité de maisons
réduites en cendres , on ne croirait pas qu'il y eût eu
une révolution. Des caravanes partent pour la Turquie
asiatique et en arrivent . Le bruit court toujours que Ba-'
rayctar est parvenu à se sauver et qu'il réunit sur leDanube
de nouveaux corps de seimens , avec lesquels il se portera
sur Constantinople. Mais si cela était vrai , les lettres de
Widdin ou de Nissa en auraient parlé. On assure aussi que
2
JANVIER 1809. 187
l'ex-capitan pacha et Cadri-Pacha se donnent beaucoup de
mouvement pour former une armée de seimens en Asie ,
et qu'ils ont déjà rassemblé quelques corps.
-Ala fin de novembre , il tombait une grande abondance
de neige à Constantinople.
-La fête du nouvel ordre de St.-Léopold a été célébrée
aujourd'hui dans cette capitale , et aura lieu dorénavant
toutes les années à pareil jour. S. M. a nommée dix-sept
grand'croix , vingt-sept commandeurs et cinquante chevaliers.
Parmi les grand'croix sont : le prince héréditaire ,
les archiducs Jean et Reignier, le duc de Saxe-Teschen , le
ministre d'Etat comte de Kollowrath , le grand-maréchal de
la cour , comte de Schafgotsch , le feld-maréchal d'Alvinzy ;
les princes-archevêques de Salzbourg , Prague et Vienne ;
l'archevêque grec non-uni de Carlowitz . Parmi les commandeurs
sont quatre évêques , neuf conseillers intimes
capitaines provinciaux et présidens ; sept généraux , parmi
lesquels on compte les généraux Chasteler, Vincent, Klenau ,
Zach et Grunne ; six comtes , etc. Parmi les chevaliers se
trouvent des juges , des employés , des savans , entre autres
l'astronome de la cour et trois professeurs. Le princearchevêque
de Vienne est prélat de l'ordre , et le conseillerd'Etat
de Grobmann chancelier .
,
Le voyage de l'Empereur en Gallicie , est définitivement
suspendu jusqu'au printems prochain. On croit qu'alors S.
M. se rendra aussi en Bohême. L'impératrice doit accompagner
son auguste époux dans ce voyage , et même être
couronnée à Prague reine de Bohême , avec toute la pompe
usitée en pareil cas.
Les nouvelles mesures administratives dont le gouvernement
s'occupe sans cesse , l'ont engagé à appeler ici les chefs
civils des provinces dites allemandes de la monarchie. Ces
grands fonctionnaires ont assisté à plusieurs conférences ministérielles
sur des objets de la plus haute importance , tels
que le nouveau plan de financedu comte Odonell, l'organisation
de la garde nationale , etc. On attend avec impatience
le résultat de ces grandes délibérations .
Le prince de Schwarzenberg , nommé par S. M. ambassadeur
à la cour de Russie , vient de partir pour Pétersbourg
avec une suite nombreuse. Il traversera la Hongrie et
la Galicie.
ALLEMAGNE . - Francfort , 21 janvier. S. A. Em . le
prince-primat , notre gracieux souverain , est arrivé ici hier
dans l'après-midi , de retour de Ratisbonne .
188 MERCURE DE FRANCE ,
Quelques personnes très-instruites des ressources de la
monarchie prussienne , persent que malgré ses revers , il lui
serait facile de payer à la France ses contributions arriérées ,
puisque , indépendanıment des revenus des domaines royaux ,
que le roi peuty consacrer , l'Etat possède encore de grandes
richesses en nature , dont l'exportation , si on la përmettait ,
couvrirait la moitié de la dette. Si la Silésie , par exemple ,
obtenait la permission d'exporter sa houille , dont la Saxe et
leDanemarck ont si grand besoin , cet article seul fournirait
aisément plusieurs millions à l'Etat .
Si l'on en croit des lettres de Hambourg , il serait plus
question que jamais d'une attaque directe des Russes contre
la Suède. On ajoute même que cette attaque serait combinée
avec le Danemarck.
(INTÉRIEUR. )
Paris , 27 Janvier.
* S. M. l'Empereur et Roi , est arrivé à Paris , le lundi 23
de ce mois. Elle était partię de Valladolid le 17.
28me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Valladolid,le 13 janvier 1809.
La partie du trésor de l'ennemi qui est tombée entre les mains de
nos troupes était de 1,800,000 fr. Les habitans assurent que les Anglais
ont emporté 8 à 10 millions .
Le général anglais jugeant qu'il était impossible que l'infanterie et
P'artillerie française l'eussent suivi , et eussent gagné sur lui un certain
nombre de marches , sur-tout dans des montagnes aussi difficiles que
celles de la Galice , comprit qu'il ne devait avoir à sa poursuite que des
voltigcurs et de la cavalerie. Il prit donc la position de Castro , sadroite
appuyée à la rivière de Tamboja , qui passée à Lugo , et qui n'est pas
guéable.
Leduc de Dalmatie arriva le 6 en présence de l'ennemi. Il employa
les journées du 7 et du 8 à le reconnaître , et à réunir son infanterie et
son artillerie qui étaient encore en arrière. Il forma son plan d'attaque. La
gauche seule de l'ennemi était attaquable ; il manoeuvra sur cette gauche .
Ses dispositions exigèrent quelques mouvemens dans la journée du 8 , le
duc de Dalmatie étant dans l'intention d'attaquer le lendemain 9. Mais
l'ennemi s'en étant douté , fit sa retraite pendant la nuit , et le matin ,
notre avant-garde entra à Lugo. L'ennemi a abandonné 300 malades-anglais
dans les hôpitaux de la ville , un parc de 18 pièces de canon et300
chariots de munitions. Nous lui avons fait 700 prisonniers. La ville et
les environs de Lugo sont encombrés de cadavres de chevaux anglais.
Ainsi voilà plus de 2500 chevaux que les Anglais ont tués dans leur retraite.
Il fait un tems affreux ; la neige et la pluie tombent continnellement.
Les Anglais gagnent à toute force la Corogne où ils ont 400 bâtimens
detransport pour leur embarquement. Ils ont déjà perdu leurs bagages,
JANVIER 1809. 189
leurs munitions , une partie même du matériel de leur artillerie , etplus
de3000 hommes faits prisonniers .
Le 10, notre avant-garde était à Betancos , à peu de distance de la
Corogne.
Le duc d'Elchingen est avec son corps d'armée sur Lugo.
En comptant les malades , les hommes égarés , ceux qui ont été tués
par les paysans, et ceux qui ont été faits prisonniers par nos troupes, on
peut calculer que les Anglais ont perdu le tiers de leur armée. Ils sont
réduits à 18,000 hommes , et ne sont pas encore embarqués. Depuis Sahagun
, ils ont fait une retraite de 150 lieues par un mauvais tems, dans
des chemins affreux , au milieu des montagnes , et toujours l'épée dans
les reins .
On a de la peine à concevoir la folie de leur plan de campagne. Il faut
l'attribuer non au général qui commande , et qui est un homme habile
et sage , mais à cet esprit de haine et de rage qui anime le ministère anglais.
Jeter ainsi en avant 30,000hommes pour les exposer à être détruits,
ou à n'avoirde ressource que dans la fuite , c'est une conception qui ne
peut être inspirée que par l'esprit de passion , ou par la plus extravagante
présomption. Le gouvernement anglais, comme le Menteur du théâtre ,
estparvenu à se persuader lui-même; il s'est pris dans son propre piége .
Laville de Lugo a été pillée et saccagée par l'ennemi. On ne peut
imputer ces désastres au général anglais ; c'est une suite ordinaire et
inévitable des marches forcées et des retraites précipitées . Les habitans
du royaumede Léon et de la Galice ont les Anglais en horreur. Sous ce
rapport, les événemens qui viennent de se passer équivalent à une
grande victoire .
Laville de Zamora , dont les habitans avaient été exaltés par la présencedes
Anglais , a fermé ses portes au général de cavalerie Maupetit.
Legénéral Darricau s'y est porté avec quatre bataillons. Il a escaladé la
ville , l'a prise , et a fait passer les plus coupables par les armes .
De toutes les provinces de l'Espagne, laGalice est celle qui manifeste
le meilleur esprit ; elle reçoit les Français comme des libérateurs qui
l'ont délivrée à la fois des étrangers et de l'anarchie. L'évêque de Lugo
et le clergé dè toute la province manifestent les plus sages dispositions .
La ville de Valladolid a prêté serment au roi Joseph, et a fait une
adresse à S. M. I. et R.
Six hommes , chefs d'émeute et des massacres contre les Français ,
ont été condamnés à mort. Cinq ont été exécutés . Le clergé est venu de
mander la grâce du sixième , qui est père de quatre enfans. S. M. a
commué sa peine : elle a dit qu'elle voulait en cela témoigner sa satisfaction
pour labonne conduite que le clergé séculier de Valladolid a tenue
euplusieurs occasions importantes.
29 BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Valladolid , le 16 janvier 180g..
Le 10 janvier, le quartier-général du duc de Bellune était à Aranjuez.
Instruit que les débris de l'armée battue à Tudela s'étaient réunis du
côtédeCuença et avaieut été joints par les nouvelles levées de Grenade ,
de Valence et de Murcie , le roi d'Espagne conçu la possibilité d'attirer'
l'ennemi. A cet effet , il fit replier tous les postes qui s'avançaient jusqu'aux
montagnes de Cuença, au-delà de Tarrançon et de Huète.L'armée
espagnole suivit ce mouvement. Le 12, elle prit position à Uclès . Le
duc de Bellune se porta alors à Tarrançon et à Fuente de Padronaro.
Le 15, la division Villatte raarcha droit à l'ennemi , tandis que le duc
BIBL. UNTV,
GENT
190 MERCURE DE FRANCE ,
1
de Bellune avec la division Ruffin tournait par Alcazar. Aussitôt que le
général Villatte découvrit les Espagnols , il marcha au pas de charge ,
et mit en déroute les 12 ou 13,000 hommes qu'avait l'ennemi , et qui
cherchèrent à se retirer par Carascosa sur Alcazar; mais déjà le duc de
Bellune occupait la route d'Alcazar . Le ge régiment d'infanterie légère ,
le 24º de ligne et le g6ºprésentèrent à l'ememi un mur de bayonnettes .
Les Espagnols mirent bas les armes . 300 officiers , 2 généraux , 7 colonels
, 20 lieutenans - colonels et 12,000 hommes ont été faits prisonniers .
On a pris 30 drapeaux et toute l'artillerie. Le nommé Venegas , qui
commandait ces troupes , a été tué .
+
Cette armée avec ses drapeaux et son artillerie , escortée par trois bataillons
, fera demain 17 son entrée à Madrid .
general
Ce succès fait honneur au duc de Bellune et à la conduite des
troupes . Le général Villatte a manoeuvré avec habileté . Le général Ruf
fin s'est distingué . Il en a été de même du général Latour-Maubourg :
ses dragons se sont comportés avec intrépidité . Le jeune Sopransi , chef
d'escadron au premier de dragons , s'est précipité au milieu des ennemis
, en déployant une singulière bravoure. Il a apporté six drapeaux
au duc de Bellune .
,
Le général d'artillerie Sénarmont s'est conduit comme il l'a fait dans
toutes les circonstances . Lorsque l'armée ennemie se vit coupée , elle
changea de direction . Le général Sénarmont était alors engagé dans une
gorge avec son artillerie et c'est sur cette gorge que l'ennemi se dirigea
pour y chercher un passage . L'artillerie avait peu d'escorte ; mais
les canonniers de la grande armée n'en ont pas besoin . Le général Sénarmont
plaça ses pièces en bataillon carré , et fira à mitraille. La colonne
ennemie changea encore de direction , et se porta sur le point où
elle est venue mettre bas les armes . Le duc de Bellune se loue de
M. Chateau , son premier aide-de-camp , et de M. l'adjudant-commandant
Aimé. Il donne des éloges au général Sémélé et aux colonels Jamin
, Meunier , Mouton - Duverney , Lacoste , Pescheuxet Combelle,
tous officiers dont la bravoure et l'habileté ont été éprouvées dans cent
combats .
En Galice , les Anglais continuent à être poursuivis l'épée dans les
reins . Après avoir été chassés de Lugo , les trois quarts ont prit la direction
de la Corogne , et un quart celle de Vigo où les Anglais ont des
transports . Le duc de Dalmatie s'est porté sur la Corogne et le duc d'Elchingen
sur Vigo .
Des députations du conseil d'Etat d'Espagne , du conseil des Indes ,
du conseil des finances , du conseil de la guerre , du conseil de marine ,
du conseil des ordres , de la junte de commerce , et des monnaies , du
tribunal des alcades de Casa y Corte , de la municipalité de Madrid,
du clergé séculier et régulier , du corps de la noblesse , des corporations
majeures et minenres et des habitans des paroisses et des quartiers , parties
de Madrid le 11 , ont été présentées le 16 à S. M. I. et R. à Valladolid.
- Hier à midi , S. M. l'Empereur et Roi , entouré des
princes , des ministres , des grands-officiers et des officiers
de sa maison , a reçu , au palais des Tuileries , les hommages
et les félicitations du Sénat , du Conseil d'Etat , de la
Cour de cassation, de la Cour des comptes , de la Cour
d'appel , de la Cour de justice criminelle , du Corps municipal
de Paris , du Clergé et du Consistoire.
JANVIER 1809. 191

Les grands corps de l'Etat ont été conduits dans la salle
du trône par un maître et un aide des cérémonies , Introduits
par S. Exc . le grand -maître , et présentés , savoir : le
Sénat , par S. A. S. le prince vice-grand-électeur ; le Conseil-
d'Etat et la Cour de Cassation , par S. A. S. le prince
archi-chancelier de l'Empire ; et la Cour des comptes , par
S. A. Sale prince archi- trésorier .
Les autres corps ont été reçus par S. M. dans le salon de
la paix , et présentés par S. A. S. le prince archi-chancelier
del'Empire.
:
A
Discours du président du Sénat.
Sire , la pensée de vos peuples vous a accompagné par-tout. Elle vous
a suivi au milieu de toutes vos fatigues , de tous vos dangers . Elle vous
cherchait encore dans les lieux témoins des nouveaux triomphes de vos
armes, au moment même où votre retour a été annoncé à cette grande
capitale. C'est ainsi qu'il appartient à V. M. I. et R. de porter des joies
soudaines au sein de vos peuples , comme des terreurs subites au milieu
de vos ennemis .
Apeine aviez- vous franchi les bords de la Bidassoa , que votre entrée
dans les Espagnes fut proclamée par la Victoire , et c'est encore au
bruit des victoires que vous venez de quitter les Espagnes .
Vous les avez quittées , Sire , après leur avoir assuré les plus grands
bienfaits et leur avoir recrée une patrie , et c'est une circonstance toute
particulière de vos triomphes, qu'ils font triompher la raison. Vos peuples
et le Sénat ne peuvent voir sans en être touchés , quel est le premier
usage que vous faites de la victoire . Vous avez aboli la servitude sur les
bords de la Vistule ; vous venez d'abolir l'Inquisition sur les bords du
Tage. Que d'actions de grâce doivent être rendues au nom même de
P'humanité à de pareilles conquêtes .
Discours de M. le premier président de la Cour de cassation.
Sire , c'est avec un sentiment plus vif de respect et de bonheur ,
qu'admis au pied du trône de V. M. , nous venons aujourd'hui vous féliciter
, non sur le succès dès long-tems prévu et toujours assuré de vos
armes , mais sur des succès plus chers à votre coeur et à l'humanité
mais sur de plus beaux triomphes , et sur votre heureux retour
?
Nous , Sire , pour qui vous avez fait de l'admiration un sentiment
d'habitude , pourrions-nous en effet être étonnés que les armées espagnoles
se soient dissipées devant ces légions toujours conduites par vous
à la victoire , et que le gouvernement incohérentet factice auquel cette
malheureuse nation s'était abandonnée, se soit écroulé à votre voix !
Mais, paarr llaa mmaaggnnaanimité et la clémence , avoir ramené l'Espagne à
ses véritables intérêts ; l'avoir sauvée de ses propres fureurs , et des insinuations
encore plus dangereuses d'un ennemi caché sous le saint nom
d'allié ; qui n'a su que l'agiter st non la défendre , la déchirer et non la
secourir, et qui même , après tant de jactances , n'a su que fuir devant
vous ; avoir comprimé non-seulement l'insurrection du moment à laquelle
ce pays était en proie , mais encore l'insurrection des préjugés
invétérés et barbares qui y obstruaient tous les progrès de la philosophie ,
de la civilisation et de l'industrie ; voilà , Sire , le trophée qu'il est beau
d'avoir ajouté au faisseau des nombreux trophées de votre gloire, et
192 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1809. 1
voilà ce qui justifie ce que j'osai présager à V. M.: oui , l'Espagne dont
vous avez voulu être , dont vous êtes le régénérateur , l'Espagne désa
busée bénira votre sollicitude et vous devra sou bonheur.
-Un décret impérial , daté d'Astorga , le 1er janvier ,
contient les dispositions suivantes :
«Les quatre-vingt mille conscrits de 1810 seront levés
sans délai . Ils se mettront en marche au 1er février. La répartition
entre les différens corps , sera conforme à l'état arrêté
par notre ministre de la guerre. Cinq hommes de choix
pris dans chaque département , et sachant lire et écrire ,
seront désignés pour les vélites de notre garde. La quarantième
partie prise dans chaque département sera choisie
pour les carabiniers et les cuirassiers , et une autre quarantième
partie pour l'artillerie et les sapeurs.
دجم
Le reste sera distribué entre les corps d'infanterie et de
cavalerie , de manière à porter les compagnies d'infanterie
à 140 hommes : et quant aux régimens qui n'ont point un
cinquième bataillon , il leur sera fourni en sus 560hommes
comme si ce bataillon existait , de manière que , lorsque la
conscription aura rejoint , l'effectifde chacun de nos régi
mens d'infanterie soit de 3,920 hommes , état-major non
compris , soit que ces régimens soient à4 ou à 5bataillons;
et à porter tous nos régimens de dragons , de hussards et de
chasseuurrss , à un effectifde 1,100 hommes; nos régimens
d'artillerie à pied , à un complet et à un effectif de 140
hommes par compagnie; nos bataillons de sapeurs à un
effectifde 140 hommes par compagnie; les bataillons du
train à un effectifde 700 hommes, et les bataillons des équie
pages militaires à un effectif de.....
>> Cinq mille conscrits seront dirigés sur notre garde ,
comme l'ont été les cinq mille de la conscription des années
réunies. >>>
ANNONCES .
Répertoire de littérature ancienne , ou Choix d'auteurs classiques
grees et latins , d'ouvrages de critique , d'archéologie , d'antiquités , da
mythologie, d'histoire et de géographie anciennes , imprimés en France
et enAllemagne. Nomenclature des livres latins , français et allemands
sur diverses parties de la littérature. Notice sur la Stéréotypie ; par
Fréd. Schæll .-Deux vol. in-8°. -Prix, 10 fr. , et 12 ft . 50 cent,
francs de port .- Chez Fr. Schell , libraire , rue des Fossés-Saint-Germain-
l'Auxerrois,nº 29.
(N° CCCXCIV. )
(SAMEDI 4 FÉVRIER 1800
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
PT
DE
LA
SASEINE
cen
mimi
SCÈNE POUR LA FÊTE DE M. TALMA ,
ENTRE M. FIRMIN DIDOT ET SON FILS .
D.
De mon ami Talma ce jour est la naissance !
Dès plumes , du papier ! grâce à la circonstance,
Je suis en verve ! apporte , apporte promptement !
Il faut que pour Talma tournant un compliment ,
Je déclame à ses yeux... !
F.
Quelle mouche te pique?
Eh quoi? devant Talma , ce grand acteur tragique ,
Tu veux ! .......
D.
Devant qui donc ? va , Talma , par ma foi ,
En s'entendant louer tremblera plus que moi.
F.
Qui ? lai , trembler ! Talma !
D.
Crois ce que je t'atteste
Plus on a de mérite et plus on est modeste.
F.
:
Je n'oseraisjamais dire un vers devant lui.
N
MERCURE DE FRANCE ,
D.
Fais-en , je les dirai. Si tu veux aujourd'hui
Saisir l'occasion de courtiser les muses ,
Elle est belle .
Mais songe ! ........
F.
De moi je vois que tu t'amuses ;
D.
Que je songe ! ah , j'en vois la raison ! ....
Un jour , avant de voir Talma dans sa maison ,
( C'était dans le jardin dessiné par le Nôtre )
« Croirai-je que Talma soit homme ainsi qu'un autre ,
Disais-tu ; chez Talma soudain je t'ai conduit ,
Mais tu tremblais un peu quand tu fus introduit .
Tandis que ton oeil contempla
Lefront , le regardformidable
De Manlius , et de Cinna ;
Ton père embrassait dans Talma
Des bons enfans le plus aimable.
1
F.
Vous vous étiez connus !
D.
Presque dès notre enfance.
Au Collége , ici près , nous fimes connaissance.
Quand avec un Dieu même on se vit écolier,
On peut avec ce Dieu devenir familier ,
N'est-il pas vrai ? tous deux , sortant de réthorique,
Nous faisions ce qu'alors on nommait la logique :
Et là , riant de voir l'essaim des noirs enfans
Qu'à Mazarin Sulpice envoyait tous les ans ,
Et des Baralipton laissant-là le grimoire ,
Tous deux nous venions tard. Si j'ai bonne mémoire ,
Talma lisait Racine , y mettait un accent
Qui pouvait faire effet sur un coeur innocent.
Moi , plus simple , j'allais , un quart d'heure , en cachette,
Apprendre au jeu de paume à tenir ma raquette :
Puis eraintif, baletant , et le regard baissé ,
J'entrais . Monsieur Talma , sans être plus pressé ,
Scandale de la classe où siégeaient tant d'apôtres ,
Arrivait , dandinant , une heure après les autres :
Il fut chassé. Talma , sans ce triste revers ,
Aurait de sa logique étonné l'Univers :
Mais Talma , sans pâlir, reçut l'arrêt suprême ;
**Et venu dandinant, il s'en alla de même ;
)
FEVRIER 1809 ... 195
\
Et moi , voyant partir mon ami fugitif ,
Je fus plus assidu , mais non plus attentif.
F..
Oui , mais pendant qu'ici tu nous remets en classe,
Tu ne fais pas tes vers ; adieu : le tems se passe :
Je m'en vas; crains sur-tout que le triste orateur
Ne reste enfin muet aux yeux du spectateur.
Songe au cercle d'amis ........
D.
Parbleu , je suis du nombre.
Si je t'en crois , bientôt j'aurai peur de mon ombre .
D'ailleurs , devant qui donc serais-je épouvanté ?
Craindrais-je ce savant ( 1 ) , ami de l'équité ,
Géomètre profond , qui dans son art , peut- être ,
Connaissant deux rivaux , n'y connaît pas de maître.
Lancival? Coupigny ? Despréaux le chanteur?
Du Tyran domestique est-ce l'ainable auteur (2) ?
Ou l'ami de Colin (3) , qui , dans plus d'une pièce ,
Porta des Etourdis la grace et la finesse ,
Etdont le style est pur autant que la raison ?
Chénier , Ducis , Baour, Legouvé, Grandmaison?
L'un qui dans ses amours surprit la muse épique ,
Et les autres , l'honneur de la scène tragique .
L'auteur d'Agamemnon (4) ? celui de Marius (5) ?
Les amisde Talma sont-ils savans en us ?
S'il en est d'érudits , ils n'ont rien de barbare;
C'est Clavier l'Elléniste , et Langlès le Tartare ,
Qui, fidèle à l'honneur non moins qu'à l'amitié ,
Jamais de ses amis ne doit-être oublié.
1
1
7
Craindrais-je la Beauté qui , peut-être sans blâme ,
Eût pu laisser l'orgueil se glisser dans son ame ;
Qui d'un homme en ses vers montrant la fermeté ,
Etdes femmes la grâce et la facilité (6) ,
Ne prit de la grandeur que ce qu'elle a d'aimable ,
Des soins plus obligeans , un accueil plus affable ; i
Elle réunit tout ; mais son coeur eût gémi
Que son rang lui coutât la perte d'un ami.
Nous verrons des talens dont la France s'honore .
Le moderne Amphion (7) de qui l'archet sonore
(1) M. Legendre. (2) M. Duval. (3) M. Andrieux. (4) M. Lemercier.
(5) M. Arnault. (6) Mue Constance de S**. (7) M. Rode .
N2
196 MERCURE DE FRANCE ,
,
;
Ne devrait moduler ses sons mélodieux
Que pour ses amis seuls , ou les concerts des Dieux .
Des enfans d'Apollon , des enfans d'Esculape ;
Vingt autres que j'ignore , ou dont le nom m'échappe,
Tous artistes fameux , l'honneur du nom Français.
Ceux qui dans l'art d'Apelle ont eu d'heureux succès.
L'un (8) qui , peignant un trait de la bonté divine
Fit lui-même un miracle auprès de la Piscine :
Celui qui d'un grand nom a soutenu le poids (9) ,
Alors qu'au char d'Emile il enchaîna les rois :
Cette autre-Dibutade (10) animant la Bacchante :
Et celle encor qui voit (11) sur la toile vivante
Ces enfans si naïfs sortir de son pinceau ,
Tandis que son époux (12) , sous son docte ciseau,
Aumarbre qui respire imprimant la souplesse ,
Donne aux amours la grâce, aux héros la noblesse .
Le peictre (13) qui d'un style élégant , noble , aisé ,
A su , voulant défendre Hyppolite accusé ,
Le couvrir de pudeur ainsi que d'innocence.
Et toi , déjà fameux des ton adolescence (14) ,
Qui peignant Bélisaire , as su , par tes essais ,
Nous rappeler ton maitre 15) et ses premiers succès :
En vain tu négligeas la Muse de l'histoire ,
Elle avance vers toi pour te couvrir de gloire !
Peut-être y verrons nous Damas et Duchénois,
Du cothurne chaussés , ceints du bandeau des rois ;
Et non moins qu'eux chéri du parterre idolatre ,
Michot, qui dans le monde aussi bien qu'au theatre ,
Naïf en sa franchise , et vrai dans sa gaîté ,
Sait unir le bon ton à la simplicité.
Tout le monde , crois -moi , sera plein d'indulgence.
Mais , commençons nos vers : il est tems que j'y pense ! ....
Il me vient une idée; oui , je veux la saisir.
Parler de ses amis, c'est doubler son plaisir ;
Voilàmon texte. Au fait ,que pouriais-je lui dire ?
On aime autant Talma que le public l'admire...
Que puis-je à cet éloge ajouter de nouvean?
(8) M. Vincent. (g) M. Vernet. (10) Mme Lebrun . ( 11 ) Mme Chaudet.
(12) M. Chaudet. (13) M. Guérin. (14 M. Gérard. (15) M. David ,
dont le tableau de Bélisaire demandant l'aumône , commença la grande
réputation . Si on n'a point parléde MM. David,Girodet,Gros,Regneault,
Isabey , c'est qu'ils n'étaient point à cette réunion .
FEVRIER 180g. 197
1
Le louer! c'est au fleuve aller porter de l'eau.
Mais c'est sa fête ! eh bien , sa tendre et bonne amie ,
Qu'il chargea des doux soins du bonheur de sa vie ,
Ne peut rendre pour lui ce jour plus fortuné :
Partout de ses amis il est environné.
FIRMIN DIDOT.
FERGUS ET LOTHAIRE.
ROMANCE .
L'OMBRE descend, et l'étoile du soir
Brille déjà sur ces vertes collines :
O voyageur ! évite les ruines
De cet antique et lugubre manoir.
Si ton oeil cherche une retraite sûre ,
Où le repos habite en tous les tems ,
Fuis ces remparts ; et de leurs habitans
Pleure avec moi la tragique aventure.
C'est-là , qu'auprès d'Elma leur jeune soeur ,
Vivaient ensemble et Fergus et Lothaire.
Pour ses attraits , dans l'ombre du mystère ,
Tous deux brûlaient d'une coupable ardeur.
Dès qu'un rival osait lui rendre hommage,
Ils l'accueillaient avec un froid mépris ;
Et des combats dont elle était le prix ,
Toujours le sort leur donna l'avantage .
Dans ces combats , maint chevalier fameux ,
Perdit l'espoir d'un si doux hyménée .
Découragé, loin de l'infortunée ,
Chacun porta son amour et ses voeux.
Tous deux alors , convinrent en silence ,
De mettre fin à leurs tourmens jaloux ;
Poussés tous deux par l'enfer en courroux ,
L'un contre l'autre , ils levèrent la lanee,
Malgré ses pleurs et son effroi, mortel ,
Sur une tour , Elma fut enchaînée .
Un jour entier , Elma fut condamnée,
Acontempler cet horrible duel .
Quand la nuit vint , une torche fatale
Dans le château leur prêta sa lueur ,
Et tout sanglans , ils traînèrent leur soeur ,
Sous les lambris d'une profonde salle .
3

198 MERCURE DE FRANCE ,
Là , devant elle , et le glaive à la main ,
Les forcenés osent combattre encore ;
Envain sa voix tour à tour les implore ,
Percés de coups , ils succombent enfin .
Alors Elma , pâle et d'horreur saisie ,
Sur tous les deux jette un dernier regard ,
Et dans le coeur se plongeant un poignard,
A leurs côtés elle tombe sans vie .
Depuis ce tems , des fantômes hideux ,
Errent la nuit dans ces murs solitaires :
A la même heure , on entend les deux frères ,
Recommencer leur combat ténébreux.
Jusqu'au matin , la menace , la plainte ,
Se mêle encore au bruit des boucliers ;
Et sur la place où sont morts ces guerriers ,
Entraits de sang , leur image est empreinte.
S. E. GERAUD,
ENIGME.
QUEL singulier destin !
J'étais hier demain.
LOGOGRIPHE..
Le même jour commence et finit mon destin.
De français que je suis je deviendrai latin ,
Si transposant mes pieds tu mets au quatrième
Mon second , puis encore mon dernier au troisième.
C'est assez . Plus long-tems tu t'occupes de moi ,
Et plus , à chaque instant , je m'éloigne de toi.
S........
CHARADE.
Mon premier plaît à l'homme vain ;
Mon second , vous l'avez en main :
Mon tout ne fait aucune différence
Et ne connaît pas de distance
De son aurore à son déclin .
:
$........
FEVRIER 1809. 199
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme latine du dernier Numéro est Candella ; celui
de la traduction : Chandelle .- La traduction en a été imprimée sur
une copie tellement défectueuse ,que nous croyons devoir la rétablir
ici telle qu'elle nous été envoyée.
COMPAGNE de la nuit , et rivale du jour ,
Le déclin du soleil annonce mon retour ;
Je suis blanche de corps , ma taille est rondelette ,
Le flanc d'un animal fut long-tems ma retraite .
Certain fer , employé par un doigt délicat ,
Ranime ma langueur et soutient mon éclat.
Mais , ô destin affreux ! l'élément qui m'anime ,
Boit lentement mon suc et me prend pour victime.
Ce n'est pas tout , lecteur , un souffle me fait tort ,
L'haleine du zéphir peut me causer la mort ;
Quoique pour exister je la donne à mon père ,
L'utilité m'absout d'un meurtre involontaire .
Le besoin des mortels m'occupe constamment ;
Je ne vis que pour eux , et meurt en les servant .
(C'est aussi par erreur que l'on a mis S ......... au bas de la tra
duction.)
Celui du Logogriphe est France , dans lequel on trouve rance et
Franc ( habitant de la France ) .
Celui de la Charade est Bas-son.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
TRADUCTION LIBRE D'UNE EPISODE DU SCANDA POUZANA ,
POÈME INDOU , en 81800 stances.
La fille de Therma Rajah (le bon roi ) était enméditation
sur le sommet de Riehi-Sombo , le mont des comtemplateurs.
Indra qui regarde à la fois toutes les choses et
chaque chose , observait la pieuse Monghir , au pied de
l'arbre saint planté par Ardjovn sur le sommet du mont ,
pour servir d'appui aux saints personnages exténués par le
jeûne , et pour ombrager le lac de Talmara qui n'est formé
que des pleurs des pénitens. Monghir était depuis trois
200 MERCURE DE FRANCE ,
jours assise au bord du lac , le dos appuyé contre l'arbre',
jeûnant, priant, grossissant le lac de ses larmes', et tenant ses
mains pures élevées vers le ciel qui voit tout ; et tous les
yeux du ciel qui s'arrêtaient sur Monghir , paroissaient
briller d'une douce compassion.
Monghir était belle aux regards qui lisent dans les ames ;
le grand Indra lui-même la distinguait entre les créatures humaines
; Chacta , la déesse de la vertu , habitait l'ame de la
pénitente ; la noble Sarisouati , la conservatrice de toutes les
belles pensées , lui avait infusé la science ; Satya , la vénérable
déesse de la vérité , avait fait luire en elle cette lumière
ineffable dont les moindres reflets conservent encore trop
d'éclat pour des yeux mortels ; et l'esprit de Monghir ,
porté sur les aîles des bons génies entre la région des nuages
et celle des astres , pouvait tour à tour admirer la sagesse
du créateur et les merveilles de la création. Les Péris , les
Néris , les Vritraspati prenaient plaisir a converser avec
la sage Monghir, et à lui révéler des choses que les mortels
ignorent. Les hommes , les femmes , les sages même , et
jusqu'aux prêtres et aux prêtresses de Brahma , roi des
êtres , pouvaient envier les dons célestes de Monghir , et
cependant Monghir n'était pas heureuse.
Monghir méprisait les richesses et les grandeurs qui plaisent
aux ames ordinaires , deux filles dignes d'elle , Pravir
et Meva , étaient les seuls biens terrestres qu'elle daignât
priser; elles les aimait également , mais elle n'était pas
sûre d'être également aimée , et son ame sainte , comme
les eaux du gange , était en proie à une douleur qu'elle ne
pouvait déposer que dans le sein de ses amis invisibles.
Brama touché de sa peine a inspiré à la belle Pravir , la
fille trop froide d'une mère trop tendre , la pensée d'aller
trouver Monghir : Oh ! ma mère , dit-elle d'un son de voix
enchanteur ( mais qui paraissait plutôt venir d'un instrument
mélodieux que d'un coeur ému) , ma mère , il y a bien
long-tems que tu n'as réjoui les yeux de ta fille . Hélas !
répond Monghir , plus long-tems peut-être pour moi que
pour toi . Mais , ma mère , quel plaisir , ton ame , trouve-telle
dans la solitude ?-Ma fille , en quittant les humains
on trouve les Dieux. Heureuses les ferouers (les ames dévotes
) qu'ils daignent accueillir ! Mais à quoi te sert
ce long jeûne qui te consume ?- Le jeûne peut affaiblir
le corps , mais il nourrit l'ame.-Voilà toujours les mayas
(les illusions) de notre mère ; et ces bras que tu tiens
étendus doivent succomber à la fatigur,-Je les tends vers
-
FEVRIER 1809. 201
:
les génies du ciel , et les génies de l'air les soutiennent. -
Encore les mayas de notre mère.-Non , ma fille , je m'adresse
à celui qui entend les plaintes muettes et qui lit
d'en haut les voeux que l'homme n'a pas encore achevé
d'écrire dans les replis de son coeur.-Et qu'est-ce que
tu lui demandes , ma mère ? dit la belle Pravir d'un air
dédaigneux.- Je leur demande une fille , dit tristement
la bonne Monghir.-Eh! ne nous as-tu pas toutes deux ,
Meva qui suffirait seule à ton amour , et moi que voici ? -
Hélas ! il m'en manque une , et c'est toi.-Y penses-tu ,
mamère?-Oui ttooii,; tu me fuis , ma fille.-Ehquoi , ma
mère , tu dis que je te fuis quand je viens à toi . Non , ma
mère , ta fille sait son devoir.-Venir par devoir n'est pas
venir à moi , fille trop aimée , le devoir n'est pas le désir ,
il t'amène comme autrefois ta gouvernante aportait mon
enfant dans mes bras . - Tu m'accuses , ma mère , et tu
veux me voir coupable. - Te voir coupable ! moi qui
laverait , si le grand Indra le permettait , la moindre de
tes fautes avec mon sang , pour te montrer aussi belle aux
Dieux que tu le parais aux mortels. Mais pourquoi cet air
pensif , sombre , inquiet ? qu'as-tu , ma fille ? -Rien , ma
mère , tous les jours ne sont pas sereins .-La douce confiance
les éclaircirait . -Encore une fois , je n'ai rien .-
Lorsqu'on sent quelque ennui secret , on dit toujours
qu'on n'a rien. Il me semble encore plus naturel de le dire
quand on n'a rien. Je crois cependant voir ..... - Les
Dieux même avec qui tu te vantes d'avoir un commerce si
étroit , ne sauraient voir ce qui n'est pas.-Non , mais ils
voyent ce qu'on leur cache , et moi, malheureuse , tout
monpouvoir se borne à connaître que tu te caches de moi.
Clarte funeste ! l'aveuglement vaudrait mieux .- Que je te
plains de tes soupçons , ma mère , et par où les ai-je mérités ?
j'en appelle à ta justice. -La justice ! ma fille , elle est
pour les indifférens , mais entre une mère et une fille...
Ilme semble, pourtant, dit Pravir, qu'elle vaudrait encore
mieux que l'injustice.-Ma fille , ma fille , tu accuses ta
mère , tu prends plaisir à confondre son esprit déjà troublé
par le chagrin. - Non , ma mère , tant de pouvoir ne
m'appartient point.-Je retrouverai donc toujours dans ma
fille cette humeur aussi difficile à plier que l'arc du géant
de la guerre.- Eh bien , ma mère , si l'entreprise est
au-dessus de tes forces, pourquoi la tenter ?-Je l'aurais pu
quand ma Pravir , l'enfant de mon amour , ne s'élevait
pas encore au-dessus des fleurs destinées à parer nos tem-
-
;
202 MERCURE DE FRANCE ,
ples. Mais une folle tendresse m'arrêtait , faible mère !"
je craignais de troubler le fleuve de ton bonheur à sa
source ; j'espérais que tu te formerais à la perfection à
mesure que tu avancerais dans le champ de la vie,comme
le palmier se redresse en croissant ; j'espérais que le maître
des douces affections , le tendre Kama t'apprendrait à payer
d'amour l'amour de ta mère ... mais au lieu de cela ton esprit
s'est ouvert aux Thias , aux Azours , aux ennemis de nos
bons génies , aux maîtres de l'orgueil ; ils t'ont fait rongir
de ta bonne mère; ils t'ont persuadée que sa tendresse
n'était qu'un artifice pour te subjuguer , pour faire de toi
mon esclave. Hélas ! c'est moi qui suis la tienne ; et je n'en
rougis pas , mais tu me repousses . - Moi , repousser ma
mère !- Tu lui caches ton secret. - Mon secret , c'estque
je n'en ai point. - Eh ! pourquoi donc ce mystère , quidans
ce moment même veille comme un espion invisible sur tes
paroles , sur tes gestes , jusque sur les moindres mouvemens
de ton beau visage , et qui cherche à me fermer
l'accès de ton ame.-Tu vois ce que tu veux voir, ma mère.-
Ah ! s'il était vrai, ma fille, que je serais heureuse ? mais comment
pourrais-je me dissimuler ce sointrop visible d'échapper
à mes regards , ce voile ténébreux dont l'esprit de ma fille
s'enveloppe devant le mien ; ce besoin de te dérober aux
caresses , aux empressemens de celle qui t'a donné la vie et
qui te donnerait encore la sienne ? Crois-tu que j'aie été la
seule à remarquer ton indifférence , ton éloignement pour
tous ceux dont la bienfaisante Shiva t'avait environnée
dans les projets de son amour pour les rendre heureux par
toi , pour te rendre heureuse par eux ? Tu ferais notre
gloire et nos délices , et tu fixerais tous nos regards comme
ce diamant doué de pensée , qui ferme la ceinture de la
reine des Péris , et qui entretient un commerce éternel de
lumière avec toutes les étoiles du ciel. Au lieu de cela , tu
dédaignes notre amour , le bocage que tu embellis de tes
charmes est devenu comme une île où nous n'abordons
qu'avec peine ; tous ceux que tu aimes à rassembler autour
de toi nous deviennent étrangers , et pour te plaire il faut
nous fuir. Descends en toi , ma fille , et juge toi. Que
dirais-tu de la fleur qui essayerait de se séparer de la tige
qui la porte et des feuilles qui l'accompagnent ? et séparée
une fois , que deviendrait-elle ?-Ma mère , je ne te comprends
pas. - Essaie de te comprendre toi-même. -Mais,
ma mère , cette fleur dont tu te plais à faire l'image de ta
fille,doit perdre sa beauté en s'éloignant de sa tige , et si
FEVRIER 1809 . 203
j'en crois tes louanges , je conserve la mienne. Une Dive
doit-elle se contredire ainsi dans ses discours ?
-Ma fille , il existe d'autres yeux que ceux des mortels.
Ceux-là voient la vérité tandis que les autres s'en tiennent à
l'apparence. Ces traits ravissans , cette grâce , cette lumière
de beauté qui te distingue entre toutes tes compagnes , tout
cela n'était que des symboles. Tes beaux traits étaient destinésà
représenter, etbien imparfaitement encore, ta belle ame
dans sapaix, dans sa douceur, dans sa bienveillance native ,
et telle qu'elle est sortie du souffle pur de Brama. Tant que
ton ame a été tranquille et tendre , elle s'est mirée dans ta
beauté ; mais lorsque cette paix a été troublée , le trouble a
paru malgré toi jusque sur ton visage , comme on voit la rose
des bosquets resserrer ses feuilles délicates au souffle des Dewatas
. Tu me vois donc bien affreuse, ma mère ?-Ma fille,
tamère a deux yeux toujours fixés sur toi : l'un s'arrête audehors,
et se réjouit ; l'autre regarde au dedans , et pleure.
Toi-même, tu crains que ce quejevois ne ressemble à ce que
tu sens ; et pendant que je te parles , tu commandes à toute ta
personne de me dissimuler ce qui se passe dans ton ame . -
Eh ! qu'aurais-je à te dissimuler ? ma mère . Ton ennui ,
ton dépit , ton projet de ne plus t'exposer à de tels entretiens ,
ton espoir d'inventer tous les jours des prétextes plausibles
pour excuser tes négligences et tes froideurs. -Et quand
cela serait , ma mère , que t'importe ? Tu crois lire dansmon
ame ; crois-tu que je ne lise pas dans la tienne ? Non , non , je
sais trop bien qu'au moment de ma naissance une main invisible
, celle de Brama lui-même , a écrit sur mon front que
je ne serais point aimée de celle qui me donnait le jour; que
toutes ses préférences attendaient la soeur qui m'était destinée ;
que celle-là réunirait tous les dons , toutes les faveursque le
ciel peut prodiguer à une fille de la terre; qu'elle serait
élevée à tous les honneurs des Peris et des Neris , tandis que
moi, toujours désagréable même aux yeux maternels, je vivrais
humiliée , méconnue , accusée de l'indifférence , de la jalousie
, de l'aversion qu'on sentirait pour moi. Tu voulais de la
sincérité , ma mère , en voilà ... Mais , que vois-je ? ma mère ,
mamère , éveille-toi. »
-
En effet , en écoutant le discours de Pravir , le sang de
la triste Monghir s'était arrêté soudain comme le torrent de
la montagne au souffle du père des frimats . « Ma mère ,
éveille-toi » , répétait à grands cris Pravir effrayée ; et Mongair
ne s'éveillait point . Idma, le dieu du sommeil consolateur,
avait étendu sur tous les sens de Monghir ses ailes pro
201 MERCURE DE FRANCE ,
tectrices, et pendant son corps pâle et froid paraissait
privé de vie ,le secourable Arjown avait porté l'ame de cette
mère infortunée au pied de l'escarboucle flamboyant qui
sert de trône au dispensateur de la lumière. Le dieu qui
éclaire les choses hors de nous , et les images des choses au
dedans de nous , le clairvoyant Indras jette un regard propice
sur Monghir : « Qui t'amène ici , dit une voix (c'était celle
d'Indra ) , qui t'amène ici , ame pieuse et triste ?- Le chagrin,
répond Monghir. --Et que viens-tu chercher?-La consolation.
Je ne la refuse point aux ames pieuses , dit encore
la voix , ainsi , parle avec confiance. - Seigneur , ta
bonté encourage ton esclave tremblante , accorde lui son
humble prière , répands sur ce jour qui n'est point fait
pour des yeux mortels , et dont les rayons dardent jusqu'au
fond de la pensée ; fais en sorte que les couleurs pures
dontta lumière se compose, tracent pour elle untableau qui
Jui montre ce qui se passe dans son ame, qui lui dévoile ses
funestes illusions , qui démasquent à sa vue les Daytas et les
Azours qui la séduisent, comme les feux trompeurs qui entraînentles
voyageurs égarés vers les marais où ils s'enfoncent
pour ne plus reparaître. Tu en as le pouvoir, flambeau vivant;
ta en sais les moyens ; ton esclave soumise attend de toi son
retour à la vie et à la félicité . » Elle dit , et déjà son ame ,
ramenée par Arjown lui-méme à ce corps , demeuré sans
chaleur et sans mouvement, commence à lui rendre le sentiment
de l'air et la clarté des cieux. Son oeil et son oreille ont
retrouvé les objets et les sons ; elle voit , elle entend sa chère
Pravir; et Manasidja , l'invisible vainqueur des volontés ,
était auprés d'elle . « Ma mère , ma mère , disait-elle d'un
accent qui aurait attendri le diamant , ma mère , sauve ta fille
dunoir fantôme qui la poursuit et qui l'effraie.- Je ne vois
rien,dit la tendre Monghir.- Ettoi , qui es-tu , réponds?
disait Pravir, en s'adressant au fantôme , qu'elle voyait toujours
dans le lac Talmara. Je suis toi , répond le fantôme,
-Non , tu n'es pas moi ; car si ma mère , si ma soeur , si le
lac de Talmara ne m'ont point trompée , je suis belle , et
l'amour est toujours entre moi et l'oeil qui me fixe ; au lieu
que ton air farouche appelle la haine. C'est toi-même ,
imprudente , répond le fantôme , c'est toi qui m'as défiguré ;
vois-tu ces Azours , ces Daytas qui se sont emparés de ma
première beauté pour ladérober aux regards de Wistznou
qui s'y complaisait , pour l'éloigner de tous ceux que Wistznout'avait
donnés pour faire avec toi le trajet de la mer du
tems; vois-tu la Fourberie au regard louche , qui, sous un
-
FEVRIER 1809. 205
feint amour pour Wistznou , t'entraîne loin de lui et de ses
Voies; vois-tu ce serpent caché sous les fleurs du jardin des
Célicités , qui les a toutes flétries pour toi , et qui a versé le
poisonde la jalousie dans ton coeur ; vois-tu les alarmes , les
combats des bons génies qui te défendent malgré toi et qui
essayent encore de te disputer aux mauvais esprits à qui toimême
tu te livres.-Ah! je ne les vois que trop, dit Pravir
en tremblant ; et toi, mamère, les vois-tu , les entends-tu?
Hélas ! oui , je les vois, je les entends , ma fille. -
Oh ! ma mère , délivre ta fille. - Je ne puis rien sans toi .
-Ma mère , suis-je donc condamnée à montrer aux yeux
'des hommes cette figure si différente de la mienne et dont
l'image m'obsède.-Ma fille , il ne tiendra qu'à toi de revenir
à ta première forme en revenant à ton vrai caractère. Ce
qui t'arrive est une punition ou un bienfait de celui qui
voit et qui falt voir: il a dit que tes traits représenteraient
tes affections , et que tu paraîtrais toujours ce que
tu serais. Le yoile est enlevé, ma fille , ton visage , si cher
à tous les yeux , a disparu : ton ame seule estvisible.-
Malheureuse que je suis ! et tu ne me plains pas , mère,
cruelle ? Non, ma fille , cette ame visible est livrée
à son propre pouvoir. Que pouvait-elle désirer de mieux?
Indra lui permet de se rendre aussi belle qu'elle voudra; il
ne tient qu'à elle de se former et de se changer comme l'argile
que l'ouvrier pétrit , et dont il fait à son gré un démon ou
un dieu.-Ma mère , ce nouveau décret du puissant Indra ,
s'étend-il sur d'autres mortels que sur Pravir ?-Oui, clier en
fant , détourne les yeux de ton ame pour lire dans la mienne ,
tuy verras i'amour d'une mère qui adore sa fille, la douleur
d'une mère que sa fille n'aime point.-Non, ma mère , non,
ma bonne mere , dit Praviren s'élançant dans les bras que sa
mère lui tendait, je ne verrai plus que ton amour , tu ne
verras plus que le mien. » Puis , en se retirant pleine de
tendresse et de repentir , ses regards ont rencontré par
hasard cette méme image, qu'elle craignaitde revoir, et la
trouve comme un tableau dont tous les traits , auparavant
déformés , auraient ensuite été corrigés par unhabile maître.
<<Oh ! prodige , s'écria-t-elle , je me retrouve , ma mère ;
je me dois encore une fois à ton amour. -Non , ma fille ,
c'est un miracle qui atteste le pouvoir d'un dieu, rends
grâce à Indra , qui a voulu te montrer ce que tu peux sur
toi. Te voilà doncrevenue presque entièrementà cette beauté
"qu'il t'avait donnée d'abord comme un modèle à imiter.
Il s'en applaudissait , et t'invitait à rassembler en toi toutes

1
206 MERCURE DE FRANCE ,
lés perfections dont elle offre l'image. Maises-tu contente , ma
fille , et ne vois-tu pas sur ce front une ombre qui n'est pas
encore éclaircie.-Hélas ! c'est peut-être un reste de puni
tion. -Non , ta beauté dépend de toi ; mais cette ombre
annonce qu'il reste encore quelque ennemi que tu ne connais
pas , et qui plane au-dessus de toi.-Ma mère , défends-moi
de notre ennemi , dis-moi comment je puis le conjurer.-
En aimant. Vois à côté de toi cette image que rien n'obscurcit
, où Kama, l'ami des coeurs , se peint en traits de
lumière ; tu es plus belle peut- être à des yeux mortels; mais
veux-tu l'être moins à des yeux qui voient tout. - Oh ! ma
mère, c'est ma soeur , aide-moiàl'aimer.-Et comment?
-En me disant que tu ne l'aimes pas mieux , toute pure
qu'elle est , que la triste Pravir. - Ma fille , tu te reproduiras
peut-être un jour dans des images vivantes de ta
beauté , et tu sauras alors que l'amour d'une mère semblable
à celui des dieux même , ne s'affaiblit point en se partageant...
Mais lis ce que tu vois écrit sur cette feuille de lotos , que la
figure porte à sa main : Ma mère , ma mère , rends moi
l'amour dePravir , quand tu devrais la préférer à la tendre
Meva. Pravir , à cette vue, saisie d'une tendre émotion ,
tourne ses yeux humides vers le lac , et voit une seconde
fois son image qui brille enfin de tout son éclat. De douces
larmes avaient expié un long endurcissement comme une
pluie bienfaisante reverdit des plantes desséchées . Les ames
des deux soeurs , rendues à la vie de l'amour , ressemblent à
deux branches de lierre qui s'enlacent pour ne plus se séparer.
Le puissant Indra laisse tomber sur elles deux un
rayon brûlant qui les fond l'une et l'autre en une seule et
même ame. O bonté ! ô félicité ! s'écrie la plus tendre des
mères ; oh ! mes enfans , mes enfans ! vous faites plus pour
moi que je n'ai fait pour vous ; oh ! mes enfans , combien
je vous dois !-Eh ! ma mère , disent-elles ensemble , qu'est-
-ce que tu nous dois ?-Votre bonheur.
BOUFFLERS.
P
POESIES NATIONALES ; par M. C.-J.-L. D'AVRIGNI
( de la Martinique ), officier d'Administration , chef
du Bureau des Colonies occidentales , au Ministère de
la Marine. Avec cette épigraphe :
Celebrare domestica facta .
HOR. Art. poët.
AParis , de l'imprimerie de J.-G. Dentu, rue du
Pont-de- Lodi , nº 3 .
Les deux pièces les plus importantes de ce Recueil ,
FEVRIER 1809 . 207
imprimées depuis quelques tems, ont reçu dans tous les
journaux les éloges qu'elles méritent ; l'auteur, n'étant
pas exclusivement livré à la carrière des lettres , a pu
montrer du talent avec impunité . Il y a de l'élévation ,
du nombre et de l'harmonie dans son style ; ses odes sont
remarquables par la noblesse des images et la pompe de
l'expression. Il me semble qu'elles laisseraient peu de
chose à désirer , si la marche en était un peu plus vive ,
les mouvemens plus libres et les formes plus variées . Ses
épîtres donnent à la louange de la grâce et de l'intérêt .
Ceux qui pensent que le talent est aussi une dignité , te
que l'esprit doit toujonrs garder son rang devant la
grandeur , voudraient peut- être retrouver ici la légéreté
brillante et la familiarité polie de Voltaire , quand il
écrit aux grands et aux rois : il faut, au contraire , savoir
gré à M. d'Avrigni d'avoir su respecter des convenances
long-temsméconnues , etd'avoir fait prendre à la poësie,
enprésencedu pouvoir , un ton également éloigné de la
licence et de la servitude. Je n'en veux pour témoins que
ces vers adressés à S. Exc. le ministre de la Marine , en
lui dédiant la pièce intitulée : le Départ de La Pérouse.
L'hommage peut-il vous déplaire?
Chacun sait que du dieu des arts
La langue n'est pas étrangère
Au ministre avoué de Mars ;
Etde Racine ou de Corneille ,
Partout assidus compagnons ,,
Les beaux vers charment votre oreille ,
Comme le bruit de vos canons .
Que ne puis-je de leur génie
Pénétrer les divins secrets !
Le tems approche , où je dirais
En des vers brillans d'harmonie ,
Et vos travaux et nos succès ;
Sous nos mats au loin frémissante
L'onde libre , et des ports français
La splendeur enfin renaissante.
Qui : sous l'empire du vainqueur
Devant qui s'incline la terre ,
Un jour la superbe Angleterre ,
Déjà tremblante dans son coeur,
Verra briser le joug servile
208 MERCURE DE FRANCE ,
: Que l'Europe à long-tems souffert ;
Et qui se bat comme Tourville ,
Doit aussi nous rendre Colbert .
Ce petit poëme , intitulé : le Départ de La Pérouse ,
ou les Navigateurs modernes , est celui où l'auteur a
prodigué le plus de beaux vers , pour racheter le vice
général de la composition. Il suppose que les plus illustres
compagnons de La Pérouse , étant réunis sur la poupe
de son vaisseau la veille de son départ , leur chef se
place au milieu d'eux , et , dans un discours d'environ
quatre cents vers , leur trace le vaste tableau de leur entreprise
et de ses innombrables dangers. Il ne me paraît
point vraisemblable que , dans une situation pareille , on
fasse une description magnifique de tous les périls qu'on
va braver , et qu'un marin peigne en vers pompeux à
ses compagnons d'armes , non-seulement les trombes ,
les syphons , les variations de la boussole , le phénomène
des moussons; mais encore les arbres , les minéraux , les
insectes et les fleurs des contrées inconnues qu'on và
parcourir. Ce luxe de descriptions appartient au poëte
et non point au héros; l'éclat du style ajoute encore à
l'invraisemblance, et n'ajoute rien à l'intérêt de la situation
. La Pérouse devait paraître dans ce poëme , tel
qu'il était parmi ses nobles et malheureux compagnons ,
simple , ferme , réservé , prudemment intrépide , toujours
occupé du soin de diriger leurs travaux , de prévenir
leurs dangers , et non de les décrire à la manière
de Delille et de Thompson .
Mais si M. d'Avrigni s'est trompé dans l'idée première
de sa composition , s'il a trop affaibli l'intérêt touchant
du sujet , en le renfermant dans un discours prophétique,
au lieu de le mettre en action ; il n'en mérite pas moins
d'être distingué des écrivains ordinaires , par la manière
brillante dont il répare ses fautes , et par une foule de
beautés de détail qui couvrent les défauts du plan. Pour
mettre le lecteur à portée d'apprécier par des citations ,
l'élégance continue du style , et l'harmonie des vers de
M. d'Avrigni , je n'éprouve que l'embarras du choix :
j'ouvre au hasard le livre , etje tombe sur cette description
charmante des travaux des botanistes et des savans
qui accompagnaient LaPérouse :
EPT
DE
A
C
FEVRIER 180g .
«Atravers ces vallons, ces bosquets , ces campagnes ,
>> La route , en serpentant , s'ouvre vers les montagnes.
► Soleil ! ah ! dans les dons qui naissent de tes feux ,
» Quelle splendeur diverse ! et quel luxe pompeux !
>> Quelque tige connue , et quelque fleur chérie
209
5.
cen
» Au nouveau Tournefort rappelle sa patrie ,
» Mais dans ces lieux pour lui le reste est étranger :
>> L'hôte aîle du bocage , et le fruit du verger ,
>Tout d'un monde nouveau lui présente l'image ,
> Et son pays un jour en recevra l'hommage...
>> Cet arbuste élégant , sur nos bords transplante,
>> Dans nos jardins admis , par nos bois adopté ,
>> Viendra , tombant en grappe, 2 àleur antique ombrage ,
>> Associer son ombre, et mêler son feuillage; 1
2
>> Ces beaux troncs diaprés , dans les murs de Paris
>> Teindront nos vêtemens , orneront nos lambris ;
➤ Cette plante modeste , avec art préparée ,
» Ranimera la vie en nos corps altérée :
>> Mais , ô ! larcin plus doux ! cette brillante fleur ,
> De nos roses bientôt tendre et frileuse soeur ,
» Des mains du voyageur ira parer les charmes
>> D'une amante , qu'hélas ! il laissadans les larmes !
*
SEINE
>> Peuple heureux de ces bords ! ah ! ne regrettez pas
>> Ces biens nés sans efforts en vos riches climats !
>> L'Europe aussi pour vous prodigua ses richesses ,
» Et les dons de nos arts ont payé vos largesses .
> Une enceinte est formée , où l'épi nourricier ,
Le noyau , dont les fruits colorent l'espalier,
» Le pépin des vergers , la graine potagère
>> Un jour s'élèveront d'une glèbe étrangère.
► Dans l'enclos sont reçus ces divers animaux
>> Nourris pour nos besoins , dressés à nos travaux ;
>> Ils peupleront la ferme , ils vieilliront ensemble ,
>> Et dans l'exil encore un seul toit les rassemble . >>>
4
M. d'Avrigni n'a point oublié de placer auprèsde ses
Argonautes l'astronome qui dirige leur course, et le
poëte qui doit un jour les chanter .
«Mais déjà le soleil vers l'horizon s'avance ,
» Et la pâle Phébé blanchit l'azur des cieux :
>> L'élève des Newtons , d'un oeil audacieux ,
>> Sur la voûte du monde a fixé l'intervalle
» Qui , séparant des nuits la courrière inégale ..
> Et de l'astre du jour et des astres divers,
210 MERCURE DE FRANCE ,
>> Règle nos pas errans autour de l'Univers.
>> Cet autre , émule heureux de l'Homère du Tage ,
>> Des nymphes de la mer peuple un riant bocage ,
» Ou d'un chant prophétique , aux yeux des matelots
>> Evoque le géant , gardien des vastes flots :
» Qu'au retour , l'Océan déchaîné sur sa tête
>> Submerge son vaisseau brisé par la tempête ,
>> Et , nouveaux Camoëns , des gouffres entr'ouverts
» Il sauvera du moins et sa gloire et ses vers . »
2
S'il est vrai , comme l'a dit Buffon , que le style soit
tout l'homme , et si , comme l'ont pensé les critiques les
plus éclairés , c'est la couleur et l'expression poëtiques 、
qui seules font vivre les vers et fixent le rang d'un poëte ,
M. d'Avrigni doit être content de la place que les véritables
juges s'empresseront de lui assigner.
Ses trois odes sur les campagnes d'Autriche , de Saxe
et de Prusse , offrent, avec une composition plus heureuse
, quoique peut-être un peu trop uniforme , les
mêmes beautés d'exécution. Le genre de strophe adopté
par l'auteur dans la première, n'est pas , je crois , celui
qui convenait au sujet. Six vers alexandrins , dont rien
nepresse la marche et ne varie le rythme , ne donnent
point à la strophe le mouvement et la rapidité qu'elle
devait avoir pour suivre les vainqueurs d'Ulm et d'Austerlitz
. Mais , en général , la marche du poëte est ingénieuse
, et son style a de la force et de la majesté. La
terreur que les triomphes des Français portent à Londres
amène une fiction vraiment poëtique :
Aux lueurs des flambeaux brûlant dans les ténèbres ,
J'aperçois les arceaux de tes voûtes funèbres ,
Westminster ! vaste tombe où sont couchés vingt rois !
Leurpouvoir est détruit , leur mémoire est éteinte.
O! sublimes talens ! nobles faits ! vertu sainte !
Ad'immortels tributs vous avez seuls des droits.
Tandis quedes tombeaux je parcours le silence ,
Dans cette nuit lugubre, à mes regards s'avance :
De guerriers chargés d'ans un cortége pieux .
A leur tête est leur roi , le front couvert d'alarmes :
Il gémit ; et son oeil , obscurci par les larmes ,
Semble errer sur la pierre où dorment ses ayeux .
FEVRIER 1809. 211
Près d'un marbre écarté , tout pensif il s'arrête :
Ilfléchit les genoux , il incline la tête ,
Et laissant échapper sa voix avec ses pleurs :
O ! le plus grand des rois qu'adora l'Angleterre !
>> O ! vainqueur de Crécy ! victimes de la guerre ,
>> Ton Peuple , tes neveux t'apportent leurs douleurs.
> Le ciel a de mon coeur confondu l'espérance.
> Jamais danger plus grand n'avait pressé la France
La France , qu'ébranla ton bras victorieux !
>> De l'Europe , à ma voix , les vagues mutinées ,
>> Du midi jusqu'au nord tout à coup déchaînées ,
>> Assiégaient de Clovis l'empire glorieux .
,
Mais l'ennemi , que seul menace la tempête ,
>> Tranquille au bruit des vents qui grondent sur sa tête
>> Des plus vastes desseins a percé le secret.
» Il s'élance , et plus prompt que les enfans d'Eole ,
» De la mer au Danube , il marche , il court, il vole ,
» Il dévore l'espace , il arrive , il paraît.
» Il paraît; tout frémit , tout se trouble à sa vue,
>> Tout se confond ; l'Autriche inquiète , éperdue ,
>> De ses aigles retient l'essor ambitieux :
>> Mais déjà le héros , appui de la Bavière ,
>> Du Danube a forcé l'impuissante barrière ;
>> La foudre de son bras suit l'éclair de ses yeux.
>> Les plaines de Wertingue ont présagé sa gloire :
>> Sur ses pas , emportés de victoire en vietoire ,
>> Les flots de ses guerriers roulent de toutes parts;
>> Ulm a vu sous ses murs, tremblante, fugitive ,
>> Une armée en débris , et lâchement captive
» Aux pieds de son vainqueur porter ses étendars.
>> L'Inn a fléchi sous lui ; le Danube en allarmes ,
>>> De la main , de la voix , appelle en vain les armes
> Des soldats que Moscow vomit de ses forêts ;
> Le conquérant poursuit sa route impatiente ;
» Déjà Vienne , tendant l'olive suppliante ,
>> S'étonne d'obéir au César des Français.
:
:

4

Il parlait , et soudain une lumière affreuse
Perce en éclairs sanglans l'enceinte ténébreuse :
Un sourd gémissement sort du fond du cercueil;
2
212 MERCURE DE FRANCE ,
La voûte a prolongé cette voix redoutable ,
Et du sein de la terre , un spectre épouvantable
Monte , plus pâle encore et de honte et de deuil .
« Pourquoi viens-tu troubler le repos de ma cendre ,
>> Monarque déplorable ? Et dois - je ici t'apprendre
>> Le sort , qu'à mes neveux gardent les cieux vengeurs ?
» Sur ses projets hautains malheur à qui se fonde!
>>> L'orgueil , de nos revers semence trop féconde,
>> O ! mon fils ! pour moisson ne produit que des pleurs.
>> Pleure , triste Albion ! déchire ta couronne !
>> Pleure ! de tout côté le danger t'environne ;
» En nuages , sur toi l'infortune s'étend .
>> Que peut de tes soldats le novice courage:
>> Que peut l'humide mur qui borde ton rivage ,
>> Contre un peuple-héros , que la victoire attend?
» Quel est ce conquérant , dont l'ascendant suprême
:
>> Dompte les flots , les monts , les remparts , le sort même !
>> Qui peut de cet Alcide enchaîner la valeur?
>> Puisses-tu conjurer sa fureur vengeresse !
> Il terrasse l'orgueil , épargne la faiblesse ,
» Et sait , dans les vaincus, respecter le malheur.
>> O ! mon fils ! l'aigle étend sa redoutable serre.
» Adieu! ... » L'ombre à ces mots s'enfonce dans
Le sol tremble ; tout fuit, par l'effroi dispersé :
L'air siffle ; les autans bouleversent la plage ;
Etdes tours de Windsor , emporté par l'orage ,
Le royal étendart tombe au loin renversé.
1
4
On retrouve une fiction à peu près semblable dans
l'Ode sur la Campagne de Prusse , où le génie de cette
monarchie triomphante prédit à Frédéric-le-Grand, le
✔ lendemain de la bataille de Rosback , les destinées de
ses descendans et la glorieuse vengeance des guerriers
français. Mais si les mêmes ressorts poëtiques reviennent
unpeu fréquemmentdans les compositions de M. d'Avrigni
, il sait du moins en varier avec art le mouvement
et les effets. On a pu juger , par les fragmens que j'ai
cités , le caractère général de son talent , qui me paraît
quelquefois manquer de souplesse , jamais de force et
d'élévation ; et ceux qui savent combien il est difficile
desoutenir, dans les vers français , un ton toujours noble,
FEVRIER 1809. 213
harmonieux et propre aux sujets qu'on traite, n'hésiteront
pas à reconnaître dans les poësies de M. d'Avrigni ,
ce talent si rare, et si rarement apprécié.
ESMÉNARD.
'ALPHONSE , ou le Fils naturel ; par Mme DE GENLIS.
A Paris , chez Maradan , libraire , rue des Grands-
Augustins , nº g .
La théorie du roman pathétique semblait être invariablement
fixée. On mettait aux prises une passion
forte et un devoir impérieux. Après une lutte longue
et douloureuse , le devoir triomphait ; et nous autres
lecteurs , nous applaudissions à cette noble victoire qui
nous donnait une haute idée de nos forces , et pouvait ,
dans l'occasion , nous inspirer la résolution d'en faire
usage.
Quelquefois , mais bien plus rarement , c'était la
passion qui l'emportait ; mais ce honteux succès entraînait
de grands malheurs à sa suite , et nous étions
avertis par-là des dangers de l'imprudence ou de la
faiblesse , nous nous sentions portés à éviter des fautes ,
dont le résultat inévitable est une infortune d'autant
plus affreuse , qu'on ne peut alors trouver de conso
lation ni dans sa propre estimé , ni dans celle des autres.
Par l'un et l'autre chemin , le romancier parvenait à
son double but , qui est d'intéresser le lecteur et de lui
donner des leçons de vertu. Mme de Genlis a cru devoir.
renverser ce système que le tems , l'expérience et le
succès avaient consacré. Sans qu'on puisse deviner
pourquoi , elle a pris l'amour en haine ; elle voudrait
l'anéantir , et pour cela elle s'est avisée d'un assez plaisantmoyen
, c'est de chercher à prouver qu'il n'existe
pas , du moins tel qu'on l'a peint jusqu'ici. Elle nous le
montre si peu séduisant et si faible , que le devoir n'a
ni peine , ni mérite à le vaincre. Un combat trop inégal
et dont l'issue est certaine , n'a pas de quoi intéresser
beaucoup le spectateur. Mme de Genlis qui l'a bien
senti , a cherché d'autres moyens de nous attacher et
de nous émouvoir, Aux tendres faiblesses , elle a substif
1 MERCURE DE FRANCE ,
tué les crimes atroces ; au développement de la passion ,
la complication des événemens; et à la peinture des sentimens
, celle des ridicules et des tracasseries de la
société. Dans les autres romans , on s'aime sans faire des
enfans ; dans les siens , on fait des enfans sans s'aimer , et
ces enfans sont des bâtards , fruits de la scélératesse
plutôt que de l'amour , qui ont à détester tout ensemble
et leur naissance et celui qui la leur a donnée. En vérité,
il semble que Mme de Genlis aille maintenant chercher
ses sujets dans les écrous de la Conciergerie , et sur le registre
des Enfans- Trouvés. Si l'amour honnête se montre
un moment au milieu de toutes ces horreurs , c'estpour
céder sans résistance , pour se sacrifier sans nécessité et
sans compensation. Je ne voispas ceque le bon goût et surtout
la morale peuvent gagner à ce nouveau systême de
Mme de Genlis. Il y a peu de mérite à étonner , à faire
frémir le lecteur par des monstruosités ; c'est là le
triomphe des plus déshonorés faiseurs de romans et de
mélodrames . Ensuite , si la peinture des crimes est généralement
peu dangereuse , elle est toujours attristante ,
elle flétrit , elle souille l'imagination, elle fait prendre
l'humanité en horreur par les esprits bornés qui ont
ordinairement le tort de conclure de l'exception à la
généralité, de l'individu à l'espèce. Enfin, ennous peignant
l'amour sans force , sans puissance, il est plus
que douteux qu'on parvienne jamais à l'affaiblir dans
nos coeurs , et il est certain qu'on nous inspirera une
sécurité trompeuse , qui nous livrera sans défense à cet
ennemi de notre sagesse. Il est impossible de prémunic
d'avance les femmes contre les entreprises d'un scélérat
capable d'abuser d'elles dans un moment d'évanouissement;
et au surplůs , les dangers de cette espèce sont
heureusement fort rares; mais on peut les mettre en
garde contre un péril beaucoup plus commun , c'est-àdire
contre les séductions d'un homme aimable et amoureux
qui , par des voies plus douces , les conduirait au
même malheur. Il est done inutile de leur offrir le premier
de ces tableaux; c'est le second qu'il importe de
leur présenter sans cesse. Celui-ci d'ailleurs l'emportera
toujours sur l'autre en intérêt véritable et profond.
Ainsi, il me paraît démontré que, sous ledoublerapport
FEVRIER 1809 215
de l'art et du but moral, les romans attendrissans ,
comme la Princesse de Clèves , Claire d'Albe , et Adèle
de Sénange , sont préférablés aux romans froidement
horribles , tels qu'Alphonsine , le Siége de la Rochelle
et même cet Alphonse , dont je vais essayer de donner,
une idée...
Un grand seigneur , le duc d'Olmène , brûle de posséder
Mélanie , jeune et jolie créole de St-Domingue.
Après avoir trompé ses entours par des moyens vils
et odieux , il la rend mère pendant qu'elle est évanouie
entre ses bras. Mélanie passe en France avec son fils
qu'elle élève elle-même , mais sans lui découvrir qu'elle
est sa mère. Elle y est à la fin forcée par l'amour qu'il
conçoit pour elle. Dans le même tems , elle inspire le
même sentiment à Melvil , homme jeune , aimable, généreux
et riche , à qui elle n'accorde en retour que
de l'amitié et de la confiance. Melvil se charge de
conduire Alphonse à Paris et de le placer comme
secrétaire , auprès du duc d'Olmène , c'est-à-dire
auprès de son père dont il sera connu , mais qu'il ne
connaîtra point lui-même. Dans cette maison , Alphonse
devient amoureux d'Herminie , nièce et pupille du duc
d'Olmène, qui , depuis long-tems , ladestine pour femme
au comte son fils , à cause de ses grands biens. Herminie ,
qui déteste le comte , se prend de passion pour Alphonse ,
lequel , de son côté , se fait aimer, sans le vouloir ,de Zoé ,
petite-fille élevée par la duchesse d'Olmène , sur le pied
d'une pauvre parente éloignée , et qu'à la fin on sait être
la fille naturelle d'une soeur de cette duchesse. Herminie,
qui s'aperçoit de cet amour , y sacrifie le sien , et résout
de donner une partiede son bien à Alphonse et à Zoé pour
qu'ils se marient . Cependant lejeune comte , outre des
succès d'Alphonse , l'insulte brutalement ; ils vont se
battre en duel , et Alphonse laisse pour mort son rival
et son frère. Le duc d'Olmène, pour venger l'un de
ses fils , fait enfermer l'autre à Pierre-Encise , jusqu'à ce
qu'il le fasse passer aux Iles. Mélanie , informée de cette
affreuse catastrophe , arrive à Paris, se fait accorder la
liberté de son fils , et vole à Pierre-Encise où Alphonse
était mourant . Elle le rend à la vie à force de soins , et
sur-tout en lui apprenant que le jeune comte n'est pas
1
216 MERCURE DE FRANCE ,
mort de sa blessure. Il exige , il obtient de sa mère qu'elle
accorde sa main à Melvil , pour prix de ses soins généreux
dans cette dernière circonstance. Herminie , à son
tour oblige Alphonse à prendre pour femme, avec une
dot considérable , Zoé qu'elle a enlevée à la duchesse
d'Olmène , et mise à l'abri de toute poursuite dans un
couvent , de l'aveu même de la mère; et pour mieux
décider Alphonse , qui hésitait à se marier tant qu'ellemême
serait libre, elle se fait d'abord épouser par un
ancien ami de sa famille , en le menaçant sur son refus ,
de se faire religieuse.
Voilà l'exacte série des principaux événemens du
roman ; tout le reste n'est que préparation , accessoire
et hors-d'oeuvre. Quels sont les héros de ce roman?
Alphonse et Herminie. L'un commence par être amoureux
de sa mère. Ce petit mouvement incestueux ne
mène à rien, c'est du scandale en pure perte. On doit
proportionner les moyens à la fin , et c'est manqueressentiellement
à cette règle , que de prêter une inclination
monstrueuse à ce jeune homme , tout exprès pour avoir
une raison de le séparer de sa mère , qu'on pouvait lui
faire quitter par mille autres motifs plus naturels etplus
honnêtes . Ensuite Alphonse devient heureusement, mais
très-promptement infidèle à sa première passion , il en
conçoit ure assez vive pour Herminie , ce qui ne l'empêche
pas d'être un instant pris au piége d'une coquette ,
et il finit par épouser une petite fille qu'il n'aime pas ,
tandis que rien ne devrait empêcher qu'il épousat celle
qu'il aime et dont il est aimé. Qui est-ce qui s'y oppose ?
c'est Herminie elle-même. Assez décidée , assez dégagée
de préjugés , assez exempte de la crainte du blâme pour
préférer hautement un bâtard au riche héritier qu'on
lui destine; pour lutter , avec un front imperturbable ,
contre toute une maison qui lui reproche l'inconvenance
de son choix et de sa conduite; pour attaquer , à la face
de la France entière , son oncle , son tuteur qui l'a élevée,
comme dépositaire infidèle de ses biens ; enfin , pour
enlever à sa tante son autre nièce sur laquelle elle n'a
nul droit, et se retrancher avec elle dans un couvent
comme dans un château fort ; c'est cette Herminie ainsi
faite qui refuse d'épouser sor amant , dans la crainte
FEVRIER 1809. 217
chimérique qu'on n'accuse celui-ci d'avoir plus aimé sa
fortune qu'elle-même, et parce que la petite Zoé l'avait
prisepour confidente de son amour pour le bel Alphonse.
Dignerésultatde toutes les extravagances d'Alphonse et
d'Herminie ! Ils s'aiment avec une tranquillité de conscience
admirable, quand tout leur prescrit à l'un et à
l'autre de combattre ce sentiment ; ils font, pour s'en
donner des preuves , mille folies scandaleuses dont quelques-
unes visent au crime; et quand tout est aplani ,
quand l'opinion publique elle-même est revenue sur leur
compte et protège leur tendresse , ils renoncent l'un à
l'autre, comme si leur amour n'avait été que l'effet de
la contrariété et de l'exaltation qui en résulte , et qu'ils
eussent cessé de le ressentir du moment qu'ils ne rencontraient
plus d'obstacles. Enfin, l'auteur pouvant unir,
à la satisfaction de tous , deux amans qui avaient bien
fait assez de sottises pour en arriver là , et qui d'ailleurs
n'avaient rien de mieux à faire pour couvrir l'éclat un
peu fâcheux de leur conduite précédente, a mieux aimé
faire deux mauvais mariages , c'est-à-dire faire épouser
aubaron de Jussy et àZoé deux personnes qu'ils aiment,
mais dont ils ont la certitude de n'être pas aimés. Cette
combinaison n'a rien de noble, ni de piquant; elle n'est
que bizarre et fausse , puisqu'aucune grande considération
de devoir ou de délicatesse ne motive la violence
faite au penchant. Aussi toutes les personnes qui raisonnent
sur la conduite des héros de roman , comme s'ils
étaient des êtres réels et agissant d'après leur propre
impulsion , toutes ces personnes ont décidé qu'Alphonse
et Herminie n'avaient pas l'un pour l'autre un amour
véritable. S'ils ne s'épousent point , c'est qu'ils ne le
veulent pas ; on ne les plaint ni on ne les admire ,
parce qu'ils semblent ne faire aucun sacrifice. Ilesttriste
pour les deux premiers personnages d'un roman, de
laisser l'ame du lecteur dans cette disposition indifférente
et froide. Le seul amour qui tourne un peu àbien
est celui de Melvil pour Mélanie; onn'est nullement sûr
que Mélanie l'aime, mais on sait du moins qu'elle n'en
aime pas d'autre. C'est à leur sort aussi qu'on prend le
plusd'intérêt. Cette passion de Melvil,repoussée d'abord
par des refus positifs que le témoignage d'une grande
218 MERCURE DE FRANCE,
estime adoucit un peu, masquée ensuite sous les appa
rences d'un dévouement pur et sans bornes, sans cesse
prouvée par des actions délicates et généreuses , reçoit
à la fin sa digne et juste récompense. On est satisfait de
cette marche et de ce dénouement, parce qu'ils sont
conformes aux lois de la nature et au train des choses
de ce monde. Tout ce qui s'en écarte sans un motif puissant
et valable , est insensé dans la fiction comme dans
la réalité. Mme de Genlis, qui sait bien que son roman
est conçu et terminé d'un manière déraisonnable , vous
dira qu'elle l'a fait à dessein , et elle vous citera son épigraphe
tirée de sa préface : « Le vice bouleverse tout, et
>>>jusqu'aux sentimens les plus naturels ; il ne produit
>>>que malheur et que désordre dans la société , tandis
>>>que la vertu seule peuty maintenir l'harmonie . >> Mais
cette maxime , peut-être établie d'après coup pour
donner un air de préméditation et d'utilité morale àun
roman qu'on aurait mal ordonné sans le vouloir ; cette
maxime n'est encore qu'une apologie très-insuffisante.
Je suppose qu'en effet l'infâme brutalité du duc d'Olmène
ait eu pour conséquences nécessaires l'amour incestueux
d'Alphonse , son fratricide , les horribles imprécations
dont il charge son père , son emprisonnement , sa maladie,
etc. , quoiqu'il fût très - aisé de prouver que tout
celan'est qu'une combinaison gratuite et souvent forcée,
éclose du cerveau d'une romancière ; je demande encore
un coup pourquoi Alphonse et Herminie ne se marient
pas.Enquoi levice influe-t-il sur cette déterminationfolle,
prise sans nécessité par deux personnes qui ne sont pas
vicieuses ? Ilest clair que c'est pour soutenirjusqu'aubout
lagageure , et tout faire plier de gré ou de force à son systême
, que Mme de Genlis a imaginé cet étrange dénouement.
Ici l'art lui a manqué; car il n'était pas très- difficile,
ce me semble, de faire une nécessité cruelle aux deux -
amans , de ce qui n'est qu'un pur caprice de leur part.
Quand l'action d'un roman n'est pas raisonnable , je
ne dis pas moralement, mais poétiquement , c'est-à-dire
quand les personnages n'agissent pas d'une manière
conforme à leur passion , à leur intérêt, à leur situation
tenfin , il est impossible qu'ils aient un caractère suivi;
Car, autrement , ils agiraient d'après ce caractère , et
FEVRIER 180g. ... 1 219
tout serait dans l'ordre de la nature; ils sont alors le
jouet d'une espèce de fatalité aveugle qui est l'auteur
lui-même. Ce défaut de suite dans les caractères , est un
des reproches à faire au romande Mme de Genlis. Il n'y
apas grand chose à redire au caractère d'Herminie; elle
est l'inconséquence en personne , et rien ne doit étonner
de sa part. Sa tête ou son coeur lui suggère mille résolutions
inopinées dont elle poursuit l'exécution avec
une ardeur souvent indiscrète :ne se donnant jamais le
tems de réfléchir, elle ne le laisse point aux autres ; elle
les fait agir machinalemant et comme de force, et ils sont
devenus complices de toutes ses folies,presqu'avant d'avoir
compris ce qu'elle exigeait d'eux; elle est bien la
digne, héroïne d'un roman où tout devait être sans dessus
dessous. Mais Alphonse est un personnage manqué :
Très-jeune encore , et sortant pour la première fois de
sa retraite, il annonce un fond de misantropie et un ton
de caustivité amère , très-convenables dans un jeune
homme,victime innocente des institutions sociales. On
croirait qu'il va porter dans le monde ces dispositions
qui n'auront que trop d'occasions de s'y fortifier , qu'il
va former un beau contraste , et rompre de vigoureuses
lances avec tous ces hommes inférieurs qui doivent tant
d'avantages au hasard de leur naissance. Pointdu tout ?
tout cela s'évapore au grand air; notre farouche adolescent
s'apprivoise en un clin-d'oeil ; il ne conserve de
fierté que ce qui convient à tout homme de coeur , de
violence que ce que l'ardeur naturelle du sang endonne
à son âge. La métamorphose est trop subite ; il ya plus ,
elle ne devrait point se faire. Ce jeune homme , jeté au
sein d'une société qui le repousse , luttant avec indignation
contre cette injuste proscription , enveloppantdans
sa haine , confondant dans sa fureur les lois les plus
saintes et les misérables préjugés qui le persécutent , eût
été unepreuve bien plus forte que tout le reste de ce désordre
dans les relations sociales et dans les idées , dont
levice est la cause première. Mme de Genlis a eu la velléité
de dessiner un tel caractère ; mais son crayon, qui
manque de fermeté , ne lui a pas permis apparemment
d'aller plus loin que l'esquisse.
Les personnages secondaires sont beaucoup mieux
220 MERCURE DE FRANCE ,
tracés, parce que ce ne sont point des figures de grande
composition, qu'ils n'exigeaient ni invention , ni vigueur,
ni coloris. Cesontdes croquis faciles et spirituels,
des caricatures de bon goût , faites d'après des souvenirs
de société. Il faut le reconnaître , Mmede Genlis excello
dans ce genre. Il y a une vérité bien piquante , bien malicieuse
, dans les portraits de la vicomtesse de Nelmur ,
du chevalier de Normin , et de ce commandeur de Jarson,
parasite de bonne compagnie , qui dînait tous les
jours chez les autres , ne rendait jamais , et qu'on n'en
recevait pas moins partout avec beaucoup de distinction
et d'égards , parce qu'on savait bien que s'ilne donnait
pas à dîner , c'était avarice et non pas manque de
fortune. Mme de Genlis s'entend très-bien aussi à grouper
et à mettre en jeu les personnages de cette espèce ;
toutes les scènes de picoterie, de médisance et detracasserie
sont faites de main de maître. Les traits d'observation
et de satire valent mieux dans l'ouvrage que les réflexions
morales et philosophiques : celles-ci y sont
trop prodiguées , et souvent elles ne sont pas à leur
place. Mme de Genlis , long-tems vouée à la pratique età
la théorie de l'éducation , semble en avoir contracté quelque
peu l'habitude du ton dogmatique. Il faut beaucoup
d'adresse pour amener et fondre dans un récit les idées
sentencieuses d'une manière qui ne soit pas trop pédante.
Les hommes n'aiment pas à être traités comme des enfans;
les enfans mêmes veulent être traités comme des
hommes. Tout Paris a déjà pris la liberté de rire du
ton imposant et presque solennel avec lequel Mmo de
Genlis recommande aux jeunes personnes de s'observer
en voyant jouer au billard les hommes de leur société.
<<Une bille faite ou manquée, dit-elle , a décidé mille
>>fois un sentiment jusqu'alors parfaitement caché. »
N'y a-t-il pas dix autres jeux où les jeunes personnes
peuvent trahir leur secret aux yeux de la jalousie ou de
la malignité qui les épie ? Une carte , un dé ne ferontils
pas cet effet-là aussi bien qu'une bille ? L'équité veut
qu'à ce précepte bizarre et ridicule , j'oppose quelquesunes
des pensées justes ou profondes que de tems en
tems l'auteur prête à ses personnages , ou mêle à ses récits.
Mme de Genlis fait dire à Mélanie : « Il semble qu'un
FEVRIER 180g. 221
>>grand chagrin mûrisse tout à coup la raison. Hélas !
>> quand le coeur est capable de souffrir profondément ,
>> il est formé.>> Plus loin, Mme de Genlis dit pour son
propre compte , en parlant du jeune d'Olmène , espèce
de petit Tartuffe un peu calqué sur le Blifil de Tom-
Jones:<<L'hypocrisie soutenue est le dernier degré du
>> vice>. > Voilà , selon moi, une phrase dont la vérité et
la force n'ont été égalées jusqu'ici par aucun de ceux
qui détestaient le plus l'hypocrisie , et croyaient le
mieux la connaître.
VARIÉTÉS .
REVUE DU MOIS ,
AUGER.
* ou Coup-d'oeil sur quelques ouvrages nouveaux.
- HISTOIRE-LITTÉRAIRE. - BIBLIOGRAPHIE . <<Lorsque ,
>>dit un respectable académicien, je jette les yeux sur ces
> vastes dépôts des productions de l'esprit humain , qui
»découragent déjà la curiosité la plus effrénée et le plus
>> ardent désir de savoir, je ne puis me défendre d'une
>> pensée moins douloureuse sans doute , mais semblable à
>> celle qui frappa Xerxès à la vue de son innombrable
>> armée. Il pleura sur cette multitude d'hommes qui avant
> la révolution d'un siècle ne seraient plus. A l'aspect de
>> nos grandes bibliothèques ne pouvons-nous pas dire aussi :
>> Un jour viendra après qu'une inépuisable fécondité aura
> augmenté sans mesure ces immenses collections , et que
» la seule nomenclature des ouvrages et des auteurs sera
» devenue l'objet d'une étude sans bornes , un jour viendra
>>où tous ces milliers de volumes seront ensevelis pour
>>jamais dans le tombeau d'un éternel oubli ? »
Je serais tenté de croire que les tems sont arrivés . En
effet , quel effroyable torrent d'écrits de toute espèce !
fuir ; où se sauver ! ...

C'estdans cet état des choses que M. D. S. a entrepris de
nous donner la nomenclature des auteurs français , morts
ou vivans (1). Oh ! la difficile entreprise !
(1) Tableau des écrivains français , où l'on voit le lieu , l'époque
de lanaissance et de la mort des savans , des gens de lettres et des his
222 MERCURE DE FRANCE ,
Nous avons déjà beaucoup de tableaux de la littérature
française pour telle ou telle époque ; la France littéraire ,
imprimée à Paris , celle de M. Ersch , etc.: quelques ouvrages
même ont embrassé plusieurs époques. Tels sont les
dictionnaires de MM. Sabatier , Palissot , Desessarts:; mais
ces ouvrages sont plus ou moins volumineux , ettiill ss''agissait
d'en faire un qui fût portatif. Déjà , en 1779 , on avait
donné des Tablettes historiqueset chronologiques , qui ont
rapport avec le travail de M. D. S. Mais que d'auteurs ont
parudepuis trente ans ! infinitus est numerus. Nous avons
eu, nousavons encore , comme dit M. Mercier, des auteurs,
des demi-auteurs , des quarts d'auteurs , des métis , des
quarterons , etc., etc.: tout fait nombre , tout a place dans
le Tableau . Telle a été du moins l'intention de M. D. S.
Mais il y a de nombreuses omissions , de grandes erreurs .
Elles étaient inséparables d'un travail de ce genre, et surtout
d'une première édition.
Je pourrais relever ici les fautes que j'ai aperçues presque
à chaque page ; mais rien ne serait plus fastidieux pour les
lecteurs. Cependant je crois devoir faire , dès à présent ,
une observation. Il me semble que l'auteur , au lieu d'éta
blir deux séries alphabétiques , l'une pour les morts , l'autre
pour les vivans , aurait dû les placer tous pêle-mêle. Pour
trouver dans l'ouvrage l'article d'un auteur quelconque ,
on n'aurait pas été obligé de s'informer à l'avance si cet
auteur était ou vivant ou mort.
L'ordre alphabétique est, sans contredit , le seul à adopter
dans un ouvrage de ce genre , c'est celui qu'a suivi l'auteur,
mais il ne s'y est pas toujours strictement conformé. Les
articles de et la , qui se trouvent devant quelques noms , les
lui ont fait quelquefois mal classer. Ainsi vainement chercherait-
on le nom de M. de Bouillé à la lettre B , il se trouve
écrit Debouillé.
Dans le Tableau des littérateurs vivans , on trouve le
nom de quelques auteurs déjà morts: Mais M. D. S. n'a pu
prévoir quels seraient ceux que la mort frapperait pendant
T'impressionde son livre.
toriens ; le genre dans lequel ils se sont distingués ; leurs ouvrages les
plus connus ou les éditions les plus recherchées , première partie,
Tableau des littérateursfrançais vivans en 1808 ; le lieu et l'époque
de leur naissance , leurs productions les plus estimées , deuxième partie.
Par E. N. F. D. S.- Prix , 7 fr. 50c. , et 9 fr. franc de port .-A Paris ,
chez Debray , éditeur et libraire , rue Saint-Honoré, vis-à-vis celle da
Coq.
FEVRIER 1809 . 225
Ce livre , quelque imparfait qu'il soit , sera probablement
accueilli. On aime à parcourir les galeries d'auteurs. -Si
chaque lecteur veut , en parcourant son exemplaire , noter
les erreurs qu'il apercevra , et les indiquer à l'éditeur , la
seconde édition méritera de prendre place dans toutes les
bibliothèques.
HISTOIRE. On annonce une seconde édition des Mémoires
historiques , littéraires et critiques de Bachaumont. Cette
seconde édition aura , dit-on , trois volumes ; et nous n'avons
pas encore parlé de la première qui n'en avait que deux.
Mais qui aurait pu croire à un si prompt débit d'un mauvais
ouvrage?
Nous qualifions de mauvais les Mémoires historiques , etc.
de Bachaumont; il s'agit de motiver notre opinion.
Tout le monde connaît les 36 volumes in- 12 intitulés :
Mémoires secrets pour servir à l'Histoire de la République
des Lettres en France, depuis 1762 jusqu'à nosjours . Bachaumont
, sous le nom duquel ces Mémoires sont connus , n'a
publié que les premiers volumes. « Après la mort de ce
>> Bachaumont, je ne sais , dit un critique célèbre , je ne sais
>> qui a imprimé clandestinement cet amas d'absurdités ra-
>>massées dans les ruisseaux , où les plus honnêtes gens et
>> les hommes les plus célèbres en tout genre , sont outragés
>> et calomniés avec l'impudence et la grossièreté des beaux
>> esprits d'antichambre. La bonne compagnie de la capi-
>> tale n'est pas la dupe de toutes ces sottises ; mais malheu-
>> reusement les provinciaux et les étrangers , moins à portée
>>de savoir la vérité , s'imaginent trouver dans ces rapsodies
>> ce qu'il y a de plus curieux en politique et en littérature ;
>> c'est un des plus funestes abus qu'on ait faits de l'art si
>> utile de l'imprimerie .>>>
Or, c'est de cet ouvrage que sont extraits les Mémoires
historiques (2) . L'éditeur annonce qu'il a mis en ordre les
immenses matériaux qu'il avait sous la main. Voyons si cela
estvrai.
(2) Mémoires historiques , littéraires et critiques , deBachaumont,
depuis l'année 1762 jusques en 1788 , ou Choix d'anecdotes historiques
, littéraires , critiques et dramatiques , de bons mots , d'épi
grammes, de pièces fugitives tant en prose qu'en vers , de vaudevilles et
de noëls sur la Cour , de pièces peu connues ; des éloges des savans , des
artistes et des hommes de lettres ; extrait des Mémoires secrets de la
république des lettres , et mis en ordre par J. T. M... E. - Deux
volumes in-8°. Chez Léopold Collin.
وت
224 MERCURE DE FRANCE ,
Les Mémoires secrets , donnant jour par jour la note des
événemens vrais ou supposés , il arrivait quelquefois que le
rédacteur recevait après l'impression quelques renseignemens
ou recevait quelques pièces relativesàun fait dont ilavait déjà
parlé; alors pour ne priver le public de rien, ou plutôt pour
augmenter le nombre de ses volumes , il ajoutait par supplé
ment ces pièces ou ces faits qui remontaient à des époques
écoulées quelquefois depuis long-tems. Cet inconvénient
aurait sans doute dû disparaître dans l'Extrait des Mémoires ;
point du tout : dans les deux volumes de M. M .... e , les
nouvelles sont aussi morcelées ; ce qui annonce très-peu de
soins , nous pourrions même dire beaucoup de négligence.
Quelquefois Bachaumont ou ses continuateurs parlent affirmativement
d'un fait qu'ils ont ensuite la conscience de
démentir plus loin, lorsqu'ils reconnaissent qu'ils s'étaient
trompés . Ainsi , sous la date du 21 mai 1775, on lit dans
Bachaumont que « le marquis de L a été condamné à
un an et un jour de prison » ; mais sous la date du 23 mai ,
on lit que cette nouvelle était fausse.
...
M. M .... e donne la nouvelle; mais il ne la dément pas.
Est-ce là ce qu'il appelle mettre de l'ordre ? ...
L'ouvrage de Bachaumont , imprimé à la hâte et clandestinement
, fourmillait de fautes d'impressions ; elles n'ont pas
été relevées par l'éditeur de l'extrait , qui , dans le tome II ,
page 78 , a copié jusqu'aux fautes de ponctuation , dans la
lettre de Mme de Tessé.
La plupart des noms propres sont estropiés. Ainsi on lit :
Rusieux pour Ruffieux , Boldoni au lieu de Bodoni, Bougens
pourBougeant , Haynault au lieu de Hénault , Caillaudet
Cailleau pour Caillot , etc. , etc.
Ailleurs , c'est Grive , religion, présentant , diatrible , liste,
prêt , au lieu de Grue, région , président , diatribe , lice,
près, etc.
:
Il y aurait encore beaucoup d'autres observations à faire ;人
mais nous nous reprochons presque d'avoir parlé d'un ouvrage
que nous cussions passé sous silence , s'il n'eût reçu
unhonteux accueil du public.- Tant les anecdotes scandaleuses
ont de charmes pour la plupart des lecteurs !
ROMANS.- Je ne sais pourquoi , depuis quelques années ,
les romans les plus courts me paraissent toujours longs.
Il n'en était pas de méme lorsque je lisais Tom-Jones , Gilblas
, Clarisse ( et ce dernier roman est, comme onsait,
d'une certaine étendue )...
Aujourd'hui, ce ne sont pas les romans que l'on annonce
avec
DEPT
DE
LA
SE
FEVRIER 1809 .
avec le plus d'éclat, qui sont toujours les meilleurs. Jm5
suis endormi plus d'une fois à la lecture de telle production
5.
de ce genre qu'on m'avait excessivement vantée ; tel aure
cen
dence avait paru presque incognito , m'a
intéressé..
vivemen
C'est ce qui m'est arrivé à la lecturede Rose Mulgrave (3),
que le hasard a fait tomber dans mes mains. L'intrigue en
est bien conduite ; les caractères fortement dessinés . Dans
tout roman on doit s'attendre à des invraisemblances ; cependant
celle que l'on trouve dans Rose Mulgrave , sont pour
ainsi dire motivées , et tellement préparées , que le lecteur
les pardonne facilement. Il pardonne moins l'atrocité de
quelques caractères , ce qui rend la lecture quelquefois
pénible.
L'auteur sait passer avec art d'un lieu dans un autre ; il y
'à unité d'intérét ; et cet intérêt repose entiérement sur Rose
Mulgrave. L'auteur , Mme de C ...., ne s'est permis qu'une
digression , et ce n'est pas un hors -d'oeuvre. L'histoire de la
mère de Rose Mulgrave n'est pas déplacée dans l'histoire de
sa fille. C'est , il est vrai , un amour romanesque , une
fuite ,une évasion , un voyage aux Grandes- Indes , un réfroidissement
, un raccommodement , une mort , un retour en
Angleterrre , une prison , encore une mort , et puis une
autre. Mais la narration est rapide , intéressante , le style
assez pur. Impatient de voir le dénouement, on continue
la lecture sans s'apercevoir de quelques taches.
C'est véritablement là un roman; c'est-à-dire l'histoire
d'aventures anmoureuses , écrites avec art , pour l'amusement
et l'instruction des lecteurs. Le vice y est toujours puni ( ce
qui n'arrive pas toujours ); la vertu malheureuse ( ce qui
n'arrive que trop), et enfin la vertu récompensée ( ce qui
estbienplus rare).
SPECTACLES . Théâtre Français . On a donné mer
credi dernier à ce théâtre , la première représentation
d'Hector , tragédie en cinq actes . Cet ouvrage a obtenu le
succès le plus grand et le plus mérité ; il est de M. Luce de
Lancival , connu par un talent très-distingué dans la poësie.
Nous rendrons compte incessamment de cette tragédie ,
qui joint les qualités du style à l'habileté du plan, et qui a
été fort bienjouée .
(3) Rose Mulgrave , par Madame Adel.... de C ...... Troisvol,
ia-12.- Chez Pougin , rue Saint-André-des-Arcs .
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
Théâtre Impérial de l'Opéra- Comique.- Première représentationde
Françoise de Foix , opéra- comique en troisactes,
paroles de MM. Bouilly et Dupaty , musique de M. Berton .
Que Françoise de Foix ait été ou non maîtresse de François
It, ce n'est pas en ce moment ce dont nous devons entretenir
nos lecteurs ; laissons les commentateurs discuter
cette question , et ne nous occupons que de la première représentation
de Françoise de Foix ; opéra-comique donné avec
succès à ce théâtre . Voici de quelle manière les auteurs ont
traité ce sujet .
La belle Françoise de Foix a épousé le comte de Châteaubriand
, un des plus puissans seigneurs de la cour de François
Ir. Mais le comte, au lieu de présenter sa femme à la
cour , la retient dans un château au fond de la Bretagne. Le
roi , qui a entendu vanter la beauté de la comtesse de Châteaubriand
, a plusieurs fois manifesté le désir de la voir ; le
comte répond que sa femme , assez maltraitée de la nature ,
ne veut pas sortir de sa retraite ; mais un page du roi , cousin
de Françoise , découvre la vérité au monarque ; il lui apprend
aussi que la comtesse a promis à son mari de ne pas
quitter son château , à moins que celui-ci ne lui envoie un
anneau qu'il porte toujours à son doigt. Cet anneau lui est
dérobé pendant son sommeil par le page; la comtesse le
reçoit , croit que son mari l'appelle à la cour , et se hate
d'obéir à cet ordre ; mais en traversant la forêt de Meudon ,
ses mules effrayées par le bruit des cors renversent sa litière ,
sans lui causer d'autre mal qu'une très grande peur. Le
comte de Châteaubriand, qui chasse avec le roi , accourt et
reconnaît sa femme ; surpris de son arrivée il lui en demande
la raison: lacomtesse lui montre l'anneau qu'elle croit avoir
reçu de lui ; le comte ne peut concevoir ce prodige; mais ,
effrayé par l'approche du roi , il ordonne à sa femme de
cacher soigneusement son nom , et la présente lui-même au
monarque sous le nom de la baronne de Kerlen , jeune veuve
bretonne ; François Ir, prévenu par le duc de Bellegarde et
le jeune page qui ont conduit cette intrigue , accable de soins
et de prévenances la prétendue veuve ; il met la jalousie du
comte à de rudes épreuves , et après lui avoir donné une
bonne leçon, il lui remet sa femme sans rançon , et lui rappelle
que le premier devoir d'un vrai chevalier est de protégeretnonde
tyranniser les dames .
Pour rassurer les spectateurs sur ce que la position de
Fançoise de Foix à la cour de François Ier, pouvait avoir
de scabreux , les auteurs ont mis en scène Marguerite de
:
FEVRIER 180g . 227
1
Navarre , soeur du roi ; cette princesse prend la jeune comtesse
ssoous sa protection ,, et devient en quelque sorte son
mentor.
Cet opéra a obtenu un grand succès ; il le doit au mérite,
réel de l'ouvrage ; et ce succès n'a plus étonné , lorsqu'on a
appris le nomdes auteurs , tous deux accoutumés depuis si
long-tems aux triomphes dramatiques .
L'ouverture est charmante ; on a particulièrementapplaudi
les couplets chantés par Mme Gavaudan , des stances du roi ,
et un duo entre Mme Belmont et Elleviou ; le plus bel éloge.
que l'on puisse faire de la musique , c'est de la trouver digne
de l'auteur de Montano et Stéphanie.
Le rôle de Francois Ier est joué avec grâce et noblesse
par Elleviou. Mme Belmont , dans celui de Françoise, a fait
envier le sort du comte ; Gavaudan a bien rendu la jalousie
et les craintes d'un mari qui voit sa femme courtisée par un
roi ; Mme Gavaudan a bien la malice et la gentillesse d'un
page, et Paul a mis , dans le rôle du duc de Bellegarde , de
la finesse et de la raillerie : l'ensemble de la représentation
n'a rien laissé à désirer ; et tout fait présumer que la foule
visitera long-tėms Françoise de Foix. B.
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES . - Société des Sciences et Arts
de Chartres . Cette Société a tenu sa première séance
publique le 15 de ce mois, sous la présidence de, M. le
prefet , qui a retracé dans son discours d'ouverture tous
les avantages qui doivent résulter de ce nouvel établissement.
Après plusieurs autres lectures , on a publié le
programme des trois prix proposés par la Société. Le
premier , d'agriculture , consistant en 400 fr. , et de plus
un bélier mérinos à décerner, en 1810 , au cultivateur
qui aura tiré le plus grand parti de ses jachères ou
guérêts dans une exploitation d'une charrue de douze hectares
par saison. Le second , d'arts , consistant en une
médaille d'or de 400 fr. à décerner , en 1809 , à celui
qui aura trouvé le moyen de fixer sur la laine les couleurs,
bleu-foncé et vert dragon , depuis la nuance la plus claire
jusqu'à la plus foncée , de manière à empêcher l'altération
qu'elles éprouvent dans le frottement des étoffes. Le troisième
, de littérature , consistant en une médaille d'or de
200 fr. décernée , en 1808 , à l'auteur du meilleur éloge
de Nicolas Poussin , peintre français , né aux Andelys. Le
prix de littérature pour l'an 1809 , est une médaille d'or ,
également de 200 fr., qui sera décernée à l'auteur de la
P2
)
228 MERCURE DE FRANCE,
meilleure pièce de vers (de 150 au moins ) sur le rétablissement
de la pyrami e d'Henri IV dans la plaine d'Ivry , par
les ordres de l'Empereu Napoléon. Le terme du concours
est fixé au 1 juin 1809.
Académie de Livourne. - L'Académie italienne des
Sciences , des lettres et des Arts , considérant qu'un des
principaux objets de son institution doit être le perfectionnement
de sa propre langue , propose , moyennant la munificence
d'un de ses membres les plus distingués , le prix
d'une médaille d'or de la valeur de 25 sequins ( 300 fr . ) ,
qui sera décerné à l'auteur de la meilleure dissertation sur
la question suivante :
«Déterminer l'état présent de la langue italienne , et
>> spécialement de la langue toscane. Indiquer les causes qui
>> peuvent la porter vers sa décadence, et les moyens qui,
» peuvent en arrêter l'effet .>>>
Les Mémoires seront adressés, francs de port, a M. Paloni
secrétaire perpétuel de ladite Académie. Le concours sera
ouvert jusqu'à la fin de juin 1807.
SOCIÉTÉS ÉTRANGÈRES.- Académie royale des Sciences de
Berlin. Le 4 août , jour de l'anniversaire de la naissance
du roi , l'Académie a tenu une séance publique , dans
laquelle on a proposé les prix suivans pour l'an 1810.
Prix de Mathématiques . « Une théorie complète du
>>bélier hydraulique, basée sur une théorie de l'adhésion
➤ de l'eau , fondée sur l'expérience.>>
Prix de Philologie. « Un aperçu historique et critique du
» sénatdes amphyctions, dubutde son institution , de son
> pouvoir, des limites de son autorité, et de son influence
» sur la politique de la Grèce. >>>
M. Erman lut ensuite un rapport sur les travaux de la
classe de Philologie , depuis la fondation de l'Académie.
M. Burja , un mémoire sur la formation d'une langue philosophique
générale , et M. Wolf, un autre sur les traces
d'établissemens de bienfaisance chez les anciens , qu'on
trouve sur-tout dans certaines inscriptions.
NOUVELLES POLITIQUES.
(EXTÉRIEUR.)
TURQUIE-Constantinople , 20 décembre. -Encons
dérant aujourd'hui la situation de cette vaste et populeuse
FEVRIER 1809. 229
capitale, onne croirait jamais qu'il y atrois semaines elle se
trouvait plongée dans les plus horribles convulsions d'une
révolution et d'une guerre civile : de cet affreux état , elle
est passéeà un état de tranquillité qui étonne les étrangers
peű familiarisés avec le caractère de la nation musulmane.
Après avoir vu la capitalę dans une affreuse situation , des
rues et des places couvertes de cadavres, des quartiers entiers
de la ville détruits par les flammes , la cour et le peuple
dans la plus grande confusion, et cela pendant six jours entiers
, nous la voyons maintenant tranquille ; mais la police
turque est occupée de recherches , et il est certainque , dans
le silence de la nuit, elle fait mettre à mort ceux qui sont
convaincus ou soupçonnés d'avoir été des boute-feux au commencement
de la révolution ; on exécute aussi publiquement
ceuxqui ont été saisis comme pillards dans les endroits incendiés.
Le sérail , qui a été ensanglanté par le meurtre du sul .
tanMustapha , par celui de sa mère et d'autres personnes , a
pris un aspect sombre , et cette observation n'est échappée à
personne. On craint de nouveaux troubles ; cependant
L'existence du sultan Mahmoud paraît fort consolidée; il est
le seulde sa dynastie , et les janissaires ne sauraient qui lui
substituer en cas de malheur. Les amis marquans du grandvisir
Barayctar n'existentplus en cette ville : ils ont perdu la
vie , ou ils ont été éloignés par l'exil ; de sorte que les janissaires
ontmis les choses sur un pied tel qu'ils n'ont à craindre
aucune révolution nouvelle Le ministère ottoman n'a
pas encore fait de communication aux ministres étrangers
de ce qui est arrivé.
Ilya , à Constantinople , des agens russes qui travaillent
àdes arrangemens dont le but est un congrès de paix qui
devrait se reunir à Bucharest , d'autres disent à Silistrie ; ce
qui ne paraît point vraisemblable , la cour de Pétersbourg
n'ayant jamais , dans les occasions de cette nature , voulu
consentir à envoyer ses ministres sur la rive droite du
Danube.
: -Hier, le bruit se répandit à Péra qu'à la grande armée
turque campée sous les murs d'Andrinople , il s'était mani
festé des troubles. Ce qui est certain , c'est que des troupes
asiatiques, mais en petit nombre , ont quitté le camp , et ont
pris la route de leurs foyers. Il y a eu , à Andrinople , quelques
exécutions. Les personnes qui étaient ouvertement dé
vouées à Barayctar , ont été mises à mort. Les janissaires ne
veulent laisser aucune trace du systême et de la mémoire du
grand- visir Barayetar , qu'ils ont toujours regardé comme
leurplus redoutable ennemi.
230 MERCURE DE FRANCE ,
:
RUSSIE. Pétersbourg , 3janvier.- Les généraux Baxhowden
, Kamenski , Rajehski , Tutschkow et plusieurs officiers
supérieurs de l'armée de Finlande sont attendus i i
dans le courant de ce mois. Les uns y resteront , les autres
retourneront au sein de leurs familles. L'empereur leur a
permis de quitter l'armée à une époque où , selon toute apparence
, les hostilítés ne seront plus reprises , afin qu'ils
puissent se reposer des fatigues qu'ils ont éprouvées dans une
campagne extrêmenient pénible sous tous les rapports. Les
généraux Tutschkow et Rajewski ont des infirmités qui les
obligent de recourir aux médecins ; mais leurs commandemens
leur seront conservés . Le général Knorring , successeur
du comte de Buxhowden , établira son quartier-général å
Abo. Le prince de Bagration aura le commandement en chef
de la Finlande septentrionale. Le général Suchtelen restera
chef de l'état-major-général.
Il ne paraît pas qu'on veuille tenter cet hiver une expédition
contre la Suède. Il est vrai que le passage par le golfe
*Bothnique n'est pas encore praticable.
On dit que les généraux suédois ont eux-mêmes demandé
que les troupes finnoises qui faisaient partie de leur armée ,
*rentrassent dans leurs foyers , à quoi les généraux russes ont
consenti. Le quartier- général suédois a été transféré à
Tornea.
AUTRICHE. - Vienne , 18 janvier.- S. M. l'empereur ,
accompagné des archiducs , d'une partie de sa cour et de ses
gardes, s'est rendu le 16 à l'église métropolitaine de Saint-
Etienne , pour célébrer l'anniversaire du retour de S. M. dans
cette capitale.
Il s'est formé ici , une Société orientale , qui a donné, à
l'occasion de son installation , une fête très-brillante.
-Plusieurs lettres de la Hongrie parlent des grands avantages
que le canal , dit canal de François , ouvert en 1808
dans le comté de Batsch , aux frais de la compagnie privilégiée
de navigation , procure au commerce de l'intérieur-de
ce royaume .
Une lettre de Widdin , du 29 décembre , donne les
détails suivans :
** « Jusqu'à présent les pachas de la Turquie asiatique se sont
refusés à reconnaître l'autorité du nouveau grand-visir Mehmet;
ils déclarent hautement qu'ils le regardent comme une
créature des janissaires , qui se laissent entiérentent dominer
par les nouveaux chefs que ces troupes se sont données ellesmèmes
pendant les journées orageuses du 15 au 20novembre.
FEVRIER 1809.
23r

On croit que c'est l'ancien capitan-pacha , qui s'est réfugié
enAsie, qui les a engagés à prendre ce parti ; mais au fond ,
leprincipal but où tendent tous leurs efforts , est de se rendre
aussi indépendans que possible de la Porte. Pour y parvenir,
ils profitent des circonstances actuelles , qui leur fournissent
quelques prétextes pour ne point reconnaître le nouveau
gouvernement. Leurs mouvemens se borneront à leurs pachalieks
, et il n'est pas probable qu'ils entreprennent une.
expédition contre Constantinople. L'ancien capitan-pacha ,
au contraire , se propose , dit-on , de faire jouer tous les ressorts
pour renverser le grand-visir actuel. Acet effet , il a, à
ce qu'on assure , quitté l'Asie avec Cadri-Pacha et quelques
autres amis , pour se rendre par des détours , sur les bords
du Danube , où il a des amis puissans parmi les chefs de
l'armée turque qui y est stationnée. Ceux-ci , après avoir fait
quelques marches vers la Romélie , ont pris le parti de retourner
à leurs postes. Cependant on s'attend à des changemens
importans dans le commandement des divers corps de
l'armée ottomane , dont les chefs actuels , connus pour de
chauds partisans de Barayctar , ne peuvent pas être agréables
audivan, tel qu'il est actuellement composé. L'un des principaux
auteurs de la dernière révolution , Ibrahim-Pacha, est
parti pour Scutari , à l'effet de prendre possessionde son nouveau
gouvernement, qui s'étend sur l'Albanie et sur la Macédoine.
>>
Toutes les lettres de la Moldavie et de la Valachie annoncent
, de la manière la plus positive , que les coursde Pétersbourg
et de Constantinople sont définitivement d'accord
pour tenir un congrès destiné à aplanir les différens qui
existent depuis trois ans entre les deux puissances. Le congrès
se tiendra , dit- on , à Yassi , et sera ouvert , au plus
tard , au mois de mars prochain.
-Les communications dans l'intérieur de la Turquien'ont
pas été troublées depuis les derniers événemens . Les cotons
sont transportés comme autrefois de Constantinople , de Salo
nique et de plusieurs autres ports à Widdin , d'où les commissionnaires
grecs , qui y sont établis, les font passer à leur destination
ultérieure .
ALLEMAGNE.-Stuttgard, 27 janvier.-Le prince russe
Dolgoroucki est arrivé ici à l'hôtel de l'Empereur-romain ,
avant-hier , venant de Paris ; après s'être arrêté seulement
pour déjeûner , il a continué sa route par Vienne , pour la
Moldavie.
5
-Notre communication avec les pays étrangers est inter
232 MERCURE DE FRANCE ,
rompue momentanément par le mauvais tems et les débordemens
des rivières. Les postes de France nous manquent
aujourd'hui.
-On assure qu'un savant allemand , quis'occupe à Rome
de faire des recherches dans les bibliothèques , a communi
qué à divers savans italiens une note dans laquelle il annonce
qu'il espère prouver que le Traité du Sublime , considéré
comme l'ouvrage de Longin, n'est pas de cet écrivain , mais
bien de Denys d'Halicarnasse .
-Des lettres de Saxe font présumer que sous peu quelques
régimens saxons partiront pour se rendre dans le duché
de Varsovie . On croit qu'ils sont destinés à remplacer, au
moins en partie , ceux qui s'y trouvent actuellement
وقو ةيل
-On écrit de Francfort-sur-le-Mein , que plusieurs régimens
westphaliens ne tarderont pas à se mettre en marche
pour la Thuringe. On assure que la garnison d'Erfurt sera ,
en partie composée de troupes de cette nation : cependant,
aucun ordre n'a encore été donné à cet égard.
PRUSSE.- Berlin , 18 janvier. - La nouvelle organisation
de l'armée prussienne est achevée. Le système d'enrôlement
par cantons sera maintenu pour un certain tems ; on
veut l'amalgamer , autant que possible , avec le système de
la conscription.
Le nouveau département de la guerre qui remplace les
divers établissemens militaires supprimés , ne tardera pas à
être mis en activité. Il formėra sept sections , 1º le recrutement
, la conscription et la police générale militaire ; 2° le
service; 3º l'avitaillement entems de guerre et de paix , l'établissement
des magasins , l'approvisionnement des forteresses
; 4º la surveillance des manufactures d'armes et fabricationdes
poudres ; 5º les postes militaires et tout ce qui en
dépend ; 6º les pensions des invalides et des veuves ; 7° les
établissemens d'instruction militaire .
-Voici les noms de quelques-uns des officiers qui commandaient
des forteresses prussiennes pendant la dernière
guerre , et qui ont été arrêtés par ordre du roi , afin d'être
livrés à un conseil de guerre : le général Romberg , qui était
commandant de Stettin; le général Lecoq , commandant de
Hameln; le général de Beneckendorf , commandant de
Spandau ; le colonel de Bounian, ingénieur en chefdans la
place de Custrin ; le major de Rauch , qui est cause , dit-on ,
que l'épée du Grand-Frédéric est tombée entre les mains des
Francais. On assure que le commandant de Custrin , M. d'Ingersleben
, est parvenu à s'échapper au moment où il allait
être arrêté, et qu'il a gagné les frontières.
L
FEVRIER 1809. 233
L
-Le ci-devant ministre baron de Hardenberg se trouve
toujours ici.
-Le ci-devant ministre baron de Stein a quitté cetteville
subitement dans la nuit du 5 au 6 de ce mois , après avoir lu
dans les feuilles publiques l'ordre du jour de l'armée françaisedirigé
contre lui.
-Depuis le départ de LL. MM. prussiennes pour Pétersbourg
, nos papiers d'Etat ont baissé de nouveau.
ITALIE.-Rome , 14 janvier. S. Exc. le commandantgénéral
de Rome et des provinces de l'Ombrie , de Viterbe et
du Littoral de Fiumicino , à ce autorisé par S. M. le roi d'Es -
pagne , a fait inviter , par une proclamation, tous les Espagnols
qui se trouvent dans les Etats romains , quel que soit
leur rang et qualité à venir , le 17 janvier , prêter , entre les
mains dudit commandant , le serment de fidélité qu'ils doiventà
leur légitime souverain, le roi D. Joseph Napoléon..
Cette proclamation a été mise le 12 à l'ordre du jour de
l'armée.
-On a trouvé dernièrement dans une terre appartenant
au comte Moróni , les tombeaux de l'ancienne famille romaine
des Manlius . Il y avait deux statues , cinq bustes et une
urne , le tout assez bien conservé , et marqué du nom des
Manlius. Deux squelettes qu'on trouva aux pieds des statues,
avaient encore des bagues aux doigts . On lisait le nom d'Agathonie
auprès d'un squelette de femme. A côté de ces ossemens;
était un oeuf encore entier , mais vide , un lacrymatoire
, un miroir brisé et une lampe. Sur cette lampe , on
voit Tarquin , fils du septième et dernier roi de Rome, armé
d'un poignard , et allant déshonorer la chaste Lucrèce. Ces
précieuses antiquités , qui ont au moins deux mille ans , ont
été achetées par M. le prélat baron de Heeffelin , ancien mis
nistre de S. M. le roi de Bavière près le Saint-Siége ..
ESPAGNE. --Madrid , 21 janvier. - Le roi a reçu hier, au
Pardo, les députés de la ville , des divers corps et des autorités
supérieures de Madrid, chargés de supplier S. M. de daigner
se rendre au milieu de ses fidèles sujets de la capitale ,'
et de vouloir bien y fixer sa demeure .
Le roi a accueilli les députations avec une extrême affabilité
, et a long-tems parlé avec chacun des membres qui les
composaient. Ses paroles pleines de bonté et de franchise ,
ont fait renaître l'espérance dans les coeurs , et causé la satisfaction
la plus vive à tous ceux qui ont eu l'honneur d'être
admis auprès de S. M.
Le roi ayant bien voulu assurer les députés que son entrée
231 MERCURE DE FRANCE,
à Madrid aurait lieu sous le plus bref délai , cette nouvelle,
répandue dans la capitale , y a produit une allégresse uníverselle.
Ceux qui ont souffert de l'anarchie , et qui ont été
opprinrés pendant le gouvernement révolutionnaire , comme
ceux qui ont été un instant les dupes de la perfidie anglaise,
partagent les mêmes transports . Tout le monde est à présent
éclairé sur les véritabl s intérêts de la patrie , et voit qu'il
n'y a pour l'Espagne de bonheur à attendre que sous le
gouvernement du plus juste et du plus bienfaisant des
princes.
L'embarquement des Anglais , que nous venons d'apprendre
officiellement , ne peut que jeter le plus grand
découragement parmi les insurgés qui ne sont pas encore
rentrés dans l'ordre. Les cinq ou six chefs qui restent ,
( n'auront bientôt plus de soldats , et iront recevoir à Londres
le prix des malheurs qu'ils ont attirés sur leur patrie.
Les Anglais ont pillé une partie des maisons les plus
riches de la Corogne avant de s'embarquer. Les détails de
leurs dévastations , parvenus au gouvernement , nous ont
donné la mesure de la loyauté etde l'honneur de pareils
alliés.
Voici les noms des députés qui sont partis , il y a dix
jours, pour le quartier-général de S. M. I. , afin de lui
présenter les résultats du voeu émis, le 25 décembre dernier,
par les habitans de Madrid , dans les diverses paroisses de
cette capitale..
Pour la ville de Madrid : D. Juan- Manuel Xaramilli ,
D. Juan-Maria de Satini , D. Philippe Sagarvinaga , pour
le corps de la noblesse; D. Domingo Alvarès , pretre pour
les curés de la ville ; le père Abé de Saint-Basile , pour les
couvens ; D. Juan Illana pour les paroisses voisines ;
A. Pedro Rubio , D. Antonio de Lema , pour la bourgeoisie.
Conseil d'Etat. Le comte de Montarco.
Conseil des Indes . D. Bernardo Iriarte , D. Joseph Antonio
de Urriza , D. Fulgentio , comte de Torremuzquez .
Conseil des finances . D. Manuel de Valenziala , D. Francisco
Carrasco .
}
)
Commerce. D. Manuel Sixto Espinosa , D. Domingo Garcia
Fernandez .
Conseil de guerre. Le marquis de Las Amarillas, le marquis
del Norte .
Conseil de l'amirauté. D. Joseph Justo Salcedo , D. Jo
seph de Espinosa Tello.
i
1
FEVRIER 1809 .
235
:
Alcades . D. Luis Marcelino Pereira , D. Manuel Maria
de Junco , D. Angel Norena.
Conseildes ordres. D. Cristobal de Ilarraza , D. Carlos
Simon Pontero .....
Valladolid , 26 janvier.- On découvre chaque jour de
nouveaux magasins d'habillemens et d'effets d'artillerie cachés
par les Anglais sur la ligne de leur retraite. On a pris
à Betanzos 8 pièces de canon anglais et gooo fusils .
-Au combat du 16 , le général en chef sir John Moore
a été atteint d'un boulet au défaut de l'épaule. Il est mort
deux heures après avoir reçu cette blessure. Le général sir
David Baird a eu , le même jour , le bras cassé en deux endroits.
On lui en a fait l'amputation dans la soirée. .:
Le général sir john Hope a pris le commandement des
débris de l'armée anglaise .
On a trouvé sur le champ de bataille les corps de trois
généraux , parmi lesquels on avait cru reconnaître le général
Hamilton, mais cela n'est pas certain. On a compté aussi
parmi les morts cinqcolonels et 110 officiers . 1
La nuit du 16 au 17 s'est passée à la Corogne dans une
extrême confusion. Les Anglais poursuivis , dans la crainte
de ne pouvoir s'embarqüer , se précipitaient en foule sur les
chaloupes pour parvenir aux bateaux de transport. Comme ils
quittaient leurs raugs sans règle et sans ordre , des hommes
des différens corps sont arrivés sur le même bâtiment , et
l'embarquement s'est fait sans qu'on ait pu réunir une seule
compagnie entière sur chaque transport. La précipitation a
été telle , qu'après la victoire remportée le 16 par les Français
, les Anglais rentrant à neuf heures du soir dans l'enceinte
des remparts de la Corogne , ont abandonné dans les
jardins et dans les maisons du faubourg , un grand nombre de
blessés, parmi lesquels on a remarqué plusieurs officiers supérieurs.
(INTÉRIEUR. )
Bayonne , 25 janvier.- Des lettres particulières annoncent
que la ville de Valence a envoyé des députés au roi
d'Espagne pour protester de sa soumission .
, Toutes les villes de l'Espagne , rentrées dans l'ordre
envoient des députés à Madrid pour préter serment de fidélité
au roi Joseph. Il en est de même des couvens et des divers
chapitres.
Il ne cesse de passer par notre ville des prisonniers espagnols.
Nous attendons après-demain un transport de prisonniers
anglais.
256 MERCURE DE FRANCE,
-Il part tous les jours des détachemens de conscrits bien
armés et bien équipés pour l'Espagne. Les derniers qui se
sont mis en marche se rendent àBilbao.
-Le duc de Montebello est , dit-on , arrivé devant Sarragosse.
Paris , 3 Février.
Dimanche , 29 janvier , S. Exc. M. le comte de Winzingerode,
envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de
5.M. le roi de Westphalie , a présenté à S. M. l'Empereur
etRoi ses lettres de créance . S. Exc. a été conduite à l'audience
de S. M. par un maître et un aide des cérémonies ,
introduite par S. Exc. le grand-maître , et présentée par
S. A. S. le prince vice-grand-électeur , faisant fonction d'archi-
chancelier d'Etat .
-Laplace de grand chambellan étant devenue vacante ,
parla promotion de M. le prince de Bénévent à la dignité de
vice-grand-électeur , et S. A. n'ayant géré cette charge , depuis
cette époque , que par interim , S. M. a nommé grandchambellan
M. de Montesquiou , membre du Corps-légis
latif.
-Par décret impérial du 31 janvier , S. Em. monseigneur
lecardinal Fesch , archevêque de Lyon , a été nommmé à
l'archevêché de Paris .
:
:
4
30the BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
:
Valladolid, le 21 janvier 1809.
1
Le duc de Dalmatie partit le 12 de Betanzós. Arrivé sur le Mero , il
trouva le pont de Burgo coupé. L'ennemi fut délogé du village de Burgo .
Pendant ce tems , le général Franceschi remonta la rivière qu'ilpassa sur
lepontdeSéla. Il intercepta la grande route de la Corogne à Sant-Yago ,
etprit6officierset 60 soldats . Le même jour , unposte de 30 marins
qui était à Mero , sur le golfe , et qui y faisait de l'eau , fut pris . Du villagede
Périllo, on put observer la flotte anglaise en rade de la Corogne.
Le 13, l'ennemi fit sauter deux magasins à poudre situés sur les hauteurs
de Sainte-Marguerite , à une demi-lieue de la Corogne. La détonation
fut terrible , et se fit sentir à plus de trois lieues dans les terres .
Le 14, le pont de Burgo fut raccomodé , et l'artillerie française put y
passer. L'ennemi était enposition sur deux lignes , àune demi-lieue.en
avant de la Corogne . On le voyait s'occuper à embarquer en toute hâte
ses malades et ses blessés , dont les espions et les déserteurs portent le
nombre à 3 ou 4000 hommes. Les Anglais s'occupaient en même tems
àdétruire les batteries de côte , et à dévaster le pays voisin de la mer.
Le commandant du fort de Saint-Philippe, se doutant du sort qu'ils réservaient
à sa place , refusa de les y recevoir.
Le14 au soir, on vit arriver un nouveau convoi de 150 voiles , parmi
lesquelles on comptait quatre vaisseaux de lignes .
Le15 au matin, les divisions Merle et Mermet occupèrent les hauteurs
de Villaboa , où se trouvait l'avant-garde ennemie , qui fut atta→
FEVRIER 1809. 237
1
1
quée et culbutée. Notre droite fut appuyé au point d'intersection de la
route deda Corogne à Lugo , et de la Corogne à Sant-Yago. La droite
étaitplacée en arrière du village d'Elvina. L'ennemi occupait en face
de très-belles hauteurs .
Le reste de la journée du 15, fut employé à placer une batterie de 17
pièces de canon , et ce ne fut que le 16 ; à trois heures après -midi , que
le due de Dalmatie donna l'ordre de l'attaque.
4
Les Anglais furent abordés franchement par la première brigade de la
division Mermet qui les culbuta et les délogea du village d'Elvina . Le 2
régiment d'infanterie légère se couvrit de gloire . Le général Jardon , à
la tête des voltigeurs , fit paraître un notable courage. L'ennemi culbuté
de ses positions , se retira dans les jardins qui sont autour de la Corogne.
Lanuit devenant très-obscure , on fut obligé de suspendre l'attaque.
L'ennemi en a profité pour s'embarquer en toute hate. Nous n'avons eu
d'engagé,pendant le combat, qu'environ 6,000 hommes ,et tout étais
disposé pour partir de la position que nos troupes occupaient le soir , et
profiterdu lendemain pour une affaire générale. La perte de l'ennemi a
été immense : deux batteries de notre artillerie l'ont foudroyé pendant
la durée du combat. On a compté sur le champ de bataille plus de 800
cadavres anglais , parmi lesquels on atrouvé le corps du général Hamit
ton( 1) , et ceux de deux autres officiers généraux,dont on ignore lesnoms.
Nous avous pris 20 officiers , 300 soldats et 4 pièces de canon . Les Anglais
ont laissé plus de 1500 chevaux qu'ils avaient tués. Notre perte
s'élève à 100 hommes tués ; nous avons eu 150 blessés. Le colonel du
47º régiment s'est distingué. Un porte-aigle du 31ª d'infanterie légère a
tuéde sa main, unofficier anglais qui , dans la mêlée , s'était attaché à
lui pour tâcher de lui enlever son aigle. Le général d'artillerie Bourgeat
et le colonel Fontenay se sont très - bien montrés .
Le 17, à la pointedu jour, on a vu le convoi anglais mettre à la voile.
Le 18 , tout avait disparu . Le duc de Dalmatie avait fait canonner les
bâtimens des hauteurs du fort de San-Yago. Plusieurs transport ont
échoué , et tous les hommes qu'ils portaient out été pris .
On a trouvé dans l'établissement de la Payoza 3000 fusils anglais . On
s'est aussi emparé des magasins de l'ennemi et d'une quantité considé
rable de munitions et d'effets appartenant à l'armée . On a ramassé, dans
les faubourgs , beaucoup de blessés. L'opinion des habitans du pays et,
des déserteurs est que le nombre des blessés dans le combat excède
2500.
Ainsi s'est terminée l'expédition anglaise envoyée en Espagne. Après
avoir fomenté la guerre dans ce malheureux pays , les Anglais l'out
abandonné. Ils avaient débarqué 38,000 hommes et 6000 chevaux ; nous
leur avons pris , de compte fait , 6,500 hommes , non compris les malades.
Ils ont rembarqué très-peu de bagages , très-peu de munitions et
très-peu de chevaux : on en a compté cinq mille tués et abandonnés.
Les hommes qui ont trouvé un asyle sur leurs vaisseaux sont harassés et
découragés . Dans une autre saison , il n'en aurait pas échappé un seul.,
La facilitéde couper les ponts , la rapidité des torreus , qui , pendant
l'hiver , deviennent de profondes rivières , le peu de durée des journées
et la longueur des nuits , sont très-favorables à une armée enretraite.
Des 38,000 hommes que les Anglais avaient débarqués , on peut assur
rer qu'à peine 24,000 hommes retourneront en Angleterre.
L'armée de la Romana qui , à la fin de décembre , au moyen des
(1) Voyez ci-dessus l'artic'e Valladolid.
238 MERCURE DE FRANCE,
renforts qu'elle avait reçus de la Galice , était forte de 16,000 hommes ,
est réduite à moins de 5000 hommes, qui errent entre Vigoet Sant-Yago,
et sont vivement poursuivis . Le royaume de Léon , la province de Zamora
et toute la Galice que les Anglais avaient voulu couvrir , sont conquis
et soumis .
Le général de division Lapisse a envoyé en Portugal des patrouilles
qui y ont été très-bien reçues .
Le général Maupetit
quelques malades anglais .
est entré à Salamanque . Il y a encore trouvé
ANNONCES . t
Les Antiquités d'Athènes , mesurées et dessinées par J. Stuart et
N. Revett , peintres et architectes . Ouvrage traduit de l'anglais par
L. F. F.- Trois volumes grand infolio , avec 150 planches , publié par
C.G. Landon , peintre , ancien pensionnaire de l'Académie de France à
Rome , anteur et éditeur des Annales du Musée.
Le premier volume de cet ouvrage très-rare et le plus importantque
l'on connaisse sur l'architecture grecque , est divisé en deux parties ,
dont la première vient de paraître . Le second et le troisième volumes ,
beaucoup plus considérables que le premier , seront divisés en trois parties.
Les livraisons paraîtront exactement de quatre mois en quatre
1
mois.
Le prix de chaque partie ou livraison , est de 20 fr. l'exemplaire ; avec
les planches sur papier de Hollande , propre au lavis , est de 25 fr.
L'exemplaire , texte et planches sur papier vélin satiné , est de 40 fr. Le
même colorié , 150 fr . On ajoute 2 fr. par chaque partie pour la recevoir
franche de port par la poste .
La première partie , outre l'introduction et la préface , contient trois
chapitre , le premier donne la description du portique dorique à Athènes.
Le second , celle du temple Ionique de l'Ilissus . Le troisième , celui de
la tour octogone d'Andronie Cyrrhestes , connue sous le nom de la tour
des vents . Ces trois chapitres sont accompagnés de 21 planches , les détails
d'architecture sont de la même grandeur que dans l'ouvrage original ,
cotés et gravés au trait avec une extrême pureté. Les plans et les vues
perspectives sont ombrés . Le texte sort des presses de Firmin Didot.
On souscrit à Paris, chez C. G. Landon, peintre-éditeur, rue de l'Université
, nº 19 ; et chez les principaux libraires des départemens et de
l'étranger.
5
On peut se procurer chez l'Editeur le prospectus détaillé de l'ouvrage.
( Nous reviendrons incessamment sur cet important ouvrage . )
Annales du Musée.- Salon de 1808 . Recueil de pièces choisies
parmi les ouvrages de peinture et de sculpture, exposés au Louvre, le 14
octobre 1808 , et autres productions nouvelles et inédites de l'Ecole
FEVRIER 1809. 259
1
-française ,gravées au trait , avec l'explication des sujets ; un examen général
du Salon et des notices bibliographiques sur quelques artistes morts
depuis la dernière exposition .- Deux volumes in -8° , avec 72 planches
chacun. Pat C. P. Landon , peintre , ancien pensionnaire de l'Aca
démie de France à Rome. Le prix de chaque volume est de 15 fr .
franc de port. - On souscrit à Paris , chez l'auteur et l'éditeur , rue de
l'Université , nº 19, et chez les principaux libraires de Paris et des départemens
.
-
L'Empereur pardonnant aux ré-
L'Empereur passant en revue les
Chaque volume se divisé en deux parties , la seconde du premier vo-
Pume qui vient de paraître , contient entr'autres le Tableau du champ
de bataille d'Eylau , par M. Gros .
voltés du Caire , par M. Guérin .
députés de l'armée au Couronnement , par M. Sérangeli.-Henri IV ,
chez Michaud , par M. Menjaud. '- Charles- Quint et le Titien , par M.
Bergeret.- Le portrait du général Lasalle , par M. Gros ; et autres
productions capitales de MM. Le Boullenger , Lordon , Mume Mongez ,
MM. Ducis , Vermay , Mulard , Debret , Canova , etc.
Latroisième partie , ou première du second volume, paraîtra dans
les premiers jours de février.
Bibliothèque historique , à l'usage des jeunes gens , ou Précis des
histoires générales et particulières de tous les peuples anciens et modernes
, extrait de différens auteurs et traduit de diverses langues; par
M. Breton , traducteur de la Bibliothèque géographique de Campe.
Ou suivra pour ce Recueil le plan qui a été suivi avec tant de succès
pour la Bibliothèque géographique de Campe'; il consiste à prendre isolément
, à reduire , à abréger , s'il y a lieu, les ouvrages les plus estimés
qui ont été publiés , en différens idiomes , sur l'histoire générale ouparticulière
de chaque pays ; à en donner une analyse assez resserrée pour n'offrir
aucune superfluité , aucune digression fastidieuse , mais en même
tems assez étendue pour ne point exclure l'agrément et l'intérêt. L'his
toire générale sera tracée d'après une suite d'écrivains étrangers , savoir :
P'histoire de la Grèce d'après Mitford , Eichstedt , Gillies , Mannert ,
Gast; l'histoire romaine , d'après Ferguson et autres ; l'histoire du moyen
âge , d'après Gibbon , Roberston , Watson , etc. L'histoire particulière
des différens Etats de l'Europe sera rédigée dans le même systême . Enân
on consacrera un petit nombre de volumes à l'histoire des personnages
célèbres . Cette Collection aura par conséquent l'avantage d'offrir à la
fois un cours complet d'histoire générale , d'histoire particulière et de
biographie.
Cet ouvragesera publié par livraisons de deuxvolumes in-18, chacune
ornée de cartes ou figures, qui paraîtront tous les deux mois. La première
livraisons contenant les tomes 1 et 2 de l'histoire de la Grèce , par W.
Mitfort, vient d'êtré publiée.
Ou souscrit à Paris , chez Fr. Schell , libraire , rue des Fossés -Saint
240 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 180g .
Germain- l'Auxerrois , nº 29 ; et chez L. Haussmann et d'Hautel , impri
meurs-libraires , rue de la Harpe , nº 80.
Le prix de l'abonnement, pour l'année , ou douze volumes , est pour
Paris de 18 fr . , que l'on pourra payer par sixième lors de la publication
de chaque livraison , et de 22 fr . par la poste. On pourra se procurer
chaque histoire séparément , moyennant 1 fr . 80 cent. par volume pour
Paris , et 2 fr . par la poste.
Morceaux choisis de Buffon , ou Recueil de ce que ses écrits ont de
plus parfait sous le rapport du stylé et de l'éloquence . - Seconde édition.
-In- 18 , papier fin , avec 55.jolies gravures en bois . -Prix ,
1 fr . 80 cent . , et 2 fr. 50 cent. franc de port. - Le même livre , in-12 ,
papier fin , avec le portrait de Buffon et les 55 gravures en bois ,
5 fr. , et 6 fr . franc de port. - Le même livre , sur papier vélin , 8 fr.
et 9 fr. franc de port. -Chez Ant. Aug. Renouard , rueSaint-Andrédes-
Arcs , nº 55.
. Paris , Versailles , et les provinces au dix-huitième siècle ; anecdotes
sur la vie privée de plusieurs ministres , évêques , magistrats célèbres
, hommes de lettres et autres personnages connues sous les règnes /
de Louis XV et de Louis XVI. - Deux volumes in-8° . - Prix , 7 fr
50 cent. et 10 fr . franc de port . - A Paris , chez Lenormant impr. -libr..
rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17.-Et à Lyon , chez
Yvernault et Cabin , rue Saint-Dominique.
ERRATUM du Nº 393.
۲
Page 176, ligne 55 : il réfléchit suivant des lois connues , lisez : il
s'infléchit suivant des lois connues .
Idem, ligne 40 : d'égale intensité , lisez : d'inégale intensité.
Page 177 , ligne 30 : ils la subdivisent , lisez : ils se subdivisent.
Page 178 , ligne 1 : comme le rayon ordinaire. C'est par les corps que
produisent la double réfraction ; lisez : comme le rayon ordinaire
l'est par les corps qui produisent la double réfraction .
Idem, ligne3et4 : tombant ensuite sur un cristal d'Islande , lisez :
tombant ensuite sur un cristal d'Islande dont la section principale
estparallèle au plande réflexion.
Idem, ligne5 : et réciproquement un rayon ordinaire , lisez : et réci
proquement un rayon extraordinaire.
Dans l'annonce du prix proposé par la Société des Sciences , Arts et
Belles-Lettres à Mâcon , voici comme il faut lire la question : « Quelle
» a été , en France , l'influence des femmes sur le goût dans la litté
>>rature et les beaux-arts , depuis le commencement du dix-septième
siècle jusqu'à nos jours.» :
( N° CCCXCV. )
$ 5
D
(SAMEDI II FÉVRIER 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
cen
POESIE.
MES SOUVENIRS.
Iz m'en souvient . Jeune , j'aimais la gloire:
L'habit guerrier , la cocarde au chapeau ,
Et ne rêvant que bataille et victoire ,
Sous- lieutenant je joignis mon drapeau.
A
Un trait d'amour l'hiver blessa mon ame ,
1
Il me piquait pour la première fois :
Ojours heureux ! quels transports ! quelle flamme !
Comme j'aimais ! j'étais le Roi des Rois .
L
Dans l'Univers quelle métamorphose !
Eglé pour moi fut la Divinité: i
L'éclat du Lis , l'incarnat de la Rose ,
Tout pâlissait auprès de sa beauté.
Ce bel amour finit sans récompense ;
Un jeune époux fut par elle avoué :
Je le maudis : aujourd'hui quand j'y pense ,
Je lui sais gré du tour qu'il m'a joué.
1
Dans les filets d'une autre Cythérée
Je retombai : je connus le plaisir
Mais ma Vénus voulait être adorée..
Trop vivement; je faillis d'en mourir.
Heureusement la trompette guerrière ,
Sous les drapeaux alors me rappela ;
1
A
1
1
Q
E
242 MERCURE DE FRANCE ,
Des pleurs amers baignèrent ma paupière ;
Bienplus encor ma belle Iris pleura .
Mars appaisé , la paix douce et riante ,
Du haut du ciel ramena les amours
Je pars , je vole aux pieds de mon amante ,
Je vois de loin reluire mes beaux jours .
Mais mon Iris , fille de la Prudence ,
Pour occuper le vide de son coeur ,
Amon emploi , pendant ma longue absence ,
Avait nommé mon heureux successeur.
Pour me venger de ce sexe infidèle ,
Adeux beautés j'adressai mon encens.
L'une des deux , hélas ! me fut cruelle !
Tel cas arrive à maints honnêtes gens.
Mais un beau jour une triste manie
Vint me saisir dans le sein du repos ;
Et malgré moi , tourmenté par Thalie ,
Je fis undrame en vers très-inégaux .
:
Mon drame fait , haletant pour la gloire ,
Je le portai chez l'acteur Dorival ,
Qui le garda trois ans dans son armoire ,
Auprès d'un pot de rouge végétal.
Enfin brilla le jour de l'audience .
Au grand tripot , tremblant, je comparu' :
On m'écouta d'un air de sapience ,
Et l'on me dit , votre drame est reçu .
Me voilà donc de général d'armée ,
De maréchal , devenu mince auteur.
Désirs , projets , vous n'êtes que fumée ,
Et l'avenir est un livre trompeur.
Après trois ans d'une pénible attente
Etde longs voeux , météore nouveau ,
Je m'élevai sur la scène bruyante ;
Aucun sifflet ne troubla mon cerveau .
Flatté , séduit par ce rayon de gloire
Soir et matin j'écrivis , j'écrivis ...
Et monsieur Wasp , de terrible mémoire,
Dans ses feuillets maudissait mes écrits .
Juré censeur de la philosophie ,
Deux fois par an de ses rudes pinceaux
FEVRIER 1809. 243
Ii barbouilla le front de Lasthénie ( 1) ;
La pauvre enfant en perdit le repos .
Pour adoucir les dolentes piqûres ;
Les coups de bec de cet oiseau de nuit ,
Le coeur brûlant des flammes les plus pures ,
Du Dieu d'hymen j'implorai le crédit.
J'offris ma main à la belle Amarante ,
Qui l'acceptant de son coeur me fit don.
Hymen , je bus dans ta coupe riante
Où l'époux boît sans perdre la raison ! ...
Mais le soleil a peine sur la terre
Avoit deux fois ramené les frimas ,
Qu'il me fallut d'un épouse si chère
Ouvrir la tombe et pleurer le trépas .
Ainsi tout passe , et la gloire elle-même
S'évanouit : tout est songe ici-bas ;
Jusqu'au moment de notre heure suprême
Nous rêvons tous , sujets et potentats .
:
Plus sage enfin dans un abri champêtre
Je vais jouir de mou obscurité.
J'y graverai ces mots d'un très-grand maître :
Tout est ci-bas sottise et vanité . >>>
LES DEUX GUERRIERS BLESSÉS.
FABLE.
:
Dans le plus terrible des arts ,
Dans l'homicide jeu de-Mars ,
Deux Guerriers égaux en courage ,
Mais l'un vieilli dans les hasards ,
Et l'autre à cette fleur de l'âge ,
Où le sang avec plus d'ardeur
Fait battre le pouls et le coeur ,
Donnaient l'essor à leur vaillance .
Tous deux frappés en même tems ,
Parmi le choc des combattans ,
Les cris de fureur , de souffrance ,
(1) L'un des personnages du Voyage d'Antenor.
:
1
i
T
Q2
214 MERCURE DE FRANCE,
Ét de terreur et de vengeance ,
Tombent sur des corps palpitans.
Le plus jeune se désespère :
Voir ainsi borner sa carrière !
Voir ses ennemis triomphans !
Il se traîne dans la poussière ,
Se roule , en hurlant , sur la terre ,
Arrache le trait de son flanc ,
De ses mains ouvre sa blessure ;
Et par cette large ouverture
Son ame fuit avec son sang.
Renversé, terrassé de même ,
L'autre Guerrier que l'âge instruit
S'emporte moins , fait moins de bruit ,
Ne hâte point l'instant suprême ,
Laisse dans ses chairs enfoncé
Le fer sanglant qui l'a blessé ,
Jusqu'au moment où les armées
An carnage moins animées ,
Font trève à leurs horribles jeux ,
De tuer lasses toutes deux ,
Et toutes deux chantant victoire .
Lors àses compagnons de gloire
Il crie : à moi , nobles vainqueurs !
Et vive Mars ! On le relève ,
D'Esculape un savant Elève
Appaise avec art ses douleurs ,
Baigne de sucs réparateurs
Son flanc déchiré par le glaive ,
Le sauve enfin du sombre bord ;
Et le Héros plein d'allégresse ,
Plus sain , plus dispos et plus fort ,
Va , comme aux jours de sa jeunesse ,
Donner , braver, chercher la mort.
Vous que de sadent de vipère
Un noir satyrique a blessés ,
Du Guerrier ivre de colère
Et du Guerrier que rien n'altère
Voyez le sort , et choisissez .
GINGUENG
*
FEVRIER 1809 .
245
PRÉCAUTION CONTRE LA FORTUNE.
AIR : Aux soins que je prends de ma gloire.
Je puis un jour faire fortune ;
Voyons ce qu'il arrivera ,
Je suivrai la règle commune ,
Et la tête me tournera .
Contre moi dans ce manifeste
Essayons de me prémunir :
Ma raisou aujourd'hui proteste
Contre ma folie à venir.
Si dans mes fières incartades ,
Voulant vous éblouir les yeux ,
Je fais par-delà les Croisades
Remonter mes nobles aïeux ,
Sur ce point , vous devez m'en croire ,
Je cite les tems et les faits ;
Rapportez-vous-en à l'histoire ,
Al'histoire .... que je vous fais .
Si dans mes plaintes éternelles ,
Regrettant mes anciens châteaux ,
Je soutiens que les lois nouvelles
M'enlèvent mes droits féodaux ,
De la vanité la plus pure
Tenez-moi bien pour convaincu';
Les malheurs du tems , je vous jure ,
Ne m'ont pas fait perdre un écu.
Si par une risible audace ,
Auteur de quelques madrigaux ,
Je prétends siéger au Parnasse
Entre Voltaire et Despréaux ,
Je consens que l'on me bafoue ,
Et qu'on montre au doigt le dindon
Qui se gonfle en faisant la roue
Auprès des oiseaux de Junon.
Si du carrosse où je m'élance ,
A l'exemple de bien des gens ,
Je jette un regard d'insolence
Surde vieux amis indigens ,
2
Σ
246
MERCURE DE FRANCE ,
En voyant ma sotte figure ,
Dites en riant de pitié :
Ce n'est qu'un faquin en voiture;
Il valait beaucoup mieux à pie.
Mais si par l'aveugle déesse
Je ne suis jamais visité ;
Si par humeur elle me laisse
Dans mon heureuse obscurité ,
Ame passer de ses largesses
Sans le moindre effort je consens ,
Puisqu'il faut payer les richesses
De la perte de son bon sens .
M. DE JOVY.
ENIGME.
Je vais parler , ami , d'un être méprisable ,
Et te tracer ici son portrait véritable ;
Outre qu'on le redoute , on le fuit ; on le hait ;
On est à plaindre , hélas ! quand on le méconnait ;
Il se montre au grand jour , sous un masque hipocrite ;
Il rit de la morale ; il insulte au mérite ,
Et sans cesse enseignant le chemin de l'erreur
Il tend par ses conseils à corrompre le coeur ;
Il souffle enfin partout la guerre , la discorde ,
Et rompt en un instant la plus douce concorde.
Pris dans un autre sens , le Français belliqueux
Mille fois l'accabla d'un désespoir affreux ;
De ses hardis projets il trompa l'artifice ,
Il le conduisit même au bord du précipice;
Malgré sa perfidie , au milieu des combats ,
On vit ces fiers guerriers , cès généreux soldats ,
Ennemis déclarés du sang et du carnage
Lui pardonner sans crainte et vanter son courage.
Je me tais cher lecteur ; car j'en ai beaucoup dit ;
Je crois même avoir trop éclairé ton esprit.
CHARADE-LOGOGRIPHE.
Que je plains un enfant , quand la mort inflexibl
Dès ses plus tendres ans lui ravit mon entier.
Pour lui plus de doux soins ; dans un mal-aise horrible
En vain il en réclame : on le laisse crier.
FEVRIER 1809. 247
On ne peut remplacer , pour son âge débile ,
Mon tout ; pareil objet ne se remplace point.
Lisez , Messieurs , lisez de Jean-Jacques l'Emile ,
Vous verrez qu'il s'accorde avec moi sur ce point.
Qu'on retranche ma tête , et le Pape Grégoire
Offre en trois pieds le nom de son oeuvre vanté ,
Sans quoi l'on ne pourrait dire avec sureté ,
Tel jour est une fête , et tel autre une foire.
Sans queue on trouve en moi cet espace imposant
Sur lequel ( et Virgile entr'autres nous l'apprend ) ,
De Junon la vengeance implacable , obstinée ,
Poursuivit trop long-tems le malheureux Énée.
1
1 per)
3
io
まう。
CH . AUD ... , de Preuilly.
44
11
CHARADE.
La moitié de mon tout est rare
Sur-tout dans l'adversité ;
Faire l'autre moitié ne plaît pas à l'avare :
Mais il est un pays où ce mot respecté
Sur le front du monarque a le pas assuré.
Du froment que vous faites moudre
Prenez la fleur , prenez la poudre ,
Etmon tout est d'abord trouvé .
1 3
٦٠٠
A
33 પૂછે ???? હું
L
٢٠ EST
ود
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Aujourd'hui.
Celni du Logogriphe est Hier.
Celui de la Charade est Demain.
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
LITTÉRATURE. - BEAUX-ARTS .
Ily a long-tems qu'on se plaint de l'abus qui s'est introduit dans le
langage , au sujet des mots : Art et Artiste . Cet abus consiste principaleinent
à confondre ensemble tous les arts , à leur supposer à tous le
même but , les mêmes effets , et les mêmes moyens , à ne faire qu'une
seule classe de tous les hommes qui cultivent tant d'arts différens , et à les
appeler tous également des artistes , tellement que par une conséquence
248 MERCURE DE FRANCE ,
presqu'immédiate on s'accoutume à penser que le compositeur de musique
, le joueur de violon , le peintre , le graveur , l'architecte , le
comédien, le danseur , le poëte , etc. , ont à peu près le même genre de
talent , le même génie , les mêmes droits à la gloire et à la reconnaissance
publique .
t
On a souvent abusé du mot d'Horace : Ut pictura poësis , etc. ,
comme si ce grand poëte voulait qu'il n'y eût aucune différence à
mettre entre ces deux arts dont l'un imite toujours , et dont l'antre
n'est pas toujours imitateur ; il ne l'est pas , par exemple , lorsqu'il
loue , lorsqu'il blâme , lorsqu'il instruit , ete ... Il a bien plus d'analogie
avec l'art de l'éloquence qu'avec celui de la peinture ; car la poësie se
sert de la parole comme l'éloquence ; elle s'en sert pour imiter ou
plutôt pour décrire ; et les imitations poëtiques sont aussi différentes
des imitations pittoresques , que la parole diffère des couleurs .
Les arts , a- t -on dit encore , ont tous pour objet l'imitation de la
nature ; et cette phrase prise dans un sens trop général , a produit
l'erreur et la confusion . On n'a pas distingué les moyens que chaque art
emploie pour imiter, les sujets qu'il peut traiter , les effets qu'il peut
produire , les dispositions naturelles et les connaissances acquises qu'il
exige dans celui qui le cultive .
J'ai trouvé sur cette matière , dans un ouvrage assez court d'un écrivain
anglais (1 ) , des idées qui m'ont paru très-saines ; il m'a semblé
que l'auteur procédant par une analyse exacte , avait assez bien éclairci
les véritables questions relatives aux différences et aux ressemblances
que la musique , la peinture et la poësie ont entre elles ; j'ai fait ,
pour mon propre usage , un extrait de ce travail qui , je le répète , m'a
patu excellent, et dont je ne connais point de traduction en français .
Extrait d'un ouvrage anglais deHARRIS, sur la Musique , la
Peintureet la Poësie.
Il est composé de six chapitres.
CHAPITRE ICT . Introduction . - Dessein et distribution de
l'ouvrage.-Préparation aux chapitres suivans .
I. Tous les arts ont cela de commun , qu'ils sont à l'usage
del'homme . Les uns sont de nécessité , comme la médecine
et l'agriculture ; les autres sont d'agrément , comme la musique
, la peinture et la poësie .
Il semble d'abord que les arts nécessaires aient dû naître
les premiers ; car on peut croire que les hommes ont pensé
(1) Cet écrivain est Harris, qui , entre autres ouvrages, a donné une
grammaire qu'il a intitulée : Hermès ; elle a été fort bien traduite en
français par M. Thurot ; le discours préliminaire et les notes du tra
ducteur ajoutent au mérite de l'ouvrage original.
FEVRIER 1809 . 249
à vivre et à se conserver , avant de chercher les moyens
d'embellir leur existence ; et cette opinion se trouve confirmée
par le fait, puisqu'on n'a point connu de nation , si barbare
et si ignorante qu'elle fût , où quelques commencemens
du moins de ces arts nécessaires ne fussent pratiqués . D'où
l'on pourrait tirer la conséquence que ces arts , comme les
plus anciens , ont un titre de supériorité sur les autres , et
1
doivent être mis au premier rang.
Mais les arts agréables peuvent , à leur tour , revendiquer
la première place, en prenant droit de ce que nous avons été
formés par la nature pour quelque chose de mieux que la
simple existence physique. Il ne s'agit pas tant de vivre ,
comme dit Platon, que de bien vivre, de vivre heureux (2) ;
les arts qui embellissent l'existence , peuvent donc , à juste
titre , obtenir la préférence.
II. L'objet de cet ouvrage est de traiter de la musique , de
la peinture et de la poësie , dans l'intention de faire voir en
quoi ces arts se rapprochent , en quoi ils different , et de décider
, d'après cette comparaison, lequel des trois mérite la
prééminence sur les deux autres .
En entrant dans cette recherche , la première observation
à faire , c'est que notre ame ne connaît le monde physique et
les affections qu'il produit sur nous , qu'elle ne communique
de même aves les ames des autres hommes , et ne juge de
leurs affections que par l'intermédiaire des organes des sens .
C'est au moyendes mêmes organes , que les arts montrent à
l'ame des imitations , et qu'ils imitent soit les parties du
monde physique , soit les différentes affections qu'il fait naître
en nous , soit enfin les passions , les mouvemens de violence
et les autres affections que l'ame éprouve .
Il y a toutefois cette différence entre les arts dont nous
parlons et la nature , que celle-ci porte ses impressions jusqu'à
l'ame par tous les sens humains , au lieu que les arts
en question n'agissent que sur deux sens seulement , la vue
et l'ouïe ; d'où il suit qu'ils ne peuvent employer , dans leurs
imitations , que des moyens qui agissent sur ces deux sens ;
et ces moyens sont le mouvement , le son , la couleur et la
figure.
La peinture ne peut agir que sur le sens de la vue ; aussi
est-il impossible de concevoir qu'elle imite autrement que
par des moyens visibles ; d'un autre côté , le mouvement est
(2) Ου τὸ ξῆν περι πλειστου ποιητεον , ἀλλὰ τὸ εὐ ζῆν . Plato in
Critone.
!
250 MERCURE DE FRANCE ,
exclus de ses moyens d'imitation; il ne lui reste donc à employer
que la couleur et la figure.
Lamusique arrive à l'ame par le seul sens de l'ouïe ; elle
ne peut donc imiter que par les sons et les mouvemens .
La poësie , agissant aussi sur le sens de l'ouïe , si l'on ne
considérait les mots que comme de purs sons , ne pourrait
porter ses imitations au-delà de ce qui peut être imité par le
son et le mouvement. Mais les sons que la poësie emploie ne
sont pas seulement des signes naturels ; ils sont des sigues artificiels
formant un langage de convention propre à rendre
toutes les idées que l'ame peut concevoir ; la poësie a donc
des moyens d'imiter tout ce que le langage peut exprimer,
et il est évident que cette faculté d'exprimer par le langage
est à peu près illimitée.
D'après ce qui vient d'être dit , on peut déjà voir en quoi
ces arts se ressemblent , et en quoi ils diffèrent .
Ils se ressemblent , en ce qu'ils sont tous mimiques ou
initateurs .
Ils diffèrent , en ce que leurs moyens d'imiter ne sont pas
les mêmes ; ceux de la peinture , sont la figure et la couleur ;
ceux de la musique , le son et le mouvement ; celui de la poësie
, est la parole; la peinture et la musique imitent par des
moyens naturels ; la poësie imite presque toujours par un
moyen qui est artificiel. Une figure peinte ou une composition
musicale a toujours quelque rapport naturel avec la
chose ou l'objet dont elle doit offrir une imitation. Mais une
description faite avec des mots , présente rarement ce genre
de rapport naturel entre les mots et les idées dont ils sont les
signes. Aussi ne peut-on pas comprendre une description
faite avec des mots , si l'on n'entend la langue à laquelle ces
mots appartiennent , au lieu que la peinture et la musique
sont des langues universelles.
III . Quant à la question de savoir, lequel de ces arts l'emporte
sur les deux autres , il faut observer qu'outre les différens
moyens d'imitation les uns sont , par leur nature , plus
exacts , les autres le sont moins ; que celui-ci imitera mieux
tel objet , et celui-ci tel autre ; il faut observer encore que
les sujets à imiter diffèrent entr'eux et pour l'importance et
pour le mérite; qu'il y en a de sublimes et de bas , d'abondans
et de secs , depathétiques et de froids , de propres à
instruire , et d'autres vides d'instruction.
C'est assurément d'après ces deux considérations , c'est-àdire
d'après l'exactitude de l'imitation , et d'après le mérite
des sujets imités , qu'il faut examiner et décider la question
de la supériorité de l'un des trois arts sur les deux autres. 1
FEVRIER 1809.1 254
,
Mais, pour arriver à la solution, il est nécessaire d'entrer
dansun détail d'observations particulières à chacun de ces
arts, de manière qu'il en résulte une comparaison juste et
exacte راک
CHAPITRE II. Des sujets que la peinture imite. Des sujets
que la musique imite. - Comparaison entre ces deux
arts.
3
I. Les sujets les plus propres à être imités par la peinture ,
sont les objets ou les faits qui sont de nature à être particuliérement
caractérisés par la figure et par la couleur.
De ce nombre sont , 1º toutes les masses de choses inanimées.
Excniple : bâtimens , paysages ; les végétaux , fleurs ,
fruits ; toutes les espèces d'animaux, oiseaux ; quadrupedes ,
troupeaux , etc.
La raison en est que ces objets sont faciles à reconnaître
par leurs formes et par leurs couleurs. De plus , ils sont , pour
Ja plupart , immobiles dans la nature comme dans l'imitation.
2
2°. Les mouvemens ou les cris particuliers à chaque espèce
d'animaux , pourvu que ces mouvemens et ces cris puissentêtre
aisément reconnus par l'attitude et par un changement extérieur
dans la forme de l'animal. Exemple : le vol des oiseaux ,
le galop des chevaux , le rugissement du lion , le gloussement
des poules , etc.
Quoiqu'il soit impossible de peindre le mouvement et le
son , cependant ces cris et ces mouvemens d'animaux étant
immédiatement et naturellement associés à de certaines formes
de quelques parties du corps , dès que l'oeil aperçoit ces
formes , l'esprit conçoit aussitôt ce qui les accompagne ; et
ainsi , par une sorte de tromperie , les mouvemens et les sons
même paraissent être peints.
3°. Le corps humain , sous toutes ses formes ; hommes ,
femmes , enfans , jeune , vieux , beau , laid, etc.; dans
toutes ses altitudes , debout , assis , couché , etc.: il faut y
joindre les sons particuliers à l'espèce humaine , les gémissemens
, le rire , les cris de joie, etc. Tous les mouvemens
violens , les passions et les affections de l'ame , portées à un
degré extraordinaire .
La raison en est qu'il y a changément dans la forme extérieure;
mais on ne peut peindre que les sons naturels ; le langage
artificiel ne peut pas être rendu sur la toile; car il ne
serait caractérisé ni par la figure , ni par la couleur.
4°. Toutes les actions et tous les événemens dont la durée
est trèscourte , et la représentation frappante d'évidence ; car
252 MERCURE DE FRANCE ,
nécessairement la peinture ne rend qu'un seul instant , un
punctum temporis .
5°. Qu les actions qui , ayant quelque durée , se composent
d'incidens de même nature pendant toute la durée de l'action;
par exemple , les tempêtes , les batailles , les combats
de mer , les charges de cavalerie , etc.
6°. Toutes les actions qui , ayant les qualités que je viens
de dire , se composent d'incidens nombreux et variés , qui
-tous ont lieu dans le même instant. :
On en peut donner pour exemple l'admirable carton de
Raphaël , représentant l'Ecole d'Athènes , et d'autres grands
tableaux.
Car la peinture n'a pas les mêmes bornes quant à l'étendue
de l'action représentée que quant à sa durée. On peut même
dire que la composition pittoresque , pourvu qu'elle soit claire
et intelligible dans son ensemble , sans confusion ni désor
dre, a d'autant plus de mérite, qu'elle a plus d'étendue et
de variété .
7°. Toutes les actions qui sont connues et connues universellement
, plutôt que celles d'invention nouvelle , ou dont
-la connaissance n'est pas vulgaire.
-
La peinture , comme je l'ai déjà dit , n'a qu'un moment a
rendre; lorsqu'elle choisit un sujet connu, la mémoire du
spectateur supplée à ce qui précède et ce qui suit : il ne peut
en être de même dans un sujet que le spectateur ne connaît
point. Aussi a-t- on mis en question si, de tous les grands
sujets historiques que la peinture a traités , il y en aurait un
seul qui fût intelligible par le tableau seul , et indépendanıment
de la connaissance que l'histoire nous en a donnée.
٤٠٠ II. Les sujets les plus propres à être imités par la musique,
sont ceux que le mouvement et le son peuvent exprimer.
Le mouvement peut être lent ou vif, égal ou inégal , continu
ou interrompu ; le son peut être grave ou aigre , fort ou
faible. C'est pourquoi , partout où il se trouvera quelqu'une
de ces espèces de mouvement ou de son , mais dans un degré
⚫d'intensité remarquable , et non pas médiocre ou peu sensible,
ily aura lieu à une imitation musicale.
Ainsi , dans la nature inanimée , la musique imitera l'écoulement
de l'eau , son murmure, l'agitation et le mugissement
des vagues ; le bruit du tonnerre , celui des vents doux
ou orageux ;
Dans la nature animée , la voix de quelques animaux ,
:particulièrement le chant des oiseaux ;
Quant à l'espèce humaine , la musique en imitera encore
FEVRIER 1809. 255
4
quelques mouvemens et quelques sons, par exemple , une
marche mesurée ou des pas très-marqués , ou les acclamations
d'une multitude : entre les sons , ceux qu'elle imite le
moins imparfaitement , sont ceux qui expriment la souffrance
et l'affliction .
La raison en est que ,dans ce dernier cas , l'imitation musicale
s'éloigne moins de la nature. En effet , la douleur ,
chezbeaucoup d'animaux , se manifeste par des cris ou sons
qui ne diffèrent pas extrêmement de longues notes se succédant
chromatiquement.
III. Il me reste à présent à comparer les deux arts.
Pourbien faire cette comparaison ,il faut observer :
Que l'imitation musicale ,par sa nature même , ne peut se
-rapporter qu'aux sons et aux mouvemens ;
Que, soit chez les animaux , soit dans le monde inanimé ,
il y a peu de mouvemens qui soient particuliers à une seule
espèce , et qu'à peine en citerait-on un seul qui fût propre à
un individu;
Que la nature ne fournit pas non plus de sons qui puissent
caractériser moins qu'une espèce entière (les sons naturels
étant les mêmes chez tous les individus de chaque
espèce ) ; 1
Enfin, que la musique n'imite même qu'imparfaitement
ces mouvemens et ces sons , à cause de la grande différence
qui se trouve entre les sons et les mouvemens de la nature ,
et ceux de la musique. En effet , les sons musicaux sont tous
produits par une vibration égale , les sons naturels par une
vibration inégale; la plupart des mouvemens de la musique
sont très-déterminés dans leur mesure; ceux de la nature
sont indéterminés . و
Il faut considérer au contraire , quant à l'imitation pittoresque
:
Que les figures , les attitudes et les couleurs caractérisent
et font reconnaître non-seulement chaque espèce , mais chaque
individu; et non-seulement l'individu , mais les differentes
affections ou passions qu'il éprouve ;
Que la peinture peut donner une imitation parfaitement
exacte de ces figures , de ces attitudes, de ces couleurs ;
Que son but est de faire naître l'idée inême des objets
qu'elle imite ; au lieu que la musique ne peut tout au plus
prétendre qu'à éveillerdes idées analogues aux objets de son
imitation;
Et qu'en un mot , la peinture , dans les sujets qui lui
sont propres , atteint le degré d'imitation le plus élevé ,
A
254- MERCURE DE FRANCE,
puisqu'elle imite régulièrement les actions composées de
parties formant entre elles un ensemble , imitation dont
la musique est entièrement incapable ;
D'après tout cela , on doit avouer que l'imitation pittoresque
est fort au-dessus de l'imitation musicale , et que
celle-ci , portée même à son plus haut degré possible , est
toujours bien imparfaite .
Il faut encore conclure que le pouvoir de la musique
(car elle en a un réel ) dérive d'une autre cause que l'imitation
; nous ne traitons pas encore de cette autre cause ; il
en sera question par la suite .
'1
CHAP. III. Des sujets que la poësie imite , mais qu'elle
im te par des moyens purement naturels , c'est-à-dire , par
les sons seulement. Comparaison du pouvoir d'imitation dé
lapoësie sous ce rapport , d'abord avec celui de lapeinture,
ensuite avec celui de la musique.
L'imitation poëtique s'étend à tout ce qui peut être imité
par la peinture et par la musique; car elle se sert de mots
pour imiter , et les mots sont des signes de convention qui
peuvent rendre toutes les idées.
I. Mais l'auteur ne considère , dans ce chapitre , que
l'imitation que peut faire la poësie par les sons seulement ,
et abstraction faite de la signification des mots ; cette imitation
est celle qui a lieu dans les onomatopées , ou mots
qui ont une ressemblance naturelle avec les objets qu'ils
expriment (3) , et dans les arrangemens des mots qui produisent
aussi un son ressemblant aux objets imites ; dou
naît ce qu'on appelle en poësie l'harmonie imitative (4).
?
Il n'est pas nécessaire de comprendre le sens des mots ,
de savoir la langue que parle le poëte , pour saisir cette
ressemblance purement naturelle , et qui est indépendante
de la convention en vertu desquels les mots signifient telle
chose ou telle autre .
Il faut avouer que cette imitation fondée purement sur
la ressemblance du son des mots est assez faible , lorsqu'elle
est séparée de l'intelligence de leur signification.
(3) Comme le glouglou d'une bouteille, le cliquetis des armes ,
trictrac , etc.

(4) Il y en a beaucoup d'exemples :
μεγα δέβσραχε φηγίνος αξων.
L'essieu crie et se rompt.
Vox quoque per lucos vulgo exaudita silentes
Ingens.
Et l'orgne même en pousse un long gémissement .
le
FEVRIER 180g. 255
1
II. Elle est évidemment fort au-desous de l'imitation
pittoresque qui produit , lorsqu'elle s'applique aux objets
qui lui sont propres , une image exacte des objets imités.
III. Elle est moins inférieure à l'imitation musicale , et
avec lle-ci . même elle peut prétendre à une sorte d'égalité
Toutes deux imitent par le son et par le mouvement.
L'imitation musicale est plus près de la nature quant au
mouvement , et l'imitation poëtique quant au son.
: En effet , la musique dans les mouvemens a une plus
grande variété ; elle emploie six ou sept espèces de notes de
longueur différente ( depuis la ronde jusqu'à la triple et la
quadruple croche ) qu'elle peut combiner de beaucoup de
manières différentes , même dans une seulė mesure ou dans
un seul tems donné ; au lieu que la poësie n'a que deux
espèces de syllabes , la longue et la brève ( celle-ci équivalente
à la moitié de la longue) , et le poëte ne peut
trouver de moyen de variété que dans les différentes combinaisons
de ces deux espèces de syllabes (5) .
D'un autre côté , les sons musicaux sont produits par des
vibrations égales , ce qui n'arrive guères aux sons naturels ;
au contraire , les sons des mots sont produits par des vibrations
inégales , et sont tout à fait ceux de la nature . Ajoutez
à cela que les sons de la parole sont en bien plus grand
nombre que ceux de la musique. Ainsi la poësie , comme
imitant par le son , paraît l'emporter sur la musique , nonseulement
par une ressemblance plus exacte , mais aussi
par la variété.
T
Si donc l'un des deux arts obtient la préférence quant au
mouvement, si l'autre l'emporte quant au son , et si l'on
suppose ensuite le mérite de la ressemblance qui résulte du
mouvement àpeu près équivalent àcelui de la ressemblance

(5) Ceci est-il bien exact ? II paraît que dans les langues anciennes
on regardait en effet deux syllabes brèves comme équivalentes à une
longue . C'est ce que prouve la structure de beaucoup de vers latins
particulièrement des ïambes . Mais les anciens eux-mêmes avaient beaucoup
de syllabes douteuses qui devenaient longues ou brèves suivant
leur position et presqu'à volonté. Il me semble qu'en français nous
avons encore plus de ces syllabes douteuses , parce que notre prosodie
estmoins fixe , moins déterminée que celle des langues anciennes ; il me
semble que la durée relative de la plupart de nos syllabes ne saurait être
évaluée d'une manière précise , et c'est un moyen de variété de plus
pour notre imitation poétique.
256 MERCURE DE FRANCE ,
produite par le son , il s'ensuivra que le mérite des deax
imitations pourra se balancer et être regardé comme à peu
près égal. ( La suite au numéro prochain.)
Un volume
ALMANACH DES MUSES POUR 1809.-A Paris , chez
Louis , libraire , rue de Savoie , nº 6.
in-12 de 324 pages .
-
Si l'on avait quelques reproches à faire à l'homme
de lettres qui , le premier , conçut l'idée de publier ,
chaque année , un choix des poësies fugitives de l'année
précédente , sous le titre d'Almanach des Muses , ce
serait sans doute d'avoir donné naissance à une quantité
innombrable de Recueils en vers et en prose , dont nous
sommes assaillis régulièrement à chaque renouvellement
d'année. La plupart de ces compilations sans goût ,
n'ajoutent rien à nos richesses littéraires , et communément
, le calendrier qui les précède n'est pas ce que
le volume offre de moins intéressant ; c'est même presque
toujours ce qu'il présente de plus nouveau. Sans attacher
plus de mérite à l'Almanach des Muses que n'en
comporte un Recueil de ce genre , nous ne craignons
pas d'affirmer qu'il ne faut pas le confondre avec les
compilations qui usurpent son titre , ou cherchent à
lui ressembler. S'il est vrai de dire que la poësie à sa
noblesse , il ne l'est pas moins que cet Almanach jouit
de tous ses droits d'aînesse sur des cadets qui , tous ,
ont plus ou moins dérogé.
Les noms les plus célèbres dans la littérature du dernier
siècle , l'ont , en quelque sorte , consacré à l'estime
des lecteurs , qui aimaient à y retrouver les vers gracieux
échappés à la muse facile des Voltaire , des Bernard
, des Bertin et des Colardeau. Depuis l'époque où
ces soutiens de l'Almanach des Muses lui ont manqué ,
ce Recueil y a perdu , à la vérité , une plus grande
masse de richesse ; mais le goût du nouvel éditeur a
trouvé dans le prodigieux amas de vers dont nous
sommes journellement gratifiés , le moyen de faire un
choix de pièces qui , pour plaire aux amis des lettres ,
n'ont pas besoin d'être recommandées par un grand
nom. :
Entre
FEVRIER 1809.
EPT
DE
LA
SEL
cen
Entre tous les peuples , le Français se distingue par
ses grâces légères , son aimable élégance et son goût
pour les ingénieuses bagatelles. C'est , on n'en saurait 5
douter , c'est à ce caractère propre à notre nation qu'il сеп
faut attribuer ses succès dans un genre , qui , pour
n'être pas le premier , n'est pas sans mérite , et je
dirais même sans gloire , si je ne craignais d'offenser
les lauréats du Parnasse.
Quoi qu'il ensoit , ce que personne ne peut contester,
c'est notre supériorité soutenue dans les poësies fugitives
; supériorité qui a survécu à celles que nous avons
acquise dans les deux derniers siècles , et qui se montre
dans l'Almanach que nous annonçons , avec autant
d'éclat que dans les quarante quatre autres volumes
qui en composent aujourd'hui la collection.
Après les pièces fournies par MM. Lebrun , Parny ,
Boufflers , Legouvé , Andrieux , Vigée , Esménard ,
Baour Lormian , de Guerle , Millevoie , il en est d'autres
qui offrent aussi de la grâce , du sel ou de l'intérêt ,
suivant les sujets sur lesquels elles roulent. Une de
celles qui se présentent au premier rang est intitulée :
l'Indulgence. Les vers en sont généralement élégans et
corrects , un peu faibles quelquefois , ce qui tient sans
doute à l'abandon avec lequel l'auteur a cru devoir
écrire ce petit poëme. A l'appui de notre assertion nous
citerons la fin de cet opuscule :
« Toi qui sus à la fois et vaincre et gouverner ,
22
>> Henri , tu sus encore aimer et pardonner.
» Laissons à Richelieu ses grandeurs despotiques ,
>> Sa ligue , ses fureurs , ses chagrins politiques.
>> Tu daignas épargner Conchini , d'Espernon
>> Ton coeur voulut trois fois pardonner à Birón ;
>> Montpensier à tes pieds adora ta clémence , K
» Et Mayenne attendri publia ta vengeance.
22
>> Tu jugeas qu'être bon c'était plus qu'être grand ;
» Ta gloire est immortelle et voilà ton garant: P
19
Un autre poëme figure encore avec avantage dans le
nouvel Almanach; il a pour titre la Féte-Dieu dans
un hameau , et pour auteur M. Philippe de la Renaudière.
Nous l'appellons poëme , parce que c'est ainsi
qu'il est qualifie; mais , de bonne-foi , ce n'est guère
R
258 MEROURE DE FRANCE ,
qu'un récit qui semble détaché d'une plus vaste composition
dans laquelle au total on le lirait avec plaisir ,
et qui en ferait plus encore si l'auteur le débarrassait de
quelques longueurs dont son goût le fera sans doute
apercevoir.
Si
des poëmes nous passons aux odes , nous en trouvons
deux qui méritent d'être signalées àl'estime des
amateurs de belles pensées exprimées en beaux vers :
J'une , sur l'Automne , de M. de Bridel ; l'autre , intitulée
: Michel-Ange , par M. de Chênedollé. Nous
citerons , de cette dernière , les strophes où le poëte
célèbre les talens de Buonarotti , comme peintre et
comme architecte.
>>Bival de Scopas et d'Apelle
:
» Tu surpassas tous leurs progrès ,
Toi , dont l'art , héritier de leur gloire immortelle ,
>> A de Vitruve encor connu tous les secrets .
>>>Sous ta touche ardente , enflammée ,
>> Ici , la toile est animée ,
Et la matière emprunte une ame à ton pinceau ;
» Là , pour peupler les arcs et les brillans portiques
>> De ces bâtimens magnifiques ,
» Les Dieux naissent de ton ciseau .
>>Mais quel est ce vaste édifice
» Ce temple où tous les arts rivaux ,
► Unis pour décorer son pompeux frontispice ,
> Epuisaient sous tes yeux leurs magiques travaux ?
>> De Rome antique altière idole,
>> Tombe , ô fastueux Capitole ,
» Cède à la majesté de ce lieu solennel !
» Faux Dieux , renversez-vous ! voici le sanctuaire
» Où , dans sa splendeur tutélaire ,
> Chaque jour descend l'Eternel. >>>
Nous ne plaçons le Chant gallique de M. Victorin
Fabre qu'après les Odes , parce que ce genre de composition
nous semble bien loin de celui où J. B. Rousseau
et Lebrun ont laissé des modèles d'une perfection
presque désespérante. Ce n'est pas que le talent de
M. Fabre n'ait tiré tout le parti qu'on pouvait attendre
d'une composition de cette nature ; ses vers ont une
teinte ossianique vraiment remarquable.
FEVRIER 1809 . 259
Si dans l'examen des autres pièces qui composent
l'Almanach des Muses , nous ne suivons aucune marche
régulière , on sentira le mérite de notre excuse : elle
est dans la nature même du livre dont nous rendons
compte.
10
Quand la galanterie française ne nous obligerait pas
à appeler d'abord l'attention du lecteur sur les poësies
deplusieurs dames qui ont bien voulu ouvrir leur portefeuille
à l'éditeur , la justice nous en ferait un devoir.
Nous mentionnerons avec plaisir une Epitre à Mm
de Sévigné , par Mme Desroches ; deux Elégies charmantes
de Min Dufresnoy ; de fort jolis vers de Mesdames
de Beaufort , de Montanclos et de Montferrier ,
et s'il est permis de distinguer une rose au milieu de
ses soeurs , les productions toujours fraîches , toujours
gracieuses , toujours aimables de Mme Victoire Babois .
Les couplets suivans , intitulé le Lendemain , méritent
d'être cités pour le melange heureux d'idées érotiques
etphilosophiques qu'ils renferment.
م
Le jour du mariage ,
Bien gravement s'engage ,
L'amour malin;
Près de sa belle il tourne ,
Et le plaisir s'ajourne
Au lendemain.
11
:
Lejour, on s'épouvante ,
Onfuit, on est tremblante ,
Etpuis enfin.
1
On commence.a s'y faire
Et l'on est moins sévère
9
Le lendemain.
Lavie est unbeau songe ,
Si l'amour la prolonge
Jusqu'à la fin.
Caressons son enfance ,
Tant que luit l'espérance
D'un lendemain.
Ce Dieu, qui nous énivre
Au jour le jour veut vivre ,
C'est son destin .
Loin de lui la prudence ,
R2
260 MERCURE DE FRANCE ,
Il s'enfuit dès qu'on pense
Au lendemain .
1
Pour garder son empire ,
Avec un doux sourire ,
Chaque matin ,
Offrez nouvelle grâce ;
1
Sans s'en douter , qu'il passe
Au lendemain.
ةيلا
mba... 4.
ou
***Plusieurs pièces de feu Le Brun se font remarquer
dans ce Recueil , qu'il a enrichi plus d'une fois des
productions tour à tour sublimes , piquantes ou gracieuses
de sa féconde imagination. Nous indiquerons
encore la charmante Epître à mon cher petit James ,
par M. Ginguené, et divers morceaux fort agréables
de MM. de Jouy , Lemercier , Murville et Parseval-
Grandmaison. Nous recommanderons sur- tout ,
plutôt se recommande elle-même aux amateurs , non
moins par son propre mérite que par la réputation trèsdistinguée
de son auteur , une Epitre à Mme ... , pour
l'inviter à se jeter dans les bras de la mélancolie , par
M. Michaud. Si nous ne transcrivons pas ici les vers du
premier de nos poëtes érotiques et d'un de nos plus
agréables conteurs , publiés dans cet Almanach , c'est
qu'il l'ont été bien antérieurement dans d'autres Recueils
; mais MM. de Parny et Andrieux sont des amis
qu'on aime à retrouver partout .
Il est plus d'une pièce que nous pourrions citer,
grâce à MM. Tissot , le Bailly , Grenus , Gouffé , Géraud
, Chevalier Saint-Amand , etc.; mais comme il
faut que tout , même le plaisir , prenne fin , nous terminerons
nos citations par celle du huitain qui suit :
Que le métier d'auteur est une douce chose !
Avez-vous du talent , vous êtes enviés.
Contrariés , injuriés ,
Par fois même calomniés .
Etes-vous sans talent , à vos dépens on glose ;
Vous êtes honnis , bafo: és ,
Sifflés , hués et conspués:
:
Que le métier d'auteur est une douce chose !
Si nous ne citons pas un plus grand nombre de morceaux
de M. Vigée , c'est pour ne pas ôter aux lecteurs
FEVRIER 1809 . 261
1
leplaisirqu'ils auront de les lire dans l'Almanach même ;
et nous espérons que le maître de la maison nous pardonnera
de l'avoir resserré dans un si petit espace , pour
mettre sa compagnie plus à l'aise .
Ce volume , le 45me de la collection , est terminé ,
suivant l'usage , par une notice des ouvrages de poësie
publiée dans l'année précédente , notice faite avec goût ,
et dont la sévérité apparente tient souvent au peu de
place qu'a eu le critique pour motiver son jugement.
Nous nous apercevons , en finissant, que nous n'avons
pas fait , dans cet extrait , la part de la critique : que
cela nepasse pas pour une excessive indulgence de notre
part ! Nous reprendrions volontiers la plume pour satisfaire
en cela aux obligations imposées à tout censeur ;
mais nous sommes persuadés que d'autres ferons de bon
coeur ce que nous avons négligé de faire.... Ce qui
nous console , c'est que leur tâche , moins agréable que
la nôtre, sera aussi bien moins longue à remplir.
-
:
!
२.,
NOTICE des travaux de l'Académie du Gard , pendant
l'année 1807 ; par M. TRÉLIS , secrétaire perpétuel.
Un vol. in-8° . - A Nîmes , chez la veuve Belle ,
imprimeur de l'Académie , place du Château , nº 232.
Les travaux de l'Académie du Gard ont obtenu l'estime
des Sociétés littéraires , des hommes de lettres et
des savans les plus distingués. Cette nouvelle Notice suffirait
seule pour justifier un succès si flatteur ; elle doit
ajouter encore à l'idée favorable qu'on s'était faite d'abord
de cette compagnie éclairée et laborieuse. On y
trouve l'analyse d'un grand nombre de Mémoires tous
intéressans , bien pensés, et présentés sous une heureuse
forme. Ces Mémoires peuvent
en deux
peuvent se diviser classes : les uns sont presqu'entiérement consacrés à des
objets d'utilité locale; les autres traitent de matières
d'un intérêt général ,
On distingue parmi les premiers les observations
communiquées à l'Académie par M. Grangent , ingénieur
en chefdu département, sur le desséchement de
ses marais , et sur-tout un excellent travail dont M.
Vincens Saint-Laurent , correspondant de l'Institut, n'a
262 MERCURE DE FRANCE ,
fait connaître encore que la première partie, et qui doit
avoir pour titre : de l'Industrie manufacturiere du département
du Gard. Cette première partie présente un
tableau complet des ressources industrielles du département,
l'histoire de tous les établissemens utiles au.commerce
et à l'industrie , quels que soient leur objet particulier
et leur degré d'importance ; des considérations
súr les causes de leurs progrès , de leur décadence ou de
leur entier anéantissement ; enfin , un examen raisonné
des mesures qu'il y aurait à prendre pour ajouter à la
prospéritédes uns , ranimer la langueur des antres, ou
meme relever ceux qui n'existent plus.A ces considérations
se rattachent des recherches nombreuses sur l'origine,
la quantité, la valeur , la préparation des matières
premières , le nombre d'ouvriers qu'exige cette préparation
, les débouchés des marchandises, et les sommes
considérables dont elles ont autrefois enrichi , dont
elles enrichissent encore , ou pourraient enrichir unjour
le département.
Tous ces objets, présentés d'une manière nette et précise
, inspirent un intérêt qu'on trouve bien rarement
dans les recherches de ce genre. Des considérations philosophiques
mêlées à propos et sans affectation à ces
analyses particulières, leur impriment quelquefois un
caractère d'utilité générale qu'il n'est pas moins rare
d'y trouver , et décèlent en même tems un esprit observateur,
habitué à se rendre compte de ses réflexions, et
à généraliser ses idées. Voici , par exemple , comment
l'auteur de ce Mémoire explique pourquoi les non catholiques
ont long-tems cultivé presqu'exclusivement
les principales branches de l'industrie dans le départe
hent du Gard.
<<< Les protestans , déclarés inhabiles à tous les emplois
publics , et même à un grand nombre de professions,
n'eurent d'autre ressource, pour l'avancement de leur
fortune , que le négoce ; et ici (dans le département du
Gard) leur activité ne pouvait guère s'exercer que dans
le commerce des manufactures. Des fabriques s'élevé
rent à Nîmes et dans les principales villes des montagnes.
Est-il étonnant que les chefs de ces établissemens aient
choisi dans leur communion les hommes qu'ils avaient
FEVRIER 1809... 265
ledessein d'associer à leurs travaux , qu'ils voulaient
faire participer aux avantages qui devaient en résulter ,
et de qui, sans doute , ils croyaient pouvoir attendre
plus d'affection , de dévouement et de reconnaissance ?
Le bienfait s'étendit aux campagnes quand les braş
des cités devinrent insuffisans : et si l'on considère la
nature des pays dont les habitans furent appelés a en
jouir, et combien les soins champêtres devaient laisser
de loisir aux habitans des Cévennes , avant que la culture
des mûriers y eût pris un grand accroissement , et
à ceux de la Vannage , lorsque la vigne ne couvrait encore
qu'une petite partie de leur sol , on cessera d'être
surpris que des cultivateurs aient joint aux travaux de
la terre l'exercice des arts et du commerce.
<< L'impulsiondonnée d'abord à une classe , se com
muniqua successivement à l'autre par l'effet de l'exemple
, quand la prospérité progressive des manufactures
exigea un plus grand nombre d'ouvriers , et lorsque la
tolérance eut affaibli les motifs de prédilection. Mais
ceux qui reçurent les premiers germes de l'industrie
ont continué de les cultiver avec plus de soin et de suc
cès ; et c'est principalement à eux que sont dus les progrès
de cet esprit d'industrie qui est devenu le caractère
dominantdu peuple du Gard , et les avantages inappré
ciables que cette contrée en retire. >>
Ce morceau n'est pas le seul de ce genre qu'on pût
extraire du Mémoire de M. Vinceus Saint-Laurent. Ses
travaux patriotiques me paraissent mériter la reconnais
sauce de ses concitoyens , et l'estime particulière de tous
ceux qui aiment à trouver des recherches savantes et
utiles , exposées avec méthode et écrites avec intérêt...
Je ne rangerai point parmi les objets d'utilité locale
l'application faite par l'Académie du Gard , des procédés
désinfectans de M. Guyton de Morveau à l'éducation
des vers à soie , et les moyens qu'elle propose pour en
étouffer la chrysalide , sans altérer ni salir le précieux
tissu qui l'enveloppe. Ses recherches à ce sujet intéressent
aujourd'hui d'une manière spéciale tout le midi de
la France , et d'une manière moins directe la majeure
partie de l'Europe. C'est dans la Notice elle- même:
qu'il faut en lire l'exposé aussi complet que rapide ...
1
264 MERCURE DE FRANCE ,
Unmémoire de M. Trélis sur l'idiome languedocien
et particulièrement sur celui du département duGard,
ne doit pas non plus être rangé parmi les travaux de
l'Académie qui n'intéressent que ce département. Des
demandes faites par M. de Champagny, alors ministrede
l'intérieur, sur la langue de l'ancien Languedoc , engagèrent
son auteur à l'entreprendre. Des considérations
générales le feront lire avec plaisir par ceux même qui
n'ont aucune connaissance de l'idiôme qui en est l'objet.
Telles m'ont paru les réflexions suivantes. On ne saurait
mieux déterminer les caractères principaux qui distinguent
les langues brutes des langues cultivées et polies.
«A l'envisager , dit M. Trélis , sous un certain côté, les
langues s'altèrent par la culture , et ce qu'elles gagnent
en richesse , en élégance , en parure , elles le perdent en
propriété , en naturel et en originalité. Il serait sans
doute intéressant de rechercher à quel point il faut
s'arrêter en ce genre, et quelle est la limite où une lan--
gue perd plus d'une part qu'elle ne peut acquérir de
Pautre. Il semble , au premier aspect, que, sous la conduite
d'une fidelle analogie , une langue ne saurait aller
trop loin; mais si l'abus des mots composés et des emprunts
à l'étranger lui îte toute physionomie , tout
caractère , en sera-t-elle dédommagée par une vaine
opulence ? Nous voyons de nos jours la littérature allemande
entravée , quoi qu'on en puisse dire , et condamnée
peut-être à une éternelle enfance (1) par la passion
désordonnée du néologisme. Les Italiens se plaignent
que l'imitation des Français défigure entièrement leur
idiôme, et qu'on ne retrouve plus , sous la plume des
Toscans modernes , la belle langue de l'Arioste et du
Tasse. Ce fut sans doute la naïveté , la grâce naturelle
et l'originalité d'un langage vierge encore , qui , indépendamment
de leurs rares talens , valurent à Pétrarque
et à Boccace , leur succès prodigieux ; et nous ne
pouvons pas nous faire une juste idée du charme que
(1) J'avoueque je nesaurais considérer la littérature allemande comme
étant aujourd'hui , et devant être long-tems dans un état d'enfance. Оц
l'expression exagère ici l'opinion de l'auteur , ou son opinion elle-même
me semble trop exagérée,
FEVRIER 1809.
265
1
leurs écritsdurent avoir pour leurs contemporains. Les
fiers et inhospitaliers Anglais se plaignent que leur langage
se détériore. Enfin , si nous remontons aux Grecs ,
pense-t-on que le génie des écrivains mis à part , la langue
des Photius , des Procopes et des Calchondyles valut
celle des Sophocles et des Platons ? Et ne peut-on pas
attribuer en partie , au génie analogique de la langue
grecque , et à sa prodigieuse facilité de s'enrichir de
mots nouveaux et d'expressions composées , cette loquacité
diffuse qui devint le caractère dominant de la littérature
bysantine ?
<< Il résulterait sans doute de l'examen approfondi de
la question que nous ne faisons qu'indiquer ici , que les
langues , comme les peuples , ont leurs périodes d'accroissement
et de décadence ; que ces deux choses ont
une marche proportionnelle et une relation nécessaire ,
et que le philosophe pourrait juger par le langage d'une
nation , de ses moeurs publiques et privées. Ce serait un
travail bien intéressant , et qui nous semble bien neuf,
que l'étude des langues sous ce rapport moral , si l'on
parvenait à établir des principes constans sur ce sujet ,
et que l'on traçât ensuite , d'après eux , une histoire
des langues comparées aux divers états des peuples et
aux progrès de la civilisation : on ferait, à coup sûr , un
livre aussi ingénieux qu'utile. »
Sans doute : et ce livre utile , c'est à l'auteur de ce
Mémoire de l'entreprendre ; il me semble avoir prouvé
des connaissances assez étendues , assez de justesse et de
sagacité d'esprit , pour qu'on puisse l'y inviter. Ses
aperçus ont presque toujours de la vérité , souvent de
laprofondeur. Peut-être s'est-il exagéré en quelques endroits
les richesses de l'idiome qu'il apprit à parler dès
l'enfance ; mais , comme il le dit assez plaisamment
lui-même : vincit amorpatriæ .
Un de ses collègues , M. Aubanel, semble avoir voulu
justifier la bonne opinion de M. Trélis pour cette langue
patriotique ; il a tenté de faire passer dans des vers languedociens
quelques fragmens des poësies du Tasse et
de celles d'Anacreon. Je ne connais point son travail ; je
suis seulement à portée d'assurer qu'il n'est guère d'entreprises
plus difficiles .
266 MERCURE DE FRANCE ,
La poësie et les bonnes études poètiques occupent un
rang distingué parmi les travaux nombreux de l'Académie
du Gard. M. Alexandre Vincens , qui , en 1806 , avait
eurichi ses Mémoires d'une Analyse raisonnée du neuvième
chaut de l'Iliade , suivie de quelques essais de
traduction en vers, lui a communiqué , en 1807 , un
travail du même genre sur l'Antigone de Sophocle. Il
s'étonne avec raison que Laharpe , qui semble avoir fait
une étude particulière des commencemens et desprogres
de l'art tragique chez les anciens , n'ait parlé de cette
pièce, l'un des chefs- d'oeuvres du théâtre d'Athènes, que
d'une manière vague et superficielle. Ce n'est point
avec cette indifférence que les Grecs l'avaient reçue : ils
lui accordèrent l'honneur de trente représentations , et
récompensèrent son auteur avec une munificence vrai
ment nationale , en lui donnant la préfecture de Samos,
Ce qu'aurait dû faire Laharpe , M. Vincensl'a tenté avec
succès. Il me paraît avoir analysé avec beaucoup de goût
les beautés particulières de cette tragédie , et sur-toutlo
caractère d'Antigone, l'un des plus intéressans qu'ait
jamais inventés le génie poëtique.
<<Un grand caractère , ferme dans l'adversité, et le
tableau toujours déchirant de l'innocence opprimée ,
sont le spectacle le plus touchant qu'on puisse offrir aux
regards de l'homme ; mais si c'est la vertu elle -même
qui brave tous les dangers , et se jète enfin dans le précipice
qu'elle avait vu d'avance ; si le dévouement le
plus pur est causé par une de ces affections tendres et
donnestiques qui retentissent au coeur de tous les hommes;
si la généreuse victime , éloiguée de l'orgueil et de
la dureté du stoïcisme qui communique toujours à l'ame
du spectateur quelque chose du calme du héros , se
laisse naturellement entraîner aux impressions diverses
de la douleur et du sentiment , et s'afflige de ses revers
sans cesser de s'applaudir de son courage; si l'on y
altache toutes les circonstances propres à nous intéresser
, l'âge , le sexe le plus faible, et la beauté qui ajoute
une grâce à la vertu ,et semble doubler le prix du sacrifice;
si l'on y ajoute enfin le charme inexprimable du
style de Sophocle , l'on aura une idée des transports
que dût exciter l'Antigone sur le théâtre d'Athènes, et
FEVRIER 1809 ..... 267
qu'elle réveillerait encore sur le nôtre , si elle y était
reproduite par une main habile , avec les développemens
que les progrès de l'art rendent nécessaires. >>>
C'est à indiquer ces développemens et à montrer la
manière dont ce chef-d'oeuvre pourrait être adapté à
notre scène que l'auteur consacre la dernière partie de
sa dissertation . Mais avant d'en venir là , il passe de
l'analyse des caractères à celle de l'intrigue ou plutôt
de Faction , et à l'examen des beautés de détail. On
sait que Sophocle s'est distingué d'une manière particulière
dans la sublime poësie de ses cheoeurs. C'est une
ressemblance de plus ertre cet illustre tragique et notre
grand Racine. M. Vin ens s'est attaché sur-tout à faire
sentir l'élévation , le sentiment , la mélodie deces chefsd'oeuvres
lyriques. Ja même tenté de les imiter. Je
citerai deux fragmens de ces imitations qui ne manquent
, ce me semble , ni d'harmonie , ni de douceurs
Antigone, est condamnée ; et près de marcher à la
mort , elle déplore , en présence du choeur , sa cruelle
destinée :
3
Antique peuple de Cadmus ,
C'en estdonc fait,je touche au bout de ma carrière ;
Brillant soleil , pure lumière ,
Encor quelques instans , je ne vous verrai plus.
L'inflexible Pluton m'entraîne
Vivante en l'asyle des morts.
Je verrai l'Acheron et ses lugubres bords ,
Sans avoir de l'hymen connu la douce chaîne:
Jamais , sur mon front virginal
N'a brillé le bandeau dont il pare nos têtes ;
Jamais , au milieu de ses fêtes ,
Mon nom n'a retenti dans l'hymen nuptial.
Salut Thèbe, aimable séjour
Qui d'un espoir plus doux avais flatté ma vie.
Dieux antiques de ma patrie ,
Recevez mes adieux en ce funeste jour .
On m'entraîne , je touche à mon heure dernière;
Peuple témoin de mes adieux
Pourrez-vous sans douleur voir périr sous vos yeux,
Des rois la fille et l'héritière ,
2
1:
1
268 MERCURE DE FRANCE ,
Unique rejeton d'un sang si respecté
Qui , comme tous les siens,, par le sort poursuivie ,
Va dans cet antre redouté
Finir ses malheurs et sa vie ,
Victime de sa piété !
Toutes ces imitations ne sont pas également heureuses
; mais il me semble qu'on ne peut méconnaître
dans les fragmens que je viensde citer, de la facilité du
nombre, et le sentiment de la période poëtique trop
souvent négligée de nos jours.
Je regrette que le défaut d'espace ne me permette
pas de faire connaître aussi , par quelques citations , les
Odes de MM. Emile Vincens et Lacoste , un Poëme sur
la mort de Henri IV , par M. Guizot , et des fragmens
des Georgiques languedociennes , dont l'auteur , Mme
Verdier , s'est placée à un rang élevé parmi les écrivains
de son sexe, à une époque où ce sexe aussi ingénieux
qu'aimable , a conquis lui-même , dans notre littérature
, plusieurs places très-distinguées. Ces fragmens ,
communiqués à l'Académie , y ont été lus dans une
séance publique. Ils sont analysés avec beaucoup de
grâce par M. Trélis , qui , dans la Notice de 1806 , ne
s'était pas borné , comme cette fois , à faire ressortir le
talent poëtique de ses collègues.
Ces fragmens de poësie et ces analyses littéraires
sont précédés de quelques dissertations philosophiques ,
non moins remarquables par l'importance de leur
objet que par les excellentes vues que la plupart
d'entre elles renferment. De ce nombre , et au premier
rang , sont deux Mémoires de M. Eymar , qui traitent,
Pun , du bonheur des hommes sous l'empire des lois ;
l'autre , des principes de J.-J. Rousseau , dans la philosophie
morale et la politique.
Quelle est la nature et l'essence de la loi ? qu'est-ce
qui constitue le bonheur des hommes vivans en société ?
quels moyens peuvent assurer l'empire des lois ? et
quels rapports lient cet empire à la félicité publique ?
telles sont les questions agitées tour à tour dans le
premier de ces Mémoires , quelquefois avec profondeur ,
toujours avec méthode .
Un membre de l'académie avait proposé pour sujet
:
FEVRIER 1809. (269
d'un prix d'éloquence , l'Eloge de J.-J. Rousseau .
M. Eymar a combattu cette proposition dans l'autre
Mémoire , présenté à ses collègues sous le titre d'Appel
à la Postérité. Ce titre seul indique assez que
M. Eymar ne juge point l'époque, présente digne
d'apprécier l'auteur qu'il a le plus particulièrement
-étudié. Il observe que les deux écrivains les plus célèbres
du dernier siècle sont déchirés de nos jours avec une
fureur sans exemple. Ceux qui autrefois les appréciaient
avec leur coeur et leur raison , les jugent maintenant
d'après leurs intéréts.... Dans cet état de choses ,
proposer l'Eloge de Rousseau serait appeler l'insulte
sur l'homme autour duquel nous voudrions rassembler
les hommages.... Eh ! comment espérer que ceux qui
seraient dignes de le lquer consentent à attirer sur
eux les traits dont on l'acable à l'envi , et se dévonent
volontairement à partager saproscription ?Que doivent
donc faire les amis de Rousseau ? Honorer et chérir sa
mémoire en silence , et attendre le tems propice pour
la venger......... Proposons alors sans crainte l'Eloge
des philosophes ; et quand nous prononcerons les noms
des Malesherbes et des Rousseaux, dans nos programmes
, soyons bien surs d'être entendus. >>>
Vous l'auriez été dès à présent , sans doute. De vaines
déclamations ne sauraient prévaloir contre la raison et
le goût : quelques hommes ne sont pas la nation , mi
quelques voix passionnées , le cri de l'opinion publique.
Les hommes sages , en blamant les exagérations de
Rousseau , savent encore être justes envers , sa mémoire.
J'ose croire que son Eloge n'aurait pas été vainement
proposé. Quoi qu'il en soit, il est très- vrai, comme
l'observe notre academicien , que de tous les grands
écrivains du dernier siècle , Rousseau est celui que l'on
accuse le plus généralement , et qui trouve le moins
de défenseurs . Il va plus loin , il affirme que le systême
de politique et de philosophie de l'illustre génevois n'est
plus entendu de nos jours , et sur- tout de ceux qui le
traitent avec le plus de dédain. Ce système, je l'avoue,
m'a toujours parú n'avoir pas été embrassé dans son
ensemble , analysé avec suite et avec profondeur.
M. Eynar nous en promet un examen raisonné; ce
270 MERCURE DE FRANCE ,
sera l'objet de quelques nouveaux Mémoires. Le point
de vue dans lequel il s'est placé dès celui-ci, me semble
en garantir d'avance la justesse et l'intérêt.
Ces Mémoires on Discours , écrits d'un style élégant,
et quelquefois animé , sont suivis dans cette
motice d'une dissertation de M. Phélip , sur les abus de
L'esprit de parti en médecine , considéré chez les anciens
et chez les modernes , et sur les moyens de s'en
garantirs question importante , et que l'estimable academicien
, traite à la fois en érudit et en homme également
versé dans la théorie et dans la pratique de f'art.
Les sciences physiques et mathématiques , que tant
degens affectent aujourd'hui de dédaigner , ne devaient
pas être négligées par une réunion d'hommes vraiment
éclairés , et pleins de zèle pour tous les progrès de
l'esprit humain. Parmi les travaux de ce genre dont
on trouvera l'analyse dans cette Notice, je citerai le
Mémoire de M. Granier sur les plantes textiles indigènes
du département du Gard , les Dissertations de
M. d'Hombre sur divers instrumens de physique peu
conmus , la description de sou nouvel udromètre , et
ses observations météorologiques , les Observations de
MM. Pagès et Phélip , sur les suites de l'empoisonnement
par l'arsénic , etc.
LesRecherches systématiques d'une suite de nouvelles
formules pour la construction des tables de logarithmes ,
par M. Lavernède , montrent par-tout dans son auteur,
un homme profondément versé dans les secrets de la
science, et dont l'esprit analytique peut lui faire faire
unjour de nouveaux progrès. Mais le résultat de ses
recherches qui se bornent à rendre plus convergentes
des formules logarithmiques , ne me paraît point d'une
utilité proportionnée à l'étendue du travail qu'elles
supposent.
Cette observation ne saurait s'appliquer aux rélexions
de M. Gergone sur le problême de perspective
vulgairement appelé le problème de Ballée d'arbres .
Ses recherches sur ce problême sont utiles précisément
en ce qu'elles prouvent l'inutilité de toute
recherche à ce sujet. La conclusion qu'on peut en tirer,
bet qu'il en tive lui-même , est que la construction phy
FEVRIER 180g. 271
sique de l'oeil , la manière de voir et d'observer étant dif
férentes dans chaque homme , doivent conduire chaque
observateur à une solution différente du problême , qui
conséquemment ne saurait être résolu d'une manière
générale. Ce résultat du travail de M. Gergone paraît si
simples, si évident, qu'on serait tenté de regarder ce
travail lui-même comme à peu près superflu , si l'on
ne savait pas que de très-habiles géomètres , parmi lesquels
se trouvent Bougner , Varignon et d'Alembert ,
se sont long-tems occupés de ce problême , sans découvrir
la véritable cause des obstacles qui s'opposaient à
sa solution .
Le même savant a enrichi les Mémoires de l'Aca
démie d'un tableau des principales circonstances du
cours de la comète de 1807 , et d'une carte de la route
de cet astre, va de la terre et vu du soleil. Toutes les
observations nécessaires ont été faites a Nimes , malgre
le dénuement absolu d'instrumens d'astronomie .
«Dès son rétablissement , dit M. Trelis , l'Académie,
pour en obtenir, sollicita les bons offices du bureau des
longitudes auprès du gouvernement. M. de Lalande , à
qui la demande de l'Académie avait été adressée , ne
lui donna aucune suite , et elle est restée sans effet . >>>
Je crois que les amis de la science doivent en être affligés .
Ce que l'Académie a exécuté sans le secours des instrumens
, montre assez Theureux usage qu'elle serait à
même d'en faire ; et les bienfaits d'un gouvernement
qui protége toutes les connaissances humames , n'auraient
pas sans doute été stériles entre des mains si
laborieuses.
Les antiquités paraissent être particulierement du
ressort de l'Académie de Nimes, environnée cucore des
plus beaux restes de la magnificence romaine ; aussi la
voyons-nous y consacrer des recherches colistantes et
souvent fructueuses. Cette année , je lavbneral , leur
résultat me semble offrir peu d'intérêt et d'utilité.
Mais je crois que cette estimable compagnie en a éle
biendédommagée par le savant Mémoire deM. Dampe
martin sur l'origine des Francs Teurs wombretises
excursions , leur établissement dans les Gaules et les
traces de leur caractère que l'anteur pense reconnaître
2
272 MERCURE DE FRANCE ,
dans celui des Français de nos jours. Peut-être , si
j'avais assez d'espace , pourrais-je combattre ici quelques-
unes de ses assertions , mais je m'empresserais
sur-tout de payer un juste tribut d'éloges au mérite
réel de l'auteur , déjà connu par un abrégé de notre
histoire. Je vais du moins citer un fragment qui fera
juger à la fois de son talent et de son patriotisme.
<<Clovis s'empara de toutes les provinces que les
autres barbares n'avaient point encore subjuguées ; et
bientôt par l'effet des alliances et des invasions réciproques
, les diverses peuplades confondirent leurs goûts ,
leurs qualités et leurs vertus ; et , semblables à ces
sources qui , s'épanchant dans le même lit , produisent
un fleuve majestueux , elles donnèrent naissance à un
peuple que depuis quatorze siècles , l'Europe admire
avec une inquiète jalousie , et dans la physionomie du
quel , ondistingue encore quelques-uns des principaux
traits qui caractérisent particulièrement les Francs . Les
Français gais , actifs , spirituels , sensibles , généreux ,
galans et braves , supportent les rigueurs de la fortune ,
sans être jamais abattus , repoussent les séduisantes douceurs
de la mollesse , cueillent les palmes des arts , des
talens et du génie , secourent et respectent le malheur ,
protégent l'innocence , célèbrent , adorent , et charment
la beauté , sont fidèles à l'honneur , cherchent les
combats , enfin idolâtrent la gloire ; leurs jeunes gens
répètent sans cesse des chants militaires; leurs homines
faits se pressent autour des enseignes , et ceux même
qui sont affaiblis par le poids des années sentent un
feu sacré s'allumer dans leur sein au premier cri de
guerre. Vaincre ou mourir , telle est dans cette immense
et redoutable association , le sentiment commun
à tous les âges et à toutes les classes : il est l'auteur
d'abondantes moissons de lauriers : nous lui devons de
dire , les Français n'ont jamais été battus que par
eux-mémes ; proposition hardie en apparence , mais
quin'offre point un paradoxe enfanté par l'aveuglement
et par l'orgueil .>>>
i.
<<L'histoire fournit à M. Dampmartin les preuves de
cette assertion. Les habitans de la Guienne , de l'Aunis
et de la Gascogne, assurèrent le triomphe des Anglais ,
aux
FEVRIER 1809.
1
aux fatales journées de Crécy, de Poitiers , et d'Azins 5
court ; Eugène fut poussé dans les rangs ennemis par CCN
mécontentement de la cour de France. Malborough
avait appris de Turenne à vaincre. Ces deux grands
généraux voyaient sous leurs drapeaux des Belges et des
habitans de la rive gauche du Rhin, que la violence
avait arrachés de l'empire de Charlemagne , et ils
comptaient , comme leur plus redoutable élite , un petit
nombre de ces réfugiés que l'impérieuse loi de la nécessité
pliait au malheur de servir contre une patrie, l'objet
de leur amour , de leurs regrets, et qui elle-même gémissait
de les avoir perdus . Enfin , plus tard , les armées
françaises furent moins terrassées par le génie et par le
talent du grand Frédéric , que sacrifiées par l'ineptie des
avórtons de la faveur , dont les débiles mains recevaient
le généralat , d'après les caprices d'une maîtresse cor
rompue. >>
L'ancienne Académie de Nîmes s'était fait sur-tout
distinguer par l'heureux choix de ses sujets de prix.
L'Académie du Gard paraît encore en ceci , marcher
fidèlement sur ses traces. Je regrette très-sincèrement
de ne pouvoir donner l'analyse du discours qu'elle a
couronné en 1807. Il roule sur cette question très-importante
d'économie politique : déterminer le principe
fondamental de l'intérêt de l'argent , les causes accidentelles
de sa variation , et ses rapports avec la morale.
Son auteur , M. le docteur Meyer d'Amsterdam , n'a
négligé aucune branche d'un sujet si étendu. Autour des
questions principales , il en a su grouper une foule
d'autres plus ou moins fécondes , toutes parfaitement
liées entr'elles , et développées avec autant de méthode
que de clarté. Son ouvrage forme un corps de doctrine
dont toutes les parties se suivent , s'enchaînent et se
prêtent un mutuel appui ; il ne dissimule aucune des
objections qu'on pourrait être tenté de lui faire, et n'en
laisse aucune sans réponse.
↑ Il me reste à parler de la manière dont tous ces divers
ouvrages sont analysés par M. Trélis. Je crois qu'il était
impossible de les présenter sous un point de vue plus
favorable . Chaque objet me paraît renfermé dans des
bornes convenables , mis à sa place , et très-clairement
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
<
exposé. Je ne reprocherai point à l'auteur quelques né
gligences de style , peu nombreuses , et bien pardonnables
dans un travail de ce genre. Mais à présent que
je pense avoir mis les lecteurs à portée d'apprécier le
mérite de l'estimable Société dont il est le digne interprète,
et montré que les éloges nombreux qu'il prodigue
à ses collègues sont le plus souvent mérités , je l'inviteraż
à examiner lui-même s'il n'y a pas d'assez graves inconvéniens
à quitter , comme il le fait quelquefois , le rôle
d'historien pour celui de panégyriste , et s'il ne serait
pas à la fois mieux séant et plus adroit de laisser an public
éclairé le soin d'acquitter lui-même ce juste tribut
d'éloges , dont on se croira toujours en droit de retrancher
quelque chose lorsqu'on le verra présenté par des
mains amies et intéressées. Il loue avec raison , mais il
loue trop ; et c'est le défaut que bien des gens pardonneront
le moins à son intéressante Notice. Telle qu'elle
est , je ne connais point de Mémoires d'Académie de
province qu'on puisse lui comparer : elle montre , sous
le jour le plus avantageux , une réunion de talens ,
d'hommes instruits , d'excellens citoyens , tous occupés
avec persévérance de la prospérité de leur pays , du
progrès des lettres et des lumières , et jaloux d'augmenter
encore , par la publicité qu'ils donnent à leurs travaux
, une considération légitimement acquise. V. F.
VARIÉTÉS .
THEATRE FRANÇAIS.-Hamlet.-Macbeth .-Rodogune.
---- Médiocreet Rampant. Hector.
S'il est vrai que l'éclat de quelques débuts et la faveur
d'une circonstance inespérée ont tout à coup ramené la foule
du Théâtre français, il ne l'est pas moins que les efforts
combinés du zèle et du talent l'y retiennent depuis près de
six mois; et ce n'est pas un succès facile , à l'époque où nous
sommes , de mettre si long-tems le bon goût àla mode : il est
mème probable que le mélodrame vengerait bientôt ses
droits méconnus , si les comédiens français n'avaient la prudence
de le désarmer à propos par des sacrifices . Ainsi , les
productions d'un génie indépendantet sauvage , Hamlet ,
1
FEVRIER 1809. 275
Macbeth, rappellent de tems en tems cette partie des spectateurs
que Bajazet ou l'Avare avait éloignée , et Shackespear
vient au secours de Molière et de Racine. Mais , il faut
l'avouer , à la gloire de l'aréopage comique , malgré sa deférence
pour le caissier , malgré ses justes égards pour un acteur
extraordinaire , qui , non content de nous rendre Lekain
dans Oreste et Manlius , semble vouloir disputer à Garrick
l'honneur exclusif d'embellir les monstres anglais , on
use assez rarement de cette ressource dangereuse . La prééminence
de nos grands maîtres n'en est pas moins assurée ;
l'étude des nouveautés n'en souffre point ; et la différence des
genres fournit aux jeunes talens qui sont l'espérance de la
scène , une occasion favorable d'exercer leur intelligence et
de varier leurs efforts ; je n'en citerai qu'un exemple. On a
vu , dans l'intervalle de quelques jours , Mlle Volnais justifier
également la bienveillance du public dans les rôles trèsopposés
d' Ophélie ( 1 ) et de Rodogune : ce dernier paraissait,
avant qu'elle l'eût joué , trop au-dessus de ses forces et de ses
moyens ; on ne s'est aperçu , à la représentation , que de la
chaleur de son ame , de la justesse de son débit et de l'énergie
de ses intentions dramatiques ; et pendant que les progrès
de cette jeune actrice frappaient d'une surprise agreable le
plus grand nombre des spectateurs , les véritables amis de
l'art ( pusillus grex , comme les appelait Voltaire ) , jouissaient
en silence de l'immense supériorité du cinquième acte
de Rodogune sur toutes ces atrocités britanniques ou tudesques
, présentées comme le nec plus ultra de la tragédie et
de l'esprit humain , par quelques hommes d'esprit qui ne fréquentent
pas assez nos théâtres du boulevard.
Toutefois , en mettant sur la scène le Saint-Christophe de
Notre-Dame à côté de l'Apollon du Belvédère , c'est -à-dire
en laissant paraître sur l'affiche , à longs intervalles , parmi
les chefs-d'oeuvre de Corneille , de Racine et de Voltaire ,
ces colosses informes de Shackespear , taillés et appropriés à
notre scène par un homme d'un rare talent, auquelil n'amanqué
peut-être que de choisir un autre modèle, la comédie française
n'a pas négligé des acquisitions plus conformes à l'esprit
et au goûtde ses fondateurs . On assure que son répertoire
s'est enrichi de plusieurs comédies de M. Picard ,
jouées sur les théâtres de Louvois et de l'Odéon : une seule ,
jusqu'à présent , a obtenu les honneurs de la representation ;
c'est Médiocre et Rampant , pièce fondée sur un sarcasme
-
(1) DansHamlet,
2
276 MERCURE DE FRANCE,
que la connaissance du monde avait inspiré à Beaumarchais :
«médiocre et rampant , et l'on arrive à tout » . Les principaux
rôles de cette comédie , ayant été , dans l'origine , établis
sur la scène par des acteurs qui sont aujourd'hui réunis
au Théâtre français , la reprise n'a point eu l'intérêt de la
comparaison , et la pièce a été reçue comme un ouvrage
connu et apprécié depuis long-tenis .
Il faut une nouveauté plus piquante pour succéder àHector,
si la comédie veut prolonger le mouvement d'enthousiasme
qu'a excité M. Luce de Lancival. Tous les journaux attes
tent que son triomplie a été complet; un seul en a contesté
la justice : encore , dans ce même journal , accusé
d'avoir souvent repoussé toute espèce de réclamations contre
des critiques plus dures et moins motivées , on a vu paraître ,
d's le lendemain , une apologie , à la vérité fort innocente ,
de l'ouvrage censuré la veille. D'où viennent une bienveillance
si flatteuse , un intérêt si délicat , des acclamations si
unanimes en faveur d'une tragédie dont les défauts et le
mérite sont de nature à frapper , au premier coup-d'oeil
tous ceux qui ont quelque connaissance des lettres et du
théâtre ? comment le public, ordinairement si froid pour les
beautés antiques ; comment les journaux , presque toujours
si animés contre les succès nouveaux , forment-ils , à l'envi ,
le concert d'applaudissemens et d'éloges qui accompagne
chaque représentation d'Hector ? il me semble qu'on doit en
chercher la cause première dans les sentimens qu'inspire
l'auteur , et qu'un poëte assez heureux pour avoir désarmé
la Malice et l'Envie , peut entendre , sans humeur, le langage
de la Raison et de la Vérité.
Je dirai donc , sans crainte de blesser ni l'une ni l'autre ,
qu'il y a , dans la nouvelle tragédie de M. Luce , un mérite
assez rare pour justifier le succès , et des défauts trop évidens
, trop attachés au fond de l'ouvrage , pour qu'il reste
au théâtre. Le goût des bonnes études, la connaissancede
l'antiquité, le sentiment des beautés d'Homère , donnent à
la tragédie d'Hector un caractère , ou du moins une couleur
particulière , qui la distingue honorablement des productions
dramatiques les plus applaudies depuis un certain nombre
d'années ; sous ce rapport, le succès qu'elle obtient est presqu'également
honorable pour l'auteur et pour le public;
il sera utile aux lettres et à l'instruction. Sous le rapport de
l'art , je crois qu'on peut louer aussi , peut-être même
sans restriction, le rôle d'Hector , la scène oùle héros troyen ,
convaincu de la perfidie des Grecs , repousse les propositions
FEVRIER 1809 . 277
dePatrocle , et sur-tout la belle scène des adieux , qui commence
le cinquième acte. Celle-ci appartient à Homère ;
tous les beaux-arts l'ont consacrée ; elle a été traduite , imitée ,
admirée , dans toutes les langues , au théâtre et dans l'épopée :
il n'en fallait que plus de talent à M. Luce pour la reproduire
, et pour soutenir la comparaison avec les écrivains
supérieurs qui s'en étaient emparés avant lui. La scène entre
Hector et Patrocle mérite d'autres éloges : elle n'est point dans
l'Iliade ; elle est même assez contraire aux moeurs du tems ,
et à ces traditions homériques , devenues des lois poétiques
chez toutes les nations; mais elle est noble , imposante et
dramatique; elle convient au systême de notre théâtre ; elle
prouve enfin que l'auteur ne manque ni d'invention , ni de
connaissances de l'art , quoiqu'on en trouve trop peu dans
les autres parties de son ouvrage.
Après avoir ainsi rendu justice , avec un extrême plaisir ,
à ce qui m'a paru mériter tous les suffrages; après avoir
ajouté que la tragédie d'Hector est comme l'Iliade , remplie
d'Achille absent ; qu'à l'exemple d'Homère , qui a fait de
l'inaction du héros , le principal ressort d'un poëme épique ,
M. Luce en a fait le premier mobile de sa tragédie , où
l'intérêt , l'espérance , la terreur , viennent toujours de cet
Achille qu'on ne voit point ; ( et cette ressemblance me
paraît avoir quelque chose de sublime ) , je dirai avec
regret , mais avec la même franchise , que l'exécution ne
répond pas à cette grande pensée , et que tous les ressorts
secondaires employés pour donner quelque mouvement à
l'action sont faibles et mal choisis. C'est une bien malheureuse
conception , que celle du rôle de Paris , personnage
anti-tragique, que la bouffissure de l'acteur ne peut ennoblir,
et que sa violence ne fait que rendre plus froid. Un autre
moyen presqu'aussi funeste à l'intérêt du sujet , c'est la
négociation de Patrocle au sujet d'Hélène , qui remplit trèsinutilement
la moitié de la pièce , et dont il n'est plus
question dans l'autre moité. Quoi ! il s'agit de la mort
d'Hector , et je ne vois ici ni Priam ni Hécube ! Ilion , le
jour de sa ruine , n'a pour interprète de sa douleur que
Polydamas ! vous ne me montrez , ni le deuil de l'armée ,
ni la terreur de cette famille royale , dont la dernière
espérance s'éteint sur le tombeau d'Hector ! Eh ! que
m'importent , dans ce moment , les cris , les remords , les
menaces de Paris ! à qui puis-je m'intéresser , si ce n'est
à la malheureuse Andromaque , qui ne paraît plus après
la première scène du cinquième acte ? encore Andromaque
1
278 MERCURE DE FRANCE ,
a-t-elle , pour ainsi dire , usé la plainte et les larmes ; il
semble dès le commencement de son role , qu'elle soit déjà
la veuve d'Hector : sa situation n'est pas variée autant
qu'elle pouvaît l'être ; son langage , ses sentimens , le sont
encore moins. Enfin , quoique le rôle d'Hector soit incomparablement
le meilleur , et qu'il soit en général d'une
couleur touchante et vraie , j'ose croire que le courage du
héros , au quatrième et au cinquième acte , ressemble trop
à la résignation ; pourquoi n'aurait-il pas un peu plus de
confiance dans les dieux et dans sa valeur ! on dirait qu'il
est mort avant de sortir de Troye .
Il faut l'avouer : l'Hector , de Clairfontaine , ouvrage que
celui de M. Luce a tiré de l'oubli , est conduit d'après un
plan qui me paraît plus simple , plus antique et mieux
combiné. Le seul rôle de Priam y remplace très- bien ceux
de Patrocle et de Paris , que M. Luce a préférés. Le style
a peu d'éclat ; mais il a de la douceur et de la pureté.
L'imitation d'Homère , le goût des Anciens , les couleurs
locales , y dominent plus que dans la pièce nouvelle.
Andromaque y montre aussi plus de formeté ; l'auteur a
su donner quelque mouvement à sa situation , quelques
nuances plus variées à sa douleur. Les vers de M. Luce
ontplus de pompe et d'effet ; ceux de Clairfontaine ont plus
de naturel et de franchise. On peut comparer dans les
deux pièces , le récit de la mort d'Hector fait également
par deux personnages secondaires ; mais il convient d'observer
que dans celle de Clairfontaine Agénor s'adresse
à Priam , dont la situation est bien plus intéressante que
celle de Paris .
AGÉNOR .
1
Seigneur , de ce combat la nouvelle semée
A peine se répand dans l'une et l'autre armée
Ilion s'en émeut , il se trouble , il pâlit :
Il veut douter encor de ce fatal récit .
Errans de tous côtés , en proie à leurs alarmes ,
Les Troyens éperdus s'abandonnent aux larmes ,
Ils tremblent pour Hector , et leurs yeux inquiets
L'attendent en pleurant aux portes du palais .
Il sort : et n'écoutant que sa valeur altière ,
Son oreille est fermée aux cris de Troye entière .
Jusqu'au dernier rempart j'ai conduit ce héros .
Alors en m'embrassant il m'adresse ces mots :
« J'aurais trop à rongir , si quelque perfidie
>Dans un pressant danger me rachetait la vie.
رد
1
FEVRIER 180g. 279
2
> Hector ne s'attend pas à de honteux secours ;
>> Prends soin de son honneur plutôt que de ses jours.
Il me quitte , et s'armant d'un oeil fier et tranquille ,
Il vole jusqu'aux lieux où l'attendait Achille.
:
Ace premier aspect , Achille frémissant
Jette sur votre fils un regard menaçant :
Il reconnaît son glaive et ses armes brillantes
Que du sang de Patrocle il voit encor fumantes.
A ma rage , dit- il , le ciel te livre enfin ,
» Et je puis de Patrocle immoler l'assassin .
Tout à coup sur Hector il se jette , il s'élance ;
Au sein de votre fils il veut plonger sa lance .
Hector a vu le coup , il le sait détourner.
Troye entière a pâli , mais lui , sans s'étonner :
» Je crains peu cette mort que ta fureur m'annonce ;
>> Reçois en même-tems ce fer et ma réponse .
Le fer vole , l'atteint , et se brise en éclats ...
Le redoutable Achille a reculé d'un pas.
Hector en frémissant voit sa lance rompue.
Les Troyens consternés tremblent à cette vue ,
Et déjà quelques-uns , prêts à lancer leurs dards ,
Descendent en criant du haut de nos remparts ;
Hector entend ces cris , il détourne la tête .
Il leur jette un regard , ce regard les arrête.
Hector voit tous les Dieux conspirer son trépas ;
Mais trahi par les Dieux , il ne se trahit pas,
Il s'anime , il reprend une force nouvelle ;
Sa formidable épée en ses mains étincelle ;
L'oeil ardent de courroux , terrible , furieux ,
Hector combat lui seul contre Achille et les Dieux:
De ses coups redoublés les deux camps retentissent ;
Les feux de son courage enfin se ralentissent ;
Hélas ! d'un coup funeste il voit ses flancs ouverts ,
Ses yeux d'un veile obscur aussitôt sont couverts;
U lève encor son bras ..... Ô courage inutile !
Irecule , il chancelle ..... il tombe aux pieds d'Achille
La tragédie de Clairfontaine ne fut point représentée; elle
mértait de l'être , et celle de M. Luce prouve qu'elle pouvait
obtair un très-grand succès. La jalousie d'uue actrice
mécocre , et le ressentiment d'un ministre , repoussèrent de
la sene un jeune homme de vingt-deux ans , dont le talent
fut prdu pour le théâtre et pour les lettres ; il a fallu qu'un
ouvige , qui ne me paraît pas supérieur au sien , jouît d'un
triophe éclatant , pour que sa mémoire fût honorée de quel
"
280 MERCURE DE FRANCE,
ques regrets.Ce doit être un double bonheur pour M. Luce;
d'obtenir une bienveillance si prompte , et de faire rendre
àClairfontaine une justice tardive. Et quel est , a dit un
critique célèbre , l'artiste à qui l'on donne d'abord le rang
quilui est dû ? Non-seulement le caractère de l'esprit humain
s'y oppose , mais on pourrait dire que cette injustice est en
quelque sorte fondée en raison . Nos jugemens sont si incertains
, si sujets à l'erreur , qu'ils ont besoin du tems ; et ce
seul motif, sans parler de tous les autres , suffit pour rappeler
sans cesse à l'homme d'un talent supérieur ces mots de
Voltaire : « l'or et la boue sont confondus pendant la vie
des artistes ; et la mort les sépare. » ESMENARD.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR.)
ANGLETERRE. - Gazette de Londres . 24 janvier.
Downing-Street , le 24 janvier 1809.
Le capitaine Hope est arrivé la nuit dernière avec des
dépêches du lieutenant-général sir David -Baird , adressées à
lord Gatslereagh , l'un des principaux secrétaires d'Etat de
S. M. Voici la teneur de ces dépêches :
Enmer, le 18 janvier 1809. 1
Milord , le malheur que nous avons eu de perdre le lieutenant-
général sir John Moore , dans le combat livré le 16 de
ce mois , m'impose l'obligation de faire connaître à votre
seigneurie que l'armée française a attaqué les troupes an
glaises dans la position qu'elles occupaient devant la Corogne
, ledit jour , 16 janvier , à trois heures après-midi
Uneblessure grave , qui m'avait forcé de quitter le champ
de bataille , peu de tems avant la mort de sir John Moore ,
ne me permet pas de rédiger moi-même le rapport détúllé de
cette affaire , qui a été longue , et dans laquelle on amontré
beaucoup d'opiniatreté. J'ai l'honneur d'envoyer à votre seis
gneurie la relation qui m'a été remise par le lieutenan-général
Hope. (1).
J'ai l'honneur d'être , etc. D. BAIRD , lieutenant-géréral.
(1) SirDavidBaird commandait en chef la partie de l'armée aglaise
qui débarqua à la Corogne et qui fit sa jonctiondans les plaines deLéon,
vers la fin du mois de décembre , avec le corps arrivé de Salamaque,
FEVRIER 1809. 281
r
Au lieutenant-général sir D. Baird.
Abord du vaisseau de S. M. , P'Audacious ,
à la hauteur de la Carogne , le 18janvier.
Monsieur , je m'empresse de vous faire connaître , conformément
au désir que vous m'avez témoigné , les détails de
l'action qui a eu lieu devant la Corogne , le 16 du courant.
Vous vous rappelez qu'à une heure de l'après-midi , l'ennemi
qui , dans la matinée , avait reçu des renforts , et placé
quelques canons devant sa ligne droite et sa ligne gauche,
fit un mouvement de troupes vers son flanc gauche , et forma
diverses colonnes d'attaque à cette extrémité de la forte position
qu'il avait occupée devant nous le 15 au matin. Aussitôt
après , il attaqua vigoureusement votre division située à
la droite de notre position. Les événemens qui se sont succédés
de ce côté , vous sont connus. Le premier effort de
l'enuemi fut soutenu par le commandant des forces et par
vous-même , à la tête du 42° régiment et de la brigade du
major-général lord Wiliam Bentinck.
Je suis affligé de dire que peu de tems après qu'une blessure
griève eût privé l'armée de vos services , le lieutenantgénéral
sir John Moore , qui venait de prendre d'habiles
dispositions , tomba frappé d'un boulet. Les troupes, quoiqu'informées
de la perte irréparable qu'elles avaient faite
ne cédèrenť point à la crainte; au contraire , elles repoussèrent
avec la plus grande résolution tous les efforts de l'ennemi
, et l'obligèrent à se retirer (2) , quoiqu'il eût reçu un
renfort de troupes fraîches. Le village situé à votre droite ,
devint un objet de contestation opiniatre.
L'ennemi voyant que ces tentatives pour forcer la droitede
notre position , n'avait aucun résultat, entreprit de la tourner.
Le major-général Paget fit alors un mouvement avec la
réserve qui était sortie de ses cantonnemens pour soutenir la
droite de l'armée : ce mouvement , exécuté à propos et avec
vigueur , fit échouer le projet de l'ennemi. Le major-général
ayant fait avancer le 95 et le 1er bataillon du 52° , chassa
sousle commandement de sir John Moore. Le général Moore a été tué
le 16d'un boulet de canon qui l'a frappé à l'épaule dans le moment où
il se portait en avant pour encourager ses troupes et leur donner une
meilleure contenance. Sir David Baird était au millieu du feu lorsqu'il a
étéblessé dedeux coups de fusil. On lui a fait l'amputation de la cuisse
peu d'heures après . (
(2) Tout ceci est faux : sir John Moore fut blessé en tâchant d'arrêter
lafuite de ses troupes . Les Français , du moins dans les attaques sérieuses,
ne furent repoussés sur aucun point.
282 MERCURE DE FRANCE ,
l'ennemi devant lui , et menaça la gauche de sa position.
Cette circonstance , et la sécurité de la droite de notre ligne ,
garantie par la position de la division commandée par le
lieutenant-général Fraser , portèrent l'ennemi à discontinuer
ses efforts de ce côté. Cependant il les dirigea plus vigoureusement
vers le centre , où résistèrent avec avantage la brigade
du major- général Manningham , formant la gauche de
votre division, et une partie de celle du major-général Leith ,
formant la droite de la divition sous mes ordres .
A la gauche , l'ennemi se contenta d'abord d'attaquer nos
piquets , qui , en général , tinrent pied. Voyant l'inutilité de
ses efforts sur la droite et sur le centre , il résolut de rendre
plus sérieuse l'attaque sur la gauche : déjà il s'était emparé
du village situé sur la grande route de Madrid , en face de
cette partie de la ligne. Il fut bientôt chassé de ce poste ,
avec une perte considérable , par quelques compagnies du
2º bataillon ( 14º régiment ) , commandés par le lieutenantcolonel
Nicholls (3) Il n'était pas encore cinq heures , et
déjà nous avions non-seulement repoussé toutes les attaques ,
mais encore gagné du terrain sur presque tous les points , et
occupé une ligne plus avancée qu'au commencement de l'ac
tion (4); l'ennemi se bornait à une canonnade et au feu de
son infanterie légère , dans la vue de retirer ses autres corps.
Asixheures , le feu avait entièrement cessé. Les différentes
brigades furent assemblées de nouveau sur le terrain qu'elles
avaient occupé le matin , et les piquets , de même que les
postes avancés , se rétablirent dans leurs stations primitives :
Malgré la supériorité bien décidée que le courage de nos
troupes nous avait donnée sur un ennemi à qui les avantages
du nombre et de sa position faisait espérer une victoire facile,
je ne crus pas pouvoir me départir de la résolution prise par
le commandant des forces , de se retirer le 16 au soir pour
procéder à l'embarquement des troupes : des arrangemens
avaient été faits dans cette vue d'après ses ordres , et les pré-
(3) Ce lieutenant-colonel Nichols serait un véritable Roland, si avec
quelques compagnies dn 14e régiment , il avait repris un village qui ,
dans la position des deux armées , était l'objet principal du combat.
Cette partie de la relation n'a point été rédigée par sir John Hope; elle
appartient sans doute à la même plume qui a fait connaître à l'Europe
la fameuse bataille de Roncevaux .
(4) Cela est faux , et très-faux : le village a été pris et gardé par les
Français . Les Anglais ont été chassés de toutes leurs positions : mais le
combat n'ayant commencé qu'à trois heures après-midi , et la nuit étant
survenue à cinq heures , nos tirailleurs , après avoir repoussé l'ennemi et
avoir franchi quelques-unsdes murs des jardins qui entourentla Corogne
durent s'arrêter .
1
FEVRIER 1809 . 283
۱
par
paratifs étaient fort avancés au commencement de l'action.
Les troupes quittèrent leurs positions à dix heures du soir
avec un ordre qui leur fait beaucoup d'honneur (5). Toute
l'artillerie qui etait à terre , ayant été retirée , les troupes
marchèrent dans l'ordre prescrit ; et se rendirent aux lieux
respectifs d'embarquement. , dans la ville etdans le voisinage
de la Corogne. Les piquets restèrent en position jusqu'à
cinq heures du matin (17 janvier) ; ils se retirèrent alors
dans le même ordre , et sans que l'ennemi déconvrît ce mouvement.
Par les soins non-interrompus des capitaines Curzon ,
Gosselin , Boys , Rainier , Serret , Hawkins , Digby , Carden
et Mackenzie , chargés par le contre-amiral de Courcy de
l'embarquement de l'armée , et en conséquence des arrangemens
faits par le commissaire Bowen , par les capitaines Bowen
et Shepherd , et par les autres agens du service des
transports , toute l'armée s'est embarquée avec une célérité
qui est presque sans exemple (6) : à l'exception desbrigades
commandées par les majors-généraux Hill et Beresford , qui
étaient destinées à rester à terre jusqu'à ce que les mouvemens
de l'ennemi fussent reconnus , tout se trouvait en mer
avant lejour .
(5) Vous avez été attaqués à trois heures après -midi ; vous avez commencé
à vous embarquer à dix heures du soir, quoiqu'alors votre escadre
n'eût pas fait son eau , quoique vous n'eussiez pas encore évacué tous
vos magasins , ce qui est prouvé par la prise de 16,000 fusils que vous
avez abandonnés dans l'établissement de la Payosa , de votre artillerie de
siège , de 500 chevaux , de vos magasins d'habillement , de votre magasin
à poudre , etc.; et quoique vos blessés fussent demeurés sur le champ
de bataille où ils sont tombés en notre pouvoir. Nous ne savons pas ce
que vous auriez fait de pis si vous aviez été battus ; mais nous savons
bien ce que vous auriez pu , ce que vous auriez dû faire si vous aviez été
vainqueurs , si votre relation était véridique . Vous auriez gardé les positions
qui couvraient la Corogne , vous auriez employé la journée du 17
à enterrer vos morts et à relever sur le champ de bataille les corps de vos
généraux , de vos colonels , de vos officiers ; a ramasser les homines
égarés , toujours très-nombreux à la suite d'une affaire qui se prolonge
dans la nuit , a recueillir les blessés qui , après une affaire de nuit , se
retirent dans les maisons , dans les chaumières pour y attendre le jour.
Vous vous seriez embarqués dans la nuit du 17 au 18, si le système général
vous avait porté à penser que vous étiez trop faibles pour résister
aux troupes françaises . Voilà ce que vous auriez fait à la suite du plus
petit avantage . Vous n'avez rien fait de tout cela ; vous vous êtes embarqués
le soir même pêle-mêle , en désordre ; vous n'avez pris le tems
ni d'évacuer VOS magasins , ni de rendre les derniers honneurs àvos généraux
, ni de recueillir vos blessés , ni de sauver vos quatres pièces de
canon , ni de protéger la retraite des trois cents hommes qui couvraient
votre arrière-garde , et que l'on a pris en vous poursuivant.
(6) La célérité que vous avez mis dans votre embarquement , serait
une preuve fort équivoque des succès que vous auriez ens dans le combat
284 MERCURE DE FRANCE ,
Labrigade dumajor-général Beresford , qui devait former
notre arrière-garde , occupait le front de terre de la ville ;
celledu major-général Hill était en réserve sur le promontoire
en arrière de la ville .
Le 17 , à huit heures , l'ennemi fit avancer ses troupes
légères vers la Corogne , et bientôt après occupa les hauteurs
de Sainte-Lucie qui dominent la rade (7) . Mais , malgré cette
circonstance et les nombreuses défectuosités de la place ,
comme il n'était pas à craindre que l'arrière-garde pût être
forcée , et que d'ailleurs les dispositions des Espagnols paraissaient
êtrebonnes, l'embarquement dela brigade commandée
par le major-général Hill fut commencé ; à trois heures de
l'après-midi , il était achevé. Le major-général Beresford ,
avec ce zèle et cette habileté si bien connus de vous et de
toute l'armée , ayant parfaitement expliqué , à la satisfactiondu
gouvernement espagnol , la nature de notre mouvement
, et ayant fait les arrangemens préalables nécessaires ;
retira son corps du front de terre de la ville aussitôt qu'il fût
?
(7) On s'aperçoit aisément , en lisant cette relation , qu'elle n'est pas
l'ouvrage d'un militaire , ou qu'elle a été soumise à la censure de quelque
commis des bureaux de M. Canning. En effet , vous voulez faire
croire que vous avez gardé vos positions , c'est-à-dire , que vous êtes
restés maître du champ de bataille et vous dites cependant que le 17 au
matin , l'ennemi fit avancer ses troupes légères vers la Corogne , et
bientôt après occupa les hauteurs de Sainte-Lucie qui dominent la
rade. Quoi ! sir John Hope , vous avez eu le 16 un si brillant succès
et pendant la nuit vous évacuez les hauteurs de, Sainte-Lucie qui
dominent la rade , et où les Français placent aussitôt des batteries
qui dominent la rade , qui coulent quatre de vos transports , et qui
donnent ainsi à votre flotte le signal de couper ses cables et de prendre
le large? Quoiqu'officier de terre , vous avez souvent embarqué etdébarqué
des troupes. Vous devez avoir des connaissances maritimes , et vous
deviez penser qu'il était possible que le 17 le vent changeât; événement
fort ordinaire å la mer. Et si le vent avait changé , si vos transports
avaient été forcés de rester en rade sous le feu des batteries françaises
qui avaient déjà coulé quatre , n'aurait-on pas
des reprocheess à
vous faire pour avoirévacué les hauteurs de Sainte- Lucie qui dominent
la rade? Lorsque vous avouez qu'à la pointe du jour les troupės légères
françaises occupaient les hauteurs de Sainte-Lucie , vous avouez
clairement que vous vous trouviez alors sans retraite , et que si vous
n'aviez pas étéobligés de céder à une force supérieure , vous aviez donc,
par votre propre faute , de gaîté de coeur , et comme par distraction mis
au hasard le sort de votre armée.Vous dites quevous avez été vainqueurs .
Les Français disent que vous avez été vaincus . La nature des choses peut
seule prononcer entr'eux et vous. Or , il résulte de la nature des choses
que vous avez fait le contraire de ce que vous auriez fait si vous aviez été
vainqueurs , et que vous avez agi , en tout , comme si vous aviez été
battus : donc vous avez été battus . Cette conséquence que vous voulez
dissimuler , sort avec évidence de tous les détails de votre propre re
lation,
en eu
FEVRIER 1809 . 285
nuit; ce corps , ainsi que tous les blessés demeurés à terre ,
étaient embarqués ce matin à une heure .
L'état des choses ne nous permet pas d'espérer que la victoire
dont la Providence a couronné les efforts de l'armée ;
puisse avoir de brillans résultats pour la Grande -bretagne (8),
elle est obscurcie par la perte d'un de nos meilleurs capitaines ;
elle a été obtenue à la fin d'un long et pénible service. La
position avantageuse de l'ennemi , la situation actuelle de
son armée , la supériorité du nombre nous ôtent l'espoir de
tirer quelqu'avantage de notre succès. Pour vous , cependant,
pour l'armée , pour notre pays , il est doux de penser
que ,dans les circonstances les plus défavorables , les armes
de l'Angleterre n'ont rien perdu de leur éclat. L'armée qui
était entrée en Espagne avec les plus belles espérances , n'eut
pas plutôt fait sa jonction , que les désastres multipliés , la
dispersiondes armées nationales , la laissèrent à ses propres
ressources (9). La mise en mouvement d'un corps anglais ,
marchant du Duero , donnait lieu d'espérer que le midi de
l'Espagne pouvait être sauvé (10); mais cet effort généreux,
qui avait pour objet la délivrance d'un peuple infortuné , a
fourni à l'ennemi l'occasion de réunir ses troupes nombreuses
, et de concentrer toutes ses ressources principales
pour la destruction des seules troupes réglées ( 11) qui se
trouvaient dans le nord de l'Espagne.
Vous savez avec quelle activité ce système a été suivi.
Ces circonstances ont nécessité des marches rapides et pénibles
, qui ont diminué le nombre des soldats , épuisé leurs
forces , et rendu incomplet l'équipement de l'armée. Nonobstant
ces désavantages et ceux plus inhérens à une posi
(8)C'estdonc ainsi qu'on se moque du peuple anglais . Cette tactique
aété employée par le ministère dans toutes les circonstances , et il faut
convenir qu'elle lui a souvent réussi. La vérité parviendra àse faire jour,
mais le ministère aura gagné du tems , inais l'opinion se sera refroidie ;
mais l'administration , après l'avoir trompée , trouvera quelques nouveaux
moyens de la distraire. Fasse le ciel que les Anglais remportent
tous les mois une pareille victoire !
(9)Enfin,vous avouez que les armées espagnoles ont été dispersées
et n'existent plus , et que vous vous êtes trouvés abandonnés à vos
propres ressources . Est-ce la faute des armées espagnoles si vous leur
avez fait attendre si long-tems d'inutiles secours ? Jamais vous n'aviez
mis en expédition une si forte armée . Vous devez remercier la Providence
de ce qu'une partie au moins a pu se rembarquer et se sauver .
:(10) Ces espérances étaient aussi bien fondées que toutes celles que le
cabinet anglais conçoit aujourd'hui .
(11) Pourquoi n'y avait-il pas d'autres troupes réglées lorsque vous
vous êtes mis en mouvement? C'est parce que vous ne vous êtes pas mis
en mouvement avant que les troupes réglées de l'Espagne aient été dé
truites.
286 MERCURE DE FRANCE,
i
!
:
tion défensive ; position que l'impérieuse nécessité de couvrir
pour un tenis le port de la Corogne avait forcé de prendre
; le courage intrépide des troupes anglaises ne s'est
jamais mieux manifeste (12) ; il a outrepassé tout ce que l'expérience
que vous avez faite de cette qualité inappréciable
qui leur est si naturelle , vous avait permis d'espérer. Il n'est
pas un soldat qui n'ait ardemment profité de toutes les occasions
de se distinguer ; aussi est-il difficile pour moi de vous
citer des traits de courage particuliers . Les corps qui ont été
le plús aux prises avec l'ennemi , sont les brigades commandées
par les majors - généraux lord William Bentinck, Manningham
et Leith , et la brigade des Gardes sous les ordres
du major-général Warde .
On doit les plus grands éloges à ces officiers et à leurs
troupes . Le major-général Hill et le colonel Catlin Crauford
ont habilement soutenu les postes avancés sur la gauche
de la position. Les 4° , 42° , 50° et 87° régimens , et une
partie de la brigade des Gardes et du 26º régiment , ont
soutenu le fort de l'action. Le lieutenant-colonel Murray ,
quartier-maître-général , et les officiers de l'état-major m'ont
été d'une grande utilité. J'ai eu lieu de regretter que la
maladie du brigadier-général Clinton , adjudant-général ,
me privât de son assistance .
La plus grande partie de la flotte ayant mis à la mer hier
au soir , et les corps embarqués se trouvant nécessairement
entremêlés dans les transports , il m'est impossible de vous
faire connaître , quant à présent , le contrôle de nos
pertes (13) . Je pense que la perte en hommes n'est pas si
considérable qu'on pourrait le supposer ; s'il fallait en fixer
par approximation la quotité ,je ne l'estimerais pas en tués
et blessés à plus de sept ou huit cents hommes. La perte de
l'ennemi doit nous étre inconnue ; mais différentes circonstances
me font penser qu'elle est double de la nôtre . Nous
avons quelques prisonniers , dont il ne m'a pas été possible
de connaître le nombre , cependant il n'est pas considérable .
(12) Nos soldats n'ont rien trouvé de si brillant dans la manière de se
battre du soldat anglais ; mais ils conviennent que les officiers anglais se
sont montrés avec le courage qui appartient à des gens d'honneur .
(13) Comme la vérité perce malgré les efforts que l'on fait pour la cacher
! Le commis de M. Canning a oublié d'effacer cette phrase du
général Hope . Quelle distraction ! Les corps embarqués se trouvaient
nécessairement entremelés dans les bâtimens de transport , parce
que l'embarquement s'était fait dans le désordre et la confusion. L'épouvante
précipitait le soldat vers les chaloupes ; chacun avait perdu de vue
ses enseignes , chacun ne songeait qu'à son salut . Que devait-il arriver ?
se qui est arrivé en effet. Les corps embarqués se sont trouvés nécessairement
entremélés dans les bâtimens de transport.
**FEVRIER 1809. 287
Plusieurs officiers de rang ont été tués ou blessés (14) ; je
ne puis citer , pour le moment , que le lieutenant-colonel
Napier , du 92º régiment , les majors Napier et Stanhope,
du 50 , tués; le lieutenant - colonel Winck , du 4º , le
lieutenant-colonel Maxwel , du 26° , le lieutenant-colonel
Fane , du 59° , le lieutenant-colonel Griffith, des Gardes ,
et les majors Miller et Williams , du 81° , blessés .
Je ne vous parlerai pas de la perte que l'armée et la
nation viennent de faire , à vous qui savez si bien apprécier
les éminentes qualités du lieutenant-général sir John Moore.
Son trepas m'a privé d'un ami que l'expérience m'avait
rendu cher . Mais c'est sur-tout pour la patrie que je déplore
sa perte . Tous les hommes qui l'ont connu , qui l'ont respecté
, diront qu'après avoir , avec le plus grand courage ,
opéré une retraite si difficile , il a terminé une carriere
honorable par une mort qui rend plus respectable encore/
aux yeux de l'ennemi le nom du soldat anglais. Comme
l'immortel Wolff, il est enlevé à sa patrie au commencement
d'une vie qu'il lui avait consacrée ; comme Wolff, il
entend à son dernier moment les acclamations de la victoire;
sa mémoire , comme celle de Wolff , sera toujours
sacrée dans un pays qu'il a sincérement aimé et qu'il a
fidèlement servi .
,
Il me reste à témoigner l'espérance que j'ai de vous voir
promptement rendu au service de la patrie et à déplorer
Ja malheureuse circonstance qui , en vous éloignant du
champ de bataille , a laissé tomber le commandement dans
des mains bien moins habiles que les vôtres .
J'ai l'honneur , ect .
31
Signé , JOHN HOPE , lieutenant - général.
(INTÉRIEUR. )
Paris , 10 Février. 1
BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Les régimens Anglais portant les nºs 42 , 50 et 52 , ont été entièrement
détruits au combat du 16, près de la Corogne . Il ne s'est pas rembarqué
60 hommes de chacun de ses corps . Le général en chef Moore a été tué
en voulant charger à la tête de cette brigade , pour rétablir les affaires .
(14) Vous avez eu 2000 blessés , les corps de trois de vos généraux ,
et de 800 soldats ou officiers ont été abandonnés par vous sur le champ
de bataille . Nous les avons comptés. Nous vous avons pris 300 hommes ,
et vous ne nous en avez pas pris un seul , nous n'avons pas eu 200
hommes blessés , nous avons perdumoins de 100 hommes tués , et parmi
ses derniers , on ne compte pas un officier de marque.
1
288 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1809 .
i
Efforts impuissans ! cette troupe a été dispersée, et son général frappé
au milieu d'elle. Le général Baird avait déjà été blessé ; il traversa la Corogne
pour gagner son vaisseau , et ne se fit panser qu'à bord. Le
bruit court qu'il est mort le 19.
Après la bataille du 16 , la nuit fut terrible à la Corogne. Les Anglais
yentrèrent consternés et pêle-mêle. L'armée anglaise avait débarqué
plus de 80 pièces de canon; elle n'en a pas rembarqué douze. Le reste
aété pris ou perdu , et de compte fait , nous nous trouvons en possession
de60 pièces de canon anglais .
Indépendamment du trésor de deux millions que l'armée a pris aux
Anglais , il paraît qu'un trésor plus considérable a été jeté dans les précipices
qui bordent la route d'Astorga à la Corogne. Les paysans et les
soldats ont ramassé parmi les rochers une grande quantité d'argent .
Dans les engagemens qui ont eu lieu pendant la rreettrraaiittee , et avant le
combatde laCCoorrooggnnee,, ddeeuuxx générauxanglais avaient été tués , ettrois
avaient été blessés . On nomme parmi ces derniers , le général Crawfurd,
Les Anglais ont perdu tout ce qui constitue une armée : généraux , artillerie
, chevaux , bagages , munitions , magasins .
Dès le 17, à la pointe du jour nous étions maîtres des hauteurs qui
dominent la rade de la Corogne , et nos batteries jouaient contre le convoi
anglais . Il en est résulté que plusieurs bâtimens n'ont pu sortir , et
ont été pris lors de la capitulation de la Corogne. On a trouvé aussi
500 chevaux anglais encore vivans , 16,000 fusils , et beaucoup d'artillerie
de siége abandonnée par l'ennemi. Un grand nombre de magasins
sont pleins de munitions confectionnées que les Anglais voulaient emmener,
mais qu'ils ont été forcés de laisser. Un magasin à poudre situé
dans la presqu'île , contenant 200 milliers de poudre nous est également
resté. Les Anglais surprit par l'événement du combat du 16, n'ont pas
même eu le tems de détruire leurs magasins . Il y avait 300 malades anglais
dans les hôpitaux. Nous avons trouvé dans le port , sept bâtimens
anglais ; trois étaient chargés de chevaux et quatre de troupes. Ils n'avaient
pu appareiller .
La place de la Corogne aune enceinte qui la met à l'abri d'un coup
de main. Il n'a donc été possible d'y entrer que le 20 par la capitulation
ci-jointe . On a trouvé à la Corogne , plus de 200 pièces de canon espagnoles
. Le consul français Fourcroy, le général Quesnel , et son étatmajor
; M. Bongars , officier d'ordonnance , M. Taboureau , auditeur ,et
350 français , soldats ou marins, qui avaient été pris ou en Portugal , ou
sur le bâtiment l'Atlas , ont été délivrés. Ils se louent beaucoup des
officiers de la marine espagnole.
Les Anglais n'auront rapporté de leur expédition que la haine des Espagnols,
la honte et le deshonneur. L'élite de leur armée , composée
d'Ecossais , a été blessée , tuée ou prise.
Le général Franceschi est entré à Santyago de Compostelle , où il a
trouvé quelques magasins et une garde anglaise qu'il a faite prisonnière.
Il a sur le champ marché sur Vigo. La Romana paraissait se diriger sur
ce port avec 2500 hommes , les seuls qu'il ait pu rallier. La division
Mermet marchait sur le Ferrol .
L'air était infecté à la Corogne par 1200 cadavres de chevaux que les
Anglais avaient égorgés dans les rues. Le premier soin du duc de Dalmatie
a été de pourvoir au rétablissement de la salubrité si importante
pour le soldat et pour les habitans .
Le général Alzedo , gouverneur de la Corogne , paraît n'avoir pris
parti pour les insurgés , que contraint par la force. Il a prêté avec enthousiasme
le serment de fidélité au roi Joseph Napoléon. Le peuple
manifeste la joie qu'il éprouve d'être délivré des Anglais.
OTDE
LA SER
( N. GCCXCVI. )
(SAMEDI IS FÉVRIER 1809. ) .
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
miv
ANACREON RAJEUNI PAR L'AMOUR.
La nuit était obscure et le froid rigoureux .
Anacréon , devenu vieux ,
Près de son foyer solitaire ,
Se reposait . Soudain , de sa chaumière
La porte s'ouvre .... En croira- t- il ses yeux?
Il voit entrer l'Amour . - Ah ! dans ces tristes lieux ,
Cruel enfant , que viens-tu faire ?
Dit le vieillard , d'un ton chagrin ;
Amour , prétends-tu , dans mon sein ,
Rappeller ta funeste flamme ?
t
Un éternel hiver règne dans mon jardin ,
Dans ma maison et dans mon ame ...
Fuis ce séjour... Peut- être , en cet instant ,
Quelque jeune nymphe t'attend ,
Quelque bergère et t'invoque et t'appelle ;
Hate-toi donc , vole vers elle ;
Ce lieu n'est plus l'asyle des amans.
Près du lit de Chloé , tandis qu'elle sommeille ,
Va faire voltiger quelques songes charmans ,
Ou folâtrer sur sa bouche vermeille ....
Dans ma demeure , hélas ! qui pourrait t'arrêter ?
C'est près de la beauté que tu dois habiter .
Va , tu me causas trop de peines ,
Lorsqu'autrefois , sous ses perfides chaines ,
م
:
:
ST
...
T
290 MERCURE DE FRANCE ,
1
La belle Eglé me captiva .
Je n'ai point oublié mes larmes,
Je me souviens des maux dont elle m'accabla ,
Demes transports jaloux , de mes vives alarmes ; ....
Dequel espoir trompeur l'ingrate me berça ! ...
Pour te rire de sa défaite ,
Va chercher un autre que moi ;
Fuis à jamais de ma retraite ,
Amour , ces lieux ne sont plus faits pour toi.-
Eh quoi ! répond l'enfant volage ,
La vieillesse aurait-elle altéré ta raison ?
Dois-tu me tenir ce langage ?
Si , par hasard , sur ton passage
Il s'est trouvé quelque Junon ,
Quelque beauté fière ou sauvage ,
Cent autres , dis-le moi , d'un plus heureux succès ,
N'ont-elles pas couronné ton hommage ?
Mais , c'est ainsi que les homines sont faits :
Ainsi , de mes faveurs le souvenir s'efface ;
D'un léger déplaisir vous conservez la trace ,
Et vous oubliez les bienfaits .
Vers ce canal où se baignait Lesbie ,
Ingrat , qui t'a conduit un jour ?
Dans cette grotte où reposait Délie ,
Qui t'inspira d'entrer ! ... L'Amour.
Ah! dans ces tems heureux je te semblais aimable.
Du vase , où tu buvais alors ,
Il fallait que ma bouche eût effleuré les bords ,
Pour que le vin te parût agréable....
Ces jours si fortunés ne reviendraient-ils plus ?
Sur ton coeur refroidi n'aurais-je plus d'empire ?
Mes soins , pour ton bonheur , seraient - ils donc perdus ?
Non , non , si j'en crois ce sourire ,
Et ce regard où brille un feu nouveau ,
Je te suis cher encor... Déjà ton sein palpite :
Oui , je le vois , un doux transport t'agite :
Reviens à moi , reviens , et mon flambeau
Ranimera tes sens glacés par la vieillesse ;
Reviens , et , de l'hiver désarmant la fureur ,
Je ferai renaître en ton coeur
Et le printems et la jeunesse ,
Et les désirs et le bonheur .
Deson alle , àces mots ,détachant une plume ,
FEVRIER 1809. 291
Il la présente au vieillard étonné :
D'Anacreon soudain la verve se rallume ,
Et déjà , sous ses doigts , sa lyre a résonné.
Sur cette lyre , hélas ! si long-tems négligée ,
Anacréon chante l'Amour :
Il chante et tout revit.... Les arbres d'alentour
Se couvrent de feuillage , et l'onde dégagée
Coule à travers les fleurs qu'on voit s'épanouir .
L'hiver a fui . Du doux zephir
On sent l'heureux souffle renaître :
Tout s'embellit , tout prend un nouvel être ,
Tout rit enfin dans ce séjour ,
Et le soleil , étonné d'y paraître ,
Répand sur l'horizon tout l'éclat d'un beau jour .
Charme suprême ! o divine harmonie !
Les faunes , les sylvains , les nymphes à la fois ,
Quittent les plaines et les bois ,
Attirés par sa mélodie :
.
Tout sent l'effet du même enchantement :
Auprès du chantre aimable , on accourt , on se presse ,
El chaque belle , en l'écoutant ,
Du tendre Anacreon oubliant la vieillesse ,
Brûle d'en faire son amant.
Le dieu folâtre , cependant ,
Autour de lui voltige et le caresse .
Sur le haut de sa lyre il se place un instant ,
Puis vole sur son sein , dans ses bras , sur sa tête ,
De fleurs tantôt couronne ses cheveux ,
Tantôt , par un baiser , l'interrompt et l'arrête .
Dieu d'amour , c'en est fait , je me rends à tes yeux ,
Dit enfin le vieillard , je puis revivre encore ;
Sois à jamais le seul des dieux
Que je célèbre et que j'implore .
Qu'un autre , pour chanter les héros et les rois ,
Prenne , à son gré , la trompette guerrière :
Jusques au bout de ma carrière ,
Je te consacre et mon coeur et ma voix :
Pour toi seul je reprends ma lyre ,
Dicle mes vers , inspire-moi ,
Jé me dévoue à ton empire , 4
Et ne veux plus chanter que toi.
ない。
CÉSAR AUGUSTE.
T2
292 MERCURE DE FRANCE,
T
MARTIAL A LICINIANUS ,
GÉNÉRAL ROMAIN , PARTANT POUR L'ESPAGNE ,
Non impudenter vita , quod reliquum est petit ,
cùmfama quod satis est habet ( Lib . 1.50.)
MAGNANIME héros : l'honneur de l'Hespérie ,
Tu pars couronné de lauriers :
Tu vas donc bientôt voir Bilbilis ma patrie ,
Féconde en soldats , en coursiers ,
Et ces monts au front chauve , où s'entasse la neige ,
Témoins d'un éternel hiver,
Et ces rians vergers que Pomone protége ,
Et dont le pays est couvert.
Tu pourras te baigner dans l'eau froide et limpide
Du fleuve où l'on trempe l'acier ( 1 ) ;
Ou nager dans un lac , dont la nymphe timide
Se cache en sa grotte d'osier.
Tu pourras , en dînant , sur la bête sauvage
Décocher le trait de la mort ,
Ourespirer le frais , étendu sous l'ombrage
Des bords du Tage aux sables d'or .
Une fraîche Nayade , égarée en sa course ,
De ta soif éteindra l'ardeur :
Mais lorsque l'Aquilon , des régions de l'ourse ,
Fondra sur nous avec fureur ,
Reviens de Tarragone habiter le rivage
Sous un climat doux et serein ,
Fais alors dans tes rets tomber le daim sauvage ;
Aton coursier lâche le frein ;
Vole et force le lièvre , ou poursuis sur la plage
Le sanglier du bois voisin.
Le soir , à ton retour , et le chêne et le hêtre
En ton foyer s'entasseront :
Les chasseurs d'alentour , chez toi fiers de paraître ,
Au souper se réuniront.
Là, de nos fats musqués la tourbe dédaigneuse,
L'huissier hargneux et glapissant ,
Le client importun , la veuve impérieuse ,
Et le crieur étourdissant,
( 1 ) Le Xalon ou Salon , rivière de l'Arragon .
1
FEVRIER 1809. 293
Ne t'arracheront point aux douceurs de Morphée:
Tu dormiras tout le matin.
Qu'un autre avec effort s'érige un vain trophée :
Des gens heureux plains le destin !
De tes droits désormais libre et digne d'envie ;
Laisse applaudir le défenseur :
On peut se reposer le reste de sa vie
Lorsqu'on a tant fait pour l'honneur !
KÉRIVALANT,
LES GRACES ET L'AMOUR .
J'ai vu les filles d'Eurynome :
Leurs charmes sont à demi-nus:
La première tient une pomme ,
Elle sourit comme Vénus.
La seconde porte une rose ,
Douce image de la pudeur ;
Ses yeux sont baissés , elle n'ose
Laisser voir sa timide ardeur .
La troisième, c'est l'innocence
Faisant sauter un osselet :
L'Amour sous les traits de Penfance
Autour d'elle agite un hochet.
VENUS .
Peins Cypris nue et rougissante ,
Qu'elle baisse de grands yeux bleus ,
Sur son front en tresse brillante
Relève l'or de ses cheveux .
Mais déjà la toile respire ,
El sous ton pinceau délicat
Sa bouche à son léger sourire ,
Ses yeux ont leur humide éclat .
Devant elle sa main pudique
S'oppose aux regards importuns ,
Et l'autre soutient sa tunique
Au-dessus d'on vase à parfums .
Sa blancheur est un peu rougie ;
Et sous ses contours gracieux
Partout la chaleur et la vie
Semblent circuler ànos yeux.
1
294 MERCURE DE FRANCE,
Son sein que frappa la lumière
Vient de repousser le pinceau ,
Et la figure toute entière
Se détache et sort du tableau .
Il suffit c'est bien la déesse
Des Gráces et de la Beauté ...
Dans l'ombre fais voir la Sagesse
Souriant à la Volupté.
F. O. D.
ENIGME.
CHER lecteur , quoique sous ton nê
Deux fois en un seul mot j'ose déjà paraître,
Je ne serais pas étonné.
Que tu ne puisses me connaître :
Peut- être même un esprit pudikond ,
T'empêche-t-il de prononcer mon nom.
$........
LOGOGRIPHE. :
De tête, ventre et queue est composé mou être ,
Et si tu veux enfin , cher lecteur , le connaître ,
Je vais t'en faire ici l'exact signalement.
Mon chef mince est armé ( chose bien singulière ) !
D'une corne en avant et d'une autre en arrière ;
Mon ventre , plat et rond, est vide constamment ,
Ma queue est droite au point qu'un proverbe en dépend,
Crois- tu que je concoure , avec ma faible tête,
A former tourbillons , vent , tonnerre et tempête ,
Qu'on fait entrer mon ventre en andouille et boudin ,
Omelette , ragoût , rêt , tourte et biscotin ? ...
Ma queue est tellement utile en politique,
Que sans elle on ne peut tracer édit ni loi,
Si ton esprit encore ici trop s'alambique ,
Je t'aide en te disant que mon tout est en toi.
FÉLIX MERCIER DE ROUGEMONT (Doubs):
S
FEVRIER 180g. 295
CHARADE.
SANS compter qu'un article indique mon premier ,
Je voudrais bien de vous recevoir mon dernier ,
Adorable Emilie , au jour de mon entier.
F. C.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Ennemi.
Celui de la Charade-logogriphe est Mère , où l'on trouve , ère etmer.
Celui de la Charade est Ami-don .
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
LITTÉRATURE. - BEAUX -ARTS .
Suite de l'Extrait de l'ouvrage anglais de HARRIS , sur la
Musique , la Peinture et la Poësie.
CHAPITRE IV. Des sujets que la poësie imite non pas seulement
par les sons naturels, mais au moyen du sens conventionnel
des mots , ces sujets étant en même tems par leur
nature les plus propres à étre imités par les deux autres arts.
-Comparaison de la poësie, dans cette hypothèse , d'abord
avec la peinture , ensuite avec la musique.
I. La poësie n'imite que rarement par cette ressemblance
desons dont il a été question au chapitre précédent ; son
moyen d'imitation le plus ordinaire , est dans les sons ayant
une signification , dans les mots qui sont des signes de convention
exprimant toute sorte d'idées. C'est de-là que la
poësie tire sa véritable force , celle qui lui est propre et
particulière. Il s'ensuit qu'il n'y a point de sujets propres à
l'imitation , soit pittoresque , soit musicale , où ne puisse
essayer d'atteindre l'imitation poëtique , puisqu'il n'est rien
qui ne puisse , jusqu'à un certain point , être décrit avec
desmots.
Mais les moyens d'imitation propres à la poësie sont-ils
égaux à ceux des deux autres arts ? c'est ce qu'il s'agit
d'examiner.
Et d'abord , les sujets d'imitation pour la poësie étant
296 MERCURE DE FRANCE ,
infinis , tandis que les deux autres arts ne peuvent imiter
tous les sujets indistinctement , il faut commencer par restreindre
cette comparaison aux sujets que les deux autres
arts sont le plus capables d'imiter.
II. On a vu précédemment ( dans le Chapitre II ) que
les sujets qui conviennent à la peinture sont ceux qui sont
les plus propres à être caractérisés par les couleurs , les
figures et les attitudes ; ceux qui ne se composent pas
d'événemens successifs , ou qui du moins n'admettent que
des faits successifs d'une très-courte durée, et dont le tableau
soit intelligible au premier coup -d'oeil ; enfin des faits composés
d'un grand nombre de circonstances variées , mais
ayant lieu toutes dans le même moment , et concourant
toutes à une seule action principale.
De pareils sujets étant donnés , observons que la poësie
n'a pour se faire entendre que des moyens de convention
(les mots ) , au lieu que la peinture se sert de moyens naturels
( les couleurs , les figures ) , que celle-ci est entendue
de tous les spectateurs , et que celle-là ne peut être comprise
que par les hommes qui entendent la langue particulière
qu'elle emploie ; que la peinture n'a pas besoin du
secours des idées des spectateurs , et qu'elle leur en donne ,
au contraire , de complètes et de perfectionnées , au lieu
que la poësie ne fait que réveiller dans notre esprit des
idées qu'il avait déjà (1) que la peinture peut montrer en
même tems les différentes circonstances simultanées d'un
même événement , comme elles sont dans la nature , ce que
la poësie ne peut faire que par une description qui entraîne
quelque détail et qui offre le double écueil de l'ennui , si
P'on veut ne rien omettre , et de l'obscurité , si l'on veut
abréger ; enfin que dans toutes les imitations , celles qui sont
les plus semblables aux objets imités , les plus immédiates et
(1) Quand on lit , par exemple , dans Milton , en parlant d'Eve ,
que la grâce était dans tous ses paass , le ciel dans ses yeux , dans
chacun de ses mouvemens la dignité et l'amour , on n'a peut - être pas
l'idée de l'Eve que Milton se représentait; mais chacun voit une Eve
différente; chacun se fait la sienne d'après son propre génie , et d'après
le sens différent qu'il attache aux mots qui forment cette description.
Et combien y a-t- il d'hommes qui ne se sont jamais fait une idée exacte
de ce que c'est que grâce , ciel , amour , dignité ? Mais qu'on nous
montre une Eve représentée par un habile peintre , il n'y a plus la niễme
difficulté ; tous les spectateurs verront exactement la même, et la ver
ront telle que le pinceau de l'artiste aura voulu la leur montrer
FEVRIER 1809. 297

les plus intelligibles sont préférables à celles qui le sont
moins;
› Et nous conclurons de ces rapprochemens et de ces
réflexions , que dans les sujets qui sont propres à l'imitation
pittoresque , et dans lesquels cet art peut exercer tout son
pouvoir , les imitations de la peinture sont supérieures à
celles de la poësie , et que par conséquent pour ces sortes
de sujets l'imitation pittoresque est préférable à l'imitation
poëtique.
-III . Maintenant prêtons à la musique le même avantage
que nous venons de prêter à la peinture ; celui d'un sujet
qui lui soit propre et particulier , est dans lequel elle puisse
exercer tout son pouvoir.
On a vu précédemment ( dans le Chapitre II ) quels sont
les sujets propres à être imités par la musique.
Mais il faut avouer que l'imitation musicale , quoique
par des moyens naturels , n'aspire pas à faire naître l'idée
exacte de l'objet imité , mais seulement des idées analogues
à cet objet ; au lieu que la poësie , quoique par des moyens
artificiels , donne l'idée même de l'objet qu'elle imite ;
Et si l'on observe ensuite que le plus grand plaisir que
nous fassent éprouver les imitations , est celui de nous faire
reconnaître l'objet imité dans son image , ce qui est si vrai
que nous voyons avec plaisir des peintures dont les originaux
nous glaceraient d'horreur ou d'effroi , comme les cadavres ,
les bétes féroces et autres semblables ;
Que par conséquent une imitation certaine et positive est
toujours préférable à celle qui est vague et indéterminée ;
Il faudra tirer encore cette conclusion que même dans
les sujets qui sont les plus propres et les mieux adaptés à
l'imitation musicale , cette imitation est encore bien inférieure
à celle de la poësie . :
CHAP. V. Des sujets que la poësie imite par le moyen des
-mots ou signes de convention , lorsque ces sujets ne sont pas
de ceux qui conviennent le mieux aux moyens d'imitation des
deux autres arts .- Nature de ces sujets . - Jusqu'à quel
point la poësie est capable de les imiter. - Comparaison de
la poësie, dans cette hypothèse , d'abord avec la peinture ,
ensuite avec la musique.
I. Examinons à présent quels sont les sujets que la poësie
peut encore imiter , tandis qu'ils conviennent moins au
génie et aux moyens d'imitation des deux autres arts .-
Jusqu'à quel point la poësie peut imiter ces sortes de sujets ,
et siopar la perfection de son imitation et par la nature de
298 MERCURE DE FRANCE ,
:
ces sujets mêmes elle n'a pas des droits àl'égalité avec les
deux autres , ou plutôt si elle ne leur est pas supérieure.
II. Commençons par la comparer avec la peinture. Les
sujets que la poësie peut traiter, mais qui ne conviennent
point à la peinture , sont :
Toutes les actions dont l'ensemble suppose une certaine
durée , et dans lesquelles il ne se trouve pas un instant
indivisible qui puisse être séparé de l'ensemble et représenté
à part ;
Et encore tous ceux qui , par leur nature , nous découvrent
l'intérieur de l'homme, nous font descendre dans la
considération des caractères , des moeurs , des sentimens et
des passions de l'humanité.
On aperçoit au premier coup-d'oeil le mérite de ces sortes
de sujets . Il n'en est point de plus capables de nous toucher,
de nous instruire; et ce sont en même tems ceux dans
l'intelligence desquels notre esprit doit le mieux entrer .
D'abord , ils doivent nous toucher le plas , puisqu'ils
nous tiennent de plus près , puisque ce sont les hommes et
les actions humaines qui sont alors les objets de l'imitation
.
Ensuite il n'en est pas de plus instructifs , puisqu'une
imitation exacte et convenable des moeurs et des sentimens
de l'humanité , nous apprend à descendre en nous-mêmes
et à nous connaître . Or cette connaissance de nous- mêmes
est pour nous la première de toutes ; car sans elle toutes
les autres n'auraient que peu ou point d'utilité.
Enfin, quant à l'intelligence de ces sujets , comme ils
appartiennent à la nature humaine , ce sont ceux dont les
notions doivent être pour nous les plus évidentes. En effet ,
nous ne connaissons que très-imparfaitement le principe
actif ou la vie intérieure des végétaux , parce que nous n'y
découvrons ni affections , ni sensations. Dans les animaих ,
ceprincippee est plus à découvert , il se montre pardes sensations
et des mouvemens extérieurs ; mais nous acquérons
ou nous pouvons acquérir une connaissance plus approfondie
de l'intérieur de l'homme ; nous n'avons pour cela
qu'à la chercher dans notre propre conscience , dans le
fonds même de notre ame , où nous trouvons , pour ainsi
dire , les types et les originaux de tous les sujets d'imitation.
Maintenant , voyons comment la poësie imite ces sujets
étrangers au génie et aux moyens de la peinture.
On ne peut douter un instant que le moyen que la poësie
emploie ne soit suffisant ; en effet , le moyen dont elle
FEVRIER 1809. 299
se sert est exactement celui que la nature elle-même emploie.
Les hommes font connaître et expliquent leurs sentimens
par leurs discours , et leur langage est l'expression fidèle et
lamarque constante de leurs caractères , de leurs moeurs
de leurs passions .
Format enim natura priùs nos intùs ad omnem
Fortunarum habitum ; juvat aut impellit ad iram; ...
Post effert animi motus interprete linguá.
<<Car la nature nous a rendus capables de toutes sortesde
>> sentimens; elle nous égaie ou nous porte à la colère ...
>>ensuite elle se sert de la langue comme d'un interprète
>> pour expliquer les mouvemens de l'ame . >>>
Ainsi non-seulement le langage est un moyen suffisant
d'imitation , mais pour les sentimens c'est le seul moyen;
et quand il s'agit des moeurs et des passions , il n'y a pas
non plus d'autre moyen qui puisse rendre avec autant de
clarté , d'exactitude et de précision ces différences si variées
dans tous , et qui constituent le caractère particulier de
chacun d'eux.
La peinture pourrait bien aussi donner , par l'attitude ,
par les traits de visage , une idée première du caractère
d'un homme ; mais cette idée serait toujours vague et générale.
Il est impossible que la couleur et la figure fassent
connaître le moral de chaque individu au même degré que
peuvent le faire les paroles.
III. Maintenant , comme il n'y a point de sujets de peinture
auxquels la poësie ne puisse atteindre , tandis que les
sujets dout nous venons de parler sont tout-a-fait au-dessus
des moyens d'imitation de la peinture ;
Comme ces mêmes sujets sont les plus touchans , les plus
instructifs ,et ceux qui entrent le mieux dans notre intelligence
;
Comme la poësie les imite parfaitement;
Comme elle joint au mérite de l'imitation le charme du
nombre et de l'harmonie ; au lieu que la peinture ne peut
prétendre à charmer que par l'imitation seule ;
Enfin comme la poësie peut encore s'allier à la musique
et qu'elle tire de cette alliance un nouveau pouvoir ( ce que
nous montrerons bientôt) , et que la peinture ne peut absolument
former une alliance semblable;
C'est avec raison que nous tirons de tout ce qui précède ,
laconclusion évidente que la poësie est non-seulement égale,
mais réellement de beaucoup supérieure à la peinture, ...
500 MERCURE DE FRANCE ,
IV. Mais si elle l'emporte sur la peinture dans les sujets
qui ne conviennent pas au génie et aux moyens d'imitation
de celle-ci , nuldoute qu'elle ne soit supérieure à lamusique
dans les sujets qui ne conviennent pas à cette dernière. Car
nous avons prouvé précédemment ( au chap. IV ) que même
dans les sujets qui lui conviennent le mieux , la poésie aurait
la préférence.
V. La poésie est donc très-supérieure à chacun des deux
autres arts imitateurs ; puisqu'il est démontré qu'elle l'emporte
sur tous deux par l'exactitude de l'imitation , et qu'elle
imite des sujets qui surpassent de beaucoup en utilité et en
dignité ceux que peuvent imiter les deux autres .
CHAP . VI. De la musique considérée , non pas comme imitation
, mais comme tirant son pouvoir d'une autre cause.-
De son influence lorsqu'elle estjointe à la poésie .-Réponse
à une objection .-De l'avantage qui résulte pour la musique
et la poésie de se trouver unies ensemble.-Conclusion.
Nous avons dit plus haut que la musique s'alliait bien à la
poésie; nous avons dit aussi que sa puissance lui vient d'une
autre cause que de l'imitation . Ce sont deux points qu'il faut
expliquer.
I. Pour y parvenir , la première observation à faire , c'est
qu'il y a des affections qu'il est au pouvoir de la musique de
faire naître. Ily a des sons qui peuvent nous rendre gais ou
tristes,nous inspirer des mouvemens belliqueux ou tendres;
et de même presque tous les autres sentimens que notre ame
peut éprouver.
Il faut observer ensuite qu'il y aune action réciproque
des affections sur les idées et des idées sur les affections;
ensorte que , par une sympathie naturelle , certaines idées
font immanquablement naître en nous certaines affections ,
et réciproquement ces mêmes affections amènent les mêmes
idées. Ainsi les idées de funérailles , de tortures , de meurtres
et autres semblables , produisent naturellement l'affection
de la mélancolie. Et quand , par quelque cause physique,
cette affectiondomine, elle produit aussi naturellement les
mêmes idées de douleurs .
C'est ce qui fait que ces idées , produites par des causes
éxtérieures , agissent différeniment sur la même personne ,
dans des tems différens . Si les idées se trouvent d'accord avec
l'affection du moment, leur impression est alors très-profonde
, et leur effet très-durable. Dans le cas opposé , l'effet
doit être et est tout contraire. Ainsi la vue d'un convoi funèbre
affectera bienplus le même homme s'il le regarde dans

FEVRIER 1809. 301
unmoment de mélancolie , que s'il le voit dans un instantde
gaité.
Cela posé, il s'ensuit que comme chaque genre de poëme
apour but d'exciter une affection , de placer l'ame dans une
certaine disposition, il y a aussi un genre de musique ana
logue qui aura le pouvoir de produire cette même affection ,
etunedisposition pareille. Mais comme nous l'avons fait voir ,
chaque fois qu'une affection nous domine , toutes les idées
analogues , dérivées des causes extérieures , font sur nous la
plus profonde impression. Ainsi les idées poétiques nous
frapperont nécessairement avec plus de force , lorsque les
affections qui leur conviennent , auront déjà été excitées en
nous par la musique. Il y a , en effet alors une double force
qui coopère à la même fin. Le poëte , ainsi accompagné , ne
trouvera pas un auditoire dans une disposition contraire au
génie de son poëme , ou tout au plus , peut-être , dans une
disposition de froideur et d'indifférence ; mais les préludes ,
la symphonie et tout le concours de la musique aura excité
d'avance toutes les affections que le poète doit le plus dé
sirer.
Un auditoire ainsi disposé non-seulement saisira avec enthousiasme
les idées du poëte ; mais ces idées mèmes seront
enquelque sorte prévenues et devinées d'avance dans chaque
imagination. Le superstitieux n'est pas plus prêt à s'effrayer
àla vue d'un fantôme , l'amoureux à tomber en extase en
approchant de sa maîtresse , qu'une ame ainsi disposée par
le pouvoir de la musique n'est prête à recevoir et à goûter
toutes les idées analogues à la disposition où elle a été mise.
C'est de làque lamusique tire le charme qui lui est propre ;
c'est ainsi qu'elle opère des miracles. Son pouvoir ne consiste
pas à imiter ni à faire naître des idées , mais à exciter des
affections auxquelles les idées correspondent. Il n'y a guère
d'hommes assez insensibles , jedirais presqu'assez barbares
pour échapper aux charmes d'une bonne poésie , soutenue
d'une musiqne qui lui est parfaitement analogue. L'accord
des deux muses agit avec une force irrésistible qui pénètre
jusqu'aux plus profonds replis de notre ame.
Pectus inaniter angit ,
Irritat , mulcet , falsis terroribus implet.
<<Voilà ce qui serre le coeur sans sujet réel , ce qui l'irrite,
> ce cui le flatte, ce qui le remplit de fausses terreurs .>>>
II. Telle est donc la source d'où dérive , comme nous
l'avons déjà dit , le plus grand pouvoir de la musique, L'imi502
MERCURE DE FRANCE ,
tation ne saurait être son hut ordinaire et principal. Nous
avons fait voir précédemment (au chap. 5) combien ses
moyens d'imitation sont bornés et de peu d'effet. Nous avons
nommé avec raison cet art l'utile et puissant allié de la
poésie. Et cela va nous servir encore à résoudre l'objection
qu'on a faite contre la poésie chantée , contre les opéra , les
oratorio, etc. On a prétendu que le chant est alors invraisemblable
et hors de la nature. Cette difficulté pourrait
paraître sérieuse à quelqu'un qui n'aurait pas l'oreille musicale
; peut- être même embarrasserait-elle unami de la musique
, si l'on la lui faisait dans un moment de sang-froidet
d'indifférence. Mais lorsqu'il éprouve le charme de la poésie ,
accompagnée du chant, qu'ildise s'il est choqué de ce qui contribue
le faire mieux entrer dans le sujet , à lui inspirer une
attention plus forte et plus vive ; de ce qui ajoute une nouvelle
force aux idées du poëme , et les présente à son esprit
avec plus d'énergie et de grandeur. N'avouera-t-il pas plutôt
qu'il fait un bon marché , lorsqu'en échange d'un léger défaut
de vraisemblance, il reçoit un plaisir si doux et si touchant
?
III. De ce que nous venons de dire , il s'ensuit évidemment
que les deux arts , pris séparément , ne peuvent exercer
le même empire , que lorsqu'ils sont réunis. La poésie , toute
seule , est obligée de perdre une partie de ses idées les plus
riches dans les efforts qu'elle fait pour exciter des affections
qu'elle aurait besoin de trouver toutes produites pour produire
tout son effet et pour être convenablement goûtée. La musique
toute seule fait naître des affections , qui , bientôt languissent
et meurent, si elles ne sont pas soutenues et nourries
par les idées et les images de la poésie.
Toutefois n'oublions pas que dans cette union , la poésie
doit toujours être mise la première , comme l'emportant de
beaucoup sur la musique en utilité et en dignité .
IV. En voilà assez pour faire juger en quoi la musique, la
peinture et la poésie se ressemblent entre elles ; en quoi elles
different , et lequel de ces trois arts mérite la préférence sur
les deux autres.
Il me semble que ce court traité renferme des idées justes ; il me
semble qu'il faudra prendre ces idées pour bases et suivre la route indiquée
par Harris , toutes les fois qu'on voudra traiter la même matière.
Ainsi ce sera en comparant les beaux-arts sous les rapports :
De leurs moyens d'imitation ;
Des sujets qu'ils peuvent traiter ,
)
FEVRIER 1809 .
303
Des effets qu'il peuvent produire ;
De leur utilité et de leur dignité;
C'est-à-dire des services qu'ils rendent ou peuvent rendre aux
hommes ;
De l'influence qu'ils ont ou qu'ils peuvent avoir ;
Du génie naturel , des connaissances acquises , des qualités personnelles
, soit physiques , soit intellectuelles et morales que doivent posséder
ceux qui les cultivent ;
Enfindu plus ou moins grand nombre d'hommes qui se trouvent or
dinairement exceller dans chacun d'eux ;
Ce sera , dis-je , en faisant tous ces rapprochemens , en recherchant
avec exactitude et en balançant avec justesse ce qui est propre aux
arts différens , qu'on pourra leur assigner des rangs et faire à chacun sa
(
part légitime de gloire et de reconnaissance.
Ce sera aussi le moyen de ne plus confondre ensemble tont ce qu'on
appelle des arts et des artistes . ANDRIEUX.
ESSAI GÉNÉRAL D'EDUCATION PHYSIQUE, MORALE
ET INTELLECTUELLE , avec des Tableaux analytiques
et synoptiques du Plan d'Education pratique;
par M. A. JULLIEN.-Prix , 13 fr. 50 cent . -Chez
Firmin Didot , rue de Thionville , nº 10 ; et chez
Lefort, libraire , rue du Rempart-St-Honoré, vis-àvis
le Théâtre Français.
f
(SECOND EXTRAIT. )
Nous avons maintenant à rendre compte des vues
et des moyens de M. Jullien concernant l'éducation
intellectuelle , et il faut convenir que cette partie de
théorie était la plus propre à effrayer la pensée. Les
difficultés n'y sont pas vulgaires comme dans un traité
d'éloquence , de poësie ou de morale. L'éducation intellectuelle
doit s'assortir à la nature du climat , au
caractère de la sociabilité , à l'esprit des peuples et
même à leurs intérêts politiques. Or cet ensemble de
rapports si difficiles à déterminer a dû attirer sur la
théorie une foule de systèmes. Aussi sommes-nous
inondés de livres sur l'éducation. Chacun a prétendu
repétrir à son gré la plus noble partie de notre nature.
Mais,dans ungenredelégislation si élevée,peud'hommes
sont en état d'être magistrature , et parmi tous ceux

304 MERCURE DE FRANCE ,
qui , depuis trois siècles , se sont approchés de cette
science , quatre seulement ( on ne parle pas ici des
instituteurs purement littéraires ) ont été reconnus
comme initiés. Ce sont Bacon , Locke , Rousseau et
Condillac .
M. Jullien expose d'abord quelques principes géné
raux qui indiquent l'objet de son plan.
<<L'objet d'une instruction solide qui convient aux
>> jeunes gens pour lesquels est destiné cet Essai , est de
>> leur faire parcourir le vaste domaine des connais-
>> sances , en les conduisant successivement de l'une
>> à l'autre , de manière qu'ils ayent une idée générale ,
>> mais juste et précise de chacune d'elles ; qu'il les
>> embrassent toutes dans un systême abrégé , pour saisir,
>> observer et apprécier les nuances et les différences
>> qui les séparent , les points de contact et les rapports
>>qui les unissent.... >>>
<<<L'éducation intellectuelle a pour objet de former
>> et de cultiver l'esprit dont nous distinguerons trois
>> facultés qui doivent être séparément et simultané-
» ment exercées , la mémoire ,l'imagination , le juge-
>> ment.
>> La mémoire, faculté précieuse qui sert à conserver
>> les connaissances acquises , se forme par un fréquent
>> exercice , par une habitude de se rendre compte de
>> ce qu'on a vu ou appris , par l'usagé de soutenir des
>> examens sur les sciences qu'on étudie. Mais on ne
>> doit pas perdre de vue , dit l'auteur d'après Condillac ,
>> que les vraies connaissances sont dans la réflexion
>> qui les acquiert beaucoup plus que la mémoire qui
>> s'en charge. On sent mieux les choses qu'on est en
>> état de retrouver que celles dont on ne peut que se
>> ressouvenir.... C'est à la réflexion à graver les idées
>>> dans la mémoire , et c'est à la mémoire à les retracer
» à la réflexion ; et plus les idées sont distribuées avec
>> ordre , plus on peut tirer parti de l'une et l'autre
>> faculté (r) . »
La mémoire dont parlent ici Condillac et l'auteur ,
n'est point celle des enfans. C'est la mémoire d'un esprit
(1) Condillac, Cours d'Etudes, tomeIer.
adulte;
D
FEVRIER 1809 .
5.
305 cen
adulte; c'est l'action de la pensée en permanence. Ainsi
elle fait classe à part parmi ce qu'on appelle communément
les trois facultés de l'esprit.
<< Les moyens de former l'imagination sont , dit
>>M. Jullien , une lecture assidue des grands écrivains ,
>> l'habitude de composer et de traduire, et l'étude de la
>>poësie. C'est par-là qu'on acquiert le talent de donner
>> un corps et des couleurs à ses idées.
>>La logique formera le jugement des élèves ... C'est
>>par elle que nous comparons différens objets pour
» juger des rapports qui existent entre eux , pour dé-
>>duire les jugemens les uns des autres , et pour les
>> lier ensemble par une suite continue .... >>>
Actuellement que les vues générales de la théorie
sont établies , nous allons les suivre le plus rapidement
qu'il nous sera possible, dans leur application. Nous
ne nous dissimulons point qu'en rendant compte d'une
partie si importante de l'ouvrage , un critique court ,
en quelque sorte , la même chance que l'auteur ; car le
public est là pourjuger sa justice. Il faut donc qu'il
s'appuie lui-même sur le doute , et que , rapporteur
impartial des moyens dans leur analogie avec les motifs,
il appelle l'opinion publique à prononcer sur leurs con-
Venances .
On écartera ici toutes les vues de détail pour ne
s'approcher que de celles qui peuvent conduire à de
grands résultais.
M. Jullien propose que , dès l'enfance même , un
élève apprenne par la conversation une langue étrangère.
Cette idée entre dans les moyens de l'enfance
dont les facultés toutes passives ne peuvent s'ouvrir
aux perspectives que par la mémoire. Ainsi , en mettant
l'élève sur la voie d'une syntaxe pratique par le
rapprochement de deux idiomes , elle le sauve de
l'ennui des abstractions d'une grammaire didactique.
Mais l'auteur indique indistinctement le latin , l'anglais
ou l'allemand , et ici nous pensons que le latin doit être
distingué des deux autres langues. Celles-ci peuvent être
apprises par l'usage et pour l'usage, l'allemand sur-tout
pour l'usage domestique , car la littérature de ce pays
encore trop érudite ou trop triviale , ne se rapproche
306 MERCURE DE FRANCE : , ,
pas assez de celle du siècle d'Auguste. Le latin doit être
appris dans une vue plus élevée. C'est pour y trouver le
type de ce goût dont les historiens , les orateurs et les
poëtes offrent de si parfaits modèles , et alors si on
voulait qu'un enfant apprît cette langue par l'usage ,
il faudrait qu'il n'entendît qu'un latin aussi pur que
celui qu'on parlait dans la maison des frères Etienne.
La plupart des idées de l'auteur ne paraîtront pas
d'une exécution facile ; mais il en est de ce genre de
théorie comme d'une fable dramatique. On ne lui
demande pas une vérité absolue , mais une vérité vraisemblable,
et Locke et Rousseau eux-mêmes , lorsqu'ils
ont écrit sur cette matière , n'ont entendu présenter
que l'esprit de la chose. C'est à chaque instituteur à y
prendre ce que sa situation lui permet de convertir en
moyens positifs.
En effet , si l'instruction d'un élève appelé par sa
naissance à des fonctions importantes , n'est point dirigée
par un homme habile , si , comme on le voit trop
souvent aujourd'hui , l'élève livre son tems à des maîtres
divers dont les leçons ne sont point ramenées à un
ensemble de vues et à un but principal , alors son esprit
dissipé tout entier dans des connaissances éparses , arriveraaux
grandes places sans avoir acquiscette habitude
et cette vigueur de réflexion qui seules peuvent devenir
pour luides moyens de succès.
On remarque dans l'Essai général sur l'Education ,
que l'auteur sent fortement la nécessité de donner aux
élèves un grand fonds de littérature , et cette vue seule
doit assurer à sa théorie l'appui du tems. Les lettres
humaines , disait comme par inspiration le fondateur(2)
d'un ordre célèbre , sont lefondement de toutes les corinaissances
; et ce qui prouve que l'art d'écrire amène
nécessairement l'art de penser , c'est que les siècles
philosophiques sont toujours venus à la suite des siècles
Littéraires. En effet , à quelle autre époque du mouvement
des esprits peut le mieux s'appliquer l'observation
de Pascal touchant les progrès successifsdu genre
bumain dans les sciences et dans les arts ? Le siècle de
(2) Iguace deLoyola,
FEVRIER 1809. 307
Louis XIV, par une littérature toute brillante d'images
et la plus pure de goût , a donc serné , pour le siècle
qui l'a suivi , le germe de l'art de penser. La Grande-
Bretagne frappée , par nos écrits , du mouvement littéraire
, a pris aussi , sous la reine Anne , sa part de
l'esprit philosophique qu'on peut appeler la science des
grands rapports. Il est vrai qu'aujourd'hui des gens
accusent cet esprit philosophique , quoiqu'ils se disent
épris de la littérature du beau siècle. Qu'ils nous
apprennent donc comment il eût été possible où à quel
point il eût été convenable de l'arrêter. Mais cet essor
de la pensée était au-dessus de tout moyen de répression
, puisque les deux peuples , les plus opposés d'habitudes
, de moeurs et d'intérêts , sont devenus simultanément
et d'après la même cause , les sommités de
l'Europe pensante. On peutmême dire que , depuis un
siècle , ils ont encore fait , entre eux , plus d'échanges
d'idées que d'échanges de commerce. Leur esprit combiné
, et dont le goût français a fait une raison parée
s'est constitué l'esprit général de l'Europe. Il a influé
sur les arts , sur la politique , sur la sociabilité même ,
et si on en excepte les écrits que fit naître le siècle
d'Alexandre , si on distrait encore ce qui a été écrit sur
la morale , on reconnaîtra que les vingt siècles qui,
depuis le premier siècle du génie , se sont écoulés sur
l'Europe , n'ont pas , à eux tous , laissé autant de monumens
de la pensée que le dix-septième et le dix-huitième
siècles .
Les langues par lesquelles on peut aller à la solide
littérature , ne sauraient donc être trop étudiées , au
moins la langue latine , puisque les diverses sciences
qu'embrasse aujourd'hui l'instruction publique, laissen
si peu de tems pour l'étude des lettres.
Cependant c'est de la langue grecque que dérive une
multitude de mots latins etfrançais affectés aux sciences
et aux arts. La langue grecque a donné ses locutions et
même ses rithmes à la poësie des Romains ; enfin une
partie de sa syntaxe s'est transportée dans la nôtre.
Comment donc reconnaître ce qui lui appartient dans
l'une et l'autre langue , si on n'en fait pas une étude
spéciale?
V2
508 MERCURE DE FRANCE,
Observerons-nous encore une autre partie du caractère
de la langue grecque dans une prosodie qui parlait
si puissamment aux sens , et qui , monument unique
dans l'histoire des signes de la pensée , semble avoir
commencé la langue même ? En effet , en même tems
qu'on aperçoit dans les poësies d'Homère les idées d'une
civilisation naissante , on y est saisi d'une force et d'une
vérité de mélodie auxquelles la poësie d'aucun autre
peuple , si on en excepte la poësie de Virgile , n'a
jamais pu atteindre. La différence est que cette mélodie
est inspirée chez Homère , au lieu que, dans Virgile,
elle paraît acquise. Elle n'est donc point une fable
cette tradition antique qui a attribué à Linus , à Amphion
et à Orphée la formation des sociétés. Les
hommes , dans leur simplicité native , ont accepté l'autorité
des sons. Par elle ils se sont laissé conduire aux
arts , et l'idée morale attachée aujourd'hui au mot harmonie,
nous est venue de son acception considérée
dans ses effets primitifs .
Les peuples de l'Europe ont bien aussi leur poësie ;
mais le génie n'en a point conçu les élémens ; elle n'est
qu'une sorte de mécanisme extrait de la poësie ou
plutôt de la prose des anciens , comme nos rares ellipses
ne sont qu'une translation de leurs ellipses. Le matériel
de notre poëtique ne provient donc pas d'une poësie
créée. Ce sont des principes et des préceptes établis
d'après une poesie convenue. La rime seule nous est
propre , triste invention d'une latinité barbare , et dont
le charme ne s'explique que par la puissance de l'habitude.
Son titre pour exister est qu'elle existe; mais
aurait-elle dû intervenir dans une poësie où elle ne
peut aider à peindre ?
Enfin le caractère spécial de la langue grecque et de
la langue latine , l'objet le plus digne de l'attention du
philosophe c'est leur puissance métaphysique ; c'est
leur faculté de se traduire dans chaque modification de
nos idées ; ce sont leurs suspensions , leurs inversions ;
ce sont sur-tout leurs ellipses , genre d'abréviation qui
accroit l'expression de la pensée en en réduisant les
signes. Il est de principe, chez tous les peuples de
l'Europe , que , dans la manière de communiquer les
FEVRIER 1809 . 309
idées , l'idée de la substance doit s'émettre la première ,
ensuite l'idée de l'action que l'idée du mode de l'action
doit suivre immédiatement. Tel est l'ordre dans lequel
il nous semble que se forment nos idées .
Cependant si cet ordre , dans la conception des idées ,
nous paraît ordonné par la nature de notre esprit ,
comment leur disposition s'est-elle trouvée si différente
dans la langue des Grecs et des Romains, peuples, comme
nous , indigènes de l'Europe , et nos premiers instituteurs
dans l'art de penser ? Chez eux la représentation
des idées se refuse à l'uniformité d'une symétrie
grammaticale. La pensée , libre dans son essence , l'est
encore dans ses formes comme dans son mouvement ;
et lorsqu'impétueuse et précipitée , elle se peint dans
le discours , elle brise à son gré les mots , ou les déplace
ou les supprime. Aussi les particules conjonctives , partie
si oisive dans notre langue , ont-elles dans les langues
anciennes , une action obligée. Elles y sont un moyen
de transition pour les idées , et elles les lient en grande
série pour en offrir l'ensemble à l'esprit.
Si le génie des peuples influe sur leurs langues , les
langues influent aussi sur le géniedes peuples. Les Grecs ,
obligés de suivre des pensées dont le sens ,suspendu dans
les périodes de leurs orateurs ou dans les vers de leurs
poëtes , n'était souvent développé qu'à la fin d'une phrase
très-longue , ont dû acquérir une habitude de contention
d'esprit, qui , malgré l'extrême mobilité de leur imagination,
les a rendus propres à rassembler un grand
nombre d'idées , et à les comparer. Aussi aucun peuple
n'a été aussi loin dans la haute métaphysique, dans l'art
de l'analyse. La poésie, l'éloquence , les beaux-arts , la
morale , la politique , la législation , tout, chez eux , a
été envisagé dans les plus grands rapports .
Les Romains , quoiqu'également préparés par le caractère
de leur langue à une grande étendue de compré-,
hension, n'ont pas porté, comme les Grecs , leur génie
dans les beaux-arts et dans les sciences. Ils ont bien cultivé
et raisonné l'éloquence , parce que , se liant , dans
les républiques , aux plus grands intérêts , elle y est un
élément de gloire , et un moyen de puissance. Mais ,
entraînés à la guerre et à la politique par leur consti
310 MERCURE DE FRANCE ,
tution sociale même , ils ont dû y appliquer toutes les
forces de leur esprit ; et leur force morale s'en est
accrue .
Tu regere imperio populos , romane , memento ;
Hæ tibi erunt artes , pacisque imponere morem ....
Qu'eût donc été la puissance intellectuelle des Français,
réduits à leur idiôme tel qu'il était sorti d'un ordre
social , destitué d'arts , et fondé par l'épée ? Sans doute il
aurait encore toute sa grossiéreté première , si la langue
grecque , et sur-tout la langue latine ne fussent venu
l'émonder. En versant sur lui une partie de leur esprit et
de leurs formes , elles y ont créé une langue oratoire et
une langue poétique. Il faut ici le reconnaître : l'étude
de ces deux langues a fait une révolution dans le mode
de conception de nos idées. Elle nous a comme donné
une faculté supplémentaire pour aller à la pensée. Nous
parlons bien en français pour la vie domestique , mars
nous savons aussi penser en latin pour les grandes situations;
et cette langue , frappée au coin de la nôtre par
nos grands écrivains ,est comme la langue sacrée , avec
laquelle nous nous sommes fait entendre de l'Europe .
Pour preuve de cette vérité , nous allons citer au hasard ,
et tels qu'ils nous reviennent à la mémoire, quelques
fragmens de nos écrivains .
Donc un nouveau labeur à tes armes s'appreste . MALHERBE.
Ce début abruptif est latin; et quoiqu'il paraisse vieilli
dans le poëte français , il est encore beau .
Ibid.
Beaux et grands bâtimens d'éternelle structure ,
Superbes de matière et d'ouvrages divers .
Locution grecque. Dives pictaï vestis et auri.
A quoi bon charger votre vie
Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ? LA FONTAINE.
Locution purement latine . Ut quid curis inanibus vitam oneras ?
Quittez le long espoir et les vastes pensées . Ibid.
Spem longam reseces , a dit Horace , avec encore
plus d'énergie.
Onse rue en cuisine : expression latine que Lafontaine
présente dans un sens plaisant, quoique, chez les latins ,
elle s'attache presque toujours à un mouvement passionné.
FEVRIER 1809. 511
Je puis enfin compter l'aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux. Ibid.
L'aurore d'un beau jour semble être le commencement
de la vie , et c'est un octogénaire qui la recueille
sur les tombeaux de trois jeunes gens. Combien ces rapprochemens
sont profonds et touchans ! C'est bien là la
haute poésie , mais Lafontaine nous aurait dit qu'il l'a
trouvée chez les anciens .
Qu'on ouvre Boileau , on y verra le plus grand répertoire
de locutions grecques et latines .
Il fallut s'arrêter , et la rame inutile
Fatigua vainement une mer immobile. RACINE.
C'est mieux que Virgile , mais pourtant c'est de Virgile.
Et in lento luctantur marmore tonsoe .
Ariane ma soeur ! de quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !
Quali perdita amore
Occubuit!
Cette locution , de la manière dont Racine l'a employée,
est vraiment une richesse pour la langue. Personne
, avant lui , n'avait donné un grand mouvement à
une phrase par ce qu'on appelle le génitifd'un que relati'f;
et personne aussi n'a autant accru notrelangue
du domaine de la langue latine.
Quel est ce glaive enfin qui marche devant eux ?
Ensis obambulat .-Late vagatur Ensis .
L'alarme se promène
De toutes parts . LA FONTAINE
Et tout l'or de David , s'il est vrai qu'en effet
Vous gardiez de David quelque trésor secret,
Et tout ce que des mains de cette reine avare
Vous avez pu sauver et de riche et de rare ,
Donnez-le . RACINE.
La construction , le mouvement de la phrase , la
position de la phrase incidente , le verbe rejeté à la fin ,
tout cela est vraiment de la poésie latine .
Ilfut des Juifs , ilfut une insolente race .
Fuimus Troes , fuit Ilium.VIRGILE.
Profanes amateurs de fictions frivoles
Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles.
Ibid.
RACINE,
312 MERCURE DE FRANCE ,
S'ennuie est un terme vulgaire, même en prose; mais
par l'acception que Racine en exprime , c'est une locution
inspirée. La grande habitude de Racine avec la
langue grecque , l'avait naturalisé avec les Grecs. Il
pensait , il sentait avec eux ; et comme la mélodie de
leur langue avait ouvert leur ame à toutes les séductions
de la musique , comme une corde ajoutée à la lyre avait
même paru au législateur une puissance dangereuse ,
l'oreille est ici , dans la pensée du poëte contemporain ,
un être moral qui a ses passions , ses goûts , ses répugnances.
Phèdre , en dénonçant Hypolite à Vénus , avait déjà
dit:
Ton nom semble offenser ses superbes oreilles .
Ainsi , Cicéron que Racine a si bien connu , et qui
dans Athènes et dans Rome même , s'était composé de
l'esprit des Grecs , avait préparé ces métaphores pour
Racine , lorsqu'il a dit : aurium sensus fastidiosissimus......
Graves sententiæ inconditis verbis elatæ
offendunt aures quarumjudicium superbissimum.
Ma famille vengée et les Grecs dans la joie ,
Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troye ,
Les exploits de son père , effacés par les siens ,
Ses feux , que je croyais plus ardens que les miens ,
Mon coeur ... toi-même enfin de sa gloire éblouie ,
Avant qu'il me trahit , vous m'avez tous trahie. RACINE .
On avoue que cette représentation de la famille de Ménélas
, des Grecs et de leurs vaisseaux, des exploits de
Pyrrhus etde ses feux , du coeur d'Hermione et de Cléone
applaudissant à son amour , tous , indistinctement pris
à partie du malheur d'Hermione séduite et trahie , oui,
on reconnaît avec transport que cette rapidité de mouvemens
, que cette impétuosité de délire appartiennent à
Racine seul ; mais les Grecs et les Latins lui ont fourni
la magie des deux derniers vers ; c'est chez eux que la
passion parle par les mots qu'elle supprime , et qu'elle se
déploie toute entière dans des fractions de pensées . Quel
idiôme de l'Europe a la puissance de cette syntaxe brisée ?
On en surprend bien quelques exemples dans la langue
italienne,mais elle en a reçu le type des Latins .
:
FEVRIER 180g . 313
Je t'aimais inconstant ; qu'aurais -je fait fidèle ? Ibid.
Te amavi infidum. Quid ? si fidelis .
Hermione , opprimée par un sentiment composé de
tant de sentimens , ne peut ici parler que pour elle ;
son ame est éparse dans quelques mots brusquement
jetés. Les Grecs et les Latins ont seuls la langue de ces
grands désordres : ce sont des mots isolés , des monosyllabes
et des accens (3).
1 Déjà prenait l'essor pour se sauver dans les montagnes
, cet aigle dont le vol hardi avait d'abord effrayé
nos provinces .
Inversion latine :
FLÉCHIER.
Et le coeur tout fumant de passions mal éteintes
vos approchez de la table sacrée !
Métaphore latine ,
MASSILLON .
>
(3) Cet extrait était fait il y a plus de deux mois , lorsque , quelques
jours avant l'impression , l'auteur a lu , pour la première fois , le Commentaire
de Laharpe sur Racine , dans lequel se trouvent à peu près les
mêmes réflexions sur ces deux morceaux du rôle d'Hermione , ainsi que
la traduction latine du vers :
Je t'aimais , inconstant , etc.
Te amavi infidum , quid , fidelem ?
Ces idées se présentent si naturellement à l'esprit , qu'il n'y a pas eu
grand mérite à se rencontrer avec le commentateur , quelque excellent
littérateur qu'il ait été ; et , si on veut parcourir une dissertation sur
Phèdre , que l'auteur de cet extrait a insérée dans le Mercure du 16
avril dernier , époque où le Commentaire n'avait pas encore paru , on y
trouvera pon-seulement la substance des réflexions consignées par
Laharpe , dans la préface qu'il a mise à la tête de la tragédie de Phèdre ,
mais encore des remarques sur des beautés du premier ordre , qui lui ont
échappé . Aussi y a - t-il encore beaucoup à glaner après lui , sur-tout
dans Phèdre et dans Britannicus .

Au reste , ce qui paraît fort extraordinaire , la traduction latine
de Laharpe n'est pas conforme aux règles de la syntaxe. Pour que
fidelem fût régi par amavi , il faudrait qu'au lieu de quid, il y eût
quantò magis , ou un autre adverbe équivalent qui supposât un mouvement
interjectif d'exclamation . Mais quid nécessitant un point d'interrogation
, la phrase se trouve rompue , et l'action d'amavi cesse.
Alors il faut si fidelis ,
L'ellipse est ici dans la phrase quid où fecissem est supprimé , comme
fuisses est sous-entendu dans le membre de phrase sifidelis ?
314 MERCURE DE FRANCE ,
Montesquieu , en représentant le berger Paris devant
les trois déesses qui disputaient le prix de la beauté , dit ;
Ses regards errèrent et moururent , et cela est vraiment
poëtique à la manière de Virgile :
Oculisque errantibus alto
Quæsivit cælo lucem .
Victorem que ferant morientia lumina Turnum. VIRGILE.
Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.. RACINE
Ce vers est beau ; mais le vers de Virgile , dans la
situation où il le place , exprime davantage. Il peint
le poids de la défaite sur l'ame d'un guerrier mourant.
Ce même vers a sans doute inspiré ce vers admirablement
atroce où Polinice vainqueur d'Etéocle , lui
dit;
Et pour mourir avec plus de regret
Traître , songe en mourant , que tu meurs mon sujet.¹
GERBOUX.
( La suite au numéro prochain.)
VOYAGES A PEKIN , MANILLE ET A L'ISLE DE
FRANCE ; faits dans l'intervalle des années 1784 à
1801 : par M. DE GUIGNES , résident de France à la
Chine, attaché au ministère des relations extérieures ;
correspondant de la première et de la troisième
classe de l'Institut . Chez Treuttel et Würtz ,
libraire , rue de Lille , Nº 17 .
-
La Chine est de tous les pays , celui dont les historiens
et les voyageurs ont le plus diversement parlé. Sa
religion , ses lois , ses moeurs , sa politique ont été
successivement l'objet des assertions les plus contradictoires
; et si quelqu'un s'avisait de rassembler séparément
tout ce que l'on a écrit pour et contre cette
nation , il en résulterait un ouvrage qui donnerait l'idée
de deux peuples aussi étrangers l'un à l'autre , que les
Français le sont aux Arabes ou aux Samoyèdes. Dans
cette divergence d'opinions , les historiens étaient cependant
restés d'accord sur deux points ; la haute
antiquité , et l'extrême population de la Chine: M. de
/
FEVRIER 1809 . 515

Guignes , auquel un séjour de dix-sept ans dans ces
contrées , a sans doute acquis le droit d'avoir un avis
sur ces questions importantes , réfute l'une et l'autre ,
avec d'autant plus d'avantage, que , versé dans l'étude
de la langue chinoise, il se fait une autorité des historiens
de cette nation. Je me permettrai cependant de
peser ses preuves et d'examiner si dans cette partie
de son ouvrage , M. de Guignes , n'a pas cédé un peu
légèrement au désir de manifester une opinion indépendante.
Le voyage à Pékin est divisé en trois parties ; dans
la première , l'auteur donne un précis de l'histoire
ancienne de la Chine , à laquelle il aurait pu se dis-
Inser de conserver cette épithète , puisqu'il essaye d'y
prouver que la fondation de ce vaste empire , date
seulement de la conquête des Tartars-Mogols , l'an
1279 de l'ère chrétienne.
La seconde partie a pour objet le voyage de M. de
Guignes, à Pékin, et son retour à Kanton. La troisième ,
et la plus intéressante à tous égards , offre le recueil des
observations qu'il a faites sur la nation chinoise pendant
sa longue résidence.
Le tableau de l'histoire ancienne de la Chine , est
précédé d'une table chronologique des empereurs , avec
les caractères chinois qui expriment le nom de chacun
d'eux. Cette table se compose de vingt-deux dynasties ,
lesquelles donnent une suite non interrompue de trois
cent six empereurs. En admettant comme prouvé , que
le seul fait de leur existence , ( qu'il serait d'autant
moins raisonnable de contester , que dans cette liste
ne sontpas compris les neuf premiers empereurs , depuis
Fo -Hy, regardé comme le fondateur de l'empire ,
jusqu'à Yu , fondateur de la première dynastie) ; il
suffit d'une simple règle d'arithmétique pour établir
d'une manière incontestable la prodigieuse antiquité de
cette nation .Newton,après avoircomposéuneannée.commune
des années qu'ont régné les rois des différens pays,
réduit chaque règne à 22 ans ; il résulterait de
l'application de cette règle , que les trois cent six
empereurs chinois embrasseraient dans la totalité de
leurs règnes , un espace de 6732 ans , et que les his
316 MERCURE DE FRANCE ,
toriens qui le réduisent à 5000 , sont loin de pouvoir
être taxés d'exagération.
Les contradictions nombreuses que M. de Guignes a
observées dans les historiens des premiers âges de cette
monarchie ne me semblent pas suffisamment motiver
le parti qu'il prend de rejeter les faits sur lesquels ces
mêmes historiens s'accordent. Sans doute, le berceau de
cet empire , comme celui de tous les peuples de la terre ,
est environné de nuages ; des fables ridicules y dénaturent
les hommes et les événemens ; mais de ce qu'il est
certain qu'Iao n'avait pas dix pieds de haut à l'âge de
15 ans ; qu'à 13, il n'est guère probable qu'ilaidát l'empereur
Ty-tchy à gouverner ses Etats, faut-il en conclure,
contre l'unanimité des témoignages et des preuves historiques,
qu'il n'occupait pas le trône 2357 ans avant l'ère
chrétienne ? J'aimerais autant qu'on révoquât en doute
l'époque où régnait Clovis , parce qu'il est permis de'
douter qu'un pigeon ait apporté du ciel la sainte ampoule
qui servit à son baptême.
Après avoir cité le texte du Chouking ( 1 ) où il est dit
que ce même empereur lao , apprit à ses sujets à labourer
la terre, M. de Guignes ajoute : « Si les Chinois, à cette épo-
>> que, étaient tels qu'on les représente, s'il fallait leur en-
>> seigner les premiers devoirs de la société , ont-ils pu
>>être capables de faire , plusieurs années auparavant ,
>>des observations astronomiques et avoir acquis une
>> connaissance aussi précise de la durée de l'année ?>>>
On pourrait , je crois , répondre que la question n'est
pas de savoir si les Chinois , dans ces tems reculés , étaient
d'habiles astronomes , mais s'ils existaient en corps de
nation , ce qui paraît suffisamment démontré par les
seules qualifications de prince et de sujet qu'emploiel'ancien
historien chinois , dont M. de Guignes cite et commente
l'ouvrage. Mais en laissant toute sa force à l'objection
qu'il élève, je ne pense pas qu'elle puisse être de quelque
poids, dans l'examen qui nousoccupe : car, sansavoir
recours à l'autorité de Platon , qui fait hommage à un
barbare de la Syrie des premières observations astro-
(1) Histoire ancienne des Chinois , attribuée à un Empereur de la
seconde dynastie , et revue par Confucius.
FEVRIER 1809. 317
nomiques , on peut s'en tenir aux preuves historiques ,
rassemblées par l'abbé Renaudot , dans son mémoire sur
l'origine de la sphère (2) , où il prouve que l'astronomie
a pris naissance parmi les pasteurs chaldéens , à une
époque où la civilisation de ce peuple se bornait à l'art
d'élever et de conduire des troupeaux : il n'y a donc rien
d'invraisemblable à supposer que les Chinois , au tems
d'lao , fort ignorans encore des premiers devoirs de la
société , avaient déjà des notions assez étendues du mouvement
des corps célestes .
M. de Guignes me semble tirer une conséquence égalementforcéedes
répétitions des mêmes circonstances, dans
la conduite des hommes , qui , à cette première époque , se
succédaient au trône et dans les premières charges de l'état .
<< A la mort d'lao , dit-il , Chun se retire ; après celle de
>> Chun, Yu se conduit de même, pour fuir l'un et l'autre
>> le fils de leur prédécesseur. >> Je ne vois pas ce qu'on
peut induire contre la vérité de ces faits , de leur similitude.
L'histoire des empereurs romains se réduit, pour
la plus grande partie d'entre eux , à ces mots : tel empereur
est proclamé par les prétoriens; dans une province
éloignée il s'élève un compétiteur à l'empire , les légions
se déclarent pour lui et la milice prétorienne massacre
elle-même celui qu'elle avait porté au trône. Cette répétition
des mêmes événemens me semble, au contraire,
le garant de leur authenticité : quand on veut supposer
des faits, il n'en coûte pas davantage d'en varier les
circonstances .
Les passages du Chouking , au moyen desquels M. de
Guignes prouve que la province de Chen-sy , sous le
règne de Vou-Vang , 1122 ans avant l'ère chrétienne ,
n'était point encore civilisée ; que la Chine était alors
partagée en petits états dont les chefs se faisaient entre
eux une guerre continuelle , ne déposent , en aucune
manière , contre la puissance dé l'empire à cette époque
et encore moins contre son existence . La France est ,
sans contredit , l'un des plus florissans royaumes du
monde , et l'on y trouve cependant telle province , où
(2) Recueil des mémoires de l'Académie des Sciences et de celle des
Belles-Lettres,
318 MERCURE DE FRANCE,
la civilisation n'est guère plus avancée qu'elle ne l'était
dans le Chen- sy du tems de l'empereur Vow-Vang. L'Allemagne
, il y a dix ans, était divisée en petits Etats ,
gouvernés par autant de souverains , et n'en formait
pas moins un puissant empire.
Je ne pousserai pas plus loin cette dissertation sur
l'antiquité des Chinois, dont la preuve me semble écrite
à chaque page du livre même dont M. de Guignes nous
fournit de si intéressans extraits .
Le voyage de Kanton à Pékin , n'est , à proprement
parler, qu'un itinéraire ; mais l'auteur écrit sur les lieux,
il parle des choses qu'il voit , il n'ajoute aucun ornement
étranger aux objets qu'il décrit , et dans ce récit ,
tout simple qu'il est , le lecteur prendra une idée plus
juste, plus entière de la Chine et de ses habitans , que
dans ces relations de cabinet où l'imagination et l'esprit
brillent presque toujours aux dépens de la vérité. Une
observation qui se présente d'elle-même en achevant
ce long voyage , entrepris par M. de Guignes , à la suite
de l'ambassade hollandaise ; c'est que les nations européennes
peuvent se dipenser désormais de tenter une
entreprise dans laquelle ont échoué le lord Macartney
et M. Titzing ( 3) , doués , tous les deux , à un degré peu
commun, des talens , des qualités et des moyens qui
pouvaient en assurer le succès.
Levoyageà Pékin est terminé par une lettre de l'empereur
de la Chine , que le lecteur nous saura gré de
mettre sous ses yeux.
Lettre de l'Empereur de la Chine au Stathouder.
<<Depuis soixante ans que j'ai reçu du Ciel cet empire,
je l'ai si bien gouverné, soit en donnant des marques de
ma munificence , soit en imprimant la terreur de mon
nom , que la paix et le bonheur règnent partout , et que
les moeurs des nations voisines se sont améliorées . Ce
royaume et les autres ne forment , à mes yeux , qu'une
(3) J'ai connu M. Tilzing à Chiusura , comptoir hollandais sur le
Gange, dont il était gouverneur en 1788. Peu d'hommes en Europe
possèdent autant de connaissances acquises sur le commerce , la poli
tique et les gouvernemens de l'Asie. ( Note de l'auteur de l'article.)
FEVRIER 1809 . 519
-
i
seule famille ; je regarde les grands et le peuple comme
s'ils n'étaient qu'une seule personne ; aussi tous les
princes ont-ils envoyé tour à tour par terre et par mer
des ambassadeurs pour me féliciter : il est vrai que je
mets tous mes soins à bien gouverner, que la sincérité
de ceux qui viennent m'admirer me plaît , et que
je me réjouis avec tous mes voisins du bonheur que le
Ciel nous accorde .
>> J'approuve votre gouvernement, de ce que malgré
la distance qui le sépare de la Chine , il m'a envoyé des
lettres et des présens ; et sensible à votre attention , à
votre vénération pour moi , et aux louanges que vous
me donnez , et qui sont vraies, j'en conclus que ma
manière d'agir vous plaît.
>> Depuis ce grand nombre d'années que les étrangers
fréquentent le port de Kanton , je les ai toujours
bien traités ; c'est ce qui a engagé les Portugais, les
Italiens , les Anglais , et quelques autres à m'offrir des
choses précieuses. En reconnaissance , je les chéris tous ?
en un mot, j'agis sans partialité , et quoique les présens
qu'on me fait soient peu de chose , vous n'ignorez pas
que mon usage est de rendre le centuple.
>> Vous aviez recommandé de vous prévenir des
époques les plus heureuses de mon règne , pour que
vous puissiez m'en féliciter ; mais votre compagnie
n'ayant pas la possibilité , vu la distance , de vous avertir
de l'approche de ma soixantième année, et pouvant
d'ailleurs suppléer à la pensée de son souverain , elle
m'a envoyé un ambassadeur pour me faire des félicitations
et me présenter ses devoirs pour elle et pour son
prince ; c'est pourquoi j'ai reçu son envoyé comme s'il
eût été expédié directement par vous , ne doutant pas
de ses sentimens et des vôtres; j'ai ordonné à mes grands
de l'introduire à l'audience et de lui donner des fêtes.
>> Je lui ai permis de visiter mes palais et mes jardins
deYuen-Ming-Yuen ; enfin j'ai fait ensorte qu'en éprouvant
les marques de ma bienveillance , il pût jouir ,
avec moi, du bonheur et de la paix qui existent dans
cet empire.
J'ai donné en outre des choses précieuses , non-seulement
à votre ambassadeur , mais aux personnes de sa
320 MERCURE DE FRANCE,
suite , en ajoutant même , contre l'usage , différens
objets , ainsi qu'on peut le voir par la liste des présens.
>> J'ai ordonné à votre envoyé de vous offrir , de ma
part , des soieries , des vases antiques et d'autres choses
de prix .
>>> Prince , recevez mes présens ; conservez un éternel
souvenir de mes bienfaits , et touché de ce que je fais
pour vous , appliquez vous à gouverner votre peuple
avec soin et avec justice. C'est ce que je vous recommande
fortement . >>>

M. de Guignes et ses compagnons de voyage ont pu
rire ( comme il le dit lui-même ) , du style orgueilleux
de cette lettre ; mais on y doit aussi remarquer
, au milieu de quelques formules extravagantes
ou puériles , le langage d'un souverain qui connaît
et remplit ses devoirs. Dans quel prince , d'ailleurs
, l'orgueil aurait-il autant d'excuses ? l'empereur
de la Chine gouverne le plus vaste et le plus
ancien Empire du monde ; il commande a cent cinquante
millions d'hommes dont il est adoré ; il trouve
dans ses propres Etats tous les élémens de sa grandeur
et de sa puissance ; tous les rois de l'Asie et la plupart
de ceux de l'Europe , briguent , dans la personne de
leurs ambassadeurs , l'honneur de se prosterner devant
son trône ; et s'il est assez sage pour n'être pas dupe
de ces hommages intéressés , on peut lui pardonner
d'être assez faible pour en tirer vanité.
On ne saurait donner trop d'éloges à la dernière
partie de l'ouvrage de M. de Guignes , où se trouve la
peinture la plus complète et la plus fidèle du gouvernement
, des moeurs , des usages , du commerce et de
l'industrie du peuple chinois. On y reconnaît partout
l'écrivain véridique , l'observateur judicieux qui , pour
avoir avancé quelques idées systématiques , sur l'origine
de cette nation , ne s'en croit pas moins obligé de rapporter
avec exactitude les faits qui paraissent le plus
évidemment contredire l'opinion qu'il adopte. C'est
ainsi qu'après avoir combattu , par des raisonnemens ,
l'antiquité de la Chine et son excessive population',
M. de Guignes ne balance pas à faire connaître des
institutions , des lois , des monumens , qui attestent
l'uno
FEVRIER 1809 . 32
l'une et l'autre. Pour n'en citer qu'un exemple , les
distinctions accordées en Chine aux filles restées vierges
jusqu'à l'âge de quarante ans ; ces monumens publics
élevés de toutes parts , en l'honneur des veuves qui renoncent
volontairement au droit de contracter un second
mariage , ( sans parler de l'exposition des enfans dont on
a selon lui beaucoup exagéré le nombre ) ne déposentils
pas en faveur d'une surabondance de population que
les institutions politiques cherchent à restreindre ?
Parmi cesinstitutions il en est plusieurs que les nations
les plus civilisées de l'Europe doivent envier aux Chinois:
telle est , entre beaucoup d'autres , cette espèce de confrairie
des differens corps de métiers , dont chaque individu
contribue annuellement d'une certaine somme,
pour former une caisse commune , destinée au soulagementdes
ouvriers sans travail , ou de ceux qui ont atteint
la vieillesse sans avoir pu se ménagerdes ressources pour
achever leur carrière .
J'étendrais cet article bien au-delà des bornes où je
dois me renfermer , pour peu que je m'abandonnasse au
plaisir d'indiquer à mes lecteurs tout ce que cette partie
du voyage deM.de Guignes renferme de recherches curieuses
et d'observations da plus grand intérêt. Mais si
l'avantage , que je partage avec un très-petit nombre
de personnes , d'avoir vérifié par mes yeux une partie
des faits qu'il rapporte , d'avoir parcouru quelques portions
des lieux qu'il décrit , peut me donner quelque
confiance dans mon propre jugement , je ne craindrai
pas d'affirmer que de toutes les relations publiées jusqu'ici
sur ces contrées lointaines, celle de M. de Guignes
est la plus propre à faire connaître et apprécier l'état
actuel physique et moral de la Chine et de ses habitans.
L'atlas , joint à cet ouvrage , lui donne encore un
nouveau prix . Les 93 gravures qu'il renferme , et dont
les dessins ont été pris sur les lieux , par M. de Guignes .
lui-même , ne laissent rien à désirer pour la grâce de
la composition et la vérité des détails. L'exécution fait
honneur au burin de M. Deseve. Annoncer que cet
ouvrage sort des presses impériales , c'est faire l'éloge
de lapartietypographique : on peuty relever cependant
quelques incorrections , principalement dans les noms
X
322 MERCURE DE FRANCE,
propres , dont l'orthographe varie quelquefois d'une
page à l'autre .
1 Dans la Préface, qu'il met en tête de son voyage, M. de
Guignes déclare modestement « que son intention n'était
>> pas de le publier , et qu'il n'eût pas eu cette présomp-
>>tion si des ordres supérieurs et les sollicitations de
>> quelques amis ne l'eussent déterminé à changerd'avis. »
Dans ce cas, on doit de vifs remercimens à l'autorité et
aux amis de l'auteur, dont les conseils ont enrichi l'histoire
des voyages d'un ouvrage qui ne peut manquer
d'y obtenir un rang très-distingué. JOUY,
FABLIAUX ET CONTES DES POÈTES FRANÇAIS
DES XI , XII , XIIIº , XIV ET XV SIÈCLES ,
tirés des meilleurs auteurs ; publiés par BARBAZAN .
* Nouvelle édition , augmentée et revue sur les manuscrits
de la Bibliothèque impériale , par M. MÉON ,
employé aux manuscrits de la même Bibliothèque.
-Quatre vol. in-8° , avec une gravure à chaque
volume.-A Paris , chez Warée , oncle , quai des
Augustins , Nº 13. ( De l'imprimerie de Crapelet. )
VERS le millieu du dernier siècle , quelques français
d'un rang distingué s'étaient passionnés pour notre ancienne
langue , et pour ses premières productions. Le
duc de la Vallière avait formé une riche bibliothèque ,
dont cette sorte de curiosités nationales composait la plus
intéressante partie. Le marquis de Paulmy en hérita et
l'accrut (1). Il fit plus , il commença à en faire circuler
les richesses . Le comte de Tressan , homme du monde
et à peu près homme de lettres , entra dans cette ligue
française , et revêtit plusieurs de nos plus vieux romans
des grâces de son esprit et de son style.
Pendant ce tems-là , M. de Sainte-Palaye, plus érudit
etplus laborieux , recherchait dans les grandes bibliothèques
de France et d'Italie , les poësies de nos premiers
rimeurs , et celles des Troubadours provençaux , dont
(1) On sait qu'elle fut acquise à sa mort par le comte d'Artois , et
qu'elle est maintenant déposée à l'Arsenal.
1
FEVRIER 1809 . 523
la réunion déjà très-ancienne de leur patrie à la France,
nous a comme approprié la gloire : avec des soins infinis,
une patience àtoute épreuve , et de grandes dépenses ,
il forma d'immenses recueils et promit d'en faire jouir le
public.
La mort dans ce projet l'a seule interrompu .
Enfin M. de Batbazan publia d'abord , en 1736 , un
recueil d'anciens Fabliaux dont il éclaircit , par un
glossaire abrégé , les expressions les plus surannées ;
ensuite un petit poëme connu de nos antiquaires sous
le titre d'Ordene de Chevalerie , suivi de Contes anciens
, tirés de nos vieux manuscrits ; puis une espèce
de poëme moral tiré des mêmes sources , intitulé : le
Castoiement , ou Instruction d'un père à son fils , accompagné
de quelques autres poësies du même genre
et du même tems .
Cette petite collection , quoique peu lue , manquait
depuis long-tems dans la librairie. Ce sont de ces livres
dont toutes les bibliothèques se pourvoient lorsqu'ils
paraissent , mais qui en sortent peu. Les Fabliaux et
Contes français des douzième et treizième siècles , publiés
en 1779 , par l'estimable Legrand Daussi (2) , tirés
des mêmes manuscrits , eurent plus de publicité , plus
de cours , et firent plus généralement connaître les
inventions de nos vieux conteurs ; mais les inventions
seulement et ce qu'il pouvait y avoir d'agréable et d'ingénieux
dans leurs fictions et leurs récits , l'auteur du
Recueil s'étant borné à les traduire par extraits.
C'était assez pour donner une idée de notre ancienne
littérature , mais non de notre ancien langage , de cette
langue romane , dans laquelle se fondirent , avec le
latincorrompu,lesdébrisdes langues celtiqueettudesque;
amalgame impur et grossier , mais d'où est enfin sorti
le français , comme sort du creuset , après une longue
mixtion , le produit pur et brillant que cherchait
l'habile chimiste .
Quelques hommes studieux ont entrepris de réveiller
(2) Trois vol . in-8° , qui furent suivis en 1787 d'up 4º, contenant les
Contes dévots , Fableset Romans anciens.
DIOL. URAY
X2
324 MERCURE DE FRANCE ,
notre curiosité pour cette langue , maternelle à l'égard
de la nôtre , quoiqu'elle ne fût rien moins qu'originale.
M. Roquefort en donna l'an passé un glossaire , dont
nous avons rendu compte (3) , et qui était devenu néces
saire pour l'intelligence de nos vieux auteurs. Dans le
même tems , M. Méon , préparait chez le même libraire,
une réimpression des Fabliaux , Contes et autres Poësies
déjà publiés par Barbazan , revue avec soin sur les
manuscrits originaux considérablement augmentée.
M. Roquefort en parla à la fin de sa préface, comme
d'un ouvrage qui paraissait dès lors ; quels que soient
les motifs qui en ont retardé la publication, elle n'eut
lieu que plusieurs mois après ; et c'est cette collection
en quatre volumes in-8°, très-bien imprimés , que nous
annonçons aujourd'hui.
Jetons d'abord un coup-d'oeil sur le travail de l'éditeur.
Louable sous plusieurs rapports , il ne remplit
point sous beaucoup d'autres , l'attente des amateurs.
1º L'usage constant en pareil cas , est qu'un éditeur
commence par annoncer dans un avis ou dans une
préface son dessein , l'objet qu'il se propose , et ce qu'il
a
,
fait pour le remplir. On est surpris en ouvrant le
premier de ces quatre volumes , qui portent le titre
général de Fabliaux , de trouver d'abord l'épître dédicatoire
que Barbazan adressa au savant abbé Sallier
en tête de 10'rdene de chevalerie , puis , sous le titre ,
d'avertissement qu'ilfaut nécessairement lire, une explication
du même Barbazan , qui n'avait guère d'utilité
que pour la première édition , et qu'il est peu nécessaire
de lire aujourd'hui . Enfin , un avis du nouvel éditeur,
se trouve résséré entre cet avertissement et une longue
dissertation sur l'origine de la langue française , qui est
aussi de Barbazan. Dans cet avis , le nouvel éditeur ne
dit rien du fond de son entreprise , rien de celle de
Barbazan , de ce qu'elle avait de bon et d'utile , de ce
qu'elle avait de défectueux , et de ce qui l'a engagé à
la reproduire et à l'étendre. Il ne parle que du soinm
matériel qu'il a pris , pour la grande correction du
texte , de consulter de nouveau les manuscrits , d'en
(5) Mercure du 27 août et du 10 septembre 1808 .
FÉVRIER 1809 .
325
comparer plusieurs ensemble , et d'en tirer , outre des
leçons meilleures , un grand nombre de pièces nouvelles.
2º. Cet avis ne parle que des Fabliaux , et ne nomme
seulement pas l'Ordene de chevalerie , en tête duquel il
est immédiatement placé. Ceci suffit pour faire apercevoir
le défaut d'ordre qui règne dans la distribution
des différentes parties de ce recueil ; il en résulte une
confusion très - incommode pour le lecteur. Il était
essentiel de conserver l'ordre qu'avait observé Barbazan :
les Fabliaux devaient marcher les premiers , puis
l'Ordene de chevalerie , et entin le Castoiement. Les
dissertations et les préfaces qui précèdent chacune de
ces parties , faisaient sur tout une loi de ne les pas
changer de place. On en jugera par quelques exemples .
On lit dans la préface de Barbazan, qui est en tête
des Fabliaux proprement dits , et qui commence ici le
troisième volume : « j'avais eu dessein de donner à la
tête de ce recueil , une dissertation sur l'origine de
notre langue et sur ses révolutions ; mais comme cette
matière serait d'une trop longue discussion , je la
réserve pour le Nouveau trésor de Borel , que je donnerai
incessamment au public. » On sait que ceNouveau
trésor n'a jamais paru ; mais Barbazan publia deux ans
après l'Ordene de chevalerie , qu'il fit précéder de cette
dissertation sur l'origine de notre langue ; et c'est cette
même dissertation , placée ici dans le premier volume ,
qui est annoncée dans le troisième , comme devant
paraître bientôt.
La préface de Barbazan , qui est en tête du second
volume , commence par ces mots : << l'accueil que l'on a
fait aux Fabliaux , ect. » ,, et les Fabliaux ne sont que
dans le troisième.
La première de ces deux préfaces , offre une distraction
singulière de l'éditeur , ou plutôt sans doute , du
libraire. On a vu que c'est le même à qui nous devons
le Glossaire de M. Roquefort. Comme ces deux entreprises
doivent s'aider mutuellement , aucune occasion
n'est perdue dans le recueil des Fabliaux , de parler et
de reparler du Glossaire. Voici donc ce qu'on fait dire
( en 1756 ) à Barbazan dans sa préface. >> On espère que
ce recueil de Fabliaux que l'on donne au public , fera
326 MERCURE DE FRANCE,
tomber ce préjugé ( qui faisait regarder ces poësies
comme indignes d'être tirées de la poussière des bibliothèques
) , que les glossaires qu'on y joint , et celui que
vient de publier ( en 1808 ) , M. J. B. B. Roquefort ,
en deux forts volumes in- 8° ; donneront quelques facilité
de les entendre , etc. >>>Cette interpolation n'est-elle
pas ingénieusement imaginée ?
3º. En réimprimant les différens morceaux de philologie
que Barbazan avait successivement,publiés , il
fallait au moins les accompagner d'observations et de
notes , qui en rectifiassent les erreurs aujourd'hui fort
discréditées . C'est cet auteur , qui après avoir bien voulu
accorder, dans une de ses dissertations (4) , que les
Celtes et les anciens Gaulois avaient pour leur usage ,
une langue particulière , s'est dans une autre ( 5.) ,
servi le premier de cette expression ; la prétendue
langue celtique. Il ne veut pas absolument qu'il se soit
rien conservé de cette langue dans celles qui se sont
formées chez les descendans des Celtes ou Gaulois ;
tout y est venu du latin ; et ce qu'il y a de plus curieux ,
c'est que la basse latinité s'est elle-méme formée de
notre langue française ou romance dérivée du latin (6).
Il fallait donc rectifier dans des notes , ces assertions ,
ainsi que plusieurs autres , et ne pas réimprimer comme
évidentes et convenues , des choses non-seulement refutées
depuis , mais qui l'étaient par avance dans de savans
ouvrages , entr'autre dans l'Histoire des Celtes (7 ) ,
que Barbazan ne peut guère avoir ignorée , quoiqu'il
n'en parle pas. Il fallait ne le pas laisser rejeter sans
raison des origines évidentes pour y en substituer de
contestées , et quelquefois même de ridicules. Il fallait
enfin s'être fait soi-même un systême , peut-être intermédiaire
entre l'opinion , qui porte trop loin l'influence
celtique dans la formation des langues moder-
(4) Dissertation sur l'origine de la langue française .
(5) Dissertation sur la langue des Suisses .
4
(6) Dissertation sur l'origine de la langue française , Tome Ior de cette
éditlon , page 27.
(7) De Simon Pelloutier , elle avait paru en 1740 , et Barbazan écri
vait vingt ans après.
3
FEVRIER 1809 . 327
nes , et celle , qui la nie absolument ; et réduire dans
de justes bornes les exagérations négatives de Barbazan .
Tout cela exigeait des connaissances , et un esprit de
critique , qui ne semble pas être le partage de l'éditeur
, mais dont il a pu croire qu'une grande habitude
des manuscrits , une extrême habileté à les déchiffrer ,
et une patience infatigable à les conférer et à les copier ,
pouvaient tenir lieu dans une tâche de cette nature.
Ce qui est certain , c'est qu'il y a fait preuve de toutes
ces qualités ; rares sans doute , et qui suffisent pour nous
garantir qu'en redonnant les pièces déjà publiées , il en
a fait disparaître, comme il s'y est engagé (8) , les fautes
de tout genre qui étaient échappées au premier éditeur ,
et que dans les morceaux qu'il met au jour pour la première
fois , il a su éviter des fautes pareilles , et nous
donner , dans toute leur pureté, ces productions du
génie de nos pères.
Jen'ai point dissimulé précédemment (9) le peu d'utilité
dont je crois que la connaissance de la plupart de
ces productions peut-être , pour nous , considérée du
côté de l'ornement et des jouissances de l'esprit .En augmentant
la masse de ce que nous possédions déjà de ces
informes essaisde notre poésie, M. Méon n'a fait que me
confirmer dans cetteopinion. Plus on fait remonter haut
le tems où l'on commença de rimer en France , plus on
meprouve que depuis le onzième siècle jusqu'au seizième
on rima de cette manière , plus aussi l'on me rend frappante,
et presque honteuse , une si longue enfance.
Qelles en purent être les causes? Qui put retenir si
longtems dans les langes l'esprit , les inventions , le
langage , les formes poëtiques , l'art enfin tout entier
chez un peuple naturellement ingénieux ? Ces questions
appartiennent à l'histoire philosophique de notre littérature
, et ne peuvent être même effleurées ici.
Dans le premier de ces quatre volumes , on trouve
d'abord , comme je l'ai dit , une pièce intitulée l'Ordene
de chevalerie ; elle contient un détail exact de toutes les
cérémonies qui se pratiquoient lorsqu'on recevait un
(8) Dans l'avis du for volume.
(9) Dans l'extrait du Glossaire de la langue romane.
528 MERCURE DE FRANCE,
nouveau chevalier , et des devoirs auxquels il était as
treint. Cette pièce dut la naissance à une circonstance
honorable pour l'auteur. Il se nommait Hugues de Saint-
Omer; il avait accompagné Godefroi de Bouillon dans
sa croisade , et s'y était distingué. Après la mort de ce
chef illustre , qui était devenu roi de Jérusalem , Baudoin,
son frère , pour récompenser Hugues , lui donna
la principauté de Galilée et la seigneurie de Tibériade :
il prit alors le nom de cette seigneurie ; mais au lieu de
Hugues de Tibériade , on l'appela , par corruption ,
Hugues , ou plutôt Hue de Tabarie : et c'est sous ce nom
qu'il est connu parmi les anciens poëtes français. Quelque
tems après, Hugues fut fait prisonnier par les troupes
du grand Saladin ; la considération dont il jouissait dans
l'armée était telle que le vainqueur voulut qu'il l'ordonnût
chevalier ; et c'est le détail de cet armement , co
sont les questions de Saladin , les réponses et les enseignemens
de Hue de Tabarie que celui-ci mit en rimes,
et dont il fit un petit poëme de cinq cents vers de huit
syllabes . Ces circonstances et les détails curieux qu'il
contient lui donnent un véritable intérêt : on y apprend,
et ce qu'était notre langue , et ce qu'était la chevalerie
au commencement du douzième siècle .
Barbazan avait joint àce poëme historique et moral ,
cinq ou six contes anciens : le nouvel éditeur y en ajoute
neuf ou dix autres à peu près dans le même genre , c'està-
dire , en général assez graves , et qui n'offrent aucune
de ces libertés excessives qui salissent trop souvent nos
anciennes poésies : il y amême dans ce volume deux
miracles de Notre-Dame , et un long poëme de Sainte-
Léocade , qui a plus de deux-mille -trois-cent-quarante
vers. J'aime mieux,, pourmon compte , la naïve histoire
d'Aucassin et de Nicolette, qui termine le volume. M. de
Sainte- Palaye en avait donné une traduction très-connue
sous le titre des Amours du bon vieux tems : elle est ici
en original , mêlée de prose et de vers, et même avec le
petit trait de musique par où commencent et finissent
toutes les parties versifiées. Ce trait, qui est quelquefois
de deux vers chantés au commencement et toujoursd'un
seul à lafin, est noté à l'antique , c'est-à-dire , à la manière
du plain-chant , auquel il ressemble fort . Tout cela
FEVRIER 1809 . 329
ensemble forme un morceau intéressantd'antiquité française
, et l'éditeur a eu raison de penser , qu'en le publiant
, il ferait plaisir aux amateurs.
1 Le ton décent et moral se soutient dans le second volume,
Le Castoiement du père à sonfils , en est la pièce
principale. Castoiement ou Chastoiement , en langue
romane , ne signifie point châtiment, mais enseignement
, instruction . Un père donne à son fils des leçons
de vertu et de bonne conduite dans le monde , en appuyant
chacun de ses préceptes du récit d'une aventure,
d'un conte , ou d'une fable. Cette forme orientale , et le
genre même de plusieurs de ces narrations , indique assez
P'origine arabe de ce poëme. On ignore le nom du poëte
français , qui n'en fut que le traducteur : ce n'est point
de l'arabe qu'il le traduisit , mais du latin de Pierre Alphonse,
juif converti , qui fut baptisé en 1106 , et qui
avoue lui même , dans le prologue de son ouvrage , qu'il
a puisé ses fables et ses contes chez les philosoplies et les
fabulistes arabes .
Barbazan, qui a le premier publié le Castoiement ,
ignorait sans doute ces particularités, dont il ne dit
rien dans sa préface. C'est M. Méon qui nous les apprend.
Il a aussi le mérite d'avoir restitué dans son entier ce
poëme, dont le premier éditeur avait supprimé un grand
nombre de passages , et sur-tout de moralités. Il se contentait
d'en présenter le sens abrégé en prose. Le nouvel
éditeur , en rétablissant les vers, aurait peut-être dû
retrancher cette prose, qui fait ici, presque toujours ,
une répétition peu agréable . 2.
M. Méon a bien fait dejoindre au Castoiement du fils ,
le Châtiement des Dames : instruction très- étendue , que
le bou Robert de Blois adressait aux Dames de son siècle ,
et qui embrasse toates les règles de la politesse , de la
morale , et des honnêtes amours . Dans cette dernière
partie, et même dans les autres , on a observé avant moi
qu'il se trouve quelques traits qui paraîtraient imités de
l'Art d'aimer d'Ovide. Ce poëme , qui est de onze cents
vers et qui ne manque ni de grâce ni même quelquefois
de sentiment et de chaleur, est sur-tout précieux par la
connaissance qu'il donne des moeurs et des usages du
tenis,
330 MERCURE DE FRANCE ,
- Les chroniques de Saint-Magloire, connues sous ce
nom parce qu'elles se trouvaient dans un cartulaire de
cette abbaye , contiennent en moins de trois cents vers
de huit syllabes un abrégé de notre histoire pendant la
plus grande partie du treizième siècle ( 10). En publiant
ce poëme, Barbazan eut soin de l'expliquer par des
notes , précaution bien nécessaire , qu'il prit aussi à
P'égard du Castoiement , et que le nouvel éditeur a omise
dans le Châtiement des Dames , et dans les autres pièces
qu'il a ajoutées , croyant , sans doute, que le vocabulaire
placé à la fin du volumeysuppléerait suffisamment.
Mais Barbazan joint à l'explication des mots des explications
historiques qui ne sont pas moins essentielles , et
que ce vocabulaire ne donne pas .
Les Rues de Paris et le Lendit rimé, deux pièces
déjà publiées par l'abbé Leboeuf, dans son Histoire de
la ville et du diocèse de Paris , sont accompagnées ,
dans ce volume , de morceaux intéressans , et jusqu'à
présent inédits , que nous devons au nouvel éditeur :
les Ordres de Paris , la Chanson des ordres , la Bible
Guiot de Provins , et celle du Chastelain de Berze. Ces
deux derniers poëmes , cclèbres parmi nos antiquaires ,
n'étaient connus que par la Notice que M. de Caylus
en a donnée dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions
( 11 ) . Barbazan n'avait fait qu'en parler dans
la preface de ses Fabliaux ; ils sont ici dans leur entier.
La première de ces deux Bibles est sur- tout un ouvrage
remarquable . C'est une satire très-mordante contre les
princes , les grands , les chevaliers , les prêtres , les
moines , abbés , nones et nonains ; contre les devins ,
les légistes ou gens de loi , les physiciens ou médecins ;
enfin à peu près contre tout le monde ; mais elle désigne
seulement ceux qu'elle attaque , et ne nomme personne.
C'est ici que des notes et des éclaircissemens étaient nonseulement
utiles , mais nécessaires ; et le texte , dont
nous avons l'obligation à M. Méon, en est totalement
dépourvu.
Cemorceau , vraiment curieux , qui paraît être de la
4(10) Depuis 1214 jusqu'en 1296.
(11 ) Tome XXI , in -4°.
FEVRIER 180g. 531
F
F
fin du XIII° siècle, n'est pas, comme on le croit, comme
le dit Barbazan dans la préface que je viens de citer ,
et comme le nouvel éditeur paraît le croire lui-même ,
d'un nommé Guiot de Provins. Quelques critiques , en
rendant compte de ce recueil , sont tombés dans la
même erreur. Pasquier , dans ses Recherches , nous
apprend que Hugues de Bercy ; religieux de Cluny , en
fut l'auteur (12). De Hagues on faisait familiérement
Huguiot. Des copistes ignorans mirent Guiot , au lieu
de ce dernier nom ; et c'est de là que ce poëme satirique
s'est appelé la Bible Guiot, pour la Bible , c'est-àdire
le livre de Guiot.
Le troisième volume renferme , à six fabliaux près,
tous ceux qui sont compris dans les trois petits volumes
de Barbazan. Ils ont tous été revus avec soin sur les
manuscrits, etletexte en estd'unecorrection parfaite. Les
six derniers fabliaux de Barbazan sont dans le quatrième
volume , accompagnés de trente fabliaux inédits , que
M. Méon a tirés des manuscrits de la Bibliothèque impériale,
et dont il fait présent à notre littérature. Il y en a
d'agréables et de plaisans , tant parmi ceux qui étaient
déjà connus que parmi ceux qui paraissent ici pour la
première fois. Il serait difficile de donner une idée de
chacun , il le serait aussi de choisir. C'est principalement
sur ces deux volumes que portent les observations
que j'ai faites , et le dégoût que je n'ai pas dissimulé,
el que nejustifient que trop la plupart de ces anciennes
poësies. Je sais que d'autres hommes de lettres , connus
par la supériorité de leur esprit et la délicatesse de leur
goût , ont pensé autrement , et se sont plu'à cette lecture.
Je ne dis pas que j'aie raison de ne pas voir comme
eux : je dis ce que j'éprouve , et rien de plus...
Sans entrer à ce sujet dans des explications. dont ce
n'est pas ici la place , je ne puis cependant me taire
sur un point qui intéresse la morale publique. Je veux
parler , non des sujets très-gaillards de plusieurs de
ces fabliaux , mais de la licence grossière des expressions
que l'on y lit en toutes lettres. Je sais la différence qu'on
doit faire entre la morale philosophique ou sociale , qui
"
(12) Liv. VI chap. 3
352 MERCURE DE FRANCE ,
est la vraie, et la morale des capucins; je sais aussi que
quelques personnes expliquent avantageusement pour
les moeurs de nos pères , cette franchise outrée d'expression
qu'on ne peut plus se permettre aujourd'lini ; mais
Je fait est que c'est pourles gens d'aujourd'hui que l'on
imprime et que l'on réimprime ; qu'un livre nouvellement
publié et annoncé comme offrant un certain degré
d'utilité littéraire , doit pouvoir être mis entre les mains
de tout le monde , et qu'alors il est souverainement
indécent de lè farcir de saloperies qui sont maintenant
reléguées dans les mauvais lieux; et cela en toutes lettres,
et en grosses lettres encore , au titre même deFabliaux
dont elles font apparemment tout le mérite. Comment
laisser ces gros volumes sur sa cheminée ou sur sa table ,
dans une maison où il y a des femmes , ou des enfans
qui commencent à ne l'être plus ? Comment les étaler
publiquement sur la boutique d'un libraire ? Comment
enfin, car il faut le dire , comment concevoir dans nos
moeurs unhommed'un âge mûr,d'un caractèreestimable,-
copiantgravement toutes ces cochonneries, lescollation
nantsur lesmeilleurs textes, les distribuant à l'impression,
corrigeant les épreuves , et les laissant publier sous la
responsabilité de son nom ? Encore une fois , je voist
peut-être mal dans cette affaire; mais je vois ainsi , et
sans vouloir offenser ni inal interpréter qui que ce soit,
j'ai cru , selon ma coutume, bonne ou mauvaise, devoir
le dire franchement. :
* A cela près, et mettant à part leplus ou le moins de goût
que l'on peut avoir pour cette sorte de lecture , considérée
autrement que comme étude de notre ancienne
langue , ce recueil, sous ce dernier point de vue , ne
peut manquer d'être utile , sur-tout si on le joint au
Glossaire de la langue romane publié par M. Roquefort .
Un moyen d'utilité de plus eût été de donner une
courte notice sur les auteurs deces Fabliaux, dont on a
pu connaître les noms , et de les ranger dans un ordre
àpeuprès chronologique. Le titre de ce récueil annonce
qu'il contient des poësies composées dans l'intervalle de
cinq siècles.Onne peutpas croire que la langue et l'artdes
vers soient restés au même point pendant ce long espace
de tems. Hue ou Hugues de Tabarie , Courtois d'Arras,
:
FEVRIER 1809 . 333
!
qui écrivaient au douzième siècle ; Gautier de Coinsi ,
qui rimait au commencement du treizième ; Rutebeuf
et Garin , au milieu ; Adam le Bossu d'Arras et Jean de
Boves , vers la fin , ne se servaient surement pas d'expressions
et de tours absolument les mêmes. Malgré ce
que le titre annonce , aucun auteur du onzième siècle
n'est nommé dans tout le recueil, aucun du quatorzième
ni du quinzième ne l'est non plus. Mais le plus grand
nombre de ces Fabliaux est anonyme , et l'on ne peut
leur assigner une date qu'en les comparant avec ceux
dont les auteurs et les époques sont connus. Ce travail
eut exigé beaucoup d'attention , de connaissances et de
perspicacité ; mais il eut servi très-utilement pour
l'étude des progrès et des perfectionnemens successifs
de notre langue.
L'impression des quatre volumes , exécutée parM.
Crapelet , est d'une netteté et d'une exactitude qui mérite
beaucoup d'éloges. Chaque volume est décoré d'une
gravure , qui représente fidèlement les costumes , l'architecture
et les ameublemens de ces anciens siècles.
L'armement d'un chevalier est le sujet de la première ;
un père assis dans une salle de son vieux château et
instruisant son jeune fils , est celui de la seconde. La
troisième représente le lai d'Aristote. On y voit ce philosophe
à longue barbe réduit par l'amour à marcher à
quatre pattes , portant sur son dos la Beauté capricieuse
qui lui a tourné la tête. Cette bonne leçon donnée à
gueil philosophique , est très-agréablement rendue par le
burin. Si je ne puis désigner le sujet de la quatrième
figure , ce n'est pas ma faute. La gravure est aussi un
langage ; plus il est clair et intelligible aux yeux , plus
il convient de ne lui pas coufier indifféremment toutes
sortes de scènes , ou d'en voiler avec quelque soin l'expression.
GINGUENÉ.
NOUVELLES POLITIQUES.
(INTÉRIEUR. )
l'or-
Bayonne , 10 février. - Les lettres de Madrid , arrivées
par le courier d'hier ; annoncent que S. M. se disposait à
ر
334 MERCURE DE FRANCE ,
partir pour Talavera de la Reina. Une députation de laville
de Séville s'était rendue auprès du roi pour faire sa soumission
au nom de tous les habitans de la ville .
Les députés de la Biscaye , de la Guipuscoa , de la Alava
et de la Navarre , ont dû se réunir hier , afin de concerter
leur départ pour Madrid , où ils vont assister à la fète
solennelle du couronnement de leur souverain Joseph
Napoléon .
-Hier , est arrivé à Bayonne un nouveau convoi de
prisonniers anglais. La plupart étaient malades et transportés
sur des charriots .
- Quinze cents conscrits du département de l'Arriège
viennent de traverser notre ville. Iis vont être incorporés
dans les chasseurs de la Montagne , autrement nommés
Miquelets .
-Il vient d'être établi des relais extraordinaires dans toutes
les postes. On assure que c'est pour le passage de S. M. la
reine d'Espagne , qui se rend auprès du roi son auguste
époux.
Paris , 17 Février.
32the BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Le duc de Dalmatie arrivé devant le Ferrol , fit investir la place. Des
négociations furent entamées. Les autorités civiles et les officiers de terre
et de mer paraissaient disposés à se rendre'; mais le peuple , fomenté par
les espions qu'avaient laissés les Anglais , se souleva .
Le 24 , le duc de Dalmatie reçut deux parlementaires . L'un avait été
envoyé par l'amiral Melgarejo , commandant l'escadre espagnole ;
l'autre , qui passa par les montagnes , avait été envoyé par les commandans
des troupes de terre . Ces deux parlementaires étaient partis à l'insu
du peuple . Ils firent connaître que toutes les autorités étaient sous le
joug d'une populace effrénée , soudoyée et soulevée par les agens de
l'Angleterre , et que 8000 hommes de la ville et des environs étaient
armés.
Le duc de Dalmatie dut se résoudre à faire ouvrir la tranchée ; mais
du 24 au 25, différens mouvemens se manifestèrent dans la ville. Le 17º
régiment d'infanterie légère s'étaut porté à Mugardos , le 31º d'infanterie
légère étant aux forts de la Palma et de Saint-Martin et à Lagirana , et
bloquant le fort Saint- Philippe , le peuple commença à craindre les suites
d'un assaut et à écouter les hommes sensés. Dans la journée du 26 ,
trois parlementaires , munis de pouvoirs et porteurs de la lettre ci-jointe,
awivèrent au quartier-général et signèrent la reddition de la place .
FVERIER 1809 . 335
Le 27, à 7 heures du matin, la ville a été occupée par la division
Mermet et par une brigade de dragons .
Le même jour , à midi , la garnison a été désarmée : le désarmement a
déjà produit 5000 fusils . Les personnes étrangères au Ferrol ont été renvoyées
dans leurs villages . Les hommes connus pour s'être souillés de
sang pendant l'insurrection , ont été arrêtés .
L'amiral Obregon , que le peuple avait arrêté pendant l'insurrection ,
a été mis à la tête de l'arsenal .
)
On a trouvé dans le port trois vaisseaux de 112 canons ; deux de 80,
un de 74 ; deux de 64 ; trois frégates et un certain nombre de corvettes ,
de bricks et autres bâtimens désarmés , plus de 1500 pièces de canon de
tous calibres et des munitions de toutes espèces .
Il est probable que sans la retraite précipitée des Anglais , et sans l'événement
du 16 , ils auraient occupé le Ferrol , et se seraient emparés
de cette belle escadre .
Les officiers de terre et de mer ont prêté serment au roi Joseph avec
le plus grand enthousiasme. Ce qu'ils racontent de ce qu'ils ont eu à
souffrir de la dernière classe du peuple et des boute- feux de l'Angleterre
est difficile à concevoir .
L'ordre règne dans les Galices , et l'autorité du roi est rétablie dans
cette province , l'une des plus considérables de la monarchie espagnole .
Le général Laborde a trouvé à la Corogne , sur le bord de la mer ,
sept pièces de canon que les Anglais avaient enterrées dans la journée
du 16, ne pouvant les emmener.
La Romana , abandonné par les Anglais et par ses troupes , s'est enfui
avec 500 hommes du côté du Portugal , pour se jeter en Andalousie.
1
Il ne restait à Lisbonne que 4 à 5000 Anglais. Tous les hôpitaux ,
tous les magasins étaient embarqués , et la garnison se disposait à abandonner
ce peuple , aussi indigné de la perfidie des Anglais que révolté
par la différence de moeurs et de religion , par la brutale et continuelle
intempérance des troupes anglaises , par cet entêtement et par cet orgueil
si mal fondés qui rendent cette nation odieuse à tous les peuples du
Continent.
Lettre de la municipalité du Ferrol, au duc de Dalmatie.
Excellence , pendant le court intervalle écoulé depuis que hier la Junte
vous a manifesté les désirs qu'avait la bourgeoisie armée de cette place
de la défendre , cette milice a réfléchi , avec la plus grande attention ,
sur les risques d'un siége , sur les conséquences d'un assaut inévitable ,
la milice , disons-nous , a représenté à la Junte , comme elle l'attendait
de ses réflexions , qu'étant la seule autorité existante , c'était à elle à
s'occuper de tirer le meilleur parti possible des circonstances critiques
du moment..
En conséquence , la Junte forte de cette détermination , et des prudens
avis des militaires , tant de la place que du corps royal de la marine , des
536 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 180g .
autorités et individus les mieux pensans , a résolu de proposer à V. Exc. ,
comme elle a l'honneur de le faire , et pour faire cesser toutes les hostilités
, d'accepter la capitulation accordée à la place de la Corogne , et
que V. Exc. avait fait offrir.
Pour traiter avec V. Exc. ou la personne et tels autres individus
qu'elle désignerait , la Junte envoie avec des pouvoirs le lieutenant- colo
nel d'artillerie , major-général des troupes de ligne , don Mariano Bercon;
le capitaine de frégate don Santos Membiela , commandant de la
'Mestrance armée ; et le capitaine et premier adjudant de la milice de
cette place , don Bartolomeo Maria Blanco de Andrada. La présente
servira aux dénommés de lettres de créance .
La Junte saisit avec plaisir l'occasion de renouveler à V. Exc. les
sentimens de respect et de sa haute considération .
Dieu accorde à V. Exc. de longues années !
Au Ferrol , le 26 janvier 1809.
Sign , Francesco Melgarejo ; Joachim Fidalgo ; V. M. Garcia ;
Joseph Muller ; le marquis de Saint-Saturnin ; Philippe de Senra ; Nicolas-
Marie Riobo ; Angel Garciaet Fernandez ; Benito Diaz de Roble;
Antoine de Aniedo; Joseph Dias , secrétaire .
- Le ministre de S. M. le roi de Westphalie près la coun
de Vienne , qui se trouvait à Paris , se prépare à quitter cette
ville pour se rendre au poste où son souverain l'a envoyé,
ce qui semble annoncer qu'il n'est rien moins que certain
que l'Autriche se soit décidée à attaquer la France etsesalliés .
- Le roi de Hollande a résolu de ne plus nommer de maréchaux.
S. M. est convaincue qu'une puissance qui n'a pas
un état militaire d'au moins 80 mille hommes , ne peut
avoir d'officiers de ce rang.
- On assure que M. de Barante , sous-préfet de Bres
suire , est nommé préfet de la Vendée ;
Que M. Merlet , maître des requètes , préfet de la
Vendée , est nommé préfet de Maine et Loire ;
Et M. Bourdon , préfet de Gènes.
ANNONCES .
Wallstein , tragédie en 5 actes et en vers , précédée de quelques ré
flexions sur le théâtre allemand , et suivie de notes historiques par Benj .
Constant de Rebecque . -In-8°. Prix , 3 fr . , et 3 fr . 85 cent. frane
de port. A Paris , chez J. J. Paschoud , libraire , quai des Grands-
Augustins , nº 11 , près le pont St- Michel ; et à Genève , chez lemême
libraire.
a
+
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2
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コー
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S
1
(N° CCCXCVII. ) :
(SAMEDI 25 FÉVRIER 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
TRADUCTION D'UN FRAGMENT DE L'AMINTE.
A l'ombra d'un bel faggio Silvia , e Filli
Sedean' un giorno , etc.
SYLVIE , avec Philis , sous des rosiers en fleur ,
Respirait du matin l'odorante fraîcheur ,
Et j'étais , à leurs pieds , assis sur la fougère ,
Lorsqué , de mon bonheur aimable messagère ,
Sur le sein de Philis , une abeille en volant
1
Plonge , replonge encor son aiguillon brûlant :
De cette erreur , Tircis , tu découvres la cause;
L'abeille avait cru voir et piquer une rose.
Philis , d'un cri plaintif fait retentir les airs ,
D'une plante propice extrait les sucs amers ,
Et promène , en pleurant , la main sur sa blessure
La sensible Sylvie , en ces mots , la rassure :
« Je saurai te guérir , ô Philis ! calme-toi ;
>> Tu peu d'un soin si doux te reposer sur moi ;
» Je vais sur ta douleur exercer la magie ;
» Je dois cette science à la sage Arésie :
>> Par un riche présent j'acquittai ce bienfait ,
>> Dont tu vas admirer et ressentir l'effet . »
Alors elle s'approche ; et sa bouche vermeille
Presse le sein , deux fois offensé par l'abeille ;
Elle invoque Apollon , les Grâces et Vénus ,
Y
DEM
DE
LAS
5.
cen
338 MERCURE DE FRANCE ,
:
Prononce à demi-voix quelques mots inconnus ...
La douleur de Philis est soudain amortie :
O merveilleux effet ! Mais faut-il que Sylvie
L'attribue au pouvoir de ses divins accens?
Non , sa bouchea , je crois , des charmes plus puissans ;
Je crois qu'elle guérit tous les maux qu'elle touche ;
Que la magie enfin respire sur sa bouche .
Satisfait jusqu'ators d'admirer ses beaux yeux ,
Moi qui n'enviais pas le sort même des dieux ,
Moi qui bornais mon voeu , mon espoir le plus tendre
Au plaisir innocent de la voir , de l'entendre ;
Moi que rendait heureux le seul son de sa voix ,
Plus doux que le zéphyr soupirant dans les bois,
Plus doux que le ruisseau , qui de son onde pure
Sur un lit de cailloux promène le murmure ,
Tourmenté tout à coup par de nouveaux désirs ,
J'aspire , impatient , à de nouveaux plaisirs ;
Je veux contre mon sein presser ma bien- aimée ,
Je veux uair sa bouche à ma bouche enflammée .
Rempli de mon dessein , Tircis , le même jour,
( Que l'esprit est fécond , éveillé par l'amour ! )
Pour atteindre mon but , j'inventai cette ruse ;
L'amour me l'inspira , l'amour est mon excuse.
Je me plains qu'une abeille , ou peut-être un frelon ,
A, sur ma lèvre aussi , dardé son aiguillon :
Enme plaignant , mes yeux , pour le mal qui m'obsède,
Plus hardis que ma voix implorent le remède.
Sylvie , à cet aspect , n'écoutant que son coeur ,
Propose ingénument son charme à ma douleur :
Apeine je sentis ses lèvres innocentes
Presser , avec douceur , mes lèvres frémissantes ,
Que du trait véritable enfoncé dans mon sein ,
Je sentis que Sylvie irritait le venin.
Non, le miel que des fleurs expriment les abeilles,
N'égale point le miel de ses lèvres vermeilles .
D'abord ( il m'en souvient ) calme , respectueux ,
Devenu par degrés pressant , impétueux ,
Je voulais , sur sa bouche où j'aspirais son ame ,
D'un long baiser d'amour boire l'humide flamme;
Mais la honte soudain réprime mon ardeur ;
Je m'arrête , je crains d'alarmer sa pudeur ,
Et la timidité succède à mon audace.
J'implore de Sylvie une nouvelle grâce :
«Je sens mon mal s'accroître ; ah ! loin de le guérir,

FEVRIER 1809. 539
Lui dis-je , ta pitié n'a donc fait que l'aigrir ;
» Daigne le soulager en répétant le charme. »
Elle y consent ; et moi satisfait , sans alarme ,
De ses nouveaux baisers savourant la lenteur,
Je buvais sur sa bouche un poison séducteur.
De mes feux irrités ma juste impatience
Fitéclater enfin toute la violence .
L'occasion s'offrit , je voulus la saisir.
C'était un de ces jours consacrés au loisir :
Réunis avec nous , les pasteurs , les bergères ,
Egayaient à l'envi les heures passagères .
On adopta ce jeu qui , cher à l'indiscret ,
Permet qu'à son voisin chacun dise un secret .
J'étais près de Sylvie : un si doux voisinage
Offrant à mon amour un perfide avantage ,
Jose rompre un silence observé tant de fois ;
Je murmure ces mots d'une tremblante voix :
« Une abeille a choisi ta bouche pour asile ;
» J'ai senti la douceur du miel qu'elle distille ;
» Mais j'ai sur-tout senti dans mon malheureux coeur
>> Entrer profondément son aiguillon vainqueur.
>> O Sylvie ! ajoutai-je , ô ma belle Sylvie !
:
2
:
>> Je t'adore , et je meurs .... Hélas ! rends-moi la vie. »
يو
Aces mots, interdite , elle baisse les yeux ;
Une rougeur soudaine , un regard sérieux,
Un silence où le trouble est joint à la menace ,
Sont la seule réponse à ma funeste audace ;
Depuis ce jour , Sylvie , esclave du devoir,
Me fuit , et ne veut plus m'entendre ni me voir.
Tircis , trois fois déjà la stérile froidure
Adépouillé nos bois de leur verte parure ;
Déjà le moissonneur , dans nos brûlans guérets ,
Atrois fois recueilli les épis de Cérès ;
Et j'ai tout essayé pour fléchir l'inhumaine :
J'invoque donc la mort, seul terme de ma peine ,
Trop heureux de mourir , si ce dernier malheur
Appaise ma Sylvie et touche enfin son coeur..
ENIGME .
TRENEUIL .
Dsdeux genres je suis ; masculin je me place
Sur la belle bouche d'Iris :
Féminin, jeme cache au fond de sa paillasse ;
C'est-là qu'à ses dépens incognito je vis .
J
( Extrait de l'Improvisateur.)
310 MERCURE DE FRANCEy
LOGOGRIPHE.
Tous nos jours ne sont pas heureux :
Pour chasser les soucis qu'offre la vie humaine ,
Sans doute on inventa les jeux .
Il en est un surtout dont la gaîté romaine
Chérissait l'exercice : or , son nom est le mot
Qu'aux Edipes du jour , nouveau Sphinx , je propose ;
Sous ses aspects divers je vais montrer la chose ;
Poour ne pas la nommer il faut être bien sot .
Mon premier est formé , lecteur , je te l'assure ,
De ce que chaque Etat fournit de plus marquant ,
Si , pour y figurer l'on n'est prince du sang ,
Il faut de grands talens une forte mesure.
Un pronom personnel se trouve en mon second.
Six pieds en tout : voilà ma composition .
Ma queue a bas je t'offre un terme générique
Qui dit ce que l'on fait pour devenir auteur ,
Théologien, chimiste , avocat , empirique ,
Physicien , crânologue , astronome , accoucheur.
Laisses ou non ma queue , en retranchant ma tête ,
Tu vois en ce qui reste une effroyable bête ;
Un animal poilu , gros , auquel on apprend
A se tenir debout , à walser en marchant.
Avec quelques débris de mon être on compose
Le pays où naquit le monarque puissant
Sur lequel le destin du monde entier repose;
Laplus belledes fleurs ; un champêtre instrument;
Ce qu'on aime toujours à trouver dans sa bourse ;
Ce qu'il faut quelquefois dans la guerre employer ;
Et n'est-ce pas enfin presque le mot citer
Que de dive qu'il est l'anagramme de source?
CH. AUD... , de Preuilly.
CHARADE.
Très-souvent le voleur est pris par mon premier.
Dans mon entier , lecteur , se trouve mou dernier .
1
a
:
1
1
A
4
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre Q.
Celui du Logogriphe est Toi.
Celui de la Charade est Demain.
FEVRIER 1809. 341
t
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS.
WALSTEIN , tragédie par M. BENJAMIN CONSTANT
DE REBECQUE. A Paris , chez J. J. Paschoud ,
et à Genève , chez le même libraire .
LES vrais amis des lettres prennent plaisir à voir une
noble émulation s'élever non-seulement entre les auteurs,
mais même entre les nations , au sujet des travaux
sublimes dans lesquels chacune se glorifie de ses
triomphes . Quand même cette émulation là se tournerait
en rivalité , cette rivalité en jalousies , et ces
jalousies en combats , de tels combats ne feront jamais
mal à personne : les armes de l'esprit s'aiguisent en se
croisant , chacun y gagne, et de part et d'autre on a
fait des conquêtes. Nous espérons du moins qu'il en sera
ainsi d'une dispute qui commence à s'établir entre les
littérateurs français et allemands , au sujet du genre de
tragédie adopté de part et d'autre ; et ce qui pouvait
arriver de plus agréable pour les deux partis , aussi
bienquepour ceux qui n'en prennent point , c'était de
voir l'affaire , en quelque sorte au rapport d'un juge
exercé en plus d'une matière , qui connaît également
les richesses des deux langues et les beautés des deux
littératures , et dont l'esprit aussi fin que profond peut
démêler ce qui appartient en propre à chacune et tenir
entre les deux une juste balance. Voilà ce que fait , ou
du moins ce que paraît faire M. Benjamin Constant ,
dans l'ingénienx discours qui sert de préface à sa
tragédie ; il y plaide tour à tour les deux causes , de
manière à faire pancher tour à tour les avis pour l'une
ou pour l'autre, le sien même , quoiqu'il semble se
déclarer , n'est pas bien prononcé , et tout en disant
qu'il tient pour les Français , on voit encore qu'il tient
.auxAllemands ; car il expose toutes les raisons qui
militent pour eux , avec une adresse , avec une érudition
et enmême tems avec une complaisance qui permettraient
quelquefois de douter vers lequel des deux
systêmes il se sent plus entraîné. Aussi finit-il par proposer
, par essayer même un accord qui ne terminera
342 MERCURE DE FRANCE ,
peut-être pas le différent , mais qui prouvera du moins
le bon esprit , la saine raison , et les rares talens du
conciliateur..
Il est question du célèbre Schiller , justement recommandé
à toute l'Europe par toute l'Allemague , comme
un génie éminemment tragique , également étonnant ,
également heureux dans la conception et dans l'exécution
, et fait pour balancer , par son mérite personnel,
toutes les autorités qui pourraient lui être contraires.
Sa plume aussi élégante que féconde , s'est exercée entre
autres travaux , sur la conspiration et la mort de
Walstein , et le poëte allemand , tourmenté de son sujet ,
qui est effectivement du plus grand intérêt pour ses compatriotes
, a voulu leur montrer celui dont il a fait son
héros , avec tous les traits , toutes les particularités qui
le caractérisent. Or, comme une seule pièce ne lui
suffisait pas pour y faire entrer tant de choses , il en
emploie trois , attenantes pour ainsi dire l'une à l'autre,
dont la première nous montre Walstein dans son camp,
et ce camp présente les moeurs , les usages , les passions,
les intérêts des armées mercenaires qui alors se chargeaient
des distinées de l'Allemagne , et dont elle est si
heureuse d'être débarrassée. Dans la seconde pièce ,
Walstein conspire d'une part , et de l'autre , on conspire
contre lui . Dans la troisième , Walstein est assassiné. Ces
trois compositions liées ensemble et comme on voit né
cessaires l'une à l'autre , ne font , à proprement parler ,
qu'une Tragédie ; mais une Tragédie en neufmille vers ,
qui à quinze vers par minutes , exigerait au moins dix
heures pour la représentation . Ce drame colossal ainsi
partagé en trois actes énormes , dont le premier est
consacré à l'exposition , le second à l'intrigue , le troisième
au dénouement a forcé le public allemand de recevoir
ces actes là , comme autant de Tragédies ; et
certes , rien ne prouve mieux le mérite transcendant du
poëte , qu'une pareille complaisance de la part de ses
compatriotes , car il ne l'aurait point obtenue s'il ne
l'avait méritée ; mais il fallait en même tems que
auteur en écrivant ces trois actes connût à fond la
mesure d'attention de ses auditeurs , qu'il comptat
beaucoup sur leur mémoire , et qu'il se flattât de leur
FEVRIER 1809. 545
1
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,
e
laisser une impression bien profonde ; puisque les
entr'actes d'après le cours nécessaire des choses de la
vie , doivent être au moins d'un jour , et souvent de
plusieurs.
M. Constant observe , il est vrai , que l'exemple de
la tripleTragédie a été donné à M. Schiller par Eschile ,
qui a fait deux compositions de ce genre, connues chez
les Grecs sous le nom de Trilogos ; mais entre les
poëtes grecs, est- ce bien Eschille , qu'il fallait choisir ?
Chez nous ces trois actes réunis auraient exigé une
somine d'attention , que la vivacité française ( il faut
-l'avouer à notre honte ) , ne pourrait et n'oserait promettre
, et d'un autre côté les trois actes séparés , auraient
laissé entr'eux de trop longs intervalles pour
des mémoires comme les nôtres. M. Benjamin qui nous
connaît l'a senti, et pour s'accommoder à notre faiblesse
il a refait la pièce de Schiller dans des proportions
moins gigantesques. Nous devons tous l'en remercier ,
et il paraît que Walstein lui-même gagne à tout ce
qu'il perd. L'auteur français , des trois soi-disant Tragédies,
a su en extraire une , dans laquelle il rapproche ,
il concentre , pour ainsi dire , les esprits de toutes les
trois , et où il ne manque rien que le superflu , qui , en
pareil cas , n'est point chose si nécessaire. On voit dans
la pièce française , comme dans les trois allemandes ,
mais sans doute, avec moins de détails minutieux , le
singulier tableau des moeurs militaires de ces sortes de
troupes allemandes , de ces hommes que la guerre de
trente ans a fait , en quelque façon, sortir de terre tout
armés , comme les soldats de Cadmus , de ces farouches
enfans de la guerre , qui ne haissaient que le repos et ne
craignaient que la paix. Comme on ne les verra plus
on aime à s'en faire une idée ainsi que de leurs chefs.
dont l'existence bizarre mérite même l'attention du
philosophe. Eneffet,comment se représenter aujourd'hui
ces défenseurs officieux des querelles de peuples qui
leur étaient souvent étrangers ; ces entrepreneurs de
grandes guerres , d'autant plus dangereux souvent,
qu'ils se rendaient plus utiles. Souverains sans territoire,
qui , avec leur camp pour capitale, leur tente pour résidence,
leur cheval de bataille pour trône, leur épée pour
344 MERCURE DE FRANCE ,
sceptre , leurs officiers pour ministres , leurs soldats
pour commis , régnaient de fait dans toutes les contrées
où ils dressaient leurs pavillons , commandaient avec la
dureté de l'acier dont ils étaient couverts , faisaient gémir
les peuples qu'ils protégeaient , et trembler les monarques
auxquels ils se vendaient.
Walstein était de ces hommes-là; il s'en distinguait,
il est vrai , par des talens et des succès plus marquans ,
plus de générosité dans les moeurs, plus d'étendue dans
les idées , plus de grandeur , peut-être , dans les sentimens
; mais au fond il ne valait guère mieux que
les autres , et ne servait son très-faible empereur , que
pour en tirer de quoi le dépouiller.
Un tel homme était , sans doute, un très -grand
personnage pour son pays et pour son teins ; il le
serait même pour tous les tems et tous les pays , et
les traits et les couleurs que le noble pinceau de
M. Constant lui prête , le relèvent encore. Cependant
la Tragédie proprement dite , c'est-à-dire , la haute
Tragédie , a coutume de chercher ses héros plus haut
que cela. Indépendamment du reste , le rang y fait.
beaucoup; certainement , Agamemnon, le rois des rois ,
était moins puissant en effet que Walstein; mais quelle
différence pour nous dans la part que nous prenons à
leurs infortunes ? Il y a une sorte de talisman attaché
à ce nom de roi , qui agit sur nos ames presqu'à notre
insçu , et quel que soit le diadême , plus de regards s'y
attachent ; il semble que les vertus d'un roi annoncent
plus de félicités à la terre , et ses vices plus de calamités
; son bonheur paraît celui d'une nation entière ,
son malheur intéresse le monde entier ; enfin tout ce
qui lui arrive, est pour l'imagination un grand spectacle
, qui , montré de plus haut, devient plus universel.
Faute du plus haut rang , on désirerait au moins ,
dans un héros de tragédie, les plus hautes qualités, à moins
qu'on n'aimât mieux lui donner les vices les plus détestables
, car il faut aimer ou haïr. L'esprit demande surtout
à sortir de son assiette , et à faire des voeux ardens , soit
contre Néron , soit pour Marc- Aurèle. Walstein n'est
ni l'un nì l'autre : point assez pur, il s'en faut, pour
mériter notre intérêt ; point assez vicieux pour attirer
4
FEVRIER 1809. 545
notre haine. Remarquez encore dans Walstein une particularité
qui semblerait devoir l'exclurę de la tragédie
française ; je veux parler de sa superstition , chose qui ,
devant des hommes , d'une part , aussi éclairés , et de
l'autre aussi gais que les Français d'aujourd'hui , ne
peut jamais leur paraître que risible .
Versibus exponi tragicis res comica non vult.
Encore une fois ce n'est point là l'idée que nous aimons
à nous faire , nous autres Français , d'un héros de tragédie
; c'est donc , d'après nos préjugés , une première
faute à Schiller d'avoir choisi Walstein entre tous les
héros allemands ; et c'est peut-être aussi une faute à
M. Constant d'avoir choisi Walstein entre tant de pièces
de Schiller. Au reste , l'auteur français ne doit pas avoir
regret à son travail ; une action bien conduite, des caractères
bien dessinés , des situations bien amenées , des
motifs bien développés , un dialogue bien enchaîné ,
un vers souvent heureux et toujours fidèle à la pensée,
avec tout ce que la vertu et l'amour peuvent offrir de
plus sublime et de plus touchant.... C'en est assez pour
attacher les lecteurs de toutes les nations , et pour encourager
M. Constant à chercher en lui-même des sujets
dignes de son talent et de notre théâtre .
Il estplus que tems de satisfaire la curiosité du lecteur
par quelques citations , qui , sans doute , justifieront
encore mieux nos éloges que nos critiques : Géraldin ,
envoyé de la cour de Vienne pour réprimer Walstein
et détacher de lui son armée , lui a demandé une audience
: Walstein, entouré de ses généraux , le reçoit
avec hauteur , et coupe court aux complimens ainsi
qu'aux louanges , par où le ministre a cru devoir entrer
en matière . /
Pourquoi nous parler tant de nos travaux passés ,
Ce que nous avons fait , nous le savons assez ;
Et l'on ne vous a pas , à ce que je puis croire ,
Envoyé dans ces lieux pour vanter notre gloire .
1
Alors Geraldin commence a exposer les griefs de
l'Empereur,
:
Vous tenez en vos mains la victoire et la paix ,
346 MERCURE DE FRANCE ,
On vous voit tout à coup suspendre vos succès,
Braver la volonté d'un prince qui vous aime ,
Ainsi qu'un fugitif retourner en Bohême
Ouvrir la Franconie à ce jeune Weimar.
L'empereur étonné sollicite , supplie ,
Il pourrait commander et c'est en vain qu'il prie.
Arrêtez Geraldin.
WALSTEIN .
(Puis s'adressant à ses généraux. )
Que faisions -nous alors ?
ILLO.
De l'Oder menacé nous défendions les bords.
BUTTLER .
Nos efforts délivraient la Silésie entière .
ALFRED.
Contre les Suédois nous servións de harrière.
WALSTEIN à ses généraux.
Voilà ce qu'on appelle un coupable repos .
àGeraldin.
Poursuivez .
Geraldin lui reproche d'avoir long-tems épargné le
comte de Thourn , premier auteur des troubles de
Bohême , et après l'avoir vaincu et fait prisonnier , de
l'avoir mis en liberté.
Arbitre de son sort
Vous pouviez , vous deviez le livrer à la mort.
Des lois qu'il outrageait l'éternelle justice ,
• Nos peuples , nos autels , reclamaient sou supplice.
O surprise , malgré ses infidélités ,
Malgré tant de forfaits , tant de fois répétés ;
Malgré l'arrêt sacré d'un tribunal suprême ;
Malgré l'ordre formel de Ferdinand lui-même ,
Vous le renvoyez libre , et son impunité
Rend un chef et l'espoir au parti révolté .
Ainsi vous seul Seigneur ....
WALSTΕΙΝ .
J'entends , voilà mes crimes ;
Nous cueillons des lauriers , vous voulez des victimes ,
La Cour est implacable , et ne pardonne pas
A qui d'un malheureux lui ravit le trépas .
Honte et malheur à nous ! si notre obéissance
Servait ainsi d'organe à l'aveugle vengeance
FEVRIER 1809 . 547
D'un zèle avilissant se faisait un devoir,
Et prononçât l'arrêt dicté par le pouvoir.
Allez , nul d'entre nous ne se rendra complice
De ces lâches forfaits que vous nommez justice.
Et si vous prétendez ces services nouveaux
Respectez mes guerriers et cherchez des bouштвацх.
La discussion s'échauffe de plus en plus , Walstein
irrité , abdique ou feint d'abdiquer le commandement.
Qu'un autre de la Cour supporte le caprice ,
J'abdique le pouvoir , qu'un autre s'en saisisse .
Ses généraux frémissent et demandent à faire déliþérer
l'armée. Il répond :
Je n'ai plus de pouvoir , et tout vous est permis ,
Mais cherchez d'autres lieux où loin de ma présenco
Chacun puisse à son gré dire tout ce qu'il pense ;
Sur-tout que Geraldin soit par vous respecté ,
(S'adressant à l'envoyé. )
C'est le dernier emploi de mon autorité.
Retirez-vous .
Cette scène est pleine de vérité , de mouvement ,
d'adresse et d'intérêt.
1. Le tems nous commande : ainsi du premier acte
nous passons au quatrième. Alfred , l'amant aimé de
Thecla , fille de Walstein , et que Walstein a toujours
aimé comme un fils , se trouve dans la situation la plus
critique . Gallas , son père , est un traître qu'il ne veut
ni suivre , ni combattre ; Walstein , son ami , son protecteur
, et jusque-là son dieu , est un rebelle qu'il ne
peut ramener et qu'il ne veut plus servir ; mais Walstein
qui le chérit , qui l'estime , n'épargne aucune
séduction pour le ramener ; c'est peu qu'il ait épuisé les
sophismes les plus captieux pour l'ébranler dans sa foiz
c'est peu qu'il lui ait offert la main de Thecla , qu'il
adore et qui est là présente; c'est peu que ce caractère
superbe soit descendu vis-à-vis d'Alfred jusqu'à la
prière , il essaie encore de toucher la corde la plus
sensible au fond d'un coeur bien né , la reconnaissance.
Mes soins et mon amour dès ta première enfance ,
De tes exploits naissans furent la récompense ;
Alfred, rappelle tai cet hiver rigoureux ,
Où , sous Prague investi , nous combattions tous deux.
Hélas! tonpère et moi.
348 MERCURE DE FRANCE,
Combien ce soupir de l'amitié trahie , réveilled'intérêt
en faveur du guerrier.
A Ta faible mainglacée
Tenait avec effort ton enseigne pressée ,
Que ton instinct guerrier ne voulait point quitter.
Dans ma tente aussitôt Gallas te fit porter ;
Je te pris dans mes bras , et ma main caressante
Rappela dans ton coeur ta chaleur expirante .
Pour toi depuis ce tems Walstein est-il changé?
Je t'ai chéri toujours , accueilli , protégé.
Des milliers de guerriers comblés de mes largesses
Ont obtenu de moi des honneurs, des richesses ;
Mais je te réservais , Alfred , un autre prix ,
Tous m'étaient étrangers , toi seul étais mon fils.
Vas, ne me quitte pas .
Il lui peint ensuite la perfidie de son père; et finit par
ce trait si doux , si pénétrant :
Alfred , viens réparer ce que Gallas a fait .
Observez toujours que pendant toute la scène, Thecla,
comme nous l'avons dit , est à côté de son père , et que
toute muette qu'elle est , elle ajoute beaucoup à son
éloquence. Alfred ébranlé , combattu , hors de lui,
demande au ciel de l'inspirer , puis se tournant vers son
amante , il dit en se jetant à ses pieds ;
Toi que ce Dieu fit si pure et si belle ,
C'est à ton noble coeur que mon coeur en appelle ;
Thecla de tout mon sort je m'en remets sur toi ,
Au nom de notre amour j'interroge ta foi .
Alfred à ses sermens devenant infidèle ,
Alfred sur son pays levant sa main cruelle
Et préparant la honte , et peut- être la mort
D'un père criminel que son coeur plaint encor .
D'un monarque abusé trompant la confiance ,
Dis , pourras-tu l'aimer ? ... tu gardes le silence :
Thecla , songe qu'un mot va fixer mon destin.
Je n'interroge pas la fille de Walstein ,
J'interroge d'Alfred la compagne chérie , etc.
La réponse de Thecla est un soupir qui n'annonce
que trop au malheureux Alfred qu'elle pense comme
lui ; mais le jeune homme craignant que cette personne
sublime sacrifiant son bonheur et l'intérêt d'un père ,
1
1
FEVRIER 1809 . 349
:
:
nele renvoie sévèrement à son devoir, ne la laisse pas
continuer.
Arrête et suspends ta réponse ,
Réfléchis bien avant que ta bouche prononce.
Ne cherchons point , séduits par une vaine gloire ,
D'un gigantesque effort la barbare fierté ,
Mais la simple vertu , mais la simple équité.
Rappelle- toi pour moi les bienfaits de ton père ,
Combien à ce héros ma jeunesse fut chère ,
L'habitude , l'amour , la longue intimité ,
Et la reconnaissance , et l'hospitalité :
D'un souvenir sacré les profondes empreintes
Thecla , pour les mortels sont aussi des lois saintes ;
Décide.
Uue pareille scène dispenserait les acteurs de talent ,
ou leur en donnerait ; car il n'y a personne qui ne
sente qu'elle se joue , en quelque sorte , au fond de la
pensée. TO
M. Constant n'a point traité , à beaucoup près , le
rôle de la fille de Walstein , avec la même. complaisance
que Schiller ; il nous dit lui-même , dans son
discours préliminaire, que ce caractère présenté aux
Français comme il l'est aux Allemands , pourrait bien
ne point exciter chez eux le même enthousiasme , et
voici pourquoi : « L'admiration dont ce rôle est l'objet
>> chez les Allemands , tient à leur manière de consi-
>> dérer l'amour , et cette manière est très-différente
>>>de la nôtre. Nous n'envisageons l'amour que comme
>> une passion de la même nature que toutes les pas-
>>> sions humaines , c'est - à - dire , ayant pour effet
>> d'égarer notre raison , ayant pour but de nous procurer
des jouissances. Les Allemands voyent dans
>> l'amour quelque chose de religieux , de sacré , une
>> émanation de la Divinité même , un accomplissement
>>> de la destinée de l'homme sur cette terre , un lien
>>> mystérieux et tout-puissant entre deux ames qui ne
>>> peuvent exister que l'une pour l'autre. Sous le pre-
>>> mier point de vue , l'amour est commun à l'homme
>> et aux animaux ; sous le second , il est commun à
>> l'homme et àDieu . >>
350 MERCURE DE FRANCE ,
:
M. Constant continue et ne fait qu'ajouter le coloris
le plus enchanteur à cette brillante esquisse de l'amour;
néanmoins elle ne convertira peut-être pas tout le
monde; beaucoup de gens s'en tiendront à leur goût
dépravé , comme les compagnons d'Ulysse , et plus d'un
français effrayé de tant de platonisme
Rendra graces aux Dieux de n'être pas Germain
Pour conserver encor quelque chose d'humain .
:
D'autres plus défians interrogeront les voyageurs
pour savoir si les Allemands et les Allemandes conservent
toujours cet inestimable avantage sur les Français
et les Françaises , dans leur manière d'aimer et si
l'amour est le même chez eux , dans leurs foyers que
sur leurs théâtres .
,
BOUFFLERS .
ESSAI GÉNÉRAL D'EDUCATION PHYSIQUE, MORALE
ET INTELLECTUELLE , avec des Tableaux analytiques
et synoptiques du Plan d' Education pratique ;
par M. A. JULLIEN. -Prix , 13 fr. 50 cent. - Chez
Firmin Didot , rue de 'Thionville , nº 103 et chez
Lefort , libraire , rue du Rempart-St-Honoré , vis-àvis
le Théâtre Français.
7 ( TROISIÈME ET DERNIER EXTRAIT. )
Mais la prose qui nous représente le plus l'esprit et
les formes helléniques et ausoniennes est , sans contredit,
celle de Bossuet , dans ses belles oraisons funèbres . Son
style en estmême antique ; caractère qui convient si bien
à ce genre d'éloquence. On dirait que l'orateur , dans
l'exorde entier de l'oraison funèbre de la Reine d'Angleterre,
s'est lui-même traduit du grec et du latin. II
n'y a que le génie des pensées qui paraisse être à lui .
On s'est donc mépris sur le caractère des langues
anciennes , quand on n'a pas su voir dans leur étude ,
un moyen d'accroître la force de notre esprit , et
d'obtenir ce goût , qui , donnant de belles formes à la
pensée, a fait de la langue française la langue de
l'Europe. Aussi un homme célèbre (1) , qui seul a mis
(1) Le cardinal de Retz,
7 FEVRIER 180g. 351
al
11
F
15
1
$
1
du génie dans l'intrigue des cours , reconnut-il , après
s'être distrait des ennemis de sa prison,,ppaarr la lecture
des écrivains latins , qu'on ne pouvait trop étudier la
langue latine (2) ; etcomme alors , notre littératuro ne se
(2) Il est assez extraordinaire que l'ancienne Université de Paris ,
d'où sout tortis plusieurs livres élémentaires pour faciliter l'étude de la
langue latine , ne se soit pas occupée elle-même de la confection d'un
Dictionnaire latin-français , à l'exemple de l'Académie française , qui a
fait et refait le Dictionnaire de notre langue. Il n'y a pourtant qu'une
compagnie qui puisse porter un pareil ouvrage à sa perfection .
,
Il vient bien, de paraître une nouvelle édition du Dictionnaire de
Boudot , augmentée , dit-on , de quelques mille mots . Mais la perfection
ne gît pas ici dans une nomenclature nouvelle de mots d'une latinité
moderne ou toute hellénique . On attendait quelque chose de plus. II
fallait avant tout et comme l'avaient déjà commencé les laborieux
Lallemant, corriger les interprétations inexactes , et établir les diverses
acceptions des mots. Il fallait encore mettre en meilleur français la
traduction des citations latines , et certainement l'auteur de la dernière
édition était très en état de le faire avec succès. Cependant il a copié
fidèlement beaucoup d'erreurs , et parmi un grand nombre qu'a fait
découvrir une lecture de quelques momens , on n'en citera ici que quelques-
unes qui pourront donner une idée des autres .
Censorius, de censeur , de réformateur . Voilà l'interprétation du
dernier éditeur comme des premiers. On voit , d'après les exemples
qu'ils citent , qu'ils n'envisagent ce mot que sous les rapports de moeurs .
Mais il s'applique aussi aux opérations fiscales des censeurs ; car ils
étaient chargés tant de la fixation des divers impôts fonciers et des droits
sur les marchandises , que de l'adjudication des revenus de la république.
Cicéron parle souvent dans ce sens des lois des censeurs , leges
censoriæ. Tabulæ censoricæ , les pancartes ou les tableaux du tarifdes
droits.

1
Peculatus, et Repetundæ, sont traduits indistinctement parpeculat,
voldedeniers publics , concussion. Cependant ces deux mots présentent
une différence dans leurs acceptions . Peculatus veut dire , vol de
deniers de la république , par un magistrat ; concussion excrcée sur des
provinces romaines. Repetundæ ( res , ou pecunice ), concussion
exercée sur des provinces sujettes de la république , vol ou extorsion
d'argent ou d'effets appartenans à ceux qui y demeuraient.
: Sortitioet Subsortitio , sont traduits , échéance par le sort , élection
d'un sujet par le sort pour remplir une place vacante. Or ces deux
mots ont des nuances différentes dans leur signification. Sortitio veut
dire élection par le sort des juges qui devaient prononcer dans les
Causes majeures comme péculat , vexation des provinces , homicide,
352 MERCURE DE FRANCE ,
1
composait que des oeuvres de Malherbe de Balsac et de
Corneille , il semblait sentir que cette langue nous
devait les écrits des autres grands hommes qui ont fait
de leur siècle une des plus belles époques littéraires .
On croira peut-être, que la France ayant aujourd'hui
ses auteurs classiques , l'étude des langues anciennes
doit moins intervenir dans notre éducation. Mais l'idée
du beau nous saisirait-elle au même degré dans nos
écrivains , que dans ceux d'Athènes et de Rome ? Certainement
depuis que Racine nous a donné Iphigénie
et Phèdre , nous avons moins à demander à Euripide.
Mais nous ne lisons encore Homère que dans ses vers.
Delille , déjà si fidèle à Virgile dans ses géorgiques , l'a
continué sans doute , dans ces grands tableaux où les
Dieux mêlés avec les Grecs deracinent Ilion; où sont
assignés , chacun à leur place , les morts de tous les
tems ; où se découvrent , dans le lointain , les grands
hommes de l'empire qu'Enée va fonder , et ce jeune
Marcellus , que les Dieux ne doivent montrer qu'un
instant à la terre. Mais a-t-il rendu dans toute sa vérité
latine Didon abandonnée , et cette logique de son coeur
si tumultueuse et si pressante? Est- ce avec la langue la
plus pauvre de prosodie et la moins propre à se frapper
du caractère des passions , est-ce avec une syntaxe et
des mots qui ne se décomposent jamais , qu'il a pu
peindre cet ébranlement de l'ame , et cet effroi de la
vie qu'apportent les grandes perturbations de l'amour?
Horace philosophe vient de nous être donné. Mais
Horace lyrique ost encore dans le secret de sa langue,
et un talent supérieur à son talent , pourra seul le faire
passer dans la notre. Catulle , Tibulle et Properce ,
Cicéron , Salluste et Tite-Live , sont encore inédits
pour des Français ; et l'éloquence la plus forte de poësie
et de pensée , l'éloquence de Tacite est terne et toute
énervée dans d'Alembert et les autres traducteurs .
A
Subsortitio veut dire , le tirage subséquent des juges qui devaient remplacer
ceux que l'accusateur et l'accusé avaient recusés .
Cesdifférentes acceptions ont également échappé à l'auteur des Synonymes
latins ,dont l'ouvrage est d'ailleurs infiniment estimable.
1.20
Reconnaissons
DXFEVRIER 1809
5.
cen
353
Reconnaissons done ici deux choses. La première ,
c'est que , malgré cet adage de Boileau,
Ceque Pon conçoit bien s'exprime clairement.
0891006 200 : bobor To
chez un ppeeuuppllee où de grandes situations et une
culture heureuse ont perfectionné les esprits , il doit
souvent sortir des idées , dont le caractère ne peut se
traduire , quoiqu'elles soient très-bien, seuties par les
hommes d'esprit des autres pays. Délaissées, de leurs
formes , elles ne sont dans une autre langue que
l'ombre , que le trait , si l'on peut s'exprimer ainsi ,
de l'idée originale . Ainsi la perception des idées mest
plus en notre pouvoir , que l'art de les vêtir. Mais cet
art est le style dans toute sa puissance. C'est à son style
que Virgile a confié les feux de Didon , et Racine , les
douleurs de Phèdre.
La seconde , c'est que les citoyens d'Athènes et de
Rome , peuples d'élite , n'entendant que la langue de
leurs orateurs , de leurs poëtes dramatiques , et de
leurs philosophes ; et pouvant, dès la saison de l'ado
lescence, apporter aux grandes études une intelligence
toute développée , et l'imagination la plus enrichie
ont dû concevoir un beau idéal beaucoup plus parfait
que le notre.. 10
La littérature ancienne paraîtra, peut-être rici trop
longuement célébrée ; mais il nous a paru convenable
d'exposer les raisons propres à lui rendre une partie
de son ancienne dignité. On a, trop oublié , depuis
plusieurs années , la part qu'elle a eue à la gloire du
dix-septième etdu dix-huitième siècles. Sans doute , on
ne mélait pas assez à cette étude , l'étude d'autres
sciences , dont la nécessité ou l'utilité sont incontestables
; mais il semble qu'on aurait pu pourvoir à ces
grands intérêts , sans frapper de proscription un genre
de connaissances qui nous a fait déférer par l'Europe la
législature de la pensée ; car c'est proscrire la législature
ancienne que d'en réduire l'étude , comme d'un objet
purement accessoire. Or, quand de grands succès ont
consacré ce modèled'instruction, ne l'échangeons point
contre des théories que le succès n'a point encore
justifiées; et à ce sujet, nous nous permettrons de discuter
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
une opinion de M. Lancelin , sur les avantages du
dessin , qui , sibelle était admise , amènerait , contre
l'intention de M. Jullien qui l'a citée ,l'exclusion totale
de l'étude des langues anciennes .
*nd Le dessin , la première et la plus simple expression
➤ des objets , puisque les signes qu'il emploie les rendent
>> tels qu'ils sont , le dessin , qui , chez tous les peuples ,
>> a dû être la première langue écrite , est ( avec
>> l'algèbre) de toutes les langues ou méthodes analy-
>> tiques , la plus belle , la plus sure , et l'un des plus
>>puissans leviers de l'esprit humain. En effet , le dessin
>> d'un objet, nous en montre d'un coup d'oeil toutes
>>>les parties avec les dimensions relatives de chacune ,
>> tandis que le discours le plus précis ne les fait apercevoir
que faiblement , lentement , et l'une après
» l'autre .....
:
>> Le dessin peut tracer , non-seulement l'image de
>> tout ce qui existe , mais aussi de tout ce qui peut
>> exister ; c'est à la fois la langue de la nature , de
> l'intelligence et de l'imagination ....
>>> Un bon dessinateur est , dans son jenre, un excellent
>> analyste , et il n'est pas de plus sûr moyen que le
>> dessin , pour accroître rapidement le systême de nos
>> idées , en fortifier la liaison , se faire sur-tout des
>>notions exactes et détaillées , entretenir long-tems la
>> clarté et la vivacité de ses idées ; en un mot, acquérir
>> la plus grande facilité pour se les rappeler , les com-
>> biner ; et donner parlà, à ses facultés intellectuelles,
> la justesse , la promptitude et l'étendue dont elles sont
>>> susceptibles.>>> ( Introduction à l'Analyse des sciences.
Tom. Ir, pag. 354 , 556 et 586. )
1
M. Lancelin dépasse ici , en faveur du dessin , tout
ce que Cicéron a dit à la gloire des lettres. Selon lui ,
ledessin est le novum scientiarum organum de Bacon;
c'est la science universelle. Or, comme le dessin est
aujourd'hui undes principaux objets de, l'enseignement;
comme il absorbe une très-grande partie du tems des
élèves , il est important de se fixer sur les avantages
qu'on peut en attendre. "
Que Je dessin soit indispensable pour ceux qui se
destinent à la peinture et à la sculpture, et que,pour
FEVRIER 1809 . 355
5
y obtenir de grands succès , il faille s'en prescrire que
étude approfondie , c'est un sentiment arrêté chez tous
ceux que le goûta établis juges dans les beaux-arts...
Que le dessin soit nécessaire aux architectes , aux
géographes , aux ingénieurs , aux mécaniciens , on en
conviendra encore , quoique pourtant il ne soit , pour
ces professions , qu'un moyen secondaire ; au lieu que ,
pour ceux qui veulent animer la toile ou le marbre , il
est la chose même.
Le dessin fait passer par les yeux , dans l'esprit ,
l'idée des objets. Dans l'atelier du peintre et du sculpteur,
il orée , il dispose, il donne aux formes des proportions
choisics , et il en exprime des mouvemens. Là il est
poësie dramatique.
Le dessin, dans son rapport avec les autres arts , est
une traduction littérale des objets. Ici , il n'y a point
de fiction ; les formes sont arrêtées , les dimensions
sont prescrites. C'est un art asservi qui représente pour
d'autres arts.
Pour que le dessin fut un grand moyen de force
pour nos facultés intellectuelles , il faudrait qu'émané
de la pensée, il s'occupât immédiatement d'exercer la
pensée. Or, il ne se présente avée aucun de ces caractères.
Il n'est que le premier acte de cet esprit d'imitation
qui a été langue primitive des hommes. Comme
signe, il est une cause matérielle d'idées , et il en est
resté là. Enfin peut-il apprendre à rassembler des
idées abstraites , à les analyser , à les comparer , quand
son action est purement physique, et opérée par le seul
concours des yeux et de la main ?
D'après tout ce qu'il voit dans les propriétés du
dessin, M. Lancelin pense qu'on pourrait borner l'éducation
de la première jeunesse à l'acquisition de ce
talent (5) ..
(5) M. Lancelin prétend que , dans les divers élémens d'une bonne
éducation , l'étude du latin doit entrer pour peu de chose , que l'absurde
ancien plan d'études n'était propre qu'àfaire des sots et des pédans ;
qu'enfin l'étude du latin peut même nuire à la précision et à la pureté
avec laquelle s'exprime l'homme qui ne connaît que l'usage d'une langue
bien faite. Tome II , pages 134 et 135.
Ainsid'après M. Lancelin , Cicéron ,,Virgile , Horace , ont du moins
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ,
Et c'est parce que ce talent n'est en rapport qu'avec
les facultés passives de cet âge , qu'il ne peut seul nous
préparer à la saison de la vie , où ces mêmes facultés
élaborées par le tems , doivent tenir d'elles - mêmes
lear principe de mouvement. L'art de penser s'acquiert
par le travail de la pensée, par une habitude de
contention qui sépare notre esprit de l'action de nos
sens. Le dessin, où les sens interviennent seuls , ne peut
donc aider notre esprit dans la faculté qu'il a d'assembler
ses forces en faisceau. Aussi a-t-on remarqué que les
jeunes gens , trop long-tems livrés à l'étude du dessin , se
trouvent inhabiles aux sciences abstraites , et même à
l'étude des langues dont la syntaxe est composée comme
celle des Grecs et des Romains. Leur mémoire , une
fois habituée à la présence des signes matériels , se
trouve hors d'état de se mettre à la suite d'idées métaphysiques
qui ne peuvent se traduire aux sens .
Enfin, est-ceàl'étude dudessin , qu'Aristote, Cicéron,
Bacon , Descartes , Pascal , Léibnitz , Locke , Newton ,
Montesquieu , Condillac et Buffon , ont dû cette étendue
d'esprit et cetteforce de réflexion quiles font reconnaître,
comme les premiers de l'espèce humaine pensante ? La
logique des peintres est-elle en général citée de préférence
à celle des hommes de lettres , des médecins ,
des jurisconsultes , des administrateurs ? Sans doute , il
ont eu leur Raphaël, leur Buonaroti , leur Poussin ,
leur Rubens. Mais ces hommes éminens n'ont point
reçu leur génie de leur état. On voit que , dans tout ce
qu'ils ont fait, la pensée est à côté de l'image , et chez
eux, la peinture n'a été que l'application d'une vaste
étendue d'esprit , qui , dans d'autres situations , en eut
faitde grands orateurs , des poëtes brûlans , ou de profonds
philosophes.
M. Jullien a écrit dans l'objet d'établir les moyens
bien parler leur langue , lorsqu'ils ont su la langue grecque; Voltaire a
eu tort de prescrive à tout homme de lettres la connaissance des langues
grecque , latine , italienne et anglaise ; et J.-J. Rousseau a prouvé qu'il
n'entendait pas la théorie du style , quand il a dit qu'il fallait apprendre
le latin ; nefut-ce que pour savoir le français .
Tout s'écrit enFrance. On vientderefaire les Fables de La Fontaine
FEVRIER 1809 . 357
1
demettre l'intelligence humaine en état de progression
continue. C'est à lui de juger si l'étude du dessin aussi
prolongée que le propose l'écrivain qu'il cite , peut
favoriser cette vue. Au reste , comme lui-même la
modère ; comme il y joint d'autres études propres à
donner une grande impulsion à la pensée ; comme enfin,
il annonce l'intention de rendre la littérature ancienne
et moderne familière à ses élèves ; ces vues nous
prouvent qu'il connaît beaucoup mieux la doctrine
d'Aristote sur la formation des idées , et sur leur perfectionnement
, que l'auteur de l'Introduction à l'Anabyse
des sciences.
Quoique Sénèque ait dit , et très-bien dit , timeo
hominem unius libri , je crains un homme qui n'a lu
qu'un livre , il doit cependant entrer dans le plan de
M. Jullien , d'initier ses élèves à toutes les sciences ;
non qu'il prétende les leur faire approfondir toutes ;
il reconnaît lui-même qu'une pareille vue serait aussi
dangereuse que chimérique. Mais convaincu que toutes
les sciences se tiennent entre elles , il sent qu'une idée
générale de leurs rapports ne peut qu'aggrandir l'intelligence.
Une objection à laquelle il faut s'attendre , c'est que
cette multitude de connaissances, ne pourra que donner
des idées confuses ou superficielles aux élèves . Mais on
doit observer que ces élèves sont des sujets choisis et
propres à fournir toute la force d'esprit qu'exige une
instruction aussi étendue. Si les vues de l'instituteur
paraissent ambitieuses , ses moyens sont raisonnés .
En effet , ce qui doit principalement assurer la
direction des élèves dans la vaste carrière où l'auteur
les engage ; c'est l'usage habituel du mémorial qu'il
prescrit. On y voit un moyen de précaution contre les
dangers d'un mouvement accéléré , et contre l'empressement
qu'on éprouve à cet åge , pour se donner des
opinions. Alors on n'acceptera point, comme absolument
vrai , ce qui n'est que possible ou vraisemblable. Les
idées ne se présenteront point avec l'imposture des
draperies , et , décomposées par l'analyse , elles saisiront
l'esprit par un caractère de vérité mathématique.
L'idée d'un mémorial a encore cela de précieux ,
358 MERCURE DE FRANCE,
:
qu'en nous assujétissant à un doute méthodique , et à
une circonspection rigoureuse , elle nous sanvera des
variations si fréquentes dans la saison de l'adolescence.
La plupart des hommes ne sont inconséquens que parce
qu'ils oublient l'histoire de leurs mouvemens et de
leurs pensées . Or , nos principes déposés dans un mémorial
, comme dans une archive , amèneront notre
intelligence à une dignité habituelle , puisqu'ils seront
des monumens domestiques prêts à nous dénoncer la
versatilité de nos idées. Ce n'est pas qu'il ne puisse
arriver que le tems , que les événemens , qu'une réfexion
plus vigoureuse n'ébranlent ou ne modifient
nos opinions ; car trop souvent la vérité n'est que le
fruit d'erreurs reprises à plusieurs fois. Mais , en recueillant
sa lumière , nous reconnaîtrons que c'est à
l'habitude de décrire et de raisonner nos idées , que
pous aurons dû cette force ultérieure de méditation qui
nous aura remis sur ses traces .
Mais si nous sentons toute l'utilité du mémorial
imaginé par M. Jullien , nous reconnaissons également
avec lui qu'il faut à un élève un ami auquel il puisse
soumettre l'histoire de sa vie morale et intellectuelle.
En écrivant pour lui seul, il ne travaillerait pas ses
idées , il n'y soupçonnerait point de défauts , et loin de
s'amender , il courrerait le risque de se contempler dans
le premier jet de ses conceptions. La surabondance de
de vie, dans la jeunesse , se résoud toujours en une confiance
excessive , et l'amour-propre , quand il n'est pas
arrêté de bonne heure dans ses illusions, devient, avec le
tems , un despote qui n'est accessible ni à la raison ni au
ridicule même. Il est donc bon qu'unjeune homme sõit
préparé , par les contradictions d'un ami, aux contradictions
qui l'attendent dans la vie commune. Alors il
entrevoit , de sa solitude même , combien les hommes
réunis sont difficiles sur les qualités , sur les talens , et
combien, dans l'état social, les concurrences à la supériorité
sont combattues . H sent la nécessité de se donner
des moyens avant de songer aux prétentions , et lorsqu'arrive
le moment de se produire sur la scène du
*monde, déjà mûr d'une expérience domestique, il assiste
aux débats et aux méprises des diverses vanités , sans
FEVRIER Sog. 55g
1
avoir à craindre de mécomptes pour son amour propre
Un sentiment que nous laisse la lecture de l'ouvrage
de M. Jullien , et qui prouve sa mission pour le genrede
travail auquel, il s'est livré, c'est la conviction intimer
qu'il voudraitreculerles limitesde l'intelligence humaine,
et cedésir n'est point , chez lui , unepurerepresentation.
On y voit le caractère d'und passion qui semble luite
même le tourinenter. On dirait qu'iba un intérêt immé
diat au perfectionnement de notre nature intellectuelle.
C'est une vraie chevalerie, mais de la plus noble espèce.
Il est comme ce peintrequi pluçait dans tousses tableaux
le portrait de sa maitresses Le gouvernement devait
donc à un enthousiasme aussi vrai d'adopter l'ouvrage
qu'il a inspiré , et nous osons croire qu'en le désignant
à l'Université impériale, comme livre élémentaire , il a
envisagé l'instruction des élèves dans celle des instituteurs
mêmes...
1
M. Jullien a évité, dans cet écrit ,les néologismes qu'on
avait remarqués dans son Essai sur l'emploi du tems .
Son style est coulant , nombreux , et d'une clarté rare
dans ces sortes d'ouvrages. Mais il semble, comme on l'a
déjà remarqué dans le premier , qu'il ya trop demouve
ment , et sur-tout que l'auteur's'est trop abandonné à la
facilité qu'il a pour écrire. Ce talent qu'on prise beaucoup,
et qui, en effet , méritede l'étre , a aussi ses inconvéniens.
Il empêche la pensée de se resserrer autant
qu'elledevrait l'être. Nous invitons done M. Jullien à
s'appliquer le précepte que Boileau se félicitait d'avoir
donné à Racine. Ce précepte est lui-même une grande
idée philosophique , et on ne voit rien d'aussi beureusement
dit dans tout Quintilien. FR . GERBOUx.
VOYAGE DE DENTRECASTEAUX , envoyé à la
recherche de la Pérouse , publié par ordre de S. M.
l'Empereur et Roi , sous le ministère de S. E. le viceamiral
Decrès, comte de l'Empire. Rédigé par M. DE
ROSSEL , ancien capitaine de vaisseau. -Deux vol.
in-4° , avec un atlas. -A Paris , de l'Imprimerie
Impériale.
Ce fut sans doute un beau mouvement que celui
1
ره
L
360 MERCURE DE FRANCE,
DE
qui porta l'Assemblée nationale à rendre le décret du
9 février 17919par lequel leroi était prié d'ordonner une
expédition pour la recherche de M. de la Pérouse. Les
inquiétudes que la France et l'Europe même avaient
conçues sur le sort de cet illustre navigateur, n'étaient
dès lors que trop bien fondées. Ses dernières dépêches
étaient da to mars 1788. Hpartait alors de Botany-Bay ,
et après avoir employé une partie de l'année à fairedes
reconnaissances, il se proposait de se rendre à l'Isle-de-
France dansles premiers jours de décembre. Il ne faut
pas quatre mois pour avoir des nouvelles de cette colonie.
On aurait dono pa en recevoir de M. de la Pérouse
aucommencement de1789, et par conséquent deux ans
s'étaient écoulés dans l'incertitude. Si l'on réfléchit sur
la longueur de cet intervalle, si l'on considère que les
nouvelles recolinaissances dont la Pérouse devait s'occu
per , le conduisaient dans des parages mal connus , semés
de dangers, et où il ne pouvait rencontrer que les
peuples les plus féroces, on concevra que l'espoir de retrouver
ses traces ne reposait que sur de faibles probabilités.
Seules , elles n'auraient pas moins sufli pour
motiven le décret de PAssemblée , pour justifier l'en
thousiasme avec lequel il fut accueilli par la nation.
L'intérêt qui se portait sur la Péronse et ses compagnons
d'infortune était trop juste et trop vif pour qu'on n'applaudit
pas avec transport toute mesure qui offrait
quelque lueur d'espoir de les rendre à la patrie. Mais à
cet intérêt s'en joignait un autre qui servit de second
motifà l'expédition , celui de la géographie et des autres
sciences. On ne pouvait se flatter de retrouver M. de la
Pérotise qu'en parcourant les mêmes parages qu'il avait
dû visiter et dont les navigateurs n'avaient encore que
des notions très-imparfaites. La reconnaissance de ces
parages se liait donc naturellement à la recherche qu'on
allait faire de lui ; plus elle serait exacte , plus on aurait
de chances de le découvrir ; et dans le cas où elle resterait
infructueuse , les sciences devaient au moins' y
réparer toutes les pertes causées par son naufrage. Tel
fut le motif qui dicta le second article du décret , où le
roi était prié de prendre toutes les mesures nécessaires
pour rendre l'expédition utile et avantageuse à la navi

361 FEVRIER 1809.
gation ,à la géographie , aux sciences et aux arts, indépendamment
de la recherche de M. de la Pérouse.
vi
Les instructions données par le roi à M. Dentrecasteaux
furent rédigées dans ce double but. Elles sont
l'ouvragede M. de Fleurieu ,alors ministre de la marine
et qui , en cette qualité , ordonna tous les préparatifs de
l'expédition. Après avoir rappelé , dans les propres
termes de M. de la Pérouse , la route qu'il se proposait de
suivre , ony désigne à M. Dentrecasteaux celle qu'il doit
tenir ; aucune des découvertes ou des reconnaissances
qu'il peut faire n'est oubliée ; tous les renseignemensdont
il peut avoir besoin lui sont donnés ou indiqués ; l'ensemble
des opérations présente leplanle plus vaste. Mais
le ministre éclairé qui l'avait conçu , le savantnavigateur
qui l'avait tracé , ne pouvait prétendre que le chefde
P'expédition y assujétît servilement sa marche. Il savait
trop bien à quels événemens imprévus ces navigations
lointaines et périlleuses sont exposées , pour donner son
plan autrement que comme un projet , pour ne pas
laisser à M. Dentrecasteaux la faculté d'en intervertir
P'ordre,et d'en abandonner même telle ou telle partie,
toutes les fois qu'il croirait pouvoir le faire sans nuire
essentiellement à l'objet principal de sa mission. Les ta
lens biens connus de cet officier justifiaient d'ailleurs
pleinement cette confiance.
L'expédition composée des frégates la Recherche eb
l'Espérance , fut prête à mettre à la voile et partit en
effet de la rade de Brest , le 29 septembre 1791. Confor
mément à ses instructions, M. Dentrecasteaux se rendit
au Cap de Bonne-Espérance , après une courte relâche
à l'Isle de Ténériffe.Deux choses sont à remarquer dans.
cette traversée ; la sagesse des conseils qu'il donne, et
que le rédacteur du voyage développe dans une note ,
sur la route à tenir pour passer la ligne équinoxiale , [et
la mauvaise marche des deux frégates qui composaient
l'expédition. M. Dentrecasteaux en fait légèrement l'observation.
Il n'était point dans son caractère de faire va- .
loir ni les contrariétés qu'il éprouvait , ni les dangers
qu'il avait courus. Mais quiconque a quelqueexpérience
delamer, est frappé de voir que ces deux bâtimens, sans
avoir éprouvéde calme, employèrent84joursàse rendro
362 MERCURE DE FRANCE ,
des Canaries à l'extrémité de l'Afrique. On prévoit des
lors combien les, positions embarrassantes deviendront
eritiques pour d'aussi mauvais voiliers, combien ce défaut
de marche alongera leurs traversées , à quel point
il épuisera leurs vivres et favorisera les progrès du scorbu
Arrivéau Cap de Bonne-Espérance , M. Dentrecasteaux
reçut de l'Isle-de-France des dépêches qui le mirent
dans le cas de changer tout à fait le plan devcampagne
que lui traçaient ses instructions , et firent voir combien
il avait été sage de lui en laisser la faculté. Ces dépêches
Jui étaient adressées par M. de Saint-Félix, commandant
lastation dans les mens de l'Inde , qui avait envoyé uns
frégate exprès au Cap de Bonne-Espérance ; elles seniblaient
donner des renseignemens certains sur le sort
de M. de la Pérouse. Deux capitaines de navires françaisi,
arrivés assez récemment de Batavia , où ils s'étaient
trouvés en même temsquelecommodore anglaisHunter ,
assuraientque cet officier avait vu près des îles de l'Ad
minalty, des débris non équivoques du naufrage de
l'expédition,française. Chacun de ces témoignages , pris
en particulier , semblait mettre la chose hors de doutes
examinés comparativement, ils présentaient des contradictions
qui en affaiblissait extrêmement l'autorité;
et l'un des deux parlait d'un fait si étrange , pour ne pas
dire impossible ( de courans qui avaient entraîné un
vaisseau à 600 lieues en dix jours ), que M. Dentrecasteaux
dut être porté à en soupçonner l'auteur d'entendre
fort mal la langue anglaise. Une rencontre extraordinaive
le mit au moment de lever ses doutes. Le commodore
Hunter , était dans la rade du Cap de Bonne-Espérance,
dorsque les frégates y mouillèrent ; mais il
appareilla deux heures aptèr, sans qu'on eût pu communiquer
avec lui. Cependant M. Dentrecasteaux eut à
consulterbeaucoup de personnes qui avaient entretenu
le commodore. M. Rhénius , gouverneur du Cap , et les
.conseillers de régence , l'assurèrent tous que le marin
anglais avait constamment nié les bruits répandus à
l'Isle-de-France et dont on voulait le faire auteur. De
pareils témoignages suffisaient peut- être pour détruire
veux des deux capitaines marchands. Mais la confiance
4
FVERIER 1809. 363
1
3
qu'ils avaient inspirée à M. de Saint-Félix et au gouver
neur de l'Isle-de- France , les espérances qu'ils avaient
fait naître , la crainte de négliger le moindre indice qui
pouvait conduire à un but aussi important , rendirent à
ces deux rapports toute leur autorité ,nou surl'esprit de
M. Dentrecasteaux, mais sur sa conduite.Au lieu de se
diriger d'abord sur la terre de Leeuwin, comme le portaient
ses instructions , il se décida à se rendre direcfement
aux îles de l'Admiralty , en traversant les
Molnques. :
Les frégates partirent du Cap le 16février 1992 , et
le chef de l'expédition avait encore tout le tems nécessaire
pour exécuter son projet avant que le changement
de la mousson le rendit impossible , si ces bâtimens
avaient été meilleurs vouliers. Mais le pen de chemin
qu'il avait fait en vingt-un jours de navigation , le força
de renoncer à la route directe. Des raisons qu'il développe
avec beaucoup de clarté, le déterminèrent à passer
dans le sud de la Nouvelle-Hollande pour remonter
ensuité dans le Nord et dans l'Est , explorer la partie
inconnue de la Nouvelle-Calédonie , et quelques points
de la terre des Arsacides , comme le portaient ses ins
tructions , et arriver par l'Est aux îles dé l'Admiralty
et aux Moluques dans la force de cette mousson.
L'Isle d'Amsterdam fut reconnue pendant cette nouvelle
traversée. Elle offrit à nos navigateurs le singulier
spectacle d'un vaste incendie dont ils ne purent deviner
la cause. On se dirigea ensuite sur le Cap le plus méridional
de la terre de Van-Diemen, et l'on y arriva après
avoir tenu la mer un peu plus de deux mois.bb'intention
de M. Dentrecasteaux était d'y chercher la baie
de l'Adventure où avait déjà mouillé le capitaine Fur
neaux ; trompé par la configuration des terres , il entra
dans un autre enfoncement nommé par Tasman la baiel
des Tempétes. Elle n'avait point encore été visitée et sa
position en rendait la reconnaissance extrêmement importante
; il se décida donc ày mouiller et n'eut point à
se repentir de ne s'être pas laissé effrayer du nom terrible.
qu'elle porte. Des canois qu'il envoya explorer la côte ,
Ini annoncèrent la découverte d'un port aussi vaste que
commode. Les frégates s'y rendirent , et bientôt on s'a364
MERCURE DE FRANCE,
perçut qu'on était à l'entrée d'un canal qui promettait
d'offrir denombreux abris aux marins dans ces parages ,
où l'on ne connaissait guères jusqu'alors que la baie de
P'Adventure. Pendant un séjour de plus d'un mois ,
M. Dentrecasteaux en fit faire la reconnaissance; il y
revint l'année suivante et la compléta. Nous ne pouvons
mieux faire sentir à nos lecteurs l'importance de cette
découverte , qu'en nous servant des propres paroles de
oethabile marin. << Un navigateur , dit- il , ne pourra
jamais étre accusé d'exagération en manifestant une
sorte d'enthousiasme à la vue d'un mouillage prolongé
dansun espacede plus de vingt-quatre milles d'étendue ,
partout également sûr , où l'on ne rencontre aucun
écueil , où l'on peut partout sans inquiétude laisser
tomber l'ancre, dontles terres peuvent-êtreapprochées,
sans danger , à une encablure ; d'un aspect d'ailleurs
très-riant , quoiqu'il paraisse monotone à la première
vue, par la verdure uniforme des arbres dont toutes
les collines amoncelées les unes sur les autres sont cou
vertes, depuis le sommet de la plus élevée jusqu'au rivage,
mais varié néanmoins par les sites pittoresques
que forment les sinuosités et les baies multipliées de ce
canal et par les rivières qui s'y jettent , mais seulement
du côté de la grande terre. Dans une saison aussi avancée
etdans un golfe qui porte un nom si menaçant , la découverte
d'un pareil mouillage est faite pour procurer
à unhommede mer une jouissancequ'il faut avoir sentie
pour pouvoir l'exprimer. >>>
e Pendant cette relâche , on aperçut à peine quelques
naturels du pays et l'on n'eut que de courtes communications
avec eux Sous ce point de vue elle est peu inté
ressante. Ce qu'on y observe avec plaisir , c'est le zèle ,
l'activité, la gaité même que témoignent les officiers et
les équipages que l'on envoyait à la découverte dans des
canots, opérations toujours pénibles et où ils se virent
plus d'une fois à la veille de manquer de vivres et d'eau.
Nousne pouvons nous refuser à citer la dernière expédition
de ce genre , que commanda M. de St-Aignan.
On partage les sentimens de ce jeune officier , on applaudit
à son ardeur , lorsque soupçonnant qu'il n'est
plus séparé que par une langue de terre de la baie de
FEVRIER 180g. : 365
1
Y
Adventure , qu'on n'avait encore pu découvrir , et
voyant son canot,échoué sur un banc de sable, il se
déshabille malgré la rigueur du froid , s'élance à la
mer , tenant son fusil d'une main et une boussole de
l'autre , marche au rivage , traverse l'Isthme , reconnaît
la baie qu'il cherchait , et ne se rembarque qu'après
avoir pris des relèvemens et dessiné la vue des terres
Ce fut le 28 mai 1792 , que M. Dentrecasteaux quitta
la terre de Van-Diemen, et se dirigea vers la Nouvelle-
Calédonie. Il devait en reconnaître la côte méridionale
qui n'avait point été vue par Cook , et qui entrait dans
le plan d'opérations de M. de la Pérouse. Cette reconnaissance
aussi difficile que périlleuse, fut exécutée de la
manière la plus brillante. Qu'on se figure une côte d'environ
deux cents milles d'étendue , défendue par un
ressif qui se prolonge à une distance presque égale dans
leNord; ressif où l'on n'entrevoit pas une ouverture qui
laisse l'espérance d'y trouver un port, et en dehors duquel
la profondeur de la mer ne permet pas de jeter
Tancre . Telle est la chaîne immense et non-interrompue
de dangers que les frégates suivirent avec la constance
la plus intrépide , depuis le 16 juin jusqu'au 3 juillet, ne
s'en éloignant guère le jour à plus de deux milles , ni a
plus de dix pendant la nuit , et revenant chaque matin
au dernier point qui avait été reconnu la veille, pour
ne pas laisser la moindre lacune dans les observations.
L'aspect de la carte qui en fut le fruit et où cette navigation
est tracée , excitera l'admiration des gens de
l'art , et prouvera que les navigateurs les plus célèbres
n'ont jamais rien fait de plus beau.
Cependant la saison des vents d'Est étant arrivée ,
M.Dentrecasteaux fit route pourles îles de l'Admiralty.
Il reconnut dans ce trajet les îles de la Trésorerie , celle
de Bougainville et Bouka , communiqua avec les hab
tans de la dernière , qui ne lui présentèrent aucun vestige
du passage de M. de la Pérouse; puis donnant dans le
canal Saint-Georges , il alla mouiller a la Nouvelle
Irlande dans lehåvre Carteret , relâche qui ne lui offrit
d'autres ressources que celle de faire de l'eau et du
bois, et où il eut à essuyer des pluies continuelles.
-Au sortir du canal Saint-Georges , se présentaient ces
:
)
366
MERCURE DE FRANCE,
îles de l'Admiralty , où les rapports des deux capitaines
français plaçaient le naufrage de la Pérouse. C'était sur
les plus orientales que le commodore Hunter avait
aperçu, disaient- ils , des hommes vêtus d'étoffes européennes.
Eltes furent aussi les premières que M. Dentrecasteaux
visita. La grande île de l'Admiralty fut
ensuite l'objet de ses recherches. Il passa plusieurs jours
dans cet archipel dont les îles sont rendues inabordables
par les ressifs qui les environnent , mais peuvent
être cotoyées de fort près. Les frégates les rangèrent ,
en effet, à une très-petite distance , presque toujours
entourées des naturels du pays , qui les suivaient dans
leurs pirogues et avec lesquels on communiqua. conti
nuellement. Le fruit de ces recherches fut la certitude
que M. de la Pérouse n'avait point été vu dans ces
parages , qui u'étaient en effet compris ni dans ses instructions
, ni dans ses projets. De courts momens d'illusion
servirent cependant à expliquer comment des
esprits prévenus avaient pu supposer qu'il y avait fait
naufrage. Un grand arbre couché sur les ressifs, et dont
les branches s'élevaient à une de ses extrémités et les
racines à l'autre , fut pris par quelques personnes pour
les débris d'un navire dont il ne serait resté que la
quille , l'étrave et une partie de l'étambot. Mais bientôt
plusieurs autres arbres dans la même position , détrui
sirent cette hypothèse; il aurait fallu admettre le naufrage
d'une flotte entière pour y persister. La couleur
noire des insulaires , leurs ceintures d'un rouge sombre ,
leurs ornemens de, coquilles blanches , avaient pu de
même , lorsqu'on les observait de loin , donner l'idée
de ceinturons et d'uniformes de la marine française ,
àdeshommes préoccupés du passage de M. dela Pérouse
dans cet archipel ; de près , toutes ces illusions se dissipèrent...

Ily avait plus de deux mois que les frégates tenaient
la mer , car leur séjour au hâvre Carteret , qui ne leur
procura , en vivres frais , qu'une douzaine de cocos , ne
peut être regardé comme une relâche. Il était donc
tems d'en chercher une où les équipages pussent se
reposer de leurs fatigues et trouver les ressources név
cessaires à la conservation de leur santé, M. Dentrez
FEVRIER 1809.1 367
casteaux choisit les Moluques , et ne perdant jamais de
vue les services qu'il pouvait rendre à la navigation , il
se décida à suivre une route qui n'eût point encore été
fréquentée . Ilse dirigea sur le Cup de Bonne-Espérance
de la Nouvelle-Guinée , et reconnut dans le trajet
plusieurs petites îles dont il détermina la position ainsi
que celle de ce Cap. It se proposait de passer ensuite
par le détroit de Gallewo , le moins connu de ceux qui
pouvaient lui ouvrir le grand archipel d'Asie ; mais
les vents le forcèrent à faire route par celui de Sage-
■ wien , plus connu sous le nom de Pitt , d'où il se rendit
àAmboine , toujours observant , toujours reconnaissent,
et rectifiant les positions mal déterminées par les navi
gateurs plus anciens.
A La relâche à Amboine commença le 6 septembre
1792 ; on en partit le 13 octobre suivant. Les îles de
l'Admiralty ayant été visitées , M. Dentrecasteaux put
reprendre le plan de campagne que lui prescrivaient
ses instructions. La première opération qu'elles qui
recommandaient était la reconnaissance des côtes de
I la Nouvelle-Hollande , à commencer à la terre de
Leeawin , qui avait dû être faite par M. de la Pérouse.
On reconnut le 5 décembre la pointe de Leeuwin , on
la doubla , et le 6 on découvrit une baie qui parut offrir
un excellent mouillage. La violence et la direction du
vent empêchèrent d'y entrer , contrariété d'autant plus
fachense, que d'après le rapport du capitaine Vancou
ver, qui y avait relâché l'année précédente , on aurait
pu y faire du bois et de l'eau , et qu'ainsi M. Dentrecasteaux
n'aurait pas été obligé , comme on le verra
bientôt , de laisser la reconnaissance de cette côte
incomplète.
Ici commence une nouvelle navigation aussi belle et
non moins périlleuse que celle qui avait eu lieu sur les
côtes méridionales de la Nouvelle-Caledonie. Les frégates
y coururent même de plus grands dangers. Le
9 décembre , un gros tems et un changement de vent
qu'on ne pouvait prévoir , les surprirent au milieu d'un
archipel inconnu, où elle se trouvaient environnées
d'écueils et de ressifs. Dens l'impossibilité de s'en dégager,
il n'y avait plus qu'une seule ressource , celle
Lいい
:
ر
:
368 MERCURE DE FRANCE ,
. de céder à la force du vent et de cotoyer les ressifs dans
l'espoir de trouver un abri derrière quelque île , ou du
moins une issue à travers les écueils. La frégate l'Espérance
, commandée par M. Huon de Kermadec , prit la
première ce parti courageux , que l'infériorité de sa
marche lui rendait aussi plus nécessaire ; elle en fut
récompensée par la découverte d'une baie où elle
mouilla , et qui désormais portera son nom. La Recherche
l'y suivit. Mais l'expédition ne tira d'ailleurs
aucun fruit de cette relâche où l'on ne put faire de
l'eau. Un accident imprévu faillit même y attacher un
souvenir funeste. M. Riche , un des naturalistes , s'égara
dans une excursion qu'il entreprit , seul , entre le rivage
et des étangs salés qui en sont éloignés d'environ denx
milles. Son absence dura deux jours et causa les plus
vives inquiétudes ; on envoya de tous côtés à sa recherche
; il fut impossible de le retrouver. Il reparut
enfin le troisième jour , lorsqu'on le croyait mort de
faim et de lassitude. Il paraît par le récit de M. Dentrecasteaux
, que cet événement donna lieu à quelques
plaintes de la part des naturalistes qui semblèrent croire
que l'astronomie et l'hydrographie obtenaient des préférences
, dans cette expédition, sur l'histoire naturelle.
Il repousse facilement cette inculpation ; il observe
qu'un plan de navigation aussi étendu , ne permettait
quede courtes relâches. Il exprime le désir qu'on n'employât
dans les campagnes de ce genre que des personnes
attachées au service de la marine , et en état de
juger de ce qu'il est possible ou impossible de leur
accorder. Il est sûr au moins que le premier but de čes
expéditions est le perfectionnement de l'hydrographie;
qu'il est tems d'étudier l'histoire naturelle d'un pays
quand on s'est assuré de så position et des moyens d'y
aborder , et que le comble de l'abus, dans un voyage
de découvertes , serait d'en considérer les chefs comme
des patrons de barques frêtées pour la commodité de
quelques observateurs .
On ne resta que huit jours au port de l'Espérance.
Ensortant , M. Dentrecasteaux visita , avecleplus grand
soin, les écueils où il avait été au moment de périr.
Delà il poursuivit sa reconnaissance de la terre deNuitz,
dans
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FEVRIER 1809. 369
dans une étendue de 9 degrés en longitude , avec la
même exactitude que celle de la Nouvelle-Calédonie.
Le manque d'eau l'empêcha d'aller plus loin , quelque
désir qu'il eût de s'avancer au moins jusqu'aux îles
Saint- François et Saint-Pierre, dont il n'était plus trèséloigné.
C'est même une chose remarquable que la
constance , je dirais presque l'opiniâtreté , avec laquelle
il persévéra dans ce projet. Ce ne fut qu'après avoir
calculé rigoureusement pour combien de jours il restait
de l'eau à chaque frégate , qu'il se résolut au parti devenu
indispensable d'aller en chercher de nouveau à la
terre de Van-Diemen .
M. Dentrecasteaux dut se retrouver avec plaisir ,
dans ce magnifique canal qu'il avait découvert l'année
précédente ; il y passa un mois , pendant lequel il en
acheva la reconnaissance , et se pourvut de ce qui lui
était nécessaire pour se rendre aux îles des Amis. Cette
seconde relâche à la terre de Van-Diemen lui procura
même l'avantage d'en connaître les habitans , qu'il
n'avait , en quelque sorte , qu'aperçus dans la première.
Les détails qu'il donne sur cette race d'hommes , sont
pleins d'intérêt , mais n'entrent pas , pour le moment ,
dans notre sujet. On leva aussi cette année le plan de
la baie de l'Adventure , où les frégates mouillèrent en
sortant du canal Dentrecasteaux . Une autre découverte
piquait encore plus vivement la curiosité du chef de
P'expédition. Les courans violens qu'il avait éprouvés ,
entre le trente-deuxième et le trente-sixième degré de
Jatitude australe , en se rendant de la terre de Nuitz à
celle de Van- Diemen , lui avaient donné l'idée que
celle- ci pouvait être une île , séparée de la Nouvelle-
Hollande par un détroit situé au sud de la pointe Hicks .
Ilaurait vouluen prolonger la côte orientalejusqu'à cette
pointe pour vérifier ses conjectures. Des anglais partis
deBotany-Bay en ont reconnu depuis la justesse. Mais
la nécessité de se rendre aux îles des Amis pour y
chercher M. de la Pérouse , lui fit abandonner ce
projet. La marine française fut ainsi privée de l'honneur
de cette découverte ; mais le mérite de l'avoir pressentie,
n'n doit pas moins rester à M. Dentrecasteaux . Nous
citerons ici , pour lamême raison , une autre hypothèse-
Aa
1
i
1
570 MERCURE DE FRANCE ,
de cet habile marin. Les courans qu'il éprouva dans
nord de la Nouvelle- Guinée, devant la baie du Geelwink,
lui ont fait aussi soupçonner qu'au fond de cette baie
immence, devait aboutir un détroit , par lequel il serait
possible de communiquer avec la partie de mer qui
sépare la Nouvelle-Guinée de la Nouvelle-Hollande ;
et il établit cette opinion sur des probabilités si fortes ,
qu'on ne peut s'empêcher de croire que l'expérience la
confirinera.
Le trajet de la baie de l'Adventure aux îles des Amis ,
n'offre rien de bien remarquable . On reconnut , comme
les instructions le portaient, la pointe septentrionale de
la Nouvelle- Zélande , de petiles îles dont la plus considérable
n'avait pas encore été découverte et fut nommée
l'île Raoul , et l'on mouilla à Tongatabou , le
23 mars 1793 .
Rien n'est mieux connu que l'abondance des ressources
qu'offrent aux marins , après un long voyage ,
les îles des Amis ; dont Tongatabou est la principale .
Les naturels , quoiqu'enclins an voi , comme tous les
insulaires de la mer Pacifique , ont une certaine civilisation
; ils ont été visités plus d'une fois par les Euro -
péens , et regardent l'arrivée de nos vaisseaux comme
une fête. On avait déjà un vocabulaire quoiqu'imparfait
deleur langue ; eux-mêmes connaissaient la signification
de plusieurs mots des nôtres. La communication des
idées devenait moins difficile avec eux . C'étaità Tongatabou
que M. de la Pérouse , partant de Botany-Bay ,
devait faire sa première relâche : on était sûr d'y avoir
des renseignemens sur son passage s'il l'avait effectué ; si
l'onn'y entendait pas parler de lui , on devait présumer ,
au contraire , qu'il avait péri dans la traversée , qui n'est
rien moins qu'exempte de dangers .
M. Dentrecasteaux séjourna à Tongatabou , depuis
le 25 marsjusqu'au 9 avril; il se mit en relation avec les
habitans et avec les chefs de l'île qui commandent à tout
l'archipel . Il multiplia les questions , les informations
de toute espèce. Il trouva qu'on se souvenait de tous les
voyagesdu capitaine Cook etdecelui du capitaine Blight :
on lui parla même du simple passage de deux bâtimens
FEVRIER 1809. 1 371
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ne
111
qui naviguaient seuls , et qui avaient paru à deux époques
différentes à la vue de l'île de Vavao'; mais il ne recueillit
aucun renseignement qu'il pût rapporter à l'expédition
de l'Astrolabe et de la Boussole. Les effets de fabrique
européenne qu'il vit entre les mains des habitans, étaient
tous anglais ; et lorsqu'on leur distribua des médailles
pareilles en tout à celles de M. de la Pérouse , aucun
d'eux ne les reconnut. La communication continuelle
qui existe entre les îles de cet archipel , les preuves que
l'on eut que les effets européens y circulaient d'une île
à l'autre, achevèrent de démontrer que M. de la Pérouse
n'y avait pas relâché. Cette triste certitude en
donnait , pour ainsi dire , une autre plus cruelle encore ,
et qu'on a déjà entrevue. Car si M. de la Pérouse n'avait
pu exécuter la première partie du plan qu'il s'était tracé
*en quittant Botany-Bay , comment pouvait- on se flatter
qu'il eût réalisé les autres ?
Ces réflexions affligeantes qui ne pouvaient échapper
au chefde l'expédition , furent loin cependant de réfroidir
son zèle. L'infortuné navigateur qu'il cherchait , avait
dû se rendre , des îles des Amis à la Nouvelle-Caledonie.
M. Dentrecasteaux , qui en avait déjà reconnu toute la
côte méridionale, fit route pour le havre de Balade ,
seul point de la côte septentrionale qu'il fut possible
d'aborder ; il s'y arrêta trois semaines , et le seul résultat
de cette relâche fut la triste conviction que les habitans ,
dont Forster avait loué les moeurs simples et l'humanité ,
sont anthropophages : on ne trouva chez eux aucune
trace de M. de la Pérouse , et certes on ne dut pas le regretter.
M. Huon de Kermadec, capitaine de vaisseau , commandant
l'Espérance , mourut peridant le séjour de l'expédition
dans ce havre : on sera touché , sans doute , en
lisant le tribut d'éloges que lui rend M. Dentrecasteaux ,
qui n'avait pas alors trois mois entiers à lui survivre.
La route que M. de la Pérouse avait dû tenir en quittant
la Nouvelle- Caledonie , fut aussi celle que prirent
les frégates : il s'agissait de reconnaître les archipels de
Santa-Cruz , des îles Salomon et de la Louisiade , de
restituer à Mendana la découverte des deux premiers ,
Aa 2
1
372 MERCURE DE FRANCE,
que les Anglais avaient usurpée ( 1) , et de perfectionner
celle du troisième , qu'on n'a jamais contestée à M. de
Bougainville. On essayerait en vain , dans un simple
extrait, de faire sentir le mérite de cette nouvelle navigation
, qui dura plus d'un mois entre des îles inabordables
, dans une mer semée d'écueils , et dont les courans
rapides et variables dans leur direction , rendaient
vains tous les moyens ordinaires d'estimer la route.
L'expédition y courut les plus grands dangers , mais ils
semblaient aiguillonner encore le courage du chef qui
la dirigeait : fort des moyens astronomiques dont il était
pourvu, on le voit s'exposer à tous les périls , s'attacher
à tous les écueils, pour en déterminer la position et rendre
ces mers praticables aux navigateurs qui les visiteraient
après lui , sans avoir les mêmes secours. Nous indiquerons
encore ici l'aspect de la carte comme le meilleur
moyen de mettre en évidence ce que nous ne pouvons
que faire entrevoir. Au reste , on ne cessa point dans
cette mer de communiquer avec les habitans des îles
qui la cernent : on n'y obtint pas plus de renseignemens
qu'à Balade , sur le sort de l'infortuné la Pérouse ; et ,
comme à Balade , on eut des preuves de la perfidie , de
la férocité des naturels , qui , presque tous aussi , sont
anthropophages .
Un des points les plus importans des instructions
données à M. Dentrecasteaux , un de ceux qu'il avait le
plus à coeur de remplir, était de pénétrer entre les îles
de la Louisiade et de chercher , par cette route , entre
la Nouvelle- Hollande et la Nouvelle-Guinée , un autre
détroit que celui de l'Endeavour , découvert par Cook.
Cet illustre navigateur y était venu du sud ; mais personne
n'avait tenté d'y arriver par l'est ; la route qu'on
(1) La première idée de cette restitution est due à M. de Fleurieu ,
qui lui donna la plus grande vraisemblance dans un excellent ouvrage
sur les Découvertes des Français dans le Sud-Estde la Nouvelle-
Guinée. La carte systématique qu'il y a publiée de l'archipel des îles
Salomon , s'est trouvée dans un accord surprenant avec les observations
astronomiques de nos navigateurs . Cet emploi lumineux de la critique
hydrographique ( qu'on nous passe le mot ) , rappellera sans doute aux
lecteurs instruits les travaux du même genre dont le célèbre d'Anville a
enrichi la géographie.
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1
1
1
A
voulait s'ouvrir était toute nouvelle : M. Dentrecasteaux
la chercha avec sa persévérance ordinaire ; il tenta tous
les passages ; il rangea de près tous les écueils : il crut
trouver ce qu'il désirait , après avoir doublé les îles Lusançay
qui terminent l'archipel de la Louisiade. Mais là
où finissent les îles, ne finissent point les ressifs : ils offrirent
par-tout des dangers inattaquables qui semblent
fermer tout passage entre la Louisiade et la Nouvelle-
Guinée , et il fallut renoncer à y pénétrer.
Ainsi il devint nécessaire de passer à l'est de la Nouvelle-
Guinée et d'entrer dans le détroit de Dampier :
on continuait cependant toujours les observations astronomiques
et les reconnaissances ; on les étendit même
dans le nord-est sur les côtes de la Nouvelle-Bretagne ,
où l'on fit quelques découvertes. Mais après avoir tenu
la mer pendant deux mois , à compter du départ de
Balade , le besoin d'une nouvelle relâche , aux Moluques ,
se fit sentir encore plus vivement que l'année précédente :
le scorbut commençait à se manifester parmi les équipages.
M. Dentrecasteaux lui-même en était attaqué de
Ja manière la plus alarmante ; il céda , non aux craintes
de son propre danger , mais à son devoir envers les
hommes quiétaient confiés à sa prévoyance : on fit route ,
le 11 juillet, pour passer au nord des îles de l'Admiralty :
on les doubla le 16. Le 19 , on avait aussi dépassé les îles
des Anachorètes et les Hermitanos . Le jour suivant fut
celui qui ôta à l'expédition le digne chef qui l'avait conduite.
Cette perte jeta les deux équipages dans une profonde
consternation , et l'on peut dire que peu d'officiers ont
été aussi vivement , aussi généralement regrettés ; qu'on
a vu rarement une aussi belle réunion de vertus , de talens
et de connaissances. Nous ne pouvons insérer ici ,
dans son entier , le témoignage que lui rend M. de Rossel ,
rédacteur et continuateur de son Voyage. Qu'il nous
soitdu moins permis de transcrire ce qui a rapport aux
talens qu'il y développa. Si l'amitié a influé sur cet éloge ,
loin d'y avoir porté de l'exagération , elle en a plutôt
affaibli la juste mesure, par ce sentiment de retenue
qu'un homme modeste a toujours en parlant de luimême,
et qu'un homme délicat étendjusqu'aux louanges
374 MERCURE DE FRANCE,
qu'il donne en public à ceux qui lui furent chers. «Cè
fut , dit M. de Rossel , pendant que M. Dentrecasteaux
commandait la station de l'Inde , qu'il développa cegenre
de mérite quile rendait propre à conduireume campagne
de découvertes. Il se fraya avec la Résolution , vaisseau
de cinquante canons , une route nouvelle dans le grand
Océan, pour aller en Chine à contre- mousson. Ce fut en
navigant dans cette mer parsemée d'écueils qu'il étonna
les marins les plus expérimentés , par sa hardiesse à braver
les plus grands perils , hardiesse qui aurait pu passér
pour témérité dans un autre , mais qu'il justifia toujours
par les ressources de son esprit juste , fécond et lumineux
: car le péril qui aurait pu surprendre un homme
ordinaire , était toujours entré dans ses combinaisons;
et l'événement prouvait qu'il n'avait semblé le défier
que parce qu'il était sûr de le vaincre. Nous osons nous
flatter qu'après la publication du Journal où il rend
compte des détails de ses opérations , les géographes et
les hommes de l'art le placeront au nombre de ces navigateurs
illustres qui ont acquis des droits à la reconnaissance
de tous les peuples , et qu'aucun de nos lecteurs
ne pourra se défendre d'accorder uri sentiment d'intérêt
à l'homme religieux et sensible qui mérita si bien de
l'humanité . »
En effet , quoique l'objet spécial du voyage , la recherche
de M. de la Pérouse , n'ait pu être rempli , les
fruits de cette expédition sont d'ailleurs considérables et
extrêmement précieux pour la géographie et l'hydrographie
; non par l'importance des nouvelles terres découvertes
(toutes les grandes masses l'étaient déjà ) ,
mais par le nombre et la grande précision des reconnaissances
qui ont été faites. Qu'on rapproche celles que nous
avons citées de la terre de Van-Diemen , de la Nouvelle-
Hollande, de la Nouvelle-Caledonie , des archipels de
Santa-Cruz , de Salomon , de Bougainville , de la Louisiade
, de l'Admiralty , de plusieurs points importans de
la Nouvelle-Guinée ,du canal Saint-Georges,de laNouvelle-
Bretagne ; et l'on sera étonné que ces immenses
travaux aient été exécutés en si peu de tems. Leur exactitude,
lorsqu'on la connaîtra, ne paraîtra pas moins
étonnante. C'est alors aussi que l'on pourra apprécier
/
FEVRIER 1809. 375
e
P
רא
be
ell
ath
en
ne
de
دبا
M
le mérite du savant officier qui a conservé à la France
ce vaste dépôt d'observations , et qui , non-seulement
les a rédigées et revisées , mais a su en faire sortir des méthodes
nouvelles et de la plus grande utilité pour la navigation.
Son travail remplit le second volume de cet ouvrage.
Avant de nous en occuper , nous ferons connaître une
partie intéressante du premier , que nous avons été forcés
de négliger dans cet extrait, pour ne pas interrompre
le fil de la navigation et de la recherche de M. de la
Pérouse. Nousvoulons parler desobservations deM. Dentrecasteaux
, sur les pays et les peuples qu'il a visités , et
de ses relations avec eux dans ses différentes relâches .
On y reconnaîtra le philosophe éclairé et religieux, le
chef également doué de fermeté et de prudence , dans
l'homme qui s'est déjà montré comme navigateur , d'une
manière si avantageuse.
Avant de terminer cet article nous devons à nos lecteurs
un compte succinct de la fin de l'expédition. Après
la mort de M. Dentrecasteaux , qui avait été précédée
par celle de M. Huon; le commandement fut dévolu à
M. Dauribeau. La nécessité d'une relâche était trop
pressantepourqu'on pût songer encore à des découvertes,
mais les reconnaissances et les observations furent
continuées avec le même soin . On alla mouiller d'abord
à l'ile Waigiou , dans le hâvre de Boni, afin de procurer
quelque soulagement aux scorbutiques : au départ de
cette île , M. Dauribeau , qui , depuis quelques jours était
malade , confia le soin de diriger la navigation à M. de Rossel
: cet officier s'en acquitta avec une rare intelligence ,
et conduisit les frégates à Cajeli , port de l'île Bourou ,
où l'on séjourna trois semaines afin de laisser reposer les
équipages , et de s'approvisionner. De là il se porta sur
le détroit de Boutoun , qu'il parcourut dans toute son
étendue, après avoir reconnu l'impossibilité de s'ouvrir
un nouveau passage entre l'île Célèbes et l'île Mounan.
M. Dauribeau reprit la direction de la route à la sortie
du détroit ; il se rendit à Sourabaya , port de l'île de Java,
et la détermination précise de ce point , par des observations
astronomiques, fut le dernier fruit de la campagne.
376 MERCURE DE FRANCE ,
Les nouvelles imprévues que l'on reçut d'Europe,
obligèrent bientôt à désarmer les frégates. M. Dauribeđu
mourut quelque tems après , à Samarang. M. de Rossel ,
l'officier le plus ancien après lui , se trouva ainsi chargé
de rapporter en Europe tous les papiers relatifs aux
travaux de la campagne , ainsi que les plans originaux
levés par M. Beautemps-Beaupré , ingénieur-hydrographe
: il fut pris dans le nord de l'Ecosse par une
frégate anglaise , et tous ses papiers remis à l'amirauté :
ils lui furent enfin rendus à l'époque de son retour en
France; mais on ne peut guère douter que les Anglais
n'aient fait usage des renseignemens qu'ils contenaient.
VANDERBOURG .
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
TURQUIE. - Constantinople , 16 janvier. -Un nouveau
changement vient d'avoir lieu dans notre ministère. Jussuf-
Pacha , gouverneur de la Haute-Arménie , a été élevé au
rang de grand-visir , et son prédécesseur exilé à Brousse en
Bithinie.
Jussuf-Pacha est , sans contredit , un des personnages les
plus considérables de l'Empire Ottoman . Il est âgé de 72 ans.
Il est actuellement gouverneur de la Haute-Arménie , où il
a sa résidence , et où il donne tout son tems à l'exploitation
des mines d'or de Maaden. Comme il a précédemment
refusé les pachalicks de Kutaieh , d'Alep , et même de Bagdad
, on doute fort qu'il accepte le poste éminent de grandvisir.
C'est un homme parfaitement instruit de tout ce qui
concerne les relations politiques de l'Europe avec son pays.
Il a toujours été pénétré de la plus grande admiration pour
l'Empereur des Français .
Jussuf-Pacha a acquis une haute opinion des armes françaises
pendant la campagne d'Egypte : il y commandait en
chefles armées turques , et y a essuyé de très-grands revers ;
mais son crédit auprès du sultan Sélim était tel , que , malgré
ses défaites , il conserva sa place , et jouit constamment de la
plus haute faveur. C'est lui qui a fait la paix d'Elarisch .
Depuis qu'il est gouverneur de la Haute-Arménie , il a facilité
de tout son pouvoir les relations entre la Perse et la
FEVRIER 1809 . 377
France. Il connaît mieux que personne l'art de gouverner
les Orientaux par des châtimens et des récompenses .
D'après les dernières nouvelles de Téhéran , la discipline
européenne fait de grands progrès en Perse . Il y avait
déjà 6000 hommes de l'armée du prince Abbas-Myrsa parfaitement
exercés à la tactique européenne. MM. Lami et
Verdier , officiers français attachés à l'ambassade , qui exercent
les troupes , ont reçu l'ordre du Soleil .
RUSSIE. - Pétersbourg , 26 janvier.- Par un ukase , en
date du 5 de ce mois , S. M. l'Empereur vient d'ajouter , à
ses titres connus , ceux de Grand-Duc de Finlande et de
Prince de Byalistock..
Le départ de LL. MM. Prussiennes paraît fixé au 28 de
ce mois. Pendant le voyage et le séjour de ces augustes
souverains , les hommages les plus empressés leur ont été
rendus , à la Cour et dans les provinces . L'Empereur a mis
autant de grâce que de magnificence dans les présens qu'il
leur a offerts, et dans l'accueil qu'il leur a fait. Presque tous
les jours , l'Empereur et le Roi ont parcouru la ville de
Pétersbourg et visité ses monumens publics , dans le même
traîneau , suivi d'un grand nombre d'officiers- généraux.
L'excessive rigueur de l'hiver n'a point empêché les fêtes ni
les parades militaires . On a vu près de 50,000 hommes
réunis , manoeuvrer devant LL. MM. Prussiennes , commandés
par S. A. I. le grand-duc Constantin , qui prenait
les ordres du Roi. La fète la plus brillante a été donnée au
palais de la Tauride ; il y a eu bal masqué , feu d'artifice
, etc. Les princes de Weymar , d'Oldembourg et de
Saxe- Cobourg , le corps diplomatique et tous les étrangers
de distinction y ont assisté. Les sept premières classes des
employés civils et militaires , ainsi que beaucoup de membres
du commerce , y étaient invités. Un bouquet de 30mille
fusées a terminé le feu d'artifice .
- S. M. , pour témoigner au prince Bagration sa satisfaction
des services rendus par ce général dans la campagne de
Finlande , lui a donné la starostie de Jaswoinskoy , située
dans le gouvernement de Wilna .
-On croit que la célébration du mariage de la grandeduchesse
Catherine avec le prince d'Oldembourg n'aura
lieu qu'au mois de mai.
-Le grand froid est cause qu'il n'y a pas eu de parade le
18 , jour de la fête du Jourdain; mais il n'a pas empêché la
belle procession ni aucune des cérémonies qui distinguent
cette solennité,
A
378 MERCURE DE FRANCE ,
AUTRICHE. Vienne le 8 février. - Le prince Dolgorouki
, premier aide-de-camp du prince Prosorowski , général
en chef de l'armée russe en Turquie , a traversé nos contrées
, venant de Paris et se rendant à Yassy.
- Des lettres de la Valachie et de la Moldavie annoncent
qu'à la première nouvelle des événemens arrivés le 15
janvier à Constantinople , les généraux russes qui commandent
dans ces provinces ont suspendu jusqu'à nouvel ordre
toute communication avec le territoire turc .
Suivant d'autres rapports , le cabineť de Pétersbourg ,
informé du séjour prolongé du ministre anglais Adair aux
Dardanelles , aurait rompu toute négociation avec la Porte ;
le prince Prosorowski aurait reçu ordre de se porter en avant,
et on s'attendrait à une reprise très-prochaine des hostilités.
- Il est arrivé hier, à dix heures , un courrier, extraordinaire
, parti le 16 janvier au matin de Constantinople. Ce
courrier était expédié par M. de Sturmer , notre internonce.
Ses dépêches sont , dit- on , de la plus haute importance. La
seule nouvelle des ouvertures faites par M. Adair , avait
produit la plus grande fermentation dans la capitale , et on
craignait à chaque instant d'y voir éclater de nouveaux
troubles . Le grand-visir avait de nombreux ennemis , et on
ne croyait pas que le ministère pût se maintenir en place.
ANGLETERRE.- Londres , 2février.-CHAMBRE DES PAIRS.
-Séance du 1er février.- Le comte Grosvenor annonce que
mardi prochain il proposera à la chambre de se former en
comité pour examiner l'état de la nation .
Lord Auckland fait savoir à la chambre que lordGrenville
ne présentera que de lundi en huit sa motion , ayant
pour objet l'abolition des ordres du conseil.
Le comte de Liverpool met sur le bureau plusieurs extraits
de la correspondance avec le gouvernement américain , et
avec son ministre à Londres .
Lord Buckinghamshire annonce qu'il fera vendredi prochain
une motion relative à l'état des affaires en Portugal.
Le comte de Liverpool demande si cette motion concernera
seulement la convention de Cintra , ou l'état du Portugal
en général. Dans le premier cas, il rappellerait aunoble lord
que les papiers relatifs à la convention de Cintra doivent être
mis sous les yeux de la chambre ; dans le second cas , il observerait
seulement que les ministres de S. M. sont , plus
quetoute autre personne , intéressés à fournir les plus amples
éclaircissemens.
FEVRIER 1809. 379
LordBuckinghamshire répond que sa motion embrassera
la situation du Portugal en général.
Le comte de Liverpool désirerait que la nature de cette
motion fût mieux définie. Cependant il ne croit pas devoir
faire d'objection .
Lord Erskine , après quelques observations sur la grande
perte en hommes occasionnée par l'expédition d'Espagne ,
demande que l'on fasse connaître l'effectif des régimens à
leur départ d'Angleterre et à leur retour (1 ) .
Sur la proposition du comte de Liverpool , lord Erskine
consent à remettre à vendredi prochain sa motion à ce sujet .
Le duc de Norfolk demande à quelle époque on mettra
sous les yeux de la chambre le traité conclu avec l'Espagne .
Il dit que , lorsque la motion de lord Grosvenor sera mise
en délibération, il profitera de la circonstance pour émettre
son opinion au sujet des affaires d'Espagne .
CHAMBRE DES COMMUNES .- M. Hushisson demande que
l'on soumette à la chambre les états d'affectation des dix
millions et demi de billets de l'échiquier émis pour le service
de l'an 1808. - Ordonné.
M. Wharton fait le rapport dont le comité des subsides
s'est occupé hier. 1
Il est arrêté que la chambre se formera vendredi prochain
en comité général, pour prendre cet objet en considération.
Le chancelier de l'échiquier demande que les états estimatifs
pour le service civil et militaire de l'an 1809 , soient
déposés sur le bureau de la chambre. Ordonné.
L'orateurselève , et s'adressant au brigadier-général Fane ,
parle en ces termes :
<<Brigadier-général Fane , lors de l'expédition envoyée
par S. M. en Portugal , vous eûtes le bonheur d'obtenir un
commandement important dans l'armée anglaise , et de
rendre d'utiles services à votre pays dans les combats sou
(1) La motion du lord Erskine va droit au but. Si on lui donne la
suite qu'elle doit avoir , il apprendra que sans s'être battus , les corps de
l'expédition anglaise ont perdu , les uns le tiers , les autres la moitié et
plusieurs même , les quatre-cinquièmes de leur monde. Pour compléter
les notions sur les résultats de cette expédition , il faudra demander
P'état de situation des chevaux , de l'artillerie , des bagages de l'armée
anglaise ; enfin pour savoir à quel point les opérations des ministres sont
honorables pour la nation , il faudra demander aussi l'état de situation
de l'armée alliée , de cette armée que les Anglais ont abandonnée et qui a
été presqu'en entier massacrée, prise ou perdue. (Moniteur. )
380 MERCURE DE FRANCE ,
tenus contre les armées françaises. L'issue de ces combats
ne pouvait étre douteuse. On se rappelera toujours avec orgueil
les actions d'Obidos et de Vimiera. Vous vous souviendrez
avec enthousiasme que dans ces jours de gloire ce n'est
pas en vain que vous avez tiré l'épée. Le général Anstruther
a péri près de vous ; mais son nom vivra dans la mémoire de
sa patrie reconnaissante . C'est au nom des communes du
royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande que je vous
remercié , Monsieur , des services distingués que vous avez
rendus dans la campagne de Portugal (2). »
Le général Fane témoigne sa reconnaissance à la chambre.
L'orateur adresse pareillement des remercimens au lieutenant-
général M'Kenzie-Frazer pour sa bonne conduite à
la bataille de la Corogne , « où les troupes anglaises , combattant
un ennemi bien supérieur par le nombre , se sont
couvertes de gloire » (3) .
(2) Voilà assurément une campagne bien honorable pour les Anglais !
Is étaient trois contre un , et ils n'ont pas su prendre l'armée française
qui manquait de vivres , et qui était cernée par eux et par l'insurrection .
Débarquée sur nos côtes, l'armée française de Portugal s'est aussitôt
mise en marche , et cette inême armée , arrivée à Benavente en même
tems que les Anglais , les a poursuvis pendant l'espace de 150 lieues , et
cette même armée les a battus à la Corogne , et les a contrains à se
rembarquer ; et cette même armée rentre en ce moment en Portugal .
Voilà donc quels sont les résultats de cette brillante et glorieuse expé
dition. L'armée anglaise battue et dispersée , a abandonné et ses alliés
et l'Espagne , et le Portugal ; selon l'expression d'un journaliste , le
Continent a fui sous ses pas . (Idem. ) :
4
(3) Ceci est un peu trop fort . Lorsque de pareilles choses se passen
dans le parlement d'Angleterre , on ne peut plus voir dans cette assem
blée que les agens d'un parti sous la fausse apparence des représentans
d'une nation. Qu'on fasse des remercimens au général Frazer pour sa
conduite particulière , à la bonne heure : il serait possible qu'ils fussent
mérités . Ce général, que nous ne connaissons pas , peut être un fort
brave homme , et il y en a beaucoup dans l'armée anglaise . Mais voter
des remercîmens pour l'expédition la plus honteuse , la plus ruineuse ,
la plus désastreuse que l'Angleterre ait faite depuis 50 ans : Quelle jonglerie
! 40,000 hommes d'infanterie anglaise , 7000 chevaux , 80 pièces de
canon formaient la réserve de 300,000 Espagnols qui n'ont pas résisté
six semaines à 100,000 Français : Burgos , Tudela , Espinosa , Saint-
Ander , Madrid, les provinces montagneuses de la Galice , la Corogne ,
le Ferrol et l'escadre qui s'y trouvait ont été pris en un moment. Et
FEVRIER 1809. 381
1
Sir Samuel Hood reçoit aussi des remercimens (4) .
M. Canning présente , 1º. la copie d'une lettre qu'il a
écrite à M. Pinckney ; 2°. la copie d'une lettre qui lui a été
écrite par M. Finekney. - Il est ordonné que ces lettres
seront imprimées .
-Sur la proposition de M. Whardle, la chambre se forme
en comité pour faire une enquête au sujet de la conduite du :
duc d'Yorck , relativement à la disposition des commissions
dans l'armée.
A cette occasion , le Moniteur rapporte l'interrogatoire
singulier fait à la barre de la chambre , sur le changement
de corps du colonel Brooke , qui du 56° régiment
avait passé au 5º de dragons des gardes , en remplacement
du colonel Knight , par les intrigues d'une certaine dame
Clarke , maîtresse du duc d'Yorck depuis , 1785 , se disant
tantôt veuve , tantôt femme du neveu de l'aldermann Clarke ,
mais qui n'était , au résultat , et d'après les dépositions des
témoins, qu'une femme de maçon , ayant beaucoup d'ascendant
sur le duc d'Yorck , contre lequel le mari de cette
femme prétendue Clarke , avait menacé dans le tems d'intenter
une action pour cause d'adultère. Cette femme intri
gante et de moeurs dépravées , avait reçu 200 liv. sterl. pour
faireréussir ce changement de corps .-(Nous regrettons de ne
pouvoir insérer cet interrogatoire très-curieux , mais l'espace
nous manque ; au reste, la plupart des journaux quotidiens
l'ont inséré en entier. )
-Nous avons suspendu hier la presse pour annoncer
l'arrivée d'un parlementaire de Cherbourg , qui a apporté
la nouvelle de l'arrivée de Bonaparte à Paris . On a répandu
le bruit qu'il était arrivé avec ce bâtiment deux messagers
apportant de nouvelles propositions pacifiques de la part de
Bonaparte . (The Sun.)
l'armée anglaise reçoit des remercimens pour avoir ramené en Angleterre
quelques -uns de ses débris ! Voilà une étrange gloire ! De pareils
triomphes n'auraient sans doute pas été célébrés à Sparte . ( Idem. )
(4) Quelle ignominie ! et qu'a donc fait dans cette circonstance sir
Samuel Hood , qui d'ailleurs est un amiral fort distingué , pour mériter
et recevoir des remercimens . Il a préféré la mer à la terre pour chercher
sur l'une la sureté que l'autre ne lui offrait plus . En intrépide marin , il
n'a pas hésité à prendre la mer malgré tous les dangers d'une affreuse
tempête ; ses bâtimens ont été dispersés , une partie de sa flotte a péri ,
Mais tant de périls ne l'ont point empêché de fuir du Continent. Quel
beau titre d'éloge ! quelle gloire pour les armes britanniques ! (Idem.)
382 MERCURE DE FRANCE ,
- Nous avons lieu de croire que des forces françaises
considérables sont enfin entrées en Portugal , et que l'évacuation
de Lisbonne par nos troupes , aura lieu bientôt. Un
bâtiment est arrivé du Tage d'où il est parti le 7 janvier.
A cette époque , les dispositions pour l'embarquement
nos troupes étaient très-avancées , et les canons des forts de
Saint-Julien et de Belem avaient été encloués et jetés à la
mer(5).
de
-On répandit hier le bruit , que des troubles très sérieux
s'étaient manifestés en Suède. Ce bruit a pour fondement
une lettre de Liverpool ; mais nous ne croyons pas qu'on
doive y ajouter foi.
Des nouvelles reçues de Saint-Thomas , annoncent
que la législature américaine avait voté deux bills le 29 décembre
, pour empêcher tout commerce avec la France et
avec l'Angleterre. L'embargo devait en conséquence être
levé.
Plymouth , le 30 janvier. - Il est entré ce matin l'Hindostan
, de 50 canons , venant de Vigo , ayant à bord 600
soldats , et convoyant plusieurs transports . Il a fait aujourd'hui
une tempête affreuse et plusieurs bâtimens ont souffert.
- Lorsque l'Hindostan partit de Vigo le 25 , le bruit se
répandait que les habitans avaient résolu de défendre la
place contre les Français , et qu'ils avaient massacré le gouverneur
et les Alcades qu'ils soupçonnaient d'être favorables
à l'ennemi . L'Hindostan a hélé un bâtiment venant de Lisbonne
, et chargé pour Oporto , et le maître de ce bâtiment
lui a annoncé que les Français étaient déjà entrée à Oporto.
(INTÉRIEUR. )
Paris , 24 Février.
;
Dimanche dernier , avant la messe , S. M. I. et R. a reçu
au palais des Thuileries , le corps diplomatique , qui a été
conduit à l'audience de S. M. par un maître et un aide des
cérémonies , et introduit par S. Ex. le grand-maître , suivant
les formes accoutumées .
A
(5) Voilà vraiment un beau et grand résultat de votre brillante expédition
en Portugal . Vous en êtes chassés parles mêmes troupes que vong
y aviez combattues . Le parlement anglais votera sans doute aussi des
remercimens a ses troupes de Portugal. Il verra sans doute , dans leur
fuite , une preuve nouvelle et non moins évidente de la grande victoire
remportée par les Anglais à la Corogne . ( Moniteur. )
FEVRIER 180g. 385
Acette audience ont été présentés :
Par S. Ex . M. le prince Kourakin , ambassadeur de S. M.
l'Empereurde Russie ; M. de Daschkoff, consul-général et
chargé d'affaires de Russie près des Etats-Unis d'Amérique ;.
M. Blankenhagen , colonel ; M. le prince de Hohenlohe ,
aide-de-campde S. A. R. Mgr. le duc Alexandre de Vurtemberg.
Par S. Ex. M. le maréchal Werhuël , ambassadeur de S. M.
le roi de Hollande : par M. le baron Van-des-Duyn , chambellan
du roi de Hollande ; M. Fornier Montcasals , premier
chambellan du roi de Hollande .
Par S. Ex . M. le duc de Frias , ambassadeur de S. M. Catholique
: M. de Miranda , lieutenant-colonel d'infanterie ;
M. le marquis d'Almenara , ministre plénipotentiaire de
S. M. C. près la Sublime Porte .
Par S. Ex. M. le général Armstrong , ministre plénipotentiaire
desEtats-Unis: M. Schort, ministre plénipotentiaire
des Etats-Unis , près la cour de Saint-Pétersbourg.
Par S. Ex. M. le comte de Wintzingerode , ministre plénipotentiaire
du roide Westphalie : M.le baron de Linsingen ,
auditeur au conseil-d'Etat et secrétaire de légation ; M. le
baron de Rodde , secrétaire de légation.
Par S. Ex . M. de Maillardoz , envoyé extraordinaire de
la confédération suisse : M. Grand de Valancy , second secrétaire
attaché à la légation suisse .
Par S. Ex. M. de Maillardoz , envoyé extraordinaire de la
confodération suisse : M. Grand de Valency , second secrétaire
attaché à la légation suisse .
Par S. Ex. M. de Champagny , ministre des relations extérieures
: M. Braamcamp de Sobral ( portugais ) ; M. le colonel
Albuquerque ( portugais ) ; M. le comte de Sabugal
(portugais ) ; M. le baron de Gagern , ministre dirigeant du
prince de Nassau.
Par décret du 18 de ce mois , S. M. a nommé conseillers-
d'état , MM. Chaban , maître des requêtes ; Molé , maître
des requêtes , préfet de la Côte-d'Or ; et Vincent , auditeur ,
préfet du Pô.
-Par décret du même jour , S. M. a nommé à la préfecture
du département du Pô , M. Alexandre Lameth , préfet
de la Roër ; à la préfecture du département de la Roër ,
M. Merlet , préfet de Maine-et-Loire ; à la préfecture du
département de Maine-et-Loire , M. Hely-d'Oisel , auditeur
et secrétaire-général de la préfecture de la Seine ; et à la
384 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 180g .
préfecture du département de la Côte-d'Or , M. Lecouteulx,
auditeur et inspecteur-général des vivres .
- On a reçu la nouvelle que LL. MM. le roi et la reine
de Prusse sont de retour à Kænigsberg . Ce que les gazettes
allemandes ont rapporté d'un nouveau voyage projeté par
le roi de Prusse , parait destitué de tout fondement.
- Suivant des lettres de Vittoria du 10 février , une partie
de la garde impériale est cantonnée dans tout le pays
compris entre cette ville et Irun , sur la grande route de
Burgos. Le reste de ce corps est à Valladolid, sous les ordres
de S. Ex. M. le maréchal Bessières , qui a repris le commandement
de toute la garde de S. M.
- Le 13 février , à neuf heures et demie du soir , on a
ressenti à Grenoble une légère seeousse de tremblement de
terre. Les derniers rapports arrivés du Piémont prouvent
que le foyer de ces phénomènes existe dans ses vallées .
ANNONCES .
De' Ritratti , etc. des Portraits , ou Traité pour saisir la physionomie.
Trattato di Unatomia , etc. Traité d'Anatonaie à l'usage des peintres
de portraits , par M. Jean-Baptiste de' Rubejs , noble d'Udine , des
Académies de peinture , de Bologne et de Venise.
Un vol. grand in-4º français et italien , imprimé sur grand raisin
d'Auvergne , avec neuf planches , contenant 55 figures pour les deux
Traités. Prix pour Paris , 9 fr. , et 10 fr . franc de port . A Paris , chez
Arthus -Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
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l'exposition des systêmes , la description et l'usage des différens appareils
électriques , un exposé des méthodes employées dans l'électricité mé
dicale; avec treize planches ; suivi d'une table chronologique de tous les
ouvrages relatifs à l'électricité ; par Claude Veau Delaunay , docteur
médecin , professeur de physique et de chimie , adjoint au lycée Bonaparte
, membre de l'Académie de médecine , de la Société médicale , de
l'Académie celtique , de la Société philotechnique , etc. , etc. -Un vol.
in-8°. Prix , 5 fr . 50 c. , et 7 fr . franc de port. Chez L. Duprat-
Duverger, rue des Grands-Augustins , nº 21 ; et chez l'auteur , rue de
Seine , nº 6.
1
DE
ettes
pue
par
рат
te d
rdra
man
11:00
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(N. CCCXCVIII. )
(SAMEDI 4 MARS 1809. ):
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
5.
leen
лади
eint
me, da
125
taire
uslo
BP
A MES PÉNATES .
PETITS dieux avec qui j'habite ,
Compagnons de ma pauvreté ,
Vous dont l'oeil voit avec bonté
Mon fauteuil , mes chenets d'hermite ,
Mon lit couleur de carmélite ,
Et mon armoire de noyer ,
O mes Pénates , mes dieux lares ,
Chers protecteurs de mon foyer !
Si mes mains , pour vous fétoyer ,
De gâteaux ne sont point avares ;
Si j'ai souvent versé pour vous
Le vin , le miel , un lait si doux ,
Oh ! veillez bien sur notre porte ,
Sur nos gonds et sur nos verroux ,...
Non point par la peur des filoux ,.
Car que voulez-vous qu'on m'emporte?
Je n'ai ni trésors ni bijoux ;
Je peux voyager sans escorte .
Mes voeux sont courts ; les voici tous :
Qu'un peu d'aisance entre chez nous ;
Que jamais la vertu n'en sorte.
Mais n'en laissez point approcher
Tout front qui devrait se cacher ,
Ces échappés de l'indigence ,
QuePlutus couvrit de ses dons,
Bb
386 MERCURE DE FRANCE ,
12
Si surpris de leur opulence ,
Si bas aveé tant d'arrogance ,
Si petits dans leurs grands sallons .
Oh ! que j'honore en sa misère
Cet aveugle errant sur la terre ,
Sous le fardeau des ans pressé ,
Jadis si grand par la victoire,
Maintenant puni de sa gloire ,
Qu'un pauvre enfant , déjà lassé ,
Quand le jour est presque effacé ,
Conduit pieds nus , pendant l'orage ,
Quêtant pour lui sur son passage,
Dans son casque ou sa faible main ,
Avec les grâces de son âge ,
De quoi ne pas mourir de faim.
O mes doux Pénates d'argile ,
Attirez-les sous mon asyle !
S'il est des coeurs faux , dangereux ,
Soyez de fer , d'acier pour eux.
Mais qu'un sot vienne a m'apparaître ,
Exaucez ma prière , ô dieux ,
Fermez vîte et porte et fenêtre !
Après m'avoir sauvé du traître ,
Défendez-moi de l'ennuyeux !
DUCIS.
A MON PETIT LOGIS .
PETIT séjour , commode et sain,
Où des arts et du luxe en vain
On chercherait quelque merveille ;
Humble asyle où j'ai sous la main
Mon La Fontaine et mon Corneille ,
Où je vis , m'endors et m'éveille
Sans aucun soin du lendemain ,
Sans aucun remord de la veille;
Retraite , où j'habite avec moi ,
Seul , sans désirs et sans emploi,
Libre de crainte et d'espérance ;
Enfin , après trois jours d'absence,
Je viens , j'accours , je t'aperçoi .
O mon lit !cô ma maisonnette !
Chers témoins de ma paix secrette ,
C'est yous ! yous voilà ! je vous voi !
!
MARS 1809 . 587
Qu'avec plaisir je vous répète :
Il n'est point de petit chez soi.
Par le même.
A MON PETIT PARTERRE.
PETIT clos , ou parmi mes fleurs
Je vois un bouquet pour Lisette ,
Dont je sens les douces odeurs ,
D'où jentends chanter la fauvelte ,
Charme mes yeux par tes couleurs !
Déjà me rit la Violette.
Beauté simple , et vive et discrette ,
Lavallière lui ressemblait ;
Comme elle , humble et douce elle était ;
Point fière , point ambitieuse ,
Sans art , sans bruit , sans faste heureuse ,
C'était pour aimer qu'elle aimait .
Avec ta houpe fastueuse ,
Toi , pavot dangereux , va- t- en ;
Porte ailleurs ta tête orgueilleuse ;
Tu me rappelles Montespan .
Et toi , gentille Marguerite ,
Te voilà ! Montre-moi , petite ,
Tes points d'or , tes lames d'argent !
O vous , que mon oeil diligent
Dès le matin vient voir éclore ,
Lys si pur , si frais , si brillant
Des feux et des pleurs de l'Aurore ;
Et toi , Rose , ou fleur de l'amant ,
Que Vénus , de son teint charmant ,
De son souffle embaume et colores...
Pour moi croissez , vivez encore ;
Nous n'avons tous deux qu'un moment.
Par le même.
AMON PETIT POTAGER.
PETIT terrain , qui sais fournir
De doux fruits mon petitménage;
Où ma laitue aime à venir ,
Où ton chou croît pour mon potage ,
Je veux tout bas t'entretenir :
Bb 2
388 MERCURE DE FRANCE ,
Réponds-moi , j'entends ton langage.
Si je voyageais ?-Et pourquoi ?
Es-tu las d'être bien chez toi ?
-Je voudrais vivre avec les hommes.
- Avec eux ! Ce sont presque tous
Des méchans , des sots et des fous ,
Sur- tout dans le siècle où nous sommes .
- De leur plaire je prendrai soin ;
J'en aimerai quelqu'un peut- être .
Notre esprit se plaît à connaître ;
Plus instruit , je verrai plus loin .
- Que dis -tu là , mon pauvre maître ?
Crois-moi , trop penser ne vaut rien ;
Trop sentir est bien pire encore .
Déjà ma pêche se colore ,
Me's melons te feront du bien .
- Il me faudra donc , au village ,
Vieillir sans nom sous mon treillage ?
Je pourrai voir tout à loisir
Mes lézards aller et venir
::
Sous les murs de mon hermitage ?
-Est- ce un malheur ? Va , plus d'un sage,
Dans les soupirs , dans les dégoûts ,
Du bonheur , sur des flots jaloux ,
Poursuivant la trompeuse image ,
S'est écrié dans son naufrage :
« Ah ! si j'avais planté mes choux ! >>>
Par le même.
A MON PETIT BOIS .
SALUT , petit bois plein de charmes ,
Cher aux amis , cher aux neuf Soeurs ,
Où la nuit , les loups , les chasseurs
N'ont jamais porté les alarmes .
Salut , petit bois où j'entends ,
Parmi tant d'oiseaux si contents ,
Des voix sans malheur douloureuses,
Sans bravo des roucoulemens ,
Sans paroles des airs charmans ,
Des Saphos par l'amour heureuses .
Voix tendres , voix mélodieuses ,
Avous , dans ce bois , je m'unis ;
C'est le pays des bons ménages;
J
1
MARS 1809 . 589
Le plaisir est sous les feuillages ,
Le bonheur est dans tous les nids .
Dis-moi , timide tourterelle ,
Dis-moi , touchante Philomele ,
Si jamais , la nuit ou le jour ,
J'ai troublé ta plainte innocente ,
Tes feux , ta famille naissante ,
Et les échos de ton séjour !
Soit en hymen , soit en veuvage ,
Toujours en paix sous cet ombrage ,
Tu vécus ou mourus d'amour .
Heureux qui possède en ce monde
Un joli bois dans un vallon ,
Tout auprès petit pavillon ,
Petite source assez féconde !
De ce bois le Ciel m'a fait don .
Quand sa feuille s'enfle et veut naître ,
J'assiste à ses progrés nouveaux ;
Mon oeil est là sur ses rameaux ,
Qui l'attend et la voit paraître :
L'été , je lui dois mes berceaux ,
La plus douce odeur en automne ,
Un abri contre l'aquilon
Quand je vais lisant Fénélon ;
Et l'hiver , chaque arbre me donne ,
Utile en toutes les saisons ,
Lorsque sous le toit des maisons
Un réseau d'argent partout brille ,
Et l'éclat dont mon feu pétille ,
Et la chaleur de mes tisons .
C'est là , c'est dans cet Élysée ,
Frais à l'oeil , doux à la pensée ,
Cher au coeur , que j'aime à venir ,
Auprès d'un asyle modeste ,
Avec un ami qui me reste ,
Ou réver ou m'entretenir ,
En admirant un site agreste ,
Ou ce beau dôme bleu céleste ,
Palais d'un heureux avenir .
Bois pur , où rien ne m'importune ,
On des cours et de la fortune
P'ignore et la pompe et les fers ,
Où je me plais , où je m'égare ,
Où d'abord ma Muse s'empare
:
1
590 MERCURE DE FRANCE,
:
De la liberté des déserts ,
Où je vis avec l'innocence ,
Le sommeil et la douce aisance ,
Et l'oubli de cet Univers ,
Loin de moi jetant dans les airs
Tous les orgueils de l'importance ,
Tous les songes de l'espérance
Et l'ennui de tous les travers ;
Où pour moi , ma seule opulence ,
Ce que je sens , ce que je pense ,
Devient du plaisir et des vers .
O le plus charmant bois de France !
Que de douceur dans tes concerts !
Quel entretien dans ton silence !
Quel secret dans ta confidence !
Que de fraîcheur sous tes couverts !
Par le même.

MON PRODUIT NET.
Grand philosophe économiste ,
Du produit net admirateur ,
Tu me dis . Montre-moi la liste
Des choses qui font ton bonheur.
Tes plaisirs ? - Des amis du coeur .
Ta santé ? C'est la tempérance .
Tes travaux ? J'écris et je pense .
Tes désirs ? Ne faire aucuns voeux.
Ton trésor ?- Mon indépendance.
Ton produit net ?- Je vis heureux.
Par le même (1 ) .
ENIGME.
Lecteurs , il fut un tems , peut- être ,
Où j'étais ce que je dois être ;
Mais si je garde encor mon nom ,
En vérité , j'ai bien changé de ton .
Jadis quand tout était parachevé ,
On ne se quittait pas sans boire ;
(1) Ces six pièces de vers sont tirées du Recueil de Poësies , que
vient de publier le vénérable M. Ducis.
MARS 1809 . 391
:
Je venais bonnement par dessus le marché :
C'est maintenant un tout autre grimoire .
er
On vidait les flacons alors ;
Mais il faut aujourd'hui vider les coffres forts.
J'ai des frères en certain nombre ;
132
Tous portent selon leur emploi ,
33
De l'eau , des fleurs , du lait , de la creme ... Mais moi ,
De ce que dit mon nom je ne porte pas l'ombre ;
Ainsi par un étrange abus ,
LHCY
La chose avec le nom ne se ressemble plus .
LOGOGRIPHE.
$ ........
:
Vois , o lecteur , combien ma nature est féconde :
Tout fut formé de moi , les cieux , la terre et l'onde .
Je ne suis ni petit , ni grand , ni faux , ni franc;
Je ne suis point verd , gris , rouge , bleu , noir, ni blane ;
Je ne suis point esprit ; encor moins homme ou bête ,
Puisque je n'ai ni corps , ni pieds , ni mains , ni tête .
T
:
Je ne suis ni vieux ni nouveau ;
Mais je suis ce que prit le chien dont parle Esope ,
Quand, dans certain étang cet animal galope ,
La gueule pleine, après ce qu'il croit voir dans l'eau ;
Je suis le lot de la misère ,
Et la véritable chimère ;
L'objet qu'on ne peut diviser,
Et la pierre philosophale ,
Ce que Gaster doit digérer
Quand dans un rêve, il se régale ; "
Ce qu'on craint , quand on sait très-bien se comporter ;
Ce qu'a fait un coquin , al'entendre parler ;
De la goutte le vrai remède ;
Le bien que tout pauvre possède ;
Ce que mit au- dessus d'académicien ,
Un poëte piquant autant que libertin ;.....
Ce que souvent doune un avare ;
Ce que toujours pense un ignare ;
Ce qu'on trouve de bon au ccooeeur
oeur d'un scélérat ;
Ce qu'on espère en servant un ingrat ;
Ce qu'apprend l'écolier qui jamais n'étudie ;
Ce que répond le sage au sot qui l'injurie ;
Ce qu'on paye aisément sans jamais débourser ;
Ce qu'on ne peut voir , ni palper ;
392 MERCURE DE FRANCE ,
4
1
i
Ce qu'Ixion saisit , selon tout mythologue ;
Ce qui suffit souvent pour mettre un homme en vogue ;
Ce qu'appréhende un chat de la part des souris ;
Ce qu'accorda Brutus aux larmes de son fils ;
Au superbe Tarquin ce que permit Lucrèce ;
Ce qu'oppose l'amante à l'amant qui la presse ;
Ce qui sert de soutien aux cieux ;
Enfin , pour seconder les esprits curieux ,
Et jeter sur le mot un grand trait de lumière ,
Ce que gagne un surnuméraire .
CH. AUD ... , de Preuilly.
CHARADE.
AParis , cher lecetteeuurr ,, on voit à mon premier
Et l'avide marchand et le riche banquier ;
La soif de l'or parfois tellement les égare ,
Qu'ils font mon tout. Bien plus : foulant aux pieds l'honneur ,
Ils se montrent encor sous un masque trompeur.
Jadis , je l'avouerai : c'était chose plus rare .
D'autres sur mon second, errant pendantla nuit ,
Ont très -souvent le coeur endurci dans le crime ;
Mais la juste vengeance aussitôt les poursuit ,
Et sous leurs pas alors s'entrouve un noir abîme.
Си..... H......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
:
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Souris ( animal ) , et
couris , synonyme de sourire .
Celui du Logogriphe est Course , où l'on trouve Cour ,
ours et ourse , Corse , rose , soc , oret ruse.
Celui de la Charade est Garde- robe .
se cours,
;
Nota. C'est par erreur que le Logogryphe du Nº 396 , page 294 , a
paru sous le nomde M. Mercier de Rougemont. L'auteur est M. Chi
Aud.... , de Preuilly .
MARS 1809. 393
LETTRE SUR LES ARTS ,
Tiréed'un ouvrage inédit , intitulé : Voyages du Mandarin
Kang-hi , en France ; par M. de L** , auteur des
Maximes de Morale et de Politique .
KANG - HI à WAM- PO , à Pékin .
Paris , le ....
1
ب ا
DEPUIS mon arrivée dans cette ville , mon cher Wam-po ,
je consacre presque toutes mes matinées à visiter les monumens
publics et les ouvrages d'art qui ornent cette capitale
avec profusion.
Le musée , les palais des souverains et plusieurs églises
sont remplies des chef-d'oeuvres de la peinture et de la
sculpture , immense collection que tous les âges et tous les
pays ont contribué à enrichir. Je n'entreprendrai pas de
vous faire la description de cette multitude de tableaux et
de ce peuple de statues. Il est reconnu que , malgré leur
perfection , le grand nombre rend cet examen fatigant et
pénible : a plus forte raison la lecture de détails sur un
pareil sujet est fastidieuse ; et je métonne que les voyageurs
en surchargent leurs récits. Je me bornerai à vous faire
part de l'impression générale que j'ai reçue , et je finirai
par quelques observations sur le génie des différentes nations
relativement aux arts .
Je dois vous dire d'abord , mon ami , que j'ai été extrêmement
choqué de l'indécence de la plupart de ces représentations
. Les artistes Européens et sur-tout les sculpteurs ,
ne se font aucun scrupule d'offrir aux hommages ou même
au culte public , des figures dont on aurait honte chez nous
d'imiter la nudité. Un pareil usage blesse sans doute davantage
ceux qui habitent comme nous un pays où il y a de
l'inconvenance non-seulement à montrer quelques parties
de son corps , mais même a en laisser deviner les formes.
L'ampleur de nos vêtemens , la longueur des robes et des
manches , n'a d'autre objet que de les faire disparaître.
Certains philosophes pourront se moquer de cette coutume
et même soutenir qu'une excessive recherche est nuisible
sous le rapport des moeurs : mais leurs raisonnemens sont
plus spécieux que solides. Je crois très- facile de prouver
que la pudeur est , ainsi que la bienséance et la politesse ,
une qualité dont l'exagération est sans inconvénient. Cependant
il faut convenir que les habillemens orientaux nuisent
394 MERCURE DE FRANCE ,
infiniment aux progrès des arts imitatifs. Les yeux ont tellement
besoin d'être guidés par le jugement dans la représentation
des objets animés que pour bien copier les surfaces
, il faut absolument connaître ce qui est dessous. Il
est même très-probable que l'imperfection de nos artistes
tient à cette cause; car l'on remarque en Europe que les
peintres qui ne connaissent pas l'anatomie , pêchent continuellement
contre le dessin.
La perspective et la dégradation des teintes sont , il est
vrai , inconnues à la Chine ; mais elles l'étaient aussi en
Occident chez les anciens , et pourtant l'on sait à quelle
étonnante perfection les peintres grecs étaient parvenus.
I's réussirent même à faire illusion aux animaux. On connaît
, entre autres exemples , le trait de ces oiseaux qui
vinrent béqueter les fruits d'un tableau ; et de tels juges ,
inaccessibles à l'influence de la mode et de l'esprit de parti ,
sont irrécusables. Si les modernes connaissent mieux quelques
parties de l'art , il est incontestable que les anciens
l'emportaient beaucoup sur eux par la beauté du coloris ,
non-seulement parce que les plus belles substances colorantes
sont perdues mais aussi parce qu'ils peignaient toujours
à fresque ou à l'encaustique. L'introduction de l'huile
dans la peinture , invention assez récente , peut être utile
pour conserver les tableaux dans les climats humides , mais
elle agit sur les couleurs , les noircit , et nuit , ainsi que le
vernis , à la fidélité de l'imitation. Voilà pourtant l'objet
principal sans lequel la peinture n'est plus qu'une espèce
de convention comme l'écriture ou les hiéroglyphes ; expliquez
comment tant d'artistes européens le négligent et
même affectent de le mépriser. L'habitude empêche souvent
que l'on ne s'aperçoive de cette deviation des vrais principes
, et quelquefois le mauvais goût s'y joint et accorde
de l'estime aux défauts qu'elle consacre : d'où il résulte
que le jugement d'un ignorant , ou même d'un sauvage ,
pourrait être préférable à celui de ces connaisseurs de profession
dont les lois ne contrarient que trop celles de la
nature : c'est sur-tout dans la recherche du beau idéal
qu'ils semblent s'en écarter davantage. Mais sans me jeter
dans des discussions (métaphysiques sur cette hypothèse de
beauté surnaturelle que le génie découvre , que le goût
admire , et qui étonne le vulgaire , je vous dirai avec franchise
, mon ami , ce que j'ai éprouvé , et comment ce que
j'ai vu ici m'a fait changer entièrement d'opinion à ce
sujet.
MARS 1809 . 395
1
1
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20
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هلا
de

a
, par
J'étais autrefois persuadé ( et je crois que ce sentiment
est fort répandu ) que la beauté était indéterminée , arbitraire
, et qu'elle variait suivant le goût ou plutôt le caprice
des différens peuples. Je voyais que les Africains
exemple , admiraient les grosses lèvres et le nez épaté ; que
des peuplades entières voulaient avoir le front applati , et
moi-même je croyais , avec tous mes compatriotes , qu'un
bel homme devait avoir le cou court , les yeux petits ,
écartés , et le ventre gros ; et je vous avouerai que j'ai
souvent regretté , en entrant dans le monde , de ne posséder
aucun de ces avantages. Ce n'est qu'après avoir réfléchi sur
P'admiration que j'éprouvais constaniment à la vue des
belles statues grecques , si différentes de ce qui chez nous
constitue la beauté , que je me suis guéri de ce préjugé. Je
suis , à présent , convaincu que loin d'être une chose de
convention , la beauté est une , absolue , la même dans
tous les tems , dans tous les lieux , et qu'elle peut être ainsi
définie : l'assemblage des proportions qui annoncent le développement
le plus complet de toutes les facultés physiques et
morales . Ainsi , par exemple , les signes qui dénotent la
force , doivent être tempérés par ceux de la légèreté : la
majesté doit-être adoucie par la bonté , etc. , etc. Au premier
coup-d'oeil il semble que les traits du visage ne peuvent
pas être soumis à des règles positives , mais depuis que les
physionomistes ont découvert que les traits conservent
l'empreinte ineffaçable des passions les plus habituelles ,
depuis sur-tout que d'ingénieux observateurs ont remarqué
que la conformation de la tête indiquait d'une manière
presque invariable certaines qualités , il est reconnu qué la
beauté du visage est aussi déterminée que celle du corps .
La sévère raison peut donc rendre compte de l'admiration
que cause la vue d'une production de la nature ou de
l'art , qui approche du type de la perfection. Voilà pour
quoi si le plus ou moins d'attraits des jolies femmes est un
éternel sujet de dispute , tout le monde rend hommage aux
belles personnes.
: Mon attention s'étant fixée sur ce qui a rapport aux arts ,
j'ai cherché à découvrir pourquoi les différentes nations
avaient eu dans ce genre des succès si différens ; et je n'ai
pas été long-tems sans m'apercevoir qu'il fallait dans cet
examen avoir égard à l'influence de trois causes principales ,
le climat , la religion et les moeurs.
Si nous examinons sous ce premier rapport la Grèce ,
nous trouverons que le climat , assez doux pour permettre
596 MERCURE DE FRANCE,
Ja plus grande partie de l'année les exercices gymnastiques
en plein air , n'était pas assez chaud pour amollir le corps
et exciter au repos. La chasse , au contraire , était la passion
favorite de ces peuples , les femmes la partageaient
avec les hommes , et leurs vêtemens étaient aussi légers .
L'on sait que la robe des Lacédémoniennes était ouverte
par les côtés jusques aux hanches . Il était naturel qu'une
nation vaine voulût intéresser l'amour propre à ses exercices
. De là ces jeux solennels , ces courses , ces luttes qui
furent pendant tant de siècles une affaire si importante
pour les peuples et les rois. On chercha par tous les moyens
aexciter les athlètes , à récompenser leurs efforts ; on pensa
que les prix et les couronnes ne suffisaient pas , et on leur
érigea des statues . Mais afin de perpétuer leur gloire et en
même tems de présenter aux yeux un spectacle qui ne pouvait
manquer de plaire , les artistes s'attachèrent à représenter
les combattans dans la chaleur de l'action . Ils y
réussirent . Le marbre et le bronze s'animèrent sous leurs
ciseaux. Que si l'on compare à ses ouvrages pleins de vie
ceux des Egyptiens , qui n'avaient pas l'usage de la lutte et
des jeux du cirque , on verra le plus étonnant contraste , la
froideur , l'immobilité , la roideur de la mort. Les statues
égyptiennes ont toutes les bras collés contre le corps et les
pieds joints ; c'est-à-dire , qu'elles sont dans la position
exacte des momies . Si les arts et même les hommes sont
venus , comme tout porte à le croire , d'Ethiopie en Egypte ,
il est infiniment probable que les sculpteurs de ces contrées
prirent d'abord pour modèle la nature morte. Je ne sais si
je m'abuse , mais il me semble les voir travaillant péniblement
dans les ateliers de Meroé ce granit si dur , ce
bazalte compacte devant des momies enfermées dans cette
espèce singulière de verre dont le secret était déjà perdu du
tems des Pharaons .
La religion vint encore arrêter ou plutôt étouffer le goût
que ces peuples auraient peut- être eu pour les arts . Leurs
symboles monstrueux dénaturaient tout. Anubis à la tête de
chien, Isis couverte de mamelles , et tant d'autres idoles
plus bizarres qu'ingénieuses , furent de Thèbe à Memphis
mille fois offertes à la vénération des peuples. Le seul
monstre contre lequel le goût ne se révolte pas et qu'il
emploie même encore aujourd'hui , est le Sphinx , dont la
position horizontale sauve le mélange de deux êtres si dissemblables
, une Vierge et un Lion.
La religion des Grecs était au contraire aussi favorable
MARS 1809. 397
S
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d
aux arts que leurs moeurs. Ils représentaient leurs divinités
sous des formes nobles ou gracieuses. Jupiter était majestueux
, Minerve belle , Vénus charmante , Hébé , déesse
de la jeunesse , en avait toute la fraîcheur , et la troupe
élégante et légère des Sylvains et des Dryades orna la terre
aussi favorisée que l'Olympe. Leur riante imagination ne
leur offrait point de ces tableaux hideux si communs chez
les autres nations. Dans leurs plus grands écarts ils ne se
permettaient que de changer les extrémités du corps sans
toucher à la partie supérieure et sur-tout à la tête . Ainsi
les Faunes et les Satyres n'eurent que des pieds de chèvre ,
les divinités de la mer reçurent des queues de poisson , et
le messager des Dieux lui-même n'eut des ailes qu'aux
talons ...
Mais arrêtons nous un moment. Je voudrais chercher à
découvrir quellllee peut être la cause de cette étrange subdivision
de la divinité commune a tant de peuples , ou pour
mieux dire , à tous. Ne serait-ce point l'impossibilité de
peindre dans un seul individu les attributs si différens et si
incompatibles , qui entrent nécessairement dans l'idée d'un
Dieu éternel et tout-puissant ? En effet , on peut espérer
de joindre , dans les mêmes traits , l'expression de la force ,
de la douceur et de la majesté ; mais celui qui ne vieillit
point ne saurait être représenté sous la forme d'un vieillard ,
et il serait absurde de donner la figure d'un jeune homme
à celui qui a l'expérience des siècles . Cette difficulté n'est
pas encore la plus grande. De tous les attributs de la puissance
divine, le plus embarrassant à exprimer est le pouvoir
générateur , parce que dans la nature entière chaque être
animé étant le produit de l'union des deux autres , une
analogie aussi constante ne saurait s'accorder avec un créateur
unique. Les inventeurs d'emblêmes ont dû être frappés
de ces inconvéniens. Qu'en est-il résulté ? il s'est formé
deux systèmes . Les peuples graves renonçant à donner au
grand être leur chétive image , ont adopté des symboles
plus ou moins expressifs . On connaît la pierre ronde des
Romains , le cercle mystérieux des Egyptiens , leur triangle
mystique dans lequel les Juifs inscrivirent le nom de Jehovah,
que je trouve encore dans les temples chrétiens. Les Indiens
s'attachant à figurer l'idée d'un pouvoir surnaturel , surchargèrent
leurs idoles de membres surnuméraires , et leur
donnèrent jusqu'à cinquante paires de bras , où placèrent à
côté d'elles une armée entière de petits satellites (1 ). D'un
(1) Il y a tel temple de Fo dans l'Inde et à la Chine , où son culte est
598 MERCURE DE FRANCE ,
autre côté , les peuples qui avaient , comme les Grecs , plas
d'imagination que de logique , dont le goût plus délicat
répugnait aux monstres , désespérant de réunir dans une
seule figure tous les attributs de la divinité , prirent le
parti de la diviser et de rendre un culte à chacune de ses
vertus et même de ses qualités . Mais cette discussion nous
m nerait trop loin : je reviens à mon sujet.
L'histoire des arts , chez les Romains, ne demande pas un
article séparé ; car ce peuple qui règna si long-tems sur
une grande portion du globe , les reçut ainsi que ses lois et
son culte de la Grèce asservie. Son inaptitude à les exercer
fut même toujours telle, que la vue des chef-d'oeuvres
transportés à Rome après la prise de Corinthe , ne put animer
le génie de ses artistes. Ce fut le luxe , et la vanité plutôt
que le goût qui , vers la fin de la république , faisaient
donner des sommes immenses pour les ouvrages de ces
sculpteurs dont nous pouvons encoré apprécier les grands
talens. Enfin , laprès de vains efforts , les Romains prirent le
parti de regarder comme au-dessous deux l'art auquel ils ne
pouvaient atteindre. Ce fut l'amour-propre national humilié
, qui suggéra à l'un de leurs poëtes ce conseil que ses
beaux vers ont rendu célèbre , mais dont ses compatriotes
n'avaient pas besoin (2).
Les arts , sans encouragement sous les Empereurs , déclinèrent
même dans la Grèce leur terre natale. Ils étaient
dans une décadence complète au tems de Constantin , lorsque
la religion chrétienne si long-tems persécutée s'assit à
côté de lui sur le trône des Césars. Une nouvelle carrière
s'ouvrit alors aux artistes ; mais ils eurent a déplorer de
grandes pertes. Un zèle irréfléchi abattit les temples et brisa
les statues qu'il n'aurait fallu descendre des autels que pour
en former des galeries et des musées. Cependant il fallut
orner les nouvelles églises. Les peintres et les sculpteurs
furent appelés et vinrent en foule. Il est extrêmement remarquable
qu'on leur donna à la fois à imiter ce que les deux
sexes et tous les ages de la vie offrent de plus parfait. Ainsi
Dieu le père fut représenté sous la figure d'un vieillard majestueux,
le Christ dans la force de l'age ; ses traits sont
pleins de douceur, d'onction et de noblesse; lorsqu'il est
crucifié , la résignation se joint a l'expression de la douleur.
aussi très-répandu , qui ne renferme pas moins de quarante mille petites
idoles à côté de la figure colossale du dieu .
(2) Excudent alii spirantia mollius æra , etc.< VIRG.
2.
MARS 1809. 599
La fraîcheur et la grâce de la plus brillante jeunesse sont
le partage de la milice céleste . Les anges sont le modèle de
la perfection idéale . Dans toutes les langues européennes
leur nom, dont les profanes abusent étrangement , est le
synonyme de celui de la beauté : on leur donne des
aîles; et cette addition élégante n'a rien de monstrueux ,
parce que appliquées plutôt qu'attachées aux épaules , elles
ne dérangent ni l'ordonnance , ni la proportion d'aucune
des parties du corps. Il fallut étudier les charmes naïfs de
P'enfance pour représenter les Cliérubins et l'enfant Jésus.
Mais ce fut pour peindre convenablement sa divine mère ,
que les artistes eurent a surmonter le plus de difficultés , en
effet , il ne fallait rien moins qu'unir dans une jeune beauté
la tendresse maternelle et l'innocence virginale . Le génie de
Raphael et de quelques autres a prouvé que des sentimens
qui paraissaient incompatibles ne l'étaient pas. Dans tous les
genres les talens eurent occasion de s'exercer. L'un exprima
dans une descente de croix la douleur profonde d'une mère ,
P'autre dans la Magdelaine le repentir touchant de la beauté ;
celui d'une imagination plus ardente , représenta dans Agnès
l'amour passionné , ou préta à Sainte-Cécile tout l'enthousiasme
dont il était ravi .
L'histoire sainte offrit à l'art les compositions les plus riches
et les plus variées ; au tems des patriarches , des scènes pastorales
, puis la cour des rois Juifs , bientôt après tout le faste
des Empereurs Assyriens. Plus tard les miracles de la nouvelle
loi; enfin , les martyrs et leurs terribles supplices . Ces
derniers sujets sont sévères , quelquefois même repoussans ;
mais l'expression déchirante de la douleur, la contraction
de tous les muscles , obligèrent à des études approfondies ,
qui forment les véritables artistes .
:
Ce ne fut pas cependant dans les premiers tems de l'église
que l'on s'apercut de tout le parti que les arts devaient tirer
du culte chrétien. Les barbares qui détruisirent l'Empire
d'Occident et souvent ravagèrent celui d'Orient , laissèrent
trop peu de calme pour qu'ils pussent fleurir. La fureur des
Iconoclastes leur fit des maux irréparables ; enfin Mahomet,
fondateur d'une nouvelle secte qui devait régner sur le tiers
de l'ancien monde , leur porta le coup le plus funeste en
proscrivant toutes les représentations d'hommes et même
d'animaux . Dans l'intervalle qui s'écoula depuis ce tems jusqu'au
siècle qui devait les voir renaître , les Francs , les Normands
et les Vandales élevèrent , dans les contrées qu'ils
soumirent, des monumens où , par un singulier contraste, les
400 MERCURE DE FRANCE ,
détails étaient aussi lourds que les masses étaient légères
mais partout la simplicité , fille du génie , fut proscrite : un
goûtmesquin, des formes grotesques remplacèrent l'élégance
et la noblesse des contours adoptés par les Grecs , et le résultat
fut presque le même, soit que les conquérans arrivassent
du Midi , comme les Arabes ; soit qu'ils vinssent du
Nord comme les Huns et les Goths .
Enfin , lorsque d'heureuses circonstances détruisirent la
barbarie , on vit se rallumer tout à coup le feu sacré qui
paraissait éteint . Mais pour juger de l'influence prodigieuse
que la religion exerça sur les arts , il faut songer aux moeurs
du 15me siècle . Des souverains ecclésiastiques ; si riches et si
nombreux alors , les cardinaux , les évêques , les monastères ,
le clergé enfin qui dans toute la chrétienneté possédait entre
le cinquième et le tiers des revenus de chaque pays , ne
pouvaient commander ni statues , ni tableaux sur des sujets
profanes ; les princes laïcs eux-mêmes , soit conviction , soit
bienséance , ornaient leurs principaux appartemens de la
même manière . Cela dura ainsi jusqu'à ce que la réforme qui
sortit du Nord , c'est-à- dire , d'un côté d'où les arts sont
sans cesse repoussés par le climat , proscrivit dans tout
les pays où elle s'étendit , les décorations des églises avec
presque autant de rigueur que les Mahométans et les Iconoclastes
.
Heureusement l'impulsion était donnée , et le mouvement
ne pouvait plus se ralentir . Les chef- d'oeuvres de Michel-
Ange et du Corrège , de Raphael et du Guide , signalaient la
route de la perfection dont il n'était plus possible de s'écarter
. Bientôt le relâchement des moeurs , qu'amena le luxe ,
permit, dans toute l'Europe, aux artistes de prendre des sujets
dans l'histoire et la mythologie. La nature entière devint
même une mine féconde qu'ils purent exploiter à l'envi. Les
scènes paisibles des champs, les bruyans combats, l'effrayante
tempête , la pêche par un beau clair de lune , les palais des
rois , comme l'humble chaumière , tout fut imité par le pinceau
fidèle , et le tableau souvent fut payé bien plus que
l'objet qu'il représentait. Chaque peintre s'adonna à un
genre séparé ; mais ce qu'il y eut de facheux , il eut aussi
une manière particulière, ce qui ne prouve que trop l'imperfection
de l'art , car si la nature varie ses formes à l'infini ,
son expression est toujours la même .
Ce style différent , cette touche distincte sont devenues
l'objet de l'étude approfondie d'une classe assez nombreuse
d'amateurs. Plus curieux de distinguer les écoles et les maîtres
que
5.
MARS 1809 .
cen
401
que zélés pour les progrès de l'art , ils jugent avec une importance
inconcevable non du mérite réel, mais de l'authenticité
des tableaux . Cependant le haut prix auquel la fantaisie
et la vanité portent des productions plus rares qu'estimables,
tente la cupidité d'une troupe d'adroits copistes , qui s'attachent
à imiter avec encore plus d'exactitude les défauts des
originaux que leurs beautés , car ils se rappellent d'avoir vu
un connaisseur , au moment d'acheter fort cher une de ces
imitations , la rejeter tout à coup , en disant : jallais faire une
belle sottise , j'oubliais que ce maître ne dessinait pas si
bien.
1
LETTRES ET PENSÉES DU MARECHAL PRINCE
DE LIGNE , publiées par Mme la baronne de STAELHOLSTEIN
. A Paris , chez J. J. Paschoud , libraire ,
quai des Grands-Augustins , nº 11 , près le Pont- Saint-
Michel.
IL appartenait à Mme de Staël de faire les honneurs
d'un livre où brille l'esprit de société el de conversation.
L'auteur ( si ce n'est pas faire de ce titre un
emploi ridicule , que de le donner à propos d'un recueil
de lettres et de mots) l'auteur , suivant Mme de Staël ,
a été reconnu par tous les Français pour l'un des plus
aimables hommes de France. Elle ajoute que peut-être,
le Prince de Ligne est le seul étranger qui , dans le
genre français , soit devenu modèle , au lieu d'être imitateur.
Elle a oublié l'irlandais Hamilton qui est devenu ,
ce semble , un assez bon modèle , et à qui l'on ne peut
contester le mérite de l'originalité. Ce genre français
n'est pas une manière d'être particulière aux personnes
nées françaises ; il est le résultat de nos moeurs , de nos
habitudes . Le Français , le plus Français par le caractère
, transplanté de bonne heure en pays étranger ,
n'en aurait aucune idée ; tandis qu'un étranger , longtems
fixé parmi nous , peut le contracter au point de
tromper les plus fins connaisseurs , si toutefois , en prenant
nos manières , il réussit à perdre son accent.
Depuis ce fier Saxon qu'on croit né parmi nous , on a
cité vingt exemples célèbres d'étrangers qui se sont Cc
402 MERCURE DE FRANCE,
(
1
ainsi naturatisés Français. M. le Prince de Ligne
paraît mériter d'en augmenter la liste. Mme de Staël
hous fait remarquer avec raison qu'il est bien difficile
de faire connaître par l'impression qu'elle appelle
assez bizarrement la lettre morte , un homme dont
la conversation était le principal mérite , et qui ajoutait
beaucoup au charme de ses discours par l'expression
de sa belle physionomie. Nous en croirons làdessus
tout ce qu'elle dit , et nous regretterons de
n'avoir pas joui comme elle de ces entretiens que les
plus grands génies et les plus illustres souverains ont
recherchés comme leur plus noble délassement . Ce sont
des Lettres et des Pensées qu'on nous donne. Il n'est
pasabsolument nécessaire , pour apprécier les unes et les
autres , d'avoir vu et entendu celui qui les a écrites.
Mme de Staël nous prévient que le style de M. de Ligne
est souvent du style parlé , et que les défauts mêmes de
ce style sont une grâce dans sa conversation. Elle craint
qüe n'étant pas sous le charme de sa présence , nous
n'analysions comme un auteür , un homme qu'il faut
écouter en le lisant. Encore une fois , qu'elle se rassure :
les Lettres de Mme de Sévigné qui sont souvent aussi du
style parlé, et ne sont pas non plus sans quelques négligences
, he nous ont pas trouvés insensibles à leur
charme; nous savons ce qu'il faut accorder au caprice
et à l'aimable liberté d'un esprit qui croit n'avoir que
l'amitié ou l'amour pour confident de ses pensées et de
ses saillies . Mme de Staël , dans ses craintes , se montre
injustement défiante envers nous. Mais que ne doit-on
pas pardonner au zèle d'une admiratrice et d'une amie ?
C'est à ce zèle qu'il faut attribuer aussi sans doute la
supériorité qu'elle accorde à l'art de parler sur l'art
d'écrire. Sans cela on pourrait y voir un petit mouvement
de personnalité.Du reste , la petite Préface de
Mme de Staël est pleine de traits brillans, comme presque
tout ce qui sort de sa plume. Entre autres pensées , j'y
ai remarqué celle- ci : « Pour bien juger et la société et
>> la nature , il faut peut-être devoir de la reconnais-
>> sance à l'une et à l'autre. Pour les mieux juger
encore , il faudrait sans doute n'avoir été ni favorisé, २७
MARS 1809 . 405
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ni maltraité par elles : ce juste milieu n'existant pas , il
est certain qu'à défaut de l'impartialité , l'équité se trouvera
plutôt parmi les gens contens , que parmi les gens
aigris; un enfant gâté de la société en pourra reconnaître
les abus et les maux ; une victime de la société n'en
voudra pas avouer les avantages. Voici un portrait de
la grâce que le modèle semble n'avoir pas inspiré : « Elle
>>> ne touche à rien assez rudement pour blesser , ni
>> même assez sérieusement pour convaincre , et jamais
>> elle n'ébranle la vie qu'elle embellit .>> C'est une chose
singulière que la prédilection de Mme de Staël pour ce
mot la vie qu'elle emploie sans cesse et toujours d'une
manière étrange : elle l'a déjà marié à tous les verbes
de la langue; c'est le cachet , c'est la signature de
toutes ses pages. t
C'est d'un bout àl'autre une lecture délicieuse que ce
recueil de Lettres et de Pensées de M. le Prince de
Ligne. Mais en quoi consiste ce charme qu'on y trouve?
Voilà ce qu'il faudrait expliquer , et rien n'est moins
facile. On peut du moins donner une idée des objets
qui composent le livre, et prouver qu'ils sont tous de
nature à intéresser beaucoup , indépendamment du
mérite de l'expression; l'esprit et la grâce y sont, pour
ainsi dire , par-dessus le marché. Qui de nous n'a pas
envié cent fois le sort de ceux qui ont joui,de la présence
de ces grands personnages dont la renommée et
les talens occupent sans cesse notre pensée? Quel sacrifice
ne ferions-nous pas pour les voir , sur-tout pour
les entendre un seul instant ? Eh bien, c'est un bonheur
que M. de Ligne nous procure. Il fait véritablement
revivre pour nous le grand Frédéric , Voltaire et Jean-
Jacques Rousseau. Nous sommes présens aux longs
entretiens qu'il a eus avec eux; nous voyons leur
maintien , le jeu de leur figure , leurs gestes et jusqu'à
leur vêtement ; nous entendons le son de leur voix et
le ton de chacune de leurs paroles. L'illusion est complète,
mais heureusement elle n'est point fugitive; nous
pouvons , autant de fois qu'il nous plaît , nous faire
répéter par eux leurs discours et les graver à jamais
dans notre souvenir. M. de Ligne doit à ses propres
Cc 2
404 MERCURE DE FRANCE,
1
avantages , d'avoir pu nous montrer ces grands hommies
dans un jour si favorable pour eux et pour nous.
Homme aimable et ben connu pour tel , il agaçait
adroitement la coquetterie de leur esprit , en ne laissant
voir du sien que ce qu'il en fallait pour faire désirer
son suffrage. Grand seigneur et exempt de cette malheureuse
timidité qui suspend toutes les facultés jusqu'à
celle d'entendre , il jouissait sans trouble du plaisir
d'écouter des hommes supérieurs , et recueillait soigneusement
en lui-même, les discours qu'il avait provoqués
par sa finesse discrette ou par sa louange légère.
M. le prince de Ligne eut quelque facilité à bien peindre
Frédéric et Voltaire ; les modèles voulaient plaire au
peintre et donnaient séance de bonne grâce. Mais le farouche
J.-J. ne prêtait pas volontiers sa figure ; il fallait
la lui escamoter. M. de Ligne débuta avec lui d'une
manière tout à fait piquante et heureuse. Il voulait le
voir et ne savait quel prétexte prendre. Il va chez lui ,
rue Plâtrière , entre et semble s'être trompé. Qu'est-ce
que c'est ? dit J.-J. -M. pardonnez, je cherchais M.
Rousseau de Toulouse. -Je ne suis que Rousseau de
Genève. Ah ! oui , ce grand herboriseur , je le vois
bien. Rousseau sourit , étale complaisamment ses herbiers
, parle ensuite de ses ouvrages , de ses ennemis , et
dans cette conversation ainsi engagée , reçoit avec douceur
quelques vérités assez fermes. Il est clair que si
M. de Ligne , au lieu de dire : Ah ! oui , ce grand herboriseur,
se fût écrié : ah ! oui , ce grand écrivain , ce
grand philosophe , Rousseau lui eût jeté sa porte au nez .
Avec unhomme au fait de sa célébrité et de ses talens ,
il n'avait pas un autre rôle à jouer ; mais un homme
qui semblait ne le connaître que comme botaniste ,
avait un peu piqué sa vanité et lui avait donné l'envie
de se montrer sous d'autres rapports plus glorieux. Je
n'oserais pas décider s'il fut dupe ou non de cette prétendue
ignorance..
Une chose m'embarrasse dans le Séjour chez Voltaire,
c'est l'apparition de ce marchand, de chapeaux et de
souliers gris , qui se dit le fils deMme de Fontaine-Martel .
Par quels revers de fortune un fils de Mme de FontaineMARS
1809. 405
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1
Martel pouvait-il être devenu marchand porte-balle ?
Comment Voltaire qui dans sa jeunesse avait fait tant
de vers pour cette dame , put-il témoigner si peu d'intérêt
pour son fils ? Mais sur-tout, que faut-il penser de
ce fils qui met Voltaire én jeu d'une manière si plaisante,
qui le fait alternativement sortir du salon et y rentrer ,
enentremêlant l'éloge du baron de Haller son ennemi ,
et celui du château de Ferney , son ouvrage ? Est-ce un
sot qui , sans le savoir , se joue d'un homme de tant
d'esprit ? Est-ce un bon plaisant qui improvise une
excellente scène de comédie ? Rien ne ressemble mieux
à une mystification , et cependant M. de Ligne n'a pas
l'air de croire que c'en fût une.
Ce qui n'en est pas une très- certainement , c'est le
charmant portrait que l'auteur a fait de M. de Bouf
flers . Le coeur , l'esprit et les manières de cet homme
aimable , y sont retracés avec une vérité et une finesse
de pincean qui ont enchanté tous ceux de qui le mo
dèle est connu ; cejoli portrait et les applaudissemens
qu'il reçoit , vengent bien M. de Boufflers des duretés
grossières dont il a été dernièrement l'objet
J'ose n'être point du goût de madame de Staël , relativement
au Dialogue entre un Esprit fort et un Capucin,
lequel me paraît assez mal imaginé. L'esprit fort est
un sot et un brutal qui ne sait dire au capucin que
des injures plates et grossières , dignes d'un crocheteur
ivre , qui croirait qu'il n'y a pas de bon Dieu. Ce n'est
surement pas dans ce goût-là qu'argumentaient Boindin ,
Helvétius ,Diderot et Frédéric. Quant au Capucin, il a
de l'esprit comme un ange ; il a servi , il a eu des aven
tures , il a été à la comédie , a lu tous nos poëtes et surtout
Voltaire ; il cite des vers , des historiettes et des
bons mots ; en un mot, ce capucin-là est M. le prince de
Ligne lui-même , avec toutes les grâces de son esprit et
toutes les richesses de sa mémoire. Il lui est trop facile ,
avec de tels avantages , de battre un incrédule qu'on a
fait bête à plaisir. Il eut êté plus avantageux , pour la
bonne cause , comme dit Mme de Staël , de mettre aux
prises un véritable capucin d'une grande simplicité de
coeur et d'esprit , avec un incrédule bien armé de so
406 MERCURE DE FRANCE ,
phismes, et d'arranger les choses de manière que l'humble
bon sens de l'un confondit l'orgueilleuse raison de
Pautre.
Neuf lettres de ce Recueil , adressées pendant l'an
née 1787. à Mme la marquise de Coigny, lui rendent
compte de ce fameux voyage de Crimée qui fut une
suite d'enchantemens et de mensonges. Le prince Po→
temkin faisait parcourir à sa souveraine les vastes
contrées que ses troupes avaient conquises sur les
Tures. Tout le luxe de l'Asie et de l'Europe était déployé
pour orner cette pompe triomphale. Des palais
étaient élevés pour une seule nuit ; d'énormes feux
d'artifice embrasaient les cieux et éclairaient plusieurs
Neues de pays à la ronde; des poignées de pièces d'or
pleuvaient sans cesse sur la foule des têtes prosternées
des deux côtés du char de l'Impératrice.Onvoulait persuader
à celle-ci que des villes s'étaient élevées à sa voix
et sur son passage dans des lieux jusque-là tout à fait
inhabités. En Europe où l'on se moquait un peu de
eet inutile et fastueux voyage, les plaisans disaient
qu'on faisait transporter sur des chariots et placer
sur la route de l'Impératrice , des villes et des villages
de carton. M. de Ligue réfute ce conte malin et nous
apprend la vérité. « Je sais très-bien, dit-il , ce qui est
>> escamotage. Par exemple , l'Impératrice , qui ne peut
>> pas courir à pied comme nous ,doit croire que quel-
>> ques villes , pour lesquelles elle a donné de l'argent
>> 'sont achevées, tandis qu'il y a souvent des villes sans
>>> rues , des rues sans maisons , et des maisons sans
>> toits , portes ni fenêtres. On ne montre à l'impé
>>ratrice que les boutiques bien bâties en pierre, et
>> les colonnades des palais des gouverneurs-généraux ,
>> à quarante-deux desquels elle a fait présent d'une
>> vaisselle d'argent de cent couverts. >>> Joseph II était
du voyage, etM. deLigne étaitentre lui et Catherine, dans
lamême voiture. « Je crois encore rêver , dit- il, quand
>> dans le fond d'une voiture à six places , qui est un vrai
>>char de triomphe, orné de chiffres en pierres brillantes,
>>je metrouve assis entre deux personnes sur les épaules
>>desquelles la chaleur m'assoupit souvent, et que j'enMARS
1809. 407
>> tends dire en me réveillant , à l'un de mes camarades
>> de voyage : - J'ai trente millions de sujets , à ce qu'on
>>dit , en ne comptant que les males.-Et moi vingt-
>> deux , répond l'autre, en comptant tout. >> Voici de
quelle manière finit la correspondance avec madame
de Coigny , sur le voyage de Crimée : « nous touchons
>> aumoment de quitter la fable pour l'histoire , et l'orient
>> pour le nord : j'aurai toujours pour vous le midi dans
>> mon coeur : que dites-vous de ce trait piquant ? Il a
>> du moins , vous en conviendrez , le mérite du natu-
>> rel. » On voit que M. de Ligne savait se moquer le
premier de fort bonne grâce des fadeurs ou des mauvaises
plaisanteries qui tombaient de sa plume. Il n'y a
cependant pas toujours mis le correctif; il est quelquefois
précieux et entortillé de la meilleure foi du monde..
Le voyage en Crimée fut immédiatement suivi d'une
nouvelle guerre contre les Turcs. M. de Ligne eut un
commandement dans les troupes de l'Empereur d'Alle
magne alliées à celles de l'Impératrice deRussie que commandait
le prince Potemkin. Les lettres relatives à cette
guerre sont adressées à Catherine , à Joseph II et à M. de
Ségur. Elles n'ont point l'éclat , l'enjouement , l'aimable
folie des premières. De longs et tristes siéges n'inspirent
pas de la même manière qu'un voyage où les fetes se
succèdent sans interruption. Mais si l'on a pris part aux
plaisirs du courtisan spirituel et brillant de deux grands
souverains , on s'intéresse aussi aux travaux , aux soucis
du militaire distingué qui veut la gloire de son prince et
la sienne. Le prince Potemkin figure beaucoup dans
toutes ces relations ; figure est d'autant mieux le mot ,
qu'on ne le voit presque point agir. On aime à faire une
plus ample connaissance avec ce personnage singulier.
Mme de Staël déclare que son portrait, par M. de Ligne ,
est un chef-d'oeuvre ; il paraît , en effet , devoir ressembler
beaucoup. Est-il vrai , cependant , que Potemkin
eût du génie , et puis du génie , et encore du génie. Ses
fausses mesuses , son imprévoyance , son inaction , ses
caprices et ses ruses d'enfant ,sous les murs d'Oczakow ,
ne donnent pas tout-à- fait de lui cette idée. Il est vrai
que M. de Ligne luidevait les premières bontés de Cathe
408 MERCURE DE FRANCE ,
rine, et que la reconnaissance fait pardonner un pea
d'exagération.
Les lettres de M. de Ligne , à cette Impératrice , sont
un modèle de flatterie noble et ingénieuse. Cette souveraine
, si séduisante , l'avait subjugué sans peine ; il l'adorait
de bonne foi , et d'ailleurs il s'était persuadé qu'il
n'était pas possible de trop louer une Impératrice. <<<Je
>>>ne dirais pas tout cela à un Empereur, lui écrivait-il,
> mais les vérités à une femme ont toujours l'air de la
>> galanterie ; et l'on peut, sans bassesse , louer un tel
>>> souverain. >> Il reproduit la même idée dans une autre
lettre où il lui prouve qu'il vaut mieux pour elle être
une femme qu'un homme : beaucoup dejustesse et de
solidité se cachent dans cette lettre , sous les saillies de
l'esprit et les exagérations de la galanterie. C'est , en
général , le caractère de tous ces petits écrits dont je viens
de parler, Je les aurais fait connaître bien mieux , et
d'une manière beaucoup plus agréable pour le lecteur ,
si j'en avais cité un plus grand nombre de passages.
AUGER.
:
LES HINDOUs , ou Description de leurs moeurs , costumes
, cérémonies , etc. , etc.; dessinés d'après nature
dans le Bengale , et réprésentés en deux cent cinquante-
deuxplanches, parF. BALTHAZARD SOLVYNS,
gravés à l'eau forte , et terminés par lui-méme ; quatre
volume grand in-folio , format atlantique , sur
papier vélin grand-colombier , les figures imprimées
en couleurs , le texte en français et en anglais ; et une
autre édition in-4º sur papier grand-raisin double ,
figures en noir , et texte en français , anglais et allemand.
AParis , chez l'auteur , place St.-André-des-
Arcs , nº. 11 .
IL a déjà paru un volume ( 12 livraisons ) de cet intéressant
ouvrage , le plus original , le plus vraique nous
ayons sur l'Hindoustan.
On savait que des philosophes de l'antiquité avaient
pénétré dans l'Inde pour être initiés aux lumières, à la
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aes
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sagesse mystérieuse dont les Brahmes étaient les seuls
dépositaires , et l'on a regardé comme incontestable que
l'Inde fut le premier berceau des sciences et des arts,
Depuis long-tems l'érudition des modernes s'efforce de
remonter à cette première origine des connaissances ,
et d'en établir d'une manière plus positive , plus claire
la transmission à travers l'obscurité des âges antérieurs
aux époques historiques qui peuvent satisfaire la raison.
C'est ce dont s'occupe encore avec succès la société
acadéınique de Calcutta, ainsi que l'attestent les savans
mémoires qu'elle publie.
M. Balthazard Solvyns s'est proposé un autre but ,
moins difficile , en ce qu'il ne présente point de conjectures
à former , point de systèmes à établir , point de
tours de force à faire pour concilier ou combattre les
chronologies , les écrivains de l'antiquité , ou les révolutions
politiques. En revanche , l'auteur de la description
des Hindous ne paraît pas avoir à craindre
de contradicteurs. Il a copié la nature telle qu'il la vue
et observée pendant plus de quinze ans. Les livres existans
ne l'ont point dirigé , ni aidé. Il représente , dans
une suite de 252 estampes , coloriées à l'aqua tinta , les
formes physiques , les habitudes sociales et religieuses ,
qui se confondent chez les Hindous et leurs tiennent
lieu d'institutions politiques , enfin tout ce que le crayon
peut tracer de l'histoire morale , religieuse et industrielle
d'un peuple , bien plus intéressante que celle de
ses victoires ou de ses défaites , de ses crises orageuses ou
de sa léthargie. L'auteur grave lui-même à Paris les
dessins qu'il a faits dans les contrées qu'arrosent le
Gange et l'Indus , de sorte que la vérité originale n'est
point altérée par le traducteur. C'est un mérite dont la
Classe des Beaux- Arts de l'Institut a loué M. Solvyns ,
en lui conseillant de continuer à ne pas sacrifier au
luxe du burin cette originalité précieuse qui doit faire
l'intérêt de son ouvrage.
Le seul systême qu'on trouve dans la description des
Hindous , est celui de leurs castes , mais c'est un
exposé nécessaire à l'intelligence des gravures , et
:
t
410 MERCURE DE FRANCE ,
M. Solvyns a suivi , dans son exposition , la doctrine
du législateur Menu , interprète de Brahma.
D'après cette doctrine sacrée , tous les Hindous sont
issus du dieu Brahma , mais les uns sortent de sa bouche,
pour être les organes de sa sagesse et de ses volontés ,
ce sont les Brahmes dont les fonctions consistent à
prier, à lire et à instruire cette caste est la première
en considération et en dignité ; les autres sont à une
grande distance au-dessous. La seconde ( les Kottreys)
descend des bras du dieu , et c'est pour cela qu'elle est
vouée , comme agent de la force , aux fatigues de la
guerre etdugouvernement. Les Byces, qui proviennent
du ventre et des cuisses de Brahma , emblèmes des
besoins physiques , furent prédestinés à l'agriculture ,
aux métiers , an commerce , tandis que les Souders
descendus des pieds , durent être condamnés aux travaux
les plus bas. Ces quatre divisions principales
comprennent tout le peuple Hindou , mais elles produisent
un grand nombre de subdivisions qui ont toutes
les reflets de noblesse ou d'ignominie de la souche d'où
elles sortent. La noblesse des castes est dans une progression
décroissante , depuis la première ; on peut mériter
de descendre des supérieures à la dernière , et
jusqu'aux plus bas degrés de celle-ci ; mais on ne peut
points'élever au-dessus de la caste où l'on est né. La religion
, qui est la seule institution législative , a marqué
de son sceau cette organisation sociale. Toutes ces
nuances caractéristiques,qui rendent vraiment extraordinaire
la nation antique des Hindous, sont dépeintes
aux yeux par M. Solvyns. Le systême religieux , l'état
civil, les habitudes domestiques , les divers costumes ,
enfin les moeurs , la physionomie nationale des Hindous ,
et jusqu'à leurs moyens d'industrie , sont représentés
dans ses gravures avec leurs teintes locales. Un texte,
clair, qui n'est surchargé , ni d'ancienne érudition , ni
des récits de nos voyageurs modernes , donne l'explication
des estampes , et se borne à ce seul but.
Depuis que les mafiométans ont conquis la plus grande
partie de l'Inde , il s'est fait insensiblement un mélange
de moeurs et d'habitudes , qui , maintenant trompent
MARS 1809. 411
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6
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beaucoup d'Européens en leur faisant prendre pour des
traits primitifs , ce qui n'est qu'un alliage. M. Solvyns
prévient qu'il a eu souvent besoin , malgré sa longue
expérience, d'une grande attention, pour ne pas s'y
méprendre.
- Il traitera , dans sa dernière partie,des Mahométans
naturalisés dans l'Inde , et des rapports établis entre les
naturels Hindous et eux. L'invasion des comptoirs européens
, et les bouleversemens qu'ils ont causés , me
nacent d'achever promptement d'effacer ce qui reste de
traits primitifs à la nation hindoue. On ne pourra
plus bientôt l'étudier d'après elle-même , et peut-être
que cette description pittoresque , qui est la première
qu'on ait faite, sera aussi la dernière. Comme les trou.
peaux de Gazelles , disparaissent dans les plaines de
l'Afrique , sous la dent des lions , des tigres et autres
bêtes féroces , le paisible et timide Hindou , qui n'a pas
su"dévenir guerrier , servira de pâture à l'ambition des
marchands qui l'oppriment , ou des maîtres nouveaux
que sa faiblesse appellera .
M. Solvyns , publie en même tems une édition in-4°,
dont les gravures ne sont point coloriées , mais qui sont
aussi exécutées par lui avec beaucoup de soin. Cette
édition contient un texte en allemand, aveo les textes
anglaiset français. Le prix en est de 10 francs la
livraison , pour Paris , et 10 fr. 50 cent, par la poste.
Le prix de la grande édition , est de 36 fr. chaque
livraison.
?
ESSAIS SUR L'EFFET ,le Sens , la Valeur des désinences
grecques , latines , françaises et sur divers
points de Grammaire. را
IDIOTISMES sur la Langue grecque , précédés et suivis
d'Observations à M. Hermann. A Paris, Ch.-Fr. Gail,
neveu, au Collège de France .
0.
M. Gail qui , par ses leçons au collège de France , ses
cours particuliers et ses nombreux ouvrages élémentaires
, contribue si efficacement à entretenir parmi
nous les faibles étincelles de ce beau feu dont nous bru413
MERCURE DE FRANCE ,
lions pour les lettres grecques , au siècle des Budée ,
des Amyot et des Henri Etienne , M. Gail vient de publier
deux nouveaux ouvrages dont l'un forme le 53°
volume de sa collection in-8° , et l'autre le 19º de sa
collection in- 12 . Rarement les journaux rendent
compte des productions de cette espèce. Elles n'intéressent
point les gens du monde ; faites pour des
élèves , c'est aux maîtres de ceux-ci qu'il appartient
d'en juger le mérite et l'utilité , d'en ordonner ou d'en
interdire l'usage. Nous ne voulons pas entreprendre sur
leurs droits. En consequence , nous ne ne parlerons point
du livre qui a pour titre : Idiotismes de la Languegrecque.
Nous nous bornerons à dire , d'après le témoignage de
juges compétens en pareille matière , que l'auteur a
refait avec beaucoup de succès un ouvrage de Furgault
sur le même sujet , lequel abondait en solécismes , en
barbarismes , en contresens , et en phrases mutilées ou
infidélement citées . Il est inutile d'observer combien il
importe que les livres élémentaires soient exempts de
tous ces genres de fautes. L'autorité d'un livre est toute
puissante sur des commençans qui ne peuvent exercer
aucune critique : les premières erreurs dont se charge
leur mémoire , y sont difficilement remplacées par la
vérité. M. Gail a donc rendu un éminent service à
l'instruction publique , en donnant un nouveau traité
des idiotismes grecs , à la fois plus exact ct plus complet.
Les gens de lettres ne le liraient pas sans profit ;
ils y verraient combien de tours particuliers à la langue
grecque se sont introduits dans la nôtre, et cela les conduirait
peut- être à rechercher les causes de cette ressemblance
, à examiner si ces rapports de locutions proviennent
d'importations réelles faites dans le tems où
notre langue se formait sous la plume d'écrivains trèsfamiliarisés
avec la littérature grecque , ou s'ils ne sont
pas plutôt le résultat d'une certaine analogie entre le
génie originel des deux langues et même le caractère
des deux peuples. Cette question ne serait pas indigne ,
je crois, d'occuper l'esprit d'un littérateur philosophe.
Je m'étendrai un peu davantage sur l'autre ouvrage
de M.Gail , parce qu'il peut suggérer quelques réflexions
MARS 1809 . 415
2
Ti
200
هللا
ct
CL
CUE
De
وان
وج
utiles à ceux qui s'occupent spécialement de grammaire
et de lexicographie françaises , et que ces objets ne sont
étrangers ni aux études ni au goût de la plupart des
lecteurs de ce journal . M. Gail ne regarde pas les désinences
comme de purs accidens , il ne croit pas que la
raison d'analogie toute seule ait décidé les premiers
formateurs de la langue grecque à terminer par un
même son à peu près tous les mots d'une même cathégorie
, c'est-à-dire ceux qui expriment un même
ordre de substances, de qualités , d'actions , de passions
, etc. Il pense que la plupart des désinences sont
elles-mêmes des mots que l'on a ajoutés à d'autres
pour en caractériser ou modifier le sens. Il nous fait
voir ces mots additionnels , d'abord dans leur intégrité,
puis dans les diverses métamorphoses qu'ils ont dû subir
, selon les règles de l'articulation et de l'euphonie ,
pour arriver à l'état de contraction où nous les voyons
aujourd'hui . Ses conjectures qu'il ne donne que pour
telles , m'ont paru fort ingénieuses et- sur-tout fort plausibles:
quelques-unes sont un peu forcées peut-être ;
mais on n'en peut rien conclure contre le système :
seulement l'auteur n'a pu trouver dans la langue des
-écrivains grecs de quoi expliquer tous les cas d'une
manière également satisfaisante. M. Gail qui ne veut pas
que les désinences grecques soient l'ouvrage du hasard ,
ressemble aux théistes qui expliquent quelquefois mal
les causes finales , sans que pour cela les athées soient
en droit de triompher.
M.Gail, dans ses Observations préliminaires , prétend
que le français a une grande conformité avec le grec ,
non-seulement pour les locutions , mais encore pour les
désinences. Selon lui , plusieurs des désinences françaises
sont de véritables désinences grecques , et il en
conclut qu'il faut absolument connaître la valeur de
celles-ci , pour bien évaluer les autres. Si l'on accorde
le principe , on ne pourra pas nier la conséquence. Ce
principe , il l'établit par beaucoup d'exemples , dont
quelques-uns sont frappans. Les verbes fréquentatifs
grecs sont terminés en ottó ; nous avons beaucoup de
verbes de cette espèce , terminés en otter , comme ba
MERCURE DE FRANCE ,
lotter , crachotter , clignotter , chuchotter , trotter , ele.
Nombre de verbes grecs en ipso , expriment l'action
d'imiter; nos verbes en iser ont souvent ia même signification
, tels que gréciser , franciser , adoniser , etc.
Nos noms substantifs , en ie, en isme , en or ejen
ade, etc. , offrent à M. Gail desrapports aussi exactsavec
des substantifs grecs , dont la désinence et l'emploi sont
les mêmes. Par exemple , les mots grecs en as , ados ,
expriment amas , grande quantité , abondance; beauconp
de nos mots en ade ont la même signification ,
comme bastonnade , colonnade , panade , grenade
(fruit qui contient une grande quantité de grains , etc.
Cela démontré , M. Gail peut avancer sans témérité, ce
me semble , que la connaissance des désinences grecques
est nécessaire au grammairien français qui veut
remonter à l'étymologie des mots , pour en mieux établir
la signification. Je trouve cependant qu'il presse
un peu trop les conséquences , quand il veut , par
exemple , que les mots d'amas , de grande quantité ,
d'abondance , etc. entrent dans la définition de tous les
substantifs en ade. Il yen a beaucoup qui ne s'y prêtent
point , et en supposant que l'idée d'anias , de grande
quantité , etc. , ait été originellement renfermée dans
tous , la signification primitive de plusieurs s'est assez
altérée pour qu'on n'y puisse plus discerner cette idée.
L'Académie définit ruade , action du cheval qui jette
lepied ou les pieds de derrière en l'air. M. Gail voudrait
qu'une ruade signifiât une décharge de plusieurs
coups de pied donnés de suite , et qu'on fit une faute
de propriété en appelant ruade , un seul coup. Quoi
qu'il en dise , ruade ne signifie plus qu'un seul coup
depiedde cheval ; et tout homme aujourd'hui qui voudrabien
faire comprendre qu'il en a reçu ou vu donner
plusieurs , sera obligé de se servir du pluriel. J'en dis
autant d'embrassade , d'algarade et de vingt autres du
même genre. Ainsi le veut l'usage , le souverain maître
en fait de langue , dont l'Académie a déclaré elle-même
n'être que le très-humble secrétaire. Sous ce rapport,
M. Gail me paraît donc avoir attaqué mal à propos
quelques définitions de son dictionnaire actuel. Cela
MARS 1809 . 415
1
t
15-
ent
80
LE
IN
le
f
is
1
n'empêche pas que ses observations ne puissent lui être
fort profitables pour la rédaction de celui dont elle s'occupe
en ce moment. Elle a desiré connaître le travail
de M. Gail ; et elle a chargé son président , M. Volney ,
d'en demander communication àl'auteur , qui l'a envoyé
sur-le-champ. M. Gail assure que la lecture en a été
écoutée avec bienveillance : je le crois sans peine.
M. Gail a mis dans plusieurs de ses ouvrages , et notamment
dans son volume d'observations sur Theocrite,
beaucoup d'érudition , de sagacité et de goût : on pourrait
être surpris de ce qu'avec tant de titres , il n'a
point encore obtenu les distinctions académiques ,
réservées aux savans , et particulièrement à ceux qui
font des langues anciennes une étude approfondie. Luimême
so plaint quelquefois , avec plus de douleur que
d'amertume , de ce qu'il est obligé de suspendre ou d'arracher
l'approbation que ses confrères les hellénistes
devraient donner hautement et sans peine à ses travaux.
Je crois entrevoir la cause de cette espèce de
déni de justice. M. Gail fait trop d'ouvrages; il se met
trop à tous les jours. Si moins dévoré de zèle pour
l'instruction , plus jaloux de sa renommée qu'amoureux
de la belle langue qu'il enseigne , il avait , au lieu
d'unevingtaine de livres élémentaires et vraiment utiles,
publié sur quelque auteur grec presque inconnu , un
prolixe et lourd commentaire , que douze ou quinze
personnes en Europe pussent avoir seules le courage
de lire , je ne fais pas de doute qu'il n'eût aussitôt marqué
sa place parmi les éruditsdu premier ordre, et que
les savans de la France ne l'eussent présenté avec orgueil
à ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne. Les auteurs
élémentaires sont presque toujours dupes de leur
dévouement ; on mesure involontairement leur mérite
sur le peu d'étendue et de profondeur qu'ils ont dû donner
à leurs traités , et l'on oublie combien il faut être
avancé dans toutes sciences, pour diriger avec méthode
et sureté les premiers pas de ceux qui entrent
dans la carrière. AUGER.
a
:
416 MERCURE DE FRANCE,
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . - Théâtre Français . - C'est lundi prochain
(6 de ce mois ) , que doit être donnée , sur ce théâtre , au
bénéfice et pour la retraite de Mille Contat l'aînée , une
représentation d'Othello , tragédie de Schakespear , imitée
par M. Ducis , et de la petite comédie des Deux Pages , où
Mlle Contat jouera pour la dernière fois.
Ces derniers mots sont , je crois ,l'invitation la plus pressante
qu'on puisse adresser au public , qui se passionne
chaque jour davantage pour la gloire et les talens dramatiques
. En effet, la carrière que Mile Contat l'aînée a remplie,
est une des plus longues et des plus brillantes , dont le
Théâtre français conserve le souvenir.
Elle débuta le 3 février 1776 , par les rôles de Célimène ,
dans le Misanthrope , et d'Agathe , dans les Folies Amoureuses.
A cette époque, un parterre éclairé n'accordait encore, à la jeunesse du talent , que des encouragemens sévères ; il
n'opposait pas , avec fureur , les premiers essais d'une débutante
aimable et jolie , aux longues études de l'actrice en
possession de la scène. Espérer , c'est jouir , a dit un poëte ;
mais cette jouissance n'a pas besoin de sacrifier le présent à
l'avenir . Mile Contat fut donc reçue avec une faveur beaucoup
moins bruyante , et mille fois plus flatteuse , que cette
espèce de fanatisme imbécille , qui , de nos jours , a protégé
si souvent les plus vulgaires débuts. Les succès suivirent
les progrès de son talent ; il approchait de la perfection ,
quand elle créa le rôle de Suzanne dans le Mariage de
Figaro , et ce fut aussi ce rôle qui porta sa réputation au
plus haut degré. Depuis ce moment , elle régna sans rivales
sur la scène française ; et le prodigieux talent de Molé
s'élevant avec le sien , la comédie , soutenue d'ailleurs par
Dugazón et Dazincourt , qui recueillaient l'héritage de
Préville; par Fleury , qui attendait celui de Molé ; par
Mlles Joly, Devienne , Olivier , etc. , reçut de cette heureuse
réunion, tant de vogue et d'éclat , qu'à peine resta-t-il
quelques beaux jours à Melpomène , parmi les triomphes
continuels de sa soeur. Le ton qui dominait alors dans la
capitale ,l'esprit de la société , l'élégance des moeurs , tout
contribuait à faire ressortir et apprécier davantage la supériorité
de " Thalie-Contat ; non-seulement , elle avait le
talent le plus rare , le plus varié , le plus flexible , mais
elle
1
Ti
Y
e
MARS 1809 $17
elle avait l'epèce de talent, dont le charme devait être le
mieux senti par tout ce qui composait ces réunions brillantes
et polies , qui disposaient au loin de la renommée ,
et qui faisaient de Paris le salon de l'Europe , et même ,
depuis que des circonstances nouvelles ont fait naître des
goûts , des opinions et des sentimens nouveaux ; depuis
que les esprits , long-tems agités par les orages politiques ,,
ont cherché , jusque dans leurs délassemens , l'image de
ces grands caractères , de ces grandes catastrophes , qui
changent le sort des Etats ; un charme secret les a souvent
ramenés à des peintures , dont les modèles sont déjà loin de
nous. Tant queMMileCCoonnttat leur a prêté ledouble appuide
son talent et de sa jeunesse , les travers , la légèreté , l'indiscrétion,
l'impertinence élégante de la haute société ; tous
ces tableaux frivoles d'un monde qui n'est plus , mêlés à
ceux des vices qui sont de tous les siècles, ont été revus avec
un vif intérêt , quoique les premiers goûts d'une génération
nouvelle fussent dirigés vers des objets plus graves et des
amusemens plus sérieux. Mlle Contat , dans la plupart des
rôles dont elle a fait la fortune , a marqué le caractère et
les moeurs de son tems , ce qui , dans tous les genres, est le
privilége des grands Artistes ; mais ce mérite , que très-peu
d'acteurs ont porté plus loin qu'elle , n'était pas la borne
de son talent ; et , dans un art qui ne laisse que des souvenirs
fugitifs , on se rappellera du moins, avec de longs regrets, la
manière dont elle rendait les rôles de l'ancieenn répertoire,
notamment celui de Célimène dans le Misanthrope , celui
d'Elmire dans le Tartuffe , et dans un genre très- inférieur et
très-différent , celui de Mme Patin , dans le Chevalier à la
mode. Il est douteux qu'elle soit jamais remplacée dans
celui de Mme Evrard, du Vieux Célibataire.
a
Le rôle dans lequel elle va faire ses adieux au public ,
n'offre pas les mêmes difficultés. La prétendue comédie des
Deux Pages , n'est qu'un petit drame mélancolique , enté
sur un roman bourgeois , quoiqu'un grand monarque en
soit le principal personnage. L'hôtesse est un composé de coquetterie
française et de bonhommie allemande. Me Contat
joue ce rôle avec une grâce parfaite; mais elle n'a pu le choisir
que par modestie , et pour détourner sur ses camarades,
chargés de rôles plus importans dans les deux pièces , une
partie de l'intérêt , qui , ce jour-là , semble devoir se fixer
exclusivement sur elle. En effet, il serait difficile deme
pas applaudir beaucoup le naturel , la finesse et la vérité
d'imitation que Fleury met dans sa manière de représenter
Da
5.
cen
418 MERCURE DE FRANCE ,
le grand Frédéric , et Pl'oonwnee peut douter que. Talma ne
produise une impression profonde dans Othello , l'une des
productions les plus vigoureuses et les plus sauvages du
génie de Schaskespear. A travers les invraisemblances , les
inconvenances , et je suis tenté de dire , les extravagances ,
qui n'y sont pas plus épargnées que dans les autres chefsd'oeuvres
du théâtre anglais , cette tragédie étincelle de
traits sublimes , et renferme quelques peintures d'une
effrayante vérité , sur l'ancien gouvernement de Venise. Le
délire et la frénésie de l'amour sont portés presqu'aussi
loin dans l'Othello français que dans l'original ; mais le
Yago de Schakespear est très -imparfaitement remplacé par
le Pézare de M. Ducis . L'auteur de ' Zaïre a , dit-on pris
dans Othello, l'idée de ses deux principaux caractères et les
couleurs passionnées dont il les a peints ; je veux le croire;
mais je crois aussi qu'Orosmane et Zaire étaient dans la
tragédie anglaise , comme les statues de Canova sont dans
le bloc de marbre d'où il les tire . Au reste , il sera tems
de revenir sur ce raprochement après la représentation
d'Othello; car quoiqu'un dénouement soit toujours une
chose assez difficile à faire , M. Ducis en a trouvé deux ou
j'ignore encore qu'elle est celui qui
2
et trois pouarr sa pièce
sera mis sous nos yeux.
e
Le spectacle sera terminé par un ballet , composé par
M. Gardel , exécuté par les premiers danseurs de l'académie
impériale de musique . Ainsi tous les talens qui embellissent
les deux premiers théâtres de la capitale , seront
réunis pour offrir un dernier hommage à Mile Contat , et
changer en un jour de trioniphe pour elle , unjour de deuil
pour la comédie et pour le public. ESMENARD.
sildaa os
On a donné , au théâtre de l'Impératrice , la première
représentation des Satires de Boileau , comédie en trois
actes:cet ouvrage n'est à proprement parler qu'un cadre dans
lequel,M. Servrin a placé un bon nombre de vers da législa
teurdu Parnasse. C'est une idée plus bizarre qu'heureusede
mettre en scène les satires de Boileau; le moindre inconvé
pient de cette entreprise est le manque total d'action et d'in
térêt. Pour que les vers d'une satire ou d'une épître ne pa
raissent pas déplacés à la scène, il faudrait pouvoir les mettre
dans labouche des personnages qui se trouvaient dans la
même position quelles interlocuteurs de la satire, ce qui est
presqu'impossible arexécuter cet ouvrage, nial accueilli a
11
MARS 1809. 419
+
t
i
la première représentation , a été applaudi à la seconde
Malgré ce succès en appel , il n'en est pas moins constant
que M. Servrin s'est trompé cette fois , mais cet auteur est si
fécond , qu'il peut aisément réparer cet échec.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
B.
RUSSIE. Pétersbourg, 1er février. Hier , 31 janvier ,
avantmidi , LL. MM. prussiennes , après avoir séjourné vingtcinq
jours dans cette capitale , se sont mises en route pour
retourner dans leurs Etats. Cent-un coups de canon ont
annoncé le départ de ces souverains . L'Empereur et le roi
de Prusse étaient chacun à cheval , et marcraient l'un à côté
de l'autre; suivait le carrosse de la reine , attelé de huit chevaux.
En tout le cérémonial a été le même pour le départ
de LL. MM. prassiennes qu'à leur arrivée .
Avant de se séparer d'elles, l'Empereur a conféré au
prince Auguste l'ordre de Saint-André. Le prince Guillaume
qui l'avait déjà , en a reçulaplaque en diamans. La princesse
Charlotte areçu l'ordre de Sainte-Catherine de la première
classe. Mala comtesse de Voss a reçu celui de la seconde ,
ainsi qu'on écrin d'un haut prix. S M. I. a donné au
général Tauenzien Pordre de Saint-Alexandre , première
classe ; au général Scharnhost une boite d'or avec le portrait
de l'Empereur, entouré de brillans ; aux majors Scholer et
Borstel, au baron de Schladen et Nagler, la décoration de
L'ordrede Sainte-Anne, en brillans. La majeure partie de la
suite de LL. MM. a reçu des bagues en brillans , et les autres
des fourrures de prix.
La fète donnée le 27 janvier par- l'ambassadeur de
France, àl'occasion des fiançailles de la grande duchesse
Catherine , était remarquable par une élégance exquise.
Quoiqu'on éprouvat alors un froid de 17 degrés , l'hotel
de S. Exc. était transformé comme en un jardin délicieux
au milieu de l'été. Les appartemens étaient ornés de flours .
naturelles et d'arbres fruitiers en pleine végétation. Les
tabies étaient garnies de cerises et autres fruits d'été. On
estime quelles apprêts de cette fête ont coûté au moins
70,000roubles.
-Les députés de la Finlande sont repartis pour leur phys:
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE,
4
Outre les présens dont on a parlé , chacun d'eux a reçu 500
roubles pour frais de voyage.
AUTRICHE.-Vienne, 14 février.-Il règne toujours une
grande activité dans le département des affaires étrangères.
Le ministre comte de Stadion fait tous les jours un rapport
à S. M.; il communique aussi fréquemment avec les archiducs
et avec d'autres personnages éminens. Le public s'inquiète
de n'avoir aucune donnée sur l'issue probable des
négociations .
-Un envoyé extraordinaire est parti d'ici pour Constantinople
; il va complimenter sa hautesse au nom de l'Empereur.
-Des lettres de Constantinople annoncent que , dans la
nuit du 21 au 22 janvier , on y a été alarmé par la crainte
d'une nouvelle révolution. Le grand-seigneur , se croyant
menacé , a passé toute la nuit dans son palais , entouré de
ses officiers : heureusement l'alerte était fausse. Cependant
les habitans ne peuvent songer sans inquiétude aux dangers
auxquels ils se trouvent continuellement exposés au milieu
d'une populace effrénée qui ne respecte et ne connaît aucun
chef, et qui ne demande que du sang.
Suivant les mêmes lettres , les provinces ne sont pas plus
tranquilles que la capitale. Nicoglou , qui a succédé à Barayctar
dans le gouvernement de Rudschuck , intercepte
toutes les communications depuis Andrinople jusqu'au
Danube .
- Les derniers couriers d'Yassy et de Bucharest nous ont
manqué , et nous sommes sans renseignemens positifs sur
les affaires de Turquie. Suivant des lettres de Semlin , le
sénat de Servie aurait reçu des ordres qui annonceraient que
les armemens vont être repris dans cette province , et les
hostilités recommencer entre la Porte et laRussie. Les lettres
que nous attendons de Bucharest fixeront sur ce point notre
incertitude; car les plénipotentiaires, turcs sont sans doute
arrivés à Yassy , et les négociations sont entamées si elles
doivent l'être . だい
1
DANEMARCK . - Copenhague , 15 février. On annonce
que les russes se sont emparés de la plus grande partie des
îles d'Aland , dans le golfe de Bothnie. L'ile principale a
capitulé. Cette conquête leur facilite les approches de Stockholm.
1
T
MARS 1809 . 421
:
- On remarque depuis quelque tems des mouvemens
sérieux parmi nos troupes. Notre ville en est remplie. Tous
les bâtimens sont mis en réquisition. La navigation étant de
nouveau libre , et les Anglais n'étant pas encore en force
dans nos parages , il pourrait bien se faire que nos troupes
se rendissent un beau jour sur les côtes de Suède .
ALLEMAGNE. -Francfort , 22 février. -M. le comte de
Romanzoff, ministre des affaires étrangères de Russie , a
đîné hier chez S. A. Em. le Prince-primat , et a soupé chéz
M. de Bethmann , consul de Russie à Francfort . S. Exc. a
continué sa route ce matin. On dit qu'elle se rend à Pétersbourg
par Vienne.
GRAND-DUCHÉ DE BERG .-Dusseldorff, 18 février.-On
vient de publier ici le décret impérial concernant la nouvelle
division territoriale et administrative du Grand-Duché de
Berg. En vertu de ce décret , il y aura quatre départemens
, savoir :
Le département du Rhin , chef-lieu Dusseldorff , composé
de quatre arrondissemens : Dusseldorff, Elberfeld, Mulheim
etEssen; population , 322,284 habitans. Le département de
la Sieg , chef- lieu Dillinbourg , ayant les deux arrondissemens
de Dillenbourg et Siegen, et une population de 133,070
habitans. Le département de la Rurh , chef-lieu Dortmund ,
formé des trois arrondissemens de Dortmund , Hagen et
Hamm; il y a une population 212,602 habitans. Le département
de l'Ems , chef-lieu Munster , subdivisé en trois
arrondissemens : Munster , Kæsfeld et Lingen , ayant une
population de 210,201 habitans .
Les cantons du département du Rhin sont : Dusseldorff,
Ratingen,Velbert, Mettmann, Richrath, Opladen; Elberfeld,
Barmen, Rousdord, Lennep, Wipperfurth, Wermelskirchen,
Solingen; Mulheinı , Bensberg , Lindlar , Siegburg , Hennef,
Koenigswinter ; Essen , Werden , Duisbourg , Dinslaken ,
Ringenberg , Rees , Emmerich . Ceux du département de la
Sieg : Siegen , Netphen , Wildenbourg , Waldbrohl , Eytorf,
Hombourg, Gummersbach; Dillenbourg, Herborn, Driedorf,
Rennerod, Hadamar. Ceux du département de la Ruhr: Dortmund
, Bochum , Hoerde , Unna , Werne , Ludinghausen ;
Hagen , Schwelm , Hattingen , Limbourg , Iserlohn , Neuenrade
, Ludencheid ; Hamm , Soest , Ahlen : Beckum , Oelde ,
Lippstad , Reda . Ceux du département de l'Ems : Munster ,
Saint-Maurice , Greven, Telgte , Lengerich , Wahrendorf ,
422 MERCURE DE FRANCE ,
(
Sassenberg ; Koesfeld , Billerbeck , Horstmar , Ochtrup ,
Rheine, Bentheim ; Lingen, Nordborn, Emlingkam, Freren,
Ibbenbuhren , Tecklenbourg .
Toute la population du Grand-Duché de Berg contient
878,157 habitans.
ANGLETERRE. - Londres , 8 février.- Les papiers relatifs
à la dernière négociation ont été mis par ordre du Roi ,
sous les yeux des deux Chambres. La première des pièces
qui y sont relatives , est une lettre écrite d'Erfurt , le 12
octobre 1808 , par les Empereurs de Russie et de France ,
pour faire à S. M. des propositions de paix. La voici :
« Sire , les circonstances dans lesquelles se trouve l'Enrope
nous ont rassemblés à Erfurt. Notre première pensée
a été d'accéder au désir et aux besoins de tous les peuples ,
et de chercher , dans une prompte pacification avec V. M. ,
le remède le plus efficace aux maux qui oppriment toutes
les nations ...
>> Nous exprimons à V. M. notre sincère désir à cet égard
par cette lettre.
1
>> La guerre longue et sanglante qui a parcouru le Continent
est terminée , sans possibilité d'être renouvelée.
>>Plusieurs changemens ont eu lieu en Europe ; plusieurs
Etats ont été détruits. Il faut en chercher la cause dans
l'état d'agitation et de misère dans lequel la stagnation du
commerce maritime a placé les plus grandes nations. De
plus grands changemens peuvent encore avoir lieu , et ils
seront tous au préjudice de la nation anglaise. Le paix est
donc le seul intérét de la Grande-Bretagne. Nous nous
réunissons pour conjurer V. M. d'écouter la voix de l'humanité
, d'imposer silence à celle des passions ; de chercher ,
avec intention d'y parvenir , à concilier tous les intérêts ,
et , par ce moyen, à conserver toutes les puissances qui
existent , et à assurer le bonheur de l'Europe et de la génération
à la tête de laquelle la Providence nous a placés.
ALEXANDRE. NAPOLLON.
Il résulte des autres papiers officiels , que l'Angleterre
demandait que les rois de Suède , de Sicile et du Brésil ,
fussent admis à participer à la négociation. La Franceet
la Russie n'y avaient montré aucune répugnance , mais
l'Angleterre insistait encore pour que la Junte des insurgés
espagnols fût considérée comme un gouvernement allié de
l'Angleterre , et , en cette qualité, admis à négocier. Le
MARS 1809. N 425
+
}
2
1
>> gouvernement français , dit le roi d'Angleterre dans la
» déclaration sur la rupture des négociations , a refusé net-
>> tement de traiter avec les Espagnols , en les qualiliant de
>> rebelles. C'est avec beaucoup de regret que nous avons
> reçu une réponse semblable de l'Empereur de Russie ;
» quoi qu'en termes plus modérés , elle annonce précisé-
>> ment la même résolution à l'égard des Espagnols . >>>
Cette réponse de la Russie prouve, malheureusement pour
nous , qu'il règne la intime union entre elle et la plus intime
France.
-
Les ministres ont prononcé les discours les plus violens .
Les nouvelles d'Espagne n'offrent rien de consolant :
les débris des armées insurrectionnelles n'ont pu être réunis .
Beaucoup d'officiers-généraux avaient été destitués et arrêtés ,
on les accusait de lâcheté et de trahison. Parmi ces officiers ,
on remarque le général Galuzzo qui , chargé de défendre
les ponts d'Arzobispo et d'Almaraz avec gooo hommes et
trois batteries de pièces de vingt-quatre , s'est laisse forcer
par 7 à 8000 Français. Castannos , avec quatre de ses aidesde-
camp , est détenu au couvent de San -Geronimo , près
de Séville, et doit être jugé par une commission militaire .
-La régence de Portugal a décrété une levée en masse ;
elle menace de faire fusiller tous ceux qui ne prendraient
pas les armes , et de faire mettre le feu aux villes et villages
qui n'auraient point opposé de résistance à l'ennemi. Mais
P'exécution de ces mesures a rencontré beaucoup d'obstacles :
le plus grand nombre des Portugais semble décidé a négocier
une capitulation avec les Français.
S'il faut en croire ce qu'avancent plusieurs journaux ,
notre gouvernement , qui ne peut se procurer aucune
communication avec l'Europe , va envoyer une ambassade
en Abyssinie : M. Salte, qui a accompagné lord Valentia
dans ses voyages , est destiné à cette mission particulière ,
dont le but est de renouveler les liaisons de commerce avec
ce royaume d'Afrique. On destine de riches présens au souverain
d'Abyssinie. Reste à savoir s'il acceptera nos offres ,
qu'il ne pourra regarder que comme la preuve de l'état de
détresse où se trouve l'Angleterre ,
Le bruit qui avait couru que lord Mulgrave voulait
donnér sa tlémission de sa place de premier président de
l'amirauté , est dénué de fondement.in
MsHilla été nommé , par le roi , membre du conseil
secret.
GENT
424 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
f
e
Un vaisseau français de 22 canons , s'est emparé dans
les Indes occidentales , de notre brick la Mary. Une seule
bordée lui tua quarante-sept hommes ; il n'en est resté que
sept.
On préparait une expédition à la Barbade , malgré
l'embargo américain; la Martinique était amplement pourvue
de provisions .
(INTÉRIEUR. )
Paris , 3 Mars .
15 296
Depuis le 1er de ce mois , S. M. l'Empereur habite le palais
de l'Elysée , faubourg Saint-Honoréqsoon . I
- Le sénat conservateur s'est assemblé mardi dernier sous
la présidence de S. A. S. le prince archi- chancelier. Un
journal annonce qu'il a été présenté dans cette séance un
projet de sénatus-consulte , tendant à ériger la Toscane en
gouvernement-général , sous le titre d'archiduché.
11
-Par décrets rendus au palais des Tuileries, le 12 fév. 1809,
S. M. a nommé auditeurs en son conseil-d'Etat , MM. Amiot ;
Arnault fils ; Brière de Mondetour ; Breteuil; Broglie (Victor);
Cahouet ; Camus Dumartroy ( Emmanuel ) ; Chassenon
(Esprit ) ; Cochelet; Combes Sieyes ( Georges ) ; Contades )
Delaage ; Delaborde Méréville ; Dutilleul ; Duval; Fargues ;
Finot; Girod de Viennay ; Himbert Flagny; Janzé ( Henri ) ;
Lamoussaye ( Louis ) ; Lecouteulx ; Lefranc de Pompignan ;
Littardi ; Mahé-de-Villeneuve ; Maillard; Pepin de Belle-
Isle ; Perrier ( Camille ) ; Petit de Beauverger ; Portalis
(Marius ); Rougier de la Bergerie ; Rouen-des-Malets ; Saint-
Didier ; Sugny ; Tascher ; Vendeuvre ; Vietville Desessarts.
Par décret de même date , S. M. a nommé M. Lacuée
maître des requêtes .
-Par décret du 25 , M. l'abbé Jaubert , vicaire-général
àBordeaux , est nommé à l'évêché de Saint-Flour, en remplacement
de M. l'abbé de Voisins , décédé.
-Une lettre de Vienne fait mention de l'arrivée de dépêches
décisives du comte de Metternich, ambassadeur à Paris ,
et d'une conférence entre le comte de Stadion et l'ambassadeur
français , qui a duré très-long-tems. Cette lettre ajoute :
<<que des personnes bien instruites ont conçu de nouvelles
espérances pour le maintien de la paix ! >> :
MARS 1809. 425
On assure que M. Mounier , fils de l'ex- constituant , et
auditeur au conseil-d'Etat , est nommé l'un des secrétaires
du cabinetde S. M. l'Empereur.
4
3
-M. le sénateur Ræderer est parti il y a quelques jours
pour l'Espagne.
:
33me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE .
Le duc de Dalmatie est arrivé , le 10 février , à Tuy. Toute la province
est soumise.
Il réunissait tous les moyens pour passer le lendemain le Minho , qui
est extrêmement large dans cet endroit. Il a dû arriver du 15 au 20 à
Oporto, et du 20 au 28 à Lisbonne.
Les Anglais s'embarquaient à Lisbonne pour abandonner le Portugal,
l'indignation des Portugais était au comble , et il y avait journellement
des engagemens notables et sanglans entre les Portugais et les Anglais.
En Galice , le duc d'Elchingen achevait l'organisation de la province.
L'amiral Massaredo était arrivé au Ferrol , et l'activité commençait à
renaître dans cet arsenal important. La tranquillité est rétablie dans
toutes les provinces sous les ordres du duc d'Istrie , et situées entre les
Pyrénées , la mer, le Portugal; et la chaîne de montagnes qui couvrent
Madrid. La sécurité succède aux jours de désordres et d'alarmes.
De nombreuses députations se rendent de toutes parts auprès du roi à
Madrid. La réorganisation et l'esprit public font des progrès rapides
sous la nouvelle administration .
Le duc de Bellune marche sur Badajox ; il désarme et pacifie toute la
Basse-Estramadure .
Saragosse s'est rendue. Les calamités qui ont pesé sur cette ville infortunée
sont un effrayant exemple pour les peuples. L'ordre rétabli dans
Saragosse s'étend à tout l'Arragon , et les deux corps d'armée qui se
trouvaient autour de cette ville deviennent disponibles.
Saragosse a été le véritable siège de l'insurrection de l'Espagne . C'est
dans cette ville qu'existait le parti qui voulait appeler un priuce de la
maison d'Autriche àrégner sur le Tage. Les hommes de ce parti avaient
hérité de cette opinion qui fut celle de leurs ancêtres à l'époque de la
guerre de la succession , et qui vient d'être étouffé sans retour.
La bataille de Tudela avait été gagnée le 23 novembre , et dès le 27 ,
l'armée française campait à peu de distance de Saragosse.
La population de cette ville était armée. Celle des campagnes de l'Arragon
s'y était jointe , et Saragosse contenaient 50,000 hommes formés
par régiment de 1000 hommes; et par compagnies de 100 hommes.
Tous les grades de généraux , d'officiers et de sous- officiers étaient rempli
par des moines . Un corps de troupes de 10,000 hommes échappés de la
426 MERCURE DE FRANCE,
bataille de Tudela s'était renfermé dans la ville , dont les subsistances
étaient assurées par d'immenses magasins , et qui était défendue par
200 pièces de canon . L'image de Notre-Dame del Pizar faisait au gré des
moines des miracles qui animaient l'ardeur de cette nombreuse population
, ou qui soutenaient sa confiance . En plaine , ces 50,000 hommes
n'auraient pas tenu contre trois régimens ; mais , enfermés dans leur
ville , excités par tous les chefs de partis , pouvaient-ils échapper aux
maux que l'ignorance et le fanatisme attiraient sur tant d'infortunés .
Tout ce qu'il était possible de faire pour les éclairer , les ramener à la
raison , a été entrepris . Immédiatement après la bataille de Tudela , on
jugea que l'opinion où on était à Saragosse , que Madrid ferait de la
résistance ; que les armées de Somo-Sierra , du Guadarama , de l'Estramadure
, de Léon , et de la Catalogne , obtiendraient quelques succès ,
serviraient de prétexte aux chefs des insurgés pour entretenir le fanatisme
des habitans . On résolut de ne pas investir la ville , et de la laisser com..
muniquer avec toute l'Espagne , afin qu'elle apprît la déroute des armées
espagnoles ,et qu'elle connût les détails de l'entrée de l'armée française à
Madrid. Mais ces nouvelles ne parvinrent qu'aux meneurs , et demeurèrent
inconnue à la masse de la population . Non-seulement on lui çachait
la vérité ; mais on l'encourageait par des mensonges. Tantôt les Français
avaient perdu 40,000 hommes à Madrid , tantôt la Romana était entré
en France. Enfin l'armée anglaise arrivait en grande hâte , et les aigles
françaises devaient fuir à l'aspect du terrible Léopard.
Ce tems sacrifié à des vues politiques et à l'espoir de voir se calmerdes
têtes exaltées par le fanatisme et par l'erreur , n'était pas perdu pour
L'armée française. Le général du génie Lacoste , aide- de- camp de l'Empereur
et officierdu plus grand mérite , réunissait à Alagon les outils , les
équipages de mines et les matériaux nécessaires à la guerre souterraine
que S. M. avait ordonnée .
Le général de division Dedon , commandant l'artillerie , rassemblait
une grande quantité de mortiers , de bombes , d'obus et de bouches à
feu de tous calibres. On titait tous ces objets de Pampelune , éloignée
de sept marches de Saragosse .
Cependant on remarqua que l'ennemi mettait le tems à profit pour
fortifier le monte-Torrero et d'autres positions importantes. Le 21 décembre,
la division Suchet le chassa des hauteurs de Saint-Lambert et
de deux ouvrages de campagne qui étaient à portée de la place. La
division du général Gazan culbuta l'ennemi des hauteurs de Saint-Grégorio
, et fit enlever par le 21 d'infanterie légère et le 100º de ligne , les
redoutes adossées aux faubourgs qui défendaient les routes de Sueva et
de Barcelone. Il s'empara également d'une grande manufacture située
près de Galliego ! où s'étaient retranchés 400 Suisses. Le même jour, le
duc de Cornegliano s'empará des ouvrages et de la position de MonteMARS
1809 . 427
.

1
:
Torrero , enleva tous les canons , fit beaucoup de prisonniers et un grand
mal à l'ennemi .
Le duc de Cornegliano étant tombé malade , le duc d'Abrantès vint
dans le commencement de janvier prendre le commandement du
3º corps. Il signala son arrivée par la prise du couvent de Saint-Joseph ,
et poursuivit ses succès le 16 janvier en enlevant la tête du pont de la
Huerba , où ses troupes se logèrent. Le chefde bataillon Sthal , du 14º de
ligne , se distingua à l'attaque du couvent de Saint-Joseph , et le lieutenant
Victor de Bufion monta des premiers à l'assaut.
L'investissement de Sarragose n'était cependant pas encore terminé.
On persistait toujours dans les mêmes ménagemens et on laissait à
dessein les communications libres , afin que les insurgés pussent apprendre
la déroute des Anglais , et leur honteuse fuite au-delà des Espapnes. Ce
futle 16janvierque les Anglais furent jetés dans la mer àla Corogne , et ee
fut le 26 que les opérations commencèrent à devenir sérieuses devant
Saragosse .
Le duc de Montebello y arriva le 20 , pour prendre le commandement
supérieur du siége . Lorsqu'il eut acquis la certitude que toutes les nouvelles
que l'on faisait parvenir dans la ville ne produisaient aucun effet ,
et que quelques moines qui s'étaient emparés des esprits , réussissaient
ou à empêcher qu'elles vinssent à la connaissance du peuple, ou à les
travestir de manière à perpétuer le délire des assiégés , il prit le parti de
renoncer à tous les ménagemens .
Quinze mille paysans s'étaient réunis sur la gauche de l'Ebre à Perdiguera
. Le duc de Trévise les attaqua avec trois régimens , et malgré la
belle position qu'ils occupaient , le 64ª régiment les culbuta et les mit
en déroute. Le 10º régiment de hussards se trouva dans la plaine pour
les recevoir , et un grand nombre resta sur le champ de bataille. Neuf
pièces de canon et plusieurs drapeaux furent les trophées de cette rencontre.
En même tems , le duc de Montebello avait envoyé l'adjudant-commandant
Gasquet sur Zuera pour y dissiper un rassemblement. Cet officier,
avec trois batailons , attaqua 4000 insurgés , les culbuta et leur
prit 4 pièces de canon avec leurs caissons attelés .
Le général Vattier avait , en même tems , été détaché avec 300 hommes
d'infanterie et 200 chevaux sur la route de Valence. Il rencontra 5000
insurgés àAlcanitz , les força dans la ville même à jeter leurs fusils dans
leur fuite , leur tua 600 hommes , et prit des magasins , des subsistances ,
des munitions et des armes : parmi ces dernières se trouvèrent 1000
fusils anglais . L'adjudant - commandant Carrion de Nizas , à la tête
d'une colonne d'infanterie , s'est conduit d'une manière brillante ; lo
colonel Burthe , du 4º de hussards , et le chef de bataillon Camus , du
28º d'infanterie légère , se sont distingués .
1
428 MERCURE DE FRANCE ,
Ces opérations se faisaient entre le 20 et le 26 janvier.
Le 26 , on commença à attaquer sérieusement la ville , et l'on démasqua
les batteries . Le 27 à midi , la brèche se trouva praticable sur plusieurs
points de l'enceinte . Les troupes se logèrent dans le couvent de
San-in- Gracia. La division Grandjean occupa une trentaine de maisons
dans la ville . Le colonel Chlopiscki et les soldats de la Vistule se distinguèrent
. Dans le même moment , le général de division Morlot , dans
une attaque sur la gauche , s'empara de tout le front de défense de
l'ennemi.
Le capitaine Guetteman , à la tête des travailleurs et de 36 grenadiers
du 44º, est monté à la brèche avec une hardiesse rare . M. Bobieski
, officiers des voltigeurs de la Vistule , jeune homme âgé de 17 ans ,
et déjà couvert de sept blessures , s'est présenté le premier à la brèche.
Le chef de bataillon , Lejeune , aide-de-camp du prince de Neufchâtel ,
s'est conduit avec distinction et à reçu deux blessures légères . Le chef
de bataillon , Haxo , a aussi été légèrement blessé et s'est également
distingué.
Le 30 , les couvens de Sainte-Monique et des Grands-Augustins
furent enlevés . Soixante maisons furent prises à la sape. Les sapeurs
du 14º régiment de ligne se distinguèrent .
Le 1er février , le général Lacoste fut atteint d'une balle , et mourut
sur le champ d'honneur. C'était un officier aussi brave qu'instruit . Sa
perte a été sensible à toute l'armée , et plus particulièrement encore à
l'Empereur. Le colonel Rogniat lui succèda dans le commandement de
I'arme du génie et dans la direction du siége.
L'ennemi défendait chaque maison. Trois attaques de mines étaient
conduites de front , et tous les jours trois ou quatre mines faisaient
santer plusieurs maisons , et permettaient aux troupes de se loger dans
plusieurs autres .
C'est ainsi qu'on arriva jusqu'au Corso ( grande rue de Saragosse ) ,
qu'on se logea sur les quais , et que l'on s'empara de la maison des
écoles et de celle de l'université. L'ennemi tentait d'opposer mineurs à
mineurs ; mais , peu habiles dans ce genre d'opérations , ses mineurs
étaient sur le champ découverts et étouffés .
Cette manière de conduire le siége rendait sa marche lente , mais
certaine et moins coûteuse pour l'armée. Pendant que trois compagnies
de mineurs et huit compagnies de sapeurs sont seules occupées à cette
guerre souterraine , dont les résultats sont si terribles , le feu est presque
constamment entretenu dans la ville par les mortiers qui lancent des
bombes remplies de cloches à feu .
Il n'y avait encore que dix jours que l'attaque avait commencé , et
déjà on présageait la prochaine reddition de la ville. On s'était einpare
MARS 1809 . 429
de plus du tiers des maisons et l'on s'y était logé. L'église où se trouvait
l'image de Notre-Dame del Pilar , qui par tant de miracles avait
promis de défendre la ville , était écrasée par les bombes et n'était plus
habitable .
Le duc de Montebello jugea alors nécessaire de s'emparer du faubourg
de la rive gauche pour occuper tout le diamètre de la ville , et croiser
son feu . Le général de division Gazan enleva la caserne des Suisses par
une attaque prompte et brillante. Le 17 , une batterie de 50 pièces de
canon qu'on avait établie joua dès le matin. A 3 heures après-midi un
bataillon du 28º attaqua un énorme couvent dont les murs en briques
avaient trois à quatre pieds d'épaisseur et s'en empara. Sept mille en-,
nemis défendaient le faubourg. Le général Gazan se porta rapidement
sur le pont par où les insurgés avaient leur retraite dans la ville. Il en
tua un grand nombre , et fit 4000 prisonniers , au nombre desquels se
trouvaient 2 généraux , 12 colonels , 19 lieutenans- colonels et 230 officiers
. II prit 6 caissons et 30 pièces de canon. Presque toutes les troupes,
de ligne de la place occupaient ce point important qui était menacé
depuis le 10.
Aumême instant, le duc d'Abrantès traversait le Corso par plusieurs
caponières , et faisait sauter , au moyen de deux fourneaux de mines ,
le vaste bâtiment des Ecoles. 16
Après ces événemens , la terreur se mit dans la ville. La Junte, pour'
obtenir quelques délais, et donner le tems à la frayeur des habitans de
se dissiper , demanda à parlementer ; maista mauvaise foi était connue)
et cette ruse lui fut inutile. Trente autres maisons furent enlevées à la
sape ou par des mines. achsi
Enfin, le21 , toute la ville fut occupée par nos troupes . Quinze mille
hommes d'infanterie et 2000 hommes de cavalerie ont posé les armes à
la porte de Portillo , et ont remis 40 drapeaux et 150 pièces de canon.
Les insurgés ont perdu 20,000 hommes pendant le siége; on en a trouvé
13,000 dans les hôpitaux. Il en mourait 500 par jour.
Le duc de Montebello n'a pas voulu accorder de capitulation à la
ville de Saragosse ; il a seulement fait connaître les dispositions suivantes
:
«La garnison posera les armes le 21 , à midi , à la porté de Portillo ;
après quoi elle sera prisonnière de guerre . Les hommes des troupes de
ligne qui voudront prêter serment au Roi Joseph et entrer à son service,
pourront y être admis. Dans le cas où leur admission ne serait pasi
accordée par le ministre de la guerre du Roi d'Espagne , il seront prisonniers
de guerre et conduits en France. La religion sera respectée.
Les troupes françaises occuperont , le 21 à midi , le château. Toute
l'artillerie et toutes les munitions de toutes espèces , leur seront remises.
:
430 MERCURE DE FRANCE ,
Toutes les armes seront déposées aux portes de chaque maisons,
recueillies par les alcades de chaque quartier . >>>
Lés magasins en blé , riz et légumes qu'on a trouvés dans la place
sont très- considérables .
Le duc de Montebello a nommé le général Laval gouverneur de Saragosse.
Une députation du clergé et des principaux habitans est partie pour
se rendre à Madrid,
Palafox est dangereusement malade. Cet homme était l'objet du mépris
de toute l'arinée ennemie , qui l'accusait de présomption et de lâcheté.
On ne l'a jamais vu dans les postes où il y avait quelques dangers.
Le comte de Fuentes, grand d'Espagne , que les insurgés avaient
arrêté dans ses terres , il y a sept mois , a été trouvé dans un cachot de
huit pieds carrés , et délivrés . On ne peut se faire une idée des piaux
qu'il a soufferts.
-C'est M. le colonel Gueheneuc , aide-de-camp de S. Ex.
M. le duc de Montebello , qui a apporté à S. M. la nouvelle
de la prise de Saragosse. Cette ville n'a été sérieusement
attaquée que le 25 janvier ; elle s'est rendue leng février ;
elle a donc essuyé 25 jours de tranchée ouverte
3.
- Le fameux ouvrage historique de M. Fox qui a paru
en Angleterre , il y a trois mois , vient d'être traduit en
français
in seur 1
Cette traduction paraîtra dans le courant de mars , chez
MM. Giguet et Michaud , imprimeurs-libraires , rue des
Bons-Enfans , nº 34.ochumi note 2 ) sử ταλώμε απο
1
anoncere !
ΑΝΝΟNGES..
Tableau de la littérature en Europe , depuis le seizième siècle jus
qu'àlain du dix-huitième , et examen des causes politiques , moraleset
religieuses qui ont iuflué sur le génie dés écrivains , et sur le caractère de
leurs productions ; par J.-J. Leuliette , ex professeur de Belles-Lettres a
l'Athénée de Paris . Un volvin-8º Prix', 5 fret Ofr. 25 cent.
franc de port .- Chez Léopold-Collin , libraive rue Gilles. Coeur; n° 4.
Histoire de Fénélon , composée sur les manuscrits originaux , part
M. L.-F. de Beausset , ancien évêque d'Alais , membre du chapitre impérial
de Saint-Denis , et conseiller titulaire de l'Université impériale ;
MARS 1809 ......... 431
1
7
>
seconde édition , revue , corrigée , considérablement augmentée ; avec
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marine , et professeur de mathématiques au Lycée impérial; ouvrage
approuvé par l'Institut de France , mis à la portée de tous les Naviga
teurs , adopté parle Gouvernement pour être admis dans les Bibliothèques
des Lycées , et par son Excellence le ministre de la marine pour les
Bibliothèques des Ecoles de marine .- Un vol . grand in-4º, de plus de
cinq cents pages , avec tables et figures , et dans lequel la partie typographique
a été très-soignée.- Pric, 22 fr . , et 26 fr. franc de port .-
Chez l'auteur , rue Saint-Jacques , nº 121 ; et chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille n° 23 .
Ce Traité de Navigation , le plus complet et le plus exact que l'on
puisse mettre dans les mains des Navigateurs , servira de guide sûr pour
le mariu le plus ignorant dans les sciences mathématiques , comme pour
celui qui est le plus instruit dans ces sciences ; il abrégera ses peines et
ses calculs , en lui procurant des résultats plus exacts que ceux qu'il
obtenait par les anciennes méthodes ; et enfin , d'après le Jugement des
savans de l'Institut , ainsi que de tous les Navigateurs qui ont lu cet
ouvrage , les officiers de la marine , pilotes , et généralement toutes les
personnes attachées à la timonerie , ne pourront se dispenser de se le
procurer , sans faire preuve d'une insouciance bien coupable pour leur
état.
1
211
CeTraite de Navigation renferme beaucoup de nouvelles Théories qui
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Rabutin , La Motte , De Montcrif , Pannard , PAbbé Lattaignant ,
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Ségur, Longchamp , etc.; recueilli et publié ppaarr NN.. L PU
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1
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livraison, composée de quatre volumes, paraîtra dans le courant du mois
de mars. L'ouvrage étant entiérement terminé , sera imprimé avec
autant de promptitude qu'on le pourra, sans nuire à l'exécution typogra
phique.
ERRATA du No. 397.
Page 351 , ligne 2 , après s'être distrait des ennemis de sa prison, lisez :
des ennuis de sa prison .
19
Ibid. 2me ligne de la note , d'où sont tortis , lisez : d'où sont sortis .
:
(N° CCCXCIX. )
(SAMEDI II MARS 1809. )
!
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
1
COUP -D'OEIL SUR LES SAISONS ,
ET SUR LA PÉPINIÈRE DE BRUYÈRE -LE - CHATER ,
4
2
Dirigée par M. Brassin.
1
LORSQU'A l'approche des frimas
On voit la frileuse hirondelle ,
Sans tumulte , sans longs débats ,
Assembler , tenir les Etats ,
Fixer l'époque solennelle
Où , transporté d'un même zèle ,
Tout doit vers de plus doux climats
Voyager en bande fidèle ,
Chacun songe à quitter des champs
La demeure douce et tranquille ,
Nos premiers , nos derniers penchans ,
Pour se transporter dans la ville ,
Où les plaisirs d'une aile agile
Volent plus vifs , et moins touchans.
Ainsi chaque jour luit et passe ,
Durant ces longs mois rigoureux
Tristement trafuant après eux
Une lourde chaîne de glace
Qui pèse sur les malheureux.
Quel contraste ! les ris, les jeux,
:
E.
454 MERCURE DE FRANCE ,
Les divertissemens nombreux ,
Etdu sort l'affreuse disgrace ,
Et les maux les plus douloureux,
Sur les pavés , où la mollesse ,
Au fond d'un abri transparent
Dont les ressorts par leur souplesse
Assurent son repos errant ,
Nonchalamment fendant la presse ,
Abaisse un oeil indifférent ,
Et ne voit rien qui l'intéresse
Dans le spectacle déchirant
Des malheurs de l'humaine espèce ,
Demi-nu sous de vils lambeaux ,
L'un pousse des cris de détresse ;
Celui-ci , tombant de faiblesse ,
Se plaint sans fruit , souffre sans cesse.
Roidi contre tous les assauts ,
Çet autre , en sa mâle rudesse ,
Sous des dehors calmes et faux
Cache le besoin qui le presse :
Plusieurs , que la raison délaisse,
Deviennent leurs propres bourreaux;
Et tel , seul avec sa tristesse ,
Enfonçant le trait qui le blesse ,
Pleure et gémit sur des tombeaux.
Mois inhabiles aux travaux ,
Voilà votre funeste ouvrage !
Votre retour , qui ne présage ,
Ou ne produit que des malheurs ,
Menaçant d'extrêmes douleurs
La santé faible et chancelante ,
Rend chaque famille tremblante.
Ah ! j'en éprouvai les horreurs
Dans la perte à jamais nouvelle
Du trop digne objet de nos pleurs ,
Qui par ses vertus et ses moeurs ,
Par sa raison surnaturelle ,
Par tant de talens enchanteurs ,
Desjeunes filles le modèle ,
Enivrait sans cesse nos coeurs
D'un bonheur doux et pur conime elle :
Puis tout à coup , comme une fleur ,
Se fanant , perdant sa fraîcheur ,
Mais, jusqu'à l'atteinte mortelle ,
MARS 1809. 435
D'une inaltérable douceur
Conservant l'empreinte fidèle ,
Se vit arracher , o rigueur !
Al'amitié , dont le pur zèle
Suffisait encore au bonheur
De cette ame aimante et si belle :
A l'affection mutuelle
D'un frère , d'une jeune soeur ,
D'un père qui , dans son malheur ,
Chaque jour en vain la rappelle ;
Ala tendresse maternelle ,
Inconsolable en sa douleur!
Dans ces mois , où la faim cruelle ,
Le teint pâle , les yeux hagards ,
Du crime aiguise les poignards ,
Et souvent devient criminelle ,
Le froid, la neige , et les brouillards ,
Du tems semblent ralentir l'aile .
Mais il fuit. Portez vos regards
Sur cet éléinent infidèle
Où les fleuves de toutes parts
Viennent, confusément épars ,
Gonfler le sein qui les recèle :
Vous verrez dans l'éloignement ,
Les yeux abusés par l'espace ,
Dormir en paix à la surface
Ces flots toujours en mouvement ,
Ces flots chassés qu'incessamment
Un flot nouveau poursuit et chasse ,
Et qui , dans leur balancement ,
Tour à tour au bord écumant
Vont briser leur mourante masse :
Par un semblable enchaînement ,
De ces mois insensiblement
Un nouveau mois a pris la place ;
Et du sombre hiver lentement
On voit disparaître la tracé.
Aux rayons plus vifs d'un beau jour ,
Libre enfin , le ruisseau murmure ,
Couleet s'enfuit , brille et s'épure ,
Etdiligent fait maint détour.
Dès que zéphire de retour
Rend aux prés leur fraîche parure,
Rend aux oiseaux leur chant d'amour ,
Ee 2
2
436 MERCURE DE FRANCN ,
Et que de sa prison obscure
Le bourgeon brisant le contour
Laisse échappër quelque verdure ,
Impatient de la clôture ,
Empressé de faire sa cour
Au doux réveil de la nature ,
Chacun , plein d'une ivresse pure,
Retourne au champêtre séjour.
Salut , bois charmans de Bruyère ,
Beaux vallons , coteaux enchanteurs ;
Salut , retraite hospitalière
Du château , dont les possesseurs
D'une simple et franche manière
Font si noblement les honneurs ;
Et toi , riante pépinière ,
Où long- tems végéta , sous l'eau
Dans ce vaste enclos prisonnière ,
Une herbe fangeuse et grossière ,
Rebut de la cavale altière ,
De la compagne du taureau ,
Et de Pindolente coursière ,
Sobre pourtant et très-peu fière ;
Aujourd'hui brillant rendez-vous
Où Pomone emplit sa corbeille ,
Où butine l'active abeille ,
Composant ses sucs les plus doux ;
Où Flore élégamment étale
Les nuances de ses couleurs ,
Où son haleine virginale
Epand et confond les odeurs
De tous les parfums qu'elle exhale;
Où s'agite le jeune ormean ;
Où le blanc peuplier s'élance ;
Où , gardant un juste niveau ,
Le vernis japonais balance
L'orgueil d'un mouvant chapiteau ;
Plant vigoureux , plant riche et beau
D'arbres divers pressés en ligne ,
Dequi lajeunesse s'indigne
D'être à l'étroit dans son berceau ,
Et déjà réclame et désigne ,
Dans la plaine ou sur le coteau ,
Le lieu qu'elle doit rendre insigne.
Salut , Brassin, homme excellent ,
:
MARS 1809 . 437
Toi dont l'art , le soin vigilant ,
Toi dont la culture savante ,
Que Vilmorin admire et vante ,
Sut produire un tel changement ,
Et , comme par enchantement
Força la terre obéissante
A nourrir sans ménagement
Le rare développement
De ces végétaux qu'elle enfante ,
Et l'arbre , et l'arbuste , et la plante ,
Et cette récolte abondante
1
De fruits , tous beaux également
Dans leur espèce différente ,
D'un goût fin surpassant l'attente ,
Des regards doux étonnement.
Salut , honneur , et déférence ,
Brassin , dont le délassement
Est un acte de bienfaisance ;
Qui , pour secourir l'indigence,
Jour et nuit sans retardement
Vas porter au lit de souffrance
Quelque utile médicament ;
Mortel bien digne assurément
De trouver pour ta récompense
Cette douce reconnaissance ,
Don du ciel , noble sentiment ,
Seul trésor , dans son dénûment ,
Que le pauvre ait en sa puissance ,
Et qu'il prodigue rarement.
Nous t'avons vu , plein d'énergie ,
D'un bras actif et vigoureux ,
Souvent ravir à l'incendie
L'humble asyle du malheureux,
Et bravant la flamme en furie,
Tout près de payer de ta vie
L'un de ces efforts généreux.
Que du ciel la bonté propice
Veille sur ton simple manoir ,
Disons plutôt sur cet hospice
Où chaque blessé , plein d'espoir ,
Attend que ta main le guérisse ,
T'adresse des voeux , et croit voir
La vertu même en exercice ,
7
1.
)
05
۶
7
A
1
458 MERCURE DE FRANCE ,
Tant tu fais sentir son pouvoir !
Toi qui , réglant avec justice
Tous différens , sans en avoir
D'un juge éclairé fais l'office
Suis l'équité , fais prévaloir
Le bon droit contre l'artifice ,
Vis en sage , sans le savoir ,
Comptes pour rien tout sacrifice ,
Et crois ne remplir qu'un devoir.
T
P. DIDOT l'aîné.
.
LA FONTAINE.
AIR: Cet arbre apporté de Provence.
Du goût la règle la plus sûre
C'est qu'un auteur pour chaque éerit
Doit, en consultant la Nature ,
Suivre la loi qu'elle prescrit :
Bon La Fontaine , un tel système
Asuivre dut peu te coûter ,
Et l'on sent que la consulter ,
C'était te consulter toi-même.
Le destin à chacun dévoile
Le but que lui fixe son nom ;
Arachné sait filer sa toile ;
Le ver sait filer sa prison ;
L'arbre porte des fruits durables ;
Le serpent distille du fiel ;
L'active abeille fait du miel ,
Et La Fontaine fait des fables,
(Bis. )
Au mieux chacun ment sur la terre;
Un gascon ment pour emprunter ;
Une coquette ment pour plaire ;
Un courtisan ment pour flatter;
Un hypocrite ment pour nuirе
Bref , quand chacun de son côté
Ment pour cacher la vérité ,
La Fontaine ment pour la dire.
Des animaux , grâce à ton style ,
Le langage est rempli d'appas ;
L'homme peut dans ton livre atile
(Bis. )
MARS 1809. 459
Voir des bêtes qui n'en sont pas :
L'âne lui-même sait nous plaire ,
Et d'orgueil il pourrait s'enfler ;
Mais aussi tu l'as fait parler ,
Et tes successeurs l'ont fait braire,
Si tu nous parais un peu leste
Dans certain conte trop joyeux ;
Si de quelque beauté modeste
Avant l'âge ils ouvrent les yeux , ...
Tu trouves des ressources promptes
Pour faire excuser tes erreurs ;
Par tes fables tu rends aux moeurs
Ce que leur enlèvent tes contes .
Gloire immortelle à tes ouvrages !
On trouve dans tes vers charmans
El des conseils pour tous les âges ,
Et des leçons pour tous les tems :
Enfans , dans nos loisirs frivoles
C'est déjà toi qui nous instruis ;
Hommes , c'est toi qui nous conduis ;
Vieillards , c'est toi qui nous consoles.
of
M. R. DE СПАВЕТ.
ENIGME
J'AIME la paix ,je hais la guerre ;
Jamais je n'habite la terre ;
Je crains l'enfer , et suis aux cieux ,
Où l'on me trouve avec les Dieux.
Je suis l'ami de la folie,
Du ris, de lamélancolle ;
Plongédans un profond sommeil.
Je paraisavec lesoleil.
Enfin , lecteur loin de la France
Je vis toujours dans l'indigence.
LOGOGRIPHE.
SUIS- JE tortue , ou limaçon?
Non.
Pourtant , comme eux ,je porte ma maisons
440 MERCURE DE FRANCE,
Mais c'est sans la moindre apparence.
Ces animaux la traînent en dehors ,
Moi je l'enferme dans ma panse ;
On ne la trouve pas sans disséquer mon corps.
CHARADE.
S........
Mon premier contient mon dernier ;
Voyageur incertain , consulte mon entier.
...........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIFIE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Pot-de-vin
Celui du Logogriphe est Rien.
Celui de la Charade est Banque-route.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
SUR L'IRONIE SOCRATIQUE , OU Examen historiqueet critique
du Banquet de Xénophon et de l'Hipparque de
Platon , traités énigmatiques et de mauvais goût , à moins
que pour les expliquer on n'admette l'ironie socratique
par J. B. Gail , lecteur et professeur Impérial.
Je vais traiter un sujet importantet biendigne de toutes
nos recherches , puisqu'il s'agit d'interpréter et de faire
connaître les vrais sentimens de Socrate. Diligenter attendendum
est, (dit M. Wyttenback, Bibl. Crit., t. I, 1 partie ,
p. 34. ) quid Socrates dicere potuerit : quæquidem res jam
apud antiquos multarum dubitationum causa fuit » . Je
l'entreprends avec une juste défiance , puisque mon opinion
se trouve contradictoire avec celles des plus célèbres his
toriens soit anciens , soit modernes.
En lisant le Banquet de Xénophon, Auguste Bacchius, et
bien d'autres , se voient au milieu d'une société choisie
croient converser avec des Athéniens distingués , et entendre
l'éloge de Socrate. Pour moi, je vais m'efforcer de montrer
que plusieurs des Athéniens mis en scène dans le Banquet ,
MARS 1809 . 44r
S
4
ne sont pointdu tout des modèles de bon ton , d'atticisme et
d'urbanité ; que pris à la lettre , les discours de Socrate lui
ôtent une partie de ses droits à notre admiration ; que le
Banquet, quoi qu'en disent des savans anglais et allemands (1 ),
ne contient nullement l'éloge de Socrate , qu'il n'est qu'un
ouvrage énigmatique , de mauvais goût, aussi indigne de
l'Abeille attique que flétrissant pour la mémoire de son
maître , si l'on veut y voir autre chose qu'une fine critique
des sophistes cachés sous le voile de l'ironie .
L'abbé Barthélemi ( Voyez t. V, page 534 , édition de
Bure.) s'est peu étendu sur l'ironie socratique , persuadé que
Socrate n'en faisait pas un usage aussi fréquent qu'on l'a prétendu.
Mais opposons à cet illustre littérateur le témoignage
de Cicéron qui s'exprime ainsi : « Dulcem et facetum , atque
in omni oratione simulatorem , quem ειρωνα græci nominaverunt
, Socratem accepimus . » Et sur-tout l'interprétation
đe deux traités dont il me semble qu'on a manqué le véritable
sens, l'Hipparque de Platon etle BanquetdeXénophon;
commençons par l'Hipparque de Platon.
Examen de l'Hipparque de Platon.
:
Hipparque , Anacréon , Simonide , Socrate , tels sont les
personnages qui figurent dans le traité intitulé : Hipparque.
Plusieurs historiens, Rollin, M. Meinerset autres, s'appuyant
sur l'autorité de Platon , louent Hipparque , tyran d'Athènes,
et appellent Anacreon et Simonide , instituteurs inspirés
par les Dieux. Ce que M. Meiners et avant lui d'autres
critiques ont pris pour un éloge , ne serait-il pas une ironie
socratique ? C'est ce qui me semble plus que probable , en
approfondissant le texte , en consultant l'histoire .
Dans ledialogue intitulé Hipparque , Socrate disserte sur
la passion du gain. L'autre interlocuteur accuse Socrate de
le tromper par des sophismes. - Moi , répond Socrate ,
-pourrais-je désobéir à l'un des fils d'Hipparque qui , après
avoir appelé dans Athènes Anacréon et Simonide , et formé
de concert avec eux les habitans de la ville, travaillai aussi
à rendre meilleurs les habitans des campagnes ? » Comment
ne pas montrer plus de déférence pour un sage qui a fait
élever dans les places publiques de la ville des Hermès sur
lesquels étaient gravées en vers élégiaques des sentences
(1) Grégoire de Corinthe , sur Hermogène ( Tom. VIII , pag . 967 et
969, des Orat. Grecs) me semble juger le Banquet de Xénophon aussi
-mal que les savans anglais , allemands et français qui nous ont précédé
442 MERCURE DE FRANCE ,
morales , celle-ci entre autres : Ne trompe pas ton ami. Tu
es le mien , ajoute Socrate ; je n'oserais donc jamais te
tromper et désobéir à un prince tel qu'Hipparque , après la
mort de qui Athènes fut asservie par le tyran Hippias .
Je ne sais si je me fais illusion, mais je ne vois dans ce
passage tout entier qu'une ironie soutenue. De bonne foi ,
le divin Platon pouvait-il se compromettre jusqu'à précomiser
un prince sans cesse entouré de chanteurs et de cour
tisannes , devenu l'époux d'une vendeuse de couronnes de
fleurs , aussi célèbre par ses charmes que funeste par ses
menées à son pays , qui l'accusa du crime de lèze-nation ,
un prince qui , ami des lettres , se souciait peu des vertus
qu'elles doivent inspirer ? Platon qui après avoir multiplié
ses observations philosophiques sur les diverses espèces de
gouvernemens , les trouvait tous essentiellement vicieux ,
pouvait-il faire une exception en faveur de celui d'Hipparque,
prostituer le titre d'ami de la vertu au peuple vo-
Juptueux d'Athènes , à ce même peuple qui devait un jour,
imprimant à son nom une tache ineffaçable , condamner
Socrate à boire la ciguë ?
Platonpouvait- ilmettre sérieusementdansla bouche du plus
děsintéressé des hommes , l'éloge de Simonide , cet écrivain
mercénaire que les libéralités d'Hiéron ne pouvaient satisfaire;
ce poëtesignalé par son avarice , qui , comme le lui reproche
Pindare , 'dégrada la poésie en louant , pour de l'argent,
lesathlètes et les héros ? Pouvait- il estimer l'exécrable
courtisan qui célébra les meurtriers du même Hipparque qui
l'avait comblé de présens , l'homme injuste à qui Themistocle
dit un jour : Simonide , tu sollicites un arrêt inique ; tu ne
serais pas bon poëte , si tu manquais la mesure ; ni moi , bon
magistrat si je violais la loi.
Le même Platon qui bannissait Homère de sa républiqué,
malgré les leçons qu'il donna aux peuples et à leurs chefs ,
a-t-il bien pu, sans malignité , représenter Anacréon travaillant
avec Hipparque à rendre les Athéniens meilleurs?
L'inventeur des chansons bachiques , appelé au grave et
pénible ministère de conduire ses semblables à la vertu ,
Anacréon mis à côté des sages et parmi les régénérateurs de
son siècle , n'est-ce pas là, encore une fois , une ironie (2)
(2) Ælien ne comprenant rien à l'ironie de Platon ( Var. H. C. 2 ) ,
fait l'éloge d'Hipparque , celui d'Anacréon et sur-tout celui de Simonide .
•Parmi ses nombreux annotateurs ( Voyez l'édit, deGronove.), aucun
ne s'est aperçu de la méprise de son auteur. Il est d'autant plus impor
MARS 1809. 443
t
1
۲
L
le

20
d
socratique; et si j'ai deviné l'intention de Platon, ne doit-on
pas regretterque les historiens anglais et allemands aient pris
Platon à la lettre ; que l'immortel Rollin, dans son histoire ancienne
( tom. II , p. 590) dise sérieusement et gravement
sur la foi de Platon qui plaisante , qu'Hipparque lit venir à
Athènes Anacréon et Simonide pour inspirer aux Athéniens
le goût de la vertu et pour instruire jusqu'aux gens de la
campagne ? :
Pour mieux se convaincre quePlaton cède un peu au goût
de la satire , goûtdont les sages ne sont pas toujours exempts,
qu'on lise attentivement la fin du passage où Socrate s'exprime
ainsi : >> après la mort d'Hipparque , les Athéniens
furent trois ans asservis et tyrannisés par son frère Hippias ;
>>mais ils ne connurent que pendant ces trois années-là le
>joug de la servitude ; car auparavant ils vivaient presque
>> aussi heureux que du tems de Saturne , » Quoi les Athéniens
ne connurent que ces années-là le joug de la servitude ! Ces
expressions peuvent-elles étre sérieuses ?De bonne foi étaientils
libres sous Pisistrate , qui, deux fois chassé de l'Attique ,
deux fois reprit violemment son autorité ! Etaient-ils libres et
heureux comme du tems de Saturne, c'est-a-dire comme dans
le siècle d'or , sous les Epiménides , sous les Dracons , et à des
époques plus éloignées encore , oùtantôt la tyrannie et tantôt
l'anarchie se présentaient à eux sous d'horribles formes ?M.
Meiners', savant illustre , dont les travaux me guident si heureusement
et si souvent dans mes recherches sur l'histoire
ancienne , M. Meiners , me semble done n'avoir pas saisi le
véritable sens de Platon. Je puis ajouter que le titre qu'il
donne à Anacréon , d'instituteur inspiré par les dieux ,
n'existe point dans le texte. Que M. Delrieux , dans de jolis
couplets , ait proclamé Anacréon , le plus sage des philosophes
de la Grèce ; soit ; mais l'école platonique pouvaitelle
proclamer sage , l'inventeur des chansons bachiques ?
Quant au titre glorieux d'instituteur inspiré par les dieux,
elle l'eut à peine décerné à Orphée ,qui , cependant pontife
àla fois , législateur et roi , composa des hymnes ,que, long
tems après sa mort , on chantait dans les temples ; & Linnus ,
fils de Mercure et d'Uranie ; à Callimaque , plein de grâce
quand il chante Diane , plein de force et demagnificence
quand il célèbre Jupiter.
tant de la relever , qu'Ælien offrant des matières de coriposition aux
élèvesdes Lycées , les induirait en erreur sur l'intention de Platon ,et
leur donnerait des idées fausses , (Note deM. Gail. )
MERCURE DE FRANCE ,
Hipparque , dit encore un savant , attira par les récom
penses les plus brillantes , Anacréon et Simonide. Qu'est-ce
que des instituteurs inspirés par les dieux , qu'on attire par
Pappât des plus brillantes récompenses ? Je cherche dans
ces deux idées , étonnées de se trouver ensemble , la justesse
du philosophe et l'exactitude de l'historien. Il fallait de
l'or à Simonide ; mais Anacréon plus noble et plus fier,
voulait qu'on l'amenât sur une galère à soixante rames.
On sait que Polycrate lui fit présent de cinq talens d'or
qu'il refusa ; anecdocte incertaine ; mais qui prouve du
moins en faveur de l'opinion qu'on avait de son désintéressement.
Barthélemi s'est montré narrateur plus fidele ,
quand il dit qu'il combla l'un d'honneurs et l'autre de
présens ; il avait traité chacun selon son goût.
:
Nous venons d'interpréter par le moyen de l'ironie, un
important traité. Ceux qui aiment à retrouver dans les
derniers discours des personnages célèbres , l'expression
franche de leur caractère , se rappellant ce mot de Socrate :
Sacrifiez un coq à Esculape , y verront peut-être une ironie
piquante contre le dieu d'Epidaure et la religion reçue , et
penseront que notre sage employa cette figure jusqu'en ses
derniers momens ; mais une autre interprétation me semble
plus naturelle. Esculape étant le dieu de la médecine, Socrate
n'est-il pas censé avoir dit: je meurs , me voilà guéri de
tous mes maux ; témoignez à ce dieu ma reconnaissance en
lui sacrifiant un coq.
Ce sens que j'ai proposé dans mes économiques ( an III ) ,
est celui adopté par le célèbre Bernardin-de-Saint-Pierre
dans sa mort de Socrate. « Le dieu de la santé me délivre de
mes sens corporels ... Il fait lever sur moi le jour de
l'éternité..... Nous lui devons l'oiseau du matin ; pensée
-ingénieusement exprimée , mais , qui , pour le dire en pas
sant , offre un mélange de grécisme et d'hébraïsme ; mélange
qu'un goût sévére n'approuverait peut-être pas , et
dont se garde bien notre Fénélon , qui , dans son Télémaque
, est tout grec , comme dans ses instructions pastorales
, il est tout chrétien. On pourrait même aller plus
loin, et dire que la pensée de M. Bernardin-de-St-Pierre ,
n'est pas plus grecque qu'elle n'est hébraïque, puisque le
coq , considéré comme oiseau du matin , est consacré à
Apollon , dieu du jour , tandis qu'il s'agit , et dans Xénophon
et dans Platon, du coq consacré au dieu d'Epidaure
(3) ( La suite au numéra prochain.)
(3) Sur le coq sacrifié à Esculape , voyez Louis Racine , auteur du
MARS 1809 . 445
1
6
1
1
1
1
VOYAGE DE DENTRECASTEAUX , envoyé à la
recherche de La Pérouse ; publié par ordre de S. M.
l'Empereur et Roi , sous le ministère de S. E. le viceamiral
Decrès , comte de l'Empire. Rédigé par M. DE
ROSSEL , ancien capitaine de vaisseau. -Deux vol.
in-4° , avec un atlas. - A Paris , de l'Imprimerie
Impériale.
( SECOND EXTRAIT. )
Il existe un contraste frappant que d'autres , sans
doute , ont dû remarquer avant nous , entre l'esprit
qui dirigeait les voyages de découvertes entrepris au
seizième siècle , et celui dont étaient animés les navigateurs
qui ont achevé la reconnaissance du globe dans
le siècle dernier. Les conquêtes avaient été le premier
objet des aventuriers Espagnols et Portugais. Le progrès
des sciences fut presque le seul but des gouvernemens
, dans les voyages de Bougainville , de Cook et
de la Pérouse. On avait semblé ne chercher l'Inde et
sur-tout l'Amérique , que comme des pays dont on
voulait recouvrer la souveraineté. La religion avait
paru donner sa sanction à cette manière d'envisager
les découvertes. Les expéditions entreprises dans le
grand Océan , n'ont rien qui fasse soupçonner qu'il
entrait dans leur plan aucune idée semblable. Il ne fut
question ni de conquérir , ni de convertir les insulaires
de cette mer. Les liens de l'hospitalité furent les seuls
qu'on chercha à former avec eux , et dans les relations
qu'on établit , on respecta toutes leurs idées , on supporta
tous leurs vices ; au lieu du mépris qu'avaient
inspiré les nations Américaines , on n'éprouva que de
l'intérêt pour les insulaires de la mer du Sud. De la
part des premiers , la moindre aggression , la moindre
Poëme de la Religion , chant II , et les Réflexions du fils aîné du
grand Racine à Louis Racine son frère , et Platon à la fin de son
Phedon. Au reste , quelque plausible que soit l'explication que nous
donnons au mot de Socrate , convenons que la réponse de Criton , qui
prend le mot de son maître, dans le sens naturel , est assez difficile à
expliquer.
446 MERCURE DE FRANCE ,
résistance , était devenue, pour les Européens , un prétexte
de les détruire deles asservir. De la part des
autres on a souffert les trahisons les plus cruelles , les
perfidies les plus sanglantes , toujours sans se venger et
souvent sans les punir. Au seizième siècle on avait
abusé de la supériorité des armes européennes ; au
dix-huitième , on a cru qu'il serait coupable d'en user ;
on s'accutsait soi-même des torts des sauvages , et l'on se
regardait comme la première cause de leurs crimes ,
puisqu'on avait commis le crime impardonnable de
venir les visiter.
On était sûr au moins d'être jugé d'après ces idées
lorsqu'on reviendrait en Europe. Au tems des Cortez et
des Pizarres , l'ambition et l'avarice trouvaient dans le
fanatisme un voile ou une excuse pour leurs excès. La
voix de l'humanité ne pouvait alors se faire entendre .
Lorsque l'avarice et l'ambition n'eurent plus d'objets,
dans ces voyages , lorsque le fanatisme eut perdu son
crédit , des expéditions ordonnées par l'amour des
sciences , n'auraient jamais pu se faire absoudre d'avoir
fait verser une goutte de sang , sans la nécessité la plus
urgente. L'humanité , presque divinisée , devait diriger
et juger en souveraine toute entreprise qui ne flattait
aucune passion. Or il n'y a jamais que bien peu de
gens qui se prennent de passion pour les sciences. C'est
beaucoup que le goût qu'elles inspirent obtienne
quelque popularité.
Il en avait acquis une fort grande à l'époque,dont
nous parlons. On attendait la relation d'un voyage
autour du monde , avec autant d'impatience qu'un
roman nouveau ; on la lisait avec une curiosité aussi
désintéressée. On ne demandait pas si dans ce voyage
de nouvelles mines avaient été découvertes , si les non
veaux argonautes rapportaient une, toison-d'or. On
voulait avoir la solution du grand problême des terres
australes ; on voulait connaître de nouveaux peuples ,
s'instruire de leur caractère , de leurs moeurs , de leurs
usages , de leur industrie , de leurs arts .
La prééminence de l'état de civilisation sur l'état
sauvage avait été mise en question , et il ne manquait
pas de juges pour prononcer en faveur de celui qu'ils
MARS 1809 .
10
de
d
regardaient comme le plus conforme à la nature. Ils
cherchaient , ainsi que leurs adversaires , dans les relations
nouvelles , de nouveaux appuis à leur opinion.
Quoique la querelle soit aujourd'hui bien refroidie , il
peut être intéressant d'examiner sous quelles couleurs
se présentent les sauvages dans le voyage de M. Dentrecasteaux.
Le premier peuple tout à fait inconnu qu'il visita et
qui habite la partie méridionale de la terre de Van-
Dienien', est aussi le plus voisin de ce qu'on est convenu
d'appeler l'état de nature. Hommes et femmes
sont entièreirent nuds ; ils ne connaissent point l'usage
de l'are , leur arme unique et une espèce de javelot
grossier. Ils n'ont pour demeure que de misérables
huttes, auxquelles ils préfèrent souvent des troncs d'arbres
énormes qu'ils creusent en y mettant le feu . De
mauvaises pirogues , ou plutôt de petits radeaux terminés
en pointe et composés d'écorces d'arbres , sont
tous leurs moyens de navigation. Il ne paraît même
pas qu'ils les emploient à la pêche. Leurs femmes , qui
sont chargées de ce travail , l'exécutent en plongeant
auprès du rivage, armées d'un petit bâton aminci par
le bout , avec lequel elles prennent des homards , des
oreilles de mer et d'autres coquillages. Du gæmon , des
racines de fougère , sont leurs autres alimens. On ne
leur a reconnu aucune idée religieuse ; on n'a trouvé
chez eux aucune trace de gouvernement. Ils vivent en
familles ; quelques-unes se réunissent et forment une
peuplade. Voilà toutes leurs institutions.
La bonté de ces hommes égale leur simplicité. La
peinture qu'en fait M. Dentrecasteaux est véritablement
touchante. Ils témoignèrent de la défiance au premier
aspect des Européens , mais elle se dissipa bientôt , et la
bonne intelligence , la familiarité même , furent promptement
établies. Ils se présentaient sans armes au milieu
de nos marins. L'un d'eux consentit à venir ainsi désarmé
à bord de l'une des frégates. On se fit des présens
de part et d'autre , non à titre d'échange , mais en signe
d'amitié. Le penchant au vol , si général parmi les
insulaires du grand Océan , est tout à fait inconnu dans
dette pouplade. Les enfans, les jeunes gens, enleraient
La
1
448 MERCURE DE FRANCE ,
bien quelques bagatelles , mais c'était par pure espié
glerie , car ils les rendaient presque aussitôt , en so
moquant de celui qui croyait les avoir perdues. Un
incident particulier prouva de la manière la moins
équivoque, qu'ils sont également étrangers à la perfidie.
Quatre français furent surpris par eux endormis et
pendant la nuit. On ne troubla même pas leur repos
et les naturels ne leur firent part que long-tems après
de cette rencontre...
Il ne paraît pas que l'extrême simplicité de leurs
moeurs tienne à un défaut d'intelligence. Ils apprirent
fort bien l'usage des outils qu'on leur donna. Celui
d'entr'eux qui s'était laissé conduire à bord de laRecherche
, parvint très-facilement à se servir de la hache ,
de la scie , des hameçons. On doit croire plutôt que
l'abondance où ils vivent , presque sans travail , a seule
retardé les progrès de leur industrie.
Un seul trait de leur conduite parut en contradiction
avec leur caractère confiant. Ces hommes qui laissaient
leurs enfans , sans crainte , entre les mains de nos ma
rins , qui se livraient à eux sans armes , cachaient ces
mêmes armes avec le plus grand soin dans les bois , où
elles étaient gardées par leurs femmes , qui poussaient
des cris dès qu'on en approchait. La difficulté d'expliquer
cette singularité , a porté M. Dentrecasteaux à
soupçonner qu'elle pouvait tenir à quelque idée religieuse.
Ce serait alors la seule que ce peuple eût manifestée
, à moins qu'on ne veuille trouver aussi quelque
superstition dans la proposition qu'ils répétèrent plusieurs
fois à un chevreau , de s'asseoir , comme si cet
animal leur eût paru d'une nature plus relevée que les
autres qu'on leur montra.
Ce qui toucha le plus M. Dentrecasteaux dans les
moeurs de ces sauvages , ce fut la tendresse qu'ils témoignaient
à leurs enfans. Il se plaît a peindre les caresses
qu'ils leur prodiguaient , l'empressement des femmes à
les parer de tous les ornemens qu'on leur donnait , sans
en rien réserver pour elles , la manière dontles petites,
querelles de ces enfans étaient appaisées sans violence ,
par une légère correction suivie de caresses qui faisaient
promptement cesser les pleurs. C'est à cette occasion
qu'on
DE
t
e
S
1
1
MARS 1809 .
5.
44gcen
qu'on le voit s'écrier : « Oh ! que les peuples civilisés
et qui s'énorgueillissent de l'étendue de leurs connaissances
, auraient à s'instruire à cette école de la nature ! >>>
L'enthousiasme qui perce dans cette exclamation ,
pourrait faire soupçonner notre habile navigateur
d'avoir embelli le tableau qu'il trace de ces hommes ,
à qui peut-être il croyait devoir quelque réparation ;
car à sa première relâche parmi eux , on les avait
accusés d'être anthropophages , sur des indices trèsinsuffisans.
Mais fallût-il retrancher de leur éloge tout
ce qu'un sentiment aussi généreux a pu y mêler de trop
brillant , la vérité toute nue serait encore assez satisfaisante
, et l'on n'en pourrait pas moins citer les habitans
de la terre de Van-Diemen , comme un des exemples
qui témoignent le plus fortement en faveur de
l'innocence et des vertus de la vie sauvage .
Un autre peuple qui semble à peine avoir fait un pas
de plus vers la civilisation , va maintenant déranger
toutes ces idées. A la Nouvelle-Calédonie , la nudité des
habitans est presque aussi complète qu'à la terre de
Van-Diemen. Leurs cases sont aussi misérables ; ils ont
de véritables pirogues , mais si frèles qu'ils n'osent naviguer
qu'entre la côte et les rescifs. Quoique la pêche
soit très- insuffisante pour les nourrir , leur paresse est
telle qu'ils ne cultivent que de loin en loin une terre ,
il est vrai , très- stérile. Quoique très-souvent en guerre ,
ils ne sont guère mieux armés que les pacifiques habitans
de la terre de Van-Diemen. Ils n'ont , comme eux ,
ni arc , ni flèches. Ils paraissent également étrangers à
toute religion . On leur a reconnu des chefs , ce qui
indiquerait un gouvernement ; mais on n'en a reconnu
l'action que dans le droit qu'exercent ces chefs de dépouiller
leurs inférieurs de tous les effets qu'ils possèdent.
Nos navigateurs arrivèrent chez ces peuples avec les
préventions les plus favorables , qu'ils avaient prises
dans la relation de Cook , et sur-tout dans la peinture
séduisante , faite par Forster , de leurs moeurs simples
et de leur humanité. On les croyait étrangers aux vol ,
pleins de bonne foi , et rivaux en douceur des peuples
duGange. Des larcins commis à bord des frégates enta-
Ff
1
450 MERCURE DE FRANCE,
!
mèrent d'abord cette brillante réputation ; des vols
plus hardis , exécutés à terre , la détruisirent ; divers
actes d'hostilités , suivis bientôt d'une attaque imprévue
contre les chaloupes qui faisaient de l'eau , attaque pour
laquelle il s'était rassemblé près de cinq-cents hommes,
prouvèrent qu'ils joignaient la perfidie à la férocité ; et
l'on eut enfin des preuves nombreuses que ces insulaires
qui , selon Forster , avaient témoigné tant d'horreur en
voyant des matelots manger de la chair , qu'ils prenaient
pour de la chair humaine , se souillent eux-mêmes de
cet horrible aliment.
Nous n'entrerons point dans les détails affreux des
-faits que M. Dentrecasteaux rapporte , et qui ne laissent
aucun doute sur cette humiliante vérité. Il les a multipliés
, parce qu'il lui coûtait d'y croire et de démentir
d'une manière aussi triste les rapports de Forster et de
Cook . Il cherche partout la solution d'une contradiction
aussi étrange. Il songe un instant que la Nouvelle-
Calédonie n'est plus habitée par la même race d'hommes
que du tems de Cook ; mais forcé d'abandonner cette
hypothèse , il pense que la paix régnait dans ce pays
lorsqu'il fut visité par cet illustre navigateur ; que la
guerre a développé depuis la férocité assoupie du peuple
qui l'habite ; que cette guerre dont les ravages se montrent
en effet partout , a ruiné pour long-tems une
terre naturellement ingrate , et que la faim unie à l'extrême
paresse , chez un peuple sans humanité , l'a dégradé
enfin jusqu'à devenir anthropophage.
On trouve ici des traces bien remarquables de l'esprit
quidominait les navigateurs du dernier siècle , et dont
nous avons parté plus haut. Une guerre malheureuse a
causé , selon M. Dentrecasteaux , la dévastation de la
Caledonie , et de- là est née l'atrocité des habitans. Mais
où chercher la cause de cette guerre ? Il la trouve dans
les échanges que Cook avait faits avec eux , dans les
présens qu'il leur avait laissés et qui auront excité la
jalousie des différentes peuplades. Notre passage , ajoutet
- il , pourrait également leur être funeste. Plus loin ,
parlant des rencontres où il a été obligé de repousser
par la force l'aggression de ces féroces insulaires , il
-espère qu'aucun d'eux n'y aura reçu la mort. On voit
MARS 1809. 451
1
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ماللا
G
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*
1
qu'il craint toujours de n'avoir point encore assez
ménagé ceux que dans le mouvement d'une juste horreur
, il avait si bien qualifiés d'effroyable peuple. 1
La scène change à Tongatabou , la principale des îles
des Amis. Elle est déjà bien connue par les relations da
capitaine Cook ; et le récit de M. Dentrecasteaux est ici
pleinement d'accord avec ceux de ce navigateur célèbre .
On sait que ces iles sont très-fertiles , et qu'elles out fait
d'assez grands pas dans la carrière de la civilisation.
Les habitans ont conservé le même caractère qu'ils
avaient dans le tems de la découverte. Aimables , gais ,
caressans , ils vous volent en vous donnant des fêtes ;
ils vous amènent leurs filles comme à Taïti , tout en
méditant de vous surprendre et de vous assassiner. Pris
sur le fait en dérobant , ils restituent sans honte et sans
rancune ; repoussés dans leurs aggressions perfides , ils
ne se plaignent point d'en être punis ; et dans les deux
cas ils reviennent l'instant d'après , comme s'il ne s'était
rien passé d'extraordinaire. Ils vous caressent , yous
servent , vous dérobent de nouveau , guettent de nouveau
l'occasion de vous sacrifier au désir de s'approprier
vos dépouilles , saufà reprendre les mêmes apparences
de sérénité et de bienveillance si leurs entreprises
n'ont pas un meilleur succès.
Tel est le résumé de l'expérience que fit M. Dentrecasteaux
du caractère de ce peuple. Malgré sa répugnance
, il fut obligé , plus d'une fois , d'employer la
force contre lui ; il y eut du sang versé de part et
d'autre , comme dans le voyage de Cook.
Cet invincible penchant au vol , commun , comme
nous l'avons dit , à tous les insulaires de la mer Pacifique
, est sans doute un problême de morale assez
difficile à résoudre. Le navigateur français l'explique
par ce droit singulier qu'exercent les chefs , comme à
Ia Nouvelle-Calédonie , de s'approprier tout ce qui
appartient à leurs inférieurs. Le vol y est organisé ,
pour ainsi dire , par étage ; car si le chef subalterne
dépouille le simple sujet , il peut être dépouillé à son
tour par un chef plus élevé , qui lui-même est obligé
de résigner ce qu'il possède , lorsqu'il en est sommé par
un prince ou par le roi. Un peuple chez qui le vol est ,
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE ,
enquelque sorte , d'institution nationale , ne peut sans
doute se croire très-coupable lorsqu'il le pratique envers
des étrangers. Celaexpliquerait le peu de repentir
qu'ils en témoignent. Mais après avoir montré comment
le gouvernement a formé de pareilles moeurs , il faudrait
demander encore de quelles moeurs a pu sortir un
pareil gouvernement ? question que l'expérience ne
peut plus résoudre , et qui exercerait peut-être vainement
la spéculation.
Une autre singularité du gouvernement de ces îles ,
que Cook n'avait point observée , et qui est très-bien
développée par M. Dentrecasteaux , c'est l'ordre de
succession aupouvoir suprême. Il ne passe point d'abord
du prince régnant à ses fils , mais àses frères , et ensuite
à ses soeurs par ordre de primogéniture ; et il revient
dans le même ordre aux enfans des aînés qui ont régné.
Lorsqu'une princesse est sur le trône , elle n'en a que
les honneurs et n'en peut exercer l'autorité. La régence
n'appartient même pas à son mari , mais à ses plus
proches parens du côté maternel , et après sa mort le
pouvoir retourne soit à sa soeur , si elle en a une , soit
aux enfans de son frère aîné. Le règne d'une femme
présente ainsi un inconvénient très-grave , et queM.
Dentrecasteaux relève très-judicieusement, Une famille,
celle à qui le trône appartient , jouit des honneurs , une
autre , les parens maternels de la reine , exerce le pouvoir
; ce qui affaiblit les deux principaux ressorts de
tout gouvernement , l'autorité étant moins respectée
lorsqu'on ne lui rend pas les hommages dûs à la souve
raineté , et les hommes sans pouvoir n'ayant jamais une
grande considération. Tel était le gouvernement de
Tongatabou lorsque nos frégates y abordèrent. La reine
Tinée, fille et soeur des derniers rois , était sur le trône ;
Fatafé , son neveu , en était reconnu l'héritier , et toute
l'autorité était entre les mains des Tonbou , famille
dont elle sortait par sa mère. Il en résultait une anarchie
générale.
Nos navigateurs furent témoins d'un exemple bien
étrange de cette séparation des honneurs et de l'autorité.
Ils avaient fait quelques présens à Fatafé , qui
était venu les voir avec son beau-père. Un Toubou ,
1
MARS 1809 . 453
:
*

8
frère du régent , arrive , enlève au beau-père du jeune
prince tout ce qu'il venait de recevoir ; et Fatafé luimême
lui remet de bonne grâce ce qu'on venait de lui
donner. Il sort ensuite avec Toubou , s'arrête à la porte ,
étend la jambe eu arrière , et 'Toubou n'hésite pas à lui
rendre l'hommage dû aux personnes royales , en courbant
la tête sous son pied.
Il faut lire dans l'ouvrage même les détails intéressans
de la relâche aux îles des Amis. Mais nous devons indiquer
à la curiosité de nos lecteurs d'autres îles qu'on en
croit éloignées de cent- cinquante lieues ; qu'aucun navigateur
n'a visitées , et que l'on désigne sous le nom de
Fidgi ou Fedgi . Leurs habitans ont des relations continuelles
avec ceux des îles des Amis, qui les craignent dans
laguerre, comme plus braves , dans le commerce, comme
plus industrieux. Les armes , les pirogues , les étoffes ,
tout est mieux travaillé aux îles Fedgi. Un de leurs habi
tans, que M. Dentrecasteaux vit à Tongatabou, lui
parut aussi doué d'une intelligence supérieure. La curiosité
, autant que l'intérêt , l'amena à bord des frégates ,
qu'il examina dans toutes les parties avec un grand empressement;
et ce ne fut qu'après l'avoir satisfait , qu'il
s'occupa de faire des échanges. Los habitans des îles des
Amis reconnaissent eux-mêmes la supériorité de ceux
des îles Fedgi. Ils s'en dédommagent en les accusant de
férocité, etmêmed'être anthropophages, ce que lesauvage
dontnous venons de parler ne nia pas. Cette circonstance
semblerait prouver quesi la faim ad'abord réduit l'homme
à se nourrir de la chair de son semblable , cette horrible
coutume , une fois établie , peut se maintenir long-tems
après que sa première cause a cessé ; car les îles Fedgi
paraissent ne point le céder en fertilité à Tongatabou .
Il serait intéressant d'y faire un voyage ; leurs habitans ,
quoique féroces , sentiraient mieux le prix des arts de
l'Europe et les avantages dela civilisation. Celui que vit
M. Dentrecasteaux avait eu l'idée de s'embarquer avec
lui , et il paraît que c'est à Fedgi que l'on pourrait
retrouver les animaux domestiques laissés par Cook à
Tongatabou , et enlevés par ces voisins redoutables.
Dans la comparaison qui se présente entre les peuples
de ces deux archipels , il est niste de voir la supériorité
454 MERCURE DE FRANCE ,
de courage et d'intelligence jointe à une plus grande
férocité . Malheureusement on retrouve à faire la même
observation dans la suite du voyage. En cotoyant lesîles
Santa-Cruz et les îles Salomon , on vit partout des traces
de l'industrie de leurs habitans , et partout on essuya de
leur part des attaques non provoquées. L'archipel de la
Louisiade offre d'une manière encoreplus frappante cefte
réunion de l'intelligenceà la cruauté. Les côtes en sontbien
cultivées et semées d'habitations riantes , dont les formes
variées présententun coup-d'oeilpittoresque. Les pirogues
ontjusqu'à cinquante pieds delongueur ; elles sontpeintes,
assez bien sculptées et portent deux mâts. Outre la sagaye
, les flèches et la fronde , armes offensives qu'on
avait trouvées ailleurs , on vit à leurs habitans des boucliers
, arme défensive qu'on ne connaît dans aucune des
îles du même océan. La pudeur ne leur est point inconnue
: ils ont soin de couvrir leur nudité ; mais ils égalent
en trahison les peuples des îles Santa-Cruz et Salomon ,
et les surpassent peut-être en férocité ; on n'eut aucun
indice que ceux- ci fussent anthropophages , et les habi
tans de la Louisiade se firent gloire de montrer qu'ils
l'étaient.
Tel était le dernier peuple sauvage que M. Dentrecasteaux
visita . La seule colonie européenne sur laquelle il
ait donné des détails, est Amboine. Le chapitre qu'il lui
a consacré est plein d'observations judicieuses , et de
réflexions dignes d'un homme d'Etat , sur le monopole
des épiceries , que les Hollandais s'étaient attribué
auxMoluques. Le défaut d'espace ne nous permet pas de
nous y arrêter ; la même raison nous prive du plaisir de
citer un morceau vraiment éloquent , où il rend compte
de l'impression que produisit sur lui le premier aspect
de la nature sauvage à la terre de Van-Diémen; de faire
connaître son opinion sur le phénomène de la mer lumineuse
, ses observations relatives à l'influence des causes
locales sur la variation de la boussole , et d'autres encore ,
toutes propres à montrer qu'il n'était étranger à aucune
des sciences dont son voyage pouvait favoriser le progrès.
M. de Rossel , qui en a continué la relation après sa
mort, mérite le même témoignage. L'expédition fit er
4
MARS 1809 . 455
core deux relâches avant d'arriver à Java : l'une à l'île de
Waigion , l'autre à Cajeli , port de l'île Bouro , où les
Hollandais dominent. Dans la première , il décrit avec
des détails curieux , le prodigieux effet qu'un séjour à
terre de vingt-quatre heures produisit sur les scorbutiques
; il fait connaître quelques traits du caractère et
des moeurs des Papous , peuple ombrageux , défiant , et
qui est presque toujours en guerre. En entrant à Cajeli ,
il se livre à un sentiment non moins naturel que celui
qu'avait éprouvé M. Dentrecasteaux à la vue de la Nouvelle-
Hollande , au plaisir de revoir des peuples civilisés ,
après avoir été réduit si long-tems au commerce ingrat
des sauvages.
Ce plaisir devint encore plus vif pour nos Français
par une rencontre inattendue. Ils furent visités par deux
vieillards qui avaient connu M. de Bougainville pendant
son séjour dans ce port, et qui, après un laps de tems
si considérable , pleurèrent de joie en retrouvant des
compatriotes de ce navigateur bienfaisant. Il est inutile
d'ajouter qu'on les traita de manière à leur rendre le nom
français toujours plus cher.
La navigation du détroit de Boutoun fournit à M. de
Rossel plusieurs remarques intéressantes sur les peuples
qui en habitent les côtes. Les relations qu'on eut avec
eux ne donnèrent lieu à aucune plainte. Ils tiennent une
sorte de milieu entre la civilisation et l'état sauvage . Ils
ontde l'industrie , des arts , et tout annonce qu'ils seraient
heureux , s'ils n'étaient sans cesse inquiétés par les habitans
de quelques îles voisines , et sur- tout par les Papous ,
dont le nom seul leur inspire la terreur. Ce dernier
peuple, beaucoup moins civilisé , estaussi beaucoup plus
farouche . Ce n'est point à Boutoun que la férocité s'est
accrue , comme dans les îles du grand Océan , avec l'industrie
. Ses habitans , il est vrai , sont mahométans ; ils
ont une religion positive , et l'on n'en a reconnu aucune
aux barbares insulaires dont nous avons parlé. Ne pourrait-
on pas en conclure que , siau premier âge de l'innocence
dont on a vu l'image à la terre de Van-Diemen ,
les hommes peuvent se passer d'idées religieuses , ce
frein leur devient nécessaire dès que leur intelligence se
développe ; et qu'après avoir perfectionné leurs moyens
456 MERCURE DE FRANCE ,
physiques , ils ont besoin que la connaissance de Dieu
intervienne pour en arrêter l'abus et faire éclorre dans
leur ame le germe du sentiment moral ?
Le second volume de cet ouvrage est uniquement du
ressort des savans et des navigateurs. Les premiers l'ont
déjà revêtu de l'approbation la plus flatteuse par l'organe
du bureau des longitudes; les autres lui rendront un
témoignage non moins décisif, lorsque l'expérience leur
en aura fait connaître l'utilité. Ce travail que l'on peut
regarder comme le traité le plus complet d'astronomie
nautique qui ait encore paru , appartient tout entier à
M. de Rossel. Il est divisé en deux parties : la première
a pour but de faire connaître les erreurs dont les observations
astronomiques peuvent être affectées à la mer ,
d'en examiner les sources , et d'en chercher les limites ,
soit qu'elles proviennent de l'imperfection des instrumens
et du coup-d'oeil de l'observateur , soit qu'elles
résultent de la difficulté même des observations et du
désavantage des circonstances où elles sont faites. Cet
examen met l'auteur en état de déterminer quelles sont
les circonstances les plus favorables à chacune , et il
en déduit des règles faciles pour les distinguer. Il enseigne
ensuite à combiner les résultats de différentes
observations relatives à la même détermination géographique
, de manière à en atténuer les erreurs , et il fixeles
limites desplus grandes dont le dernier résultat pourrademeurer
affecté. Rien n'est omis de ce qui peut favoriserla
pratique et les progrèsde l'astronomie nautique ; l'auteur
discute les avantagesde tous les instrumens dontseservent
les marins , de toutes les méthodes qu'ils emploient pour
déterminer la latitude , la longitude, la déclinaison de
la boussole; il les perfectionne et en proposede nouvelles,
dont il a toujours soin de discuter l'exactitude et de régler
l'application.
Ce n'est point ici le lieu d'apprécier le mérite d'un
pareil travail. Qu'il nous soit permis seulement d'indiquer
la plus grande difficulté que l'auteur avaità vaincre ,
en écrivant à la fois pour les savans et pour les marins.
Il fallait aux premiers l'exactitude la plusrigoureuse dans
ladiscussionde tous les élémens des erreurs que l'auteur
voulait réduire on corriger; il se trouvait ainsi dans
MARS 1809. 457
Cet
12
2009
eat
de
A
er
1
lecas de s'élever quelquefois avec eux aux plus hautes
abstractions de la géométrie , d'employer les procédés
analytiques les plus délicats. Avec les marins , il fallait
revenir aux formules les plus simplifiées , aux méthodes
les plus faciles , aux règles les plus courtes , il fallait se
mettre à leur portée et chercher avant tout la clarté.
M. de Rossel a pasfaitement bien rempli ces conditions;
toutes les fois qu'il en a eu la possibilité , il a su réduire
à une suite lucide de raisonnemens toutes les opérations.
analytiques qui lui en avaient fourni les résultats; il a
sacrifié à l'utilité, l'appareil scientifique. Lorsqu'il n'apu
s'en dégager , il l'a déployé de manière à prouver qu'il
sait se servir avec élégance et facilité de tous les moyens
de la science. Il suffirait pour s'en convaincre de lire le
chapitre où il traite des moyens d'obtenir la latitude par
deux hauteurs prises hors du méridien. On peut dire
qu'il a épuisé cette matière , et qu'il ne laisse rien à désirer
ni pour la profondeur des recherches ni pour la
simplicité des règles. Afin de rendre cette partie de son
ouvrage d'une utilité encore plus générale, il en a résumé
tous les résultats dans une table raisonnée , qui ,
seule, peut servir de guide aux marins qui voudront en
profiter.
La seconde partie de ce volume offre le recueil.complet
de toutes les observations astronomiques faites pendant
la campagne. L'abbé Bertrand , astronome de l'expédition
, ayant débarqué au cap de Bonne-Espérance ,
presque toutes sont dues à M. de Rossel. En publier les
élémens , c'est donner les moyens de les vérifier , et par
conséquent annoncer que l'on compte sur leur justesse ;
maisaussi rien n'a été négligé pourl'obtenir. Tous les calculsont
étérefaits après la campagne; leserreurs des tables
ont été corrigées , d'après des observations faites enEurope,
etd'après les nouvelles tables deM. Bürg. Ce travail ,
sans doute , était immense , mais le fruit qu'en recueillera
la géographie est aussi bien précieux : elle y trouvera
la détermination d'une foule de points d'une partie
dumonde presqu'inconnue , avec une précision qui doit
borner à dix minutes les plus grandes erreurs en longitude
, et qui même a dû souvent les réduire à cinq.
Les cartes dressées par M. Beautems-Beaupré ,et dont
1
458 MERCURE DE FRANCE ,
l'exécution est magnifique , sont aussi pour l'hydrographie
une acquisition d'un grand prix. Cet habile ingénieur
s'est servi , le plus souvent , pour leur composition ,
des relèvemensastronomiques, méthode dont M. deBorda
avait déjà fait usage , mais que lui-même a perfectionnée
de manière à pouvoir en être regardé comme le second
inventeur. Un appendice que l'on a joint au premier
volume du voyage , contient l'analyse de sa carte de
L'archipel de Santa-Cruz . Elle fera connaîtreses principes
etises procédés aux navigateurs , à qui l'on n'avait
encore riendonné de complet sur cette branche de l'hydrographie..
Après avoir examiné successivement toutes les parties
qui composentle Voyage de Dentrecasteaux , si l'on considère
maintenant l'ensemble de ce grand ouvrage , on
conviendra , sans doute , avec nous , que depuis long-tems
on n'en avait publié chez aucun peuple , d'aussi important
ni d'aussi utile aux progrès de la navigation. Avant
M. de Rossel , d'illustres marins français avaient donné
des méthodes lumineuses pour en résoudre tous les problêmes.
Il les a toutes approfondies, il en a réglé l'usage ,'
il a enseigné l'art de les combiner , et en a imaginé de
nouvelles . En perfectionnant , en multipliant les moyens
de la science, on peut dire qu'il lui a fait faire un nouveau
pas . La marine française se fera gloire de cet ouvrage
: on peut même le regarder comme un monument
honorable pour la nation. Tout y est national , jusqu'au
mouvement qui fit ordonner l'expédition dont il est le
fruit ; jusqu'aux découvertes qu'il s'agissait de compléter
ou de vérifier , et qui étaient déjà françaises. Les instrumens
astronomiques dont on y a fait usage étaient aussi
d'invention française , et sortaient des mains d'un artiste
français , dont les talens égalent la modestie ; les montres
marines avaient été fournies par un horloger français
qui peut avoir ailleurs des rivaux mais non des maîtres .
C'est avec le cercle répétiteur de Borda, exécuté par
M. Lenoir ; c'est avec les montres marines de M. Louis
Berthoud , que dans un voyage entrepris pour la recherche
de la Pérouse , on a fixé la position des terres
découvertes par Marion , Saint-Allouarn , Surville et
l'illustre Bougainville; et c'est enfin à ce voyage que nous
MARS 1809. 45g
5

t

er
نا
te
:
devons un traité d'astronomie nautique digne des hommages
et de la reconnaissance des marins de tous les
pays .
La publication de cet ouvrage , par ordre de S. M.
l'Empereur et Roi, sera inscrite dans les annales de la
navigation et des sciences , comme un des bienfaits les
plus précieux qu'elles auront obtenus de sa constante
protection .
:
: 1
VANDERBOURG .
CONVERSATIONS SUR LA CHIMIE , dans lesquelles
les élémens de cette science sont exposés d'une manière
simple , et éclaircis par des expériences. Tradoites
de l'anglais sur la dernière édition ; avec des
notes et gravures. A Genève , chez Manget et Cherbulier,
libraires.-1809.
LES personnes habituées à juger du mérite d'un livre
d'après son titre , comme du caractère d'un homme
d'après son nom , s'attendront peut- être à rencontrer
ici quelqu'une de ces productions superficielles , aujourd'hui
si communes; quelqu'un de ces abrégés à l'usage
de la jeunesse , dans lesquels , en effet , l'instruction se
trouve fort en abrégé , et qui sont réellement d'un
excellent usage pour développer dans les jeunes gens
les prétentions et la vanité . Mais malgré l'extrême probabilité
de ces conjectures , elles seraient cependant
déçues . Les Conversations sur la Chimie , offrent une
lecture très-instructive , quoique très - facile et trèsattachante.
La clarté et la simplicité ne s'y trouvent pas
seulement dans l'annonce et sur le titre , comme dans
beaucoup d'autres livres prétendus élémentaires . Ces
qualités brillent et se soutiennent dans toute l'étendue
de l'ouvrage , et elles ne sont pas dues , comme cela
arrive trop souvent , au soin d'éviter ou de déguiser les
difficultés , mais au talent de les développer et de les
éclaircir par un art d'exposition très- remarquable , uni
à une intelligence parfaite du sujet. Enfin , pour augmenter
notre surprise , cet ouvrage qui annonce un
esprit si juste , si méthodique , des connaissances si
positives , si variées ; cet ouvrage qui a eu deux éditions

"
i
460 MERCURE DE FRANCE ,
en Angleterre... , est d'une dame , et d'une dame qui ,
malgré le succès , n'a pas voulu se nommer.
Il faut espèrer que ce trait de modestie lui fera trouver
grâces près des gens graves et sévères qui pensent encore
avec le bonhomme Chrysalde :
Qu'une femme en sait toujours assez
Quand la capacité de son esprit se hausse
Aconnaître un pourpoint d'avec unhaut de chausse.
Quoique , à vrai dire , il ne soit pas encore bien
prouvé que la sottise chez les femmes soit un rempart
de vertu beaucoup plus assuré que l'esprit , et Molière
nous endonneencore l'exempledansl'Ecoledes Femmes.
Sans doute la pédanterie , déjà très-ridicule dans un
homme , serait insupportable dans une femme. Sans
doute il est mille choses qu'une femme a bonne grâce
d'ignorer. Il est plusieurs études auxquelles il serait
inutile et même dangereux de la livrer , parce qu'elles
pourraient ternir la pureté de son imagination sans
aucune utilité bien réelle. Mais d'un autre côté il existe
une infinité de connaissances positives qu'elle peut
acquérir , qui contribueront à fortifier sa raison , son
jugement , et qui développeront son intelligence sans
aucun danger. Par exemple , il serait certainement
inutile qu'une femme allât passer ses journées dans un
laboratoire de chimie, mais s'il est possible , et il l'est
comme on le verra tout à l'heure , de lui présenter les
principaux phénomènes chimiques , d'une manière
simple , abrégée et cependant exacte , elle en retirera
de très-grands avantages pour l'intelligence d'une multitude
de productions de la nature , ou de procédés des
- arts qui s'offrent partout à ses yeux. Elle pourra même
avoir , plus d'une fois , l'occasion d'employer avantageusement
ces connaissances pour elle-même et pour
les autres , soit en les faisant servir à des applications
utiles , soit en y trouvant des secours ou des préservatifs
dans une infinité de circonstances inattendues. Et
pourvu qu'elle ne fasse point parade de ce qu'elle a
acquis , il semble bien difficile que quelques idées justes
et exactes sur les phénomènes de la nature , puissent lui
faire un si grand tort. Car enfin , on ne voit pas comMARS
1809 . 461
1
1
i
ment une femme serait moins aimable pour savoir que
le principe qui entretient la flamme entretient aussi la
vie , ou moins vertueuse pour avoir appris comment le
sang se forme dans ses veines et le lait dans son sein ,
ou moins bonne mère de famille pour connaître les
caractères et les propriétés des sels qu'elle devra peutêtre
présenter un jour comme médicamens à ses fils.
L'auteur des Conversations sur la Chimie , nous
apprend elle-même , dans sa préface , les motifs qui l'ont
déterminée à écrire cet ouvrage , et le but quelle s'est
proposé d'atteindre .
<<En se hasardant à offrir son ouvrage au public , et
>> particulièrement aux lecteurs de son sexe , l'auteur
>>de cette introduction à la chimie comprend fort bien
>> que puisqu'elle est elle-même une femme , elle doit
>> commencer par donner quelques explications sur son
>> entreprise , dont elle a d'autant plus besoin de faire
>> l'apologie , que ses connaissances en chimie sont ré-
>> centes , et qu'elle n'a pas des droits bien réels au titre
>> de chimiste.
>>> En assistant , pour la première fois , à des leçons
>> expérimentales , je trouvai qu'il était absolument
>>impossible de retirer une instruction claire et satis-
>> faisante des démonstrations rapides que l'on est sou-
>> vent forcé d'entasser dans des cours publics de ce
>> genre. Mais ayant eu , dans la suite , des occasions
>> fréquentes de converser , avec un ami , sur la chimie,
>> et de répéter beaucoup d'expériences , j'acquis des
>> notions plus exactes des principes de cette science , et
>>je commençai à prendre beaucoup d'intérêt à son
>>> étude. C'est alors que je sentis , en assistant aux excel-
>> lentes leçons données à l'Institution royale (1) , par le
(1) L'Institution royale de Londres est une fondation magnifique,
faite par une réunion de simples particuliers , et consacrée à l'enseignement
des sciences physiques et mathématiques. Le professeur de chimie
actuel est M. Davy , jeune chimiste , déjà célèbre dans toute l'Europe
par ses belles découvertes . Cet établissement est ouvert aux personnes
des deux sexes . Il doit son origine au comte de Rumford qui en a conçu
le plan, et qui a employé tous ses soins pour le réaliser. M.de Rumford
aeu le plaisir de voir , en peu de tems , l'Institution royale, dotéed'un
462 MERCURE DE FRANCE ,
>> professeur actuel de chimie , le grand avantage qu'une
>> connaissance préliminaire du sujet , quelque faible
>> qu'elle fût , me donnait sur ceux qui n'avaient pas eu
>> les mêmes moyens d'instruction particulière. Chaque
>> fait , chaque expérience attirait mon attention , et
>> servait à expliquer quelque théorie à laquelle je n'étais
>> pas étrangère ; et j'eus la satisfaction de trouver que
>> les nombreuses et élégantes explications qui distin-
>> guent particulièrement cette école , manquaient
>> rarement de produire dans mon esprit l'effet qu'on
>> en pouvait attendre.
**>> Il était naturel de conclure de-là que des conver-
» sations familières sont , dans des études de ce genre ,
>> le plus utile des moyens d'instruction auxiliaire , et
>>>sur-tout pour les femmes , dans l'éducation desquelles
>> on pense rarement à préparer l'esprit , aux idées
>> abstraites et au langage scientifique .
>> Mais comme il y a peu de femmes qui puissent se
>> procurer ce mode d'instruction , et que je ne con-
>> naissais aucun livre qui pût en tenir lieu , je pensai
» qu'il pouvait être utile pour les commençans , et
>> satisfaisant pour moi , de tracer la marche par laquelle
» j'avais acquis ma petite collection de connaissances
>> chimiques , et de rappeler , sous la forme de dialo-
>> gues , ces mêmes idées que j'avais d'abord reçues de
» la conversation.»
Ce que l'auteur dit ici de l'utilité d'une instruction
préliminaire pour suivre avec fruit des cours publics ,
sera confirmé par toutes les personnes qui ont été chargées
de cette sorte d'enseignement , sur-tout dans les
établissemens ouverts aux gens du monde , et où l'on
admet des personnes des deux sexes ; les réflexions précédentes
, si bien placées dans la bouche d'une femme ,
capital assez considérable pour assurer son existence , et surpasser même
ses besoins présens . Mais l'enseignement n'y est pas gratuit , et il ne
saurait l'être , puisque l'Institution royale est une propriété particulière.
Sous ce rapport , la munificence du Gouvernement donne à la France
un grand avantage sur toutes les autres nations de l'Europe , principalement
pour ce qui concerne l'enseignement des parties les plus élevées
des sciences et des lettres . (Note de l'auteur de l'article .)
MARS 1809 , 463
ή
الا

5
montrent aussi l'heureuse influence que ces établissemens
pourraient avoir sur l'instruction de la société ,
s'ils étaient plus en vogue. Or, ils seraient plus en vogue
s'ils étaient plus riches , parce qu'ils pourraient alors
donner plus d'éclat à leurs démonstrations , et ils seraient
plus riches si les particuliers avaient plus de zèle pour
l'instruction ; car dans un pays comme la France , où
il y a tant de grandes écoles destinées à l'enseignement
de la jeunesse , il serait injuste de demander que le
Gouvernement se chargeât aussi de l'éducation des
hommes faits. Après cette espèce de délibération, l'auteur
expose le plan qu'elle a adopté. Il consiste à faire
connaître d'abord les substances simples ou réputées
telles dans l'état actuel de la chimie , et de l'élever
ensuite , graduellement , jusqu'aux composés les plus
compliqués. Ce plan est aussi celui que M. Fourcroy a
suivi dans son Systéme des connaissances Chimiques ,
et dans ses autres ouvrages. Il a bien quelques inconvéniens
, puisque la plupart des substances que nous considérons
aujourd'hui comme simples , sont probablement
composées de divers principes , ce qui doit rompre les
Analogies naturelles qu'elles nous offriraient si nous
connaissions mieux leur nature ; mais dans l'état où la
chimie se trouve , il est impossible d'éviter ces imperfections
, et enfin lorsqu'une fois on s'est entendu sur le
sens qu'il faut accorder à la dénomination de substance
simple , cette expression devient uniquement relative à
la limite actuelle de nos connaissances , et alors elle ne
renferme plus rien d'inexact.
Mais en admettant ces définitions , pour ainsi dire provisoires
, faut-il les employer dans l'explication des
phénomènes chimiques comme exprimant des réalités ?
Par exemple de ce que l'on peut souvent observer les
effets de la chaleur sans lumière sensible , ou ceux de la
lumière sans aucune sensation appréciable de chaleur,
s'ensuit-il qu'il faille regarder le calorique et la lumière
comme deux êtres simples et distincts l'un de l'autre ; et
parce que chacun de ces agens peut modifier les résultats
des affinités chimiques , doit-on en conclure que le
calorique est réellement une substance matérielle , susceptible
de s'unir aux autres substances ou de se séparer /
1
464 MERCURE DE FRANCE,
d'elles par un véritable jeu d'affinitės ? Je sais bien que
c'est ainsi que les chimistes ont contume de considérer
le calorique , et l'auteur des Conversations sur la Chimie
Jes asuivis en ce point ; mais s'il y a des faits qui se laissent
bien représenter dans cette hypothèse , il en est d'autres ,
et en très-grand nombre, qui restent entiérement inexplicables.
Tout ce que nous apprenons des expériences
sur l'action du calorique , c'est qu'il tend continuellement
à écarter les molécules des corps , tandis que l'attraction
tend à les rapprocher. Le calorique doit donc
être pour nous une force expansive capable de produire
cet effet et rien de plus. Quant à la cause qui peut le
Fretenir et le dissimuler dans les corps , nous ne la connaissons
pas : nous savons seulement que les quantités de
chaleur qui se dégagent ou qui s'absorbent dans une
suite de changemens chimiques , se reproduisent en sens
contraire et avec la même intensité lorsque les corps
repassent par les mêmes états. Ce principe général , joint
àquelquesautres propriétés quis'observent constamment
et à l'idée d'une force expansive, suffit pour la simple
exposition des phénomènes chimiques ; et ces qualités ,
qui sont les seules données par l'expérience , me semblent
aussi les seules que l'on puisse admettre dans les explications.
Ainsi , en louant l'extrême clarté avec laquelle
l'auteur des Conversations a exposé la théorie du calorique
considéré comme matière , je crois qu'elle aurait
mieux fait de s'en passer et de s'en tenir aux phénomènes
par lesquels les divers états du calorique nous
deviennent sensibles , phénomènes qu'elle développe avec
beaucoup d'art. Lorsque Newton eut prouvé lefait de
l'attraction universelle , il ne l'attribua pas à une matière
interposée entre les corps célestes ; il n'y vit qu'une
force, qu'une tendance mutuelle qui pousse ces corps les
uns vers les autres , commeferait une attraction. Pourquoi
les chimistes n'auraient- ils pas la même réserve à
l'égard du calorique , dont les lois et la manière d'agir
ne sont pas même encore complètement connues? ..
:
Il me semble que l'on n'est pas mieux fondé à supposer,
comme on le fait souvent , en chimie , une force
attractive particulière qui , sous le nom d'attraction de
cohésion , agit seulement entre des molécules de même
nature ,
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۱
MARS 180g . 4655
nature, et une autre force qui agit seulement entre los ce
molécules de nature différente ,sous le nom d'attraction
de composition. De pareilles distinctions ne sont point
dans la nature les diverses actions que chaque corps
exerce sur, lui-même , et sur les autres corps , selon les
diverses circonstances où on le place , ne sont que les
résultats de la force attractive (2) : qu'il possède ; laquelle
est diversement modifiée par la figure des particules ou
par leur distance; ici l'auteur des Conversations a encore
suivi les idées les plus répandues parmi les chimistes , et
jedoute qu'elle ait bien fait.
Je crois aussi qu'elle a eu tort de considérer l'action
de l'eau sur les substances qu'elle peut fondre, comme
uneaction particulière analogue à celle de la chaleur , et
différente de l'affinit . Il me sembleque c'est une affinité
véritable quoique faible. Il en est de même de la dissolution
d'un sel ou de l'union de l'acide sulfurique avec
l'eau. L'auteur ne regarde point ces produits commedes
combinaisons , mais comme de simples mélanges , parce
que l'on peut en séparer les principes par la chaleur;
maisacecompte plusieursoxydes métalliques ne seraient
aussi que de sinrples mélanges , car la chaleur suffit pour
les décomposer et revivifier le métal. Il est à la fois plus
exact et plus simple de considérer tous les phénomènes
comme produits par de faibles affinités , qui cèdent à la
force répulsive du calorique , mais ce n'est pas ainsi
qu'ontpensé les chimistes que l'auteur des Conversations
a choisis pour modèles.
Enfin on voit avec regret qu'elle a adopté dans cet
ouvrage la doctrine des affinités électives, qui paraît
aujourd'hui trop contraire aux phénomènes pour pouvoir
subsister. Suivant cette doctrine , lorsquedeux subs
tances sont combinées , si on leur en présente une troisième
qui ait, pour l'une d'elles plus d'affinité qu'elles
(2) La force attractive dont il s'agit ici , n'est point l'attraction planetaire
réciproque au carré de la distance ; c'est un autre genre de forces
qui décroit avec une rapidité extrême àmesure que la distance augmente
, ce qui fait que l'affinité n'est sensible qu'à des distances insensibles.
( Voyez la T'héorie de M. Laplace , sur les phénomènes capil
laires. Supplément au 4º volume de la Mécanique céleste.)
Gg
466 1 MERCURE DE FRANCE ,
:
n'en ont l'une avec l'autre , la combinaison se défait, et
les deux substances qui ont entre elles le plus d'affinité,
s'unissent et abandonnent la troisième , ce que l'auteur
compare ingénieusement à deux amis qui étaient fort
heureux dans la société l'un de l'autre , jusqu'au moment
où un troisième est venu les désunir , par la préférence
que l'un d'eux a donné au nouveau venu. Mais ce n'est
pas tout à fait ainsi que la chose se passe en chimie :
I'abandon de la substance précipitée n'est pas total ; il
en reste toujours une petite quantité en combinaison :
on doit donc , ainsi que l'a fait M. Berthollet , considérer
les trois substances comme réagissant simultanément les
unes sur les autres. Alors chacune d'elles se partage selon
la puissance de ses affinités , et ce qui ne trouve point à
se combiner se précipite. Ce point de vue, beaucoup
plus général, est aussi beaucoup plus simple , comme cela
arrive toujours dans les sciences ; car rien n'entraîne
plus de complications que les distinctions inutiles.
Quand on veut prendreune idée générale de l'aspectd'un
pays , il faut se placer sur les hauteurs.
Les remarques que je viens de faire suffiraient à défaut
d'éloges pour montrer que les Conversations sur la
Chimie offrent une instruction solide , quoiqu'agréable.
Car les points sur lesquels je ne me trouve pas d'accord
avec l'auteur , appartiennent à la partie philosophique
de la chimie , c'est-à-dire à la partie la plus relevée et la
plus abstraite de cette science. Et , d'ailleurs , mes critiques
, si toutefois elles sont fondées , portent moins sur
l'auteur même que sur les ouvrages qu'elle parait avoir
pris pour guides , ouvrages qui jouissent depuis longtems
d'une grande célébrité.
Les théories exposées dans ces Conversations sont toujours
accompagnées d'expériences intéressantes et faciles
à répéter, même pour des dames. Ceci pourra paraître
extraordinaire , car les gens du monde se sont faits autrefois
sur les savans et sur les sciences des idées bizarres
qui ne sont pas encore entièrement effacées. Ainsi il n'y
apas long-tems que l'on ne pouvait prononcer le mot
de chimie sans réveiller l'idée d'un laboratoire obscur ,
tout rempli de cornues , de soufflets et de fourneaux ,
parmi lesquels vivait une espèce de vieux philosophe
MARS 1809 . 467
1
:
B
11
ام
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G
qur

f
1
pareil aux alchimistes de Rembrand. Il est bien vrai que
ces divers appareils sont nécessaires pour exécuter
toutes les expériences chimiques , ou pour suivre
les recherches nouvelles que l'on peut se proposer. Mais
pour prendre une idée exacte des principaux phenomènes
, pour acquérir des notions de chimie même trèsétendues
, et telles qu'on les peut désirer quand on ne veut
point faire de cette science son unique étude , il faut
beaucoup moins de frais. Quelques cornues de verre ou
de porcelaine , quelques tubes de verre , quelques vases
renfermant les principaux réactifs , et une lampe d'Argant
, qui sert de fourneau ; voilà tout ce qui est nécessaire
; et c'est ainsi que sout faites toutes les expériences
rapportées dans les Conversations sur la Chimie. Les
appareils ou les dispositions qu'elles exigent sont représentées
dans une suite de planches dessinées par l'auteur
même, d'une manière très-agréable, et gravées au simple
trait.
Mes dernières remarques porteront sur le style du
traducteur. Il est toujours clair , simple et convenable
au sujet , mais il m'a paru quelquefois manquer de cette
correction si nécessaire dans un ouvrage destiné pour
la jeunesse. Par exemple , on y trouve : commencer de
prendre , pour commencer à prendre; j'aimerais bien
tenter cette expérience , pour j'aimerais bien à tenter ;
une vapeur n'est rien autre qu'une solution , pour n'est
pas autre chose qu'une solution ; on croyait une fois ,
pour autrefois ; je vous ai observé , pour je vous ai fait
observer ; telle chose soit telle autre ; pour ou telle autre.
Si j'ose dire à ce sujet ma pensée , il me semble que ces
fautes de langage sont autant de locutions génevoises que
l'on retrouve souvent dans les ouvrages écrits à Genève ,
mêmepar des hommes du premier mérite. Cependant la
pureté de la langue française ne devrait être nulle part
plus religieusement conservée que dans une ville qui a
eula gloire de produire un de nos plus grands écrivains ,
et qui offre encore aujourd'hui une réunion rare de
savans et de gens de lettres distingnés par leurs lumières
et par leurs talens .
Je ne dois point oublier de dire que cette traduction
est enrichie de notes où l'on indique les principales dé-
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE ,
51
couvertes faites en chimie depuis la publication de l'ouvrage.
Ces notes courtes et très-exactes sont dues à
M. le docteur Delavive , professeur de chimie à Genève ;
elles sont faites dans un excellent esprit , et annoncent
un chimiste très-exercé.
Je ne ferai plus qu'une reflexión : on vient de voir
l'ouvrage d'une dame instruite et modeste , qui n'a eu
✓d'autre désir que de rendre l'étude de la chimie intéressante
et facile pour les jeunes personnes qui voudraient
ácquérir quelques notions de cette science. Ce projet est
parfaitement exécuté. Il y a environ vingt-cinq ans
qu'une dame, devenue célèbre par des ouvrages sur
l'éducation , et depuis par des romans , voulut donner
dans un de ses contes une idée des merveilles de la
nature et des prodiges que les sciences peuvent opérer.
Elle avait promis que ces prodiges surpasseraient ceux
que l'on trouve dans les contes de fées , et elle a tenu
parole. Thélismar (5) opère , tout en voyageant., des
miracles que le plus fameux démonstrateur de physique
n'exécuterait pas dans le cabinet le mieux pourvu de
machines. Cette dame a voulu depuis introduire dans
un de sesromans , un personnage qu'elle présente comme
un chimiste , mais rien ne ressemble moins à un chimiste
que le personnage qu'elle a peint. Or, si une dame aussi
distinguée par son esprit et ses talens est tombée dans de
telles erreurs , on ne peut certainement les attribuer
qu'aux notions inexactes que l'on donnait autrefois aux
gens du monde, sur tout ce qui tient aux sciences ; et
ce rapprochement prouve que les connaissances positives
sont aujourd'hui plus répandues, même parmi les
femmes , qu'elles ne l'étaient autrefois. Βιοτ.
VARIÉTÉS.
SPECTACLES . - Théâtre Français . La retraite de Milo
Contatexcitera long-tems les regrets des amateurs du Théâtre.
Cette actrice était devenue modèle; et, dans 20ans encore, on
répétera aux représentations des pièces de Marivaux , de
(3) Personnaged'un des Contes des Veillées du Château.
MARS 469 ر . 1809
1
de
Beaumarchais , du bon Collin : Il fallait voir Mille Contat
dans le rôle de Cydalyse , dans le rôle de Suzanne , dans le
rôle de Mme Evrard!-Pourquoi cette retraite prématurée !
Il nous semble que Mile Contat aurait pu paraître hien des
années encore avec le même éclat , sur la scène française ...
Le jour où cette admirable actrice a fait ses adieux au
public , sera noté dans les fastes du théâtre . Jamais reprétentation
n'a peut- être attiré un plus brillant concours de spectateurs
choisis.
On jouait Othello . Quoiqu'il y ait un mérite éminent dans
cet ouvrage , quoiqu'il ait été joué avec une grande supériorité
, ce n'était peut-être point une tragédie qu'il fallait
donner en pareille circonstance. On eût préféré une pièce
où l'actrice aurait fait jouir , pendant toute la durée du
spectacle , de ce beau talent auquel on venait rendre un
dernier hommage.
Aussi avec quel enthousiasme Mlle Contat a-t-elle été ac
cueiliie , lorsqu'elle a paru dans les Deux Pages !-Depuis
ce momentjusqu'à la fin du spectacle , son triomphe n'a
point cessé.-Puisse Mlle Contat ne point abandonner enentiérement,
l'art dans lequel elle a excellé ! Puisse - t-elle ,
dans sa retraite , former des élèves qui rappellent la finesse ,
la grâce , la perfection de son jeu !
Théâtre de l'Impératrice ( Odéon ). On a donné, le 7 de
*ce mois , à ce théâtre , la première représentation de Christophe
Colomb , comédie de M. Le Mercier , en trois actes
et en vers. Cette pièce , où l'on a remarqué de très-beaux
vers , et des caractères bien dessinés , a été accueillie le.
premier jour avec beaucoup d'intérêt. On avait licu d'espérer
que les corrections qu'y afaites l'auteur, auraient rendu l'ouvrage
plus agréable encore à la seconde représentation. Mais
une cabale qui n'a pas même attendu le lever du rideau pour
montrer ses desseins , n'a pas permis au public d'entendre
la pièce . Depuis long-tems on n'avait point eu d'exemple de
pareils excès .
Nous attendrons pour rendre compte de cet ouvrage une
nouvelle représentation , si toutefois il ne plaît pas à quelques
jeunes écervelés de s'y opposer encore, et de dicter des lois
aupublic.
Théâtre du Vaudeville.- La parodie d'Hector a été fort
applaudie à la première représentation ; à la seconde l'enthousiasme
était un peu refroidi. Nous avons remarqué avec
douleur que le goût du calembourg commençait à passer de
470 MERCURE DE FRANCE ,
:
mode , et qu'on avait osé récevoir avec des signes d'improbation
plusieurs jeux de mots ou plaisanteries toutes neuves
sur les maris. Cette parodie-parade , dont nous nous dispensons
de faire l'analyse , serait beaucoup mieux placée sur
un des théâtres au Boulevard qu'au Vaudeville .
Société des Amis des Sciences , des Lettres , de l'Agriculture
et des Arts , établie à Aix , département des Bouches-du-
Rhône.
Dans sa séance publique du 7 janvier 1809 , la Société désirant concourir
aux progrès des Sciences et des Arts , en excitant l'émulation de
ceux qui les cultivent , a délibéré de décerner dans sa séance publique
de janvier 1810 , deux prix : l'un d'Agriculture , et l'autre de Littérature .
Elle propose pour sujet du prix d'Agriculture , la question suivante :
Quelle est la meilleure manière de former des Prairies artificielles
dans le département des Bouches-du-Rhône ?
Et pour sujet du prix de Littérature :
Quelle a été l'influence de la Langue et de la Littérature provençales
, sur les Langues et Littératures françaises et italiennes ?
Les prix seront l'un et l'autre de trois cent francs , soit en numéraire
, soit en une médaille d'or de même valeur , au choix de l'auteur
du Mémoire couronné.
Les Mémoires écrits en français , devront être adressés , francs de
port , à M. Gibelin , D. M. , secrétaire perpétuel de la Société , avant
le 1er décembre 1809. Ce terme est de rigueur.
Les Membres résidens de la Société sont seuls exclus du concours .
Les auteurs sont tenus de ne pas se faire connaître . Ils sont invités à
ajouter une devise au bas de leurs Mémoires , et d'y joindre un billet
cacheté , contenant la même devise et leurs noms. Ce billet ne sera
ouvert que dans le seul cas , où le Mémoire auquel il sera joint aura
remporté le prix .
NOUVELLES POLITIQUES.
(EXTÉRIEUR. )
ALLEMAGNE. - Hambourg , 26 février . - Suivant les
dernières lettres de Vienne , soixante mille hommes de
troupes de frontières ont reçu l'ordre de se rendre dans
l'intérieur de l'Autriche . Une armée respectable , composée
sur-tout de beaucoup de cavalerie , se trouve deja en
Bohème , parce que les Français ont augmenté leurs forces
MARS 1809. 471
1
11
1
2
5.
dans le pays de Bayreuth. On a envoyé quelques ingénieurs
à Salzbourg. Cinquante mille hommes sont rassemblés autour
de Vienne ; cette armée est destinée , suivant l'urgence
des circonstances , à se porter soit dans l'intérieur , ou la
Haute -Autriche , ou vers Salzbourg. La garnison de Vienne
est toujours tranquille , elle n'a reçu encore aucun ordre de
mouvement. Le cas de son départ arrivant , la milice fera
le service et sera méme casernée.
Quoiqu'il existat déjà au-delà de l'Ems beaucoup de
troupes , on y a encore envoyé quelques régimens. On a
déjà fait partir d'ici des transports de pontons.
L'armée est pourvue de tout ; seulement on n'a point
encore jusqu'ici nommé des chirurgiens .
Il s'est passé à Constantinople un événement qui peut
jeter quelque lumière sur le système de l'Autriche. L'internonce
autrichien , baron de Sturmer , ayant donné un diner
à l'occasion du mariage de l'un de ses parens , y invita le
secrétaire de la legation anglaise. Le chargé d'affaires de
France , M. Latour-Maubourg , invité aussi à ce diner ,
écrivit à M. de Sturmer qu'il ne pouvait assister à un repas
où devait se trouver un ennemi de la France. M. de Sturmer
n'ayant point répondu , M. Latour-Maubourg fit part de
cette circonstance aux agens diplomatiques , et les invita à
rompre toute liaison avec M. de Sturmer , ce à quoi , les
agens présens à Constantinople , ont accédé.
AUTRICHE. - Vienne , 22 février.- On annonce dans
tous les cercles de cette capitale , que M. le général Andréossy
, ambassadeur de France , aobtenu de sa Cour un
congé de six semaines , dont il profitera pour faire un
voyage à Paris .
-Les dernières nouvelles de Constantinople portent que
M. Adair , ministre plénipotentiaire de S. M. B. près la
Porte- Ottomane , a fait son entrée solennelle dans cette
ville le 17 de janvier dernier.
ANGLETERRE.- Londres , 16 février.- L'affaire du duc
d'Yorck avec Mme Clarke , les détails que révèlent chaque
jour les témoins appelés à la barre du Parlement , les circonstances
particulières qui accompagnent cette enquête
scandaleuse , fixent dans ce moment l'attention publique ,
et font diversion aux nouvelles désastreuses que nous receyons
de l'Espagne et du Portugal. On ne sait encore quelle
suite aura cette malheureuse affaire ; mais le peuple paraît
très-animé contre le duc d'Yorck et le lord Castlereagh.

472 MERCURE DE FRANCE ,
6
i
-La Chambre des Communes , dans sa séance du 3, 2
voté les sommes suivantes pour le service de l'année , savoir :
Pour l'habillement de 130,000 matelots pour 13 mois ,
à raison de i liv. 19 s. par mois pour chaque
homme, ..... 3,295,500
Pour les vivres , à raison de 3 liv. par mois
pour chaquehomme , ..
....... 4,985,400
Pour la solde , 1 liv. 17 sh. par mois pour
chaque homme , ..
Pour l'artillerie de la marine ,
3,126,000
591,000
11,997,900
ESPAGNE. -
-Madrid, 26 février. La prise de Sara
gosse a produit une sensation, difficile à décrire , sur les
esprits qui couservaient encore quelque arrière-pensée . Il
n'est plus personne qui doute maintenant de la prompte
soumission des provinces où les chefs de l'insurrection ont
réuni les débris de leurs forces . Leur grande espéranc était
dans les défilés de la Sierra- Morena ; mais la chute de Saragosse
ouvre un champ libre à 60,000 Français , qui , réunis à
pareil nombre occupant la Catalogne , vont tourner les montagnes
d'Andalousie par Valence , Murcie et Grenade ,
tandis que l'armée de Portugal entrera dans cette province
par l'Estramadure .
-On désespère de la vie de Palafox, qui est à toute extrémité.
Cet homme est en horreur dans la ville : on a été
obligé de mettre des gardes à sa porte pour empêcher qu'il
ne soit lapidé par le peuple. Cette malheureuse ville fait pitié;
elle est un exemple mémorable des maux qu'entraîne le
fanatisme . Le tiers des maisons a sauté par l'effet des mines ;
les deux autres tiers ont été écrasés par les bombes. Les
habitans s'étaient réfugiés dans les caves. Il meurt 5 à 6000
hommes par jour .
On a trouvé sur toutes les places des potences qu'on avait
dressées pour pendre tous ceux qui parlaient de se rendre .
La commission qui ordonnait ces exécutions était composée
de six moines . Deux moines nommés Basilis et Assace , conseillers
intimes de Palafox et couvers de crimes , ont été fusillés.
Leur exécution a eu lieu en plein jour. Les habitans
de Saragosse ont montré la plus grande joie de se voir délivrés
de ces deux misérables , auxquels ils attribuent tous
leurs maux. Ona trouvé la chapelle de Notre-Dame delPilar
remplie de cadavres et percée par les bombes.
Le général Oneille est mort.
MARS 1809 . 473
On a trouvé dans la ville 100,000 fusils , presque tous
de fabrique anglaise , et 200 pièces de canon ; 15,000 prisonniers
ont été dirigés sur Pampelune et Bayonne , escortés par
la division du général Morlot. Il reste dans les hôpitaux de
Saragosse, 15,000 malades , de tout sexe et tout âge , appartenant
à la ville et à la province , et malgré tous les secours
qu'on leur prodigue , ils meurent par centaine.
La prise de Saragosse a pacifié tout l'Arragon.
Le duc de Trévise à marché sur Lérida .
Les ducs de l'Infantado et d'Albuquerque , qui se trouvaient
à Consuegra et à Madridejos , n'ont pas attendu que
le général Sébastiani s'avançat sur eux, ainsi qu'il en avait
reçu l'ordre . Cette prétendue armée , dont l'ennemi avait
tant exagéré la force , à dessein d'entretenir l'esprit de révolte
dans la province de la Manche , a pris la fuite à l'approche
d'une division de l'armée française. Le général Sébastiani
n'a pu atteindre que l'arrière garde , qu'il fit attaquer
par sa cavalerie. Les rebelles ont perdu 400 hommes tués et
à peu près autant de prisonniers. Il n'y a eu qu'un seul
homme tué et trois blessés du côté des Français .
L'infanterie , commandée par le duc de l'Infantado , est
totalement composée de pauvres paysans enrőlés par force ,
sans aucune expérience et sans volonté de se battre. La plus
grande partie d'entr'eux profite de l'occasion dupremier combat
, toujours suivi de mécontentement et de désordre parmi
ces bandes sans règle et sans discipline , pour retourner dans
leurs foyers . Il est difficile de se faire une idée de la misère
à laquelle sont réduits ces malheureux paysans , nus , sans
chaussures , et dépourvus de tout moyen de subsister ; aussi
ont- ils porté la désolation dans tous les lieux où ils se sont
présentés.
On a su , par les rapports des officiers faits prisonniers ,
que le duc de PInfantado ne conserve aucune espérance ,
mais que son intention est de faire tout le mal qu'il pourra
et de s'embarquer ensuite. Au surplus ce mal , qu'il ne peut
faire qu'à de misérables Espagnols qu'il trompe, ne sera pas
de longue durée , et s'il parvient à s'échapper , son ambition
effrénée ne lui aura procuré d'autre avantage que d'ajouter
aux remords qui le déchirent , et à l'exécration de tous ceux
qu'il aura abondonnés et dont il aura causé la perte .
>
MERCURE DE FRANCE ,
( INTÉRIEUR. )
Paris , 10 Mars .
En vertu d'un Sénatus-Consulte en date du 2 mars , 1º le
gouvernement général des départemens de la Toscane est
érigé en grande dignité de l'Empire , sous le titre de Grand-
Duc; 2° le Grand-Duc jouira des titres , ranget prérogatives
attribuées au Gouvernement général des départemens audelà
des Alpes , par l'acte des constitutions , en date du
7 février 1808 ; 3º le gouvernement général des départemens
de la Toscane pourra être conféré à une princesse du
sang impérial , avec le titre de Grande Duchesse , et dans
ce cas , S. M. I. et R. déterminera les dispositions des actes
de constitutions qui lui sont applicables .
-Vendredi dernier à une heure et demie , S. M. l'Empepereur
a passé à Saint-Denis , allant visiter la maison d'éducation
établie à Ecouen par S. M. , en faveur des filles des
membres de la Légion-d'Honneur.
A son retour , S. M. s'est arrêtée à Saint-Denis , a examiné
l'église impériale avec le plus grand soin , et fait différentes
questions au sous- préfet et au maire qui s'y étaient rendus ,
avertis par le lieutenant de gendarmerie de Saint-Denis , à
qui S. M. avait elle -même donné ses ordres , en conséquence
de l'intention où elle était de visiter ce monument.
A sa sortie de l'église , S. M. a été accueillie par la foule
empressée de voir son auguste souverain , et de lui témoigner
son amour par les cris répétés de vive l'Empereur !
S. M. a paru généralement satisfaite de la bonne tenue de
lamaison d'Ecouen. Lorsqu'elle fut arrivée sur la plate-forme
à l'entrée du bois , les jeunes élèves, qui s'y étaient réunis
pourprésenter leursrespectueux hommages à S.M. , formèrent
des ronds figurant la croix de la Légion- d'Honneur , et exécutèrent
dans cet ordre une danse en chantant une ronde
analogue à la circonstance . La visite de S. M. a été marquée
par de nouveaux bienfaits en faveur de cet établissement
impérial.
Rapport à Sa Majesté l'Empereur et Roi .
Paris , le 28 février 180g.
Sire , sur le compte que j'ai eu l'honneur de rendre à
V. M. , que deux divisions anglaises, fortes chacune de quatre
vaisseaux et de plusieurs frégates , bloquaient ses rades de
1
MARS 1809. 475
F
Lorient et de l'île d'Aix , et que la manoeuvre habituelle de
la dernière était d'occuper le mouillage de la rade des
Basques , V. M. a ordonné que son escadre de Brest appareillerait
pour débloquer ses rades et attaquer l'ennemi.
En conséquence , le contre-amiral Willaumez reçut , avec
l'ordre de mettre sous voiles , celui de se porter d'abord sur
Lorient , d'en chasser l'ennemi , et de se faire rallier par la
division mouillée dans ce port , si la marée permettait son
appareillage au moment où il paraîtrait .
Dans le cas où cette réunion éprouverait des retards , le
contre-amiral Villaumez ne devait point s'arrêter , mais continuer
sa route en toute diligence,pour aller surprendre en
rade des Basques l'ennemi qui semblait ne pouvoir lui échapper
, à moins qu'il ne fût prévenu plusieurs heures d'avance
du mouvement de l'escadre de V. M.
Le contre- amiral est parti de Brest le 21 , avec 8 vaisseaux
et 2 frégates ; il a paru le soir devant Lorient ; la marée empêchait
alors la sortie de la division du capitaine Troude ,
quis'est borné à faire appareiller le soir , et lorsque l'escadre
de Brest n'était plus à vue , la frégate la Cybèle , avec l'Ita-
Lienne et la Calypso , bâtimens de moindre tirant d'eau .
Ces trois bâtimens , chassés par quatre vaisseaux ennemis
*venant du large , n'ont pu rallier votre escadre ; ils se sont
embossés dans la rade des Sables , où ils ont soutenu un engagement
de plus de deux heures contre un vaisseau de 80,
mouillé a portée de pistolet , et les trois autres vaisseaux
combattant sous voiles .
:
Les cables et embossures des bâtimens de V. M. ayant été
coupés dans le combat , ils se sont échoués sur le sable , et
le vaisseau anglais , qui avait combattu à l'ancre , s'est retiré
en talonnant sur les roches , et tellement maltraité , que , suivant
le rapport que je reçois , toute sa poupe ne faisait plus
qu'une vaste embrâsure. Le capitaine anglais a été tué ; l'on
s'occupe à sauver les bâtimens.
Cependant , le contre-amiral Willaumez , qui sans doute
n'avait pas connaissance de cet événement qui se passait de
l'arrière , continuait sa route pour la rade des Basques , où
il arriva , le 24 , avec toute son escadre . La division ennemie ,
qu'il devait surprendre dans ce mouillage , avait été avertie
de son approche pendant la nuit , et avait pris chasse aussitôt.
L'opération s'est donc bornée à la réunion de l'escadre de
Brest à la division de Rochefort sur la rade de l'île d'Aix ; et
J'ennemi ayant été chassé de devant Lorient , le capitaine
Troude en est appareillé avec une division, pour remplir la
476 MERCURE DE FRANCE ,
mission que V. M. a daigné lui confier. Je joins àà cerapport
les premières dépêches que j'ai reçues du contre-amiral
Willaumez et du capitaine Jurien.
4
Je suis avec respect ,
Sire , de V. M. , le fidèle serviteur et sujet, DECRÈS.
Le contre-amiral Willaumez au ministre de la marine.
Pertuis d'Antioche , 24 février 1809 , à bord de POccéan.
Monseigneur , j'ai l'honneur de rendre compte à V. Ex.
de la navigation de l'escadre de S. M. sous mon commandement.
V. Ex. aura su que je suis appareillé de Brest le 21 au point
du jour , aux premiers souffles des vents du nord. Ils ferent
très-justes pour la sortie à la bordée . A neuf heures , les derniers
vaisseaux étaient parvenus à doubler la véndrée ; je fis
route en ligne pour le Ras avec une brise fraîche du N. N.-E.
Avant de le passer , la frégate que j'avais en tête signala une
voiledans le sud ; je la reconnus pour une frégate ennemie.
Cette rencontre m'ota l'espoir de cerner la division anglaise
devant Lorient .
Cette frégate , qui sans doute était en observation entre
les Saints et Pennemarck , en faisait partie ; car elle fit ,
aussitôt qu'elle eût reconnu l'escadre de S. M., porter sous
toutes voiles vers les Glenans ; elle avait trop d'avance sur
moi pour la joindre ou lui couper la terre. Acinq heures du
soir , étant par le travers des Glenans , j'aperçus quatre
vaisseaux prenant chasse au S.-E. La division du contreamiral
Gourdon les chassa quelque tems; mais mon but ,
dans ce moment , n'étant que de les éloigner de la côte , je
fis rallier les chasseurs ; et ces vaisseaux prirent alors la
bordée de l'ouest .
Le vent avait molli dans l'après-midi ; je n'arrivai sur l'île
deGroix que deux heures après le coucher du soleil ; mais
j'avais expédié depuis midi au capitaine Troude la goëlette
laMagpie, et le brick le Nisus l'avait été , dès la hauteur
des Glenans , pour le même objet , qui était d'annoncer mon
approche à la division de Lorient , dans le cas où les sémaphoresn'auraient
pastransmiş les signaux. Je plaçai l'Indienne
intermédiaire entre le Nisus et l'escadre , et je me tins sur
Groix , attendant des nouvelles du capitaine Troude. J'espérais
vainement que la marée du soir ou celle du matin favoriseraient
la sortie de sa division. La frégate que j'avais chargée
MARS 1809 . 477
tre
fit,
OU
JMS
tre
i
10
4
4
1
de passer dans le coureau , ne reparut que vers midi en doublant
la pointe de l'est de Groix .
Depuis dix heures que la mer était pleine , le calme seul
m'avait retenu. Pendant tout le reste de la journée du 22 , il
n'y eut que petite fraîcheur du sud-est on calme. J'avais des
ennemis à vue de tous côtés ; tous étaient sous voiles et
paraissaient avertis de mon mouvement. Je ne pensais qu'à
profiter du premier vent pour faire route sur le Pertuis
d'Antioche. Avant de la marquer , je fis un petit bord sur la
pointe ouest de Groix ; et à la nuit l'escadre étant bien ralliée
, je me dirigeais pour passer en dedans de Belle-Isle ;
de-là vers l'île d'Yeu et sur la Baleine , où j'arrivai le 23 à
minuit, par un très-petit frais de nord. Le vent manqua
pendant la nuit , et je ne pus pénétrer dans le Portuis qu'à
la pointe du jour. L'ennemi avait quitté ces parages des la
veille , et je vis avec douleur qu'il devait être trop au large
pour que je pusse espérer de l'atteindre. L'escadre sous
mon commandement se réunit à celle de l'île d'Aix , où l'une
et l'autre mouilleront dans peu d'instans.
Dans cette courte navigation , j'ai eu infiniment à me
louer des officiers et équipages sous mes ordres.
Je suis , etc.
WILLAUMEZ.
:
Le capitaine de vaisseau Jurieu , au Ministre de la marine.
Abord de la frégate l'Italienne, le 25 février 1809.
Monseigneur , j'ai l'honneur de rendre compte à V. Exc. ,
que le 22 février , M. Troude , commandant la division de
Lorient , me douna l'ordre d'etre prêt à mettre sous voile
avec les frégates , pour me rallier à l'escadre française qui
était à vue dans le coureau de Groix , et que si cette escadre
avait fait voile , j'eusse à diriger ma route pour le port de
Rochefort
Le 23 au matin, les vents étaient faibles de la partie du
N.-O. Le signal d'appareiller fut fait ; le commandant Troude
me répéta à la voix ce qu'il m'avait déjà écrit , et ajouta que
și à neufheures il n'était pas sous voile , je devais faire route.
A neuf heures et demie j'étais dans le coureau de Groix ,
avec les frégates la Calypso et la Cybèle , lorsque le comman
dant me fit signal de faire route au S. S.-E.
Amon arrivée dans le coureau de Belle- Isle , je distinguai
deux corvettes dans la baie de Quiberon , qui mirent sous
voiles ; une d'elles vint prendre mes eaux et me suivit. J'étais
près de la pointe de Lomaria de Belle- Isle , lorsque j'ordon
478 MERCURE DE FRANCE ,
:
nai à la frégate la Calypso de questionner la vigie sur la position
de l'ennemi : elle signala cinq vaisseaux et une frégate ;
cette dernière , quoique fort éloignée , semblait nous observer.
Les vaisseaux se dirigeaient sur Lorient.
Toute la nuit la frégate et la corvette qui étaient à petite
distance nous observèrunt ; elles avaient sur nous un avantage
de marche très- considérable.
Au jour , j'étais à la vue de la tour de la Baleine , lorsque
j'aperçus plusieurs vaisseaux au vent . Je fis des signaux de
reconnaissance auxquels ils ne répondirent pas . Je fis signal
de virer de bord ; la frégate et la corvette qui nous observaient
laissèrent arriver , pour venir passer à poupe de la
frégate la Cybèle , qui était un peu sous le vent. Je virai de
bord de suite pour soutenir cette frégate , qui était déjà engagée
et qui lui envoya plusieurs volées .
On voyait des vaisseaux sous le vent , et ceux du vent qui
nous chassaient , nous avaient considérablement approches .
La certitude d'être hientôt atteint me décida de mouiller
aux Sables d'Olonne.Aneufheures un quart , nous laissâmes
tomber l'ancre , en faisant embossure ; à neuf heures et
demie , trois vaisseaux , deux frégates et une corvette vinrent
nous y attaquer. Un vaisseau de 80 vint mouiller par mou
bassoir de tribord à demi-portée de pistolet , et les autres
bâtimens se tinrent sous voiles à petite portée du fusil. Le
combat alors devint terrible . Les cables de l'Italienne et de
la Cybèle furent coupés , le feu avait été communiqué aux
frégates par les valets de l'ennemi. La frégate la Calypso
qui , pour ne pas couvrir mon feu , avait filé du cable , était
aussi échouée ; mais cet événement ne retarda pas notre feu .
Le vaisseau qui était mouillé fut obligé de couper son cable ,
après avoir reçu en poupe , pendant plus d'une demi-heure ,
le feu des frégates ; il était touché et avait cessé son feu. Les
cris de vive l'Empereur ! que répétèrent les équipages des
frégates , annoncèrent que ce vaisseau devait succomber,
mais par un bonheur inconcevable il parvint , à l'aide de ses
voiles , à s'éloigner en faisant feu de ses canons de retraite.
Les autres bâtimens qui étaient en panne à petite portée de
fusil , recevaient le feu des frégates et des forts . Ce combat,
Monseigneur , qui a duré trois heures , n'a eu malheureusement
d'autre avantage que de ne pas laisser ces trois fregates
au pouvoir, d'un ennemi aussi supérieur .
!
Après le combat , et que l'ennemi se fut éloigné , je suis
éntré dans le port des Sables .
**Je vous le répète , Monseigneur , il est impossible de voir
MARS 1809 . 479
1
OR
des frégates combattre avec autant de constance des forces
aussi supérieures .
La frégate italienne a eu 6 hommes tués et 17 blessés . La
frégate la Calypso, 10 tués et 18 blessés. La frégate la Cybèle,
8 tues et 16 blessés .
J'ai beaucoup à me louer des capitaines Jacob et Gaucolt ;
ces deux officiers , comme moi , se louent beaucoup de leur
état- major et de leur équipage .
Tel est , Monseigneur , le résultat de ce combat , qui ,
j'ose le croire , honore le pavillon de S. M.
Je suis avec respect , etc. ,
:
JURIEN.
P. S. Le vaisseau de 80 qui avait mouillé , et qui s'est si
heureusement sauvé , a été obligé de demander du secours
aux autres betimens , et après avoir changé ses mâts et vergues
d'hune , on l'a vu laisser arriver escorté par un autre batiment.
1
L'amiral Gantheaume au ministre de la marine. 1
A bord du Commerce de Paris , en rade de Toulon ,
le 28 février 1809 .
Monseigneur , hier , 27 du courant , j'avais fait appareiller
les frégates de S. M. la Pénélope et la Pauline , pour éloigner
une fregate anglaise , qui , depuis plusieurs jours , venait
indiscrètement exptorer les mouvemens de la rade. Les capitaines
Dubourdicu de la Pénélope, et Montfort de laPauline,
avaient ordre de rentrer dans la soiree : et lorsqu'ils exécutèrent
cette manoeuvre , la fregate anglaise les suivit dans leur
retraite et revint , à la nuit tombante , reconnaître l'escadre
de S. M. jusqu'à peu de distance du cap Sicié.
لا
L
J'ordonnai alors aux deux mêmes frégates de réappareiller
aussitôt que l'obscurité leur permettrait d'espérer que leur
manoeuvre ne serait pas aperçue de l'ennemi , de porter
d'abord au large et de revenir sur la rade après une courte
bordée , de manière à couper la retraite à la frégate ennemie
et à lui livrer le combat.
... Cette manoeuvre fut exécutée avec autant de précision que
d'habileté ; et V. Exc. trouvera ci -joint le rapport du capitaine
Dubourdieu qui me rend compte du succès qu'il a
obtenu . 4
La frégate la Proserpine est un beau bâtiment , tout neuf,
construit l'année dernière , et qui , sous trois jours , sera en
état de mettre à la voile sous lepavillon de l'Empereur .
Je suis , etc.
4
i
480 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1809 .
Le capitaine de vaisseau Dubourdieu , commandant la frégate
de S. M. la Pénélope , à l'amiral Gantheaume.
Rade de Toulon , le 28 février 1809 , à bord
de la Pénélope.
Monsieur l'amiral , conformément aux ordres de V. Exc. ,
les frégates de l'Empereur , la Pénélope , sous mon commandement,
et la Pauline , capitaine Montfort , ont réappareillé
hier soir à huit heures pour chasser et attaquer la fregate anglaise
qui s'était approchée de la rade lorsque nous rentrions
au mouillage.
Nous avons été assez heureux pour remplir complètement
vos intentions .
Adeux heures ce matin , nous avons aperçu la frégate; à
quatre heures et demie nous l'avons engagée , etàcinqheures
unquart elle a amené son pavillon.
Notre bonheur est tel que , quoique nous avons combattu
vergue à vergue et de nuit , la Pénélope et la Pauline n'ont
pas eu un seul homme de tué ni de blessé . La Pénélope a eu
quelques avaries dans son gréement , et la Pauline , par la
position habile qu'elle a su conserver, n'a nullement souffert.
La frégate ennemie est la Proserpine , de 42 canons ,
capitaine Charles Otter , armée de 290 hommes d'équipage.
Elle est sortie de dessus les chantiers depuis moins d'un an ,
et croisait à la hauteur de Toulon depuis deux mois . Elle a
eu 11 hommes tués dans cette affaire et 15 blessés.
Je ne puis trop me louer de la manière dont le capitaine
Montfort m'a secondé , ainsi que de la bonne conduite, de
l'ardeur des officiers et équipages des deux frégates .
Je suis , M. l'amiral, etc.
1
ANNONCES .
DUBOURDIEU .
Quvres complètes de Beaumarchais , imprimées pour la première
fois. - Sept vol . in -8° , sur papier superfin d'Auvergne. Prix des édi
tions : Sept volumes in-8° , sans figures , 42 fr . , et 50 fr. francs de port .
-Sept vol . in -8°, avec 26 gravures au trait , 48 fr . , et 56 fr. franes de
port.-Sept vol. papier vélin satiné , avec 16 gravures avant la lettre ,
96 fr. , et 106 fr . francs de port .-Distribution des volumes : le Théâtre
compose les tomes I et II ; les Mémoires , les tomes III , IV et V; les
morceaux inédits , les tomes VI et VII. La liste des Souscripteurs est
imprimée à la fin du septième volume. Chez Léopold Collin , libraire ,
rue Gilles -le -Coeur. :
MARS 1809. 49 5.
a

DEP
ni l'autre , selon moi. Le premier me semble avoir loué trop
vaguement , sans mesure et sans justesse . Je pense que l'autre
s'est trop arrêté à la lettre , sans se pénétrer de l'esprit de
son auteur.Efforçons-nous de porterunjugement moinsdéfectueux.
Le moyen le plus sûr pour y parvenir est , si je ne me
trompe , de consulter l'histoire , et de faire attention au
caractère , au ton , au laugage des personnages qui figurent
dans le banquet. Nousy voyons dominer des sophistes.
A ce mot, on se rappelle ces écoles où la dialectique n'of
frait plus que de vaines subtilités ; où l'on exerçait l'art de
défendre deux propositions contradictoires ; d'amener son
adversaire , à force de questions captieuses , à de ridicules contradictions
(Voyez le Philosophe Meiners, tom . IV , pag. 486) .
Déjà la doctrine immorale et le mauvais goût des sophistes
avaient prévalu chez les grands et parmi la jeunesse (Voyez
Xénophon ,Traité de la Chasse, ch . XII) ; déjà même les meilleurs
esprits en étaient infectés , témoin Périclès qui passa une
journée tout entière à discuter gravement avec Protagoras ,
s'il fallait attribuer la mort d'un cheval percé d'un dard lancé
sans intention , au dard même , ou à celui qui l'avait lancé ,
ou aux juges des combats.
Il s'agissait de décréditer ces maîtres orgueilleux et vindicatifs
, qui commandaient au génie d'Aristophane de persécuter
Socrate. Certes Xénophon avait le talent nécessaire
pour les attaquer ouvertement comme Platon et Socrate ;
mais que pouvait contre d'éternels discoureurs , l'arme du
raisonnement ? Celle de l'ironie lui parut préférable. Il
l'emploie , mais en même tems il évite de se montrer. Ce
n'est point Xénophon qui parle , ce sont les sophistes euxmêmes
qui sont chargés du soin de se rendre ridicules . Ils
ont été réunisà un banquet : là , à la faveur de la liberté et
de la familiarité qui y règne , ils se montrent à nu ; ils
étalent leur science captieuse , ils soutiennent chacun un
paradoxe ; Socrate lui-même , pour prendre le costume et
la physionomie des convives , pour se mettre à l'unisson ,
pour se préter au goût du Mécène de la secte des sophistes ,
soutient aussi le sien , et entreprend de prouver qu'avec son
front chauve , ses yeux saillans , son nez camus , ses lèvres
épaisses , sa large bouche et ses formes grotesques , il est
plus beau que le beau Critobule. Athénée ( liv. V) s'offense
de ce combat de beauté; il le juge indigne d'un sage qui
avait fait descendre le philosophe du ciel ; il voudrait que ,
comme dans une école , ou comme au festin de Ménélas ,
dans Homère , Socrate n'agitat que des questions sérieuses :
li
cen
493 MERCURE DE FRANCE ,
mais commentAthénée a-t- il pu se méprendre sur l'intention
de Socrate ? Il la manifeste dès l'exorde même , en répondant
à une ironie de Callias par une ironie plus piquante , en lui
rappelant que c'est au poids de l'or qu'il a reçu des leçons de
sagesse de ce Gorgias , qui osa proposer aux Grecs assemblés
de lui faire toutes les questions qu'ils voudraient, s'engageant
à les résoudre sur-le-champ ; de ce Prodicus qui , suivant le
goût de ses auditeurs , prêchait tantôt la vertu, tantôt la
volupté ; de ce Protagoras , qui , plus cher que les oracles
des Dieux , exigeait cent mines pour ses leçons de sophistique.
Je pourrais justifier ma théorie de nouvelles preuves encore,
en rappelant que Socrate , qui dans le banquet se borne à
P'ironie , leur faisait dans d'autres occasions une guerre ouverte;
qu'ici il les comparait à de vils prostitués , que là il
les nommait de rusés chasseurs d'hommes .
Athenće se scandalise d'entendre Socrate disputant le prix
de la beauté. Mais comment n'a-t-il pas compris que le banquet
etait une vraie comédie dont Socrate joue le rôle principal
? Ici , il remarque l'affection de la république pour les
citoyens vertueux; là, il parle de son goût pour la danse
( II 19 ) , ce qui lui attire de la part de Philippe un assez
mauvais compliment ( ibid) ; ailleurs , il donne une petite
chansonnette ; plus loin, il fait l'éloge du vin : mais , au
lieu de prendre , comme le chantre de Teos , la joie pour
Apollon, il emprunte le langage fastueux et ampoulé du
rhéteur Gorgias; et ce qu'il dit est généralement et tumultueusement
approuvé , comme cela devait être , puisqu'il a
pour lui l'autorité de Gorgias .
Voulez-vous avec Athénée l'éloge de Socrate ? cherchezle,
non dans le banquet , mais dans les entretiens mémorables.
Socrate me paraît chaste , non lorsqu'il a vécu sous
l'amoureux empire, mais quand il déclare à ses disciples
qu'un regard arrêté avec trop de complaisance sur la beauté
introduit dans l'ame un funeste poison. Socrate me paraît
sage,nondans le banquet , où son rôle le force d'applaudir
aux idées folles des convives , de répondre à des sophismes
par d'autres sophismes , de prendre un ton tranchant,
railleur et bouffon , et de mêler à des termes pompeux des
expressions familières et triviales , mais dans les mémorables
, où il s'applique à détacher ses disciples de leurs
fausses idées , où il parle gravement et veut que l'ami de la
vérité hésite et se défie de ses propres lumières. Socrate ,
enfin , me paraît sage , non dans le banquet , où , quoi qu'en
disent M. Weiske et d'autres , Xénophon n'a point eu intenMARS
1809 . 499
00
pe

لا
her
SO
ple
3
tion de placer son éloge, mais dans les mémorables , où je
vois son maître occupé à soutenir autant qu'il était en lui
l'empire chancelant des moeurs et des lois .
Je pourrais donner à mon opinion de plus longs développemens
; mais , si je ne me trompe , nous avons à présent la
véritable clef du banquet. A l'aide de notre interprétation
s'évanouissent les objections des critiques anciens et modernes;
et loin de reléguer le banquet parmi les ouvrages
qui décréditaient la littérature grecque aux yeux de quelques
Romains sévères , assurons que bien apprécié , il paraîtra un
monument curieux dans les fastes de l'histoire.
OUVRES POSTHUMES DE M. DE SAINT-MARTIN.
Deux forts volumes in-8°. Avec cette épigraphe :
J'ai désiré de faire du bien , mais je n'ai pas désiré
de faire du bruit , parce que j'ai senti que le bruit
ne faisait pas de bien , comme le bien ne faisait
pas de bruit.
SAINT- MARTIN , 740 pensée .
A Tours , chez Letourmy , imprimeur-libraire , rue
Colbert , nº 2.- 1807 .
La publication des ouvrages posthumes des hommes
célèbres dans quelque genre que ce soit , devrait être
un service rendu à leur mémoire et une sorte de dédommagement
du regret que laisse leur perte ; mais le
contraire arrive lorsque des éditeurs maladroits impriment,
sans choix , des manuscrits qu'un auteur , quoi-
› qu'en réputation , n'aurait pas voulu rendre publics , et
qu'il savait peut- être n'être pas dignes de lui. Il serait
donc prúdent de ne publier d'oeuvres posthumes que
celles qu'un auteur avouerait lui-même s'il vivait encore,
c'est-à-dire , des écrits qu'il avait travaillés avec
soin et qu'il destinait à la postérité; cependant si cet
auteur avait laissé quelques projets utiles , on permettrait
encore de les faire connaître , pourvu que les
bases et les divisions principales en fussent bien établies,
et portassent évidemment l'empreinte du génie qui les
aurait tracées .
Cette réflexion et les reproches qu'elle suppose , sont
malheureusement applicables à la plupart des éditeurs
Ii 2
500 MERCURE DE FRANCE,
d'oeuvres posthumes ; et nous regrettons de ne pouvoir
excepter de la proscription commune , et jusqu'à un
certain point méritée , l'édition des OEuvres posthumes
d'un homme qui s'est fait remarquer par l'originalité
de son caractère , par l'étendue de ses connaissances ,
par des ouvrages qui , dans leur tems , firent quelque
bruit, et sur-tout par une philantropie douce et bienfaisante
, que la vraie et solide vertu peut seule inspirer.
Nous ne nierons point que beaucoup de détails que
nous aurions exclus de la collection des oeuvres de M. de
Saint-Martin , ne doivent plaire à une classe de lecteurs
avides de recueillir tout ce qui le concerne (1) ; cepen-
(1) Nous croyons devoir donner ici quelques détails sur la vie et les
ouvrages de M. de Saint- Martin .
4
Il naquit à Amboise , en 1743 , et fit ses études au Collège de Pont-
Levoi . Il fut d'abord avocat , et ensuite officier au régiment de Foix ,
A Bordeaux il eut occasion de connaître Martinez - Paschalis , fameux
Théurgiste , et devint son disciple .- Cette liaison décida du sort de sa
vie . Il se fit une doctrine qu'il n'abandonna plus , qu'il professa jusqu'à
sa mort , et dans ses discours et dan's ses livres .
Ceux qui l'ont connu assurent qu'il ne cessa de donner , dans toutes
les circonstances de sa vie , l'exemple de la soumission aux lois , de la
résignation , de la bienfaisance : ses écrits prouvent assez combien il
'était moral et religieux.
Il mourut à Aunay , près Châtillon , le 22 vendémiaire an XIII , dans
la maison de M. le sénateur Lenoir-Laroche .
Ses livres sont très-obscurs au moins pour ceux qui ne sont pas initiés
dans les mystères de sa doctrine . On trouve dans ses oeuvres posthumes ,
quelques détails sur la manière dont il les a composés .
« C'est à Lyon , dit - il , que j'ai écrit le livre Des erreurs et de la
vérité. Je l'ai écrit par désoeuvrement et par colèré contre les philosophes.
Je fus indigné de lire , dans Boulanger , que les religions n'avaient pris
naissance que dans la frayeur occasionnée par les catastrophes de la
nature.
1.

>> Je composai cet ouvrage vers l'année 1774 , en quatre mois de tems
et auprès du feu de la cuisine , n'ayant pas de chambre où je pusse me
chauffer .
» C'est à Paris , partie chez Mine de Lusignan , au Luxembourg ,
partie chez Mme de la Croix , que j'ai écrit le Tableau naturel , à l'instigation
de quelques amis ; c'est à Londres et à Strasbourg , que j'ai écrit
l'Homme de désir, à l'instigation de Thieman; c'est à Paris , que j'ai
écrit l'Ecce homo,d'après une notion vive que j'avais cue à Strasbourgi
Ր
MARS 1809 . 501
4
dant nous persistons à croire qu'il n'aurait dû entrer
dans ce recueil , d'ailleurs curieux , que des traits caractéristiques
, et qui fussent , pour ainsi dire , les derniers
éclairs dela pensée d'un homme souvent sublime, mais
en quelque sorte étranger aux moeurs et aux passions de
son siècle.
C'est assez nous justifier d'avoir borné le compte que
nous allons rendre à une exposition succincte : 1º des
traits qui peignent le caractère physique et moral de
M. de Saint- Martin ; 2º des faits particuliers relatifs aux
circonstances de sa vie , à ses liaisons sociales et littéraires;
5º des idées qui expriment le fond de ses opinions
et de sa doctrine.
Si jamais homme se peignit dans ses ouvrages (2 ) ,
c'est à Strasbourg que j'ai écrit le Nouvel Homme, à l'instigation du
cher Silverichm , ancien aumonier du roi de Suède et neveu de Swedenbourg.
J'ai pris l'épigraphe de chacun de ces ouvrages dans celui qui
précédait leur publication . '>>>
Ailleurs il dit : « Vers la fin de 1802 , j'ai publié le Ministère de
l'homme esprit. Quoique cet ouvrage soit plus clair que les autres , il est
trop loin des idées humaines , pour que j'aie compté sur son succès. J'ai
senti souvent , en l'écrivant , que je faisais là , comme si j'allais jouer sur
mon violon , des walses et des contre -danses dans le cimetière de Montmartre
, où j'aurais beau faire aller mon archet , les cadavres qui sont
là n'entendraient aucun de mes sons et ne danseraient point. >>
(2) On a dit et répété que chaque écrivain se peignait dans ses livres .
Cependant si cet axiome renferme une vérité , cette vérité doit , comme
toutes les autres règles de nos jugemens , admettre des exceptions ; car
un anteur faux et immoral emprunte souvent le langage de la vertu et de
la vérité. Des raisons de politique et de convenance peuvent le conduire
àjouer un rôle emprunté. Mais lorsqu'il écrit sans prétention , sans esprit
de parti , sans autre but que de faire connaître sa pensée tout entière ,
alors il se peint lui-même. L'écrivain placé dans des circonstances
opposées , ne paraît jamais ce qu'il est, Veut- on des exemples de ces
deux manières d'écrire , nous les trouverons dans deux auteurs antagonistes
, J.-J. Rousseau et Voltaire ; le premier vit tout entier dans les
productions de son génie : le second n'a , pour ainsi dire , qu'une vie
artificielle , répandue sur autant de surfaces et nuancée par autant de
types qu'il se présente sous sa plume d'objets variés , quoique toujours
subordonnés , dans la manière dont il les traite , à des vues d'ambition et
d'orgueil , pourvu que ces deux vices soient à moitié déguisés par la magie
du style et par l'adresse de l'auteur.
(Note du Rédacteur de cet article. )
4
502 MERCURE DE FRANCE ,
ce fut sur -tout celui dont nous rappelons aujourd'hui la
mémoire. Il ne faut que la plus légère attention pour
reconnaître dans tous les siens un observateur curieux
de la nature et du coeur humain , un homme profondé
ment ému du malheur de ses semblables , et pénétré de
la nécessité d'y opposer le flambeau de la vérité. C'est à
des erreurs plus ou moins invétérées , et en même tems
volontaires , qu'il attribue tous les maux qui affligent la
Terre ; il remonte à la source de ses erreurs , et indique
le moyen de les éviter. Ses leçons n'ont rien de cette
morgue qu'on reproche aux anciens philosophes et à
beaucoup de déclamateurs modernes : elles respirent la
compassion la plus touchante pour les méchans , et le
zèle le plus ardent pour les ramener à la vertu.
Né avec un caractère doux et sensible , avec des dispositions
heureuses pour les sciences , il cultiva dès ses
plus tendres années , et pendant toute sa vie , les dons
précieux qu'il avait reçus de la nature. Ceux de ses lecteurs
qui auront , ou qui voudront avoir une ame aussi
pure et aussi sublime que la sienne , pourront seuls apprécier
la richesse des moissons qu'il a recueillies dans
un champ trop-vaste pour le commun des hommes, mais
trop peu fréquenté par les savans . 1
Ici nous n'avons point de guide plus sûr que le pinceau
de l'auteur lui-même, pour rendre fidèlement la
trempé de son esprit et de son caractère , le but de ses
démarches et le principe d'après lequel il réglait ses
actions . « C'est moins pour instruire , dit-il , que j'ai fait
des livres , que pour exhorter et pour préserver....Mes
ouvrages , particulièrement les premiers , ont été le fruit
de mon tendre attachement pour l'homme; mais en
même tems du peu de connaissance que j'avais de sa
manière d'être et du peu d'impression que lui font les
vérités , dans cet état de ténèbres , d'insouciance où il se
laisse croupir.
» Les livres que j'ai faits n'ont eu pour but que d'engager
les lecteurs à laisser là tous les livres , sans en excepter
les miens ....... Du mal , résulte heureusement le
bien. La multitude innombrable des livres causera un
jour tant d'embarras pour en acquérir la connaissance ,
que dans cette confusion la plupart des hommes se déMARS-
180g: 31 505
1
6
1
goûteront de la lecture et prendront alors forcément la
résolution de chercher ailleurs que dans les livres.>>>
Ce que notre auteur dit ici s'applique spécialement à
la science morale , qu'on n'étudie jamais mieux qu'en
s'étudiant soi-même , et en s'accoutumant à lire dans son
propre coeur. Continuons de citer :
<< Malheur à celui qui se livre aux goûts sensibles avant
d'être assez grand pour les mépriser ! Ce trait est une
des plus réelles couleurs de mon être ; il exprime une
de mes plus intimes persuasions.
>>>Je n'ai jamais goûté bien long-tems les beautés qu'of-s
frent à nos yeux la terre, le spectacle des champs , etc.
Mon esprit s'élevait bientôt au modèle dout ces objets
nous peignent les richesses et les perfections , et il abandonnait
l'image pour jouir du doux sentiment de son
auteur. Qui oserait nier même que tous les charmes que
goûtent les admirateurs de la nature fussent pris dans la
même source , sans qu'ils le croient !
>> La nature de mon âme a été d'être extrêmement
sensible , et peut-être plus susceptible de l'amitié que
de l'amour. A l'âge de dix-huit ans il m'est arrivé de
dire, au milieu des confessions philosophiques que les
livres m'offraient : il y a un Dieu , j'ai une ame , il ne
faut rien de plus pour être sage; et c'est sur cette base-là
qu'a été élevé tout mon édifice. >>>
Nous regrettons de n'avoir pu présenter sous un point
de vue plus étendu , dans cette partie de notre analyse ,
des traits plus marquans et plus caractéristiques de la
physionomie vraiment extraordinaire de ce philosophe
religieux . Sa correspondance nous eût mieux servi à
remplir ce bat; mais elle ne se trouve point au nombre
de ses oeuvres posthumes, où cependant elle aurait mieux
figuré qu'un grand nombre depensées détachées et souvent
disparates.
Passons maintenant aux faits particuliers concernant
ses relations littéraires et sociales; et continuons l'exposé
qu'il en fait lui-même .
<<Ma liaison avec Lalande n'a pas été loin. Après
m'avoir exposé les bases de son septicisme , qui sont les
plus grandes puérilités qu'on puisse imaginer , il n'a seulement
pas voulu considérer un instant la première ob504
MERCURE DE FRANCE ,
servation que j'avais à lui faire. Ainsi nous en sommes
restés là ; et si d'autres circonstances ne nous rapprochent
pas , il est probable que nous ne nous reverrons
guère. Au reste , quoique je ne croie point à son athéïsme ,
il se trouve cependant placé de manière qu'il ne fait
que s'enfoncer de plus en plus dans son systême.
>> J'eus un jour une conférence sur le magnētisme
animal avec M. Bailly, devenu depuis maire de Paris :
il avait été un des commissaires nommés par le roi pour
examiner ce phénomène , et avait signé le misérable
compte que la commission en rendit. Lorsque , pour lui
persuader l'existence du corps magnétique , sans soupçon
de fourberie de la part des malades , je lui citai les
chevaux qu'on traitait alors à Charenton par ce procédé;
il me dit : Que savez-vous si les chevaux ne pensent
pas ? Au lieu de profiter avec modestie de l'avantage
qu'il me donnait sur lui par cette proposition , je lui
répondis avec étourderie : Monsieur , vous êtes bien
Savancé pour votre âge.
C
:
>>>Lavater, ministre à Zurich, est un de ceux qui ont le
plus goûté l'Homme de désir ( ouvrage de Saint- Martin) ;
il en a fait un éloge des plus distingués dans son journal
allemand , du mois de décembre 1790 : il avoue ingénument
qu'il ne l'entend pas tout ; et dans le vrai , Lavater
eût été fait pour tout entendre s'il avait eu des guides ;
mais , faute de ce secours , il est resté dans le royaume
de ses vertus , qui est peut-être plus beau et plus admirable
que celui de la science.
>> Le maréchal de Richelieu voulait me faire causer
avec Voltaire qui mourut dans la quinzaine ; une autre
personne voulait me faire causer avec De Voyer qui
mourut aussi dans la quinzaine. Je crois que j'aurais
eu plus d'agrément et de succès auprès de Rousseau ;
mais je ne l'ai jamais vu .... J'ai été frappé de toutes les
ressemblances que je me suis trouvées avec J. J. Rousseau
, tant dans nos manières empruntées avec les
femmes , que dans notre goût tenant à la fois de la
raison et de l'enfance, et dans la facilité avec laquelle
on nous a jugés stupides dans le monde , quand nous
n'avions pas une entière liberté de nous développer. >>>
M. de Saint-Martın parle aussi quelquefois de l'avan
MARS 1809 . 505
1
tage qu'il a retiré en conversant avec des personnes qui
ne partageaient pas son opinion: il assuré que , loin
d'avoir jamais été ébranlé dans ces sortes de luttes , il y
a souvent trouvé la confirmation de ses jugemens et de
ses idées. « Je dois , dit-il , beaucoup en ce genre, particulièrement
au maréchal de Richelieu , au duc d'Orléans
, au marquis de Lusignan , au curé de Saint-
Sulpice , Tersac , au médecin Brunet , au chevalier de
Boufflers , à M. Thomé , etc.
» La mort de Laharpe , arrivée dans le commencement
de l'année 1803 , est une perte pour la littérature ;
sa fin a été très-édifiante : je n'ai jamais eu de liaison
avec lui , mais je n'ai jamais douté de la sincérité de sa
conversion , quoique je ne l'aie point crue dirigée par
les vraies voies lumineuses . La mort de cet homme
célèbre est également une perte pour la chose religieuse
, parce qu'il était un épouvantail pour ceux qui
la déprisent. Je crois que nous aurions fini par nous
entendre lui et moi , si nous avions eu le tems de nous
voir. ( Voyez le Journal des Débats , du 16 novembre
an XI. ) M. de D. T. nous a peints l'un et l'autre d'une
manière assez significative , en disant qu'il mordait jusqu'au
vif les adversaires de la vérité; et moi , que je
leur prouvais évidemment qu'ils avaient tort. »
Il nous reste à offrir le précis des principaux fondemens
de sa doctrine , au moins de ce qu'en renferment
les deux volumes des OEuvres posthumes qui viennent
de paraître. La première observation qui frappera le
lecteur , est celle de l'exacte conformité du langage , du
style et du fond des idées , avec les principes et la morale
qu'on trouve dans les ouvrages déjà connus pour être
sortis de la plume du même auteur, également distingué
par la sévérité de sa dialectique et par l'onction
qu'il sait répandre sur sa doctrine .
En effet , il paraît aussi difficile de se défendre de la
vigueur et de la justesse de ses raisonnemens , que d'un
sentiment d'admiration pour les élans de son âme et
pour la pureté de
morale religieuse ; partout on le
voit pénétré de son grand objet, et pressé d'en occuper
les autres. La rectitude de l'esprit dans les voies de la
sa
1
506 MERCURE DE FRANCE ,

sagesse , et le bonheur du coeur par la possessiondu vrai
bien ; voilà les deux termes vers lesquels la doctrine du
philosophe religieux tend à acheminer les hommes. Mais
on sent bien que nous ne pouvons donner ici qu'un
aperçu , un sommaire de cette doctrine que les uns appellent
sublime ; d'autres , obscure et inintelligible. Nous
allons suivre à peu près l'ordre dans lequel les matières
sont classées dans les OEuvresposthumes.
Après quelques stances sur l'origine et la destination
de l'homme , et une autre pièce , aussi en vers , intitulée
le Cimetière d'Amboise , où le poëte pensif , mesurant
Ce long aveuglement qu'on appelle la vie ,
contemple tout près du même lieu
Ce célèbre château qui vit naître autrefois
Les malheurs trop fameux du règne des Valois ,
viennent une suite de questions en prose et de réponses
sur la source de nos connaissances et de nos
idées. C'est ici un des points principaux de la théorie de
notre auteur.
Selon lui , nous possédons en commun, avec les animaux
, le pouvoir de manifester les impressions reçues
par l'organe des sens ; et nous avons de plus qu'eux ,
non-seulement la faculté intellectuelle et active par
laquelle nous combinons à notre gré les idées déjà reçues
par nos sens , mais encore le pouvoir de développer
librement en nous les affections inséparables du primcipe
pensant et voulant qui est notre être par excellence,
et le centre de nos mouvemens par l'unité de son
origine. L'homme a le privilége exclusif de pouvoir
cultiver ses facultés morales , et d'y trouver la source
de ses plus douces jouissances , dans la contemplation
du beau et dans la pratique du bien : la partie sensible
de son ame est seule soumise à l'influence de la température
et des lois physiques , tandis que son sens moral
n'obéit qu'à l'empire de la raison. L'homme seul peut
admirer , et n'admire en effet que ce qui est au-dessus
de lui ; il faut donc qu'il y ait sans cesse et éternellement
quelque chose au-dessus de lui qu'il puisse toujours
MARS 1809 . 507
1
admirer , puisque le besoin d'admirer est un sentiment
commun à toute l'espèce humaine.
>> Ces données simples , et que touthomme peut vérifier
, nous amènent naturellement , et par la logique la
plus rigoureuse , à la démonstration de l'existence d'une
source nécessaire et permanente , d'où les objets d'admiration
puissent descendre continuellement près de
nous , à la voix de nos besoins , comme les fleuves ne
cessent de sourcer du sein de la terre pour en arroser
et aviver toutes les productions , et comme le lait est
toujours prêt à sortir de la mamelle aux moindres désirs
de l'enfant. >>
L'Académie de Berlin avait proposé , en 1783 , un
prix pour la solution d'une question conçue en ces termes :
Quelle est la meilleure manière de rappeler à la raison
les nations tant sauvages que policées , qui sont livrées à
l'erreur ou aux superstitions de tout genre ?M.de Saint-
Martin traita la question dans un mémoire adressé par
lui à cette Académie , non pour prétendre àla couronne ,
mais, comme it le dit lui-même, pour démontrer que
la question était insoluble avec nos moyens humains .
C'est qu'il entend par raison , à laquelle il faudrait rappeler
les nations , la connaissance usuelle et pratique de la
vérité; connaissance à laquelle on ne peut parvenir
qu'en rétablissant la loi de relation entre notre être intelligent
et la source même de la pensée. Cette relation
qui tient d'ailleurs à la nature des choses a pu s'affaiblir ,
mais elle dut être dans l'origine bien puissante et bien
active, << puisque la tradition en est généralement répandue
dans les diverses doctrines de tous les peuples.>>>
Or , une telle relation ne peut être reprise que par le
concours des deux parties qu'il s'agit de rapprocher .
Ainsi l'auteur rentre encore dans le cercle de ses idées
favorites. Il appelle le grand oeuvre la réhabilitation de
l'homme dégradé par le crime et l'erreur; c'est l'oeuvre
universel , c'est- à-dire, commun à toute l'espèce humaine
, et particulier à tout individu qui veut recouvrer
sa dignité première , et remettre ses facultés morales et
intellectuelles en harmonie avec les vertus et les perfections
du grand tout, ou de l'Etre Suprême dont il est
émané...
508 MERCURE DE FRANCE ,
Ce n'est jamais sans enthousiasme qu'il aborde un
sujet si grand et si mystérieux. Cependant son caractère
naturellement enjoué le porte quelquefois à des allusions
bizarres et à des comparaisons triviales et amenées de
trop loin. On voit par ses oeuvres posthumes qu'il se
reproche à lui-même ce défaut , et qu'il se promettait de
s'en corriger.
Enfin , on trouvera dans le second volume de ses
oeuvres , beaucoup de réflexions , quelquefois neuves et
piquantes sur le style en général , sur nos poëtes et nos
orateurs , sur la littérature française du siècle dernier ,
sur la littérature allemande , etc.
Les détails historiques relatifs à la vie et aux écrits de
cet auteur, ont été imprimés dans un dés numéros de la
première année des Archives littéraires , sous le titre de
Notice historique sur les principaux ouvrages du philosophe
inconnu, et sur leur auteur Louis-Claude de Saint-
Martin. R. T.
ALPHABET MANTCHOU, rédigé d'après le Syllabaire
et le Dictionnaire universel de cette langue ; par
L. LANGLÈS , membre de l'Institut , conservateur des
manuscrits orientaux de la Bibliothèque Impériale ,
professeur de Persan à l'Ecole des langues orientales
vivantes , de l'Académie italienne , etc. Troisième édition
, augmentée d'une notice sur l'origine , l'histoire
et les travaux littéraires des Mantchoux actuellement
maîtres de la Chine . In-8° de 200 pages .
Paris , de l'Imprimerie Impériale ; et se trouve chez
Galland, libraire , rue Saint- Thomas du Louvre ,
n° 32 ; Renouard , rue Saint-André- des-Arcs , nº 55.
:
- A
ON a bien de la peine à nous faire sortir de cette indifférence
quinous est justement reprochée et dont nous
nous sommes long-temspiqués, en quelque sorte, pour tout
ce qui n'est pas français. L'étude des langues étrangères
commence à peine à prendre un peu de crédit : celle des
langues orientales n'en a encore presque aucun. Cependant
leur utilité pour le commerce, pour le succès et
le maintien de relations avantageuses, est démontrée ; nos
1 MARS 1809. 509
1
1
1
1
1
bibliothèques publiques possèdent, en manuscrits orientaux
, des trésors que notre ignorance volontaire y laisse
comme enfouis ; la libéralité du Gouvernement entretient
un nombre suffisant de chaires publiques pour
l'enseignement de ces langues , et ouvre à la jeunesse
laborieuse toutes les sources d'instruction : enfin les professeurs
de ces écoles, trop peu fréquentées , ajoutent à
leurs excellentes leçons la publication de divers ouvrages
, faits pour encourager les efforts et faciliter les
progrès des élèves ; et comme personne ne nous refuse
les qualités de l'esprit qui peuvent s'appliquer à tous les
genres d'études , il ne nous manque , pour devenir d'habiles
orientalistes , que de le vouloir.
M. Langlès est un de ces savans professeurs dont le
zèle ne se refroidit point par le peu d'empressement du
public : disons même que cette nouvelle édition de sou
Alphabet Mantchou , prouve que l'indifférence dont nous
nous plaignons est plus apparente que réelle ; car le
succès d'un ouvrage de cette nature suppose un assez
grand nombre d'amateurs des langues orientales ; et une
troisième édition ne laisse aucun doute sur ce succès.
Il en est peu d'aussi mérités , et qui appartiennent
plus en propre aux savans qui les ont obtenus. M. Langlès
ne fait pas seulement présent à la France de l'Alphabet
de l'une des langues les plus importantes de l'Orient; il
fait présent à la nation même qui parle et qui écrit cette
langue , d'un Alphabet qu'elle n'avait pas ; et si jamais
les orgueilleux Lettrés de Pékin consentent à substituer
aux quatorze cents groupes qui forment leur syllabaire,
un alphabet composé de vingt-huit lettres simples , avec
lesquelles on reconstruit sans exception tous ces groupes
et tous les mots de leur dictionnaire universel , c'est à
un modeste Lettré de Paris qu'ils devront ce pas immense
dans l'art d'écrire , et , par une suite nécessaire , dans
l'art de penser.
Il présenta , pour la première fois , son Alphabet à l'Académie
des Inscriptions et Belles-Lettres, en 1787 , et le
publia sous les auspices de cette illustre et savante com
pagnie. Il exposa dès- lors , avec simplicité , l'utilité de
cette découverte , les moyens qui l'y avaient conduit,
et ceux qui l'avaient mis en état de la faire connaître. II
510 MERCURE DE FRANCE,
y ajoute dans cette édition une notice très-bien faite sur
l'origine des Tatars-Mantchoux , sur leur histoire et sur
les travaux littéraires auxquels ils se sont livrés depuis
qu'ils sont maîtres de la Chine.
Ce qui donne sur-tout une grande importance à ces
travaux , c'est qu'ils ont presque tous eu pour objet la
traduction en Mantchou des meilleurs ouvrages chinois.
<<<<Ces traductions , dit le P. Amyot, ont été faites par de
savantes Académies , par ordre et sous les auspices des
souverains de la dynastie régnante. Elles ont été revues
et corrigées par d'autres Académies non moins instruites ,
dont les membres savaient parfaitement et la langue
chinoise et la langue mantchoue..... ( 1) . Il n'existe maintenant
, dit- il ailleurs , aucun bon livre chinois qui n'ait
été traduit en mantchou , de manière que cette dernière
langue ouvrirait une entrée facile pour pénétrer, sans
aucun autre secours , dans le labyrinthe de la littérature
chinoise de tous les siècles, où se trouvent les plus
anciens monumens littéraires qui soient dans l'univers
(2).>>
Ni ce Missionnaire célèbre , ni aucun de ses savans confrères
, n'ont jamais parlé qu'avec effroi des difficultés
décourageantes que présentent l'étude de la langue
chinoise et la connaissance des quatre-vingt six mille
caractères hiéroglyphiques qui composent son écriture :
tous se félicitent au contraire de l'extrême facilité avec
laquelle ils ont appris le Mantchou. L'un ( le P. Bouvet)
a été , au bout de huit mois d'étude , capable de traduire
plusieurs traités scientifiques du Français en Mantchou :
P'autre ( le P. Amyot lui-même) assure que cinq ou six
années suffiraient à un homme appliquépour se mettre
en état de lire avec profit tous les livres écrits en
Mantchou .
Une observation que M. Langlès ne fait pas en rapportant
ces témoignages , mais qu'il convient de faire
pour lui , c'est que quand ces bons missionnaires s'exprinaientainsisur
la facilité qu'ils trouvaientàapprendre
le Mantchou , ils parlaient d'une langue qui n'avait , au
(1) Préface de l'Eloge de la ville de Moukden.
(2) Grammaire tartare -mantchoue du P. Amyot , etc.
MARS 1809 . 511
10
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re
56
Tel
00
tr
lieu d'alphabet , qu'un syllabaire composé de quatorze
cents groupes de caractères. C'était déjà un prodigieux
avantage sur les 86,000 caractères chinois ; nrais de
combien cette facilité n'est-elle pas augmentée par la
réduction de ces 1400 groupes à 28 lettres simples par
lesquelles M. Langlès est parvenu à en représenter tousles
sons élémentaires ? L'art de lire ces sortes de langues est
sans contredit une des parties les plus difficiles de l'art de
les apprendre ; etgrâces à notre savantProfesseur, les obstacles
à vaincre dans cette partie épineuse de la science ,
sont aujourd'hui à ce qu'ils étaient autrefois , pour par
ler le langage des géomètres , comme 28 est à 1400 , ou
comme i est à 50.
Les recherches de M. Langlès sur l'origine des Mantchoux
offrent les résultats les plus satisfaisans, et renfermentdans
un petitnombre de pages ce qu'une curiosité
raisonnable fait désirer de savoir, dès que l'on vient à
s'occuper de l'Empire que ces Tatars ont conquis .
Quelques Savans modernes ont voulu faire descendre
les Mantchoux des anciens Massagètes , peuple fameux
par sa bravoure , qui habitait à l'est de la mer Caspienne.
Mais cette origine est démentie parles Mantchoux
eux-mêmes , dont le dernier Empereur, Kien-Long ,
la place à l'extrémité opposée (3) , dans la partie orientale
de la Tartarie, sur la montagne qu'il appelle
Blanche et Longue , nom que les géographes chinois
donnent à une chaîne de montagnes située à 180 lieues
de Pékin , à 30 lieues nord de la capitale du Léa-toung ,
province située au-delà de la grande muraille. On suit
sous différens noms , dans les recherches de M. Langlès,
lus révolutions de la horde établie dans ces parages ,
depuis l'an 1122 avant J. C. , où elle présenta un tribut
à l'empereur de la Chine , Vou-vang, jusqu'au commencement
du XVIIe siècle , où ses descendans firent la conquête
de cet Empire .
Ils quittèrent à cette époque le nom de Nieutché qu'ils
portaient , pour prendre celui de Mantchou , sans que
les savans puissent s'accorder sur l'étymologie ni sur la
vraie signification de ce mot. Les Mantchoux n'avaient
(3) Ode sur Moukden.
1
512 MERCURE DE FRANCE ,
pas alors d'écriture qui leur fût particulière : ceux
d'entr'eux qui voulaient acquérir quelques connaissances
étudiaient le chinois , le tibétain ou le mongol , pour lire
les ouvrages écrits dans ces langues, mais non pour en
composer ; car il y en avait peu parmi eux qui sussent
seulement écrire leur nom.
Il s'éleva pourtant parmi eux un homme extraordinaire
, qui dès l'âge de neuf ans , non-seulement savait
lire , mais avait lu les ouvrages chinois et mongols les plus
importans ; il se nommait Takhaï . L'Empereur Taï-tsou
le mit à la tête d'une commission composée de plusieurs
savans , dont quelques- uns étaient des Tibétains , et qui
fut chargée de donner aux Mantchoux un alphabet
composé d'après celui des Mongols . On confia à Takhaï
la rédaction du travail de cette commission qui devait
avoir une si grande influence sur la civilisation de la
nation Mantchoue . Ce travail qui ne fut achevé que
sous le règne suivant, fut fait avec un degré de perfection
que les plus savans missionnaires européens se sont plu
à reconnaître. L'empereur Taï-tsoung , fils de Taï-tsou ,
auquel il succéda en 1626 , mit le même zèle à cette entreprise
, et eut la satisfaction de la voir achevée. Ce fut
aussi par ses ordres que des savans commencèrent à traduire
en mantchou les principaux livres chinois. C'est
une époque mémorable dans les annales de la littérature .
On la fixe à l'an 1634 , huitième année du règne de
Taï-tsoung. Cet Empereur ouvrit aussi des examens à
la manière des Chinois , pour l'admission aux différens
ordres de Lettrés ; il fonda des écoles pour l'enseignement
des langues mantchoue , mongole et chinoise ; il
assigna des récompenses à ceux qui se distingueraient
dans cette étude : il fut enfin chez une nation encore
barbare , un véritable bienfaiteur des lettres .
Quoiqu'il prît , ainsi queson père , le titre d'empereur ,
il ne régnait cependant encore que sur le Léao - toung ,
la Corée et sur une partie du nord de la Chine : il n'était,
à proprement parler, empereur que des Mantchoux.
Ce fut son neveu Chi-stou qui s'assit réellement sur le
trône de la Chine et qui s'empara de Pékin en 1644 , par
l'extermination de la famille impériale des Ming. Il fut
trop occupé le reste de sa vie à terminer la conquête
de
A
ord
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4
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MARS 1809 . 513 DEPT
DE
LA
de ce vasteEmpire , et à s'y affermir, pour donner beaucoup
d'attention aux lettres ; mais ce règne , turbulent e
agité , prépara sans doute les esprits , comme l'ont pres
que toujours fait les grandes commotions politiques ,
de nouveaux progrès . Son fils , Kan-hi , contemporain
de Louis XIV , fut , selon l'expression de M. Langlès ,
<<le digne émule de ce grand Monarque , non-seulement
dans les expéditions militaires , dans les négociations
politiques , mais sur-tout dans l'amour des lettres , et
dans les encouragemens accordés aux littérateurs et aux
savans . »
Cet Empereur , son fils Young- Tching , qui lui succéda
en 1922 , et Kien- Long , fils de ce dernier , qui
le remplaça en 1731 , et qui a fourni une si longue et
si glorieuse carrière , ont marché comme à l'envi dans
la même route. Les travaux qu'ils ont encouragés , et
ceux qu'ils ont faits eux-mêmes , forment un tableau
très - intéressant . C'est celui d'une littérature toute
entière , née pendant le cours de ces deux siècles , et
dont l'Alphabet Mantchou , dû à M. Langlès , rend
l'accès et la jouissance incomparablement plus faciles
aux Savans européens. Il se flatte que son opération
peut faciliter aux Manichoux eux-mêmes l'étude de
leurs propres caractères .
On le voit , avec plaisir , payer un tribut de reconnaissance
à deux anciens ministres , MM. de Breteuil et
Bertin , qui l'ont encouragé les premiers à ce travail ,
et en ont mis à sa disposition les premiers élémens. On
ne manque point de gens qui louent le Pouvoir vivant
et agissant dont ils peuvent obtenir par de nouveaux
éloges de nouvelles faveurs : il est plus rare et plus
doux de voir rendre hommage à l'homme puissant qui
n'est plus , ou qui ne l'est plus ; c'est alors seulement
que la reconnaissance n'est pas suspecte , et que l'éloge
ne ressemble pas à une demande honnête.
Si l'on peut louer quelqu'un de vivant sans craindre
les mauvaises interprétations , c'est sur-tout un ami.
M. Langlès a saisi l'occasion de satisfaire en même tems
à l'amitié et à la justice. « J'ai été parfaitement secondé ,
dit-il , par mon ancien et excellent ami M. Firmin
Didot , si justement célèbre dans toute l'Europe par
k
5.
cen
514 MERCURE DE FRANCE,
1
les inimitables productions de son burin. Il a exécuté ,
sous ma direction, les premiers caractères mantchoux
mobiles que l'on ait encore vus. Nousavons pris pour
modèles les plus belles éditions sorties des presses du
palais de l'Empereur , à Pékin ; et le degré de fini et
d'élégance que l'artiste a donné à ses poinçons , a si peu
nui à l'exactitude et à la régularité des formes , que
plusieurs savans , et les différens compositeurs d'impri
merie qui ont étudié l'écriture mantchoue dans mon
Alphabet en caractères mobiles , lisent facilement les
ouvrages de la même langue imprimés en Chine avec
des planches de bois ; car cette espèce de stéréotypie
est commune aux Chinois , aux Japonais , aux Tibétains
, aux Mongols et aux Mantchoux.>>>
On sent qu'il est plus aisé de donner une idée de tous
ces préliminaires, que du corps même de l'ouvrage qui
les suit. Il est même impossible de faire autre chose sur
ce dernier , que d'indiquer briévement en quoi il consiste.
L'auteur donne d'abord les 1400 groupes de ce
qu'on appelait l'alphabet , mais de ce qui n'est en effet
qu'un syllabaire mantchou , divisés en douze classes ,
et accompagnés chacun de leur prononciation , tels
qu'ils étaient dans le manuscrit du P. Amyot , envoyé
par celui-ci au ministre Bertin. Il expose ensuite le
procédé analytique dont il s'est servi pour tirer de tous
ces groupes les 28 caractères ou lettres dont il est parvenu
à former son Alphabet. Ce procédé est aussi simple
qu'ingénieux . Ce sont de ces choses que chacun croit
qu'il aurait pu faire , quand elles sont faites.
L'Alphabet Mantchou formę un tableau divisé en six
colonnes ; la première offre les noms des lettres ; les
quatre suivantes , leurs figures , selon qu'elles sont
isolées , initiales , médiales , ou finales ; car ces quatre
modifications sont sensibles dans presque toutes les lettres
de l'écriture mantchoue ; la sixième colonne exprime
leur valeur en sons français qui y correspondent.
M. Langlès reprend ensuite toutes celles de ces lettres
dont la prononciation ou la forme exige des observations
particulières , et il fixe ces particularités par des explications
claires et précises. Elles sont suivies de plusieurs
exemples de lecture et de prononciation mantchoues ,
MARS 1809, 515
1
J
of
quil
el
وا
el
P
1
qui suffisent pour en donner une idée. Quant à la
phraséologie et à la valeur des mots , il renvoie à la
grammaire du P. Amyot, imprimée par M. Langlès luimême
, dans le XIII volume des Mémoires concernant
l'histoire , les sciences et les arts des Chinois , et au
Dictionnaire mantchou-français , traduit du chinois
par le même Missionnaire , rédigé et publié aussi par
M. Langlès , en 1789 (1) . Enfin il entre dans des détails
très- atiles sur l'ordonnance de ce Dictionnaire , destinés
à en faciliter l'usage à ceux qui voudront le consulter.
,
Il est done très- vrai de dire qu'avec ce seul Dictionnaire
, cette Grammaire et cet Alphabet Mantchou
trois ouvrages que l'Europe savante doit à la France ,
et que la France doit au docte et laborieux M. Langlès ,
on peutacquérir en peu de tems la connaissanceparfaite
de l'une des langues les plus riches et les plus utiles de
l'Orient , et se passer au moyen de cette langue , de la
langue chinoise , dont les difficultés presque inabordables
consument la vie des savans même du pays où
le peuple la parle , mais où ces savans seuls peuvent la
lire.
13
Il n'est pas nécessaire de vanter beaucoup un si grand
service rendu à l'étude des langues orientales , un travail
dont il est si aisé d'apercevoir l'importance et l'utilité.
Il ne l'est pas non plus de s'appesantir sur le mérite
de l'exécution , quoique chacun sente qu'elle devait
être hérissée de difficultés . Il suffit de dire que cet ouvrage
est imprimé à l'Imprimerie Impériale , par les
soins de son Directeur-général , M., Marcel.
GINGUENÉ.
( 1 ) Trois volumes in-4° , imprimés à Paris , par Fr. Ambroise Didat
l'aîné , avec les caractères gravés par Firmin Didot son second fils. C'est
en tête de ce Dictionnaire que se trouve la seconde édition de l'Alphabet
Mantchou. Le tout forme un monument précieux de la typographie
française. C'est un des derniers qu'ait laissés ce célèbre imprimeur
, qui n'a été surpassé que par ses fits .
یا
14
Kk 2
516 MERCURE DE FRANCE ,
4
4
VARIÉTÉS.
Aux Rédacteurs du Mercure .
Messieurs , l'Académie de Dijon avait proposé pour le concours de
1807 , la question suivante :
: La Nation française mérite-t-elle le reproche de légéreté que lui
font les nations étrangères ?
>> Trouve-t-on les preuves de cette légéreté dans le caractère et les
> moeurs des Français , dans le genre et l'état des sciences , des artset
>> de la littérature cultivés en France ?
>> Appliquer ces considérations aux Français des siècles passés , et par
un examen comparatif leur opposer sous ces différens rapports les
> Français du siècle présent . »
Parmi les Mémoires qu'elle a reçus , elle a particulièrement distingué
celui coté N° 3 , et portant pour épigraphe ces mots : Vincet amor
Patrice.
* Cet ouvrage , écrit avec pureté , souvent avec énergie , a rempli toutes
les conditions du programme. Le prix lui a été décerné. L'auteur est
M. Jacques-Joseph Lemoine , demeurant à Paris .
L'Académie s'empresse , Messieurs , de vous transmettre sa décision ;
sous peu vous recevrez le compte rendu de ses travaux . Elle me charge
de vous faire parvenir les questions qu'elle vient de mettre au concours;
P. MORLAND.
::
Vai l'honneur d'être , etc.
Sujets de prix proposés par l'Académie des Sciences , Arts
et Belles- Lettres de Dijon.
PREMIÈRE QUESTION. - En quoi les journaux ont- ils contribué au
perfectionnement des sciences , des arts et des lettres?
Quel rang les ouvrages de ce genre doivent-ils occuper parmi les productions
littéraires ?
✓SECONDE QUESTION . - Quel a été le peuple le plus heureux de l'antiquité?
: Quelle a été l'époque de sa plus grande félicité ?
Quel était alors chez lui l'état des sciences , des arts , et de ses institutions
civiles et religieuses ?
Le premier prix sera distribué dans la séance publique de l'an 1810 ,
et le second dans celle de 1811 .
Les mémoires doivent être écrits en français et envoyés francs de port
au Secrétaire , pour la première question , avant le 1er décembre 1809 ,
et pour la seconde , avant le 1er décembre 1810 .
Les auteurs doivent éviter soigneusement de se faire connaître , ni
directement,ni indirectement.
MARS 1809. 517
ab
L'Académie saisit cette occasion de rappeler la question qu'elle a proposée
pour 1810 , et qui est ainsi conçue :
Depuis cinquante ans , quelles sont les sciences qui ont fait quelques
progrès ?
En est- il qui aient rétrogradé ?
Elle annonce en même tems que le concours est prorogé , et qu'il suffit
que les mémoires soient envoyés avant le 1er décembre 1809 .
Chacun de ces prix sera de la valeur de 300 liv.
P. MORLAND .
Doct. en méd. et Secrét, de l'Acad.
Lem6
Art
NOUVELLES POLITIQUES.
(EXTÉRIEUR.)
AUTRICHE. Vienne 1er mars. -Un décret aulique
défend , sous des peines sévères , l'exportation du cuivre. Le
Gouvernement, à ce qu'il paraît, a pensé un peu tard aux
besoins de nos fonderies ; les Français , en évacuant l'Autriche
après la conquête de 1805 , ont emporté non-seulement
tous nos canons , mais encore le métaldéposé dans nos
arsenaux . D'après le relevé présenté au généralissime archiduc
Charles , chaque corps d'armée ne pourra être fourni
que du tiers , au plus , de l'artillerie requise .
- S. M. a accepté l'offre patriotique que lui ont faite les
comtes François , Charles et Etienne de Zichi , de lever à
leurs frais , pour son service , une cinquième division dans
le régiment des Hussards d'Ott .
- Le cours sur Augsbourg a été marqué hier à 250 uso ;
jamais il n'avait été si bas. Il y avait à la bourse une grande
disette de numéraire .
Suivant des lettres de Semlin, on croit en Servie au
prochain renouvellement des hostilités contre les Turcs. On
renforce les corps d'armée serviens , rassemblés sur les bords
de la Drina et de la Morava; on y fait passer de l'artillerie et
des munitions. La communication avec la Bulgarie n'est
pourtant pas encore interrompue .
-On sait , par des lettres de Constantinople , que de nouvelles
scènes tumultueuses y ont précédé le départ de plusieurs
colonnes de janissaires détachées vers le Danube . Le
corps entier avait d'abord refusé de marcher , mais les prin-
** cipaux meneurs ayant été gagnés , l'ont ramené à l'obéissance.
Une division de janissaires doit se rendre à Ismail , et une se518
MERCURE DE FRANCE ,
conde à Rudstach. Il est probable que leur arrivée sur le
Danube sera une guerre à mort entre eux et les seymens qui
se trouvent à l'armée .
- Immédiatement après la conclusion de la paix entre
la Porte et l'Angleterre , l'ordre concernant la prohibition
des marchandises anglaises en Turquie a été révoqué par
le divan .
Le Gouvernement commence à imiter beaucoup d'institutions
de l'armée française . Il a été ordonné , entre autres ,
que les officiers d'un grade inférieur à celui de capitaine ,
n'auraient plus à l'avenir de chevaux pour porter leurs
bagages ..
--On parle d'une proclamation qui doit être publiée pour
appeler aux armes tout le landwehr ou milices , ainsi que la
levée en masse ou insurrection hongroise . Cette mesure
ne produira vraisemblablement d'autre effet que de donner
aumécontentement public une nouvelle occasion de sema
nifester. :
-En Croatieet en Esclavonie, la cour de Vienne cherche
àformer ce qu'on appelle une congrégation générale , con
posée des nobles et autres citoyens notables , dont le but
serait d'organiser l'insurrection pour trois ans. En Croatie ,
le comte Ignace de Gyulay a été nommé capitaine-général,
et le général Vincent de Kneswich vice-capitaine de la pro
vince.
-Le général prince Charles de Lorraine est arrivé àLemberg;
il est chargé du commandement général dans la Gallicie
orientale .
2 mars .- La Gazette de la cour annonce aujourd'hui que
les vents contraires ayant retenu quelque tems dans les
Dardanelles , le ministre anglais , M. Adair , sur la frégate
la Seahorse , il avait été envoyé à sa rencontre une des galères
du grand-seigneur , après qu'il eut terminé ses négocia
tions.
-Le général russe , prince Prosorowski ; M. Kuschinkow,
président du divan et sénateur ; les généraux-lieutenans
Hartingket Milloradovich , sont les négociateurs russes , que
la Gazette de la Cour annonce être désignés pour le congrès
deJassy.
-La flotte turque d'observation , forte de trois vaisseaux
à trois ponts , de deux frégates et sept bricks , est rentrée
dans le port de Constantinople. :
MARS 1809 . 519
a
+
-Les nouvelles satisfaisantes que la Sublime-Porte a
regues des différens échecs des Wechabites , se confirment
pleinement.
--- Le grand- visir Mehrmisch-Pacha a été destitué àl'occasion
du refus formel qu'avaient fait les janissaires de marcher
vers la Romélie , et pour la faiblesse qu'il montra dans cette
rencontre. On a nommé à la place de Caïmacan , Cerdaghi
Aly-Pacha. Celebi-Effendi , Kubaja-Bey , ministre de l'inté
risur, connu par le rôle qu'il a joué dans les trois dernières
révolutions , a été remplacé par Rashid-Effendi , auparavant
Kapi-Küaja d'Ismail , pacha -Serès . Schamli-Raghid ,
pacha , succède au turbulent Habbi , pacha , commandant 3
des Dardanelles. Les janissaires partis en petites divisions
pour la Romélie , se sont dirigés particulièrement contre
Ismail et Rudsschuk , l'ancienne résidence de leur ennemi
mortel , Mustapha-Baraictar. Le zèle à poursuivre les par
tisans de ce dernier , n'a pas été très-actif. Hagi-Aly , s'est
maintenu dans le château de Viza avec les restes des seymens
, échappés aux journées terribles qui ont eu lien du 14
au 20 novembre , contre une troupe de janissaires qui ne le
bloquent que de loin .
-S. Exc. M. le général Andréossy a obtenu un congé de
sa cour pour aller à Paris ; son départ a causé ici une vive
sensation .
On nous annonce 13 régimens qui doivent passer par cette
ville; on ignore leur destination et le tems qu'ils resteront
ici. On a fait dire aux habitans de se tenir prêts , à l'avenir
à recevoir chez eux un certain nombre d'hommes.
Les lettres de la Valachie portent que le congrès qui
avait été ouvert pour terminer les querelles qui existent
entre les Russes et les Turcs , vient d'être définitivement
rompu .
ALLEMAGNE. - Augsbourg , g mars .-On travaille avec
une grande activité , dans les arsenaux de Munich , à toutes
les armes nécessaires aux troupes .
- Le général Oudinot est revenu vendredi de Munich.
Les troupes françaises établies ici et dans nos environs , ont
eu dimanche une grande parade.
-Les régimens du duc Charles , et les chevau-légers du
roi ont exécuté hier, sous les ordres du lieutenant-général
baron de Vrede , de grandes manoeuvres , auxquelles les
généraux Oudinot , Alberg, Couroux et Jarry ont assisté.
-La cour de Vienne cherche à former , en Croatie et en
520 MERCURE DE FRANCE ,
Esclavonie, ce qu'on appelle une Congrégation générale,
composée des nobles et autres citoyens notables ,dont le but
serait d'organiser l'insurrection pour trois ans . Le comte
Ignace de Giulai a été nommé capitaine-général de la province
.
-Deux divisions des bourgeois de Vienne etdesfaubourgs,
av aient eu ordre de se porter sur Salzbourg et Lintz ; mais, à
la revue qui s'est faite au Prater , le jour fixé pour le départ ,
il s'est trouvé qu'une grande moitié avait déserté : on a
découvert 70 ou 80 de ces miliciens cachés dans les caves
d'un couventd'Augustins. Le supérieur a été amené àVienne
avec les fers aux mains .
Stutgard , 6 mars. - Le ministre westphalien près de
notre cour, M. de Schlotheim , est parti d'ici pour Carlsrhue.
Nous avons vu passer hier plusieurs personnes attachées
à la légation française à Vienne .
-
-- Des lettres d'Augsbourg démentent absolument le bruit
qut avait couru d'hostilités commises par les Autrichiens sür
les bords de l'Inn .
ANGLETERRE.- Londres , 10 février.-On dit qu'à la suite
de l'enquête sur la conduite du duc d'Yorck , le parlement
fora le procès à ce prince . On ajoute qu'avant le procès ,
S. A. R. abdiquera le commandement en chef des troupes ,
lequel sera confié à une commission .
-
Lord Cochrane est revenu le 1er janvier à la Barbade,
après avoir fait une longue et inutile croisière devant la Martinique
.
Nos troupes qui étaient à Lisbonne , sous le commandement
du général Mackensie , se sont embarquées , ainsi
que celles qui occupaient Oporto .
-
On arrêté à Cadix , le 1er février , quantité de personnes
suspectes d'attachement pour la France. Les insurgés de
cette ville ont déclaré traître le général Morla .
- Il sera présenté au parlement un état officiel de notre
perte enEspagne. Suivantdes rapports évidemment inexacts,
28,197 hommes ont été embarqués à la Corogne et à Vigo ;
à ce nombre , il faut ajouter encore la brigade de 6,000
hommes sous les ordres du général Mackenzie , qui était en
Portugal. Cependant plusieurs de nos régimens ont été
écharpés : les débris des 32°, 42° et 82° régimens qui ont débarqué
à Portsmouth sont à peine de 560 hommes . Il n'en
est revenu que 20 avec les drapeaux d'un autre régiment. Le
MARS 1809 .
521
lieutenant-colonel Tucker et son frère ont péri à bord du
transport de la Primerose.
k
- Le 23 janvier, sont entrés à Portsmouth les vaisseaux
de ligne la Ville de Paris , le Plantagenet et le Champion ,
partis de la Corogne avec beaucoup de troupes. On sera
obligé de réorganiser les débris de cette armée , tant elle a
souffert. Le vaisseau de transport Dispateh , parti de la Corogne
avec un détachement du 7º régiment de dragons-légers
, a péri corps et biens. Sur cent dragons , il ne s'en est
sauvé que sept. Le major Cavendich , le capitaine Duckenfield
et le lieutenant Waldegrave sont au nombre des noyés.
Le 26 janvier , sir David Bair est arrivé à Portsmouth ,
avec un certain nombre d'officiers blessés . Des matelots de la
Ville de Paris l'ont porté à terre , ainsi que le général Mamningham
, le colonel Hamilton et beaucoup d'autres officiers.
Les troupes qui reviennent sont distribuées provisoirement
dans le comté de Kent .
Le 17 , la division du général Craufurt s'est embarquée
à Vigo pour revenir en Angleterre. Le 26, une seconde
flotte , ayant à bord des troupes , est arrivée d'Espagne à
Portsmouth .
s
de
far
Le lieutenant-général Hope , qui est arrivé de la Corogne
à Portsmouth à bord de l'Audacieux , est maintenant à
Londres. Le général Hope et les généraux Beresford , Fanc ,
Ward, etc. , ont eu une audience du duc d'Yorck à leur
retour d'Espagne .
Le 25 janvier , la frégate la Jamaïque , venant de Lisbonne
, est entrée à Plymouth avec plusieurs vaisseaux de
transport , qui avaient quelques troupes à bord. Elle avait
quitté Lisbonne le 14.
-On dit qu'il se prépare encore une expédition. Le mauvais
succès des précédentes devrait pourtant nous avertir de
n'enplus tenter.
- On travaille à des bateaux plats d'une nouvelle construction
pour le transport de la cavalerie.
-On équipe maintenant 60 petits vaisseaux de guerre
pour une destination particulière.
-Il est parti une expédition de Porto-Ricco .
-On écrit de Stockholm , qu'une diète générale doit être
convoquée en Suède pour la fin du mois prochain .
ESPAGNE. Burgos , 5 - mars . -Une lettre particulière
de Madrid, annonce la mort de M. le général Saligny,
522 MERCURE DE FRANCF ,
grand-maréchal du palaisde S. M. C. , à la suite d'une
fièvre putride. Cette perte a vivement affligé le roi. Le général
Sébastiani poursuit ses succès. Le duc d'Abrantès et le
général Saint-Cyr s'approchent de Valence : il paraît que
cette ville ne songe pas à se défendre , et on croit qu'à la
première sommation , elle ouvrira ses portes .
Saragosse, 6 mars. Depuis le 24 février , jour de l'en
trée des Français à Saragosse, S. Exc. M. le maréchal due
de Montehello , commandant en chef, s'est occupé sans relache
des premières mesures de sureté publique et du réteblissement
de l'ordre . Par ses ordres , M. le gentral Laval ,
gouverneur, a fait sortir les paysans désarmés et les malades,
dont le nombre était considérable , pour retourner avec des
passe-ports à leurs campagnes; on a nótoyé les places et les
rues encombrées de ruines , de mortset de mourans ; on a
pris toutes les mesures nécessaires pour assainir les maisons,
et une garnison nombreuse , répandue dans tous les quartiers
, donnant l'exemple de l'ordre et de la discipline, a
maintenu constamment la tranquillité et assuré le respect
des propriétés et des personnes.
- Hier, dimanche 5, les chefs des deux corps d'armée
réunis devant Saragosse , avec tout leur état-major et les co-
Ionels de tous les régimens , sont venus à cheval , à neuf
heures du matin , aux Ecluses , quartier-général de S. Exc.
le maréchal commandant , pour l'accompagner en ville,
Tout le cortége , précédé et suivi d'un détachement de lanciers
polonais et de cuirassiers du 13º régiment , dans la plus
brillante tenue Deux cents pièces de canon en batterie ont
annoncé l'arrivée de S. Exc. le maréchal duc de Montebello
enville. Les rues étaient ornées de tapisseries ; tout le peuple
aux fenêtres manifestait sa joie et sa surprise d'un si heureux
et si prompt changement , par ds acclamations et les cris de
vive l'Empereur ! Les grenadiers et voltigeurs de l'armée
bordaient la haie , depuis l'entrée jusqu'à la porte de l'église
de Notre-Dame del Pilar : et les musiques , placées de-distance
en distance , ajoutaient à l'allégresse des habitans , qui
paraissaienttrès -sensibles à ce genre de spectacle. Le cortége
est arrivé dans l'ordre le plus imposant jusqu'à la place de
l'église , là , S. E. l'évêque auxiliaire , monseigneur de
St-Ander, vieillard respectable par son âge et ses vertus ,
vêtu de ses habits pontificaux , à la tête de son clergé , de la
junte et de toutes les autorités , est venu recevoir an grand
portail le due de Montebello , suivi de la croix et de la bannière
, et l'a conduit à la place qui lui était réservée, devant
re
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a
1
i
$

MARS 1809 . 523
l'autel le plus richement paré , et non loin de cette vierge ,
l'objet de la vénération de tout le pays .
Ona chanté une messe en musique , qui n'a été interrompue
que pour une cérémonie imposante, le véritable objet
de cette réunion. Le saint prélat, malgré sa faiblesse et son
grand age , a prononcé un discours touchant , où il retrace
tous les maux de la guerre , tous les bienfaits de la paix , la
reconnaissance que mérite celui à qui on doit ce bienfait
inespéré , et il exhorte paternellement chacun à retourner à
ses fonctions , à la soumission , la paix et la concorde , suivant
les préceptes de l'évangile ; ensuite , tous les membres
de la junte, les chefs du clergé et toutes les autorités se sont
avancés en ordre aux pieds du prélat et en face de S. Exc. le
maréchal duc de Montebello . Là, à haute voix et devant
tout le peuple empressé, le saint évêque a prononcé la formule
du serment d'obéissance etde fidélité à S. M. C. don
Joseph-Napoléon Ir ; et chaque membre , à genoux devant
F'autel , a élevé la main et la voix ; et a dit : Je jure, et de là
est entré à sa place. On a ensuite continué l'office , et il a été
terminé par un Te Deum , qu'ont annoncé au-dehors des
salves de toute l'artillerie . Le prélat , le clergé et toutes les
autorités ont reconduit S. Exc. avec la même pompe à sa
sortie de l'église , et tous ont été édifiés de la tenue et de la
sagesse des Frençais pendant cette religieuse cérémonie .
M. le maréchal duc de Montebello a rénni ensuite tout
P'état-major des deux armées , dans son palais , à un repasde
400 couverts . Il a été signalé à la fin par trois toasts . Le premier
, porté par S. Exc. le duc de Montebello à S. M. l'Empereur
et Roi : Puissent nos voeux prolonger sa vie autant
que sa gloire ! a été salué par une salve de 300 coups de
canon. Le second , par S. Exc. le maréchal duc de Trévise ,
à S. M. C. done Joseph - Napoléon; et le troisième , par
S. Ex . le général duc d'Abrautès , à S. M. l'Impératrice-
Reine et Madame mère , et à tous les membres de la famille
impériale : Puissent les trônes occupés par les augustes
membres de cette famille , assurer le bonheur de leurs
peuples ! Puissent-ils trouver autour d'eux des sujets aussi
dévoués que nous le sommes tous ici ànotre invincible souverain
! Ces deux toasts ont été accompagnés chacun de cent
coupsde canon.
La journée s'est terminée au milieu de la joie publique et
de la satisfaction générale. Les habitans ne peuvent assez
admirer le sort dont ils jouissent déjà , lorsqu'ils attendaient
le traitement le plus rigoureux et des châtimens terribles .
524 MERCURE DE FRANCE ,
On voit sans cesse , de la ville , sortir des habitans et des
malades qui vont librement chercher un air plus pur à la
campagne , ou reprendre leurs travaux , et en mème-tems
arriver de tous côtés des paysans apportant des denrées et
fournissant les marchés de toutes les productions de la campagne
, comme dans le tems de la plus profonde paix. Le
bruit de ces heureux événemens s'est bientôt répandu dans
tous les environs : les Aragonnais viennent , poussés par une
espèce de curiosité et d'admiration, voir une ville ressuscitée
en quelque sorte et sortant de ses ruines , lorsqu'on s'attendait
qu'elle serait ensevelie sous elle-même. Nos colonnes
mobiles parcourent de toutes parts les campagnes : par-tout
les habitans accourent à leur rencontre , et leur offrent le
pain , le vin, la viande et tout ce qui leur est nécessaire. Ils
avouent tous que le pardon accordé aux paysans armés dans
Saragoses était une chose inespérée pour eux , et ne peuvent
se lasser de bénir cette clémence. La haine des Français est
effacée de tous les coeurs ; la cérémonie d'hier a achevé de
ramener les esprits les plus obstinés , et l'Arragon offrira
bientôt le spectacle d'une des provinces d'Espagne les plus
soumises.
ITALIE . - Naples , 28 février.- Par décret du 11 , il est
défendu d'enterrer dorénavant dans l'église . Il sera établi des
cimetières publics hors de la ville .
Depuis trois jours , un fort vent du nord a succédé au
Sirocco. Le Vésuve est de nouveau couvert de neige . Il vomit
des flammes épaisses . Plusieurs voyageurs , non contens
d'observer ce spectacle de loin , se sont exposés au danger de
visiter la montagne , bravant les obstacles qu'ils éprouvaient
pour arriver jusqu'à la cime. En un seul jour , trois d'entre
eux ont été victimes de leur imprudence .
- Hier et avant- hier , 30 bâtimens marchands richement
chargés sont entrés dans notre port , venant de ceux de la
Méditerranée .
- Par un décret du 20 février , S. M. a ordonné que les
membres de l'ordre royal des Deux-Siciles seraient admis
dans le ban de la noblesse , ainsi que les individus auxquels
S. M. daignerait accorder le même privilége par lettrespatentes.
- On écrit de San-Germano , que dans la nuit du 16 au
17 , on y a ressenti des secousses de tremblement de terre .
Le 17 au matin , les habitans ont abandonné la ville et se
15
MARS 1809.
525
16
19
12
sont réfugiés dans la campagne , où les plus craintifs ont
passé la nuit.
-Nos auguste souverains sont maintenant à Caserte.
-La banque de Sicile a ouvert son escompte le 2 du courant.
Le taux en est fixé à 9 pour 100 .
HOLLANDE. - Amsterdam , 5 mars .-Le roi se trouve
actuellement dans le département de Over-Issel , pour examiner
sur les lieux mêmes le nouveau plan présenté pour
prévenir les désastres dont ce département et celui de la
Gueldre ont été les victimes pendant le cours de cet hiver ,
qui fera une des époques les plus remarquables des annales
de la Hollande.
S. M. a donné de sa propre cassette 20,000 florins pour
être distribués sur-le-champ entre les plus nécessiteux des
bitans des pays inondés . S. Exc. le ministre de l'intérieur
s'est chargé de présenter à S. M. les témoignages de reconnaissance
, d'amour et de respect de ces malheureux. Le
roi , par plusieurs décrets du 2 de ce mois , a destitué quelques
employés convaincus de négligence et de peu d'activité
dans le service .
-Le 4 de ce mois , le commandeur van Brienen de Groote-
'Linte , faisant les fonctions de bourguemestre pendant l'indisposition
de ce magistrat , a posé la première pierre de la
nouvelle écluse à Over-Toom. Le peuple d'Amsterdam s'est
porté en foule pour être témoin de cette opération, moins
par curiosité que par l'intérêt qu'il prend à l'exécution de
cet intéressant ouvrage.
:
( INTÉRIEUR. )
Paris , 17 Mars .
:
LL. MM. II . et RR. , après avoir passé quelques jours au
château de Rambouillet, sont revenues hier dans leur
capitale.
Le lundi 6 de ce mois , à une heure après midi ,
S. A. S. le prince archi-chancelier de l'Empire , s'est rendu
au Sénat en vertu des ordres de S. M. l'Empereur et Roi .
S. A. S. le prince vice-grand-électeur , était présent .
Le prince archi- chancelier a été reçu avec les honneurs
'd'usage , et a fait donner lecture des pouvoirs qui l'autorisaient
à présider la séance .
Cette lecture faite , S. A. S. a pris la parole en ces termes :
Messieurs , voici deux nouvelles communications que Sa Majesté Impériale
et Royale a jugé convenable de vous faire .
526 MERCURE DE FRANCE ,
Vous yreconnaitez l'impression de cette prévoyance qui veille pour
le bien de l'Empire , et cet esprit de sagesse , toujours occupé d'en assurer
la gloine et le boubeur.
Lapremière communication est relative au grand-duché de Berg et de
Clèves .
La situation limitrophe de ce pays exige qu'il soit toujours remis en
des mains sûres .
Le prince Joachim , roi des Deux- Siciles , en fut d'abord investi .
Appelé à de nouvelles destinées, le roi des Deux-Siciles a rétrocédé à
l'Empereur le grand-duché,
Aujourd'hui S. M. le confère au prince Napoléon Louis , son neveu ,
enfant précieux sur lequel sont fixés les regards de tant de peuples .
Toutes les précautions sont prises , soit pour conserver au jeune prince
Jes droits éventuels de succession qu'il peut avoir , soit pour opérer dans
ce cas , la reversibilité du grand-duché entre les mains de S. M.
Jusqu'à la majorité du nouvean grand-duc , ses Etats seront gouvernés
et son éducation surveillée par l'Empereur lui-même : que pourrait- on
désirer de plus ?
La seconde communication concerne le gouvernement général de la
Toscane. Cette importante dignité est remise à Mme la princesse_de
Lucques et de Piombino , avec le titre de grande-duchesse.
Tout ce qu'a fait S. A. I. dans ses propres Etats , présage tout ce qu'on
doit attendre d'elle dans une sphère plus étendue et le concert de bénédictions
et d'éloges dont elle est environnée , garantissent la félicité de
ceux dent S. M. I. et R. lui confic les destinées .
1
Après ce discours , le prince archi-chancelier , président ,
a donné communication à l'assemblée des lettres patentes
et du décret impérial dont la teneur suit :
NAPOLÉON , par la grâce de Dieu et les Constitutions , Empereur des
Français , Roi d'Italie , Protecteur de la Confédération du Rhin , etc. etc.
Leprince Joachim , grand-duc de Berg et de Clèves , aujourd'hui roi
des Deux-Siciles , nous ayant cédé , par le traité conclu à Bayonne , le
15 juillet 1808 , le grand-duché de Berg et de Clèves , avec les Etats qui
yont été réunis, nous avons résola de céder , et nous cédons par les
présentes , ledit grand-duché de Berg et de Clèves à notre neveu le
prince Napoléon-Louis , fils aîné de notre bien-aimé frère le roi de Hollande
, pour être possédé par ledit prince Napoléon-Louis , en toute souveraineté
et transmis héréditairement à ses descendans directs , naturels
et légitimes , de mâle en mâle , par ordre de primogéniture , à l'exclusion
perpétuelle des femmes et de leur descendance. Venant à s'éteindre , ce
que Dieu ne veuille ! la descendance directe masculine , naturelle et
légitime dudit prince Napoléon-Louis , ou ledit prince ou ses successeums
étant appelés à monter sur le trône , en conséquence de leurs droits
éventuels de succession et se trouvant sans enfans mâles, au moment de
MARS 1809 . 527
leur avénement , nous nous réservons à nous et à nos successeurs le
droit de disposer dudit grand-duché, et de le transmettre à notre choix ,
et ainsi que nous le jugerons convenable pour le bien de nos peuples et
l'intérêt de notre couronne .
Nous nous réservons également le gouvernement et l'administration
du grand-duché de Berg et de Clèves , jusqu'au moment où le prince
Napoléon-Louis aura atteint sa majorité , nous nous chargeons , dès- àprésent
, de la garde et de l'éducation dudit prince mineur , conformément
aux dispositions du titre III du premier statut de notre maison
impériale.
Donné ennotre Palais des Tuileries , le 3 mars 1809.
Par l'Empereur ,
Signé , NAPOLEON.
Le ministre- secrétaire d'Etat , signé , H. B. MARET.
Vu par nous , archi-chancelier de l'Empire , signé , CAMBACÉRÈS.
NAPOLÉON , Empereur des Français , Roi d'Italie , Protecteur de la
Confédératiou du Bhin ,
Vu l'article 3 de l'acte des constitutions en date du 2 mars 1809 ,
Nous avons conféré et conférons à notre soeur la princesse Eliza ,
princesse de Lucques et de Piombino , le gouvernement-général des
départemens de la Toscane , avec le titre de grande-duchesse .
Signé , NAPOLÉON.
Par l'Empereur ,
Le ministre secrétaire-d'Etat , Signé, H. B. MABET.
Lecture faite de ces actes , le Sénat a arrêté l'inscription
sur ses registres, le dépôt dans ses archives , ete .
Divers décrets imperiaux , en date du 3 mars , out
réglé l'organisation du gouvernement général de la Toscane,
les attributions de la grande-duchesse , et celles du commandant
des troupes , de l'état-major , de l'intendant et da
directeur de la police.
Un autre décret , de la même date , appelle S. A. le
prince Félix , prince de Lucques et de Piombino, au commandement
général des troupes dans les départemens de la
Toscane .
)
Il vient d'être créé undépôt de mendicité dans chacun
des trois départemens ci-après ; savoir à Digne , dans la
maison et dépendances de la Charité pour le département
des Basses -Alpes ; à Haguenau , dans la maison et dépendances
de l'hôpital , pour le département du Bas-Rhin ; à
Vesoul , dans la maison et dépendances des Capucins , pour
le département de la Haute-Saône .
-Beaucoup de communications importantes ont été
ordonnées dans toutes les parties de l'Empire. Le passage
des Echelles , dans le Mont-Blanc , sera remplacé par une
528 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1809.
galerie souterraine. Une route de Nicejà Gênes et Chiavari ,
Ie longde la mer , remplacera le chemin de la Corniche.On
s'occupe en outre de percer des routes d'Alexandrie à Savone
et du col de Tende par le mont Genèvre au col d'Altare
; d'Ajaccio à Bastia ; de Lyon à Bordeaux; de Napoléon
(Vendée ) à Nantes , aux Sables , Bordeaux , Chollet , Laval ;
de Maëstricht à Wesel par Vanloo et Gueldres. On perfectionne
la route qui longe le Rhin , et il en va être ouvert
une de Binch à Charleroi, et de Tournu à Chambéry par le
mont du Chat .
-M. de Sainte-Croix , membre de l'Institut et de l'ancienne
Académie des Inscriptions et Belles - Lettres , est
mort avant-hier à Paris dans sa 63° année , à la suite d'une
maladie longue et douloureuse. Şes funérailles ont eu lieu ,
ce matin , à Saint-Sulpice : un concours nombreux de Savans
et de personnages recommandables par leurs vertus , a
accompagné sa dépouille mortelle. M. de Sainte- Croix alliait
à toutel'érudition d'un Savantdu premier ordre , et au talent
d'un écrivain distingué , une piété sincère , une simplicité et
une régularité de moeurs qui doivent augmenter les regrets
de tous ceux qui l'ont connu. C'est de lui qu'on peut dire ,
sans exagération et sans craindre de répéter des éloges vulgaires
, qu'il fut bon époux , bon père , bon ami , et que sa
mort cause aux sciences et à la religion une perte qui sera
vivement sentie .
-Le général Andréossy , ambassadeur de France a
Vienne , est arrivé à Paris par congé. Il a laissé son premier
secrétaire de légation , le sieur Dodun , pour suivre les
affaires de la légation à Vienne. Aussitôt après son arrivée à
Paris , le général Andréossy s'est rendu à Rambouillet , où
il a obtenu une longue audience de S. M.
Le colonel Gorgoly , aide-de- camp de S. M. l'Empereur ,
de toutes les Russies , est arrivé ce matin ; il était parti de
Pétersbourg le 15 mars: il a fait une diligence extraordinaire.
Au moment de son arrivée , S. M. partait pour
aller chasser le cerf; et M. de Gorgolya suivi toute cette
chasse à cheval. Il a eu le même jour l'honneur de diner
avec S. M.
Nota . L'article sur les Cuvres de M. de Saint-Martin qui est dans
ce numéro , nous a été envoyé par un écrivain connu , qui désirait rendre
un dernier hommage à la mémoire d'un ami. Nous n'avons pas cru
devoir nous y refuser , quoique nous soyons, loin de partager son enthousiasme
pour un homme qui ne s'est fait remarquer que par la singularité
de ses opinions métaphysiques. ( Note des Rédacteurs. ].
(N° CD. )
DEPDTE LA
SEIN
K
2
(SAMEDI 18 MARS 1809. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
cen
با
14
6
9
LE TOMBEAU D'ADONIS , ...
IDILLE IMITÉE DE BION (1 ) .
PLEURONS sur Adonis, Adonis qui n'est plus .
Quittez ce doux repos , déplorable Vénus . D
Levez-vous ; dans les cieux s'effacent les ténèbres .
Levez-vous , et prenez vos vêtemens funèbres .
Meurtrissez votre sein , vos beaux jours sont finis ;
Et les Amours en deuil pleurent votre Adonis .
Infortuné , frappé d'une dent homicide ,
La blessure a déjà , sur la montagne aride , ...
Rougi de flots de sang l'ivoire de ton sein.
Tes lèvres ont perdu leur incarnat divin ;
Et bientôt , éteignant un reste de lumière ,
Les ombres de la mort ont voilé ta paupière.
r
Ses chiens qui sur ses pas franchissaient les guérêts ,
De hurlemens plaintifs attristent ces forêts .
Les nymphes des coteaux pleurent sa fin cruelle .
A
(1 ) L'abbé Batteux , tome II , page 98 , dit qu'on pourrait regarder co
morceau comme une Elégie pastorale.
ว de.
Je crois devoir avertir le lecteur que loin de m'asservir au sens litté
xal, je me suis permis de m'en écarter quelquefois .
Hh
482 MERCURE DE FRANCE ,
۱
16
Vénus , abandonnée à sa douleur mortelle ,
Intcrroge à grands cris les bois silencieux.
Les ronces, à regret teintes du sang des Dieux ,
Dichirent ses pieds nuds ; errante , échevelée ,
OVénus ! tu parcours la profonde vallée ,
Où frappant les échos d'un long gémissement ,
Ta douloureuse voix appèle ton amant.
&
Vois sur ce front sanglant où ta perte est tracée
La blancheur de ces lys sous la pourpre effacée.
Entends le triste Amour gémir à son côté ;
Tu perds ton Adonis ,et tu perds ta beauté.
Les chênes sont émus sous leurs antiques ombres ;
Des monts voisins des cieux et des cavernes sombres ;
Des rochers , des vallons , des fleuves et des bois
L'écho muet écoute , et n'entend plus sa voix .
Le deuil s'est répandu sur l'émail des prairies ;
Et les plus belles fleurs , sa mort les a flétries .
Lorsqu'en des flots de sang à ses pieds répandus ,
Adonis eut frappé les regards de Vénus :
« Tu meurs , s'écria -t-elle ; ah ! laisse à ton amante
>> Recueillir lentement sur ta bouche expirante
> Un soupir... , le dernier qu'exhalera ton sein.
>> Je t'aime , et je te perds , et je te pleure en vain !
>> Que ne puis-je , asservie à la parque cruelle ,
>> Et , libre du fardeau d'une vie immortelle ,
>> Abandonner l'Olympe , et descendre avec toi
>> Dans ce séjour qu'habite un éternel effroi !
>> Malheureuse ! je reste , et je suis coudamnée
>> A pleurer à jamais mon funeste hyménée.
» O Reine des Enfers ! recevez mon époux ,
>> Puisque la beauté même un jour doit être à vous.
>> Triomphez de ce coeur que la douleur dévore .
>> Hélas ! mon jeune amant, ravi dès son aurore ,
>> De l'Acheron terrible avec les sombres bords ,
>> Et l'inflexible dieu de l'empire des morts .
Ah ! pourquoi fallait-il qu'un aveugle courage
>> Des monstres des forêts lui fit braver la rage ;
» Et vint , de la clarté devançant le retour ,
>>> L'arracher de ces bras ouverts à son amour ?
Elledit: et pleurant un pouvoir qu'elle abjure
De ses tremblantes mains dépouille sa ceinture .
Aucuns voeux désormais ne lui seront offerts ;
Le deuil habtera dans ses temples déserts ;
MARS 1809 . 483
1,
b
Et des jeunes amours la foule consternée
Va dans un long exil gémir abandonnée .
Elle veut , à jamais attestant sa douleur ,
D'Adonis au tombeau rappeler le malheur :
Chaque goutte de sang a fait naître une rose
Et des pleurs de Vénus l'anémone est éclose .
2.
it
:
2.1 M
:
Regardez s'élever , sous des myrthes unis ,
Cette couche funèbre où repose Adonis ,
Triste Vénus ; la mort a respecté ses charmes.
Dans les sombres forêts ne versez plus de larmes ;
Il n'est plus : le sommeil semble fermer ses yeux.
Etendez sous son corps des tissus précieux ,
Et des fleurs du printems ceiguez son front livide.
Des fleurs ! il n'en est plus dans la campagne aride .
Prodiguez vos parfums désormais superflus ,
Dont s'énivrait l'amour , et qu'il ne connaît plus.
Approchez , ô Vénus ! que votre main déploie
Sur ce lit funéraire et la pourpre et la soie .
Les Amours , renonçant à leurs folâtres jeux ,
Dans leur douleur muette ont coupé leurs cheveux ;
Sur le corps d'Adonis ils jettent cette offrande (2) ,
Triste et dernier devoir que son malheur demande .
L'un foule aux pieds ses traits ; l'autre apporte un bassin
Dont le travail décèle un artisan divin ;
:
A
Et d'Adonis sanglant déliant la chaussure
Sur sa plaie entr'ouverte épanche une onde pure.
T
Hymen , le front voilé , pleure ce jour de deuil.
De la porte du temple il a touché le seuil ;
Il n'a plus de flambeau ; sa torche sépulcrale
Eclaire en pâlissant la couche nuptiale ,
Jette une lueur sombre , et s'éteint lentement .
ید
Les Grâces , & Vénus , ont pleuré votre amant.
La guirlande d'hymen est à jamais fanée.
Chants de mort , succédez aux chants de l'hyménée.
Dans ces lugubres lieux soyez seuls entendus :
Qu'un seul cri vous réponde : Adonis , tu n'es plus .
Tu n'es plus , ô douleur ! Hélas ! les parques même
T
:
(2) Achille , dans l'Iliade , coupe ses cheveux , et les jette sur le corps
de Patrocle. Oreste , dans Sophocle , jette les siens sur le tombeau
d'Agamemnon. C'était un signe de douleur chez les anciens . (Batteux
; De la Poësie pastorale. )
Hh2
484 MERCURE DE FRANCE ,
Voudraient , en révoquant leur sentence supreme,
Rappeler Adonis à la clarté du jour ,
Et dérober sa proíe au ténébreux séjour ;
Mais Proserpine y règne , et son ombre exilée
Demeure au sein des morts plaintive et désolée.
Fille de l'Océan , suspendez vos chagrins .
Bannissez , dans ce jour, la pompe des festins :
Mais lorsqu'à son malheur votre Adonis succombe ,
Songez qu'en déposant vos regrets sur sa tombe ,
Vous devez tous les ans , dans la saison des fleurs ,
Chanter l'hymne de deuil , et lui donner vos pleurs (3) .
1
HENRI TERRASSON ( de Marseille ) .
LES AMOURS DU RHONE.
En quittant du Léman les retraites profondes ,
Beau fleuve ! où roules-tu le cristal de tes ondes?
Franchissant du Jura les gouffres tortueux ,
Pourquoi précipiter ton cours impétueux ?
Tu vas , non loin des murs d'une cité fameuse,
Accomplir unhymen ; et la Saône amoureuse ,
Le front ceint de roseaux , d'un pas modeste et lent,
A tes flots azurés porte ses flots d'argent .
Avec transport tu reçois cette épouse ,
Et décrivant sur la pelouse
Mille capricieux contours ,
Pour mieux goûter doux plaisirs d'hyménée ,
Ton onde cherche à ralentir son cours .
Mais cette chaîne fortunée
Pourra- t- elle durer toujours?
Hélas ! de Vienne à peine as-tu passé les tours ,
Et baigné de Tournon les vineux alentours ,
Que la vive et gentille Isère
Vient exciter de nouvelles amours .
Ingrat ! tú la reçois dans ton lit adultère ,
Et tu redis encor d'une voix mensongère : ")
(3) Les deux derniers vers annoncent que cet ouvrage a été composé
pour les fêtes funèbres qui se renouvelaient chaque année. On trouve
dans Lucien la description de ces fêtes . On les célébrait en Asie , en
Egypte et dans la Grèce. Elles duraient huit jours . Le dernier jour le
deuil se changeait en joie , et l'on chantait la résurrection d'Adonis .
MARS 1809 .
485
4
Je veux te consacrer mes jours !
Petits soins , égards , complaisance
Sont d'abord prodigués ; mais aux murs de Valence ,
Dieux , quel trajet ! dis-tu : quel effort de constance !
Il faut songer à quelques nouveaux tours .
L'occasion sourit à ces projets perfides ;
De toutes parts les Naïades humides
Viennent s'offrir à ton cours amoureux ;
La Drôme , l'Ardèche timides ,
Et la fière Durance aux flots tumultueux .
Mais plus on est heureux , moins on veut être sage :
En approchant du Phocéen rivage ,
Berceau fleuri des Troubadours ,
Autres désirs , autres amours !
Du golphe de Lyon , les belles Néréides
Provoquent tes ondes rapides
Par de nouveaux et dangereux appas ;
Mais en pressant leurs seins de tes bouches avides ,
Infortuné! tu trouves le trépas.
Vous qui , courant d'amour l'épineuse carrière ,
Changez d'objet à chaque instant ,
Retenez la leçon que donne ma rivière :
Un même sort peut- être vous attend.
YDUAG.
ENIGME.
Je suis rond, cher lecteur , je suis grand ou petit ;
Aux deux sexes je sers , et le jour et la nuit.
On me fait tout uni ; de fleurs on me couronne ;
Selon le goût du jour , l'artiste me façonne.
LOGOGRIPHE.
J'AI quatre pieds , qui n'en valent pas deux ,
Quoique de cinq je me compose,
Ote-m'en trois , lecteur , je te suis précieux
Souvent par-dessus toute chose ;
Ne m'en ôte qu'un seul , je paraîs à tes yeux
Lorsqu'Iris te fait voir sa bouche demi-close.
1
486 MERCURE DE FRANCE ,
CHARADE.
:
GRAMMAIRIEN connaîtra mon premier ,
Tourneur connaîtra mon dernier ,
Marchand d'oignons connaîtra mon entier.
:
:
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
J
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre I.
Celui du Logogriphe est Chien , dans lequel on trouve niche .
Celui de la Charade est Poteau .
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
1
TRAGÉDIES ALLEMANDES ET FRANÇAISES .
Nous avons vu , nous voyons encore souvent, quelquefois
même nous applaudissons sur notre théâtre des traductions
de pièces allemandes , et nous aimons à rendre pleine justice
à leurs auteurs , quand même nous pourrions douter
que tel ou tel d'entre eux nous rendît la pareille. Ces traductions
, à la vérité , sont rarement fidèles , rarement complètes
, et les changemens , pour ne pas dire les corrections
que les traducteurs se croient obligés de faire aux originaux
, prouvent de reste une différence , en quelque
sorte , incommensurable de goût et de génie entre les
deux nations. Cette différence , que chacun est tenté de
regarder comme un avantage , ne tient pas au plus ou
moins de lumières , car des deux côtés elles paraissent à
peu près égales , et depuis l'invention de l'imprimerie il ne
reste d'ignorance que ce qui en plaît à chacun. L'inégalité
qu'on voudrait supposer entre les talens respectifs , ne doit
pas non plus influer sur l'objet en question ; car cette inégalité
n'existe que d'homme à homme , et non de peuple à
peuple , et dans des pays également civilisés. La première
élite de vingt-cinq millions d'hommes doit balancer la première
élite de vingt-cinq autres millions d'hommes. La différence
des langues semblerait , au premier ahord , devoir
y être pour beaucoup , et sous ce point de vue la balance
paraîtrait devoir pencher du côté des Allemands, car leur
1
MARS 1809 . 487
langue , s'il faut en croire ceux qui en ont fait une étude
approfondie , et sous beaucoup de rapports , des avantages
dont nos écrivains pourraient être jaloux; elle est riche ,
et comme tous les riches , elle a des moyens de s'enrichir
tous les jours. Elle est énergique , expressive , pittoresque ,
variée dans ses accens et dans ses constructions , susceptible.
de diverses harmonies , propre à rendre les passions les plus
exaltées , les sentimens les plus doux , les idées les plus su
blimes , les pensées les plus fines ... Notre pauvre français n'a
qu'une petite partiede tout cela ; il n'a ni musique , ni couleur
; il se contente d'ètre, en quelque sorte, transparent pour
la pensée. Ce n'est pas toujours du nombre de cordes , ni de
l'éclat du son que dépend le charme de l'instrument , et it
y a peu de grands clavecins qui fassent autant de plaisir que
la guitare de Castro .
1 ,
Aquoi tient donc chez les Allemands ce caractère toujours
• reconnaissable , ce type , ce cachet à leur chiffre , et qu'ils
impriment , à leur insu même , sur toute leur littérature ?
Nous sommes tentés de croire que c'est aux anciennes
moeurs , aux anciennes coutumes allemandes , au respect
religieux de leur classe lettrée pour tout ce qui constitue cette
forme distinctive qu'ils craindraient de voir changer, et au
besoin louable qu'ils éprouvent de plaire à leurs compatriotes
de préférence au reste des hommes. C'est donc un
hommage qu'ils se rendent mutuellement en pliant ainsi
le talent des auteurs au goût , quel qu'il soit , des lecteurs ;
et de là vient , dans la plupart de leurs productions , ce goût
de terroir qui n'est pas toujours du goût de tout le monde.
Il se peut aussi que leur langue , trop inconnue à presque
tous ceux qui ne l'ont pas apprise deleurs nourrices , et qui
avec beaucoup de richesses et de ressources ne laisse pas
d'avoir son genie particulier ; il se peut , dis-je , que cette
langue influe en quelque chose sur le genre de leurs compositions:
les paroles devraient n'être que les expressions de nos
idées , mais souvent elles en sont aussi les moules , et il endoit
résulter d'autant plus de singularités que l'idiome aura
moins d'affinité , moins de communication avec ceux du
reste du monde . Or la langue allemande n'est parlée qu'en
Allemagne ; encore s'y partage-t-elle en différens dialectes
absolument différens entre eux, dont plusieurs se disputent
la prééminence ; encore y a-t-il des contrées d'où elle
commence à s'exiler sans retour ; encore y a-t-il sur toute l'étendue
de ce vaste pays des classes d'hommes , et même des
classes très-distinguées qui affectent de la négliger , et qui
هي ر
488 MERCURE DE FRANCE,
trouventdebeaucoupmeilleur air de l'ignorer que de lasavoi
Il en résulte pour ceux qui restent fidèles au langage de
leurs pères , un attachement plus prononcé , plus exemplaire
à leurs formes nationales. On croit voir les prêtres d'un
culte négligé , redoubler , s'il leur est possible, d'attention
⚫et de régularité dans l'observation de leurs cérémonies ;
et faudrait- il s'étonner si ces ardens zélateurs portant quelquefois
leur noble dévouementjusqu'au fanatisme , rendaient
aux sectateurs des autres croyances une partie des sarcasmes
et des injustices dont la leur a pu être l'objet ,
Il est permis , je crois , de dire ici :
Je ne décide point entre Genève et Rome.
Mais comme des luttes de ce genre sont plutôt des jeux
que des combats , on peut , à son gré , prendre tel ou tel
parti , ou n'en pas prendre ; on peut tout écouter , tout recueillir
, tout peser , et laisser à qui voudra le périlleux
honneur de prononcer.
Les Allemands sont , depuis des siècles , en possession
d'un théâtre national ; mais , ainsi que les Grecs ,
ils n'ont eu pendant long-tems qu'un théâtre comique ,
destiné à faire l'amusement de la classe la plus ignorante ,
et à égayer , s'il se pouvait , ce bon peuple qui a besoin ,
pour cela , de stimulant : or sur ce théâtre , qui dans le fond
n'était qu'une image , ou plutôt une caricature de l'ancien
théâtre italien , chacun des acteurs portait le nom de son
emploi : il en avait toujours l'habit , il devait aussi en avoir
l'esprit , et contribuer au plaisir des autres de son imagination
autant que de sa mémoire. Cet acteur presqu'auteur
était , en conséquence , exercé à tous les lazis , à toutes les
grimaces qui lui convenaient , et se munissait d'avance d'une
foule de soi-disant traits d'esprit , rarement délicats , mais
appropriés à la circonstance et sûrs de leur effet sur une
assistance lassée du poids et de l'ennuidu jour ; sur une foule
de bonnes et braves gens , qui après avoir travaillé , baillé ,
bu et fumé , voulaient du moins avoir ri un moment
avant de se coucher .
Cette Allemagne-là n'est plus . Le jour de la science et
de l'esprit y a lui aussi brillant que nulle part ailleurs. Dès
que la nation a commencé à s'éclairer , elle a rougi de ce
qui l'amusait auparavant , et laissé là ses hanswurtz et ses
lyperley, comme les poupées de son enfance . Bientôt l'ancien
théâtre a croulé de toutes parts ; bientôt à ces tristes et
grossières bouffonneries , ont succédé les traductions des
/
MARS 1809 . 489
meilleurs auteurs dramatiques des autres pays. L'intervalle
d'une ou deux générations a suffi pour ce grand changement
; et ce qu'il y a de remarquable , c'est que le genre
le plus comique n'est pas celui qui a le mieux réussi. Nos
bons voisins ontpréféré par un penchant qui leur est naturel,
ce qui touche, ce qui divertit ; et les enfans de ceux qui
n'avaient été à la comédie que pour rire , y ont été pour
pleurer.
La traduction du peu de drames que nous avions à cette
époque , jointe à la composition de beaucoup de nouveaux ,
préparait naturellement la scène allemande à l'introduction
de la tragédie . Elle y a été reçue avec enthousiasme , et la
nation entière , de tout tems douée d'élévation , de vertu ,
d'énergie , d'amour du grandiose , n'a pas tardé à prouver
que les plaisirs les plus nobles étaient ceux qui lui convenaient
le mieux. Bientôt les traductions , les imitations ,
n'ont point suffi . Traduire , imiter , c'est encore être disciple
; et l'on n'est pas content si l'on ne devient maître à
son tour. Aquoi bon emprunter lorsqu'on est riche ? Pourquoi
se servir de l'industrie de l'étranger, si l'on a la matière
première ? Voilà ce qui a donné l'éveil aux muses allemandes;
on a cru sentir qu'on pouvait rivaliser avec les maîtres
de l'art , et l'on est entré en lice , on a pensé qu'on pouvait
créer aussi ; et l'on a créé.
Honneur à tout créateur ! et sous ce point de vue le
théâtre allemand nous prouve , d'une manière bien frappante,
que rien n'était hors de la portée des talens , et
même des génies qui l'ont enrichi de leurs chefs-d'oeuvre.
Pour peu que vous soyez initié aux beautés de la langue et
du style , vous y trouverez des intrigues , des caractères ,
des passions , des situations , des tableaux , des pensées ,
une poësie qui ne vous laisseront rien à désirer , rien , sinon
l'observation des règles adoptées du consentement de presque
tous les hommes instruíts dans tous les âges ,et qui sont à
la tragédie ce que les proportions et les dimensions convenues
entre les peintres sont à l'effet de leurs tableaux.
Nous voici parvenus , par un long détour , au point d'où
nous comptions partir. Les Allemands ont un théâtre , ils
ont une comédie , ils ont une tragédie , ils sont contens de
leur tragédie , ils en sont même plus contens que de la
nôtre . C'est beaucoup; et leur satisfaction est au point que
si l'on en croit quelques-uns de leurs critiques les plus
éclairés , nous devrions laisser Corneille, Racine , Voltaire ,
pour suivre leurs chefs, nous les honorons beaucoup assu490
201
MERCURE DE FRANCE ,
4 rément ces chefs , mais eux-mêmes , se sont enrôlés sous la
bannière de Shakespear qu'il est si difficile d'atteindre et
après lequel il est si aisé de se perdre ; ensorte que la nouvelle
lutte entre les théâtres français et allemand ne serait ,
àproprement parler , qu'une suite , un réchauffé de l'éter
nelle rivalité dont l'Angleterre se glorifie vis-à-vis de la
France . C'est peu que les flottes , comme dit Virgile , les
rivages , les armées , soient contraires , c'est peu que les derniers
neveux combattent les derniers neveux ,pugnent ipsique
nepotes , il fallait encore ce que Virgile n'avait pas préyu
, opposer theatre à théâtre , et poëte à poëte .
Le ffoorrtt de ladispute roule sur la règle des trois unités ,
contre laquelle les écrivains allemands s'élèvent et qu'ils
regardent comme une loi tyrannique , faite pour racourcir ,
pour rétrécir la carrière du génie et lui tailler les ailes sous
prétexte de régler son vol.
Il y a un point sur lequel tout le monde est d'accord , et
qu'on peut regarder comme la première règle de tous les
théâtres ; c'est qu'il faut plaire. Ily a deux manièresde plaire :
amuser et intéresser ; la tragédie n'aspire qu'àla seconde , et la
palme est au poëte qui intéressera le plus. Les penseurs ont
reconnu plusieurs sortes d'intérêts : la pitié , l'admiration ,
la terreur; la pitić naîtra au-dedans de nous , de la contemplation
de l'infortune ; l'admiration, de celle de l'héroïsme;
la terreur , de celle du crime ou de la fatalité . Sur ce point ,
tous les avis sont encore unanimes; il ne reste plus qu'à
s'entendre pour la manière de parvenir au but , ou du
moins d'avancer , dans ces routes , aussi loin qu'il est possible.
Une tragédie est la représentation d'une action héroïque
: elle commencera par une exposition , sans quoi
l'on ne saurait pas ce dont il s'agit ; c'est par l'exposition
que le spectateur connaitra , soit de vue , soit de renommée,
tous les personnages qui vont être mis aux prises ; qu'il verra
le but auquel ilstendent; qu'il saura quels intérets les divisent,
quelles passions les animent ,et que d'avance il prendra
parti dans l'affaire : il faut qu'il voie ensuite les difficultés
qui surviennent , et la manière dont les partis opposés
s'entravent réciproquement : ces embarras doivent croître
de moment en moment, et la curiosité et l'inquiétude du
spectateur doivent croître avec eux : alors un changement
de situation surviendra d'ordinaire en pareil cas , et remplacera,
pour un moment, la crainte par l'espoir , ou l'espoir
par la crainte ; mais tout doit se décider à la fin, et
MARS 1809 . 491
pour que l'intérêt ne diminue paass ,, il faut , ou que la déci
sion soit inattendue, ou du moins qu'elle arrive par un
moyenque personne n'aurait imaginé. Il ne peut pas y avoir
un théâtre ( fùt-ce chez les Hottentots ) , où tout cela ne soit
observé du mieux qu'il sera possible à l'auteur . Pourquoi? c'est
que telle est la marche nécessaire de toutes les actions , de tous
les événemens de la vie humaine , qui rencontrent quelque
difficulté ; et que s'ils n'en rencontraient pas , ils ne mériteraient
point l'attention . L
•Maintenant pourquoi ce discord entre les deux Melpomènes
? C'est que d'un côté l'on veut suivre les trois lois
d'unité , et qu'on les regarde comme des conventions parfaitement
sages qui permettent d'avancer , et qui empèchent
de s'égarer; tandis que de l'autre côté on soutient que le
génien'écoute que ses propres lois , et que ni les règles posées
par les anciens, ni leurs exemples suivis par les modernes ,.
ne doivent le gêner , ni même le diriger ; que la nature est le
seul modèle qu'il doive suivre , le seul législateur qu'il doive
écoutér , et que les lisières ne conviennent point à qui a des
ailes . Toutes ces raisons-là sont très-fortes sans doute ; mais
lisez Schiller et Racine .
Il ne faut jamais s'écarter de la nature , disent les Allemands
; les Français en conviennent , mais ils demandent à
leur tour s'il faut la montrer dans tous ses détails . Les uns
veulent présenter tout ce quitient au sujet , les autres seulement
ce qui naît du sujet. On croit voir des peintres de deux
écoles différentes , travailler , chacun de leur côté à un tableau
sur le même trait d'histoire : l'un serait persuadé que
plus il présenterait de détails scrupuleusement imités d'après
nature , plus il y aurait de vérité , et par conséquent de
perfection dans son ouvrage ; l'autre penserait que ce n'est
point telle ou telle figures qui lui auront servi de modèles ,
mais une action , qu'il s'est proposé de peindre , et que pour
mieux fixer l'attention sur l'objet , il ne doit rien offrir qui
puisse en distraire . D'après cela , chacune de ces figures ne
sera point le portrait de telle ou telle personne , mais une
figure quelconque offrant tel ou tel caractère , exprimant
telle ou telle passion, placée dans telle, ou telle attitude re-
Jative à lapart qu'on veut lui donner dans l'action, en sorte
qu'il ne montrera ce personnage que comme il le conçoit
, sans s'occuper des détails minuticux , qui selon lui ne
conviennent qu'à un peintre de portraits ; en effet , plus
vous exprimerez de détails , plus l'ensemble en souffrira.
Si vous montrez les førges de Lemnos, cachez une partie
1
492 MERCURE DE FRANCE ,
des Cyclopes derrière les autres. Ce n'est pas la figure de
chacun qu'on vous demande , c'est le groupe de tous ; c'est
que leurs mouvemens divers , leurs attitudes contrastées ,
les soufflets , les tenailles , les marteaux , annoncent l'accord
et l'activité du travail. C'est , à peu près , la différence qui
résulte pour qui regarde de plus haut ou de plus près : de
plus près , je vois chaque chose , mais trop à loisir, et l'ensemble
m'échappe , de plus haut , je vois mieux le groupe;
mais j'y distingue seulement les objets les plus remarquables,
et je ne m'inquiète point des particularités que la distance
me dérobe. Nous pensons , nous autres Français , qu'il en
doit être de même pour un poëte qui est censé tout observer
d'une sphère supérieure , et transporter ses spectateurs à son
point de vue.
Les trois unités , si recommandées par Aristote et par tous
ceuxqui ont écrit d'après lui , s'opposent manifestement à la
multiplicité des détails , et paraissent dès-lors aux tragiques
allemands autant de pierres d'achoppement qu'ils ont cru
pouvoir écarter de la route; et il faut convenir que si nous
avons pour nous des autorités qui ne permettent aucune opposition
, et des exemples qui ne laissent rien à désirer , ils
ont pour eux des raisons, auxquelles on ne voit en théorie
que de faibles réponses .
Ils n'oseront cependant pas lever l'étendard de la révolte
contre Aristote , au point de s'affranchir ouvertement de
l'unité d'action , la plus importante des trois ; mais ils paraissent
oublier que si les anciens ont établi que l'action serait
une , c'était , entr'autres bonnes raisons , pour qu'elle fût
pressée , ad eventum festina ; c'est là que le poëte , ainsi que
le peintre , doit se souvenir que le secret de l'effet est en
grande partie dans les sacrifices. Sur tous les théâtres du
monde , le dénouement sera toujours le constant objet de la
curiosité du spectateur ; à mesure que ce dénouement approche
, le spectateur doit en être plus pressé ; à mesure que
lespectateur estplus pressé, le poëte doit aussi paraître se presser
davantage , ad eventumfestina. Ainsi donc si l'événement
est retardé , que ce soit par des obstacles et non par des accessoires
; sans quoi ce serait la faute de l'auutteeuurr,, et ces
fautes-là sont presque toujours sévèrement punies. Tout
en reprochant aux auteurs allemands ce soin particulier
de ne rien laisser en arrière de ce qui leur paraît , sinon de
toute nécessité , au moins de quelque importance , je conviendrai
qu'il en est souvent résulté de grandes beautés ;
mais quand vous êtes ému , agité, tourmenté d'un intérêt
MARS 1809 . 495
1
1-
i
:
1
1
pressant, la beauté qui vous retarde n'est plus une beauté :
isi cette beauté hors d'oeuvre vous charme , c'est une
preuve que l'intérêt principal n'est point assez vif pour
qu'elle vous impatiente.
Passons à présent à l'examen des deux autres unités. Ici ,
les partisans de la liberté dramatique paraîtront peut-être
avoir une meilleure cause à défendre . L'imagination , cette
mère féconde de tout ce qui nous charme , cette habitante
fugitive de tous les lieux presqu'à la fois , doit se trouver
bien à la gêne avec l'unité de lieu. Lorsqu'au lieu de toutes
les excursions qu'elle se permet à chaque instant , il faut qu'elle
reste pour ainsi dire captive dans une seule et même place ,
pour voir de là se préparer , avancer , reculer , revenir
aboutir le même événement ; et à cette loi si sévère , ne peutonpas
opposer l'exemple journalierde nos tragédies lyriques ,
où le lieu de la scène varie à chaque instant sans que personney
trouve à redire ? Quelque distance qu'il ait fallu franchirenunclin-
d'oeil, l'imagination s'yprête; l'immensité n'est
pour elle qu'un pas. Quelque variés que soient les aspects,
ellen'y voit riend'impossible ; elle en sait , elle en faitplus
que tous les décorateurs ; elle approuve tout, pourvu qu'elle
retrouve partout les personnages et les choses qui l'occupent
, pourvu que la même action se suive dans les différentes
places , et que le fil des événemens ne casse point
pour avoir été ainsi étendu. Mais ce qui convient à l'opéra
ne convient point à la tragédie . L'un a besoin de merveilles ,
l'autre craint les invraisemblances ; l'un veut sur-tout plaire
aux sens et à l'imagination , qui est comme la réfraction des
sens; l'autre a pour but d'intéresser l'esprit , d'occuper la rai
son, d'exciter dans l'ame de nobles mouvemens, et d'y laisser
des impressions utiles et profondes... Or , si l'on pouvait
parvenir à ce but sublime , ce n'était qu'en recherchant
tous les moyens d'écarter les distractions ; et il faut convenir
que l'aspect continu des mêmes objets environnans
doit fortementy contribuer : alors l'esprit ne divague point ,
et il en est comme des rayons visuels qui , rassemblés dans
une lunette , s'attachent tous au même objet. Il serait donc
possible que cette, unité de lieu , souvent si gênante pour
les poëtes , cût été regardée par les législateurs du théâtre
comme un moyen propre à concentrer l'attention de l'assistance
; précaution très-sage en soi , et sur-tout très-utile
pour nous autres Français , qui nous accusons nous-mêmes
d'être plus légers que les Allemands , et qui avons ce défautlà
commun avec les Athéniens,
<
1
494 MERCURE DE FRANCE ,
:
L'unité du tems offre à la méditation quelque chose de
plus vague , de plus sujet à discussion , de plus difficilles
déterminer , que l'unité de lieu. Ce n'est pas que l'imagination
qui ne connaît point d'arrêt dans l'espace , doive
en connaître davantage dans la durée ; car la durée est
toujours en réciprocité avec l'espace : tous leurs phénomènes
semblent se correspondre , et liés entre eux par
de mystérieuses lois , chacun est , en quelque sorte , l'indicateur
de l'autre . Cependant , au théâtre , l'abstraction de l'espace
est plus aisée à faire que celle du tems. Je me prête
aisément à un changement de décoration soudain comme
l'éclair , qui , sans que je quitte ma place , me fera passer de
l'équateur au pole ou du Mexique à la Chine ; mais quoi
qu'on fasse , mes yeux ne se préteront jamais à voir , dansla
même heure , un personnage qui fixe mon attention , passor
de l'adolescence à la maturité. Il y avait ici des conventions
à faire : l'auteur avait besoin de plus de tems que le spectateur
n'en donne : mais où placer la limite ? si la chose
n'était pas faite il faudrait la faire , et comme on est , je
crois , devenu plus disputeur , les contestations ne finiraient
point. Remercions donc les anciens de nous en
avoir épargné l'embarras , et jugeons de la justesse de leur
aperçu par les chefs-d'oeuvre des Grecs et des Français .
T
BOUFFLERS
( La suite à d'autres numéros. )
SUR L'IRONIE SOCRATIQUE , ou Examen historique et cri-
'1
tique du Banquet de Xénophon et de l'Hipparque de
Platon, traités énigmatiques et de mauvais goût , à moins
*** qué pour les expliquer on n'admette l'ironie socratique ;
par J. B. Gail , lecteur et professeur Impérial .
( SECOND EXTRAIT. )
Après la célébration des grandes panathénées , Callias ,
riche athénien , se rendait à la maison du Pirée , où il donnait
un repas au jeune Antolycus , qui venait de remporter
le prix du Pancrace. Il aperçoit réunis Socrate , Critobule ,
Hermogène , Charmide , Antisthènes; il les aborde et les
invite. Après s'être un peu fait prier , nos philosophes
acceptent.
Aumilieu du repas , qui fut splendide , mais silencieux ,
arriva fort à propos le bouffon Philippe; vint ensuite un
MARS 1809 . 495
1
لا
0
!
Syracusain, suivi d'une habile joueuse de flûte , d'une danscuse
renommée par ses tours de souplesse , et d'un jeune enfant
qui jouait parfaitement de la cithare. A undivertissant
spectacle , à une excellente musique , succéda bientôt une
conversation philosophique.
<< Amis, dit Socrate , je vois que ces bouffons auraient
bien le talent de nous divertir ; mais nous , qui croyons leur
être bien supérieurs , comment ne pourrions-nous pas nous
suffire à nous- mêmes ? Il propose donc , et chacun des
convives accepte de faire connaître ce qu'il estime le plus .
1
Pour répondre à l'invitation de Socrate , l'un de nos philosophes
avance que ce qu'il estime le plus , c'est la beauté;
qu'avec elle et par elle , il inspirera la vertu. Celui-ci ne
possède pas une obole , et déclare qu'il préfère les richesses ;
celui-là se dit en relation avec ce qu'il y a de plus puissant
dans l'Univers : on ne se douterait pas qu'il parle des Dieux ,
qui sont ses amis. L'opulent Callias soutient qu'une bourse à
la main, il rendra les hommes plus justes. Un autre sait par
coeur l'Iliade et l'Odyssée : son père , pour le rendre honnête
homme , l'a contraint à cette étude.
la
je
Nous allons mettre en scène deux de ces philosophes soutenant
chacun leur paradoxe. « N'est - ce pas , dit Charmide
, une vérité reconnue, que la sécurité est préférable à
crainte ? Or , dans cette ville , lorsque j'étais riche ,
craignais qu'un voleur n'enfonçát ma maison , ne m'enlevât
mon or et ne me fît à moi-même un mauvais parti . Aujourd'hui
, que je suis dépouillé de tout , qu'on a vendu mes
meubles à l'encan , je me vois encore du superflu , même en
mangeant jusqu'à ce que ma faim soit apaisée , en buvant
jusqu'à ce que je n'aie plus soif. Quand je suis au logis , les
murs me semblent des tuniques fort chaudes ; leesspplanchers ,
des manteaux épais . Je dors si bien couvert , que ce n'est pas
une petite affaire de m'éveiller.
Ne croirait- on pas que c'est à ce philosophe grec que l'indigent
philosophe de Marivaux adresse la parole , lorsqu'il
s'écrie : Vive la pauvreté , mes camarades ! les gueux sont les
enfans gâtés de la nature ; elle n'est que la marâtre des riches ,
elle neproduit presque rien qui les accommode. Ma position à
moi me paraîtfort heureuse. Mon lit est dur , mais je n'en
souhaitepas un plus mollet..... Je ne fais pas bonne chère ,
mais j'ai bon appétit. Je ne bois pas de bon vin ; mais comme
je n'en bois guère en tout temps , le mauvais me paraît du
nectar.
1. 1
Marivaux, dans le morceau piquant que nous abrégeons ,
(
496 MERCURE DE FRANCE,
emprunte les formes de la plus simple conversation, met
presque de la trivialité dans sesexpressions . Défions-nous de
Marivaux : philosophe caché sous le voile de la fine plaisanterie
, il nous commanderait presque d'aimer la pauvreté.
Ecoutons maintenant Socrate. L'oracle lui a décerné la
palme de la sagesse : ici il va avec sa figure de Silène disputer
le prix de la beauté.
Croyez-vous , dit-il à son rival , le beau Critobule , que la
beauté existe dans l'homme seulement , ou dans d'autres
objets encore ? - Critobule . Dans d'autres encore assurément ,
comme dans un cheval , dans un boeuf, et dans des objets
inanimés . Ne dit-on pas voilà un beau bouclier , une belle
lance ?- Socrate. Mais peut-on appeler belles des choses
aussi dissemblables ? - Critobule . Oui , si la nature ou l'art
les rendent propres à l'usage auquelon les destine.- Socrate .
Savez-vous pourquoi nous avons besoin de nos yeux ?-
Critobule . Pour voir apparemment. Socrate. Cela étant ,
mes yeux sont plus beaux que les vôtres . Comme ils sont saillans
, ils voient même de côté , tandis que les vôtres ne voient
qu'en ligne droite .- Critobule. Mais votre nez est- il plus
beau que le mien ? Socrate. Mon nez est plus beau , s'il est
vrai quuee les Dieux nous aient fait les narines pour recevoir
les odeurs . Les ouvertures des vótres sont dirigées vers la terre ;
tandis que les miennes sont relevées de manière à recevoir les
odeurs qui s'exhalent de toutes parts . -Critobule. Mais
comment un nez camus serait- il beau ? -- Socrate. Parce que
loin de former une barrière , il permet aux deux yeux de voir
ce qu'ils veulent ; au lieu qu'un nez relevé les sépare comme
s'il avait dessein de leur nuire.
e
Ici le combat finit : on va aux suffrages. Bientôt les cailloux
furent tirés de l'urne ; ils étaient tous pour Critobule.
Lorsqu'on est arrivé à la fin de ce traité , où le ton de tous
les interlocuteurs est le même , c'est-à- dire paradoxal , on
se demande ce que l'on en doit penser. Si l'on en croit le savant
Lefebvre , tout y est original, agréable , instructif; c'est
la nature, ce sont lesGrâces , c'est Vénus même qui parle;
ou , pour s'exprimer sans figures , c'est Socrate qui s'entretient
familiérement avec ses amis , et Xénophon qui tient la
plume. Il nous offre l'idée d'un meilleur tems que le nôtre ;
il traite des matières graves , si ingénieusement, que jamais
'il n'eut plus d'esprit que lorsqu'il composa un si aimable
ouvrage. Bel éloge , sans doute ,mais contesté par le Journal
des Savans (février 1666 ) , qui n'y voit que paradoxes et idées
singulièrement étrangères. Lequel des deuxa raison ? Nil'un
ni
(N° CCCCI. )
5
DEP
( SAMEDI 25 MARS 1809. )
cen
1
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
mimme
NS
EPISODE D'UGOLIN ,
TRADUCTION LIBRE DE L'ENFER DU DANTE ,
PLUS loin, en m'avançant dans cette plage aride
Où du noir Acheron dort le limon fétide ,
Deux spectres décharnés sur l'arêne étendus
Vinrent glacer d'effioi tous mes sens éperdus.
L'un deux que dévorait la soif de la vengeance
Tenait l'autre sous lui. Renversé sans défense ,
Et , dans l'affreux transport qui troublait ses esprits ,
Il lui rongeait le crâne , en riant de ses cris .
Ainsi Thèbes jadis d'ennemis inondée
Vit au pied de ses murs le farouche Tydée ,
Pour se venger du bras qui lui perça le flanc ,
Déchirer Ménalippe , et s'abreuver de sang.
« O toi qui , plus cruel quie les loups d'Hircanie ,
➤ Sur ce faible ennemi déchaînes ta furie ,
>> Malheureux ! m'écriai-je , apprends moi quels forfaits
> Ont pu pousser ton coeur à ce sauvage accès !
>> Les plus noirs attentats dont frémit la nature
> Sont-ils dignes des maux que ta victime endure ? >>>
Ama voix , suspendant som barbare festin ,
Le squelette m'observe et se calme soudain :
Puis avec les cheveux du spectre qu'il tourmente
L1
530 MERCURE DE FRANCE ,
Essuyant à trois fois sa bouche encor sanglante :
« Iuconnu , me dit-il , tu veux à ma douleur ,
» Arracher un secret qui va te faire horreur.
» Moi-même en te parlant j'en frissonne d'avance.
» Mais si du scélérat qu'accable ma vengeance
» Ma voix peut divulguer les forfaits odieux ,
» Tu sauras tout ; des pleurs couleront de tes yeux .
» Qui que tu sois , mon nom te fut connu peut- être :
> On m'appelle Ugolin , et Pise m'a vu naître .
» Quant au méchant que frappe un tourment trop léger
» Approche et reconnais l'archevêque Roger ,
> Dois- je t'apprendre , hélas ! que sa main détestée
» Ourdit de tous mes maux la trame ensanglantée :
» Qu'il fut de mes enfans l'implacable bourreau ,
» Et me plongea comme eux dans la nuit du tombeau.
» Sans doute révélant sa noire perfidie ,
» Le bruit de mon trépas a rempli l'Italie :
» Mais hélas ! on n'a vu qu'un côté du tableau ....
» Il est tems d'arracher le reste du rideau .
> Apprends ce qu'avec toi toute la terre ignore ,
>> Apprends des attentats que l'enfer même abhorre ,
» Frémis au seul récit de mes derniers tourmens ,
» Et pardonne à mon coeur d'affreux ressentimens .
>> Jeté dans les horreurs d'une prison obscure ,
» Déjà le faible jour d'une oblique ouverture
► M'avait montré dix fois le retour du soleil ,
» Quand un souge effrayant vint troubler mon sommeil ,
>> Et , déchirant le voile étendu sur ma vue ,
>> Découvrit l'avenir à mon ame éperdue .
>> Je crus voir ce perfide , une flèche à la main ,
>> Et le front rayonnant d'un plaisir inhumain ,
>> A travers les forêts poursuivre un cerf agile ,
» Et de ses jeunes faons la troupe encor débile ,
» Ses faons ! gages chéris des plus tendres amours ,
» Et qui ne devaient pas consoler ses vieux jours
>> Lulnaret Sigismond , dignes amis du traître ,
>> Suivaient avec ardeur les traces de leur maître ,
> Et vingt dogues hideux , d'une horrible maigreur ,
➤ De ces trois forcenés secondaient la fureur.
>> Leurs victimes bientôt ne se traînant qu'à peine ,
» Après de vains efforts tombèrent sur l'arène ,
> Et tout à coup je vis les limiers haletans
>> Arracher de leur sein leurs coeurs tout palpitans .
»Aumilieu de la nuit ce spectacle m'éveille.
MARS 1809 , 531
> La voix de mes enfans frappe alors mon oreille ,
>> En songe comme moi présageant nos malheurs ,
> Ils demandaient du pain,en répandant des pleurs.
> Ah ! le ciel en naissant te fit un coeur de pierre
S'il ne sent pas les maux qui menaçaient un père!
» Tu ne pleuras jamais , si tu n'en pleures pas.
S
» Enfin, nous arrachant à nos tristes grabats ,
> Plein des sombres soupçons où la terreur le plonge ,
>> Chacun de nous muet s'épouvantait d'un songe.
>>> C'était l'heure où la main d'un avide geolier
>> Chaque jour nous jetait quelqu'aliment grossier ;
> Nous attendions : un bruit soudain se fait entendre.
4
» Par un secret transport que je ne puis comprendre
- » Je tressaille : ah ! grand Dieu ! pouvais-je pressentic
» Quel gouffre sons nos pas était prêt de s'ouvrir ?
» A la voix de Roger j'entends murer l'entrée
» De la tour , où gémit ma famille éplorée ,

«
K
ayton a
De cet affreux cachot que mon triste destin
> A fait nommer depuis le cachot de la faim.
> Immobile, muet , le corps froid et livide ,
> Sur mes pâles enfans j'attache un oeil stupide,
» Dans leurs traits abattus je lis tous mes malheurs ,
and
> Et mes yeux desséchés cherchent en vain des pleurs.
» Vous en versiez hélas ! famille infortunée ,
> Aux plus cruels tourmens en naissant condamnée !
» Mon père, disiez-vous , appaise ta douleur:
» Détourne au moins les yeux , tes regards nous font peur.
» Je ne répondais rien. Bientôt à la lumière
>> L'ombre vint succéder sans fermer ma paupière :
> Le soleil me surprit dans ce funeste état...
>> L'aspect de mes enfans que l'infortune abat
>> Du sort qui les attend m'offrent soudain l'image ,
» Je me mordis les bras dans un accès de rage.
» A ce fatal transport qui les glace d'effroi
>> Tous quatre en même tems sont accourus vers moi,
> Et croyant que la faim produisait mon délire:
» Mon père, disent-ils , la douleur te déchire ,
➤ Pour repousser ses traits immolestes enfans : i
» Le sang qui les anime est sorti destes flanes A
>> Reprends-le : satisfais le besoin qui te presse,
» Que de ce sang glacé ta bouche se repaïsse ,
» Mon père ! puissions-nous par ce faible secours
> Payer tous tes bienfaits et prolonger tes jours A
» Alors pour les calmer je domptaima souffrance.
L12
532 MERCURE DE FRANCE,
>> Nous passâmes deux jours dans un morne silence....
>> Terre barbare ! hélas ! que ne t'entrouvrais-tu ?
»Dans le cachot à peine un rayon a paru ;
» Je vois à mes genonx tomber mon jeune Arsène :
» Món père , au nom du ciel mets un terme àma peine ,
» Il dit , et meurt. Hélas ! étranger , j'en frémis ,
>> Dès le sixième jour je n'avais plus de fils .
>> Déchirés par la faim , vaincus par ses tortures ,
» Je les vis tous périr sous ces voûtes impures.
>> Alors , dans ma douleur , égaré, furieux ,
» En invoquant la mort je me roulai sur eux.
>> Mes eris après trois jours les appelaient encore....
>>Mais enfin le seul Dien que mon délire implore ,
> Le trépas fit cesser l'horreur de mes tourmens .
➤ Monstre dénaturé ! bourreau de mes enfans !
>> Te voilà ! je te tiens enfin en ma puissance :
» Tremble , l'éternité te livre à ma vengeance . »

En achevant ces mots , le spectre , l'oeil hagard ,
Lance sur sa victime un féroce regard ,
Et , brûlant d'assouvir sa rage insatiable ,
Attache sur son crâne une dent implacable.
MICHAUX ( deTroyes ).
YERS A ROSALIE ,
QUI M'AVAIT ENVOYÉ UN BOUQUET.
:Ce matin , un léger mensonge
Doucement m'occupait de toi ,
Et tu descendais jusqu'à moi ,
Sur l'aile d'un aimable songe.
Dans unmuet ravissement ,
Je contemplais ta chevelure ;
ifTes beaux yeux , où le sentiment
Brille d'une flamme si pure ;
Ta bouche , trésor de fraîcheur ,
Etcette touchante pudeur ,
Naïf emblême,let doux augure ,
De l'innocence de ton coeur .
Jem'énivrais de mon bonheur,
Quand ton active messagère ,
Achassé loinde ma paupière ,
Cette voluptueuse erreur ; ...
110
7
5
A
X



MARS 1809 .
533
1
Je te l'avoue avec douleur
J'eusse alors revu la lumière ,
Si ton bouquet frais et charmant ,
Humide des pleurs de l'aurore ,
Et comme toi jeune et brillant ,
Ames yeux , par enchantement ,
Ne t'avait retracée encore,
LORRANDO,
ENIGME .
JoUIRAIT- On sans moi de la nuit ni du jour?
Connaitraît-on sans moi , ni Vénus ni l'Amour ?
Non , sans doute ; bonheur , beauté , vertu , puissance ,
Tout enfin me doit l'existence ,
Oui , tout; et nul n'aurait été ,
Si je n'avais avant lui subsisté ,
Ne vas pas présumer , lecteur , que je me loue ,
Car j'avoue humblement que je suis dans la bone.
Par moi pourtant l'Univers commença ,
Aucun sans moi n'aurait pu naître :
C'est par moi que Dieu s'acheva ,
Etqu'avec mon secours nature reçut l'être .
.........
LOGOGRIPHE ALGEBRIQUE.
De mon nom , l'anagramme est un grand de Turquie ;
-M + P + E je me trouve en Asie.
+C je fais frémird'épouvante et d'horreur ;
+C - M - Ej'inspire la terreur ;
-i de tous côtés j'enveloppe la terre ;
+Eje puis servir à graver surle verre,
-M - E -A je suis un élément.
+Z-M - Eje t'offre un aliment.
-M+ D souvent j'annonce la vieillesse ;
+S - M - Eje fais fuir la tristesse.
-R + C j'indique un endroit élevé;
-Monvoit en moi l'ancien nom d'un péché,
+T+E toujours je rends digne d'estime.
+P je deviens jeu , prix , ou terme d'escrime.
: +Q - i je suisdu règne végétal ,
554 MERCURE DE FRANCE ,
+ P - R - M un petit aniinal.
-R - JA , tu me devras la vie.
- R ie t'offre un nom qu'on donne à son amie;
+ O - E - M , un titre révéré;
+ 0 - i le nom d'une antique cité ;
+ D + O - j celui d'une rivière ;
+ P - M - Run produit de la terre ;
-i - Run pronom possessif;
+R un verbe ; enfin -R un substantif.
CHARADE.
L'ITALIEN souvent prononce mon premier ;
On doit et respecter et chérir mon dernier ;
Mon tout , quoique doué d'un sublime génie
Mendia , cher lecteur, pendant toute sa vie .
:
emir
!
22
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Bonnet.
Celui du Logogriphe est Rosse , dans lequel on trouvent or rose.
Celui de la Charade est Ciboule .
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
EPITRE A MON AMI , qui se proposait de suivre ta
carrière poétique; par J. L. G. MONNIN. - In-8°. -
A Paris , chez la veuve Gueffier , rue Galande , nº61 ;
et chez les Marchands de nouveautés.
LE cadre de cette Fpître n'est pas neuf. C'est, comme
partout , un zélé courtisan des Muses qui ne doute pas
de devenir leur favori.
Jeune , et dans l'âge heureux qui méconnaît la crainte ,
livré aux premières illusions , au trompeur enthousiasme
d'une passion qui peut un jour lui causer tant
d'amertumes , il n'y voit que de douces faveurs à
savourer. De l'autre côté , c'est un ami dont l'expérience
sévère gourmande l'imprudent métromane , lui
MARS 1809.. 535
1
montre les dangers qui l'attendent , et l'exhorte vivement
à ne s'y point exposer. Il n'y a pas sans doute
beaucoup d'invention dans tout cela; mais il faut considérer
que ce n'est ici qu'un cadre pour les peintures
satiriques que le poète avait en vue de tracer , et qui
s'y trouvent placées d'une manière très- naturelle.
D'ailleurs , la disposition du sujet est généralement sage
et régulière , quoique ses diverses parties pussent être
plus artistement enchaînées , et qu'il y ait trop de brusquerie
dans quelques-unes des transitions. Le style
offre des traits piquans , de la vivacité et du coloris.
Mais des expressions impropres , de l'embarras dans
les constructions , et des disparates fréquentes , semblent
annoncer que l'auteur , en qui l'on ne saurait
méconnaître de l'esprit et du talent , ne s'est point encore
assez exercé dans l'art si difficile d'écrire en vers. Je
pourrais citer des exemples de ces divers genres de
défauts. Je préfère choisir , au contraire , quelques-uns
des passages de cette Epître où le talent de M. Monnin
se montre avec le plus d'avantage. -L'auteur vient de
représenter à son ami que s'il prétend aux honneurs , il
ne doit pas s'attacher à la culture des lettres , puisque
dans ce siècle avare , les égards et la considération sont
le partage exclusif de l'opulence.
Est- ce donc à l'éclat qu'un philosophe aspire ,
Diras-tu , courroucé de ma vaine satire ?
Trop heureux si son nom des sages respecté ,
Passe avec ses écrits à la postérité ,
Il renonce sans peine au luxe , à l'opulence .
- Soit donc , cours à Paris , va vivre d'abstinence ,
Et la nuit et le jour pense , médite , écris ;
Que le démon des vers tourmente tes esprits ,
Afin qu'après ta mort un nombreux auditoire
Entende à l'Institut un jour vanter ta gloire ,
Lorsque ton successeur viendra de ton trépas
Témoigner des regrets qu'il n'éprouvera pas ;
Et , louant ton génie , et ton talent suprême ,
Dire de toi le bien qu'il pense de lui-même.
Encor ce froid éloge et ces derniers honneurs
Ne sont-ils réservés qu'aux fortunés auteurs ;
La plupart au tombeau , privés de ces hommages ,
Descendent sans éclat , suivis de leurs ouvrages.
536 MERCURE DE FRANCE ,
Ces vers sont pleins , le style est ferme, il y aa de la
progression dans les idées , et de la facilité dans l'expression.
Et ton talent supréme , peut paraître , je
l'avoue , un hémistiche parasite. On pourra blamer
aussi : privé de ces hommages , et suivis de leurs ouvrages.
Ces deux phrases incidentes , ainsi jetées à la
fin du vers , sont d'une chute trop uniforme; mais voilà
des taches bien légères , et que le mérite réel du morceau
fait beaucoup plus que racheter.
On a toujours regardé les comparaisons comme une
des plus sûres épreuves du talent poétique ; j'en trouve
une dans M. Monnin, qui me semble avoir beaucoup
d'éclat. C'est par sa mort que le talent triomphe des
fureurs de l'envie ; c'est alors , dit-il , que le génie
obtient le fruit de sos travaux , et s'élève au-dessus des
atteintes de ses lâches détracteurs :
Son dernier jour devient l'aurore de sa gloire.
Vois - tu dans les forêts ce lierre tortueux ?
Il rampe sur le pied d'un chêne vigoureux :
Enfin de ses replis il l'enlace , le presse ,
Et de ce tronc robuste étayant sa faiblesse ,
Il atteint la hauteur de son superbe appui ,
Et dans son fol orgueil se croit égal à lui.
Mais un jour sous les coups de la hache tranchante ,
Le chêne ébranlé tombe , et sa chute éclatante
Fait trembler les rochers : Le vil lierre écrasé
Se dissipe en poussière , et périt méprisé ,
Quand façonné par l'art , bientôt le chêne antique
S'élevant au sommet d'un dôme magnifique ,
Dominant les cités , et menaçant les cieux ,
Doit à sa chute même un sort plus glorieux .
Je ne m'attacherai pas à relever quelques négligences
dans l'expression que tout le monde a pu remarquer ,
et qu'il serait aisé de faire disparaître. Je crois qu'il sera
plus utile de m'arrêter un moment sur un défaut d'un
autre genre , le double enjambement de ces vers :
Sous les coups de la hache tranchante ,
Le chène ébranlé tombe , -et sa chute éclatante
Fait trembler les rochers .-etc.
C'est à coup sûr une véritable faute que ce double
enjambement. Je crains toutefois que bien des lecteurs
MARS 1809 . 537
ne pensent y voir une beauté . C'est ce qu'on appelle
de nos jours de l'harmonie imitative. Aussi tous les
poëmes nouveaux en sont-ils abondamment pourvus.
Si Boileau écrivait aujourd'hui son Art poétique , il se
garderait bien d'affirmer que depuis la réforme opérée
parMalherbe sur notre Parnasse ;
... Le vers sur le vers n'ose plus enjamber.
Mais il nous dirait sans doute que violer si fréquemment
l'une des premières règles de la versification , c'est
vouloir ramener la poésie au tems des Dubartas et des
Ronsard ; qu'en cherchant avec trop de soin l'harmonie
particulière , on court risque de détruire par des coupes
bizarres et multipliées , l'harmonie générale du style;
et qu'enfin la véritable harmonie consiste sur-tout dans
le choix des tours , des images , dans l'arrangement
mélodieux et pittoresque des expressions , et dans la
disposition savante des divers membres de phrase qui
composent la période poétique. Rien n'est plus facile
assurément que de faire de l'harmonic imitative , quand
on se permet de blesser l'oreille et de violer les règles
de l'art ; mais aussi rien n'est plus malheureux , rien
ne défigure davantage la poésie. On croit éviter la
monotonie attachée , dit- on , au rhythme de nos grands
vers , et on tombe dans la plus insupportable de toutes ,
celle de l'affectation. On parvient à effacer l'hémistiche ,
à noyer les rimes dans des phrases brisées et tourmentées
en tout sens ; et rien ne distingue une telle versification
de la prose ordinaire , que des constructions
pénibles et inusitées . Malherbe , Corneille , Boileau ,
Racine , Voltaire et J.-B. Bousseau , ne se permirent
jamais une si singulière harmonie 2
Point ne donnaient à leurs vers l'estrapade .
cependant combien sont vives , pittoresques et variées ,
les coupes de Malherbe , de Boileau , et sur-tout de
Racine ! Il suffira d'en çiter pour exemple ces vers
admirables du réçit d'Iphigénie :
Le ciel brille d'éclairs , s'entr'ouvre , -et parmi nous
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous .
Voilà le comble de l'art , voilà comment, sans déna
538 MERCURE DE FRANCE ,
turer notre versification, on peut l'enrichir quelquefois
des formes heureuses de la poésie antique ; comment
on peut faire entrer dans ses vers des césures pittoresques
, pleines de goût et d'effet , sans pour cela s'écarter
de la règle qui veut
Que dans nos vers le sens coupant les mots ,
Suspende l'hémistiche , en marque le repos .
1
Cette règle , je le sais , peut souffrir quelques exceptions
; il faut apprendre de l'art méme àfranchir quelquefois
les limites de l'art ; mais ce doit toujours être
avec réserve , avec la crainte d'en abuser , et sur-tout
de s'en faire une habitude. Tous les lecteurs connaissent
ces vers de Malfilatre , cités si souvent et avec tant
d'éloges :
May
Des spectres infernaux , dans l'horreur des nuits sombres,
Se traînaient- au milieu du silence et des ombres ;
On entendait au loin retentir une voix
Lamentable , - et des cris sortis du fond des bois .
La première de ces coupes est excellente. Je ne sais
și la seconde , pleine d'effet , mais très-hardie , ne doit
pas paraître un peu rapprochée de la première ; mais je
sais bien que si l'une et l'autre revenaient ainsi souvent
dans tout le cours d'un poëme , elles ne seraient pas
supportables. Il n'est personne qui n'ait pu s'en convaincre
à la lecture de certains passages des douze mois
de Roucher. Du reste , la plupart de ces remarques ne
doivent nullement s'appliquer à M. Monnin. Les deux
enjambemens qui ont donné lieu à cette petite digression
, sont , je crois , les seuls qu'on puisse reprendre
dans son Epître .
J'ai déjà dit que cette Epître était particulièrement
consacrée à des peintures satiriques. Ily en a plusieurs
d'agréables. Je vais en extraire quelques- unes qu'on lira
sans doute avec plaisir.
Ce moderne Crassus
7
1
Dépense en vils plaisirs les trésors qu'un matin
Le sort , à son réveil , fit trouver sous sa main.
Tu ne le verras point , en riche magnifique ,
MARS 1809 . 539
1
Décorer sa maison d'un superbe portique .
Les murs de ses salons n'offriront point aux yeux
Du pinceau , du burin , les travaux précieux.
Il méprise les arts .
Si jusqu'à savoir lire il portait ses talens ,
Pour tout livre , il aurait l'Almanach des Gourmands ,
Ou cet impur roman qu'en son affreux délire ,
De Sades pour sa honte eut l'audace d'écrire,
Léandre plus léger , du moins par sa parure ,
D'un galant à la mode affecte la tournure .
Il a du papillon les ailes , les couleurs ,
Et toujours de l'insecte il conserve les moeurs .
Quelque brillant qu'il soit dans sa métamorphose ,
Il n'ira point offrir son hommage à la rose ,
Mais à ces viles fleurs , qu'on voit sur les marais ,
Dans la fange étaler leur fétides attraits .
Vois encor cette veuve au teint pâle , à l'oeil doux ,
Qui déplore la mort de son fidèle époux .
Ellea , d'un sort affreux malheureuse victime ,
Perdu depuis dix jours cet époux cacochyme ;
Oh ! rien ne pourra mettre un terme à ses douleurs ,
Ses yeux seront toujours une source de pleurs ....
Tu crois à ses regrets ? Puisque tu veux y croire ,
Ne va pas des voisins apprendre son histoire .
Du vivant de l'époux elle avait un amant
Qu'elle adorait , flattait et volait tendrement.
Eh bien ! le sort a fait , par un coup incroyable ,
D'une épouse adultère une veuve estimable :
Dans sa douleur profonde elle a fort prudemment ,
Cherchant un autre époux , écarté son amant.
Il est inutile de faire remarquer le bonheur de ce
trait :
Qu'elle adorait , flattait et volait tendrement ;
ni l'exquise élégance de ces vers :
Il a du papillon les ailes , les couleurs ,
Et toujours de l'insecte il conserve les moeurs .
Ces citations peuvent suffire pour faire juger du
talent de l'auteur. La noble indignation qu'il témoigne
contre le vice , semble garantir que ses satires seront
540 MERCURE DE FRANCE,
toujours dirigées vers un but moral. L'habitude de la
composition , et l'étude réfléchie des bons modèles , lui
apprendront à se garantir des défauts assez nombreux
qui déparent encore son style; et nous aurons un poète
satirique de plus . V. F.
L'ILIADE D'HOMÈRE , traduite du grec.-Deuxième
édition , revue et corrigée.-A Paris , chez Bossange,
Masson et Besson .
CETTE traduction est précédée d'un dialogue écrit en
grec. Homère y remplit le principal rôle , et développe
les grandes vues qui l'ont dirigé dans le plan et l'exécution
de l'Iliade. Ses Dieux , d'après cette explication, ne
sont autre chose que les folles passions des hommes ou
les agens et les ministres des volontés divines. Il n'y a que
Jupiter à qui le pouvoir absolu soit attribué : il est placé
au-dessus des autres Dieux dans la voûte azurée ; tous
tremblent à sa voix ; leur destinée ainsi que celle des
hommes , est dans sa main. Mais , dit- on au poète , comment
expliquez-vous les faiblesses de Jupiter , etprincipalement
son oubli avec Junon sur le mont Ida ? Ce
sont , répond Homère, des allégories égyptiennes. Faitesvous
initier comme moi aux anciens mystères de cette
contrée , si vous voulez en découvrir le sens caché.
Mme Dacier aurait pu , ainsi que l'auteur du dialogue,
adresser cette réponse à Lamotte lorsqu'il attaquait avec
une apparence d'avantage les Dieux de l'Iliade et de
l'Odyssée. C'est la seule qui lève toutes les difficultés , et
la seule qu'elle n'ait pas employée.
L'interlocuteurd'Homère,satisfait de cette explication
sur les Dieux , critique les hommes peints par le poète.
Il s'élève contre Agamemnon , Achille, Paris, et sur-tout
contre Hélène à laquelle il donne les épithètes les plus
flétrissantes . Homère répond à ces objections : il montre
qu'Achille et Agamemnon n'ont que les passions naturelles
aux hommes; mais qu'elles sont seulement portées
à un excès nécessaire pour les rendre intéressantes et
poétiques. Ilprouve qu'Hector est le modèle des héros ,
des époux et des pères ; enfin il avance qu'Hélène est
touchante par ses regrets. Loin de goûter lebonheur dans
:
MARS 1809 . 541
M
;
یا
sa liaison avec Pâris , elle est livrée aux chagrins lesplus
profonds ; elte rougit de la lâcheté de son séducteur ; elle
pense à ses frères dont elle a causé la honte ; elle regrette
toujours son premier époux , ses parens et sa
patrie.<<<Malheureuse , dit-elle à Priam , ah ! que n'ai-je
>> cessé de vivre le jour où je suivis ton fils , abandonnant
>> et la couche nuptiale , et mes parens et unefille encore
>> au berceau , et les compagnes chéries de ma jeunesse !
>> Mais les Dieux ne l'ont pas voulu , et je me consume
>>dans les regrets et dans les larmes .>>>
Homère s'élève ensuite à de plus hautes considérations.
Il indique les leçons importantes qu'on peut tirer de
l'Iliade , et donne une idée des moeurs de la Grèce à cette
époque. Peut- être ce tableau , très-intéressant par luimême,
désigne-t-il trop visiblement une main moderne :
il annonce des connaissances étrangères au tems d'Homère.
Du reste , le poète semble prévoir les critiques
qu'on fera de ses ouvrages. « Déjà , dit - il , la hauteur de
>> nos esprits s'abaisse; ce que nous croyons encore de
>> la fierté, va s'altérant par degrés , et finira par s'é-
>>teindre. Ces passions fortes et énergiques qui élevaient
>> les ames du vieux tems , qui exaltent encore quelques
>>ames privilégiées , se décomposeront et iront mourir
> dans le misérable cercle de quelques coteries obscures
>> et dans de sourdes intrigues. Ainsi des fleuves majes-
>> tueux , après avoir désolé quelquefois , et souvent fé-
>>condé les campagnes , se divisent en ruisseaux et se
>> perdent dans les sables . >>>
Ce dialogue qui , comme on ne saurait en douter , est
de l'auteur de la traduction , présente dans un très-court
espace un excellent résumé des vues d'Homère , soit dans
la peinture des Dieux , soit dans celle des héros , soit
dans la morale qu'il a voulu établir. « Tout l'ensemble
>> de mon ouvrage , fait- on dire à ce grand poète , tend à
>> l'instruction des hommes ; tout y a pour objet de les
>> rendre meilleurs , et plus justes et plus sages. » Cette
opinion est appuyée par les témoignages les plus respectablesde
l'antiquité. Horace observequ'Homère parvient
bienplus sûrement que les philosophes à apprendre aux
hommes les règles les plus délicates de la morale.
I 52
Qui , quid sit pulchrum , quid Turpe , quid utile, quid non ,
Plenius ac melius Chrysippo et Crantore dicit.
542 MERCURE DE FRANCE ,
Lorsque la première édition de cette traduction parut
(en 1777) , les érudits formèrent différentes conjectures
sur le véritable auteur du dialogue. Plusieurs pensèrent
que ce morceau était d'un savant grec retiré en Italie
dans le siècle de Léon X; et l'un d'eux écrivit même à
Oxford pour savoir si ce manuscrit y était connu. Cette
méprise était l'éloge le plus flatteur que pût recevoir
l'auteur. Il était si rare , il y a trente ans , qu'un homme
de lettres fût en état de composer un ouvrage en grec ,
qu'on devait naturellement attribuer celui-ci à tout
autre qu'au traducteur. Cependant quand on fut convaincu
qu'il en était l'auteur , quelle idée ne dut-on pas
concevoir de sa version ? On avait reproché à M. Bitaubé
d'avoir moins traduit d'après le grec , que d'après la
traduction de Pope : le même soupçon ne pouvait
tomber sur celui qui s'était exercé avec tant de succès
dans la langue d'Homère.
1
C'est aux traductions qu'Homère a dû presque tous
ses détracteurs dans les deux derniers siècles. A très-peu
d'exceptions près , ceux qui étaient en état de le lire
dans l'original sentaient ses beautés , et trouvaient du
charme même dans ses défauts. Les novateurs qui
essayèrent témérairement de détruire cette vieille répu
tation , ne l'entendaient pas : tels étaient Perrault et la
Motte. Vainement le dernier s'efforça-t-il de prouver
avec beaucoup d'art qu'il suffisait de connaître par une
traduction le plan et les pensées d'un poète pour le bien
juger : on lui répondit que le style et les images formaient
les principales beautés d'Homère, et que rien de tout
cela ne se retrouvait dans la traduction de Mme Dacier.
La Motte aurait probablement abandonné , ou du moins
beaucoup modifié son opinion , s'il avait pu connaître la
traduction qui nous occupe. Il aurait pu se faire uneidée
des grandes images d'Homère ; il aurait vu que les détails
les plus simptes peuvent s'ennoblir dans notre langue;
ses plaisanteries quelquefois assez bonnes , lorsqu'elles
ont pour objet la prose de Mme Dacier , auraient perdu
leur justesse et leur grace piquante : on peut croire enfin
qu'il aurait renoncé à la pensée de réduire l'Iliade , et de
la défigurer dans une imitation en vers faibles .
Le principal avantage de cette traduction est d'avoir
:
MARS 1809. 543
1
1
1
1
8.

1
1
l
une rapidité entraînante , avantage inappréciable dans
un poëme qui contient un grand nombre de descriptions
de combats . Les expressions parasites , les épithètes
oiseuses sont supprimées : les périodes trop longues sont
coupées ; les parenthèses trop étendues sont séparées des
phrases auxquelles elles tenaient. La fidélité ne souffre
point de ces légers changemens : plus scrupuleuse , elle
nuirait à l'effet. Les jeunes gens sur-tout aimeront cette
traduction qui paraît leur être destinée : elle semble ré
pondre à la fougue de leur âge et à la vivacité de leur
imagination. Par le charme qu'ils ytrouveront, ils poure
ront s'habituer à sentir les grandes beautés des anciens ,
et àpréférer la lecture d'Homère à celle des romans.
e
:
Mais dans les travaux les plus parfaits qui sortent des
mains des hommes , quelques défauts avoisinenttoujours
les beautés. Un systême , quelque bon qu'il soit , a ses inconvéniens
. On regrette quelquefois dans cette traduction
les défauts mêmes d'Homère qui , comme ceux de La
Fontaine , ont un charme qu'on ne peut définir. Cette
observation qui fut déjà faite lorsque la première édition
parut , doit être aujourd'hui appliquée avec beaucoup
plus de réserve , parce que d'heureuses corrections ont,
en général , donné au style plus de nombre et de rondeur .
Quelques citations peuvent seules faire connaître le mérite
de ce travail .
Ulysse et Diomède pénètrent de nuit dans le camp
d'Hector : Dolon , guerrier troyen , vient à leur rencontre.
Les deux héros l'aperçoivent : « Tous deux , dit
>> Homère , se jettent hors de leur route , et se cachent
>> derrière un monceau de cadavres. Sans soupçon ,
>> sans inquiétude , Dolon passe et s'éloigne. Soudain
>> les deux héros revolent sur ses pas . Au bruit qu'ils
> font , il s'arrête ; il les croit des Troyens qu'Hector
>> envoie pour le rappeler. Mais déjà ils ne sont plus
» qu'à la portée du javelot , il reconnaît son erreur :
>> lui de fuir , eux de poursuivre. Tels , deux chiens
>> savans dans l'art de Diane , pressent , au fond des bois ,
>> le lièvre ou le faon timide; toujours ils sont près de
>> l'atteindre , et toujours l'animal éperdu échappe à
>> leurs efforts. >>>La chaleur et la rapidité ne peuvent
guère être portées plus loin; il y a même dans l'har
544 MERCURE DE FRANCE ,
monie du style quelque chose qui entraîne ; avantagesi
rare dans laprose française et qui n'a été possédé que par
nos grands écrivains ! Un autre exemple montrera encore
d'une manière plus frappante la supériorité du traducteur
; il peint Hector attaquant le camp des Grecs.
<<< Accablés par Jupiter , tremblans devant l'homicide
>> Hector , les Grecs vont chercher un asile au milieu
>> de leurs vaisseaux. Plus impétueux que la foudre ,
>> Hector les frappe et les disperse : tel , au milieu des
>> chasseurs et des chiens , le lion ou le sanglier déploie
>>> sa vigueur et sa rage. Un cercle menaçant l'environne:
>> une nuée de dards et de javelots s'épanche sur lui;
» mais toujours intrépide il défie le fer et la mort ; il
>> tente d'enfoncer une foule d'ennemis ; autour de lui ,
>> devant lui , règnent la terreur et l'effroi. Son courage
» va chercher le trépas qui semble l'éviter : telle est
>> l'impétueuse ardeur d'Hector. »
La douleur d'Achille , après la mort de Patrocle , est
un des plus beaux morceaux de cette traduction : on
remarque un changement très-heureux dans la peinture
des honneurs qu'on rend à l'ami du héros. Dans la première
édition , le dernier trait de ce tableau n'était pas
assez frappant. « Rassemblés autour d'Achille , les guer-
>> riers pleurent avec lui le destin de Patrocle ; etla
>> nuit tout entière est témoin de leurs regrets et de
>> leurs larmes. >> Cette image est plus belle dans la seconde
édition. « Toute la nuit les Thessaliens , rassem-
>> blés autour d'Achille , pleurent avec lui son cher
>>> Patrocle , et remplissent les airs de leurs longs gémis-
>> semens. >> Cette version est plus exacte , et la sombre
harmonie des derniers mots ajoute à l'effet de ceite peinture
.
Jusqu'à présent on a pu se former une idée du mérite
éminent de cette traduction dans les morceaux qui
exigent un style rapide et coupé : elle n'est pas moins
digne des plus grands éloges dans les scènes touchantes.
Les plaintes d'Andromaque , lorsqu'elle voit les restes
d'Hector , sont comparables à ce que nous avons de plus
parfait dans ce genre. Le style, ordinairement si véhément
et si rapide, prend de la douceur et de la flexibilité.
<<MalheureuxHector ! ... malheureuseAndromaque ! ...
«un
MARS 1809 . 545
1
1
1
1
> un même astre éclaira ta naissance et la mienne.
>> Troie , Thèbes , Priam , Héection , quel funeste noeud
>> vous rassemble ! O père infortuné d'une fille encore
>>plus déplorable ! pour quel destin tu élevas mon en-
>> fance ! Hélas ! faut- il que je sois née ? Cher Hector ,
>> tu descends dans les sombres demeures , au noir séjour
>> de l'oubli . Et ta déplorable veuve , tu la laisses dans
>> ton palais désert , en proie à la douleur et aux
>> larmes ! Un fils , le triste fruit de nos malheureuses
>> amours.... ah ! il ne sent pas encore le poids de son en-
>> fortune : en te perdant , il perd l'appui de ton en-
>> fance ; il ne sera point la consolation de tes vieux ans .
>> Eh ! quand il pourrait échapper à cette funeste
>> guerre , les travaux et les ennuis rempliront sa car-
>> rière. D'avides étrangers dévoreront son héritage. Le
>> jour qui ravit un père à son fils le laisse sans secours ,
>> sans appui. Plein de tristes souvenirs , la tête baissée ,
>> les yeux baignés de larmes , il va , du cri de ses be-
>> soins , importuner les amis de son père . Attaché à leur
>> robe , tremblant à leurs genoux , il les trouve insen-
>> sibles et sourds ; la coupe que lui offre une avare pitié ,
>> loin d'èteindre sa soif, mowille à peine le bord de ses
>> lèvres.
>> La main de ses égaux le repousse avec outrage de la
>> table où ils sont assis : Va , lui disent-ils , ton père ne
>> partage plus nos fêtes. Humilié de tant d'affronts , je
>> verrai mon Astyanax revenir dans mes bras , et
>>> m'arroser de ses larmes .
>> Hélas ! assis sur tes genoux , il prenait de ta main
>> les mets les plus délicieux ! Quand , fatigué de ses
>> jeux , rassasié de plaisirs , le sommeil fermait sa pau-
>> pière , mollement étendu sur le sein de sa nourrice ,
>> ou dans un berceau pompeux, il y goûtait un tran-
>> quille repos. Astyanax ! nom jadis cher aux Troyens !
>> il rappelait à leur reconnaissance ta valeur et tes ex-
>> ploits . Seul , tu étais l'appui, le défenseurde nos murs.
>> Maintenant , au milieu d'une flotte ennemie , loin de
>> tes parens , ton corps sanglans est la pâture des chiens.
>> De vils insectes , après eux , dévoreront mon cher
>> Hector ! ... Ces superbes habits que nos mains avaient
>> tissus , hélas ! ils ne couvriront point ta froide dé-
Mm
546 MERCURE DE FRANCE,
>>pouille! .... Je les livrerai tous aux flammes.... Vaine
>> image d'un bûcher que n'obtiendra pas mon époux ....
>>Du moins les Troyens me verront , par ce sacrifice ,
>> faire éclater ma tendresse et honorer ta mémoire. >>>
Ge morceau , en conservant la simplicité antique , est
aussi remarquable par son élégance et par ses tours
poétiques , que par le naturel des expressions. On y retrouve
l'Andromaque d'Homère , ce modèle des épouses
et des mères , comme Hector l'était des pères et des
époux .
Ces citations ne peuvent faire connaître qu'imparfaitement
cette excellente traduction ; il faut la lire pour
en sentir tout le charme. Sans s'éloigner d'une fidélité
scrupuleuse , elle entraîne le lecteur , même dans les
détails les moins rapprochés de notre goût et de nos
moeurs , et l'on ne s'aperçoit presque jamais du sommeil
d'Homère.
Si la rapidité, la chaleur, les tournures poétiques et
cette sorte de liberté qui , ne dégénérant point en licence
, donne à une version le caractère d'un ouvrage
original , sont exigées avec raison dans la traduction
d'un poète tel qu'Homère , on reconnaîtra que celle-ci
l'emporte sur toutes les traductions qui l'ont précédée.
Le travail de madame Dacier, très-utile au moment où
elle le fit , ne donnait qu'une idée imparfaite d'Homère :
un style prosaïque , des tours négligés et communsjustifiaient
en quelque sorte les remarques de Lamotte.Une
traduction plus nouvelle n'avait pas rempli le voeu de
ceux qui désiraient que l'Iliade pût être lue par les
jeunes gens avec autant de plaisir que Télémaque : des
phrases trop longues , une trop grande profusion d'épithètes
la privaient de cette chaleur si nécessaire quand
on peint des combats. Il était réservé à la même main
qui retraça , d'après le Tasse , les héros des croisades ,
et qui fit connaître en France les beautés séduisantes de
la Jérusalem délivrée , de s'exercer à un travail plus
épineux, mais d'une bien plus grande utilité ; de lutter
contre Homère , et de représenter dans tout leur éclat
les vastes conceptions de ce père des poètes . P.
MARS 1309. 547
B
d
1
1
!
RECUEIL DE POÉSIES , par J. F. Ducis , de l'Institut
de France . A Paris , chez H. Agasse , imprimeur-
-
libraire , rue des Poitevins , n° 6.
Le caractère fait une partie essentielle du talent. Il
manquera toujours quelque chose aux écrits d'un homme
sans morale et sans honneur. Boileau l'a dit :
Le vers se sent toujours des bassesses du coeur.
La considération dont jouit un écrivain, jette un
reflet doux et favorable sur ses ouvrages ; et de beaux
vers sont bien plus beaux, quand c'est un honnête
homme qui les a faits. Partout , dans ceux de M. Ducis ,
respirent lanoble élévation desoncaractèreet la profonde
sensibilité de son ame. La piété filiale , la tendresse fraternelle
et l'amitié ont fait le charme de sa vie , et illes
a souvent chantées sur sa lyre. Comme poète tragique ,
il a peint avec succèssans doute les crimes de l'ambition,
de la vengeance et de l'amour ; mais , en cette même
qualité , iillaa dûàla nature ses plus heureuses inspirations
et ses triomphes les plus éclatans. C'est la nature qui
luia dicté les belles scènes d'Adipe , d'Hamlet et du Roi
Lear; c'est elle qui a défenda et défendra toujours ces
trois ouvrages contre les critiques du goût et contre les
attaques de la malveillance. Il est impossible de ne pas
reconnaître là l'effet d'une vocation toute particulière
pour ce genre de pathétique qui se fonde sur les affections
du sang. Thomas avait bien raison d'écrire à son
ami :<< Vous serez le poète de la nature ; vous le serez
>>par vos sentimens et par vos ouvrages. » M. Ducis ,
descendu des hauteurs de la scène tragique et rendu
à lui-même , chante encore la nature , mais sur un
ton plus doux , avec l'accent du bonheur et de la reconnaissance.
Il est impossible de n'être pas profondément
ému en lisant les vers qu'il adresse à sa mère
et à sa soeur , cette soeur si tendre et si chérie , qui
entoure de soins sa vieillesse et le console de tout ce
qu'il a perdu , autant qu'un coeur si aimant peut-être
consolé.C'est un doux rapport qu'il a de plus avec son
digne ami Thomas, dont une soeur aussi protégeait et
i
Mm 2
548 MERCURE DE FRANCE ,
1
embellissait les jours . Avec quelle énergie de douleur
et de sensibilité il déplore la perte de cet écrivain si
noble dans sa conduite et dans ses ouvrages ! Mais aussi
de quelles circonstances pénibles et touchantes cette
perte ne fut-elle point accompagnée ? Echappé à la
mort comme par miracle , M. Ducis est rendu à la
santé par les soins de Thomas ; il consacre sa reconnaissance
dans des vers pleins de génie et de tendresse ,
et les lit dans une séance publique de l'Académie de
Lyon, en présence de son ami qui se précipite en pleurant
vers lui , le presse sur son sein et fait partager à
toute l'assemblée leur commune émotion ; peu de jours
après cette scène attendrissante , Thomas tombe malade
et meurt dans les bras de M. Ducis , qui a la douleur de
ne pouvoir conserver à la vie celui qui naguère l'y
avait rappelé lui-même. Thomas mourant se plaisait à
lui répéter ces deux vers de son Epttre à l'Amitié :
De vie et de bonheur chargez l'air qu'il respire.
Qu'il est doux de revoir le ciel et son ami !
Lorsque la douleur, adoucie par le tems, mais non pas
diminuée , eut permis à M. Ducis la trop faible consolation
des vers, il ajouta , comme il le dit lui-même, le
chant de mort , au chant d'amitié et d'allégresse. Je
citerai la fin de ce touchant épilogue .
Un peu de terre , hélas ! a caché pour jamais
L'ami dont en ces lieux je cherche encor les traits .
Oullins ! ô triste Oullins ! que ton temple modeste
Alaissé dans mon coeur un souvenir funeste !
Ah ! conserve à jamais ce dépôt précieux
Qu'ont avec tant de peine abandonné mes yeux !
Au pied de cet autel où mon ami repose ,
Si , pour toi , notre deuil est encor quelque chose ,
Ah! laisse-lui passer nos soupirs et nos pleurs.
Son ombre , hélas ! peut-être entendra nos douleurs .
Il les mérite bien , cet ami si fidèle ,
Qui mourut en chrétien , qui peignit Marc-Aurèle .
Oh ! comment honorer son génie et ses moeurs ?
Donnez - moi , mes amis , des lauriers et des fleurs ;
Je l'en veux accabler , j'en veux couvrir sa cendre .
Mais son cercueil frémit , ma voix s'est fait entendre .
Qui ,mon ami , c'est moi,mon accent t'est connu;
MARS 1809 . 549
C'est moi que tout sanglant ton bras a soutenu.
Quoi ! c'est moi qui renais ! quoi ! c'est lui qui succombe !
Hier contre son sein ! aujourd'hui sur sa tombe !
M. Ducis vient de perdre un autre ami , et il a encore
/ cette fois la douceur de voir partager ses regrets par
tous ceux à qui les lettres et les vertus sont chères. Cet
ami est M. Bitaubé , l'estimable traducteur d'Homère.
L'une des épîtres de M. Ducis lui est adressée. Pour
plaire à M. Bitaubé , le meilleur moyen sans doute était
de faire l'éloge d'Homère ; et Homère ne pouvait être
loué plus dignement que par un poète en qui le feu de
l'imagination s'unit à celui du sentiment. Détachons
quelques traits de ce tableau, tour à tour sublime et
gracieux comme le modèle.
Conquérant enchanteur , tu t'emparas , Homère ,
Du Tartare et du Ciel , de l'Onde et de la Terre.
L'Univers t'appartient. De tant d'êtres divers
Chacun vient , se dessine et se peint dans tes vers .
Là s'offre une fourmi sur son herbe inconnue ;
Là , ce chêne aux cents bras qui se perd dans la nue.
Jamais hors de sa route il ne cherche des fleurs ;
Son sujet sur ses pas fait naître leurs couleurs ,
Il court toujours au but. Intéresser et plaire ,
Voilà tout son secret , sa magie ordinaire .
Nulle trace en ses vers de travail et d'effort ,
Par sa force il vous charme , avec grâce il s'endort.
La nature , aux rayons de son vaste génie ,
S'étonna tout à coup de se voir agrandie .
1 Les trois Grâces en choeur , de lys le front orné ,
Se disaient en dansant : « Chantons , Homère est né. »
Et toi , grand Jupiter , que si loin de nos yeux
Ta splendeur et l'espace ont voilé dans les cieux ,
Qui de nous vit ta tête , ou qui l'aurait conçue ?
Homère dans son vol l'aurait-il aperçue ?
Oui , ton front tout puissant il nous l'a révélé ;
Mais , en le dessinant , sans doute il a tremblé.
S'il l'a peint , c'est d'un trait. Que son sourcil remue ,
Tout s'agite en suspens dans la nature émue ;
L'enfer craint , la mer tremble , et le jour s'est voilé ;
Sur ses gonds fléchissans le monde est ébranlé !
Tout s'incline et frémit sous le dieu du tonnerre .
556 MERCURE DE FRANCE ,
Après avoirpeint, entraits rapides et brûlans , la terrible
Iliade , et s'être délassé de l'image des combats en
retraçant les aventures de la douce Odyssée, M. Ducis
revient à l'amitié plus douce encore , et qu'il préfère à
cette poésie dont il est idolâtre.
Quelle amitié peut mieux s'expliquer que la nôtre ?
Qui de nous eut plus d'art , d'ambition que l'autre?
Nous devions nous tenir par un autre lien. A
Thomas fut ton ami , je fus aussi le sien.
Qu'en son nom quelquefois l'amitié nous rassemble ;
De lui , de ses vertus , nous parlerons ensemble :
Entretiens à la fois et douloureux et doux.
1
Né faible , il a fini ; mais , hélas ! avant nous.
Nous , pélerins plus forts , nous avons , sous l'orage ,
Plus d'une fois le jour reçu tout son outrage ,
Plus d'une fois le soir séché nos vêtemens .
,
Mais la peine a toujours ses dédommagemens .
Nous voilà , grace au ciel , avec notre innocence
Près d'arriver ensemble au doux pays d'enfance ;
Pays d'aise et de pais , lieux chers et peu connus ,
Où l'on songe , l'on dort , on ne se souvient plus ,
Où l'on ne fait plus rien , mais où l'on aime encore.
Les Dieux nous ont conduits , notre encens les implore.
Nos respects envers eux ne sont jamais perdus .
Ami , viens , prends mon bras , nous y voilà rendus .
avec
Un autre homme , également respectable par ses
talens , ses vertus et son grand âge , mais qui heureusement
vit encore , M. Vien s'associe honorablement
dans ce recueil aux noms chéris que M. Ducis a célébrés.
Le peintre et le poète ont un culte commun ,
celui de la belle naturephysique et morale ; leur idiome
estpresque le même; leurs théoriessemblentse confondre ,
ou du moins elles s'expliquent l'une par l'autre ;
la seule différence des moyens matériels, leurs travaux
ont une telle conformité de résultats , qu'ils produisent
sur l'ame des impressions semblables ; et chacun d'eux ,
pour remporter la palme de son art , doit mériter que
le titre de l'autre lui soit décerné : pour louer un poète ,
on dit qu'il est peintre; pour louer un peintre, on dit
qu'il est poète. Outre ces rapports généraux , Mм.
Ducis et Vien en ont de particuliers et d'individuels ;
tous deux sont chefs d'école ; tous deux ont ramené leur
MARS 1809. 551
?
siècle au sentiment et à l'expression de la nature, trop
négligés par les tragiques et les peintres du tems ; tous
deux , enfin , dans leur honorable vieillesse , sont entourés
d'élèves nombreux et reconnaissans , dont les succès
font leur bonheur, et par qui ils s'applaudiraient d'être
surpassés eux-mêmes. M. Ducis , s'adressant à M. Vien
a retracé cette glorieuse et touchante circonstance , qui
ne s'applique pas moins bien à lui-même, qu'à son
illustre ami. Il est heureux de pouvoir le louer en transcrivant
ses propres expressions; on est sûr alors de le
louer aussi bien qu'il le mérite.
Vien , quel est ton bonheur quand tu vois ces ouvrages ,
Ces fils de tes enfans , ravir tous les suffrages !
Les puissans rejetons que ta sève a produits ,
Célèbres dès long-tems , sont chargés d'heureux fruits ,
Qui , fameux à leur tour , sont près d'en faire éclore
Que tes vastes rameaux ombrageront encore .
A tes nobles leçons ils n'ont pu déroger ;
Et tous près de leur père ils viennent se ranger.
L'aigle et le fils de l'aigle , et le ramier timide
N'engendre point son vol ni son oeil intrépide .
Avec eux , de leurs noms , de ta gloire escorté,
Tu t'avances vivant dans la postérité.
Tes talens sans orgueil , ta vie et longue et pure ,
Donne un maître , un Nestor , un père à la peinture.
Ton front si jeune encor sous tes cheveux blanchis ,
Tes yeux des lois du tems semblent s'être affranchis.
Vois l'Apollon romain sourire à ton Ecole .
Te voilàdans Paris au pied du Capitole.
Dans le champ des beaux-arts , tous amis et rivaux ,
Tes enfans avec joie ont saisi leurs pinceaux.
Vois ces enfans si chers dont l'essaim t'environne ,
Te montrer leurs travaux , t'apporter leur couronne.
Ainsi Diagoras , chez les Grecs vénéré ,
De sa cinquième race avec pompe entouré ,
Vitles fils de ses fils , dans les fêtes publiques ,
Couvrir ses cheveux blancs des lauriers olympiques.
Avec éclat porté par leurs bras triomphans ,
Ses regards attendris tombaient sur ses enfans ;
Et , succombant sous Pâge et le poids de leur gloire ,
Il mourut de plaisir sur son char de victoire .
P
Non content d'applaudir aux triomphes de ses jeunes
552 MERCURE DE FRANCE ,
élèves , M. Ducis veut leur apprendre à en mériter de
nouveaux ; son expérience leur signale les écueils de la
carrière , leur trace la route qu'il faut suivre , leur
indique la borne qu'il faut atteindre, sans la dépasser
ou sans y briser son char. C'est cette sollicitude paternelle
qui lui a inspiré sa belle Epître à M. Legouvé, l'un
` de ses plus habiles et de ses plus heureux successeurs.
Elle est le développement de cette maxime qui lui sert
d'épigraphe : « On ne doit jamais , dans aucun genre ,
>> mêler l'horrible avec le gracieux. » C'est là qu'en
quelques vers d'une admirable énergie , se trouve réduit
ce grand tableau du cinquième acte d'Epicharis et
Néron ; de cet acte regardé par tous les vrais juges de
l'art comme un effort singulier de talent , comme un
prodige de difficulté vaincue ; de cet acte où Néron
seul , dans un antre , son dernier asile , comme un tigre
blessé à mort dans la fosse où les chasseurs l'ont fait
tomber , amuse et épouvante les spectateurs justement
* impitoyables , de ses rugissemens impuissans , de ses
lâches terreurs , et de ses remords qui ne sont que le
regret de n'avoir point assez égorgé , ou de ne pouvoir
plus égorger encore.
Et ce monstre précoce , histrion couronné ,
Qui , sous des fouets vengeurs à mourir condamné ,
Pour fuir leurs coups sanglans , sur son sein qui recule ,
Essaie , en tâtonnant , un poignard ridicule ;
Ce vil esclave en pleurs , maudissant le trépas ,
Qui tremble à chaque instant d'un bruit qu'il n'entend pas ;
Ce tigre sans courage et dont la barbarie
Fatiguait les bourreaux , et nou pas la furie ;
2
Qui dans Rome embrasée eût , la lyre à la main ,
Mêlé sa douce voix aux cris du genre humain ;
Cet empereur cocher , l'empoisonneur d'un frère ,
L'assassin de Burrhus , l'assassin de sa mère ;
Pourquoi , près d'expirer , sous son antre odieux ,
Pâle et transi d'effroi , réjouit-il mes yeux ?
Ami , c'est qu'en m'offrant sa hassesse et ses, vices ,
De la mortde Néron tu m'as fait des délices .
J'aime à voir le tourment qu'il subit dans tes vers ,
Et je rends grâce aux Dieux qui vengent l'univers .
Aux Epîtres , succèdent des poésies diverses , et la
MARS 1809 . 555
1
1
première pièce qui se présente, est intitulée : les Bonnes
femmes , ou le Ménage des deux Corneille. C'est un délicieux
tableau que l'on voudrait mettre tout entier
sous les yeux du lecteur , et que l'on gémit d'être obligé
de morceler. Les deux frères Corneille avaient épousé
les deux soeurs .
Les deux maisons n'en faisaient qu'une ;
Les clefs , la bourse était commune.
Tous les voeux étaient unanimes ;
Les enfans confondaient leurs jeux ,
Les pères se prêtaient leurs rimes ;
Le même vin coulait pour eux .
Le poète , voulant peindre la chambre de Pierre
Corneille, ce sanctuaire du génie où apparaissaient les
grandes ombres de l'antiquité , invoque le talent du
Poussin , compatriote et contemporain de Corneille ,
modeste, fier et sublime comme lui.
Si ton art , Poussin , nous l'offrait ,
Quand l'hiver , sous nos planchers sombres ,
Vient , sur le jour qui disparaît ,
A la hâte entasser ses ombres ,
D'une lampe il éclairerait
La modeste chambre de Pierre .
Son ton poétique et sévère
Au premier abord frapperait .
Le luxe antique on y verrait ;
Le fauteuil à bras dans sa gloire ,
Les hauts chenets , la vaste armoire ,
Sa table où s'enorgueillirait
De ses Romains l'immense histoire ;
Sur sa table et la serge noire
Sa large bible s'ouvrirait ;
Un jour magique y descendrait ;
Un sablier s'écoulerait
Devant la tragique écritoire.
Dans l'auguste alcove , assez près ,
Sous des rideaux purs et discrets ,
S'enfoncerait un hit austère
Où le doux sommeil l'attendrait.
Volant au ciel , quittant la terre ,
L'air pensif, Corneille écrirait.
554 MERCURE DE FRANCE ,
Sa femme sans bruit sortirait ;
Jean Lafontaine dormirait ;
Le père Larue entrerait
Pour voir Corneille , son compère ,
Qu'en silence il contemplerait.
Bien différent de nos poètes citadins qui chantent les
douceurs de la médiocrité en désirant la fortune , et les
charmes de la campagne en ne quittant point les salons
de la ville , M. Ducis pratique les vertus qu'il prêche ,
et habite les lieux qu'il décrit. Tous ces frais tableaux
où il peint les beautés de la nature , ont été, faits en
présence du modèle ; aussi tous les traits en sont justes ,
toutes les couleurs en sont vraies. Il a trouvé le bonheur
dans sa modeste retraite, et le contentement dont son
coeur est plein , se répand de lui-même dans ses vers ,
avec autant de douceur que d'abondance. Son Petit
Logis , son Petit Caveau , son Petit Parterre , son
Petit Bois , son Ruisseau et sa Musette , obtiennent
tour à tour l'hommage de sa reconnaissance , parce que
chacun d'eux contribue tous les jours à sa félicité. Aucun
trait d'amertume ou de morgue philosophique ne se
mêle à ces louanges innocentes et n'en altère la pureté.
M. Ducis est trop heureux pour qu'aucun sentiment
pénible entre dans son ame et passe dans ses écrits. Il
voit avec pitié, mais sans aversion ni dédain trop marqué
, tous ceux qui tourmentent et usent leur vie à
chercher le bonheur où il ne fut jamais. Il est doux de
penser que cet homme , d'un beau talent et d'un beau
caractère , en peignant un vieillard heureux , n'a fait
que se peindre lui-même. Je ne puis mieux terminer
cet extrait , qu'en citant ce morceau , rempli de grâce ,
d'abandon et de véritable sensibilité.
Dans un clas peuplé d'arbres verts ,
Libre et caché sous des couverts ,
J'y goûte , dans un calme extrême,
Et la nature , et les beaux vers ,
Et l'amitié , ce bien suprême.
Loiu de moi portant ses transports ,
Il a volé sur d'autres bords ,
;
Le Dieu charmant par qui l'on aime ;
Il ne m'a pas quitté de même,
MARS 1809 . 555
Le Dieu charmant qui nous endort .
Sa fleur , soporative et chère ,
A secoué sur ma paupière
Un sommeil plus doux et plus fort.
En voyant venir la vieillesse ,
J'ai pris pour mon maître en sagesse
De Minerve le grave oiseau ,
Vivant en paix sur son rameau ,
Sans bruit , à l'écart et dans l'ombre.
Hermite aussi , pas aussi sombre ,
Je vis en paix sous mon berceau ,
Des humains fuyant le grand nombre ,
Tout soin, tout honneur , tout fardean ,
Sans bâtir projet ni château ,
Sans jamais rêver la vengeance.
De l'injustice et de l'offense
L'oubli coule avec mon ruisseau ,
Peude besoins fait mon aisance ;
Je suis sans peine à leur niveau.
Presque assez , c'est mon opulence.
J'ai du vin vieux dans mon caveau ,
Dans monbosquet j'ai du silence.
La Parque m'offre ses ciseaux ,
Etmoi je laisse à ses fuseaux
Dévider ma seconde enfance ;
Et ces vers , venus dans mon clos ,
Je vais les dire , à peine éclos ,
Amonvieil ami qui s'avance.
Assez d'autres signaleront leur triste diligence, en
remarquant les défauts cachés au milieu de tant de
beautés. Moi , j'ai mieux aimé me livrer sans réserve au
plaisir d'admirer les vers d'un vieillard vénérable , qui
depuis long-tems sait bien lui-même tout ce que nos
critiques auraient la prétention de lui apprendre. Ce
qu'on peut reprocher sur-tout à M. Ducis , c'est l'excès
de la force et de la chaleur. Puisse-t- il , dans vingt ans ,
nous prouver qu'il est parvenu à modérer davantage le
feu et l'énergie de son âme ! AUGER.
556 MERCURE DE FRANCE ,
COURS COMPLET D'AGRICULTURE PRATIQUE , d'Économie
Rurale et Domestique , et de Médecine Vétérinaire
; par l'abbé RozIER ; rédigé par ordre alphabétique
(1).
Le Cours de l'abbé Rozier est l'ouvrage le plus étendu
que l'on ait écrit sur l'agriculture : mais il s'en fallait
qu'il fût complet , et ses collaborateurs ou continuateurs
conviennent(tome XI, page 46 ) qu'il est loinde réunir
tout ce qu'ilfaut savoir. Il en sera toujours ainsi de tous
les livres écrits sur un art susceptible de progrès , et dont
toute la théorie résulte de l'expérience et de l'observation
des faits . Jusqu'à ce que l'on soit arrivé au dernier
degré de perfection , on aura toujours quelque chose à
dire : et comme ce terme est au moins fort éloigné , en
supposant qu'il soit jamais possible de l'atteindre , il en
faut conclure qu'on écrira encore long-temps .
C'était une idée vaste et utile que celle qu'eut Rozier
de publier une espèce d'Encyclopédie rurale ; et si
l'on pense au grand nombre des parties qui composent
l'agriculture , à toutes les connaissances que suppose et
qu'exige ce premier de tous les arts qui a une liaison si
étroite avec presque tous les autres , que le cultivateur
habile ne doit pas leur être étranger , on est obligé de
1 ( 1) Ouvrage dont on a écarté toute théorie superflue , et dans lequel,
on a conservé les procédés confirmés par l'expérience et recommandés
par Rozier , par M. Parmentier et les autres Collaborateurs que Rozier
s'était choisis . On y a ajouté les connaissances pratiques acquises depuis
la publication de son ouvrage , sur toutes les branches de l'agriculture
et de l'économie rurale et domestique , par MM. Sonnini , Tollard aîné ,
Lamarck , Chabert , Lafosse , Fromage Defeugré , Cadet de Vaux ,
Lamerville , Cossigny , Curaudau , Chevalier , Lombard , etc. , etc.- Six
volumes in-8°, de 500 pages au moins chacun , avec le portrait de Rozier,
celui de M. Parmentier , et 30 planches gravées en taille-douce.-Les
tomes I et II sont en vente . - Prix , 7 fr. par volume , pris à Paris , et
9 fr . par la poste , francs de port. - A Paris , chez F. Buisson , libraireéditeur
, rue Gilles -Coeur , nº 10 ; Léopold Collin , libraire , même rue ,
nº 4 ; D. Colas , éditeur du Journal des Propriétaires Ruraux , rue du
Vieux-Colombier , nº 26.
MARS 1809 . 557
را
1
א
g
T
A
convenir que Rozier s'ouvrait une carrière illimitée , et
s'imposait une tâche au - dessus des forces d'un seul
homme. Il le sentit lui-même , puisa dans des sources
connues ou dignes de l'être , fit un appel aux savans et
aux propriétaires ; enfin , s'associa des collaborateurs
instruits qui l'aidèrent dans cette vaste entreprise. Quelqu'imparfait
que l'on suppose un ouvrage de cegenre , il
est toujours d'une grande utilité. Il signale les erreurs ,
montre à tous les yeux le point où l'on est parvenu , de
manière que c'est de ce point que l'on doit partir désormais,
et il évite aux autres un travail fatigant et pénible.
Voilà d'abord les avantages incontestables que
présente le Cours de Rozier. Il en a d'autres plus réels et
plus positifs , en donnant des leçons et des préceptes fondés
et appuyés sur l'expérience. C'est particulièrement en
agriculture que l'expérience est précieuse , ainsi que dans
tous les arts, et ses leçons ne sont point perdues , comme
elles le sont trop souvent, dans la morale. Mais par-là
même que Rozier détruisit des méthodes vicieuses par
des faits nouveaux , on devait présumer que quelquesunes
des méthodes nouvelles courraient risque d'être à
leur tour ébranlées par de nouveaux faits. Il ne se le dissimule
pas , et souvent il invite les cultivateurs à lui
faire part du résultat de leurs essais. Toute science posée
sur des tentatives est par - là même susceptible
d'être modifiée. L'essai d'hier ne ressemble point dans
ses résultats à l'essai d'aujourd'hui , et tous les deux
peuvent différer de celui qu'on fera demain; de ces réflexions
suit évidemment la nécessité de refaire le Cours
de Rozier. Retrancher de cet ouvrage toutes les méthodes
qu'on reconnaissait comme défectueuses , toutes
les théories plus ingénieuses que vraies et démontrées ,
toutes les conjectures systématiques ; conserver ce qui
est revêtu du sceau de l'expérience , en un mot , réduire
l'ouvrage à tout ce qu'une pratique éclairée a consacré ,
c'est une entreprise utile et louable. Tel est le but que se
sont proposé les auteurs du Cours d'Agriculture , dont
nous nous occupons. Un seul homme, quelque savant,
quelque laborieux , quelqu'habile qu'il soit , ne pouvait
seul supporter un tel fardeau : le tenter était d'une témérité
ridicule , d'une vanité puérile. Il est impossible
558 MERCURE DE FRANCE ,
d'être également instruit dans toutes les branches de
l'économie rurale. Un excellent cultivateur peut être
fort ignorantdans l'art vétérinaire, et vice versa; cependantl'art
vétérinaire est une partie essentielle de l'économie
rurale. Il fallait donc qu'un certain nombre
d'agriculteurs , d'artistes vétérinaires , de jardiniers, etc.
revissent , chacun dans sa partie , les articles du Cours
de Rozier qui étaient de leur ressort , conservassent ce
qui méritait d'être conservé , en ayant soin d'ajouter les
nouvelles observations que leur propre expérience leur
avait suggérées ; il fallait encore que ces articles fussent
revus par un écrivain chargé d'indiquer la direction
que devaient prendre les collaborateurs, et généralement
investi lui-même d'une considération méritée et
acquise par des travaux utiles et des succès non contestés.
C'est ainsi que devait être conçu le nouveau Cours de
Rozier ; c'est ainsi qu'il l'est en effet et qu'on l'exécute.
Tous les coopérateurs de cette entreprise sont ou propriétaires
, ou connus par des travaux ou des ouvrages
agronomiques , ou bien enfin par de grands succès dans
l'art qu'ils cultivent et qui fait partie de l'économie
rurale : tels sont parmi ces derniers, MM. Chabert ,
Fromage de Feugré, Lafosse et Chaumontel ; dans les
premiers , M. de Lamarck, qui a tracé dans le règne
végétal une route nouvelle et agréable ; M. Cadet-de-
Vaux, dont toute la vie a été consacrée à des objets,
d'utilité ; M. de Lamerville , constamment occupé de
l'éducation des bêtes à laine ; M. Poiret , qui a agrandi
le domaine des connaissances de l'histoire naturelle;
M. Charpentier-Cossigny , connu par ses voyages et ses
vues sur le commerce maritime de sa patrie ; M. Lombard
, qui , dans l'observation , les moeurs et le gouvernement
des abeilles , n'a rien laissé à désirer ; M. To!-
lard , qui a publié un bon ouvrage sur les végétaux;
enfin, des propriétaires cultivant dans la retraite le
premier des arts et faisant part de leurs observations.
Nommer le continuateur de Buffon , M. Sonnini , qui ,
comme son modèle , a revêtu des charmes du style les
descriptions de la nature , c'est dire que la rédaction
générale de l'ouvrage ne pouvait être en de meilleures
mains.
MARS 1809. 559
1
15
1
:
Il résulte de cette association une grande variété dans
le style comme dans les matières dont cet ouvrage est
composé. On a remarqué dans plusieurs journaux que
la partie de la rédaction et du style était beaucoup plus
soignée dans ce Cours qu'elle ne l'est ordinairement
dans les ouvrages de cette nature. L'abbé Rozier n'avait
point été critiqué sous ce rapport; on lui avait même
fait un reproche tout contraire , en l'accusant d'avoir
un style trop fleuri et d'étaler une érudition souvent
inutile ou déplacée. La critique cherche des fautes et
s'afflige de n'en pas trouver. Si Rozier eût mal écrit , elle
lui eût reproché l'incorrection de son style. Un reproche
qui semble plus grave , mais qui n'est que spécieux,
était que cet auteur ne connaissait l'agriculture
que de son cabinet. Arthur Young paraît , dans son
Voyage en France , admettre en partie cette opinion ,
et fait de l'auteur du Cours d'Agriculture l'objet de
quelques plaisanteries sanglantes . Elles étaient injustes ,
et il est prouvé que Rozier a sur plusieurs parties de
l'agriculture ajouté la pratique à la théorie. Nous avons
démontré qu'il était impossible qu'il les embrassât
toutes. Young lui-même , qui a passé toute sa vie à cul
tiver , ignorait plusieurs parties de l'art auquel il consacra
toute son existence. C'est ce que prouvent ses
volumineuses Annales d'Agriculture , dans lesquelles it
insère nombre de mémoires sur des sujets d'économie
rurale qui lui sont entièrement étrangers.
C'est donc un' avantage pour un ouvrage scientifique,
ét un grand avantage , d'être bien écrit ; car enfin l'essentiel
est de se faire lire , et si l'on dit platement les
meilleures choses du monde , on ne causera que du dégoût
et de l'ennui. Pourquoi l'agriculture , celui de tous
les arts qui procure le plus de bonheur , ne se prêteraitelle
point à l'élégance du style ? Le premier des orateurs
romains , le plus pur des poètes latins, n'en ont-ils pas
fait un éloge complet, et Virgile n'a-t-il pas donné des
préceptes agronomiques en vers harmonieux ?
1
Un préjugé ridicule excluait des connaissances que
l'homme doit acquérir , celles qui sont relatives à l'agriculture
: celles-ci ont été même un objet de dérision.Par
une contradiction assez singulière , on mettait entre les
560 MERCURE DE FRANCE,
mains des jeunes gens les Géorgiques de Virgile , qu'on
leur faisait apprendre uniquement pour la facture du
vers ; quant aux préceptes et aux opérations agronomiques
, le professeur n'en savait sur cela pas plus que
l'élève , et tous les deux se contentaient d'admirer l'harmonie
des vers du chantre des abeilles. Ce préjugé a
disparu , au moins en partie; les études utiles ont repris
leur place , et l'agriculture a gagné à ce changement.
Un magnifique établissement , créé en Suisse par M. Fallemberg,
un institut agricole établi par ce cultivateur, et
dans lequel on se rend des pays éloignés , enfin, des ouvrages
d'un mérite reconnu , font prévoir des progrès
certains. Nous ne craignons point de mettre au nombre
de ces derniers le Cours Complet, et les deux volumes
qui ont paru nous sont de sûrs garans que nous ne
sommes pas dans l'erreur. A. D.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . - Académie Impériale de musique. - On a
donné à l'Académie Impériale de musique la première représentation
de la Mort d'Adam, opéra en trois actes, paroles de
M. Guillard, musique de M. Lesueur. Cet ouvrage, d'un genre
plus que sérieux , n'a pas obtenu un succès complet à la première
représentation ; l'austérité du sujet , loin de porter les
spectateurs à la tristesse , a excité en eux quelques mouvemens
de gaîté très-prononcés : mais une très-belle décoration
placée à la fin du troisième acte , a sauvé l'ouvrage : les
auteurs demandés , ont été nommés; ils peuvent donc se
vanter d'avoir réussi.
La foule extraordinaire qui s'était portée à cette représentation
, ne nous ayant pas permis d'être placés de manière
àjuger cet ouvrage , nous voulons le revoir avant d'en entretenir
nos lecteurs : ce retard est un garant de l'impartialité
que nous apportons dans nos jugemens.
Théâtre Impérial de l'Opéra-Comique.-Première représentation
de la Rose rouge et la Rose blanche , opéra-comique
en trois actes ; paroles de M. Pixérécourt , musique de
M. Gaveaux .
Rendre compte de cet opéra n'est pas chose facile ; les
incidens y sont tellement multipliés , que l'analyse de l'ouvrage
4
SEINE
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act
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MARS 1809...
DOPT
DE
LA
vrage est un ouvrage lui-même : nous allons cependant l'entreprendre.
Les factions de la Rose rouge et de la Rose blanche ont
long-tems agité l'Angleterre : le comte de Derby , l'un des 114
premiers soutiens de la Rouge rouge , est contraint à fuir son
pays au moment où il allait obtenir la main d'Anna Mor
timer; lord Mortimer , son père , et Seymour , ami de Derby
ont échappé à la proscription en se soumettant à Richard III;
le roi, pour s'assurer encore plus de leur fidélité , ordonne
qu'Anna épouse Seymour ; Mortimer conduit sa fille au châ
teau de Seymour sans lui faire part de ses projets .
CependantDerby, dans son exil , n'a pu vivre sansAnna; il
s'est décidé à passer en Angleterre ; il veut voir sa maîtresse ,
ladécider à le suivre , et dire à sa patrie un éternel adieu. Il
se présente au château de Seymour , déguisé en paysan écossais.
Seymour aime Anna ; il était près d'obéir aux ordres du
roi , mais la vue de son ami lui rend toute sa vertu. Au moment
où il va instruire Derby de la volonté du roi , on annonce
l'arrivée de Mortimer et de sa fille ; Derby craint d'être
reconnu par ses ennemis et se tient à l'écart . Les vassaux de
Seymour célèbrent l'arrivée de miss Mortimer : chacun
d'eux lui offre des fleurs ; Derby , confondu dans la foule ,
lui présente une rose rouge : cette fleur , emblème de son
amour et du parti auquel il s'est sacrifié , réveille dans Anna
les plus tendres souvenirs ; elle jette les yeux sur celui qui
ose la lui donner , et reconnaît son amant. La fête terminée ,
Seymour , Mortimer et sa fille entrent au château.
1
Le second acte se passe dans l'intérieur du château de
Seymour. Derby est introduit par son écuyer , auprès de sa
maîtresse ; il lui apprend le danger qui les menace , et la
conjure de le suivre en France ; il lui rappelle ses sermens et
sa promesse même ; Anna hésite ; Derby , dans la crainte
d'être surpris par ses nombreux ennemis qui remplissent le
château, se retire en annonçant à Anna qu'il va altendre sa
résolution : il lui donne les moyens de la lui faire connaître :
si la fenêtre par laquelle il s'évade , s'ouvre , ce sera pour
Derby une preuve qu'elle ne veut pas le suivre , et dans ce
cas il lui jure qu'il viendra lui-même se livrer à ses persécuteurs;
il disparaît à l'arrivée de lord Mortimer et de beaucoup
de seigneurs , partisans de la rose blanche . Mortimer
remet à sa fille une lettre du roi qui lui ordonne d'épouser
Seymour; Anna tombe évanouie ; on ouvre la fenêtre pour
la laisser respirer. Derby , qui croit que sa maîtresse refuse
de le suivre , se présente aux portes du château : il est introduit
dans la salle où ses ennemis sont rassemblés; sa,visière
Nn !
562 MERCURE DE FRANCE ,
est baissée ; on célèbre les exploits des défenseurs de la rose
blanche. Derby ne peut soutenir ce spectacle ; il se découvre;
on l'arrête , il est remis aux mains du gouverneur de la province..
** Le troisième acte se passe dans une prison , où l'on a déposé
le comte de Derby; Seymour , qui se reproche les
malheurs ds son ami , parvient à y pénétrer sous les habits
d'un vieux ménestrel; il force son ami à prendre son déguisement
et à sortir à sa place . Cette fuite est secrètenrent favorisée
par le gouverneur , en vertu d'ordres du roi; Derby
ne consent à prendre la fuite qu'à condition que Seymour ,
à la première apparence de danger, sonnera un héfroi qui
est placé ddaans la prison : à ce signal , Derby doit revenir
prendre la place de son ami. A peine est-il parti qu'Anna
apporte au gouverneur une lettre du roi qui instruit (on ne
sait trop comment ) de la tentative de Seymour , ordonne au
gouverneur de remettre en liberté le prisonnier qui se trouvera
dans la tour , et de l'unir à Miss Mortimer. Seymour
entend lire cette lettre , et se précipite sur le béfroi . Derby,
averti par ce signal , accourt pour sauver son ami et repréndre
sa place ; le gouverneur le trouvant dans la tour, est
sur le point de le remettre en liberté , lorsque lord Mortimer
paraît et annonce que Richard pardonnefranchement
au comte de Derby , qui épouse Anna. Nous avons souligné
lemot franchement , parce qu'il nous paraît peu convenable
à la dignité royale de supposer qu'elle use de pareils subterfuges.
L'intrigue de cet opéra-comique est, comme on le voit,
très-compliquée. Un journal donnait, il y a quelques jours,
une recette pour faire un mélodrame , et il indiquait ce qui
doit entrer danssa coniposition . Quoique nous ayons retrouvé
dans la Rose rouge et la Rose blanche tout ce qui constitue
un vrai mélodrame , nous ne lui en rendons pas moins justice
; peut-être l'ouvrage eût-il été mieux placé au théâtre
de l'Ambigu- Comique ou à celui de la Gaité ; mais enfin,
tel qu'il est , il offre des scènes bien filées et des situations
intéressantes. M. Pixérécourt aura sûrement fait disparaitre
à la seconde représentation plusieurs expressions que l'on a
improuvées à la première ; lorsqu'au second acte Anna
tombe évanouie , les chevaliers chantent en choeur : 10
Voyez comme son coeur palpite ,
Voyez comme son sein s'agite !
Iln'est ni naturel, ni décent, qu'une cinquantainede guerriers
s'occupent à regarder palpiter de sein d'une femme qui
se trouve mal.
%
MARS 1809. 563
T
15
4
E
را
1
:
La musique est presque toujours adaptée aux paroles ;
l'ouverture a été fort applaudie. M. Gaveaux n'a sûrement
pas fait attention qu'elle commence de la même manière
qu'une des meilleures symphonies de Haydn ; on a aussi
remarqué que la romance chantée par l'écuyer du comte de
Derby a quelque ressemblance avec sa romance d'Ariodant.
Malgré ces réminiscences , la musique est en général digne
de P'auteur des opéras de Tabeon , Léonor , l'Amour
filial, etc. etc.
La Rose rouge et la Rose blanche avaient réuni une nombreuse
ass mblée ; c'est un avantage dont tout fait présumer
qu'elle jouira encore plus d'une fois. On ne pourra dire
d'elle ce que Malherbes dit dans une Ode sur la Mort d'une
jeune fille:
«EtRose elle a vécu ce que vivent les roses . »
:
B.
1
NECROLOGIE. - Guillaume-Emmanuel-Joseph Guilhem
de Clermont , baron de Sainte- Croix , né à Mourmoiron ,
dans le comtat Venaissin , le 5 janvier 1746 , est mort à Paris
le 11 mars 1809. Plusieurs journaux ont déjà jeté des fleurs
sur sa tombe, ét les éloges qu'ils en ont faits n'ont été démentis
par personne . Nous ne pourrions que répéter ce qui a été
dit; mais nous nous proposons de donner une idée des tra
vaux de ce savant dont la république des lettres pleurera
long-tems la perte.
L'Académie des Inscriptions et Belles -Lettres proposa
pour sujet de prix la question suivante : Qui doit être cru
préférablement des historiens d'Alexandre ? Le prix renvoyé
en 1770, fut remporté en 1772 par M. de Sainte-Croix , alors
lâgé de vingt-six ans. Cependant , malgré ce succès , l'auteur
ne crut pas encore son travail digne d'être offert au public ,
et ce ne fut que trois ans après qu'il fit imprimer l'Examen
critique des historiens d'Alexandre. Une seconde édition ,
considérablement augmentée , fut donnée en l'an XIII . Cet
Louvrage, le plus important de ceux de M. de Sainte-Croix ,
esttrop connu et trop répandu pour que nous en donnions
ici l'analyse . Il en a été rendu compte dans la Revue Philosophique
, nº 18 , 21 et 22 , de l'an XIII .
Un autre sujet , proposé en 1773 par la même Académie
des Inscriptions et Belles- Lettres , fut pour M. de Sainte-
Croix le sujet d'un nouveau triomphe ; il s'agissait de décider
quels furent les noms et les attribués de Minerve chez les
differens peuples de la Grèce et de l'Italie ? Quelles furent
l'origine et les raisons de ces attributs ? Quel a été son culte ?
Nn 2
564 MERCURE DE FRANCE,
2
Quels ont été les statues , les tableaux célèbres de cette divinité
, et les artistes qui se sont illustrés par ces ouvrages?
Cette couronne fut accordée en 1775 à M. de Sainte-Croix,
qui remporta aussi celle proposée pour la solution des questions
suivantes : Quels furent les noms et les attributs divers
de Cérès et de Proserpine chez les différens peuples de la
Grèce et de l'Italie ? Quelles furent l'origine et les raisons de
ces attributs ? Quel a été le culte de ces divinités ? Quels ont
été les statues , les tableaux célèbres de ces divinités , et les
artistes qui se sont illustrés par ces ouvrages ?
L'auteur approfondit depuis son sujet , et publia en 1784
son ouvrage sous le titre de Mémoires pour servir à l'histoire
de la religion secrète des anciens peuples , ou Recherches sur
les mystères du paganisme.- Un vol . in-8° . :
En 1777 , M. de Sainte-Croix fut nommé académicien
libre de l'Académie des Belles- Lettres . Il publia , en 1778 ,
l'Ezour Vedam , contenant l'exposition des opinions des
Indiens , traduit du Sanscretan par un Brame; 2 vol. in-12.
En 1779 : de l'Etat et du sort des Colonies des anciens
peuples ; ouvrage où l'on traite du gouvernement des anciennes
républiques ; in-8 " .
En 1780 : Observations sur le traité de 1763..
En 1783 : Histoire des progrès de la puissance navale de
Angleterre; 2vol. in-12; on en donna une seconde édition
en 1786.
En 1789 : Mémoires sur une nouvelle édition des Petits
Géographes ; in 4°.
La révolution arriva , et M. de Sainte-Croix se contenta de
fairedes voeux pour le bonheur de l'Etat ; il ne voulut pas se
mèler parmi ceux qui aspiraient à le gouverner. Concentré
dans ses études , il en offrit les fruits au public lorsque le ciel
devint serein .
Ildonna un grand nombre d'articles au MagasinEncyclopédique,
entr'autres une réfutation d'un paradoxe littéraire
deM. F. A. Wolf, sur les poésies d'Homère ( Magasin Encyclopédique
, 3º année , tom. V, pag. 66 et 191 ). Cette dis
sertation fut imprimée à part en l'an VI.
L'année suivante , M. de Sainte-Croix donna son ouvrage
des anciens Gouvernemens fédératifs et de la législation de
Crète.
En l'an XI , il fut l'éditeur de l'Evidence de la religion
chrétienne , ouvrage traduit de l'anglais de Jennings , par
Letourneur; 4° édition , augmentée d'un plan de Fénélon ,
et depensées sur la Providence; in-12.
MARS 1809 . 565
5
"
of
ek.
;
M. de Sainte-Croix avait donné des soins à l'édition des
OEuvres diverses de J. J. Barthélemy , ainsi qu'à celle des
OEuvres de Voltaire faite à Kehl ; les Mémoires de l'Académie
des Inscriptions et Belles - Lettres , ceux de l'Institut ,
dont il était membre , contiennent diverses dissertations.
Telles sont les notes que nous avions sur les travaux de
M. de Sainte-Croix , quand nous avons appris qu'un helléniste
distingué , qui est notre ami , s'occupait d'une notice șur
l'auteur de l'Examen critique des historiens d'Alexandre ,
Cette notice ne laissera rien à désirer , et suppléera complètement
à l'imperfection de la nôtre . A. S. Q. B.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
AUTRICHE . - Vienne , 8 mars.
PROCLAMATION DE S. A. I. ET R. L'ARCHIDUC CHARLES .-Nous
Charles Louis , prince impérial d'Autriche , prince royal de Hongrie
et de Bohême, etc. , etc. , archiduc d'Autriche , etc. , etc., chevalier
de la Toison- d'or , grande-croix de l'ordre de Marie-Thérèse , gouver
neur et capitaine-général du royaume de Bohême , chef d'un régiment
d'infanterie et d'un régiment d'hulans , et généralissime de toutes les
armées impériales et royales :
►Notre souverain bien-aimé invite tous ceux de ses sujets qui ne sont
point obligés par les lois à servir dans l'armée , à se réuniren bataillons
pour être employés au service de la patrie , même hors des frontières des
Etats héréditaires , dans le cas où elles seraient menacées par un ennemi .
:
,
En 1800, la patrie étant en danger , j'appelai sous mes drapeaux , au
nom du monarque , les volontaires de la Bohème et de la Moravie. Des
milliers se pressèrent alors pour entrer dans la légion qui portait mon
nom ; elle serait devenue une armée si ces efforts n'avaient promptement
conduit à la paix .
:
Il est inutile de vous rappeler l'exemple de vos ancêtres , de vous dire
combien ils ont bravé de dangers par leur persévérance et leur patriotisme.
Je ne citerai que l'exemple que vous avez donné vous mêmes ;
vous êtes toujours les mêmes que vous étiez en 1800 , le même courage ,
le même patriotisme qui vous animait alors , vit encore en vous ; je
compte aujourd'hui , comme je comptai alors , sur votre bras ,
Il est vrai que les soins de ménage , les relations domestiques ne permettent
pas à tous de quitter leurs foyers pour aller où l'honneur les
appelle. Ceux- ci resteront pour la défense de l'intérieur , pour la sûreté
des propriétés , pour le maintien de l'ordre social .
566 MERCURE DE FRANCE ,
Mais ceux qui ne sont pas enchaînés au foyer paternel par d'autres
devoirs et d'autres relations , qu'ils se réunissent tous en bataillons ; ils
auront à prétendre à tous les avantages que notre souverain bien-aimé
attache à une résolution aussi patriotique.
Vous me connaissez , nobles défenseurs de la patrie; je ne vous abandonnerai
pas , et vous ne me refuserez point votre confiance.
-
Signé, archiduc CHARLES , généralissime .
Avant son départ de Vienne , le général Andréossi ,
ambassadeur de France , a eu une audieuce particulière de
l'empereur. La veille de son départ , il avait dine chez M. de
Stadion, notre ministre des affaires étrangères..
- L'envoyé extraordinaire de Westphalie est arrivé dans
cette capitale presqu'au moment où l'ambassadeur de France
en partait. On dit qu'il présentera ses lettres de créance dimanche
prochain .
- Dès aujourd'hui , la bourgeoisie monte la garde et-occupe
tous les postes de la ville. La garnison part après-demain
avec toutes les milices .
La milice de la Haute-Autriche est composée de 22 bataillons
, et celle de la Basse-Autriche de 18 bataillons .
Tous les préparatifs annoncent que l'empereur et les-archiducs
se rendront auprès de l'armée.
Toutes les fabriques sont dans un état de stagnation ,
faute d'ouvriers . Les négocians les plus riches sont obligésde
travailler eux-mêmes toute la journée dans leurs bureaux ,
attendu que leurs commis ont joint la milice. Un tiers de
tous les employés civils est placé comme officiers dans la
milice.
BAVIÈRE. -Augsbourg , 13 mars.- On travaille beaucoup
dans les arsenaux bavarois pour fournir aux troupes
tout ce dont elles ont besoin.
-
-Les villes de Neubourg, d'Ingolstadt et autres places sur
le Danube ont en ce moment des garnisons considérables.
Le corps d'armée bavarois du Tyrol est formé et assez
nombreux pour assurer , en cas de besoin, la défense de
cette province , où l'on a aussi transporté beaucoup d'artille
rie de l'arsenal de Munich::
La ville de Munich est remplie de troupes qui ne tar
deront pas à se diriger vers les bords de l'Inn.
Il se confirme que dans les trois provinces de Styrie ,
de Carinthie et de Carniole , la landwehr a été mobilisée et
doit se réunir à des endroits désignés. Cette nouvelle y a
produit la plus grande consternation ..
Les ponts du Danube, qui ont été où endommagés ou
MARS-1809 . 56
1
1
11
9
ha
1
enlevésdans la Basse-Autriche par la dernière débâcle, n'ont
pas encore été rétablis ; cependant, pour faciliter les communications
, on a jeté plusieurs ponts volans sur ce fleuve .
- Les dernières nouvelles de la Turquie répètent que les
négociations entre la Porte et la Russie sont rompues , mais
sans ajouter que les hostilités aient déjà commencé. Toute
communication a cessé à Constantinople entre la légation
d'Autriche et les légations de France et des Etats allies de
cet empire . La plus grande intimité règne au contraire entre
les legations autrichienne et britannique. M. Morier, l'homme
de confiance du chevalier Adair , passe plusieurs heures par
jour avec l'internonce autrichien baron de Sturmer.
Il n'y a plus d'agent russe à Constantinople.
SAXE.- Leipsick , 5 mars .- Nos frontières présentent
un aspect très - guerrier ; le château de Weissenfels a été mis
en état pour pouvoir , au besoin , recevoir S. M.
-La collection de médailles et de pierres précieuses , dite
Grüne Gervolbe , doit être transportée à Koenigstein.
-Il se confirme qu'à Dresde les remparts ont été garnis
de canons , et qu'on y érige des fortifications. On fraint pour
Ja foirede Leipsick , et l'on croit que dans le cas où la guerre
éclaterait , les Autrichiens feraient une invasion dans le
Haut-Palatinat , du côté d'Egra.
ANGLETERRE. - Londres , du 3février au 6mars.
( Extrait des Journaux anglais ).
-Nous venons de recevoir des lettres de Lisbonnejusqu'au
24 janvier. On n'y savait pas encore avec certitude si l'ennemi
avait effectué une invasion ou non . Les Anglais domiciliés
à Lisbonne , et un grand nombre de Portugais avaient
cependant pris la résolution de quitter le pays : ils étaient
prêts à s'embarquer au premier avis. Quelques-uns s'étaient
mème embarqués à bord du paquchot la Charlotte , qui
n'était pas encore arrivé en Angleterre. On y craignait beaucoup
pour la ville d'Oporto .
1
i
L'amiral Berkeley avait rassemblé à Lisbonne une escadre
considérable pour convoyer les propriétés anglaises et por
tugaises que l'on cherche à sauver. Il s'était emparé de
l'arsenal dans l'intention d'emporter tous les bois de construction
et toutes les munitions de guerre. Il s'est égale--
ment emparé de 26 bâtimens danois sur le Tage .
-Nous pouvons annoncer d'une manière très-positive ,
qu'il existe malheureusement la plus grande mésintelligence
568 MERCURE DE FRANCE,
à la cour du Brésil , entre le prince-régent et la reine son
épouse. Les détails qui nous sont parvenus à ce sujetsont trop
délicats et trop pénibles pour que nous puissions nous permettre
de leur donner de la publicité. Quoi qu'il en soit,
l'animosisé qui avait éclaté entre ces deux augustes personnages
était portée à soncomble ; lord Strangford et sir Sidney
Smith se trouvaient à ce sujet en opposition, le premier
s'étant déclaré pour le prince , et le second pour la princesse
du Brésil.
-Le Globe ( The World ) donne les détails suivans sur
les préparatifs de défense qui se font à Cadix.
Le gouverneur actuel , qui se nomme Jones , est d'origine
irlandaise. Son prédécesseur , qui avait succédé à Morla , a
étédestitué à cause de la lettre que ce traître lui avaitécrite ,
ét qui a été interceptée.
Les seules forces qui soient dans les environs , sont de
nouvelles levées , la plupart volontaires. On compte parmi
ces troupes environ 3000 hommes de cavalerie qui paraissent
bienmontés , etc. Cependant on se plaint beaucoup du
manque d'armes .
L'entrée en fonctions du gouverneur a été marquée par
les réglemens les plus sévères. Les propriétés des Français
ont été confisquées , etc.
Quant à la défense de Cadix , il faut observer que cette
ville manque absolument d'eau , et qu'elle tire sa provision
du port Sainte- Marie , au nord de la baie . Il n'y a point , il
est vrai , de hauteurs qui commandent la ville ; mais si les
Français se rendaient maîtres du terrain situé au nord de la
baie , événement que toutes les mesures de défense de Cadix
ne sauraient empêcher , non-seulement ils intercepteront la
communication entre Cadix et le port Sainte-Marie , mais ils
entraveront grandement , s'ils n'empêchent pas tout à fait
les arrivages dans le port de Cadix.
- Lorsque la junte de Séville a repris ses fonctions , elle
a déclaré publiquement qu'elle ignorait ce qu'était devenue
la junte de Madrid; et l'on dit ouvertement à Cadix que les
Français avaient de si bons amis parmi les membres de la
junte centrale , que Bonaparte était instruit à tems de tous
leurs plans et projets . De-là les événemens désastreux qui
ont eu lieu; l'abandon dans lequel la Romana a été laissé ;
Ja défaite de Castanos ; le manque de coopération avec sir
John Moore : en un mot , l'entière subjugation de l'Espagne;
car il n'y a guère qu'un miracle qui puisse la sauver
aujourd'hui.
MARS 1809 . 569
d
ب ا
La junte suprême ayant été informée qu'il existait une
correspondance criminelle entre quelques personnes influentes
de Cadix et le général Morla , on a pris les mesures
nécessaires pour que cette correspondance fût interceptée ;
on a fait , en conséquence , un grand nombre d'arrestations
le 2du courant, et le lendemain on avait les craintes les plus
sérieuses que l'indignation et la fureur du peuple ne se portassent
aux excès les plus violens. Malheureusement on dit
que les membres de la junte suprême sont très-divisés entre
eux , et que le parti de Morla , qui s'est déclaré pour Joseph,
paraît avoir pris l'ascendant .
-
On dit que le gouvernement a intercepté une correspondance
entre Bonaparte et ses ministres , de laquelle il résulte
que Murat était sur le point de faire une descente en
Sicile .
-
Le bruit s'est répandu que Liniers avait levé l'étendard
de l'indépendance dans l'Amérique méridionale . Nous espérons
qu'il n'en est rien. Si le continent d'Espagne est destiné
à subir le joug de la France , nous avons des forces maritimes
suffisantes pour empêcher les colonies espagnoles d'éprouver
le même sort ; mais nous avons lieu de croire que Liniers
est l'agent de Bonaparte ; et dans ce cas , on ne doit pas
espérer qu'il veuille favoriser le système de ceux qui désirent
l'indépendance des colonies espagnoles .
Nous tenons de bonne source que les discussions qui
ont lieu actuellement à la chambre des communes , relativement
à un illustre personnage , pourront avoir les mêmes résultats
que celles qui ont eu lieu il y a deux ans , relativement
à l'émancipation des catholiques . On assure qu'un membre
très- influent du cabinet est très-mécontent de la conduite
qui a été suivie dans cette circonstance par MM. Perceval ,
Canning et lord Castelereag , et qu'il a fait à ce sujet les
plus fortes remontrances au souverain ; qu'il a observé que
ni M. Pitt , ni lord Grenville n'auraient souffert une semblable
discussion , dont les résultats pouvaient être funestes
pour la famille royale et pour la monarchie .
On assure qu'il s'est fait dans les colonies espagnoles
une révolution qui ne s'accorde guère avec les espérances
qu'on avait conçues en Angleterre . Les révolutionnaires ne
se sont déclarés ni en faveur de Charles IV, ni en faveur de
Ferdinand VII ; ils ont formellement annoncé leur intention
d'établir leur indépendance .
- Des nouvelles de la Barbade , en date du 3 janvier ,
portent que l'amiral Cochrane y était arrivé avec plusieurs
570 MERCURE DE FRANCE ,
vaisseaux, et qu'il avait laissé devant la Martinique lePompée
et quelques fregates pour continuer le blocus de l'île.
On dit actuellement que l'expédition contre la Martinique
n'aura pas lieu; cependant les préparatifs continuent sans
interruption, et chacun se demande quel en doit être l'objet .
- L'Hibernia , qui est actuellement à Porstmouth , fera
voile pour Cadix au premier vent favorable. Un grand nombre
d'officiers vont s'embarquer pour se rendre à Cadix. On
dit que le g néral Fergusson est du nombre.
८.
- Lemajor-général Hill doit s'embarquer avec cinq régimens.
Nous ne connaissons pas sa destination.
Tous les vaisseaux qui sont à Portsmouth sont prêts à
mettre en mer , sous convoi du vaisseau de S. M. le Sirius ,
capitainePim.
On mande de Liverpool , en date du 14, que le William
y était arrivé de Lisbonne en douze jours , et qu'il avait
apporté la nouvelle que douze bâtimens de transport , avec
des troupes à bord, avaient fait voile du Tage pourGibraltar
, sous l'escorte d'une frégate ; le reste des troupes se préparait
à mettre à la voile le plus tôt possible.
- On annonce confidentiellement qu'il a été fait quel
ques communications aux ministres de S. M. par les gouver
nemens de Russie et de France , et que c'est M. Adair qui a
reçu ces ouvertures des ministres de ces deux puissances ré
sidens à Constantinople . Nous iguorons quelle foi l'on peut
ajouter à cette nouvelle .
-
Il y a eu hier , dans la chambre des pairs , une division
sur la proposition faite par lord Grenville de modifier les
ordres du conseil relativement à l'Amérique. La motion a
été rejetée par 115 voix contre 70. On a observé que la mesure
prise par l'Angleterre n'étant pas une conséquence de
l'embargo américain , mais bien du décret de blocus promulgué
par la France , les ordres du conseil ne pouvaient
être révoqués que par suite de la révocation de ce décret ;
que quant à l'embargo, c'était une mesure purement nmunicipale
dont l'Angleterre n'avait nullement à se mêler.
- Tous les vaisseaux de ligne mouillés dans les dunes reçurent
mardi dernier , 26 février , l'ordre de se rendre en
toute hâte à Plymouth. Dès samedi , tous les vaisseaux qui
étaient dans ce port avaient dû mettre à la voile sans aucun
délai.
Trois bâtimens sont sortis de Plymouth pour aller à la
recherche de la flotte du Canal , et lui porter l'avis que la
flotte de Brest était dehors .
MARS 1809 . 571
ز ا
<
Le Centaure, l'Alfred et le Saint-Alban ont quitté
Portsmouth pour rejoindre l'amiral Strachan qui croise devant
Rochefort...
-On compte dans Flessingue 17 voiles prêtes à se mettre
en mer .
1
La séance de la Chambre des communes du 28 février,
ne fournit d'autre intérét que le rapport de M. Canning sar
la Sicile , en réponse aux observation d'un M. W. Smith .
- « C'est avec peine , dit M. Canning , que je m'aperçois de l'absence de
l'honorable membres dont les fausses notions sur la Sicile me faisaient
un devoir de l'éclairer. Je ne saurais m'empêcher de dire que ce sujet est
un de ceux que l'on ne saurait traiter avec trop de circonspection dans
cette chambre ; et quoique l'on doive supposer qu'il ne transpire rien de
ce qui se passe ici , il n'en est pas moins avéré que dans ce pays , commune
dans toute l'Europe , on a entière connaissance de tout ce qui s'y dit ,
et l'ennemi commun pourrait grandement faire son profit de tout ce qu
tendrait à faire naître des jalousies entre S. M. et ses allés. L'honorable
membre avait prétendu que le gouvernement et le peuple sicilien étaient
dans une situation telle qu'il était de notre devoir de leur proposer une
régénération politique . Et moi , Messieurs , je puis vous assurer que la
plus parfaite intelligence , la plus cordiale harmonie règnent- entre les
gouvernemens alliés et les armées de ces gouvernemens . Ce sont nos
officiers qui ont organisé tout le militaire ; et en cas d'attaque , notre
général en chef aura le commandement de l'armée combinée , et celle
de Sicile est aussi nombreuse que nous pouvons le désirer : et cette
marque de confiance , peu de nations étrangères nous l'avaient jusqu'ici
accordée>. >>
*M. Canning finit par se livrer à l'espoir que désormais
aucun membre n'aura l'insdiscrétion de parler mal des
alliés de S. M.
Plimouth , le 1er mars. -La frégate the Clyde a apporté
des lettres de la Barbade dont les dates les plus récentes sont
du 12 janvier , époque à laquelle on n'avait encore rien entrepris
contre la Martinique. On assurait que la diversité des
opinions sur cette entreprise avait fait recourir les chefs à
de nouvelles instructions qu'ils voulaient recevoir d'Angleterre
, avant de rien entreprendre .
On savait à la Barbade que 2000Portugais s'étaient mis
enmarche pour surprendre Cayenne , et l'on supposait que
l'amiral Cochrane , instruit de cette expédition , détacherait
quelques bâtimens ponr la protéger ...
Portsmouth , le 25 février.-L'amiral Gambier a fait voile
deTourbay le 21 avec dix vaisseaux de ligne , et l'on suppose
572 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il sera arrivé à tems devant Ouessant pour se mettre à la
poursuite de la flotte française qui est sortie de Brest le 13.
Elle est composée de dix vaisseaux de ligne. Lord Gambier
est actuellement à sa poursuite. Son escadre est de sept vaisseaux
de ligne , dont cinq à trois ponts. Les uns prétendent
que la flotte française va à la Martinique , d'autres à Cadix,
d'autres enfin à Majorque ou à Minorque.
-Tous nos journaux sont pleins de jérémiades sur les
regrets qu'à excités la prise du Ferrol et de sa belle flotte ,
accompagnées de tous les raisonnemens de l'esprit de parti.
Ledernier convoi de Gothembourg , montant à 70voiles ,
a été dispersé entiérement , et plus de la moitié est devenue
la proie des Danois .
( La suite des nouvelles d'Angleterre au Nº prochain .)
(INTÉRIEUR. )
Bayonne , 17 ınars.-Le fameux Palafox , qui commandait
à Saragosse , est arrivé aujourd'hui à cinq heures après
midi dans notre ville. Il n'est pas encore tout à fait rétabli
de sa maladie. Il est au Chateau-Vieux , avec les deux
domestiques qui l'ont accompagné .
Paris , 24 Mars .
2
L'Empereur a chassé , mardi dernier , dans la forêt de
Saint-Germain. Il a déjeûné au pavillon de la Muette avec
S. M. l'Impératrice et plusieurs dames de la cour. Il n'y
avait d'étrangers que le prince Kurakin , le prince Wolkonski
et le colonel Gorgoly , aides-de-camp de l'Empereur
deRussie .
- S. A. R. le grand-duc héréditaire de Bade, vient d'ar
river à Paris.
M. le maréchal duc de Dantzick est attendu à Metz ,
et M. le maréchal Masséna , duc de Rivoli , est attendu à
Strasbourg.
- Les trois départemens de la Toscane doivent fournir
1500 jeunes gens pour la conscription de 1809.
-On élève sur la place des Victoires des échafaudages
pour achever le monument consacré au général Dessaix .
- S. M. le roi de Hollande a adressé , le 12 mars , la
lettre suivante à son conseil-d'Etat et au corps-législatif de
son royaume :
« Messieurs , une lettre de l'Empereur , mon frère , m'annonce la
nouvelle aussi agréable qu'inattendue, qu'il a disposé du grand-duché de
Berg en faveur de mon fils , Napoléon-Louis , prince royal; je ne veux
MARS 1809 . 573
با
Th
B
ل
م أ
pas tarder un instant d'en donner connaissance aux membres de mon
conseil-d'Etat et du corps -législatif, en signe de ma gratitude pour les
preuves continuelles qu'ils me donnent de leur attachement à leur pays
et à moi ; et c'est ma première pensée , après avoir remercié l'Empereur ,
mon frère , d'un événement que je regarde avec raison comme l'augure
le plus favorable pour le bonheur de mon peuple et pour celui de mon
fils chéri , qui , après les tems difficiles et orageux de mon règne , sera
par-là en état de consolider encore l'existence du pays , et de lui donner
le soulagement et le dédommagement qui lui seront nécessaires si longtems
. La nation verra encore en cela une preuve incontestable des bons
sentimens de mon frère et de la France envers ce pays ; ils doivent imposer
silence aux propos et aux menées des intrigans et des esprits superficiels
: quoique je suivrai bientôt cette lettre , mon voyage étant à sa
fin , je n'ai pas voulu tarder à vous, en donner connaissance , mon voyage
étant cause que le courrier est déjà fort en retard , puisqu'il ne m'a
rejoint qu'hier au soir. Sur ce , Messieurs , je prie Dieu quil vous ait en
sa sainte garde . >>>
Assen , le 12 mars 1809.
-
Signé , Louis.
Une goëlette aventurière , appartenant à une maison
de commerce de Bordeaux , et venant de la Pointe-à-Pitre ,
est arrivée à Bayonne ; elle rapporte que les Anglais ont fait ,
le 24 janvier , une attaque sur la Martinique , qu'ils ont
éprouvé une grande défaite , et perdu la plus grande
partie des troupes d'expédition. Le capitaine a confirmé la
mort du général Ferrand à Santo-Domingo.
-Le 17 de ce mois , vingt et quelques bâtimens ennemis
ont mouillé dans la grande rade de la Rochelle.
ANNONCES .
Eloge de Pierre Corneille ; discours qui a remporté le prix d'éloquence
décerné par la Classe de la langue et de la littérature françaises de l'Ins
titut , en sa séance du 6 avril 1808 ; par Marie J.-J. Victorin-Fabre.
Seconde édition , suivie de notes revues et augmentées . - Brochure
in-8º de plus de 100 pages , papier fin . - Prix , 1 fr . 80 c. , et 2 fr .
15 c. franc de port . Chez H. Nicolle , rue de Seine , nº 12 .
On trouve chez les mêmes libraires les ouvrages suivans du même
auteur : 1º . Opuscules en vers et en prose , contenant un Discours en
vers sur l'indépendance de l'homme de lettres ; un Essai sur l'amour et
sur son influence morale , etc. Brochure in-8° . Prix , 1 fr . 80 c. , et 2 fr.
10 c. franc de port ; 2°. Discours en vers sur les voyages , pièce quia
obtenu un prix de l'Académie française en 1807. In-8°. Prix , 60 c. et
70 c. franc de port ; 3° . La mort de Henri IV, poëme suivi de notes
historiques . Brochure in-8° , prix , 1 fr. 20 c. et 1 fr. 40 c. franc, de
port,
U
TABLE
Du premier Trimestre de l'année 1809.
TOME TRENTE -CINQUIÈME.
POÉSIE.
M. Andrieux .

NE Promenade de Féndon , anecdote; par
L'inquiétude des Hommes ; satire d'après la première d'Horace ; par
R.-D. Ferlus .
Les Anciens et les Modernes ; par M. de Jouy
او
3
ند
C
Σ
49
53
Mes Cheveuxblancs , épître àMademoiselle ****;; par M. Emerile. 97
Les Bulletins anglais , chanson. 98
Regrets de Va-de-Bon-Cent , chanson,τύρομικ 99
La Vie humaine , stances par M. de Saint-Ange. 145
Y
Scène pour la Fête de M. Talma; parM.. Firmin Didot. 193
Ferguset Lothaire , romance ; par M Géraud.
1
197
Mes Souvenirs ; par M. L. 241
Les deux Guerriers blessés , fable; par M. Guinguené.
Précautions contre la Fortune ; par M. de Jony.
1
243
245
Anacréon rajeuni par l'Amour ; par M. César Auguste. 289
Martial à Licinianus ;par M. Kerivalant. 292
Les Grâces et l'Amour ; par M. F.-O. D. 203
Traduction d'un Fragment de l'Aminte ; par M. Trencuil.
A mes Pénates.- A mon petit Logis.- Amon petit Parterre . -A
mon petit Potager.-Amon petit Bois.-Mon Produit net ; par
337
5
M. Ducis . 385
Coup-d'oeil sur les Saisons et sur la Pépinière de Bruyère-le-Châtel ;
par M. P. Didot l'aîné .
123
433
La Fontaine, chanson; par M. de Chazet. 438
Le Tombeau d'Adonis ; par M. HenriTerrasson . 481
Les Amours du Rhône , par M. Yauag. 484
Episode d'Ugolin , traduction libre de l'enfer du Dante ; par M. Michaux
( de Troyes . ). 529
Vers à Rosalie , qui m'avait envoyé un bouquet; par M. Lorrando. 532
Emgmes . 8, 54, 101 , 148, 198, 246, 294, 339, 390, 439, 485, 533 .
Logogriphes . 8 , 54, 101 , 148 , 198 , 246 , 294, 340 , 3gt , 439 , 485, ibid.
Charades. 9, 55, 102, 149, 198, 247 , 295, 340, 392 , 440, 486, 534 .
TABLE DES MATIÈRES. 575
LITTERATURE , SCIENCES ET ARTS .
L'Homme des Champs , ou les Géorgiques françaises , traduites en vers
latins , par P.-J.-B.-P. Dubois. 9
Histoire de France pendant le dix-huitième siècle ; par M. Lacretelle
jeune. 15
LaDiligence philosophique , ou le Moraliste champenois ; par M. Thomassin
de Montebel . 27
Essai d'Education physique , morale et intellectuelle , etc. par M. A.
Jullien . 55 , 303 , 350
Tacite , nouvelle traduction ; par J -B.-J. -R. Dureau de la Malle. 65
Itinéraire descriptif de l'Espagne , etc .; par Alexandre de la Borde. 81
Rachel , tragédie en trois actes ; par Don Vincent Garcia de la
Hnerta .
103
Le libre Arbitre ; par M. de Boufflers . 119
Icones plantarum Galliæ , etc. par M. de Candolle. 129
Le premier Mouvement , nouvelle ; par M. Adrien de S ... n . 149
Les Amours des principaux personnages du règne d'Auguste ; par
Mme Villedieu . 158
1
Grammaire italienne ; par G. Biagioli. 162 !
Vie de Julius Agricola , traduction nouvelle . 168
Traduction libre d'une épisode du Scanda Pourana ; par M. de
Boufflers. 199
Poésies nationales ; par M. C.-J.-L. d'Avrigny. 206
Alphonse , ou le fils naturel ; par Mme de Genlis . 213
Reque littéraire : Tableau des écrivains français ; Mémoires de Bachaumont;
- Rose Mulgrave . 221
Extrait d'un ouvrage anglais de Harris, sur la Musique, la Peinture et
la Poésie ; par M. Andrieux . 247, 299
Almanach des Muses pour 180g. 1 259
Notice des travaux de l'Académie du Gard. 261
Voyage à Pékin , etc.; par M. de Guignes . 322
Fabliaux et Contes , nouvelle édition ; par M. Méon . 314
Walstein , tragédie ; par M. Benjamin- Constant de Rebecque. 341
Voyage de Dentrecasteaux à la recherche de la Pérouse ; rédigé par
M. de Rossel. 359, 445
Lettre sur les Arts ; par M. de L***. 303
Lettres et pensées de M. le Prince de Ligne ; publiées par Mme la baronne
de Staël- Holstein .
401
Les Hindous ; par M. Balthasard Salvyns . 408
Essais sur l'effet , le sens et la valeur des désinences grecques , latines
, etc .; par J. B. Gail. 411
Sur l'Ironie socratique ; par J.-B. Gail 440, 494
Conversations sur la chimie; traduites de l'anglais . 459
BIBL. UNIV,
GENT
1
576 TABLE DES MATIÈRES.
1
Des Tragédies allemandes et françaises ; par M. de Boufflers . 486
OEuvres posthumes de Saint-Martin . 499
Alphabet mantchou ; par M. L. Langlès . 508
Epître à mon Ami , qui se proposait de suivre la carrière poétique ;
par J.-L.-G. Monnin . 534
L'Iliade d'Homère , traduite du grec ; par M. P. 540
Recueil de Poésies ; par J.-F. Ducis . 547
Cours complet d'Agriculture pratique , d'Economie rurale et domestique
, et de Médecine vétérinaire ; par l'abbé Rozier. 556
VARIÉTES. - Nouvelles Littéraires .
Pages 32, 129, 174, 221 , 274, 416, 468 , 516, 561 .
NOUVELLES POLITIQUES .
Pages 36 , 88 , 136, 184 , 228, 280 , 333 , 367 , 419, 470 , 518, 565.
ANNONCES .
Pages 48, 145 , 192 , 238 , 338, 431 , 480 , 528 , 573 .
Fin de la Table des Matières du premier Trimestre.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le