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1808, 10-12, t. 34, n. 376-389 (1, 8, 15, 22, 29 octobre, 5, 12, 19, 26 novembre, 3, 10, 17, 24, 31 décembre)
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Texte
MERCUREA
DE
FRANCE ,
icen
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
TOME TRENTE - QUATRIÈME .
VIRES
ACQUIRIT
EUNDC
Reugher
A PARIS ,
Chez ARTHUS -BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, Nº 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson et
de celui de Mme Ve Desaint.
1808 .
4 MERCURE DE FRANCE,
A ses conseils pru' ens .
Ils savent ce que peut le coup-d'oeil prompt et juste
D'un prince , dont le ciel, secondé par Auguste ,
Forma les jeunes ans .
Du père en ses neveux la vertu se propage.
Le coursier à ses fils transmet son fier courage ,
L'aigle , aux siens , son grand coeur.
Mais l'art , par d'heureux dons , renforce la nature ;
Et , bientôt dégradé , l'esprit , sans la culture ,
S'endort dans la langueur .
ORome ! à tes Nérons que ne doit point ta gloire !
Témoin ce fleuve où vint expirer la mémoire
D'Asdrubal aux abois ;
Et ce jour dont l'éclat , dissipant nos ténèbres ,
Ramena sur nos bords , couverts d'ombres funèbres ,
L'abondance et les lois .
Tel que l'autan fougueux court , vole sur les ondes ;
Ou tel que l'incendie en des forêts profondes
Promène sa fureur ,
Telles, avant ce jour , nos villes alarmées
Voyaient se déborder les farouches armées
De l'africain vainqueur.
Le ciel tarit enfin la source de nos larmes.
Rome , de jour en jour , vit croître de ses armes
Les succès glorieux .
Nos temples , qu'outrageaient leurs fureurs sacriléges,
Voient relever , rendus à leurs saints priviléges ,
Les images des Dieux.
Du perfide Annibal la rage enfin s'écrie :
<< Timides cerfs , livrés à des loups en furie ,
> Nous pensions les dompter ! ...
>> Ah ! tromper leur fureur , leur dérober nos têtes ,
» Les fuir ... Telles étaient les superbes conquêtes
>> Qu'il nous fallait tenter.
>> Ce peuple qui , sorti , plein d'un nouveau courage ,
>> Des cendres d'Ilion que la flamme ravage ,
>> Jouet des flots , des vents ,
>>Vint , triomphant du sort , aux champs de l'Ausonic,
>> Établir de ses Dieux la majesté bannie ,
>> Ses vieillards , ses enfans ,
:
» Semblable au roi des monts , que , dans les forêts sombres,
>> Dont l'Algide nourrit les éternelles ombres ,
OCTOBRE 1808. 5
Mutile un dur acier ,
Entouré des débris d'une ruine immense ,
► Sous le tranchant du fer voit croître sa puissance
>>Et son courage altier.
► Contre Hercule indigné que trompaient ses conquêtes ,
>> L'hydre ne dressait point de plus terribles têtes ,
>> Sans cesse renaissant ;
» La ville de Cadmus , les champs de la Colchide
» Ne vomirent jamais de leur sol homicide
> Un monstre plus puissant.
> Plongé dans l'onde , il sort plus fier de son naufrage,
» Abattu sur l'arène , il lutte , et son courage
» Entraîne son vainqueur .
> Son bras qu'ont éprouvé des défaites sanglantes ,
• Livre d'affreux combats qui , des mères tremblantes ,
» S'en vont glacer le coeur.
>Mes superbes courriers , ( ô fortune cruelle ! )
>>Carthage , n'iront plus te porter la nouvelle
> D'un triomphe nouveau.
>> Asdrubal est tombé ! ... C'en est fait de la gloire;
> Nos succès , notre nom , l'espoir de la victoire
>> Le suivent au tombeau.
Des Claudes que ne peut la vaillance intrépide!
Lui-même , Jupiter , de sa puissante égide ,
Les couvre tout entiers ;
Et, guide toujours sûr , leur prudence suprême
Fait croître sous leurs mains au sein des hazards même
Des moissons de lauriers.
ISIDORE BESSIN.
AUX SOLDATS DE LA GRANDE ARMÉE.
Air : Trouverez-vous un Parlement.
Les voilà ces jeunes Héros ,
Ces favoris de la Victoire ,
Dont les succès , dont les travaux
Ont immortalisé la Gloire !
La Reconnaissance invoquait
Sa fête en ce jour, proclamée :
Elle a préparé le banquet
Des Soldats de la Grande-Armée.
MERCURE DE FRANCE ,
De la France nobles enfans ,
Suivez vos belles destinées ,
Et que sous ves pas triomphans 1
Disparaissent les Pyrénées : "
Nos mains d'avance aux Conquérans

Offrent la palme accoutumée;
Et la Victoire a pour garant
Les Soldats de la Grande-Armée ..
Mais quel cri d'indignation
Enfiamme encor votre courage!
Quoi ! les pirates d'Albion
Ont souillé les rives du Tage !
Courez , volez ; mais de vos pas
Avertis par la renommée ,
Les Léopards u'attendront pas
Les Aigles de la Grande-Armée .
Bientôt par vos exploits divers
Vous saurez , fixant la fortune ,
Dans les mains des tyrans des mers
Briser le sceptre de Neptune .
Nous verrons , pour derniers bienfaits ,
La terre par vos soins calmés;
Et l'Univers devra la paix
Aux Soldats de la Grande-Armée .
DE JOUY , membre du Caveau moderne .
ENIGME.
L'HOMME sans moi pourrait-il être heureux ?
Pas beaucoup. Je m'en vais le prouver si tu veux ,
Lecteur . Sans moi d'abord aucune belle
Ne brûlerait pour lui d'une amour mutuelle .
Jamais le doux baiser n'approcherait de lui ,
Ni bon jour , ni bon soir , ni sur-tout bonne nuit !
Dieux ! quel néant ! plus muet qu'une souche
Jamais à son amie il n'ouvrirait la bouche .
1
Ce n'est pas tout. Privé de sensibilité ,
D'un bon coeur , d'amabilité ,
Avec les biens voyant fuir l'abondance ,
Des mains de l'honnête obligeance ,
L'homme n'obtiendrait pas les plus légers bienfaits ;
Donc , sans moi , le bonheur n'existerait jamais .
S ........
OCTOBRE 1808. 7
LOGOGRIPHE .
Sur mes cinq pieds , je suis ville de France ;
Otez-en deux , le pied restant
Domine la terreur , finit l'amour , commence
Le repos , et se trouve au sein de l'espérance ,
Sans lui point d'empereur , point de roi , point de grand.
N. C.
CHARADE.
ASSEZ souvent l'on voit dans mon premier ,
Des agueaux , des brebis, la chèvre et le bélier ;
Sur mon second se peignent la candeur ,
La tristesse , la joie , la force et la grandeur.
Quelquefois , dans mon tout , des auteurs sans science
Osent effrontément réclamer l'indulgence .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Bourdon ( bâton de bois
que portent les pélerins ) ; Bourdon ( grosse cloche ) ; Bourdon ( espèce
de mouche-guêpe ) .
Celui du Logogriphe est Archet , dans lequel on trouve arche , tan
arc , char , rat , acre .
Celui de la Charade est I- vraie .
LITTERATURE. — SCIENCES ET ARTS .
NOTICE sur la vie et les ouvrages. de M. DUREAU
DE LA MALLE. (1)
On a souvent répété que l'histoire d'un homme de lettres
n'est guères que celle de ses travaux. Sa vie privée le laisse
(1) Cette Notice doit paraître à la tête de la nouvelle édition de la
traduction de Tacite , qui est sous--presse .
8 MERCURE DE FRANCE ,
confondu avec le commun des hommes , et c'est par ses
ouvrages seuls qu'il a droit aux regards du public et de la
postérité . Cependant un sentiment de curiosité et même de
reconnaissance nous intéresse à la destinée de ceux à qui
notre esprit a dû des jouissances et de l'instruction . Nous
aimons à retrouver dans leur conduite l'empreinte des opinions
et des sentimens qu'ils ont exprimés dans leurs ouvrages
, à saisir les rapports nécessaires et nombreux du
caractère moral et du ttaalleenntt , et
comparer l'homme à
l'écrivain. Un pareil rapprochement sera trop honorable à
lamémoire du traducteur de Tacite pour que nous ne nous
fassions pas un devoir de satisfaire à cet égard la curiosité
de ses lecteurs , en mêlant au tableau de ses travaux littéraires
, quelques détails sur les simples événemens de sa vie.
à
Jean-Baptiste-Joseph-Réné Dureau de la Malle naquit
sur l'habitation qui porte son nom , au quartier de Limonade
, à Saint-Domingue , le 21 décembre 1742. Il sortait
d'une famille noble , originaire d'Anjou. Son grand-père ,
après avoir porté les armes avec honneur dans les expéditions
que les Flibustiers entreprirent contre les Espagnols
pendant la guerrrree de la Succession , fut nommé gouverneur
de Saint-Domingue ; il administra avec une sagesse et une
fermeté dont la colonie conservait encore le souvenir avant
la dernière révolution .
Orphelin dès le plus bas âge , M. Dureau n'avait que
cinq ans quand il fut envoyé en France par son tuteur.
Il y trouva une tante qui habitait le Périgord , et qui voulait
lui tenir lieu de la mère qu'il avait perdue . Après l'avoir
gardé deux ans auprès d'elle , elle le fit conduire à Paris
poury commencer ses études. Il entra au collége du Plessis ,
où il eut une chambre particulière avec un précepteur.
Ses heureuses dispositions se développèrent bientôt : il
fit les progrès les plus rapides. A douze ans il était déjà
en rhétorique. Il avait pour professeur l'abbé Guéné , auteur
des. Lettres de quelques juifs portugais , le seul des nombreux
antagonistes de Voltaire qui ait su mêler heureusement
la plaisanterie à l'érudition , et se faire craindre de
son célèbre adversaire en employant cette arme même que
celui- ci maniait avec une supériorité si redoutable . Un esprit
aussi fin et aussi pénétrant devait bientôt démêler les talens
naissans de son élève. Aussi conçut-il pour lui la plus vive
affection , il lui donna des soins particuliers , et il lui persuada
de doubler sa rhétorique. C'était alors l'époque où
P'Université venait d'établir les concours annuels entre les
OCTOBRE 1808 . 9
différens colléges , institution heureuse , qui en provoquant
vivement l'émulation des élèves , offrait l'avantage plus précieux
encore de mettre en même tems aux prises celle des
professeurs . Le jeune Dureau obtint dans cette brillante lice
un succès peut- être sans exemple : sur les cinq prix donnés
par l'Université , il en remporta quatre à lui seul.
On a souvent observé que les succès de la première jeunesse
, quelque brillans qu'ils soient , ne sont pas toujours
un gage infaillible de talent. A cet âge , on ne pense pas
encore d'après soi ; une mémoire heureuse , réunie à cette
portion d'intelligence que la nature accorde à tous les hommes
, mais qu'elle ne se hâte de développer que chez quelques-
uns , peut suffire pour opérer ces petits prodiges qui
excitent souvent une admirationprématurée. Lejeune Dureau
avait annoncé déjà des qualités plus rares ; il avait , il est
vrai , une mémoire prodigieuse puisqu'il lui suffisait souvent
d'entendre lire une seule fois une pièce de vers assez longue
pour qu'il la retînt toute entière ; mais il joignait à cet
avantage des facultés plus précieuses encore et qui ne l'accompagnent
pas toujours : un esprit à la fois prompt et
solide , une imagination vive , dirigée par un goût sûr et sévère
, sur-tout cet amour des lettres qui est le signe le moins
équivoque d'un génie appelé à les cultiver. Aussi ne le vit-on
pas , comme la plupart des jeunes gens à qui une grande
fortune rend trop faciles la dissipation et les plaisirs , renoncer
pour jamais à l'application en sortant du collège , et
perdre de vue de longues et pénibles études au moment
où il allait commencer à en recueillir le fruit . Il ne quitta
pour un tems la société journalière des grands écrivains de
l'antiquité que pour faire connaissance avec ceux des nations
modernes , et il se livra à l'étude des langues italienne ,
espagnole et anglaise avec toute l'ardeur de la jeunesse et
d'un esprit avide de connaissances et de plaisirs nouveaux.
Jusqu'à la fin de ses jours , M. Dureau aimait à reporter
ses regards sur cette heureuse époque de sa vie , qu'une
circonstance particulière lui rendait sur-tout extrêmement
chère. Vers la fin de son séjour au collége , il avait fait
connaissance avec M. Delille , alors professeur au collége
de la Marche , leur liaison fondée sur les rapports du goût et
du caractère , rendus chaque jour plus intime par des études
communes et par cette passion pour les lettres , qui ajoute
tant de charmes au commerce de l'amitié , devint bientôt
une affection tendre et profonde , à l'épreuve du tems et de
tous les événemens de la vie. M. Delille , occupé alors de
10 MERCURE DE FRANCE , 1
4
son immortelle traduction des Géorgiques , avait besoin de
cet habile Aristarque qu'Horace et Boileau regardent comme
si nécessaire au poëte ; mais qu'ils jugent tous deux si difficile
à trouver. Il le rencontra dans son ami , qui toute sa vię
en remplit les fonctions avec une franchise et une sévérité
qui les honore également tous deux. Les quatre livres des
Géorgiques étaient achevés , et l'approbation de Louis Racinequi
en avait applaudi avec transport la première esquisse,
avait dû donner au jeune poëte une grande confiance dans
ses propres forces ; néanmoins , M. Dureau qui sut voir dans
un essai imparfait encore , tout ce qu'il était capable de faire ,
ne craignit point de lui conseiller de recommencer en entier
ce pénible travail. Cet avis sévère fut si courageusement
adopté , que le traducteur ne conserva de sa première manière
, que ce seul vers et demi ,
Une claire fontaine
Dont l'onde en murmurant l'endort sous un vieux chêne .
Tant de constance et d'obstination suffisaient seule pour
annoncer un grand talent ; des efforts plus heureux, le développèrent
tout entier , et M. Dureau eut bientôt la satisfaction
de prédire le premier à son ami l'éclatant succès d'un
ouvrage qui , après tant de brillantes productions , est encore
reste l'un de ses plus beaux titres de gloire .
M. Dureau se maria en 1769, à l'âge de vingt-six ans , avec
une de ses cousines Melle Maignon. Il trouvait réunies en elle,
aux graces qui parent la jeunesse , les qualités aimables et
solides qui ne s'effacent point avec les années, répandent tant
de douceur sur un commerce intime et font le bonheur de
tous les iustans. M. Dureau était fait pour les apprécier. La
solidité de son caractère et la sensibilité de son ame, le ren,
daient propre à goûter les paisibles jouissances de la vie domestique
, enmême tems que ses manieresfranches et ouvertes
et la vivacité de sa conversation le faisaient aimer et rechercher
dans la société . Jouissant d'une fortune considérable , il au
rait pu , comme tant d'autres , se livrer tout entier à une vię
frivole ; mais l'heureuse habitude de l'occupation , le goût
des talens et des belles connaissances qui s'était manifesté en
lui dès son enfance , l'avaient rendu delicat dans le choix de
ses plaisirs . L'un de ceux qu'il préférait à tous les autres ,
était la société des hommes distingues par leur esprit et leurs
lumières : aussi sa maison devint-elle le rendez -vous des gens
de lettres les plus célèbres de son tems , de MM. Dalembert ,
Laharpe , Marmontel , Chamfort , Saurin , Maury , Suart, etc.
M. Dureau aimait à entrer dans la confidence de leurs tra-
;
OCTOBRE 1808. 11
vaux; il leur donnait son avis avec franchise , jouissait de
leurs succès et s'affligeait de leurs revers. Ce commerce
journalier devait naturellement lui inspirer une noble émulation
; aussi forma-t-il bientôt la résolution de descendre à
son tour dans la lice honorable où plusieurs de ses amis s'étaient
heureusement signalés . Son goût pour la littérature
ancienne et l'étude constante qu'il en avait faite , ne le
laissa pas long-tems incertain sur le genre de travail auquel
il devait se livrer ; et il résolut de faire passer dans notre
langue quelques-uns de ces immortels ouvrages dont une
lecture assidue lui avait révélé toutes les beautés .
On a été long-tems en France sans accorder aux utiles travauxdu
traducteur toute l'estime qu'ils méritent , cependant
à en juger par notre indigence dans ce genre d'ouvrage ,
peu de productions littéraires présentaient autant de difficultés
à vaincre. Nous avons eu d'excellens originaux avant
d'avoir de médiocres copies. Cette mêmelangue qui s'élevait
à un si haut degré de précision, d'élégance et d'énergie dans
les compositions originales des grands écrivains du siècle de
Louis XIV, restait faible et sans couleur dans leurs traductions
: aussi les versions les plus vantées à cette époque sontelles
aujourd'hui tombées dans l'oubli le plus profond. Une
pareille destinée n'était pas faite pour encourager les écrivains
qui se sentaient en état de produire par eux- mêmes , à
consumer dans un travail ingrat des forces qu'ils pouvaient
mieux employer. Enfin les Géorgiques de M. Delille vinrent
apprendre qu'il n'était pas impossible au traducteur d'entrer
en quelque sorte en partage de gloire avec son modèle et
de s'associer à sa destinée. Excité par cet exemple M. Dureau
voulut tenter sur les grands historiens de l'ancienne Rome ,
ce que son illustre ami avait fait avec tant de succès sur le
plus parfait ouvrage du plus parfait de ses poëtes, et il pensa
qu'à une époque où les vrais principes du goût étaient trop
généralement méconnus , ce ne serait pas une entreprise sans
gloire ni sur-tout sans utilité que de mettre à la portée de
tous les lecteurs les excellens modèles de l'antiquité. Mais il
voulut d'abord essayer ses forces sur unécrivain moins parfait,
et qui ne lui offrît pas une lutte aussi dangereuse à
soutenir; c'est dans ce dessein qu'il traduisit le traité des bienfaits
de Sénèque. Les justes encouragemens que lui valut cet
heureux essai l'enhardirent à commencer une entreprise ,
la plus difficile peut-être qu'on peut tenter dans ce genres
celle de faire parler la langue française à Tacite.
Plusieurs écrivains , parmi lesquels on comptait deux
12 MERCURE DE FRANCE ,
hommes célèbres , s'étaient déjà exercés avec peu de succès
sur cet admirable historien : d'Alembert en avait traduit
des morceaux choisis, mais sa plume inanimée et froidement
épigrammatique , était peu propre à rendre la profondeur ,
l'énergie , l'éloquente concision de son modèle. Rousseau
avait fait les mêmes efforts sur le premier livre des Annales ,
et l'on s'était étonné de ne trouver qu'une version timide et
décolorée à la place de ce style pleinde chaleur et de vie
qui anime les productions originales de cet éloquent écrivain .
Tant d'essais malheureux pouvaient faire taxer de témérité
l'entreprise du nouveau traducteur. Beaucoup de juges éclairés
étaient convaincus , que les alliances de mots si hardies ,
que ces nombreuses ellipses qui ne laissent voir qu'une partie
de la pensée de l'historien et qui font le caractère habituel
de son style , ne pouvaient le représenter dans un
idiome qui veut toujours être clair et méthodique , et qu'il
serait impossible de rester à la fois fidèle au génie de la langue
française et à celui de Tacite. D'ailleurs en faisant même
aussi bien qu'on pouvait faire, il était douteux que ce pénible
ouvrage obtînt un succès égal à son mérite ; en effet il n'est
pas de lecteurparmi ceux qui peuvent prononcer sur le mérite
d'une traduction qui n'ait sa manière particulière d'entendre
et de sentir Tacite , et qui ne se flatte d'avoir presque
seul le privilège de pénétrer dans toute la profondeur de sa
pensée. Or quand le traducteur ne saisit pas précisément la
nuance que ses juges ont vu ou cru voir dans l'original ,
quand ilne rend que la pensée de l'historien et non pas la
leur, eût-il parfaitement réussi , il est rare que leur amourpropre
leur permette d'avouer qu'ils s'étaient trompés , et
qu'il ne leur fasse pas condamner ce qu'ils devraient applaudir.
M. Dureau de la Malle , voyait toutes ces difficultés :
mais il se sentait aussi la force nécessaire pour entriompher.
Il ne fut pas effrayé des longs et constans efforts que demandait
une pareille tâche ; et il y consacra seize années entières.
Sa traduction attendue long- tems avec impatience
parut enfin en 1790. Les troubles qui agitaient alors la France
et qui condamnaient les beaux arts à l'inaction ne promettaient
pas beaucoup d'accueil aux productions littéraires les
plus importantes : mais à une époque où tous les esprits se
piquaient de pénétrer les mystères du gouvernement , où
toutes les mains prétendaient en toucher les ressorts , l'attention
publique devait se reporter sans peine sur l'écrivain
politique le plus profond de l'antiquité. Aussi cette traduction
fut-elle reçue avec beaucoup d'empressement de toutes les
OCTOBRE 1808,
1
13
classes de lecteurs . Les juges éclairés y retrouvèrent fréquemment
la précision et l'énergie qu'ils avaient tant de fois
admirées dans l'historien latin : ils y applaudirent à beaucoup
de tournures elliptiques et irrégulières en apparence ,
qui ,sans blesser notre langue , l'enrichissaient de tours nouveaux,
la forçaient d'adopter des locutions plus vives et plus
hardies , et la rapprochaient de celles de l'original: ils remarquèrent
l'adresse avec laquelle le traducteur faisait entrer
dans sa narration , ce style indirect si familier à Tacite ,
mais qu'il est si difficile de concilier avec l'élégance et la
clarté dans un idiôme aussi lent , aussi embarrassé dans sa
marche et aussi timide que le nôtre. Ainsi par un bonheur
peu ordinaire aux ouvrages annoncés long-tems d'avance ,
cette belle production ne fut pas jugée au dessous des espérances
flatteuses qu'avaient fait concevoir le premier' essai
de M. Dureau et les efforts longs et opiniâtres que lui avait
coûtés cet ouvrage. Mais ce qu'on ne pouvait pas attendre
d'un écrivain qui avait paru vouloir se renfermer constamment
dans les travaux modestes du traducteur, et ce qui était
en effet une espèce de don gratuit qu'il faisait au public , c'était
l'excellent morceau placé à la tête de l'ouvrage , qui
sous le titre modeste de Discours préliminaire , contient le
traité le plus clair , le plus précis et le plus profond sur
la constitution impériale établie par Auguste. Riende plus
frappant et de plus lumineux que la manière dont il nous
représente cet habile politique , se saisissant successivement
des diverses branches du pouvoir tout en paraissant ne prendre
que de vains titres d'honneurs , et se composant une
autorité monarchique des différens priviléges attachés aux
dignités républicaines dont le Sénat étaitsi libéral à son égard.
Rien de plus heureux et de plus fécond que cette vue si neuve
et pourtant si simple qui découvre dans le besoin d'argent
et dans l'absence d'un systême régulier d'impôts et de finances
leprincipe des cruautés sans nombre des mauvais Empereurs
romains , que jusqu'alors on avait attribuées à un excès de
perversité qui n'est point dans la nature humaine , vue plus
intéressante encore sous le rapport de la morale que sous
celui de l'histoire , puisqu'elle délivre l'ame du lecteur d'un
sentiment pénible , en lui rendant cette certitude consolante ,
que l'homme ne commet point le crime par amour pour
le crime , et que les excès où il est trop souvent entraîné ,
naissent des situations violentes où il se trouve jeté par les
événemens. A la clarté , à la sagacité rare que l'auteur
porte dans, cette savante discussion , à la franchise avec la
14 MERCURE DE FRANCE ,
quelle il aborde des questions si compliquées et si obscures ,
au style précis , rapide , vigoureux , dans lequel il les développe
, on reconnait d'abord un esprit étendu et solide qui
a étudié l'histoire en philosophe , qui a muri de profondes
connaissances par de longues méditations et quia ,
pour ainsi dire , passé sa vie avec Tacite.
Le travail du traducteur ne demande pas seulement beaucoup
de talent , il veut peut-être encore plus d'assiduité et
de patience qu'aucun autre genre de composition littéraire.
Ou pourrait donc s'étonner que ce travail , toujours plus
utile que brillant , ait été choisi de préférence par unhomme
qui n'était point ennemi des distractions qu'offre la société ,
et qui sentait tout le prix de l'accueil distingué qu'il était
habitué à y trouver ; mais l'esprit actif de M. Dureau savait
passer sans peine des plaisirs au travail, et du tumulte du
monde au silence du cabinet. D'ailleurs , il s'était fait une loide
vivre la moitié de l'année à la campagne. Le séjour des champs
a toujours eu beaucoup de charme pour ceux qui , livrés au
travail et à l'étude des lettres , ont appris à ne pas craindre de
se replier sur eux-mêmes, et de converser avec leurs pensées
: l'imagination s'y éveille facilement et s'y délasse de
méme; elle anime et embellit la solitude qui la féconde et
l'enrichit à son tour. Si l'homme jouit jamais de la plénitude
de ses facultés , c'est lorsqu'exerçant tour à tour son
corps et son esprit, il peut associer les actives occupations
de la vie champêtre aux tranquilles méditations des compositions
littéraires. Ce genrede vie avait un attrait particulier
pour M. Dureau. La guerre soutenue par la France pour
l'indépendance des Etats-Unis , lui ayant donné occasion de
réfléchir au peu de solidité des biens situés au-delà des mers ,
il avait acheté une terre près de Mortagne dans le Perche.
C'est-là qu'il se livrait aux utiles travaux qui recommandent
aujourd'hui sa mémoire : c'est là sur-tout qu'il jouissait
du bonheur d'être époux et père , et qu'au plaisir de cultiver
ses propres talens , il joignait celui de voir se déve-
Jopper par degrés les heureuses dispositions de ses deux fils.
Sa fortune lui permettait de consacrer des sonımes assez
considérables à embellir cet asyle , et ce qu'il regardait
comme un avantage bien plus précieux , à répandre autour
de lui le bonheur dont il jouissait lui-même. Mais sa bienfaisance
éclairée ne prodiguait pas ces secours précaires qui
trop souvent favorisent la paresse de ceux à qui on les accorde
sans pouvoir les arracher à la misère. C'est sur-touten
occupant beaucoup de bras à des travaux utiles qu'il croyait
OCTOBRE 1808.. 15
1
bien mériter de l'indigence : c'est dans cette vue que, pendant
les six années qui précédèrent la révolution , il fit exécuter
à ses frais deux lieues de grand chemin pour joindre la route
de Mortagne à Angers , à celle de Paris an Mans' par Bellesme.
Donnant ainsi aux pauvres une subsistance assurée ,
et fournissant en même tems un débouché plus facile aux
denrées de ce canton , qui , auparavant , ne pouvaient se
transporter au dehors qu'avec beaucoup de peine .
L'accueil fait à la traduction de Tacite était une espèce
d'invitation pour M. Dureau de consacrer désormais ses
savantes veilles aux deux historiens rivaux du peintre de
Germanicus et d'Agricola; il ne tarda pas à s'y rendre , et
s'occupa d'abord de Salluste . Cet auteur lui offrait des diffi
cultés d'un autre genre. La concision qui lui est propre ,
consiste moins à presser le sens et les pensées , qu'à supprimer
dans sa phrase les mots dont il peut absolument se passer.
Mais s'il est inférieur à Tacite pour la profondeur et
l'énergie du trait , il ne lui cède pas dansla vive peinture des
caractères , et peut- être l'emporte-t- il sur lui pour la savante
disposition des faits et pour la rapidité de la narration . L'ouvragedeM.
Dureau est , depuis quelque tems'sous les yeux
du public éclairé qui parait y reconnaître la manière et le
génie de l'original. J'ai pourtant entendu de hons juges lui
reprocher quelques tournures de phrase inusitées , quelques
latinismes un peu hardis. Ce caractère de style que , dans
mon opinion particulière , j'aurais peine à appeler un défaut
, tient au principe que s'était fait M. Durcau (1 ) qu'un
traducteur devait quelquefois essayer de naturaliser parmi
nous les locations de l'auteur original , et d'enrichir notre
langue d'expressions et de formes nouvelles . D'ailleurs ,
puisque son principal but était de reproduire fidélement le
caractèrede son modèle, il fallait bien que la diction serrée
et heurtée de cet auteur se fit connaître dans la version ' , et
Jui donnât cette âpreté énergique qu'on y'remarqué assez
fréquemment. Aussi ne trouverait-on rien à critiquer , ou
peut-être à louer de semblable dans la traduction de Tite-
Live , que la mort ne lui a pas permis d'achever , et qui , si
j'en juge par les cahiers que j'ai eus entre les mains , aurait
pu devenir son meilleur ouvrage. En général, c'est un mérite
que bien peu de traducteurs offriraient au même degré
que lui , d'avoir su toujours plier sa manière à celle des
grands-maîtres qu'il voulait faire revivre dans notre langue ,
(1) Discours de réception.
16 MERCURE DE FRANCE,
tour à tour concis , profond , nerveux à l'imitation de Tacite ;
vif , pressé , rapide quand il a Salluste sous les yeux ; doux ,
abondant , harmonieux lorsqu'il s'agit de reproduire les périodes
nombreuses de Tite-Live .
Les travaux assidus de M. Dureau sur les trois historiens
romains , ne l'empêchèrent pas de cultiver quelquefois la
poësie pour laquelle il avait un goût très- vif. Toujours fidèle
à l'antiquité , il mit en vers l'Achilléïde de Stace , écrivain
aujourd'hui peu lu , même des littérateurs , mais qui ne lui
semblait pas avoir mérité l'injurieux oubli dans lequel il est
tombé. Il essaya même de le réhabiliter dans un essai de
critique qu'il se proposait de placer à la tête de l'ouvrage , et
dans laquelle il analyse et apprécie les différentes productions
du poëte.
Quelque bien remplie que soit la vie littéraire de M. Dureau
, on peut regretter que , trop exclusivement attaché au
genre qu'il avait choisi , il n'ait pas essayé ses forces dans
quelque composition originale, particulièrement dans le
genre historique , où la solidité et l'étendue de son esprit , la
noblesse et la gravité de son style pouvaient lui promettre un
véritable succès . L'étude approfondie qu'il avait faite des
grands modèles de l'antiquité , lui aurait appris à donner à
sa narration ces mouvemens dramatiques et ces formes pittoresques
qui manquent à presque tous les historiens modernes ;
aussi avait-il eu le dessein de s'exercer dans ce genre. Après
la publication de son Tacite , il s'était tracé le plan d'une
histoire des troubles de la France , et même avait rassemblé
de nombreux matériaux qu'il a laissés dans ses papiers ;
mais l'impossibilité d'exprimer librement sa pensée pendant
lés orages de la révolution , lui fit abandonner ce projet. Ce
fut alors qu'il se rejeta sur la traduction de Salluste , d'après
lequel il pouvait reproduire sans danger plus d'une peinture
malheureusement trop fidelle des désastres et des
orimes qu'il avait chaque jour sous les yeux.
Cette révolution , qui séduisit d'abord plus d'un esprit sage
et éclairé , ne lui avait pas fait illusion un seul moment. Il
avait puisé à de trop bonnes sources la connaissance des
hommes et des fureurs populaires , pour ne pas reconnaître
d'abord sous les beaux noms d'amour de la patrie et de la
liberté , les passions séditieuses et féroces qui allaient couvrir
laFrance de désolation et de carnage. Il n'eut donc jamais
à se reprocher aucune de ces opinions funestes qui lachèrent
la bride à tous les crimes , mais comme tant d'autres,
iln'en eut pas moins sa part dans les malheurs qu'elles avaient
préparés,
OCTOBRE 1808.
préparés.
Le plus cruelpour son coeur , fut la mort de
SEIN
8
fils aîné , qui périt à Saint - Domingue , en défendant Phori
tage de ses pères. Par une suite des mêmes désorders ,
vit enlever toute sa fortune coloniale , perte qu'insupporta
sans se plaindre quoiqu'elle dût lui être bien sensible , puis
qu'elle le forçait de mettre des bornes étroites à cette bien
faisance qui était une habitude de toute sa vie. Il avaitlong
tems été riche , il n'avait plus que de l'aisance ; elle lui fat
encore ravie par l'infidélité de l'homme auquel était confiée
l'administration de sa terre , et il se trouva réduit à la plus
stricte médiocrité. Il lui restait la consolation de l'étude , une
ame ferme et courageuse , une épouse et un fils qui le chérissaient.
Il reporta sur ce fils tous les soins et toute la tendresse
que jusqu'alors il avait partagées entre son frère et
lui: il développa ses dispositions naissantes , sourit à ses premiers
efforts et l'associa à toutes ses études . Bientôt il le crut
en état de commencer la traduction en vers de l'argomautique
de Valérius Flaccus , poëme qui lui paraîssait digne
d'être rappelé à l'attention des littérateurs , et il eut la satis--
faction de le voir avancer dans cette longue et difficile tâche ,
avec une constance bien rare à cet age et qui est un gage
presque assuré du succés. Cet ouvrage aujourd'hui fort avancé,
sera sans doute avant peu offert au public , et s'il est permis
d'en juger d'après les premiers essais de l'auteur , il ne sera
pas indigne d'un nom déjà si honorablement connu dans les
lettres.
M. Dureau avait depuis long - tems prévu avec tout les
esprits éclairés que la France , déchirée par la fureur des
factions , finirait tôt ou tard par se reposer sous l'abri d'une
autorité unique , et se trouverait heureuse de remettre , dans
une main illustrée par de grands services , tous les débris du
gouvernement que se disputaient tant de mains inhabiles.
Cette époque désirée arriva enfin : le bon ordre sortit toutà-
coup du sein de la confusion : les factieux rentrèrent dans
leurs obscurité ; l'estime et la confiance publique allèrent
chercher dans leur retraite la vertu et les talens. Ce fut vers
ce tems que M. Dureau se vit placé à la tête du conseil général
de son département. Trois ans après , c'est - à - dire , en
1802 , sur la présentation du collége électoral de ce même
département , il fut nommé membre du corps législatif : il
était alors à la campagne , occupé de ses travaux champètres
et littéraires , et il n'apprit sa nomination que par le journal.
En 1805 , étant aussi absent de Paris , il fut élu membre
de la seconde classe de l'Institut. Plusieurs de ses amis qui
B
18 MERCURE DE FRANCE ,
étaient alors auprès de lui , se rappellent que dans le premier
moment cette nomination lui eausa un léger clıagrin .
L'obligation de faire un discours de réception lui semblait
pénible. Il ne serassura qu'au bout de quelques jours , lorsqu'après
avoir disposé tout le plan et écrit les premières
pages , il s'aperçut qu'il pourrait se tirer honorablement de
ce qu'il appelait un mauvais pas . Il y réussit en effet au-delà
de ses espérances . Ce discours , prononcé d'un ton noble et
animé, fut couvert des plus vifs applaudissemens ; et l'épreuve
décisive de la lecture justifia complètement l'accueil flatteur
qu'il avait reçu. En effet , on y trouva autre chose que ces
lieux communs , et ces éloges outrés , écrits d'un style plus
ou moins sonore et harmonieux , dont on est convenu de se
contenter dans les discours académiques. Beaucoup de fonds
et de substance , des réflexions solides et nouvelles sur le
génie des langues , sur la traduction , sur les ressources de
notre idiôme , que dans sa lutte journalière avec les historiens
latins l'auteur avait appris à approfondir , rangent
cette production dans le très-petit nombre de celles du meme
genre , qui ont mérité de survivre à la circonstance qui les
fit naître.
En 1806 , M. Dureau fut présenté candidat , par le Corps-
Législatif , pour la présidence , et ce fut encore malgré lui
qu'il obtint cette distinction flatteuse . Il aimait et estimait
trop le caractère et les talens de celui qui occupait cette place
élevée pour désirer de lui succéder ; et il pensait qu'il l'avait
rendue tropdifficile à remplir. Il s'interdit donc toute espèce
de démarche à cet égard ; et il vit avec un vrai plaisir ces
éminentes fonctions , confiées de nouveau à l'éloquent magistrat
qui les avait tant honorées .
M. Dureau , membre d'un des premiers corps de l'Etat , et
de la première société savante de l'Europe , jouissant de la
double considération que lui méritaient son caractère moral
et ses talens , occupé d'ouvrages utiles qui lui promettaient
de nouveaux titres à l'estime publique , voyait sans inquiétude
s'avancer la vieillesse , pour laquelle il s'était préparé
de si nobles ressources. Il avait joui jusqu'alors de la santé la
plus florissante ; âgé de plus de soixante-un ans , il paraissait
n'en avoir que cinquante , et conservait dans un corps dispos
et vigoureux toute la force de tête , toute la vivacité d'imaginationde
la jeunesse. Malheureusement il compta trop sur
la vigueur de son tempérament. Etant allé diner un jour à
trois lieues de son habitation , il fut trempé par une pluie
violente, et s'obstina néanmoins à rester toute lajournée avee
OCTOBRE 1808 .
19
ses vêtemens humides. Dès ce moment il prit le germe d'un
catarrhe qui , ayant été négligé , dégénéra en phtisie laryngée ,
et finit par causer sa mort. Vainement sa femme et son fils
le pressaient de faire quelques remèdes. Il ne pouvait se
croire malade; et refusa constammeut de se soumettre à un
traitement qui lui aurait infailliblement sauvé la vie .
Au commencement de 1807 , son état avait sensiblement
empiré ; toute fois les plus habiles médecins de la capitale le
rassuraient ainsi que sa famille , sur les dangers de sa maladie.
II partit pour sa terre du Perche , où il espérait retrouver,
dans le bon air , et dans l'usage des fruits et des légumes
de l'été , cette santé précieuse qui lui avait été si fidèle dans
tout le cours de sa vie. L'aspect de ce lieu qu'il aimait , et
où presque tout ce qu'il voyait d'utile et d'agréable était son
ouvrage , parut d'abord le ranimer. Il avait même reprit un
peu d'embonpoint , et s'était enfin décidé à mettre un vésicatoire
dont il ressentait quelqu'heureux effet , lorsqu'au
commencement de septembre , il fut attaqué d'une fièvre
tierce , épidémique dans le canton qu'il habitait , qui accéléra
d'une manière affligeante les progrès d'un mal négligé
trop long-tems. Il n'y eut que son extreme faiblesse qui put
l'arracher à ses occupations habituelles , et il ne fut alité
que huit jours . Pendant tout ce tems il ne poussa pas une
plainte , il ne songea qu'à ménager la douleur de sa famille,
et de sa tendre et respectable compagne. Il conserva sa tête
libre jusqu'au dernier moment , et mourut sans agonie , le
19 septembre, avec un calme, une résignation , une confiance
dans la bonté divine , digne de ses vertus et de toute sa vie .
Il fut inhumé le 20 septembre , à Mauves sa paroisse ; son
convoi fut suivi par un grand nombre d'habitans qui regrettaient
en lui un bienfaiteur , et qui lui rendirent alors les
larmes qu'il leur avait si souvent épargnées .
Lamort prématurée de M. Dureau , triste pour tous les
amis des lettres , fut une perte cruelle pour sa famille et
pour tous les objets de son affection. Il comptait beaucoup
d'amis qu'il s'était attachés par la bonté de son coeur, la loyauté
de son caractère et par un dévouement à toute épreuve. Ceux
mêmes qui n'avaient avec lui que des rapports de société ,
letrouvaient dans l'occasion toujours enipressé à obliger ;
toujours heureux de rendre un service. Désintéressé , liberal
dans toutes les circonstances , il exigeait à peine qu'on fut
juste à son égard , et il avait pour principe invariable de
décider toujours contre lui dans toutes les affaires d'intérêt .
Il ne s'en écarta pas même à une époque où il se trouvait
B 2
20 MERCURE DE FRANCE ,
dans une véritable détresse. Le régisseur de ses habitations à
Saint-Domingue , passa en France , après avoir vu tous ses
comptes brûlés dans la révolution de 1792 ; il vint trouver
M. Dureau , pour réclamer de lui une somme de 20,000 1. ,
et quoiqu'il avouât n'avoir aucun titre de cette créance , il
Jui demanda de la reconnaître. « Je sais , lui répondit sans
hésiter M. Dureau , qu'il y a une loi qui suspend jusqu'à la
paix maritime le paiement des dettes des colons de Saint-
Domingue : mais je vous ai toujours connu pour un honnête
homme , vous êtes encore plus malheureux que moi : nonseulement
je vais reconnaître votre créance , et l'hypothéquer
sur mon bien de France ; mais je vais vous en payer la rente
à cinq pour cent , jusqu'à ce qu'il me soit possible de vous
rembourser en totalité ». Cette dette , que sa délicatesse
avait contractée , fut la première qu'il acquitta , lorsque
ses places eurent augmenté son revenu. Il s'en imposa bientôt
une seconde ; ce furent les secours qu'il crut devoir à
une partie de sa famille , ruinée par les désastres de Saint-
Domingue , et avec laquelle il partagea son traitement du
Corps-Législatif.
Aces belles qualités , M. Dureau en joignait d'aimables
qui rendaient son commerce aussi agréable que sûr. Sa
conversation était vive , animée , riche de souvenirs et
d'une érudition choisie , sur-tout quand elle avait rapport
à des questions de politique et d'histoire , sur lesquelles il
avait médité toute sa vie. Il portait quelquefois dans la discussion
une franchise un peu brusque , mais qui ne lui
faisait point d'ennemis , parce qu'on sentait qu'elle tenait
à la sincérité de son caractère , et qu'elle n'excluait point
beaucoup de bienveillance pour ceux mêmes dont il combattait
les opinions . Jamais ,,en effet , homme de lettres ne
se montra plus étranger à l'envie , plus inaccessible à ces
préventions qui circonscrivent les talens dans le cercle de
ceux dont on a épousé les jugemens et les passions . Jamais
on ne se montra plus franchement ami du génie , des vertus
, de tous les genres de mérite dans quelque parti qu'il les
rencontrât. Tous ceux qui l'ont connu se plairont sans doute
à rendre témoignage à la vérité de cet éloge , et si leur
goût sévère trouve beaucoup à reprendre dans le foible tribut
que je viens de payer à la mémoire de cet homme respectable
, ils s'uniront du moins aux sentimens d'estime ,de
vénération et de regrets qui me l'ont dicté. G
OCTOBRE 1808 . 21
LES MÉTAMORPHOSES D'OVIDE , traduites en vers ,
avec des remarques et des notes ; par M. de SAINTANGE.
Nouvelle édition , revue , corrigée , le texte
latin en regard , et ornée de 141 estampes , gravées
au burin sur les dessins des meilleurs peintres de
l'Ecole française , MOREAU le jeune et autres .
Quatre vol. in-4° et in-8° , beau papier , imprimés
par Crapelet.- A Paris , chez Desray , libraire , rue
Hautefeuille , n° 4.
IL n'en est pas de la rédaction d'un Journal littéraire,
comme d'une association politique ou d'une confrérie.
Plusieurs hommes de lettres y peuvent coopérer sans
avoir fait une profession de foi commune, sans s'être
mutuellement engagés à voir et à juger de la même
manière , sans qu'il y ait le moindre inconvénient à
ce que l'un approuve ce que l'autre a blâmé. C'est au
public à prononcer entr'eux , et pourvu qu'ils soient
tous de bonne foi dans leurs opinions diverses, il n'a
rien à dire. Ces petites oppositions ne doivent blesser
non plus aucun des coopérateurs entre lesquels elles
s'élèvent , pourvu que les égards et la bienveillance mutuelle
se joignent à la sincérité des opinions.
Je puis donc , en annonçant cette nouvelle édition
des Métamorphoses d'Ovide , supérieure par le luxe
typographique , mais entiérement conforme , quant au
texte, à celle qui a paru derniérement en quatre vol . ,
in- 12 , ne me pas montrer en tout du même avis que
le critique estimé qui a rendu compte de celle-ci dans
le Mercure (1) . Il y a quelqu'un avant tout avec qui
je dois être d'accord sur cet ouvrage , comme je tâche
de l'être en toute chose , c'est moi-même ; et si , dès
sa première publication , lorsque je pouvais croire
qu'elle serait suivie promptement des distinctions littéraires
dues à l'auteur , j'ai dit franchement tout le bien
que je pensais de cette traduction poëtique (2) , main-
(1) 30 juillet 1808.
(2) Dans la Décadephilosophique et littéraire , N° 22, de l'an IX
1
22 MERCURE DE FRANCE,
tenant qu'il l'a , sinon perfectionnée , du moins améliorée
par de nouveaux efforts , je ne dois pas , parce
que le prix de ce grand et beau travail lui est obstinément
refusé , changer d'opinion et de langage .
9. Je ne dois pas non plus , et je m'en garderai bien
épiloguer sur les censures , revenir contradictoirement
sur les détails , défendre ce qui esť attaqué , et subsstituer
sur les mêmes points la louange au blame ; je
ne le pourrais même pas toujours en conscience , étant
du même avis que le critique sur quelques corrections
qui ne me paraissent pas heureuses. Quant au fond ,
qui est le principal , je serais bien difficile si je ne me
contentais pas de ce qu'il avoue , lorsqu'il dit que ce
poëme est fait pour honorer et l'auteur et son siècle.
Mais cette opinion que je partage , me paraît réclamer
pour l'ouvrage et pour l'auteur , des ménagemens ,
et une sorte de circonspection qui s'accordent peu , je
ne dirai pas avec des critiques positives , toujours permises
, et d'autant plus utiles que l'ouvrage critiqué
vaut mieux , mais avec certains tours ironiques , certaines
inductions, certaine manière de tirer et de presser
des conséquences ; car enfin s'il ya parmi les hommes
qui aiment et cultivent les arts , et qui ont assez de confiance
dans les jugemens qu'ils en portent pour prononcer
tout haut ces jugemens , s'il y a , dis-je , parmi
eux quelque chose qui ait des droits aux ménagemens
et aux égards , c'est sans doute un ouvrage de l'art
qu'ils reconnaissent être fait pour honorer et l'auteur
et son siècle.
Si je me permettais d'entrer dans quelques particularités
, je demanderais , par exemple , comment on peut
faire un reproche au traducteur d'Ovide , au poëte qui
s'est mis depuis plus de trente années en rapport intime
et journalier avec lui , de lui accorder la préférence sur
les autres poëtes latins , sur-tout quand cette préférence
n'est point raisonnée, discutée , ni même positivement
énoncée , mais qu'elle ne fait que s'échapper par enthousiasme
pourdes beautés aussinombreuses que réelles,
et par une sorte d'inspiration .---Mais quel excès d'amourpropre
dans ces notes où l'auteur s'étudie aussi souvent
à faire sentir le mérite de sa copie que celui de son
OCTOBRE 1808 . 23
modèle !-Il serait mieux et plus adroit sans doute de
ne pas faire au public ces sortes de confidences , mais
c'est à quoi entraîne presque toujours cet usage qui
s'est établi , de grossir de notes les ouvrages en vers.
M. de Saintange n'a pas pris la précaution de faire faire
ses notes par un autre et de donner ainsi une libre
carrière aux éloges que l'on aurait faits de lui ; voilà
tout.
Mais laissons-là ce que d'autres ont dit , et qu'à leurs
risques et périls ils ont été fort les maîtres de dire d'un
ouvrage livré aux jugemens publics , et bornons - nous
à y jeter un nouveau coup-d'oeil , *au sujet de cette
édition nouvelle. A la fin de l'extrait que je fis de la
première , je formai le voeu de voir cette traduction
perfectionnée par l'auteur et réimprimée aux frais du
Gouvernement , et au profit de l'auteur. A la place de
cet honorable encouragement , voici du moins une maison
de librairie qui donne à M. de Saintange la satisfaction
de voir son ouvrage embelli de tous les ornemens
typographiques ; et , aux amateurs , le plaisir de
le placer dans leur bibliothèque à côté des éditions les
plus magnifiques et les plus soignées , et des ouvrages
qui méritent le mieux ces sortes d'embellissemens . II
y en a peu en effet auxquels le luxe des arts s'assortisse
mieux que les Métamorphoses d'Ovide , qui leur ont
fourni tant de sujets. Il est agréable de voir rendus ,
dans des gravures exécutées avec soin , les sujets créés
par l'imagination du poëte ; et il ne l'est pas moins de
voir exprimés en beaux vers , les principaux traits des
dessins d'habiles maitres , que la gravure multiplie et
fixe sous nos yeux.
,
Un grand avantage encore que cette belle édition
joint à tous les autres, c'est celui d'une correction parfaite
du texte latın , placé en regard de la traduction
mérite que l'on doit sur-tout apprécier dans un tems
où il ne paraît , dans notre propre langue , presque
aucun ouvrage correctement imprimé. Le traducteur
faisant ainsi placer le texte original ,, ne marque pas
plus de confiance que tous les autres traducteurs , et
subit cette épreuve sans l'affronter comme sans la craindre.
Il est physiquement et moralement , ou pour parler
en
24 MERCURE DE FRANCE,
plus juste , grammaticalement et poëtiquement impossible
qu'une traduction du latin en vers français soit
partout littéralement exacte , mais ce n'est pas trop
s'avancer que de dire que de toutes les traductions ou
l'on n'a pas sacrifié à l'exactitude la teinte poëtique
du style, celle-ci est , généralement parlant , la plus
fidelle , et que mieux on entendra le latin et le français
, plus on aura étudié le caractère et les ressources
poëtiques des deux langues , plus M. de Saintange gagnera
à la comparaison suivie qu'on pourra faire entre
la traduction et le texte..
En ouvrant au hazard l'un ou l'autre de ces quatre
volumes , on trouve à chaque instant des exemples de
cette fidélité littérale et poëtique qui étonnent. Voyez
dans la fable de Phaëton , ces quatre vers si difficiles à
rendre avec la répétition expressive du mot penitus , et
l'opposition vive et concise entre les ténèbres qui enveloppent
tout à coup ce téméraire et l'excessive lumière
qui l'environne.
Ut verò summo despexit ab æthere terras
Infelix Phaëton , penitus penitusque jacentes ;
Palluit et subito genua intremuere timore ,
Suntque oculis tenebræ per tantum lumen obortoe .
Quand Phaëtop eut vu de la hauteur du monde
La terre disparaître , au loin , au loin profonde ,
Il pålit ; ses genoux tremblent , et dans les cieux ,
Tout couvert de clartés , la nuit couvre ses yeux.
Voyez ces deux vers qu'on pourrait regarder comme
intraduisibles , dans le monologue de Narcisse , qui le
paraîtrait tout entier. Le traducteur , il est vrai , contre
son ordinaire , y a employé quatre vers , mais pleins de
mouvement , de passion et de vie :.
Quidfaciam ? roger , anne rogem ? quid deindè rogabo ?
Quod cupio mecum est : inopem me copia facit.
Qui suis-je ? que ferai-je ? et que dois-je espérer?
Si j'implore , est-ce moi que je dois implorer ?.
Quedemander ? je suis le bien que je demande :
Pauvre de trop avoir , ma peine en est plus grande .
Si le dernier hémistiche , qui est ajouté au texte , est
unpeufaible , on voit que l'auteur a fait ce sacrifice à la
t
OCTOBRE 1808. 25
i
!
force et à la concision du premier , pauvre de trop avoir,
qui rend d'une manière vive et originale ce demi-vers
inopem me copiafacit d'Ovide.
Avec quelle exactitude et quelle élégance en même
tems ne sont pas rendus ces détails si difficiles de la
naissance d'Adonis ! Myrrha changée en arbre , sent
sous son écorce les douleurs de l'enfantement ; Lucine
vient à son secours .
L'indulgente Lucine approche des rameaux ,
Et de l'arbre en souffrance elle abrège les maux :
Elle y porte les mains , et l'écorce féconde ,
Met au jour un enfant que les Nymphes de l'onde ,
A l'ombre de sa mère , arrosent de ses pleurs .
Couché sur le gazon , dans un berceau de fleurs ,
C'est un astre mortel au matin de sa vie :
Adonis aurait plu même aux yeux de l'envie , etc.
2-
L'avant dernier vers est aussi une addition que le traducteur
s'est permise , mais elle est tout à fait dans la
manière d'Ovide , et d'une hardiesse poëtique qu'il est
bon de remarquer, parce qu'elle est si habilement fondue
dans le style , qu'elle peut échapper au commun
des lecteurs. La vie d'un astre ! Oui , sans doute , quand
il s'agit d'un astre mortel , et que le mot matin sert encore
de passage insensible de l'un à l'autre .
4
L'une des difficultés qu'Ovide eut à vaincre dans la
composition de son poëme , était cette multitude de
métamorphoses qui en font le sujet : on ne saurait trop
admirer l'art qu'il a mis à les enchaîner entr'elles pour
en former un seul tissu qui s'étend depuis la naissance
dumondejusqu'au tems où l'auteur vivait ; mais il n'était
peut-être pas moins difficile , dans l'exécution , de varier
sans cesse les tours et les expressions de ces aventures
presque semblables : la plupart des personnages
que l'on y voit agir finissent par être changés en animaux
, en oiseaux , en fleurs , en arbres , en fontaines ,
en pierres , ou en d'autres objets insensibles ; et cette
uniformité inévitable devait être sauvée par la variété
des expressions et des tours. Cette difficulté existait
toute entière pour le traducteur ; et , de plus , celle de
dire, à chacune de ces métamorphoses , ce que le poëte
latin avait dit , mais ce qu'il était maître de ne pas dire
26 MERCURE DE FRANCE,
1
si cela eût contrarié ses convenances poëtiques. Ce
serait une nouvelle épreuve à faire subir au traducteur ,
que de rapprocher l'un de l'autre ces changemens de
formes qui exigeaient en lui, comme dans le poëte
même , la souplesse et la flexibilité de Protée.
Faisons ici l'essai de ce que l'on pourrait étendre davantage.
Io est changée en génisse.
Hélas ! combien de fois , pour implorer Argus ,
Elle cherche ses bras , et ne les trouve plus !
Elle voudrait se plaindre et son cri l'épouvante :
Sa parole n'est plus qu'une voix mugissante.
Le poëte suit en quelque sorte tous les mouvemens
de la malheureuse lo sous cette nouvelle forme , et ceux
même de sa famille qui la cherche et ne peut la reconnaître.
Le traducteur attaché à ses pas , les suit avec
une adresse et une aisance qui fait disparaître entiérement
la gêne de la traduction et celle même de la versification
française , si rebelle à de pareils détails.
Apeine le miroir des ondes paternelles
Offre à ses yeux l'aspect de ses cornes nouvelles ,
Elle a peur d'elle-même , et recule d'horreur .
Et ses soeurs et son père admirent sa blancheur ;
Et ses soeurset son père autour d'elle s'empressent ;
Elle aime à les revoir , mais ils la méconnaisent ;
Cependant elle fuit et son père et ses soeurs .
Inachus de ses mains lui présente des fleurs ;
De ses lèvres Io les touche , les caresse ,
Et ne peut retenir des larmes de tendresse .
Ah ! que n'a-t-elle encor l'usage de la voix !
Elle dirait son nom : elle sut toutefois
A l'aide de son pied (3) l'écrire sur le sable ,
Et révéler ainsi son destin déplorable .
Rapprochez de cette métamorphose celle de Calisto
en ourse, vous y trouverez des détails assez semblables
pour le fonds , mais tout à fait différens quant aux expressions.
Vous y trouverez aussi , comme dans le tissu
(1) J'avais repris cet hémistiche dans mon premier Extrait , et j'avais
proposé ce vers à M. de Saintange :
De son pied le tracer , en lettres , sur le sable .
Je le lui propose encore , ou l'engage du moins à trouver mieux.
OCTOBRE 1808 . 27
général de cette traduction , des vers français calqués
pour ainsi dire sur les vers latins avec la plus étonnante
exactitude , comme :
Venatrixque meta venantum territafugit.
Chasseresse , elle fuit à l'aspect des chasseurs .
Ursaque conspectos in montibus horruit ursos.
Pertimuitque lupos , quamvis pater esset in illis .
Elle est ourse elle-même et redoute les ours ;
Et le loup qu'elle évite est peut- être son père.
Actéon est changé en cerf.
Son front d'un bois rameux à l'instant s'est armé :
En un large poitrail son sein s'est transformé.
Sa tête dresse en pointe une oreille velue ,
Et d'un poil fauve et dur sa peau s'est revêtue.
Il voit changer ses bras en jarrets effilés ,
Et plus prompts que les vents , ses pieds semblent allés.
C'est peu : d'un cerf encore il prend l'ame craintive ;
Le héros est frappé d'une peur fugitive ,
Et s'étonne en fuyant , de sa légéreté.
Mais à peine des eaux le miroir argenté
Eut offert à ses yeux sa nouvelle figure ,
Son long bois , ses longs pieds et sa longue encolure ,
Il s'arrête , il voudrait et se plaindre et parler ;
Il brame un son plaintif , sans rien articuler ,
Et laisse sur sa joue , hélas ! jadis humaine ,
Ruisseler de longs pleurs , indices de sa peine.
Coronis raconte elle-même comment, poursuivie par
Neptune, elle fut changée en corneille.
J'étais vierge , une vierge embrassa ma défense .
Pallas entend mes cris ; et tendus dans les airs ,
Je vois d'un noir duvet mes deux bras recouverts .
De ma robe en courant les longs plis m'embarrassent :
Je veux la rejeter ; des plumes la remplacent.
Je veux frapper mon sein ; tous mes efforts sont vains ;
Mes aîles frappent l'air , et je n'ai plus de mains.
Mes pieds plus déliés ne pressent plus l'arêne ;
Déjà mon vol léger ne l'effleure qu'à peine.
Je m'élève dans l'air où je rejoins Pallas ,
Et son oiseau chéri , j'accompagne ses pas.
Cérès change Ascalaphe en hibou , pour avoir dénoncé
sa fille Proserpine.
28. MERCURE DE FRANCE,
4.
De l'eau du Phlégeton elle arrose sa tête .
De ses yeux stupéfaits la prunelle s'arrête :
Son corps s'est revêtu d'un plumage hideux :
Sa bouche est un bec tors . Engourdi , paresseux ,
Il vole pesamment dans l'horreur des ténèbres :
Triste hibou , ses cris sont des accens funèbres .
Céix et Alcyone sont changés en Alcyons. Les flots de
la mer apportent le corps de Céix sur le rivage où
Alcyone attendait son retour.
Elle y court , et déjà sur des aîles naissantes
Effleure , oiseau plaintif , les vagues frémissantes ;
Et de son bec aigu jette un lugubre cri .
Elle vole empressée à son époux chéri ;
Elle couvre , elle presse , échauffe de son aîle
Ce sein froid et glacé , mais toujours aimé d'elle ;
Et dans sa bouche encor glisse un bec amoureux.
Céix de ses baisers a- t-il senti les feux ?
Sa tête se soulève : est-ce un vain jeu de l'onde ?
Ou sent-il de l'amour la puissance féconde ?
On s'étonne , on l'ignore : il la sent en effet.
Les Dieux , touchés enfin d'un amour si parfait ,
En oiseaux transformés les unissent ensemble .
Rien ne peut plus troubler l'hymen qui les rassemble .
Pour eux la mer est calme au milieu des hivers :
Ce couple dans un nid suspendu sur les mers ,
Couve ses tendres fruits dans une paix profonde.
Pendant sept jours entiers les vents respectent l'onde ;
Eole les retient au fond de leurs cachots ,
Et veut que l'Alcyon donne la paix aux flots .
Daphné fuyant Apollon , est changée en laurier.
Elle achevait ces mots ; ses membres s'engourdissent :
Ses cheveux sur sa tête en feuillage verdissent .
Ses bras tendus au ciel s'alongent en rameaux ;
Ses pieds des vents légers jadis légers rivaux ,
En racines changés s'attachent à la terre .
Une écorce naissante autour d'elle se serre .
Ses traits sont effacés ; elle est un arbre enfin.
Apollon l'aime encore ; il l'embrasse , et sa main
Sent palpiter un coeur sous l'écorce nouvelle.
Dryope , qui tenait son fils dans ses bras , est changée
en arbre.
Elle veut s'éloigner
Et sentant tout à coup ses pieds s'enraciner
OCTOBRE 1808 .
29
Pour les débarrasser sans cesse se travaille.
Une soudaine écorce enveloppe sa taille.
Elle veut de sa main arracher ses cheveux ,
Et saisit des rameaux qu'elle arrache avec eux .
Soutenn dans ses bras son fils qui la caresse
Sent durcir sous ses doigts les deux sources qu'il presse .
Image charmante et rendue avec autant de fidélité
que de grâce : materna rigescere sentit ubera.
L'incestueuse Myrrha devient l'arbre qui porte la
myrrhe.
Elle achève , et ses pieds que le sable environne ,
Se plongent dans la terre en racines changés ,
Solide appui d'un tronc aux rameaux alongés .
Le tissu de sa peau se durcit en écorce.
Ses os forment du bois l'épaisseur et la force :
La sève a pris son cours dans les canaux du sang :
La moëlle est moëlle encor. L'arbre autour de son flanc
S'élève par degrés ; mais elle impatiente
N'attend pas les progrès de l'écorce trop lente ,
Et s'y plongeant la tête y cache ses douleurs .
Elle est arbre , et du moins ne sent plus ses malheurs ;
Mais elle pleure encore , et de l'écorce humide
La myrrhe aux doux parfums distille en or fluide..
Narcise est changé en fleur :
On ne voit plus Narcisse : on cherche et près des eaux
On trouve une fleur d'or , à la tige inclinée ,
Et de feuilles d'albâtre en cercle couronnée.
Clytie , en héliotrope :
Sur une longue tige à la terre attachée ,
Sa tête incessamment vers le soleil penchée ,
Tourne vers ses regards son diadême d'or .
Elle est fleur , et pourtant elle est amante encor .
Apollon change en fleur l'aimable hyacinthe ; qu'il a
tué par mégarde en jouant au disque avec lui. Les anciens
croyaient voir sur cette fleur les deux lettres AI ,
qu'ils regardaient comme l'expression du cri de douleur
d'Apollon . Cela était de quelque difficulté à rendre , et
le traducteur s'en est tiré avec sa dextérité ordinaire.
Mais le sang d'Ajax , qui se tue de désespoir , est ensuite
changé en une fleur pareille , où l'en croyait que les
50 MERCURE DE FRANCE ,
1
deux mêmes lettres indiquaient le nom de ce héros.
C'est ce qu'Ovide exprime dans ces cinq vers , dont
les deux derniers paraissent impossible à traduire :
Rubefactaque sanguine tellus
Purpureum viridi genuit de cespite florem ,
Qui priùs oebalio fuerat de sanguine natus .
Littera communis mediis pueroque viroque
Inscripta est foliis : hæc nominis , illa quereloe ;
et ce que M. de Saintange traduit ainsi avec la fidélité
la plus exacte et la plus heureuse facilité.
De ce sang qui jaillit sur P'herbe colorée
Naît d'une tige verte une fleur empourprée ,
Pareille à l'hyacinthe , à cette tendre fleur
Où Phébus imprima le cri de sa douleur ;
Et le chiffre pareil d'Ajax et d'Hyacinthe ,
Dans l'une exprime un nom et dans l'autre une plainte.
On connaît la belle statue de Niobé : le marbre même
est-il plus expressif que cette description poëtique ?
Au milieu de leurs corps étendus et sanglans ,
Veuve de son époux , veuve de ses enfans ,.
Par le mal endurcie , elle n'est plus sensible.
Ses longs cheveux épars n'out plus rien de flexible;
On a vu se roidir et ses pieds et ses bras :
Son oeil sans mouvement regarde et ne voit pas .
Son sang s'est refroidi ; son coloris s'efface .
Sa lèvre est pâle et morte, et sa langue se glace .
Rien ne vit plus en elle ; au-dedans , au-dehors
Un froid mortel en marbre a durci tout son corps .
On voit pleurer encor son image sans vie , etc.
Par des effets entièrement opposés , Cyane , nymphe des
eaux , est changée en fontaine.
Alors vous eussiez vu par degrés insensibles
Ses ossemens mollir et devenir flexibles .
Vous eussiez vu ses yeux , ses cheveux et ses doigts
Se changer en canaux qui pleuvent à la fois ,
Et mêler à sa source une source nouvelle .
Ce qu'elle fut n'est plus. Tout est liquide en elle.
Son sang , qui se distille , en larmes se résout ,
Et la nymphe de l'onde en onde se dissout.
Terminons cette revue peut- être plus que suffisante
des miracles du paganisme , par celui de tous qui est
OCTOBRE 1808. 31
peut-être le plus étrange , par le changement du géant
Altas en montagne. Persée qu'il veut chasser de ses
Etats , lui présente la tête de Méduse .
4 Ace hideux aspect , d'horreur inanimé ,
En un mont sourcilleux Atlas est transformé.
Sa taille s'agrandit : son front sombre et terrible
Est la cime d'un roc neigeux , inaccessible .
Sa barbe et ses cheveux se changent en forêts ,
Ses épaules , ses flancs en côteaux , en sommets :
Ses vastes ossemens se durcissent en pierre :
Ses pieds sont des rochers affermis sur la terre ;
Sa hauteur est immense ; et par l'ordre des Dieux ,
Colonne de la sphère , Atlas soutient les cieux.
Quoique plusieurs de ces exemples , pris çà et là dans
toutes les parties du poème , aient une certaine étendue;
ce n'est point encore là que l'on peut reconnaître un
des genres de mérite devenu le plus rare en vers , et que
M. de Saintange me paraît posséder éminemment , c'est
la couleur générale d'un style poëtique , où tout est
fondu , préparé , lié par des transitions naturelles , où la
langue est respectée , quoique l'ony voye souvent briller
des hardiesses et des nouveautés , enfin , où le traducteur
ne s'attache pas seulement à rendre le sens , et autant
qu'il peut les mots , mais ce qui est plus difficile et n'est
pas moins important , les mouvemens passionnés de son
modèle. C'est dans de longs morceaux , dans quelquesunes
de ces fables , qui sont comme de petits poëmes
épisodiquement encadrés dans ce grand ouvrage , que
cette sorte d'observation peut être faite ; mais voilà déjà
trop de citations , pour que je puisse en ajouter de nouvelles.
J'aurais voulu sur-tout pouvoir citer la fable entière
de Myrrha , la plus passionnée de tout le poëme. Ovide
ylutte contre lui-même. Il a peint un délire à peu près
semblable dans sa fable de Biblis. Biblis est amante de
son frère , Myrrha l'est de son propre père : mais ici ,
comme le crime est plus affreux , les ccoouuleurs sont plus
rembrunies et plus sombres. Le traducteur ne se borne
pas à le faire observer dans une note , il rend fidèlement
cette nuance dans ses vers ; et je regretté de ne pouvoir
qu'y renvoyer le lecteur,
52 MERCURE DE FRANCE ,
Dans un genre tout différent , dans le genre descriptif,
un morceau hérissé de difficultés , que M. de Saintange
n'a pas moins heureusement vaincues , c'est le long
discours de Pythagore , qui remplit une partie du quinzième
livre. Če philosophe y expose sa doctrine ; il s'y
élève éloquemment contre l'usage de la chair des animaux
dans la nourriture de l'homme ; il explique son
systême de la métempsycose , et l'appliquant à la nature
entière , il décrit les vicissitudes des saisons de l'année
et des âges de la vie humaine , les changemens divers
que subissent les élémens , les révolutions du globe , des
fleuves , des îles , des cités , les métamorphoses naturelles
d'animaux , d'oiseaux , et d'insectes divers . C'est une
espèce de petit poëme des quatre élémens et des trois
règnes , où le poëte , et son traducteur après lui , ont
resserré dans moins de cinq cens vers les détails les plus
frappans du grand spectacle de la nature. Et voilà , soit
dit en passant , comme les anciens traitaient le genre
descriptif, que l'on nous donne pour nouveau , mais qui
n'a de nouveau que l'abus que l'on en fait. La physique
d'Ovide n'est pas aussi bonne que celle de nos jours,
Mais sa poësie est de tous les tems ; il est dans toutes ses
descriptions , le rival de Lucrèce et de Virgile. M. de
Saintange n'avait point à répondre de la physique , il
n'était responsable que de la poësie , et notre poëte , le
plus justement célèbre par son talent dans le genre descriptif
, n'aurait pas mieux satisfait lui - même à cette
responsabilité. Quel est celui de ses poëmes où l'on
trouve dans ce genre , de meilleurs vers que ceux-ci ?
Dans ses flancs éternels la nature féconde
Contient quatre élémens , principes de ce monde .
Deux , c'est l'onde et la terre , entraînés par leur poids
Vers un centre commun gravitent à la fois .
Deux autres , l'air fluide et la flamme éthérée
S'élèvent sans obstacle aux champs de l'empirée .
Placés par l'équilibre en des rangs inégaux ,
Ces élémens entr'eux sont amis et rivaux.
,
L'un sort du sein de l'autre , y rentre , en sort encore .
La terre en eau se change , en air l'eau s'évapore.
Dégagé de vapeurs , plus subtil et plus pur
L'air au feu se mêlange et brille aux champs d'azur.
Par
OCTOBRE 1808.
Par un retour constant ce cercle recommences
Le feu redevient air , l'air en eau se condense
L'onde engraisse l'argile et nourrit le limon.
Chaque forme varie et prend un autre nom .
La nature est sans cesse puiforme et nouvelle :
Le monde est passager , la matière éternelle , etc.
2
DEPT
DE
IN
SEL
5.
cen
Et il ne faut pas oublier que ceci est une traduction
que tout y est rendu presque vers pour vers , et que ,
sans qu'il y ait rien d'essentiel omis , dix-sept vers de
l'original sont ici traduits en dix-huit.
Dans presque tous ces morceaux importans le traducteur
a retravaillé plusieurs détails , quelquefois trèsheureusement
, quelquefois moins. Il était naturel que
je fusse tenté de vérifier s'il avait eu égard aux critiques
que je lui avais soumises dans mesextraitsde sa première
et de sa seconde édition. J'ai reconnu que c'était le plus
petitnombre , et toutes les nouvelles leçons ne m'ont pas
paru également préférables aux anciennes. Mais les observations
qu'il a adoptées et les changemens en mieux
qu'il a faits suffisent pour prouver qu'il peut y avoir
autre chose que de la justice à l'accuser de persister
dans des versions imparfaites précisément parce qu'on
les lui a fait observer.
Après avoir relu attentivement tout l'ouvrage ,j'avoue
que je n'y vois pas non plus ces inégalités si fortes , ces
morceaux que désavouerait la plume la plus novice ,
que d'autres disent y apercevoir. Des inégalités , il y en
a sans doute; des endroits faibles et négligés , ou plutôt.
dans lesquels l'auteur n'est pas sorti avec le même bonheur
de cette lutte continuelle et pénible où il s'était
engagé , il s'y en trouve assurément aussi ; mais ce
sort lui est commun avec nos meilleurs poëtes ; et il
n'a pas du moins , comme quelques -uns d'entr'eux , de
l'affectation , du papillotage , des formules banales , et
d'autres vices de style , que l'on est convenu d'excuser
eneux , et pour lesquels on va même quelquefois au-delà
de l'indulgence; mais qui n'en sont pas moins des vices ,
d'autant plusrepréhensibles qu'ils peuvent être pius dangereux.
Malgré les petites taches qui existent encore
dans cette traduction des Métamorphoses , ( et dans
quel poëme français n'en existe - t - il pas ? ) je per-
C
34- MERCURE DE FRANCE ,
persiste donc à penser << qu'on ne peut disputer à M. de
Saintange la gloire d'avoir écrit un poëme de plus de
12,000 vers qu'on lit avec autant de plaisir qu'une composition
originale , et où se trouve en très-grand nombre
de longs morceaux , les mieux écrits , les plus exempts
de recherche et de manière , enfin les plus semblables
aux vers de nos grands maîtres qui aient paru depuis
long-tems (4). » )
Il resterait à parler de la préface et des notes. Elles
pourraient donner matière à quelques observations .
On a repris avec raison , dans la partie de la préface
qui contient la vie d'Ovide , la traduction en vers de
quelques petits passages tirés des OEuvres de ce poëte , qui
coupent assez gauchement la prose , et qui n'étant destinés
qu'à servir de preuves aux faits rapportés par le
biographe , ne devaient être que cités en latin , comme
ils l'étaient d'abord , au bas des pages .
En discutant les causes de l'exil d'Ovide , M. de
Saintange expose l'opinion du célèbre italien Tiraboschi
( qu'il nomme Tirabolchi, selon la coutume presque
générale en France d'estropier les noms étrangers ) , opinion
que la Décade philosophique avait fait connaître, en
insérant une traduction abrégée de la dissertation du
savant italien (5). Mais une autre explication a été présentée
depuis , et soutenue avec vraisemblance dans une
vie d'Ovide qui précède la nouvelle traduction en prose ,
publiée par livraisons avec des gravures , et dont M.
Villenave est l'auteur (6). J'en parlerai incessamment ,
et je ferai connaître cette nouvelle opinion sur l'exil
d'Ovide.
t
Dans les notes , M. de Saintange s'est sur-tout proposé
de faire sentir les beautés de son poëte favori, et de
développer l'art de sa composition et les artifices de
son style : quelquefois aussi il fait remarquer les difficul-
>
1
(4) Déeade philosophique et littéraire , N° 10 , de l'an XII.
(5). Décade philosophique et littéraire , Nº 15', de l'an IX ...
(6) Chez MM. Gay , libraire , rue de Laharpe , n° 83 , au bureau de
la Bible ; Guestard , Editeur , rue Saint-Germain -l'Auxerrois , nº 65 ;
Arthus-Bertrand , Gide , Treuttelet Wurtz , etc. On en est à la
16º livraison,
OCTOBRE 1808 . 35
1
tés qu'il a eu à vaincre et ne dissimule peut-être pas
assez à quel point il croit y avoir réussi. Mais cette
franchise , comme je l'ai déjà dit , ne suppose peut-être
pas un amour-propre plus excessif que celui de tel ou.
tel autre poëte : il y a seulement manqué un degré de
rafinement.
Ces notes paraissent principalement destinées à l'instruction
desjeunes gens. On ne doit pas sans doute mettre
indifféremment entre leurs mains tous les ouvrages
d'Ovide , mais les Métamorphoses doivent nécessairement
entrer dans le cours de leurs études littéraires . Si
les passions y sont quelquefois vivement décrites , elles
le sont aussi dans Virgile , et l'on n'a point encore imaginé
de retrancher Virgile du nombre des auteurs classiques.
Si quelques rigoristes en pensaient autrement ,
je leur rappellerais cette petite anecdote.
MmedeGrignan, fille et digne élève de Mme de Sévigné ,
n'avait pas une morale relâchée. Son intéressante Pauline
, qui fut depuis la marquise de Simiane , reçut une,
éducation très-religieuse. Elle se distingua par ses moeurs
autant que par ses grâces et par son esprit; et cependant
les Métamorphoses furent le premier livre classique
que sa mère mit entre ses mains.
GINGUENÉ .
LE GENIE DE BOSSUET , ou Recueil des plus grandes
pensées et des plus beaux morceaux d'éloquence répandus
dans tous les ouvrages de cet écrivain ; précédé
de son Eloge par d'Alembert : par E. L****. ,
auteur de l'Esprit des Orateurs chrétiens.
Dentu , imprimeur-libraire , rue du Pont-de-Lodi ,
n° 5.
Chez
Tour grand génie ressemble à un grand arbre sur
lequel des milliers d'insectes de toute forme et de toute
couleur trouvent leur nourriture . Les uns vivent innocemment
de ses feuilles sans lui causer aucun dommage,
les autres , armés d'instrumens nuisibles, tout en s'ali-
I mentant de sa substance , travaillent sourdement à le
détruire , mais , le plus souvent , meurent eux-mêmes
Ca
36 MERCURE DE FRANCE ,
avant d'avoir seulement pénétré son écorce. Qui ne reconnaît
pas là les compilateurs et les critiques ? J'entends
ici par critiques , non point ces hommes remplis
de goût et de lumières , qui jugeant les divers écrits
sans autre passion que l'amour de l'art , rachètent par
une vive et franche admiration pour les beautés, l'inexorable
sévérité qu'ils déploient envers les fautes; mais ces
injustes détracteurs , ennemis nés du talent et de la
gloire , qui , après avoir harcelé indignement un grandhomme
vivant , s'acharnent sur lui quand il n'est plus ,
avec une fureur que l'absence du danger redouble , et
ne s'aperçoivent pas que leur vile existence a véritablement
sa source dans l'éclat et la durée du grand
renom qu'ils s'efforcent d'obscurcir.
Bossuet n'est point en butte aux attaques des critiques
de cette espèce ; mais il est exposé, comme tout autre
grand écrivain des siècles derniers, aux entreprises des
compilateurs, sorte de frippiers dont l'active industrie
dépèce et retourne en cent façons, qui ne sont pastoutes
nouvelles , les ouvrages des hommes de génie , et nous
en fatiguerait si nous pouvions jamais en être fatigués.
Undes procédés les plus familiers à ces honnêtes spéculateurs
, c'est d'extraire des oeuvres d'un philosophe ,
d'un moraliste , d'un oorraatteeuurr ,, tout ce qui a forme de
pensées , de maximes , et de traits ; de diviser tout ce
butin en des tas séparés qu'ils appellent chapitres , et
d'en former un volume auquel ils donnent le nom
d'esprit.
Nous avons l'Esprit de Leibnitz , de Mably et de
Condillac , de Lamothe le Vayer , de Raynal , de
Nicole , de Saint-Réal , de Saint- Evremont , de Montaigne
, de Molière , de Fontenelle, de Marivaux , etc.
Il nous manquait l'Esprit de Bossuet : ou vient de nous
le donner sous le titre de Génie. M. E. L****. n'a pas
cru qu'on pût dire l'Esprit de Bossuet , comme on dit
l'Esprit de Marivaux , et en cela il a prouvé qu'il ne
comprenait pas ce mot d'Esprit comme titre de livre.
L'éditeur de l'Esprit de Leibnitz , par exemple , n'a
pās prétendu donner le recueil des traits spirituels ré- .
paudus dans les écrits du philosophe allemand; mais
l'esprit , c'est- à-dire la quintessence de ces mêmes écrits .
OCTOBRE 1808. 37
Cela est tout à fait étranger à la question de savoir si
c'est l'esprit ou le génie qui domine dans les ouvrages
de l'homme. Le recueil des pensées de Bossuet devait
donc s'appeler Esprit , comme toutes les autres compilations
de ce geare. A l'entendre dans le même sens
que l'éditeur , on aurait lieu d'être surpris que tout le
génie de Bossuet pût être renfermé dans un in-8° de
quatre cents pages , lorsque les oeuvres, de ce grand
orateur forment vingt gros volumes in-t . Ces vingt
volumes contiennent un grand nombre d'ouvrages qui ,
roulant sur des matières de pure religion et de controverse
, ont perdu beaucoup de leur intérêt , par le
changement des esprits et des circonstances : pour les
gens du monde , et même pour les gens de lettres , tout
Bossuet est dans le recueil des Oraisons funèbres et dans
le Discours sur l'Histoire universelle. On ne peut douter
cependant que ce grand-homme n'ait marqué du sceau
de son génie beaucoup de pages de son Histoire des
variations , de sa Politique tirée de l'Ecriture-Sainte ,
de ses Méditations sur l'Evangile , de ses Elévations
de ses Sermons , etc,, et que dans tous ces écrits dont
les titres nous sont à peine connus , il ne se trouve ,
parmi les choses de polémique , de dogme et de mysticité
, des traits de, morale profonde ou d'éloquence
sublime, dignes de l'historien du peuple de Dieu et du
panégyriste du grand Condé. L'idée d'exhumer ces richesses
enfouies , et de les reniettre dans la circulation ,
était donc une idée utile; et c'est ce qui distingue essentiellement
le Génie de Bossuet de plusieurs autres compilations
de la mème espèce, où l'on donne , saus nécessité
et pour le seul profit des éditeurs et des libraires,
un extrait souvent mal fait d'ouvrages que nous avons
tous entre les mains, et que chacun de nous lit et relit
en entier.
Ce qu'il y a de plus difficile pour un compilateur ,
la seule chose qui , dans ce métier , exige véritablement
du soin et du discernement , c'est de bien ranger les
matieres , c'est de faire tellement sa distribution, que
chaque division , chapitre ou paragraphe , formé de
phrases prises çà et là dans différens ouvrages , forme
un tout homogène dont toutes les parties soient liées
58 MERCURE DE FRANCE ,
:
1
'entre elles et répondent exactement au titre que l'on
adonné à l'ensemble. Il faut pour cela.une sagacité qui
aille plus loin que les mots , et pénètre dans la pensée
même de l'écrivain. Supposons que Bossuet eût voulu
décrire les faiblesses , les ruses , les jouissances et les
tourmens de l'amour-propre , ce véritable Protée qui
se déguisé sous tant de formes que nous n'avons pu
trouver des noms pour les désigner toutes , croit - on
que, pour le poursuivre dans ses détours et ses métamorphoses,
il eût imaginé d'écrire son histoire en quatre
chapitres distincts , intitulés Amour- propre , Vanité ,
Orgueil , Ostentation , auxquels se rattachent visiblement
les chapitres Louanges , Flatteurs et dix autres
où l'amour-propre est en jeu ? Non , sans doute ; il eût
embrassé tout son sujet , il l'eût traité avec méthode ,
de suite et d'une manière complète. L'éditeur , ayant
à sa disposition d'abondans matériaux sur ce même
sujet , était peut-être tenu de les ranger dans cet ordre
et cette dépendance mutuelle , qui seuls pouvaient leur
donner de la solidité et de l'éclat. Loin de cela , il les
a employés presqu'arbitrairement , sans autre raison
de les rapprocher entr'eux , que l'identité du mot qui
lui semblait dominer dans la phrase ; ainsi il a réuni
dans le chapitre de la Vanité , par exemple , tous les
passages où il était parlé de vanité proprement dite ;
ne se doutant nullement que tel autre passage où il
n'est mention que d'amour-propre ou d'orgueil , trouvait
plus naturellement sa place avec ceux-ci que dans
le chapitre où il l'a rangé en vertu du mot employé
par l'auteur. C'est-là le procédé d'un homme qui fait
une table de matières ; mais ce n'est pas celui d'un
homme qui veut classer des idées et composer un
volume.
La preuve du désordre dans un livre comme dans
une conversation , c'est la répétition des mêmes choses .
Il est arrivé à M. E. L****. , faute d'avoir bien déterminé
l'objet de ses chapitres , de placer dans deux et
quelquefois dans trois chapitres à la fois , des paragraphes
entiers , qui, pour ne pas se rapporter assez bien
à un seul , se trouvent avoir du rapport avec plusieurs .
Mais ce qui est plus extraordinaire encore, et que je
OCTOBRE 1808 . 39
à
ne puis expliquer qu'en supposant beaucoup d'inattention
, c'est qu'un même passage de dix lignes se trouve
répété dans le même chapitre å deux pages de distance.
M. E. L****. trouvera la preuve de ce que j'avance ,
aux pages 266 et 268 de son volume, chapitre des
Esprits forts . Il est bien vrai que Bossuet lui-même
a plusieurs fois fait usage des mêmes raisonnemens et
des mêmes images rendus dans les mêmes termes ; mais
c'était dans des ouvrages différens . On serait porté à
croire qu'avec l'impétuosité et l'abondance de son beau
génie , Bossuet n'attachait pas la même valeur que nous
à ces traits de familiarité sublime qui lui échappaient
en foule , qu'il en gardait à peine le souvenir , et que
dans l'occasion il en devait moins coûter à son imagination
d'en enfanter de semblables , qu'à sa mémoire
de lui représenter les mêmes. Mais je me suis convaincu
que , tout riche qu'il était , il sentait le prix de sa richesse
, et savait l'administrer avec économie . Il avait
assez bien calculé l'effet de ces beaux mouvemens , de
ces expressions audacieuses qui nous frappent comine.
l'effet d'une inspiration soudaine et involontaire , pour
ne pas dédaigner de les reproduire textuellement , lorsqu'ils
étaient appelés par l'identité du sujet et de la
circonstance. Je pourrais citer ici dix exemples de
traits justement admirés dans les Oraisons funèbres ,
qui se trouvent dans les Sermons et dans d'autres ouvrages.
Pour la vigueur du raisonnement , la force de l'expression
et l'austérité de la doctrine , ce recueil des
Pensées de Bossuet a le plus grand rapport avec les Pensées
de Pascal. Sans être de cette misanthropie presque
farouche qu'on a reprochée à l'éloquent defenseur de
Port-Royal , Bossuet , comme lui , prêchait une religion
qui consacre la déchéance de l'homme , la misère de sa
condition , la corruption et le néant de sa nature :
comme Pascal , il se plaît à nous terrasser , à nous écraser
; et le résultat de toutes ses réflexions sur lemoral et
le physique de l'homme , semble être cette exclamation
fameuse qui est une fois sortie de sa bouche : oh ! que
nous ne sommes rien ! Il n'est cependant pas aussi décourageant
que Pascal, qui , trop convaincu de notre
40 MERCURE DE FRANCE ,
abjection , et trop appliqué à nous la prouver , ne songo
jamais à relever notre espoir, et à nous indiquer des
moyens d'amendement. Bossuet ne désespère pas tellement
de nous , qu'après nous avoir reproché nos vices ,
il ne nous propose la pratique des vertus , et ne nous
croye encore capables d'y atteindre. Les moralistes d'aucun
pays , ni d'aucun siècle , n'ont rien dit de plus éloquent
et de plus solide à la fois pour démontrer la
vicieuse origine des passions les moins criminelles , la
vanité des jouissances qu'elles procurent et la réalité des
maux qu'elles enfantent. « Les passions ont toutes en
>> elles-mêmes , dit- il , des peines cruelles , des dégoûts ,
>> des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui se
>> fûche de ne pouvoir être assouvie , ce qui mêle dans
>> elles, toutes des emportemens qui dégénèrent en une .
>> espèce de fureur non moins pénible que déraison-
>> nable, L'amour impur a ses incertitudes , ses agita
>> tions violentes , ses résolutions irrésolues et l'enfer de
>> ses jalousies . L'ambition a ses captivités , ses empres-
>> semens , ses défiances et ses craintes , dans sa hauteur
>> même qui est souvent la mesure de son précipice .
>> L'avarice , passion basse , passion odieuse au monde ,
>> amasse non-seulement les injustices , mais encore les
>> inquiétudes avec les trésors. Nos passions contre
>> nous, nos passions sur nous , nos passions au milieu
>> de nous : trait perçant contre notre sein , poids insup-
>> portable sur notre tête , poison dévorant dans nos en-
>> trailles. >> Le propre des passions est de n'être jamais
satisfaites , de désirer , d'espérer , de prétendre , de
s'agiter toujours. « Ainsi , dit Bossuet', nous allons tou-
>> jours tirant après nous cette longue chaîne traînante
>> de notre espérance ; et avec cette espérance , quelle
>> involution d'affaires épineuses ! et à travers ces affaires
>> et ces épines, que d'injustices , que de tromperies ,
>> qued'iniquités enlacées ! » Ailleurs , il s'écrie : ô homme,
>> ne te trompe pas , l'avenir a des événemens trop
>> bizarres , et les pertes et les ruines entrent par trop
>> d'endroits dans la fortune des hommes pour pouvoir
>> être arrêtées de toutes parts. On arrête cette eau d'un
>> d'un côté , elle pénètre de l'autre ; elle bouillonne
>> même par-dessous la terre. Vous croyez être bien
r
OCTOBRE 1808 . 41
>munis aux environs , le fondement manque par en
>> bas , un coup de foudre frappe par en haut.. Mais je
>>>jouirai de mon travail. Eh quoi ! pour dix ans de vie !
>>Mais je regarde ma postérité et mon nom. Mais peut-
>>être que ta postérité n'en jouira pas. Mais peut-être
>>aussi qu'elle en jouira . Et tant de travaux , et tant de
>> sueurs , et tant d'injustices , et tant de crimes , sans
>> pouvoir jamais arracher à la fortune , pour laquelle tu
>> te dévoues , qu'un misérable peut-être. Regarde qu'il
>> n'y a rien d'assuré pour toi , non pas même un tom-
>>>beau pour graver dessus tes titres superbes , seuls
>> restes de ta grandeur abattue; l'avarice ou la négli-
>> gence de tes héritiers le refusera peut-être à ta mé-
>> moire , tant on pensera peu à toi quelques années
>> après ta mort. Ce qu'il y a d'assuré , c'est la peine de
>>tes rapines, la vengeance éternelle de tes concussions
>> et de ton ambition infinie. O les dignes restes de ta
>> grandeur ! ôles belles suites de ta fortune ! ô folie ! ô
>> illusion ! ô étrange aveuglement des enfans des hom-
>>>mes ! » Quel mouvement ! quelle rapidité , quelle
force attérante ! Ce sont bien là ces combats à outrance
dont parle Mme de Sévigné. L'éloquence de Bossuet était
parfaitement d'accord avec les principes qu'il s'était faits
sur la prédication. « Comme c'est à la conscience , dit-il ,
>>que parlent les prédicateurs , ils doivent rechercher,
>>non un brillant et un feu d'esprit qui égaie , ni une
>>harmonie qui délecte , ni des mouvemens qui cha-
>>touillent, mais des éclairs qui percent, un tonnerre
>> qui émeuve , une foudre qui brise les coeurs ! >>>
Celui qui lançait d'une main si puissante les foudres
de la parole divine , ne dédaignait pas de faire briller
quelquefois les éclairs du bel esprit : quelquefois le plus
éloquent des hommes en devient le plus ingénieux. <<<La
>>>grandeur ,dit-il quelque part , loin d'affaiblir la bonté,
>>n'est faite que pour l'aider à se communiquer davan-
>> tage , comme une fontaine publique qu'on élève pour
>> la répandre » . Voici un passage qui semblerait avoir,
été écrit par la Bruyère : « Quest - ce que la vie de la
>>cour ? faire céder toutes ses passions au désir d'avan-
>> cer sa fortune ; dissimuler tout ce qui déplaît , et souf-
>> frir tout ce qui offense , pour agréer à qui nous
42 MERCURE DE FRANCE ,
» voulons ; étudier sans cesse la volonté d'autrui , et
>> renoncer pour cela , s'il est nécessaire , à nos plus
>> chères pensées : qui ne sait pas cela , ne sait pas la
>> cour » . L'auteur des caractères n'a pas d'expression
plus vive , plus concise et plus piquante que celle - ci :
<<La faveur ne voit guère deux générations » .
Bossuet , accoutumé dans sajeunesse à disputer contre
les chefs du protestantisme , porte quelquefois dans ses
écrits une dialectique subtile qui dégénère en ergotisme
scolastique . On est faché de le voir démontrer l'existence
de Dieu par une longue distinction entre l'étre ,
le non-étre , ou le rien . Ce n'est pas ainsi que Fénélon
prouvait Dieu .
Bossuet, comme Pascal et beaucoup d'autres grands
prosateurs , faisait fort peu de cas de la poësie. Il ne voit
dans les poëtes que des gens qui passent leur vie à arranger
et à mesurer des mots , à rendre agréables des choses
inutiles et mêmes dangereuses. Il s'arme contre eux du
jugement de Platon , qui les a bannis de sa république ;
il fait le procès à Virgile , pour avoir étalé également le
faux et le vrai , et chanté avec la même verve , la même
magnificence de poësie , la doctrine de Platon et celle
d'Epicure ; enfin , de même que Bourdaloue , dans un
de ses sermons , avait invectivé contre la comédie
du Tartuffe , et son auteur ; il attaque dans un de ses
traités , la satire de l'homme et la satire sur les femmes ,
de Boileau , l'une parce qu'elle insulte à l'image de Dieu
qui est l'homme , et l'autre parce qu'elle condamne un
sacrement , qui est le mariage. C'est prendre bien au
sérieux les badinages de l'imagination poëtique ; mais
Bossuet était un casuiste rigoureux pour peu que la
morale évangélique lui parût compromise , nulle considération
ne pouvait arrêter son zèle .
Le recueil dont je viens de rendre compte , ne peut
sans doute accroître ni étendre l'immense réputation
de Bossuet ; mais il servira du moins à la confirmer , et
j'ose croire que presque seul il suffirait pour l'établir.
AUGER.
OCTOBRE 1808 . 45
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
TURQUIE. - Constantinople , 28 Août.- Le règne du
sultan Mahmoud et l'administration du grand-visir , Mustapha-
Bairaictar, s'annoncent par des réformes utiles et fermes
dans l'intérieur de l'Empire , et par une prudence éclairée
dans ses relations avec les puissances étrangères. Le tems
n'est plus où la Porte pouvait conserver un systême indópendant
, et se séparer du reste de l'Europe par sa politique,
comme elle en était séparée par ses moeurset par sa religion.
Les revers que les Ottomans éprouvent depuis trente
ans , les pertes irréparables qu'ils ont faites , les vices du
gouvernement qui paralysent toutes les ressources de l'Etat ,
et sur-tout les progrès des lumières et de l'art militaire chez
leurs voisins , forcent aujourd'hui le divan d'écouter les
conseils de la sagesse , et de chercher sa sureté dans une
liaison intime avec les grandes puissances du continent. On
ne peut guères douter que le nouveau grand-visir n'ait reconnu
la justesse de ce principe et qu'il n'y demeure fidèle.
Déjà ses ordres ont fermé tous les ports de la Turquie aux
ruses du commerce auglais ; et ce commerce est vigoureusement
poursuivi dans les Echelles où l'on avait tenté de
le rétablir. Deux bâtimens américains , qui se sont présentés
derniérement devant le port de Smyrne , en ont été renvoyés
sur la seule demande du consul français . f
ALLEMAGNE. Vienne , 16 Septembre. LL. ММ. П.
sont attendues demain dans cette résidencetinia
Le couronnement de l'impératrice comme reine de Hongrie
a eu lieu le 7 à Presbourg , avec la plus grande solennité.
S. A. R. l'archiduc - primat , assisté des évêques de
Wesprim et de Zaab , fit la cérémonie. Le même jour , les
membres des Etats dinèrent aux frais de l'empereur dans
la salle de la redoute. Vers la fin durepás ,DLLMM:, ac
compagnées du prince héréditaire etde LL. AA. H. et RR ,
parurent dans la salle et furent reçues avec le plus vif enthousiasme.
Des toasts furent portés à la prospérité de la
famille impériale. Le soir ,stoute la ville fut illuminée ; il
y eut un bal masqué dans la salle de la redoute , et différens
divertissemens sur les places publiques. ) 1..
Les ambassadeurs de France et de Russie ont assisté au
couronnement. Ils sont déjärdeTretour de Vienne. Le len
44 MERCURE DE FRANCE,
demain de son couronnement, l'impératrice aparcouru les
rues de Presbourg , montée àcheval , à la manière hongroise.
S. M. a été reçue partout au milieu des transports de l'allégresse
publique .
Après le couronnement , LL. MM. ont parcouru plusieurs
contrées de la Hongrie .
On assure que les Etats , dans leur première séance , ont
consenti à toutes les demandes du gouvernement , et entre
autres à la levée d'une milice nationale , pareille à celle qui
a eu lieu dans les autres Etats de la maison d'Autriche .
On assure qu'outre la ville de Comorn , l'on doit encore
fortifier les chateaux d'Arwa , vers la frontière de la Silésie ,
ainsi que la ville et le passage de Jablunka.
Berlin , 14 septembre. On attend incessamment dans cette
ville, S. A. le prince Guillaume de Prusse , revenant de
Paris , et se rendant a Koenigsberg.
-
1
M. le maréchal Lannes a passé par notre ville pour
aller à la rencontre de l'Empereur de Russie. S. M. I.
était attendue le 15 à Koenigsberg d'où elle a du continuer
sa route pour se rendre directement à Weimar.
a
Lebruit se soutient que tous les Etats prussiens situés
sur la rive droite de l'Oder seront évacués d'ici au premier
octobre . Il n'y a déjà plus de troupes dans la Nouvelle-
Marche. La division du corps d'armée du maréchal
Soult , qui était près de Moewe , sur le bord de la Vistule,
s'est rendue à Dantzick pour en former la garnissoonn ,, après
le départ du corps du général Oudinot , qui est parti pour
Glogau en Silésie . On ne parle point encore de l'évacuation
de la Marche de Brandebourg ; mais le dépôt d'artillerie
de Berlin s'est mis en route, et tous les bureaux
des commissaires ordonnateurs, ainsi que les employés
civils de l'arméeront quitté cette ville. 102 SL
Plusieurs officiers ont écrit à leurs familles , qui devaient
se rendre l'hiver prochain à Koenigsberg , de resterà
Berlin ; on remarqueiaussi que le colonel Kleist , adjudantgénéral
duroi , et quisetrouve depuis long-tems à Berlin, où
il est chargéde la surveillance des officiers et soldats' prussiens
, a repris son uniformehee qui était defendu jusqu'à
présent. Les conjectures auxquelles ces changemens ont
donné lieu, sont cause que nos effets publics onto haussé
tout-à-coup de trente pour cent, 1969.491
Le maréchal Soult, duc de Dalmatie , habite maintenant
à Charlottenbourg , d'où il vient souvent à Berlin.
Il n'est pas encore question du départ de son état-major,
comme quelques feuilles l'avaient annoncé. και μάντα
OCTOBRE 1808. 45
Francfort, le24 Semptembre. L'Allemagne et l'Europe
entière ont , dans ce moment, les yeux fixés sur deux petites
villes de Saxe , Erfürth et Weymar , que doit honorer la présence
des deux plus puissans monarques du monde. Nous
avons vu passer ici S. Exc. M. de Champagny , ministre des
relations extérieures en France ; S. A. S. M. le prince de.
Bénévent , M. le comte Tolstoï , ambassadeur de Russie , à
Paris , et plusieurs autres personnes de marque , attachées à
la cour de France , qui se rendent à Erfürth . On attend
demain S. M. l'Empereur Napoléon. Le prince Primat , notre
souverain , S. A. I. le grand duc de Würtzbourg , le prince
et la princesse héréditaires de Bade , le prince de Nassau-
Weilbourg , et plusieurs autres princes , se sont rendus ici
pour offrir leurs hommages au protecteur de la confédération
du Rhin . Toute la bourgeoisie devait prendre les armes
aujourd'hui à 4 heures du matin ; mais d'après une lettre
que M. le maréchal Kellerman a reçue du grand-maréchal
Duroe, et qu'il a communiquée au prince Primat , il a été
donné contre-ordre. Dans cette lettre ,M. le grand-maréchal
annonce que l'Empereur n'arrivera que dimanche 25 a
Mayence , et que comme S. M. voyage incognito , elle ne
veut recevoir aucun honneur.
D'un autre côté , M. le comte de Romanzow , ministre des
affaires étrangères enRussie , est arrivé à Weymar , où S. M.
l'empereur Alexandre est attendu lui-même , à la fin du
mois , avec une suite très- nombreuse. La ville de Weymar ,
qui était depuis quelques années l'Athènes de l'Allemagne ,
le séjour habituel de Wiéland , de Goëthe , et de nos plus
célèbres écrivains , va se remplir d'une cour brillante , sans
cesser d'offrir un noble asyle aux muses et aux talens . On
assure que les chefs-d'oeuvres de la scène française seront
représentés sur son théâtre pendant le séjour des deux Empereurs
, et que les plaisirs de l'esprit se mêleront aux fètes
de la grandeur.
Oncroit que les princes les plus considérables de la confédération
du Rhin , vont se rendre à Erfürth .
Il est arrivé de Mayence plusieurs détachemens de cava-y
lerie de differente espèce , elle est destinée ou à servir d'escorte
à S. M. I. , ou à être mise en station dans les villes où
l'Empereur passera.
Hambourg, 20 Septembre Deux mille chevaux de la
cavatcrie espagnole , sont partis , ces jours derniers , pour
Postdam ,Hanovre et Wesel, Ces chevaux sont tous entiers ;
il y en a de très-beaux. Ils sont conduits par des cavaliers
espagnols.
46 MERCURE DE FRANCE,
Les officiers et soldats espagnols qui se trouvaient dans le
Holstein , le Schleswig et le Jutland , partent journellement,
aussi pour Weselet Mayence . On en attend de Fionie , de-
Seeland , cinq mille , qui doivent continuer leur route pour
la même destination . Plus de deux cents officiers de tous
grades sont déjà partis .
Les nouvelles que l'on reçoit d'Angleterre , reviennent sur
les succès des Anglais et des insurgés en Espagne et en Portugal
, et les font bien moins considérables qu'elles les avaient
annoncés d'abord. Le lieutenant-général Dalrymple , qui est
àGibraltar , le lord Collingwood , qui est à la hauteur de
Cadix , et l'amiral Cottou , qui se trouve à la hauteur du Tage,
n'ont envoyé aucun nouveau renseignement particulier. Parmi
les généraux qui servent sous Castannos , on nomme Penna
et Jones , qui ne paraissent pas beaucoup mieux connus que
les autres . Les Anglais ont envoyé des représentans aux différens
corps d'insurgés : mais cette mesure ne suffit pas pour,
les mettre d'acoord ensemble. Les Français , avant de quitter
Madrid , avaient emmené toute l'artillerie transportable , encloué
le reste , et mis en sureté les trésors de la couronne. On
dit , aujourd'hui, que c'est le 3août , que le général Wellesley
a effectué un débarquement en Portugal ; il était arrivé , le
25juillet, dans la baie de Mondego. C'est à ces nouvelles que
se borne ce que nous apprennent les journaux anglais qui ,
comme on sait, ne sont pas embarrassés d'en fabriquer ,
lorsqu'ils en manquent.
Aladate de ces nouvelles , on disait à Londres que le chef
d'escadre D. Juan Ruiz Apodaca , y était arrivé , chargé des
pouvoirs de la junte de Séville et des insurgés espagnols ;
et l'on y craignait beaucoup les suites de la division qui,
avait éclaté entre les chefs de l'insurrection , notamment
entre les généraux Cuesta et Palafox .
ESPAGNE. Vittoria , 22 Septembre. Par un décret
royal daté de Miranda , S. M. a prescrit diverses mesures
pour réprimer les violens excès et les assassinats qui ont eu
lieu sur diverses parties du territoire espagnol , pour ôter les
armes des mains de ceux qui en font un criminel usage ,
assurer les communications , la personne des soldats et des
voyageurs , et punir les auteurs de tout désordre et attentat
contre la sureté publique et particulière .
Le roi a nommé le lieutenant- général. D. Francisco de
Negrette , capitaine-général du royaume de Navarre .
Les services du conseiller d'Etat D. Manuel Bromero viennent
d'être récompensés par son élévation au poste de ministre
de l'intérieur.
OCTOBRE 1808. 45
Il paraît que l'armée française est maintenant prête à se
mettre en mouvement , et que , d'ici à peu de tems , elle
pourra se mettre en marche pour Madrid .
On avait écrit de Miranda que 1500 français avaient été
arrêtés à Madrid , et le sequestre mis sur leurs biens ; cette
nouvelle ne se confirme pas .
( INTÉRIEUR) .
PARIS , 30 Septembre.- Les différens corps de la Grande-
Armée qui traversent en ce moment la France pour se rendre
en Espagne , reçoivent dans toutes les villes l'accueil
qu'une nation belliqueuse et fière doit à des guerriers qui
font sa gloire et son appui. Metz, Nanci , Reims , Troyes ,
rivalisent avec Paris , dans les fètes que leurs habitans s'empressent
d'offrir à nos soldats victorieux. L'armée française
ne ressemble point à celle de quelques puissances dont on
along-tems vanté le systéme militaire , et dont la grandeur
s'est évanouie au premier revers. Là , le soldat , souvent
étranger au pays , l'était toujours à la nation : ici , l'armée
est entièrement nationale , chacun des braves qui la composent
appartient à l'Etat par sa famille , par sa propriété , par
ses plus chers intérêts , par ses premières affections : et voilà
cequi donne un mouvement si général , un caractère si populaire
, aux fètes que reçoivent partout , sur leur passage ,
ces invincibles légions.- Depuis le 20 de ce mois , les régimens
du 1er et du 6me corps de la Grande-Armée , qui arrivent
à Paris , sont réunis successivement dans les beaux jardins
de Tivoli , où la ville leur offre un diner militaire et
vraiment patriotique. Un concours immense de spectateurs
se porte à ces réunions , et mêle ses acclamations à celle des
braves qui célèbrent le héros qui les a si souvent conduits à
la victoire.
t
M. le Conseiller-d'Etat , préfet du département de la
Seine , et les autorités municipales de Paris , ont reçu à la
barrière St. -Martin les colonnes qui avaient à leur tête MM. le
maréchal Victor et le général Marchand , et leur ont offert
des couronnes pour en décorer les Aigles de leurs légions .
« La grande cité sera fière à son tour , leur a dit M. le Conseiller-
>> d'Etat , préfet du département , si quelque jour , tandis que vous mar-
>> cherez à la victoire , les yeux fixés sur vos Aigles , la vue de ces cou-
>> ronnes peut vous rappeler que nos coeurs vous accompagnent et que
>nos voeux vous secondent. >>>
- Un décret impérial rendu à Saint-Cloud , le 17 septembre
, porte ce qui suit :
Art. 1er . Il y aura en Dalmatie un évêque du rit grec.
2. Ily aura également un chapitre et un séminaire pour l'instruction
du clergé du même rit .
48 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1808.
1
3. Nous affectons à l'évêché une dotation de 15,000 liv. par an , sur
notre trésor royal .
4. La même somme , à prendre pareillement sur le trésor , est act
cordée au chapitre et au séminaire , pour leur dotation annuelle .
5. Dans le courant du mois de novembre prochain , il sera convoqué
à Zara , sous la présidence de notre provéditeur-général , un synode
composé de quarante sujets du rit gres , nommés par ledit provéditeurgénéral
, sur une liste double qui lui sera présentée par l'archimandrite .
6. Le synode nous fera connaître ses vues sur le mode de bien organiser
l'exercice da rit gréc .
7. Il nous présentera en outre un projet pour une meilleure circonscription
des paroisses , et un état des dépenses nécessaires au service
ecclésiastique .
8. La moitié de ces dépenses sera à la charge de ceux qui professent
la religion grecque d'après le mode qui sera établi ; l'autre moitié sera
supportée par notre trésor royal .
-Voici quelques détails sur sur la visite que S. Exc.
l'ambassadeur de Perse a faite à la Bibliothèque impériale :
S. Exc. a paru vivement frappé de l'ordre admirable qui
règne dans cette immense collection de volumes. Elle en
a évalué le nombre à 400,000 ( ce qui ne s'éloigne pas
beaucoup de la vérité ).
M. l'ambassadeur s'est arrêté pendant une demi-heure
environ dans les salles des manuscrits ; il les a trouvés d'une
grande beauté , et en a reconnu plusieurs renommés dans
l'Orient par l'habileté des copistes.
S. Exc. a fait prendre note de ce qu'elle a vu de plus
remarquable ; elle a également voulu faire transcrire diverses
sentences persannes qui l'avaient frappé.
1
Un exemplaire de l'Alcoran a sur-tout excité son attention.
Il n'est point d'homme en Perse , a dit l'ambassadeur ,
qui ne vendît ses enfans pour acquérir un tel trésor.
En sortant de la Bibliothèque impériale , S. Exc. a prié
M. Jaubert de témoigner toute sa satisfaction à MM. les
conservateurs de cet établissement , et en particulier à M.
Langlès qui n'a rien négligé pour exciter et satisfaire sa
curiosité. S. Exc. a promis d'enrichir la Bibliothèque de
quelques manuscrits précieux qu'elle a rapportés de Perse.
Le soir du même jour , l'ambassadeur s'est rendu avec
toute sa suite , à l'Académie impériale de Musique. Son
intention était , en visitant pour la première fois le plus
beau théâtre de l'Europe , de choisir une représentation
analogue aux événemens qui immortalisent le règne de
Napoléon. On donnait le Triomphe de Trajan. Il est difficile
de se former une idée exacte de l'impression qu'a produit
sur l'ambassadeur , ce magnifique spectacle ; S. Exc .
est restée immobile d'admiration et d'étonnement longtems
après la toile baissée .
( N° CCCLXXVII . )
DEPDTE LA
SEINE
( SAMEDI 8 OCTOBRE 1808. )
5.
cen
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
ninm
LES TROIS ISLES .
Formidanda Paphos multo discrimine sedes ;
Nec non et pluti regia fæta malis ;
Dulcia securæ delibat gaudia vitæ ,
. Quem tegit incolumen litus amicitiæ . B.
Pour fwir son vain fracas , échappé de la ville ,
J'étais un jour assis près d'un fleuve tranquille .
Là rêveur, et cherchant l'oubli de bien des maux ,
J'aimais à suivre au loin son onde paresseuse .
Mon ame libre enfin , et du calme amoureuse ,
Savourait les douceurs de ce vague repos .
Tout à coup une femme , à mes yeux étrangère ,
Dirigeant avec grâce une barque légère ,
Se présente , s'approche , et me parle en ces mots :
De tristes souvenirs paraissent te poursuivre.
- Il est vrai : nul mortel ici bas ne peut vivre
Sans payer plus ou moins son tribut au malheur .
- Je le sais ; mais je puis adoucir sa rigueur .
- J'en doute . - Si tu veux entrer dans ma nacelle ,
Et pour quelques instans , te fiant à mon zèle ,
De ces paisibles flots suivre avec moi le cours ,
Peut- être je pourrai , sur des rives nouvelles ,
Contre les noirs soucis t'offrir quelque secours .
Le charme de sa voix, ses grâces naturelles ,
D
50 MERCURE DE FRANCE ,
La douceur , la franchise empreintes dans ses yeux ,
Tout me dit , en un mot, d'accepter le voyage .
Je me place auprès d'elle , et quittant le rivage ,
Le fleuve mollement nous entraîne tous deux.
Nous voguons , et bientôt je vois paraître une île.
Ses bords étaient ornés de palais somptueux ,
Et plus loin dans la plaine une superbe ville
Elevait daus les airs son front majestueux .
De ce riche séjour qui peindra l'opulence?
Par- tout l'or et l'argent , avec magnificence ,
Pour éblouir les yeux s'y trouvaient répandus.
Les arbres y portaient ces merveilleuses pommes
Qu'on voyait aux jardins des filles d'Hespérus ;
Et ce riche métal , tant recherché des hommes ,
S'y montrait si commun que même les ruisseaux ,
Ainsi que le Pactolee ,, en roulaient des monceaux.
J'allais sur ce miracle interroger mon guide ;
C'est ici , me dit-il , que Midas autrefois
Exerça le pouvoir admirable et perfide
De convertir en or ce que touchaient ses doigts.
Cette île depuis lors est l'île des richesses .
Quel est donc de cet or le pouvoir souverain ?
Déjà de m'enrichir je formais le desscin ..
Insensé ! dit la nymphe , aux vulgaires faiblesses
Pourquoi livrer ainsi ton coeur né généreux ?
Non : ce n'est point ici le but de notre course .
Apprends que ce séjour , si brillant à tes yeux ,
Est de sombres ennuis une éternelle source .
La discorde , la baine et l'égoïsme affreux
Ytiennent à l'envi leur empire odieux .
.
Dès qu'on y met le pied rien ne peut vous soustraire
Au dangereux poison qu'on respire auprès d'eux .
Ils corrompent bientôt le plus beau caractère .
Comme on voit bien souvent une fleur étrangère ,
Ornement des jardins dont son maître est jaloux ,
Près d'une autre moins belle imprudeminent placée ,
Languir , dégénérer , par elle influencée ,
Et perdre pour jamais ses parfums les plus doux ,
Et les riches couleurs dont elle est nuancée . ( 1 )
(1) Cette comparaison est fondée sur un fait connu de tous les fleuristes
, qui ont plus d'une fois observé la dégénération des fleurs par le
mélange des étamines.
OCTOBRE 1808 . 51
1
Aces mots, tout honteux , je ne répliquai pas ;
Et me laissant guider par la nymphe prudente ,
Je la vis , redoublant les efforts de son bras ,
Presser le cours trop lent de l'onde qui serpente .
Les arbres du rivage , et la terre et les cieux ,
Avec rapidité semblent fuir à nos yeux.
Une autre île bientôt devant nous se présente :
Ici point de richesse , ici point de palais ;
Mais de tendres gazons et des ombrages frais .
Des buissons de lilas , de myrthes et de roses ,
Mille groupes de leurs nouvellement écloses ,
Amusent les regards de leurs vives couleurs ,
Et répandent dans l'air leurs suaves odeurs ;
Avec art ménagés , des bosquets solitaires
Semblent vous inviter à de tendres mystèrest.
Tout enfin sur ces bords charme le voyageur,
Et l'invite à fixer sa course vagabonde.
Quel tableau , m'écriai-je , et quel site enchanteur !
On doit vivre en ces lieux le plus heureux du monde.
Apeine j'ai parlé qu'un jeune homme paraît .
Le sombre désespoir empreint sur son visage,
Fait naître en sa faveur le plus vif intérêt.
Je le vois lentement s'approcher du rivage ;
Il regarde la terre , il s'arrête , il frémit ,
Met la main sur son coeur , un moment s'attendrit ;
Puis se frappant le sein , le malheureux s'agite ,
Et dans l'onde qui fuit soudain se précipite .
Voilà donc le bonheur qu'on goûte en ce séjour ,
Dis-je ! glacé d'effroi , qui règne ici ? - L'Amour,
- L'Amour ! éloignons-nous ; je connais le perfide ;
Je sais que de nos pleurs le cruel est avide .
Sept lustres m'ont appris , peut- être à mes dépens ,
Que de le fuir , hélas ! il est bien plus que tems.
Mais son île fatale est déjà disparue .
Une troisième , enfin , se présente à ma vue.
Rien ne peut éblouir sur ces champêtres bords ;
Tout est simple et riant , tout y plaît sans efforts .
Là , le chêne et l'ormeau , mariant leur feuillage ,
Répandent à l'entour ce demi-jour heureux
Qui plaît à la pensée et repose les yeux .
L'air est tranquille et pur , le ciel est sans nuage ;
Et le calme profond qui règne dans ces lieux ,
D'unrepos consolant offre le doux présage ;
Enfin plus on approche , et plus on est charmé
(
D2
52 MERCURE DE FRANCE ,
Des objets gracieux de ce frais paysage .
Le fleuve avec plaisir en reflète l'image ,.
Et semble ralentir son cours accoutumé ,
Afin de caresser plus long - tems son rivage .
Tu vois , dit ma compagne , avec un doux accent ,
Les confins resserrés de mon petit domaine ;
Sur tous les coeurs ici je règne en souveraine :
Mais on chérit mes lois , mais chacun est content.
Du malheur qui s'attache à la nature humaine
Si je ne puis , hélas ! vaincre le bras puissant ,
Aux maux de mes sujets toujours je m'associe ;
Ils versent dans mon sein les secrets de leur vie ;
Attentive , j'écoute et je pleure avec eux .
A ces mots , détournant sa légère gondole ,
Elle aborde , et bientôt nous débarquons tous deux.
Toi , m'écriai-je , ô toi , dont la douce parole
En pénétrant le coeur le charme et le console ;
Toi dont le seul regard m'entraîne sur tes pas ,
Enfin quel est ton nom ? - Qui ne le connaît pas ?
Chacun à tout propos le cite avec emphase ;
Plus d'un auteur s'en sert pour embellir sa phrase ;
Mais par bien peu de gens il est apprécié ....
- C'en est assez : eh quoi ! j'ai pu te méconnaître !
Pardonne mon erreur , ô divine Amitié !
De vivre sous tes lois je suis digne peut-être :
Des faux biens de la terre à jamais détrompé ,
Je me sauve en tes bras , de l'orage échappé.
Oui : tu remplaceras , par ta céleste flamme ,
Les trop douces erreurs dont se berçait mon ame.
Gloire , plaisir , amour , fortune , tout est vain ;
Tes bienfaits peuvent seuls remplir le coeur humain.
Ils sont de tous les rangs , comme de tous les âges :
Tu mérites par eux nos éternels hommages.
Règle donc mes destins , ne m'abandonne pas .
Avec douceur encore appuyé sur ton bras ,
Je pourrai de la vie achever le voyage.
Ah! dussé-je avec toi vivre dans les déserts ,
Je te suis ; et , quittant une foule volage ,
Je saurais dans ton sein trouver mon univers .
G. DUM.
OCTOBRE 1808. 55
MARIE STUART ,
MONOLOGUE LYRIQUE , PAR M. DE JOUY.
( On suppose que la scène se passe dans la prison de Tewksbury ,
pendant la nuit qui précéda le jour où l'infortunée reine d'Ecosse périt
sur un échafaud. )
Quelle nuit ! ... quel songe pénible ! ...
J'achève un douloureux sommeil !
Hélas ! la vérité , plus triste , plus terrible ,
M'attendait au réveil .
Dans les fers je m'agite encore :
Mais le trépas bientôt les brise sans retour :
Le premier rayon de l'aurore
Doit éclairer mon dernier jour ...
Dans la profondeur des nuages
J'entends la foudre au loin gémir ;
Le ciel , par la voix des orages ,
De mon destin vient m'avertir .
Autour de ma retraite obscure ,
Les vents , avec un long murmure ,
Font retentir ces mots .... Marie , il faut mourir ! ...
Après tant de souffrance ,
Un supplice cruel , voilà mon espérance !
Recevez mes tristes adieux ,
Voûtes sombres , séjour d'alarmes ,
Muets témoins des larmes
Qui coulent de mes yeux.
Adieu si doux pays de France ( 1 ) ,
Berceau de mon heureuse enfance ,
D'où le sort voulut me bannir :
O ma patrie ,
La plus chérie ,
Donnè à Marie
Un souvenir .
Et toi , de mes tourmens artisan détestable ,
Perfide Elisabeth , tu jouis de mes pleurs !
Dix-huit ans de malheurs
De ta vengeance infatigable
N'ont pu désarmer les fureurs !
Viens assister à mon supplice ,
(1) Les vers italiques sont de Marie Stuart elle-même.
54 MERCURE DE FRANCE ,
Que mon trépas comble tes voeux ,
Et par le plus lâche artifice
Que ta haine encor me noircisse
Chez nos derniers neveux.
Tu ne saurais tromper la justice éternelle ,
Indulgente à l'erreur et terrible aux forfaits ;
Tu lui rendras compte , cruelle ,
Des maux affreux que tu m'as faits.
Que vois - je ? ... une clarté fatale
Apénétré dans cette tour ! ....
Et déjà l'aube matinale
Au monde ramène le jour. 6
J'écoute... on approche... on m'appelle ! ...
C'est la mort qui s'offre à mes yeux !
Un Dieu met dans mon sein une force nouvelle ,
Mon ame s'affranchit de sa chaîne mortelle ,
Et , brillante d'espoir , s'élève vers les cieux.
i
ENIGME.
J'OCCUPE , ami lecteur , peu d'espace ici-bas.
Pourtant ne me dédaigne pas
Tout petit que je suis , et sur certaine lettre
Avec un vétilleur garde-toi de m'omettre ;
Ou crains qu'un tel oubli , du trop fameux Martin
Ne te fasse éprouver le funeste destin.
Ne me dédaigne point , lecteur , je t'en conjure ,
Sans quoi , pour venger cette injure ,
Je vais , dans mon courroux , te prenant au côté ,
De respirer t'ôter la liberté .
Quelquefois je ne suis qu'un être imaginaire ;
D'autrefois j'ai la plume ou l'aiguille pour mère.
Aux quatre coins des cieux jaloux de me montrer ,
Dans la musique encor on peut me rencontrer.
On voit , faute de moi, manquer plus d'une affaire ;
Monabsence , au piquet , rend un joueur capot .
Cherche bien maintenant ; car , soit dit sans mystère ,
Si tu ne trouves point , tu ne diras le mot.
SARTRE , professeur à Laval.
1
OCTOBRE 1808. 55
LOGOGRIPLE.
Sous le règne des derniers rois
Les livres très-souvent me traînaient à leur suite ;
Je commence à vieillir et je mourrai bienvite :
Il me reste un osul , quand on m'ôte un et trois .
CHARADE.
Mon tout est un nom de bergère ;
Femme à vapeurs de mon premier
Fait son déjeûner ordinaire .
Un petit mot latin mis devant mon dernier
Te montre ce qu'on sent en voyant mon entier.
М. С.
:
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre B.
Celui du Logogriphe est Dreux ; dans lequel on y trouve deux et
la lettre r.
Celui de la Charade est Pré-face .
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
LE PORTRAIT DE FAMILLE.
ANECDOTE.
Je voyageais en 80dans le Bas-Vendomois , pays délicieux
que les amateurs de la belle nature ne visitent pas assez. Tandis
que je me plaisais à contempler les rians paysages , les
sites pittoresques et variés que ce vallon charmant du Loir
présente sans cesse à l'admiration du voyageur , le jour fuyait
insensiblement , et je me vis surpris par la nuit dans un lieu
qui m'était inconnu. Je suivis le sentier dans lequel je me
trouvais engagé , ne sachant trop où il devait me conduire.
Je n'eus pas fait un quart de lieu que j'arrivai dans un petit
56/
MERCURE DE FRANCE ,
village entouré d'arbres et de prairies , et situé sur le penchant
d'une colline . J'avais grand besoin de repos et je
cherchais de tout côté un asyle , lorsque j'aperçus vers le
milieu du village une petite maison toute neuve et fort bien
bâtie. Je résolus d'y entrer et d'y demander l'hospitalité.
Dans une chambre très-proprement meublée , je vis une
jeune paysanne qui , sans être jolie , avait une physionomie
franche et heureuse ; le coloris de la jeunesse et de la santé
brillaient sur ses joues , et le sourire du contentement sur
ses lèvres vermeilles. Un jeune homme de ving-quatre à
vingt-cinq ans était assis auprès d'elle et tenait sur ses genoux
un enfant sur lequel il attachait un regard paternel.
Je racontai mon aventure au petit ménage , et soudain
le mari et la femme furent sur pied pour me recevoir. Dans
uninstant mon souper champêtre fut préparé et servi avec
une propreté qui redoublait encore l'appétit que l'exercice
m'avait donné . Bientôt je liai conversation avec le jeune
homme qui s'était assis à côté de moi , et qui répondit à
toutes mes questions avec une franchise et une ingénuité
qu'on ne rencontre plus guères , même au village .
ici. -
Tout en causant , je promenais mes yeux autour de moi ,
et je ne pus cacher mon étonnement lorsque j'aperçus un
tableau qui représentait un homme d'un certain âge , décoré
de la croix de Saint-Louis. - Ah ! ah ! dis-je au jeune
paysan, voilà un tableau que je ne m'attendais pas à trouver
Il ne devrait pas y être non plus , me répondit- il.
De qui est donc ce portrait ? C'est celui d'un brave et
dignemilitaire , de M. de Morange , propriétaire d'un château
qui n'est pas bien loin d'ici. Hélas ! le pauvre homme ! voilà
tout ce qui reste de lui. Il est mort et c'est bien dommage ,
il faisait tant de bien aux malheureux ! - Et par quel hazard
, mon ami , possédez-vous le portrait de M. de Morange ?
Je m'en vais vous conter cela pendant que vous soupez ,
Monsieur.
<<Je n'avais que douze ans lorsque mon père mourut.
Mon père était un pauvre menuisier qui avait bien de la
peine à me faire vivre de son travail . Quelques jours après
sa mort , j'allai pleurer et demander l'aumône à la porte de
M. de Morange. Il prit pitié de moi et me mit en pension
pour me faire apprendre le métier de mon pére . J'allais
tous les dimanches chez M. de Morange', il me comblait
de bontés , et je ne sortais jamais de chez lui les mains vides .
<<<<Julien , me disait-il , sois honnête homme , sois laborieux ,
et je prendrai soin de ta petite fortune.....
OCTOBRE 1808 . 57
>> Je profitai des conseils de M.de Morange , et je cherchai
à m'instruire dans mon état. Lorsque j'eus atteint ma
seizième année , ce brave homme me fit venir chez lui , et
remettant une bourse entre mes mains , il me dit : « Julien ,
je suis content de toi. Tout le monde dit du bien de ta
conduite. Continue à marcher dans le bon chemin ; on arrive
toujours à un bon gîte quand une fois on l'a pris . Voilà une
petite somme que je te donne pour faire ton tour de France.
Il faut voyager pour te perfectionner dans ton métier. Adieu,
reviens honnête homme si tu veux être heureux un jour ,
car il n'y a que l'honnête homme qui le soit .... »
>>Je pris l'argent que ce bon M. de Morange me donna ,
je fis mon petit paquet , et dès le lendemain je me mis en
marche. Je voyageai pendant quatre ans de ville en ville ,
toujours travaillant de mon mieux et cherchant à devenir
bon menuisier. A vingt ans , j'eus la maladie du pays. Je
voulus revoir le village où j'étais né , et je revins en grande
hâte , sans être plus riche que je n'étais à mon départ , mais
honnête homme et propriétaire d'un bon état qui devait
m'assurer du pain pour le reste de mes jours.
<<M. de Morange me donna de l'ouvrage , et me recommanda
dans les environs. Je vivais assez bien au jour la
journée et fort content de ma situation. Je n'avais pas encore
été malheureux , mais hélas ! Il fallait bien que le chagrin
vint me trouver quelque jour , car on dit que la vie ne peut
se passer sans cela. Au reste , je ne me plains pas ; ce que
Dieu a fait est bien fait , et ce chagrin là m'a fait plus de
bien que de mal. Je devins amoureux de Colette. C'est ma
femme , Monsieur , que vous voyez . Elle était jolie... comme
aujourd'hui ; mais elle était riche; son père était un gros
fermier qui cultivait une ferme à lui , et qui possédait des
prairies et des vignes , le tout en bon état. Pour moi , je
n'avais que mon métier , je gagnais mes trente sous par jour ,
et je logeais dans une petite cave que j'étais obligé de louer .
Je ne pensais pas que j'étais pauvre , car Colette m'aimait
comme si j'avais été riche. Nous nous voyions souvent , et
nous nous faisions l'amour en tout bien , tout honneur.
-
- Sure-
>>Un jour maître Sébastien , père de Colette , m'aperçut
dans le moment où je donnais un baiser à sa fille. Il me
prend à la gorge.- Que fais-tu là ? me dit-il .- J'embrasse
Colette. Quoi ! scélérat , tu oses te permettre....
ment , puisque Colette le veut bien. Et tu crois que je
souffrirai qu'un drôle comme toi fasse la cour à ma fille !
-Pourquoi pas ? je ne lui fais la cour que pour l'épouser.
58 MERCURE DE FRANCE ,
-Toi , l'épouser ! ah oui ! on te la garde ; c'est pour toi
qu'on l'a faite. Voyez donc ce vaurien , il lui faut une fille
riche , à lui qui n'a pas un sillon .- Je voulus répondre ,
mais Sébastien , qui d'ailleurs est bien le meilleur homme
du monde , n'attend pas ma réponse ; il lève son bâton sur
moi , j'esquive le coup , et je prends le parti de la retraite.
>> Rentré dans ma petite cave , je réfléchis sérieusement à
ce qui venait de m'arriver , et je sentis que j'avais eu tort
d'aimer Colette , mais c'était un tort que je ne pouvais plus
réparer. Bientôt je ne fus occupé que de mon amour ; le
chagrinme tourna la tête ; je négligeai mon travail , mes
pratiques m'abandonnèrent , et je vis le moment où j'allais
manquer de tout .
>>J'étais réduit au désespoir , lorsqu'il me vint dans l'idée
d'aller confier mon malheur à M. de Morange . « Il est si
bon ! disais-je. Il me veut du bien , il m'en a déjà fait ; peutêtre
prendra-t- il pitié de moi. » J'arrive au château , je demande
à parler au maître , et on me répond qu'il est tombé
dangereusement malade. Je m'en retourne tristement chez
moi , priant Dieu au fond de mon coeur de conserver le protecteur
des malheureux. Le lendemain , de grand matin , je
cours encore au château pour savoir des nouvelles de M. de
Morange , on m'apprend qu'il vient de mourir dans la nuit.
Je ne vous peindrai point ma douleur et mes regrets , je
perdais tout. Je me retirai chez moi bien affligé , et conjurant
l'ame de ce brave homme de prier Dieu pour le pauvre
Julien.
» Au bout de quinze jours j'apprends que ses héritiers
sont arrivés au château , et qu'on fait une vente de tous les
meubles qui lui ont appartenus. La curiosité me conduit ,
comme tant d'autres , à cette vente . Je vois tous les meubles
demon bienfaiteur passer dans des mains étrangères , et des
larmes coulent de mes yeux , tandis que la nièce et le neveu
de M. de Morange regardent ce spectacle avec la plus froide
insensibilité . Cependant il les avait comblés de biens pendant
sa vie , et leur laissait vingt mille livres de rente après
sa mort. Ils vendaient tout dans la maison. Ah ! si j'avais eu
un oncle aussi hon , j'aurais tout conservé , par respect pour
sa mémoire .
>> Il y avait une demi-heure que j'étais-là et j'allais me
retirer , lorsque j'entends crier à un écu le tableau , à
quatre francs , à cinq livres ..... Je regarde ce tableau . Que
vois-je ? le portrait de leur oncle , de leur bienfaiteur ! Mon
coeur se serre , je pleure comme un enfant. Je suis bien pau
OCTOBRE 1808. : 59
1
vre , dis-je en moi-même. Six francs , c'est tout ce que je
possède. Mais ce portrait , ce portrait de l'homme qui m'a
secouru , qui m'a protégé ..... Non , non , il ne tombera point
dans des mains inconnues. Je porte l'enchère à six francs ,
et le tableau m'est adjugé.
>>Je le détache avec transport , et je ne puis m'empêcher
de baiser cette bouche qui m'avait tant de fois souri avec
bonté , ces mains qui s'étaient tant de fois ouvertes pour me
secourir. J'emporte le portrait dans ma petite cave qu'il doit
embellir. Mais en le portant , je suis étonné de sa pesanteur.
Je veux le placer à la muraille , mais le clou se détache et
le portrait tombe. Je le relève avec précaution , il s'était un
peu déchiré par derrière , et un rouleau sortait de la toile.
Je prends ce rouleau , je l'ouvre , et jugez de mon étonnement
lorsque je vois vingt-cinq doubles louis étalés devant
moi. J'examine le tableau de plus près , et je vois qu'il est
revêtu par-derrière d'une seconde toile que je soulève , et
sous laquelle je trouve une somme de mille louis roulés
comme les premiers entre les deux toiles .
>>O ciel ! m'écriai -je en bondissant de joie autour de mon
trésor. Me voilà donc riche à présent ! J'épouserai Colette !
quel bonheur ! Ce bon monsieur de Morange , il ne se contentait
pas de donner pendant sa vie , il donne encore après
sa mort. Comme ce portrait lui ressemble ! c'est lui ! ...
>>Cependant une idée me tourmente . Cet argent est-il
bien à moi ? on m'a vendu le tableau , il est vrai , mais
l'aurait -on donné pour 6 francs , si l'on avait su qu'il
renfermait une somme de mille louis ? Non , non , cet
argent n'est pas à moi , il faut le porter aux héritiers de
M. Morange. Pauvre Colette ! je ne t'épouserai pas.
Tandis que je fais ces tristes réflexions , je vois à terre
un petit billet proprement ployé. Je le ramasse , je l'ouvre
et je lis ce qui suit :
« Je connais mes héritiers ; ils vendront le portrait de
>>leur bienfaiteur , ils me vendraient moi-même s'ils le pou-
>>vaient. S'ils ont l'ingratitude de se défaire de ce tableau ,
>> lasomme qu'il renferme sera pour celui qui l'aura acheté.
>>>Puisse-t-elle tomber en bonnes mains . »
CHARLES DE MORANGE.
Ce billet me rend la vie. « Je puis donc garder tout cela
en honneur et en conscience. J'épouserai Colette !>> Le
lendemain , dès le lever du jour , je vole chez Sébastien .
-Que viens - tu faire ici ? me dit le fermier d'une voix
dure et d'une mine rébarbative . Je viens vous parler. -
60 MERCURE DE FRANCE ,
-Je n'ai rien à te dire . Vous êtes bien fier , parce
que vous avez une petite ferme. - Qu'appelles - tu , une petite
ferme ! Un pauvre diable qui n'a pas le sou..... - Vous
n'avez pas compté dans ma bourse .- Je le crois bien , il
y a long-tems que tu n'y comptes plus toi-même. - Ça
n'empêche pas que si vous voulez me vendre votre ferme ,
je la paierai peut-être tout aussi bien qu'un autre. -En
paroles sans doute . En bons louis , père Sébastien , en bons
Iouis.-Eh bien , je te prends au mot , je te la donnerai
même à bon marché. -- Combien en voulez -vous ?- Une
bagatelle , douze mille francs . - Allons , marché fait . -
Veux- tu venir chez le notaire ? continue toujours Sébastien ,
en se moquant de moi.-Je le veux bien , partons.
Le bonhomme veut s'amuser à mes dépens : nous allons
tous deux chez le notaire du village. Monsieur le notaire ,
dit Sébastien , voilà un jeune seigneur qui veut m'acheter
ma ferme et la payer comptant ; faites-nous le plaisir
de dresser l'acte de vente. Le notaire ne se fait pas tirer
l'oreille . Bientôt il lut l'acte à haute voix , et Sébastien
le signe. Je le signe à mon tour au grand étonnement de
Sébastien et du notaire. Julien , ce n'est pas le tout de signer,
dit le notaire, il faut payer maintenant.-Et voilà le hic , dit
Sébastien , en riant à gorge déployée-- Il est vrai que c'est
un peu cher , dis-je à mon tour.-Il faut payer , il faut
payer. -Douze mille francs ! tout de suite ! Accordez-moi
quelques jours. - Non , non , point de crédit , il faut de
l'argent comptant.-Eh bien soit , mais c'est à condition
que monsieur le notaire va dresser un autre petit contrat par
lequel Sébastien s'engagera à me donner Colette , dès l'instant
que j'aurai payé .-Oh ! pour cela , je le veux bien ,
dit en riant le fermier , je ne risque pas beaucoup .
Alors , je tire de ma poche les douze mille francs en beaux
doubles louis que j'étale fièrement sur la table. Qui fut
étonné ? Sébastien et le notaire restent un instant la bouche
béante et croyent rêver. Je leur raconte l'aventure du tableau
, et je leur montre en même tems le billet de M. de
Morange , qui m'assure la propriété des vingt - quatre
mille francs. M. Julien , dit le notaire, en m'ôtant son
chapeau ; je suis vraiment charmé de ce qui vient de vous
arriver. Je suis tout entier à votre service et j'espère que ....
- M. Julien , dit le fermier , en me faisant une grande
revérence , j'ai toujours eu beaucoup d'estime et de considération
pour vous , je vous assure. J'ai toujours dit que
vous étiez un brave garçon, que vous feriez quelque
chose, et j'espère que .....
OCTOBRE 1808 . 61
>> Le contrat de mariage est dressé tout de suite , et quelques
jours après j'épousai Colette. Bientôt cette nouvelle
courut tout le pays , et fit plaisir à tout le monde , excepté
pourtant aux héritiers de M. de Morange. Ils prétendirent
que cet argent n'était point à moi , parce qu'ils n'avaient
voulu vendre que le tableau. Ils m'intentèrent un procès ,
mais le billet de mon bienfaiteur me fit gagner ma cause.
Le neveu et la nièce furent condamnés aux frais et dépens ,
et tout le monde se moqua de leur ingratitude et de leur
avarice. Voilà deux ans que je suis le mari de Colette , et il
me semble qu'il n'y a que deux jours. Nous avons laissé mon
beau-père jouir de sa ferme , et nous avons bâti cette maison
où nous vivons très-heureux des fruits d'un commerce
qui s'étend tous les jours , parce que nous sommes honnêtes
gens .
>> J'ai placé dans cette chambre le portrait de ce bon
monsieur de Morange , il y restera toute notre vie. Nous
apprendrons à nos enfans à chérir , à respecter l'auteur
de notre petite fortune. Voyez , Monsieur , quelle bonté
brille sur sa figure ! comme il nous regarde ! On croirait
qu'il sourit de plaisir en voyant notre prospérité , ou en
écoutant les louanges que lui donne ma reconnaissance. >>>
Tel fut le récit du bon Julien. Cette histoire m'intéressa
; je désire qu'elle paraisse agréable à ceux qui la liront ,
et qu'elle apprenne aux héritiers à regarder derrière leurs
portraits de famille avant de les mettre à l'enchère .
ADRIEN DE S ....
DE LA LITTERATUE DES NEGRES , ou Recherches
sur leurs facultés intellectuelles , leurs qualités morales
et leur littérature , suivies de Notices sur la vie
et les ouvrages des Nègres qui se sont distingués dans
les sciences , les lettres et les arts ; par M. GRÉGOIRE ,
ancien évêque de Blois , membre du Sénat- Conservateur
, de l'Institut national , de la Société royale des
sciences de Gottingue , etc. , etc. , etc.
Whalever their tints maybe their
Souls arestill the same .
M. ROBINSON.
Le premier titre de cet ouvrage n'appartient de
droit , à le bien prendre , qu'aux deux derniers cha
62 MERCURE DE FRANCE ,
pitres , puisque c'est-là seulement qu'il commence à
être question de la littérature des nègres. Mais il importait
de vérifier les titres de ces gens-là , et avant
que d'en faire des hommes de lettres , il était à propos
d'examiner s'ils n'en imposaient pas , en se donnant
pour des hommes. Car, en bonne logique , il faut
commencer par le genre pour arriver à l'espèce . C'est
ainsi , par exemple , que l'ancienne philosophie , en
définissant l'homme , commence par dire que c'est un
animal et qu'elle ajoute ensuite ( peut être un peu légérement
) , raisonnable. Si au lieu de cela elle avait
défini l'homme un animal blanc , tout était dit pour
les nègres ; ce mot-là coupait court à toutes leurs
réclamations , et le zèle éloquent de M. Grégoire ne leur
aurait jamais fait gagner leur procès. Il commence donc
par établir , non pas que les nègres sont des animaux
(cela n'avait pas besoin de preuve et depuis environ
trois ou quatre cents ans on les traite en conséquence ),
mais que ce sont des animaux raisonnables ; ce qui
n'est pas plus clair pour eux que pour nous. Chez
les ignorans l'intérêt est un bandeau invisible à qui le
porte , au travers duquel on voit ce que l'intérêt veut ,
et non autre chose. Déplorable aveuglement ! mais où
la volonté du moins n'a point de part , et qui , aux
regards pénétrans de la justice , est plutôt une infirmité
qu'un crime. Il y a une autre sorte de maladie
du même genre , plus dangereuse , plus maligne cent
fois que la première; celle-là suppose la faculté de voir ,
mais en même tems la manie d'indiquer autre chose
que ce qu'on voit ; c'est ce faux emploi , cette fausse
gloire de l'esprit qui, au lieu d'éclairer les autres esprits
comme chacun y est appelé selon sa portée ,
s'attache au contraire à les égarer. En un mot , c'est
la mauvaise foi , qui ne sait que trop bien le mal qu'elle
fait à la bonne , mais qui s'y complaît , et qui s'applaudit
de tous les crimes qu'elle fait commettre , comme
d'autant de triomphes remportés par la finesse sur
le bon sens. Ne nous étonnons donc point que tant
de bons et braves colons du seizième et dix-septième
siècle , ne se soient jamais donté qu'on parlerait de cela
dans le dix-huitième ; attendu que la question dormait
OCTOBRE - 1808. 63
encore au sein de l'ignorance universelle. Nenous étonnons
pas , dis-je , qu'ils aient si long-tems méconnu la
dignité humaine sous le voile noir qui la couvrait
à leurs yeux , d'autant plus que ces yeux étaient euxmêmes
couverts d'un voile plus épais. Ils ont vu
des bipèdes , si vous voulez , qui avaient bien quelque
chose de la conformation humaine., mais qu'on attelait
comme des chevaux , qui travaillaient comme
des chevaux , qu'on fouettait comme des chevaux , qui
obéissaient comme des chevaux .... Ils ont été fondés à
penser , en assommant ces malheureuses bétes , que
l'espèce battante était infiniment supérieure à l'espèce
battue , et comme ils voyaient tant de suprématie
d'un côté, de l'autre tant d'abjection , ils ont imaginébonnement
que c'étaient eux qui étaient les vrais hommes .
Si quelquefois ils ont cru remarquer dans ces bons
animaux vétérinaires , une conformation , une stature ,
une démarche assez semblable à la leur ; s'ils se sont par
hazard aperçu que ces animaux étaient aussi bien que
leurs maîtres , doués de l'organe de la parole ; enfin , si
de tems en tems quelques rapprochemens un peu plus
immédiats leur ont fait reconnaître une analogie encore
plus frappante entre cette vile espèce et la noble espèce
humaine , quelques-uns d'entre eux auront pu
concevoir quelques scrupules ; mais ils n'auront jamais
osé en parler dans leurs sociétés , de peur d'être traités
de visionnaires , ou si , par hazard ils ont confié leurs
doutes à quelques amis particuliers , on n'aura pas eu
beaucoup de peine à les rassurer. On sera convenu avec
eux , qu'effectivement , les nègres pourraient bien être
des hommes , mais des hommes visiblement déchus de
la commune prérogative et que la destinée toujours
équitable , avait mis en quelque sorte hors la loi . On se
sera bien gardé , en même tems , de faire observer
à ces messieurs , que c'étaient eux-mêmes et leurs consorts
qui avaient ainsi dégradé leurs serviteurs , et sans
doute on leur a moins dit encore que les hommes dégradés
sont quelque chose de plus aux yeux de l'éternelle
justice, que ceux qui les dégradent.
M. Grégoire , dans l'ouvrage qu'il publié sur les
nègres , se sert des armes victorieuses de la religion
64 MERCURE DE FRANCE ,
pour combattre en faveur de l'humanité ; et s'il prend
Ja philosophie pour auxiliaire , il fait un bien de plus
en montrant que la religion et la philosophie seront
toujours d'accord lorsqu'elles rencontreront des esprits
justes et des coeurs droits .
<<< La religion chrétienne ( dit M. Grégoire ) est un
>> moyen infaillible de propager et de maintenir la civi-
>> lisation ; c'est l'effet qu'elle a produit et qu'elle pro-
>> dura toujours ; c'est par elle que nos ancêtres Gaulois
>> et Francs cessèrent d'être barbares , et que nos bois
>> sacrés ne furent plus souillés par les sacrifices sanglans.
>> A la religion chrétienne seule est due la gloire d'avoir
>> mis le faible à l'abri du fort ; elle établitau quatrième
>> siècle le premier hôpital en occident , elle a travaillé
>> persévéramment à consoler les malheureux , quels
>> que fussent leur pays , leur couleur , leur religion , etc. »
Le charitable M. Grégoire se plaît à fortifier ces
pieuses considérations ; il y joint l'assentiment de beau
coup d'écrivains purement philosophes , et rapporte
les éloges qu'en ce point la conduite vraiment touchante
de nos missionnaires français arrache à la jalousie
anglaise et protestante. Il fait mention en même
tems de diverses décisions du sacré collége et de la Sorbonne
contre l'esclavage ; il montre par plusieurs exemples
que le clergé lui- même n'a point dédaigné d'élever
au sacerdoce quelques-uns de ces êtres à qui leurs geoliers
disputaient la qualité d'homme ; enfin pour confirmer
en quelque sorte le témoignage de l'église par
celui du ciel , il parle de la canonisation de quelquesuns
d'entr'eux .
Laissons ces grands objets à des plumes dignes d'en
écrire , et revenons aux malheureux cliens de M. Grégoire.
Que leur cause serait belle s'ils s'étaient abstenus
de la défendre ! Aussi leur courageux avocat gémit-il
plus que personne des dernières horreurs dont l'Amérique
a été le théâtre , et sur lesquelles il est si douloureux
de reporter sa pensée. Mais il en voit la source
dans un premier crime de l'Europe envers l'Afrique ;
il en voit la cause immédiate dans la fausse et venimeuse
interprétation des sages décrets de l'Assemblée
! constituante.
OCTOBRE 1808 .
constituante.Elle n'avait d'autre voeu que dalhanchir
SEINE
l'Afrique de l'odieux tribut de victimes humaines que
P'avarice commerciale lui impose , et quant à ceux qui
désormais l'on ne pouvait rendre une patrie elle es
sayait d'adoucir leur sort en attendant qu'une education
de plus en plus libérale les assimilat davantage à des
citoyens ; elle voulait du moins leur montrer le temple
de la liberté en perspective jusqu'à ce que la raison Your
en ouvrît les portes. Fallait-il que l'exécution d'un plan
conçu par la sagesse fût confié à la démence et à la fureur
? Pourquoi des agens incendiaires , des amis de nos
ennemis , sous le faux nom d'amis des noirs , ont- ils outrepassé
, ont-ils dénaturé leur mission ? Pourquoi leur
ont- ils forgé des armes avec les chaînes qu'ils devaient
seulement desserrer ? Sans doute au milieu de nos débats
, une passion plus ou moins ardente pour le bonheur
de cette partie du genre humain et pour l'honneur
de l'autre , pouvait inspireerr des discours plus ου moins
énergiques , plus ou moins entraînans sur l'abolition de
la traite. C'était le devoir de la plus nombreuse et de la
plus imposante Assemblée dont les annales de l'Univers
fassent mention. Le même sentiment devait dicter à ces
mêmes aréopagistes des exhortations plus ou moins pathétiques
pour engager les maîtres à se conduire envers
leurs esclaves , sinon en pères , du moins en hommes ;
on devait les conjurer d'en agir avec eux comme Sénèque
, ce philosophe qui avait plus d'esclaves que nos
plus riches planteurs , et pour qui ces pauvres gens
étaient des amis inférieurs , humiles amici. Mais certes
il n'y avait que la folie qui pût éclairer d'une lueur
aussi funeste ces pauvres ignorans qui jusqu'alors , heureusement
pour eux-mêmes , n'avaient point mesuré
toute leur infortune ; il n'y avait que la scélératesse qui
pût leur apprendre qu'ils avaient sujet d'être irrités ; essayer
de leur prouver (etcomment?) qu'ils avaient droit
dese venger ; leur montrer qu'ils enavaient les moyens ,
agacer leur irritabilité sans éclairer leur raison , leur
infuser l'atrocité , et les faire passer ainsi , non de la
condition de la brute à la condition d'hommes , mais de
celle d'animaux domestiques à celle de bêtes féroces
Eh ! quel moment encore avait-on choisi pour souffler
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
ces poisons ? quand tout annonçait à ces infortunés un
avenir plus supportable ; quand tous les bons esprits
conspiraient à leur consolation ; quand on interrogeait
de toute part la mécanique et la chimie sur les moyens
de faciliter un travail auquel on cominençait à compâtir ;
enfin quand la plupart de nos colons , de jour enjour
plus éclairés , de jour en jour plus humains , montraient
entr'eux une louable émulation à qui rendrait moins
malheureux ces hommes livrés à leur discrétion ; enfin
quand on s'ingéniait pour alléger le joug en attendant
que ceux qui le portaient méritassent d'en être entiérement
délivrés . M. Grégoire n'a pent- êtrepoint assez insisté
sur ces considérations . Justement indigné des fausses
accusations que beaucoup de propriétaires mal instruits
se sont permises contre lui, il les repousse , non-seulement
avec beaucoup d'énergie , mais de tems en tems
aussi , avec un peu d'amertume , et le louable enthousiasme
que la cause lui inspire lui fait dépasser quelquefois
dans les deux sens les vraies limites de la justice
, en sorte qu'on pourrait également l'accuser de
trop blanchir les noirs et de trop noircir les blancs .
,
Õublions s'il se pent des faits trop récens , pour ne
nous occuper , avec M. Grégoire , que de la question
en elle-même , comme si elle était posée pour la pre--
mière fois . Il commence par de savantes recherches sur
la complexion et la configuration , tant externe qu'interne
, de ces hommes que , si on l'en croit , tant de gens
essayent de ne pas regarder comme tels ; mais ces discussions
curieuses en elles-mêmes , pourront bien être
en même tems oiseuses , car l'évidence n'a pas plus besoin
de preuves que l'absurdité ne mérite de réponse.
Il entre ensuite dans le détail des qualités morales , qui ,
selon lui , distinguentles gens de cette couleur , et il leur
en assigne assurément plus qu'il ne leur en faut pour
être dignes d'être inscrits sur le grand livre . Quand il ne
leur aurait donné ( ce qu'il fait assez gratuitement) ni la
probité , ni la grandeur d'ame , ni la vérácité , ni la
fidélité à leur parole , ni le désintéressement , ni l'amour
du travail.... Je le demande à tous lesblancs , en seraientils
moins des hommes pour cela ! Comme si pour être
homme ily avait d'autres preuves à faire qu'un peu de
OCTOBRE 1808. 67
raison et beaucoup de folie ; comme si ce n'était point
assez que de savoir babiller , déraisonner , mentir , s'enivrer
, etc. Si M. Grégoire parvenait à nous prouver que
les nègres n'ont ni vices ni défauts , ne serait-ce pas lui
qui , le premier , aurait démontré que ce ne sont pas
des hommes ?
Quant à l'adresse , au talent , à l'aptitude pour différens
métiers , différens arts , et même quelques sciences ,
il ne tiendrait qu'à eux de rivaliser les blancs et souvent
même avec avantage. Nous le tenons d'un de nos
collaborateurs , homme assez véridique , et qui a eu
occasion de les voir , non chez nous , à leur triste besogne
, mais chez eux , dans leur native et chère oisiveté
; et qui a reconnu que les nègres pourraient
avoir tous nos arts , s'ils pouvaient , comme nous ,
en sentir , ou plutôt en imaginer le besoin , si la nature
ne les avait point à peu près défrayés de tout , et ne leur
inspirait pas une sorte de dédain pour tout ce qui n'est
pas elle.
Mais ces choses-là , malheureusement pour la partie
adverse des noirs , sont connues par toute la terre , et
M. Grégoire n'avait pas besoin de compulser tous les
auteurs sans distinction , qui ont écrit sur ce sujet , jusqu'à
M. Golbery , pour lui fournir des pièces justificatives
; chacun sait à quoi s'en tenir ; et faut-il demander
main-forte pour enfoncer une porte onverte ?
Différens passages des auteurs anciens suffiraient au
besoin pour la légitimation des noirs , d'autant plus qu'au
lieu de s'arrêter à quelques exemples qui pourraient être
récusés comme des exceptions , il y est question de cette
section du genre humain en totalité , et de l'Ethiopie
en corps denation. Je veux parler d'abord de ee fragment
si connu de Platon , sur l'Athlantide , où an prêtre
égyptien , qui regarde les philosophes grecs comme
encore à l'a , b, c , dit formellement que les Egyptiens
tiennent leur sagesse des Ethiopiens. Les nègres , dira
t-on, sont bien dégénérés , mais qu'importe , les Spartiates
et les Athéniens d'aujourd'hui sont-ils ceux de
Thermopiles et de Marathon ?
OntrouvedansPline l'ancien , que les peuples de l'antique
Ethiopie , toujours en guerre avec leurs voisins ,
E2
68 MERCURE DE FRANCE ,
et presque toujours victorieux , ont été l'une des premières
nations du monde jusqu'au siége de Troye , et
alors je doute qu'on eût osé leur contester d'être des
hommes dans toute la force du terme. Il faut croire que
depuis ils auront éprouvé de grands revers , mais d'être
battu n'y fait rien , ce qui en est resté n'en est pas moins
de la même essence ; et dans ce moment, par exemple ,
où en seraient tant de nations belliqueuses , si on cessait
d'être des hommes dès qu'on a été vaincu ?
1
,
M. Grégoire n'avait pas besoin de tirer ses inductions
de si haut , il se contente de citer beaucoup de bons
noirs qui , de nos jours , soit par leurs actions , soit par
leurs talens , soit par leurs moeurs ont mérité une
mention honorable , et il fait observer que ces hommes
nés , pour la plupart , dans l'esclavage , privés , pour la
plupart , du bienfait de l'éducation , et du ressort de la
Liberté , y ont mille fois plus de mérite. En effet , les
fers de la servitude pèsent au moins autant sur l'ame
que sur les membres , et chaque beau trait d'un esclave
est comme unprix de course remporté avec des entraves .
Celui de nos collaborateurs dont nous venons de parler
, a été plus à portée de juger de la généralité des
nègres dans leur pays natal , que ceux qui n'ont fait
connaissance avec eux que dans les sucreries ; il a vu
dans leur attachement au sol qui les a produits , dans
leur facilité à se contenter de peu , dans leur gaité
naïve , dans leur paix domestique , dans l'union de
leurs familles , dans leur fraternité avec tous les hu
mains , dans leur hospitalité désintéressée , des exemples
àproposer aux peuples qui se croyent le plus avancés
dans la civilisation : leur ignorance même n'est pas sans
quelque charme aux yeux de l'observateur désintéressé
(il s'en trouve peu de ceux-là en Guiné) ; toute invétérée
qu'on a droit de la supposer , elle semble attester
que pour ces bonnes gens , du moins , le monde
est encore jeune , et l'on croit y entrevoir une ombre
de l'âge d'or. Hélas ! peut-être serait-ce plus qu'une ombre
, si le fatal contact des blancs n'avait point porté
dans ces innocentes contrées une partie de nos vices
avant nos lumières , et n'y avait pas répandu , comme
une épidémie désastreuse , l'intérêt , ce poison si ac
OCTOBRE 1808. 69
Aifsur les ames ; l'intérêt , que sans doute ces pauvres
Africains connaissaient bien peu avant d'avoir fait connaissance
avec nous , et qu'ils sont bien en droit d'appeler
le mal d'Europe .
Cependant ils n'ont pas fait , en tout point , divorce
avec la bonne nature ; et malgré tous nos soins , pour
leur faire adopter nos usages , ils conservent un religieux
attachement à ceux de leurs pères. Ce bon vieux roi
Saturne , que les premiers poëtes nous ont présenté , je
crois , comme un emblême du gouvernement patriarchal
, y conserve encore son doux empire ; avec lui règnent
une tranquillité que rien ne trouble, une modération
que rien n'altère , une cordialité que rien ne comprime
; remarquez encore que la surabondance du nécessaire
et l'indifférence pour le superflu , les tiennent
plus éloignés qu'ailleurs de ces grandes crises , qui depuis
trente ou quarante siècles sont devenues malheureusement
inévitables dans d'autres climats : ils ne rencontrent
donc sous un régime și uniforme que très-peu d'occasions
de développer des qualités plus mâles , des passions
plus énergiques. Mais heureux les tems , heureux
les peuples qui pourraient s'en passer ; sachons du moins
priser les vertus douces en attendant qu'elles nous suffisent.
Passons enfin à ces deux mots qu'on pourrait croire
un peu étonnés de se trouver si près l'un de l'autre , la
littérature des nègres ; M. Grégoire a voulu faire de cet
article singulier , le complément de ses preuves et l'a réservé
pour la fin de sa dissertation , comme les peintres
attendent que leurs tableaux soient achevés , pour y
mettre le vernis. La littérature peut être considérée
comme une brillante efflorescence de l'esprit humain ,
qui charinepar les riantes couleurs qu'elle présente, ainsi
que par les doux fruits qu'elle promet , mais qu'on ne
recueille pas toujours. On n'a certainement pas besoin
d'êtrehommede lettres pour être homme,nonplus qu'un
visage n'a besoin d'être beau pour être un visage : mais
les anciens qui n'ont jamais parlé au hazard , ont donné
aux lettres l'épithète de plus humaines , humaniores littere
, dans la ferme persuasion qu'elles rendaient les
hommes plus humains , et qu'elles les rapprochaient de
70 MERCURE DE FRANCE ,
cette dignité native de l'homme , dont il reste un sentiment
indéfinissable au fond de tous les esprits. Toutes
les expériences n'ont pas confirmé cette opinion des anciens
, mais elles l'ont encore moins détruite . Quelques
exemples , qui ne sont pas à l'honneur des lettres , ne
changent point la thèse , ils prouvent seulement qu'il y
ades hommes incorrigibles , et que les ames peuvent
aussi bien que les corps naître avec des maladies incurables.
Quant à la littérature des nègres , le défaut qu'on lui
reprochera le moins , c'est d'être trop volumineuse ,
mais en même tems il suffirait d'une page qui fùt vraiment
de la composition d'un nègre , pour répondre à
leurs détracteurs , et prouver que les nègres sont doués
aussi de la faculté de composer , comme il suffit de voir
une pomme sur un arbre , pour en conclure que cet
arbre est un pommier.
Je dirai plus , c'est qu'il ne serait nullement essentiel
pour l'excellente cause que M. Grégoire plaide si bien ,
que les exemples qu'il produit de la littérature des noirs
eussent un véritable mérite littérairesles enfans ne peuvent
faire que de petits pas. Il suffirait , àla rigueur ,
que ce fût comme il arrive quelquefois dans notre prose
et dans notre poésie , un rassemblement de paroles enchaînées
entre elles en forme de phrases , où une suite
de lignes mesurées au pied en façon de vers :
Sed quid vis ? aliter non fit avite liber.
DIS
Tous , ou presque tous les auteurs cités par M. Grégoire
étaient esclaves ou l'avaient été , on avait politiquement
refusé àla plupart d'entre eux tous les moyens
de s'éclairer ; le peu d'instruction qu'ils ont pu acquérir
était une sorte de vol qu'ils avaient fait à leurs maîtres ,
un vol contre lequel on prenait d'ordinaire de grandes
précautions , et la littérature était pour eux une mer
où ils ne pouvaient trouver que des vents contraires;
n'est- ce donc pas beaucoup encore que quelques- uns
d'entre eux l'aient tentée , cette mer , d'après la seule
impulsion de leurs pensées ? Mais que pouvait-on raisonnablement
se promettre de pareilles tentatives ? représentons-
nous des plantes , qu'un faible rayon passé
OCTOBRE 1808 .
7.1
au travers des barreaux d'un étroit soupirail aura par
hazard fait éclore entre les pavés d'un cachot , auront
elles l'éclat , la force , la sève , la vie de celles de nos
jardins ? Eh bien , cependant , les échantillons latins
et anglais que nous offre M. Grégoire , sans être des
chefs - d'oeuvre , montreront à tout juge impartial , que
les littérateurs noirs sont de la même étoffe que les
blancs. On est fondé à penser que presque tous ces
poemes sont autant de paraphrases du cantique des
Hébreux , pendant la captivité de Babilone :
Super flumina Babilonis .
On doit donc s'attendre à retrouver sous mille aspects divers
, la peinture naïve et déchirante de l'humble case
paternelie , de la douce vie qu'on y menait , des palmiers
, des cocotiers qui l'ombrageaient , des champs
de millet et de riz qui nourrissaient la bonne famille ,
de la source qui l'abreuvait; des jeux des enfans , des
amours des jeunes gens , des occupations des hommes et
des femmes , de la tendresse et de la joie des pères et des
mères chantans et dansans avec leurs fils et leurs filles;
enfin , du bonheur paisile des sages vieillards qui souriraient
à ces touchantes scènes ; et mille autres élans
de l'ame vers cette tant douce patrie qu'on croit encore
voir au travers de ses larmes , et qui toujours se
montre si belle aux regards de l'exilé,
Dans un des poëmes que M. Grégoire cite en tout
ou en partie , le poëte se représente douloureusement
la tristesse d'un père et d'une mère auxquels il a été
ravi dans son enfance , et il oublie ses propres chagrins
pourdéplorer leur abandon. Ailleurs ce sontdes hymnes
de reconnaissance en l'honneur d'un maître bienfaisant
qui a fait renaître son captif à la liberté. Ailleurs ,
c'est l'invocation d'un malheureux en faveur de ses
compagnons d'infortune , adressée à un homme puissant
qu'on flatte , hélas , en attendant qu'on puisse le
bénir. Eufin , ce sont les larmes d'une mère , de Phillis
Wbailey , sur le tendre enfant que la mort vient de
lui ravir. Nous recommandons particulièrement ce
chef-d'oeuvre mélancolique , à l'attention des lecteurs
ils verront qu'on est mère jusques dans les fers et peut
72 - MERCURE DE FRANCE, -
être plus mère encore qu'au milieu des charmes de la
liberté.
On voit dans tout l'ouvrage de M. Grégoire , un défenseur
estimable , autant que passionné , de la cause à
laquelle il se dévoue ; il n'a épargné ni travail ni recherche
; il se fie uniquement à sa logique, et dédaignerait
de recourir à de vains ornemens , il cherche
des preuves et non des phrases ; excellente leçon pour
plus d'un orateur. Mais ne déploie-t-il pas de tems à
autre, un peu tropde voiles? n'affaiblit-ilpas souvent ses
raisons par la force qu'il essaie d'y ajouter , et ne risquet-
il pas quelquefois de casser son arc en voulant trop le
tendre? BOUFFLERS .
F
RÉFLEXIONS SUR L'ÉTUDE DES MATHÉMATIQUES .
On regardait autrefois les mathématiques comme une
science dans laquelle il ne fallait initier qu'un bien petit
nombre d'élèves . Les langues et sur-tout les langues anciennes
semblaient être les seules connaissances nécessaires
à la généralité des citoyens. A l'époque de la révolution
on parut vouloir venger les mathématiques de l'oubli où on
Ies avait laissées , et l'on négligea trop l'étude des langues .
Aujourd'hui on semble vouloir revenir aux anciennes coutumes
et méconnaître l'importance des sciences , ainsi que
le besoin qu'on en a dans les divers états de la société.
Persuadé du tort que peut faire à la génération prochainel
une opinion aussi peu fondée , j'oserai la combattre
avec toute l'impartialité d'un homme également ami des
lettres et des sciences , et avec le courage que donne l'amour
du bien et la droiture des intentions .
Pour apprécier avec exactitude l'importance des mathématiques
dans l'instruction de la jeunesse , il est indispensable
de considérer cette science sous un double aspect ;
d'abord , comme moyen de perfectionner l'entendement
et ensuite comme renfermant des théories dont l'application
est utile ou nécessaire à presque tous les hommes.
Si les mathématiques jouissent du précieux avantage de
réunir la clarté à la certitude , elles le doivent autant à la
pature du sujet qu'elles traitent , qu'à la marche qu'elles
suivent dans la recherche de la vérité . On les voit , dans
OCTOBRE 1808. 73
leur début simple et modeste , ne s'occuper d'abord qu'à bien
déterminer l'objet qu'elles considèrent , à le décomposer
pour mieux le connaître , à l'observer sous toutes ses faces ,
et à déduire de cet examen des notions claires et évidentes ,
propres à conduire à des rapports plus composés ; s'élevant
ensuite insensiblement du connu à l'inconnu , elles forment
une chaîne de vérités liées les unes aux autres , et parviennent
jusques aux conceptions les plus étonnantes. L'évidence
est le flambeau qui toujours éclaire leur marche : si
quelquefois ce guide leur manque , elles s'arrêtent et signalent
le point au-delà duquel il n'existe que des ténèbres :
sans cesse en garde contre l'erreur , elles se méfient même de
l'apparence du vrai , et ne donnent leur assentiment qu'aux
vérités confirmées par des principes évidens. La simplicité
et la clarté de la langue mathématique empêchent ici le
vague des idées , et impriment aux discussions cette précision
et cette évidence que l'on chercherait vainement
ailleurs .
Si les langues ne jouissent pas des mêmes avantages , et
si , incertaines dans leur marche , elles n'ont souvent pour
guide que l'instinct ou l'analogie , c'est que l'objet dont elles
s'occupent est bien plus composé et bien moins susceptible
deprécision ; cet objet , ce sont nos pensées , nos sentimens.
dont les nuances infinies et délicates échappent souvent à
l'attention la plus active : de-là cette grande disproportion
entre nos pensées et les signes qui doivent les représenter ;
de-là , par conséquent , la nécessité de donner à un même
mot un grand nombre d'acceptions différentes , qui ne peuvent
être appréciées que par une oreille délicate et un esprit
très-exercé. C'est à l'ignorance où nous sommes de toutes
les modifications que subit un même mot , suivant le lieu
qu'il occupe et les circonstances qui l'accompagnent , qu'il
faut attribuer les difficultés que l'on éprouve à bien connaître
les langues mortes et meme la langue de son pays .
D'ailleurs , les premiers fondemens des langues ayant été
jetés dans des siècles d'ignorance et de barbarie , il n'est
pas étonnant qu'il règne tant de vague dans la signification
de beaucoup de mots , et si peu de liaison et de simplicité
dans les règles qui donnent au langage une forme constante .
Ilest vrai que de grands écrivains ont perfectionné l'ébauche
informe transmise par nos ancêtres , et l'ont rendue susceptible
de force , de noblesse et d'harmonie ; mais , malgré
tous leurs efforts , les hommes de génie qui ont présidé à
ce perfectionnement , n'ont pas toujours eu la hardiesse ni
1
74 MERCURE DE FRANCE ,
la liberté de renverser tout ce qu'il y avait d'informe et d'incohérent
dans l'édifice auquel ils travaillaient : de- là les difficultés
de raisonner sur les règles du langage , de fixer la
signification des mots , et d'écrire avec justesse et clarté .
Ainsi , l'étudedes mathématiques est plus propre que celle
des langues à nous apprendre àraisonner , et à nous faire
marcher avec précaution dans la recherche de la vérité.
Ce n'est pas que l'étude des langues ne puisse donner
lieu à des discussions intéressantes , propres à exercer le raisonnement
; mais les sujets de pareilles discussions sont peu
nombreux , et tiennent toujours de la subtilité du sujet principal
; et comment cela pourrait - il ne pas être , lorsqu'il
s'agit d'analyser nos pensées , nos sentimens , d'en saisir la
finesse , d'en apprécier la force ? Cos discussions , qui seules
pourraient devenir le sujet d'une suite de raisonnemens , sont
l'objet de la grammaire générale qu'on a écartée de l'enscignement;
sans doute parce qu'il était difficile de la contenir
dans de justes bornes , et de l'empêcher d'aller jusques
dans ces régions obscures et métaphysiques où il est si difficile
de ne pas s'égarer .
Aussi a-t-on réduit l'étude des langues à apprendre aux
jeunes gens les règles de la syntaxe , à retenir beaucoup de
mots et à trouver dans une autre langue des équivalens ou
plutôt des à peu près propres à donner une idée des chefsd'oeuvre
de l'antiquité.
Or comment comparer avec exactitude des langues qui
different entr'elles par l'esprit qui a présidé à leur formation
, et par leurs constructions particulières , qui rendent
les unes propres au sontiment , les autres à la noblesse ,
celles-ci à la clarté , celles- là à l'énergie ? Comment obtenir
des résultats justes, lorsque tout tend à ce qu'ils soient différens
; alors , quelle suite de raisonnemens établir , quand on
ne trouve partout qu'indécision et diversité ?
Je sais bien que le choix des mots et des tournures suppose
une certaine combinaison d'idées et une grande finesse
de discernement; mais il n'est pas moins vrai qu'on n'a ici
aucune règle certaine pour être assuré de la vérité , et qu'on
est plutôt conduit par un certain tact naturel , que par l'induction
de principes certains , d'où naît l'art de raisonner et
la certitude de ne pas se tromper.
Si , abandonnant le matériel du langage , on s'arrête sur
la nature des pensées , sur leur degré de justesse , sur la
liaison qui les unit, sur les jugemens qui en résultent , on
pourra sans doute exercer les jeunes gens à raisonner.; mais
1
OCTOBRE 1808. -5
* ici les sujets sont bien moins susceptibles de clarté , de précision
et d'exactitude , que ceux qui font l'objet des sciences
mathématiques : j'ajouterai même qu'ils sont beaucoup moins
à la portée du premier âge , parce qu'ils supposent presque
tous une grande connaissance du coeur humain , une longue
étude des intérêts de la société , et une foule d'autres connaissances
très-relevées qui ne sont l'apanage que de l'homme
fait qui abeaucoup étudié ses semblables .
Quoique les langues ne puissent pas toujours déterminer
avec exactitude les sujets de leurs raisonnemens , ni par
conséquent étre, certaines d'avoir trouvé la vérité , il est
néanmoins évident que leur étude , en exerçant l'esprit à
des.combinaisons de mots , nous apprend aussi à comparer
nos idées , à former des jugemens , et nous dispose aux conceptions
relevées des sciences. ;
Concluons donc des observations précédentes que les
langues sont propres à exercer la mémoire , à donner du
goût , à développer les premiers germes du raisonnement ,
ct sur-tout à fournir les moyens d'exprimer ses idéos et de
les communiquer aux autres ; mais que les mathématiques ,
par la netteté des objets qu'elles traitent , par la liaison toujours
palpable des idées qu'elles emploient , par les grandes
discussions dont elles s'occupent , par l'évidence qui toujours
les accompagne , et en un mot par la méthode exacte
et lamineuse qu'elles suivent , jouissent au plus haut degré
du précieux avantage de captiver l'attention , de developper
le jugement , de faire sentir le vrai , de fortifier la faculté
de raisonner et de tracer la route à prendre pour arriver à
lavérité,
Combienil importeraît donc au perfectionnement de l'esprit
humain que , dès d'instant que lesjeunes gens sont assez
familiarisés avec leur propre langue pour exprimer leurs
idées avec justesse et clarté , on fit marcher constamment
ensemble l'étude des langues et celle des mathématiques ; il en
résulterait que les jeunes gens plus attentifs , plus accoutumés
à se rendre raison de leurs idées et à chercher les motifs
de tous leurs jugemens , seraient bien plus propres à ces
discussions fines et délicates , à ces comparaisons fréquentes
que nécessite l'étude des langues. Vous les verriez bienmoins
sujets à prendre l'apparence pour la réalité , à faire des
phrases vides de sens , et à n'ètre souvent que de beaux
diseurs qui ne laissent dans l'esprit aucune conviction , ni
aucune vérité utile .
On se plaignait autrefois de ce qu'on exergait les jeunes
76 MERCURE DE FRANCE ,
gens à la composition , avant de leur avoir appris l'art de
raisonner , ou de ce que la rhétorique était enseignée avant
la logique : on se plaignait aussi de ce qu'on appliquait les
règles du raisonnement à des sujets abstraits et métaphysiques
, plus propres à obscurcir les idées qu'à fortifier le
jugement.
Tous ces inconvéniens disparaîtraient , si les jeunes gens
commençaient l'étude des mathématiques deux ans avant
la rhétorique ; cette étude , en exigeant d'eux une attention
suivie , en ne leur présentant que des objets clairement déterminés
, en les accoutumant à développer un principe dans
toutes ses conséquences , et à sentir un grand nombre de
vérités dans une seule , leur tracerait la vraie route à suivre
dans les recherches profondes ; et , en leur offrant tout à la
fois le précepte et l'exemple , leur ferait connaître les sources
du vrai , et contracter l'heureuse habitude de raisonner d'une
manière rigoureuse .
En vain nous objecterait-on que la justesse d'esprit est
sun don naturel : mais l'éloquence en est un aussi , et cependant
on en donne les règles , et l'on exerce long-tems les
jeunes gens à l'art de bien dire. Nous avons certainement
en nous , à divers degrés , les germes de la justesse , comme
ceux de l'éloquence ; néanmoins ces germes ont besoin d'être
développés par une culture soignée ; autrement ils ne produiraient
que des fruits peu abondans ou de médiocre
qualité.
Si l'on a vu des mathématiciens montrer peu de justesse
d'esprit dans des sujets étrangers aux mathématiques , on
ne doit en conclure autre chose , sinon que leur esprit avait
peu de rectitude naturelle ; ou qu'ils ne s'étaient pas pénétrés
de la méthode mathématique ; ou plutôt que mus par
leurs passions et trompés par leur amour-propre, ilsn'avaient
pas voulu se conformer aux règles que les mathématiques
emploient avec tant de succès.
On ne doit pas craindre que l'étude des sciences exactes
nuise à celle des langues : au contraire , la première , en
répandant de la variété dans le travail, délassera l'esprit et le
portera plus vivement ensuite vers la méditation des ouvrages
de littérature ; elle rendra les jeunes gens plus réfléchis ,
les accoutumera à discuter et à approfondir un sujet; et ,
en ne leur faisant porter que des jugemens justes , elle leur
fera aimer la vérité , et leur apprendra par quels moyens on
peut la découvrir.
Qu'on ne vienne pas nous objecter que l'habitude de rai-
(
OCTOBRE 1808.
77
1
< sonner peut nuire a l'imagination et répandre de la froideur
dans les sujets qu'on traite : autant vaudrait-il dire que ,
pour peindre fidélement un objet , il ne faut point l'envisager
sous ses différens rapports , comparer entr'elles ses diverses
qualités , et s'en faire une image juste et complète.
C'est une erreur de croire que les mathématiques éteignent
l'imagination. Si cette faculté consiste dans le pouvoir de
se représenter les objets absens, d'en créer de nouveaux ,
d'en être fortement pénétré et de les voir comme dans un
tableau , on peut dire que le mathématicien est à chaque
instant dans le cas d'exercer son imagination. S'il n'a pas besoin
de voir les corps embellis du charme des couleurs , il
faut qu'il les voie sous une infinité de formes différentes ,
qu'il les conçoive dans l'espace , qu'il les compare entr'eux ,
et qu'il en déduise toutes les propriétés qui les caractérisent.
* Or , croyez-vous que la faculté qui nous fait saisir la forme
des corpset toutes les propriétés qui en dérivent , soit différente
de celle qui nous les montre avec leurs qualités physiques
ou morales ? Je ne le pense point , et, si l'on ne voit
pas des poëtes géomètres , ni des géomètres poëtes , c'est
qu'entraînés les uns vers la poësie , les autres vers les sciences
exactes , ils ne peuvent faire marcher ensemble deux parties
qui exigent chacune un long travail et de profondes méditations
: Descartes , Leibnitz , Pascal , d'Alembert , Bailly
et beaucoup d'autres , sont des preuves irrévocables que
l'étude des mathématiques ne nuit ni à l'imagination , ni au
goût , ni à l'art de bien écrire ; et si cette étude pouvait y
nuire, ce ne serait que par la raison qu'elle enlèverait trop
de tems à l'autre et empêcherait qu'on ne s'exerçát dans l'art
difficile de bien écrire ; mais on évitera toujours cet inconvénient
par une sage distribution de son tems et de son travail:
d'ailleurs , les jeunes gens seront toujours bien moins
portés vers une science qui exige d'eux une grande attention
et de profondes méditations , que vers une étude dont l'objet
principal est de plaire.
Mais les mathématiques n'auront pas le seul avantage
de former le jugement et d'apprendre à raisonner avec plus
de justesse et de profondeur; elles donneront encore aux
jeunes gens des connaissances indispensables dans beaucoup
de professions et utiles à tous les hommes.
Qui osera contester les services importaannss que rendent les
mathematiques , à toutes les classesddee llaa société?Ellesdirant
l'ingénieur qui veille à la sureté de nos frontières ,
ellcs éclairent l'artilleur qui répand l'épouvante et la mort
78 MERCURE DE FRANCE ,
dans les rangs ennemis ; elles conduisent le marinau milieu
du vaste Océan, et lui font affronter avec intrépidité la fureur
des vents et des flots ; par elles , l'astronome connaît les lois
que suivent ces corps lumineux , roulant sur nos têtes , mesure
le tems et donne à l'historien les moyens de fixer les
époques des événemens ; par elles , le géographe détermine
la forme de la terre , la position respective des lieux et
les limites qui séparent les diverses nations. Eclairé par les
sciences mathématiques, le phycisien pénètre dans les secrets
de la nature , et trouve l'explication d'un grand nombre de
phénomènes intéressans; le naturaliste décrit avec exactitude
les corps dont il fait l'histoire ; l'anatomiste apprécie l'action
et la force des muscles ; l'architecte apprend à nous construire
des demeures solides ; le commerçant calcule avec
précision les avantages ou les désavantages de ses combinaisons
; l'administrateur sait faire une juste distribution des
deniers publics et trouver le rapport de ses ressources à ses
besoins : enfin , si les rivières sont contenues dans les bornes
que la nature leur a tracées ; si des canaux répandent la fertilité
dans les campagnes , et enrichissent le commerce , en
multipliant les communications ; si des routes sûres et faciles
ajoutent encore à ces moyens de richesses et de jouissances ;
si les manufactures voient s'élever au milieu d'elles des machines
ingénieuses qui simplifient leurs procédés , multiplient
et perfectionnent les ouvrages ; n'est-ce pas aux mathématiques
que l'on doit tous ces avantages précieux ?
A combien d'autres professions cette science n'est - elle
pas encore utile? Le jugey puisera cet art de raisonner si
important dans les fonctions délicates qu'il exerce , s'y habituera
à voir le vrai , à l'aimer et à le chercher avec méthode
: dès-lors accoutumé à ne marcher que le flambean
de l'évidence à la main, il ne se rendra qu'à des preuves
exactes et complètes ; les sophismes , ni les raisonnemens
captieux , ni les prestiges de l'élocution ne pourront le distraire
du sujet principal , ni lui faire prendre le mensonge
pour la vérité. Le jurisconsulte acquerra dans l'étude des
mathématiques cet esprit d'ordre et de méthode, si nécessaire
pour lier et classer cette immensité de lois dont il a besoin ,
pouvoir passer aisément des unes aux autres , les parcourir
rapidement et les retrouver à volonté. L'avocaty apprendra
l'art de bien poser une question , de la dégager de tous ses
accessoires , de la ramener à l'état le plus simple , et de la
discuter avec ordre et profondeur. Cette même étude donnera
d'ailleurs aux uns et aux autres des notions souvent
OCTOBRE 1808.
79
nécessaires , lorsqu'il s'agit d'apprécier les rapports des
hommes de l'art, dans les affaires importanteset épineuses.
Descendant enfin dans les autres classes de la société , on
n'en trouvera presqu'aucune où l'application des mathéma
tiques ne soit utile ou nécessaire : et , qu'on ne s'imagine
pas qu'il faille toujours avoir de profondes connaissances pour
i faire cette application ! les usages de l'arithmétique et de la
géomètrie sont aussi simples qu'ils sont étendus ; et les arts
mécaniques feraient des progrès bien plus rapides , si les
hommes placés à la tète des grandes fabrications avaient
au moins les connaissances mathématiques élémentaires .
Si les langues sont des instrumens propres à nous faire
comparer nos idées entr'elles , exercer le goût , à développer
l'entendement et à préparer aux conceptions difficiles
des sciences exactes ; celles-ci à leur tour , en fortifiant le
jugement , en accoutumant l'esprit à une marche lumineuse
et sûre , en lui faisant aimer le vrai , et en lui traçant la
route pour y parvenir , renforcent en nous la faculté de
raisonner , et nous rendent plus propres à l'étude des langues .
:
à
Ne dédaignons done ní les unes ni les autres ; cultivons
les langues , puisque sans elles nous ne pourrions communiquer
nos pensées aux autres , ni nous exprimer avec justesse
: cultivons les sciences , puisqu'elles sont si propres à
donner de la force et de l'étendue à l'une des facultés les
plus importantes au bonheur de l'homme , la faculté de raisonner;
cultivons-les aussi , puisqu'elles sont indispensables
dans un grand nombre de professions , et utiles à presque
toutes les classes de la société..
Quand on observe que dans toute bonne éducation , on
doit se proposer de sonder les talens de chaque élève , et
qu'il s'agit bien moins de donner des connaissances profondes
dans les lettres ou dans les sciences , que des notions
( générales , utiles à tous les hommes , et des principes pour
approfondir celle des connaissances humaines vers laquelle
on se sent entraîné naturellement; on voit combien est fausse
et nuisible la méthode de ceux qui excluent les lettres ou
les sciences de l'instruction de la jeunesse. On croit justifier
son opinion, endisant que la vocation des jeunes gens étant
fixée par les parens , il est avantageux de marcher vers le
but par la voie la plus directe , mettant de côté tout ce qui
n'apas un rapport immédiat avec l'objet qu'on se propose.
Ce raisonnement serait vrai , si les sciences et les lettres
n'étaient pas également nécessaires au parfait développement
de nos facultés ; si les unes et les autres n'etaient pas
1
80 MERCURE DE FRANCE ,
1
utiles dans beaucoup de circonstances de la vie ; si , maître
des événemens , l'homme pouvait être assuré que la fortune
le laissera constamment dans l'état qu'il a choisi, et qu'après
avoir cultivé les lettres , il n'aura pas besoin de recourir aux
sciences , à un âge et dans des circonstances où il lui sera
peut- être impossible de les apprendre .
Combien il est surprenant que , dans un siècle de lumières
, on rencontre encore des hommes qui semblent
méconnaître l'importance d'une science qui a fait l'admiration
de l'antiquité , a survécu à la ruine des empires , et qui ,
semblable à un fleuve grossi sans cesse des nouvelles eaux
qu'il reçoit , est parvenue jusqu'à nous enrichir de découvertes
de tous les siècles ; d'une science qui a mérité l'affection
de l'homme extraordinaire à qui la France doit l'illustration
de ses armes ; d'une science enfin qu'un gouvernement
bienfaisant a fait entrer comme partie essentielle et
fondamentale de l'instruction de la jeunesse .
Espérons que , plus éclairés sur leurs véritables intérêts ,
et dégagés de leurs injustes préventions , les hommes apprécieront
également les lettres et les sciences , et que les pères
de famille s'empresseront de profiter complétement de l'instruction
libérale que leur offre un gouvernement paternel
et généreux. :
SUZANNE , professeur au Lycée Charlemagne.
VARIÉTÉS .
INSTITUT DE FRANCE .
1
La séance du 1er de ce mois était une de ces solennités
auxquelles le public éclairé se porte avec un empressement
toujours plus vif. Elle était consacrée à la distribution des
grands prix de peinture, de sculpture , d'architecture et de
composition musicale.
M. Joachim Lebreton , secrétaire perpétuel de la classe
des beaux-arts , et bien digne de lui servir d'organe , par
l'étendue de ses connaissances et les grâces de son style , a
ouvert la séance par la lecture d'une notice très-bien faite
des travaux de cette classe depuis le 1er octobre 1807. Ils
se sont dirigés , en grande partie , vers un projet dont l'exécution
est depuis long-tems , mais en vain ardemment désirée
par les maîtres et les amateurs de l'art musical. La
nécessité
OCTOBRE 1808 . 8 E LA SEIN
au headAjE nécessité d'y introduire une langue universelle ,
cetté nomenclature arbitraire et propre à chaque nation
été sentie par tous les bons esprits ; mais ce but , horse la
portée des efforts particuliers , ne peut etre atteint que par
un corps capable d'imprimer un mouvement général à
l'opinion . La classe des beaux-arts de l'Institut a voulgen
joindre à ses lumières celles qu'elle avait lieu d'attendre d
Conservatoire impérial , et cette réunion de travaux promet
déjà les résultats les plus satisfaisans .
La musique serait bientôt soumise à une réforme bien plus
importante, ssii tous ceux qui la cultivent adoptaient , sans
restriction , un nouveau système dont la notice a fait mention.
M. Momigny , auteur de ce système , ne tendrait à rien.
moins qu'à operer une révolution totale dans un art , dont
les principes reconnus par tous les peuples européens , semblaient
fixés d'une manière invariable. Il s'agirait enfin de
prouver que c'est en suivant une mauvaise route que Gluck ,
Haydn , Mozart , Cimarosa , etc. ont produit ces chefs-d'oeuvre
qui font le charme de toutes les nations civilisées . Au
reste , M. Momigny a 'ivré son ouvrage à l'impression : il a
appelé le public a le juger , et le tems est une épreuve qu'il
dost subir , avant de renverser ce que le tems a consacré.
Pour ne rien omettre de ce qui tient à l'art musical ,
M. le secrétaire a entretenu l'assemblée d'une production
nouvelle de signor Zingarelli , maître de chapelle du Vatican
, et associé de 'Institut. Cet artiste vient de mettre
en musique une scène tirée du terrible épisode d'Ugolin
dans l'Enfer du Dante ; il a entrepris d'inspirer l'effroi , par
la seule puissance du chant , et il parait que cette entreprise
n'a pas été sans succès .
Cette intéressante notice est terminée par une observation
qui a été recueillie avec une vive satisfaction, par les amis
dus arts : c'est que la sculpture et l'architecture qui avaient
semblé , pendant quelque tems , ne pouvoir suivre la peinture
dans ses rapides progrès , sont enfin parvenues à rivaliser
de gloire avec elle , c'est-à-dire , avec la première
école de l'Europe , car ce titre ne peut plus lui être contesté.
En quittant la tribune , M. Lebreton annonça qu'il allait
y être remplacé par un maitre que l'on aime également
a entendre , soit qu'il parle de son art , soit qu'il l'exerce.
Le public, à ces traits , avait déja reconnu M. Méhul. Son
rapport sur les travaux d'émulation des compositeurs pensionnaires
à l'école impériale de Rome , rédigé dans un style
d'une concision et d'une clarté remarquables , a été écouté
F
82 MERCURE DE FRANCE ,
4
, avec un intérêt exprimé d'abord par un profond silence
puis par des applaudissemens unanimes. Après avoir relevé
l'erreur funeste des élèves qui croient tout savoir, parce
qu'ils ont appris tout ce qu'on peut apprendre , M. Méhul amis
ses auditeurs à portéede juger avec quelle ardeur MM. Gasse
et, Dourlens ont su mettre à profit leur séjour à Rome. Le
premier y a composé un Te Deum à deux choeurs , et un
Kyrie-eleison , qui font honneur à son talent ; le second est
aussi l'auteur d'un Te Deum purement écrit , a dit le rapporteur
, mais dans lequel on regrette de ne point trouver toute
cette chaleur qui doit animer un cantique qu'adressent les
peuples à l'Eternel , lors des grands événemens qui font leur
gloire et leur bonheur. M Dourlens paraît en revanche , avoir
parfaitement saisi dans son Dies iræ , cette teinte de mélancolie
religieuse qui convient aux paroles. M. Mehul a conclu,
et nous aimons à le répéter d'après une aussi grande
autorité , que la France aurait deux compositeurs de plus.
Il n'a pas voulu toutefois , célébrer la gloire naissante des
élèves , sans rendre hommage aux savantes leçons et aux
grands exemples dont ils sont redevables au Nestor de nos
musiciens ( M. Gossec). La grace et l'élégance italiennes , a
dit M. Méhul, unies à l'expression dramatique , au senti
ment des convenances inhérentes au goût français , doivent
assurer à notre école des succès éclatans . L'auteur de
Stratonice , de l'Irato , de Joseph , d'Uthal , etc. , a démontré
lui-même la justesse de cette assertion ; elle est
encore attestée chaque jour par l'empressement avec lequel
les Allemands , ce peuple naturellement si musicien , recherchent
aujourd'hui les opéras français pour en enrichir
leurs théâtres .
M. Lebreton a reparu à la tribune pour y prononcer
Péloge historique du comte Ottone Caldérari , célèbre architecte
de Vicence , où il ressuscita les beauxjours de Palladio?
La distribution des prix a été suivie de l'ouverture du
Jeune Henri , par M. Mehul. Ce morceau , mille fois entendu ,
doit le mérite d'être toujours neuf à l'extrême vérité de la
grande scène qu'il représente . L'artiste semble avoir voulu
mettre en musique les brillantes descriptious de la chasse
tracées par Thompson , Saint-Lambert , Delille , etc , ou
plutôt cette musique paraît avoir été composée au milieu
des forêts , au son des cors , à la vue du cerf poursuivi par
cent chiens acharnés à leur proie. Quelle vie ! quel mouvement!
commetout marche , se succède ! avantages inestimables
dont ne peuvent trop s'enorgueillir la poësie et la
musique , parce qu'ils lui appartiennent exclusivement.
OCTOBRE 1808. 83.
Acette ouverture a succédé l'exécution de la scène qui
aremporté le grand prix de composition musicale. C'est
une cantate placée dans la bouche de Marie Stuart , pendant
lanuit qui précéda le jour où cette infortunée princesse
périt sur l'échafaud (1). Le jeune musicien ( M. Blondeau )
s'est montré digne élève de M. Méhul , et puissamment inspiré
par les paroles. Elles sont dues à M. de Jouy. L'auteur
de la Vestale y a donné une nouvelle preuve de son talent
particulier pour le genre lyrique ; peu d'auteurs ont entendu
comme lui cette coupe musicale , cet heureux choix de mots
harmonieux , si favorables au compositeur,
Les divers morceaux qui composent ce beau monologue
ont reçu un nouveau charme de la voix fraîche , pure et
brillante de Mlle Himm. Elle a fait particulièrement admirer
son goût et l'excellence de sa méthode dans le cantabile :
Adieu si doux pays de France , et dans l'air de mouvement ;
Un Dieu met dans mon sein. L. S.
SPECTACLES . -Académie impériale de Musique. -Première
représentation de Vénus et Adonis ,ballet en un acte.
La première représentation de ce nouveau ballet a été
fort applaudie , et cette fois les applaudissemens se sont
trouvés autant mérités qu'unanimes .L'action de ce nouveau
ballet est simple et les détails gracieux.
Lorsque le rideau se lève , ou aperçoit Vénus couchée
sur un lit de myrthes et de roses , entourée des grâces et
de sa cour : un sentiment profond paraît l'occuper toute
entière , et ne lui permet pas de prendre part aux jeux que
l'on exécute devant elle pour la distraire . En ce moment
un bruit lointain de cor annonce l'arrivée d'Adonis : les
deux amans expriment tout le bonheur qu'ils éprouvent à
se revoir , et Adonis tombe dans les bras de Vénus : tout
à coup Mars paraît sur la montague ; il voit l'infidélité de
Vénus , et dans sa fureur il va s'élancer sur Adonis ; mais
bientôt dédaignant une victoire trop facile , il frappe la terre
de sa lance et en fait sortir un monstre qui , s'élançant dans
la campague ,y porte la terreur et la mort . Des pâtres effrayés
viennent implorer le secours d'Adonis ; le beau
chasseur reçoit son javelot des mains de sa maîtresse et
vole à la rencontre du monstre .
(1) Voyez dans ce numéro l'article Poësie.
۱
1
F2
84 MERCURE DE FRANCE ,
Vénus se livre à toutes les inquiétudes que lui suggère
sa tendresse ; Morphée , pour apaiser sa douleur , verse
sur elle ses pavots , et la déesse succombe au sommeil :
on voit alors paraître Adonis , blessé à mort par le monstre
, il vient mourir aux pieds de celle qu'il aime , les grâces
et les nymphes le portent sur un lit de gazon où il expire .
Vénus s'éveille , la contenance triste de sa cour lui apprend
son malheur , elle découvre le corps de son amant , l'inonde
de ses larmes , et tombe dans le plus affreux désespoir ;
mais l'amour invoque le maître des dieux , Jupiter descend
de l'Olympe et rend la vie à Adonis : des fêtes célèbrent
cet heureux évènement.
,
Ceballet mythologique convient parfaitement à la scène
de l'opéra où l'on peut développer toute la pompe et la
magnificence dignes d'un pareil sujet. Rien de plus frais et
de mieux dessiné que les pas dont M. Gardel a orné cet
ouvrage. Vénus est dignement représentée par Mile. Clotilde
, et Terpsicore par Mme Gardel ; je doute même que
les deux déïtés payennes ayent jamais eu autant de beauté
et de grâces que ces charmantes danseuses. Le rôle d'Adonis
était confié à M. Montjoye , jeune danseur , la manière
dont il l'a rendu annonce les plus heureuses dispositions
. MM. Beaulieu et Baptiste Petit , Mesdames Chevigny
, Biggotini et Delille ont fait , de nouveau , admirer
leur talent , et ont été vivement applaudis.
M. Gardel , demandé à grands cris après la représentation
, est venu recevoir , sur la scène , le prix des soins qu'il
ne cesse de donner pour nos plaisirs .
Théâtre de l'Imperatrice .- Il Matrimonio per raggivo ,
ou le Mariage par ruse , opéra bouffon en deux actes ,
musique de Cimarosa .
,
et Les représentations de cet opéra sont très- suivies
le public de cette capitale , juste appréciateur du vrai
talent , applaudit avec plaisir à l'une des compositions les
plusdistinguées du célèbre Cimarosa .
Nous ne chercherons pas à analyser ce nouveau canevas
: le dernier opéra bouffon que l'on entend , semble
toujours le plus ridicule (nous ne parlons que du poème ) ;
mais celui- ci me paratt les surpasser tous par l'invraisemblance
des moyens et le nombre prodigieux d'épithètes
injurieuses semées libéralement dans le dialogue : qu'il
suffise à nos lecteurs de savoir que dans le Mariage par
ruse , Mme Barilli représente une femme méchante et enlevée
; Barilli , un époux docile et soumis aux caprices de
OCTOBRE 1808 . 85
sa femme; Mme Muraglie , une jeune nièce amoureuse ;
M. Bride l'amant aimé , et M. Ranfagna , un amoureux
ridicule .
Mume Barilli chante parfaitement bien , et sans aucun
effort ; mais sa voix douce et uniforme n'est pas propre à
rendre les éclats et l'emportement d'une femme emportée.
Il y a , au second acte , un dưo chanté par Mme Barilli
etMme Muraglie , que le parterre a tellement goûté , qu'il
apris l'habitude de le faire répéter.
,
Je ne vais jamais à ce théâtre sans réfléchir sur la manière
dont son orchestre et celui de l'Opéra sont conduits .
Le chef de l'orchestre des bouffons , selon la manière italienne
et allemande , n'emploie , pour conduire le sien
que son violon. Le chef de l'orchestre de l'Opéra tient
dans la main droite un petit bâton dont il ne se sert que
trop souvent : on ne peut alléguer , en faveur de cette
mode gothique , le grand nombre de musiciens et de choristes
dont se compose l'ensemble de l'Opéra ; car je me
souviens avoir entendu parfaitement exécuter , à Munich ,
le fameux oratorio de Haydn. L'orchestre était des plus
nombreux , les choeurs aussi ; et cependant M. Fraenzel
chef de l'orchestre qui conduisait aussi les choeurs , ne se
servait pour cela que de son violon , et je ne me rappelle
pas qu'il se soit avisé de mêler aux accords de Haydn le
bruit désagréable qu'eût produit son archet tombant avec
force sur son pupitre .
Les véritables amateurs de musique ont souvent demandé
la suppression du bâton bruyant de l'Opéra ; mais
la force de l'habitude l'a toujours emporté sur leurs justes
réclamations . B.
Opéra-Comique . Ninon chez Madame de Sévigné. - Il
était de la destinée de Ninon de plaire non-seulement dans
sa vieillesse , mais un siècle même après sa mort. Quand
elle paraît sous les traits de Mme. Belmont , on la croirait
ressuscitée . Et le langage que lui prête M. Dupati , auteur
de la pièce que nous annonçons , ajoute encore à l'itlusion.
C'est ainsi que devait s'exprimer l'Aspasie du siècle
de Louis XIV ; elle avait sans doute cette élégance de
manières , ce tact fin , cette délicatesse de sentimens ....
Mais peut-on supposer que , pour le plaisir seulement de
voir de près madame de Sévigné , de juger de son esprit ,
elle se soit avisée de s'introduire chez elle sous le nom
d'une veuve Bretonne que l'on attendait pour en faire
:
86 MERCURE DE FRANCE,
4
l'épouse du jeune Sévigné ?... Il faut toute l'autorité de
M. Dupaty pour que je puisse croire que l'insouciante et
fiere Ninon ait jamais employé ce singulier stratageme.
Donnerons-nous l'analyse exacte de la pièce nouvelle ?
A quoi bon . Uu tiers au moins des amateurs de spectacles
à Paris , l'a déjà vue ; et tous les journaux ont appris
aux départemens que , par la grandeur d'ame , par une
générosité dont peu de femmes sont capables , Ninon
dans cette pièce , renonce au jeune Sévigné son amant. --
Il est vrai qu'elle prend aussitôt pour s'en dédommager ,
ce Lachâtre si fameux par ce billet defidélité qu'il exigea
d'elle , et qu'elle lui donna sans façon
,
Ninon mérite le succès dont elle jouit à l'opéra-comique.
Ce serait , à tous les théâtres , une pièce spirituellement
écrite et très-agréable.- La musique prouve dans le compositeur
(M. Berton ) du goût et une grande connaissance
des règles. On cite l'ouverture , des couplets , et sur-tout
des morceaux d'ensemble .
-
NÉCROLOGIE . - M. Réné de Girardin , ancien colonel
de dragons , propriétaire de la terre d'Ermenonville , est
mort , à Vernouillet près Meulan , dans la nuit du. 19
au 20 septembre , âgé de soixante- quatorze ans . Connu
par ses liaisons avec J. J. Rousseau , et par l'hospitalité
qu'il donna à cet écrivain éloquent , M. de Girardin l'est
encore par deux ouvrages dont voici les titres : Discours
sur la nécessité de la ratification de la loi par la volonté
générale , 1791. in-80. De la composition des Paysages
, ou des moyens d'embellir la nature autour des habitations.
La première édition de cet ouvrage , qui a été
traduit en allemand et en anglais , parut en 1777. On en
donna une édition en 1793. La quatrième édition fut
publié en 1805 (1 )......
-
NOUVELLES POLITIQUES .
Bayonne , 1er Octobre .- Le général espagnol Bleck était
entré à Bilbao le 20 septembre à dix heures du matin , à la
(1) Un vol . in-8°, à Paris , chez Debrai , libraire , rue Saint-Honoré,
barrière des Sergéns.
OCTOBRE 1808 . 87
tête de 8000 hommes. La garnison française , forte de 1200
hommes , s'était retirée en bon ordre. Toutes les autorités
constituées , tous les Français établis à Bilbao , et un grand
nombre de personnages de distinction , parmi lesquels on
remarque toute la famille Massaredo , avait aussi quitté la
ville . Ce mouvementdu général Bleck avait pour butde faire
quitter ànotre armée la position qu'elle occupe sur l'Ebre ;
mais les dispositions prises par les maréchaux Neyet Bessières
ont trompé l'attente des Espagnols .
Nous venons de recevoir la nouvelle officielle que nos
troupes sont rentrées à Bilbao le 26 de ce mois. Les Espagnols
ont fui sans faire la moindre résistance . Le mouvement opéré
par le maréchal Ney les a tellement épouvantés , que leur
fuite précipitée n'a pas permis au général Mouton d'arriver
aux positions où il se rendait pour les couper. La rapidité
seule de leur marche a pu les faire échapper à une destruction
totale.
,
Les insurgés ont aussi voulu s'avancer surAmeyngo à
deux lieues de Miranda . Le maréchal Bessières a marché à
leur rencontre , les a culbutés sur tous les points et les a mis
dans une déroute complète. Au départ du courrier il était
'encore à leur poursuite.
Voici quelle est en ce moment la position de l'armée : Le
quartier-général du roi est à Vittoria , celui du maréchal
Bessières a Miranda, celui du maréchal Moncey à Pampelunt,
et celui du maréchal Ney à Bilbao . On fait toujours les ples
grands préparatifs dans notre ville. Le directeur des fortifcations
fait préparer en ce moment 60,000 sacs à terre. Une
église et quelques autres grands bâtimens viennent d'être
mis à la disposition du directeur des vivres , pour y mettre
les approvisionnemens de farine et de biscuits qui sont immenses
.
Des lettres de Pau nous apprennent que les miquelets ou
chasseurs de la montagne , sont armés , équipés , formés en
bataillons et prêts à partir. C'est un très-beau corps , il est
divisé en 8 compagnies formant ensemble 1800 hommes .
PARIS , 7 Octobre. Voyage de S. M. l'Empereur.
S. M. 1. et R. partie de Metz le 24 septembre à quatre
heures du matin, alla coucher à Kaizers autern , et quitta
cette ville le lendemain à la même heure. Elle passa en
revue une brigade de dragonsqu'elle rencontra près d'Altezey,
et arriva à Mayence le 25, à trois heures après midi. S. M. ne
fit que traverser la ville , mais elle s'arrèta à Cassel , où
elle parcourut , à cheval , les ouvrages de la tête du pont.
88 MERCURE DE FRANCE ,
Elle passa ensuite en revue une autre brigade de dragons
qui arrivait de Francfort. S. M. avait trouvé à sa descente
de voiture S. A. R. le grand-duc de Hesse - Darmstadt et
sa famille , S. A. R. le prince héréditaire de Bade , le ministre
du prince-primat et les envoyés de plusieurs autres
princes de la confédération .
,
A six heures et demie , l'Empereur est arrivé à Francfort .
S. A. Em. Mgr. le prince-primat était venu le recevoir à
l'entrée de son territoire. S. M. fit monter le prince dans
sa voiture , et vint descendre avec lui au palais de S. A.
où elle trouva réunis , dans la grande salle , S. A. R. le grandduc
de Wurtzbourg , lé prince de Nassau-Usingen , et une
foule de personnages considérables. S. M. adressa la parole
à plusieurs d'entr'eux. Elle se rendit ensuite dans une autre
pièce , où elle recut le grand-duc de Wurtzbourg , frère de
l'empereur d'Autriche, avec lequel elle s'entretint long-tems .
La princesse Stéphanie-Napoléon , le duc de Nassau et quelques
autres princes furent successivement introduits auprès
de l'Empereur , qui s'entretint de même avec eux. S. M.
soupa seule avec la princesse Stéphanie-Napoléon , sa fille
adoptive. Il y eut dans le même moment un grand souper ,
dont le prince primat fit les honneurs. On y remarquait
entr'autres le grand-duc de Wurtzbourg , plusieurs princes
allemands , le prince de Neufchatel , le ministre-secrétaired'Etat
Maret , les ducs de Rovigo , de Frioul , etc.
L'Empereur , reparti de Francfort le 26 de grand matin ,
s'est rendu à Erfurth , par Hanau , Fulde , Eisenach et
Gotha . Il est arrivé à Erfurth le 27 à dix heures du matin.
A deux heures S. M. monta à cheval , et alla jusqu'à deux
lieues de la ville , au devant de l'Empereur de Russie , qui
était arrivé à Weymar le 25 au soir , avec le grand -duc
Constantin .
Les habitans de la ville , et des pays voisins , couvraient
la route de Weymar ; toutes les troupes étaient sous les
armes . Le bruit du canon et le son des cloches ont annoncé
la présence des deux augustes souverains , qui sont entrés
dans la ville à cheval, et aux cris continuellement réitérés
de vive l'Empereur Napoléon ! vivė l'Empereur Alexandre !
Le soir , toute la ville a été illuminée .
S. M. le roi de Saxe , et un grand nombre de princes
de la confédération du Rhin , étaient arrivés à Erfurth le 26.
On y attendait incessamment LL. MM. les rois de Bavière
de Westphalie , de Wurtemberg , et S. A. Em. le prince
primat.
,
Les lettres arrivées d'Erfurth depuis cette époque mémoOCTOBRE
1808 . 89
rable , annoncent que la confiance la plus intime règne
entre les deux Empereurs , qui passent ensemble une grande
partie de la journée. Le nombre des princes réunis dans
la ville augmente de jour en jour. On y a vu successivement
arriver le prince Guillaume de Prusse , le duc régnant de
Mecklembourg - Schwerin , le duc régnant de Gotha , les
princes de Homburg , de Schwartzbourg-Rudolstadt , de
Reuss-Græetz , de Reuss-Lobenstein , de Reuss -Ebersdorf ,
et de Reuss-Gera , la duchesse de Wirtemberg , la princesse
de la Tour et Taxis ; S. Ex. M. de Caulaincourt , duc
de Vicence , et S. Ex. M. le comte de Vincent , quartiermaître-
général au service de l'Autriche.
Le corps des négocians d'Erfurth a obtenu la permission
de former une garde d'honneur pour S. M. l'Empereur
Napoléon . Cette garde a été au-devant de l'Empereur jusqu'auxx
frontières du duché de Gotha , et l'a accompagné
jusqu'à son palais; elle fit aussi partie du cortége du monarque
lors de son entrevue avec l'Empereur de Russie.
Quatre gardes bourgeois font , à tour de rôle , le service
journalier auprès de la personne de S. M. , et précèdent
sa voiture lorsqu'elle sort en cérémonie.
Le 17º d'infanterie est arrivé à Erfurth le 24 , pour en
former la garnison avec le bataillon des gardes , deux compagnies
de cuirassiers et deux de hussards. Les officiers et
> deux bataillons de ce régiment , formant en tout 1594 hommes
, sont logés chez les bourgeois ; le 3º bataillon est caserné
à la citadelle .
-Les comédiens français ont joué sur le théâtre d'Erfurth,
devant la plus auguste assemblée dont l'histoire moderne
puisse conserver le souvenir , plusieurs chefs-d'oeuvre de
nos grands maîtres , Cinna , Andromaque , Britannicus , etc.
Cette deruière tragédie a fait sur-tout une vive impression.
L'auteur de Werther , le célèbre Goëthe , était arrivé le
matin de Weymar pour assister à cette représentation .
Tandis que la Brouette du vinaigrier et le Sieur 1ffland font
les délices des bourgeois de Presbourg , qui dédaignent
Phèdre et Mahomet , les chefs-d'oeuvre de Corneille , de
Racine et de Voltaire , dignement représentés par Talma ,
Mlles Raucourt et Duchesnois , offrent un noble délassement
aux plus grands souverains , aux princes , aux personnages
les plus illustres , et aux hommes les plus éclairés de l'Europe
civilisée.
Samedi 1er octobre , M. l'évêque de Casal, chancelier
de l'Université impériale , et M. Delambre , trésorier , ont
prêté serment entre les mains de S. Exc. grand-maître de
90 MERCURE DE FRANCE ,
l'Université. Le mème jour , MM. les conseillers à vie ont
été présentés au serment par M. le chancelier , et le mercredi
suivant MM. les inspecteurs généraux ont été admis à remplir
la même formalité .
- Les travaux du pont de Jéna , en face du Champ-de-
Mars , se poursuivent avec activité . On voudrait pouvoir
terminer avant les grandes eaux l'exhaussement du mur que
l'on est occupé à construire pour l'élargissement du quai de
la Conférence aux environs du pont. Ces constructions sont
déjà très -avancées .
-On mande de Grenoble qu'on a vu arriver dans cette
ville huit énormes charriots chargés de divers morceaux de
sculpture emballés avec beaucoupde soin, soit dans la paille ,
seit dans la laine. Ces morceaux font partie de la collection
des statues antiques de la Villa Borghèse à Rome , achetées
par S. M. l'Empereur et Roi. Selon les diverses indications
fournies par des notes tracées au pinceau sur les brancards
des charriots , ce transport se compose du Gladiateur , de
l'Achille , de la Vénus Victrix , d'un Vase de grandes proportions
, et dedifférens autres objets d'un plus petit volume.
Il a delà continué sa route pour Paris . Une forge de campagne
et une escorte d'infanterie accompagnent ces objets
précieux , destines à augmenter le Musée Napoléon de tous
les chefs-d'oeuvre qui lui manquaient pour completer la
réunion de ce que la Grèce , Rome et l'Egypte ont produit
deplus parfait.
R.
-D'après les papiers qu'on vient de recevoir de Londres,
on a lieu de penser qu'une nouvelle expédition anglaise avait
débarqué en Portugal peu de tems après la bataille de Vimicra,
et que le duc d'Abrantès , malgré l'avantage qu'il
avait remporté , ne se jugea pas en mesure de conserver ce
pays , et de le débarrasser des Anglais. Il a mieux aimé
conclure une convention que d'occuper son camp retranché
et les forts de Lisbonne, et que d'exposer ainsi cette belle
ville de l'esprit de laquelle il avait toujours eu lieu d'être
satisfait.
Il a pu aussi être conduit à cette détermination par l'incertitude
où il était des dispositions prises par la France et
de l'époque plus ou moins éloignée où il pourrait recevoir
des renforts; et il lui a paru convenable de ramener son
armée pour faire l'arrière-garde de la Grande-Armée en
Espagne , et rentrer quelque tems après dans ce méme
Portugal qu'il quittait. La facilité qu'avaient les Anglais
d'approvisionner leurs troupes et de renforcer leur armée est
OCTOBRE 1808.
91
unmotifde plus pour penser que le parti qu'a pris le duc
d'Abrantès était le plus conforme à la prudence.
Voici les pièces qui ont été publiées à Londres , le 16
septembre , dans une gazette extraordinaire :
Suspension d'armes arrêtée entre M. le chevalier Arthur Wellesley ,
lieutenant-général et chevalier de l'Ordre du Bain , d'une part ,
et M. le général de division Kellermann , grand- officier de la
Légion-d'honneur , commandant de l'Ordre de la Couronne de
Fer, grand-croix de l'Ordre du Lion de Bavière , de l'autre part ;
tous deux chargés des pouvoirs des généraux respectifs des armées
française et anglaise .
Au quartier-général de l'armée anglaise ,
le 22 août 1808 .
Art. Jer . Il y aura , à dater de ce jour , une suspension d'armes entre
les armées de S. M. britannique et de S. M. I. et R. Napoléon Ier , à
l'effet de traiter d'une convention pour l'évacuation du Portugal par
l'armée française.
II. Les généraux en chefdes deux armées et M. le commandant en
chefde la flotte britannique à l'entrée du Tage , prendront jour pour se
réunir dans tel point de la côte qu'ils jugeront convenable pour traiter
et conclure ladite convention.
III . La rivière de Sirandre formera la ligne de démarcation établie
entre les deux armées ; Terras Vedras ne sera occupé ni par l'une ni
par l'autre ..
IV. M. le général en chefde l'armée anglaise s'obligera à comprendre
les Portugais armés dans cette suspension d'armes , et pour eux , la ligne
de démarcation sera établie de Leira à Thomas .
V.Il est convenu provisoirement que l'armée française ne pourra
dans aucun cas être considérée comme prisonnière de guerre ; que tous
les individus qui la composent seront transportés en France avec armes
et bagages , et leurs propriétés particulières quelconques dont il ne
pourra leur être rien distrait .
VI. Tout particulier , soit Portugais , soit d'une autre nation alliée à
la France , soit Français , ne pourra être recherché pour sa conduite
politique; il sera protégé , ses propriétés respectées , et il aura la liberté
de se retirer du Portugal, dans un terme fixe , avec ce qui lui appartient.
VH. La neutralité du port de Lisbonne sera reconnue pour la flotte
russe , c'est-à-dire que lorsque l'armée ou la flotte anglaise seront en
possession de la ville et du port , ladite flotte russe ne pourra être ni
inquiétée pendant son séjour , ni être arrêtée quand elle voudra sortir ,
ni poursuivie lorsqu'elle sera sortie qu'après les délais fixés par les lois
maritimes. :
VII. Toute l'artillerie du calibre français , ainsi que les chevaux de
la cavalerie, seront transportés en France.
92 MERCURE DE FRANCE ,
IX. Cette suspension d'armes ne pourra être rompue qu'on ne se soit
prévenu 48 heures d'avance .
Fait et arrêté entre les généraux désignés ci-dessus , au jour et am
ci-dessus .
Signé , ARTHUR WELLESLEY .
KELLERMANN , général de division .
Article additionnel .
Les garnisons des places occupées par l'armée française seront comprises
dans la présente convention , si elles n'ont pas capitulé avantle
25 du courant .
Signé , ARTHUR WELLESLEY.
KELLERMANN , général de division .
Convention définitive pour l'évacuation du Portugal par l'armée
française .
* Les généraux , commandant en chef les armées anglaise et française
en Portugal , ayant résolu de négocier et de conclure un traité pour
l'évacuation du Portugal par les troupes françaises , sur les bases de
l'arrangement convenu le 22 de ce mois pour une suspension d'armes
ont nommé les officiers ci-après désignés , à l'effet de négocier ledit
traité en leur nom , savoir :
,
Le général en chef de l'armée anglaise , M. le lieutenant-colonel
Murray , quartier-maître-général ;
Et le général en chef de l'armée française , M. Kellermann , général
de division ;
Auxquels ils ont donné plein-pouvoir pour négocier et conclure une
convention qui sera soumise à leurs ratifications respectives , à celle de
l'amiral commandant la flotte anglaise à l'embouchure du Tage.
Ces deux officiers , après avoir échangé leurs pleins-pouvoirs , sont
convenus des articles suivans :
Art. ler . Toutes les places et forts du royaume de Portugal , occupés
par les troupes françaises , seront remis à l'armée anglaise dans l'état où
ils se trouvent au moment de la signature de la présente convention .
II. Les troupes françaises évacueront le Portugal avec leurs armes et
bagages ; elles ne seront point considérées comme prisonnières de guerre ,
et , à leur arrivée en France , elles auront la liberté de servir.
III . Le gouvernement anglais fournira des moyens de transport à
l'armée française , qui sera débarquée dans un des ports de France entre
Rochefortet Lorient inclusivement .
IV. L'armée française emportera toute son artillerie de calibre français
, ainsi que les chevaux qui en dépendent , et les caissons renfermant
60 charges par canon . Toute autre artillerie , armes et munitions comme
aussi les arsenaux de terre et de mer , seront remis à l'armée et à la
flotte anglaise dans l'état où ils seront au moment de la ratification de
la convention.
1
OCTOBRE 1808, 93
V. L'armée française emportera tout son équipement et tout ce qui
est compris sous le nom de propriété de l'armée , c'est-à-dire , la caisse
militaire et les voitures attachées au service des commissariats et des
hôpitaux , ou il lui sera permis de disposer pour son compte de telle partie
de ces effets que le commandant en chef jugerait inutile d'embarquer.
De même tous les individus de l'armée auront la liberté de disposer de
leurs propriétés particulières de toute espèce , et l'on garantit pleine
sécurité aux acheteurs .
VI. La cavalerie embarquera ses chevaux . Les généraux et officiers
de tout grade embarqueront aussi les leurs . Il est bien entendu
cependant que les commandans anglais n'ont pour le transport de la
cavalerie que des moyens très-bornés : on pourra s'en procurer quelques
autres dans le port de Lisbonne. Le nombre des chevaux à
embarquer par les troupes n'excédera pas 600 , et celui des chevaux
à embarquer par l'état-major , n'excédera pas 200. Dans tous les cas ,
on fournira à l'armée française , les facilités nécessaires pour disposer
des chevaux qu'il ne sera pas possible d'embarquer.
VII. Afin de faciliter l'embarquement , il aura lieu en trois divisions ,
la dernière desquelles sera principalement composée des garnisons des
places , de la cavalerie , de l'artillerie , des malades et des équipages
de l'armée . La première division s'embarquera dans les sept jours qui
suivront la date de la ratification , et plus tôt si faire se peut .
VIII. La garnison d'Elvas et de ses forts , de Peniche et de Palmela
sera embarquée à Lisbonne ; celle d'Almeida , à Porto , ou dans le
port le plus voisin. Elles seront accompagnées , dans leur marche ,
par des commissaires anglais chargés de pourvoir à leur subsistance, etc.
IX. Tous les malades et blessés qu'on ne peut embarquer avec les
troupes , sont confiés à l'armée anglaise. Ils seront entretenus , pendant
le reste de leur séjour dans ce pays , aux frais du gouvernement anglais
, sous la condition de parfait remboursement de la part de la
France , lo e l'évacuation sera pleinement effectuée . Le gouvernement
anglais pourvoira à leur retour en France , qui aura lieu par
détachemens d'environ 150 ou 200 hommes à la fois. Un nombre suffisant
d'officiers de santé français restera pour les soigner .
X. Aussitôt que les bâtimens employés au transport de l'armée
française , l'auront débarquée dans les ports ci-dessus désignés ou dans
tout autre port de France , que la rigueur du tems pourrait obliger
de toucher, on leur donnera les facilités nécessaires pour retourner
en Angleterre sans délai , et des sûretés contre toute capturé , jusqu'à
leur entrée dans un port ami.
XI . L'armée française sera concentrée à Lisbonne et à deux lieues
àla ronde. L'armée anglaise avancera jusqu'à trois lieues de la capitale ,
et e placera de manière à laisser entre les deux armées une distance d'environ
une lieue .
XII. Les forts de Saint-Julien , de Brugio et de Carcais seront occupés
94 MERCURE DE FRANCE ,
par les troupes anglaises lors de la ratification de la convention. Lisbonne
et sa citadelle , ainsi que les forts et batteries , jusqu'au lazareth ou trafuria
d'un côté , et jusqu'au fort Saint-Joseph inclusivement de l'autre
seront rendus au moment de l'embarquement de la deuxième division ,
de même que le port et tous les bâtimens armés , de quelque espèce que
ce soit , avec leurs cordages , voiles et approvisionnemens . Les forteresses
d'Elvas , Almeida , Peniche et Palmela seront rendues aussitôt que les
troupes anglaises se présenteront pour les occuper. En attendant , le général
en chef de l'armée anglaise donnera avis de la présente convention
aux garnisons de ces places , ainsi qu'aux troupes qui les assiégent , afin
de mettre un terme aux hostilités.
XIII. Des commissaires seront nommés de part et d'autre pour régler
et accélérer l'exécution des arrangemens convenus.
XIV. S'il s'élevait des doutes sur le sens d'un article quelconqne , il
serait expliqué en faveur de l'armée française .
XV. A dater de la ratification de la présențe convention , tous arrérages
de contributions , réquisitions ou réclamations quelconques du
gouvernement français envers des sujets portugais ou tous autres individus
résidens en Portugal, fondées sur l'occupation de ce pays par l'armée
française en décembre 1807 , contributions ou réquisitions qui peuvent
n'avoir pas été payées , sont annullées , et tout séquestre mis sur les
propriétés , meubles et immeubles , est levé : lesdites propriétés seront
remises à la disposition des anciens possesseurs .
XVI . Tous les sujets de la France ou des puissances amies ou alliées
de la France , domiciliés en Portugal , ou se trouvant accidentellement
dans ce pays , seront protégés . Leurs propriétés de toute espèce , meubles
ou immeubles , seront respectées , et ils auront la liberté soit de suivre
l'armée française , soit de rester en Portugal. Dans l'un et l'autre cas ,
leurs propriétés leur seront garanties , avec la liberté de les conserver ou
de les aliéner et de faire passer le produit de la vente d'icelles en France
ou dans tout autre pays qu'il voudrait habiter : la durée d'un an leur est
accordée à cet effet.
Il est bien entendu que les navires sont exceptés de cet arrangement ,
mais seulement en ce qui concerne la sortie du port , et qu'on ne peut à
la faveur des stipulations ci-dessus , faire aucunes spéculations commerciales.
XVII. Aucun naturel du Portugal ne sera rendu responsable de sa
conduite politique pendant la durée de l'occupation de ce pays par l'armée
française ; et tous ceux quront été continués dans l'exercice de leurs
fonctions ou qui qut accepté des places sous le gouvernement français ,
sont mis sous la protection des commandans anglais : ils n'éprouveront
aucune injure dans leurs personnes ou dans leurs propriétés , n'ayant pas
eu le choix d'obéir ou de ne pas obéir au gouvernement français . Ils
pourront aussi profiter des stipulations contenues dans Fart . XVI .
XVIII. Les troupes espagnoles détenues à bord des bâtimens dans le
OCTOBRE 1803 . 95
!
port de Lisbonne seront remises au commandant en chef de l'armée an
glaise , qui s'engage à obtenir des Espagnols , qu'ils rendent de leur côté
tous sujets de la France , militaires ou civils , qui peuvent être retenus en
Espagne , sans avoir été pris dans une bataille , ou à la suite d'opérations
militaires , mais à l'occasion des événemens du 29 mai dernier
et jours suivans .
XIX. On échangera immédiatement les officiers de tous grades faits
prisonniers depuis le commencement des hostilités .
XX. Des ôtages du rang d'officier-général seront mutuellement four
nis de la part de l'armée et de la flotte anglaise , et de la part de
Parmée française , pour la garantie réciproque de la présente convention.
L'officier de l'armée anglaise sera rendu , lorsque les articles relatifs à
l'armée seront pleinement exécutés , et l'officier de la flotte , lors du
débarqueinent des troupes françaises dans leur pays. Il en sera de même
de la part de l'armée française .
XXI . Il sera permis au général en chef de l'armée française d'envoyer
un officier en France avec la nouvelle de la présente convention . Un navire
lui sera fourni par l'amiral anglais pour transporter cet officier à Bordeaux
ou à Rochefort .
XXII . L'amiral anglais sera invité à recevoir S. Exc. le commandant
en chef et les autres principaux officiers de l'armée française , à bord de
vaisseaux de guerre .
Fait et conclu à Lisbonne , ce 30 août 1808 .
Signé, GEORGES MURRAY , quartier-maître général.
KELLERMANN , général de division .
2
Nous , duc d'Abrantès , général en chef de l'armée française , avons
ratifié et ratifions la présente convention définitive dans tous ses articles ,
pour être exécutée selon sa forme et teneur.
Signé , le Duc D'ABRANTES .
Auquartier-général de Lisbonne , le 30 août 1808 .
Articles additionnels de la convention du 30 août 1808.
Art. Ier . Les employés civils de l'armée faits prisonniers , soit par les
troupes anglaises , soit par les Portugais , dans quelque partie que ce soit
du Portugal , seront rendus , suivant l'usage , sans échange.
II . L'armée française tirera sa nourriture de ses propres moyens jusqu'au
jour de l'embarquement ; les garnisons , jusqu'au jour de l'évacuation
des forts .
Le reste des magasins sera remis , dans les formes accoutumées , au
gouvernement anglais qui se charge de la subsistance des hommes et
des chevaux de l'armée , à compter des ép ques ci-dessus désignées ,
jusqu'à leur arrivée en France , sous la condition d'être remboursé par
le gouvernement français , des dépenses qui excéderaient l'estimation
qui sera faite par les deux parties , de la valeur des magasins remis à
l'armée anglaise .
Les provisions qui se trouvent à bord des vaisseaux de guerre , encore
au pouvoir de l'armée française , seront remises de la même manière
au gouvernement anglais , ainsi que les magasins des forteresses .
IH. Le général cominandant les troupes anglaises prendra les mesines
nécessaires pour rétablir la libre circulation des moyens de subsistance
entre le pays et la capitale.
Fait et conclu à Lisbonne , ce 30 août 1808.
Signé, GEORGES MURRAY.
KELLERMANN.
Nous duc d'Abrantès , général en chef de l'armée française , avons 1
۱
96 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1808.
ratifié et ratifions les articles additionnels de la convention ci-contre,
pour être exécutés selon leur forme et teneur.
Pour copie conforme
Le duc D'ABRANTÈS .
A. J. DALRYMPLE , capitaine , secrétaire militaire .
Copie d'une lettre écrite de l'amiral Cotton , à l'honorable William
Wellesley Pole.
A bord de l'Hibernia devant le Tage ,
3 Septembre 1808 .
Monsieur , je vous envoie , pour les lords commissaires de l'amirauté ,
la copie d'une convention conclue par le lieutenant-colonel Murray et le
général Kellermann pour l'évacuation du Portugal par l'armée française .
Cette convention a été ratifiée par le lieutenant-général sir Henti Dalrymple
, moi et le commandaut en chef français . Des troupes anglaises
(letroisième et le quarante-deuxième régimens ) ont été débarqués hier
pour occuper les forts de Carcais , de Saint-Antoine , de Saint -Julien et
de Burgio . On ne perdra pas de tems pour embarquer les troupes françaises
, conformément àladite convention .
Le capitaine Halsted , premier capitaine de vaisseau , et capitaine do
la flotte , est porteur des dépêches adressées à leurs seigneuries relativement
à la flotte russe du Tage. Il a toute ma confiance, et ilppoouurra faire
connaître à leurs seigneuries les motifs qui m'ont engagé à ratifier la
convention dont il s'agit . Il pourra également fournir à l'amirauté tous
les renseignemens qui seront jugés nécessaires .
J'ai l'honneur d'être , etc. Signé COTTON.
Copie d'une autre lettre de l'amiral Cotton à l'honorable William
Wellesley Pole .
A bord de l'Hibernia devant le Tage ,
le 4 Septembre 1808 .
Monsieur , j'ai l'honneur de vous envoyer , pour les lords- commissaires
de l'amirauté , une copie de la convention conclue entre moi et le viceamiral
Seniavin , commandant la flotte russe dans le Tage. Leurs seigneuries
verront , par ladite convention , que cette flotte s'est rendue à
moi pour être retenue en dépôt par S. M. jusqu'à l'expiration des six mois
qui suivront la conclusion d'une paix entre la Russie et l'Angleterre .
Le contre-amiral Tyler a été nommé inspecteur de la première division
de la flotte russe , que je me propose de faire partir incessamment
pour Spithead.
J'ai l'honneur , etc. Signé COTTON,
Convention avec l'amiral Seniavin .
Art . Ier . Les vaisseaux de guerre de l'Empereur de Russie , actuellement
dans le Tage , seront remis sur le champ à l'amiral sir Charles
Cotton , avec tous leurs approvisionnemens , pour être envoyés en Angleterre
, et y être gardés en dépôt par S. M. Britannique , pour être
rendus à S. M. I. dans les six mois qui suivront la conclusion d'une paix
entre S. M. Britannique et S. M. l'Empereur de toutes les Russies .
II . Le vice-amiral Seniavin et les officiers , matelots et gardes - marins ,
qui seront sous lui , retourneront en Russie sans aucune condition ou
stipulation relativement à leur futur service ; ils seront transportés dans
des bâtimens de guerre ou autres navires convenables , aux frais de S. M.
Britannique.
Fait et conclu à bord du vaisseau le Twerday , dans le Tage , et à
bord du vaisseau de S. M. Britannique , l'Hibernia , à l'embouchure
de ce fleuve , le 5 Septembre 1808 .
Signé DE SENIAVIN, CHARLES COTTON.
(N° CCCLXXVIII . )
( SAMEDI 15 OCTOBRE 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE ..
SEINE
LE MERLE BLANC. - FABLE.
CERTAIN Merle très- suffisant ,
Etdont la vanité tournait la pauvre tête ,
Partant très -éloigné de se croire une bête ,
Un jour , du ton le plus tranchant ,
Dans sa personne même osait blâmer l'ouvrage
De la nature trop peu sage
Qui de couleur d'ébène avait peint son plumage ,
Sans consulter son goût , ni son orgueil .
Toujours en habit noir , toujours porter le deuil ,
Pour un petit maître volage
C'est bien , ma foi , désespérant !
Le beau présent que m'a fait la nature
Dans ce lugubre vêtement !
Disait ce Merle impertinent .
Si l'on jugeait de moi sur la figure ,
Si je n'étais gai , vif et sémillant ,
On pourrait me croire vraiment
Un oiseau de mauvais augure.
En me faisant un Merle blanc ,
Jupin aurait cent fois montré plus de sagesse.
Je serais , disait-il , tout en se rengorgeant ,
Un vrai phénix dans mon espèce .
J'ai de l'esprit , du savoir, du talent ,
Et je siffle admirablement ;
1
G
98 MERCURE DE FRANCE ,
7
Mais Jupin a manqué son coup dans ma parure .
Après tout , ne murmurons pas :
Il faut en convenir , est - il donc ici bas
Quelque parfaite créature ?
D'une blanche colombe un jour les doux attraits
A notre mécontent inspiraient ces regrets .
L'amour-propre et l'amour les excitaient ensemble.
Toujours à ce qu'on aime amour veut qu'on ressemble.
Colombe belle et bonne et sans prétention
Ne chercha pas d'un fat à captiver l'hommage
En flattant son orgueil , ou bien sa passion ,
Elle se contenta de lui parler raison .
Un fréluquet n'entend pas ce langage.
Vous croyez , lui dit-elle , en changeant de couleur ,
Devenir plus parfait ; ah ! qu'elle est votre erreur !
En serez- vous moins vain , moins fat et moin volage?
L'habit fait - il le moine? aux yeux perçans du sage ,
Cache- t- il les défauts de l'esprit et du coeur ?
Changez de caractère , et non pas de plumage :
Croyant vous distinguer et vous faire valoir ,
Vous voulez être blane , lorsque tout Merle est noir .
Tout Merle est vain; pour vous , soyez modeste:
C'est pour vous distinguer le moyen qui vous reste .
DEMAREST LAMOTTE , professeur de belles-lettres
de l'Ecole secondaire de Grenoble .
L'ADOLESCENCE.
Discours en vers aux élèves de Soreze , avant la distribution des
prix de l'an 1808 .
Ades adolescens , dont la foule attentive
S'abandonne avec grâce au chant qui la captive ,
Peindre l'adolescence , oui , le projet est beau.
Des poëtes du jour s'il tentait le pinceau ,
Comme ils étaleraient de brillantes images !
Leurs vers seraient plus frais que vos jeunes visages .
De ce beau coloris je n'ai pas le secret ,
Et, je le dis tout haut , c'est sans aucun regret .
Ce qui nous éblouit rarement intéresse,
L'art ne connut jamais l'accent de la tendresse ;
Préférons aux grands mots un naïf entretien ,
J'aime à guider vos coeurs , en vous ouvrant le mien.
Age heureux ! ce n'est pas ta beauté que j'envie ,
OCTOBRE 1808.
99
Ni l'espoir fugitif d'un long siècle de vie ,
Ni , dans tes jeux bruyans , l'absence de tout soin ,
Ni l'amour qui sourit et te guette de loin ,
Ni les illusions se jouant sur tes traces :
Melcour , à tou aspect , ne peint que ces surfaces ,
Moi , j'y découvre un don plus grand , plus précieux ,
Dont l'effet se dérobe à de vulgaires yeux ;
Quel est- il ? Ecoutez : l'avantage suprême
De faire vos destins , d'en disposer vous-même ,
De voir tous les sentiers tenter votre désir ,
Juges de tous les goûts et maîtres de choisir .
Nous , que l'âge a pliés au joug de l'habitude ,
Nous n'en saurions briser Pétroite servitude ;
Dans un triste sillon , nous allons pas à pas ;
Gail professe , à jamais , le grec qu'on n'apprend pas ;
Damis s'est ruiné , vers le mont aux deux cimés ;
Apoursuivre , trente ans , la richesse des rimes ,
A son désoeuvrement Dorval est attaché ;
t
1
Où l'arbre une fois tombe , il demeure couché.
Vous , tandis qu'en ces lieux votre ame est en culture,"
Vous maîtrisez le sort , le tems et la nature ;
Commandez , aussitôt les sciences , les arts
Se laissent pénétrer au feu de vos regards ;
Les emplois , les honneurs , la gloire , la richesse ,
Rien n'est inaccessible à l'ardente jeunesse ;
Tel , des sommets d'Ida , l'oiseau de Jupiter ,
S'emparant , à son gré , de l'empire de l'air ,
Atteint , en un clin-d'oeil , les zones inconnues ,
Plane au loin sur le globe , ou dépasse les nues .
Comment , demandait- on à certain général ,...
Avant tant de rivaux , fûtes-vous maréchal ?
Sans intrigue , dit- il , sans or et sans ancêtre ,
Je le fus , en disant , chaque jour , je veux l'être .
Mots profonds ! qu'à vos coeurs ils soient toujours présens ,
Tout cède aux longs désirs , nés à la fleur des ans .
Qu'est- ce qui bornerait votre essor magnanime ?
Tout , dans vous , hors de vous , le soutient et l'anime .
Vos sens plus délicats , émus plus vivement ,
Portent mieux dans vos coeurs le trait du sentiment ;
Votre ame que l'erreur n'a pas encor ternie
Est pour les vérités comme une glacé unie ,
Où mille objets divers ; avec choix retracés ,
Resteraient bien distincts et jamais effacés .
La féconde mémoire est votre heureux partage ;
G2
100
MERCURE DE FRANCE,
L'imagination , amante du jeune âge ,
Vers le temple des arts , ous menant par la mair ,
Vous cache , sous les fles , les ennuis du chemin.
Objet universel d'amour , de complaisance,
Qui n'aime à seconder la tendre adolescence ?
L'un applanit , pour vous , les sentiers du bonheur,
L'autre de la science abaisse la hauteur ;
Celui-ci , dans un mot , vif éclair du génie ,
Prévoit l'amant heureux d'Euterpe et d'Uranie ,
Ou d'un premier désir suit au loin les élans ;
Mille efforts réunis ont créé vos talens ;
Ainsi le beau rosier , dont Gaide se décore ,
Cultivé loin des vents , sous les regards de Flore ,
Favori des amours , caressé des zéphirs ,
Objet de tous les soins et de tous les désirs ,
Voit la terre , les eaux , le ciel et la lumière
Embellir , à l'envi , sa tige printanière.
regrets douloureux ! si l'honneur du printems
Tombait , se dispersait , au souffle des autans .
Des folles passions j'entends gronder l'orage .
Ah ! c'est à la vertu d'en prévenir la rage .
Sans elle , les beaux arts languiraient défleuris ,
Et vos fronts pâliraient , sous vos lauriers flétris.
Tendres adolescens , le ciel vous fit pour elle ;
Votre grâce embellit sa grâce naturelle ,
Comme elle ajoute encore au charme de vos traits.
Que cet heureux accord ne se rompe jamais !
À la gloire , au talent lui seul nous intéresse .
Amante du travail , autrefois la jeunesse
De cet amour fécond eut pour fils le bonheur.
Mais Lientôt , s'enflammant d'une funeste ardeur ,
Elle épouså le vice , et ce couple adultère
Enfanta le remords qui déchira sa mère.
Vous frémissez d'horreur ! Ah ! je suis rassuré
Mais , armant de vertu votre coeur épuré ,
Je ne veux point la voir inquiète et sanvage ;
Je la veux douce , gaie , assortie à votre âge.
Les jeux et les plaisirs fécondent les travaux .
Les Muses folâtraient sur de rians côteaux .
C'est peu qu'on vous estime , il faut que l'on vous aime
Que tout , à votre aspect , soit gai , comme vous-même.
Le monde est un jardin dont vous cueillez les fleurs ;
Venez , couronnez-en vos graves précepteurs ,
OCTOBRE 1808. 201
Surleur front se peindra votre joie ingénue ,
Comme un rayon doré qui colore la nue.
Long-tems , l'adolescence eut un destin moins doux.
Dans des antres poudreux , sous des barreaux jaloux ,
Au milieu des terreurs , on la jetait captive.
Moins ami qu'oppresseur de sa grâce naïve ,
Le hideux pédantisme , au ton sec , à l'oeil dur ,
Toujours armé contre elle , en ce repaire obscur ,
Aimait à l'effrayer au bruit de ses lanières ;
Il l'aveuglait , hélas ! de ses fausses lumières ,
Et flétrissant son coeur , ses talens , sa gaîté ,
L'instruisait , par la crainte , à la stupidité.
Mais enfin , un héros , dans ces heures fécondes
Que lui laisse Bellonne et le soin des deux mondes ,
D'un rapide coup-d'oeil pénétra ces cachots ,
Qù de l'adolescence éclataient les sanglots .
Soudain il les transforme en de brillans portiques (1 ) ,
Il brise avec horreur les verges scholastiques ;
Le pédantisme fuit ; des soins consolateurs
De sa triste victime ont essuyé les pleurs ,
Vers une clarté pure elle avance joyeuse ,
Et l'art de l'élever est de la rendre heureuse .
Consacrez les beaux jours qu'un héros vous a faits .
Et vous , enfans ingrats , qui perdez ses bienfaits ,
De quels maux vous semez votre longue carrière !
Quand l'homme est déjà loin de la saison première ,
Si , trompé dans ses voeux , déchu de son espoir ,
Il dispute , sans fruit , l'estime et le pouvoir
Ade nombreux rivaux , mieux guidés dans leur course ,
Humilié , confus , de ramper sans ressource ,
Il s'accuse , il s'agite , il veut fuir le malheur :
Et dans l'illusion dont il aime l'erreur ,
Charmé de s'affranchir d'une vie excédée ,
Aux jours de son printems il remonte en idée,
Le vieux Gaul , ruiné par un jeu furieux ,
Rajeunit chargé d'or , et le conserve mieux ;
Brun , garçon décrépit , renaît pour l'hyménée ;
Vernon , perdu de moeurs , dès sa quinzième année ,
Retranche un demi-siècle à ses égaremens ;
(1) Fondation des Lycées , et décret qui supprime dans les écoles les
punitions avilissantes . On ne saurait parler d'une institution sociale
quelconque , sans avoir à rendre des actions de grâce au héros qui nous
gouverne.
102 MERCURE DE FRANCE,
Eglémême convient , dans ses derniers momens ,
Que sa beauté naissante , au devoir asservie ,
Mieux que tous ses amours aurait charmé sa vie .
Ainsi brille votre âge , envié des humains .
Nous rêvons le bonheur , il est entre vos mains .
Les momens vous sont chers ; l'argile tourne encore ,
Dessinez bien sa forme , et que l'art la décore ,
Demain , et pour toujours , l'ouvrage est achevé ,
Vase d'élection , ou vase réprouvé.
Non , vous n'offrirez pas le contraste funeste
Des traits que l'on admire et de ceux qu'on déteste ,
Un vil abaissement et d'illustres secours .
,
Tout célèbre , en ces lieux , le bonheur de vos jours ,
Votre âge y règne seul . La pompe de nos fêtes ,
Ces lauriers , embellis pour couronner vos têtes
Ces dons qu'un magistrat , de splendeur revêtu ,
Fait briller de talent , d'amour et de vertu (2) ,
Ce concours , ces regards , l'accueil d'un peuple immense ,
Sont le prix que la gloire offre à l'adolescence ..
Et ma voix , proclamant d'utiles vérités ,
Prête aussi quelque charme à ces solennités .
Mes vers , qui languiraient dans les pages d'un livre ,
Animés des transports , où votre ame se livre ,
Ornés de tout l'éclat dont brillent ces parvis ,
D'un triomphe immortel assurent mes avis .
C'est mon plus beau succès ; je n'en cherche point d'autre ,
Le bonheur de mon âge est d'éclairer le vôtre .
Par M. R. D. FERLUS.
i
ENIGME..
Je suis un logis sans fenêtre ,
Construit pour ne loger qu'un être seulement.
Aussi je n'ai qu'un seul appartement.
Je ne change jamais de maître ,
Et rarement d'avance à qui doit m'habiter
On voit prendre le soin d'aller me visiter.
C'est aussi sans bail, sans notaire ,
Quelquefois même sans salaire ,
Qui , sans salaire , enfin pour rien ,
Ce qui paraît peu vraisemblable ,
(2) M. Riou ,préfet du Cantal , aussi connu par ses talens littéraivęs
que par la sagesse de son administration .
OCTOBRE 1808 . 103
Qu'on peut devenir d'un tel bien
Propriétaire incommutable.
Quand on eutre chez moi , c'est toujours par le dos ,
Et possesseur tranquille on y reste à huis clos .
S ........
LOGOGRIPHE.
MON corps est composé , bénévole lecteur ,
De cinq membres divers , mais égaux en grossenr.
Pourtant , si , curieux , par un moyen facile ,
Vous supprimez ma queue , ô dieux , quel changement !
Mon tout , grand , large , plat , par ce retranchement ,
Devient petit , haut, rond : en un mot d'une ville
Vous ne faites , par-là , qu'un étroit bâtiment ,
Objet en tems de paix tout à fait inutile .
Disposez de ma queue , on ne le défend pas ;
Qu'on l'ôte ou qu'on la laisse , on n'a plus rien à craindre.
Mais gardez - vous d'aller mettre ma tête à bas ;.
Vous seriez , je vous jure , un mortel bien à plaindre ;
Le reste de mon corps bientôt vous offrirait
Un animal affreux qui vous dévorerait ...
Des débris de mon être on fait ce qu'un avare
Entasse , chaque jour , dedans son coffre fort ;
Un pronom personnel ; le titre d'un ignare ;
Un..... j'ai déjà trop dit , pour beaucoup , et j'ai tort .....
Par М. Сн . AUD***
CHARADE.
1
-DANS da , dé , di , do , du , l'on trouve mon premier ;
Dans da , dé , di , do , du , l'on trouve mon dernier ;
Dans da , dé , di , do , du , l'on trouve mon entier.
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Point.
Celui du Logogriphe est Tournois ( livres tournois ) , dans lequel
on y trouve un , trois 0. ,
Celui de la Charade est The-mire.
Γ
104 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS.
TELEMACHIADOS LIBROS XXIV e Gallico sermone
FRANC. DE SALIGNAC DE LA MOTHE-FENÉLON ,
cameracensis archiepiscopi , in latinum carmen transtulit
STEPHANUS ALEXANDER-VIEL , presbyter ,
in Académiá Juliacensi studiorum olim moderator .
Lutetiæ Parisiorum , ex typis P. Didot , natu majoris.
1808.- Se vend chez Didot et Dentu, imprimeurslibraires
, rue du Pont-de-Lodi ( 1) .
L
Pour intéresser le public au succès de cet ouvrage ,
il devrait presque suffire de lui en faire l'histoire , et
de lui apprendre comment il nous est parvenu. L'auteur
, long - tems professeur de rhétorique et ensuite
grand-préfet des études au collége de Juilly , est retiré
depuis 1791 à la Louisiane , sa patrie , « où il coule une
<< vieillesse heureuse , aimé et respecté de tout ce qui
>> l'environne , servant de père à tous ses parens et de
>> consolateur à tous les malheureux . » M. Alexandre-
Viel , dans les cours instans de loisir que lui laissaient
de pénibles fonctions , avait composé une traduction du
Télémaque en vers latins. Six de ses anciens élèves ,
reconnaissans des bontés particulières que ce respectable
maître avait eues pour eux , ont résolu de donner
à leurs frais une édition de son ouvrage , et c'est cette
édition qui vient de paraître. Ils ont fait hommage du
livre à l'auteur dans une dédicace latine , en style lapidaire
, souscrite de leurs noms : ce sont MM. Creuzé de
Lesser , Eyriès , Durant , Salverte , Arnault et Eusèbe
Salverte . Ce dernier , plus particulièrement chargé des
soins de l'édition , a mis en tête un excellent avertissement
, d'où je vais extraire un passage propre à faire
connaître les droits de M. Viel à la reconnaissance et
à l'amour de ses disciples. « L'un des principaux avan-
>> tages que trouvaient les élèves au collège de Juilly ,
>> était cet art , méconnu de nos yeux irréfléchis ,
(1) Un vol.fin-12.- Prix , 3. fr ., et 4 fr . par la poste.
OCTOBRE 1808 . 105
>> mais très-réel , par lequel , dès l'instant de notre en-
>> trée , un de nos maîtres s'attachait à nous , devenait
> notre protecteur , tempérait par son indulgence et son
>> crédit la sévérité qu'appelaient sur nous nos fautes.
>> Rassurés par ce patronage constant , nous nous mon-
>>trions devant l'homme qui l'exerçait , tels que nous
>> étions , et non tels que la crainte nous portait à paraître
>> devant tous les autres. Il étudiait sans peine , il con-
>> naissait à fond notre caractère , notre esprit , nos
>> goûts , nos passions , nos défauts , nos penchans , nos
>>qualités , nos moyens ; et dans nos étourderies les plus
>> enfantines comme dans nos délits les plus graves , it
>> pouvait faire la distinction si importante et si diffi-
>> cile de ce qui n'appartenait qu'à la légéreté de l'âge ,
>> et de ce que l'on devait imputer au coeur. Cette con-
>> naissance communiquée par lui à nos autres institu-
>> teurs , servait à modifier la manière de nous élever ,
» à la modeler presque sur chaque individu et à trans-
>> porter ainsi dans l'éducation publique le plus grand
>> avantage de l'éducation particulière. La bonté natu-
>> relle de M. Viel lui attachait plus de cliens qu'à tout
>> autre , etc. »
L'avertissement de M. Eusèbe Salverte n'est pas seulement
d'un disciple affectueux et reconnaissant , il est
aussi d'un bon littérateur et d'un critique judicieux .
M. Salverte explique d'une manière ingénieuse pourquoi
les ouvrages écrits en prose poëtique ont toujours
perdu à être mis en vers français , et pourquoi l'on peut
avec succès les traduire en vers latins . Il trouve la cause
de cette différence dans la liaison étroite et nécessaire
qui existe entre l'invention et l'expression , liaison d'où
découle l'impossibilité de faire pour un auteur ce qu'il
n'a pas fait lui-même , c'est-à-dire d'exprimer en vers
ce qu'il a pensé et écrit en prose. <<< Cette difficulté , dit
>> l'éditeur , est bornée à la langue de l'auteur original ,
» et disparaît presqu'entiérement dès que l'on traduit.
>> Plus ces deux langues présenterent de différences
>> entre leurs formes grammaticales , leur harmonie pro-
>> pre et leur génie , plus les siècles auront mis de dis-
>> tance entre les moeurs et les usages qu'elles expriment
>>>habituellement , plus aussi le traducteur aura besoin
106 MERCURE DE FRANCE ,
>> d'invention pour naturaliser dans sa pensée d'abord ,
>> ensuite dans ses expressions , des idées et des images
>> qui en semblent si éloignées. Mais de ce besoin même
>> naîtra pour lui plus de facilité pour restituer à la
>> poësie les tableaux et les pensées qui devaient de droit
>>lui appartenir. >>>
Il y a une raison particulière à donner de la supériorité
que doit avoir une traduction du Télémaque en
vers latins , sur une traduction en vers français . Je reprends
la chose dans son principe. On a beaucoup disputé
pour savoir dans quelle classe d'écrits il fallait ranger
le Télémaque . Est-ce un poëme ? est-ce un roman ? On
a facilement prouvé que ce n'était pas tout à fait un
poëme , parce qu'une des conditions essentielles de la
poësie est la versification : à la vérité on ne balancerait
point aujourd'hui à donner le titre de poëte dramatique
àun homme qui n'aurait composé que des comédies en
prose ; mais ce titre de poëte ayant été justement donné
aux comiques anciens qui n'écrivaient qu'en vers , on
n'a point jugé à propos de le retirer à ceux des modernes
qui se sont mis à écrire en prose. On a été plus
sévère pour l'épopée qui est le poëme par excellence ,
et peut-être celui de tous qui peut le moins se passer
des artifices de la versification. Le plus grand nombre
a donc décidé que le Télémaque était un roman . Il est
bien vrai que comme tous les romans , le Télémaque
est le récit en prose d'une action imaginée ; mais connaissons-
nous un seul roman qui ressemble au Télémaque
pour la nature de l'action et des personnages,
pour la conduite , le caractère des pensées et duu style?
J'excepte comme de raison les ouvrages faits à l'imitation
de celui de Fénélon : ils font partie de la question,
et ne peuvent servir à la décider. Cette question est au
fond peu de chose ; mais s'il faut dire ce que j'en pense ,
un ouvrage qui ne ressemble au roman qu'en ce qu'il
est écrit en prose , et qui ne diffère véritablement de
l'épopée qu'en ce qu'il n'est pas écrit en vers , s'il ne doit
pas s'appeler de ce dernier nom , ne doit pas non plus
être revêtu du premier , et je suis d'avis qu'on ne le
qualifie pas , comme étant un ouvrage absolument à
part.
OCTOBRE 1808.
107
Cet ouvrage est exactement ce que serait l'excellente
traduction d'un poëme grec ou latin , qu'Homère ou
Virgile ou quelqu'un de leurs plus habiles imitateurs
aurait composé dans le dessein particulier de former
['héritier d'un Empire à l'art de gouverner : ce dessein
et son exécution , tout cela est antique. La poësie française
n'eût comporté ni l'un ni l'autre ; et si Fénélon
eût eu le talent et le loisir de faire un poëme en vers ,
je doute qu'il eût voulu en faire un du Télémaque .
Comment notre poësie noble qui n'admet l'extrême
simplicité du style que lorsqu'elle est soutenue par la
force du sentiment , ou l'extrême simplicité des choses
que lorsqu'elle est relevée par la pompe de l'expression ,
comment eût-elle rendu ces longues et paisibles instructions
que Mentor donne à son élève , et ces détails
minutieux de discipline civile qui vont jusqu'à régler
la forme et la couleur des habits ? Elle n'y fût jamais
parvenue , sans trop animer les unes et trop orner les
autres , ce qui eût produit une véritable disparate entre
⚫les idées et la diction. La poësie latine au contraire
trouve dans sa tolérance pour tous les termes nécessaires
, dans la prosodie de ses mots , et dans le rhythme
de ses vers , les moyens de tout exprimer avec le ton
que chaque chose demande et d'une manière suffisamment
différente de la prose. Je le répète , le Télémaque ,
tel qu'il est , ne pouvait être un poëme français , et il
semble être un poëme grec ou latin dont l'ouvrage de
Fénélon serait la traduction : traduire celui-ci en vers
latins , c'est done , pour ainsi dire , suppléer l'original
qui nous manque , c'est faire une véritable restitution
à l'antiquité.
Je vais citer un exemple frappant de cette différence
des deux poësies. J'ai déjà rappelé , et je demande la
permission de transcrire ici ce passage du Télémaque ,
où Mentor détermine la manière dont les citoyens de
Salente seront vêtus , selon le rang qu'ils occupent dans
l'Etat. :
<<< Les personnes du premier rang après vous ( Ido-
>> ménée ) , seront vêtues de blanc avec une frange d'or
>> au bas de leurs habits : ils auront au doigt un anneau
>> d'or , et au cou une médaille avec votre portrait.
108 MERCURE DE FRANCE ,
>> Ceux du second rang seront vêtues de bleu ; ils por
>> teront une frange d'argent avec l'anneau et point de
>>> médaille : les troisièmes , de vert , sans anneau et sans
>> frange , mais avec la médaille d'argent : les qua
>> trièmes , d'un jaune d'aurore : les cinquièmes , d'un
>> rouge pâle ou de roses : les sixièmes, de gris de lin :
>> les septièmes qui seront les derniers du peuple, d'une
» couleur mêlée de jaune et de blanc .>>>
Voltaire déclare nettement ( Essai sur la poésie épique)
, que ces détails seraient aussi indignes d'un poëme
epique français , qu'ils le sont d'un ministre d'Etat , et
il dit de tout l'ouvrage , que s'il était écrit en vers français
, et même en beaux vers , il deviendrait un poëme
ennuyeux , par la raison qu'il est plein de détails que
nous ne souffrons point dans notre poësie , et que de
longs discours politiques et économiques ne plairaient
assurément pas en vers français. J'en crois bien Voltaire
sur ce point ; et dans ce siècle où l'on a perfectionné
jusqu'à l'abus l'art de peindre les petites choses en vers ,
jedéfierais le plus habile de nos versificateurs descriptifs ,
de décrire d'une manière supportable les vêtemens et
les insignes des Salentins. Veut-on voir maintenant ce
que ces mêmes détails , rendus avec toute l'exactitude
possible , sont devenus en passant dans la langue de
Virgile?
Qui verò ante alios te principe prima tenebunt
Vestibus in niveis stabunt , quarum ambiat oras.
Undique procurrens cirris pendentibus aurum ;
Aureus in digitis erit annulus , aurea collo
Effigies tua pendebit , regale numisma.
At qui deinde locum capient sedemque secundam
Cærula vestis erit , quam circum argenteus ibit
Cirrus , et in digitis fulvo spectabilis auro
Annulus , at nulla effigies nullumque numisma.
Accipiet viridem cum vestibus ordo colorem
Tertius , et solidum argento regale numisma ;
Annulus ast aberit cirrique in veste fluentes :
Quartus in auroræ croceo rutilabit amictu :
Pallebit rubeo quintus roseove rubebit :
Carbaseus sexto dabitur color : induet albam
Denique et adjunctam flavo pars infima vestem.
OCTOBRE 1808.
10g
Je le demande à tous ceux qui ont conservé le goût et
le sentiment de la poësie latine , n'y a-t-il pas dans cette
description une élégance et une poësie d'expressions
suffisante pour faire disparaître la sécheresse et l'insipidité
du fonds ? Ici , ces qualités tiennent évidemment au
caractère propre de la langue et de la versification latines
: dans le même cas , les nôtres n'en seraient pas
susceptibles au même degré , ou bien elles les produiraient
par des moyens plus compliqués qui ne seraient
plus en harmonie avec la simplicité du sujet.
Je crois l'avoir prouvé , de toutes les métamorphoses
qu'il était possible de faire subir au Télémaque , la traduction
en vers latins était de beaucoup la plus naturelle
et la plus heureuse. Aussi plusieurs personnes s'en
sont-elles occupées. M. Salverte qui a fait des recherches
à ce sujet , nous apprend qu'outre des fragmens insérés
dans différens recueils , il existe à la Bibliothèque impériale
, deux traductions complètes , dont l'une sans nom
d'auteur , et l'autre de M. Jos. Cl. Destouches ; il cite
quelques passages de toutes deux , assez étendus et assez
défectueux pour donner une idée peu favorable de la
totalité. On en conçoit une bien différente de la traduction
de M. Viel , dès qu'on en a lu seulement une
• vingtaine de vers. La latinité en est pure ; c'est celle du
siècle d'Auguste , sans aucun mélange de ces expressions
maniérées ou ambitieuses qui , dans les poëmes de Silius
Italicus , de Stace , et même de Lucain , marquent déjà
la corruption du goût et du langage. La versification en
est facile , abondante , harmonieuse , et pour tout dire en
un mot, virgilienne. Le poëme de M. Viel n'est point un
centon , ce ne sont point des vers et des hémistiches volés
à Virgile : ce n'est pas non plus un pastiche , une imitation
affectée de la manière de ce grand poëte ; c'est l'ouvrage
d'un homme qui sait la même langue , et quil'écrit
suivant le besoin de ses idées et la tournure particulière
de son esprit. On y trouvebien , çà et là , quelque vers ou
moitiés de vers qui sont aussi dans Virgile ; mais il faut
faire attention que Fénélon , dans son ouvrage , l'a trèssouvent
imité et presque traduit ; qu'alors c'était rendre
à la poesie latine ce qui lui avait été emprunté , et qu'il
yaurait eu une affectation sans utilité, mais non pas sans
110 MERCURE DE FRANCE ,
danger , à ne pas vouloir employer , dans ce cas , les
formes consacrées par le génie de Virgile.
J'ai remarqué quelques passages où le sens de l'original
ne me paraît pas rendu avec assez d'exactitude. Télémaque
parlant de son père à Calypso , dit qu'il a rendu
sonnom célèbre <<<par sa valeur dans les combats et plus
>> encore par sa sagesse dans les conseils. M. Viel traduit
ainsi : seu consiliis , armisve potentem .. Ce n'est pas
exprimer la pensée de Télémaque , ce n'est pas peindre
le caractère d'Ulysse qui en effet s'est plus illustré par
sa prudence que par son courage.
Calypso qui sait qu'Ulysse vit encore , mais qui ne
veut point l'apprendre à Télémaque , de peur qu'il ne
la quitte aussitôt pour courir après son père , se sert à
dessein de termes équivoques , et dit que « le vaisseau
>> d'Ulysse , après avoir été long-tems le jouet des vents ,
>> fut enseveli dans les ondes. » Fénélon ajoute qu'elle
voulait faire comprendre qu'il avait péri dans ce naufrage.
M. Viel n'y a pas entendu tant de finesse ; sa Calypso
dit qu'Ulysse fut dévoré avec son vaisseau par la
mer en courroux ?
Hunc pelagi rabies fractâ cum puppe voravit.
et ellefeint qu'il a péri : simulans absumptum gurgite
vasto. Dans le latin elle fait un mensonge ; dans le
français elle ne fait qu'une réticence.
Télémaque , croyant à la mort d'Ulysse , verse des
larmes , et demande pardon à Calypso de s'abandonner
ainsi devant elle à sa douleur. « Laissez-moi en ce
>> moment pleurer mon père, lui dit-il , vous savez
>> mieux que moi combien il mérite d'être pleuré. >>>
Voici la traduction :
Infandum ! me flere sinas ; te scire necesse est
Ille quidem quantus fuerit , quamflebilis heros .
Ilfaut que vous sachiez ne dit pas du tout la même
chose que : Vous savez mieux que moi; il faudrait supposer
que te scire necesse est peut signifier vous savez
nécessairement ; or je ne sache pas qu'on l'ait jamais
enployé dans ce sens .
Je m'arrête , en rougissant de reprendre des fautes
dans l'ouvrage d'un maître qui possède si parfaitement
OCTOBRE 1808. 111
{
la langue dans laquelle il a écrit , et qui ne devrait être
jugé que par ses pairs ; mais du moins je n'ai point eu
le ridicule de vouloir lui donner des leçons de latin ;
j'ai seulement exposé mes doutes sur le sens de deux ou
trois phrases de sa traduction , comparées à celles de
l'original , parce que cette comparaison était à ma
portée. Pour tout le reste, je ne sais qu'admirer , et je
crois que je disposerai nos lecteurs au même sentiment ,
en leur citant ce passage pris au hazard :
Hæc illi : interea visi super æquore summo
Aurea cæruleo squammati terga colore
Ludere Delphines , spumasque attolere fluctu.
Proxima deinde subit tritonum turba , tubæque
Dat sonitum , curva dum personat æquora concha.
Circum Amphitritem stabant , currumque ; sed ille
Vectus equis , candore nives qui vincere possent ;
Et sulcum ingentem sibi per vada salsa premebant
A tergo , ardentes spumanti lumina rictu .
Currus concha fuit , quam mira industria finxit ,
Ipsa et candidior nive : curvatura rotarum
Aurea : sic placido dea gurgite visa volare.
Naïades a tergo redimitæ floribus omnes
Certatim adnabant , humero ex utroque fluentem
Et sine lege comam dantes diffundere ventis .
Fluctibus imperitans hinc aurea sceptra gerebat
Diva manu, lævaque sedens te , parve Palæmon ,
Hine genibus mater pendentem ex ubere gestat ;
Eminet innubi majestas candida fronte
Ventos quæ cohibet tempestatesque sonoras.
Ante volant tritones , equos et fræna capessunt
Aurea ; purpureos currûs in vertice pandunt
Vela sinus ,zephyri quæ leniter agmine facto
Vix alis molles inflare jocantibus ardent.
Anceps , multa movens fervebat in ætheris axe
Æolus ; aspera frons olli , vox horrida , pendens
Promissumque supercilium , nigroque minaces
Igne oculi nimbos victis aquilonibus arcent.
Grandia tum cete , vasti tum cætera ponti
Monstra sális refluos revomentia naribus amnes ,
Visendi studio vitreis é sedibus ibant.
Cette description de la marche et du cortège d'Amphitrite
ne réunit-elle pas au plus haut degré la pompe ,
la dignité , la grâce et l'élégance du style poëtique ?
112 MERCURE DE FRANCE ,
M. Viel , à ce que nous apprend M. Salverte , a fait
un essai sur l'interprétation d'Horace. Il serait bien à
désirer qu'on le publiât , s'il renferme beaucoup de
conjectures aussi heureuses que celle dont M. Salverte
nous fait part . Elle porte sur ces vers de l'Art poëtique :
Sic mihi qui multùm cessat , fit Choerilus ille
Quem bis terque bonum cum risu miror ; et idem
Indignor , quandoque bonus dormitat Homerus .
Verum opere in longofas est obrepere somnum.
Ces vers ont toujours été entendus de cette manière :
<< Ainsi l'auteur qui se trouve souvent en défaut , est
>> pour moi ce Chérile , chez qui j'admire en riant deux
>> ou trois endroits ; tandis que je souffre ( le texte dit
» je m'indigne ) , si par hazard le divin Homère vient
>> à sommeiller. Mais dans un ouvrage de longue haleine ,
>> il est bien pardonnable d'être surpris par le sommeil
>> ( traduct. de M. Binet. ) » Il y a évidemment défaut
de liaison et même contradiction dans ces idées . M. Viel
a fait disparaître tout cela par un léger changement de
ponctuation ; il lit :
Cum risu miror , et idem
Indignor. Quandoque bonus , etc.
4
et il en résulte ce sens tout à fait satisfaisant : « Ainsi
>> l'auteur souvent en défaut , est pour moi ce Chérile
>>qui m'étonne par deux ou trois beautés dont je souris
>> et m'indigne à la fois. A la vérité , le divin Homère
» lui-même a des momens de sommeil ; mais dans un
>> long poëme le sommeil est excusable. >>> Ce qui , comme
le remarque M. Salverte , appuie beaucoup cette correction
si simple et si plausible , c'est que quandoque ,
qui dans l'interprétation ordinaire du passage d'Horace ,
est pris pour quandocunque ( toutes lesfois que ) , partout
ailleurs signifie quelquefois. Lorsqu'on a rétabli
dans des vers d'Horace l'ordre et la raison qui ne s'y
trouvaient pas , qu'on a rendu un mot à sa véritable
signification , et que pour tout cela il n'en a coûté en
quelque sorte que de transposer une virgule et un point ,
on peut , je crois , se flatter d'avoir eu une bonne fortune
de commentateur. AUGER.
VIE
GOVOCTOBRE 1808 .
DEPDTE LA
SEINE
<
VIE DE RICHARDSON , traduite de l'anglais, par M.
LEULIETTE , suivie d'un Essai sur le caractere des
romanciers , et de quelques autres morceaux de lates
rature , par le traducteur. - Un vol . in- 8° . A Par
chez Dentu , imprimeur-libraire , rue du Pont de
Lodi.
-
La plupart des lecteurs ne s'intéresse à la vie des
gens de lettres que dans l'une de ces trois circonstances :
lorsqu'ils ont dirigé quelque branche principale du gouvernement
; lorsqu'ils ont été mêlés dans quelque événement
politique , littéraire ou religieux de leur siècle ,
ou enfinlorsqu'en butte à la persécution, ou, par quelque
autre cause que ce soit , ils ont essuyé de longues et
de cruelles infortunes .
On aime à voir dans la première de ces trois classes
comment les hommes qui ont aspiré à la gloire d'instruire
ou d'amuser les autres hommes ont su se conduire
avec eux , et si ceux qui donnent de si belles leçons aux
gouvernans , savent les mettre en pratique.
Pour trouver des exemples de cette première espèce ,
il faut remonter dans l'antiquité. Les plus célèbres parmi
ceux qu'on yrencontre sont incontestablementDémosthènes
etCicéron ; niais malgré la manière brillante don!
ces grands écrivains ont administré , le préjugé contraire
à la littérature s'est enraciné parmi nous ; on est
persuadé que l'esprit de la politique est incompatible
avec l'esprit des lettres , et que les plus fameux maîtres
dans le talent d'écrire ou de parler ne seraient que des
écoliers dans l'art de gouverner .
Depuis que les lettres ont été séparées des fonctions
publiques , les hommes qui les ont cultivées ont presque
tous vécu dans leur cabinet, et n'ont guères laissé d'autres
monumens de leur génie que leurs écrits . Ains
c'est là seulement qu'il faut chercher leur vie ; elle ne
peut offrir qu'un intérêt particulier assez borné. Or
doit excepter de ce nombre les écrivains qui se son:
trouvés mêlés personnellement dans quelqu'un de ce
grands événemens qui ont donré lieu à des révolutions
H
114 MERCURE DE FRANCE ,
politiques , à des querelles religieuses ou à des découvertes
savantes : tels sont , entr'autres, Milton , Franklin ,
Addisson , Pascal , Fénélon , Bossuet , Maupertuis , la
Condamine , la Caille.
Après ces deux sources d'intérêt pour la vie des
gens de lettres , vient celui qui résulte des malheurs
personnels de l'auteur , soit qu'ils proviennent de quelque
défaut de conduite , soit qu'ils ne puissent être imputés
qu'à l'injustice et à l'ingratitude de ses contemporains
. On citera dans cette dernière classe , Ovide
Lucain , Sénèque , le Camoëns , le Tasse , Jean-Jacques
et Jean - Baptiste Rousseau , le poëte anglais Salvage ,
Voltaire , etc.
,
Un grand nombre des écrivains célèbres ne fait partie
d'aucune de ces trois classes ; et leur vie renfermée entiérement
dans les ouvrages qu'ils ont laissés , n'offre d'autre
intérêt que celui qui résulte du progrès qu'ils ont fait
faire à la branche qu'ils ont cultivée. Richardson est de
ce nombre ; le plus illustre des romanciers est le plus
commundes homines, et son histoire peut êtrefaite en une
seulephrase. Fils d'un menuisier , il ne fit aucune étude,
n'apprit aucune langue étrangère , écrivit et parla assez
mal la sienne , ne sortit jamais de son pays , fut imprimeur
, et se délassa des travaux de sa profession , en faisant
trois romans qui seront l'admiration de la postérité
comme ils l'ont été de son siècle. Rien de remarquable
ni dans son caractère , ni dans sa conduite , ni dans ses
habitudes ."La seule chose , peut-être , qui mérite de
fixer l'attention , c'est qu'il ne se plaisait guères que
dans la société des femmes ; qu'après avoir été dans sa
première jeunesse le secrétaire de plusieurs , c'est en
présence de trois ou quatre qui composaient son cercle
journalier , et pour ainsi dire en causant avec elles,
qu'il a imaginé et produit ses belles fictions . Cette singularité
aurait du occuper plus long-tems la plume de son
historien , Miss Barbaud. Elle ne dit qu'un mot de ces
femmes ; on et été curieux de les connaître plus particulièrement
, de savoir si aucune d'elles n'avait servi
de modèle au peintre de Clarisse , si dans ce petit sérail
platonique , il n'entrait aucun autre sentiment que celui
de l'admiration pour le spirituel sultan. Miss Barbaud
OCTOBRE 1808. 115
assure que tout y était parfaitement pur. Si le respect
de cette dame pour son héros ne lui a pas fait illusion ,
il faudra convenir que Richardson offre un double phénomène;
sans connaître le monde , il l'a peintavec assez
de fidélité; et il a parfaitement exprimé l'amour sans
l'avoir jamais ressenti. L'auteur de Clarisse dit cependant
dans une de ses lettres qu'il eut un tendre attachement
pour une femme qu'il ne nomme pas. Mais
cet attachement devait être un sentiment bien tiède , si
l'on en juge par la qualification de tendre vénération que
lui donne Miss Barbaud , et par le caractère toujours
sage et mesuré du laborieux imprimeur et romancier.
Miss Barbatud , suivant l'usage des biographes anglais ,
a rempli six volumes de ce qui pourrait être facilement
renfermé en un seul. Si quelqu'un de nos traducteurs à
tant la feuille , avait eu une pareille mine à exploiter , il
aurait tout tiré pêle- mêle , or et limon ; et dans une pompeuse
annonce , il se serait efforcé de persuader au public,
qu'on ne lui donnait que la matière précieuse soigneusement
épurée. Quelque journaliste charitable ou intéressé
dans l'entreprise , aurait tâché d'accréditer cet
alliage , et de le faire circuler dans le commerce comme
un or du meilleur titre. Quel talent et quel goût n'a-til
pas fallu , pour extraire tout ce qu'il y avait de bon
dans ces six volumes , et en former un seul aussi intéressant
par les idées quepar le style ! Il est vrai que
la traduction n'occupe que la moitié de ce volume. M.
Leuliette a donné dans l'autre moitié des dessins originaux
bien supérieurs à la copie qu'il a tracée d'après
le peintre anglais. Les productions qui n'appartiennent
qu'à lui seul , roulent sur les romanciers, anciens et
modernes ; il passe d'abord en revue les romans grecs ,
les romans de chevalerie qui ont donné naissance au
poëme de l'Arioste, l'une des plus charmantes productions
modernes ; et les contes de Boccace qui cachent
sous le voile de la plaisanterie , une philosophie infiniment
supérieure à son siècle .
En parlant de Télémaque et de Bélisaire que miss
Barbaud avait associés et mis sur la même ligne , on
remarquera l'extrême justesse avec laquelle M. Leuliette
fait sentir la différence qui existe entre ces deux
H2
116 MERCURE DE FRANCE ,
>
productions. « Le Télémaque , dit M. Lenliette, est Is
>> réunion de tout ce que l'imagination peut créer de
>> plus enchanteur et de tout ce que la politique et la
>> morale peuvent offrir de plus sage .... Le roman deBé-
>> lisaire pêche par le défaut d'invention ; la fable , Ia
>>partie dramatique en sont presque nulles...... C'est
>>>comme ouvrage de morale que Bélisaire mérite sa ré-
>> putation. >>>
La fiction que M. Leuliette a imaginée pour exprimer
le caractère des romans de Lesage est ingénieuse et piquante.
Nous craindrions , en donnant une idée de ce
charmant épisode , d'affaiblir le plaisir qu'on aura à le
lire en entier dans l'ouvrage.
Il met Fielding bien au-dessus de Lesage (1). Nous ne
concevons pas comment on a pu seulement comparer
ces deux hommes-là. L'un a créé dans tous ses romans
avec autant de goût que d'originalité, une fable , une
intrigue et des caractères , et a réuni dans celni deTom-
Jones , tous les genres d'intérêt ; la vénération due à la
vertu la plus pure , l'admiration pour l'héroïsme du
courage , l'attendrissement pour celui de l'amour , la
gaîté qu'inspire le ridicule de la franchise et de la simplicité
campagnarde , tandis que l'autre n'a donné dans
son chef-d'oeuvre de Gilblas, qu'une espèce de comédie
où , à la vérité , les différentes scènes de la société
sont parfaitement exposées , mais qui , dépourvue de
plan et d'intrigue, n'est composée que de scènes à tiroir
, d'aventures et d'épisodes détachés qui n'ont aucune
relation entre eux .
Nous nous attendions à voir à la suite des célèbres
romanciers du dernier siècle, le grand écrivain qui créa
(1) L'anglais Hugh Blair , dans ses excellentes Leçons de rhétorique ,
est d'un tout autre avis . Il faut convenir , dit- il , que dans le genre du
roman la France a sur la Grande-Bretagne une supériorité décidée ; et il
cite Gilblas , la Nouvelle Héloïse , etc. Ici M. Mosneron préfère , au
contraire , Fielding à Le Sage ; et l'on trouverait peut- être en France
beaucoup de personnes pensant comme lui. Est-ce par politesse nationale
envers les étrangers ? cu bien est-ce parce que la femme du
voisin nous paraît, dit-on , toujours plus belle que Ta nôtre ? ( Note des
Rédacteurs)
OCTOBRE 1808 .
117 .
un nouveau genre de romans où règnent , dans un degré
supérieur , le talent de la plaisanterie , l'esprit philosophique
, l'art de semer de fleurs les plus arides sentiers
de la morale. Nous espérons que dans une seconde édition
M. Leuliette , qui sait si bien venger le vrai mérite
des injures de la calomnie , n'oubliera pas ce Voltaire
si indignement outragé de nos jours par un parti qui
travaille de tout son pouvoir , mais qui ne parviendra
jamais à fermer les yeux de son siècle sur l'étendue et
la supériorité de son génie.
Le style demissBarbaud nous a paru peu naturel, remplide
prétentions et de métaphores trop souvent incohérentes.
M. Leuliette a corrigé ces défauts autant qu'il est
permis de le faire à un traducteur qui ne veut pas briser,
tout à fait , le cachet de l'original . On aperçoit avec
plaisir quelques vestiges du sien propre dans la traduction;
et l'empreinte entière de son énergie , de ses conceptions
neuves et fortes dans ce qu'il a donné de son
chef , a rappelé avec beaucoup d'intérêt le souvenir
d'un écrivain qui s'est déjà fait un nom distingué par
plusieurs autres productions.
MOSNERON , ex-législateur.
DISCOURS FRANÇAIS qui a mérité le premier prix en
rhétorique , et l'honneur de la lecture au concours
général des quatre Lycées de Paris , le 13 août 1808,
par M. LOUIS ARMET , élève de M. le CHEVALIER ,
chef de l'Ecole secondaire , rue Culture-Sainte-Catherine.-
Paris , de l'imprimerie de Dondey-Dupré ,
rue des Coutures-Saint-Gervais , nº20 , au Marais ; et
rue Neuve - Saint - Marc , nº 10 , près la place des
Italiens .
J'AI entendu beaucoup de gens qui s'étonnaient de ce
que le prix d'honneur n'était point accordé au Discours.
français . Ils débitaient là - dessus des choses tout à fait
ingénieuses et séduisantes ; mais ils avaient perdu de vue
de véritable but des études. Ce but est la connaissance
des langues anciennes . A la vérité, on ne les veut savoir
que pour entendre les auteurs et non les imiter; mais il
A
118 MERCURE DE FRANCE ,
est évident que parmi les écoliers , ceux qui sauront le
mieux tourner des phrases latines , seront aussi plus en
état de comprendre les phrases des autres. La difficulté
de comprendre tient au mécanisme particulier de la
langue ; or celui-là sur-tout en connaîtra les secrets , qui
en aura fait lui - même l'application. D'un autre côté ,
la composition latine est difficile et peu attrayante. Pour
y réussir , il faut avoir beaucoup lu les auteurs , puisque
eux seuls peuvent fournir les tours et les expressions
dont on a besoin. Si exercé qu'on soit déjà à écrire en
Jatin , l'instrument que l'on manie n'est jamais très-docile
, ni très-étendu. En supposant encore que l'on puisse
exprimer ses idées dans cette langue savante , presque
aussi facilement que dans sa langue maternelle , on sera
beaucoup moins jugé sur le fond de la composition , que
sur la forme : on vous tiendra moins de compte de
la liaison , de la justesse , de la force et de l'éclat des
pensées , que de l'élégance des constructions et des termes
, et de ce bon goût de latinité qui prouve l'étude
assidue et pour ainsi dire la fréquentation des auteurs ;
$ et en cela les maîtres seront justes , puisqu'encore une
fois leur mission consiste moins à faire des écrivains
de leurs élèves , qu'à les mettre en état de lire avec fruit
les écrivains de l'antiquité. Comme la plus difficile et
la plus importante , classiquement parlant , la composition
latine ne saurait donc recevoir trop d'encouragermens
; c'est donc avec raison qu'elle a conservé la
prééminence , et qu'elle est restée en possession d'obtenir
la plus brillante des couronnes que l'on décerne
dans les concours. La composition française offrira toujours
en elle-même assez d'attrait pour qu'on ne craigne
pas de la voir négligée . L'esprit et l'imagination libres
des entraves d'un idiôme inusité, employant celui qu'on
lit , qu'on parle et qu'on entend tous les jours , peuvent
s'y donner carrière plus facilement. Le succès, plus personnel
en quelque sorte , a aussi plus d'éclat , parce
qu'on en tire de plus heureux présages , et que sur-tont
il a plus de juges. Je n'en veux pour preuve, que la distinction,
flatteuse que l'on a accordée cette année au
Discours français de M. Armet. Ce Discours la méritait.
sans doute ; mais on sent bien que le Discours latin qui
OCTOBRE 1808 .
119
en aurait été le plus digne, n'aurait pu la recevoir sans
quelque peu de ridicule et d'ennui , devant un public
composé en grande partie de femmes et d'hommes aussi
étrangers qu'elles à l'éloquence latine. J'ose espérer
qu'on n'aura vu dans mes réflexions aucune envie de
troubler un triomphe aussi doux et aussi légitime .
M. Armet n'avait reçu , pour faire son Discours ,
d'autre canevas que ces trois ligues : « Le Conseil de
>>>Russie vient de condamner à mort Pétrowitz , fils
>> d'Alexiowitz. Menzicoff est député pour apprendre
» au Czar cet arrêt. A la vue du ministre , Pierre
s'écrie : >> C'est une heureuse innovation , que de donner
ainsi en peu de mots la substance du Discours que les
concurrens ont à faire , au lieu de leur dicter comme
autrefois une suite de phrases commencées , espèce de
bouts-rimés qui mettaient leur esprit à la torture et gênaient
l'essor de leur jeune imagination. J'observe toutefois
qu'il fallait avoir beaucoup compté sur l'étendue
et la certitude des connaissances historiques des écoliers,
pour ne pas leur avoir indiqué sommairement les circonstances
principales de l'événement. On pourrait être
unfortbon écolier de rhétorique , être fort en état d'écrire
un bon Discours français, et ne pas savoir ou du moins se
rappeler bien positivement les griefs que Pierre-le-Grand
avait contre son fils . Mais ce silence de la matière était
une occasion pour les concurrens de faire éclater un mérite
de plus , et l'on en doit admirer davantage celui qui
a réuni la connaissance de l'flistoire au talent de bien
écrire. Voici le début du Discours de M. Armet :
<<< Eh bien ! Menzicoff , le Conseil a donc prononcé
>> l'arrêt du coupable ! dans tes yeux , sur ton visage
>> abattu , je lis sa condamnation. Ne crains point de
>> l'annoncer à ton prince . Les crimes de Pétrowitz ont
>> brisé les liens qui nous unissaient. Je ne vois plus en lui
>> qu'un traître indigne de ma tendresse. Oui, fils ingrat,
>> ce père que tu détestes , te rend aujourd'hui haine
» pour haine ; ce père que tu as voulu rendre odieux à ses
>> peuples, te livre aujourd'hui à leur justice. Le perfide !
>> Quelle récompense il réservait à mon amour , à mon
>> indulgence ! >> Pierre retrace ensuite avec une éloquente
rapidité les inclinations perverses de son fils , les
écarts honteux de sa jeunesse , ses discours séditieux
120 MERCURE DE FRANCE,
contre les nouveaux établissemens que fondait son père,
sa fuite en Autriche , ses voyages et ses intrigues en
Allemagne , dans le Tyrol , à Naples , etc. Taut de crimes
ont mérité la mort. « Mais quoi! s'écrie le Czar , je vais
>> donc voir rouler la tête de mon fils sous la hache des
>> bourreaux ! Seul , après tant de siècles , je vais donc
>> renouveler ce fatal exemple d'un père faisant couler
>> le sang de son fils ! J'imiterai donc ta farouche vertu ,
>> ó Brutus ! Comme toi je consoliderai du sang de mon
>> fils ma triste puissance ! Comme toi je vais done héri-
>> ter de la haine et de l'admiration de l'Univers ! Jeserai
>> donc sans cesse poursuivi par l'image sanglante de
>> mon fils qui me reprochera son trépas ! O Dieu, qui as
>> soumis les rois à de si grandes épreuves , pourquoi
>>> leur as - tu donné un coeur aussi faible qu'aux autres
>> mortels ? » Après un douloureux combat entre les
sentimens de la nature et les devoirs du trône , Pierre
dit à Menzicoff : << Ami , j'ai commencé à faire le bon-
>> heur de mes sujets ; j'assurerai leur félicité. Oui ,
>> Alexiowitz est empereur avant que d'être père : l'Etat ,
>> voilà sa véritable famille. Puisque le salut de l'Etat
>> dépend de la mort d'un fils , je le dis en frémissant....
>> Que mon fils périsse ..... ! Oui , mon peuple , c'est à
>> toi que je fais cet affreux sacrifice. La nation entière
>> applaudira , tandis que je verserai des larmes ; l'Uni-
>> vers sera étonné de mon triste courage , et la postérité
>> qui juge les rois , ne me refusera peut-être pas son
>>admiration et sa pitié.. >> Telle est la fin de cette composition
, à la fois sage et brillante, bien pensée et bien
écrite , qui semble promettre un homme de talent à son
pays , et fait beaucoup d'honneur au très-habile professeur
( M. Laya ) qui a si bien cultivé ces heureuses
dispositions. AUGER .
EXTRAIT d'un Voyage inédit en Italie , en Grèce et
à Constantinople.
N.-B. Quelques fragmens de cet ouvrage ont paru dans les notes du
poëme de la Navigation et dans le Mercure de France. )

Sous quelque point de vue politique que l'on consi
OCTOBRE 1808. 121
dère l'établissement du siége de l'empire romain àBysance
, il est certain que cette ville , placée aux confins
de l'Europe et de l'Asie , sur deux mers qui baignaient
les plus riches provinces , et qui réunissaient leurs productions
dans le plus beau port du monde connu , était
bien plus heureusement située que Rome pour être la
capitale de l'Univers. On trouve dans le Bélisaire de
Marmontel , des observations également fines et profondes
, concernant la malheureuse influence qu'eut la
translation de l'empire , sur l'esprit public, les moeurs ,
le caractère et les destinées du peuple-roi : mais en ne
comparant que la situation des deux villes , certainement
l'intérêt du commerce et de la navigation ne permettait
pas à Constantin d'hésiter sur le choix. Dix
siècles de révolutions , et ce qui est encore plus destructeur
, trois cents ans de la domination des Tures ,
n'empêchent point que , par le seul avantage de sa
position , Constantinople ne soit encore aujourd'hui le
centre d'un commerce immense , et ne renferme près
d'un million d'habitans .
On vante le premier aspect de Naples et sa situation
pittoresque entre le Vésuve qui fume et la mer bouil-
Jonnante : on admire la position de Gênes et celle de
Lisbonne ; mais qu'on se figure un port où toutes les
puissances maritimes pourraient enfermer leurs esca
dres, et où des vaisseaux de cent canons viennent toucher
le rivage , sans le moindre danger ; que l'imagination
élève des deux côtés de ce canal , une colline
dont la pente douce descend jusqu'au bord des flots
légérement agités : à gauche , c'est l'antique Bysance ,
avec ses bazards , ses mosquées , ses innombrables minarets
, dont la forme n'imite aucun des édifices connus
dans le reste de l'Europe : à l'entrée du port , du
même côté, sont les jardins du Sérail avec leurs touffes
de cyprès , dont la sombre verdure laisse à peine entrevoir
les bâtimens , presque tous surmontés d'un
croissant ou d'une boule dorée. A droite , vis-à-vis le
Sérail , on voit le faubourg de Topana, école de l'artillerie
ottomane ; trois rangs de casernes bâties depuis
peu , sur un plan uniforme et régulier , la plus belle
fontaine de la ville, et un mouvement continuel qui
122 MERCURE DE FRANCE,
:
:
1
contraste avec la solitude profonde , le repos , la beauté
champêtre, que les jardins du sérail introduisent dans
ce paysage enchanteur. Un peu plus loin , sur la même
ligne , est le faubourg de Galata , peuplé de négocians et
de marins ; au-dessus de celui-ci , s'élève Péra qui
couronne le sommet de la colline , où la plupart des
puissances européennes ont fait bâtir les palais de leurs
ambassadeurs , modèles inutiles d'un luxe élégant et
réfléchi . Après avoir passé Galata , l'on trouve l'arsenal
des Tures et les chantiers de leur marine militaire.
A l'entrée du port , sur un côteau fertile où
commence l'Asie , et qui n'est séparé de la pointe du
sérail et de Topana que par un canal d'un mille de
largeur , s'élève Scutari , ville peuplée de quatre- vingt
mille habitans , qui paraît à peine un faubourg de la
métropole ottomane. Jetez au milieu de ce cadre immense
cinq ou six cents navires de toutes les nations ,
quarante mille bateaux de la forme la plus légère ,
qui , d'un crépuscule à l'autre , traversent en tout sens
le port et le Bosphore ; des miliers d'oiseaux que la
charité musulmane protége , que l'absence du péril
rend familiers , et qui tantôt flottent sur les ondes tranquilles
, tantôt couronnent le toît des maisons et les
mâts des vaisseaux. Ajoutez à ce tableau singulier , les
costumes du nord et du midi , de l'occident et de l'aurore
; rappelez-vous la mollesse asiatique et l'activité
européenne , la superbe indolence des Turcs , la vanité
misérable des Grecs , l'industrie timide des Arméniens ,
l'avare patience des Juifs , l'ingénieuse cupidité des
Francs , et vous aurez une faible idée de ce qu'un seul
regard embrasse au milieu du port de Constantinople.
Si vous sortez un moment de son enceinte , par-tout
des objets nouveaux commandent une nouvelle admiration
..... D'un côté , Byzance prolonge pendant cinq
milles , ses temples , ses édifices , ses riches bazards ,
ses minarets menaçans , et s'étend depuis la pointe du
sérail , jusqu'à l'extrémité du château des Sept- Tours .
La mer de Marmara baigne ses antiques murailles . En
face, sont les îles des princes , couvertes de maisons de
campagne et de jardins encore aussi simples que celui
d'Alcinoüs : plus loin, les côtes de l'Asie mineure, les
OCTOBRE 1808 . 123
golfes de Nicomédie et de Calcédoine , le mont Olympe
au sommet couvert de neige , ayant à ses pieds la ville
de Brousse , ancienne capitale de l'empire ottoman ; et
sous vos yeux , les vaisseaux qui apportent de la mer
Egée les productions de la Grèce , de la Syrie , de l'Egypte
et de l'Europe occidentale.-Sortez- vous du
port par l'autre canal ? vous entrez dans le Bosphore
de Thrace, dont les deux rivages présentent , pendant
près de vingt milles , une suite non interrompue de
villages , de palais , de kiosks , de sites délicieux ; toutes
les richesses et la pompe orientales dans les nombreux
sérails que le Grand-Seigneur et les sultanes ont fait
construire sur la côte ; une image du goût, européen
dans les maisons que les ministres étrangers occupent à
Tarapia et à Bayuckdéré ; des tours antiques et pittoresques
, bâties par les Gênois , pour la défense du Bosphore
, dans le treizième siècle ; des forteresses modernes,
et peut-être inutiles , dont la crainte des armées russes a
hérissé les bords du canal ; enfin , à l'entrée de la mer
Noire , les vaisseaux qui portent à Constantinople les
tributs de l'Arménie et de Trébisonde , ou les productions
de la Tartarie , de la Crimée et des pays voisins
du Caucase , pays arrachés récemment à l'empire
des Turcs , par une nation aussi barbare qu'eux , au
commencement du dernier siècle , et qui depuis trente
ans , a souvent fixé tous les regards , par l'audace de
ses entreprises , par l'éclat de ses victoires et par le
luxe de la civilisation et des beaux arts. En un mot ,
il n'est pas un seul point sur ces rivages qui n'éveille
la mémoire et la pensée , qui ne défie l'imagination et
le pinceau.
D'autres voyageurs ont retrouvé la ville de Priam
dans les hameaux et les marais de la Troade ; j'ai préféré
de chercher la ville de Constantin dans la capitale
de l'empire Ottoman ; de cet empire , dont l'ancien
royaume des Troyens n'est aujourd'hui qu'une faible
province , et qui lui-même n'est qu'une faible partie de
cette monarchie colossale , qui fut , dit-on , fondée par
des malheureux échappés à l'incendie de Troye. Mais
il n'est pas toujours facile de concilier , dans ces recherches
intéressantes , la géographie et l'histoire , les ruines.
1
124 MERCURE DE FRANCE ,
et les traditions. Ceux qui aiment à les étudier dans les
monumens anciens , peuvent consulter un assez grand
nombre d'ouvrages , publiés depuis quelques années ,
et notamment les voyages de Lechevalier dans la Troade
et la Propontide. Ce savant voyageur a pénétré jusque
dans le château des Sept- Tours , pour y retrouver la
Porte dorée , monument dont l'existence et la position ,
regardées comme un problême d'antiquité, avaient longtems
et vainement occupé le célèbre Danville. Au mérite
de peindre avec une fidélité scrupuleuse l'état actuel
des lieux , Lechevalier ajoute souvent celui de rappeler
les époques les plus mémorables des Annales bysantines
; et pour prévenir l'espèce de monotonie qui naîtrait
d'une foule de descriptions nécessairement semblables
, il a soin de les animer par les tableaux d'une
imagination poëtique , ou par les réflexions d'une sagesse
profonde : voyez celles qui terminent son chapitre sur
l'église de Ste. -Sophie. <<< Après la prise de Constantino-
> ple , dit-il , Mahomet II entra à cheval dans Ste.-Sophie;
>>il monta sur l'autel , et après avoir fait sa prière , il
>> dédia ce temple magnifique à son prophête : alors le
>> sanctuaire fut détruit , le coran fut placé dans le ma-
>> harab (1) ; la tribune du sultan remplaça le trône de
>> l'empereur , et le siége du muphti succéda à celui du
>> patriarche. -Ainsi la religion chrétienne , qui , 14
>> siècles auparavant , avait renversé les temples du pa-
>> ganisme , fut àson tour forcée de céder les siens à une
>> religion nouvelle. Mais les Turcs respectèrent le dieu
>> des vaincus : ils n'eurent pas l'imprudence de briser
>> la seule digue qui protège les empires contre l'aveu-
>> glement de la multitude et contre le caprice des ty-
>> rans : ils traitèrent avec le patriarche Gennadius
>> comme avec une puissauce ; ils l'admirent dans leur
>> conseil , et en lui rendant sa dignité , ils s'assurèrent
>> l'obéissance de la nation qu'ils venaient de conquérir » .
C'est une grande et belle leçon donnée à la philosophie
moderne par un peuple qu'elle accuse , d'ailleurs avec
trop de vérité , d'ignorance et de barbarie.
1
(1) Espèce de niche qu'on voit dans toutes les mosquées , et dans
laquelle onplace le livre du prophète . Le maharah est toujours tourné
du côté de la Mecque.
OCTOBRE 1808. 125
On réconnaît difficilement l'ancienne Constantinople,
la ville de Théodose et de Justinien , dans les débris de
sa magnificence première , encore moins dans les édifices
modernes dont elle est décorée. Il est plus intéressant de
chercher , dans les moeurs et le gouvernement des Turcs ,
la solution du problême politique que présentent l'admirable
situation de leur capitale et son horrible construction.
Car autant l'aspect en est imposant et magnifique
du côté de la mer , autant l'intérieur de la ville est sale
et dégoûtant. Des rues étroites et tortueuses ; des maisons
de bois sans élégance et sans commodité ; des intervalles
effrayans , où les débris amoncelés attestent le
passage de l'incendie ou du despotisme ; d'autres , consacrés
aux sépultures , remplis de pierres funéraires et
de cyprès ; point de quais sur le plus beau port de l'univers
; point de promenades dans la plus délicieuse situationde
la terre;deux ou trois palais , autant de mosquées
remarquables dans l'une des plus anciennes , des plus
vastes et des plus riches métropolesdu monde ; tel est
le tableau général que présente la capitale des Ottomans.
Ony raconte souvent l'histoire d'un voyageur anglais ,
qui , dit-on , vint à Constantinople par mer,jouir pendant
trois jours du spectacle majestueux du port , de la
ville , des faubourgs , des rivages du Bosphore , et repartit
ensuite , sans vouloir descendre à terre , pour ne point
affaiblir l'impression du plaisir qu'il avait éprouvé. Si
ce fait est vrai , cet homme montra moins d'esprit et
de raison que de bizarrerie et d'originalité.
Ce qui l'aurait révolté dans Constantinople , aurait
aussi flatté son orgueil , et pouvait inspirer quoques réflexions
à l'heureux habitant d'un pays libre. En effet ,
si dans cette ville immense , on ne trouve pas une seule
maison dont l'extérieur annonce le goût et la richesse ,
c'est que le despotisme des Turcs , encore plus dévorant
que les incendies , ne permet à personne ce luxe imprudent
et dangereux. Il suffirait d'appeler ainsi l'attention
pour perdre sa fortune et souvent la vie. Ce système
aveugle et féroce qui nivelle les têtes et les maisons ,
qui étouffe le génie et la magnificence , qui fait enfouir
les lumières et les trésors , n'est pas dans le caractère
des Turcs ; il est uniquement dans la nature du despo
126 MERCURE DE FRANCE ,
tisme. La nation la plus polie de l'Europe , la plus amie
du luxe et des arts , a paru tout à coup plus ignorante ,
plus grossière , et sur-tout plus cruelle que ne l'étaient
les Ottomans , même au tems de leurs irruptions barbares
: et dans une seule année , que nous oublions trop
peut-être au sein de la gloire et du repos , n'avons-nous
pas vu parmi nous plus de brigandages et de dévastations
, que l'empire d'Orient n'en a soufferts depuis un
siècle , sous le gouvernement absurde des Turcs ?
Ce sont pourtant les caprices de ce despotisme , aujourd'hui
plus ignorant que cruel, qui s'opposent toujours
aux embellissemens de Constantinople et de ses
environs. Cette grande capitale est remplie de riches
négocians arméniens et juifs . Les chefs de la nation
grecque , élevés à la dignité temporaire de princes de
Moldavie et de Valachie , ou à celle de drogman de la
Porte ,trouvent dans ces emplois de grands moyens de
fortune ; mais aucun sujet ottoman ne peut sortir de
l'humiliation attachée à son état , ni frapper les yeux de
la multitude par ce luxe extérieur qui décore les cités ,
vivifie le commerce et crée les prodiges des arts. Ils sont
tous soumis à des formes avilissantes jusques dans la
construction de leurs maisons ; on les force à les couvrir
d'une couleur obscure , symbole de la bassesse où les a
plongés la jalousie de leurs maîtres. Malheur au grec
insensé qui , cédant à la vanité naturelle de sa nation ,
ose se distinguer un moment par l'éclat de l'opulence !
il apprend bientôt , aux dépens de sa tête , que ses pareils
ne doivent jamais quitter les livrées de l'esclavage et
de lamisère. Mais les exemples ne corrigent qu'imparfaitement
cette nation avilie et vaine. Les Arméniens
et les Juifs , naturellement plus modestes , et ne pouvant
pas d'ailleurs chercher la fortune dans les places élevées ,
jouissent de celle qu'ils ont acquise par le commerce ,
avec une assurance qui naît de leur abjection et de leur
obscurité. Quant aux Turcs , leur éloignement superstitieux
pour les arts et les moeurs de l'Europe , et plus
encore peut- être , la crainte d'un regard qui souvent
donne la mort , leur interdit tout ce qui est éclatant ou
singulier. C'est par la réunion de ces causes morales que
la plus belle ville de l'Univers , par sa position , est en
1
OCTOBRE 1808 . 127
même tems la plus mal bâtie et la moins décorée de
toute l'Europe .
Cependant les bords du Bosphore jusqu'à son embouchure
dans la Mer-Noire , offrent , comme je l'ai dit ,
un assez grand nombre de maisons , de Kiosks , de jardins
, qui ne sont pas tout à fait indignes de leur admirable
situation : mais ce qui mérite sur-tout de fixer sur
ces rivages l'attention de la politique et des voyageurs ,
ce sont les travaux entrepris , depuis quelques années ,
pour défendre Constantinople contre les flottes et les
armées de la Russie . Les Turcs ont appris par des
défaites sanglantes et des pertes irréparables combien
ladiscipline et la valeur des Russes sont redoutables. On
sait que dans leurs armées , le faste des chefs n'influe
point sur l'incroyable sobriété des soldats. Les généraux
russes sont des Satrapes qui commandent à des Lacédémoniens
. Le génie de Pierre-le-Grand , qui semble veiller
encore sur la destinée de ce peuple , et qui , dans
moins d'un siècle , l'a tiré des ténèbres de la barbarie
pour le placer au premier rang parmi les nations civilisées
, épouvante l'audace des Ottomans et glace leur
ancienne confiance. C'est à ce sentiment nouveau pour
eux qu'il faut attribuer leur nouvelle conduite. Ils ont
permis que des ingénieurs et des constructeurs français
tentassent de renouveler la marine , l'artillerie et les
fortifications de l'Empire. On a même formé des régimens
turcs qui s'exercent aux manoeuvres européennes.
Si ces établissemens modernes , devenus précaires par
les aberrations politiques du divan et les murmures
jaloux des janissaires , prennent jamais une consistance
solide ; si , contre l'opinion de ceux qui ont le mieux
étudié la Turquie , les lumières de l'Europe , accueillies
par quelques hommes supérieurs à leurs compatriotes ,
ne sont pas étouffées par le fanatisme et la superstition ,
c'est sans doute à la terreur des armes moscovites qu'on
devra ce dangereux prodige. Catherine II aura plus fait
pour l'instruction des Turcs que tous les sultans qui
règnent ou dorment, à Constantinople, depuis un siècle .
Mais les hommes les plus éclairés ne croient pas que
les Turcs apprennent jamais des Russes ce que ceux-ci
apprirent des Suédois , ou du moins qu'ils mettent à
1
128 MERCURE DE FRANCE ,
profit ces terribles leçons. Quand même les vainqueurs
d'Ockzakow et de Kagoul trouveraient, dans les plainos
de la Bulgarie , ce que les soldats de Charles XII trouvèrent
à Pultawa , ces observateurs méfians pensent que
l'ignorance des Turcs resterait la même et que les succès
de la guerre ne les conduiraient point aux arts de la
paix. Ainsi cet Empire , qui touche d'une part au golfe
d'Ormus, et de l'autre , à la mer Adriatique ; qui s'étendait
naguères des Poruys du Borysthène aux Cataractes
du Nil , et qui , dans cet espace immense , renferme les
terres les plus fertiles , les matières les plus riches , les
productionsles plus variées , semble condamné , par une
fatalité irrésistible , à la barbarie et à l'impuissance
jusqu'à ce qu'il devienne , comme l'a prédit Montesquieu
, le théâtre des exploits de quelque nouveau
conquérant.
Le sultan Sélim et quelques-uns de ses ministres , s'efforçant
de prévenir la ruine de leur patrie , avaient osé
prononcer dans le divan les mots de réforme et d'innovation.
Unconseil établi pour chercher des remèdes aux
maux de l'état , avait proposé , dit - on , d'affranchir la
propriétédes rajas , de ranimer leur industrie , et d'adoucir
cet esclavage systématique qui en fait des lâches et
des fripons. Ce plan , qui paraissait une inspiration de
la sagesse même , a été renversé par le fanatisme populaire
(2). La commission qui l'avait proposé , n'existe
plus ; l'espérance qu'elle avait fait naître s'est évanouie ,
et le divan a dû se convaincre qu'il est plus facile de
fairetomber les têtes , que de les faire penser. :
Dans cet état de choses , le tems seul peut nous apprendre
si les Turs s'élèveront un jour , par les efforts
heureux d'un homme de génie , à la civilisation des Européens
, ou si repoussés en Asie , ils rentreront dans la
foule des peuples orientaux , etc. etc.
ESMÉNARD.
(2) Ceci est écrit depuis près de dix ans. On sait trop qu'elle a été
depuis la destinée du malheureux Sélim et de ses plus fidèles ministres.
VARIÉTÉS .
OCTOBRE 1808. 120
CINE
VARIÉTÉS .
DE
SPECTACLES . - Rentrée de MM BRANCHU dans le rôle de
Julia , de l'opéra de la Vestale. cen
MALGRÉ le talent très-recommandable de mesdames
Ferrière , Granier et Hymm , qui ont tour à tour rempli
Je rôle de Julia , on peut dire que l'opéra de la Vestale
était veuf par l'absence que Mme Branchu a été obligée de
faire pendant quelques mois pour cause de santé .
Enfin , au grand contentement des amis de la scène
lyrique , cette actrice a fait hier sa rentrée dans le rôle de
Julia , qu'elle joue en grande tragédienne et en grande
cantatrice.
Le concours des spectateurs était nombreux et brillant;
toute la salle semblait annoncer un triomphe, et l'on
pent dire qu'il a été complet pour Mme Branchu .
C'est une bonne fortune pour un poëte lyrique que d'avoir
pour interprètes une actrice duu talent aussi supérieur;
des acteurs tels que Lainé , Lays et Derivis ; des
compositeurs de ballets , comme Gardel et Milon qui ont
à leurs ordres les favorites de Terpsichore , mesdames
Clotilde , Gardel , Chevigny , etc.; enfin un musicien tel
que M. Spontini , dont le coup d'essai est un coup de
maître . Malgré la beauté des vers du poëme de la Vestale,
quoiqu'il y règue d'un bout à l'autre ce puissant intérêt ,
lame de la tragédie , il faut nécessairement une grande
réunion de talens (je comprends ici l'art du peintre décorateur
) , pour que l'illusion s'empare des sens au point de
transporter le spectateur par une représentation magique
dans cette capitale du monde , dont le souvenir colossal
remplira long-tems sur l'imagination des peuples .
Tel est pourtant l'effet que produit constainment l'ouvrage
de M. Jouy, exécuté comme il l'a été hier sur le
théâtre du grand Opéra . Ce poëine, si bien conçu et si
bien écrit, nous fait espérer que la muse de Quinant , que
cette muse qui inspira dans le dernier siècle les scènes
sublimes d'Edipe à Colonne , n'a point abandonné letemple
de l'harmonie , et que ce genre de poësie occupera
toujours une place distinguée dans nos fastes littéraires .
M. Jouy a trop bien commencé pour ne ne pas rendre
au drame lyrique toute sa pompe et par conséquent toute
sa gloire .
...
1
130 MERCURE DE FRANCE,
D'un autre côté , la cendre des Gluck et des Sacchini
est devenue féconde , et M. Spontini, l'un de leurs successeurs
, s'est déjà presqu'élevé au rang des plus grands
maîtres . La musique de la Vestale peint tour à tour avec
une grande vérité , la majesté imposantede la religion du
Tibre , l'énergie des fiers enfans de Mars , et sur-tout cette
passion brûlante , source de bonheur autant que d'infortune.
Mlle Maillard , dans le rôle de la grande Vestale ,
Derivis , dans celui du souverain pontife , Laîné, dans
celui de Licinius , saisissent supérieurement l'intention du
poëte : Lays , dans le sien , est toujours un modèle pour
le chant et pour le jeu. On regretterait de le voir si peu
sur la scène , si l'intérêt ne se reportait tout entier sur l'intéressante
Julia.
Toujours en scène , occupée sans la plus légère distraction
de toutes les nuances d'un rôle dont elle fait disparaître
toutes les difficultés , elle attache les yeux et l'ame
du spectateur par le double charme de la mélodie et de la
grâce. Le seul reproche que j'ai entendu lui faire , c'est
qu'en s'approchant trop de la rampe , l'ombre portée sur
ses yeux empêche d'en voir toute l'expression. C'est un
avis à douner à tous les acteurs. Le jeu de la physionomie
est altéré par cette trop grande proximité de la lumière ;
au moyen d'une légère distance , leurs yeux reprendraient
toute leur expression. Hier , cette remarque a eu lieu pour
Mme Branchu , dont il est si important de ne pas perdre
un seul geste ; je n'ai pas cru hors de propos de l'en avertir
ici.
Du reste , c'est en vain que nous essayerions de rendre
sans les affaiblir ces convulsions du désespoir , ces lueurs
d'espérance , cette tristesse concentrée , cette résignation
sublime , ce retour à la joie , tous sentimens qu'on ne peut
exprimer , comme le fait Mme Branchu , sans avoir fait
une étude particulière du jeu des passions , sur-tout sans le
don naturel d'une sensibilité éminemment expansive et
d'une grande finesse de tact.
Nous regrettons que le peu d'espace nous empêche de
parler ici des divers morceaux dans lesquels Me Branchu
a déployé là magie de son talent. Il faudrait les nommer
tous; mais nous avons remarqué sur-tout la manière dont
elle a chanté l'air : Toi queje laisse sur la terre , etc.; il
est impossible d'y mettre plus de mélancolie et de tendresse.
On sent combien , dans la situation où se trouve
Julia, il lui faut d'adresse pour dérober aux yeux de ses
compagnes le sentiment qu'elle veut faire croire sacrifié à
la gloire d'une mort courageuse. D.
OCTOBRE 1808 . 131
Théâtre du Vaudeville -
Première représentation du
Pauvre Diable , ou un Bienfait n'estjamais perdu .
Le vaudeville donné sous ce nom , offre une intrigue
aussi compliquée que celle d'un mélodrame; comine dans
ceux- ci , on y trouvera un seigneur en but aux coups du
sort , un procureur fripon , un niais , un philosophe réduit
àse cacher dans les bois , un jeune marquis qui veut épouser
une petite paysanne : enfin , ce que l'on trouve partout
, mais ce que l'on rencontre plus rarement à ce
théâtre , ce sont des couplets spirituels sans calembourgs ,
etun dialogue piquant sans pointes ni jeu de mots .
Si les auteurs , qui sont MM. Rougemont et un anonyme
, eussent été aussi heureux dans le choix de leur
sujet qu'ils l'ont été dans l'exécution , ce vaudeville serait
un des meilleurs de ceux donnés depuis long-tems à ce
théâtre .
Le Pauvre Diable a été fort applaudi , et tout fait croire
qu'il jouira long-tems de la même faveur.
B.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR.)
(N. B. L'importance des pièces officielles publiées dans
le dernier numéro du Mercure , et la nécessité de mettre
sous les yeux de nos lecteurs les derniers événemens arrivés
en Portugal , nous ont forcés de retarder les nouvelles du
Nord. Nous revenons aujourd'hui sur le combat naval livré
dans la Baltique entre les Russes et les Suédois. C'est , après
laconquête de la Finlande , l'événement le plus remarquable
de cette guerre difficile , où la Russie a conservé jusqu'ici
tous les avantages , mais où la nature du pays oppose des
difficultés presque insurmontables à la bravoure des troupes
et aux talens des généraux. )
RUSSIE. -Pétersbourg , 11 Septembre . — L'amiral Chanikow,
sortit de Sweaborg pour combattre la flotte suédoise
et seconder les opérations du général Buxhæden , partit de
Hangudd le 21 du mois dernier , et se dirigea sur Jungfrusund
, pour reconnaître la position et les forces de l'ennemi.
Notre escadre était de neuf vaisseaux de ligne et de
neuf frégates : onze vaisseaux de ligne suédois , deux anglais
et cinq frégates composaient la flotte ennemie , qu'on trouva
12
132 MERCURE DE FRANCE ,
mouillée en dedans des rescifs , et qui ne fit aucun monvement
du 21 au 25. Le vent ayant passé au N.-E. , les Anglais
et les Suédois mirent à la voile le 25 , et s'approchèrent en
Jouvoyant de l'escadre russe. L'amiral Chanikow , résolu à
livrer une bataille générale , louvoya toute la nuit , et se
trouva le 26 , au point du jour , à la hauteur de Baltisckport
, la flotte suédoise étant sous le vent , et en ligne de
bataille. A cinq heures du matin les deux vaisseaux anglais
qui formaient la tête de ligne ennemie commencèrent l'action,
en attaquant le vaisseau russe le Wsewolod , le dernier
de notre arrière-garde , qui était tombé sous le vent. L'amiral
Chanikow vint le soutenir avec toute son escadre , et le combat
s'engagea.
Lecapitaine Rudnew, commandant leWsewolod , soutint
avec la plus grande bravoure l'attaque des deux vaisseaux
anglais , en présence des deux flottes , mais il éprouva beaucoup
de dommages dans ses agrès . Ses huniers et ses voiles
d'étai furent criblés de boulets , ses écoutes coupées , et son
perroquet demisaine tomba au milieu du feu. La manoeuvre
du vaisseau devenant très-difficile dans cet état , le capitaine
Rudnew fit signal qu'il ne pouvait plus garder son
poste dans l'ordre de bataille , et l'amiral lui permit d'entrer
à Baltisckport. Peu de tems après , le vaisseau l'Etoile
polaire ayant son mât de hune de misaine endommagé , ne
put soutenir la voile et conserver exactement sa place dans
la ligne. Ces circonstances donnèrent une grande supériorité
de forces à l'ennemi : l'amiral Chanikow crut alors
devoir se diriger sur Baltisckport avec toute son escadre:
mais le Wsewolod , trop maltraité pour suivre la marche
des autres vaisseaux , menacé d'ailleurs d'être coupé par
les deux capitaines anglais qui s'obstinaient à le poursuivre,
ne put , malgré la protection de notre arrière-garde , doubler
la pointe septentrionale de l'île de Rog , pour entrer
à Baltisckport avec le reste de l'armée. Il fut forcé de
jeter l'ancre sur la côte septentrionale de cette île , à un
très-grande proximité du rivage.
>> L'amiral, entré à Baltischport avec le reste de son escadre
, s'y rangea en ordre de bataille , et se prépara à
repousser l'attaque de l'ennemi ; mais celui-ci regagna la
pleinemer.
>> Dès-lors tous les efforts de l'amiral Chanikow eurent
pour but de faire rallier le Wsewolod; et à ce dessein ;
il réunit tous les bâtimens à rames qu'il avait à sa disposition
, et en donna le commandement aux capitaines-lieuteOCTOBRE
1808. 133
> nans Minitzkoi et Tulubiew , connus par leur habileté et leur
expérience.
>> A trois heures d'après-midi , ces officiers commencèrent
à remorquer le Wsewolod. Alors les Anglais forcèrent de
toutes leurs voiles pour se rapprocher de ce vaisseau , tandis
que la faiblesse du vent , soufflant de l'E. au N. , ne nous
permettait point de lever l'ancre. A huit heures du soir , le
Wsewolod, au moinent où il s'efforçait de doubler la pointe,
fut joint d'abord par l'un des vaisseaux anglais et bientôt par
l'autre. La flotille à rames fut totalement dispersée par la
mitraille de l'ennemi ; mais le capitaine-lieutenant Minizki
parvint à la rallier et à la ramener vers notre escadre .
>> Le Wsewolod recommença alors un combat où il n'y
avait aucun espoir de succès. Le capitaine Rudnew enflammapar
son exemple le courage de tout son équipage , composé
en grande partie des marins de la milice : il reçut l'ennemi
avec la plus grande intrépidité ; le feu des canons , celui
de la mousqueterie et des pistolets , devint de moment en
moment plus terrible ; les combattans semblaient envoloppés
d'un nuage enflammé . Soutenu par l'habileté et la bravoure
exemplaire du capitaine Tulubiew et de ses officiers, le capitaine
du Wsewolod maintint long-tems avec beaucoup de
valeur ce combat inégal et sanglant contre deux ennemis
aussi habiles que forts . Il réussit même à enfiler un des vaisseaux
anglais qui avait touché , et à lui lâcher toute sabordée
par l'arrière ; ce qui causa à l'ennemi une grande perte
en hommes. Mais le Wsewolod ayant lui-même la carcasse
percée , et faisant eau de tous les côtés , commençait à cou-
Terbas; il mit tous les débris de ses voiles , s'échoua sur le rivage
, et continua le combat.
3
>>>Un des vaisseaux ennemis l'ayant abordé, il y eut une
mêlée horrible ; plus d'une fois les Anglais reculèrent ; chaque
officier du Wsewolod , chaque marin se défenditjusqu'a
la dernière extrémité , et le massacre qui durait déjà une
heure , se serait probablement terminé par la destruction
totale des combattans , si l'autre vaisseau ne se fût approché,
et par une bordée de boulets et de mitraille n'eût mis le
Wsewolod absolument hors d'état de continuer sa résistance .
Ce ne fut qu'alors que les Anglais s'emparèrent de notre
vaisseau percé de toutes parts et rempli de cadavres.
Cinquante-six hommes de l'équipage parvinrent à se sauver
àla nage et échappèrent à l'ennemi.
>>Les Anglais ayant trouvé impossible de tirer aucun parti
desdébris du vaisseau ,y mirent le feu.
>> Le 27 août , le contre- amiral Hoode envoya 37 prison
134 MERCURE DE FRANCE ,
niers pour les échanger. On a appris par eux que les deux
vaisseaux anglais ont eté criblés de boulets , et qu'ils ont eu
beaucoup de morts et de blessés .
N. B. Les nouvelles de Pétersbourg , d'une date plus récente
, prouvent que la flotte anglo-suédoise n'a pu tirer aucun
parti d'un avantage si faible et si chèrement acheté. L'escadre
russe est toujours à Baltisckport , dans une position
formidable ; et l'ennemi , quoique l'amiral Saumarez soit
venu le renforcer avec quatre vaisseaux de ligne anglais ,
n'a plus rien osé entreprendre. Ce combat fait le plus grand
honneur à la marine russe qui , malgré l'infériorité du nombre
, a résisté , sans perte considérable , aux Anglais et aux
Suédois réunis , les a retenus pendant un mois dans une croisière
inutile , devant Baltisckport , et a fait évanouir toutes
les espérances que le roi de Suède avait fondées sur la supériorité
de ses forces navales. Ce prince paraît avoir perdu
sans retour le grand duché de Finlande , où l'armée russe
a reçu des renforts qui la mettent à même de conserver
'toutes ses conquêtes .
DANEMARCK. Copenhague, 27 septembre.- On assure
que S. M. ne tardera pas à faire un voyage sur le continent.
Onajoute qu'elle se rendra à Kiel.
M. le comte de Holck , qui a été dernièrement envoyé à
Paris avec des dépêches , est de retour ici depuis avant-hier.
Il a fait la route de Paris à Copenhague en neuf jours . Dimanche
, le ministre de France a reçu un courier de sa cour.
Le comte de Moltke , qui a porté à l'empereur de Russie
la décoration de l'ordre de l'Eléphant , est de retour en Danemarck
. 1
Le grand- bailli comte de Wedel - Jarlsberg est arrivé ici
de la Norwège.
M. le comte de Grünne , ministre d'Autriche près la cour
de Danemarck , qui était absent depuis quelque tems de Copenhague
, ne reviendra plus en cette résidence. On apprend
que son souverain l'a rappelé définitivement et remplacé par
un autre ministre .
On assure que des canots anglais ont fait un débarquement
à Seiroe , et en ont enlevé une grande partie des semences
d'automne . A
Trois vaisseaux de ligne anglais , venant de la mer du
Nord , ont passé , le 24 septembre , devant Corsoer , et ont
fait voile pour la Baltique.
Quatre vaisseaux de transport , pris dernièrement par nos
corsaires , près d'Aarhuus , sont arrivés à Fladstrand.
Il a été notifié, dans la séance tenue le 19 de ce mois ,
OCTOBRE 1808. 155
par la compagnie asiatique , que la direction avait fait cession
au roi de tous les cotons et thés qu'elle a dans ses magasins.
La valeur de ces marchandises est évaluée deux millions
derixdales (8,000,000 fr. ) Le dividende de chaque action
est réglé à quarante rixdales . De plus , la compagnie a voté
deux mille rixdales pour l'entretien de l'armée de Norwège.
Le conseiller Anker a prononcé un excellent discours , dans
lequel il a fait le tableau des affaires de la compagnie , et a
prouvé que la cession faite à S. M. s'accordait également avec
ses intérêts et avec ceux de l'Etat .
Le vaisseau de la compagnie , le Prince- Royal, capitaine
Trock, est arrivé le 10 mars à Batavia , où il a été frété , au
compte du gouvernement hollandais , pour transporter des
troupes sur la côte orientale de l'île de Java.
Le roi de Suéde retire toutes les forces qu'il avait laissées
dans laprovince de Scanie, pour les transporter en Finlande
: notre gouvernement profite de ces dispositions. Nous
apprenons que la guerre de postes qui se faisait sur les frontières
de la Norvège , a pris tout à coup un caractère plus
sérieux. Le général danois Krogh, qui commande dans
la province de Drontheim , a fait exécuter une invasion sur
le territoire suédois , par deux corps de troupes , commandés
par le colonel Burg et le major Coldevin. Ces troupes ,
après avoir forcé dans les montagnes les passages les plus
difficiles , et culbuté tous les postes ennemis , se sont emparées
du Hériedal. C'est une de ces hautes vallées renfermées
dansla chaîne des montagnes qui séparent la Suède de
la Norvège ; couverte de forêts et de rochers , cette province
, quoiqu'assez étendue , ne compte que 4 à 5000 habitans
; mais sa situation la rend importante sous les rapports
militaires ; car elle domine , d'un côté , la Dalécarlie , et de
l'autre , la Jemtie , deux des principales provinces de la Suède
septentrionale. Il est certain que si toutes les forces de la
Norwège peuvent se porter sur ce point , et si elles réussissent
à pénétrer dans la Jemtie , la position du général
Klingsporr deviendrait extrêmement difficile , attendu qu'il
risquerait de se voir couper ses communications par terre
avec Stockholm . Le Hériedal a fait partie de la Norvègejusqu'en
1645 , époque où elle fut cédée à la Suède.
ANGLETERRE.- Londres , le 18 septembre. - Le peuple
de cette capitale et de plusieurs villes d'Angleterre s'est rassemblé
en foule pour brûler l'effigie du général sir Hwgh
Dalrymple ; signataire de la convention conclue avec le général
Junot. Ce qui indispose sur-tout la nation , c'est d'apprendre
que les Français se sont par-tout trouvés en nombre
136 MERCURE DE FRANCE ,
très-inférieur à nos troupes , sans que nous ayons obtenu
aucune victoire décisive. Au combat de Zambuesca , le 17:
août , nous n'avons eu affaire qu'à 6000 hommes , commandés
par les genéraux Laborde et Bernier. A la bataille de
Vimiera , toutes les forces de l'enemi de trouvèrent réunies ;
elles ne formaient en tout que 14,000 combattans : le général
Junot y commanda en personne. Nos troupes furent commandées
par le général Arthur Wellesley, Avant la fin du
combat , le général Burrard arriva sur le champ de bataille
et prit le commandement en chef; mais,ne fit aucun changement
aux dispositions du général Wellesley. Le général
Dalrymple ne s'y trouva que long-tems après la fin du combat;
il jugea la position de l'ennemi si forte , qu'il aima
mieux obtenir une convention quelconque que de continuer
une lutte qui aurait pu nous coûter beaucoup de monde.
Notre armée n'a été jointe que par 1300 insurgés portugais .
On assure que le général Junot manquait de vivres ; et cette
circonstance ajoute encore à l'indignation qu'a excitée la
convention inouie conclue avec l'armée française.
Voici , d'après une liste authentique , l'état des forces
que le gouvernement a fait passer en Portugal. -1 division,
5,558 hommes ; lieutenant-général , sir JohnHope.
-2ª division , 5,500 hommes ; lieutenant-général , lord
Paget.- 3º division , 5,440 hommes ; lieutenant-général ,
M. Frazer.-4º division , 5,330 hommes ; lieutenant- géné
ral , sir Arthur Wellesley.- Corps de réserve , sous les
ordres du lieutenant-géneral John Moore , 7,148 hommes.
-Total , 29,246 hommes , sans artillerie.
Une seconde expédition , commandée par le général sir
David Baird , amis à la voile de Corke : elle est composée de
15,000 hommes d'infanterie et de 8,000 hommes de cavalerie
, ce qui portera l'armée anglaise en Portugal , à plus de
52,000 hommes. 4
Outre ces troupes régulières , on embarque beaucoup de
régimens et de bataillons de volontaires. Mais ces troupes
resteront-elles en Espagne et en Portugal , quand l'armée
française se portera en avant? Nous le désirons pour l'honneur
du nom anglais , mais franchement nous ne le croyons
pas. ( Morning Chronicle. )
ALLEMAGNE.- Vienne , 1er octobre . LL. MM. II et RR.
ne sont attendues de retour dans cette capitale , que vers le
milieu de ce mois .
- On croit ici , mais on ignore sur quel fondement , que
les états deHongrie ont consenti non seulement à compléter
OCTOBRE 1808. 137
tous les ans les régimens hongrois , mais encore à organiser
une réserve de 36,000 hommes.
-Les troupes russes qui occupent la Moldavie , la Valachie
, ont reçu des renforts considérables qui portent à plus
de 80,000 hommes l'armée réunie sous les ordres du feldmaréchal
prince Prosorowski.
La fête de l'empereur Alexandre a été célébrée avec
la plus grande pompe à Jassy , à Bucharest et dans toutes
les villes des deux principautés.
-Un courier arrivé ici le 23 , a apporté la triste nouvelle
de la mort de S. A. R. l'archiduchesse Elisabeth . Cette
princesse souffrait depuis plusieurs semaines d'un asthme ;
voyant sa maladie empirer , elle se fit administrer le 14 ;
les jours suivans , elle éprouva un mieux sensible ; mais il
ne fut pas de longue durée ; elle expira le 22 à cinq heures
du soir , infiniment regrettée de tous les habitans de Linz ,
ainsi que des pauvres dont elle était la mère. S. A. sera
enterrée , conformément à ses dernières intentions , dans la
cathédrale de Linz .
-La Gazette de la Cour contient l'article suivant sur la
Turquie:
« L'inauguration du nouveau sultan Mustapha a eu lieu ,
le 11 août, dans la grande mosquée d'Ejoub , avec les mêmes
cérémonies qu'on avait observées pour le sultan Mustapha
IV.
:
>> Le lendemain , le ministère de la Porte notifia , par
une note circulaire , adressée à tous les ministres étrangers ,
Pavènement de Mahmud , et les changemens qui s'étaient
opérés en conséquence ddaanns le ministère et dans l'armée,
L'ancien caïmacan , Mussa-Pacha , a été étranglé à Smyrne .
Arabzade-Aryf- Effendi , nommé en dernier lieu muphti , a
été déposé , après en avoir rempli les fonctions pendant
vingt-sept jours : il est exilé à Scutari , et remplacé par
Salyhzade-Mehmed-Essaad-Effendi. L'aga des janissaires et
le grand-amiral de la Porte , Seyd-Ali - Pacha , ont aussi
perdu leurs places ; le dernier est nommé pacha de Candie ;
son successeur est Ramyz-Pacha , nommé récemment pacha
à trois queues , qui n'a jamais été employé sur la flotte ni
dans l'arsenal , et qui servait parmi les troupes du Nizami-
Gedid. Kara-Mustapha , qui était Oda-Baschi dans la 31ª
orte , a été nommé Aga des janissaires .
>>>Le grand-visir Mustapha-Bairactar s'occupe avec la plus
grande ardeur et la plus grande énergie à rétablir dans la
capitale et ses environs , l'ordre , la tranquillité et à tenir
les vivres à bas prix. Le camp de Daud se renforce jour
158 MERCURE DE FRANCE ,
nellement ; le nombre des troupes qui l'occupent , est de
50 à 60,000 hommes. Le fils du fameux Ciapanzade , qui
y était arrivé avec une cavalerie nombreuse , a été renvoyé
sur le champ par le nouveau grand-visir , avec l'ordre à son
père de s'y rendre en personne. De pareils ordres ont été
expédiés aux beys de l'Asie-Mineure.
>>Le caïmacan Mehmed-Aly-Pacha continue àmaintenir
la tranquillité en Egypte ; et depuis que les beys ont conclu
des paix séparées , ilsn'ont fait aucun mouvement. »
Erfurt , 7 octobre.-Tous les rois et princes de la confédération
du Rhin sont arrivés successivement dans cette
ville , à l'exception du grand-duc de Bade , que son grand
âge et l'état de sa santé retiennent à Carlsruhe .
S. A. S. le duc de Weimar a donné , hier et aujourd'hui ,
aux deux empereurs , une très-belle fète . Les rois de Bavière
, de Vurtemberg et de Saxe , le roi et la reine de
Westphalie , le prince Primat , s'y sont rendus avec toutes
leurs cours .
Les deux empereurs étaient partis d'Erfurt en voiture hier
àmidi. Lorsqu'ils ont été à deux lieues de Weimar , ils ont
trouvé à l'entrée d'une vaste forêt , sous un pavillon trèsélégant
, un déjeûné servi avec somptuosité. Un grand
nombre d'habitans des pays voisins couvraient les gradins
élevés aux environs du pavillon. Une partie des troupes
du duc et tous ses gardes-chasses en grand costume , étaient
sous les armes ; une excellente musique se faisait entendre
presque sans relâche.
Lepavillon était environné d'une enceinte formée par des
toiles et des filets . A un signal donné , des troupeaux de cerfs.
de biches et de chevreuils ont forcé l'enceinte et y ont pénétré.
Ils sont venus passer sous les balcons où se trouvaient
LL. MM. , et la chasse a commencé. Elle a été très belle
et très-heureuse. LL. MM. ont tué 32 cerfs ou biches , plusieurs
chevreuils et plusieurs renards.
Elles ont ensuite continue leur route pour se rendre à
Weimar. Tous les habitans de cette ville , divisés en corporations
, avec leurs bannières , formaient la haie , depuis
l'entrée jusqu'au château .
LL. MM. sont descendues dans ce beau palais , dont l'intérieur
est orné avec autant de recherche que d'élégance .
Après avoir été reçues par la duchesse régnante , elles sesont
rendues dans les appartemens qui leur avaient été
préparés. Elles se sont mises à table à six heures ; à sept
heures , elles sont allées au spectacle de la cour , où les
comédiens ordinaires de S. M. I. et R. ont joué la Mortde
OCTOBRE 1808. 139
César. Aleur retour elles ont trouvé toute la ville , le chateau
, les jardins et le parc illuminés de la manière la plus
brillante. A9 heures un bal a commencé. Il s'est ouvert par
une polonaise qui a été conduite par l'empereur Alexandre
et la reine de Westphalie . Ce bal s'est prolongé fort avant
dans la nuit. S. M. l'empereur Napoléon s'est entretenu
pendant plus d'une heure avec le célèbre Wieland.
Aujourd'hui , à 9 heures du matin , LL. MM. sont montées
envoiture , et sont allées sur le champ de bataille d'Iéna.
Un temple à la Victoire était élevé sur le premier plateau du
Landgrafenberg , où S. M. avait bivouaqué la veille de la bataille.
On avait dressé à peu de distance dutemple , des tentes
sous lesquelles un déjeûné splendide a été servi. L'escorte de
S. M. et ses chevaux de main occupaient autour de ces tentes
la même place où se trouvaient , le 13 octobre 1806 , les bataillons
de la garde impériale .
Après le déjeûné , LL. MM. sont montées à cheval; des
chevaux des écuries du duc ont été donnés à toutes les
ersonnes de leur suite.
LL. MM. sont descendues jusqu'à mi-côte de la vallée
d'Iéna , c'est-à-dire jusqu'au point d'où les mouvemens des
Français avaient commencé , le 14. Elles sont remontées
ensuite et ont parcouru les diverses positions qui avaient
été occupées par les deux armées . On a remarqué que ,
par unhazard fort singulier , le premier cheval des écuries
de l'empereur , qui a été présenté à S. M. I. et R. était le
même qu'elle montait à la bataille d'Iéna .
En quittant le champ de bataille , LL. MM. se sont rendues
dans la plaine d'Apolda. Des dispositions yy avaient été
faites par ordre du duc pour donner aux deux empereurs
le plaisir d'une chasse aux lièvres. Le gibier était très-abondant
; la chasse a duré près de trois heures , et l'on a tué
400 pièces.
LL. MM. étant remontées dans leurs voitures ont repris
le chemin d'Erfurt , où elles sont arrivées à quatre heures
et demie. T
Les comédiens français ont donné dans la soirée une représentation
des Horaces.
Les deux empereurs sont toujours extrêmement occupés.
On remarque avec intérêt la parfaite intelligence , la sincère
amitié qui règne entre ces deux grands souverains. Tous les
amis de la paix en espèrent les plus heureux résultats . Un
voile épais couvre de si importantes conférences ; et tandis
que des politiques de cafés bâtissent des plans, hasardent
:
140 MERCURE DE FRANCE ,
1
des conjectures, tous les bons esprits attendent avec impatience,
mais sans inquiétude , les événemens qui se préparent.
S. A I. le grand-duc Constantin est parfaitement rétabli .
Lors de la revue que S. M. a passé le 3, elle a témoigné
ouvertement sa satisfaction de la belle tenue du 1er régiment
dehussards , et elle a fait différentes promotions , soit dans
les grades , soit dans la Légion-d'Honneur. Le colonel ,
M. de Juniac , a été nommé chevalier de la Couronne de
Fer. Ce régiment est parti le 4 pour Mayence .
Lorsque les deux Empereurs sont revenus ici, tout le
peuple était accouru au-devant d'eux : le cri de vivent les
Empereurs retentissait de toutes parts . Les deux monarques,
assis dans lamême voiture , saluaient le peuple avec beaucoup
d'affabilité. Le 17º régiment d'infanterie et plusieurs
escadrons de hussards se trouvaient en haie devant les portes
de la ville.
ITALIE.- Naples , 27 Septembre . - Le roi a créé deux
nouveaux régimens : l'un d'infanterie , sous le nom de chasseurs
velites et l'autre de cavalerie , sous le nom de vélites
à cheval . Ces régimens feront partie de la garde royale.
S. M. la reine est arrivéé dimanche 5 dans cette capitale.
Chaque jour de son voyage , depuis son entrée sur le territoire
Napolitain , a été marqué par de nombreux bienfaits .
Le jour de l'arrivée de S. M. à Naples , tout le peuple
s'était porté dès le matin dans les rues où le cortège devait
passer; une grande partie même était allée à la rencontre de
S. M. Aune heure après midi , toutes les troupes de la garnison
se formèrent en haies sur la route. Aquatre heures ,
les jeunes princes et la princesse royale partirent de Capo di
Monte, escortés par les vélites à cheval de la garde royale ,
etaccompagnés de cinq aides-de-camp du roi. Bientôt l'artillerie
de tous les forts et les cloches de la ville annoncèrent
l'entrée de LL. MM. Le maréchal Pérignon , gouverneurde
Naples , eut l'honneur de complimenter la reine qui répondit
à sondiscours avec beaucoup de bonté.
Tous les grands fonctionnaires de l'état l'attendaient au
palais , au pied de l'escalier. LL. MM. eurent la bonté de se
montrer au balcon , et furent accueillies par les cris mille
fois répétés de vive notre roi ! vive notre reine!
Le soir , les spectacles donnèrent gratis . La ville a été
magnifiquement illuminée pendant trois jours de suite.
( INTÉRIEUR ) .
PARIS , 14 octobre.- Les dernières nouvelles de Baïonne
portent que M. le maréchal Ney , avec son corps d'armée ,
OCTOBRE 1808. 141
1
est revenu à Vittoria le 4 octobre , et qu'il est allé reprendre
ses positions à Logrogno. Le général Merlin est resté à
Bilbao avec une forte garnison.
• Le 5 octobre , le roi est allé déjeûner au quartier général
de M. le maréchal Bessières , établi à Armignon , à une
lieue en deça de l'Ebre. S. M. se proposait de visiter toute
la lignedes avant-postes.
Le général Merle est à St.-Ander ; le général Lasalle
occupe les avant-postes de droite jusqu'aux défilés de
Pancorvo.
Le 8 octobre , les dragons de S. M. C. , venant de Naples ,
sont arrivés à Bayonne. Deux jours avant , le 36° régiment
d'infanterie de ligne était arrivé dans la même ville , et
reparti sur-le-champ pour l'Espagne. Ces troupes sont de la
plus magnifique tenue.
:
Lors de l'expédition de Bilbao , 150 hommes de la garde
du grand-duché de Berg , ont débusqué 4000 insurgés qui
étaient retranchés sur une montagne : on a poussé les reconnaissances
jusqu'à la Baibare , six lieues au-delà de Bilbao ;
quelques insurgés qui s'y étaient réunis ont été dispersés .
On attend à bayonne , du 15 au 20 octobre , des forces
considérables , et tous les préparatifs sont faits pour les
recevoir.
On assure que les ministres de Russie et d'Autriche , qui
étaient restés à Madrid après la retraite des troupes françaises
, se sont rendus à Vittoria auprès de S. M. С.
-S. M. l'Empereur vient de faire présent aux villes de
Bordeaux et de Montauban , de son buste en bronze , exécuté
d'après le modèle de M. Chaudet .
Par décret du 16 septembre , l'Empereur à nommé
M. Victor d'Arlaincourt écuyer de Madame.
Le 18 du même mois , LL MM. II . ont signé le contrat de
mariage de M. d'Arlaincourt avec Mlle Cholet , fille du
sénateur comte Cholet.
-
qui suit :
Un décret rendu à Metz , le 24 septembre , porte ce
Art. Ier . Le séquestre sera mis sur tous les biens meubles
et immeubles des Espagnols qui se trouvent en France.
Lesdits biens répondront de ceux des Français domiciliés en
Espagne , qui ont été saisis et séquestrés dans les provinces
révoltés contre l'autorité du roi.
II . Notre ministre des finances donnera à cet effet les
instructions nécessaires .
-M. de Lagrave , aide-de-camp de M. le duc d'Abrantès,
est arrivé à Paris , chargé des dépêches de son général pour
142 MERCURE DE FRANCE,
S. M. l'Empereur et Roi . Il s'est remis en route sur-le-champ
pour Erfurt. Il était parti de Lisbonne le 4 septembre , et a
débarqué à la Rochelle après une traversée de trente jours.
M. le duc d'Abrantès a dù s'embarquer le 18, sur une frégate
anglaise , avec tout son état-major.
-Le sénat conservateur , dans sa séance du 21 septembre ,
anommé les six membres que le département du Taro doit
fournir au corps législatif.
Ces députés sont : le cardinal Cazelli , évêque de Parme ;
et MM. Linati , membre de la commission des hospices de
Parme ; Petito - Montlouis , maire de Mazoze , arrondissement
de Porme ; Maggi , adjoint de maire à Plaisance ;
Scotti , maire de Plaisance ; et Mandelli , homme de lettres.
Dans la mème séance , le sénat a annullé les élections
au titre de candidats pour le corps législatif, de MM. Mongiardino
,par le collège électoral de départoment , et Tanlongo
, par le collége électoral de l'arrondissement de
Chiavari , département des Apennins , vu qu'à l'époque de
leur élection ils n'avaient point de domicile politique dans le
département.
Les élections au titre de candidat pour le corps législatif,
de MM. Jollivet , par le collége électoral du département du
Morbihan ; Maillart et Courtel , par le collége électoral de
l'arrondissement de Ploermel ; Rialan et Caradec , par le
collége électoral de l'arrondissement de Vannes ; Lefebvrier
et Glais aîné , au titre de suppléans de candidats , par le
collége électoral de département , sont annullées pour
défaut de formalités requises.
- Les journaux de Lyon publient le fait suivant , qui
peut offrir une leçon aussi déplorable qu'utile. Un agent de
change nommé Peillot , après avoir cherché des remèdes à
quelque dérangement dans ses affaires , en recourant à des
spéculations hasardeuses , s'est vu conduit de perte en perte
jusqu'à abuser de son crédit et de la confiance de diverses
personnes , en disposant de leur fonds , et en créant et mettant
en circulation des effets faux. La ressource si perfide de
la loterie , qu'il s'est mis à tenter , dans l'extrémité où il
était réduit , ayant consommé sa ruine, il n'a vu d'autre voie,
pour échapper à l'infamie , qu'un suicide , qu'il a exécuté le
28 septembre dernier, après avoir écrit une longue lettre ,
où il détaille toute ses erreurs , révéle dans l'état de ses affaires,
indique les effets qu'il a fabriqués et négocies , au
nombre de trente , et fait une peinture si déchirante de ses
-remords , de ses regrets, du mal qu'il a fait et va faire encore
OCTOBRE 1808 . 145
àsa femme et à sa famille , que , tout en le condamnaut ,
on ne peut lui refuser quelque pitié.
Voici cette lettre :
Lyon , le 26 septembre 1808.
«Armez-vous de fermeté à l'ouverture de cette lettre , quand vous
la recevrez , je ne serai plus : je vais me donner la mort pour me soustraire
à l'infamie. Le dérangement de mes affaires m'a mis dans le cas
de recourir à des moyens honteux. En un mot , il faut bien le dire ,
j'ai fait de fausses signatures . Ce dérangement date de loin , pour recouvrer
ce que m'avaient fait perdre des affaires malheureuses qui ,
n'ayant pas réussi , me mirent fort en arrière. J'espérais que mon état
me procurerait les moyens de récupérer les pertes ; et pour faire ce à
ce que je devais, je m'appliquai une partie des fonds que me confiaient
les capitalistes en leur donnant de faux billets . Le mal s'est aggravé au
point qu'il ne me reste plus aucune ressource ; l'illusion est détruite ,
et il ne me resté que la honte et le désespoir. La masse énorme d'agiots
que j'ai payés ou qui se sont accumulés , sans que rien de favorable ait
pú me relever , a contribué à creuser de plus en plus l'abîme qui m'engloutit
aujourd'hui. Les bénéfices que j'avais fait à la loterie furent
employés à faire des remboursemens qui m'étaient demandés. A la fin
de juillet dernier , je remboursai à M. F ... 40,000 fr.; j'en avais autant
à lui compter à la fin de ce mois-ci , et je ne savais où prendre
cette somme , ce qui m'a engagé à mettre dans ces derniers tems des
sommes considérables à la loterie , dont les receveurs m'ont imprudemment
fait les avances de la plus grande partie , et sur de faux
effets. Rien ne m'a réussi : la fortune a été sourde , et je me vois à la
veille d'être découvert et perdu honteusement. Placé entre le déshonneur
et la mort , je n'ai pas dâu hésiter sur le choix . Mais avant de
mourir , il me reste un devoir à remplir. J'ai trop de remords d'avoir
abusé de la confiance des capitalistes et compromis les noms de plusieurs
négocians , pour ne pas faire ce qui dépendait de moi pour prévenir
toute contestation ou procès entre les uns et les autres . Je vais
donc , surmontant Phorreur que m'inspire ce détail , monument de
mon infamie , cousigner la note de ces effets faux. Je la remets entre
vos mains pour qu'elle serve , s'il en est besoin , à la décharge des
différentes maisons du nom desquelles j'ai abusé , et particulièrement
deM. Richoud; la voici : J'ai remis deux promesses fausses à M. B... ;
l'une souscrite du nom d'Albert frères , l'autre Richoud ; j'ai négocié
àMM. G... et C. un billet faux de M. Richoud à mon ordre ; un
second du même à M. L ... ; un troisième du même à MM. N... et
M... ; un quatrième du même à M. C... ; un cinquième du même à
MM. M... frères , et trois autres encore à des receveurs de loterie ;
ces derniers sont stipulés payables au 1 octobre. M. D... est porteur
dedeux promesses fausses aussi signées Richoud et compagnie : M. Τ...
saa aussi reçu une de plus signée du même nom , également fausse.
144 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1808.
1
J'oubliais un effet de 5200 fr. faussement signé Richoud et compagnie
et à mon ordre , que j'ai négocié à MM. L... et C ...
Six promesses , dont le porteur est M. de L.... qui sont signées , la
1ore Regny et compagnie , la 2ª Tabard père et fils , la 3e Mestralet ,
la 4ª Malinas et Boulard , la 5ª Armand neveu , et la 6º Bt. Histermannet
compagnie , sont également fausses ; il en est de même de
deux promesses remises à Mme de C... , souscrites , l'une au nom de
Malinas et Boulard , l'autre au nom de Broleman. M. B... et Mme
veuve B... , aujourd'hui son épouse , n'ont reçu de moi que des billets
faux , à l'exception de celui de Tournu et Bouvié, dont la signature
est sincère; les faux sont signés Lagrive et compagnie , Coste et
compagnie , G. Vincentet compagnie , Chapuis-Fay , Armand
neveu, Courajot frères , Mottet et Cordier , Duport et Jordan ,
Albert frères ,et Lacombe et Chalandon.
M. de F ... a aussi quatre promesses fausses , signées Pierre Pavi
Malinas et Boulard , Loire et Brasier ,et Richoud et compagnie ;
je lui dois aussi trois autres promesses également fausses , mais qu'il
m'avait remises à l'échéance du mois dernier .
Je dois à M. de S... environ 50,000 fr. , dont il n'a pas les titres ;
à M. C ... , son beau-frère , environ 35,000 fr. , dont les titres ne sont
pas non plus en son pouvoir : de toutes ces sommes il n'existe rien .
Encore trois autres promesses dont est porteur M. G... , et qui sont
souscrites des noms de Doux et compagnie , Duport et Jordan ,
Albert frères .
vous
sindan
Enfin cet horrible détail est fini , j'ai déroulé le tableau de ma honte ,
le plus pénible est fait. Qu'il m'en coûterait peu de mourir pour sortir
de cette affreuse situation , si je ne laissais après moi des êtres chéris
que je vais laisser dans l'état le plus affreux . O ma femme infortunée !
ma bonne soeur , mon cher Brunet , vous tous mes proches et nos amis ,
quel supplice je cause!Ah!je trouve le mien depuis long-tems
dans l'image anticipée de votre désespoir ! Elle me poursuit le jour, la
nuit ,, à toute heure. Epouse chèèrree et malheureuse , toi qui faisais mon
bonheur et méritais si bien d'en jouir , à quel sort déplorable je t'ai
réduite ! Ah , pardonne-moi ! Pardonnez-moitous ! Que votre malédiction
ne me poursuive pas au tombeau. Consolez-vous ; sur-tout
que la douleur n'empoisonne pas le reste de vos jours. Chère soeur , et
toi son bon mari , je vous recommande ma femme , ma pauvre femme;
restez unis avec elle pour votre consolation mutuelle , vous tous qui
fûtes nos amis ; reportez sur cette infortunée toute l'affection dont j'étais
si peu digne et qu'elle mérite si bien par ses vertus et par le retour
dont elle paie votre attachement ; serrez-vous autour d'elle , ne l'abandonnez
pas ; sauvez-la du désespoir ; son ame aimante et sensible
pourra peut-être s'ouvrir encore aux consolations et aux soins de
l'amitié. Hélas ! je voulais lui écrire mon dernier adieu ; il m'a été impossible
d'en trouver la force , ni dans mon coeur , ni dans ma main ;
mais qu'elle sache du moins , dites-lur, que ma dernière pensée a été
pourelle. Mon plus cruel supplice est l'image de sa douleur, et ma
seule consolation , l'espoir de me réunir un jour à elle dans une meilleure
vie.
Il faut finir , mon coeur se brise , ma tête s'allume , et j'ai besoin de
conserver quelque sang-froid jusqu'au dernier moment. Adieu , adicu
pourjamais . Signé, PEILLOT.
R.
(N° CCCLXXΙΧ. )
:
( SAMEDI 22 OCTOBRE 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
mmm
SÉLIMA . ÉLÉGIE .
SELIMA par l'Amour au brave Edgar unie ,
Mère heureuse , épouse chérie ,
Son fils entre les bras , seule au milieu des champs ,
Bravait d'un ciel de feu les rayons dévorans .
Un long voile couvrait ses charmes :
Sa marche était rapide , et ses yeux attendris ,
S'élevant vers le ciel , retombaient sur son fils .
Pour sauver sa patrie Edgar a pris les armes .
Edgar est revenu vainqueur ;
Mais son bras d'une flèche a reçu la blessure ,
Et Sélima connaît , près d'une source pure ,
Une herbe dont les sucs et l'humide douceur
Pourront de son Edgar appaiser la douleur.
Déjà du sable aride où s'égarait sa vue ,
Ses pas ont traversé la stérile étendue.
Elle entend du ruisseau la source qui frémit ;
Le feuillage s'agite et l'air se rafraîchit .
Près d'un buisson , un bosquet sombre ,
Pour déposer son fils lui semble offrir son ombre .
Des feux ardens du jour il va se délasser ,
Et pourtant elle hésite et craint de le laisser.
Sur l'herbe , où du sommeil il va goûter les charmes ,
Sélima , les yeux pleins de larmes ,
DEPT
DE
K
:
5.
com
SEINE
146 MERCURE DE FRANCE ,
Posant de son hymen le cher et tendre fruit ,
Parcourt d'un oeil craintif ce champêtre réduit :
Ah ! le coeur d'une mère est toujours plein d'alarmes .
Mais Edgar Edgar souffre , et le jour va baisser ,
Elle quitte son fils et revient l'embrasser .
Du bosquet protecteur recourbant le feuillage ,
Avec son voile encor elle épaissit l'ombrage ,
Et de ce gage précieux
Enfin elle s'éloigne en retournant les yeux.
Au pied d'un roc brûlant , sous la ronce sauvage ,
Déjà ses regards vont chercher
Le baume heureux qui croît sur cet apre rivage ,
Et sa main vient de l'arracher .
L'Amour hâte ses pas , elle va s'approcher
De ce bocage solitaire :
Quel doux espoir est dans son coeur !
Mais un cri l'a frappée , elle vole ... O douleur !
Fuis , ah ! fuis , malheureuse mère !
Un serpent de ses longs replis
Vient d'enlacer ... Hélas ! il va percer ton fils .
Le monstre affreux chassé de son lointain repaire ,
Dans sa fuite rapide au travers du vallon ,
Cherchant une retraite , a trouvé le buisson .
Sélima d'horreur oppressée ,
Cédant à son effroi tombe påle et glacée ;
Mais son fils son fils va périr ,
Et bientôt ranimée , oubliant sa faiblesse ,
Sélima se relève ... O courage ! Ô tendresse !
Sur le monstre élancée , elle ose le saisir .
Le reptile odieux se gonfle et se redresse :
Près de sa tête horrible avec effort serré ,
Il s'agite en fureur , son regard étincelle
Et dans l'air au hazard , par sa rage égaré ,
Il lance un dard brûlant de vengeance altéré.
De ce dard homicide un noir venin ruisselle :
C'est en vain ; Sélima d'un bras désespéré ,
Eloignant de son fils une mortelle atteinte ,
Ne voit plus le danger , ne connaît plus la crainte.
Du lion rugissant la force est dans son coeur ,
Elle étouffe le monstre en frémissaut d'horreur ;
Il tombe , sa colère enfin est expirante ;
Et ses derniers poisons souillent l'herbe naissante .
Mais hélas ! succombant à ce cruel transport ,
Apeine Sélima peut-elle avec effort
,
OCTOBRE 1808 . 147
Tendre à son fils sa main tremblante.
Sur l'horrible victime elle - même est mourante ,
Et, par l'inquiétude attiré dans ces lieux ,
Edgar, son cher Edgar va lui fermer les yeux.
Retenu par l'accès du mal qui le tourmente ,
Edgar était resté sur sa couche étendu ;
Mais trop long-tems enfin Sélima reste absente ;
Rien ne l'arrête , il part , il arrive éperdu .
Hélas ! Edgar pressent une douleur mortelle :
Tremblant , il cherche , il voit ... Dieux quel affreux moment !
Sa chère Sélima sans voix , sans mouvement ,
Le reptile abattu , son fils .... Edgard chancelle ,
Un cri sort de son coeur ; à ce cri douloureux ,
Sélima , qu'il soutient sur son sein malheureux ,
Entr'ouvre un oeil mourant : vis pour mon fils , dit-elle ,
De ton épouse , Edgard , remplis les derniers voeux.
Si je fis ton bonheur , si Sélima t'est chère ,
Veille sur son enfance , il essuiera tes pleurs .
Je te laisse mon fils , c'est peu d'être son père ,
Son défenseur , son guide , ah ! sois ausssi sa mère ;
Vis pour lui ... cher époux ... O mon fils ! ... Je me meurs ,
Et sur le sein d'Edgar elle tombe , elle expire ..
Edgar ! ô ! qui pourrait exprimer ses douleurs !
O ! qui pourrait d'Edgar peindre l'affreux délire !
La sensible Pitié, que son malheur attire ,
Le sauve malgré lui de ses propres fureurs .
Plaignons Edgar , Edgar doit vivre !
Pour son fils ; Sélima lui défend de la suivre .
Il croit l'entendre encor , il respecte ses jours ,
Pour veiller sur son fils et la pleurer toujours .
Par Mme VICTOIRE BABOIS.
ENIGME.
Je sors des mains de l'art à qui tout est facile,
Immobile et pesant , ma grande utilité
Fait que de tous les tems on m'a cher acheté.
Ailleurs je suis , au contraire , mobile ;
L'homme guide en cent lieux divers
Ma marche toujours chancelante ;
Sous ses pas je cours l'Univers
Pour contenter la soif ardente
K 2
148 MERCURE DE FRANCE ,
Qu'il a de mille objets nés sous d'autres climats ...
Suis-je vieux ? de sa main il me brise en éclats.
E. FIN...
LOGOGRIPHE .
SUR mes six pieds , lecteur , je touche des appas
Qu'à tes regards la belle n'offre pas.
Cela te rend jaloux. Cependant je te jure
Que je voudrais , en mainte conjoncture ,
Voir loin de moi ces séduisans contours
Qui m'ont plus d'une fois joué de vilains tours .
Quand il m'advient une telle aventure
Je ne suis pas ce que l'on trouve en moi
En retranchant deux pieds de ma personne.
Al'esprit qui me cherche en un instant je donne
Un gîte qui n'est pas la demeure d'un roi ,
Mais dont le nègre fait sa paisible chaumière.
J'offre ensuite deux instrumens
Dont l'un coupe le bois et même aussi la pierre ,
Et l'autre , au grand plaisir des chevaux et des gens ,
Enfonce les pavés en terre.
CHARADE.
E. FIN...
Oh ! qu'une femme aime peu mon premier ,
Quand il a trop de mon dernier
Dans mon entier !
M.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
:
Lemot de l'Enigme du dernier Numéro est Bierre ( Cercueil).
Celui du Logogriphe est Tours.
Celui de la Charade est Dodu .
OCTOBRE 1808. 149
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
EXAMEN
De la Suite du Menteur , de PIERRE CORNEILLE (1).
Le grand Corneille , devenu poëte dramatique , dans sa
jeunesse , par une aventure d'amour , joignit bientôt aux
richesses naturelles de son génie toutes les ressources que
peuvent fournir l'étude et les réflexions ,
S'il a ressuscité , ou pour mieux dire , s'il a créé en France
l'art dramatique , ce n'a été qu'après une multitude d'observations
judicieuses (2) , et qu'on ne pouvait faire sans une
rare sagacité et une profonde pénétration , dans un tems
où toutes les règles étaient presqu'inconnues , et continuellement
violées .
Il fit aussi des essais ; et pour s'assurer , par exemple ,
s'il valait mieux s'astreindre à la règle des vingt - quatre
heures , que se dispenser de la suivre , des six premières
comédies qu'il composa , il en réduisit trois dans la contrainte
que cette règle a prescrite , et nefit point de conscience,
ce sont ces termes , d'alonger un peu les vingt-quatre heures
aux trois autres (3) .
Dans Mélisse , il se passe huit ou quinze jours entre le
premier et le second acte ; et à peu près autant entre le
second et le troisième .
La Veuve et la Galerie du Palais durent cinq jours
consécutifs ; Corneille jugea que la comédie étant disposée
en cinq actes , ces cinq jours n'y seraient pas mal employés .
Trois autres pièces , Clitandre , la Suivante et la Place
Royale sont dans la règle des vingt-quatre heures .
Quel génie que celui qui se sent assez fort pour com
poser six pièces en cinq actes , et en vers , seulement par
manière d'essais ! Mais aussi le bon tems pour le génie ,
(1) Au momentoù l'on s'occupe , au Théâtre Français , de faire reparaître
la Suite du Menteur sur la scène , nous avons pensé que cet
article pourrait être de quelque intérêt pour nos lecteurs ..
(2) Voy. ses trois Discours sur le poëme dramatique , et les examens
deses premières pièces .
(3) Voy. la préface de la Veuve.
150 MERCURE DE FRANCE ,
que celui où il peut risquer ainsi des expériences, et où
le public jouissant presque sans examen des productions
d'un art nouveau , est d'autant moins choqué des fautes , et
d'autant plus sensible aux beautés , qu'il n'existe encore aucun
chef-d'oeuvre qui puisse servir de terme de comparaison !
Corneille dit , dans son examen de Clitandre , que pour
justifier sa Mélisse de n'etre pas dans la règle des 24 heures ,
il entreprit de faire une pièce conforme à cette règle , et
qui ne vaudrait rien du tout ; en quoi , ajoute - t - il , je
réussis parfaitement.
On a souvent admiré la généreuse simplicité de ce grand
homme dans les examens qu'il a faits de ses propres ouvrages
; mais elle passe tout ce qu'on en peut dire: chaque
fois qu'on relit ces examens , on redouble d'amour et de respect
pour Corneille , et l'on croit comprendre comment
il a trouvé dans son ame tous les sentimens élevés qu'il a
prétés aux vieux héros de Rome .
Ces six premières comédies dont on connaît à peine les
titres , méritent pourtant d'être lues , au moins par les gens.
de lettres et les auteurs dramatiques ; on y trouve , parmi
beaucoup de défauts , une vigueur , une vérité , un talent
de dialogue qui étonne .
Le Cid ne fut que sa neuvième pièce de théâtre ; et quand
il la donna , il avait trente ans.
Ce bel ouvrage qui excita , dès qu'il parut , une si vive
admiration , et qui donna lieu à un nouveau proverbe :
Beau comme le Cid , fut suivi de plusieurs autres , Horace ,
Cinna , Polyeucte , la Mort de Pompée ; après ces tragédies
, vint la comédie du Menteur , jouée en 1642 , six ans
après le Cid : et Corneille a cette gloire qu'il est l'auteur
⚫de la plus ancienne comédie comme de la plus ancienne
tragédie qui soient restées au théâtre. On joue encore fréquemment
l'une et l'autre , et on les regarde comme deux
chefs-d'oeuvre .
Corneille avait emprunté les sujets de ces deux pièces
du théâtre espagnol ; le Cid , de Guillen de Castro , et le
Menteur , de Lopez de Vega ; mais il paraît qu'il a surpassé
de beaucoup les poëmes originaux.
Il trouva unnouveau sujet dans Lopez de Vega ; une pièce
intitulée : Amar senza saber aquien , Aimer sans savoir qui ,
lui fournit un fonds d'intrigue pour la Suite du Menteur.
J'ignore si l'auteur espagnol a placé son Menteur dans
cette seconde pièce , ou si ça été une invention de Corneille
, de faire de celle-ci , la suite de l'autre ; ce qui
OCTOBRE 1808. 151
me ferait pencher pour cette dernière opinion , c'est que le
titre de la seconde pièce de l'auteur espagnol , titre qui indique
le fonds de l'intrigue , ne paraît avoir aucun rapport
avec le Menteur.
Qoi qu'il en soit , la Suite du Menteur fut jouée en 1643
ou 1644 , et n'eut pas grand succès; depuis cette époque ,
elle est restée à peu près dans l'oubli , et n'a servi , pour ainsi
dire , qu'à faire nombre dans le théâtre de Corneille où
elle est imprimée .
Quelles sont les causes de la mauvaise fortune de cette
pièce?
Voltaire a-t-il eu raison de dire qu'en la retravaillant , on
pourrait en faire un chef-d'oeuvre ?
Quels changemens seraient les plus nécessaires pour la
mettre en état de réussir au théâtre ?
Ces questions s'éclairciront par l'analyse que je vais faire
de cette comédie , en y joignant quelques observations à
mesure qu'elles se présenteront.
Au lever de la toile , Dorante (le Menteur ) , se trouve
dans une prison , à Lyon ; et son valet , Cliton , y est introduit
par le geolier. Ils sont séparés l'un de l'autre depuis
deux ans ; et c'est dans une prison qu'ils font leur reconnaissance
! Ils doivent avoir réciproquement beaucoup de
choses à s'apprendre ; ainsi l'exposition se fait d'une manière
heureuse et naturelle. Dorante, au moment d'épouser Lucrèce
(ce projet de mariage est le dénouementdu Menteur ) , et la
veille même de la noce , s'est enfui brusquement et sans
avertir personne. Cliton lui apprend qu'on l'a vainement.
attendu , fait chercher pendant plusieurs jours ; qu'enfin son
père , pour réparer sa faute , s'est proposé lui-même pour
époux de la belle abandonnée ; qu'elle l'a accepté et qu'il
est mort après deux mois de mariage ; que la veuve et
les parens se sont jetés sur la succession; que cependant
lui , Cliton , ayant entendu dire que son maître était à
Florence est parti pour l'aller trouver et lui donner avis
de ce qui se passe ; étant à Lyon , il a vu par hazard
conduire un homme en prison , et a été fort étonné de
reconnaître dans cet homme , son maître qu'il cherchait ;
on lui a accordé la permission d'entrer dans la prison pour
le voir ,et son yoyage se trouve ainsi terminé. Il demande
à son tour que son maître lui explique les motifs qui
l'ont décidé à s'enfuir , à la veille d'un mariage qu'il avait
paru désirer avec ardeur. Dorante répond qu'il aimait
vraiment Lucrèce ; mais que le mariage vu de près , lui a
,
152 MERCURE DE FRANCE ,
fait peur , qu'il a voulu se soustraire à un lien éternel, et
qu'il a pris tout d'un coup , après avoir reçu la dot , le
parti de s'enfuir jusqu'en Italie.
» Je pars de nuit en poste , et d'un soin diligent
» Je quitte la maîtresse etj'emporte l'argent. »
Que Dorante ait renoncé au mariage , lorsqu'il était sur
le point d'épouser , c'est un trait de légèreté qu'on pourrait
pardonner à un jeune homme ; mais ce qui n'est pas excusable
, c'est d'avoir emporté l'argent. Ce trait , peu délicat ,
convient mieux au hableur Desquivas , qui dit , dans le
Procureur arbitre :
>> Bref , j'emportai la dot , et j'oubliai la femme .
Dorante , aux mensonges près , se conduit toujours en
homme d'honneur , et Corneille a voulu , dans cette Suite ,
lui donner un caractère plus noble , plus intéressant que
dans le Menteur ; il semble donc qu'il n'aurait pas dû commencer
par le rendre coupable d'une action malhonnête .
Cela serait très-facile à supprimer .
Il instruit son valet du sujet de sa détention ; il revient ,
dit-il , d'Italie ; il était à cheval , et près d'arriver à Lyon ,
lorsqu'il a vu dans la campagne deux cavaliers bien mis se
battre en duel ; il est descendu de cheval , a mis l'épée à la
main , et a couru pour les séparer ; mais l'un des deux venait
de tomber , blessé mortellement ; et tandis que notre héros
s'occupe de le secourir , d'arrêter son sang et de fermer sa
blessure , le vainqueur profite du moment , saute sur le cheval
que Dorante a laissé, et s'enfuit . Dorante est trouvé seul auprès
du mort , l'épée à la main , et les doigts souillés de sang ;
sur ces présomptions , il est arrêté et conduit en prison
comme prévenu de duel et de meurtre. Cliton interrompt
plusieurs fois par des plaisanteries le récit de son maître
qu'il croit un tissu de mensonges ; il lui fait compliment
sur les rares incidens qu'il invente toujours avec la même
facilité ; mais Dorante lui proteste qu'il s'est corrigé de
l'habitude de mentir , et que toute son aventure n'est que
trop véritable. Il s'agit de chercher les moyens de se justifier
et de sortir de prison ; il se souvient fort à propos
que Philiste ( c'est un des personnages de la comédie du
Menteur ) est né à Lyon , et qu'il y est parent des premiers
magistrats ; il lui écrit pour obtenir l'appui de son
crédit ; et Cliton , chargé de la lettre , va pour sortir ,
lorsqu'une suivante inconnue vient chercher mystérieusement
Dorante dans sa prison ; elle lui apporte un billet de
OCTOBRE 1808. 153
mon coeur
lapart d'une Dame qui ne se nomme point , et ne veut pas
se faire connaître ; cette Dame écrit à Dorante : Au bruit
du monde qui vous conduisait prisonnier , j'ai mis les yeux à
lafenêtre , et vous ai trouvé de si bonne mine que
est allé dans la même prison que vous , et n'en veut point
sortir tant que vous y serez ..... Obligez - moi de vous servir des
cent pistoles que je vous envoie , etc.
On verra bientôt que la Dame inconnue a de très-bons
motifs de plaindre Dorante et de le secourir ; mais elle n'en
a pas de suffisans pour en devenir amoureuse , et encore
moins pour le lui écrire aussi nettement ; il y a là défaut de
vraisemblance et de décence . Mais c'est encore un défaut
qui ne tient pas absolument au sujet , et qu'il ne serait pas
très-difficile de faire disparaître ; il suffirait que la Dame ou
n'écrivit point ou écrivît en d'autres termes et ne fit point une
déclaration d'amour . Cliton ne manque pas de plaisanter
encore sur le billetet sur l'argent que son maître veut d'abord
refuser ; il le détermine à l'accepter ; Dorante répond par
une lettre signée au billet de sa bienfaitrice , et prétend qu'il
devient sérieusement amoureux d'elle sans la connaître et
sans l'avoir vue. Autre amour qui arrive un peu brusquement
; cela aurait peut-être encore besoin d'être mieux
ménagé.
Le prévôt amène dans la prison Cléandre ( celui qui s'est
réellement battu en duel) il le met en présence de Dorante
, et demande à ce dernier s'il le reconnaît; Dorante
n'aurait qu'à dire un mot pour se tirer d'affaire et sortir
de prisonà l'instant même ; car il reconnaît bien Cléandre
pour le coupable à la place duquel il a été arrêté ; mais
il fait un noble mensonge , en déclarant au prévôt que
le cavalier présent n'est point celui qui s'est battu; le prévôt
laisse donc à Cléandre toute liberté ; et Dorante n'a que le
tems de lui dire à demi-voix :
Mon cavalier , pour vous je me fais injustice ;
Je vous tiens pour brave homme , et vous reconnais bien ;
Faites votre devoir , comme j'ai fait le mien,
Monsieur ! ...
CLÉANDRE .
DORANTE .
Point de réplique ; on pourrait nous entendra
CLÉANDRE.
Sachez donc seulement qu'on m'appelle Cléandre ,
Que je saïs mon devoir , que j'en prendrai souci ,
Et que je périrai , pour vous tirer d'ici ,
154 MERCURE DE FRANCE,
On ne peut nier que cette scène ne soit très-intéressante ,
et que Dorante n'y joue un personnage très-noble .
Resté seul avec son valet , il lui avoue la vérité et convient
qu'il a menti pour sauver un brave homme. Cliton lui
reproche de n'etre pas corrigé , et de revenir , quoi qu'il en
ait dit , à ses anciennes habitudes .
Sur cela , Voltaire observe que Cliton << fait fort mal de
>>ne pas approuver un mensonge si noble ; et que Dorante
>>perd une belle occasion de faire voir qu'il est des cas où
>>il serait infame de dire la vérité ..... Il y avait là , ajoute-
>>t- il , de quoi faire de très-beaux vers. » L'observation de
Voltaire paraît juste.
Ce premier acte , malgré les légers défauts que j'y ai
observés , promet une pièce , sinon comique , au moins attachante;
il a quelque chose de romanesque , mais en même
tems d'élevé ; malheureusement il est le meilleur de la
pièce , et les autres n'y répondent pas .
Au second acte , la scène est d'abord chez Cléandre ; et
F'on apprend, dès les premiers vers , que la Dame inconnue
qui a écrit à Dorante est Melísse , soeur de Cléandre ; celuici
qui a su que Dorante avait été arrêté à sa place , a voulu
lui donner au moins des secours , et a engagé sa soeur à lui
envoyer en secret de l'argent; mais il ne lui a pas dit sans
doute de lui écrire , et sur-tout de lui écrire une déclaration
d'amour ; cependant , non-sculerment Mélisse a paru faire
des avances au prisonnier ; mais bientôt elle déclare qu'elle
se regarde comme engagée sérieusement par cette lettre
qu'elle n'aurait pas dû écrire , ou que du moins elle pourraittourner
en plaisanterie :
Il est de mon honneur de ne m'en pas dédire ;
La lettre est de ma main ; elle parle d'amour ;
S'il ne sait qui je suis , il peut l'apprendre un jour ;
Un tel gage m'oblige à lui tenir parole ;
Ce qu'on met par écrit passe un amour frivole , etc.
Observons que Mélisse , lorsqu'elle parle ainsi , ne sait pas
encore le trait de générosité de Dorante envers son frère ; il
n'est jusqu'alors pour elle qu'un inconnu qui a été arrêté , au
lieu de Cléandre , par l'effet d'une méprise ; elle doit s'y
intéresser ; mais peut-elle décemment lui écrire qu'elle
l'aime et se croire sérieusement obligée de l'aimer , pour
l'avoir follement écrit ? Tout cela ne demandait - il pas à
être conduit autrement ?
On apprend aussi , dans cette première scène du second
acte , que Philiste rend des soins à Mélisse , et parait la
OCTOBRE 1808 . 155
rechercher en mariage ; mais celle-ci se plaint de ce qu'il ne
s'explique pas et la laisse dans l'incertitude :
Faute d'autre , j'en souffre , et je lui rends ses mines ;
Mais je commence à voir que de tels cajoleurs
Ne font qu'effaroucher les partis les meilleurs .
Philiste qui fait la cour à Mélisse , sans en étre fort amoureux
, est un personnage assez froid ; et Mélisse qui le souffre
faute d'autre , et qui lui rend ses mines , joue de ce côté
un mauvais role .
Ce n'est qu'après cette scène entre Mélisse et la suivante ,
que Cléandre vient raconter à sa soeur ce qui s'est passé
dans la prison , ce que le spectateur a vu au premier acte ;
Corneille , dans son examen de la pièce , remarque cette
faute contre la maxime qu'il ne faut jamais faire raconter
ce que le spectateur a déjà vu. Mais la maxime peut admettre
quelques exceptions ; ici le défaut est assez léger , et
il était presqu'impossible de l'éviter. Cléandre a maintenant
de bien plus puissans motifs de s'intéresser à Dorante ; il
dit avec raison à Mélisse :
Si je l'ai plaint tantôt de souffrir pour mon crime ,
Cette pitié , ma soeur , était bien légitime ;
Mais ce n'est plus pitié ; c'est obligation ,
Et le devoir succède à la compassion .
Il engage sa soeur à redoubler d'estime pour le jeune inconnu,
à lui envoyer de nouveaux secours :
Sous ce même prétexte et ces déguisemens
Ajoute à cet argent bijoux et diamans , etc.
Mélisse promet de lui obéir très-ponctuellement ; et la soubrette
ajoute :
Vous pourriez dire encor très-volontairement .
En effet , Mélisse restée seule avec Lise , se livre à toute
la chaleur de son admiration pour Dorante ; les progrès
de son amour deviennent ici plus naturels , quoiqu'on puisse
toujours les trouver un peu rapides ; elle ne veut plus lui
envoyer d'argent, de peur de l'offenser ; mais elle charge Lise
delui porter des confitures , et imagine , en même tems , un
moyen de se faire connaître à lui , sans en être vue , et de
juger quelle impression ses traits feront sur le coeur de Dorante
; c'est de lui faire voir son portrait ; elle dit à sa
suivante :
: Emporte mon portrait , et comme sans dessein
Fais qu'il puisse aisément le surprendre en ton sein;
1
156 MERCURE DE FRANCE ,
:
Et puis pour le ravoir feins une ardeur extrême ;
S'il le rend , c'en est fait ; s'il le retient , il m'aime.
Le reste de l'acte se passe dansla prison ; ainsi la décoration
change au milieu de l'acte ; ce qu'on ne se permettrait
plus guères aujourd'hui au théâtre Français. Philiste est
venutrouver Dorante ; il a entendu de lui le récit de son
aventure ; il la trouve un peu surprenante ; et comme
il a connu autrefois les habitudes de son ami , il lui avoue
que
S'il n'en voyait la fin trop véritable ,
Il aurait de la peine à la trouver croyable .
Vous me seriez suspect , lui dit- il , si vous étiez ailleurs .
Il lui promet de le servir près des juges qui , pour la plu
part , sont de sa connaissance.
Lorsqu'il est sorti , Lise arrive et ne manque pas d'exécuter
les intentions de sa maîtresse ; Dorante surprend le
portrait , l'admire , et ne veut point le rendre ; Lise lui dit
qu'elle le porte à l'orfèvre , pour l'examiner , parce qu'on
craint quelque défaut dans les brillans dont il est entouré ;
aussitôt Dorante trouve un moyen d'éluder ses instances , et
lui promet que dans la prison même , il fera faire ce qu'elle
désire:
Nous avons un orfèvre , arrêté pour ses dettes ,
Qui remettra la chose au point que tu souhaites .
Lise laisse le portrait ; Cliton soupçonne qu'elle a joué
d'adresse , et propose cependant à son maître d'aller chercher
l'orfèvre prisonnier : Dorante se moque de lui , et lui
répond :
Simple , tu n'as pas vu que c'était une feinte ,.
Un effet de l'amour dont mon ame est atteinte ?
Le valet remarque que voilà dans un seul jour , le second
niensonge de son maître qui prétend s'être bien corrigé de
mentir.
Le troisième acte se passe tout entier dans la prison ; et
d'abord Cléandre y vient faire à Dorante des protestations
de reconnaissance et d'amitié ; il lui apprend que Philiste
a réussi dans ses démarches , et l'engage à venir loger , chez
lui Cléandre , lorsqu'il sortira de prison; Dorante répond
avec une honnête franchise , à ces offres obligeantes ; tous
deux , liés par des services réciproques , se regardent déjà
comme des amis; aussi Dorante , par une indiscrétion qu'on
peut excuser jusqu'à un certain point, fait-il confidence à
OCTOBRE 1808. 157
Cléandre des bontés de la dame inconnue; il va jusqu'à lui
montrer son portrait ; Cléandre reconnaît sa soeur; mais il
ne témoigne rien et sort assez brusquement. Mélisse vient
elle-même dans la prison avec Lise ; toutes deux sont voilées
, et la maîtresse est déguisée en suivante; Lise la fait
d'abord passer pour sa soeur ; elle vient redemander le portrait
qu'elle a laissé ; Mélisse jouit des refus de Dorante ;
enfin elle se dévoile et convient que c'est elle de qui Dorante
a reçu des présens ; mais elle refuse de se nommer et de
se faire connaître ; elle lui laisse entendre qu'elle lui a des
obligations :
Sachez , pour arrêter ce discours qui me flate ,
Que je n'ai pu moins faire , à moins que d'être ingrate ;
Vous avez fait pour moi plus que vous ne savez ,
Et je vous dois bien plus que vous ne me devez .
Vous m'entendrez un jour ; à présent je vous quitte .....
Au moment où les deux femmes sortent, Philiste , qui entre,
les apperçoit , mais sans les reconnaître ; il fait compliment
à Dorante sur sa bonne fortune ; et Dorante , pour détourner
les soupçons , ne manque pas de trouver un nouveau
mensonge , qui malheureusement est d'un genre assez peu
délicat:
Ce n'est qu'une lingère ; allant en Italie ,
Je la vis en passant , et la trouvai jolie.
Nous fîmes connaissance.........
Voltaire blâme , avec raison , ce mensonge indécent ; il
observe qu'on pouvait tirer une situation assez forte de cette
rencontre de Philiste avec Mélisse qu'il connaît ; mais il
aurait fallu , pour cela , que Philiste fùt sérieusement amoureux
, fût même jaloux , etc.... L'intrigue, dit Voltaire ,
pouvait redoubler , et elle est affaiblie .
Il ne faut pas oublier que Mélisse qui n'a pas voulu
dire son nom, a pourtant offert à Dorante de lui parler
la nuit à la fenêtre , et lui a dit qu'elle demeurait à la place
Bellecour ; Lise a promis de mettre un linge à la fenêtre
pour faire reconnaître la maison.
Lorsque Philiste est sorti , Cliton ne manque pas de
relever le dernier mensonge de son maître; Dorante s'en
excuse sur la nécessité , sur l'obligation où il s'est trouvé
de ne point compromettre cette dame , et de prévenir jusqu'aux
soupçons. Fort bien , répond Cliton :
En un demi-jour comptez déjà pour trois .
Un coupablehonnête homme , un portrait , une dame
158 MERCURE DE FRANCE ,
Ason premier métier rendent soudain votre ame ;
Et vous savez mentir par générosité ,
Par adresse d'amour , ou par nécessité.
Quelle conversion !
Dans cette récapitulation des mensonges de Dorante ,
on voit qu'il n'en a fait qu'un par acte , et que chacun de
ces mensonges a eu un motif ou généreux ou du moins
plausible ; ce n'est plus du tout le Dorante de la comédie
du Menteur ; il est , si l'on veut , plus honnête homme ;
mais il est moins amusant.
Les deux derniers actes ne valent guères la peine d'être
analysés ; ils sont beaucoup plus faibles que les premiers.
Le quatrième se passe d'abord chez Cléandre , et ensuite
sur la place Bellecour. Dans la première scène , Mélisse se
justifie , à sa suivante Lise , d'avoir aimé Dorante si promptement
; elle s'en prend à l'irrésistible pouvoir de la sympathie;
dans la seconde , Cléandre emploie un détour , pour faire
avouer à sa soeur qu'elle a donné son portrait à Dorante;
il lui en fait de tendres reproches , et Mélisse se défend
en lui disant qu'il est lui-meme la cause de ce qu'elle a
aimé ce jeune prisonnier :
Quand vous me le vantiez avec tant de chaleur ,
Vous avez préparé ses progrès dans mon coeur, etc.
Philiste reconduit Dorante qui est sorti de prison , jusque
sur la place Bellecour , et le reste de l'acte se passe en
scènes fort peu intéressantes et d'un comique bas . Malisse
est à sa fenêtre , et parle à Philiste qu'elle prend pour
Dorante ; Cliton , pour écarter le rival qui gene son maitre ,
s'avise de crier au secours , on me tue , et de fuir derrière
le théâtre. Les deux cavaliers courent aux cris ; Dorante
revient bientôt seul , et entretient Mélisse à son tour; il
fait encore là un petit mensonge de peu d'importance , et
dit tout bas , à part :
Si Cliton m'entendait , il conterait pour quatre .
Il ne peut plus douter que Philiste ne soit son rival.
Le cinquième acte , qui se passe tout entier chez Cléandre,
est d'un ton sérieux et presque tragique ; Dorante a reçu de
Philiste un service signalé ; il ne peut se résoudre à le payer
d'ingratitude , en lui volant le coeur de sa maitresse ; il se
dispose à sacrifier généreusement son amour ,et à partir
de Lyon ; mais il exprime ses regrets si vivement , que Mélisse
entend ses plaintes ,et vient elle-même ;
OCTOBRE 1808. 159
Aubruit de vos soupirs , tremblante et sans couleur ,
Je viens savoir de vous mon crime , ou mon malheur ,
- Si j'en suis le sujet , si j'en suis le remède ,
Si je puis le guérir , ou s'il faut que j'y cède ,
Si je dois ou vous plaindre , ou me justifier ,
Et de quels ennemis il faut me défier.
Dorante montre beaucoup de noblesse , et Mélisse beaucoup
d'amour ; l'un persiste à vouloir s'éloigner , l'autre à le retenir.
« Cette scène , dit Voltaire , pouvait faire un très-
>> grand effet , et ne le fait point . Les plus beaux sentimens
>>n'attendrissent jamais , quand ils ne sont pas amenés , pré-
>> parés par une situation pressante , par quelque coup de
> théâtre , par quelque chose de vif et d'animé. »
Philiste arrive au milieu de ce débat , et d'abord il feint
d'ètre en courroux du projet de départ de Dorante :
Ce n'est pas là , Dorante , agir eu cavalier.
Sur ma parole encor vous êtes prisonnier ;
Votre liberté n'est qu'une prison plus large ,
Et je réponds de vous , s'il survient quelque charge .
Vous partez cependant , et sans m'en avertir !
Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir.
Dorante supporte avec courage cette disgrace apparente ;
Mélisse s'afflige ; mais Philiste ,après avoir ramené plusieurs
fois en rondeau ce vers :
Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir,
montre à sontour toute sa générosité. Il n'a vonlu effrayer
les deux amans que pour mieux connaître le fond de leur
ame ; c'est lui-même qui se sacrifie , et il explique alors
l'équivoque des expressions qu'il a employées :
On nomme une prison le noeud de l'hyménée ;
L'amour même a des fers dont l'ame est enchaînée ;
Vous les rompiez pour moi ; je n'y puis consentir ;
Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir .
« Ce refrein , remarque Voltaire , est encore plus froid
>>que le caractère de Philiste , et cette petite finesse anéantit
>>tout le mérite que Philiste pouvait avoir en se sacrifiant
» pour son ami . »
« Je ne sais si je me trompe , ajoute-t-il ; mais en donnant
>>de l'ame à ce caractère ( de Philiste), en mettant en oeuvre
>>la jalousie , en retranchant quelques mauvaises plaisan-
>>teries de Cliton , on ferait de cette pièce un chef-d'oeuvre . »
Cette analyse exacte de la pièce a dû en faire déjà pres-

160 MERCURE DE FRANCE ,
sentir les défauts les plus remarquables ; et il doit être à
présent moins difficile de résoudre les trois questions que je
me suis d'abord proposées .
1 ° . Quelles ont été les causes du peu de succès de la
Suite du Menteur, dans sa nouveauté ?
Cherchons-les dans l'examen des caractères , de la conduite
et du style de l'ouvrage.
Commençons par le héros de la pièce. Ce n'est plus
ici le Dorante qui ment à tout propos , mais toujours si
gaîment , qui fait de si pompeuses descriptions d'une fête
qu'il n'a pas donnée , qui raconte si bien et dans tous ses
détails l'histoire de ses amours et de son mariage imaginaires
, qui a toujours toute prête une réponse fausse , mais
vraisemblable et spirituelle. Le Dorante de la Suite est
grave et sérieux ; il ne fait dans toute la pièce que quatre
mensonges , dont les trois premiers ont des causes honorables
ou des motifs plausibles , et dont le quatrième est
inutile et insignifiant ; s'il est corrigé , comme il le dit , du
défaut de mentir , il a perdu malheureusement l'avantage
d'amuser. Ce caractère ainsi altéré n'est plus comique , et
il ne devient pas intéressant ; car , après tout , un menteur
ne peut pas l'être ; et il ne serait pas moral de vouloir
mettre sur lui de l'intérêt ; c'est bien assez qu'il fasse rire .
Corneille a senti le premier que cette altération du carac
tère du héros était le défaut capital de l'ouvrage. Aussi dit-il ,
dans l'Epitre dédicatoire , qu'il est ici bien moins à estimer
que dans la première comédie , puisqu'avec ses mauvaises
habitudes il a perdu presque toutes ses grâces , et qu'il semble
avoir quitté la meilleure part de ses espérances lorsqu'il a
voulu se corriger de ses défauts.
Il y revient encore dans l'examen de la pièce , où il avoue
franchement qu'elle a ce défaut que ce n'est que le valet qui
fait rire , au lieu que dans la première ( dans le Menteur)
les principaux agrémens sont dans la bouche du maître.
L'onapu voirpar les divers succès , ajoute-t - il , quelle différence
il y a entre les railleries spirituelles d'un honnête
homme de bonne humeur , et les bouffonneries froides d'un
bouffon à gages .
Le mal est donc que Dorante se montre ici grave , noble ,
et presque triste ; qu'il ne ment plus à tout propos , gaîment
et avec grâce ; s'il eût conservé sa bonne humeur et ses
railleries spirituelles , son talent de mentir et d'inventer au
besoin offrait tant de ressources d'invention , qu'on pouvait ,
en
OCTOBRE 1808.
EPSDE
SEINE
envariant les incidens , faire une pièce toute différente de
la première , et non moins amusante.
Quant au caractère de Mélisse , on pourrait aussi lui faire
quelques reproches ; le plus grave serait relatif àla manière
dont elle écrit d'abord à Dorante , qu'en le voyant passer
sous ses fenêtres , elle l'a trouvé de si bonne mine, que son
coeur est allé dans la même prison que lui. Nous avons déjà
remarqué qu'une pareille avance de la part d'une femme
n'est ni vraisemblable ni décente , du moins dans nos moeurs .
Ensuite Mélisse veut qu'on montre son portrait à Dorante ;
puis elle va le voir elle-même, avec mystère , dans sa prison ;
elle lui laisse son portrait , lui donne un rendez-vous la nuit
à sa fenêtre ; toutes ces circonstances , vraisemblablement
empruntées de la pièce originale , sentent bien le roman
espagnol ; tout cela pourrait convenir , jusqu'à un certain
point , aux moeurs d'une nation où les femmes étant plus
contraintes qu'ailleurs , n'en seraient que plus vives dans
leurs passions et plus disposées à abréger les préliminaires
de l'amour ; mais sur notre théâtre , parvenu à un degré de
décence dont il était bien éloigné dans le tems où la Suite
du Menteur y parut , cette Mélisse , telle qu'elle est dans
la pièce de Corneille , paraîtrait aujourd'hui plus que coquette
; ce rôle a pu même nuire au succès de l'ouvrage ,
dans sa nouveauté, non pas peut-être par le défaut d'une
décence qu'on n'exigeait point alors , mais par le seul défaut
de vraisemblance .
Philiste est presque nul ; il n'a pas dans toute la pièce
une seule scène avec Mélisse ; il ne paraît pas fort amoureux
d'elle ; par conséquent le sacrifice qu'il fait au dénouement
est sans mérite. Il n'y a rien à dire de Cléandre qui est
ce qu'il doit être , un homme bien élevé , un homme d'honneur
, ni de la soubrette qui ressemble à toutes les soubrettes
decomédie..
Pour Cliton, il a trop d'envie d'être plaisant ; il ne manque
pas l'occasion de faire une pointe ; il rappelle le Gracioso
des pièces espagnoles ; mais ce personnage est peu naturel ;
le Cliton du Menteur est beaucoup plus naïf et plus rond ;
c'est le Gros - René de Molière. Tantôt il est la dupe du
mensonge de son maître ; et tantôt il lui dit , sans prétention
, mais très-comiquement , de bonnes vérités .
Si l'on observe la conduite de la pièce , on y trouve aisément
de grandes fautes. Ce n'est pas seulement en ce que
la scène change deux fois au milieu de deux actes différens
,ensorte que lacomédie semblerait avoir sept actes au
L
162 MERCURE DE FRANCE,
lieu de cinq. Ce défaut , à la rigueur , pourrait s'excuser ou da
moins se supporter ; mais ce qui est bien pis , il n'y a plus
d'action ni d'intérêt passé le premier acte. On voit bien que
le danger de Dorante ne saurait être sérieux , et qu'il doit
finir par se justifier du duel auquel il n'a point en de part.
La scene du troisième acte où Dorante montre à Cleandre
le portrait de sa soeur forme un assez joli incident ; mais
qui n'amène presque rien dans le reste de la pièce : l'amour
que Mélisse déclare la première et auquel Dorante répond
avant de la connaître n'est pas fort touchant , parce qu'il a
mal commencé , et qu'il n'est ni motivé ni gradué comme
il devait l'ètre ; la rivalité de Philiste pouvait produire quelqu'effet
, si elle eût éclaté , si Philiste eût reconnu Melisse
dans la prison ; àdéfaut d'opposition entre les deux rivaux ,
de situation , d'action enfin , la pièce languit et le dénouement,
que la générosité d'un amant aussi froid que Philiste
ne peut réchauffer , est sans effet.
Corneille assure dans son examen que cette pièce est
mieux écrite que le Menteur ; son assertion mérite au moins
qu'on s'y arrête , et vaut la peine d'être examinée. Je me
permettrai de la contredire , ou du moins de l'expliquer .
Corneille avoulu dire sans doute que le style en était plus
élevé , plus fort que celui du Menteur ; mais est-il aussi
comique ? où sont les charmans récits , les contes plaisans,
les traits gais et spirituels de Dorante ? Il y a dans labouche
du valet , de Cliton , quelques vers comiques; mais il tombe
trop souvent dans la bouffonnerie.
Les plus jolis vers de la pièce sont peut-être ceux où
Mélisse excuse , au quatrième acte , sa trop grande facilité à
se laisser persuader que Dorante l'aime , et à le payer de retour.
Corneille avait bien aperçu que l'on pouvait blamer
son. héroïne. « L'assurance que prend Mélisse , dit-il dans
son premier Discours du poëme dramatique,, sur les pre-
» mières protestations que lui fait Dorante qu'elle n'a
>> qu'une seule fois , ne se peut autoriser que sur la facilité
>> et sur la promptitude que deux amans nés l'un pour l'autre
>> ont à donner croyance à ce qu'ils s'entredisent..... >
On retrouve ici le Corneille qui a fait dire depuis
Rodogune :
Il est des noeuds secrets , il est des sympathies ,
Dont par le doux rapport les ames assorties
S'attachent l'une à l'autre , et se laissent piquer
Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
vu
Les vers que dit Mélisse valent mieux que ceux-là ; et Vol
OCTOBRE 1808 . 163
taire nous apprend que de son tems presque tous les connaisseurs
les savaient par coeur. Les voici :
Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre ,
Lise , c'est un accord bientôt fait que le nôtre;
Sa main , entre les coeurs , par un secret pouvoir ,
Sème l'intelligence , avant que de se voir ;
Il prépare si bien l'amant et la maîtresse
Que leur ame , au seul nom , s'émeut et s'intéresse .
On s'estime , on se cherche , on s'aime en un moment ;
Tout ce qu'on s'entredit , persuade aisément ;
Et sans s'inquiéter de mille peurs frivoles ,
La foi semble courir au-devant des paroles .
La langue en peu de mots en explique beaucoup ;
Les yeux plus éloquens font tout voir tout d'un coup ;
Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent ,
Lecoeur en entend plus que tous les deux n'en disent.
<<Ce petit morceau , dit encore Voltaire , a toujours passé
>> pour achevé. Il n'y a que ce vers , et sans s'inquiéter de
mille peurs frivoles , qui dépare un peu ce joli couplet. >>>
Dorante , dans plusieurs endroits de la pièce , parle aussi
de ce pouvoir qu'exercent l'une sur l'autre , à la première
vue , les ames faites pour s'entendre :
J'ai vu sur son visage un noble caractère
Qui ,me parlant pour lui , m'a forcé de me taire ,
Et d'une voix connue entre les gens de coeur ,
M'a dit qu'en le perdant je me perdais d'honneur.
Etailleurs :
N'appelez point faveur ce qui fut un devoir.
Entre les gens de coeur il suffit de se voir.
Par un effort secret de quelque sympathie ,
L'un à l'autre aussitôt un certain noeud les lie ;
Chacun d'eux sur son front porte écrit ce qu'il est ;
Et quand on lui ressemble , on prend son intérêt.
Ce dernier vers est obscur et ne dit pas ce qu'il veut dire.
On ne sait à quoi se rapporte ce lui; l'auteur a eu intention
d'exprimer que deux personnes qui se ressemblent doivent
prendre réciproquement l'intérêt l'une de l'autre ; mais il ne
l'a pas dit. Le vers ne s'entend pas.
On trouve dans cette comédie des stances ( c'était alors
la mode d'en mettre dans toutes les pièces en faveur des
comédiens qui aimaient à les déclamer) ; Dorante adresse
ces stances au portrait que Mélisse lui a laissé ; mais elles
L2
164 MERCURE DE FRANCE ,
nesont pas bonnes , et Cliton qui veut toujours être plaisant
, fait aussi une stance bouffonne , en parodiant son
maître.
Corneille a employé dans cette pièce , le mot humeur ,
dans le sens de l'anglais humour , esprit enjoué , gaîté , belle
humeur. Cléandre , qui entend quelques-unes des plaisanteries
du valet , dit :
Cet homme a de l'humeur.
Et Dorante lui répond :
C'est un vieux domestique
Qui, comme vous voyez , n'est pas mélancolique.
Je ne connais pas d'autre exemple , dans nos classiques , du
mot humeur ainsi employé; et il me semble qu'on ne le
prendrait pas aujourd'hui dans cette acception. Mais elle
estremarquable et ferait croire que Corneille avait quelque
connaissance de la langue anglaise (4) .
Le style de la pièce est, engénéral , moins gai , moins vif
que celui duMenteur ; il est assorti aux caractères et aux
situations de l'ouvrage que l'auteur a voulu rendre plus
intéressant que comique , et qui n'est malheureusement ni
comique ni intéressant. Mais ce style , quoiqu'élevé , ne cesse
pas d'être ferme et naturel; il n'estjamais pénible et guindé ,
et ne tombe point dans le défaut de certaines pièces que
l'auteur et comédien Le Grand avait en vue, lorsqu'il disait :
Le comique écrit noblement
Fait bailler ordinairement.
2°. Voltaire a-t-il eu raisonde dire qu'on pourrait faire
de la Suite du Menteur , un chef-d'oeuvre ?
Il faudrait d'abord convenir de ce que c'est qu'un chefd'oeuvre;
le chef-d'oeuvre d'un mauvais auteur pourrait être
un ouvrage fort médiocre ; il me semble qu'il faut entendre
par chef-d'oeuvre , non point un ouvrage parfait , c'est-àdire
absolument sans défaut ( car alors il n'y aurait pas
un seul chef-d'oeuvre) , mais un ouvrage où l'on reconnaît
la main d'un maître , un ouvrage dont la supériorité est
généralement accordée et qui peut servir de modèle. Parmi
les chefs-d'oeuvre, tous ne sont pas du même rang ; ainsi ,
(4) Ou peut- être ce mot a-t-il passé du normanddans l'anglais , ainsi
que beaucoup d'autres , par la conquête du duc Guillaume. Corneille
était de Rouen ; et il se peut qu'il ait employé ce mot dans un sens que
lui aurait donné autrefois la langue de sonpays.
OCTOBRE 1808. 165
pour ne pas sortir du genre de la comédie , le Tartuffe, le
Misanthrope , le Joueur , la Métromanie , le Glorieux , le
Méchant , le Vieux Célibataire , et un certain nombre de
pièces qu'on pourrait encore citer sont des chefs -d'oeuvre ;
mais y a-t-il égalité de mérite entre ces beaux ouvrages ?
Non sans doute ; il faut donc reconnaître qu'il existe des
chefs-d'oeuvre de plusieurs rangs ; qu'il y en a du premier ,
du second, et même , si l'on veut , du troisième ordre. Ce
mot n'a point une signification rigoureuse qu'il faille restreindre
au point de dire , par exemple , que le Tartuffe et
le Misanthrope soient les seuls chefs - d'oeuvre de notre
scène comique ; le Médecin malgré lui n'est-il pas aussi un
chef-d'oeuvre dans son genre ? et tout le théâtre de notre
Molière n'est-il pas à peu près une colleciton de chefsd'oeuvre
?
A présent , Voltaire a-t-il voulu dire qu'on pourrait faire
de la Suite du Menteur un chef-d'oeuvre du premier ordre ,
égal au Tartuffe ou au Misanthrope ? C'est ce qu'il ne
faut pas croire; il est plus vraisemblable qu'il a pris ici le
mot chef-d'oeuvre dans une acception étendue ; qu'il a voulu
dire seulement que la Suite du Menteur retravaillée pouvait
devenir une bonne pièce , et rester au théâtre.
Il serait téméraire de contredire formellement cette opinion;
car il faudrait , pour cela , soutenir qu'il est absolument
impossible de changer assez heureusement ce qu'il y a de
défectueux dans l'ouvrage , pour le rendre bon ; et comment
prouverait-on cette impossibilité? Il est clair qu'on n'en
viendrait jamais à bout ; tout ce qu'on pourrait faire serait
de condamner telles ou telles combinaisons , tels ou tels
incidens qu'on proposerait de substituer à l'intrigue actuelle;
mais il resterait toujours la possibilité de trouver mieux ,
de trouvér enfin une intrigue satisfaisante et propre à fonder
une comédie ; il n'y a sûrement pas là d'impossibilité
physique et absolue. On ne peut pas condamner ce qu'on ne
connaît pas ; et c'est en quoi les Editeurs des Annales poëtiques
me paraissent être allés un peu trop loin dans un
article , d'ailleurs très-bien fait , sur la Suite du Menteur(5).
Ils ont beau relever des fautes dans la pièce telle qu'elle
est; il ne s'ensuit pas que la pièce ne puisse pas devenir
bonne par des moyens qu'ils n'ont pas imaginés ; il est clair
que Voltaire , en disant qu'on en pourrait faire un chef
(5) Annales poétiques , depuis l'origine de la poësie française.
Tome XX, Art. P. Corneille.
166 MERCURE DE FRANCE ,
d'oeuvre , a dû supposer d'abord qu'on corrigerait les fautes
essentielles qui s'y trouvent , et qu'il a lui-même indiquées .
Mais ce qu'il serait très - raisonnable d'affirmer , c'est
1º que ces changemens seraient assez difficiles et coûteraient
peut-être autant que la composition d'une pièce nouvelle toute
entière; 2° que Voltaire, séduit par l'éclat de quelques scènes,
par la noblesse de quelques sentimens , par l'effet d'une ou
deux situations et peut être aussi par celles qu'il imaginait
lui-même en lisant la pièce , a trop loué cet ouvrage trèsimparfait;
3º et que le peu de moyens d'amélioration qu'il a
énoncés ne suffirait certainement pas pour en faire un chefd'oeuvre;
qu'ils ne conduiraient pas même à en faire une vraie
comédie; car Voltaire voudrait sur-tout qu'on mit en oeuvre
l'amour , la jalousie , la rivalité entre Doranteet Philiste ; il
voudrait que celui - ci fùt très - amoureux , très - jaloux de
Mélisse ; il faudrait donc alors que ce fût Dorante qui sacrifiât
son amour à la reconnaissance qu'il doit à son ami ; on
n'entrevoit dans tout cela que peu de scènes à faire , et des
scènes d'un genre noble et attendrissant , presque du comique
larmoyant , comme celui de la plupart des pièces de la
Chaussée ; or on peut dire , si l'on veut , que Mélanide , que
la Gouvernante sont des chefs-d'oeuvre , en étendant l'acception
du mot; mais ces pièces sont-elles de vraies et de
bonnes comédies ?
La bonne comédie est celle qui fait rire.
Si l'on veut faire rire avec la Suite du Menteur , ce sera
une autre route que celle indiquée par Voltaire , qu'il faudra
suivre en retravaillant cet ouvrage , et ceci m'amène à
la solution de la troisième des questions que je me suis proposées.
17
3º. Quels changemens seraient les plus nécessaires pour
mettre la Suite du Menteur en état de réussir au théâtre ?
Cette dernière question doit paraître à peu près résolue ,
si les observations que j'ai faites jusqu'ici ont été trouvées
justes. Avoir montré les défauts les plus considérables et les
plus frappans de la pièce , n'est-ce pas avoir montré d'avance
les premiers et les plus indispensables changemens qu'il y
faudrait faire ?
Ces changemens consisteraient d'abord à rendre , autant
qu'on le pourrait , à Dorante sa gaîté , son esprit , ses grâces ,
enfin à tâcher de ramener sur la scène le Menteur tel qu'il
est dans la première des deux comédies de Corneille ; c'estlà
sur-tout ce qui pourrait faire le succès de la seconde.
Le rôle de Mélisse exigerait aussi des changemens consi
OCTOBRE 1808. 167
dérables. Ces changemens devraient être particulièrement
relatifs à la naissance et aux progrès de son amour pour
Dorante. Mélisse pourrait, d'abord dans la seule vue de s'égayer
et d'embarrasser un peu le prisonnier inconnu , lui
écrire un billet obligeant , en même tems qu'elle lui envoie
des secours ; ensuite la réponse spirituelle de Dorante, le
bien que dirait de ce jeune cavalier la soubrette qui viendrait
dele voir , mais sur-tout sa générosité envers Cléandre
commenceraient à toucher le coeur de la soeur en faveur du
sauveur de son frère ; cet amour fondé sur la reconnaissance
deviendrait décent , noble , touchant ; et si l'on y joignait ,
comme de raison, les ordres du ciel qui fait naitre les amans
l'un pour l'autre , le pouvoir de la sympathie , enfin si la succession
des circonstances et des sentimens était conduite et
ménagée avec art , l'inclination réciproque de Dorante etde
Mélisse paraitrait vraisemblable aux spectateurs et lui inspirerait
un intérèt suffisant; il est vrai que le mariage suivrait
d'un peu près la naissance de cette inclination ; mais c'est ce
qui arrive dans plusieurs pièces de théâtre estimées , dans le
Menteur , par exemple , où Dorante fait par hazard connaissance
avec Lucrèce dans les Tuileries , l'aime un seul jour et
obtient sa main le soir même ; il faut bien accorder quelque
chose à la nécessité où sont les poëtes dramatiques de resserrer
leur action en vingt-quatre ou trente-six heures.
Il faudrait que Philiste fût un personnage moins insignifiant;
mais devrait-il être amoureux à la fureur, jaloux avec
transport , jouer un rôle animé et d'une grande importance
pour l'action de la pièce ? C'est ce qui devrait dépendre de
l'action même qu'on imaginerait de substituer à celle de
la pièce actuelle. Il en faudrait trouver une qui s'ajustat
aux données premières de cette pièce ; il ne serait peut-être
pas impossible , en conservant à peu près le premier acte
de Corneille et quelques autres parties de sa comédie , d'y
attacher une fable nouvelle , de nouveaux personnages , de
nouveaux incidens , enfin une autre comédie , moins sérieuse
, d'un genre moins noble , et dont le ton se rapprochat
de celui du Menteur le plus qu'il serait possible. Si
P'on en venait à bout , c'est alors qu'on pourrait espérer de
réussir.
Ces changemens dans les caractères principaux et dans
l'action de la pièce amèneraient nécessairement des changemens
dans le style ; car le style doit être assorti au sujet
qu'on traite ; et comme je suppose une pièce plus gaie ,
je voudrais aussi un style plus comique. Ce qu'il y aurait
7
168 MERCURE DE FRANCE ,
demieux à faire , ce serait d'assortir , autant qu'on le pour
rait , son style à celui de Corneille dans le Menteur ; on
ferait ainsi une excellente étude du vrai style comique ; ce
grand homme est peut-être , après Molière , celui de nos
poëtes qui a écrit le plus franchement la comédie. Il faut
avouer que le goût des spectateurs actuels , plus épuré ,
trop délicat peut-être forcerait à renoncer à un genre de
plaisanterie qui pourrait leur paraître trivial et de mauvais
ton ; il y aurait sur-tout à retrancher beaucoup des bouffonneries
de Cliton ; on serait aussi obligé , même dans ce
que l'on conserverait , d'élaguer , de châtier , de refaire
beaucoup de vers ou durs ou obscurs ou parasites , de rajeunir
certaines expressions , certaines tournures vieillies ou
incorrectes ; mais tout cela devrait être fait avec tant d'adresse
, qu'on pût penser qu'il n'y a eu aucun changement ,
qu'on crût voir une ancienne comédie , et entendre des vers
de Corneille
J'AI développé trop longuement peut-être tout ce queje
pense qu'il aurait fallu faire ; mais en revanche , je serai
très-court sur ce que j'ai fait. :
Lorsque je retravaillai pour la première fois la Suite du
Menteur, il y a environ six ans , et que je la donnai à représenter
aux acteurs du théâtre de l'Impératrice , je n'avais
pas fait toutes ces réflexions ; par respect pour Corneille ,
par déférence pour l'opinion de Voltaire et aussi par une .
juste défiance de mes forces , je n'osai pas alors refaire à
peu près toute la pièce ; je conservai le caractère noble et
sérieux de Dorante ; en retranchant un des mensonges anciens
, je n'en ajoutai que deux ou trois nouveaux, j'essayai
de mettre en usage l'amour et la jalousie de Philiste ;
enfin,manquant d'action pour cinq actes, je réduisis la pièce
en quatre actes seulement , dont le second et le quatrième
m'appartenaient presque en entier.
La pièce fut accueillie assez favorablement et jouée plus
detrente fois ; mais je ne fus point satisfait ; je crus m'apercevoir,
en la voyant authéâtre, qu'il y aurait moyende mieux
faire. La coupe en quatre actes ne me contentant point , je
trouvai , à force d'y penser , un nouveau fonds d'intrigue qui
me fournirait cinq actes , et je me décidai à recommencer
mon travail.
La Suite du Menteur , telle que je la soumets aujourd'hui
au jugement du public, est très-différente de ce qu'elle est
dans les OEuvres de Corneille ; j'ai tâché d'exécuter de mon
mieux tous les changemens que je viens d'indiquer comme
OCTOBRE 1808. 169
nécessaires , et beaucoup d'autres moins importans, mais qui
ont été lasuite indispensable des premiers ; j'ai, supprimé le
rôle de Philiste ; j'ai introduit trois nouveaux personnages ,
ceux de Lucrece , d'Ariste et de Jasmin ; enfin de dix-neuf
cents à deux mille vers dont la pièce est actuellement composée
, il y en a plus de seize cents qui m'appartiennent ; et
dans les trois ou quatre cents autres il y en a encore environ
la moitié auxquels il a fallu faire des corrections , où des
changemens.
On croira facilement que malgré toutes les peines que j'ai
prises , je n'imagine point que je sois venu à bout de composer
un chef-d'oeuvre :
Quanquam ó ! ... sed superent quibus hoc , o Phoebe , dedisti.
Gette pièce aura-t-elle l'honneur de rester au théâtre , et
d'augmenter le répertoire de la comédie française , et celui
de Corneille ? L'association du faible avec le fort est rarement
avantageuse au faible ; le sera-t-elle cette fois ? Je le
désirebeaucoup etje l'espère un peu;j'attends avecinquiétude
le moment de la représentation; il n'y a que les sots ou les
fous qui aient le bonheur d'être dans une admiration continuelle
devant leurs ouvrages ; un auteur raisonnable cherche
toujours des défauts dans ses compositions , et malheureusement
il en trouve toujours ; il a soin encore de s'aider des
conseils de ses amis ; et il finit non point par être content
de ce qu'il a fait , mais par regretter de n'avoir pu mieux
faire. ANDRIEUX.
!
TRAITÉ DE NAVIGATION ; par J. B. E. DUBOURGUET,
ancien officier de marine , professeur de mathématiques
au Lycée impérial ( 1) .
PARMI les sciences que l'on nomme mathématiques
mixtes , il n'en est peut-être aucune dans laquelle la
réunion de la théorie et de la pratique soit plus néces
saire , et d'une nécessité plus évidente que dans la navigation.
Le géomètre saura calculer les résistances que
le choc des eaux oppose à un corps solide de figure dé-
(1) AParis , chez l'Auteur , rue Saint-Jacques , nº 121 ; et chez Fain ,
imprimeur-libraire , tue St.-Hyacinthe-St.-Michel , nº 25, et D. Colas ,
imprimeur-libraire , rue du Vieux-Colombier , nº 26.
1
1703 MERCURE DE FRANCE,
terminée ; il en déduira la forme qu'il convient le
mieux de donner à un navire , selon les circonstances
et l'usage auquel on le destine , pour qu'il ait la plus
grande vitesse on la plus grande capacité , ou la plus
grande force pour résister aux coups de la mer ; il déterminera
les dimensions de sa îmâture, les rapports qui
doivent exister entre ses divers appareils , enfin jusqu'à
la manière de disposer son chargement pour qu'il ait la
meilleure marche possible et la plus grande stabilité.
Mais , demandez à ce même géomètre de faire sortir du
port le navire qu'il vient de construire , de le diriger ,
d'orienter ses voiles , et de le faire marcher dans une
direction donnée : s'il n'estpas accoutuméauxmanoeuvres
nautiques , il n'y parviendrajamais. Menez maintenantle
navire à la mer, et lorsqu'il est enfin au large , lorsque
Ia terre en s'abaissant a disparu à l'horison , et que , de.
puis plusieurs jours , on ne voit plus que le ciel et l'eau ,
prenez le marin le plus expérimenté ; choisissez , si vous
voulez , un homme né à bord et habitué depuis son enfance
à toutes les fatigues de la mer , et demandez-lui
sur quel point du globe il se trouve , à quelle distance il
est des côtes , et quelle route il doit suivre pour arriver
le plus promptement et le plus directement possible à
sa destination ; s'il n'est que marin - pratique, il ne
pourra vous répondre , ou , s'il le fait , ce sera en 's'ai
dant de procédés si grossiers , en se fondant sur des données
si incertainés , que sa science pourra vous devenir
plus dangereuse par la confiance qu'elle lui inspire,
que n'aurait pu faire une ignorance absolue C'est alors
que la conduite du bâtiment appartient au marin astronome
: de lui dépendent maintenant la vie et le sort de
ses compagnons. Il prend ses instrumens , consulté le
ciel. En quelques minutes il fixe , sur l'étendue de l'immense
Océan , le point précis , le point imperceptible
où le navire se trouve ; il découvre, par ses calculs , la
distance des côtes que la rondeur dela terre lui cache.
Ses mesures sont si exactes , que la simple vue s'étend
au-delà des erreurs qu'elles comportent , et le vaisseau
désormais éclairé sur sa route par les signaux célestes ,
peut s'y confier , s'y abandonner entièrement.
C'est le perfectionnement des tables lunaires et des
OCTOBRE 1808. 171
instrumens d'astronomie qui a donné aux observations
nautiques ce degré de précision qu'elles ont aujourd'hui
: précision telle, qu'il eût été presqu'impossible , il
y a un siècle, je ne dis pas de l'atteindre, mais de l'espérer.
Ces résultats sont dus sur-tout aux efforts constans
des grands géomètres qui se sont attachés à rectifier,
à perfectionner la théorie de la lune; ils sont dus aux
travaux constans des astronomes qui n'ont cessé de multiplier
les observations de ce satellite , de les comparer
aux tables , d'assigner les erreurs de ces dernières , et
d'indiquer ainsi aux géomètres les points importans vers
lésquels leur analyse devait être dirigée. En effet , la détermination
des longitudes en mer s'obtient principalement
par des observations de la lune , en mesurant sa
distance angulaire au soleil ou aux étoiles. Ces distances
varient sans cesse en vertu du mouvement propre de la
lune ; mais on peut calculer d'avance les valeurs qu'elles
doivent avoir aux différentes heures du jour , ces heures
étant comptées sur un premier méridien ; par exemple ,
pour les Français , sur le méridien de Paris ; et pour les
Anglais , sur celui de Greenwich. Alors , quand on observe
à la mer ces mêmes distances , on sait quelle heure
il est dans cet instant à Paris ou à Greenwich . Cette
heure , comparée à celle que l'on compte à bord au
moment de l'observation , fait connaître la différence
des méridiens ou la longitude (2) ; mais les positions de
la lune , que cette méthode suppose calculées d'avance
exigent , pour être exactes , que l'on connaisse parfaitement
tous les mouvemens de ce satellite , et que l'on
sache les prédire avec la dernière précision . Aussi , cette
importante recherche a- t-elle été l'objet des travaux des
,
(2) Dans la Connaissance des tems publiée chaque année par le Bureau
des longitudes de France , les distances de la lune au soleil et aux étoiles
principales , telles qu'on les observerait du centre de la terre , sout calculées
pour les différentes heures de chaque jour , et les heures y sont
rapportées au méridien de Paris. Dans le Nautical almanac , publié par
le Bureau des longitudes de Londres , ces distances et les heures qui y
correspondent sont calculées pour le méridien de Greenwich , d'où les
Anglais ont coutume de compter leurs longitudes. Ces ouvrages se publient
toujours plusieurs années d'avance, afin que les navigateurs puissent
les emporter dans leurs voyages .
3
172 MERCURE DE FRANCE ,
1
premiers géomètres de notre tems , et ce qui n'est plus
aujourd'hui , pour les marins , qu'une simple opération
de pratique , a exigé pour sa préparation les plus grands
efforts du génie. C'est ainsi que tout est lié dans les
sciences. Souvent les recherches qui semblent , aux
yeux du vulgaire , les plus abstraites et les plus stériles ,
sont la source féconde des plus utiles applications.
D'après ce que nous venons de dire , onconçoit que la
réunion des procédés et des méthodes astronomiques
employés dans la navigation , doit former un corps de
science dont la connaissance est nécessaire à tous les
marins. Aussi , un grand nombre d'auteurs de diverses
nations ont- ils publié des traités sur ce sujet; mais la
plupart se sont contentés de donner les notions d'astronomie
ou de calculs- strictement nécessaires , et se sont
attachés à détailler les pratiques plus qu'à développer.
les démonstrations et l'esprit des méthodes. M. Dubouguet
s'est tracé un plan plus instructif et plus étendu ; il
s'applique à démontrer d'une manière rigoureuse et souvent
nouvelle , toutes les règles qui doivent diriger le.
navigateur ; à chercher des solutions directes de tous les
problêmes nautiques ; et quand la nature de la question
n'en permet pas de ce genre , au lieu de se borner ,
comme on fait ordinairement aux essais et aux approximations
successives ; il cherche , dans le calcul différentiel
les corrections que demandent les suppositions qu'il
a été forcé de faire au commencement du calcul. Cette
marche est plus géométrique et plus satisfaisante pour
l'esprit ; elle doit souvent conduire à des résultats plus
courts et plus sûrs. Ainsi , l'idée fondamentale de cet
onvrage mérite déjà la reconnaissance des navigateurs
et l'approbation des savans. Tel est le jugement qu'en a
porté l'Institut , d'après un rapport de M. Delambre
dontje viens d'emprunter ici les propres expressions.
La manière dont l'auteur a exécuté ce plan , a paru
également digne d'être approuvée. Il traite d'abord de
la confection des cartes marines dans leurs différentes:
espèces. Ces cartes sont en effet les élémens de toute la
navigation. Il passe ensuite aux problêmes fondamentaux
de cette science ; il explique avec soin et avec détail
la construction et l'usage des divers instrumens que
11
1
OCTOBRE 1808. 175
i
l'on emploie à la mer; il réduit toutes les pratiques en
formules générales , sans négliger toutefois les procédés
+ graphiques auxquels tant de marins accordent une préférence
si peu réfléchie , qu'il tâche de combattre, en exposant
la marche et tous les avantages du calcul.
Le second livre est consacré aux connaissances astronomiques
indispensables, ou même simplement utiles
aux navigateurs ainsi qu'aux différentes observations
qu'on peut avoir occasion de faire à la mer ou sur le
rivage. Ici se trouve l'observation de la latitude , un des
deux élémens qui servent à déterminer la position du
vaisseau . L'auteur examine ensuite quelles sont les circonstances
les plus favorables pour déterminer l'heure
vraie à bord. Il recherche les modifications qu'il faut
faire à la méthode des hauteurs correspondantes , pour
avoir égard à la marche du vaisseau pendant l'intervalle
des observations. Il donne les moyens de déterminer la
déclinaison de l'aiguille aimantée , c'est-à-dire la quantité
dont elle s'écarte du vrai nord , ainsi que l'arimuth
d'un objet terrestre , c'est-à-dire l'angle que le rayon
visuel mené à cet objet fait avec le plan du méridien ,
observation nécessaire pour le relèvement des côtes .
Enfin , dans les derniers chapitres , l'auteur présente ,
avec tous les développemens convenables, les formules
nécessaires pour trouver la longitude par les distances
du soleil à la lune ou aux étoiles, second élément qui ,
avec la latitude , concourt à déterminer le point de la
1 mer où le vaisseau se trouve , et qui forme comme le
complément de tous les problêmes de navigation (3).
L'auteur a rejeté dans des notes , à la fin de l'ouvrage ,
tous les éclaircissemens qui , n'étant pas indispensablement
nécessaires aux marins ordinaires , lui ont cependant
paru devoir intéresser les marins géomètres. Ces
notes forment à peu près un tiers de l'ouvrage ; mais si
la plupart d'entr'elles sont vraiment utiles , quelquesunes
, et ce sont les plus longues ,'ne sauraient jamais
l'être , parce qu'elles supposent des connaissances de
calculs trop élevées , ou parce que ceux qui seraient
(3) Les trois paragraphes précédens sont extraits presqu'en entierda
rapport fait à l'Institut parMM. Bougainville , Rochon, etDelambre.
1
:
:
174 MERCURE DE FRANCE ,
en état de les comprendre , pourraient toujours trouver
ailleurs les mêmes sujets traités d'une manière plus complète
; ou enfin , parce que même en supposant ces connaissances
acquises , elles seraient toujours inutiles aux
navigateurs dans leurs voyages maritimes , car ils n'auraient
jamais l'occasion et les moyens de les appliquer.

Telle est , par exemple , la première note qui n'a pas
moins de cinquante pages , et qui traite de la détermination
de la figure de la terre par les longueurs du
pendule à secondes observées à différentes latitudes , et
par les mesures des degrés du méridien. Ces observations
et ces mesures sont au nombre des recherches les
plus delicates de la physique et de l'astronomie. Elles
exigentla réunion des instrumens les plus parfaits et des
méthodes les plus précises , avec une infinité de soins
minutieux pour les appliquer. Il sera donc bien difficile ,
pour ne pas dire impossible, que des marinsaient jamais
le tems , l'occasion , les moyens d'exécuter des opérations
de ce genre. Cependant pour ne rien omettre on
aurait pu , à la rigueur , leur indiquer les procédés
exacts et les précautions recherchées qu'ils devraient
apporter à un pareil travail, s'il arrivait qu'ils en fussent
chargés. Mais cela n'est pas même encore l'objet de la
note ou plutôt du long mémoire de M. Dubourguet.
Cette note est purement analytique. L'auteur y détermine
la figure de la terre d'après les degrés mesurés
par divers astronomes et d'après les longueurs du pendule
qu'ils ont observées. Il cherche à tirer de leur
combinaison la forme du sphéroïde qui convient le mieux
à leur ensemble , et pour cela il essaie successivement
diverses hypothèses sur les variations du pendule et des
degrés . On sent combien tout ce détail d'analyse est
inutile pour des marins ; mais il y a plus , la manière
dont l'auteur essaie ces diverses combinaisons n'est pas
bonne , car elle consiste à combiner successivement un
même degré du méridien avec tous les autres degrés ,
ou une même longueur du pendule avec toutes les autres
longueurs , au lieu qu'il faut les considérer tous simultanément
comme a fait M. Laplace dans la Mécanique
céleste , et déterminer le systême des plus petites erreurs
qui satisfont à leur ensemble. A la vérité il y a une
OCTOBRE 1808. 175 4
partie du mémoire où M. Dubourguet essaie d'entrer
dans cette généralité ; mais il se borne à rendre la somme
des erreurs positives égale à celle des négatives , et cette
hypothèse ne donne ni les plus petites erreurs , ni le
systême le plus probable qui satisfasse aux observations.
J'ai donc en raison de dire que de pareilles recherches
sont complètement inutiles aux marins , et que si quelqu'un
d'entr'eux voulait y pénétrer , il les trouverait
ailleurs plus exactes et plus complètes. :
Je désignerai également comme inutile la note de
l'auteur sur le problème de Kepler et sur le calcul des
anomalies planétaires. La recherche des formules analytiques
des mouvemens célestes n'est pas du ressort
des marins , ils doivent trouver ces formules toutes faites
par les géomètres , et déjà réduites en nombres ; leur
affaire est seulement de les appliquer ; ou s'ils sont assez
instruits pour vouloir les connaître , ce n'est point légèrement
, mais à fond qu'ils doivent les étudier , et
ils ne les trouveront nulle part aussi bien que dans la
Mécanique céleste .
Les réflexions que nous venons de faire n'ont point
échappé aux commissaires de l'Institut , et M. Dabourguet
a cherché à y satisfaire en indiquant par des astériques
les articles que les marins pourront passer dans
une première lecture. Ce qui l'a sans doute empêché
de renoncer à ces deux notes , c'est qu'elles sont extraites
de deux mémoires qu'il a présentés autrefois
à l'Institut et au,bureau des longitudes ; mais malgré ce
motif, je crois que l'on doit l'engager à en faire entiérement
le sacrifice , pour le bien de l'ouvrage même ,
et pour que ces considérations d'analyse , aussi compliquées
qu'inutiles , ne détournent pas les marins des
calculs qui leur sont véritablement nécessaires , et pour
lesquels ils n'ont déjà que trop d'éloignement , malgré
leur simplicité extrême et leur nécessité absolue.
En terminant l'extrait de cet ouvrage utile , et que
l'Institut a justement approuvé , je ferai remarquer le
grand nombre de Traités généraux qui ont ainsi paru
dans les diverses parties des sciences mathématiques
depuis un petit nombre d'années. Et pour commencer
par ceux qui sont les oeuvres du génie et que
176 MERCURE DE FRANCE ,
leur importance autant que la nouveauté des découvertes
placent au premier rang , ne trouvons-nous pas
aujourd'hui dans la Mécanique analytique toutes les
questions possibles d'équilibre et de mouvement réduites
d'avance en calcul ? dans la Mécanique céleste , toutes
les questions relatives à la théorie du systême du monde
et aux mouvemens des astres ? Autrefois il aurait fallu
chercher toutes ces choses dans les collections académiques
où elles étaient éparses , tandis que par le secours
de ces grands ouvrages , on les voit dans leur
ensemble et du même coup-d'oeil que leurs inventeurs.
Après ces chefs-d'oeuvre , on a vu paraître des traités de
géodésie , de mécanique , de physique , d'astronomie ,
auxquels ils ont donné naissance , ou dont ils ont fourni
une grande partie des matériaux. En même tems , et
par une influence nécessaire , l'enseignement élémentaire,
ainsi que les livres qui s'y rapportent , se perfectionnaient.
M. Lagrange dans son Traité de la résolution
des équations numériques , réunissait les questions les
plus élevées de l'algèbre ; dans sa Théorie des fonctions ,
il posait les véritables fondemens du calcul différentiel.
M. Legendre qui a depuis publié son grand ouvrage sur
la théorie des nombres , ramenait, dans les élémens de la
géométrie , la rigueur d'Euclide et d'Archimède , depuis
long-tems oubliée. M. Monge généralisait l'enseigneiment
de cette science , l'étendait aux trois dimensions
des corps et à la forme de leurs surfaces , dont on avait
jusque-là fait abstraction , ou que l'on ne considérait que
dans un petit nombre de corps réguliers. M. Lacroix ,
marchant sur les traces de Clairaut , donnait aux élémens
d'algèbre une clarté et une marche philosophique
que l'ondoit toujours imprimer aux ouvrages de science ,
mais qui sont sur-tout nécessaires dans l'enseignement.
Il étendait la même méthode , et introduisait le même
esprit d'analyse dans la géométrie , ce qui offre une manière
de la considérer à laquelle , sous certains rapports ,
on peut donner la préférence par l'uniformité qui en
résulte dans l'esprit des méthodes qui composent alors
les élémens des mathématiques , et par leurs rapports
avec les principes des calculs plus élevés. Enfin , le
même auteur, dans son grand traité de calcul différentiel
OCTOBRE 1808 .
Co
E LA SEINE
tiel et intégral , posait , comme la dernière borne a
long et utile, travail, en réunissant dans un même corps
de doctrine et sur un plan vaste et instructif, lemombr
immense de recherches analytiques faites par les
mètres sur ces matières élevées , etdonnait ainsi acute
de connaître et de posséder, en quelques mois d'etude
un ensemble de méthodes , dont la recherche et la tec
ture seule auraient éxigé auparavant des années entières.
Un grand nombre d'autres écrivains ont publié , sur les
mêmes matières , des écrits utiles , qui , se trouvant aussi
répandus dans les écoles , instruisent par leur variété
même et par les diverses faces sous lesquelles ils font
apercevoir les mêmes objets. Chacun s'est efforcé d'apporter
sa pierre à l'édifice commun , et l'enseignement
des mathématiques s'est élevé en France à une perfection
et à une hauteur qui n'ont jamais eu d'égales chez
aucune autre nation. Mais il est bon de rappeler que le
premier principe de tous ces progrès est dû à l'établissement
de l'Ecole normale et aux leçons des professeurs
célèbres qui s'y trouvaient alors. C'est là que les méthodes
générales furent simplifiées et rendues accessibles.
C'est là que la véritable philosophie des mathématiques
fut énoncée publiquement pour la première fois ,
et fut accueillie comme une découverte , parce qu'elle
n'existait encore que dans la tête des hommes de génie
qui en avaient fait usage et qui consentaient à la révéler.
Il en est ainsi dans les sciences : comme elles sont toutes :
fondées sur le raisonnement ; comme elles ne vivent que
par les découvertes , c'est par une connaissance approfondie
de leurs résultats et des moyens d'invention
qu'elles possèdent , que leur enseignement doit se diriger
: il doit se simplifier et s'étendre avec elles ; il doit
toujours suivre leurs progrès , et voilà pourquoi les
hommes qui ont montré le plus de génie dans les sciences
, sont les plus capables , je dirais presque les seuls
capables d'imprimer à leur enseignement sa véritable
direction. BIOT.
M
178 . MERCURE DE FRANCE ,
SALON DE PEINTURE .
( Coup-d'oeil général sur l'exposition de 1808. )
PREMIER ARTICLE.
On a toujours considéré les expositions périodiques comme
undes plus sûrs moyens d'exciter l'émulation des artistes ,
de donner plus d'éclat à leurs ouvrages , de solennité à leurs
succès. Des chefs-d'oeuvre y ont été couronnés. L'envie a
gardé le silence devant le mérite supérieur ; et le public', applaudissant
à la fois le talent et la générosité , n'a pu voir ,
sans une vive estime , des rivaux proclamer leur vainqueur.
Elle n'est pas oubliée la scène noble et touchante qu'offrit le
Salon de l'an VIII , lorsqu'à l'apparition tardive du tableau
de Marcus Sextus , on vit M. Hennequin y attacher , au nom
de tous ses émules , cette palme généreuse dont l'inscription
était si simple : laurier donné par les artistes . Ce laurier
, si dignement offert , le tems ne saurait le flétrir : on
doit en conserver la mémoire pour l'honneur de l'Ecole française
, pour la gloire particulière des artistes qui , dans ce
noble concours , immolant , par un transport unanime , les
prétentions de l'amour-propre au secret sentiment de la supériorité
, n'auraient pas ainsi donné la couronne , s'ils n'avaient
été eux-mêmes dignes de la recevoir.
**J'ai appelé l'exposition un concours : et que doivent être ,
en effet , des expositions publiques , sinon des concours dont
le public entier est juge, où il vient comparer les ouvrages ,
marquer leur place aux talens , et s'instruire de l'état actuel
de l'Ecole ? Depuis quelques années , il est vrai , nos Salons
n'atteignaient qu'imparfaitement ce but: et , si des peintres
d'une réputation formée s'y montraient quelquefois encore ,
unplus grand nombre négligeaient d'y paraître , satisfaits de
voir le public encourager les élèves dont ils dirigeaient les
travaux.
Il n'en est pas ainsi cette année . L'exposition qui vient de
s'ouvrir, peut être considérée comme un tableau de l'état de
lapeinture en France . Les artistes les plus célèbres y ont été
rappelés par un Gouvernement ami des arts . Toute la grande
Ecole de David s'est empressée d'y contribuer , à l'exemple de
son illustre maître. On a vu le peintre de Psyché , d'Ossian
et de Bélisaire , soutenir sa réputation brillante par un chefOCTOBRE
1808,
179
d'oeuvre de goût, de composition et de grâce (1) ; et le savant
auteur du Déluge , transporter , au sein du nouveau
monde , ces formes nobles et ravissantes dont les Grecs nous
ont conservé le modèle, et animer de sa brûlante énergię
une scène funèbre et passionnée (2). Ce pinceau , riche et
hardi , qui sut retracer avec éclat les triomphes de la valeur
française sous le ciel enflammé de l'Egypte , s'est encore
signalé sur les traces de nos armées parmi les neiges du
Nord(3). L'auteur de Marcus Sextus , celuiddoontles compositions
expressives et touchantes ne parurent pas indignes
de s'allier aux conceptions tragiques d'Euripide , en traitant
čette année un sujet plus moderne (4) , n'a pas trompé les
espérances attachées à cette couronne , jadis si glorieusement
obtenue , plus glorieusement accordée : peut-être cependant
s'est-il montré plus avantageusement encore , avec plus de
bonheur et d'agrément , dans un petit tableau pastoral , dont
l'invention fine et délicatè paraît ne laisser presque rien à désirer
(5) . M. Prud'hon , connu depuis long-tems par des compositions
pleines de grâce , s'est surpassé lui - même dans
deux tableaux, dont l'un représente allégoriquement le crime
poursuivi par la justice et la vengeance divine ; l'autre , Psychée
enlevée par les Zéphirs. Il est peu de peintures , même
célèbres , qui frappentet saisissent le spectateurcomme le premier
de ces tableaux; il en est peu du meme genre que le
second , qui baissent dans l'ame une émotion aussi douce et
aussi voluptueuse. Enfin ces Sabines si connues , ont obtenu
lamêmeadmiration qu'elles excitèrent à leurnnaaiisssance.
parmi tant de grands ouvrages sortis du pinceau de ses dis
ciples, David s'est encore montré le digne père de l'Ecole ,
celui qui devait peindre le couronnement.
Et,
Lagloire de cette Ecole si brillante doit remonter jusqu'à
M. Vien qu'on peut justement regarder comme en étant la
première source : mais, dans un âge si avancé , l'on ne devait
pas s'attendre à le voir rentrer dans la lice . Ce Salon eût
donc réuni tous nos grands peintres actuels dans le genre de
l'histoire , si l'absence de MM. Regnault et Vincent n'eût
laissé de justes regrets .
(1) Le tableau allégorique des trois âges , par M. Gérard.
(2) Attala au tombeau , par M. Girodet.
(3) Champ de bataille d'Eylau , par M. Gros.
(4) L'Empereur pardonnant aux révoltés du Caire , sur la place
d'Elbekir , par M. Guérin.
(5) Amintas , par le même.
/
M2
180 MERCURE DE FRANCE ,
i Après ces grandes compositions , qui tiennent le premier
rang dans les arts du dessin , on a généralement distingué
une foule de portraits dont quelques-uns sont des chefsd'oeuvre.
Ce n'est plus le tems où , dédaigné par les peintres
d'histoire , abandonné à des mains inhabiles , le portrait n'avait
d'intérêt que pour celui dont il était l'image. A l'exemple
des maîtres italiens et flamands , les plus célèbres de nos
artistes l'ont traité avec autant de soin que de succès. Ils en
ont fait une partię importante de l'art ; et lui ont donné cet
intérêt inséparable , dans tous les genres , d'une exécution
supérieure.j
M. Robert Lefévre en a exposé un grand nombre , tous
remarquables par la vérité , par le coloris . La célébrité de
M. Gérard , comme peintre de portraits , aurait pu rendre le
public difficile , si quelques- uns de ses portraits n'étaient peutêtre
encore au-dessus de sa célébrité . M. Gros s'est mis à un
premier rang, par le portrait du roide Westphalie et par celui
du général Lasalle. Un seul ouvrage semble promettre une
place élevée à M. Prud'hon. M. Kinson et plusieurs autres
ont fait preuve de goût, d'art et de talent. Aussi ne doit-on
pas craindre d'affirmer que , dans le portrait comme dans
l'histoire , le Salon de cette année l'emporte de beaucoup
sur le précédent.
Mais cette supériorité , très-aisée à remarquer dans l'histoire
et dans le portrait , est-elle aussi évidente dans le genre
et dans le paysage ? Je ne le crois pas. Sans doute , MM.
Tannay , Richard , Demarne , Roëhn , Laurent , ont encore
produit d'agréables ouvrages ; la foule se presse encore autour
de leurs jolis tableaux ; ils semblent égaler ceux du dernier
Salon, mais ils ne les surpassent point. Le paysage ,
quoiqu'enrichi de plusieurs compositions charmantes de
MM. Bidault et Bertin, n'est peut-être cette fois ni si varié
ni si remarquable. On ne trouve point sur la Notice le nom
de M. Valenciennes , qui a formé , de nos jours , une excellente
Ecole de paysagistes , et dont les compositions sévères
et touchantes rappellent la grande manière de l'inimitable
Poussin .
La sculpture , si intimément liée à la peinture historique ,
mais qui long-tems ne l'avait suivie que de loin , paraît enfin
sur le point de l'atteindre. Le dernier concours de l'Institut
a fait connaître de vrais talens , et donné de grandes espérances
; l'exposition est venue les confirmer. On y compte
plusieurs morceaux d'un mérite peu vulgaire. Parmi ceux
qui m'ont frappé à une première vue, je nommerai ce jeune
OCTOBRE 1808. 181
Amourqui lance un trait , et s'envole ; je nommerai sur-tout
deux statues de M. Canova , ouvrages pleins d'expression et
de vie , dignes de ce célèbre sculpteur, mais en qui l'on désirerait
peut- être une manière un peu plus sévère.
y
La gravure n'est pas , ce me semble , aussi riche qu'elle
l'était il a deux ans . J'ai vainement cherché un morceau
qu'on pût opposer auxjeunes Athéniens tirant au sort , de
M. Beisson , et sur-tout au Bélisaire de M. Desnoyers. J'annoncerai
cependant , comme devant attirer les regards , cette
traduction du Serment des Horaces , où le burin de M. Morel
a conservé fidèlement le grand caractère de dessin qu'on
admire dans le tableau ; un Christ mort sur les genoux de sa
mère , d'après Annibal Carrache , gravé parM. Godefroy ;
la bataille de Marengo, d'après M. Lejeune , par M. Bovinet
, etc.
Pour ce qui est de l'architecture, elle contribue faiblement
cette année à la richesse du Salon. Je n'ai pas eu le
tems de l'examiner assez pour en rien dire dans cet aperçu ,
écrit sur la foi d'une première impression.
Quelle que soit la brièveté de ces observations préliminaires
, elles peuvent du moins suffire pour donner une idée
de l'exposition actuelle , et de la tâche que je me suis imposée
en promettant de la faire connaître dans ce Journal : car , il ne
faut point se le dissimuler , plus cette exposition est remarquable
, plus aussi cette tâche devient difficile . En jugeant un
Salontel que celui-ci , un Salon où brillent à la fois presque
tous nos fameux artistes , où toutes les puissances de la peinture
se trouvent , pour ainsí dire , en présence , on juge nécessairement
l'Ecole elle - même : et , en fixant la place des
ouvrages , on paraît marquer celle des auteurs. Voilà, sans
doute ,une position dangereuse pour le critique qui se défie
de ses lumières , et dans laquelle il est bien difficile d'être
juste et d'être approuvé. Ondit que les disciples, les braves
deMinerve , sont bien plus irritables encore , bienplus portés
àguerroyer que les braves du Parnasse et les héros d'Apollon.
S'ils n'approuvent pas toujours des critiques décentes et motivées
, mais dans lesquelles je puis me tromper de bonne foi
j'espère du moins qu'ils ne refuseront pas de rendre justice à
l'esprit de modération et d'impartialité dont je ne m'écarterai
jamais dans l'examen de leurs travaux. Ce même esprit ,
auquel je erois avoir été fidèle quand j'ai donné ailleurs (6)
une notice sur le Salon de 1806 , doit leur prouver que mes
(6) Dans la Revue philosophique et littéraire.
1
1
182 MERCURE DE FRANCE ,
observations n'ont d'autre but que la gloire de l'art , et surtout
des auteurs pour qui elles sont faites , et à qui , en
derniere analyse , appartient le droit d'en juger. Loin
de donner mon opinion pour règle , je ne la présente au
lecteur que comme une raison de douter et d'examiner de
nouveau, ce qui ne peut être qu'avantageux au talent, et tourner
au profit de sa gloire. Une admiration sans réserve , et
qu'on exprime d'autant plus hardiment qu'on sait moins s'en
rendre compte , nuit toujours à celui qui en est l'objet , j'allais
dire la victime : combien d'hommes estimables n'ont-ils
pas eu le malheur de l'éprouver ? Une estime juste et bien
sentie , qui dispense l'éloge avec discernement , et le blame
avec mesure , avec défiance , peut bien blesser quelquefois
l'amour-propre ingrat et aveugle ; mais elle seule est utile a
Ja reputation des artistes et les honore aux yeux du
public. VICT. F.
,
(La suite au numéro prochain.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES. - Théâtre de l'Impératrice . - Première
représentation de l'Epouseur de vieilles femmes ; comédie
en trois actes et en prose.
Fréville , jeune gascon , qui n'avait apporté de son pays
qu'un grand fonds de mérite , est pourtant parvenu à se
faire un revenu de quinze mille livres : Dulac , son compatriote
, désirant aussi de faire fortune , le prie de lui communiquer
son secret. Fréville lui apprend qu'il consiste à
épouser de vieilles femmes qui font donation de leurs
biens après leur mort ; qu'il s'est déjà marié deux fois de
cette manière , et qu'il espère bien ne pas rester en aussi
beau chemin. Dulac , séduit par ses raisons , adopte les
mêmes principes , et tous deux se promettent de battre le
pays , dans l'espérance d'y trouver le gibier qui leur convient.
Cette conversation ( ce qui est très-naturel ) se tient
à table en plein air , à la porte d'une auberge de village.
Le notaire du lieu , qui , tout en faisant de son côté un
maigre déjeuner , prêtait l'oreille aux discours des deux
gascons , leur apprend qu'ils trouveront , dans ce village
même , deux vieilles filles riches , et qui brûlent d'envie
de se marier. D'après les renseignemens de M. le gardenote
, Fréville et Dulac se mettent à la poursuite des
OCTOBRE 1808. 183
deux vieilles , et parviennent sans beaucoup de peine à
leur but. Le notaire est chargé de dresser les contrats de
mariage , et rien ne paraît plus s'opposer à l'accroissement
de fortune des deux aventuriers . Mais les vieilles filles ont
une nièce : toutes les nièces de comédie ont un amant ; et
celui d'Adèle , qui s'appelle Armand , arrive de Paris sur ces
entrefaites. Comme le mariage des tantes ruinerait sa maîtresse
, il cherche à le rompre . Le même notaire , qui est
le friponle plus complaisant , se prête à tout ce qu'il désire :
il persuade aux tantes que Fréville et Dulac , apprenant
qu'elles ont une nièce en âge d'être mariée , ont fait insérer
dans le contrat une clause portant donation de cent
mille livres en faveur de la nièce. Les vieilles , touchées
d'un procédé si beau , se hâtent de signer le bienheureux
contrat. Les gascons , qui voulaient tout ou rien , n'approuvent
pas cette générosité , et repartent pour Paris ,
dans l'espérance d'y trouver quelques dupes au moyen des
Petites-Affiches . On se doute bien qu'après leur départ ,
Armand épouse Adèle.
Cette comédie offre quelques scènes bien dialoguées
et plusieurs détails spirituels , mais on peut dire , sans
trop affecter de rigorisme , qu'elle blesse la morale. Le
notaire paraît d'autant plus vil qu'il abuse de la confiance
de ses commettans , sans y être porté par un motif puissant
, et que c'est dans l'espoir d'un faible gain qu'il les
trahit , tantôt pour Fréville et Dulac , tantôt pour Armand
et la nièce. Les fonctions de notaire sont ionorables et
honorées , et j'ai peine à croire que l'auteur ait trouvé
en France le modèle de celui qu'il a peint avec des couleurs
si odieuses .
M. Planard , auteur de l'Epouseur de vieilles femmes ,
ne pourra se plaindre ni de l'injustice du parterre , qui n'a
murmuré qu'après avoir écouté , ni des acteurs qui ont
bien joué leur rôle , ni des journalistes qui l'ont jugé
d'après les convenances de la scène .
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR.)
B.
TURQUIE.- Constantinople , 12 septembre. L'avénement
du sultan Mahmoud au trône ottoman , vient d'ètre officiellement
annoncé à tous les ministres étangers, dans les formes
184 MERCURE DE FRANCE ,
accoutumées , par le premier drogman de la Porte , Janco
Karadgea ( 1 ) .
-Ismaël-Bey , gouverneur de Serres ( Macédoine ) , est
arrivé aux portes de cette capitale , avec un corps de 18,000
hommes. Il a été suivi , trois jours après , par Ibrahim-Bey ,
fils du fameux Ali , pacha de Janina (Thessalie ) : celui-ci
commande une autre division d'environ 20,000 hommes .
Ces troupes restent campées à une lieue de Constantinople ,
et l'on ignore leur destination : le bruit court qu'elles seront
employées contre Abdoulvehab , qui s'est rendu très-puissant
dans les environs de Damas . Mais ceux qui se piquent
de connaître la politique actuelle du divan , ne pensent
pas que , dans les circonstances difficiles où se trouve
l'empire , 40,000 hommes de ses meilleures troupes européennes
soient envoyées au fond de la Syrie , pour combattre
un rébelle obscur . La Porte prend ordinairement
contre ses sujets révoltés , des moyens plus lents et non
moins certains : on connaît le vieux proverbe asiatique ;
l'osmanli attrape les lièvres avec une charrette . Il est vraisemblable
que les forces d'Ismaël et d'Ibrahim-Bey , n'ont
été rassemblées auprès de la capitale que pour soutenir le
nouveau Grand-Visir et favoriser l'exécution de ses desseins .
- Le Grand-Seigneur vient de rétablir dans sa place Osman-
Bey , renégat allemand , qui, sous le sultan Selim , enseignait
aux nouvelles troupes ottomanes , l'exercice européen.
Plusieurs officiers , formés par lui , sont également
rétablis dans leurs emplois. Ils en avaient été privés sous
le règne orageux et rapide du sultan Mustapha , qui abandonnait
toutes les institutions commencées par son prédécesseur
, à l'ignorance jalouse des janissaires mutinės.
-Quinze mille hommes de troupes asiatiques , sous les
ordres de Ciupan-Oglou , se sont mis en marche vers le
Danube, pour agir , selon les aparences , contre les Russes ,
en cas de la reprise des hostilités .
-
(1) Les journaux français , accoutumés à défigurer les noms étrangers
, même les plus connus , ent appelé ce drogman Janco Caragiu .
-Les Karadgea sont une de ces familles grecques , établies à Constantinople
, qui , comme les Ypsilanti , les Mourousi , les Maurocordato ,
le Suzzo , les Callimachi , etc. prétendent descendre des anciens princes
grecs . C'est dans ces familles qu'on choisit presque toujours le premier
drogman dela Porte , espèce de ministre , qui , pour prix de ses services ,
devient ordinairement prince de Moldavie ou de Valachie , quand il
n'en est pas récompensé par le fatal cordon.
OCTOBRE 1808 . 185
-Mustapha-Bairactar , qui paraît résolu à ne pas laisser
impuni un seul des coupables qui ont trempé dans l'assassinat
du sultan Selim , vient de faire jeter à la mer
vingt femmes du Sérail , cousues dans des sacs. Ce ministre
observe religieusement les préceptes du Coran : mais il s'est
fortement déclaré contre ceux qui oseraient hasarder de
fausses interprétations pour exciter de nouveaux troubles.
RUSSIE. Pétersbourg , 24 Septembre .-Pendant l'absence
de S. M. I. , l'administration est confiée à un comité composé
du comte Sawadowjki , ministre de l'instruction publique ,
du prince Alexis Kurakin , ministre de l'intérieur , du comte
Araktschejew , ministre de la guerre , et du comte Soltikow ,
directeur ad interim du département des affaires étrangères.
Les nouvelles que nous recevons de Baltischport nous
apprennent que notre flotte continue d'être observée par les
Suédois et par les Anglais , qui ont déjà tenté de la bombarder.
S. Ex. le ministre de la marine vient de repartir
pour ce port .
-Nous avons célébré ici, le 17 de ce mois, la fète de S. M.
l'impératrice Elisabeth Alexiewna , avec la plus grande solennité.
La ville était magnifiquement illuminée et il y a
eu bal toute la nuit dans les différentes sociétés .
-S. M. l'impératrice mère, et LL. AA. II. les grands -ducs
etles grand'-duchesses ne sont pas encore de retour de Gatschina.
S. M. l'impératrice régnante occupe le palais de la
Tauride (2) depuis le départ de S. M. l'Empereur ; on travaille
aux appartemens du palais d'hiver : ces appartemens
auront une autre distribution et des décorations nouvelles .
- M. d'Alopéus se dispose à partirsouspeu pour Copenhague
, afin de présenter à S. M. danoise les décorations de
l'ordre de Saint-André.
- Il a été ordonné une levée de 5 hommes sur 500 dans
tout l'Empire , ce qui porte le recrutement à 100 mille
hommes .
, Le prince Dolgorouki , qui a été envoyé en Carélie
l'un des districts de la Finlande , a complètement réussi
dans son expédition. Les Suédois ont été battus et repoussés
depuis le 4 août , dans plusieurs petits combats. Le prince
(2) Et non le palais de Tauris , comme on l'appelle dans nos journaux.
Le palais de la Tauride fut bâti par Catherine II , pour célébrer
la conquête de la Crimée ( l'ancienne Tauride ) .
186 MERCURE DE FRANCÉ ,
Dolgorouki s'est fortifié à Jorsée , dans l'intention de détruire
l'ennemi qui est à Sno , et de se réunir ensuite au
général Tutschkow.
-Avant-hier il a été mis, par ordre du ministre de la
marine , un embargo sur tous les bâtimens marchands qui se
trouvent à Cronstadt. Une petite escadre anglaise croise
devant ce port.
ANGLETERRE. - Londres , 5 octobre.- Trois p. c. consolidés
, 66 1/8 , 66. Omnium , 2 1/2 .
Le conseil de la cité de Londres a voté hier une adresse
au roi , pour prier S. M. d'ordonner une enquête sur les
causes de la dernière convention conclue en Portugal. M.
Waithman fit, dans cette occasion , une attaque directe
contre les ministres de S. M.; et , selon son usage , dédaigna
de se renfermer dans les faits. Il conclut par la motion
suivante:
« Qu'une humble et respectueuse adresse fut présentée à S. M. ex
primant notre étonnement et notre chagrin de la convention extraordinaire
et désagréable , derniérement conclue par les commandans des
forces de S. M. en Portugal , et le général de l'armée française à Lisbonne
, priant S , M. d'établir au sujet de cette transaction déshonorable
et inouie , une enquête telle qu'elle puisse conduire à la découverte et
à la punition de ceux qui , par leur mauvaise conduite et leur incapacité
, ont si honteusement sacrifié la cause de ce pays et de ses alliés . >>>
-Hier un conseil du cabinet a eu lieu au bureau des affaires
étrangères , tous les ministres y ont assisté .
-Le vaisseau le Général Miranda , ayant quitté la flotte
de la Jamaïque le 18 août , vient d'arriver à Douvres .
- La flotte partie du Nord le 22 du mois dernier , composée
de 31 navires , convoyée par le vaisseaux de S. M.
le Leveret , et destinée pour Gothembourg , a été dispersée
par le mauvais tems. Le Leveret et vingt vaisseaux sont
entrés à Yarmouth , lundi dernier; mais ils devaient en
repartir hier.
- On assure qu'il a été expédié , samedi dernier , un messager
à M. Thornton, notre ministre à Stockholm ; on assure
aussi qu'il lui porte des lettres de rappel .
- Les dernières nouvelles des Indes-Occidentales nous
promettaient quelques succès dans ces contrées , mais les
lettres les plus récentes , datées de la Barbade, le 14 août ,
prouventque les îles françaises , grâce à l'activité de leurs
croiscurs , et aux expéditions extraordinaires qui sont faites
OCTOBRE 1808. 187
pour leur envoyer des secours d'Europe , ne sont pas plus
exposées que les nôtres , à manquer des objets les plus nécessaires
à la vie.
Le superbe théâtre de Covent-Garden vient d'être consumé par
les flammes . Le feu se manifesta le 20 septembre , à 4 heures du matin ;
en moins de trois heures l'édifice fut détruit. Un grand nombre de
pompes accourues à la hate , ne purent faire le service faute d'eau . Le
toît du théâtre s'écroula avec un fracas épouvantable : les flammes et
les bois enflammés furent portés avec violence sur Bow-Street , où dix
maisons furent consumées ; il y en eut aussi quatre d'incendiées dans
Harstreet, On eut de vives inquiétudes pour e théâtre de Drurylane ,
parceque le vent portait de ce côté les flammèches en grande quantité.
Beaucoup de personnes étaient placées sur le toît de cette salle pour la
préserver ,et on avait tendu des toiles mouillées devant les fenêtres. Au
commencement de l'incendie , les pompiers avaient conduit une pompe
dans l'intérieur de la salle de Covent Garden : au moment même où on
la mettait en jeu , une partie de l'édifice s'écroula , et engloutit sous sta
décombres plusieurs pompiers et d'autres personnes qui s'étaient jointes
àeux. A midi , on avait déjà retiré quinze cadavres qui ont été déposés
au cimetière de Saint-Paul. Plusieurs autres personnes ont été blessées.
On porte à quarante le nombre des morts ou des blessés . Pendant ce
désastre , les filoux ne sont pas restés dans l'inaction ; la police en a
arrêté huit . On ne connaît point encore la cause de cet incendie. On
n'a sauvé qu'une très-faible partie des décorations .
ITALIE . - Naples , 7 octobre. - Dimanche dernier ,
S. M. a passé en revue les troupes de la garnison de
Naples. A une heure de l'après -midi , tous les corps arrivèrent
sur la délicieuse promenade de Chiaja. A trois
heures , S. M. sortit du palais royal , accompagnée de
S. Ex. le maréchal Pérignon , du grand-écuyer , de ses
aides-de - camp , de l'état-major et de tous les généraux
de l'armée . S. M. parcourut à cheval toute la ligne , et
s'arrêta successivement devant chaquecorps. Elle s'occupa
avec la plus grande sollicitude des besoins des soldats , en
interrogea beaucoup de l'air le plus affable, et fit exécuter
un grand nombre de manoeuvres . S. M. parut contente de
la belle tenue des troupes , de leur excellent esprit , et
elle dagna , à diverses reprises , exprimer son approbation.
C'est une partie de ces troupes qui s'est embarquée
le lendemain , et qui a enlevé au pas de charge l'ile de
Cáprée que les Anglais avaient hérissée de redoutes et de
batteries. Heureux succès qui a excité dans Naples le plus
vif enthousiasme , et qui annonce aux peuples un règue
brillant et glorieux.
188 MERCURE DE FRANCE ,
La revue , qui avait commencé à 3 heures , n'a fini
qu'à 7 heures du soir. Les troupes défilèrent devant S. M. ,
et retournèrent dans leurs divers quartiers . Le ciel était
superbe , et un magnifique clair de lune ajoutait encore à
la beauté de la soirée. S. M. la reine et toute la famille
royale assistaient à la revue ; elles étaient placées sur la
terrasse du palais de S. Ex. M. le marquis de Gallo , ministre
des affaires étrangères. Une multitude immense
remplissait les rues , les places , les quais ,et faisait entendre
les plus vives acclamations.
Le même jour , le ministre de l'intérieur a présenté à
S. M. les membres de la Société royale de Naples , l'Université
et les députés de plusieurs villes du royaume .
- Par un décret du 4 de ce mois , S. M. a chargé le
Conseiller-d'Etat Giampaolo de visiter , dans le plus bref.
délai possible, toutes les prisons de la capitale, d'examiner
les registres des détenus , de s'informer de l'époque et
des motifs de leur détention , de donner le nom des autorités
qui les ont fait arrêter , et de prendre note des
besoins qu'ils pourraient éprouver .
Les informations recueillies et les observations particulières
du Conseiller- d'Etat , seront remises aux ministres
de la justice et de la police , qui les présenteront au roi ,
et qui les accompagneront d'un rapport détaillé .
-Parmi les productions qu'a fait naître l'avénement du
nouveau roi , on remarque un poëme du neveu de l'immortel
compositeur de musique Piccini. Cet ouvrage
offre un grand nombre de beautés .
-Aprèsun long silence , le Vésuve a commencé à jeter
des flammes sur la sommité de son cratère. Cette cir
constance , et beaucoup d'autres phénomènes que l'on
remarque depuis peu , font craindre une éruption prochaine.
Il y a un an que la marquise de Santa-Cruz , née
comtesse de Waldstein , ayant eu le malheur de perdre
la comtesse Ohara , sa fille unique , chargea le célèbre
Canovade lui ériger un monument avec cette inscription :
Mater infelicissimafilicæ et sibi. Ce mausolée n'était pas
encore achevé lorsque la marquise est morte elle-même,
àFondi , dans sa 46 année. Cette dame avait été célèbre
par ses talens et par sa beauté. Sa fille en avait hérité ,
et l'on ne doute point que la douleur de sa perte n'ait
conduit la mère au tombeau.
OCTOBRE 1808. 189
- ESPAGNE . - Vittoria , 6 octobre. Il y a eu hier une
revue générale de tous les corps de la garde impériale qui
se trouvent dans cette ville. Il est impossible de se faire
une idée de l'état brillant dans lequel se trouvent ces
troupes . Rien n'égale l'aspect martial de l'infanterie , la
beautéddeela cavalerie , et la quantité innombrable de chevaux
et mulets attachés au train d'artillerie . Le spectacle
de cette revue eût suffi pour détruire l'espoir des insurgés
les plus fanatiques . Un instant après la revue , une division
du corps d'armée , commandée par le maréchal Ney , a
traversé notre ville. Les divers régimens dont elle est
formée sont presque tous composés de soldats vétérans ,
accoutumés aux fatigues , aguerris aux dangers , et observant
la discipline la plus parfaite . En voyant défiler cette
division , il n'est pas un bon espagnol qui ne se soit senti
éma de pitié en songeant à ses malheureux compatriotes
qui ont quitté leurs tranquilles foyers pour aller gravir les
montagues , se perdre dans les bois , s'égarer dans les
défilés , sans souliers , sans vêtemens , sans armes , mourant
de faim et de soif , et que des chefs sans expérience
prétendent opposer à des troupes qui ont vaincu les armées
les plus nombreuses , les mieux organisées et les plus disciplinées
de l'Europe. Le roi , notre maître , habite toujours
cette ville , et se maintient en parfaite santé ; il
travaille jour et nuit avec ses ministres et ses généraux. Sa
seule distraction est de monter à cheval et de parcourir le
pays à de très-grandes distances , sans que les difficultés
des chemins ni le mauvais tems puissent l'arrêter. Dans
tous les endroits qu'elle parcourt, S. M. accueille les habitans
avec la plus grande affabilité , s'entretient en bon
monarque des maux et des besoins du pays , et des
moyens de remédier aux abus. Sa bouté lui gagne le coeur
de tous ceux qui ont le bonheur de le voir , et il ne manquerait
peut- être aux provinces révoltées que de mieux
counaître leur souverain , pour revenir aux sentimens de
respect et d'amour qui lui sont dus à tant de titres.
S. M. goûte de plus en plus le caractère des habitans de
notre province ; elle ne cesse de témoigner sur-tout sa
satisfaction pour le zèle et l'empressement avec lesquels ,
magistrats et habitans , ont accueilli les troupes nombreuses
qui ont passé ou séjourné , et la manière dont on
a pourvu à tous leurs besoins , malgré le peu d'abondance
de vivres . Aussi cette province est-elle bien mieux orgaa
nisée que la plupart des autres provinces d'Espague. Les
196 MERCURE DE FRANCE ,
biens y sont plus divisés ; nous avons peu de couvens ,
peu de bieus ecclésiastiques , point de mendians , plus d'industrie
que par-tout ailleurs , et l'agriculture est dans un
états assez florissant. Les troupes françaises observent la
plus parfaite discipline. La plus grande tranquillité règne
à Bilbao et dans tous les environs. Le général Merlin
ycommande un corps de troupes assez considérable pour
ymaintenir le bon ordre , et pour en défendre l'accès aux
agens de l'Angleterre , principaux artisans des malheurs
des provinces révoltés .
Par un décret du roi Joseph Napoléon , rendu
à Miranda le 25 septembre , la monnaie française aura
cours en Espagne jusqu'à nouvel ordre.
( INTÉRIEUR ) .
PARIS , 21 octobre. ---S. M. l'Empereur et Roi est arrivée
dans la nuit de mercredi dernier au palais de Saint-Cloud.
Plusieurs salves d'artillerie ont annoncé cette nouvelle aux
habitans de la capitale . S. M. l'Impératrice était revenue
la veille du château de Malmaison au palais de St. Cloud..
Il y a eu avant-hier à Saint-Cloud un conseil des
ministres présidé par S. M.
- LL. MM. II . et RR. ont daigné signer le contrat de
mariage de M. le général Pouzet , baron de l'Empire ,
avec mademoiselle de Pierremont.
- S. Ex. le maréchal Soult , duc de Dalmatie , est
arrivé le 14 octobre à Francfort- sur-le-Mein.
,
- On mande de Nancy , que M. Marquis , préfet du
département de la Meurthe a sollicité et obtenu sa
retraite , à cause du mauvais état de sa santé. Ce respec
table magistrat emportera les regrets de tous ses administrés
.
-Par décret du 21 septembre , S.M. l'Empereur et Roi
a ordonné à tous les commandans de ses escadres , divisions
navales et autres bâtimens de guerre , à tous armateurs
et capitaines de corsaires , pourvus de ses lettres de
marque , de courre sus aux bâtimens espagnols non munis
d'expéditions émanées de l'autorité légitime , et de s'en
emparer. Les dispositions de ce décret ont été notifiées
aux chambres de commerce des villes maritimes.
- L'aqueduc de la rue Saint- Denis , commencé à la fin
de juin , a été terminé le 14 de ce mois , époque fixée
1 191
OCTOBRE 1808.
par S. M. Ce travail , fait dans la rue de Paris la plus fréquentée
, a été poussé avec une célérité rare , malgré
>les difficultés considérables qui se sont présentées. Sa longueur
est de onze cents mètres ( un fort quart de lieue ) ;
il a été exécuté en cent et quelques jours , pendant lesquels
un grand nombre d'orages ont submergé les constructions.
Ce monument est le premier de son genre . Il a
deux destinations : des pierres iinnccrruussttées dans ses murs
font saillie pour porter les tuyaux de conduite qui serviront
aux eaux du canal de l'Oureq : il reçoit en outre les eaux
sales et abondantes qui coulaient dans la rue Saint-Denis .
Cette rue , autrefois mal- propre et infecte , devient l'une
des plus belles de Paris .
R.
ANNONCES .
On imprime en ce moment chez Maradan , libraire , rue des Grands-
Augustins , nº 9 , un ouvrage intitulé : T'ableau historique des Nations ,
ou Rapprochement des principaux événemens arrivés , à la même époque ,
sur toute la surface de la terre , avec un aperçu général des progrès des
arts , des sciences et des lettres , depuis l'origine du monde jusqu'à nos
jours .-Quatre vol . iu-8° , par M. Etienne Joudot.
L'auteur , dans cet ouvrage , fait marcher de front l'histoire des
principales nations de l'univers . Ce travail important manque pour
P'histoire du moyen âge , ainsi que pour l'histoire moderne. La
vie des souverains d'Assyrie , des rois de Perse , des successeurs
d'Alexandre , des empereurs romains d'Occident , des empereurs romains
d'Orient , jusqu'à la prise de Constantinople en 1453 ; et , depuis,
la vie des rois de France , a été successivement le cercle dans lequel
M. Joudot a renfermé l'histoire en abrégé du monde entier. Il a dû se bor--
ner àdes connaissances générales , à des aperçus rapides , et cependantne
rien onmettre des événemens les plus mémorables . L'auteur a travaillé
d'après le magnifique plan de Bossuet , qui s'est arrêté à Charlemagne. II
restait done un vide immense à remplir. M. Joudot vient d'entreprendre
cette tâche honorable et difficile avec tout le soin et tout le zèle dont
il était capable.
Assurément il sera curieux de suivre d'âges en åges , une histoire de
France à la main , l'histoire de toutes les autres nations , de pouvoir
rapprocher les califes , les rois de Perse , les empereurs d'Orient , et tous
les autres monarques de la terre , de les rapprocher simultanément les
ans des autres .
Le Manuel du Banquier , contenant le Tableau général du pair
intrinsèque des changes des principales places de l'Europe entre elles ,
192 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1808 .
par les monnaies d'or et d'argent ; la proportion qui existe entre les
monnaies d'or et d'argent de chaque place ; la position des règles
conjointes pour arriver aux différens résultats , précédées des valeurs ,
poids et titres des monnaies effectives , sur lesquelles elles sont basées ,
et des monnaies de change ; enfin , pour chaque place , des calculs
d'arbitrage , par les règles d'arithmétique les plus simples et les plus
abrégées ; suivis d'une règle générale pour calculer les intérêts , et
trouver une échéance cominune ; par TERRASSON de Lyon . Un volume
in-4° , avec un grand tableau , imprimé en rouge et en noir. Prix , 4 fr .
50 cent. , et 5 fr. franc de port. A Lyon , chez Balland , père et fils ;
à Paris , chez H. Nicolle , rue des Petits -Augustins , nº 15 .
Tacite , nouvelle traduction , par J. B. J. R. Dureau- Delamalle , de
'Académie française . Deuxième édition , revue , corrigée et augmentée ,
avec le texte latin en regard et une carte de l'Empire romain . Cinq
vol. in-8°.- Prix , 30 fr. , et 38 fr. franc de port .- Le même , papier
vélin . - Prix , 60 fr. , et 68 fr . franc de port . — A Paris , chez Giguet
et Michaud , etc. ut suprà. H. Nicolle , rue des Petits-Augustins , nº 15 ;
et Arthus-Bertrand , libraire , rue Haute-Feuille , nº 23 .
Collection de Mammifères du Museum d'Histoire naturelle ;
classée suivant la méthode de M. Cuvier , secrétaire perpétuel de l'Institut,
et professeur d'anatomie comparée au Muséum d'Histoire naturelle
; dessinée d'après nature , par Huet fils , dessinateur du Muséum
d'Histoire naturelle , et de la Ménagerie de S. M. l'Impératrice et Reine ,
et gravée par J. B. Huet jeune , accompagnée d'un texte descriptif et
d'un tableau des ordres , des familles et des caractères appartenant à
chacune d'elles . - III Livraison .
1 Cet ouvrage , composé de 55 planches ou 107 sujets , est entiérement
terminé ; pour en faciliter l'acquisition , on le distribuera en quatre livraisons
de 15 à 14 planches chaque , qui paraîtront de mois en mois .
On en a fait tirer un petit nombre d'exemplaires en coulenr ; le texte et
les planches sur papier grand-raisin vélin. Le prix de chaque livraison ,
figures en noir , est de 10 fr. , et 11 fr. 50 cent. franc de port.
N. B. Les exemplaires sur papier vélin , figures en couleur , ne se
vendront que par collection complette , à raison de 84 fr. pour Paris , et
de go fr. franc de port.-A Paris , chez Treuttel et Wurtz , libraires ,
rue de Lille ; et Arthus Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº. 23.
Daus l'annonce qui a été faite le 1er octobre , nº 376 , page 21 , des
Métamorphoses d'Ovide , traduites en vers , avec des remarques et des
notes , par M. Desaintange , nouvelle édition , revue , corrigée , le texte
latin en regard , et ornée du portrait de l'Auteur et de 140 estampes ,
gravées au burin sur les dessins des meilleurs peintres de l'Ecole française
, Morean le jeune , et autres , on a oublié d'annoncer le prix de cet
ouvrage qui est sur papier vélin superfin , dit Nom de Jésus , 4 gros volumes
in-8°, auteur du format in-4°, édition tirée à 100 exemplaires ,
brochée avec soin , 150 fr .; et sur papier dit Grand- Raisin fin d'Auvergne,
4gros volumes grand in-8° , ornée du portrait de l'Auteur et de 140 estampes
, brochée , 84 fr.
Cetouvrage se vend à Paris , chez Desray, libraire , rue Hautefeuille ,
nº 4 , près celle Saint-André- des -Arcs ,
(N° CCCLXXX. )
5.
DE
(SAMEDI 29 OCTOBRE 1808. )
cen
MERCURE
DE FRANCE .
POESIE .
mm
LA GLOIRE DU GÉNIE.
ODE.
« O vous qui pénétrés d'un sublime délire',
>> Soumettez l'Univers au charme de la lyre
» Qui de vous prévoyait son destin glorieux?
>> Vous êtes échappés à la timide sphère
» Où rampe le vulgaire ,
1
» Il naît , meurt inconnu ; vous vivez dans les cieux.
» Me dévoilerez vous par quel essor sublime
>> Vous avez de ce mont atteint la double cîme
» Et de nos bois divins percé la sainteté?
» L'oiseau de Jupiter aux ardentes prunelles
» Vous prêta- t-il ses aîles
>> Pour porter jusqu'ici votre vol indompté ?
>>Dédaignant de Plutus la vénale largesse ,
> Les arts furent toujours votre unique richesse ;
>> Aux pieds de la grandeur vous n'avez point rampé
>>Épris des nobles dons des filles de Mémoire ,
>> Vous viviez pour la gloire ,
> Et la gloire aujourd'hui ne vous a pas trompé..
>>C'est en vain que Zoïle en sa haine sauvage
>>Vomissait contre vous les poisons de sa rage,
N

:
:
1
194 MERCURE DE FRANCE ,
>> Et de la noire envie irritait les serpens ;
>> Sa rage , ses poisons , les serpens de l'envie ,
>> Vaincus par le génie ,
>> Ont rendu vos succès encor plus éclatans .
» Venez , vous qui brûlez de suivre cet exemple;
» De l'immortalité je vous ouvre le temple .
» Tels que l'astre éclatant flambeau de l'Univers ,
Vos noms , de l'avenir perçant la nuit obscure ,
>> D'une lumière pure
>>Eclaireront les tems et les peuples divers . >>
C'est ainsi qu'Apollon , sur la double colline ,
Au concerts des Neuf Soeurs mêlait sa voix divine :
Le Permesse interrompt la course de ses flots :
Les arbres d'alentour baissent leur tête émue ;
Et penché sur la nue
Zéphir n'ose des airs troubler le doux repos.
A la voix d'Apollon ,un céleste délire
S'empare tout à coup des maîtres de la lyre ,
Il semblent suspendus à ses accords touchans ;
Déjà sur le laurier dont s'ombrage sa tête
Sa lyre était muette ,
Et leur oreille encor s'énivre de ses chants .
Ils se lèvent enfin , et leur voix unanime
Célèbre avec transport le dieu qui les anime :
> Phébus ! tout est soumis à ta divinité.
>> A tes fils nuit et jour tu souffles tes merveilles ;
>> Et pour prix de leurs veilles
>> Tu leur donnes la gloire et l'immortalité ! »
Mais tandis que leur chant jusques aux cieux s'élance ,
Un vieillard vénérable au milieu d'eux s'avance ;
Calliope à ses pas court offrir un appui ;
Son front qu'a sillonné la vieillesse ennemie
Resplendit de génie
Et le Pinde charmé s'incline devant lui.
Calliope s'écrie : « Apollon ! Ô mon père !
>> Je sais combien toujours la France te fut chère ,
>> Mais ses brillans destins aujourd'hui sont remplis !
» De ces chantres fameux dont son orgueil s'honore ,
» Un seul vivait encore ,
> La mort vient de frapper le dernier de tes fils .
>>C'est Lebrun ! .... >> Aces mots et Lucrèce et Tibulle
Et le fougueux Pindare et le malin Catulle J
ОстоBRE 1808. 195
Détachent les lauriers qui couronnent leurs fronts ;
Soudain , d'un mouvement qui fait pâlir l'envie ,
Rivaux saus jalousie ,
Súr le front du poëte ils posent leurs festons .
J. V. P**.
A MADAME LA VICOMTESSE DE C ** ,
Devenue aveugle .
( MOT DE MADAME DU DEFFANT )
A du Deffant il était réservé
D'avoir de gens de goût une cour assidue.
Si comme vous elle perdit la vue ,
Ainsi que vous elle avait conservé
L'esprit dont elle fut pourvue.
Un certain jour l'abbé Raynal
Dont féconde était la mémoire (1 ) ,
Racontait une vieille histoire ,
Chez elle , d'un ton doctoral ;
Il se disposait à poursuivre ,
Lorsque du Deffant s'écria :
<< Bon dieu , l'Abbé ; fermez ce livre ,
➤ Car cent fois on m'a lu cela . »
:
MARIN , doyen des gens de lettres .
ENIGME.
Je suis par fois et froide et rebutante ,
Il ne faut pas toujours s'en effrayer :
Je suis par fois empressée et riante ,
Il ne faut pas pour cela s'y fier .
à sauter 270
ITER :
20
Lorsque je suis prête
Malheur à qui je fais entrer en danse !
Tout amant qui veut m'exploiter ,
Ne le fait pas sans résistance ;
Mais je lui donne en récompense
L'or dont à la nature il plut de me doter.1 t
1.
(1) L'abbé Raynal avait la manie de raconter dans les sociétés les
atecdotes et les bous mots qu'on trouve dans tous lesAna. A
N2
196 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIPHE.
QUAND je gouverne l'homme avec tête , avec queue ,
Il est heureux ou malheureux ;
Quand il me tient sans ma tête , et ma queue
Il peut alors se croire heureux.
Par CH. G. DE LABOISSIÈRE .
CHARADE.
POIL sans plumes , à mon premier ,
Plumes sans poil à mon dernier ,
Plumes ni poil à mon entier.
Par le même.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
:
1
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Bâtiment.
Celui du Logogriphe est Chaise , où l'on trouve aise , case , scie
et lie.
Celui de la Charade est Mariage.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
LES TROIS CEINTURES.
CONTE ORIENTAL.
TROIS jeunes personnes habitaient un petit village non loin
deSamarcande. L'une se nommait Kalide , l'autre Zélimé ,
et la troisième Azémi. Kalide et Zélimé étaient douées de
mille attraits , et dans le canton elles étaient renommées pour
leur beauté , ce qui les rendait un peu vaines. Azémi'n'était
pas jolie , et ses deux compagnes qu'elle aimait de tout son
coeur depuis sa plus tendre enfance , ne cessaient de lui répéter
: pauvre Azémi , tu ne te marieras jamais , toi , tu n'es
pas assez belle pour faire naître l'amour , et tu n'es pas assez
riche pour faire oublier que tu n'es pas belle. La bonne
Azémi avait pris son parti et s'était bien dit une fois pour
:
OCTOBRE 1808. 197
toutes : elles ont raison , je ne me marierai jamais. Cette
pensée n'avait point encore troublé la paix de ce coeur vir
ginal. Elle avait à peine quinze ans; l'amitié , les plaisirs de
son âge suffisaient encore à son bonheur.
Un jour les trois jeunes filles côtoyaient les bords ombragés
d'un petit ruisseau. Kalide et Zélimé cueillaient des
fleurs pour se parer , Azémi en cueillait avec elle et pour
elles; car elle ne songeait guère à sa parure. Tout à coup
elles aperçoivent une vieille femme couchée au bord du ruisseau;
elle dormaitd'un profond sommeil , quoique les rayons
du soleil tombassent à plomb sur son front dégarni de che-.
veux. A ce spectacle Kalide et Zélimé se mettent à rire .-
Ah! la jolie figure!-C'est celle de l'Amour. - Le safranc
n'est pas d'un plus beau jaune que ce teint-là. Vois donc,
quel joli nez ! comme il descend agréablement vers le menton
!-Et ce joli menton , comme il remonte agréablement
vers ce joli nez.- Ils se touchent. « Cedialogue était mêlé
d'éclats de rire qui ne réveillaient point la bonne vieille.
Azémi prend la parole à son tour , car elle n'avait encore
riendit. « Il faut avouer , mes amies , que c'est bien mal à
vous de vous moquer ainsi de cette pauvre femme. Que vous
a-t- elle fait ? elle est vieille ; est-ce sa faute ? vous vieillirez
aussi , du moins il faut l'espérer. N'est-ce pas une folie de se
moquer de la figure que l'on doit avoir un jour ? Rire de la
vieillesse , c'est rire d'avance de soi-même. Soyons done plus
raisonnables , et sur-tout plus compatissantes. Regardez ,
comme le soleil brûle le front de cette pauvre femme ! plantons
autour d'elle quelques branches de ces palmiers , couvrons-
la d'un petit berceau , afin qu'elle puisse dormir paisiblement
et sans danger. A son réveil , elle nous bénira , elle
priera pour nous , et le ciel écoute toujours les prières du
pauvre , ma mère me l'a dit. » Ce discours fait rentrer en
elles-mêmes les deux compagnes d'Azémi ; elles l'aident dans
la bonne oeuvre dont elle vient de leur donner l'idée. Bientôt
le berceau est fini ; et bientôt aussi la dormeuse se réveille.
La bonne vieille apercevant les palmes qui la couvrent de
leur ombre , cherche des yeux les êtres bienfaisans qui lu
ont rendu ce service désintéressé. Elle voit les trois jeunes
personnes , et après les avoir remerciées de la manière la
plus touchante : «.Venez , leur dit-elle , approchez , mes
enfans , je veux vous témoigner ma reconnaissance. Voilà
trois ceintures dont je vous fais présent. Que chacune de
yous prenne celle qui lui conviendra. » En même tems elle
les étale sur le gazon. Deux de ces ceintures étaient de la
plus grande richesse. Des pierres précieuses , d'une grosseur
198 MERCURE DE FRANCE ,
extraordinaire , en couvraient presque entiérement le tissu .
La troisième n'avait pas autant d'éclat , c'était un simple
ruban d'une rare blancheur et parsemé de quelques violettes .
Kalide et Zélimé jettent à peine les yeux sur le ruban , elles
ne voient que les pierres précieuses . Cette ceinture sera
pour moi, dit la première. Elle semble faite exprès pour ma
taille. Celle-là sera donc pour moi , dit la seconde , car
elle me sied à merveille. -Eh bien ! moi , dit Azémi , je me
contenterai de ce ruban. Il n'y a que deux ceintures de
diamant , elles doivent vous appartenir,vous êtes les plus
belles. Avec ce ruban je serai toujours assez parée . Vous
avez raison , ma fille , dit la vieille , en attachant elle-même
le ruban autour de la taille d'Azémi ; vous avez raison. Que
cette ceinture ne vous quitte jamais , quel que soit le prix
qu'on vous en offre , quels que soient les moyens que l'on
emploie pour vous la ravir. Tant que vous la préférerez à
toutes les séductions de l'orgueil , aucune force humaine né
pourra vous l'enlever. Mais en la perdant , vous courez le
risque de perdre le bonheur qu'elle seule doit vous assurer
un jour. La jeune fille promet de conserver toute sa vie ce
modeste présent dont elle ne connaît point encore toute la
valeur, et la vieille disparaît .
Kalide et Zélimé n'avaient rien entendu de ce discours ,
elles étaient trop occupées de leurs brillantes ceintures ;
cependant au départ de la vieille olles lui adressèrent quelques
remercîmens. Les trois amies reprirent ensuite le
cheminde leur village ; Kalide et Zélimé se donnaient le bras,
Azémi les suivait d'un peu loin , parce qu'elle s'était aperçue
qu'elles concertaient quelque projet où elle-même ne devait
pas être admise. Arrivées au village , Kalide et Zélimé se
retournèrent , en riant , vers Azémi. « La vieille , lui direntelles
, t'a fait là un présent magnifique.- Non , elle a mieux
connu mon goût ; je n'aime pas la magnificence. - Elle
aurait bien dû te donner quelque chose de plus beau .
J'attache toujours plus de prix à ce qu'on me donne qu'à ce
qu'on me refuse . - Vois comme nos ceintures sont bril-
Jantes.-Voyez comme la mienne est simple . - Tu n'es
donc point jalouse ?- Est-ce qu'on est jaloux de ses amies ?
Si vous êtes contentes , je suis heureuse.-Tant mieux , tu es
une bonne fille , Azémi. Nous nous reverrons ce soir. Il n'est
pas encore bien tard , nous allons à Samarcande acheter
d'autres robes , car les nôtres,sont trop simples pour des
ceintures aussi riches. Un seul petit diamant que nous en
détacherons va,nous procurer les étoffes les plus fines et la
parure la plus élégante. A ces mots elles s'éloignent ; Azémi
COCTOBRE 1808.
199
leur souhaite un heureux voyage, et rentre dans sa chaumière
où elle se livre à ses travaux accoutumés , en attendant le
retour de ses compagnes.
Le soir , Kalide et Zélimé reviennent comme elles l'ont
promis. Elles sont vêtues avec magnificence , et se disputent
la jouissance d'un antique miroir placé sur la cheminée de
la pauvre Azémi. « Ma chère , disent-elles à la jeune fille ,
nous revenons de Samarcande où nous avons appris une
grande nouvelle. Le fils du sultan , le brave et bel Hiram va
se marier sous peu de jours , et suivant l'usage du pays , il
doit choisir sa femme parmi les plus belles personnes du
royaume. Une multitude prodigieuse de jeunes filles se rássemblent
à Samarcande pour se disputer le coeur et la main
de l'héritier présomptif du trône. On nous a conseillé de
nous mettre sur les rangs , et nous y sommes bien résolues.
Demain, nous partirons pour Samarcande , nous y louerons
une belle maison , nous achèterons des esclaves pour notre
service . Nos ceintures fourniront à tout. Si tu veux, tu nous
suivras , tu nous serviras ; nous te donnerons la direction de
notre ménage , et tu assisteras à la cérémonie , qui doit être
un spectacle fort curieux et fort intéressant. Jennerdemande
pas mieux , répond Azémi. Je vous servirai de tout
mon coeur. N'est-on pas trop heureux d'être utile ? Et si l'une
de vous remporte la victoire , son triomphe sera le mien . >>
La partie ainsi arrangée , les trois amies se séparent. Le
lendemain elle partent pour Samarcande, louent une maison
richement meublée , et achètent un grand nombre d'esclaves
. Kalide et Zélimé se font annoncer comme deux
femmes étrangères qui viennent assister au concours , et disputer
le prix des grâces ét de la beauté. Le sultan , selon
l'usage , envoye dix eunuques de son sérail , s'assurer si elles
sont vraiment dignes de concourir. Ils sont émerveillés de la
beauté de Zélimé et de Kalide, et les inscrivent , à leur
grande joie , sur la liste du concours. Pour la pauvre Azémi ,
elle ne songe point à se présenter. Cette idée est bien loin de
son espoir. Elle sert ses bonnes amies avec le zèle le plus
sincère ; elle préside à leur ménage , à leur toilette , et ne
s'occupe que des moyens d'assurer leur succès .
La grande journée du concours est enfin arrivée. Le soir ,
toute la ville est magnifiquement illuminée. Cent belles
femmes , choisies entre plus de deux mille qui s'était présentées
, sont portées en triomphe sur des lits somptueux, à la
lueur d'une multitude prodigieuse de flambeaux, et aux sons
d'une musique enchanteresse. Les habitans de Samarcande ,
rangés sur deux lignes dans les rues jonchées de fleurs , se
/
1
200 MERCURE DE FRANCE ,
précipitent pour voir passer ce superbe cortége. Chacune
des concurrentes mène avec elle une jeune esclave pour
veiller à son ajustement , et la bonne Azémi remplit avec
joie ce ministère auprès de l'une de ses amies. 1
Le cortége arrive dans une salle richement décorée , et
toutes ces femmes se placent sur des gradins couverts de
superbes tapis de Perse. Elles attendent en silence l'arrivée
du sultan et de son fils . Je ne chercherai point à peindre
l'inquiétude et l'impatience de ees rivales . Elles sont toutes
belles , toutes ambitieuses ; elles vont disputer un trône , et
ce trône est le prix de la beauté. Une musique guerrière se
fait entendre; les portes de la salle s'ouvrent à grand bruit.
Le sultan , accompagné de son fils , de son grand-visir et
des principaux personnages de sa cour, paraît au milieude
cettebrillante assemblée et se place sur un trône enrichi d'or
et de pierreries . Le bel Hiram est à ses côtés , et promène
autour de lui des regards incertains. Le coeur de toutes les
concurrentes palpite avec force . La pauvre Azémi , placée
derrière ses deux amies , n'est inquiète que pour elles. Cependant
, par un mouvement de curiosité bien naturelle
dans une pareille circonstance , elle lève les yeux sur le
jeune prince , et ceux du prince rencontrent les siens. Tout
à coup il s'élance de son trône et s'écrie a Mon choix est
fait. Voilà celle qui doit régner à jamais sur le coeur d'Hiram.>>
Kalide et Zélimé s'imaginent que ce discours leur est
adressé ; elles se lèvent l'une et l'autre mais Hiram les
écarte pour s'avancer vers Azémi qui cherche en vain à se
cacher. Il prend la main tremblante de la jeune fille ,dont
le front se couvre de la plus vive rougeur , il la conduit
auprès du trône , et la fait asseoir à ses côtés; un murmure
s'élève aussitôtde toutes les parties de la salle. « Quel choix!
disent les prétendantes. Nous préférer une misérable esclave
! » Kalide et Zélimé sur-tout sont furieuses , et je crois
que si elles n'eussent été retenues par la crainte et par le
respect , elles auraient arraché du trône celle que l'amour
venait d'y placer.
Les hommes se récriaient aussi , mais c'était d'une autre
manière . Qu'elle est belle ! disaient-ils ; qu'elle est intéressante
! que de grâce dans son maintien! que d'innocence
dans son regard ! Azémi ne pouvait pas revenir de sa surprise;
tout ce qu'elle voyait lui semblait un songe. Elle
rougit et pålit tour à tour; la vue da bel Hiram lui fait
éprouver un sentiment qu'elle ne connaissait point encore.
Son embarras , sa confusion sont extrêmes , et lui prétent
encore des charmes nouveaux.
OCTOBRE 1808. 201
Cependant le sultan impose silence à l'assemblée : «Hiram,
dit-il à son fils , j'approuve le choix que vous venez de faire.
Au milieu de tant de beautés , il était difficile de donner une
préférence , et vous venez de prouver la délicatesse de votre
goût. Mais vous le savez ; la beauté ne suffit pas pour assurer
le bonheur d'un époux. Si elle mérite nos hommages , c'est
lorsqu'elle est accompagnée d'agrémens et de qualités plus
durables et plus solides. Celle que vous avez choisie l'emporte
par ses charmes sur toutes ses rivales , voyons si elle
leur est également supérieure par l'esprit et par les talens. >>>
Ce discours fait pålir Azémi. « Hélas ! dit-elle , je n'ai
rien appris , je ne sais rien, mon triomphe d'un moment
n'aura servi qu'à mettre au jour mon ignorance, Permettez ,
Seigneur , que je me retire . Je ne suis venue au concours
que pour suivre et servir mes deux amies et non pas pour
m'y présenter. Laissez-moi couler mes jours dans une obscurité
qui m'est chère et dont je n'ai jamais prétendu sortir. »
Ce fut en vain qu'Azémi prononça ces derniers mots avec
une émotion qui répondait de sa sincérité : le roi insista , et
par son ordre on apporta aussitôt tous les instrumens de musique
dont l'usage était alors connu à Samarcande.
A l'instant vingt belles musiciennes se présentent. Elles
préludent avec légéreté ; elles font entendre des accords
enchanteurs , et les accens de leurs voix unis aux sons des
instrumens , produisent une vive impression sur cet immense
auditoire . Les vers qu'elles chantent tour à tour étincellent
de verve et d'esprit. La salle retentit des applaudissemens
qu'on leur prodigue. Personne ne se présentant après elles ,
le sultan prend un luth et le remet entre les mains d'Azémi.
La jeune fille tremble si fort qu'à peine peut-elle tenir l'instrument.
Elle veut encore s'excuser , le roi repousse ses instances
, et dans ce moment elle entend distinctement une
voix qui lui dit : « Courage , ne crains rien , je veille sur toi .
Essaye cet instrument et chante une des romances que tu
appris jadis de ta mère; tu as plus de talens que tu ne crois. >>
Cette voix qu'Azémi reconnaît pour celle de labonne Fée qui
lui a fait présent de sa ceinture , lui donne la force de surmonter
une timidité qu'elle croyait invincible; elle prend son
luth, veut entirer quelques sons ; ô miracle ! ses doigts sont
comme dirigés par une puissance supérieure , elle fait retentir
la salle des accords les plus mélodieux. Sa voix qu'elle marie
à ces accords presque divins , a quelque chose de céleste qui
fait naître au fond de tous les coeurs une foule de sensations
délicieuses . Elle chante ces paroles qu'elle avait apprises
dans son enfance et qu'elle aimait à répéter souvent.
202 MERCURE DE FRANCE ,
: Rose si vermeille et si belle ,
Qui viens d'éclore ce matin ,
Cache au jour ta grâce nouvelle
Sous cette voûte de jasmin : LN
De cet astre qui nous éclaire
Redoute l'éclat séducteur.;
Et crois que sa vive lumière
Est funeste à la jeune fleur .
:
Moi ! répond la rose imprudente ,
Me cacher aux regards du jour ,
Quand sur ma tige triomphante
Il me contemple avec amour !
Je veux jouir de la victoire
Que je remporte sur mes soeurs ;
Et de ce trône de ma gloire
Ames pieds voir ramper les fleurs .
Ainsi parla cette orgueilleuse ,
20 Tropiéprise de sa beauté.
int so eneBientôt sa tête radieuse
1
S'élève encore avec fierté . I
Mais l'astre du jour la dévore ,
Plus de grâce , plus de fraîcheur ;
Etdès le lendemain , l'aurore N R
Vintpleuver cette jeune fleur.
;
Plaignez son sort , jeunes fillettes .
Croyez-moi , ne l'imitez pasi
Cachez comme les violettes
:
Et vos vertus et vos apas .
De l'orgueil la trompeuse ivresse
Vous promet envain le bonheur
Trop d'éclat , nous dit la sagesse ,
Est funeste à la jeune fleur. :
14
21 1
יייי
Le contraste de ces paroles avec la situation de celle qui
les chantait , fit une impression nouvelle sur l'assemblée.
Tous les prestiges de l'art se trouvèrent éclipsés parlé
charme de la nature.
• Le jeune prince , au comble de sa joie, se jette aux pieds
d'Azémi : « Non lui dit-il , non, vous n'êtes point unemortelle
; vous êtes un ange descendu du ciel pour embellir les
jours d'Hiram.- Je ne suis que la pauvre Azémi , réponditelle;
je ne conçois rien moi-même à tout ce que je vois , à
tout ce que j'entends. Une puissance supérieure a sans doute
fasciné vos yeux et séduit vos oreilles. Vous me croyez belle
OCTOBRE 1808 . 203
et je sais bien que je ne l'ai jamais été ; vous admirez mes
talens et je n'en ai jamais eu ; vous voulez me placer sur le
trône et je ne suis faite que pour vivre sous une chaumière. >>>
Mais plus Azémi cherche à s'humilier , plus elle s'élève .
Bientôt le roi veut que toutes ces jeunes beautés se disputent
le prix de la danse. Parmi les rivales d'Azémi , se
trouvaient les plus brillantes danseuses de l'Asie . Tantôt
elles déploient les grâces les plus vives et les plus légères ,
tantôt les grâces les plus voluptueuses ; mais tous les yeux
sont attachés sur Azémi. Elle refuse d'abord cette nouvelle
épreuve ; mais un second encouragement de la Fée la décide ;
elle se lève en tremblant ; tous ses mouvemens ont un charme
inexprimable ; sa danse est à la fois celle de la pudeur et de
la gaîté ; son aimable abandon est celui de l'innocence qui
se joue avec le plaisir : elle enlève tous les suffrages .
Cependant lanuit étaitddééjjà très-avancée. Le sultan donne
le signal de la retraite . L'assemblée se dissout jusqu'au lendemain,
car le concours doit avoir lieu trois jours de suite.
Azémi est conduite en triomphe dans un palais magnifique ,
et que le prince a fait somptueusement meubler pour elle .
On lui donne un nombre considérable d'esclaves , pour la
servir jusqu'au moment où son sort doit être irrévocablement
décidé.
١٢٠٠٠٢١
Laissons-la se livrer à toutes les réflexions que font naître
dans sonesprit une situatio,n aussi nouvelle , un triomphe
aussi imprévu . Tout occupé d'elle pendant la cérémonie , j'ai
négligé ses deux compagnes , aussi surprises qu'elle-même
de tout ce qui vient de lui arriver , et dévorées d'une basse
et furieuse jalousie. A peine rentrées dans leur maison ,
elles se font part de leurs réflexions et de leurs sentimens .
« Nous serions-nous jamais attendues à cela ? disent-elles .
Aurions-nous jamais imaginé ce que nous venons de voir et
d'entendre ? Tous les hommes sont-ils devenus fous ? Nous
préférer Azémi ! ... C'est une chose bien extraordinaire et
qui n'est pas naturelle ; il n'est pas possible que tous les yeux
aient été fascinés à ce point sans une cause secrète qu'il faut
pénétrer. Cette ceinture qu'Azémi reçut l'autre jour de la
vieille ne serait-elle pas un talisman? Cette vieille , si généreuse
pour nous , l'aurait-elle été si peu pour Azémi ? Ce
présent , qui nous semblait si mesquin , vaut sans doute plus
que nos riches ceintures. Comme il brillait hier à nos yeux
éblouis ! les plus beaux diamans de l'Inde avaient moins
d'éclat. N'en doutons pas , Azémi possède un talisman dont
elle-même ignore le prix; il faut le lui ravir dès demain .
1
204 MERCURE DE FRANCE,
م
Nous verrons demain si elle l'emportera sur nous par ses
talens et sa beauté. >>>
Le lendemain, de grand matin , Kalide et Zélimé se
rendent au palais d'Azémi. La jeune fille se jette dans les
bras de ses amies , elle les presse contre son coeur avec tendresse
et en rougissant encore de son triomphe. « Vous me
voyez confuse de tout ce qui vient de se passer, leur dit-elle ;
ces honneurs qu'on m'a rendus , devaient naturellement
vous appartenir , et je ne conçois pas la préférence qu'on
m'a donnée , lorsqu'on pouvait faire un choix entre nous
trois. Nous concevons fort bien cette préférence , ma
chère , lui répondent ses deux compagnes; elle est trèsnaturelle
, et loin d'en être jalouses , nous venons nous réjouir
de votre félicité . Mais perdez enfin cette heureuse ignorance
où vous êtes du pouvoir de vos charmes, Nous vous répétious
sans cesse que vous n'étiez pas jolie , parce que nous vous
aimions trop pour ne pas craindre de vous donner de l'orgueil
. Mais à présent toute feinte est inutile , puisque votre
bonheur est assuré. Sachez donc , Azémi , que vous êtes la
plus belle , la plus aimable et la plus intéressante de toutes
les femmes . Moi , grand Dieu ! vous vous moquez .-Nous
disons la vérité. Seulement nous avouerons que vous avez
deux grands défauts qui peuvent vous nuire quelque jour.
Vous avez une timidité qui vous empêche de tirer parti de
tous vos avantages; il faut la surmonter. Vous mettez dans
votre parure une négligence impardonnable; il faut vous en
corriger. Ce soir , il doit arriver au concours une Circassienne
d'une beauté merveilleuse ; ses charmes seront relevés encore
par la toilette la plus élégante , la plus riche et la plus recherchée
; prenez garde qu'elle ne vous enlève le coeur de
votre amant. Vous êtes trop belle d'ailleurs , pour être si
simplement, si mesquinement vêtue , et nous vous apportons
des habits qui surpasseront ceux de votre belle rivale. »
A l'instant même des esclaves apportent et déployent une
robe toute semée de pierreries ; elle est accompagnée d'une
ceinture beaucoup plus riche encore . Les discours des deux
amies , l'aspect de ces vêtemens somptueux font naître dans
le coeur d'Azémi des sentimens nouveaux pour elle. Elle se
croit la plus belle femme de Samarcande; et jetant les yeux
sur son costume , elle rougit de cette simplicité qu'elle
remarque pour la première fois. Les deux amies veulent
qu'elle essaye la robe et la ceinture qu'elles ont apportées.
Azémi veut mettre cette ceinture superbe sur le ruban de
la fée; mais par malheur la riche ceinture est trop étroite ;
et pour qu'elle dessine parfaitement la taille élégante
OCTOBRE 1808. 205
d'Azémi , Kalide et Zélimé assurent qu'il faut sacrifier le
triste ruban. Après avoir hésité quelque tems , Azémi cède
à leurs sollicitations , et le ruban est remplacé par la ceinture
nouvelle. - « Quelle taille ! s'écrient les deux amies ,
que de grâces ! La belle Circassienne n'est arrivée que pour
voir triompher notre chère Azémi. Adieu , adieu , charmante
Azémi , nous nous verrons ce soir au concours. »
Elles sortent , et Kalide emporte le ruban merveilleux dont
elle compte se parer le soir même.
Azémi est dans l'enchantement de sa nouvelle parure ;
elle se promène dans son appartement , et se regarde avec
complaisance dans toutes les glaces qui le décorent. Elle
s'entretient des plus brillantes illusions jusqu'au moment où
leconcours doit recommencer; le modeste ruban est absolument
oublié .
Il arrive enfin ce moment désiré. Azémi, voilée , et dans le
costume qu'elle a reçu de ses deux amies , est portée en
triomphe , au bruit de mille instrumens , dans la salle où
l'assemblée s'est tenue la veille On place la jeune fille sur
le trône où le bel Hiram vient s'asseoir. Le sultan demande
si toutes les jeunes personnes sont arrivées , et bientôt il
donne le signal du concours. Hiram , fier de montrer la
beauté de sa maîtresse , lève lui-même le voile qui la couvre.
Mais quelle est sa surprise ! il ne reconnaît plus Azémi.
<<Que vois-je ? dit-il. Que venez-vous chercher ici , Madame,
et pourquoi venez-vous usurper une place qui ne vous
appartient pas ? qu'est devenue Azémi ? <<- Quoi ! prince ,
vous ne me reconnaissez pas ! Vous Azémi ? s'écrie
le prince. Non , non, c'est une imposture. >> A ces mots des
huées s'élèvent de toutes les parties de la salle. Plus Azémi
veut se défendre et plus on se moque d'elle. Personne ne la
reconnaît. Le prince est dans la plus violente inquiétude et
cherche partout Azémi.
-
Le sultan veut s'amuser de cet incident extraordinaire.
<M<a<dame, dit- il à la pauvre inconnue , je veux bien croire
que vous êtes cette belle personne qui reçut hier les hommages
de mon fils , je veux croire qu'un seul jour a pu vous
enlever une grande partie de vos charmes , mais vos talens
ont dû vous rester. Voyons donc si vous savez encore jouer
du luth , et si vous êtes aussi habile musicienne aujourd hui
que vous l'étiez hier. » Azémi est un peu rassurée. par ce
discours du sultan; elle s'empare de l'instrument et veut
préluder ; mais quelle honte ! elle ne fait entendre que des
sons aigres et faux; elle écorche toutes les oreilles . Les huées ,
les éclats de rire recommencent de toutes parts. On fait
206 MERCURE DE FRANCE ,
descendre la malheureuse du trône ; on la chasse hontetisement
de la salle ; on congédie l'assemblée , et le concours
est remis au lendemain .
Chercherai-je à peindre le désespoir de cette jeune infortunée
! sa raison est un instant égarée par sa douleur. Ce qui
vient de lui arriver est aussi incompréhensible pour elle que
son triomphe de la veille. Elle sort de Samarcande; et
quoique la nuit soit assez avancée , elle reprend le chemin
de sa chaumière qu'elle se repent d'avoir abandonnée .
Après avoir long-tems erré dans les ténèbres , elle arrive
devant cette malheureuse cabane où elle aperçoit de la
lumière . La terreur s'empare de son ame ; elle ne sait si elle
doit entrer ; mais enfin elle se rassure , ouvre la porte et
reconnaît la bonne vieille . Azémi reste immobile d'étonnement
; elle verse un torrent de larmes ; elle accuse la Fée
du malheur qui vient de lui arriver . « Ah ! dit-elle , c'est
vous qui êtes la cause de ma honte ; ce sont vos funestes
enchantemens qui m'ont hier placée sur ce trône que j'étais
loin d'ambitionner ; c'est vous qui m'en faites descendre
aujourd'hui avec opprobre , lorsqu'un funeste amour que
vous avez allumé commençait à me le rendre cher. Cepen
dant , que vous ai-je fait pour mériter tant d'outrages ?
Je vous ai secourue avec plaisir et sans compter sur votre
reconnaissance . Voilà comme vous me récompensez . -
Jeune fille , calme ton désespoir , répond la Fée avec
douceur , écoute-moi et tu cesseras de m'accuser. Lorsque
je t'ai vue pour la première fois , je n'ai pu me défendre de
t'aimer. J'ai voulu te donner une preuve de ma reconnaissance
, et je t'ai fait présent d'un précieux talisman. Cette
ceinture , si simple en apparence , a la propriété d'embellir
toutes les femmes qui la portent ; la jeune personne assez
heureuse pour la posséder , triomphe de toutes ses rivales.
Cette ceinture lui donne un charme inexprimable qui efface
tous ses défauts , relève ses moindres attraits et lui soumet
tous les coeurs. A l'aide de ce magique ruban , une femme
réunit tout ce qui peut plaire , elle possède toutes les grâces ,
tous les talens. Mais sans lui , ces grâces , ces talens , cette
beauté perdent toute leur puissance ; on les admire encore ,
mais on cesse bientôt de les aimer. Qu'as-tu done fait de ce
trésor ? tu as quitté la ceinture de modestie pour celle de la
vanité. Privée du seul talisman auquel tu devais un si
beau triomphe , tu as perdu tous les charmes qu'il t'avait
donnés ; tu es devenue méconnaissable aux yeux même de
ton amant.- Ah ! s'écrie Azémi , combien je suis coupable !
quoi ! je devais tout à ce ruban ! quoi ! vous m'aviez fait ce
OCTOBRE 1808 . 207
présent merveilleux. Je l'ai perdu par ma faute, mes compagnes
me l'ont enlevé. Maintenant elles triomphent à ma
place, l'une d'elles va régner sur le coeur d'Hiram , pour
qui je donnerais tous les trônes de l'Univers . » Ce discours
est accompagné d'un torrent de larmes. « Console-toi , ma
chère fille, répond la Fée. Ton repentir me touche et je te
pardonne une faute dont j'accuse ta jeunesse , ton inexpérience
et la séduction de deux femmes jalouses de ta félicité.
La voilà cette ceinture que tu regrettes . J'ai suivi Kalide et
Zélimé lorsqu'elles l'emportaient dans l'espoir d'en profiter
pourelles -mêmes, bientôt je vis une dispute très-vive s'élever
entre elles. Chacune voulait posséder le talisman. J'ai saisi
lemoment favorable ; et je leur ai repris un bien dont elles
n'étaient pas dignes, et qui ne doit appartenir qu'à la vertu. »
A l'instant la vieille attache de nouveau le ruban autour
d'Azémi consolée . Elle donne un coup de baguette et soudain
le toît de la cabane est enlevé. Un char magnifique descend
des nuages , traîné par des gazelles aîlées. La Fée , sous
ses traits naturels et magnifiquement vêtue , se place dans le
char et y fait monter Azémi. Dans un moment elles arrivent
àSamarcande. La Fée veut que tout le monde ignore le
retour de sa protégée , et tous les esclaves ont ordre de
garder le secret jusqu'au lendemain.
Lorsque le moment du concours est arrivé , Azémi , trèssimplement
mise , entre dans la salle et va se placer derrière
ses compagnes , comme le premier jour. Bientôt elle entend
qu'elles semoquent de sa crédulité ; qu'elles s'entretiennent
de leurs espérances. Elle voit le jeune prince dans une
rêverie profonde ; ses yeux sont baignés de larmes, et se promènent
avec indifférence sur toutes les beautés qui se disputent
son coeur ou plutôt son trône. Mais , tout à coup , il
s'écrie avec transport : « O ciel ! que vois-je ? Azémi , la
charmante Azémi est retrouvée ! » Il vole vers la jeune personne
, la replace sur le trône , et toute la salle retentit d'ap
plaudissemens et de ces cris répétés : « Vive la charmante
Azémi ! » Kalide et Zélimé se regardent et pâlişsent de honte
et de fureur. Toutes les femmes veulent douter encore du
retour d'Azémi. Le sultan ordonne que le concours commence,
et que chaque prétendante déploye ses talens. Mais
Azémi paraît encore plus belle et plus touchante que le premierjour.
On ne peut se lasser de la voir et de l'entendre ;
elle éclipse toutes ses rivales , qui ne peuvent s'empêcher de
reconnaître sa supériorité. Kalide et Zélimé sont les seules
qui se révoltent contre cet hommage éclatant. Cependantun
héraut proclame l'élévation d'Azémi ; alors leur délire est à
208 MERCURE DE FRANCE ,
1
son comble; elles cherchent des moyens de troubler son
bonheur; mais , tout à coup , elles poussent un cri d'horreur.
Ces ceintures magnifiques , dont elles étaient si vaines , sont
changées en deux serpens qui semblent prêts à les dévorer.
L'effroi consterne l'assemblée. On gårde un morne silence.
Azémi s'élance de son trône , elle vole seule au secours de
ses compagnes ; elle n'a point oublié qu'elles furent ses amies;
elle veut les délivrer des reptiles qui les enlacent ; mais ses
généreux efforts sont inutiles.
Soudain un grand bruit se fait entendre ; la voûte de la
salle est ébranlée ; une femme superbe paraît sur un char et
s'arrête au milieu de la salle. Azémi reconnaît la Fée protectrice;
elle vole à ses genoux et la supplie d'arracher ses deux
amies aux tourmens affreux qui les menacent. « Bonne
Azémi , je leur pardonne en votre faveur, dit la Fée . Ces
cruels serpens sont ceux de l'envie. Si vous voulez qu'ils disparaissent
, touchez-les seulement avec votre ruban . » Azémi
suit les ordres de la Fée. A peine cette ceinture magique a
touché les reptiles venimeux qu'ils disparaissent. Kalide et
Zélimé volent dans les bras d'Azémi ; elles implorent un
pardonqui leur est accordé, et redeviennent les amies de
celle qu'elles avaient voulu trahir.
Alors Azémi prend la parole : « O magnifique Sultan ,
dit-elle, ô vous, Princes et Seigneurs qui composez la cour de
Samarcande , et vous , jeunes beautés qui êtes venues ici dans
l'espérance de régner sur le coeur d'Hiram , voilà ma bienfaitrice.
C'est à cette puissante Fée queje dois toutmon bonheur.
Sans elle , je serais encore la pauvre Azémi , les yeux
d'un grand prince n'auraient pas daigné se reposer sur moi,
car je ne suis rien par moi-même. Ces talens , cette beauté
que vous admiriez en moi , c'est elle qui me les a donnés , je
les dois au talisman que je tiens de sa bonté. C'est pour avoir
unmoment perdu ce talisman merveilleux, que je me suis
vue honteusement bannie de votre présence ; personne ne
m'areconnue; un instant d'orgueil m'avait privée de tous
mes charmes , cette généreuse Fée me les a rendus.>>
Cet aveu modeste l'embellit encore aux yeux de tous les
hommies, et les femmes lui pardonnent un triomphe qu'elle
ne devait qu'à la puissance d'un talisman. « Azémi , luidit la
Fée, garde toujours un trésor que tu dois moins à ma générosité
qu'à ma reconnaissance. Garde-le toujours si tu veux
ètre adorée de ton époux et de tes sujets, jusqu'au dernier
instant de ta vie. Cette ceinture est le plus bel ornement
qu'une femme puisse porter; elle leur sied à toutes et dans
toutes les situations de la vie, sous une chaumière comme
sur
SEINE
OCTOBRE 1808.
DEPT
DE
LA
DS 209
sur un trône; elle embellit tous les âges , et son éclat est de
tous les tems. >>>
A ces mots , la Fée disparut. Le soir même , le bel Hiranm
devint l'époux d'Azémi. Elle conserva toujours son coeur , car
elle suivit le conseil de la Fée , et ne se sépara jamais du présent
qu'elle en avait reçu. Kalide et Zélimé épousèrent deux
jeunes Seigneurs des plus distingués de la cour, et n'envièrent
plus celle qu'on ne pouvait se défendre d'aimer. Le peuple
de Samarcande , en voyant la gloire d'Azémi , ne cessa de
bénir le ciel d'avoir formé une union qui couronnait la plus
douce, la plus touchante et la plus aimable des vertus .
ADRIEN DE S.....
1
VOYAGE A L'ISLE D'ELBE , suivi d'une notice sur
les autres îles de la mer Tyrrhénienne ; par ARSENNE
THIEBAUT DE BERNEAUD , secrétaire émérite de la
classe de littérature , histoire et antiquités de l'Aca
démie italienne , membre de plusieurs sociétés littéraires
et savantes , etc. A Paris , chez D. Colas , imprimeur-
libraire , rue du Vieux-Colombier , n° 26 ,
faubourg Saint-Germain , et Lenormant, libraire , rue
des Prêtres-Saint-Germain - l'Auxerrois , nº 17 .
An 1808 . Un vol. in-8° , avec une carte et deux
planches. Prix, 4 fr. 50 c . , et 5fr. 50 c. franc de port.
-
-
Le premier coup-d'oeil n'est point en faveur de cet
ouvrage. Un volume in-8° , de 200 pages et plus , sur
l'île d'Elbe qui n'a guères que vingt lieues de tour, c'est
beaucoup sans doute, et lorsqu'on lit aux premières pages
de l'introduction que l'auteur a fait , et se propose de
publier un pareil travail sur l'Italie entière , l'imagination
s'effraie du nombre de volumes qu'il peut enfanter.
Si on voulait le calculer par une proportion géométrique
, l'épouvante augmenterait peut-être encore ,
et ce n'est ni le ton , ni le style de ces premières pages
qui pourraient nous rassurer. Le début de l'auteur n'est
pas modeste , il nous annonce qu'il a voyagé comme
les philosophes de l'antiquité , qu'il a vécu parmi les
savans pour ajouter leurs idées aux siennes ; qu'il a
dû suivre l'exemple d'Alcibiade qui fut tout ce qu'il
voulut être , courageux et frugal à Sparte , enjoué dans
210 MERCURE DE FRANCE ,
la molle Ionie , superbe avec les lieutenans du roi de
Perse. Tout cela dis-je , n'est pas rassurant , et l'expres
sion de suivre les cabinets d'histoire naturelle que l'on
trouve aussi à la page ij , n'est pas d'un augure plus
favorable. On se tromperait cependant si l'on jugeait
l'ouvrage sur ce préambule. Ce n'est que par mégarde
que notre auteur a pris ce ton. Tournez le feuillet et
vous le verrez réclamant l'indulgence de ses lecteurs
pour son coloris et sa touche ; puis arrivant à l'île d'Elbe',
il vous rend compte de tous les travaux qu'il a entrepris
, de toutes les recherches qu'il a faites , de toutes
les peines qu'il s'est données pour rassembler les connaissances
déjà acquises sur ce pays et en acquérir de
nouvelles. Il cite les auteurs dont on doit se défier , et
ceux qui lui ont fourni des lumières ; il regrette de
n'avoir point eu connaissance de ce qui regarde l'île
d'Elbe dans le Voyage, encore inédit , de M. de Saussure,
en Italie , et dans un rapport de M. Léopold Chevalier ,
à l'académie de Limoges, sur la mine deRio ; il recommande
aux naturalistes de relever ses erreurs . Enfin si
après l'introduction vous lisez l'ouvrage , bien loin d'y
trouver la moindre trace de morgue philosophique, ou
de ces prétentions d'un autre genre que la comparaison
avec Alcibiade semblait annoncer , vous y verrez peutêtre
, avec nous , des raisons de croire que le voyageur
ne paraît point assez dans son voyage , et qu'il aurait dû
donner plutôt à son livre le titre de description . En
effet , M. Thiébaut de Berneaud , ne nous dit ni quand il
aborda à l'île d'Elbe , ni quand il en partit, ni ce qu'il
y fit ; mais il nous la fait connaître sous tous les rapports
avec beaucoup d'étendue..
Son plan n'est pas seulement très-vaste; on peut le
dire universel. Il embrasse la géographie , la géologie ,
l'histoire naturelle dans toutes ses branches , l'archéologie,
l'histoire , l'agriculture , les mmoeurs , la statistique ,
la médecine ; ou pour mieux dire , il n'omet rien. On
voit cependant que les sciences physiques et naturelles
sont celles qu'il affectionne particulièrement. Il discute
avec beaucoup de soin la formation de l'île d'Elbe ;
il ne veut l'attribuer ni aux volcans , ni à la mer , et
pensequ'elleestsortiedu sein des eaux , dans un tremble
OCTOBRE 1808. 211
ment de terre. Ce n'est point à nous à discuter les raisons
par lesquelles il soutient cette opinion ,et combat
celles qui lui sont contraires ; il nous suffit de l'indiquer
aux géologues et aux minéralogistes; ainsi que tout ce
qui a rapport aux mines de cette île , et en général toute
sa topographie, dont nous ne serions pasjuges compétens.
Consignons seulement ici un résultat intéressant pour
tout le monde , c'est que la mine de fer de Rio , célèbre
dès l'antiquité la plus reculée, donne de 75 à 85 pour
cent d'excellent fer, égal à celui de Suède et de Sibérie.
La zoologie de l'île d'Elbe n'est pas très-riche ; elle
fournit cependant une anecdote assez curieuse. Vers le
milieu du dix-septième siècle , l'île se trouva couverte
d'une multitude de lapins qui , chaque année , dévoraient
les récoltes et réduisaient le cultivateur au désespoir.
On s'en débarrassa en jetant dans les lieux les plus
infectés des chattes pleines , qui , en peu d'années , rétablirent
l'équilibre entre le nombre des hommes et
celui des lapins.
Quoique notre opinion n'ait pas plus de poids en
botanique qu'en minéralogie , nous demanderons quelques
éclaircissemens à M. Thiébaut de Berneaud , sur
le cactus opuntia , qu'il appelle aussifiguier d'Inde. Il
nous dit d'abord qu'on en fait des haies impénétrables ,
et nous en sommes d'accord , si , comme tous les botanistes
, il entend par cactus opuntia , ce qu'onnomme
vulgairement la raquette ; mais revenant à cette même
plante sous le nom de figuier d'Inde , il en fait un arbre
qui subsiste pendant quelques siècles , et qui sert aux
nègres de Saint-Domingue à faire des assiettes et des
canots; cela ne convient ni à la raquette , qui n'est qu'une
plante grasse épineuse , ni au bananier que l'onnomme
quelquefois figuier d'Inde , mais que l'on coupe tous les
ans , et qui peut fournir des assiettes , mais jamais des
barques . Enfin , M. Thiébaut veut que ce soitson figuier
d'Inde, son cactus opuntia , qu'affecte l'insecte précieux
qui nous donne la cochenille. Il nous semble que le
cactus qu'il habite est différent de l'opuntia , et porte
le nom particulier de cochenillifer.
La partie historique de cet ouvrage ne pouvait pas
être fort intéressante .
هف
1
02
212 MERCURE DE FRANCE, יו
L'auteur rapporte plusieurs médailles de l'ile d'Elbe
qui prouvent selon lui qu'elle fut autonome ; ce qu'il y
ade sûr c'est qu'elle ne le fut pas long-tems. Soumise
tour à tour aux Carthaginois et aux Romains , dévastée
par différens peuples après la chûte de l'Empire , elle
tomba sous la domination des Pisans, au commencement
du XIe siècle . L'événement le plus remarquable de son
histoire , est celui qui la détacha politiquement de la
Toscane , ainsi que la ville de Piombino et quelques
autres. Appiano , favori de Gambacorta , qui gouvernait
la république de Pise, vendit au duc de Milan sa patrie
et son bienfaiteur , tua Gambacorta et ses deux fils
(en 1393 ), et prit les rênes du gouvernement qu'il conserva
pendant cinq années. Après sa mort , son fils ne
pouvant se soutenir contre les mécontens , traita de
nouveau avec le duc de Milan , et en lui livrant Pise et
ses dépendances , se réserva en propriété héréditaire ,
Piombino, cinq autres villes , et les îles d'Elbe , de la
Pianosa et de Monte-Christo . Ce petit Etat resta dans sa
famille , jusques vers le milieu du seizième siècle , que
le vice-roi de Naples s'en empara au nom de l'Espagne ,
eten vertu des droits de la maison d'Arragon , dont les
Appiano étaient alliés. Depuis cette époque , jusqu'à ces
derniers tems , Piombino et l'île d'Elbe ont toujours dépendu
des rois de Naples , malgré des concessions particulières
faites aux Ludovisi de Bologne , et dont héritèrent
les Buoncompagni ; cependant Porto - Ferrajo
resta aux grands-ducs de Toscane.
Nous sommesfâchés que dans ce coup- d'oeil historique ,
où M. Thiébaut a déployé beaucoup d'érudition , il soit
parlé duhuitième siècle comme postérieur au règne de
Charlemagne , qui ne mourut comme on sait , qu'au
commencement du siècle suivant. Nous voudrions aussi
que les noms historiques , même des Italiens , fussent
écrits à la française et non à l'italienne ; c'est une exactitude
minutieuse, inutile pour les gens instruits et embarrassante
pour ceux qui s'instruisent , que d'écrire
Cosimo de' Médisi , au lieu de Cosme de Médicis , grand
duc de Toscane .
Une remarque assez curieuse , mais qui n'appartient
pas à l'histoire politique , c'est que les moissons et les
!
OCTOBRE 1808 . 213
vendanges se font encore à l'île d'Elbe comme elles se
faisaient il y a deux mille ans. En général les moeurs de
seshabitans sontfort simples, et leurs lumières très-bornées.
M. Thiébaut leur donne beaucoup d'éloges. Il les
peint comme très-attachés à leur patrie , bons , courageux,
laborieux, hospitaliers, et n'étant atteints ni de cet
esprit de haine et de vengeance , ni de ce penchant à la
ruse et àlaparessedonton accuseles peuplesméridionaux.
Ils sont , dit- il , d'une taille ordinaire et régulière ,
robustes , d'une bonne constitution... La vie active et
frugale à laquelle ils sont accoutumés , contribue à les
rendre forts , ardens , braves et à les conserver en santé.
Les vieillards ne sont point décrépits , et l'on en voit qui
touchent à leur dix-neuvième lustre , sans la moindre
incommodité. Il est fâcheux qu'en entrant dans ces détails
, l'auteur ait été dans le cas d'apporter bien des restrictions
à ces éloges ; qu'à Capoliveri , il n'ait trouvé
qu'une population de gens sans foi et sans probité ;
| qu'il nous dise à l'article industrie et commerce , que l'île
d'Elbe éprouve , d'une manière bien sensible, les effets de
l'apathie , jointe àla corruption des moeurs , dont elle est
le signe évident ; et qu'au chapitre des maladies et dé
leurs causes , il nous fasse une longue liste de celles qui
sont endémiques dans cette île , et les attribue en partie
aux miasmes putrides qu'exhalent les marais salans
et les eaux stagnantes , après nous avoir vanté la pureté
de l'air , et la salubrité du climat.
C'est peut-être encore une chose assez singulière ,
qu'au commencement d'un autre chapitre , M. Thiébaut
se plaigne que l'île d'Elbe n'offre aucune ruine ,
aucun monument capable de rappeler d'intéressans souvenirs
, et qu'à la fin du même chapitre , il nous décrive
des ruines très-pittoresques qui se voient sur le
golfe de Porto-Ferrajo , et en cite beaucoup d'autres
que l'on trouve au Cap della Vita , à Monte-Giove et
ailleurs. Mais ces légères contradictions sont peu importantes
dans un ouvrage qui n'a point les antiquités ,
inais la minéralogie , pour objet principal. Peut-être
M. Thiebaut aurait-il fait sagement de ne considérer
lile d'Elbe , que sous le rapport de cette science , qu'il
paraît avoir profondément étudiée , et pour laquelle
214 MERCURE DE FRANCE,
son ouvrage pourra être une bonne acquisition. Il aurait
bien fait , sur-tout , de s'épargner beaucoup de citations
d'Horace , de Cicéron , de Montaigne , qui viennent le
plus souvent hors de propos. Ces citations et quelques
expressions ambitieuses , contrastent avec la forme de
son ouvrage qui est très- méthodique , très-régulière , et
que nous lui conseillerons d'adopter pour son grand
Voyage en Italie. La méthode est très-nécessaire , quand
c'est pour enrichir les sciences que l'on écrit , et sous
ce point de vue , nous devons aussi louer M. Thiébaut
d'avoir orné son livre d'une jolie carte, et d'y avoir
joint une table des matières qui le rend très-facile à
consulter. Mais il est tems d'y renvoyer nos lecteurs ,
comme au meilleur , malgré ses défauts, qu'on nous ait
encore donné sur l'île d'Elbe, La courte Notice sur les
îles de la mer Tyrrhénienne , qui le termine , offrira
aussi quelques données intéressantes , et l'on y trouvera
avec plaisir , l'annonce d'une Histoire civile et littéraire
de la Sardaigne, par D. Lodovico Baille. Il y a longtems
que cette île importante , et très-peu connue , réclamait
l'attention des savans . VANDERBOURG.
SCELTA DI PROSE ITALIANE , tratte da' più celebri e
classici scrittori , con brevi notizie sulla vita e gli
scritti di ciascheduno ; da P. L. COSTANTINI .-Сноих
de morceaux de prose italienne , tirés des auteurs les
plus célèbres et les plus classiques , avec de courtes
Notices sur la vie et les écrits de chacun d'eux ; par
P. L. COSTANTINI . A Paris , chez Fayolle , rue
-
Saint-Honoré , nº 284.- In-12 , de 500 pages.
La langue italienne n'est plus pour nous un objet de
pure curiosité. A mesure que l'Italie devient plus française
, il devient pour les Français d'une nécessité plus
urgente d'entendre la langue de ce beau pays , qui la
conservera sans doute. Ce serait un triste fruit de notre
influence sur ses destinées , si elle s'étendait jusqu'à
effacer peu à peu du nombre des langues modernes ,
celle qui en est reconnue la plus belle , la plus riche,
laplus féconde en chefs-d'oeuvre de tous les genres ;
OCTOBRE 1808 . 215
c'en sera un très-heureux , au contraire , si nous nous
trouvons engagés , et comme forcés , à étudier enfin ,
avec l'attention dont elle est digne , cette belle langue
et les grands écrivains qu'elle a produits.
On se borne trop souvent parmi nous à en connaître
les productions poëtiques les plus légères. La prose est
encore moins connue : les historiens , les philosophes ,
ne le sont point du tout : les conteurs mêmes , à la tête
desquels est Boccace, le sont assez peu ; et l'on croit
communément que ce beau génie , que ce savant érudit
daus un siècle où l'érudition n'était pas née , que ce
peintre philosophe des scènes de la vie commune , et
des moeurs corrompues de son siècle , que ce digne
élève et ce digne ami de Pétrarque , érudit et philosophe
comme lui , ne fut qu'un auteur de contes pour rire.
Les littérateurs mêmes qui semblent s'être le plus occupés
de cette littérature si abondante et si variée , et qui
veulent redresser à son égard les fausses idées du public,
s'y trompent encore quelquefois .
Le public aurait des moyens de se mieux instruire :
s'avise-t-il d'en profiter ? Demandez à M. Biagioli, qui
nous a donné , il y a quatre ans , une très-jolie , trèsbonne
et très-commode édition du Tacite de Davanzati
(1) , le meilleur prosateur peut-être du seizième
siècle , si cette édition est épuisée. Demandez-lui si celle
qu'il donna l'an passé , des lettres de Bentivoglio , avec
des notes explicatives et grammaticales (2) , est en train
de l'être. Voici un nouvel effort que fait un autre littérateur
italien , pour amener enfin les Français à une
connaissance plus exacte de ce qu'ils ne peuvent plus
ignorer sans honte. Cet effort sera-t-il plus heureux ?
Le choix que M. Costantini a fait parmi les meilleurs
(1) Chez Fayolle , 3 volumes in 12. M. Biagioli , ci-devant professeur
de littérature grecque et latine , à l'université d'Urbin , enseigne
depuis plusieurs années ,à Paris , la langue et la littérature italienne. Il
est suffisamment connu par sa Grammaire italienne élémentaire et
raisonnée. On la trouve chez le même libraire .
(2) Elles se vendent chez Carli , place des Italiens , et chez P. Didot ,
qui es a imprimées. La préface , écrite en français , est d'un très-bon
littérateur et d'un grammairien philosophe.
216 MERCURE DE FRANCE,
auteurs italiens en prose , est très-propre à donner une
idée juste du style de chacun d'eux , et les courtes
notices qui précèdent leurs extraits , à faire connaître ,
sinon leur caractère et les événemens de leur vie , au
moins leurs principales circonstances , l'état qu'ils ont
eu dans le monde , et l'époque où ils ont vécu. Il s'est
borné , dans son recueil , à vingt-trois de ces écrivains ,
choisis dans l'étendue de près de cinq siècles , depuis
Dino Compagni , qui fleurit à la fin du treizième , jusqu'à
Gravina , dont la carrière s'étendit au commencement
du dix-huitième , et même à Giannone et à
Muratori , qui n'étant morts que l'un en 1748 et l'autre
en 1750 , appartiennent à ce dernier siècle. Il aurait
pu sans doute en citer bien davantage ; mais on ne peut
pas dire , et c'est-là le principal , que ceux qu'il a
choisis ne soient pas les plus célèbres et les meilleurs.
L'ordre chronologique dans lequel ils sont rangés est
propre à faire mieux sentir les progrès de la langue , et
ses légères variations. Je dis légères , car son premier
jet fut si heureux qu'il y eut peu à refondre , et que
dès le premier siècle de son existence , elle atteignit un
point de perfection auquel il a fallu la ramener quatre
ou cinq siècles après , quand on a voulu lui rendre les
richesses qui lui sont propres et la dégager des emprunts
ruineux qu'elle avait faits .
Dino Compagni se présente le premier , avec un
très- court extrait de ses histoires ou chroniques florentines.
L'éditeur , dans sa Notice , n'oublie pas de rappeler
qu'il était contemporain du Dante et de Ricordano
Malespini. Mais pourquoi n'a-t- il pas commencé par
donner un morceau de prose de ces deux écrivains célèbres
? Ce que Malespini a écrit de l'histoire de Florence
(3) , pouvait fournir quelques citations ; et quoiqu'il
y ait dans celle de Dino quelques tournures qui
ont vieilli , on aurait pu remarquer encore dans Malespini
, qui l'avait précédé de quelques années , des locutions
que Dino n'employa pas. La prose du Dante est
(3) Cette histoire , connue sous le titre d'Historia antica di Ricor
dano Malespini, embrasse depuis la fondation de Florence jusqu'à l'an
1281.
OCTOBRE 1808. 217
4
loin d'être un modèle et de valoir sa poësie ; mais on
n'aurait pas vu sans curiosité , ni sans intérêt , comment
ce grand génie qui créa sa langue poëtique écrivait en
prose , et l'on aurait facilement tiré de sa Vita nuoνα ,
et de son Convivio ou Convito , quelques pages qui
n'auraient point déparé ce Recueil. J'observerai aussi
que M. Costantini , dans cette même Notice , l'appelle
deux fois il Dante (4) , contre l'usage constant des Italiens
, qui ne placent l'article honorifique il que devant
( le nom de famille , quand il est seul. Ils disent l'Alighieri
, comme il Petrarca et il Boccacio , mais Dante
Alighieri , ou simplement Dante, qui n'est que l'abrégé
du nom de baptême Durante. Nous disons communément
en français le Dante , et ce qu'il y a de bizarre ,
c'est que nous disons Pétrarque et Boccace , sans article
, tandis que ce devrait être le contraire ; mais un
abus de notre langue ne doit pas s'introduire dans l'italien
, avec l'autorisation d'un écrivain qui paraît justement
jaloux de lui conserver tous ses avantages.
Il a choisi , sans doute par une suite de son admiration
pour le Dante , dans l'historien Jean Villani , ce
qui regarde ce poëte , sa vie , ses ouvrages et sa mort.
Dans Boccace , il n'avait que l'embarras du choix , et
quelque nombre de morceaux qu'il eût cités , il ne pouvait
non plus éviter qu'on n'en eût désiré davantage.
Parmi les morceaux qu'il a choisis , on remarque
une pièce philosophique dans laquelle Boccace fait l'apologie
des libertés qu'il se donne à l'égard des moines ,
car on sait qu'il les met sans cesse sur la scène , et il le
fallait bien , puisqu'ils couvraient pour ainsi dire alors,
celledu monde. Il fait cette apologie en montrant avec
la plus grande liberté ce que sont les moines de son tems ,
et combien ils diffèrent des modèles anciens de la vie monastique.
Les moines , alors si puissans , jetèrent d'abord,
les hauts cris contre l'auteur et contre l'ouvrage : mais
on les laissa crier , et eux - mêmes aimèrent sans doute
mieux laisser tympaniser leurs vices que de s'en corriger.
Deux nouvelles intéressantes , dont l'une est le faucon ,
(4) Contemporaneo del Dante .... et dopo la morte del Dante.
19
218 MERCURE DE FRANCE ,
7
sujet connu parmi nous , par le conte touchant de La
Fontaine , sont suivies de l'un des plus éloquens morceaux
de la langue italienne ; c'est la belle description
de la peste qui affligea Florence en 1348 , et qui sert
d'introduction au recueil des Cent Nouvelles . On l'a comparée
quelque part avec celles du même fléan , qui se
trouvent en grec dans Thucydide , et en latin dans Lucrèce
; et ce n'est pas peu dire à la gloire de Bоссасе ,
que de convenir que la sienne soutient la comparaison .
Franco Sacchetti , ami , disciple et imitateur de Boccace,
et qui sans être son égal dansses Nouvelles,, y rappelle
quelquefois le naturel et les grâces de son style ,
termine cette belle époque du quatorzième siècle , après
laquelle on ne reconnaît pas assez généralement que la
renaissance des lettres était décidée. L'Italie s'était relevée
par ses propres forces de la barbarie où toute l'Europe
était plongée. Elle n'avait pas eu besoin de la chûte
de l'Empire grec , que l'on regarde presque toujours
comme l'époque de cette renaissance , et qui n'arriva
qu'un demi-siècle après. Florence n'avait pas attendu la
prise de Constantinople pour être la nouvelle Athènes .
Du Sacchetti au Castiglione , on aperçoit cette lacune
que laisse dans la littérature italienne le quinzième siècle
presqu'entier , pendant lequel l'Italie redevenue latine
en quelque sorte , négligea sa propre langue pour l'étude
approfondie des langues anciennes. Le Castiglione ouvre
par son livre du Courtisan , il Cortigiano , ce grand seizième
siècle , à qui l'on fait peut-être injure en lui donnant
le nom d'un homme ou d'une maison , et qui fut le
siècle de l'Italie entière , puisqu'il n'y oût alors dans
toute la presqu'île , royaume , duché , principauté ni république
, qui ne prodaisit , comme par une éruption
simultanée et spontanée , de grands et de beaux génies
dans tous les genres .
Machiavel vient ensuite , ce grand écrivain , plus par
les choses que par le style , trop long-tems méconnu et
calomnié , trop complétement justifié peut-être , et sur
lequel après tant de jugemens divers , il reste encore à
en porter un qui donne une juste idée de son caractère
et de son génie. Il paraît içi comme historien , dans des
OCTOBRE 1308 .
219
(

morceaux considérables de son histoire de Florence ; et
comme conteur , dans sa plaisante Nouvelle de l'archidiable
Belphegor , où il se délasse , pour ainsi dire , de
ladignitésévère quine l'abandonne jamaisdans ses grands
ouvrages historiques et politiques. L'éditeur aurait pu
ajouter ici une ou deux citations de ce dernier genre ,
tirés sur-tout des discours , non pas sur les décades de
Tite-Live , comme il le dit dans sa Notice , mais sur la
première décade seulement , car cet ouvrage profond ,
qui n'avait point de modèle dans l'antiquité , et dont il
n'a été fait que des imitations imparfaites , n'embrasse
dans ses trois livres , divisés en plus de cent quarante
chapitres , que cette première décade de l'historien latin .
Guicciardini, que nous nommons Guichardin, rival de
Machiavel dans l'histoire , et que l'on pourrait nommer
le Tite-Live italien , tandis que l'autre serait le Tacite ,
si ces comparaisons ne manquaient pas toujours de justesse
par quelque endroit ; l'autre, célèbre historien de
Florence , Varchi ; Paul Paruta , l'un de ceux que la
république de Venise chargea par décret de continuer
son histoire ; Davanzati , qui fit parler Tacite en italien
avec autant de force et de concision qu'il aurait parlé
lui-même , et à qui l'on ne peut reprocher que de l'avoir
rendu peut-être un peu plus Florentin qu'Italien , par
les trop fréquens idiotismes de Florence ; Davila , aussi
élégant qu'impartial et véridique historien des guerres
civiles de France , dont il avait été témoin ; enfin , le
courageux philosophe Paolo-Sarpi , qui ne raconta pas
seulement , mais quiexamina etjugea leconcile deTrente,
Sarpi , plus connu sous le nom de Fra-Paolo , frère
Paul ,parce qu'il était moine , quoiqu'intrépide antagoniste
des prétentions des papes , dont toute la milice
monacale était le soutien; tels sont les grands historiens
dont un seul siècle a fourni des extraits à ce Recueil.
Il nous offre dans d'autres genres le prélat Jean della
Casa , qui eut à se repentir toute sa vie de s'être plus
égayé qu'il ne convenait à un prêtre et même à tout
homme sage , dans son Capitolo delforno , et dans quelques
autres gravelures , mais qui en donnant des leçons
de politesse dans les manières essentiellement mobiles et
220 MERCURE DE FRANCE ,
changeantes , en a donné (5) d'une politesse de style qui
peut servir de modèle dans tous les tems ; Annibal Caro ,
qui offrit le premier exemple d'une traduction en vers
rivale du texte traduit , et qui est dans ses lettres familières
, d'une élégance si soutenue et si parfaite , qu'il
peut être regardé come le meilleur modèle en italien de
ce genre d'écrire ; et Georges Vasari , biographe trop
prolixe , mais intéressant et naif , des grands peintres
de son pays et de son siècle ; et le bon Bernardo Tasso ,
qui n'adû qu'à l'immense célébrité de son fils la diminution
de sa propre célébrité , mais qui se montra souvent
dans sa prose homme d'Etat et philosophe , comme
il se montra bon poëte dans ses sonnets , dans ses canzoni,
dans ses odes , dans ses élégies, et sur-tout dans son
grand poëme d'Amadis .
Je regrette encore que ce fils , l'immortel auteur de
la Jérusalem délivrée , n'ait pas ici sa place à la suite de
son père. Ses dialogues philosophiques dans le goût de
ceux de Platon , ses lettres et ce qu'il a écrit , soit pour
sa défense , soit sur sa vie et ses malheurs , présentaient
une ample moisson ; elle aurait contribué à faire mieux
connaître ce génie aussi étendu qu'élevé , exemple à
la fois de la force de l'esprit humain et de sa triste fragilité.
: Dans le dix-septième siècle , que l'on répète sans cesse ,
et avee raison à certains égards , avoir été celui de la
décadence , mais qui sous d'autres rapports soutint et
même accrut la gloire du précédent , siècle où les hautes
sciences se mêlèrent souvent , par un heureux accord ,
avec les lettres , M. Costantiniiaa choisi sans doutecomme
preuves de cet accord , trop rare chez d'autres nations
, le grand Galilée , qu'il suffit de nommer pour
rappeler à la fois ce que le génie a de plus grand , et ce
que la superstition persécutrice a de plus odieux , le
célèbre médecin et physicien Redi , le naturaliste Magalotti
, et le jurisconsulte Gravina. L'histoire lui a
fourni le cardinal Bentivoglio , l'anti-papiste Giannone ,
et le sage et savant Muratori , qui sans être un ennemi
(5) Dans son Galateo.
20
1
1
OCTOBRE 1808. 221
aussi déclaré des papes , n'a pas porté dans ses annales ,
par son imperturbable véracité , des coups moins forts
et moins dangereux aux usurpations de la cour romaine.
J'ai déjà observé que ces deux derniers auteurs appartiennent
au dix-huitième siècle. L'éditeur aurait pu remplir
leur place par quelques-uns de ceux du seizième ,
dont on peut regretter l'oubli , tels que Torquato
Tasso , Sperone Speroni, l'un des poëtes , des litérateurs
et des moralistes les plus savans et les plus élégans de cet
âge , le cardinal Bembo , si pur et si classique dans ses
asolani et dans ses prose ou observations sur la langue ,
quelques morceaux de l'arcadie de Sannazar , quelques
autres de la vie du célèbre orfèvre Cellini , écrite par luimême
, ou des traités qu'il a composés sur son art ; quelques
citations des critiques , des discours et des écrits sur
la langue du fameux académicien Lionardo Salviati ;
parmi les historiens , Nardi , Nerli , et sur-tout pour la
puretédu style , Scipione Ammirato , etc. Il aurait réservé
l'historien de Naples et l'auteur des annales d'Italie
, pour le volume qu'il annonce devoir publier après
celui- cii,, et qui ne contiendra que des auteurs du dernier
siècle. Son but est , dit-il dans sa préface , de répondre
par cette publication à ceux qui veulent rabais
ser la littérature actuelle d'Italie qu'ils ne connaissent
pas , et que , pour la plupart , ils ne sont pas en état
de bien apprécier. Ce trait , qui pourra paraître dicté
par l'humeur , ne l'est que par une équité sévère. Il
serait à désirer que les Français s'offensassent de ce reproche.
Il ne tiendrait qu'à eux de s'en laver. Ce premier
choix de prose italienne que leur offre M. Costantini ,
est unmoyen de plus d'y parvenir. Cet estimable éditeur
fait dépendre du succès de celui-ci , la publication
du second. Espérons que malgré notre indifférence hahituelle
, ce succès sera tel qu'il puisse l'engager à compléter
le service qu'il vient de rendre à la littérature de
son pays , en la faisant mieux connaître et mieux apprécier
dans le nôtre.
GINGUENÉ .
1
1
222 MERCURE DE FRANCE,
SALON DE PEINTURE.
SECOND ARTICLE .
Histoire , Genre , Paysage.
APRÈS avoir donné aux lecteurs de ce Journal une idée
générale de l'exposition , je vais les entretenir d'abord des
tableaux d'histoire , de genre et de paysage. Réunis dans
cette notice , comme ils le sont dans le Musée , leur rapprochement
en écartera peut-être une monotonie fatiguante et
presque inévitable , en rompant , autant qu'il est possible ,
l'uniformité de cette suite de descriptions et de jugemens
qui , roulant sur des objets du même genre , semblent presque
tous , au premier aspect , rentrer les uns dans les autres.
C'est d'ailleurs , si je ne me trompe , le seul moyen de conserver
quelque chose de sa variété , de sa richesse , et , pour
ainsi dire , de sa physionomie au Salon de cette année , dont
l'heureuse disposition rend partout témoignage au goût
éclairé de l'artiste homme de lettres, à qui le Gouvernement
a confié la direction des arts du dessin , pour l'avantage
particulier des artistes et la satisfaction du public.
M. DAVID .
Dans l'examen, des travaux de tant de peintres célèbres
, il est juste de commencer par celui qui fut leur
maître , et dont la gloire , si riche de son propre fonds ,
doit s'accro tre encore de leurs succès. Qui ne connaît pas
ce tableau des Sabines dont l'apparition a fait époque , et
mis le sceau à la grande renommée de son auteur ? il serait
au moins superflu de l'analyser encore , descriptions , éloges ,
critiques , ce chef- d'oeuvre a tout épuisé un homme de
goût , initié aux procédés et aux principes des arts , Pa
dignement apprécié dans une brochure connue ; la poésie
elle-même l'a célébré ; et les vers de M. Ducis (1 ) ont plus
fait pour l'honneur du peintre , que tout ce qu'on pourrait
ajouter ici . Dès long-tems l'opinion publique est fixée : le
reproche de peu de mouvement dans la composition , d'affectation
dans quelques attitudes , de froideur dans le coloris ,
de lourdeur dans les cheveux , dans les crinières des chevaux,
(1) Voyez l'Epitre à M. Vien.
OCTOBRE 1808 . 223
toutes ces critiques de détail qu'on a cru devoir se permettre,
n'ont pu ternir , aux yeux des juges éclairés , tant
de beautés du premier ordre , qui , reproduites maintenant
au grand jour , attirent l'admiration de la foule , comme
elles avaient captivé celle des connaisseurs ; ces pensées
fortes , ces contrastes terribles , ce dessin digne de l'antique
par sa grandeur , sa finesse et sa pureté ; ces expressions dont
la vérité n'òte rien à la noblesse des figures ; ce beau idéal
enfin que l'on retrouve jusque dans les accessoires , dans les
armes et dans les vêtemens. Il n'est peut-être pas inutile
d'observer qu'en déplaçant un peu le fourreau du glaive de
son Tatius , M. David a satisfait aux critiques qui lui reprcchaient
trop de nudités .
Le tableau du couronnement , exposé dans le mois de mai
dernier , reparaît aussi dans le Salon , sous le n° 144. Il y a
si peu de tems que cette vaste machine , remarquable par la
beauté de ses lignes et de son modelage , a été décrite ,
analysée , jugée dans tous les journaux , et même dans quelques
brochures , qu'il me semble inutile d'en offrir un nouvel
examen; je crois devoir consacrer l'espace que me laissent
les bornes d'un journal , à des ouvrages moins connus , qui ,
se montrant aujourd'hui pour la première fois , n'ont pas
exercé la plume des critiques , et sur lesquels l'opinion
publique ne s'est pas encore prononcée .
M. GIRODET.
L'un des plus célèbres disciples de M. David , l'auteur
de l'Endimion et de la Scène de Déluge en exposant
au dernier Salon cette déchirante scène , avait
pénétré d'effroi tous les spectateurs , et de la plus vive estime
les spectateurs éclairés. Ceux qui voulurent le blâmer
dirent que c'était du Michel-Ange ; et je ne sais jusqu'à quel
point l'amour-propre de l'artiste fut blessé d'une critique si
cruelle. Pour moi , je me plus à lui rendre la justice qui lui
était due, mais en faisant observer que cette composition
hardie eût réunie plus de suffrages , s'il avait pu davantage
méler la pitié à la terreur , mener a l'attendrissement par
l'effroi , et intéresser le coeur autant qu'ébranler l'imagination.
C'est ce qu'il a voulu faire cette année , en nous
offrant cette beaute si tendre et sitôt moissonnée , que la
religion et l'amour viennent confier au tombeau. Et le
crayon de M. Girodet , gracieux dans l'Endimion , vigoureux
dans le Déluge , touchant dans l'Attala ( n° 258 ) , vient de
224 MERCURE DE FRANCE ,
1
prouver, si je ne me trompe , qu'il n'est pas moins habile
dans l'expression des douleurs que dans celle de l'effroi
qu'il sait aussi émouvoir , attendrir , et faire couler de douces
larmes.
,
Un voeu téméraire , prononcé dans un âge trop tendre , en
présence d'une mère expirante , a causé la mort d'Attala .
Aux regrets de sa pèrte cruelle et soudaine , aux angoisses
de la plus amère douleur , se mêle , dans le coeur de son
amant , un sentiment plus déchirant encore. C'est lui , c'est
sa passion funeste qui l'a entraînée au cercueil ; c'est pour
'échapper à ses transports que , faible et demi-vaincue , elle
aeu recours au poison En vain l'ermite hospitalier , prodigue
à l'infortuné ses consolations touchantes . Son ame, dans le
tumulte et le délire de la passion au désespoi n'a plus
d'autre sentiment que celui de son malheur. Deux jours se
sont écoulés ; sa douleur devient plus calme; il songe aux
derniers honneurs qu'attend celle qui lui fut si chère. Aidé
du pieux solitaire , déjà ses mains ont creusé la fosse destinée
à la recevoir. Ils viennent maintenant ensemble y déposer
ses tristes restes. Mais avant que la tombe l'engloutisse ,
avant qu'elle ait disparu pour toujours , les bras d'un amant
la serrent encore : il presse contre son sein ces pieds désormais
immobiles ; il colle ses joues tremblantes sur ces genoux
souples et délicats , maintenant roidis par la mort... Ses
forces s'épuisent , il fléchit , il s'assied au bord de latombe.
Comme lui , les pieds dans la fosse ; attendri , mais calme , et
résigné à la volonté du ciel, le solitaire debout , soutient les
épaules d'Atala. Son expression recueillie contraste admirablement
avec l'expression passionnée de Chactas : et au
milieu d'eux Attala , déjà suspendue sur la tombe , mais
conservant dans la mort la plus parfaite beauté , les graces
les plus touchantes , joint ses mains pâles et glacées , et
semble encore sourire à son amant et à son Dieu. Sous ces
paupières immobiles se cachent pour jamais les tendres
regards , et leur douceur carressantes ; mais sur ce front
calme et pur est descendue la sérénité divine : on sent que
l'artiste s'est pénétré de ces paroles du roman : Je n'ai rien
vu de plus céleste. Le roche qui s'arrondit en voûte sur leur
tête , porte cette inscription , tirée de Job : Elle a passé
comme la fleur ; elle a séché comme l'herbe des champs .
Dans le fond , on aperçoit le cimetière des Indiens de la
mission , appelé par le bon père Aubry , les bocages de la
mort.
Le dessinde ce tableau , et l'idéal des formes , rappellent
les
:
225 . 1808 OCTOBRE
SEINE
les plus grands peintres de l'école romaine. La tête le sein
d'Atala , ne dépareraient aucun de leurs tableaux. La draperie
blanche qui moule ses voluptueux contours est ajustée
avec un goût simple et sévère. La tête du missionnaire est
d'un caractère à la fois naturel , convenable au personnage ,
et cependant au-dessus même de la belle nature. Cette de
Chactas est d'une expression vraie , mais moins originale . Ses
cheveux sont disposés d'une manière très-pittoresque ; son
dos, ses bras , ses mains , tout décèle le crayon d'un habile
maître ; et la couleur en est satisfaisante ainsi que celle du
vieillard. Le pinceau est moëlleux et facile ; la vigueur du
modelage répond à celle du trait . Enfin , on retrouve dans
ce tableau la plupart des beautés supérieures admirées , il y
adeux ans , dans la scène du déluge , et en vain y chercherait-
on les mêmes défauts . Cette nouvelle composition , il est
vrai , était loin d'offrir à l'artiste d'aussi grandes difficultés .
J'ai entendu remarquer que le Chactas était un peu lourd :
je trouve , moi , cette remarque un peu sévère ; et , quand
elle ne serait pas tout à fait dénuée de fondement , pourraitelle
affaiblir le mérite de cette savante figure ? Je crois avoir
répondu en l'analysant .
Peut-être le fond est-il trop verdâtre ; peut-être ces vives
couleurs devraient-elles s'offrir plus effacées dans le lointain.
Voilà ce que tout le monde dit . Voici cependant ce qu'il y
aurait à répondre. Il est des instans où l'air très-serein ,
conserve , sous un beau ciel , la vivacité des couleurs à une
assez grande distance . Reste seulement à savoir s'il convenait
àl'artiste de choisir un de ces instans. Les avis peuvent être
partagés . Mais cette nature animée , brillante d'éclat et de
fraîcheur , ne forme-t-elle pas un attendrissant contraste
avec le spectacle de douleur et de mort qu'offre le devant du
tableau ? La nature entière est riante , et l'homme gémit
dans les pleurs ! Ces arbres , ces froides plantes fleurissent ,
et la beauté jeune et sensible a pour jamais cessé de fleurir !
Sous unciel ami et paisible , elle s'est fanée sans retour. Elle
descend pâle et décolorée , au sein de cette terre féconde
qui donne la vie à tout ce qui l'entoure , et va bientôt dévorer
ces charmes que la mort efface , et ce coeur où l'amour
n'estplus.
L'effet moral devrait obtenir grâce à l'artiste , lors même
qu'il aurait passé le but : et peut- être ceux qui lui reprochent
le plus de n'avoir pas fait un fond assez vaporeux , quoiqu'il
soit vu à peu de distance , éprouveraient- ils moins d'émotion
à l'aspect de ce tableau , s'ilétait en ceci plus irréprochable ?
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
Ce sont là de ces secrets du talent qui agissent sur les spectateurs
, même à leur insçu.
L'on a aussi critiqué la disposition des deux figures ( du
prêtre et du jeune homme ), dont les jambes sont en partie
cachées dans la fosse. Je crois , en effet , qu'il eût été
plus agréable de les voir se développer tout entières.
Mais le mouvement choisi par le peintre était ici le plus
naturel ; sacrifier la vérité à un peu plus d'agrément, ce
serait tomber dans l'affectation , et s'écarter de la manière
simple et franche qu'ont toujours suivi les modèles , les
Raphaël , les Lesueur.
M. LAURENT.
Les yeux encore émus de cette douloureuse scène
aiment à se reposer avec calme sur des sujets moins pénibles
: ils se portent au hasard sur une foule de jolis tableaux
; et s'arrêtent quelques instans aux productions de
M. Laurent , toujours variées et toujours aimables , animées
d'une gaîté piquante , ou parées des doux prestiges de la
chevalerie et de l'amour.
Ici ( n° 353) , c'est une aimable fileuse , vétue avec une
exquise élégance. Auprès d'elle un jeune homme joue de la
flute; elle écoute ; et le fuseau oublie de tourner. Cet oubli ,
et les regards expressifs du jeune homme , disent assez sur
quel mode la douce flûte soupire.
Plus loin ( nº 354 ) , un galant troubadour écrit en vers sa
douce flamme sur le volet du boudoir de son amie. Près de
lui sont déposées sa guittare et une guirlande de fleurs .
Ces deux petits tableaux , destines à faire pendant , sont
pleins d'esprit et de finesse . La couleur , la touche délicate ,
le soin qu'on remarque dans tous les accessoires , font ressortir
le choix agréable du sujet , et les jolies attitudes des
personnages .
On trouve , un peu au-dessous , deux autres tableaux du
méme peintre , aussi de dimensions égales. Tous deux présentent
une jeune femme assise auprès d'une croisée. Mais
l'une , toute mondaine ( nº 352 ) , s'occupe attentivement de
sa toilette , ou , comme dit le livret , de soins frivoles; l'autre
(n° 351 ) , осcиpée de devoirs sacrés , récite dévôtement sa
prière , et la fait répéter à son jeune fils , dont on ne voit
que les mains et la tête. Le public , je l'avoue , est pour la
femme frivole . Il regarde avec complaisance , dans le premier
de ces tableaux, un singe qui, pour imiter sa maîtresse , se
OCTOBRE 1808.
227
parfume la tête d'essences. Quant à moi , je trouve dans le
second , plus d'expression et d'intérêt ; et , même tout
mérite de dévotion à part , la prière de M. Laurent me paraît
préférable à sa toilette .
Je crois devoir l'avertir ici de prendre garde à quelques
incorrections de dessin , et d'examiner , par exemple , si ,
dans ce tableau de la toilette , il n'a pas fait l'avant-bras de
sa petite maîtresse visiblement trop long pour la tête .
Le sujet d'une cinquième composition de M. Laurent
(N° 350) , est tiré du conte charmant de la Fée Urgèle.
Le moment et l'action choisis par le peintre , sont ceux
qu'indiquaient ces vers :
La reine dit : Tout vous sera rendu .
On punira votre voleur tondu :
Votre fortune , en trois parts divisée ,
Fera trois lots justement compensés :
Les vingt écus à Marton la lésée
Sont dus de droit , et pour ses oeufs cassés ;
La bonne vieille aura votre monture ,
Et vous , Robert , vous aurez votre armure.
La vieille dit : Rien n'est płus généreux :
Mais ce n'est pas son cheval que je veux :
Rien de Robert ne me plaît que lui-même ;
C'est sa valeur et ses grâces que j'aime :
Je veux régner sur son coeur amoureux ;
De ce trésor ma tendresse est jalouse ; -
Entre mes bras Robert doit vivre heureux ;
Dès cette nuit je prétends qu'il m'épouse.
Ace discours , que l'on n'attendait pas ,
Robert glacé laisse tomber ses bras , etc.
2
t
T
I
Ce tableau , le plus grand de ceux qu'a exposés l'artiste ,
n'est pas à mon avis , le meilleur . Il ne manque cependant
pas d'agrément : les attitudes de la Fée et de Robert sont
bienchoisies , et expriment bien leur pensée : l'effet général
est flatteur ; il ya de jolies têtes de femme ; mais le crayon,
en quelques endroits , pourrait avoir plus de correction ; le
pinceau est mou , sur-tout dans les draperies ; et je n'y vois
rien d'aussi gracieux que le jeune troubadour et la femme
en prière. On pourrait aussi reprocher à M. Laurent de n'avoir
fait entrer que dejeunes femmes dans le conseil de la
Pa
228 MERCURE DE FRANCE,
reine Berthe , tandis que le noble conseil de Sa Majesté,
était réellement composé de vieilles et savantes dames ,
En tel procès , comme la reine expertes.
Mais est- il vrai que l'exactitude fût ici tellement de rigueur ,
qu'il faille regarder comme une faute de l'avoir sacrifiée à
l'agrément ?
M. BERTIN.
Tandis que sous le règne de Louis XV , la peinture
historique était descendue au dernier terme de la plus
honteuse dégradation , le paysage , au contraire , brillait
du plus vif éclat , toujours vrai , toujours animé , plein
d'intérêt et de richesse sous le savant pinceau de Vernet .
Ainsi , nos paysagistes actuels n'ont pas eu à secouer les
chaînes , à briser les pénibles entraves qu'un enseignement
vicieux , et la routine d'une fausse école , opposaient à l'essor
du talent et aux progrès de l'art , dans le genre de l'histoire .
Le difficile dans ce genre , était de le réformer; dans l'autre ,
d'en maintenir l'éclat , et de l'empêcher de déchoir. C'est ce
qu'ont fait de nos jours , divers paysagistes très-estimables .
On ne peut dire , je l'avoue , qu'aucun d'eux nous rende
Vernet : Mais on doit reconnaître dans quelques-uns une
manière plus grande et plus austère que celle de Vernet
lui-même.
Parmi ces talens aimés du public , M. Bertin se distingue
par la vigueur et la sagesse de ses compositions. On se
rapelle l'accueil favorable fait , dans le dernier salon, au
tableau où cet artiste avait représenté Cicéron revenant de
l'exil. Ceux qu'il a exposés cette année , sont de moindres
dimensions ; mais leur mérite est le même on y reconnaît
le même art , le même goût de disposition ; la couleur est
transparente , agréable et naturelle , la touche aimable
et savante. Pour découvrir ces heureux ouvrages , la Notice
est inutile ; ils se font aisément reconnaître. Les vues de
la ville de Fossombrone et de celle de Terracine (N° 31
et32), me paraissent deux morceaux achevés ; et tous ces
petits paysages rangés sous un seul numéro ( 33 ) , n'ont
pas moins de vérité et de finesse. (VICT.... F.... )
(La suite au numéro prochain.
OCTOBRE 1808 .
229
VARIÉTÉS .
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES.
Société libre des sciences et des arts de Poitiers . - Cette Société ,
instituée en l'an II , sous le nom de Lycée , connue ensuite sous celui
d'Athénée, qu'elle vient de quitter , a tenu le 27 août 1808 , sa
onzième séance publique. Elle n'en avait pas eu depuis 1806. Celle-ci ,
comme les précédentes , a paru intéresser les amis des lettres , quoique
les circonstances qui ont dû occuper la Société pour sa nouvelle organisation
, aient interrompu pendant quelque tems ses travaux. L'assem
blée était nombreuse et brillante. Une excellente musique a encore
ajouté de l'agrément à cette solennité littéraire ,
M. Bouin de Beaupré , président ,a ouvert la séance par un discours ,
dans lequel il a rappelé que la Société , quoiqu'établie au milieu de la
tourmente révolutionnaire , a constamment été fidelle à tous les bons
principes qui pouvaient , seuls , ranimer et conserver dans cette cité
jadis si favorisée des muses , le goût et la culture des sciences , des lettres
et des arts , et le respect pour la morale : ce que l'orateur a justifié par
de nombreux exemples , tous puisés dans les écrits publiés par la
Société depuis sa naissance .
,
M. Bellin de la Liborlière , l'un des secrétaires , en commençant son
rapport sur les travaux des trois classes de la Société depuis sa séance
publique de 1806 , s'est exprimé ainsi : « Un long silence a pu être con-
> sidéré par quelques personnes comme le sommeil de la mort. C'était
au contraire , ce sommeil réparateur qui donne de nouvelles forces .
> Plusieurs membres ont médité des objets utiles ; ils ont déposés leurs
▸ idées dans le sein de leurs collègues . L'embellissement des villes , la na-
> vigation de notre rivière , la législation , l'agriculture, etc. , ont tour à
> tour occupé leur pensée et leur plume. Le peu qu'ils ont fait dans des
> circonstances difficiles , est une preuve sans réplique de leurs vues libé-
>>rales et de leurs efforts continuels pour coopérer à l'instruction et à la
>> prospérité de leur patrie . » ... Les écrits qui ont été , entr'autres ,
les objets du rapport de M. de la Liborlière , sont : 1º . Réflexions morales
et politiques sur l'agrandissement et l'embellissement des villes , par
M. Jouyneau-Desloges ; 2º. Mémoire sur le projet de rétablir la navigation
du Clain , par M. Boncenne ; 3°. Vues et conseils sur l'introduction
de la faulx allemande dans le département de la Vienne, par
M. Gibault, sujet auquel le rapporteur lui-même a ajouté quelques
idées en le présentant ; 4º. Observations sur l'interprétation à donner
autexte d'une loi romaine , la 4º de la 3º table , par MM. Gibault et
Boncenne ; 5º. Recherches et considérations sur la vie et quelques-unes
de ses modificitions , par M. Moricheau-Beauchamp , auteur d'un mé-
1
230 MERCURE DE FRANCE ,
moire traitant de l'influence de la nuit sur les malades , couronnédepuis
peu par la Société de médecine de Bruxelles ; 6º. De l'appréciation
du monde , ouvrage imprimé et traduit de l'hébreu , par M. Michel
Berr ; 7 ° . l'Eloge de feu M. Chéron , préfet du département de la
Vienne , président de la Société , par M. de Bardín , auquel Eloge
l'orateur a ajouté , au nom de la Société , et au sien propre , parce qu'il
fat son ami , quelques traits particuliers qui ont fait beaucoup d'impression
sur les auditeurs : ils ont tous regretté vivement ce magistrat
homme de lettres , moissonné à la fleur de son âge ( Voyez le Mercure
du 9 juillet dernier ) . M. de la Liborlière a jeté aussi quelques fleurs sur
la tombe de feu M. le docteur Fradin , membre de la Société , dont la
mémoire a été louéc également par la Société d'agriculture .
A ce rapport ont succédé les lectures suivantes : 1º. Epitre à mon
Jardin , par M. Delastre ; 2° . Notice , par M. Jouyneau-Desloges , sur
les oeuvres d'un jeune écrivain poitevin ( R. Madien ) , imprimées en
1675 , dont il n'est fait aucune mention dans la Bibliothèque historique
et critique du Poitou , de Dreux du Radier , et que les autres
Bibliographes paraissent également n'avoir pas connues. 3º . Satire
contre les détracteurs des femmes et du mariage , par M. de Bardin .
4° . Rapport , par M. le docteur Beauchamp , sur deux opérations chirurgicales
aussi heureuses qu'elles étaient difficiles , faites par M. le
docteur Canolle , membre de la Société. Les deux opérés , bien guéris ,
étaient présens à la séance. Il s'agissait pour l'un d'une loupe du poids
de plus de trois livres , placée à la gorge , et pour l'autre d'une autre
excroissance également ancienne , du poids de 34 livres , placée sur
une épaule.
Le dernier acte de la séance , après un rapport détaillé fait par M.
Pontois, membre de la Société , a été la distribution parM. le maire,
des prix mérités au concours , pour des tableaux et dessins , par les
élèves de l'Ecole gratuite de dessin , établie à Poitiers depuis longtems
, entretenue aux frais de la ville , et que dirige avec succès M. Hyvonnait
, membre de la Société. Les tableaux et dessins couronnés
étaient exposés dans la salle d'assemblée pendant la séance. Cette exposition
a eu lieu pendant trois jours .
1
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
ANGLETERRE .-Londres , 13 Octobre . - On dit que les
ministres ont reçu des dépêches de sir Hugh Dalrymple ,
où il déclare qu'il prend sur lui toute la responsabilité de
1
OCTOBRE 1808. 231
la convention , et qu'il est prêt à la justifier comme une
mesure sage et nécessaire.
- Le bruit s'est répandu hier au soir que sir James
Saumarez avait réussi à brûler la flotte russe , réfugiée dans
Baltish-Port (1).
Les journaux allemands nous donnent les noms de
tous les grands personnages qui se rendent àErfurt , et ils
gardent le plus grand silence sur l'objet de cette entrevue .
Cependant les nouvelles particulières disent positivement ,
« qu'il s'agit du partage de toute la partie orientale de l'Europe
» . On ajoute que le plan des grands conspirateurs est
profondément concerté , et que ses premiers effets se manifesteront
dans la Turquie d'Asie , où l'on organise depuis
long-tems un mouvement révolutionnaire formidable , de
concert avec la cour de Perse. En attendant , Napoléon
continue à exercer sa funeste influence sur les conseils
ottomans , ayant amené le nouveau gouvernement à adopter
le systême rigoureux de blocus contre l'Angleterre .
- La députation de la cité de Londres , ayant à sa tête
le lord- maire , a été admise hier à Saint-James à l'audience
du roi .
Adresse de la citéde Londres .
<<Très-gracieux souverain , les plus dévoués et les plus
loyaux sujets de V. M. , le lord-maire , les aldermen et les
membres de la commune de la cité de Londres , s'approchent
du trône de V. M. , pour exprimer à V. M. l'affliction
et la surprise qu'ils ont éprouvées en apprenant la
convention extraordinaire et humiliante qui a été signée
dernièrement en Portugal par les officiers - généraux de
V. M.
>>Les circonstances qui ont accompagné cette affligeante
transaction , ont répandu la plus vive émotion parmi toutes
les classes des sujets de V.M. , qui n'ont pu dissimuler
leur indignation à la nouvelle d'un traité aussi honteux pour
(1) Les Anglais , après beaucoup de forfanteries et de menaces , se
sont en effet approchés de la ligne d'embossage ; mais on doit savoir
maintenant à Londres que , voyant la bonne contenance de la flotte
russe et les batteries formidables que le ministre de la marine avait fait
établir , ils ont pris le parti de se retirer. La flotte est entrée en bon
état à Cronstadt. (Moniteur.
252 MERCURE DE FRANCE,
la nation que pour ses alliés. Après une victoire signaléc
remportée par la valeur et la discipline des troupes britan -
niques , et en conséquence de laquelle l'ennemi paraissait
ne pas pouvoir s'échapper , nous avons la cruelle mortification
de voir des lauriers si noblement acquis , arrachés
du front de nos braves soldats , et l'ennemi obtenir des
conditions honteuses pour le nom anglais , et contraires
aux vrais intérêts de la nation britannique .
>>Nous voyons avec la même peine l'engagement pris de
rendre la flotte russe lors d'un traité de paix avec cette
puissance , et le renvoi sans échange d'un si grand nombre
de matelots russes. D'après cette ignominieuse convention,
les flottes anglaises doivent conduire en France l'armée
française , et elle pourra recommencer la guerre contre
nous et nos alliés . Cette garantie n'a pu qu'être vivement
sentie par les Portugais que nous devions protéger , et
l'entière reconnaissance du titre et de la dignité de l'Empereur
de France , tandis qu'on ne fait aucune mention du
gouvernement portugais , ne peut être qu'infiniment désagréable
à l'autorité légitime de ce pays .
>>Nous prions en conséquence humblementV. M. , dans
la vue d'accorder une entière satisfaction à une brave nation
tellement outragée dans son henneur et dans ses intérêts
, comme aussi pour venger l'honneur national blessé,
et nous laver aux yeux de l'Europe d'une tache aussi honteuse
, qu'il lui plaise d'ordonner qu'il soit fait sur le champ
une enquête à l'effet de connaître la cause de cet événement
et d'en faire punir les auteurs » .
Réponse de sa majesté.
« Je suis très-sensible à votre loyauté et à votre attachement
à ma personne et à mon gouvernernent.
>> Je rends justice aux motifs qui ont dicté votre adresse
et votre pétition , mais je dois vous rappeler qu'il est contraire
aux principes de la justice anglaise de juger sans
examen préalable.
>> Certains événemens récens auraient dû vous convaincre
que je suis toujours disposé à faire faire des enquêtes
toutes les fois qu'il s'agit de la dignité de la nation et de
l'honneur de l'armée ; et que l'intervention de la cité de
Londres n'était nullement nécessaire pour m'engager à faire
examiner une transaction qui n'a pas répondu aux espérances
et au voeu de la nation » .
La réponse a été lue par lord Hawkesbury.
OCTOBRE 1808. 235
C'est une circonstance assez singulière , que lorsque le
maire et les membres du conseil présentaient leur adresse ,
sir Arthur Wellesley est entré dans la salle d'audience,
S. M. lui a fait un accueil gracieux et a causé long-tems
avec lui.
1
- M. de Brinckmann , envoyé extraordinaire de la cour
de Suède , vient d'arriver à Harwich , à bord du paquebot
laDiana.
Du 15 octobre . - Sir Hugh Dalrymple est rappelé . Sir
Harry Burrard.commande les troupes du Portugal , et sir
John Moore commande celles qui vont en Espagne .
Sir Hugh Dalrymple ne retournera pas à Gibraltar.
Le lieutenant-général Drumond le remplace , dit- on , daps
le commandement de cette place .
Voici la lettre que nos journaux prétendent avoir été
écrite par S. M. le roi de Suède à l'empereur de Russie. (1 ) :
>> L'honneur et l'humanité me prescrivent de faire les plus
fortes remontrances à V. M. I. contre les cruautés et les injustices
commises par les troupes russes dans la Finlande
suédoise . Ces faits sont tellement notoires , qu'il est inutile
de les confirmer par de nouvelles preuves. Le coeur de V.
M. I. peut-il être insensible aux représentations que je me
trouve obligé de lui faire au nom de mes sujets de la Finlande ?
Quel est donc l'objet de cette guerre , aussi injuste qu'insensée?
on ne se propose sans doute pas ( du moins j'aime à le
supposer ) d'inspirer la plus grande aversion pour le nom
russe ? Mes sujets de la Finlande sont-ils donc criminels pour
n'avoir pas voulu manquer à l'obéissance qu'ils doivent à leur
roi , et pour ne s'être pas laissé séduire par des promesses
aussi fausses que les principes sur lesquels elles sont fondées ?
Je supplie V. M. I. de mettre un terme aux calamités et aux
horreurs d'une guerre qui ne peut manquer d'attirer sur
voere personne et sur votre gouvernement , les malédictions
(1 ) Tout porte à croire que , si cette lettre n'est pas une imposture
grossière , elle a été dictée par les agens du cabinet britannique à
Stockholm. Les ministres anglais paraissent y mettre tant d'importance
qu'ils l'ont fait traduire dans toutes les langues , colporter dans toute
l'Europe , et jeter sur toutes les côtes avec tant de profusion , que les
employés des douanes en ont saisi des ballots. Que peut-il cependant
enrésulter? De la honte pour ces ministres et du ridicule pour leur allié.
/
1
234 MERCURE DE FRANCE ,
de la Providence. La moitié de mes domaines en Finlande a
déjà été reconquise par mes bravestroupes finnoises. La flotte
de V. M. est fermée dans Baltischport ; elle ne pourra en
sortir que pour étre prise (2) . Votre flottille des galères a
tout récemment éprouvé une grande défaite , et mes troupes
débarquent en ce moment en Finlande, pour renforcer celles
qui leur montreront le cheminde l'honneur etde la gloire (3).
Donné en mon quartier-général , le 7 septembre 1808. »
Signé , GUSTAVE-ADOLPHE .
-Les journaux publient aussi plusieurs lettres écrites à
bord de notre flotte en Portugal. En voici des extraits .
Du 9 septembre , à bord du Conquérant , dans le Tage.-
La flotte russe va en Angleterre , sous l'escorte de sept vaisseaux
de ligne . Deux des vaisseaux russes sont en si mauvais
état , qu'ils ne peuvent tenir la mer : on sera obligé de les
dépecer. Les sept autres vaisseaux russes s'approvisionnent
par le moyen de nos bâtimens , et font leurs préparatifs de
départ. On suppose qu'ils mettront à la voile au commencement
de la semaine prochaine. Les vaisseaux qui forment
l'escorte sont : le Barfleur , amiral Tyler , le Donnegal, l'Elisabeth
, l'Hercule , l'Alfred , le Ruby et le Conquérant. II
est fort désagréable pour notre flotte qu'on ait permis aux
russes de regagner paisiblement l'Angleterre . On s'attendait
généralement à leur livrer bataille , et l'ordre même
avait été donné pour l'attaque , lorsqu'il est arrivé de Londres
un courier qui a apporté l'ordre de s'arranger avec
eux et d'éviter un engagement par tous les moyens possibles.
On en conclut que quelque traité est sur le tapis
entre la cour de Pétersbourg et le cabinet de Saint-
James (4). L'amiral russe dîne aujourd'hui , avee sir Charles
Cotton.
(2) L'événement a prouvé combien cette forfanterie était ridicule.
(3) Les derniers rapports annoncent au contraire que les tentativesdes
Suédois ont partout échoué , et qu'ils ont été complétement battus .
(4) La suspension d'armes conclue par le général Kellermann et les
généraux anglais , portait que l'escadre russe serait considérée comme
dans un port neutre . Mais l'amiral anglais ( qui sans doute connaissait
mieux ses instructions que les généraux , et sur-tout mieux que les
gazetiers ) ne s'en serait pas tenu aux termes de la suspension , et n'aurait
pas garanti les stipulations définitives du traité s'il avait pu faire
OCTOBRE 1808 . 235
Du 11 septembre.-Je viens d'apprendre qu'un vaisseau
part demain , à la pointe du jour , avec des dépêches . L'amiral
Tyler , avec son escadre , est sorti hier du Tage. Il
-est à l'ancre aux Cascaes , où il sera rejoint par la flotte
russe , qui quittera le Tage demain matin. L'armée françaisepartira
en trois divisions; la première est embarquée ,
etmettra presqu'immédiatement à la voile sous l'escorte de
la Nymphe , qui prend à bord le général Junot , ainsi que
vingt officiers de son état-major. La Résistance accompagnera
la deuxième division ; elle aura encore à bord , deux
généraux et autres officiers . L'aimable escortera la troisième
division ; et chaque division est composée d'environ huit
mille hommes .
Du 12 septembre.- La première division de l'armée française
est préte à partir. La Nymphe , à bord de laquelle se
trouve le commandant en chef de la division , a fait le signal
du départ pour cet après-midi. Nous sommes pourvus de
transports pour 25 mille hommes. Le général Junot peut
transporter avec lui 800 chevaux , y compris les chevaux
d'artillerie , de cavalerie , etc. Il a la libertéd'emmener avec
lui tous les chevaux anglais qu'il peut acheter au prix de
cent guinées chacun. L'Aimable escortera le convoi qui
débarquera à la Rochelle. La deuxième division s'embarquera
demain ou après.
(INTÉRIEUR. )
- Bayonne, 19 octobre . Les dernières lettres de Vittoria
confirment l'arrivée du marquis de la Romana à Saint-Ander ,
avec son corps d'armée , qui se trouvait à bord d'un convoi
de 50 à 60 voiles. Cette troupe , qu'on croyait forte d'environ
dix mille hommes ( parmi lesquels sont , dit-on , beaucoup
d'anglais ) , débarqua le 9 , fut passée en revue le 10 , et se
autrement . L'expédition de Copenhague , les prétentions de l'Angleterre
contre le commerce du monde et la tyrannie qu'elle exerce sur les
mers , l'ont pour long-tems séparée de la Russie. Ce n'est pas par une
douceur hypocrite , par des insinuations odieuses ou par des menaces
atroces , que le gouvernement britannique pourra calmer l'indignation
qu'il a excitée ; mais s'il veut en revenir aux sentimens de justice et de
modération , alors , et seulement alors , il pourra y avoir des traités sur
le tapis entre les cours de Pétersbourg et de Saint-James .
/
236 MERCURE DE FRANCE ,
mit enmarche le 11 et le 12 pour opérer sa jonction avec le
général Blake , qui , soutenu par ce renfort , s'est rapproché
de Bilbao, dans le desseinde l'attaquer une deuxième fois.
On a pris , de notre côté , toutes les mesures nécessaires pour
faire repentir de nouveau les insurgés de cette entreprise.
Le général Verdier est parti de Vittoria avec un corps de
dixmillehommes , pour aller joindre le général Merlin , qui
occupait Bilbao avec trois à quatre mille hommes ; et les
troupes qui ont traversé Bayonne depuis sept à huit jours ,
se portent vers le même point. Au départ des derniers:
couriers , le général Verdier n'était plus qu'à six lieues de
Bilbao, et nos soldats se flattaient de parvenir enfin à amener
l'ennemi à une action , ce qui leur a été impossible jusqu'à ce
jour. C'est à Durango que le général Verdier s'est réuni au
général Merlin. Le passage des troupes par Bayonne est
continuel ; celles qui viennent du nord arrivent avec la plus
grande célérité , et repartent aussitôt pour l'Espagne. On
annonce que M. le maréchal Lefebvre, duc de Dantzick ,
commandera un corps de trente mille hommes , auquel on a
réuni cent pièces de grosse artillerie , qui est destinée aux
siéges. On croit que les grandes opérations vont commencer
par celui de Sarragosse ; les officiers du génie qui doivent le
diriger sont déjà dans notre ville depuis cinq à six jours.
Tandis que beaucoup de troupes passent par nos contrées ,
d'autres corps se dirigent sur la NNaavvaarrrree , en passant par
Orthez et Saint-Jean-Pied-de-Port .
Les lettres de l'intérieur de l'Espagne annoncent que les
paysans et les miliciens , qui font la plus grande force des
insurgés , sont déjà très-découragés , quoiqu'ils n'aient pas
encore combattu ; les fatigues de leur nouveau métier ont
promptement calmé leur enthousiasme , qui s'est encore
refroidi davantage depuis que les scènes violentes et révolutionnaires
qui ont eu lieu à Madrid , ont porté le mécontentement
parmi les étudians et les moines. Ceux-ci refusent
maintenant , dans la capitale et dans beaucoup de districts ,
de prendre les armes ou de marcher , comme ils le faisaient
d'abord , à la tête des révoltés .
PARIS , 28 octobre . - Le 25 octobre , à midi , S. M. l'Empereur
et Roi s'est rendue en grand cortége au palais du
Corps-Législatlf, pour faire l'ouverture de la session.
S. A. S. le prince vice-grand électeur , ayant obtenu de
S. M. la permission de présenter au serment les députés au
corps-Législatif, nommés depuis la session de l'an 1807 ,
,
OCTOBRE 1808. 237
l'appel nominalde ces députés a étéfait par M. Despallières ,
questeur , et chacun d'eux est venu prêter serment au pied
du trône.
L'appel terminé , S. M. a dit : 1
« Messieurs les députés des départemens au Corps- Législatif,
>> Les Codes qai fixent les principes de la propriété et de la liberté
civile qui sont l'objet de vos travaux , obtiennent l'opinion de l'Europe .
Mes peuples en éprouvent déjà les plus salutaires effets .
» Les dernières lois ont posé les bases de notre systême de finances .
C'est un monument de la puissance et de la grandeur de la France ....
Nous pourrons désormais subvenir aux dépenses que nécessiterait même
une coalition générale de l'Europe , par nos seules recettes annuelles .
Nous ne serons jamais contraints d'avoir recours aux mesures désastreuses
du papier-monnaie , des emprunts et des arriérés .
»J'ai fait cette année plus de mille lieues dans l' ntérieur de mon
Empire. Le système de travaux que j'ai arrêté pour l'amélioration du
territoire , se poursuit avec activité.
La vue de cette grande famille française , naguère déchirée par les
opinions et les haines intestines , aujourd'hui prospère , tranquille et
unie , a sensiblement ému mon ame. J'ai senti que pour être heureux,
il me fallait d'abord l'assurance que la Francefût heureuse.
>> Le traité de paix de Presbourg , celui de Tilsitt , l'attaque de
Copenhague , l'attentat de l'Angleterre contre toutes les nations maritimes
, les différentes révolutious de Constantinople , les affaires de
Portugal et d'Espagne ont diversement influé sur les affaires du Monde.
>> La Russie et le Danemarck se sont unis à moi contre l'Angleterre .
» Les Etats-Unis d'Amérique ont préféré renoncer au commerce et à
mer , plutôt que d'en reconnaître la l'esclavage.
>> Une partie de mon armée marche contre celles que l'Angleterre a
formées ou débarquées dans les Espagnes . C'est un bienfait particulier
de cette Providence , qui a constamment protégé nos armes , que les
passions aient assez aveuglé les conseils anglais , pour qu'ils renoncent
à la protection des mers , et présentent enfin leur armée sur le
Continent.
>> Je pars dans peu de jours pour me mettre moi-même à la tête de
mon armée , et avec l'aide de Dieu , couronner dans Madrid le roi d'Espagne
, et planter mes aigles sur les forts de Lisbonne .
>> Je ne puis que me louer des sentimens des princes de la Confédération
du Rhin .
>> La Suisse sent tous les jours davantage les bienfaits de l'Acte de
médiation.
>>Les peuples d'Italie neme donnent que des sujets de contentement.
» L'Empereur de Russie et moi , nous nous sommes vus à Erfurt.
1
238 MERCURE DE FRANCE ,
Notre première pensée a été une pensée de paix . Nous avons même
résolu de faire quelques sacrifices , pour faire jouir , p'utôt s'il se peut ,
les cent millions d'hommes que nous représentons , de tous les bienfaits
du commerce maritime. Nous sommes d'accord et invariablement
unis pour la paix comme pour la guerre.
>> MM. les députés des départemens au Corps- Législatif , j'ai ordonné
à mes ministres des finances et du trésor public de mettre sous vos yeux
les comptes des recettes et des dépenses de cette année . Vous y verrez
avec satisfaction que je n'ai besoin de hausser le tarif d'aucune imposition.
Mes peuples n'éprouveront aucune nouvelle charge .
>>>Les orateurs de mon Conseil- d'Etat vous présenteront différens
projets de lois , et entr'autres tous ceux relatifs au Code criminel.
>> Je compte constamment sur toute votre assistance . »
Le discours de S. M. a excité le plus vif enthousiasme , et
la séance a été levée aux cris répétés de vive l'Empereur !
Les mêmes acclamations se sont fait entendre dans les rues
que le cortége de S. M. a suivies .
Le lendemain 26 , le Corps-Législatifa tenu sa première
séance : l'un de MM. les secrétaires provisoires a mis sous
les yeux de l'assemblée , la liste des députés morts depuis la
clôture de la dernière cession. Ce sont :
M. Dureau de la Malle , député de l'Orne ( 4ª série ) , décédé
le 19 septembre 1807 .
M. Lobjoy , de l'Aisne ( 1º série ) , le 6 septembre , même
année.
M. Servan , des Bouches du Rhône ( 3ª série ) , le 4 novembre.
M. Fiesse , du Mont-Tonnerre ( 1ª série ) , le 2 décembre .
M. Noguez , des Hautes-Pyrénées ( 2 série) , le 9 janvier
1808.
M. Sautier , du Mont-Blanc ( 3ª série ) , le 12 janvier .
M. Simeon , du Var ( 2ª série) , le 17 août.
M. Soufflot , de l'Yonne ( 2ª série ) , le 10 octobre.
Le Corps- Législatif arrête que la liste de ces noms sera
adressée par un message à S. M. l'Empereur et Roi , et au
Sénat- Conservateur.
M. Rayon- Gillet , député de l'Yonne , après avoir offert
un juste hommage de douleur et de regrets a la mémoire de
M. Soufflot , son collègue , a demandé que l'expression de
ses sentimens , qui sont partagés par le Corps-Législatif ,
fut consignée dans le procès-verbal de la séance , dont l'extrait
serait adressé à la veuve de M. Soufflot, comme un témoignage
de l'intérêt qu'inspire sa position. - L'assemblée
•• ОСТОBRE 1808. 239

a favorablement accueilli la proposition de M. Gillet , et ordonné
l'impression de son discours .
On a procédé ensuite , par deux scrutins consécutifs , àla
nomination d'un candidat à la présidence , chois dans la
série qui entre cette annee au Corps Législatif. Sur 222 votans
, M. de Montholon a réuni 145 suffrages , et M. le président
l'a proclamé candidat pour la 4ª série .
ANNONCES .
R.
Répertoire raisonné pour les préfets , sous-préfets , maires , adjoints,
conseillers municipaux , juges de paix , commissaires de police , officiers
de gendarmerie , gendarmes , gardes champêtres , et gardes forestiers ; ou
Dictionnaire administratif , contenant les instructions générales relatives
aux fonctionset attributions de ees administrateurs et fonctionnaires ; et
les formules des actes qu'ils ont à faire dans l'exercice de leurs fonctions .
Ouvrage ( qui met les lois anciennes en concordance avec les lois nouvelles
) utile aux commissaires généraux de police , aux conseillers de
préfecture, aux jurisconsultes et tribunaux, aux conservateurs forestiers,
aux préposés des bureaux de garantie, des douanes , des octrois municipaux
, aux propriétaires de forêts , de biens ruraux , etc.; par J. M.
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licencié endroit , ex-juge de paix à Paris , auteur des Dictionnaires du
Code de Commerce , des Codes Napoléon et de Procédure , etc. etc.
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paix à Paris , auteur du Nouveau Manuel ou Style des Huissiers ,
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de Commerce , des Codes Napoléon et de Procédure , etc. , etc. -Un
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n°4.
( N° CCCLXXXI. )
DE LA
SEINE
(SAMEDI 5 NOVEMBRE ICOS.
α
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE.
mm
I
LE TORRENT DE LA MONTAGNE ET LA NAIADE DU VALLON.
FABLE.
Du haut d'une montagne , avec un grand fracas ,
Précipitant sa course désastreuse , :
Un torrent entraînait dans son onde fangeuse
Tout ce qu'il trouvait sur ses pas .
Arbres , rochers , moissons , herbe tendre et fleurie ,
Rien ne lui résistait , rien n'était respecté ;
Aux accès bouillonnans de sa vaste furie
Tout cède ; tout est emporté.
Une Naïade solitaire
Dans le creux d'un obscur vallen
Arrosait la prairie et la jeune moisson
Dont on la rendit tributaire .
Tout à coup un bruit sourd , sinistre avant-coureur ,
Des flots tumultueux annonce la rumeur .
Tremblante pour son onde pure ,
Que va profaner leur fureur ,
Elle gémit , elle murmure ,
Elle frisonne de terreur .
« Témoin du tourment que j'endure ,
> Jupiter , cria-t-elle , ah ! préviens mon injure ,
> Et détourne ou suspens le torrent destructeur
Q
242 MERCURE DE FRANCE,
>> Qui dans mon sein portant sa rage
>> Prétend m'associer à son affreux ravage ,
>> Et de mes chastes eaux flétrir l'antique honneur. »
Voeux superflus ! déjà l'orage
Fond sür elle : un limon impur
De son cristal souille l'azur ;
Les flots usurpateurs ont conquis son rivage.
Captive , il faut céder au vainqueur qui l'outrage ;
Rien ne peut la soustraire à la nécessité
De le suivre , en pleurant , dans son cours indompté.
Dans les troubles civils , ainsi que dans ma fable ,
Le faible est entraîné , le fort seul est coupable.
J. D.
LES OCCASSIONS DE GAIETÉ .
RONDE A RIRE .
Air : du curé de Pompone.
Je suis bien las de la raison
Que partout on étale ;
La gaîté n'est plus de saison ;
Rire est un vrai scandale :
Mais nous avons ce travers-là
Au Rocher de Cancalle:
Avec nous qui viendra

Rira;
Nargue de la cabale !
Lise a tous les Saints enchâssés
Dans son humble demeure ;
Elle a toujours les yeux baissés ;
Elle prie à toute heure :
Pures grimaces ; tout cela
N'est qu'une perſide leurre ;
Ah! qui se frottera

Rira,
Si pourtant il ne pleure.
Damis, insolent et poltron ,
Aprovoqué Valère ;
Valère exhale en fanfaron
Sa risible colère ;
:
NOVEMBRE 1808. 243
L'heure est prise ; chacun ira
Trouver son adversaire ;
Le témoin qui sera

Rira
Des suites de l'affaire .
Laure qui se donne à trente ans
Pour une jouvencelle ;
S'est fait annoncer aux Persans
Comme une fleur nouvelle :
L'étranger qu'on présentera
Chez cette demoiselle ,
Sitôt qu'il entrera

Rira
De lui , mais sur-tout d'elle .
Dormond , que j'ai connu La Fleur ,
Si j'ai bonne mémoire ,
Tranche aujourd'hui du grand seigneur
Pour nous en faire accroire;
Dans plus d'un dîner l'on pourra
S'assurer de l'histoire ;
Paul , qui le servira

Rira ,
En lui versant à boire.
Nicette en sortant du couvent ,
Fraîche comme la rose ,
Vient d'épouser un vieux savant
Bardé de vers , de prose;.
Nice , qui dans lui cherchera
Le talent qu'on suppose ,
Quand l'époux en viendra

Rira
De voir comme il compose.
Pour peu qu'en quittant ces bas lieux
Nous fassions pénitence ,
D'un paradis délicieux
Nous avons l'espérance ;
Vraiment j'ai dans ces choses-là
Beaucoup de confiance :
Q2
244 MERCURE DE FRANCE ,
Qui se retrouvera

Rira ;
Rions pourtant d'avance .
M. DE JOUY.
LE NOUVEAU JOURDAIN.
On rit souvent du bon Monsieur Jourdain :
( Je ne crois point à la métempsycose )
Mais je dirai , sans craindre qu'on n'en glose ,
Qu'on le retrouve en plus d'un écrivain ,
Qui profanant un langage divin ,
Sans le savoir , en vers fait de la prose .
LE POUVOIR DES RICHESSES ,
IMITATION DE PÉTRONE.
Clausum possidet arca Jovem.
Le riche peut voguer en pleine sûreté :
Il maîtrise le sort , l'enchaîne à volonté.
S'il séduit Danaé , même aux yeux de son père ,
Acrise et Danaé croiront tout pour lui plaire .
Veut- il être orateur ? on dit , c'est Cicéron ;
Poëte ? c'est Virgile ; et magistrat , Caton .
De tous les biens sa caisse est la source féconde :
Il y tient renfermé le Dieu maître du monde.
KERIVALANT.
ENIGME .
J'ANIME les guerriers au milieu des combats ,
Et sous mes étendarts affrontant le trépas ,
Les Français que je guide au temple de la gloire ,
Dociles à ma voix , marchent à la victoire .
Dans ce sens , je suis fils de la fière Junon ;
Dépouillant mon armure , et sans changer de nom ,
Jeune , naïve , jolie
Je suis fille de Thalie :
Mes plus chers favoris sont encor les Français ;
Amon tour je leur dois mes plus brillans succès ,
Ils peuvent près de moi , loin du fracas des armes ,
Goûter un doux repos , et trouver quelques charmes.
H.
NOVEMBRE 1808. 245
LOGOGRIPHE,
AVEC six pieds je suis une vaste étendue :
Avec cinq on me voit sur mes six étendue ,
Invoquant du soleil les rayons protecteurs ,
Pour raviver mon être et pour sécher mes pleurs .'
En cet état je suis la matière ordinaire
A laquelle a recours l'homme pour se couvrir ;
Un pied de moins je suis l'aliment salutaire
Auquel recourt aussi l'homme pour se nourrir.
J'ajoute , si déjà l'on ne m'a devinée ,
Qu'en trois pieds je présente un animal mutin ,
Et qu'enfin en deux pieds je renferme en mon sein
Unmot qui seul comprend tous les mois de l'année.
$ ........
CHARADE,
C'EST d'elle , que je vais parler :
Je marche sur sept pieds , elle seule en a quatre ;
Sans elle , quelquefois on sait m'écarteler ;
Sans elle , un chevalier avec moi va combattre ;
Sans elle , je suis d'or , d'argent ,
Et je console la misère :
Avec elle , le plus souvent
Entre les mains du mendiant ,
Je suis ou de bois ou de terre,
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Lemot de l'Enigme du dernier Numéro est Mine ( air dn visage ) ,
Mine ( lieu souterrain ) , et Mine ( lieux qui renferme des métaux ).
Celui du Logogriphe est Sort.
Celui de la Charade est Cerf-volant,
1
246 MERCURE DE FRANCE,
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
LES TROIS RÉGNES DE LA NATURE ; par JACQUES
DELILLE. Avec des Notes , par M. CUVIER , de l'Institut
, et autres savans . - A Paris , chez H. Nicolle ,
rue des Petits-Augustins , nº 15 ; Giguet et Michaud ,
imprimeurs- libraires , rue des Bons-Enfans , n° 34.
- A Strasbourg , chez Levrault , imprim.-libraire .
A Leipsick , chez Besson et Miltles , libraires . -
A la Haye , chez Van Cleet , frères , libraires de la
Cour et de la Bibliothèque royale.- 1808 ..
Nous ne nous sommes pas pressés de rendre compte
de ce poëme. Les vers de M. Delille ne sont pas du
nombre de ceux dont on doit se hâter de parler , si l'on
craint d'en parler trop tard. Lus avidement aussitôt
qu'ils paraissent , ils sont relus long-tems après avec
un plaisir toujours nouveau ; et les discussions qui leur
sont consacrées ont encore le mérite de l'à-propos. Il
nous a semblé d'ailleurs que la nature de ce Journal en
nous permettant de donner à nos observations plus
d'étendue et de développement qu'à celles des feuilles
journalières , nous prescrivait aussi de porter dans nos
jugemens toute la réflexion et la maturité dont nous
sommes capables.
:
Le Poëme des trois règnes a en le sort de tous ceux
de son illustre auteur. Il a été lu par tout le monde ,
loué justement par les uns , critiqué par d'autres avec
une extrême rigueur. Tel est le partage des grandes
réputations . La critique qui souvent se prête sans peine
à élever fort au-dessus de sa valeur un mérite médiocre ,
ne se résout pas toujours à être juste envers le vrai
talent. Heureusement les grands écrivains trouvent
dans la conscience de leurs forces , et dans la faveur
publique , de quoi se consoler de la sévérité dédaigneuse
de quelques juges passionnés. Ce ne sont pas les journaux
qui font le succès d'un ouvrage ; les productions
les plus louées par eux ne sont pas toujours les meilleures
, et l'on peut dire même que les critiques exa
NOVEMBRE, 1808 . 247
gérées sont aujourd'hui un signe de succès , du moins
aussi assuré que les éloges les plus flatteurs .
On s'est élevé souvent , depuis quelques années ,
contre ce genre de poëmes où l'on cherche à suppléer
par de brillans détails au défaut absolu de plan et
d'unité , et où le poëte après s'ètre traîné de lieux communs
en lieux communs , après s'être promené plus ou
moins long-tens dans un cercle de descriptions et de
tableaux , s'arrête enfin par lassitude , et arrive au
terme de sa course sans avoir touché aucun but. Il serait
injuste de confondre le poëme des Trois Règnes avec
des ouvrages dont le fonds est essentiellement vicieux ,
quelque talent qu'y aient déployé plusieurs poëtes modernes.
Les descriptions dont celui-ci se compose ont
une fin déterminée par la nature du sujet. Elles sont
entremêlées de morceaux purément didactiques dont le
style précis et sévère contraste heureusement avec des
détails plus brillans : en un mot , le philosophe s'y
montre partout à côté du peintre , et tous deux se font
matuellement valoir. Sans doute ou n'éprouvera pas à
la lecture de ce bel ouvrage , ces vives émotions que la
peinture des passions humaines a seule le pouvoir de
produire. Mais les lecteurs éclairés ne demandent à
chaque genre que les beautés qui lui sont propres. Le
poëte didactique ne veut point arracher des larmes à
une multitude assemblée : il se borne à captiver , dans
le silence du cabinet , l'attention de tous ceux qui sont
sensibles aux beautés les plus délicates du style et de
T'harmonie poëtiques . Les grands tableaux de l'épopée
et de la tragédie inspirent sans doute un intérêt plus
vif, mais non pas un plus durable. Il arrive même un
âge où l'on est peut-être moins touché des malheurs de
Didon et d'Armide , de Phèdre ou d'Orosmane ; mais
plus on sentira se calmer le feu des passions et s'évanouir
les illusions de la jeunesse , plus on trouvera de
charmes aux peintures champêtres des Géorgiques ,
plus on aimera à étudier avec Horace , avec Boileau ,
avec Pope , les travers , les ridicules , les moeurs et la
destinée de l'homme .
M. Delille , qui avait déjà obtenu de si éclatans succès
sur les traces de ces grands poëtes , n'avait point encore
248 MERCURE DE FRANCE ,
traité de sujet aussi vaste que celui du poëme des Trois
Règnes ; ce talent si souple et si fécond , qui semble.
courir au-devant des difficultés pour avoir le plaisir de
les vaincre , ne s'était point encore engagé dans une
lutte aussi dangereuse et aussi pénible. On lui a reproché
d'avoir choisi une matière ingrate. On aprétendu que
la poësie devait se borner à chanter le spectacle de la
nature , sans chercher à dévoiler ses ressorts secrets ,
comme si ces deux choses n'étaient pas intimement
liées , comme s'il était possible de bien peindre les
effets sans savoir remonter aux causes . Assurément
ceux qui ont avancé cette étrange assertion , ne se
rappelaient pas alors ces beaux vers du troisième
livre des Géorgiques , où Virgile porte envie au bonheur
du poëte qui , le premier , a chanté les phénomènes
de l'Univers. Ils ne faisaient pas attention que
ces sujets qu'ils s'obstinent à regarder comme si peu
poëtiques , sont , au contraire , ceux qui ont inspiré
les premiers poëtes. Si Homère et Virgile introduisent
au milieu de leurs personnages un chantre divin , c'est
toujours pour lui faire célébrer le cours des astres , la
marche des saisons , l'ordre admirable de l'Univers .
Qu'on remonte , en effet , à la nature même de la
poësie : tout ce qui agit fortement sur l'imagination,
tout ce qui touche et intéresse le coeur, entre naturellement
dans son domaine. Or , quoi de plus propre à
faire naître cet enthousiasme qui produit les grandes
images et les grandes pensées , que la connaissance de
ces découvertes étonnantes qui nous ont dévoilé les ressorts
cachés de l'Univers , la nature des corps et des
élémens dont il se compose , l'essence et l'anatomie
de cette lumière qui le colore et le vivifie ! Quoi de
plus fait pour parler à nos coeurs , pour exciter en nous
une reconnaissance religieuse , que l'étude des rapports
secrets qui unissent tous les êtres , de cet instinct immuable
qui veille à la conservation et à la reproduction
des espèces , de tous les moyens d'existence et de bonheur
que la Providence a prodigués autour d'elles ! La
science dont le langage est ordinairement sévère et
décoloré , prend naturellement un style animé , éloquent
, presque poëtique quand elle expose cet enchaî
NOVEMBRE 1808. 249
nement admirable de causes et d'effets , cette inépuisable
fécondité de moyens toujours si soigneusement proportionnés
à leur fin ; et l'on douterait que la poësie dont
le privilége est d'animer et d'embellir les sujets les plus
arides , pût aussi trouver quelques accens pour célébrer
tant de merveilles !
S'il est aisé de défendre lepoëmedes Trois Règnes, sous
le double rapport du genre et du sujet , j'avoue que je
ne m'engagerais pas avec autant de confiance à répondre
à toutes les critiques qu'on a faites relativement au
plan que l'auteur a adopté. Il semble que M. Delille, trop
sûr de l'effet des brillans détails que sa belle imagination
lui fournit à chaque page , né se soit pas assez occupé
à en former un tout régulier et complet , ètà leur
donner une disposition propre à les faire valoir les uns
par les autres : pareil aux gens qui se connaissent de
grandes richesses , il néglige trop l'ordre et l'économie
qui pourrait encore les doubler. En composant ce nouvel
ouvrage il paraît avoir eu fréquemment sous lesyeux
celui de Lucrèce , et dans son discours préliminaire il
apprécie avec beaucoup de justesse et de goût le génie
de cet écrivain , l'influence des circonstances politiques
sur les principes et le succès de son poëme, les qualités
et les défauts qui le caractérisent : mais il oublie de
remarquer l'art avec lequel le poëte a su en combiner les
différentes parties et les faire concourir àun but commun,
but très-condamnable sans doute aux yeux de la religion
et de la morale , mais qui seul peut faire lire une foule
de détails arides , en leur communiquant cette espèce
d'intérêt de curiosité qu'on ne saurait refuser à un systême
de paradoxes et de sophismes absurdes en euxmêmes
, mais assez régulièrement enchaînés. Il est fåcheux
que l'auteur des Trois Règnes, si supérieur à Lucrèce
pour la variété des peintures , l'éclat des couleurs ,
l'élégance et l'harmonie du style, ait négligé de lui
emprunter l'art de lier étroitement entre elles toutes les
parties de la composition. C'était peu de le vaincre aussi
complétement par la richesse et l'intérêt des détails ; un
poème sur la Nature , conçu et écrit par M. Delille, devait
, sous tous les rapports , surpasser en mérite celui
du poëte latin , autant que la physique de Newton et de
250 MERCURE DE FRANCE ,
Lavoisier est supérieure à l'absurde systême d'Epicure.
Mais quoique l'on pût désirer dans le poëme des Trois
Règnes un plan plus savamment combiné et plus digne
des rares beautés de détails dont il est rempli, il ne faut
cependant pas croire que les diverses parties dont il se
compose soient aussi étrangères les unes aux autres ,
aussi incohérentes qu'on s'est plû à le répéter. La nature
du sujet a établi entre les divers chants des rapports
suffisans , et peut-être M. Delille aurait-il mis les criti
ques dans l'embarras, si dans son exposition il eût con
sacré quelques mo's à faire connaître l'ordre qu'il a
suivi ; qu'au lieu d'entrer aussi brusquement dans le
sujet de son premier chant , il eût dit à peu près : <<< Je
yeux peindre le globe terrestre et les trois ordres d'êtres
qu'il présente à nos yeux. Je chanterai d'abord le feu
qui l'éclaire et le vivifie, l'air qui l'environne et le
presse de toutes parts , l'eau qui l'arrose ; je décrirai sa
forme et sa structure , les différens élémens qui entrent
dans sa substance , les végétaux qui ornent sa surface
, les animaux qui l'habitent. >> Qu'il eût dit cela en
yers tels qu'il saitles faire , il n'aurait fait qu'exposer
en peu de mots ce qu'il a exécuté sans le dire , et cependant
il me semble qu'il n'en fallait pas plus pour
prouver que son sujet, n'a réellement pas cette duplicité
qu'on a tant blâmée. J'avouerai bien qu'un
pareil plan ne suppose pas de grands efforts d'invention;
mais le poëte ne pourrait-il pasrépondre encore,
qu'on y trouve pourtant un ordre naturel qui consiste
à passer du simple au composé , et d'une vue générale
du globe à l'énumération des différens êtros qu'il offre
à nos yeux , qu'il n'est donc pas vrai de dire qu'il aur
rait pu renverser cet ordre à son gré : qu'au contraire
sa marche conforme à la suite naturelle des idées , n'est
pas moins approuvée par le goût qui demande dans tous
les ouvrages de poësie une heureuse progression d'in
térêt ; la peinture des merveilles et des secrets de la
végétation , celle de l'organisation , de l'instinct et des
passions des animaux , ouvrant évidemment une source
bien plus féconde de beautés , que celle des quatre élémens
etdu règne minéral. A l'appui de ce raisonnement,
le poëte citerait une autorité fort imposante qu'ila, plus
NOVEMBRE 1808. 251
que personne, le droit de réclamer. « Jamais , dirait-il ,
on n'a élevé d'objections contre le plan des Géorgiques :
cependant Virgile n'a consulté dans la disposition de
son poëme que cette loi de la progression à laquelle il a
même crupouvoirsacrifierl'ordre technique qu'illui aurait
fallu suivre dans un traitéd'agriculture ; >>> et il pourrait
remarquer , en passant , que ceux qui ont trouvé si
plaisant de reprocher vingt ou trente fois à l'auteur des
Trois Règnes d'avoir donné au public deux poëmes au
lieu d'un , auraient dû , avec le même esprit d'équité ,
faire observer que Virgile en a donné quatre dans les
Géorgiques : car il n'y a sûrement pas plus de rapport
entre le labourage et les abeilles , la vigne et les troupeaux,
qu'entre l'eau et les plantes , qu'entre l'air et
les animaux .
1
Quelque plausibles que soient ces argumens, je m'arrêterai
d'autant moins à les faire valoir , qu'il y a des
raisons bien plus décisives pour donner gain de cause à
M. Delille . On a dit souvent que c'est la diction seule qui
fait vivre les ouvrages en vers. Cela est vrai , même de
ceux auxquels la vive peinture des passions semblerait
pouvoir communiquer une espèce d'intérêt presqu'indépendant
de la beauté du style, bien plus vrai encore des
poëmes didactiques , où le mérite de l'invention et même
de la disposition , est bien moins important , où les
détails font presque tout le succès . Sur les deux premiers
points , la critique peut avoir quelquefois raison contre
M. Delille: mais il reprend bien tous ses avantages par
rapport au dernier. Dans aucun autre ouvrage , on n'al
vu la brillante versification de ce grand poëte , se ployer
à des formes plas neaves,plus pittoresques et plus val
riées, ni se parer de couleurs plus riches et plus écla
tantes. Ce n'est pas qu'on ne puisse y reprendre
quelques passages où l'aridité de la matière a passé dans
l'expression , quelques transitions brusques et forcées ,
quelques pensées plus brillantes que solides , quelques
ornemens qu'un goût sévère ne saurait approuver ; mais
après s'être mis en paix avec sa conscience , en relevant
ces fautes que l'intérêt de l'art ne permet point de passer
sous silence , un critique serait fort à plaindre de ne
voir que des défauts où brillent de si éclatantes beautés ,
252 MERCURE DE FRANCE ,
et de se croire dans la stricte obligation d'affliger pendant
quelques momens un homme célèbre, au lieu de
satisfaire à la douce et honorable tâche de rendre au talent
toute la justice qui lui est due.
Les cinq premiers chants sont ceux dans lesquels le
poëte avait à soutenir la lutte la plus opiniâtre contre
les difficultés sans cesse renaissantes du sujet. Ils se recommandent
particulièrement et par l'art prodigieux
avec lequel il a su presque toujours faire parler à la
science la langue poëtique , en lui conservant la précision
et la clarté qui lui sont si nécessaires , et par les
épisodes gracieux , enjoués , touchans ou terribles qu'il
y a semés d'une main plus libérale qne dans ses autres
ouvrages. Tels sont la fable ingénieuse de l'Aurore Boréale
et de l'Aurore Orientale , le charmant tableau du
Coin du Feu , l'Histoire de l'armée de Cambyse ensevelie
dans les sables d'Afrique , les ravages de la peste ,
la mort d'un bucheron égaré au milieu des neiges , etc.
Tous ces morceaux appartiennent aux trois premiers
chants. J'avoue qu'il n'y aurait pas autant à louer dans
le quatrième et le cinquième , dont le sujet est la
Terre et le Règne minéral. Ce n'est pas qu'on n'y
trouve aussi de belles peintures ; telle , par exemple , que
celle du volcan dont l'auteur , par une fiction vraiment
poëtique , a fait un monstre qui a son sommeil et ses
fureurs , et qui ronge et déchire les flancs de la terre
qui l'a enfanté. Mais outre que la matière paraît en ellemême
moins riche et moins féconde que celle des chants
précédens , ceux-ci ont encore l'inconvénient assez
grave de ne point offrir une distinction marquée entre
leurs sujets respectifs , qui rentrent continuellement
l'un dans l'autre. Ainsi , l'énumération des différentes
espèces de terre , la description des pyrites , de l'aimant ,
des cristallisations , convenaient tout aussi naturellement
au Règne minéral qu'au chant de la Terre : de
même qu'on pourrait reporter dans ce dernier , la peinture
des différentes mines qui est placée dans le suivant.
Il me semble que M. Delille aurait évité ce défaut ,
en ne mettant dans le chant quatrième , que des vues
générales sur le globe terrestre , sur sa structure intérieure
, sur les diverses révolutions qu'il a éprouvées ,
NOVEMBRE 1808 . 255
sur la vicissitude des saisons, sur les systèmes relatifs à
la formation des montagnes ; alors les substances particulières
que la terre renferme dans son sein , se seraient
toutes retrouvéesdansleRègne minéral,enrichi, par cette
disposition, de détails qui devaient lui appartenir , et le
poëte ne se serait plus vu dans la nécessité d'y coudre
un long épisode qui offre sans doute de l'intérêt et des
beautés, mais qui a le défaut d'être trois fois plus long
que le sujet principal , avec lequel il ne paraît pas d'ailleurs
fort heureusement lié.
C'est à cette première partie du poëme des Trois
Règnes , qu'on a sur-tout reproché l'emploi fréquent
des mots techniques dont se servent les sciences naturelles
, objection , qui pour avoir été souvent répétée ,
ne m'en paraît pas plus sensée ni plus réfléchie. En effet ,
ceux qui la reproduisent avec tant de confiance , devraient
au moins nous dire comment le poëte pouvait
désigner autrement que par leur nom, toutes ces diverses
substances dont son sujet le conduisait nécessairement
à parler. En vain objecterait-on qu'il y a des
mots que la haute poësie se refuse absolument à prononcer
: cela est vrai , sans doute , d'un grand nombre
de mots qu'un usage journalier a rendus bas et populaires
; mais cela ne peut l'être , dès qu'il s'agit de
termes consacrés par une science noble dans son objet
et peu accessible au vulgaire , termes qu'elle a pour la
plupart empruntés à la langue harmonieuse des Grecs.
Les mots sonores d'oxigène , d'hydrogène , d'azote , etc.,
n'ont assurément rien qui offense ni l'imagination ni
l'oreille , et l'on ne voit pas pourquoi le chrome , le
manganèse , le molybdène et d'autres métaux , seraient
plus indignes de la poësie que l'or , le fer , le cuivre
qu'elle n'a jamais repoussés. J'avoue qu'il y a plusieurs
noms de minéraux qui ne sont pas aussi doux à l'oreille ;
mais alors tout ce qu'on peut raisonnablement exiger
du poëte , c'est de se servir de ces mots malencontreux
le moins souvent possible , et de les joindre à quelqu'épithète
harmonieuse, qui en fasse paraître la rencontre
moins désagréable ; on pense bien que M. Delille n'avait
pasbesoin , à cet égard , des leçons de nos critiques.
Mais c'est peu de vouloir rayer du dictionnaire роё-
254 MERCURE DE FRANCE ,
tique tous les mots à l'usage des sciences ; il y a des censeurs
encore plus scrupuleux qui veulent aussien exclure
une très-grande partie des animaux , et qui ne permettent
qu'à un petit nombre d'êtres privilégiés , de se
montrer dans un poëme. C'est ainsi que le critique dont
j'ai déjà combattu quelques assertions , à condamné ces
beaux vers placés dans la description d'une sécheresse
causée par les vents du Midi :
Le lac est desséché ; le fleuve , aux mers profondes ,
Roule pauvre et honteux ses languissantes ondes ;
La truite ne fend plus les rapides torrens ;
L'anguille avec lenteur traîne ses plis mourans .
Il se fonde sur l'autorité de Boileau qui a dit :
Sur de trop vains objets c'est arrêter la vue.
Mais il ne fait pas attention que Boileau traîte de la
poësie épique , et que la truite et l'anguille qui pourraient
être fort déplacées dans une épopée , ne sont pas
des objets vains dans un poëme sur l'histoire naturelle.
On peut donc affirmer que loin de proscrire de pareils
vers , l'auteur de l'art poëtique les aurait admirés , et
qu'il aurait souvent porté envie au talent prodigieux
avec lequel M. Delille , sans cesser jamais d'être noble et
élégant , a dit sans s'avilir les plus petites choses.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette partie
du poëme des Trois Règnes : ily aurait sur-tout à faire
remarquer comment l'auteur , par d'ingénieuses allusions
à la mythologie ou à l'histoire , par de courtes
réflexions morales adroitement jetées au milieu des
descriptions physiques , par mille autres moyens
que sa féconde imagination lui présente à propos , sait
donner de l'intérêt et de la vie aux détails les plus
didactiques et les plus ingrats : mais je me hâte d'arriver
aux trois derniers chants qui méritent un examen d'autant
plus approfondi que l'admirable talent du poëte
n'avait peut-être jamais pris un essor à la fois plus haut,
et plus soutenu. G.
(La suite au Nº prochain).
NOVEMBRE 1808. 255
MEMOIRES ET CORRESPONDANCE LITTÉRAIRES ,
dramatiques et anecdotiques de C. S. FAVART, publiés
par A. P. C. FAVART , son petit- fils ; et précédés
d'une notice historique, rédigée sur pièces authentiques
et originales par H. F. DUMOLARD. AParis ,
chez Léopold Collin , libraire , rue Gilles-Coeur, n° 4.
-
Le titre annonce des Mémoires de Favart. J'ai lu les
trois volumes et n'ai point trouvé de mémoires. Les
aurait- on oubliés à l'impression ? ou le titre n'est-il
qu'une attrape ? La Notice historique , il est vrai , commence
par quatre pages qui sont de Favart lui-même ,
et qui le conduisent tout juste jusqu'à sa sortie du collége.
Il faut bien que ce soit là ce que les éditeurs appellent
les Mémoires de Favart , puisqu'on ne trouve plus
après cela que des lettres , des pièces de vers et des
chansons , toutes choses qui y ressemblent encore moins .
Mais alors je prendrai la liberté de demander à MM. les
éditeurs , comment ces Mémoires , en quatre pages , où
il n'est question ni de littérature , ni de théâtre , ni
d'anecdotes , sont littéraires , dramatiques et anecdotiques
( car , suivant le titre , ces trois pompeux adjectifs
se rapportent aux prétendus Mémoires aussi bien
qu'à la Correspondance) . Je leur demanderai encore
comment ces mêmes Mémoires peuvent être précédés
d'une notice historique , si les quatre pages en quoi ils
consistent , font partie de cette notice. Il me semble
que tous les jours on se moque un peu davantage du
public.
La Notice historique apprend assez bien quelle fut la
vie de Favart ; mais elle pouvait être écrite avec plus
de briéveté et de naturél. Après la première représentation
du premier ouvrage de Favart , un financier
vient chez lui pour lui commander une fête ; Favart ,
alors pâtissier en survivance de son père , avait trouvé,
en rentrant de la comédie , une commande d'une toute
autre espèce , et déjà il était à l'ouvrage. Pris pour un
garçon par le financier , il profite de la méprise , court
à sa chambre au-dessus du four, pour endosser un habit
256 MERCURE DE FRANCE ,
décent , et reparaît bientôt devant le financier , avec
l'espoir de n'être pas reconnu ; mais celui-ci , qui de la
boutique avait vu la métamorphose du pâtissier-poëte ,
lui prouva qu'il n'en était point la dupe , et lui avoua
que la croisée , donnant sur la boutique , était le traître
qui lui en avait tant appris. Je doute que cette manière
de parler fasse fortune.
Favart , connu même à l'étranger par le succès d'un
grand nombre d'opéras-comiqués , fut chargé par M. le
comte de Durazzo , qui avait la sur-intendance du
théâtre de la cour de Vienne , d'ajuster des pièces pour
ce théâtre , et de procurer des acteurs , des chanteurs ,
des danseurs , etc. L'impératrice Marie- Thérèse était
dévote : nos pièces , sur- tout celles de l'ancien théâtre ,
auraient souvent effarouché ses oreillęs pieuses et chastes ;
il convenait donc d'en adoucir ou d'en retrancher les
traits d'une gaîté trop libre. M. de Durazzo écrivait à
Favart : « Les changemens qu'il faut faire pour trans-
>> porter une pièce du théâtre de Paris sur celui de
>> Vienne , consistent plus en retranchemens qu'en
>> additions. Toute équivoque , ou trop forte ou trop
>> fine , gâte les moeurs où les suppose gâtées ; toute
>> satire qui tombe sur le clergé , peut nuire à la reli-
>>gion ; toute épigramme sur les financiers est perdue
>> hors de la France ; toute peinture de ces commerces
>> de galanterie qui suppléent au mariage ou qui sont ce
>> qu'on appelle des doubles ménages , est un scandale
>> à Vienne. La métromanie et le bel esprit ne sont
>> point les travers des Allemands. M. Favart voit à peu
>> près , dans ces points d'observations , les principaux.
>> objets . » M. Favart dut voir dans ces points d'observations
, que nos meilleures pièces ne pouvaient être
jouées à Vienne sans être horriblement mutilées , qu'il
fallait à l'impératrice et à sa cour des comédies bien
innocentes , bien insipides , sans peinture de vices ni de
ridicules , et sur-tout sans gaîté ; que tous les ouvrages
de Molière , de Regnard et de Dancourt , révolteraient
à coup sûr les augustes spectateurs , et que ceux mêmes
de la Chaussée ne leur paraîtraient pas toujours exempts
de cynisme et d'impiété. J'ignore comment Favart s'acquitta
de sa triste commission , et si la cour de Vienne
s'amusa
NOVEMBRE 1808. A
LA
SEIN
s'amusa beaucoup des pièces qu'il arrangea pour che :
d'ailleurs ce ne sont point nos affaires . Ce M. deDurazzo
n'était pas , à beaucoup près , aussi rigoriste que sa son
veraine ; c'était , à ce qu'il paraît , un italien pratic
et délié qui faisait bien ses affaires en étudiant l'humeur
et le goût de ses maîtres ; mais qui , pour son compte ,
aimait beaucoup les choses plaisantes et même un peu
scandaleuses . De tems en tems Favart le régalait de
quelques anecdotes peu édifiantes ; mais comme luimême
voulait pouvoir quelquefois prouver son zèle
pour les plaisirs de l'impératrice , en lui montrant les
lettres de son correspondant , il finit par prier celui-ci
de mettre , dans un petit papier à part , les aventures
joyeuses et les propos croustilleux. Les écrivainsappelés
philosophes , n'étaient pas en fort bonne recommandation
à Vienne. Le baron de Van Swieten , fameux
médecin , chargé de la censure des livres , écartait impitoyablement
des Etats héréditaires tout ouvrage soupçonné
de renfermer la moindre parcelle de levain philosophique
; mais , si bonne garde qu'il fit , les principes
des philosophes et quelquefois leurs livres entraient
en contrebande , et faisaient en secret les délices de tel
grand seigneur qui , en public , n'en témoignait rien ou
témoignait tout le contraire. Il paraît que M. de Durazzo
était un de ces adeptes discrets. Il mandait à
Favart , au sujet de la comédie des Philosophes : « J'ai
>> partagé , en la lisant , votre juste indignation ; est- il
>>possible que la France décrie ainsi ceux de ses écri-
>> vains qui se font le plus estimer aujourd'hui chez les
>> étrangers , et même chez vos ennemis ; qu'elle s'ef-
>> force toujours de se rendre méprisable à ses propres
>> yeux par des satires et des libelles , et que le bien et
>> le mal ne se fassent parmi vous que par esprit de
>> cabale ? Au reste , la comédie des Philosophes , quoi-
>>qu'elle soit écrite avec esprit et dans le bon style , m'a
>>paru sans invention et sans intérêt ; il n'y a que la
>>haîne et la malignité qui puissent y en trouver. Ce-
>> pendant envoyez-la moi , je vous prie , sur-tout de
>>la première édition , avec la préface , dont je n'ai reçu
>>que sept à huit pages. Je suis curieux de voir jusqu'à
>>quel point la méchanceté persécute des homRmes res258
MERCURE DE FRANCE ,
>> pectables , afin de les en honorer davantage>>. Son
opinion sur l'imprudente agression de M. Lefranc de
Pompignan , contre les philosophes , paraîtra sans doute
raisonnable au plus grand nombre des lecteurs. « Je
>> suis faché , dit-il , que M. Lefranc fasse une querelle
>> sérieuse d'une plaisanterie un peu vive de M. de Vol-
>> taire ; le premier qui a tort est toujours le plus cou-
>> pable , et s'expose au retour d'une vengeance plus
>> violente que l'attaque. Si M. Lefranc n'avait attaqué
» ni insulté personne daus sa harangue, il jouirait en
>> paix des honneurs de l'Académie , qu'il a bien mé-
>>rités , mais qu'il me paraît n'avoir pas assez estimés.
>>Après que votre Parlement et votre Clergé se sont
>> abaissés tour à tour , il ne restait plus qu'à vos gens
>>de lettres de se dégrader et de se déchirer à l'envi.
>>>Nos Allemands ne sont peut-être pas si bêtes de n'avoir
>> ni philosophes , ni académiciens à ce prix.>>
Leprincipal objet de la correspondance entre Favart
et M. le comte de Durazzo étant le recrutement du
théâtre de l'impératrice , les lettres de Favart sont nécessairement
remplies de signalemens d'acteurs et d'actrices
, et de stipulations relatives aux appointemens de
ces messieurs et de ces dames. On sent que rien n'est
moins intéressant pour nous que les détails de cette
espèce de maquignonnage , et qu'il eût fallu les supprimer
tous. Mais alors que serait-il resté ? peu de
chose. Favart avait de l'esprit ; mais sa littérature était
légère et telle qu'on devait l'attendre d'un homme qui
faisait sans cesse des pièces à ariettes et à vaudevilles ,
et quine s'est élevé une fois au-dessus de ce petit genre ,
qu'à la faveur d'une circonstance où l'enthousiasme du
public fat au moins pour moitié dans le succès de son
ouvrage. Ce n'était pas que Favart restât absolument
étranger aux événemens de la haute littérature; mais
plein d'une modestie dont je ne veux pas diminuer le
mérite en disant qu'elle était fondée , il osait à peine en
juger lui-même les productions ; il se bornait à donner
l'extrait des pièces de théâtre , et le titre des livres nouveaux
, afin que M. Duyazzo fit son choix parmi les
unes et les autres. Il avait quelque raison de se défier
deson goût; ce goût n'était pas tout à fait sûr. Il avait
f
1
NOVEMBRE 1808 . 259
,
paru un poëme du Balai, ouvrage cynique du P.du Laurens
, moine défroqué , auteur du Compère Mathieu
de la Chandelle d'Arras , etc. « Ce poëme , dit Favart ,
>> est sûrement de M. de Voltaire. On ne peut se mé-
-> prendre à son style , et on le reconnait toujours aux
>> éclairs de son génie , sous quelque nuage épais qu'il
>> veuille s'envelopper. >> Il est assez plaisant de dire
qu'on nepeut se méprendre, lorsqu'on fait une si lourde
méprise. Ordinairement Favart , dans ses lettres , consacre
un article aux nouvelles du jour ; mais il était
encore moins homme du monde qu'homme de lettres.
De ce qui se passait dans la société , il ne pouvait guère
savoir que ce que l'abbé de Voisenon , son ami , lui en
apprenait ; il était personnellement plus riche en nouvelles
de coulisses ; auteur de pièces de théâtre et mari
d'une comédienne , il devait être des premiers à savoir
tous les secrets de la comédie. Il raconte en ce genre
des anecdotes assez plaisantes ; quelques- unes sont connues
, mais on les relit volontiers .
Le pauvre Favart en a encore trop donné pour l'argent
qu'il a reçu. On lui avait promis 1500 livres par
an pour cette correspondance ; il n'en toucha pas un
-sol. Seulement ou lui remboursa le prix des livres qu'il
envoyait; mais tous les faux frais relatifs à l'arrangement
des pièces et à la recherche des acteurs , restèrent
à sa charge. Il mit beaucoup de délicatesse et même de
générosité dans toutes ces petites négociations , et son
noble correspondant ne le paya qu'en monnaie de
courtisan , c'est-à-dire , en remercîmens stériles et en
complimens sans conséquence ; il le lonait de la gentillesse
de son esprit. Favart ne trouva guère plus de munificence
dans les grands seigneurs de son pays . Une
marquise de Monconseil s'étant chargée de l'engager, au
nomdu maréchal de Richelieu, à refaire la Belle Arsène,
il saisit cette occasion de récapituler tout ce qu'il a fait
pour la cour pendant quarante ans , sans en rien recevoir
que des promesses , ou des grâces de si courte duvée
, qu'il eût autant valu pour lui qu'on ne les lui cût
point accordées. Il termine sa lettre par cette triste péroraison
: << On ôte le bâton à un vieillard qui devient
>> aveugle ; on le réduit à manger des croûtes quand il
R2
1
1
260 MERCURE DE FRANCE ,
» n'a plus de dents. Si M. le maréchal est inflexible,
>> priez-le d'avoir la charité de me faire pendre , parce
>> que c'est tout d'un coup fait , et qu'on languit plus
>> long-tems quand on meurt de faim.>>> N'était- ce
pas là une situation d'ame bien favorable pour composer
des opéras-comiques ?
La correspondance avec M. de Durazzo , ne remplit
pas tout à fait deux volumes. La fin du second et presque
tout le troisième sont formés d'un ramassis de lettres
et de billets de toute sorte de personnes. Il y en a de
gens absolument obscurs ou jouissant d'une espèce de
renommée pire que l'obscurité , tels que le chevalier de
Mouhy , Quétant , l'auteur du Maréchal Ferrant , Laplace
, etc.; leurs lettres, faites avec plus ou moins de
soin et de prétention sont tout à fait dignes d'eux. Celles
des personnages vraiment célèbres , tels que Voltaire ,
Marmontel , etc., ne sont que de simples billets , des
remercimens pour des exemplaires envoyés à eux par
Favart . Celui- ci a pu être fort flatté de ce qu'ils contenaient
d'obligeant ; son petit-fils même peut en être
encore fier aujourd'hui ; mais en vérité nous ne pouvons
pas partager ces jouissances de famille. De toutes ces
lettres , les plus amusantes sont celles que l'abbé de Voisenon
écrivait à Favart et à sa femme, des eaux de Cauterès
, où il avait suivi Mme de Choiseul. Parmi beaucoup
de turlupinades et de plaisanteries forcées , il y a quelques
saillies vraiment gaies et de bon goût. Le persifflage
et la gravelure y dominent , comme dans presque
tout ce qu'a écrit ce mince abbé de Voisenon , dont les
futilités recueillies en cinq forts volumes in-8 ° , ont fait
dire plaisamment à Laharpe qu'il lui semblait voir un
papillon écrasé entre les feuillets d'un gros livre. Le
sentiment , chez l'abbé de Voisenon , ne s'exprimait pas
beaucoup plus naturellement que l'esprit. Il invite M.
etMme Favart à venir à Voisenon. <<< Mon frère et ma
>> scoeur , dit- il , vous le demandent en grace , vous y
>> serez reçus à bras ouverts , et ce sera le coeur qui sera
» aussi nos bras. » Quel plaisant siècle et quel singulier
pays que ceux où un prêtre , autrefois grand-vicaire de
Boulogne et ayant été à la veille d'en être l'évêque ,
pouvait, sans qu'on en fût scandalisé le moins du monde,
NOVEMBRE 1808. 261
faire pour ainsi dire ménage avec un auteur et une actrice
des Italiens , les emmener à sa terre , et même , je
crois , à son abbaye , composer lui-même , sans mystère ,
des opéras - comiques , et des contes libertins , et faire
tout haut des plaisanteries fort peu canoniques sur la.
continence forcée à laquelle il était condamné par le
délâbrement de sa santé ! Le plus profane des abbés
reprenait pourtant son caractère sacré dans les grandes
occasions. Le fils de Madame Favart était sur le point
de faire sa première communion : Voisenon se crut
obligé de lui adresser un petit sermon sur l'importance
de l'action qu'il allait faire. Ce sermon n'est
pas très-fort de mysticité ; mais l'auteur tout étonné
de s'entendre lui-même tenir un langage qui lui était
si peu familier , se hâte de dire au jeune cathécu--
mène : Ne me regardez pas comme un capucin. Je
crois que le jeune Favart n'avait garde. Madame
Favart voulut aussi prêcher son fils. <<< Songe bien , lui
>> dit-elle , à ta première communion. C'est l'action
>> la plus sérieuse de la vie de l'honnête homme. >>>
Une actrice du Théâtre français n'aurait pas été trop
en droit de parler ainsi; mais Mme Favart , attachée au
Théâtre italien , n'était point exclue de la communion
des fidèles . Un autre ecclésiastique de cette société était
l'abbé Cosson , ancien professeur au collége des Quatre-
Nations , mort depuis quelques années. L'abbé de Voisenon
, Favart et sa femme , étaient pour lui les héros
de la littérature et de la société; il était toujours avec
eux sur le ton du respect et de l'adoration ; il les encensait
en prose et en vers. On aurait bien pu aussi nous
faire grace de toutes ces hymnes à leur louange. Je me
souviens qu'au collége l'abbé Cosson passait pour un
homme fort aimable. C'est lui qui vraiment
Etait orné du double privilége
D'être au collége un bel esprit mondain ,
Et dans le monde un homme de collége .
Il avait des manies plus que singulières. Ayant retouché
la traduction de Tite-Live par Guérin , sans en
avoir pu faire un bien bon ouvrage , il s'était passionné.
pour son auteur , et il faisait figurer à ses élèves toutes
262 MERCURE DE FRANCE ,
les batailles dont Tite-Live donne la description. Les
écoliers partagés en Romains et en Carthaginois , se
plaçaient de la même manière que les armées , à l'aide
des gradins en amphithéâtre coupés d'escaliers qui garnissaient
les classes à Mazarin ; et le professeur , une
baguette à la main, sonnait la charge , commandait les ,
évolutions et dirigeait la fortune des combattans conformément
aux différentes chances décrites par l'historien
latin.
On ne peut pas mettre plus à profit les effets d'une
succession que ne l'a fait ici P'héritier de Favart . Je m'attendais
, à tout moment , à trouver les papiers de famille,
tels que contrat de mariage , baptistaire , testament, etc.
Nous avons , comme je l'ai dit, toutes les lettres dont
Favart n'avait pas allumé sa pipe ou bourré son fusil
(car il fumait et chassait ). On nous donne de plus ,
comme mélanges de fragmens et pensées , et poësies
fugitives de M. Favart , tous les brimborions de papier
sur lesquels il y avait quelque chose d'écrit. Comme
tout ce qui est écrit est de la prose ou des vers , rien
n'a pu échapper à l'impression ; ce qui se refusait à
entrer dans les poësies , tombait de droit dans les mélanges.
Il est impossible de donner une idée de l'insipidité
de la plupart de ces petits morceaux de vers ou
de proso.
L'éditeur n'a certainement pas donné tous ses soins à
l'ouvrage . La page rot est répétée à la page 211 , à la
vérité avec quelques changemens d'expressions qui
feraient croire que c'est Favart qui s'est copié lui-même;
mais alors il fallait s'en apercevoir et lui épargner ce
petit ridicule. On lit que le roman du Siège de Calais ,
est de Monsieurde Tencin; le nom d'Apostolo Zéno ,
célèbre auteur dramatique italien , est changé en titre
de comédie ; Fréron se trouve le doyen du Parnasse ,
que Favart est bien aise d'avoir vu museler dans l'Ecossaise
( Il ne fallait pas une extrême sagacité pour voir
que ce doyen était un dogue. ) Les noms les plus connus
sont défigurés , quelquefois à être méconnaissables ;
c'est le baron d'Olbac pour d'Holbach ; le baron
Vomssuieten pour Van Swieten, etc. , etc. Que fait
donc un éditeur, s'il ne s'occupe point de ces choses là?
AUGER .
NOVEMBRE 1808. 265
SALON DE PEINTURE .
TROISIÈME ARTICLE.
Histoire , Genre , Paysage.
M. PRUD'HON.
Lorsqu'un artiste , déjà connu , jouit dela faveur publi
que, qu'il est même regardé comme possédant un talent
fait , et désormais peu susceptible de nouveaux dévelop
pemens ; si , contre l'opinion générale , cet artiste vient
à se montrer bien superieur à lui-même ; s'il surpasse à
la fois les espérances dans deux genres opposés , il est sans
doute du devoir d'un critique de faire connaître l'espace
que son talent a parcouru , le point auquel il s'est élevé ,
et le rang que ses heureux progrès doivent lui donner
parmi ses émules. M. Prudhon avait produit de très- aimables
ouvrages ; chacun accordait à son pinceau l'agrément ,
la délicatesse : et ecpendant on n'a pu voir saus une hono
rable surprise sa Psyché enlevée par les Zéphirs , ( n° 485 ).
Ce charme innocent et pur répandu sur la figure de Psyché ;
ces graces enfantines des Zéphirs qui la portent si mollement
dans les airs , cette couleur fine et suave , tout rappelle
le Corrège , sa fraîcheur et sa volupté.
Mais ce qui a sur-tout agréablement surpris les amis des
arts, et même les plus grands partisans du talent de M. Prur
d'hon, c'est la vigueur , l'énergie qu'on remarque dans le
grand tableau qu'il vient d'exposer sous le n° 484 , et dont
le sujet est la Justice et la Vengeance divines poursuivant le
crime.
Ala lueur paisible de l'astre des nuits, parmi desrochers
déserts , un jeune homme s'avançait ... Peut-être attendu par
la beauté qui veille loin de lui dans les alarmes , peut-etre
près de trouver sur les lèvres, timides d'une amante le dé
lassement et le prix de cette course lointaine. L'assassin
l'attend derrière ces rochers ; il épie sa marche , il s'élance ,
et l'infortuné tombe baigné dans son sang. Déjà le scélérat
s'est emparé de cet or dont la soif l'a poussé au meurtre : sa
maingauche serre avidement la bourse de sa victime ; dans
sadroite brille le poignard. Il fuit. Une crainte vague, compagne
inséparable du crime , le poursuit , malgré lui ,
l'agite :mais il semble se dire : « Je suis seul ; personne n'a
pu me voir. » Misérable ! ne vois-tu pas toi-même cette
264 MERCURE DE FRANCE ,
1
Vengeance divine qui plane sur ta tête coupable?D'unemain,
elle avance sur toi ce flambeau dont les clartés inexorables
pénètrent jusqu'au fond des coeurs ; de l'autre , elle s'apprête
à saisir ta hideuse chevelure ; et son regard indigné donne
le signal à la Justice dont le glaive se lève et va frapper. Encore
quelques instans , et l'innocence est vengée.
Cette composition est neuve , forte , poëtique et du plus
grand intérêt . L'exécution en fait ressortir l'effet , et n'est
pas indigne de la composition. Le clair de lune est bien entendu
, bien combiné avec la lueur du flambeau. Le site est
pittoresque et terrible , les diverses couleurs des draperies
très-convenables au sujet. Quant aux attitudes , aux expressions
des figures , elles ne laissent rien a désirer. Ce jeune
homme touche , attendrit , e'est bien le froid , la pâleur de
la mort. Comme ce scélérat porte toute l'horreur du meurtre
et la noirceur de son ame sur sa physionomie repoussante !
Comme cette Justice , cette Vengeance terribles, noblement
élancées dans les airs , révèlent , par leurs regards , par leurs
mouvemens , les ministres du courroux céleste ! Leur approche
soulage l'ame que l'aspect de l'assassin , jouissant
en paix du fruit de son crime , aurait trop douloureusement
affectée.
Ce tableau a été commandé par la Cour de justice eriminelle
, dont il doit décorer la Salle. On ne peut que féliciter
M. Prud'hond'avoir eu un si beau sujet à traiter , et le louer
de l'avoir fait avec ce rare talent. Je lui soumettrai cependant
quelques observations critiques. Il me semble , par
exemple , que, dans la figure du meurtrier , et même dans
celledu jeune homme , le dessin n'a pas assez de grandeur ,
assez d'idéal. Je sais que bien des personnes prétendent que
ce ne saurait être un défaut dans la figure d'un meurtrier ,
et que la beauté doit , au moins en peinture , être le partage
exclusif de la vertu et des talens. Mais les Grecs n'en jugeaient
pas ainsi ; et , comme je l'ai rapporté ailleurs , leurs
Furies même étaient belles. Ces Furies , il est vrai , étaient
des divinités vengeresses du crime', et non point des mortelles
coupables . Mais voyez , dans tous les restes précieux de
l'antiquité , si l'expression des douleurs , si celle même du
remords ne s'allie pas toujours à la noblesse et à la beauté
des formes. D'ailleurs , ne saurait-on donner à ses figures
une expression atroce , rebutante , et cependant les dessiner
d'un grand style ? J'allègue , comme preuves affirmatives ,
Judas de Léonard de Vinci , celui du Poussin , et quelques-
Juns des damnés de Michel-Ange. On pourrait aussi peutêtre
reprocher au crayon de l'artiste quelques légères
NOVEMBRE 1808 . 265
1
incorrections de détails ; observer que le passage des ombres
aux clairs est en divers endroits trop rapide , et que le défaut
de teintes intermédiaires forme des angles sur les parties
qui devraient être arrondies ; mais , quels reproches ne
doivent pas désarmer une composition si vigoureuse , une
couleur si transparente et si fine , une tête aussi belle , aussi
expressive que celle de cette Vengeance céleste , des mouvemens
enfin aussi vrais , aussi bien sentis que ceux de tous les
personnages ? Pour moi , je finis en concluant que , s'il est
permis de comparer deux choses si différentes , le succès de
ce nouveau tableau doit ajouter à la réputation de l'artiste ,
àpeu près autant que pourrait ajouter à la renommée d'un
poëte , connu par de touchantes élégies ou de gracieuses
idylles , la réussite imprévue d'une belle tragédie.
M. FABRE DE FLORENCE.
M. Fabre avait au dernier salon une Madelaine charmante
et un paysage où se passait la scène décrite avec tant
de grâce dans la sixième églogue de Virgile , petit tableau
digne du sujet. Il vient d'exposer cette année un Jugement de
Paris , (nº 212. )
Déjà le juge a prononcé , et Vénus reçoit la pomme : elle
sourit à son triomphe ; son joli front rayonne , plus de vanité
que de joie. L'Amour , debout à ses côtés , la félicité de
sa victoire , et lui présente une fraiche palme de myrthe. Le
geste et l'expression de Minerve témoignent fièrement son
dédain pour le juge et pour le prix. Blessée de se voir vaincue,
en qualité de jolie femme , elle redevient , faute de
mieux, la déesse de la sagesse. L'orgueilleuse Junon , profondément
indignée , se retire en menaçant Paris de tout le
poids de sa colère :selle lui montre l'Olympe , et , dans le
lointain, les murs de Troye sur qui va tomber sa vengeance.
Cette compositionme paraît très bien pensée , pleine de
justesse et d'esprit. Mais peut-être pour rajeunir un sujet
si usé , fallait-il plus de nouveauté dans les détails , et surtout
plus de chaleur. Aucune de ces attitudes , de ces expressions
ne me semble avoir l'intérêt , la vivacité ou l'énergie
dont elles étaient susceptibles. Ce Paris , assis , comme dans
tous les tableaux quej'ai vus sur le mème sujet , ne rappellet-
il pas un peu, par sa pose et par sa froideur , un conseiller
au parlement ? Certes , ce n'est point avec ce calme , cette
nullité d'émotion, qu'on peut décerner le prix à une Vénus,
même à celle de M. Fabre , qui est très-jolie et très-peu voilée.
J'ignore și la déesse doit s'en trouver bien flattée : mais ,
parmi les simples mortelles, il est telle beauté fière et
266 MERCURE DE FRANCE ,
jalouse de l'effet de ses charmes , aux yeux de qui présenter
ainsi la pomme , ce seraitla gåter beaucoup. Il est vrai que
Paris n'a pas trop l'air de la présenter; on dirait plutôt que
Vénus vient la prendre. L'attitude de cette reine des amours
est gracieuse ; mais n'y a-t-il rien de maniéré dans le mouvement
desa tête ? Elle ne regarde ni Paris , ni ses rivales ;
elle ne paraît occupée qu'à se montrer agréable , à se faire
admirer des spectateurs : cela ressemble un peu trop à nos
reines de théâtre. L'Amour est très-jolinient posé ; l'expres
sion de contentement qui règne sur sa physionomie est
pleine d'agrément et de grâce. Les draperies de Minerve et
deJunonsontbienjjeetées et bienpeintes , mais non erat his
locus. Sans doute, dans ce charmant concours , les rivales
de Vénus n'ont eu garde de s'offrir bien drapées aux regards
de l'heureux Paris que Vénus enivrait de tous ses charmes ,
c'eût ététropmaladroit pour des déesses. Passées les premières
sous les yeux du juge chargé de l'instruction du procès ,
elles se sont donc rajustées depuis. Mais, qu'est-ce qui l'ine
dique ? Rien. Gela même fùt-il heureusement indiqué , en
core pourrait-on reprocher à M. Fabre , en voyant le beau
corps de sa Vénus , de s'être ôté de nouveaux moyens de
faire: briller son talent , et d'avoir dérobé au spectateur les
deuxtiers du plaisir que vient d'éprouver son Juge.
Voilà bien des remarques sur ce petit tableau. Mais le
mérité de l'ouvrage justifie l'étendue des remarques. Le dessin
en est pur et correct ; les détails ont tous de la finesse , de
l'élégance , et sont traités avec beaucoup de soin. La couleur
est brillante , peut-être même un peu trop; la masse géné
rale d'un effet très-agréable., et le paysage frais , vigoureux
et d'unbon style . La tète , les mains de l'Amour , et celle de
Vénus,qui retient sa draperie, forment un arrangement
très-heureux. Enfin , on reconnaît dans ce tableau , un
talent habile, exercé , initié depuis long-tems à tous les
secrets de son art , et qui marche avec succès dans la route
des bons modèles .
M. DEBRET.
S. M. l'Empereur , distribuant la décoration de la Légion
d'honneur aux braves de l'armée russe , à Tilsitt. ( N° 150. )
Voicid'abord le trait historique. -- « S. M. l'Empereur ,
>> désirant accorder une marque particulière d'estime, à la
>>>bravoure de la garde impériale russe, demande à l'Empe-
>>>reur Alexandre de décorer de la croix de la Légion d'hon-
>>neur le plus brave d'entre ses gardes. Alexandre ordonna
> au colonel de faire sortir des rangs celui qu'en pouvait
NOVEMBRE 1808 .
267
>>>présenter comme tel. Lorsqu'il se fut avancé entre les
> deux Empereurs , Napoléon détacha sa croit , et la donna
> à ce brave qui se précipita sur la main de S. M. pour la
>> baiser.>>>
L'Empereur , au milieu de la toile , présente sa croix au
soldat russe qui s'incline sur la main du monarque , et la
baise avec un transport de joie melée de reconnaissance et
de respect. A gauche , l'Empereur Alexandre , aussi à cheval
, regarde et admire. A droite , et toujours à cheval , se
montrent divers généraux ou colonels, et sur le devant, des
cosaques àpied.
Ce sujet offrait de grandes difficultés , considéré sous le
rapport de la composition pittoresque. Il est extrêmement
difficile de bien ordonner les mouvemens de plusieurs personnages
à cheval , de leur donner de la grâce , et'de ne
point laisser apercevoir de gêne. Ces difficultés pouvaient
ètre embarrassantes pour l'artiste le plus exercé ; il ne faut
pas reprocher trop durement à M. Debret de ne les avoir pas
toutes vaincues. On ne peut qu'applaudir à l'attitude de
l'Empereur ; mais le cheval du soldat russe , vu de face et
dans le repos , forme des lignes désagréables , et la figure
même du soldat , dont le mouvement est d'ailleurs expressif,
vrai et bien rendu ,"présentée seulement en raccourci , ne
me semble point assez apparente. L'expression de l'Empcreur
Alexandre est heureuse , la pose de son cheval pittoresque;
mais la main qui tient labride me paraît mal dessinée
et sans aucun mouvement. Quant aux personnages
secondaires , il n'était pas impossible de leur donner plus
d'actionet sur-tout des formes plus nobles , des airs de tête
plus élevés. Les cosaques , placés sur le devant du tableau ,
sont d'une nature ignoble et basse: ne pouviez - vous pas
Pennoblir , sans cependant la rendre méconnaissable ?
Songez que le secret des arts
Est de corriger la nature..
Ensomme , il me paraît que ce tableau , distingné toutefois
par plus d'un genre de mérite , ne doit pas être mis surle
même rang que celui de l'Empereur honorant le malheur des
blessés ennemis , exposé , il y a deux ans , par le même
peintre , et où l'on trouvait, selon moi , plus de mouvement,
plus de chaleur , de plus belles masses, une couleur plus
forte et plus vraie. Mais j'aime à croire que si , cette année
letalentdeM. Debret n'a pas lutté avec succès contre luimême
, il ne faut en chercher la cause que dans le désavan-
و
268 MERCURE DE FRANCE ,
tage du sujet , et les difficultés nombreuses que j'ai eu soin
d'indiquer.
M. BERGERET. I
Ce jeune artiste , entraîné sans doute par le succès qu'obtint
, au dernier Salon , son tableau de la mort de Raphaël ,
semble vouloir se consacrer à peindre les scènes , les moeurs ,
les costumes du quatorzième et du quinzième siècles. Il
trouve , dans ces costumes , qui nous paraissent aujourd'hui
si bizarres , des étoffes riches et variées , que son pinceau
brillant sait rendre avec beaucoup de vérité et de fraîcheur.
Mais le tableau de François Ior luttant avec Henri VIII dans
le camp du Drap-d'Or ( n° 19 ) , ne paraît pas obtenir un
accueil aaussi flatteur que les honneurs rendus à Raphaël
après sa mort , composition intéressante où le peintre avait
eu l'adresse de placer tant de personnages célèbres , l'Arioste,
Léon X, Michel-Ange , le Bembo , Jules-Romain, Vasari , etc.
L'infériorité du sujet a aussi rendu M. Bergeret inférieur à
lui-même dans l'exécution. Composant avec moins de plaisir,
il a travaillé avec moins de sévérité. Les lumières et les
ombres sont trop uniformément distribuées , les étoffes trop
brillantes , peu harmonieuses ; quelques parties , et sur-tout
les figures placées dans la demi-teinte , trop peu soignées .
Le peintre a fait mieux , même cette année ; et , pour retrouver
tout son talent , je me hâte de passer au nº 20, dont
voici le sujet :
<<Le Titien , étant occupé à faire le portrait de Charles-
>>Quint , laissa tomber un de ses pinceaux. L'Empereur dai--
>>gna le ramasser et le lui rendre. Vivement touché de cette
>> marque d'honneur , ce grand peintre dit à l'Empereur , en
>> se prosternant : Sire , je ne suis pas digne d'avoir un servi-
>> teur tel que vous ; à quoi Charles-Quint repartit : le Titien
>> mérite d'être servi par des Césars (1 ). »
Cette scène est rendue avec toute la vérité possible. Dans
lepeintre comme dans le monarque , le mouvement et l'expression
sont naturels et animés. Une jeune femme pince la
guittare , debout derrière Charles-Quint ; et cette figure ,
très-gracieuse , contribue beaucoup à l'agrément de la composition.
Il y a de l'art dans la distribution de la lumière , et
du goût dans le choix des étoffes , d'ailleurs habilement
imitées. Le faire est facile , et plus large qu'il ne l'est ordinairement
dans les tableaux de ce genre et de cette proportion.
Le ton général de la couleur est riche et vrai. Peut-
(1) Félibien , Vie des Peintres .
NOVEMBRE 1808. 269
être quelques demi-teintes sont-elles trop brunes , sur-tout
dans le cou de la jeune femme ; peut-être ... Mais voilà un
ouvrage où l'on reconnaît le Bergeret de la Mort de
Raphaël.
M. OMMÉGANCK , d'Anvers .
N° 450. Portez cette Vue des environs de Liège , dans la
grande galerie ; placez-là secrétement parmi les Paul Potter
ou les Berghem. Qui reconnaîtra la supercherie ? A coupsûr
, il y a moins de différence entre les chefs d'oeuvres de
ces maîtres et le charmant morceau de M. Omméganck ,
qu'il n'y en avait entre les sonnets de Pétrarque et ceux que
la muse italienne de Voiture fit circuler sous le nom de ce
poëte célèbre , dans les villes les plus éclairées de l'Italie .
Si les autres tableaux du même peintre , rassemblés sous
le Nº 451 , sont inférieurs à celui-ci , ce n'est qu'en dimensions
, ce me semble. Admirable vérité d'imitation ! qui ne
croirait ces animaux pleins de mouvement et de vie ? Quelle
perspective aérienne ! c'est la nature elle-même , et , dans
les sujets de ce genre , c'est le dernier triomphe de l'art .
VICT.... F ....
( La suite au numéro prochain . )
VARIÉTÉS .
REVUE DU MOIS ,
ou Coup-d'oeil sur quelques ouvrages nouveaux.
LITTÉRATURE. - Le laborieux bibliographe de Vesoul
( M. Peignot ) , vient de publier deux nouveaux ouvrages ;
l'un qui paraît depuis quelques mois est intitulé : Amusemens
philologiques (1). Dans son introduction , M. Peignot nous
(1) Amusemens philologiques , ou Variétés en tous genres , recueillies
par G. P. B. C. D. L. H. S. ( Gabriel Peignot , bibliothécaire de
l'ancienne école centrale de la Haute-Saône. )
Un très- petit nombre d'exemplaire porte le titre que nous venons de
transcrire ; la plupart en ont un beaucoup plus étendu , le voici :
Amusemens philologiques , ou Variétés en tous genres : contenant
: 1º. une poëtique curieuse , relative à toutes les espèces de vers
singuliers , bizarres , et d'une exécution difficile avec des exemples
figurés ; 2°. une notice sur les emblêmes , tirés des fleurs , des arbres ,
des animaux, des couleurs , des cartes , etc.; un vocabulaire étymolo-
1
1270 MERCURE DE FRANCE ,
apprend qu'il avait préparé un travail bibliographique assez
considérable sur les ANA, et qu'il se disposait à le publier .
Mais il a renoncé à ce projet lorsqu'il a appris que
M. Adry, « littérateur aussi estimable qu'érudit , s'était
>> occupe depuis long-tenis d'un ouvrage fort détaillé sur
>> cette partie , et qu'il accéderait aux voeux des hommes de
>> goût qui l'invitent à le publier incessamment. >> Cet ouvrage
de M. Adry , sur les ANA , ne peut qu'être très-intéressant
, et nous partageons bien sincérement l'opinion de
M. Peignot. « Quelque soit , dit-il , le discrédit dans lequel
>> sont tombés aujourd'hui ces sortes de livres ( les Ana ),
>> on ne peut disconvenir qu'il y en a plusieurs fort inté-
>> ressans , et qui sont infiniment précieux sous le rapport de
>> l'érudition ; on y trouve d'excellentes notes sur l'histoire
>> littéraire ; nos éditeurs de dictionnaires historiques , y ont
>>beaucoup puisé ; mais on peut encore glaner après eux.
>> Il faut cependant avouer que l'on ne doit point s'engager
>> dans la lecture des ANA , sans étre muni du flambeau de
>>la critique , parce qu'il y a beaucoup de choses hasardées,
>> fausses , triviales et indignes des savans sous le nom des-
>>quels on les a données . >>
Nous transcrivons au bas de notre article le titre entier
que M. Peignot a mis au volume dont nous parlons ; mais
pour donner à nos lecteurs une idée de ce qu'il contient , il
nous faudrait au moins copier la table des matières , qui
remplit plus de douze pages. M. Peignot dit avoir donné à
son opuscule le titre « d'Amusemens philologiques , parce
>> que la plupart des articles qu'il renferme tiennent plus à
gique des différens geures de divination ; 30. Une nomenclature du
chant ou cri des principaux oiseaux des quatre parties du monde , suivie
de variétés amusantes et instructives ; 4°. un dictionnaire des découvertes,
anciennes et modernes de plus , des détails intéressans sur la
longévité , sur les superstitions de quelques grands hommes ; une chronologie
des auteurs célèbres , classés par ordre de matières ; un tableau
statistique de la France ; un aperçu de la réduction successive de la
livre numéraire depuis Charlemagne ; de la variation du marc d'argent,
du prix des denrées avant la découverte de l'Amérique , une notice sur
les diamans , avec un tableau de leur évaluation ; un rapport des monnaies
étrangères en France ; enfin une quantité d'autres objets détaillés
dans la table des matières ; par G. P. Philomneste , B. A. V.
Unvolume in-8º de XIX et 599 pages. A Paris , chez Ant. Augustin
Renouard , rue Saint-André-des-Arcs , nº 55 ; et chez Allais , rue du
Battoir , nº 26.
NOVEMBRE 1808.
271
>> la singularité et à l'amusement qu'à Pérudition. » Nous
serons peut-être moins sévères que M. Peignot. Nous pensons
que son ouvrage est bizarre , peut etre , mais trèscurieux.
Il n'est pas indispensable de connaître à fond toutes
les matières et tous les objets dont parle M. Peignot ; mais
il est bon cependant de ne pas les ignorer intiérement. Or
on trouve , dans les Amusemens philologiques , des choses
dispersées dans plus de cent volumes.
Le savant bibliothécaire , auteur de cet ouvrage , a déjà
publié, à notre connaissance , onze volumes , dout sept (2)
sont consacrés àla bibliographie. Si cette science pouvait
s'apprendre par théorie , les ouvrages de M. Peignot suffiraient
pour faire un bon bibliographe; mais ce n'est pas
dans les catalogues qu'on peut apprendre à connaître les
livres. La théorie aide à la pratique : mais sans cette dernière
la théorie est peu de chose et la science est bien plus péni-
Me à acquérir. Il est à regrteter que M. Peignot ne soit pas
fixédans la capitale ; c'est-là que pour les ouvrages de compilation
, de recherches , etc. , se trouvent des matériaux
qu'on chercherait vainement ailleurs ; c'est-là que sont publiés
la plupart des productions littéraires .
Le second ouvrage de M. Pignot dont nous avons à
parler est intitule: Bibliographie curieuse , ou Notice raisonnée
des Livres imprimés à cent exemplaires au plus ,
suivie d'une notice de quelques ouvrages tirés surpapier de
couleur(3) .
Cet ouvrage a été tiré lui-même à cent exemplaires tous
numérotés et signés par l'auteur.
H paraît que M. Peignot n'a pas eu connaissance de
trois volumes in-8°(dontes deux derniers sont anonymes ) ,
publiés par M. R....... , le premier en vendémiaire an VIII ,
sous le titre de Opuscules mélés de Littérature et de Philosophie
, imprimé a petit nombre ; le second en l'an x , sous
le titre de Opuscules ; le troisi me en l'an xi , sous le même
titre d'Opuscules , tiré à cinquante exemplaires.
Cet ouvrage aurait dû avoir une place dans laBibliographie
curiense.
(2) Manuel Bibliographique ; 1 vol.; Dictionnaire de Biblio-
Ingie , 3 vol .; Curiosités Bibliographiques , 1 vol .; Dictionnaire des
livres condamnés au feu , 2vol .
(3) Un volume in-8º , grand papier vélin . Prix , 5 fr. , et 5 fr. 50 c.
frané de port. A Paris , chez Ant. Aug. Rencuard , rue Saint-Andrédes-
Arcs , nº 56.
272 MERCURE DE FRANCE ,
Nous remarquons aussi qu'en parlant de la Notice sur
la personne et les écrits de La Bruyère , par M. Suard , M.
Peignot a oublié d'ajouter en note , que cette Notice a été
réimprimée , dans l'édition stéréotype de La Bruyère .
LITTÉRATURE- THEATRE. - Si les Français n'ont point de
poëme épique , en revanche , ils sont très- riches en ouvrages
dramatiques. Molière , Racine , Corneille , Voltaire , Regnard
, Crébillon même ont élevé le Théâtre français au-dessus
de tous les théâtres du monde : ils sont à jamais l'orgueil
et l'honneur de la scène. Mais la place , après eux , est encore
assez belle ; et nous ne devons pas dédaigner , parmi
nos tragiques , le bon Rotrou , excellent citoyen, et que Corneille
appelait son père (4) ; Genest , Campistron , élève de
Racine ; Duché , de Caux, Lamotte-Houdard qui n'est pas
toujours bon critique, mais qui a fait l'intéressante Inez ;
Lefranc de Pompignan , Saurin , Lafosse , Lagrange-Chancel
, Guymond, dont les traits , dont l'accent rappelant
Euripide ; Dubelloy qui fut si bon Français , Châteaubrun
qui n'était point un barbare ; Lemierre , Ducis....
Mais des vivans je ne dois point parler.
Parmi nos comiques , Dancourt trop fécond , mais si naïf ; le
plaisant Hauteroche , Dufresny qui a sa part à réclamer
dans le Joueur : l'étonnant Boursault, Destouches , peut-.
être un peu trop sérieux , Brueys et Palaprat ; Lesage ,
Piron, qui ont , l'un et l'autre donné , dans le 18° siècle ,
une pièce digne du 17º , et plusieurs autres que nous taisons ,
et dont les noms nous échappent .
Il s'en faut de beaucoup que tous les ouvrages de ces auteurs
aient le même mérite , et la collection complète serait
très-volumineuse , L'amateur se trouve alors dans l'alternative
, ou de ne pas avoir ces poëtes dramatiques dans sa bibliothèque
, ou d'ètre embarrassé d'un grand nombre de
volumes dont la moitié au moins ne peut pas se lire .
C'est donc une excellente idée , d'avoir fait un recueil des
chefs - d'oeuvre dramatiques français des auteurs qui ne sont
pas au premier rang , et voilà ce que sera la collection intitulée
: Théâtre des auteurs du second ordre (5) . Nous igno-
(4) Cependant la seule pièce de Rotrou qui ait encore aujourd'hui
quelque nom , n'a paru qu'en 1647 ; le Cid est de 1636.
(5) Théâtre des auteurs du second ordre , ou Recueil des tragédies
et comédies restées au Théâtre français , pour faire suite aux éditions
stéréotypes de Corneille , Racine , Molière , Regnard , Crébillon et Volrous
NOVEMBRE 1808
DEPT
D
rous combien de volumes aura cette collecion ;nous croyons
qu'unevingtaine pourra suffire. Il'en paraî déja huit volumes
in-18 , dont quatre de tragédies , et quatre de comédies. Le
Théâtre des auteurs du second ordre peut donc se diviser en
deux parties , de chacune desquelles il paraîtra un volume
par mois. Chacun , suivant son goût , pourra n'acquérir que
l'une ou l'autre de ces parties. Il est même loisible de n'acheter
que le ou les volumes dont on aurait envie ou besoin.
Cette facilité , due à la stéréotypie , est un avantage incalculable
pour l'acquéreur qui ne craindra pas de voir sa collection
se décompléter.
Venceslas , par Rotrou ; Pénélope , par l'abbé Genest ;
Andronic , par Campistron ; Médée , par Longepierre ; -
Manlius Capitolinus , par Lafosse ; Amasis , par Lagrange-
Chancel ; Absalon , par Duché ; Marius , par de Caux ; -
Inès de Castro , par Lamotte ; Gustave Wasa , par Piron ;
Didon , par Lefranc de Pompignan ; Mahomet Second , par
Lanoue ; -les Troyennes , par Châteaubrun ; Briséis , par
Poinsinet de Sivry ( on a mis , à la suite de cette tragédie ,
la traduction en latin vers pour vers , par Louis- Charles
Poinsinet de Sivry, fils , du beau récit de Briséis , acte 5 ,
scène 3 ) ; Iphigén e en Tauride , par Guymond de la Touche;
Hypermnestre , par Lemierre : voilà ce qui compose
les quatre volumes de tragédies publiées jusqu'à ce jour.
Voici les titres des pièces qu'on trouve dans les quatre
volumes de comédies . Crispin médecin et le Cocher supposé
, par Hauteroche ; le Chevalier à la mode , - la Maison
de campagne , l'Été des coquettes , les Bourgeoises à la
mode ; - le Tuteur , les Vendanges de Suresne , les Vacances
, les Curieux de Compiègne , le Mari retrouvé ;- les
Bourgeoises de qualité , les trois Cousines , le galant Jardimer,
par Dancourt ; et l'Homme à bonnes fortunes , par
Baron.
Le Théâtre des auteurs du second ordre est imprimé avec
les caractères et par le procédé d'Herhan. C'est annoncer
qu'il est interligné , et conséquemment à l'abri du reproche
taire , avec des notices sur chaque auteur , la liste de leurs pièces , et la
date des premières représentations .
Tous les mois il sera publié deux volumes , dont l'un de tragédie ,
l'autre de comédie .
Chaque volume coûte 1 fr. 80 c . A Paris , à la librairie stéréotype ,
chez H. Nicolle , rue des Petits-Augustins , nº 15 ; et chez Renouard ,
rue Saint- André- des-Ares , nº 55. A Lyon , chez Ballanche , père et fils .
S
- 274 MERCURE DE FRANCE ,
qu'on fait à quelques-uns des stéréotypes de MM. Didot , de
fatiguer la vue...
Quant à la correction, les éditeurs du Théâtre des auteurs
du second ordre paraissent avoir apporté de grands soins à
l'impression de leur recueil. Nous avons eu la patience de
conférer d'un bout à l'autre le Mari retrouvé , imprimé dans
cette collection , et l'édition du même ouvrage , publiée par
Pierre Ribou , en 1699 , et nous pouvons assurer que l'on a
suivi scrupuleusement le texte de cette édition qui est l'originale
, en corrigant toutefois des fautes d'impression dont
Ies éditions originales ne sont pas toujours exemptes.
un Un bon choix , un texte pur , une jolie impression ,
format commode recommandent donc aux amateurs cette
collection sur laquelle nous reviendrons plus longuement
quand elle sera plus avancée ou terminée .
SCIENCES . LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE.-La langue anglaise
qui, du tems de Voltaire , n'était connue en France , que
d'un très-petit nombre d'érudits , fait aujoud'hui , pour ainsi
dire partie de l'enseignement. Les grands écrivains de cette
nation , leurs savans , sont connus, appréciés. On ne leur
rend plus ridiculement hommage , on n'est plus assez enthousiaste
ou plutôt insensé pour assigner aux écrivains
anglais le premier rang dans la poësie, dans l'histoire etc.;
mais on les juge avec impartialité. Nos querelles politiques
ne nous rendent point injustes envers eux, et sans
les élever au-dessus de nous , nous ne leur refusons pas
lorsqu'ils le méritent, une place distinguée dans la république
des lettres .
Profitant habilement des circonstances qui empêchent
toute communication avec la Grande-Bretagne , MM. Parsons
et Galignani ont entrepris depuis deux ans , unjournal
de litterature anglaise (6) . Cet ouvrage périodique a le
double avantage d'offrir une lecture agréable aux personnes
qui n'ont appris l'anglais que par délassement , et aux
hommes de lettres un moyen de connaître les bons ouvrages
nouveaux qui paraissent en Angleterre et qu'il est
si difficile de se procurer maintenant.
(6) The montly repertory of English literature , or an impartial
account of all the Books relative to litterature , arts , etc. ( Répertoire
de la littérature anglaise , ou Compte impartial de tous les livres
qui ont rapport à la littérature , aux arts , etc.
Ce Journal paraît tous les mois : il est publié par Person et Galiguani ,
libraires , que Vivienne , nº 17.- Chaque N° a 6 feuilles d'impression .
Le prix dela souscription pour l'année est de 50 fr. , et 18 fr . pour six
wois franc de port .
NOVEMBRE 1808. 275
Indépendamment des circonstances favorables , ce qui
doit encore assurer au Repertoire de la Littérature anglaise
un succès durable , c'est la manière dont les Editeurs
ont conçu et fait exécuter le plan de ce Journal.
Les numéros que nous avons sous les yeux prouvent qu'aucune
partie des connaissances humaines n'est négligée par
les rédacteurs. Ony trouve en fait de siences physiques , des
analyses d'ouvrages sur la botanique , des mémoires sur des
maladies particulières; en fait d'archæologie, des recherches
sur l'origine et le langage des anciens Bretons ; une notice
entr'autres très-intéressante sur les antiquités d'Irlande , par
Edouard Ledwich. Enfin, les ouvrages de sciences morales
et politiques , de littérature et sur les arts , y sont extraits
tour à tour avec autant de goût que de simplicité. Les rédacteurs
de ce Journal , sachant qu'ils écrivent pour des
personnes à qui ils doivent supposer quelque instruction ,
cherchent moins à faire briller leur propre esprit , qu'a faire
ressortir celui des auteurs dont ils annoncent les productions.
Après la lecture de leurs notices , on peut se former
une idée juste et vraie du mérite des ouvrages qui y sont
analysés. Cependant , au milieu de ces extraits solides et instractifs;
on rencontre quelquefois des : élanges plein d'intérêt
et d'agrément . Nous indiquerons seulement ici une
notice biographique sur M. Fox , écrite par M. Makintofh ,
dans laquelle ontrouve des détails curieux sur la vie privée
et politique de cet excellent orateur.
Si les éditeurs continuent à mettre autant de soin dans
lapublication de leurs numéros , ils peuvent espérer un succès
qui ira toujours croissant.
Grâces à cet ouvrage , on pourra suivre , comme en tems
de paix , les progrès des sciences , des artset des lettres ,
chez nos voisins; et s'ils faisaient quelques découvertes dans
les sciences et les arts , nous saurions en profiter. C'est encore
là un droit de conquête.
MORALE.-L'institut proposa , il y a quelques années , sur
l'invitation du Gouvernement , une question dont l'objet
était de trouver les moyens de rétablir , en France , les cérémonies
funèbres , et si l'on peut s'exprimer ainsi , le culte
des tombeaux. On publia divers ouvrages sur ce mélancolique
sujet. Les ames reconnaissantes ne craignirent plus de
se livrer à ce sentiment si louable qui nous porte à rendre
des hommages publics aux objets de nos affections , lorsqu'ils
ont quitté cette terre , à respecter et consacrer le
lieu où reposent leurs cendres. Bientôt les champs du Repos
(c'est ainsi que l'on appelait alors les cimetières , et nous
S2
276 MERCURE DE FRANCE ,
۱
croyons même que ce nom s'est conservé ) se couvrirent ,
dans toutes les villes de l'empire , de monumens élevés par
la piété ou la reconnaissance . Mais c'est à Paris , sur-tout ,
que les tombeaux se sont multipliés , qu'un grand nombr ,
comme ouvrages de l'art , méritent l'attention des connaisseurs
; c'est-là que des épitaphes simples , touchantes ou
morales , donnent à rêver sur la rapidité de la vie , ou contiennent
des avis terribles et invitent à l'amour des devoirs
et des vertus .
Ce n'est donc pas une entreprise sans utilité , que celle
de décrire les cimetières de Paris , et de recueillir les inscriptions
gravées sur les tombeaux.
Č'est ce qui vient d'être assez mal exécuté par un M. Antoine
Caillot ( 7 ) , dont nous venons de parcourir le lugubre
ouvrage. Cet écrivain ignore sans doute que , lorsqu'un
sujet est par lui-même d'un intérêt extrême , on affaiblit cet
intérêt en voulant l'augmenter par des réflexions ou par
des phrases ambitieuses. Par exemple , quand M. Caillot
cite une épitaphe , dans laquelle un père déplore la perte
de sa fille morte à dix-huit ans , croit-il ajouter beaucoup
aux regrets que cette mort prématurée inspire , en s'écriant:
<<Amour , amour , lève-toi ! et s'il est vrai que tu es plus fort
que le trépas , empêche qu'il ne te ravisseles plus aimables
sujets de ton empire ! » Que cette exclamation est déplacée
, froide , ridicule ! Le livre est tout plein de
pensées et de phrases de même genre .
-
M. Antoine Caillot est tellement ami de la mélancolie ,
qu'il se fait enfermer les nuits dans les cimetières , pour y
rèver bien tristement , et écrire le matin toutes les belles
idées que lui ont inspirées ces tristes asyles de la mort.
C'est ainsi qu'ayant passé toute une nuit dans le cimetière
de Montmartre , il nous raconte qu'il y a fait les plus sages
réflexions sur les ruines de Thèbes , de Memphis , de Babylone
(8) , et sur le tombeau de la danseuse Chameroi (9) ; il
y a aussi salué les étoiles , la lune ; et , de plus , il y a vu
très-distinctement , cette même nuit , un spectre ... , le
(7) Voyage religieux et sentimental aux quatre Cimetières de
Paris ; ouvrage renfermant un grand nombre d'inscriptions funéraires ;
suivies des réflexions religieuses et morales ; par Ant. Caillot. Un volume
in-8° . Prix , 5 fr . , et 6 fr. 25 c. franc de port . A Paris , chez L. Haussman
, imprimeur-libraire , rue de la Harpe , nº 80 .
(8) Page 38.
(9) Page 56.
!
NOVEMBRE 1808 .
277
spectre d'un athée avec lequel il a eu une conversation qui
a duré tout un chapitre (10). - J'aime mieux les nuits
d'Young que celles de M. Antoine Caillot .
Malgré les défauts que nous signalons , ce livre est intéressant;
et il était impossible qu'il ne le fût pas. Qui pourrait
lire sans attendrissement ces inscriptions où des fils citent
les vertus de leurs pères ; où des amans , des époux paient
un dernier tribut d'amour et de tendresse à celles qui auraient
été , ou qui furent les douces compagnes de leur vie .
Mais , ne cessons point de le répéter , ce livre n'est recommandable
que par les épitaphes qu'il contient.
Il en est peu de françaises qui aient la simplicité et la
concision nécessaires ; c'est une preuve de plus qu'il est difficile
de faire de bonnes inscriptions dans notre langue .
Nous voudrions citer un grand nombre de ces épitaphes ;
mais l'espace nous manque. Nous avons remarqué celle qu'on
lit sur latombe de Saint-Lambert . En voici la fin :
Philosophe moraliste ,
Il nous conduisit au bonheur
Par la vertu .
Homme de bien , sans vanité
Comme sans envie ,
Il aima , il fut aimé.
Celle qui fut cinquante ans son amie
a fait mettre cette pierre
sur son tombeau.
Toutes les épitaphes ne sont pas louangeuses. En voici
une qu'un père a fait mettre sur la tombe de son fils :
Delicta Juventutis ejus
Ne memineris , Domine !
Voici une autre épitaphe qui donne à penser :
JENNY-AGNÈS.
Infelix puella : superstes infelicior.
-
La première au rendez -vous .
(10) Voyez le Chapitre X , page 48.
278 MERCURE DE FRANCE ,
Nous finirons par citer une épitaphe dont Jacques Delille
est autour; c'est celle de M. de la Tour-Dupin:
D'un sang cher aux Français rejeton glorieux ,
Aimable dans la paix , intrépide à la guerre ,
Philosophe chrétien , lhéros religieux ;
Nous le chéîmes sur la terre ,
Et nous l'invoquons dans les cieux.
SPECTACLES .
A. D.
Théâtre Français . La Suite du Menteur vient d'être
représentée sur ce théâtre , avec succès. On sait que cette
pièce , depuis les chang mens que M. Andrieux y a faits ,
n'est plus une propriété de Corneille. Le poëte moderne
n'a guère conservé que le premier acte de l'ancienne pièce
encore a-t- il corrigé dans les vers , plusieurs tournunes et
expressions vieillies . Mais il a lui-même donné l'idée la
plus complète de son travail , dans le Mercure du 22 octobre
dernier. Nous y renvoyons nos lecteurs...
1
Dans la nouvelle pièce , Dorante continue de se livrer à
son penchant pour les mensonges. Ainsi , ce n'est plus le
valet seulement qui fait rire , mais bien le principal personnage.
Rien de plus comique et de mieux écrit que les histoires
qu'il forge et raconte pour se tirer d'embarras . Ces
récits sont s més de vers piquans et gais , tels que les sait
faire M. Andrieux.
-
Mais , c'est envain selon moi , qu'il a voulu donner à
son style la couleur de celui de Corneille ; sous l'antique
costume du père de notre théâtre , on reconnaît l'aimable
et brillant autour des Etourdis. Ce n'est point là un reproche
que nous lui adressons . Une superbe statue
d'Hercule fut trouvée , dans l'avant dernier siècle , à Rome ,
au milieu des ruins d'un palais. Elle n'avait pas de jambes ;
un célèbre sculpteur lui en fit ; plus d'un siècle après , on
retrouva les anciennes jambes ; mais les modernes étaient
plus belles ; on les laissa quoiqu'elles fussent d'un marbre
plus blanc , et d'un tout autre genne de travail que celui de
la figure antique. A. D.
Théâtre impérial de l'Opéra comique. Première représentation
de la reprise des Femmes vengées , avec une nouvelle
musique de M. Blangini.
J'ai entendu dire a un musicien célèbre que Paris était ,
de toute l'Europe , la ville où l'on jugeait avec le plus de
1
1
NOVEMBRE 279
.1
1808 .
sévérité ; on peut en conclure que , lorsqu'un ouvragey reste
à la scène , il faut nécessairement qu'aux premières représentations
on y ait reconnu du mérite. Cette réflexion s'applique
naturellement à l'opera des Femmes vengées , paroles
de Sodaine , ancienne musique de Philidor , et qui vient de
reparaitre au théâtre Feydeau , avec une nouvelle musique
de M. Blangini.
Piron , à la Comédie française, saluait les vers imités ou
pillés ; si l'on voulait en agir ainsi pour la nouvelle musique,
on aurait de l'occupation: elle est vague , sans expression
appropriée à la situation , et fait regretter celle de Philidor.
Un musicien , dont j'ai oublié le nom , eut la hardiesse , il
y a quelques années , de remettre aussi en musique un des
Brilleurs opéras de notre célèbre Grétry ; et je me rappelle
qu'un journalist , rendant compte de cette production , dit
que la nouvelle musique del signor ......faisait le plus grand
honneur àGrétny.
Des faux connaisseurs disent que la musique de Philidor
et de quelques autres compositeurs de ce tenis est vieillie. On
prend cette assertion pour une critique , et je soutiens que
c'est un éloge ; que je connais des compositeurs dont les ouvrages
ne resteront pas aussi long-tems au théâtre , et dont la
musique vieillit si bien dans une soirée , que , peu de jours
après , elle est totalement oubliée,
re
La 1 représentation de Jadis et Aujourd'hui , opéra
bouffon en un acte , paroles de M. Sewrin , musique de
11. Kreutzer , a obtenu beaucoup de succès , et c'est à la musique
qu'il faut en grande partie l'attribuer . Le poëme offre
copendant des rapprochemens bien sentis , des contrastes
gais et piquans entre les moeurs et les coutumes de Jadis et
d'Aujourd'hui.......
M. Kreutzer , auteur de la musique , a saisi avec esprit ce
que cette situation lui offrait de comique , et il a bien mis en
opposition la très-ancienne et la nouvelle musique.
Cet ouvrage , qui est parfaitement mis à la scène , sera vu
avec plaisir par les personnes qui aiment que ce théâtre mérite
le titre d'Opéra- comique.
-
:
Théâtre du Vaudeville. On a donné , à ce théâtre , la
première représentation de la Jeunesse de Favart. Ce yaudeville
, qui est l'ouvrage du petit-fils de l'auteur même , a
été reçu avec l'indulgence que réclame un acte de piété
filiale , puisque le jeune Favart consacre les premiers efforts
de sa muse à célébrer son grand-père .
Unjeune homme qui se présente dans la carrière , avec
280 MERCURE DE FRANCE ,
une aussi belle recommandation que le nom de Favart , mérite
d'être traité avec bienveillance ; nous lui prouverons la
nôtre en ne le chicanant pas sur le succès qu'il vient d'obtenir
, et en l'engageant à relire bien souvent les ouvrages de
son aïeul , pour chercher à y découvrir le secret de ce naturel
que Favart semble avoir emporté avec lui.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
B.
RUSSIE. Pétersbourg 7 octobre . -Le 3. de ce mois , notre
flotte qui était bloquée depuis cinq semaines dans la rade de
Bultischport , par un escadre anglo-suédoise , du double
plus forte , est arrivée heureusement à Cronstadt , sans
éprouver la moindre perte. Une violente tempête , soufflant
de lest , éloigna de Baltischport l'escadre ennemie. Le vent
changea subitement et souffla avec violence de l'ouest . Notre
flotte profita de cette circonstance et mit à la voile pour
Cronstadt. Elle est composée de huit vaisseaux de ligne et
quelques frégates. Son arrivée dans ce port a causé ici la
plus grande joie. Du reste , nous vivons dans la plus grande
tranquillité et nous attendons avec impatience le retour de
notre souverain . 1
La guerre a pris en Finlande un caractère plus décisif,
depuis les derniers avantages remportés sur l'ennemi , par
le lieutenant-général comte Caminsky.
AUTRICHE. Vienne 22 octobre . - L'empereur a reçu ,
pendant son séjour à Presbourg , plusieurs couriers d'Erfurt ,
avec des dépêches que l'on croit importantes. Notre envoyé
extraordinaire , M. de Vincent, avait été chargé de donner
aux deux empereurs l'assurance des dispositions pacifiques
de notre cour et de son désir de faire cause commune avec
eux pour le maintien de la paix continentale. Pour donner
une preuve non équivoque de ces dispositions , le gouvernement
a non-seulement renouvelé , mais même étendu
P'ordre de n'admettre dansaucun port de mer, des marchandises
coloniales , anglaises ou réputées anglaises , et il a
contremandé la formation des réserves qui , d'après les nouveaux
ordres de notre cabinet , resteront dans leurs foyers ,
et ne joindront pas les corps qu'elles devaient renforcer. On
dit même que l'organisation de la garde nationale sera provisoirement
suspendue , et le nombre des troupes de ligne
1
NOVEMBRE 1808 . 281
diminué. Cependant , quant à cette dernière mesure , il n'y
a encore rien de bien positif.
- Notre nouveau ministre des finances , M. le comte
Odonell vient de faire une opération qui lui a mérité la
reconnaissance d'un très -grand nombre de familles . Depuis
long-tems , on avait remarqué que les appointemens des
employés dans les diverses administrations del'état , n'étaient
plus en proportion avec la cherté des loyers et des denrées
de première nécessité . En conséquence , le ministre a proposé
et fait agréer à l'Empereur, pour tous les employés dont
le traitement ne s'élève pas au-dessus de 6000 florins , l'augmentation
suivante : celui qui a moins de 400 florins sera
augmenté sur le pied de 50 pour 100 ; celui qui reçoit de
400 à 700 , sera augmenté de 45 p. 100 ; de 700 à 1000 , de
40 p. 100 ; de 1000 à 1500 , de 35 p. 100 ; de 1500 à 2000 ,
de 30 p. 100; de 2000 à 2500 , de 25 p. 100 ; ainsi de suite ,
jusqu'aux traitemens entre 4000 et 6000 , qui seront haussés
de 10 p . 100.
Une nouvelle carte des deux Gallicies , accompagnée
d'un tableau statistique , par Jeckel , porte la population de
cette vaste partie des Etats autrichiens , à 5,097,170 ames ;
réparties dans 236 villes et 12,778 villages .
ITALIE. -Naples 19 octobre. Les premiers jours du
règne de Joachim-Napoléon , notre auguste souverain , ont
été marqués par un événement aussi glorieux pour nos
armes , qu'utile pour le commerce et les approvisionnemens
de cette grande capitale. L'expédition qui a fait la conquête
de l'ile de Caprée , a été préparée avec tant de promptitude
et de secret , que le public n'en a eu connaissance qu'en
apprenant le débarquement de nos troupes.
-
Plusieurs traits de valeur ont également distingué les
troupes françaises et napolitaines pendant le cours de cette
brillante expédition ; nous nous empresserons de les faire
connaître. La garnison de l'île , circonstance extrêmement
honorable , était égale en force aux troupes qui l'ont assiégée.
ANGLETERRE. Londres 17 octobre . Le prince de Galles
est arrivé hier matin à Portsmouth pour y voir embarquer
deux compagnies de son régiment ( 10º de dragons ). Le
prince leur a fait une harangue convenable à la circonstance.
Le duc de Clarence se rend aujourd'hui à Portsmouth pour
y voir embarquer la dernière division du 10º de dragons , où
son fils , M. Fitz-Clarence , sert en qualité de cornette .
Le duc de Cumberland part sous peu pour Falmouta
1
282. MERCURE DE FRANCE ,
pour y voir également embarquer son régiment (le 15% de
dragons ).
Tous ces corps sont transportés en Espagne .
-Dimanche dernier , la fregate la Sémiramis a mis à la
voile de Portsmoutli , pour un port d'Espagne. Elle avait à
son bort le marquis de la Romanaet M. Frère Elle porte ,
en outre , 1,500,000 piastres.
-Lorsque l'escadre russe , comprise dans la capitulation
de Lisbonne , est arrivée à St Helene, elle portait encore le
pavillon de l'amiral Siniavin . Mais vendredi , à l'entrée de
la nuit , il fut baissé. Les officiers russes ont la liberté de
descendre à terre . Tous les équipages des vaisseaux doivent
étre renvoyés dans leur patrie , sans aucun délai On dispose,
pour cet effet, à Portsmouth , les bâtimens nécessaires ,
et entr'autres , le vaisseau le Stately de 64 canons . En attendant
, les mat lots russes sont traités comme les nôtres , ét
reçoivent la menie paie C'est à Portsmouth que resteront
les vaisseaux de l'escadre de l'amiral Siniavin. Ils sont en si
mauvais état qu'on ne croit pas qu'ils puissent jamais servir
d'avantage. Les contestations qui ont eu lieu entre l'amiral
Toler et l'amiral russe , par suite de la prétention élevée par
celui-ci , pour conserver son pavillon , paraissent avoir fait
craindre que l'escadre russe ne cherchat à profiter de la nuit
pour s'en aller. Le Barfleur s'est en conséquence tenu prêt
pour une action , en cas d'événement. Ainsi cette conquête,
ne nous sera pas très avantageuse
Tout porte à croire que de parlement va être prorogé,
de nouveau', jusqu'après les fêtes de Noël.
Du 19 octobre Sir Hewy Dalrymphe , et sir William
Scott, sont de retour da Portugal ; ils arrivèrent hier in
Portsmouth , à bord dela frégate la Phébé , et partirent de
suite pour Londres."
-L'expédition commandée par sir David Bair a mis à la
voile samedi dernier , de Falmouth ; elle part pour l'Es
pagne, et est composée de 200 transports , sous le convoi de
la Loire, le Champion et l'Amélie. On a embarqué 12,413
hommes et 850 chevaux , ce qui pourra porter notre armée
d'Espagne etde Portugalà 45,000 hommes . Malgré quelques
commencemens de plaintes contre la lenteur de sir D. Bair ,
il est constant que ce g néral a été retenu par les vents
contraires , et qu'il a profité du premier moment favorable
pour sortir du port..
-On écrit de Lisbonne que le général Kellermann a
renvoyé au 20º des dragons légers le cheval de son colonel
1
NOVEMBRE 1808 . 283
Taylor, tombé au pouvoir des Français lorsque ce colonel
fut tué.
Le gouvernement a reçu d'Espagne la nouvelle heureuse
pour nos manufactures , du rétablissement de nos relations
commerciales avec ce pays , pour qui toutes nos denrées
étaient devenues de contrebande. Deja la junte de Séville
a autorisé la vente des cargaisons de quelques navires entrés
à Cadix depuis la paix. Nos marchandises sont admises dans
le royaume moyennant un droit de 15 per cent , sans ,
compter 5 pour cent en sus sur les objets destinés à la consommation.
Nos produits pourront aussi entrer dans les colonies
espagnoles ; en payant la taxe royale de 2 pour cent ,
et les autres droits auxquels sont soumises les marchandises
étrangères..
-It a été pris des mesures pour rendre plus actif le commerce
direct avec le Brésil .
Le Times se livre à l'indignation la plus amère sur ce
que l'on a vu la flotte russe du Tage faire flotter son pavillon
dans la rade même de Portsmouth; il dit que depuis le
règne de Charles II , ce monarque soldé par la France , on
n'avait vu entrer dans nos ports des vaisseaux ennemis qu'en
vaincus , et que ce jour de gloire pour le pavillon russe est
l'opprobre du pavillon britannique...
La cité de Westminster est prête à présenter aussi une.
vigoureuse adresse contre la conduite des généraux de Portugal
; l'absence du haut-baillif, a seule retardé cet acte
d'orgueil national et de vengeance publique. On attend
toujours qu'une enquête solennelle nous apprenne qu'il faut
blamer , et jüsqu'à quel point il faut blåmer les auteurs de
la convention du Portugal.
Il semble,dit le Star, qu'en ce moment il ne s'agisse pas
tant de savoir si , a la date de la convention', on pouvait
traiter à d'autres conditions , que d'examiner si , après la
victoire du 21 août , on n'aurait pas pu , par des attaques
non discontinuées , mettre les Français hors d'état de se concentrer
et de se fortifier dans leurs positions.
Au reste, si la convention , à notre grand désavantage , a
nécessité le séjour de nos troupes en Portugaljusqu'à l'évaeuation
, elle n'est pas la scule cause de cette station prolongée
, et un nouvel incident vient , en retardant la marche de
nos troupes , accuser Pimprévoyance de la politique de nos
militaires . On apprend en effet de Lisbonne , que les garnisons
françaises d'Elvas et d'Almaïda hésitent , ou pour nommer
les choses par leur nom , refusent de rendre ces places ,
qui sont les clefs des communications du Portugal avec l'Es284
MERCURE DE FRANCE,
1
pagne. Elles sont donc encore entre les mains des ennemis ,
qui , tantôt en refusant de se rendre aux Portugais , tantôt en
chicanant sur la validité des droits qu'ils ont reçus , tantôt en
opposant les dangers qui les menacent en traversant des pays
ennemis , semblent attendre la défaite des patriotes espagnols
pour r'ouvrir l'entrée du Portugal à leurs compagnons
victorieux. Ces difficultés imprévues ont nécessité l'envoi de
renforts considérables devant ces places , sans qu'on sache
encorequand et comment on mettra à la raison les Français
qui s'y maintiennent .
On sait certainement que sir Jonh Moor commande en
chef l'armée d'Espagne ; que sir A. Wellesley commandera
sous lui ; que sir D. Baird doit diriger son débarquement sur
les côtes du nord de l'Espagne , pour se joindre au général
en chef qui marche de Lisbonné vers le même point . Leurs
troupes réunies formeront une armée de 40 mille hommes ,
outre le corps de 6 mille hommes de cavalerie légère , commandé
par lord Paget , qui a ordre d'agir sous le général en
chef.
- Le lord maire a ordonné hier une augmentation du
prix du pain.
-Les conséquences de l'embargo général ordonné par le
gouvernement des Etats-Unis , ont été de donner plus d'activité
au commerce du Canada , qui fait , par les frontières
de terre , une grande et lucrative contrebande.
(INTÉRIEUR.)
Baïonne , 24 octobre .-Le dernier courrier d'Espagne,
n'a rien apporté de nouveau : on dit seulement que le général
Lasalle s'est avancé sur Haro , où il a rencontré et
taillé en pièces trois à quatre mille insurgés , presque tous
étudians et moines , qui avaient pris le nom ridicule de
bataillon de littérarios ( bataillon de littérateurs ) ; plusieurs
ont été faits prisonnniers .
Bleck et la Romana sont encore à Bilbao , où une forte
division française , qui s'est rassemblée à Durango , va les
attaquer.
---- Un brick anglais portant une soixantaine de soldats et
quatre officiers français qui reviennent du Portugal , est
entré dans notre rivière ; mais l'on n'a permis à personne
de descendre à terre. Ce navire a été séparé , par le mauvais
tems , d'un convoi dont il faisait partie .
Les troupes qui formaient le premier corps de la Grande-
Armée, ont commencé à arriver hier dans notre ville. Cette
NOVEMBRE 1808 . 285
colonneétait formée de la 27º légère , la 24º de ligne , le 12°
régiment de dragons , et plusieurs compagnies des sapeurs ,
mineurs et artilleurs , en tout , sept à huit mille hommes ,
qut sont repartis ce matin pour l'Espagne . Nous continuons
à accueillir toutes les troupes qui passent , aussi bien qu'il
nous est possible. Le maire leur fait distribuer du vin , à peu
près à discrétion , au moment de leur arrivée .
-Nous nous flattons de voir arriver ici S. M. l'Empereur
et Roi dans les premiers jours du mois prochain .
PARIS , 4 novembre . Le 27 octobre , à midi S. M. l'empereur
et roi , étant sur son trône , entouré des princes , des
ministres , des grands- officiers de l'empire et de ceux de sa
maison , des membres du sénat et du conseil-d'état , a reçu
au palais des Tuileries , une députation du corps législatif.
Čette députation a été conduite à l'audience de S. M. par
unmaître et un aide des cérémonies , introduite par S. Exc .
le grand-maître des cérémonies , et présentée par S. A. S. le
prince vice-grand-électeur .
La députation ayant été admise au pied du trône , S. Exc .
M. le comte de Fontanes , président du corps législatif , a
prononcé en ces termes I adresse votée à S. M.
« SIRE , le corps législatif vient porter aux pieds de V. M. l'adresse
de remercîment que vote avec lui tout le peuple français.
>> Les sentimens paternels contenus dans le discours que vous avez
prononcé du haut du trône , ont répandu partout l'amour et la reconnaissance.
>> Le premier des capitaines voit done quelque chose de plus héroïque
ét de plus élevé que la victoire ! Oui , Sire , nous le tenons de votre
propre bouche ; il est une autorité plus puissante et plus durable que
celle des armes ; c'est l'autorité qui se fonde sur de bonnes lois et sur
des institutions nationales . Les codes que dicta votre sagesse pénètrent
plus loin que vos conquêtes , et règnent sans effort sur vingt nations
diverses dont vous êtes le bienfaiteur .
>> Le corps législatif doit sur-tout célébrer ces triomphes paisibles ,
qui ne sont jamais suivis que des bénédictions du genre humain.
» La législation et les finances , c'est-là que se renferment nos devoirs ,
et c'est de vous que nous avons reçu ce double bienfait.
>> Il vous fut donné de retrouver l'ordre social sous les débris d'un
vaste Empire , et de rétablir la fortune de l'état au milieu des ravages
de la guerre .
,
est
>> Vous avez créé , comme tout le reste , les vrais élémens du système
des finances . Ce systême , le plus propre aux grandes monarchies
simple et fixe comme le principe qui les gouverne. Il n'est point soutenu
par ces moyens artificiels qui ont toute l'inconstance de l'opinion et des
événemens. Il est impérissable comme les richesses de notre sol .
>> Si quelquefois des circonstances difficiles nécessitent des taxes nouvelles
, ces taxes , toujours proportionnées aux besoins , n'en excèdent
pas la durée. L'avenir n'est pas dévoré d'avance. On ne verra plus ,
après des années de gloire , l'état succomber sous le poids de la dette
286 MERCURE DE FRANCE ,
publique, et la banqueronte , suivie des révolutions , entr'ouvrir un
abîme , où se perdent les trônes et la société toute entière.,
>> Ces malheurs sont loin de nous . Les recettes couvrent les dépenses .
Les charges actuelles ne seront point augmentées , et vous en dounez
l'assurance au moment où d'autres états épuisent toutes leurs ressources .
Quand vous immolez votre propre bonheur , celui du peupleoccupe seul
toute votre ame . Elle s'est émue à l'aspect de la grande famille ( c'est
ainsi que vous nonmez la France ) , et quoique sûr de tous les dévouemens
, vous offrez la paix à la tête d'un million de guerriers invincibles .
>> C'est dans ce généreux dessein que vous avez vu l'empereur de
Russie. Jadis , quand des souverains aussi puissans se rapprochaient des
bouts de l'Europe , tous les états volsins étaient en alarmes . Des présages
sinistres et menaçans accompagnaient cès grandes entrevues ..
Epoque vraiment mémorable ! Les deux premiers monarques du monde
réunissent leurs étendards , non pour l'envahir , mais pour le pacifier .
>> Votre Majesté , Sire , a prononcé le mot de sacrifices , et , nous
osons le dire à Votre Majesté même , ce mot achève tous vos triomphes .
Certes , la nation ne veut pas plus que vous de ces sacrifices qui blesseraient
sa gloire et la vôtre ; mais il n'était qu'un seul moyen d'angmenter
votre grandeur , c'était d'en modérer l'usage . Vous nous avez
montré le spectacle de la force qui dompte tout , et vous nous réservez
un spectacle plus extraordinaire , celui de la force qui se dompte ellemême
.
>> Un peuple ennemi prétend , il est vrai , retarder pour vous cette
dernière gloire . Il est descendu sur le continent à la voix de la discorde
et de factions . Déjà vous avez pris vos armes pour marcher à sa rencontre
: déjà vous abandonnez la France , qui , depuis tant d'années ,
vous a vu si peu de jours ; vous partez , et je ne sais quelle crainte ,
inspirée par l'amour , et tempérée par l'espérance , a troublé toutes les
ames ! Nous savons bien pourtant que partout où vous êtes , vous
transportez avec vous la fortune et la victoire. La patrie vous accompagne
de ses regrets et de ses voeux : elle vous recommande à ses braves
enfans qui forment vos légions fidèles ; ses voeux seront exaucés . Tous
vos soldats lui jurent , sur leurs épées , de veiller autour d'une tête și
chère et si glorieuse , où reposent tant de destinées . Sire , vous reviendrez
bientôt triomphant ; la main , qui vous conduisit de merveille en
merveille au sommet des grandeurs humaines , n'abandonnera ni la
France ni l'Europe , qui , si long-tems encore , ont besoin de vous . »
L'empereur a répondu en substance :
« M. le président et MM. les députés des départemens au corps législatif
, mon devoir et mes inclinations me portent à me réunir à mes
soldats ; je vais me ranger au milieu d'eux . Nous nous sommes mutuellement
nécessaires . Je reviendrai bientôt dans ma capitale . Je reconnais
, dans les sollicitudes et les sentimens que vous m'avez exprimés ,
l'amour que vous avez pour ma personne . Je vous en remercie . »
L'audience finie , la députation a été reconduite avec le
même cérémonial .
S. M. a reçu ensuite une députation des trois nouveaux
départemens du royaume d'Italie , qui a été conduite par un
maître et un aide des cérémonies , introduite par S. Exc . le
grand-maître , et présentée par S. Exc. le ministre des relations
extérieures du royaume d'Italie.
1
NOVEMBRE 1808. 287
Le président de cette députation a adressé à 3. M. au nom
de ses nouveaux sujets , un discours ( en italien ) dont voici
la substance.
entie:
« SIRE , les destinées de l'Italie , de l'Europe et même du Monde
, que le Tout-Puissant a confiées à votre génię et à vos mains
puissantes , viennent d'assigner aus provinces qui s'étendent du Metauro
au Frento un nouvel ordre de choses . Quel étonnement et tout à la fois
quel espoir de prospérité n'y a pas fait naître cet événement inattendu ,
qui était marqué dans les décrets de l'Eternel ! L'esprit se sent entraîné
hos de lui-même , et l'on cherche à devenir digne du réros à qui les
obstacles ne font que préparer de nouveaux triomphes , et qui sait encore
, au milieu de ses victoires , se montrer le soutien et le père de ses
peuples.
>> C'est là ce qui distingue Votre Majesté impériale et royale , et qui
la montrera à tous les siècles à venir comme l'homme de la droite de
Dieu. Forcé quelquefois de renverser et de dissiper vos ennemis , loin
d'être ponr ens un ange exterminateur , vous n'abandonnez jamais la
pensée de donner à la terre une face plus belle , et d'établir sur des bases
plus stables la félicité universelle ; grande et noble entreprise bien digue
de votre génie ! Puisse le cours rapide du tems hâter cette heureuse
époque !
>> La députation de vos nouveaux sujets du royaume d'Italie , loin de
se laisser effrayer par l'éclat imposant de votre nom , ni éblouir par la
splendeur de votre troue , ose , rassurée par la bienveillance connue de
Votre Majesté impériale et royale pour la sacrée religion de nos pères et
pour tous ses sujets , jouir avec confiance de l'honneur inappréciable de
paraîtré devant un si grand prince .
>>>Elle est l'interprête de près d'un million d'ames , ajouté à votre
royaume d'Italie . Tous ces peuples n'ont qu'un même sentiment de soumission
, d'obéissance et de fidélité pour Votre Majesté . Plaise au souverain
maître du Monde d'écouter les voeux ardens que nous adressons
au ciel pour votre personne sacrée , et pour toute votre auguste famille!
Qu'elle croisse et prospère pendant des siècles sans nombre ; et si nos
désins sont exaucés, le nom de Votre Majesté , celui de tout ce qui vous
est uni par le sang ou par quelqu'autre lien , franchira tous les tems'et
sera immortel comme la gloire elle-mênie. >>
Sa Majesté a répondu : :
a J'agrée les sentimens que vous m'exprimez au nom de mes peuples
duMusone , du Metauro et da Trento , Je suis bien aisede les voir heureux
dans leur nouvelle situation . J'ai été témoin des vices de votre
ancienne administration. Les ecclésiastiques doivent se renfermer dans le
gouvernement des affaires du ciel. La théologie qu'ils apprennent dans
leur enfance , leur donne des règles sûres pour le gouvernement spirituel
, mais ne leur en donne aucune pour le gouvernement des armées
et pour l'administration .
>>Nos conciles ont voulu que les prêtres ne fussent pas mariés , pour
que les soins de la famille ne les détournassent pas du soin des affaires
spirituelles auxquelles ils doivent être exclusivement livrés .
>> La décadence de Pitalie date du moment où les prêtres ont voulu
gouverner et les finances et la police et l'armée .
»Aprèsde grandes révolutions , j'ai relevé les autels en France et en
288 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1808.
1
Italie : je leur ai donné un nouvel éclat dans plusieurs parties de l'Allemagne
et de la Pologne. J'en protégerai constamment les ministres.
>> Je n'ai qu'à me louer de mon clergé de France et d'Italie . Il sait
que les trônes émanent de Dieu , et que le crime le plus grand à ses
yeux , parce que c'est celui qui fait le plus de mal aux hommes , c'est
d'ébranler le respect et l'amour que l'on doit aux souverains . Je fais un
cas particulier de votre archevêque d'Urbin . Ce prélat , animé d'une
véritable foi , a repoussé avec indignation les conseils , comme il a bravé
les menaces de ceux qui veulent confondre les affaires du ciel , qui ne
changent jamais , avec les affaires de la terre , qui se modifient selon les
circonstances de la force et de la politique.
>> Je saurai faire respecter en Italie , comme en France , les droits des
nations et de ma couronne , et réprimer ceux qui voudraient se servirde
l'influence spirituelle pour troubler mes peuples et leur prêcher le désordre
et la rébellion . Ma couronne de fer est entière et indépendante
comme ma couronne de France . Je ne veux aucun assujettissement qui
en altère l'indépendance .
>> Les sentimens que vous m'exprimez , et qui animent mes peuples
du Musone , du Metauro et du Trento , me sont connus. Assurez-les
que constamment ils peuvent compter sur les effets de ma protection ,
et que la première fois que je passerai les Alpes , j'irai jusqu'à eux . »
Le même jour , 27 octobre , S. M. l'Empereur , vu le
message en date du 17 septembre 1808 , par lequel le corps
législatif a présenté pour candidat , à la présidence MM. de
Fontanes, de Barral, Raynouard et Tapinier; vu pareillement
le message du 20 octobre , qui présente M. de Montholon
pour cinquième candidat , a nommé M. de Fontanes , président
du corps législatif pour la session actuelle .
-Le 29octobre, l'Empereur est parti pour Bayonne . S. M.
a couché le même jour à Rambouillet , d'où elle est repartie
dimanche , ( 30 ) à quatre heures du matin.
- M. le comte Nicolas Romanzow , ministre des affaires
: étrangères en Russie , est arrivé récemment à Paris . S. Exc.
occupe l'hôtel du vice-roi d'Italie , rue Saint-Dominique . M.
le comte Romanzow est fils du feld-maréchal du même nom,
si célèbre dans le dernier siècle par sa victoire sur les Turcs ,
dont l'impératrice Catherine II a consacré la mémoire par
une pyramide élevée dans les jardins impériaux de Czarsko-
Zélo.
On écrit de la Rochelle , que M. le duc d'Abrantès
s'est rendu à Angoulême , pour se trouver au passage
de S. M.
-Avant-hier ( 2 novembre ) S. Exc. le ministre de l'intérieur
, accompagné des trois conseillers d'Etat a présenté
au corps législatif, suivant l'usage annuel , l'Exposé de la situation
de l'Empire. Nous mettrons sous les yeux de nos
lecteurs cette pièce importante , ainsi que la réponse du président
du corps législatif. R.
DEPT
D
( N° CCCLXXXII . ) 046
5.
(SAMEDI 12 NOVEMBRE 1808 cen
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE.
ANACRÉON RAJEUNI ,
ROMANCE DÉDIÉE A Mme E. M***
Air : Jadis un célèbre Empereur ( De Pierre- le-Grand. ) , ou air
nouveau par Madame LEPREUX.
ANACRÉON devient si vieux.
Qu'Aspasie en verse des larmes ;
Il prend sa lyre , et par des chants joyeux
Prétend bien calmer ses alarmes :
Que Phébus vienne à mon secours ;
Coulez , mes vers ; coulez pour les Amours. (Bis. )
2
Dans l'espoir d'augmenter ses droits
A la tendresse d'Aspasie ,
Mon philosophe å bu jusqu'à trois fois
D'un vin frais qui vaut Pambroisie :
«Que Bacchus vienne à mon secours :
» Coulez , mon vin ; coulez pour les Amours . »
Le soir arrive , et du berger
Il invoque à propos l'étoile ;
Ses feux sont tels , que pour les partager
Aspasie est déjà sans voile ....
« Que Vénus vienne à mon secours ;
>>Coulez , mes nuits ; coulez pour les Amours. »
T
290 MERCURE DE FRANCE ,
Le matin , sans changer de ton ,
Croiriez- vous qu'il s'enflamme encore ?
« Je sens , dit- il , que je deviens Tithon ;
>>>Aspasie , es-tu donc l'Aurore ? ....
>> Viens , viens toi seule à mon secours ;
» Coulez , mes jours ; coulez pour les Amours . »
Par moi de notre cher patron
La doctrine sera suivie ,
Jusqu'au moment où le brutal Caron
M'entraînera loin de la vie :
« Mes vers , monvin , mes nuits , mes jours ,
» Coulez toujours ; coulez pour les Amours. »
M. DE PIIS.
FRAGMENT
D'une traduction en vers français du sixième livre de l'Enéide ;
par F. FAYOLLE .
IL dit , et se retire. Au pied d'un mont obscur,
Est un vaste pałais qu'enferme un triple mur ,
Le Phlégéton rapide , aux ondes tournoyantes
Roule en vagues de feu sur des roches bruyantes .
Là , le dur diamant en colounes taillé
Par tout l'effort des dieux ne peut être ébranlé.
De lambeaux teints de sang Tisiphone vêtue ,
Veille à la tour de fer , sentinelle assidue .
Plus loin , des malheureux sous le fouet gémissans
Traînent avec des cris leurs fers retentissans .
Enée est assourdi d'un long fracas de chaînes .
« Quelles clameurs , dit-il , quelles horribles peines
» Viennent épouvanter mon oreille et mes yeux ?
>> Quels sont les scélérats renfermés dans ces lieux ? >>>
La Sybille répond : « O Prince magnanime ,
>> La vertu ne doit point voir le séjour du crime ,
Toutefois quand l'Averne à mes soins fut commis ,
>Hécate en ces cachôts à son pouvoir soumis
>> M'instruisit des tourmens qu'endurent les coupables.
» Là , Minos prononçant ses arrêts redoutables ,
>> Des forfaits dérobés aux regards des mortels
Sait arracher l'aveu du coeur des criminels ..
>>>Soudain ils sont punis : Mégère impitoyable
•Insulte à leurs tourmens par son rire effroyablej .
NOVEMBRE 1808 .
29г
»Et contre eux des serpens irritant les fureurs
>> Sollicite les coups de ses horribles soeurs . »
( Du Tartare aussitôt les cent portes frémissent ,
Et s'ouvrent en roulant sur leurs gonds qui mugissent. )
« Au seuil de ce palais étendu nuit et jour
>> Veille un monstre , il défend cet odieux séjour .
>> Au fond de l'antre , un hydre , à cent têtes difformes ,
>>>Quvre la profondeur de cent gueules énormes ;
>> Autant l'Olympe altier s'élève dans les airs ,
>> Autant le Phlégéton plonge dans les enfers .
>> Jadis précipités par les coups du tonnerre ,
> On y voit les Titans vieux enfans de la terre ,
>> Et les fils d'Aloüs , dont les bras criminels
» Ne purent détroner le roi des immortels .
> Salmonée auprès d'eux , dans les flammes expie
>> L'audacieux forfait de son triomphe impie.
L'insensé ! dans l'Elide avec pompe traîné
> De ses feux épouvante un peuple prosterné ;
>> Et sur un pont d'airain roulant son char coupable ,
>> Croit imiter des cieux la foudre inimitable .
>> Mais Jupiter assis sur le trône des airs
,
> Lance un trait , et soudain environné d'éclairs ,
>> L'orgueilleux tout vivant roule au fond de l'abîme .
» Là , les flancs de Titye effroyable victime
>> Embrassent neuf arpens de leur vaste contour.
Au coeur du malheureux un énorme vautour
> Habite incessamment : sous ses larges morsures
» Il se plaît à rouvrir de fécondes blessures .
>> Du monstre au bec retors , l'insatiable faim
>> De membres palpitans s'alimente sans fin ;
>> Et son avidité sans relâche croissante
>> Ronge éternellement leur fibre renaissante . »
ENIGME.
AUTREFOIS Nymphe du Céphise ,
De Narcisse je fus éprise :
Mais hélas ! un si tendre amour
N'étant point payé de retour ,
Je quittai la rive fleurie
T
Du fleuve où je passais ma vie .
Au milieu des rochers , tu pourras quelquefois
M'entendre soupirer , et répondre àta voix.
T2
292 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIPHE.
Je peins une fleur du bel âge
Que l'on n'a plus après quinze ans
Amoins que l'on ne soit bien såge .
On dit que chez nos vieux parens
On l'apportait dans le ménage ;
Mais hélas ! depuis fort long- tems
Nous avons bauni cet usage .
En voyant ce tableau , lecteur ,
Vous croyez déjà , je le gage ,
Trouver le nom de cette fleur ,
Etdans le fond de votre coeur
Vous croyez qu'elle rime en âge :
Ainsi , dans ce siècle volage ,
L'amour de la légéreté
Sait tourner tout en badinage ,
Et l'on préfère ce langage
Acelui de la vérité.
Mon cher lecteur , soyez plus sage ;
Et loin de la frivolité,
Cherchez l'objet de mon ouvrage .
Neuf lettres composent son nom.
On trouve , en en faisant usage ,
Une nymphe qui de Junon
Autrefois troubla le ménage ,
Et lui fit faire un grand tapage.
Ce que fait toujours un fripon ,
S'il n'est mis à la question ,
Et s'il n'a pas force courage .
Un mot qu'on voudrait avoir dit
Dans plus d'un honnête ménage
Où de bon coeur on se maudit,
Une fille du dernier âge
De qui les attraits , les talens ,
L'esprit et le libertinage ,
Charmaient tour à tour les savans ,
Le voluptueux et le sage.
Un seigneur qui fait les ménages
D'un prince qui bénit les gens .
Une fille en saint équipage ,
Qui souvent malgré ses vertus
NOVEMBRE 1808 . 293
Voudrait bien craindre le veuvage .
Un vieux mot que l'on ne dit plus ;
Une ville sur le rivage ;
De la .... Mais il me faut cesser ;
Je crains , lecteur , de vous lasser ,
En traçant en faible langage
Un objet facile à trouver.
Chaque homme l'a dans son jeune âge :
Heureux qui peut le conserver .
Adressé par M. S ........
CHARADE.
Je ne suis pas amateur de harangue ,
Mais je ne puis ici m'empêcher de blâmer
Un grand vice dans notre langue ,
Puisque l'on peut du même mot nommer
Mon premier lorsqu'il est tout souillé par la fange ,
Ou quand , par un brillant échange
Qui doit certes bien le charmer ,
Il conduit d'un élan , les guerriers à la gloire.
Pour avaler mon tout il faut bonne mâchoire ,
Mais l'être à qui ce mets d'ordinaire appartient
Ne s'en est je crois jamais plaint.
1
Mon dernier fut toujours du goût de tout le monde :
Quand une maîtresse nous gronde ,
Le lui glisse-t-on dans la main ?
Elle s'apaise et change de maintien.
E. FIN....
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Mars,
Celui du Logogriphe est Plaine.
Ceļui de la Charade est Ecu-elle .
294 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
LA ROULETTE , ou Histoire d'un Joueur ; par M. L***.
Un volume. A Paris , chez tous les marchands de
Nouveautés.
RIEN de plus louable que d'essayer de combattre la passłon
du jeu ; mais en même tems , peut-être , rien de plus
inutile ; la raison y perd sa peine , et c'est un mal contre
lequel on n'a point encore trouvé de spécifique. On dirait
que la fortune , si bien désignée sous les beaux traits de
Pandore , est , pour les joueurs , une femme dont ils se disputent
les bonnes grâces ; la plus perſide des femmes ,
sans contredit ; mais si on en croit l'expérience de tous
les jours , ce sont précisément celles-là qui trouvent le plus
d'amans et qui en perdent le moins. Ses rigueurs ne découragent
point, ses faveurs ne rassasient point , ses caprices
ne lassent point , et semblable à la jolie petite infidèle d'Horace
, on dirait que chaque trahison lui prête de nouveaux
charmes .
Ecrire contre le jeu , c'est donc , en quelque sorte , faire
un factum contre la fortune , et l'entreprise est peut-être
plus hardie que celle du bon abbé de Saint-Pierre ; n'importe
, il faut toujours espérer le bien , fût-ce contre toute
espérance ; et cette confiance d'un écrivain , bien ou mal
fondée , sur le sentiment quelquefois trompeur de ses forces ,
ne mérite que des éloges ; elle prouve du moins un désir du
bonheur du Monde , une bienveillance universelle qu'on
ne rencontre que dans les belles ames , et sous ce point de
vue , la petite brochure dont nous allons rendre compte ,
portant l'humble titre de la Roulette , fera toujours honneur
à celui qui l'a écrite , fut-elle sans profit pour ceux
qui la liront.
١٠
Ce n'est pas que l'ouvrage , en lui-même , soit , à beaucoup
près , sans mérité. Il nous a paru écrit avec une
aimable simplicité , on y voit un caractère bien peint ,
d'autres bien esquissés. Le touty est d'ailleurs si naturel , si
conforme à ce qui se passe continuellement sous nos yeux ,
qu'on n'y désire pas d'invention, et qu'on jouit de la ressemblance.
Enfin , quoique de tous les romans ce soit peutêtre
le moins romanesque , on le suit , sans trop savoir pourquoi
, avec un certain intérêt que les récits les plus extraorNOVEMBRE
1808 . 295
dinaires , et les discours les plus travaillés n'obtiennent pas
toujours.
Le personnage principal est un jeune homme d'Etampes ,
aimé , estimé de tout le monde , et particulièrement considéré
, dans sa ville , pour une prudence et une capacité
dans les affaires au- dessus de son age. Il se nomme Bérenger,
et est éperdûment amoureux de Mlle Lucie Desormes , la
perle d'Etampes , et la fille unique d'un riche négociant du
lieu. Il est aimé comme il aime , et Lucie lui est promise :
mais M. Désormes , disposé à se retirer du commerce , a
jugé à propos d'envoyer son gendre présomptif dans la capitale
, pour y faire divers recouvremens , dont il se propose
de composer la dot. Ainsi Bérenger est parti , comme on voit,
avec le plus pressant intérêt às'acquitter exactement et promptementd'une
aussi flatteuse commission. Il est arrivé àParis ,
il loge à je ne sais quel hôtel garni , près du Palais-Royal , et
c'est de-là qu'il écrit , ( à la vérité dans sa première lettre ) :
« On a beau vanter les établissemens et les plaisirs de cette
>> ville immense , elle ne peut être comparée à notre
>> Etampes , où l'on vaut mieux par le coeur , où l'on s'oc-
>> cupe peut - être plus utilement , et où l'on sait bien mieux
>> se divertir.>>> Une préférence aussi marquée étonnera plus
d'un lecteur , mais peu importe ; Etampes en sera fier , et
Paris n'en sera point offensé. Bérenger commence donc à la
manière de tous les nouveaux débarqués , par s'ennuyer où
tant de gens ne s'amusent que trop; ce n'est pas qu'il n'y
connaisse personne , car il vient de voyager avec une famille
aimable , qui avait passé quelque tems dans une campagne
voisine d'Etampes , Madame Olivier et ses trois filles . Elles
sont toutes les trois charmantes ; mais tout ce qu'elles peuvent
faire à elles trois , c'est de lui rappeler sa chère Lucie
sans la lui faire oublier : au reste il s'est sur-tout attaché à
leur frère Jule , de quelques années plus jeune que Bérenger
, qui s'est pris pour lui d'une amitié aussi subite , aussi
vive que celle de Montagne et de la Boëcie , et c'est ce qui
engage Mme Olivier à l'inviter chez elle , en le priant de se
regarder , dès le premier moment , comme un habitué de
la maison. Il n'est pas réduit à cette maison-là pour toute
société , et son hôtel garni lui offre aussi des ressources qui
ne sont pas à dédaigner. C'est d'abord un riche anglais
d'un certain âge , nommé Blanton , homme un peu singulier
dans ses manières , mais plein de sagesse et de philosophie
, et qui , frappé de tout ce qu'il voit d'aimable
et d'honnête dans Berenger , conçoit pour lui une sorte
d'affection paternelle. Sur le même escalier loge une bonne
296 MERCURE DE FRANCE,
et brave dame de Lille en Flandre , qui , veuve depuis
environ un an , est venue terminer quelques affaires à
Paris , et sur qui l'air , les manières et la politesse de Bérenger
ont fait une certaine impression. Elle a soin de l'attirer
autant qu'il lui est possible chez elle , mais le plus
innocemment du monde , et presque toujours pour de petites
parties de piquet , où l'on ne joue que des goûters ou bien
des billets de spectacles. Ces sociétés-là , mais sur-tout
l'amitié du jeune Oliver , rempliront donc le vide des heures
de Bérenger , et lui rendront Paris , cette terre d'exil pour
un amoureux d'Etampes , un peu plus supportable.
Le jeune Olivier a confié à Bérenger qu'il s'était fait , en
quelque sorte , un petit revenu assuré sur les produits de la
roulette , où il va jouer tous les soirs à l'insçu de Mme sa
mère. S'il faut l'en croire , il est redevable de cette augmentation
de bien-être à une conduite sage aussi bien qu'à
un calcul immanquable , dont il ne veut jamais se départir;
et comme un ami n'a rien qu'il ne veuille partager
avec son ami , Olivier propose à Bérenger de suivre son
calcul. L'autre , en qualité de son aîné , commence par lui
faire une leçon à laquelle son âge l'autorise. Et , d'un autre
côté , Mme Olivier qui a su que son fils jouait , l'a recommandé
à l'amitié de Bérenger pour lui donner de sages
conseils et le retirer, s'il se pouvait , du chemin de perdition.
Bérenger , constitué mentor , se croit , de ce moment
, obligé à veiller sur son Télémaque , et pour être
plus sûr de le ramener , il s'embarque avec lui. Le vent est
d'abord favorable ; Bérenger expose quelques misères et
revient avec quelques profits , qu'il destine , en amant fidèle ,
àl'achat de quelques parures de plus dans le trousseau. II
continue à exploiter la mine , elle rend tous les jours d'avantage
; l'augmentation des moyens inspire à notre amoureux
de plus hautes pensées , et à mesure que les aîles grandissent
le vol est plus hardi. Ce ne sont plus des rubans ,
des fichus , des chapeaux dont il est question. ce sont des
bijoux de prix , c'est un cabriolet , ce sera bientôt un carosse
et puis un ameublement complet , et puis ... et puis ... ;
car le domaine de l'espérance n'a point de frontières , et la
fortune est assez riche pour faire face à tout.
Mais ne voilà-t-il pas que cette divine fortune change ,
au grand étonnement de ce pauvre Bérenger; au reste , c'est
une petite infidélité qu'il faut bien pardonner à une amie
aussi généreuse ; elle ne veut qu'éprouver la constance de
son favori , et sans doute en retirant une partie de ses bienfaits
, elle se propose de les remplacer avee usure : elle
:
NOVEMBRE 1808.
297
1
;
les remplace en effet , et assez noblement pour faire penser
qu'elle ne s'en tiendra pas là. Cependant , qui l'aurait
pu croire , elle tourne le dos une seconde fois de manière
à désespérer un nouveau venu , qui n'aurait pas , comme
notre sage d'Etampes , profondement médité sur les chances
du jeu , sur la variable mais constante intermittence du
gain et de la perte ; qui n'aurait point calculé comme
lui les phases de l'astre , ses anomalies , ses éclipses , ses
retours. Quoi qu'il en soit , tout son gain, tout l'argent destinés
à ses amusemens , à sa dépense journalière , à ses emplettes
pour sa future, tous ses fonds disponibles ont disparu ;
il ne lui reste plus à exposer que l'argent sacré du dépôt ,
auquel on doit craindre de toucher comme s'il bouillait encore
dans la fournaise. Il frémit d'abord , ensuite il hésite ,
enfin il succombe. La fortune , en vrai modèle de toutes les
coquettes , lui sourit un moment , mais faiblement , et pour
le trahir bientôt sans ressources. Pauvreet coupable jeune
homme ! Tout le bien de sa mère , qu'il était chargé de
placer ; tous les recouvremens de son futur beau-père ,
jusqu'aux faibles gages de l'amour de la malheureuse Lucie,
sont tombés dans le gouffre. Ruinnéé ,, dépouillé , déshonoré,
il n'a plus rien à perdre , mais il croit avoir encore quelque
chose à donner; c'est une grande leçon. Il reparaît done
dans la funeste salle, mais de quel air et dans quel état ?
et là , au moment où l'on s'y attendait le moins , une forte
explosion a soudain épouvanté toute la compagnie .....
Bérenger n'a plus que deux minutes à vivre , tous les secours
qu'on essayera de lui prodiguer seront sans effet , et
ses dernières paroles , adressées aux joueurs , sont : que
ma mort vous soit utile .
Hélas ! que ce fatal pistolet n'a-t-il été armé une minute
plus tard ? que n'a-t-il fait long-feu ? les destinées de Bérenger
prenaient une face nouvelle. Ce digne et flegmatique
M. Blanton , a cru lire depuis quelque tems de sinistres
projets sur le front de cet homme si intéressant , il n'a que
trop connu sa passion , ou plutôt sa maladie , et l'honnête
homme a conçu le projet de l'en tirer. Il avait commencé
parde sages leçons , mais voyant qu'elles n'opéraient point ,
il les avait suspendues , et ne paraissait pas même s'en occuper
davantage, de peur de perdre la confiance du malheureux
à force de la mériter. Imbu des principes de la
médecine expectante , il avait laissé un libre cours à la
fièvre , ayant observé , comme il le dit lui-même , que souvent
le remède des maux se trouve dans leur excès. II
attendait donc le moment , et d'avance il prenait de géné-
1
1
298 MERCURE DE FRANCE ,
reuses mesures pour acquitter toutes les dettes de Bérenger,
pour combler les vides de sa caisse , pour le rendre à ceite
dont la main l'attendait , et pour les réunir dans une jolie
maison de campagne , près d'Etampes , qu'il venait d'acquérir
en leur nom, et qu'il achevait même de faire meubler
pour la réception des nouveaux maîtres. Il croit enfin
que le moment d'agir est arrivé. Un affidé a été chargé de
suivre Bérenger , que notre sage craignait d'attrister par sa
présence ; il l'attendait ... lorsqu'une lettre de l'infortuné
lui apprend d'avance la fatale nouvelle. Blanton écrit la
chose de point en point à Mme Olivier. « J'ai fait courir ,
ajoute il , j'ai couru moi-même au lieu où il annonçait
vouloir combler, par un crime , les excès auquels il s'était
livré... au moment où j'arrivais ... >>>
En rentrant dans la chambre de Bérenger , on y trouve
une lettre de la bonne veuve flamande , qui , sans se perdre
en belles phrases , dit à ce pauvre garçon , avec une franchise
vraiment belgique , qu'elle lui pardonne de l'avoir négligée
depuis quelque tems; qu'elle sait tous ses malheurs ,
qu'elle pourra les réparer , et même que s'il tient à ses fantaisies
, elle saura y fournir ; qu'il lui a plu , et que , enfin s'il consent
à partager avec elle vingt-cinq mille livres de rente qu'elle
vient de recueillir .... Mais elle ajoute ces paroles si simples ,
qui peignent si bien toute la bonhomie des dames flamandes :
<<<Une bonne santé , une bonne humeur , cela vous convientil
? je ne suis point exigeante , etc. , etc. Je vous mettrai à
votre aise , et je vous pardonnerai de ne point me montrer
d'amour si vous me montrez de l'amitié.
Je suis à la veille de mon départ ; si vous consentez , je le
retarderai , et j'emmènerai mon mari avec moi. Si vous me
refusez , ne me répondez rien.... »
Cette lettre-là , sans doute , aurait mérité une réponse satisfaisante
de tout autre que de l'amant aimé de Lucie Desormes..
Bérenger ne l'a pas lue,iln'en a pas même reçu une d'Etampes,
où l'aimable Lucie ,la confidente de tous ses torts , et qui les
pardonne tous , lui fait part de la mort d'un père chéri , et le
rappelle pour la consoler. La malheureuse l'appelle en vain.
Bérenger n'entend plus , n'aime plus , il ne joue même plus .
Tel est , en abrégé , ce petit roman où nous avons trouvé
plus d'intérêt que nous n'osions nous en promettre . Mais , au
fait , qu'est-ce qu'on y apprend ? les règles du jeu de la roulette,
l'attraitdu jeu de la roulette , l'inégalité du jeu de la
roulette, le danger dujeu de la roulette, et rien de plus . Quel
profit la jeunesse ( car , au fait , c'est pour elle sur-tout qu'il
faut écrire ) , quel profit , dis-je , pourra-t-elle en retirer ? Je
NOVEMBRE 1808.
299

vois ici , dira le jeune lecteur , un jeune homme comme moi
qui s'est laissé entraîner ; c'est tout simple , nous sommes
tous comme cela. Bérenger a bien commencé , pourquoi ne
commencerais-je pas de mème ? Il a mal fini : est- il dit que
j'aurai la même fin ? Il s'est laissé conduire dans des maisons
suspectes ; moi , j'y prendrai garde : il a joué un jeu désavantageux
pour les pontes ; je ne serai pas si sot : il a été prudent
quelquefois, et quelquefois hardi , presque toujours à contretems
; moi , j'étudierai les veines , etje saurai, suivant les
tems , me livrer ou me contenir. Bref , il a perdu la tête ,
moi je sens que je ne la perdrai jamais.... Eh ! mon pauvre
ami, lui dirait un homme de bon sens qui aurait pu entendre
le monologue , elle est déjà perdue. Vous comptez sur le
hasard , c'est bâtir dans les nuages; vous comptez sur vous ,
c'est encore bien pis ; le hasard peut être bon ou mauvais ,
votre tète est décidément mauvaise. Croyez-moi , jeune
homme, ce n'est pas à la roulette , ce n'est pas à tel ou tel .
jeu de hasard qu'il faut renoncer , c'est à tous : ce n'est pas
telle ou telle de ces maisons-là qu'il faut choisir de préférence
; il faut toutes les éviter également ce sont comme
autant de marais couverts de fleurs , le voyageur abuse doit
tôt ou tard s'y engloutir , et il vaudrait mieux pour lui , faire
le tour du monde que de tenter le passage.
Au reste , que n'a- t-on pas dit , que n'a-t-on pas écrit sur
le jeu , et qui a-t-on converti ? Nous ne connaissons que le
révérend père Capistran , quil'an 1511 , à la suite d'un sermon
sur le jeu , qu'il venait de prêcher à Nuremberg , ait eu la satisfaction
de voir apporter tous les dez , toutes les partes qui se
trouvaient dans la ville , et d'y faire mettre le feu . Quant à
nous autres Français, il semble que le joueur de Regnard
aurait dû suffire ; mais combien d'honnêtes gens d'alors sont
sortis de la comédie avant la fin de la pièce pour arriver à
tems à une bassette ou bien à un lansquenet. Les Anglais , qui
trouvent toujours que les Français ne frappent point assez
fort , ont regardé notre joueur comme des jeux d'enfans ;
ils ont essayé de nous offrir des traits plus måles , et l'on
a vu paraitre je ne sais quel épileptique de leur façon ,
appelé Bewerley. Nos bons parisiens se ressouviennent de la
première alarme qu'il leur a causée; tout le parterre frissonnait;
c'était des cris , des vapeurs , des convulsions dans
toutes les loges, et, sur le champ , les accoucheurs défendirent
aux femmes grosses d'y aller. Voilà comme ils sont à
ce Londres , disait-on en respirant du sel d'Angleterre. Quel
climat que celui qui produit un pareil monstre ! Eh bien , à
la troisième apparition du prétendu monstre , un de nos
300 MERCURE DE FRANCE,
۱۰
vieux joueurs de profession , homme d'esprit , le plus mauvais
joueur et le meilleur homme du monde , disait à quelqu'un
de ses amis : bah ! leur Bewerley n'est qu'un carotteur.
Ce qu'il y a de certain , c'est qu'on n'en a pas joué une
guinée de moins à Londres , ni un louis de moins à Paris , et
que, tout calculé, tout rabattu, Bewerley a fait plusde peur....
que de bien.
-
S'il nous fallait produire ici quelques traits capables de
faire une sorte d'impression sur de jeunes esprits , nous citerions
encore un ouvrage , ou un roman anglais que nous
avions entre les mains ces jours derniers ; il a le mérite particulier
de pouvoir être traduit dans tous les idiomes à la pr
mière vue , et de n'avoir pas même besoin qu'on ait appris à
lire pour le comprendre. Je veux parler de deux estampes
d'Howgarth , qu'on ferait bien de suspendre dans la chambre
tous les jeunes gens attaqués de cette épizootie , pour leur
inspirer , s'il en était encore tems , une crainte salutaire, et les
faire trembler à la vue de leur avenir. Ils contempleraient là,
comme dans un tableau magique , la compagnie qui les attend
; ils observeraient les diverses passions , les divers projets
, les diverses fortunes , se peignant de leurs traits et de
leurs couleurs sur les différentes physionomies ; ils verraient
l'inquiétude , l'espérance , la fureur , la sécurité voler d'un
visage à l'autre ; ils remarqueraient les complots de ceux-ci ,
la tranquillité de ceux-là , et la tristesse des dévalisés , et la
joie des dévalisans. Pas un trait de burin qui ne porte ; ici , ce
sont de graves personnages , aussi occupés de leur jeu qu'Archimède
de son dernier probléme , et qui ne s'aperçoivent
pas que le feu prend à la tapisserie; là, c'est un pauvre
homme absorbé dans des réflexions trop tardives , qui paraît
avoir perdu jusqu'à ses oreilles , car il n'entend pas un garcon
de café qui le pousse et s'égosille à lui annoncer un
verre de punch , nos jeunes cathécumènes distingueraient ,
dans cette foule tumultueuse , un quidam assez bien habillé ,
dont la profession semble indiquée par une poignée de pistolets
sortant par hasard de sa poche , et qui fait craindre que
tout l'argent qu'il risque au jeu n'ait été acquis ou plutôt
conquis sur les grands chemins des environs de Londres.
Mais le véritable héros de la pièce est un jeune homme
qu'on prendrait , à l'habillement près , pour Oreste tourmenté
des furies ; c'est le fils unique d'un vieil usurier dont
il est ce semble encore en deuil. En se mettant au jeu , il
jouissait de tout ce que la plus sordide avarice d'un père promet
d'éclat et d'opulence à son seul héritier. Que sont devenus
maintenant billets, meubles , bijoux , gages , contrats,
NOVEMBRE 1808.
۱
301
terres , maisons ?... Tout s'est évanoui, tout a passé en de plus
habiles mains , et l'ancien possesseur n'a plus d'asyle que dans
une maison de force.
Notre moraliste , qui parle si bien par images , ne s'en est
pas tenu à travailler pour les gens comme il faut (on entend
par ce mot , entre joueurs , les personnages assez proprement
vêtus pour être reçus dans un café , et qui peuvent exposer
assez d'argent bien ou mal acquis pour se ruiner ou s'enrichir
en un quart-d'heure ). Il y a quelques chapitres de ces
romans optiques destinés à l'instruction des classes moins
brillantes , mais pourquilejeu atout autant d'attraits que pour
les autres , avec pour le moins autant de danger. Ce sont
deux estampes tirées d'une autre suite , où l'auteur montre
deux ouvriers en soie engagés le même jour chez le même
entrepreneur , qui , partis du même point , s'acheminent par
deux routes différentes, l'une a la mairie de Londres , et l'autre
à la potence . Une de ces estampes présente l'ouvrier diligent ,
le dimanche au temple , bienhabillé , bien ajusté , et lisant
dévotement dans le même livre de prières que la fille de son
maître , qui , par parenthèse , est jolie comme un ange. L'estampe
suivante vous fera voir , en dehors de la porte dumême
temple où l'excellent jeune homme vient de vous édifier , son
compagnon faisant sa petite partie avec une compagnie digne
de lui,dans le cimetière et sur une tombe qui leursert detable.
On ne pourrait pas trop dire quel jeu on yjoue ; mais ce jeu ,
quel qu'il soit, paraît absolument égal , car tous ont des physionomies
également patibulaires : cependant il est probable ,
d'après leurs costumes , leurs grimaces , leurs attitudes , que
chaque coup de dez donnera matière à des querelles , et que ,
des paroles , on ne tardera pas à en venir aux coups ; déjà
même l'on voit de braves champions s'emparer des armes
que le lieu leur présente , et se menacer avec des os de
mort.
Certes , ces deux peintures du jeu qui demandaient tout le
talent d'Howgarth, sont trop vraies pour n'être pas horribles
, et devraient , à elles seules , faire autant d'effet sur les
joueurs que l'éloquence du père Campistran . Pourquoi donc,
en Angleterre , depuis le premier café jusqu'à la dernière
taverne , a- t-on partout les estampes d'Howgarth , et jouet-
on partout ?
C'est que ,jusqu'à présent , on s'est contenté de dire enmille
manières différentes , contre le jeu , les choses que les joueurs
savent mieux que ceux qui en parlent ; par exemple , que le
jeu est dangereux: et qui est-ce qui en doute ? Mais est-ce
une raison pour ne pas l'aimer? Le vin aussi est dangereux ,
1
502 MERCURE DE FRANCE ,
,
et cependant on l'aime ; les voyages , la chasse , la danse , la
chimie , tout cela est dangereux , et tout cela trouve , comme
le jeu, des amateurs passionnés. On croit avoir tout fait quand
on a montré à un joueur son véritable intérêt ? C'est s'exagérer
à soi - même le pouvoir de sa raison. L'intérêt ne
calcule que tant qu'il raisonne , mais il devient souvent
une passion , et alors il ne raisonne , ne calcule plus,
parce que cette passion-là est sourde aveugle , indocile ,
impétueuse comme les autres . Et quel est le joueur sortant
du collége , qui ne connaisse pas les désavantages du pharaon
, du biribi et de la rouge ou noire..... , qui ne sache
pas aussi bien que ses parens et que son gouverneur , qu'une
partie assez considérable de l'argent du jeu passe aux cartes ,
une autre bien plus considérable aux fripons ; et que , fut- on
ássuré contre tous les frais et tous les dangers , il reste
toujours quelque chose de plus précieux que l'or , et que tout
joueur est sûr de perdre, le tems: Il en est de même de ces
maximes si souvent répétées depuis l'invention des jeux de
hasard, qu'elles en sont devenues des lieux communs , et
qu'aujourd'hui les grands-pères et les grand -mères osent à
peine les employer dans leurs homélies , qu'il ne faut pas risquerle
certaincontre l'incertain, le nécessaire contre le superflu,
etc. On ne se donne plus la peine de répondre à ces vieilleries-
là,d'abord parce qu'on ne le peut point, et puis , parce
que le joueur avide ressemble au poisson gourmand qui mord
à l'hameçon dont il s'est défié . Comme il désire plus qu'il ne
craint', il se promet plus qu'il ne risque. En effet , à le bien
prendre , que risque-t-il ? sa fortune? elle est bornée. Aquoi
vise-t-il? à celle de tout le monde. Dès-lors , il est évident
pour lui que ce qu'il peut perdre n'est rien en comparaison
de ce qu'il peut gagner , et que , tout compté , tout déduit ,
il jouele fini contre l'infini ; donc le calcul est bon . 1
Ne viendra-t- il donc jamais en pensée à quelque sage ins
tituteur , à quelque moraliste bien éloquent , bien accrédité
, de s'adresser sur ce point à l'orgueil. C'est un intérêt
aussi , mais un intérêt plus relevé que l'intérêt proprement
dit , et qui vamême quelquefois jusqu'à le mépriser. Je ne
parle point ici de ce sot et vil orgueil qui n'écoute que lui,
qui ne sentque lui , qui ne rêve que de lui , qui méprise tout
ce qui n'est pas lui , et qui se prend naïvement pour la perfection;
mais , au contraire , d'un certain orgueil toujours
utile et rarement satisfait , qui souffre en nous de ce que nous
sommes d'ordinaire trop loin de cet idéal de grandeur morale
, et de vrai-mérite qu'il nous propose , et qui jouit intérieurement
des efforts qu'il fait pour nousy porter. Je parle
1
NOVEMBRE 1808 . 305
de cet orgueil qui fait qu'en lisant l'histoire , nous envions plus
les hommes héroïques que les hommes heureux , et que nous
aimerions mieux être des Epaminondas que des Crésus . Et
qu'on ne nous accuse pas ici de chimère et d'exagération ; le
germe de cet orgueil existe au fond de tous les coeurs , presque
toujours étouffé par les passions moins nobles qui le
redoutent , et trop souvent négligé ou meme compromis
parje ne sais quel systême d'éducation, dont le but n'est pas
toujours de faire des hommes .
C'est cet orgueil salutaire , le plus bel apanage , peut-être,
de notre imparfaite nature , c'est ce principe d'ascension de
l'ame, que je proposerais d'éclairer et de seconder. Je voudrais
qu'un enfant , dès la première aurore de la pensée jusqu'au
lever de la raison, fût instruit à se rendre compte à lui-méme
de ses motifs , et qu'il apprît à rougir vis-à-vis de lui , de ceux
qu'il craindraitde dévoiler. On publie tant de cours à l'usage
de la jeunesse : je voudrais que , dans toute éducation quelconque
, il entrât un cours de probité , et dans les éducations
plus distinguées , un cours d'honneur. Il y a bien des
choses , et peut-être point assez rebattues , à dire sur l'un et
sur l'autre . Tous les deux tiennent de très-près à l'orgueil
dont nous parlons , et pourraient , d'accord avec lui , s'armer
dans l'esprit d'un adolescent bien né , contre la trop funeste
passiondu jeu.
Si nous avions quelque droit sur un jeune homme qui en
serait attaqué , nous entreprendrions de lui faire analyser
quelle espèce d'attrait ont pour lui ces funestes jeux de
hasard où l'esprit ni les sens , proprement dits , ne trouvent
ni leur amusement , ni leur emploi : le bonjeune homme
aurait peut-être de la peine à répondre sur le champ : mais
nous l'aiderons de notre mieux à lire au fond de son ame .
Un jour, par exemple , que son vieux confident le verrait
prêt à sortir et ramassant , suivant la coutume des joueurs ,
tout ce qu'il pourrait avoir d'or et de billets ; je me représente
notre homme prenant de là son texte et lui demandant
à quoi destinez - vous tout cela ? sans doute à quelque
grande acquisition ; est-ce une terre , une maison , une
charge. - Non , dirait son jeune ami , je vais jouer -
Tout cela! C'est selon ; mais il est toujours prudent
de prendre avec soi le plus d'argent qu'on peut.-Prudent
! prudent ! est-ce bien le mot?-Ce sont de ces
choses que les joueurs peuvent seuls connaître .
boune heure. Mais si vous saviez d'avance perdre tout cela ,
iriez-vous ? Je m'en garderais bien. Si vous étiez sûr
de perdre seulement un écu , iriez-vous ? -Ce serait une
- A la
301 MERCURE DE FRANCE ,
-
-
- Je
folie.-Si vous étiez sûr de ne perdre ni gagner , iriez-vous ?
Aquoi bon. Si vous étiez sûr de gagner un écu , mais
pas davantage , iriez-vous ?-Oh ! en vérité , j'aurais mieux
à faire que cela. Encore un mot , et si vous étiez sûr ,
mais bien sûr de doubler votre argent , iriez-vous ?
vous le demande ?-Mon bon ami ; ce n'est pas le jeu que
vous aimez , c'est le gain.- Eh bien! quand cela serait ,
pourvu que ce soit de bon jeu.-Jeune homme, savez-vous
ce que c'est que le gain ?-Pas autant que je le voudrais.
-C'est le bien d'autrui , pesez bien cette parole , le bien
d'autrui ! voilà ce que vous désirez , voilà ce que vous cherchez
à travers mille dangers.-Ne suis-je donc pas maître
de mon bien et les autres du leur ?- Que n'êtes-vous aussi
maître de vos goûts ! - Si je les croyais vraiment coupables ,
je saurais les maîtriser.-S'il est ainsi , voulez-vous qu'en
attendant l'heure du combat j'essaie de vous découvrir ce
qui se passe en vous , peut-être à votre insçu , comme à pareil
âge , cela pouvait se passer en moi , et vous me direz
après si vous trouvez vos goûts et vos voeux bien innocens.
-Tant qu'il vous plaîra , j'ai encore deux minutes à vous
donner.-Voici donc , ce que vous diriez , si votre désir
osait parler : Fortune ma seule divinité , vous qui disposez
de tout l'or de vos adorateurs ici rassemblés , je vous
confie le mien, et je vous demande le leur ; faites , ô déesse ,
qu'ils ne prennent que de mauvais partis , que je n'en
prenne que de bons , et que seul entre mes rivaux constérnés
, je puisse me glorifier de votre constance . Ai-je bien
lu dans votre pensée , mon ami ?-Vous n'attendez pas
au moins que j'en convienne.-Dites-moi maintenant, si ce
n'est pas à peu près là ce qui doit se passer dans l'ame de ....
-De qui ?- Je n'ose pas dire . -Non , dites toujours.
-Vous le voulez ; dans l'ame d'un brigand qui s'achemine
, bien armé , à la rencontre d'une diligence.
,
BOUFFLERS .
LES TROIS REGNES DE LA NATURE ; par JACQUES
DELILLE. Avec des Notes , par M. CUVIER , de l'Institut
, et autres savans:- A Paris , chez H. Nicolle ,
rue des Petits-Augustins , n° 15 ; Giguet et Michaud ,
imprimeurs-libraires , rue des Bons-Enfans , nº 34.
A Strasbourg , chez Levrault , imprim.-libraire.
A Leipsick , chez Besson et Miltles , libraires. —
-
-
A
1
NOVEMBRE 1808. 305
DEPT
A la Haye , chez Van Cleet , frères , libraires dela
Cour et de la Bibliothèque royale. - 1808.
( SECOND EXTRAIT . ).
cen
LE sixième chant est consacré aux végétaux. Ce sujet
qui sourit à l'imagination , semble avoir donné à celle
de M. Delille une jeunesse et une grâce nouvelle. Les
couleurs qu'il a déployées ont toute la variété et tout
l'éclat du règne végétal , et c'est sans doute un fait
unique dans l'histoire littéraire , que celui d'un tableau
aussi gracieux , aussi frais , aussi printannier , tracé
par une main presque septuagénaire. L'ordonnance en
est simple et régulière. Le poëte explique d'abord la
structure et l'organisation des végétaux : il expose ensuite
le secret de leur reproduction : après ces objets
généraux il passe en revue les plantes les plus utiles à
l'homme , telles que la vigne , le café , le froment , le
riz , etc. Il finit par un épisode aussi intéressant que
bien adapté au sujet , où il y représente Christophe
Colomb s'avançant depuis long-tems au milieu des
mers et menacé de la mort par son équipage révolté ,
quand tout à coup l'odeur des plantes apportée par les
vents lui fait deviner le voisinage de la terre.
On voit que tout se suit , que tout est parfaitement
lié dans cette composition : mais ce qui en fait sur-tout
le mérite , c'est la richesse , la variété , le charme de
presque tous les détails. Le poëte a su , en quelque
sorte , donner aux plantes le sentiment et la vie , et
nous y intéresser comme à des êtres en qui nous retrouverions
notre faiblesse , nos besoins , nos maladies ,
nos passions. Voyez comme il décrit leur naissance et
leurs premiers développemens.
Quels qu'ils soient , l'Eternel à d'immuables lois
Soumet tous les enfans des vergers et des bois ;
Lui-même il les nourrit , il veille à leur défense .
Par quels soins prévoyans il soutient leur enfance !
Admirez par quel art le germe nouveau-né
Dans son propre aliment végète emprisonné ;
Comment à ses côtés deux feuilles protectrices ,
De l'arbrisseau naissant défendant les prémices ,
Allaitent d'un doux suc le jeune nourrisson ;
506 MERCURE DE FRANCE ,
Comment il développe , en brisant sa prison ,
La feuille d'un côté , de l'autre sa racine .
Chacune suit son sort ; des sucs qu'il lui destine
L'une à son sol natal demande le trésor ,
L'autre déjà dans l'air médite son essor .
Observez ses progrès , et quelle défiance
Retient la plante frèle et sans expérience.
Le génie indulgent du fragile arbrisseau
Ne l'abandonne pas au sortir du berceau ;
Il réprime l'élan de sa tige imprudente.
Malgré les doux tributs d'une sève abondante ,
Des langes du maillot à peine déliés ,
Ses membres délicats , l'un sur l'autre pliés ,
N'osent prendre l'essor : enfin l'air qui le frappe
Enhardissant l'arbuste , il s'élance , il s'échappe ;
Les rameaux sont sortis , la feuille a vu les cieux ,
Et l'arbre tout entier se découvre à nos yeux.
On pourrait peut-être reprendre dans ces vers la
répétition du mot essor , et sur-tout l'épithète d'imprudente
, donnée à la tige , laquelle forme une apparence
de contradiction avec la défiance de cettejeune plante ,
dont les membres délicats n'osent encore prendre l'essor.
Mais d'ailleurs quelle heureuse gradation d'intérêt dans
ce tableau. Les premiers pas d'un enfant conduit et
soutenu par une mère attentive , présenteraient-ils un
spectacle plus attachant ?
C'est encore cette espèce de sentiment attribué à la
plante qui fait le charme du morceau suivant. On sait
qu'il y a des fleurs qui s'ouvrent ou se ferment à différentes
heures de la journée. Un botaniste célèbre a
trouvé le secret d'avancer ou de reculer à son gré le
moment de leur sommeil. Voici comment le poëte décrit
cette ingénieuse expérience :
...:Des jardiniers les savans artifices
Savent leur faire un jour et des ombres factices ,
Et par cette nuit feinte , et par ce taux soleil ,
Retarder , avancer , prolonger leur sommeil.
Suivant que dans leurs mains une branche allumée ,
Visitant ou quittant leur couche parfumée ,
S'approche ou se retire , et leur rend tour à tour
Ou la noirceur de l'ombre , ou les clartés du jour ,
Dans l'abri reculé de leurs fraîches demeures ,
NOVEMBRE 1808. 507
Du coucher du lever méconnaissant les heures ,
Par les feux dont l'absence ou l'éclat l'a frappé ,
De la crédule fleur le calice est trompé
El de cet art magique ignorant la merveille ,
Ouvre ou ferme son sein , s'endort ou se réveille.
Si . M. Delille a su répandre tant de beautés dans le
chant des végétaux , s'il a su nous rendre si attachante
leur imparfaite sensibilité , on devine bien que les animaux
, plus intéressans encore par les nombreux rapports
qu'ils ont avec nous , ne l'ont pas moins heureusement
inspiré ; aussi les deux chants qu'il leur a consacrés
, moins étonnans peut-être pour le mérite de la
difficulté vaincue , présentent-ils des beautés d'un ordre
plus relevé et plus sublime. En célébrant la bonté maternelle
qu'a montrée la Providence dans cet admirable
instinct de conservation et de bonheur qu'elle a départi
à toutes les espèces , le style du poëte a pris une onction,
une sensibilité qu'il n'avait peut-être offert au même
degré dans aucun autre de ses ouvrages. Tour à tour
gracieux , imposant , sublime , il s'empreint avec une
égale facilité de toutes les nuances des objets qu'il veut
peindre , il passe sans efforts de l'insecte à l'éléphant ou
à l'aigle , des plus riantes couleurs aux teintes les plus
sombres , des traits les plus délicats et les plus légers ,
au dessins les plus mâles et les plus hardis.
Cependant cette belle partie du poème des Trois
Règnes , n'a pas été plus épargnée que les autres. M. Delille
s'est trouvé nécessairement rejeté par son sujet dans
des descriptions et des tableaux dont le fond se retrouve
dans les ouvrages de quelques prosateurs célèbres. On
lui a reproché sa témérité d'avoir osé lutter avec des
écrivains aussi éloquens. Je n'examinerai point ici la
comparaison qu'on a faite de quelques vers du poëme
des Trois Règnes à quelques morceaux de Buffon et de
Rousseau . Quand toutes les observations du critique
seraient fondées ( ce qui n'est pas à beaucoup près )
cela lui donnerait raison seulement dans deux ou trois
cas particuliers , sans rien prouver en faveur de la thèse
générale. Sans doute M. Delille a emprunté plusieurs
idées à nos grands prosateurs ; mais il se les est appropriées
, il les a fondues dans un ensemble qui lui
4
V2
308 MERCURE DE FRANCE ,
appartient , il les a revêtues de nouvelles couleurs. II
a donc mieux fait que les renfermer dans la mesure du
vers de douze syllabes et les orner de rimes. Le même
critique , admirateur si passionné de la vraie poësie
dont brillent les belles pages de Buffon , de Rousseau ,
de M. Bernardin de Saint-Pierre , ne voit dans les
Trois Règnes , que les étincelles éblouissantes d'une
jolie versification. Je le crois doué de beaucoup de
sagacité et de lumières : mais celui que le mérite
d'une prose éloquente ne rendrait pas tout à fait insen
sible à l'éclat , au coloris , à l'harmonie enchanteresse
des vers de M. Delille , me semblerait, du moins , pour
ses jouissances personnelles , encore plus heureusement
partagé.
Dans le début des chants sur le règne animal , l'auteur
fait connaître en deux mots le plan qu'il s'est tracé.
Il veut être le poëte des animaux comme Buffon a été
leur historien. Dans ce dessein, il faut bien qu'il puise
chez le naturaliste les notions générales , qu'en sa qualité
de poëte il se réserve le droit de disposer et d'orner
à son gré. M. de Buffon ayant pouarr butprincipal l'instruction
de son lecteur , a du le plus souvent ne chercher
d'autre mérite que celui de la précision , de la
clarté et d'une noble élégance quand le sujet le permet
, il s'échauffe et s'anime, il s'élève au ton de la
plus haute éloquence , il devient presque poëte : mais
soit qu'il peigne , soit qu'il raconte , il conserve toujours
cette gravité didactique , cette démarche un pen
apprêtée peut-être , qui semble appartenir en partie
au caractère de la science , mais sur-tout au génie de
Pécrivain . M. Delille se proposant avant tout de plaire ,
pouvait employer tous les tons , et toutes les couleurs ,
et c'est ce qu'il a fait avec autant de goût que de talent.
Averti par Boileau des disgraces tragiques des grands
vers , il détend fréquemment son style , et il descend
sans peine du ton le plus sublime à cette aimable familiarité
qui vient toujours à propos dans les ouvrages
de poësie , quand elle n'est pas incompatible avec la
nature du sujet. Veut-on voir combien le caractère du
style du naturaliste diffère sous ce rapport , de celui
du poëte ? Qu'on lise le portrait de l'âne dans l'an et
NOVEMBRE 1808.: 30g
dans l'autre. Le morceau de Buffon est justement célebre
: il a su nous inspirer un véritable intérêt pour
cet utile animal ; il l'a vengé des injustes mépris dont
il est l'objet . M. Delille lui a pris plusieurs traits ; mais
il a donné à sa peinture un tout autre caractère , en y
jetant un enjouement que l'éloquent prosateur n'aurait
pu se permettre ; on me saura gré de citer ces
vers :
Moins vif , moins valeureux , moins beau que le cheval
L'âne est son suppléant et non pas son rival ;
Il laisse au fier coursier sa superbe encolure ,
Et son riche harnais , et sa brillante allure,
Instruit par un lourdaud , conduit par le bâton ,
Sa parure est un bât , son régal un chardon.
Pour lui Mars n'ouvre point sa glorieuse école ;
Il n'est point conquérant , mais il est agricole ;
Enfant , il a sa grâce et ses folâtres jeux.
Jeune , il est patient , robuste et courageux ,
Et paye en les servant avec persévérance
Chez ses patrons ingrats , sa triste vétérance,
Son service zélé n'est jamais suspendu ;
Porteur laborieux , pourvoyeur assidu ,
Entre ses deux paniers de pesanteur égale ,
Chez le riche bourgeois , chez la veuve frugale ,
Il vient , les reins courbés et les flancs amaigris ,
Souvent à jeun lui- même , alimenter Paris .
Quelquefois , consolé par une chance heureuse ,
Il sert de Bucéphale à la beauté peureuse ;
Et sa compagne enfin va dans chaque cité
Porter aux teints flétris la fleur de la santé.
Ilmarche sans broncher au bord du précipice ,
Reconnaît son chemin , son maître et son hospice.
De tous nos serviteurs c'est le moins exigeant ;
Il naît , vieillit et meurt sous le chaume indigent .
Aux injustes rigueurs dont sa fierté s'indigne ,
Son malheur patient noblement se résigne .
Enfin , quoique son aigre et déchirante voix
De sa rauque allégresse importune les bois ,
Qu'il offense à la fois et les yeux et l'oreille
Que le châtiment seul en marchant le réveille ,
Qu'il soit hargneux , revêche et désobéissant ,
Aforce dè malheurs l'ane est intéressant.
Aussi le préjugé vainement le maltraite ,
:
1
310 MERCURE DE FRANCE ,
Endépit de l'orgueil il aura son poëte.
Homère qui chanta tant de héros divers ,
Auprès du grand Ajax le plaça dans ses vers:
La fable le nomma le coursier de Silène ;
Ami des voluptés il naquit pour la peine ,
Et moi qui déplorai le sort des animaux ,
J'ai dû peindre ses moeurs , ses bienfaits et ses maux.
:
Ces rapprochemens piquans , ces allusions si gaies à
la fable et à l'histoire,tout cela est parfaitement placé
sous la plume du poëte des animaux , mais n'aurait
pu convenir en aucune manière , à la gravité de leur
historien . On en doit dire autant du morceau suivant
:
5
Je ne vous tairai point la horde malheureuse
Des rats , famille obscure , indigente et peureuse ,
Qui,pard'adroits chasseurs savamment embusqués,
Dans les fentes d'un mur étroitement bloqués ,
Autour de leurs cités nuit etjour investies ,
Hasardent en tremblant de nocturnes sorties ;
Maraudeurs obstinés , faméliques rongeurs ,
Envain s'arment contre eux les trebuchets vengeurs ;
L'instinct propagateur de leur race amoureuse
Sans cesse reproduit leur foule populeuse ;
Du fond de nos caveaux, du haut de nos greniers ,
La gent trotte-menu s'assemble par milliers ,
Envahit la cuisine , ou dévaste l'office ,
Ou de mes manuscrits d'avance fait justice.
:
Assurément , ce ton libre et enjoué , ces traits d'une
plaisanterie si aimable ont peu de rapport avec le style
de l'Histoire naturelle. Je suis loin sans doute de vou-
Joir louer M. Delille aux dépens d'un écrivain tel que
Buffon ; mais je crois avoir prouvé que , s'il a puisé dans
Jes descriptions de ce grand homme quelques pensées ,
quelques images et même quelques expressions , il n'en
estpas moins neuf et original dans son style, et qu'il est
par conséquent fort injuste de dire qu'il n'a fait qu'orner
de rimes une prose harmonieuse et poëtique ; qu'on
me permette encore une observation à ce sujet.
Plusieurs bons juges , tout en admirant la diction pittoresque
et animée , la noble éloquence de l'historien de
la nature, lui ont reproché de manquer de sensibilité :
NOVEMBRE 1808. 311
je ne répète cette critique qu'avec défiance. Je sais combienona
abusé de ce mot, et combien il est facile et
ridicule de jeter , dans un ouvrage de raisonnement ou
de faits , des déelamations sentimentales aussi froides
que déplacées. Mais il me semble pourtant que le grand
peintre chargé de retracer l'instinct souvent si touchant
des animaux , et la prévoyance si étendue et si maternelle
de la nature , aurait pu quelquefois mettre plus
d'onction et de sentiment dans ses admirables tableaux ,
et l'on conçoit sans peine qu'il devait , à cet égard , y
avoir quelque chose d'incomplet dans la manière de
sentir d'un écrivain qui n'a jamais voulu voir qu'un
besoinpurement physique dans l'attrait réciproque des
deux sexes , et dans cette passion si dangereuse et si
douce pour les coeurs tendres et les imaginations exaltées.
Quoi qu'il en soit , ce défaut , qui ne saurait nuire
beaucoup à un livre scientifique , aurait frappé de mort
un ouvrage en vers. J'ai déjà remarqué que c'est principalement
par le mérite contraire que se recommande le
poëme des Trois Règnes , sur-tout dans les derniers
chants. On y trouve , entr'autres , plusieurs morceaux
empreints de cette teinte mélancolique qu'on a souvent
ridiculement affectée , mais qui ne manque jamais de
toucher et de plaire quand elle est naturelle et vraie. Je
citerai, dans ce genre, l'apostrophe aux oiseaux qui
termine le septième chant ; et quoique je la reprenne
d'un penhaut, et qu'elle soit assez étendue, je ne crois
pas allonger cet extrait.
Dirai-je encore comment pour chercher d'autres cieux ,
L'oiseau quitte les champs qu'habitaient ses aïeux ?
Apeine à cet exil le vent les sollicite ,
Jene sais quel instinct en secret les agite ;
Même les nouveaux nés qui par de faibles sons
Semblaient en gazouillant essayer leurs chansons ,
Tout à coup avertis par une voix secrète ,
Expriment à l'envi leur ardeur inquiète ;
Tout se meut, tout s'empresse , et du sommet des toits,
De la pointe des rocs, de la cime des bois ,
De mille cris confus le bizarre mêlange
Des oiseaux voyageurs appelle la phalange.
Ainsi dans leur saison les cannes du Lapland
- Partent , formant dans l'air un triangle volant :
312 MERCURE DE FRANCE ,
:
E
Chaque oiseau tour-à-tour à la pointe se place ;
Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse ;
Chacun du dernier rang se transporte au premier :
Chacun du premier rang se replace au dernier .
Ils abordent : les bois , les monts et les rivages
Retentissent du vol de ces vivans nuages ,
Que l'instinct , le besoin , aidés d'un vent heureux ,
Poussent dans des climats qui n'étaient pas pour eux.
Revenez , peuple heureux , revoir votre patrie ,
Revenez habiter votre rive chérie :
Quel bien manque à vos voeux , intéressans oiseaux ?
Vous possédez les airs , et la terre , et les eaux .
Sous la feuille tremblante un zéphyr vous éveille ;
Vos couleurs charment l'oeil et vos accens l'oreille ;
Vos désirs modérés ignorent à la fois
Et les vices duluxe , et la rigueur des lois .
Un coup d'aîle corrige une amante coquette :
Un coup de bec suffit à sa simple toilette.
Si vous prenez l'essor vers des bords reculés ,
Vous êtes voyageurs et non pas exilés ;
Le bocage qui vit votre famille éclore
Sur le même rameau vous voit bâtir encore;
Même ombrage revoit vos amoureux penchants ,
Et les mêmes échos répondent à vos chants.
Hélas ! à notre sort ne portez point envie :
Un seul de vos printems vaut toute notre vie.
Sans planter ni semer , vos errantes tribus
Sur l'apanage humain prélèvent des tribats :
Vous avez comme nous vos moissons , vos vendanges ,
Du grain de nos sillons , des gerbes de nos granges ,
Vous prenez votre part ; le poil de nos brebis
Compose vos berceaux et tapisse vos nids ;
Pour vous , aux espaliers , aux rameaux de la treille
Pend la grappe dorée et la pomme vermeille .
Tantôt , loin des cités et des riches lambris ,
Pour chercher vos amours , vos mets et vos abris ,
Libres , vous voltigez de bocage en bocage ;
Tantôt , fiers d'habiter une brillante cage ,
Déserteurs des forêts et transfuges des bois ,
Paisibles casaniers , vous vivez sous nos toits .
Là , sans aller au loin quêter à l'aventure
De vous , de vos enfans l'incertaine pâture ,
D'une jeune maîtresse esclaves favoris ,
Par elle caressés et par elle nourris ,

NOVEMBRE 1808, 513
Au lieu du ver rampant , de la sale chenille ,
Le sucre , le mouron , nourrit votre famille ;
Chaque jour la beauté revient d'un air riant
Vous offrir le biscuit et l'échaudé friand ,
Porte sur vos besoins une vue attentive ,
Soigne la propreté du lieu qui vous captive ,
A vos maux passagers assure un prompt secours ,
Prépare vos hymens et soigne vos amours ,.
Vous apprête du bain la fraîcheur délectable :
Vous buvez dans sa coupe , assistez à sa table ,
Folâtrez sur son sein , perchez sur ses cheveux ,
Et son amant lui-même est jaloux de vos jeux.
Tel ce moineau fameux , digne sujet de larmes ,
Dont la triste élégie , en des vers pleins de charmes ,
Nous fait pleurer encor le destin rigoureux,
D'une belle romaine ami tendre , hôte heureux ,
Aimable parasite , et compagnon fidèle ,
Sautillait , babillait , tourbillonnait près d'elle ,
Sur ses lèvres de rose accourait à sa voix ,
Baisait son cou d'albâtre ou becquetait ses doigts ;
Et, des jeunes Romains voluptueux émule ,
Fut pleuré par Lesbie et chanté par Catulle.
On trouve , dans ces vers , des beautés de tous les
genres. Combien d'expressions poëtiques ! de vivans
nuages ; des oiseaux qui bátissent , qui prélèvent des tributs
, qui possèdent les airs , la terre et les eaux; quelle
grâce dans l'image que présentent ces deux vers !
but
Un coup d'aîle corrige une amante coquette ,
Un coup de bec suffit à sa simple toilette.
Que de sentiment dans ceux-ci !
Vous êtes voyageurs et non pas exilés.
Même ombrage revoit vos amoureux penchants ,
Et les mêmes échos répondent à vos chants .
Un seul de vos printems vaut toute notre vie.
Il y a pourtant une objection à faire , sur laquelle le
lecteur m'a peut-être déjà prévenu. La première moitié
de cette apostrophe est écrite dans un sentiment mélancolique
et vrai : la seconde ne peut être regardée que
comme un agréable jeu d'esprit. Il n'y a donc point
314 MERCURE DE FRANCE ,
d'unité dans cette conception. Ce défaut est grand , sans
doute; mais cette dernière partie est remplie d'images
si gracieuses , qu'on se déciderait bien difficilement à
perdre tant de jolis vers pour voir disparaître un défaut.
C'est ainsi que les grands maîtres savent presque
forcer à louer leurs fautes même. Quand un auteur possède
ce difficile secret , il peut se flatter à bon droit d'écrire
pour la postérité : la critique pourra le juger plus
ou moins sévèrement; elle pourra lui découvrir chaque
jour de nouvelles imperfections , mais elle ne réussira
point à prouver qu'il n'est pas lu .
Les sciences naturelles devraient toujours tendre à
élever l'homme vers l'auteur de la nature : mais , dans
ces derniers tems , on les a trop souvent détournées de
ce noble but. A force d'étudier l'organisation des êtres
animés , de les comparer entr'eux , d'analyser leurs
différences et leurs rapports , on n'a plus vu dans
l'homme qu'un être purement matériel ; on a voulu le
confondre avec les animaux , le dégrader de sa dignité ,
le chasser de son empire. Dès-lors , plus d'espérance,
plus de vertu ; le principe même des grandes pensées ,
du noble enthousiasine , des dévouemens généreux est
détruit.
On pense bien que M. Delille n'a eu garde de déshonorer
son ouvrage par ces basses conceptions aussi ennemies
des arts que de la morale , et qui dessécheraient
jusque dans leur source l'imagination et le génie ; au
contraire , c'est le sentiment de la dignité humaine qui
lui a inspiré les plus beaux vers peut-être qui soient
jamais sortis de sa plume féconde (1). Après avoir
peint tant d'animaux différens d'instinct et de formes ,
il conduit enfin sur la scène leur maître et leur roi :
il les lui montre tous soumis et abaissés devant lui , et
il rassemble devant ses yeux tous ses titres de noblesse.
Mais c'est sur - tout dans le dernier tableau
qu'il s'est surpassé lui-même. Chercher la grandeur de
T'homme dans l'instant fatal où paraît tout son néant ,
tirer de la mort même le gage de l'immortalité , c'est
une idée aussi hardie que profonde , et qu'on croirait
(1) On ne cite pas ce morceau qui a paru dans ce journal.
NOVEMBRE 1808 . 315
inspirée par le génie de Pascal. On ne pouvait terminer
un grand et bel ouvrage d'une manière plus noble ,
plus élevée , plus propre à laisser dans l'ame une forte
et religieuse impression.
J'ai achevé de parcourir le poëme des Trois Règnes ;
j'ai indiqué les défauts que j'ai cru y voir , soit par rapport
à la composition , soit par rapport au style ; j'ai insisté,
je l'avoue, avec plus de plaisir sur les grandes
beautés quiy brillent de toutes parts. Il m'a semblé, en
effet que la critique n'était pas condamnée à voir exclusivement
les défauts ; que c'était pour elle un devoir
plus doux et non moins important de rappeler les regards
sur les belles parties qui les font pardonner. Après
m'être efforcé de remplir cette tâche , je n'aurai pas la
témérité d'assigner d'avance à M. Delille la place qu'il
occupera dans la postérité : c'est à elle qu'il appartient
de distribuer les rangs en faisant unejuste balance des
qualités et des imperfections. Ce qu'on peut affirmer
dès aujourd'hui , c'est que , pareil aux grands maîtres,
il laissera des traces ineffaçables dans la glorieuse carrière
qu'il a parcourue. Notre langue poëtique , déjà si
riche à l'époque où il commença à la parler, lui doit de
nouvelles et de nombreuses richesses : elle était déjà la
plus parfaite de l'Europe pour l'expression des idées
morales et pour la peinture des passions ; le traducteur
des Géorgiques , le chantre de l'Imagination et des
Trois Regnes , lui a appris à exprimer avec un égal
succèsdes objets nouveaux, à peindre toutes les nuances
de la métaphysique , les procédés ingénieux de l'agriculture
et des arts , les découvertes sublimes des hautes
sciences ; il lui a trouvé d'innombrables ressources : il a
ajouté à la lyre toutes les cordes qui lui manquaient.
Le siècle de Louis XIV a laissé dans notre littérature
un vide qui n'est pas encore complétement rempli. La
muse de l'Epopée , qui a fait entendre en Angleterre et
en Italie des chants si fiers et si touchans , ne nous a
pas autant favorisés jusqu'ici. Peut-être le moment
est-il arrivé où quelque génie heureux , inspiré par
tant de grands spectacles propres à féconder l'imagination,
s'emparera enfin de cette palme élevée , la seule
qui reste à cueillir sur le Parnasse français. M. Detille
316 MERCURE DE FRANCE ,
1
,
aurait une part à revendiquer dans la gloire qui suivrait
un succès que ses travaux ont préparé. Nul
n'a enrichi notre versification d'effets plus pittoresques
et plus variés ; nul n'a su mieux la forcer à se ployer à
toutes les formes , à conserver une attitude libre et
aisée , tout en se chargeant de cet appareil de couleurs
locales , de ces détails de sites , de costumes , d'édifices
de combats , qui font vivre la poesie épique. Ainsi , ce
grand poëte laisse , entre les mains de ses successeurs ,
un instrument bien plus perfectionné et plus complet,
qu'il ne l'a reçu. Il se recommandera à l'avenir, non-seulement
par ses beaux ouvrages , mais encore par ceux
qu'ils feront naître , et il prendra sa place parmi ces
patriarches de la littérature , qui voient dans tous ceux
qui la cultivent avec honneur, leur fantille et leur postérité.
GAUDEFROY.
SUR LE CHARLATANISME .
1
COMME l'or faux se distingue de l'or pur , et la fausse
monnaie de la bonne , le charlatanisme se distingue du
mérite véritable. Leur ressemblance , au premier aspect ,
peut tromper un oeil qui n'est pas exercé , mais elle ne résiste
jamais à un examen sévère et réfléchi. L'expérience est le
creuset où l'erreur se sépare de la vérité .
S'il est utile de donner aux gens du monde une idée
exacte de l'état des sciences , de leurs découvertes , de leurs
progrès , et sur-tout de leur véritable philosophie, il ne l'est
pas moins de les mettre en garde contre des hommes qui
n'ayant des sciences que les dehors sans aucun fonds réel
ne cherchent à usurper la considération qu'elles donnent
que pour la tourner à leur profit ; imposteurs d'autant plus
dangereux, qu'ils décréditent près des gens sensés les vérités
dont ils abusent. C'est sur-tout dans les écrits périodiques ,
destinés à être lus d'un grand nombre de personnes , qu'il
est utile de démasquer ce charlatanisme. En vain vous chercherez
à inspirer de l'estime pour les sciences , en faisant
connaître avec soin les bons ouvrages , les nouvelles
découvertes , les applications utiles'; si vous ne proclamez
les erreurs avec la même force , un charlatan de science
publiera avec autant d'éloges et avec plus d'emphase ses
chimériques résultats , et bientôt vous verrez le public , par
:
NOVEMBRE 1808 . 517
amour de la vérité , courir en foule vers des mensonges.
Attaquer ces faux prophètes , les combattre , est donc un
droit , une précaution légitime , et il est sur-tout bon de le
faire quand , après un long silence , on les voit reparaître
pour ressusciter d'anciennes erreurs , et chercher dans une
génération nouvelle des dupes qui accueillent et qui paient
des préjugés déjà renversés plusieurs fois .
Le vrai savant , celui qui a consacré sa vie à l'étude de la
nature , qui en fait son bonheur , sa passion dominante , est
beaucoup plus occupé du plaisir de faire des découvertes
que du soin de les proner. Il recherche sur-tout le jugement
et le suffrage du petit nombre d'honımes instruits
, qui , livrés à des travaux du même genre , y ont fait
preuve de talent ou de génie. On voit qu'il a besoin de juges
plus encore que d'admirateurs. Curieux de s'instruire des
découvertes des autres , il les examine avec intérêt , avec
justice , il leur accorde exactement le degré de certitude
qu'elles doivent avoir , et toujours prêt à accueillir la vérité ,
à repousser l'erreur , il maintient constamment son esprit
dans ce doute éclairé et philosophique dont Baconet Descartes
ont fait le principe de toute véritable science.
Le charlatan , au contraire , a besoin de dehors qui frappent
le peuple, etqui préviennent l'examen. Loin de s'adresser
à des juges éclairés , il les recuse , il les taxe d'une sévérité
exagérée , souvent même d'envie et d'injustice . C'est à la
multitude qu'il en appelle. Les feuilles publiques sont le
théâtre éphémère où il établit sa renommée. Il y vante
hautement , il y fait vanter ses prétendues découvertes. II
en parle continuellement avec assurance. Quelquefois il
consent à les exposer au public dans des cours chérement
payés; mais ne lui parlez pas d'expérience précise , d'une
discussion sévère et approfondie; jamais vous ne pourrez
l'y réduire ; il sait que si on l'examine il est perdu.
Quand Franklin trouva en Amérique le moyen de tirer
l'électricité des nuages , et de faire descendre la foudre à ses
pieds , il n'annonça point cette découverte comme un inspiré
, mais il la présenta avec réserve , comme une expérience
qu'il proposait aux savans d'Europe , n'ayant pas luimême
alors , en Amérique , les moyens de la tenter. Quand
Montgolfier fit cette étonnante découverte des aërostats , qui
lui aurait mérité un bucher il y a trois siècles , il en fit luimême
l'épreuve et l'annonça ensuite à l'Académie des
sciences , qui s'empressa de la répéter. Quand Volta inventa
le merveilleux instrument que l'on a appelé de son nom la
colonne Voltaïque , et dont les effets sur les corps orga
318 MERCURE DE FRANCE,
nisés comme sur les substances inorganiques sont si étonnans
, il l'annonça à la Société royale de Londres , dans un
mémoire où il détaillait avec soin ses procédés et ses expériences.
Il vint ensuite répéter ces mêmes expériences en
présence de l'Institut de France , où elles furent scrupuleusement
constatées. Lorsque Jenner eut trouvé la vaccine,
il conserva cette découverte dans le silence , il l'essaya
en secret pendant long-tems , et après l'avoir vérifiée par
vingt années d'épreuves , il en donna la connaissance à
tous les gens de l'art, en leur offrant les moyens de la
répéter, et en appelant lui-même sur ce sujet les expériences
les plus rigoureuses. Voilà , dans des genres bien
différens , et pour des découvertes bien propres à frapper la
multitude et à exciter l'enthousiasme ,quellea étéla conduite
des vrais savans : elle est toujours la même , toujours
simple comme la vérité qui fait l'objet de leurs travaux.
Comparezmaintenant cette conduite àcelle de Mesmer ,
lorsqu'il vint annoncer en France les prétendues merveilles
de son magnétisme animal. Que l'on se rappelle le bruit
qu'il fit alors , les prestiges dont il s'entoura , les mystères
de sa doctrine , l'engouement général qu'il chercha , qu'il
réussit à exciter; puis , que l'on décide si Mesmer n'était
pas un charlatan (1).
Depuis quelque tems on paraît vouloir ressusciter en
France, et sur-tout en Allemagne , une doctrine qui , sans
ètre précisément celle de Mesmer , a cependant avec elle
beaucoup d'analogie. Il ne s'agit plus ici d'une action des
corps vivans les uns sur les autres , mais d'une influence
exercée à distance par les liquides en mouvement , et par
les substances métalliques sur certains individus , influence
capable de produire en eux des sensations determinées ,
constantes et propres à faire reconnaître la présence de ces
corps. En un mot, il ne s'agit de rien moins que de rapeler
sur la scène les merveilles de la Baguette divinatoire etde la
(1) Les choses allèrent si loin que le gouvernement chargea l'Académie
des sciences d'examiner la doctrine de M. Mesmer, sous le double point
de vue de sa réalité , et de ses rapports avec la morale publique. Une
commission fut nommée par l'Académie , et fit un grand nombre d'expériences
avec MM. Mesmer et Délon. Il en résulta qu'il ne se produit au-
*eun effet quand on prend les précautions nécessaires pour écarter totalement
l'influence de l'imagination. Parmi les commissaires de l'Académie
on comptait MM. Franklin , Laplace , Lavoisier , Bailly. Ce dernier fut
chargé de faire le rapport', et le rapport fit tomber Mesmer.
NOVEMBRE 1808. 319
1
Rabdomancie, que l'on veut nous donner aujourd'hui conime
liées aux propriétés électriques découvertes par Galvani et
Volta , et que l'on revèt pour cette raisondu nom d'électricité
souterraine. On parle d'hommes actuellement vivans ,
qui jouissentde ces facultés singulières. Je dis qu'on en parle,
car on ne nous les montre pas. Des médecins allemands
et français , publient sur ce sujet de volumineux ouvrages
1 où ils répètent de nouveau que toutes les vertus attribuées à
la baguette divinatoire sont véritables , et que l'on a eu
grandtort de les regarder comme des contes. Ils prétendent
avoir fait eux -mêmes des épreuves récentes et décisives sur
cette faculté. Des physiciens et des philosophes allemands
écrivent aussi dans ce sens. Ils ont même cru découvrir
encore beaucoup d'autres propriétés du même genre , qui
avaient échappé jusqu'ici , et que l'on observe en faisant
tourner sur certaines substances , un petit pendule que l'on
tient à la main , et qui est formé d'un morceau de pyrite
attaché à un fil. Une académie presque toute entière ,
s'occupe actuellement de ce genre de recherches , et il est
probable que les résultats de ses travaux sur cette matière ,
ne seront pas moins extraordinaires que ceux qui ont déjà
paru. Or , comme il est naturel que l'attention du public se
tourne dans peu vers des faits si singuliers , et qu'il se pourrait
bien que l'on y donnât beaucoup d'importance , j'ai cru
qu'il serait bon pour favoriser ce penchant raisonnable
de donner ici une petite nistoire abrégée de la baguette
divinatoire , des merveilles qu'elle a opérées autrefois , et
de celles que l'on en raconte aujourd'hui. Et comme , a
causedu titre que j'ai donné à cet article , on pourrait croire
que j'ai eu le projet d'atténuer la confiance que l'on doit à
ces faits , je déclare que tout ce que l'on va lire est extrait
d'un ouvragede M. Gilbert , auteur d'un journal allemand ,
consacré aux sciences et justement estimé. Je n'ai pas même
le mérite du traducteur. Enfin , pour achever de tranquilliser
les partisans de la Rabdomancie , j'ajouterai que
jene vois rien dans nos connaissances actuelles qui prouve
a priori l'impossibilité des facultés qu'ils supposent , et
que je ne ferai pas la plus petite difficulté d'y croire du
moment qu'elles seront prouvées.
,
Les écrits des alchimistes sont les premiers qui fassent
mention de la baguette divinatoire ; mais cette autorité
peut bien passer pour un peu suspecte. Paracelse , en
1541 , parle de la baguette divinatoire comme d'une
chose très-connue ; et Melanchton , en 1560 , dans son
discours sur la sympathie , l'indique comme une preuve
520 MERCURE DE FRANCE ,
de la sympathie entre les végétaux et les minéraux. Il la
représente comme une branche fourchue de coudrier, avec
laquelle les gens employés aux mines découvrent l'or , l'argent
, et les autres substances métalliques. On croyait alors
qu'elle devait sa propriété à l'influence des astres . Il fallait
qu'elle eût été coupée sous certaines constellations favorables
. Il fallait prononcer certaines paroles en la faisant
tourner. Des médecins , des physiciens , des chimistes , tentaient
déjà ces épreuves ; les uns trouvaient que la baguette
agissait à l'approche des métaux ; d'autres , qu'elle tournait
sur toutes les substances ; d'autres , qu'elle n'agissait pas
du tout. En 1659 , le physicien Gaspard Schott , découvrit
que ces propriétés étaient produites par la puissance du
Diable. J'ai cherché , dit-il , avec grand soin , si la baguette
de coudrier a réellement une sympathie avec l'or et l'argent
, et si elle est mise en mouvement par une force naturelle.
De même j'ai cherché si un anneau de métal , qu'on
tient suspendu par un fil au milieu d'un vase de verre , et
qui marque l'heure par les battemens , est mu par une force
semblable . J'ai trouvé que ces effets ne pouvaient avoir lieu
que par la tromperie de ceux qui tiennent la baguette ou le
pendule , ou , peut-être , par une secrette impulsion diabolique
; ou , peut-être encore , parce que l'imagination met
lamain en mouvement. Le P. Kircher , professeur de mathématiques
, à Rome , s'occupa de prouver , en 1664 , que
leDiable n'a point de part à ces effets , et il les attribue tout
simplement au charlatanisme. Il serait imprudent de décider
entre ces diverses explications .
Jusques-là on n'avait employé la baguette divinatoire que
pour la recherche des métaux. Son usage pour découvrir
les sources , est beaucoup plus moderne. Dechales en parle ,
en 1674, dans un cours de mathématiques, et il s'en rapporte
encore au Diable pour l'explication. Vers la fin du dixseptième
siècle , la puissance que manifesta la baguette en
France , devint de plus en plus merveilleuse , et ce fut une
chose commune en Dauphiné , de laisser décider par la
baguette des limites des biens. Il y avait des paysans et des
familles entières qui possédaient la faculté de la Rabdomancie
. D'après leurs sentences , les bornes étaient fixées ,
et comme c'était une affaire lucrative , des curés s'en emparèrent
et s'enrichissaient avec leurs baguettes. Le cardinal
Je Camus, qui fut averti de cet abus , le défendit sous peine
d'excommunication .
La force de la baguette alla encore plus loin dans les
mains de Jacques Aymar , paysan du Dauphiné. Il reconnaissait
,
NOVEMBRE 1808. 321
SEINE
arrivee
naissait, par ce moyen, les meurtriers et les voleurs , et il
découvrit en lui cette faculté , par hasard , un jour qu'ayant
indiqué de l'argent dans un terrain où il n'y eenn avait pas ,
on découvrit à la place un corps mort. Il en fit ensuite l'application
dans un grand nombre de cas pour découvrir des
hLayboints, omuitdeAyl'maarrgenetnvgolréasn.dUcnréediatu. tErellheisftuotiréecr,ite et imprimée
dans plusieurs relations , et l'on en cite entr'autres
une d'un M. de Vagny , procureur du roi , à Grenoble ,
avec ce titre : <<<Histoire merveilleuse d'un maçon qui, con-
>>duit par la baguette divinatoire , a suivi un meurtrier pen-
>>>dant 45 lieues sur la terre , et plus de 30 lieues en mer. >>
Le fait fut clair et bien constaté. Des savans , des juges ,
écrivirent sur ce sujet sans montrer le moindre doute . On
rechercha les causes , et on s'occupa de connaître particuliérement
la vie de Jacques Aymar , son tempérament , l'aspect
de sa naissance , la position des signes qui présidaient
à cette époque. Il y eut des médecins de Lyon qui prouvèrent
que les merveilles de Jacques Aymar s'expliquaient.
parfaitement par la physique corpusculaire et les émanations
des atomes . Cahade , docteur de Sorbonne , se
réjouit ouvertement de cette découverte et des avantages
qui allaient résulter pour la religion et pour les moeurs dela
faculté d'arrêter ainsi les abominations du meurtre et du vol .
Onprit intéret , à la cour , aux merveilleuses choses arrivées
à Lyon , et des juristes discutèrent en controverse si l'on
pouvait faire un usage licite de la baguette divinatoire. II
paraît que la baguette jouait , dans ce tems , le même rôle
que la cranioscopie dans le nôtre. ( On voit bien que c'est
un auteur allemand qui parle , car la cranioscopie ne joue
aucun rôle en France. )
Par malheur , l'étonnant Aymar se laissa persuader de
venir à Paris , où le prince de Condé le fit soumettre à toutes
sortes d'épreuves. Il y succomba de la manière la plus ridicule
, et se laissa prendre auxtromperies les plus grossières.
Enfin son ignorance fut complètement reconnue , et le
procureur au Châtelet , Robert , inséra dans les feuilles
publiques d'alors , le récit de quelques faits à la suite desquels
il dit que le prince lui a ordonné de les rendre publics,
enaffirmant , en son nom , que la baguette divinatoire est
une imposture (2). Jacques Aymar avoua au prince que sa
(2) Mercure Galant, 1693 , page 287 ; Journal des Savans, 169 ,
N° 16.
)
522 MERCURE DE FRANCE ,
baguette et lui étaient sans pouvoir, et qu'il avait seulement
cherché , par cette ruse , à gagner quelque argent. Mais on
conçoit que ce malheureux exemple ne prouve rien contre
les personnes qui emploient aujourd'hui les mêmes pro .
cédés.
Leibnitz , qui n'était pas crédule , écrivit à ce sujet , dans
le journal de Tenzel , une lettre très-remarquable , qui se
trouve dans ses oeuvres ; il y raconte la dernière aventure de
Jacques Aymar , chez le prince de Condé , aventure sur
laquelle il avait reçu des renseignemens très-authentiques ,
et il s'étonne comment une pareille imposture a pu trouver
quelque crédit.
Cet accident n'empêcha point les imitateurs de Jacques
Aymar , de publier , en Allemagne , des ouvrages où l'on
vantait ses merveilleuses facultés. La baguette continua
d'agir en France. Une demoiselle Allouard , du Dauphiné ,
car il est remarquable que presque tous les Rabdomanciens
sont sortis de cette province , découvrait avec sa baguette
ce qui se passait dans les lieux les plus éloignés. La fille d'un
marchand de Grenoble , savait , de la même manière
découvrir les reliques et distinguer les os des saints canonisés
de ceux des saints qui ne l'étaient pas. Un enfant de
douze ans , distingua de même de la fausse monnaie mêlée
avec de la bonne , en présence du père Lachaise , confesseur
du roi. La Hire , de l'Académie des sciences , voulut
examiner le fait , et l'enfant ne parut plus.
Le célèbre Bayle témoigna aussi le plus grand éloignement
pour ces sortes de merveilles ; mais on a toujours
reproché à cet écrivain de ne pas croire assez facilement. Il
avait même prophétisé que Jacques Aymar , malgré sa fin
maladroite , ne manquerait pas de successeurs. Il en eut en
effet un grand nombre , dont la destinée trop obscure ne
mérite point d'être rapportée. Le premier qui eut quelque
célébrité , fut un enfant nommé Parangue , âgé de 11 ans ,
et toujours natif du Dauphiné. Il se trompait quelquefois ,
mais souvent aussi il reconnaissait l'existence des canaux
souterrains , leur largeur , leur profondeur ; de sorte que
Pon ne pouvait lui refuser la faculté de reconnaître les
sources cachées. Par malheur pour lui il vint à Dijon :
M. Guyton de Morveau crut démontrer publiquement qu'il
était un imposteur , et il disparut .
Enfin se montra , et toujours en Dauphiné , un fameux
Hydroscope, qui parvint à attirer sur lui l'attention générale,
je veux parler du célèbre Bleton . Mais comme c'est à lui
que la Rabdomancie a commencé à dépouiller les superNOVEMBRE
1808. 325
cheries grossières , et à prendre les dehors d'une véritable
science ,comme elle est devenue depuis l'objet des écrits et
des observations de plusieurs médecins et de physiciens qui
paraissent ne pas craindre les idées extraordinaires , je crois
devoir les comprendre dans un autre article , sur-tout à
cause du titre que j'ai donné à celui- ci ; et par conséquent
je remets à un autre numéro les merveilles de Bleton et de
Pennet , préconisées par M. le docteur Thouvenel , ainsi
que celles de l'hydroscope Campetti , et les nouvelles expériences
du pendule dont M. Ritter et d'autres savans de
Munich se sont tant occupés .
LES SIÈCLES DE LA POÉSIE FRANÇAISE , ou
Recueil d'extraits et de fragmens des meilleurs
poëtes , depuis le douzième siècle jusqu'à la fin du
dix-huitième ; par G. N. P. H***.- Un vol. in-8°.
<<<EN publiant ce recueil, composé d'extraits et de
>> fragmens des meilleurs ouvrages des bons poëtes fran-
>>çais , depuis le douzième siècle , jusqu'à la fin du dix-
>>huitième , l'auteur a eu sur-tout pour but de montrer
> les progrès que le style et la poësie ont faits en France ,
>>et les différentes modifications que la langue a subies
>>depuis le douzième siècle.>>>
Telle est l'explication qu'on a cru devoir donner au
public pour justifier le titre fastueux dont on a couvert
une compilation sans ordre , sans choix et sans goût : et
pour déterminer les variations du langage et les progrès
du style , par des exemples tirés de nos meilleurs poëtes,
on remonte jusqu'aux Trouvères du douzième siècle ; on
descend jusqu'aux Chansonniers du dix-neuvième , et
l'on oublie , en passant, Rotrou ,le grand Corneille et
Molière !
Il est vrai que le compilateur s'est imposé la loi de ne
rien citer qui appartienne à des ouvrages dramatiques ,
parce qu'ils sont , dit-il , trop connus ou trop peu dignes
de l'être. C'est un étrange raisonnement ! Les morceaux
qui ont le plus contribué parmi nous à former la langue
et le style poëtique , ne sont-ils pas généralement connus
, soit qu'ils appartiennent , ou non , à des pièces de
théâtre , et n'est-ce pas ceux-là sur-tout qu'il fallait
X 2
324 MERCURE DE FRANCE ,
choisir pour atteindre le but qu'on s'était proposé?Rien
n'est plus bizarre , ce me semble , que de vouloir indiquer
les progrès que le style et la poësie ont faits en
France , en ne citant que des ouvrages à peu près inconnus
, des fragmens épars (dont plusieurs n'ont aucune
espèce de mérite). Pourront-ils montrer comment la
langue d'une nation s'est perfectionnée , si on exclut de
ce recueil un genre de littérature sur lequel repose , en
grande partie , la gloire littéraire de la même nation ?
L'exécution est digne de cette idée première. Parmi
les écrivains du grand siècle , qu'on présente à la reconnaissance
de la postérité , comme ayant contribué aux
progrès du style et de la poësie , on ne trouve , à la vé
rité, ni l'auteur de Cinna , ni celui du Tartuffe. Rotrou ,
Th. Corneille , Duché , Regnard en sont exclus comme
auteurs dramatiques. Le judicieux éditeur n'a fait grace
qu'à Pradon , qui se trouve convenablement placé , parmi
les modèles , entre l'abbé Cassagne et l'abbé Cotin.
Après de pareils choix , j'étais tenté de croire que La
Fontaine ,Racine et Boileau n'étaient admis dans ce
recueil que par inadvertance ; mais j'ai bientôt reconnu
que l'éditeur y avait long-tems réfléchi , et probablement
qu'il s'était donné beaucoup de peine pour découvrir
, dans ces poëtes illustres , des morceaux qui ne
fussent ni trop généralement connus , ni trop peu dignes
de l'étre . Ainsi , dans les Siècles de la poësiefrançaise ,
La Fontaine n'a pu trouver place pour une seule de ses
fables. Trois ou quatre moralités assez vulgaires , qui ne
donnent aucune idée de son inimitable talent ; quatorze
vers , pris dans le petit poëme de Philémon et Baucis ,
et l'épitaphe de l'auteur,
Jean s'en alla comme il était venu.
(que je crois pourtant assez connue) , voilà tout ce qu'ont
fourni les oeuvres de La Fontaine. Il est vraisemblable
que l'éditeur avait oublié le poëme sur le quinquina. En
revanche , son recueil est enrichi de six belles fables de
M. Antoine Vitalis. Florian et le duc de Nivernois ne
sont guère plus épargnés ; leur contribution , comparée
à celle de La Fontaine , m'a paru considérable. Mais aussi
le collecteur n'a demandé à M. l'abbé Aubert qu'un seul
NOVEMBRE 1808. 325
de ses ingénieux apologues ; à Lamothe,que la moitié
d'un , et à M. Boizard , rien du tout. Le Parnasse est
comme le monde; les riches y sont les plus ménagés .
Peut- on savoir ce qu'il en coûte à Boileau , pour contribuer
à marquer les progrès de la langue et de la poësie
française ? Six vers de sa neuvième satire , autant d'une
épître à M. de Guillerargues , un peu plus de l'épître à
M. de Seignelay , quatorze de l'Art poëtique , et pas un
seul du Lutrin. Apparemment , l'éditeur a trouvé ce dernier
ouvrage trop dramatique.
L'article de Racine est encore plus curieux. L'auteur
de Phèdre , d'Iphigénie , de Britannicus , et de ces admirables
choeurs d'Esther et d'Athalie, le chef-d'oeuvre de
notre poësie lyrique, nous est présenté comme un bienfaiteur
du langage , non pour ses immortelles tragédies ,
mais pour trois cantiques dont il faut bien avouer la
faiblesse , puisqu'on y trouve les strophes suivantes qui
ne sont pas les moins bonnes.
:
O sagesse ! ta parole
Fit éclore l'Univers ,
Posa sur un double pôle
La terre au milieu des airs .
Tu dis , et les cieux parurent ,
Et tous les astres coururent
Dans leur ordre se placer :
Avant les siècles tu règnes :
Et qui suis-je , que tu daignes .
Jusqu'à moi te rabaisser ? ...
L'ame , heureusement captive ,
Sous ton joug trouve la paix ,
Et s'abreuve d'une eau vive
Qui ne s'épuise jamais .
Chacun peut boire en eette onde :
Elle invite tout le monde ;
Mais nous courons follement
Chercher des sources bourbeuses
Ou des citernes trompeuses ,
D'où l'eau fuit à tout moment.
Voilà les titres qui fixent le rang de Racine dans les
Siècles de la poësiefrançaise. Je ne doute point que ,
parmi nos poëtes vivans , plusieurs ne se glorifient aussi
26 MERCURE DE FRANCE ,
d'avoir fait faire de nouveaux progrès à la langue poëtique.
Le public accorde généralement cet honneur à
M. Delille , qui a su varier avec autant d'art que de
goût , l'harmonie et le mouvement du vers alexandrin ,
et forcer notre poésie à vaincre son orgueilleuse délicatesse
pour s'enrichir de nouveaux trésors.De nos jours ,
encore , le Parnasse français s'honore d'autres talens qui
ont d'autres droits à l'estime et à la renommée ; j'ent
retrouve plusieurs dans ce recueil , tels que MM. de
Fontanes,de Boufflers , Andrieux , Parny, Castel, Legouvé,
Michaud, Saint-Ange, etc. J'en cherche inutilement
quelques autres , tels que MM. Chénier, Arnault,
Lemercier , Lormian, etc. L'éditeur, qui , par systême ,
a rejeté tout ce qui appartient au théâtre , ignore-t-il
qu'on doit à M. Chénier des discours en vers et des satires
remarquables par la vigueur et la correction du style;
àM. Arnault , des fables ingénieuses ; à M. Lemercier ,
des pièces fugitives d'une originalité piquante ; à M.
Lormian, des odes, des poèmes, des traductions , d'un
mérite fort inégal sans doute, mais où l'on trouve toujours
de l'élégance et le sentiment de l'harmonie poétique.
Je conviens qu'aucun de ces ouvrages ne fait
époque pour marquer les progrès que le style et la poësie
ont faits en France. Mais j'oserai demander à l'éditeur
, si la perfection progressive du langage qu'il se
propose de prouver par le choix des morceaux dont il
a composé son recueil , est bien prouvée depuis Colletet
jusqu'à M. de la Viéville , par les vers de MM. Bertonde-
Chanbelle , Briquet , Blin , Chas , Croiszétière , Damin
, Deville , Dourneau , Dumaniant, Dutertre , Gorsse ,
Goulard , Grainville, Lamartinière , Limoges, Maréchal
, Morel , Félix Nogaret , Porquet , Saint-Amand ,
Saint-Laurent , Saint-Péravy , Salchli , Vadé , Vitalis
et Valleville. On croit lire la table d'un supplément
Petit Almanach des Grands - Hommes. Sans
doute , plusieurs de ces Messieurs sont gens d'esprit,
et même chansonniers agréables. Si c'est à ces
titres qu'ils sont admis dans le recueil, qu'ont fait à
l'éditeur , pour les en exchure, MM. Laujon , Désaugiers
, Francis , Dejouy, Longchamp, Barré, Desfontaines
, Chazet , et plusieurs autres qui joignent à des
au
NOVEMBRE 1808 . 527
titres littéraires plus imposans , celui de conservateurs
de la gaîté française ? Mais qu'y a-t-il de commun entre
les progrès de la langue et du style poëtique parmi
nous, et cette chanson de M. de la Vieville , l'une des
pièces qui terminent le recueil ?
L'amour est une effervescence
Qui fait préférer tel objet ,
Etdésirer sa jouissance :
Ason caprice il pous soumet ;
Onest heureux en sa présence ;
De le voir on n'est jamais las .
Nous le pleurons en son absence ,
Présent, nous volons sur ses pas.
On n'a rien à soi quand on aime ,
Et tous les biens sont en conimun .
L'un et l'autre pensent de même ;
Leurs coeurs réunis ne font qu'an .
Quel est le berger , la bergère ,
Qui pourrait m'offrir ce tableau ?
Où rencontrer cette chimère
Que vient d'enfanter mon cerveau ?
On est forcéd'avouer , en lisant de pareils vers , que ,
depuis Chaulieu , Lafare et Saint-Aulaire , l'ode et la
chanson anacréontiques ont fait de grands progrès pour
la délicatesse de la pensée et de l'expression , et qu'il
était bien juste d'entreprendre un gros recueil tout exprès
pour signaler ce perfectionnement de l'esprit et
du langage.
Les citations d'un genre plus grave et plus élevé ne
sont pas choisies avec moins de goût et de discernement.
Voyez , par exemple , l'article de M. de Fontanes
! On y trouve deux fragmens très-courts tirés de
deux morceaux fort connus , la Chartreuse de Paris et
le Jour des Morts; pas un vers de l'Essai sur l'Astronomie
, du poëme du Verger, de la Traduction de
Pope, ouvrages qui signalèrent avec tant d'éclat l'aurore
d'un talent supérieur , que la politique devait malheureusement
disputer aux lettres , au milieu de sa
brillante carrière. A peine quelques-uns de ses vers
commencent-ils à justifier le titre ambitieux du recueil
que M. de Fontanes est obligé de céder la place , et
328 MERCURE DE FRANCE ,
qu'on trouve sept ou huit pages defadeurs rimées , sous
le nom de M. Demoutier. On les oublie en lisant une
vingtaine de vers charmans , pleins d'élégance , de pureté
, de grâce , empruntés au роёте du Mérite des
Femmes; mais voilà tout à coup que M. Légouvé est
remplacé par Mlle Garnier-Briquet , et par MM. de
Chambelle , Chas , Croiszétière , Deville , Dourneau ,
Dumaniant , Dusaussoir , Dutertre , etc. , qu'on entasse
les uns sur les autres , pour la plus grande gloire de la
poësie et de la langue française ! On retrouve bien encore
, de tems en tems , quelques noms distingués ,
Apparent rari nantes in gurgite vasto :
Mais on voit bien , au fond , que l'éditeur anonyme a
pris au sérieux l'Almanach poétique de MM. de Rivarol
et Champcenetz ; et que c'est dans cet ouvrage instructif
qu'il a étudié les progrès du style poétique ,
parmi les écrivains de nos jours . ESMÉNARD.
VARIÉTÉS .
Lrs aqueducs à la construction desquels on travaille en ce
moment pour l'embellissement de la capitale , ont offert à
M. Biot l'occasion et les moyens de faire quelques expé
riences sur la propagation du sou à travers les corps solides
et l'air.
On sait que l'air n'est pas le seul milieu capable de
transmettre le son. Tous les corps , même les plus solides ,
jouissent de cette propriété , et la doivent à l'élasticité de
leurs particules , qui paraît excessivement grande. Ainsi ;
lorsque l'on frappe un corps solide par une de ses extrémités
, les vibrations imprimées à ses particules se transmettent
de proche en proche jusqu'à l'extrémité opposée , comme
ferait une suite de ressorts qui s'appuieraient les uns sur
les autres .
Il résulte des expériences faites par l'Académie des Sciences
, que le son se propage dans l'air avec une vitesse de 340
mètres ( 174 toises) par seconde , lorsque la température de
l'air est celle de la glace fondante , et que le baromètre se
soutient à 0,76 ( 28 pouces ) . Elle change un peu par la
pression et la température , mais ses variations sont faciles à
calculer.
Il paraît que le sonse propage beaucoup plus rapidement
1
NOVEMBRE 1808 . 529
dans les corps solides : cela était déjà indiqué par les expériences
de divers physiciens ; mais les expériences de M.
Biot, faites beaucoup plus en grand , mettent cerésultat hors
de doute ; et donnent la mesure de cette vitesse pour le corps
solide sur lequel il a opéré .
Ce corps est formé par l'assemblage de 176 tuyaux
de fonte qui forment une longueur totale de 951 mètres
(487 toises ) sans aucune interruption. Si l'on frappe un coup
de marteau sur le dernier tuyau , ce coup produit, à l'autre
extrémité du canal , deux sons distincts : le premier , plus
rapide , est transmis par le métal; le second, plus lent , est
transmis par l'air ; ils sont tous deux à l'unisson ; leur intervalle
, mesuré par plus de deux cents expériences ; est de
2 secondes . Or , d'après les expériences de l'Académie , le
son transmis par l'air doit employer 2 secondes et pour
parcourir toute la longueur des tuyaux. Retranchant de-là
2secondes , il reste de seconde pour le tems de la propagation
du son par le métal. D'où il suit que le son se
transmet de cette manière 10 fois plus vite qu'à travers
l'air. M. Biot a confirmé ceci par une autre méthode encore
plus exacte , qui l'a conduit à un résultat très-peu différent .
79
Il a eu l'occasion de faire aussi diverses remarques
sur la manière dont le son se soutient et se propage dans
un canal si étendu. Quoique cette étendue fût presque
d'un quart de lieue , la voix la plus basse s'entendait parfaitement
de l'un à l'autre bout; on distinguait très-bien les
paroles , et l'on pouvait établir une conversation suivie aussi
bien et aussi bas que si l'on parlait en secret à une personne
située à deux pas de vous. Des airs de flûte , joués à une extrémité
du canal , parvenaient à l'autre bout sans aucune
altération dans les intervalles , ce qui prouve que la qualité
du son, grave ou aigu , fort ou faible , n'influe pas sur sa
vitesse , ce qui avait déjà été remarqué. Un coup de pistolet
transmettait ainsi une explosion très-bruyante ; il chassait
l'air avec force hors du dernier tuyau , et étaignait les
lumières placées devant son orifice .
Il serait à désirer que l'on répétât ces expériences dans les
lieux où il y a des tuyaux de conduite en pierre ; par exemple
, à Clermont en Auvergne , où ces tuyaux sont construits
en lave . Mais il faudrait y apporter deux précautions indispensables
, et que M. Biot a eu soin d'observer. La première
est d'avoir d'excellentes montres à demi-secondes pour mesurer
le tems ; la seconde est d'opérer dans le plus profond
silence , et seulement dans les heures les plus calmes de la
nuit , d'une heure à quatre heures du matin.
330 MERCURE DE FRANCE ,
NOUVELLES POLITIQUES.
Exposé de la situation de l'Empire , présenté par S. Exc .
le ministre de l'intérieur .
MESSIEURS , Vous avez terminé votre précédente session en laissant
l'Empire heureux , et son chef comblé de gloire ; unc année s'est écoulée,
et uue multitude de circonstances nouvelles ont ajouté à la fortune de
notre patrie et accru ses espérances en l'avenir .
Tout ce dont j'ai à vous entretenir est connu de vous, Messieurs : je
n'ai pas à vous instruire , mais à retracer à votre mémoire les principaux
événemens qui ont rempli l'intervalle entre vos deux sessions , et à rappeler
à vos coeurs tout ce que la France doit de plus à la sagesse et à la
valeur de son souverain .
Je vous parlerai du premier des besoins des nations , la justice , de
l'instruction publique ,des sciences et des arts , des branches nombreuses
de l'administration intérieure , des cultes , des finances et de nos principaux
rapports avec les peuples du Continent.
Ce récit nous ramenera sur cette guerre impitoyable et sans terme que
nous soutenons contre un seul peuple. La gloire de notre nation te
blesse , sa force l'alarme; l'indépendance de son commerce et de sen
industrie l'inquiète ; tout est encore soumis au sort des armes ,mais les
jours de justice ne sont pas éloignés .
Justice.
Lemaintien des grands Etats est fondé sur la conservation de la propriété;
elle est le lien réciproque entre les individus et leur gouvernement;
lapropriété est réglée et garantie par les lois civiles. Aussi ,le peuple
qui a les meilleures lois civiles , est-il celui pour lequel on peut présager
le plus de bonheur. Loin d'avoir rien à envier à cet égard , depuis
que nous vivons sous le régime du Code Napoléon , nous voyons , et non
sansun orgueil légitime , des peuples nombreux adopter ce Code , et
partager avec nous cette précieuse conquête du siècle sur l'obscurité ,
lamobilité et la variété des anciennes législations.
La législation d'une nation célèbre qui gouverna le Monde ; nos propres
usages, lorsque la raison et les moeurs modernes ont pu les avouer ,
composent aujourd'hui le plus grand des monumens de la sagesse; il
sera durable pour le bonheur des hommes et pour la gloire inneffaçable
du génie qui l'a élevé .
Mais l'empire des lois les plus claires et les plus précises est malheureusement
contesté ; leur sens véritable est méconnu par les intérêts
qu'elles blessent , par la mauvaise foi qui les élude , et par la subtihté
qui en dénature l'esprit et l'intention. Aussi les lois civiles n'ont-elles jamais
pu préserver la propriété du fléan des procès . Il est même remarquable
que ses ravages s'étendeut sur-tout sur les nations les plus riches
et les plus populeuses ; les procès seraient-ils donc un moyen caché
de poser des limites aux progrès de la civilisation ?
Les procès sont un art et un art très-difficile , qui a ses combinaisons
et ses principes; ils deviendraient un abine où s'engloutirait le bon
ordre de la société , si le Code judiciaire n'eût soumis à son empire les
conditions de cette guete déplorable ; cette loi est connue sous le nom
de Code des procédures; il faut le considérer comme le complément du
Code civil et le principal instrument de son exécution.
NOVEMBRE 1808. 331
Quine connaît les cris des peuples contre les abus anciens des procédures
! Qui ne sait comment les Français s'en sont expliqués lorsqu'ils
ontpu le faire dans des Assemblées nationales ! Qui ne se rappelle que
ces plaintes ont rempli leurs livres , et ont retenti sous mille formes sur
leurs théâtres! Mais la chicane bravait de vaines clameurs , et ses désordres
croissaient par l'absence d'une bonne loi sur les procédures.
Graces soient rendues au nouveau Code judiciaire qui fait cesser tantde
maus ! La prospérité est désormais sous la protection effective de lalégislation;
cette protection sera sincère ; elle ne sera plus décevante par ses
résultats , et les frais des procès , limités dans de justes mesures , cesseront
d'absorber la valeur des objets contestés , et de ruiner les familles
sous les couleurs mensongères de la justice .
1 Le commerce a acquis une telle importance chez les nations modernes
que l'ou asenti la nécessité de lui donner des lois séparées. La France
jouissait des meilleures lois sur le commerce ; mais le tems y avait fait
remarquer des imperfections : l'on ressentait sur-tout qu'elles étaient
insuffisantes surIcs faillites et les banqueroutes. Le Code que vous avez
décrété, Mesesssiieeuurrss,, dans votre dernière session ,aa pourvu d'une manière
efficaceà la répression d'un délit devenu si commun par l'audace et la
mauvaise foi des débiteurs , par la faiblesse de leurs victimes , ou plutôt
par l'incapacité des lois. Ce Code acquiert une telle confiance chez les
peuples voisins , qu'un jour , peut- être , le commerce européen se rangera
sous le régime salutaire d'une législation uniforme .
Le Code Napoléon, le Code Judiciaire etle Code de Commerce , complètent
ainsi le système régulateur de la propriété ; mais les besoins de
lasociété invoquent des lois d'un ordre différent. Je parle des lois criminelles.
Chez les peuples civilisés , ces lois sont simples , les jugemens
arbitraires et les punitions promptes : elles sont encore moins bonnes
dans les gouvernemens despotiques ; mais pour les nations constitnées
sur les conditions de la liberté individuelle et de la sécurité des personnes ,
les lois criminelles forment un problême très -compliqué qui n'a cessé
d'occuper la sagacité des législateurs et des philosophes .
Des questions innombrables qu'a fait naître la discussion de ce problême,
je ne vous parlerai que du jury employé dans le Code que vous
aurez à examiner dans la présente session .
L'institution du jury prit sa naissance au millieu des moeurs simples
de nos aïeux; le despotisme féodal la fit disparaître de la France : elle fut
se réfugier chez un peuple voisin où elle acquit une grande célébrité.
Ce peuple , après un long usage , a considéré le jury commele conservate
ir exclusifde la liberté individuelle et même de la liberté politique.
Il a éprouvé qu'en confiant dans les procès criminels, le jugement da
faità la conscience dujury , à une réunion assez nombreuse de citoyens
éclairés, rendus impartiaux par le droit des récusations , indépendans de
toute autorité et intéressés à l'intégrité de leurs fonctions par la possibilité
entrevue d'être à leur tour amenés en jugement, il a éprouvé , dis-je,
que lejury était un moyen de rechercher la vérité, préférable à celui de
juges inamovibles , difficilement récusables ; souvent endureis par l'habi
tude de leurs terribles fonctions , exposés à l'inattention par la fatigue,
dépendans de l'autorité qui les institue, et dépendans encore de certaines
maximes de profession , de certaine jurisprudence de corps , susceptibles
quelquefois d'obscurcir la raison .
Soit sentiment d'imitation , soit conviction , la révolution fut le signal
d'un voeu universel en faveur du jury; cet enthousiasme s'explique encore
par le souvenir d'une magistrature , qui , en s'élevant , s'était trop
Éloignéedu peuple , et qui , par des formes hautaines , donnait à ses ju352
MERCURE DE FRANCE ,
4 gemens, d'ailleurs impartiaux et éclairés , les apparences effrayantes de
Parbitraire et de l'absolu .
L'Assemblée constituante répondit au voeu de la France , et le jury fut
établi ; mais oubliant que l'action' d'un instrument aussi simple devait
être dégagée de toute complication , on tenta de perfectionner le jury par
des formes étrangères à son essence. Au lieu d'une déclaration précise de
oui ou non , sur le fait du délit et sur la culpabilité de l'accusé , on crut
devoir diviser la question principale en une multitude de questions dérivées
et pénétrer dans la conscience des jurés , à l'aide de l'analyse la plus
difficile , la moins sûre et la moins propre à obtenir de bons résultats .
C'est dans cette position du jury en France que le Conseil d'Etat a dû
examiner les moyens de l'améliorer. Vous présuméz , Messieurs , quelle
part S. M. a pris à un examen qui réclamait autant le secours de son
génie. Là , ont été jugés lés reproches élevés contre le jury; ses erreurs
ont été comptées ; en les appréciant on s'est convaincu qu'elles avaient
pris leur source dans l'imperfection de son institution , dans le choix
souvent imprudent, des jurés , et dans la perte de leur indépendance ,'
aux époques où tout était sous le joug oppresseur des factions .
Le projet de Code criminel qui vous sera présenté , rend la belle institution
du jury à toute sa pureté; dégagée des faux appuis dont des innovations
indiscrètes l'avaient entouré, elle continuera à protéger les bons,
àpunir les coupables , à garantir la société contre le crime et à conserver
la sécurité à l'innocence.
Vous aurez , au surplus , l'occasion de reconnaître parmi les changemens
importans qui vous seront proposés , la suppresion du jury d'accusation
; l'expérience a démontré qu'il est inutile et même nuisible ,
qu'il ne donne aucune garantie réelle , qu'il entrave la marche et l'activité
de la justice dans la recherche des délits , et vous jugerez que le systême
d'accusation qui vous est proposé , est infiniment préférable .
Le Gouvernement ne s'est pas borné à préparer à la nation le bienfait
des lois les plus sages ; ila , depuis votre dernière session , cherché à assurer
leur exécution .
L'ordre judiciaire réclamait une attention toute particulière : il fallait
concilier la nécessité de son indépendance et de l'inamovibilité des fonctions
avec les précautions qui devaient mettre à l'abri de la surprise des
premiers choix .
:
Le sénatus-consulte dn 16 octobre 1807 , soumet les juges à une
épreuve préalable de cinq ans , terme suffisant pour reconnaître leur capacité
et leur intégrité.
Une retraite a été préparée aux juges que l'âge ou les infirmités mettent
hors d'état de siéger dans les tribunaux. Des auditeurs ont été établis
auprès des Cours d'appel. Choisis dans des familles vouées à la carrière
de la magistrature , et placés par leur fortune dans une convenable indépendance
, ces jeunes auditeurs , assis à côté de l'expérience , deviendront
à leur tour des magistrats éclairés et digne de la confiance publique.
Les avoués de Paris ont subi une utile réforme dans leur nombre , nombre , ré
forme tempérée par des dédommagemens ménagés à ceux qui n'avaient
pas démérité .
Cultes.
L'insuffisance du nombre des ministres des autels a excité l'attention
du Gouvernement. Six mille succursales nouvelles ont été mises à la
charge du trésor public ; on en compte maintenant trente mille . Réunies
àtrois mille trois cent ciuquante-une cures , elle pourvoient avec étendue
aux besoins spirituels des fidèles du culte catholique. Pour favoriser
NOVEMBRE 1808 . 333
l'éducation des sujets qui se destinent à l'état ecclésiastique , et préparer
aux pasteurs des églises de l'Empire des successeurs qui imitentleur zèle,
et qui , par leurs moeurs et leur instruction , méritent également la confiance
des peuples , huit cents bourses de 400 francs chacune et seize
cents demi-bources ont été réparties entre tous les séminaires de la
France.
Ainsi se complète l'établissement religieux dans l'Empire ; le concordat
a rétabli une paix inaltérable entre le trône et l'autel ; la source
dedébats qui furent si dangereux tant que l'on supposa deux puissances ,
est désormais tarie. L'autorité du souverain n'est plus arrêtée dans son
action . L'indépendance de l'Etat et de l'Eglise de France n'est plus
menacée par des maximes étrangères . Le concordat , cet acte de paix
si célèbre, a fixé pour toujours le respect et la fidélité envers le culte
le plus généralement établi , et consacré la tolérance des autres cultes.
Les citoyens n'ont plus à répondre , à cet égard , qu'à leur conscience ,
set asyle inviolable de la liberté de l'homme.
Le Code Napoléon , ce monument de sagesse , a restitué aux lois
civiles le pouvoir de régler et d'administrer l'état des membres de la
société ; c'est devant elles qu'ils contractent leurs plus importans engagemens
, qu'ils entrent dans le corps social par la naissance , qu'ils y
forment les liens sacrés du mariage , et qu'ils en sortent au terme de
leur existence ; les lois n'admettent pour ces actes rien au-delà des
conditions qu'elles prescrivent , et rien de ce qui appartient à l'empire
des opinions religieuses . Les formes que les cultes commandent s'accomplissent
librement ; ainsi se concilient les devoirs envers la loi et l'exercice
des droits de la conscience .
Telle est la position de la France , heureusement remise sous les
douces lois de l'Evangile , sous la doctrine de l'Eglise et sous sonunion
sincère avec son chef visible.
Sciences et Lettres .
Après la religion dont les principes et la morale puisés dans une
source divine , tendent à rendre l'homme meilleur et plus sociable , un
des plus puissans moyens d'arriver au même but , est la propagation
des sciences et des lettres auxquelles les peuples civilisés doivent leur
perfection ; l'industrie, ses plus précieusseess déccoouuvveerrtteess ; l'esprit , ses
plus douces et sessplusnoblesjjoouuissances.
Quel souverain a jamais été plus que l'Empereur , pénétré de cette
vérité ? Quel monarque s'est plu , comme lui , à s'entourer de tous les
arts et de toutes les sciences , à les interroger séparément , à prendre
connaissance de leur état , à s'informer des moyens les plus sûrs d'entretenir
l'émulation parmi les savans et les artistes , et de diriger leurs
efforts vers le but le plus utile ?
Combien elles furent intéressantes , Messieurs , ces séances où les
quatre classes du corps illustre qui honore la France , vinrent aux pieds
du trône mêler leurs paisibles trophées aux nobles trophées de la
victoire !
Je crois encore entendre ces députés des lettres , des sciences et des
arts , payer l'éloquent tribut de leurs hommages ; et dans les transports
d'une respectueuse gratitude , prendre d'honorables engagemens qu'ils
tiendront , n'en doutons pas , eux et leurs successeurs .
Ils ont déroulé sous les yeux de S. M. le vaste et curieux tableau des
connaissances humaines , et des productions qui ont distingué les vingt
années qui viennent de s'écouler.
Vous les avez parcourus ces tableaux ; vous avez vu avec une satis
334 MERCURE DE FRANCE ,
factionmêlée de surprise que dans cet intervalle de tems , malgré le
malheur desdiscordes civiles , les sciences physiques et mathématiques
ont fait des pas immenses , et l'industrie , de grands progrès ; que les
arts et particulièrement la peinture ont brillé parmi nous d'un nouvel
éclat; que la littérature ancienne etmoderne a été cultivée avec succès ;
qu'enfin nous nous sonimes soutenus dans tous les genres dans lesquels
nous n'avons pas acquis de nouveaux titres de gloire .
Aqui en sommes-nous redevables , Messieurs , si ee n'est an héros
dont l'ascendant a comprimé toutes les factions , au vainqueur dont les
triomphes nous ent enrichis de tant de chefs- d'oeuvre , au général savant
et éloquent qui siégeait à l'Institut avant de s'asseoir sur un des premiers
trônes du monde ?
Bientôt son auguste main qui distribue des sceptres ne dédaignera pas
de poser la couronne sur le front des vainqueurs dans la solennité de la
distribution des prix décennaux .
C'est dans le mois de novembre de l'année qui va suivre , le jour
même de l'anniversaire du 18 brumaire , que la France sera témoin de
cette fête pompeuse , dont le retour rappeltera,, ausiècle présent et aux
siècles à venir , une époque mémorable et les bienfaits innombrables
d'un règne immortel. 人
Quoi de plus propre à enflammer le génie ! quel enthousiasme doit
exciter , parini les concurrens de toutes les classes , l'annonce d'une
cérémonieplus brillante encore que les jeux célèbres de l'antique Grèce.
Et combien l'émulation ne doit- elle pas enfanter de prodiges parmi
nous , lorsque tant de moyens s'offrent à elle pour parcourir lanoble
carrière des sciences et des arts ?
Le Musée Napoléon s'est enrichi d'un grand nombre d'objets venus
de l'Allemagne ; les monumens de la villa Borghèse manquaient à cette
immense réunion des chefs - d'oeuvre de l'antiquité ; une main libérale
en a fait l'acquisition ; ils se rassemblent , et vont être offerts à l'ad-.
miration publique.
LeMuséumd'Histoire naturelle présentera bientôt , dans de nouvelles
galeries que l'on construit en ce moment , les précieuses collections
récemment rapportées par de savans voyageurs.
La commission d'Egypte continue ses travaux ; rien n'a été négligé
pour que , sous le rapport des arts et des sciences , le résultat d'une
expédition aussi remarquable , soit présenté avec les développemens les
plus complets. Un volume de cet ouvrage doit incessamment paraître .
D'autres entreprises savantes ont été encouragées ; et dans toute la
France , les bibliothèques publiques ont été multipliées ou augmentées.
:
Instruction publique.
&
Si la morale privée pouvait suffire à l'homme dans l'état de société,
les préceptes de la religion , les lumières de la raison , l'exemple , ses
intérêts bien entendus et le bienfait de sa création qui l'a formé bon,
rendraient peut-être superines les insti utions publiques chargées de le
placer ou de le maintenir dans les voies de la vertu.
Mais réunis en société , les hommes sont tenus à tant de devoirs ,
assaillis de tant de passions , enveloppés de tant d'erreurs , ils sont
appelés à faire un emploi si varié de leur intelligence , que dans une
situation aussi compliquée leurs facultés naturelles ne leur suffisent
plus. L'instruction et l'éducation doivent aider leur faiblesse , régler
leur direction et devenir leurs guides dans le chemin de la vérité .
La vérité est une par essence ; mais sa recherche est difficile. Les
moyens de la trouver doivent aussi , pour être efficaces , tirer leurs
1
NOVEMBRE 1808. 335
forces dePunité, c'est-à-dire , qu'ils doivent être réglés par des principes
uniformes.
Des méthodes différentes peuvent servir dans l'enseignement des arts ,
des sciences et des autres connaissances humaines ; mais il n'en faut
qu'une pour former le citoyen à l'amour de sa patrie , au respect pour
les lois et à toutes les vertus publiques. Encore ne suffit-il pas d'enrichir
son intelligence de tout ce qui est vrai , il faut aussi le préserver de tout
ce qui est faux ; il ne suffit pas de lui enseigner comment il sera bon ;
il faut plus , il faut qu'il ne devienne pas méchant.
L'instruction est destinée à lui indiquer le bien et à signaler le mal .
Elle triomphera d'autant plus sûrement que ses forces seront concentrées
dans l'unité de but et de moyens. Elle n'est pas seulement l'instrument
propre à perfectionner la raison , elle est encore la garantie de l'établissement
social : tout pays où il n'y aura qu'une opinion sur la constitution
, le gouvernement et les lois , sera préservé des dissentions
civiles , ou , tout au moins , du caractère dangereux qu'elles pourraient
contracter. Pour assurer d'aussi grands avantages , le Gouvernement
qui veille et agit pour la société entière , doit diriger et surveiller l'instruction
publique ; il doit faire marcher de front , quoique séparées ,
Péducation civile et l'instruction religieuse. Destinées à se prêter de
mutuels secours , et à rivaliser de succès pour le bonheur de l'homme
leur double direction sera indépendante. On ne les verra désormais ni
se heurter , ni tenter de se dominer : heureuse alliance vainement recherchée
jusqu'à ce jour , et qu'il faut regarder comme consommée par
les combinaisons profondes et la distribution des moyens établis par les
constitutions de l'Université.
S'il fallait chercher les avantages de l'unité d'enseignement , on trouverait
l'exemple des anciennes Universités et des grands corps ensei
gnans; mais on y verrait en même tems combien la part trop faible
de l'autorité souveraine , dans la direction de l'instruction , produisit
de désordres ; combien de fois la paix publique fut inquiétée et compromise;
combien de fois encore les citoyens furent égarés et détournés
de leurs devoirs exclusifs envers la patrie par des opinions dangereuses
et un pouvoir sans droits et sans modération.
L'Université aura la force de l'unité sans partager aucun des inconvéniens
des anciennes institutions . Sa surveillance s'étendra sur les
plus faibles élémens de l'instruction ; elle l'accompagnera dans tous ses
développemens. Son action sera simple et sûre , parce qu'elle aboutit à
un seul chef, le grand-maître ; magistrature éminente nouvellement
clavée, et dès-à-présent si dignement remplie par un des principaux
fonctionnaires de l'Empire ; l'Université fournira des professeurs dans
tous les degrés ; elle les formera dans le sein d'une Ecole normale , à
l'art si difficile d'enseigner ; elle leur préparera une carrière honorable
et rassurera leur existence contre les malheurs des infirmités et de l'âge .
Enfin l'Université , libre dans l'usage de tous les bons moyens de
transmettre les connaissances humaines et de les étendre , ne s'apercevra
sa dépendance de l'autorité publique , que dans le cas où elle s'égarerait
en exerçant une action contraire à l'intérêt public et au bon ordre
de
de la société.
En couronnant ainsi le faîte du majestueux édifice de l'instruction
publique , élevé par six années de travaux non interrompus , le Gouvernement
n'a pas dédaigné de descendre dans les détails de ce vaste
monument.
Quelques cités réclamaient encore des écoles secondaires ; leur voeu a
été rempli. Apeine existe-t-il aujourd'hui une ville qui ne possède des
)
336 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1808.
moyens d'instruction proportionnés à ses besoins . Les Ecoles de Droit
justifient de jour en jour la confiance qui leur est accordée .
Huit nouveaux Lycées ont été mis en activité , 1200 nouveaux élèves
ont été appelés à partager le bienfait de l'éducation.
Par-tout où l'Empereur a porté ses pas , ces heureux asyles de la jeunesse
ont été honorés de son auguste présence, Combien les élèves ont
dû sentir le prix d'un si noble encouragement ! quelle source pour eux
de glorieux souvenirs !
La création des bourses communales assure à jamais la prospérité des
Lycées. Destinées à être la récompense du travail , elles présentent aux
élèves des écoles secondaires un puissant motif d'émulation, et aux villes
la certitude de voir leurs enfans recueillir le fruit des sacrifices qu'elles
ont faits .
Dans l'énumération des objets qui tiennent aux sciences et aux arts ,
je ne dois point oublier les théâtres , dont l'influence sur l'esprit et sur
les moeurs de la nation , peut , bien dirigée , devenir si avantageuse et si
étendue. Dans la capitale , plusieurs suppressions et des déplacemens reconnus
nécessaires ont diminué une concurrence nuisible ; ont rapproché
dequartiers importans qui en étaient privés, les ressources d'un utile
délassement; et dans les départemens , des arrondissemens assez étendus
ont formé vingt- cinq directions .
Plus nécessaires dans leur objet ; plus sérieuses dans leurs moyens ,
les études relatives à la médecine , à la chirugie et à la pharmacie , ont
reçu de nouveaux secours . Des cours théoriques et pratiques ont été ouverts
auprès des hôpitaux , dans les villes d'Angers , de Caën , Marseille,
Nantes , Bordeaux, Reims et Dijon. Les officiers de santé et les sagesfemmes
y puiseront une instruction d'autant plus solide et d'autant plus
sûre , que les uns et les autres sont tenus à en pratiquer les leçons au
service des hôpitaux.
(La suite au Nº prochain) .
ANNONCES .
Recueil des historiens des Gaules et de la France ; contenant la
suite des Monumens des trois règnes de Philippe Ier , de Louis VI , dit le
Gros ; et de Louis VII , surnommé le Jeune , depuis l'année MLX jusqu'en
MCLXXX ; par M. Michel , Jean-Joseph Brial , ancien religieux
bénédictin de la congrégation de Saint-Maur , membre de l'Institut de
France .- Tomes XIV et XV , in-folio .- Paris , de l'Imprimerie Impé
riale , 1806 et 1808. Le prix de chaque volume , pris à Paris , est de 30 fr . ,
et de36 fr . franc de port. Il a été tiré des exemplaires sur grand papier ,
dont le prix est du double . Chez Arthus Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , nº 23 , acquéreur du fonds de Me Desaint .
N. B. On trouve à l'adresse ci-dessus , les 13 premiers volumes , lesquels
se vendent séparément le même prix .
Pinkertonjugé par les Anglais , ou Remarques critiques sur la
seconde édition anglaise de la Géographie moderne , traduites de
l'Edinburgh Review. Brochure in-8 de 50 pages . -Prix, 75 c.
et 1 fr. franc de port .-Chez Delaunai , libraire , au palais du Tribu
nat, et chez les Marchands de Nouveautés.
-
DEPT
DE
LA
a (N° CCCLXXXIII. )
(SAMEDI 19 NOVEMBRE 18085
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
mm
LA FIN DE L'AUTOMNE.
ODE.
ÉOLE a détrồné la fleur décolorée ,
Pomone a vu ses fruits glacés par les frimats ;
Déjà l'oiseau vengeur du crime de Térée
1
Déserte nos climats .
La forêt se dépouille , et la mobile feuille
De sa robe funèbre a jauni les buissons ;
De l'automne souffrant le coeur pensif recueille
D'imposantes leçons .
1
Ainsi l'homme gémit quand sa vie est usée !
A peine a-t-il franchi les orageuses mers
Qu'il voit au port tardif sa nacelle brisée
Boire les flots amers.
Sa folle illusion idole de la terre
Qui se jouait encor de sa mourante ardeur ,
Fuit ce débile esclave , et brise enfin le verme
De son prisme imposteur.
Quand du hideux trépas apparaît le cortége,
L'esprit superke abat son essor curieux ,
La terreur met un frein au penser sacrilége
Qui détronait les Dieux.
Y
SEINE
358 MERCURE DE FRANCE,
Eh! que sert à l'impie une audace insensée!
Ebranle-t-il les cieux par ses rêves détruits ?
C'est Tantale qui voit de sa lèvre abusée
Fuir les eaux et les fruits .
Qu'il s'égare à loisir dans ses erreurs profondes ,
Qu'un long souvenir même en atteste l'orgueil ,
Tel le mât naufragé qui flotte sur les ondes
Nous signale l'écueil .
Heureux si respectant les célestes barrières ,
L'homme ne suivait plus de trompeuses lueurs ,
Et qu'il cessât de perdre à vaincre des chimères.
Ses jours , et ses sueurs !
Mais en vain de rubis la nature se pare ,
Il s'épuise à grossir un stérile trésor
Ce fou qui toujours veille , et que la faim avare
Ronge sur un tas d'or .
A l'égal d'Ixion que l'ambitieux souffre
Pour conduire à sa fin son ouvrage ébauché ,
Inutile travail ; la mort l'entraîne au gouffre
De cadavres jonché.
Le sceptre envie alors le sort de la houlette :
Qu'il a peine à quitter son pompeux appareil!
Libre d'un faste vain le berger ne regrette
Que l'éclat du soleil.
Seul , le sage jouit loin des traits de l'envie
D'une paix que jamais n'a troublé le clairon ;
La mort gronde, il a bu le nectar de la vie
Et trompé l'Acheron .
Aquels lugubres chants ma lyre s'abandonne !
Le ciel brille ; et Zoé s'offre à mes yeux rêveurs.
Ensemble hâtons nous de ravir à l'automne
Ses dernières faveurs .
STANCES ,
A.... agée de douze ans , qui se flattait d'être toujours heureuse.
GARDE long-tems ta douce erreur , :
Joue avec les fleurs du jeune âge ,
Et dors sous l'aîle du bonheur, tr
En attendant les jours d'orag
NOVEMBRE 1808. 359
viendra le périlleux jour ,
Où tu reconnaitras l'empire
D'un maître absolu , de l'amour ,
Tyran qu'on ne peut trop maudire.
Penses-tu détourner ses traits ?
Ah ! c'est un art trop difficile ,
Un art que l'on ne sait jamais
Avant qu'il devienne inutile.
Aton âge on ne conçoit pas
Les leçons qui peuvent l'apprendre ;
Et , lorsque tu les concevras ,
Tu ne voudras plus les entendre.
Après les leçons de l'amour ,
Il n'en est plus que l'on rétienne :
Il captive, enchante et rend sourd
Atoute autre voix que la sienne.
Il montre un lointain gracieux ,
Fantôme né de son ivresse :
On ne le voit que par ses yeux ,
Et l'on ne croit qu'à sa promesse .
<< Que faites vous dans vos climats !
» Dit-il , l'ennui vous y dévore :
> Pauvres gens ! regardez là-bas ,
>> L'île dont le peuple m'adore.st
<< Entendez-vous les ris les jeux ?
ם י
>> C'est la que commence la vie ;
:
1
1. 2
» Et vous êtes dans l'âge heureux aut
» Où l'on doit aimer ma patrie.
>> Venez ! je vous y conduirai.
>> Mon haleine enflera les voiles ;
>>>Et , sans bruit , je gouvernerai ,
Au jour clandestin des étoiles .
On suit ce discret Alcion :
Mais le fourbe élargit son aîle,
S'enfle , se change en aquilon ,
Et précipite la nacelle.
Tout le monde ne périt pas ,
Il est vrai , dans cette bourrasque ;
Mais qu'il est dangereux , hélas !
De servir un maître fantasque !
Y 2
310 MERCURE DE FRANCE ,
Cependant garde ton erreur ;
Joue avec les fleurs du jeune âge ,
Et dors sous l'aîle du bonheur ,
En attendant les jours d'orage.
ENIGME.
SOUVENT je change de nature , t
J. B. L.
A
1
Et mon usage est assez singulier ;
Tantôt je sers au cavalier ,
Tantôt je nourris sa monture.
De légumes , par fois , je me compose aussi;
Amon sujet, maint étourdi ,
Sans réfléchir , cherche dispute ;
Alors il faut eu venir sar le pré ; :
A'ors , pour se tirer sain et sauf de la lutte ,
Heureux celui qui me porte à son gié !
LOGOGRIPHE.
Je suis , dans mon ensemble un instrument terrible ;
Je puis , lecteur , l'écraser d'un seul coup.
Sans ma tête je suis un animal paisible ,
Jeune encor , il est vrai , mais promettant beaucoup,
Qui beaucoup , cher lecteur ; courage, obéissance ,
Sobrieté , ce n'est pas peu , je crois ,
Si l'on y joint encore patience .
Je me plais en tous lieux , mais sur-tout dansA.... ois
Ville où de non espèce on voit la quintessence ,
Sauf cependant de messieurs les B .... gis
Les très-incontestables droits .
CHARADE.
10
:
De labassesse on voitdans mon premier l'emblême ,
D'ordinaire aux amis quelquefois à Dieu même
100
L'on entenddire,mon dernier,
Il n'est point de trésor qui vaille mon entier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPINE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Echo . 1
180
Celui du Logogriphe est Innocence où l'on trouve : io , nie ,non ,
Ninon , nonce , none , Nice.
2.
Celui de la Charade est Char-don.
NOVEMBRE 1808 . 341
1
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
The
L'HOMME A PRINCIPES.
B
Le baron de Lilienthal réunissait l'amour et l'estime de
toute la Saxe ; le prince lui-même , juste appréciateur du
mérite , venait de l'appeler à son conseil privé. Il n'était
personne qui ne se réjouit d'avance de le voir élever aux
premières dignités de l'Etat , lorsque tout à coup il refusa
non-seulement de nouvelles grâces du souverain , mais il se
démit de tous ses emplois pour se vouer à la retraite. Cette
singulière résolution fit le sujet de tous les entretiens ; on se
perdait en conjectures. Le baron s'était donné , en mille
circonstances , la réputation d'un homme à principes : on
conclut donc que c'était à la rigidité de ses principes qu'il
avait fait le sacrifice de son ambition. Le plus pénétrant ou
le plus malinde tous les courtisans n'eût osé chercher la
clefde cette énigme dans un pur caprice ; et rien cependant
n'était plus vrai.
Le baron n'avait encore que quarante deux ans ; il était
célibataire , il n'avait que quelques parens éloignés ; et ,
aimé de tout le monde , il n'avait pas un ami intime auquel
il crût devoir la confidence de ce qui se passait dans le fond
de son ame. Toutes les questions qui lui furent adressées
par des indiscrets , furent écartées avec plus de sécheresse
que son affabilité naturelle n'en aurait fait attendre de sa
part. Mais au moment où le public était le plus occupé de
lui , une actrice de l'opéra se fit enlever, un danseur de
corde se rompit le cou , et le baron de Liliental fut oublié.
Le seul être qui possédat sa confiance , ou devant lequel
du moins il ne prit pas la peine de dissimuler , était le bon
Conrad , son valet de chambre , qu'il avait recueilli
comme un vieux meuble de la succession de son père .
Conrad qui l'avait vu naître , se sentit plus de droits
que les indifférens à être instruit de la vérité ; fatigué
de tout le babil des curieux et ne sachant que leur
répondre , un soir , en déshabillant son maitre , il prit
le parti de l'interroger sur le motif de sa retraite préci
pitée . Le baron le considéra fixement; Conrad crut l'avoir
offensé, il se reprochait déjà son audace ; mais le haron lui
dit avec une extréme douceur : « Tu dois savoir , mon cher
>>Conrad , que depuis mon enfance je me suis toujours fait
>>une loi d'agir selon des principes invariables. C'est pour
342 MERCURE DE FRANCE,
>> ne pas m'en écarter un instant que je me suis déterminé à
>> la démarche qui cause tant de surprise autour de moi. De
>> longues et profondes réflexions m'ont convaincu qu'il
» n'était rien , après la faveur populaire , de plus inconstant
» que la faveur des princes. Mes concitoyens et mon sou-
>> verainm'aiment ; donc je dois penser qu'ils ne m'aimeront
>>pas long-tems encore. Le rayon defélicité quime luit me
>> sera bientôt retiré ; il faut , me suis-je dit , prévenir une
>> disgrace immanquable. Je chéris ma patrie, sans doute ;
>mais quand on s'est acquitté de sa dette envers elle , vivre
>>pour soi est le comble de la sagesse ; tel est mon principe..
>>Les hommes m'ont généralement bien traité ; je ne puis
> m'en plaindre précisément , mais tu m'avoueras qu'ils
>> sont tous égoïstes ou méchans. La société des femmes a
>> eu quelquefois , je n'en disconviens pas , des charmés
» pour moi; mais elles sont si artificieuses ! leur tendresse
n'est que fausseté , leurs larmes sont un piége , leplaisir
>> près d'elles passe comme l'éclair. Je ne veux plus en voir ;
» et je serai bien plus heureux. Maintenant , mon cher
>>Conrad , tu connais mes principes ; c'est àtoi à t'y con-
>> former en tout point. >>>
En achevant ces mots , le baron de Lilienthal approcha
de la fenêtre ; la soirée était superbe ; il croit apercevoir ,
au clair de la lune , une jeune femme vêtue de blanc , qui
marchait d'un pas incertain sous les arbres en face de sa
maison. Il préte l'oreille , il entend distinctement des sonpirs
et des plaintes ; en un clin d'oeil , il a passé une redingotte
, et le voilà sur les traces de la jeune infortunée. II
ne tarde pas à la rejoindre ; il demande excuse de son indiscrétion
en déclarant qu'il ne peut supporter le spectacle
de la beauté dans les larmes. S'il entra d'abord quelque
politesse dans ce compliment , il ne devint bientôt plus
qu'une faible expression de ce qu'éprouva le baron , lorsqu'il
vit très-distinetement que la belle affligée avait, au plus, dixhuit
ans et de grands yeux noirs. Les questions multipliées
qu'il lui adressa étaient dictées par un si tendre intérêt , que
la jeune personne se fit un devoir d'y répondre avec une
naïveté, une grâce ingénue qui achevèrent de faire perdre
la tête au baron. I apprit qu'elle était la fille d'une femme
impitoyable qui l'avait bannie de chez elle , parce qu'elle
avait témoigné de la répugnance à épouser un homnie qui
n'avait pour lui que des richesses , et rien qui pût lui plaire.
Le baron ravi du désintéressement de la petite , se répandit
en éloges sur ses principes ; il lui dit qu'avec des principes
ontriomphait de toutes les infortunes, de tous les obstacles
NOVEMBRE 1808 . 343
dans cemonde ; et tout en moralisant , il lui avait donné le
bras pour la reconduire chez sa mère , dont il se promettait
bien de fléchir le coeur. Ses paroles étaient puissantes , car
la jeune personne semblait déjà singulièrement consolée ;
et bientôt sa douleur se trouva tellement adoucie , que le
baron crut l'entendre fredonner une chanson nouvelle. Il
se félicita d'un si prompt succès , et doubla le pas en répétant
intérieuremeenntt le discours pathétique qu'il allait prononcer
.
La jeune personne , après quelques détours , le fait
arrêter au coin d'une rue écartée , devant une maison de
chétive apparence. La porte s'ouvre sans résistance , et le
baron se laisse guider dans une chambre à demi- éclairée ,
où personne ne parut. La gaîté de la jeune personne était
portée à son comble , elle semblait avoir totalement oublié
ses chagrins et sa mère. Le baron , au contraire , commençait
à sentir sa tendre pitié se refroidir ; pour ne rien hasarder ,
il promit à sa jeune protégée de la revoir le lendemain ; et
il cherchait à gagner la porte: mais tout à coup , d'un
cabinet voisin , sort , où plutôt s'élance une vieille furie
qui , sans aucune explication , s'écrie qu'elle tient enfin le
séducteur de sa fille, et appelle à son secours son mari et
son fils. Deux hommes paraissent en effet; ils étaient armés ,
le baron ne l'était pas. Il craignait encore moins leurs armes
que la honte d'un esclandre public ; il n'eut donc pas de
peine à accéder à une capitulation , dont le premier article
fut le paiement immédiat de vingt ducats. La belle éplorée
riait aux éclats .
<<Elle a raison , se disait le baron quand il se vit dans la
>>rue , elle a cent fois raison ! Pourquoi ai-je dérogé à mes
> anciens principes ? j'en suis puni , rien n'est plus juste.
>>>Aussi , voilà une bonne leçon pour l'avenir. J'étais misan
>>throphe par raisonnement , je veux l'étre par goût ; je
>>veux l'ètre avec délices . Chacun sur cette terre a son mal ;
» pourquoi m'irai-je appitoyer sur les peines d'autrui ?>>>
Il fut tiré de ses réflexions chagrines par la vue d'un malheureux
qui se traînait avec une peine extrême sur ses béquilles.
Le baron ému tire sa bourse ; le pauvre estropié
marmotte une prière , s'approche , tend la main , saisit la
bourse , et s'enfuit à toutes jambes , ses béquilles sous son
bras . « Ah ! le traître ! s'écria le baron , voilà comme ils
>> sont tous ! Non , ce n'est pas assez que de ne point aimer
>>>les hommes , il faut les hair , il faut les foir tous ! >>>
Le baron de Lilienthal passa une partie de la nuit à s'affermir
dans ces résolutions philosophiques ; le jour suivant
344 MERCURE DE FRANCE,
le trouva inébranlable , et le fidèle Conrad fut averti de
tout préparer pour quitter le monde et s'aller enfoncer
dans un désert. Toutes ses dispositions faites , le baron se
sentant plus léger que de coutume , eut envie , vers la fin
de la journée , d'aller respirer l'air dans les dehors de la
ville. Il est rencontré par un homme de sa connaissance ,
qu'une réputation de haute sagesse lui avait toujours fait
distinguer de la foule des êtres frivoles , qu'il avait été trop
long-tems obligé de voir par état. Le baron reçoit l'expression
des regrets les plus sincères de ce qu'il a renoncé
àdes honneurs dont personne n'était plus digne que lui ; la
conversation s'engage sur le pied le plus amical , et elle
se termine par la proposition d'aller passer la soirée dans
une société peu nombreuse , mais choisie . Le baron veut
d'abord alléguer ses projets de retraite; mais le besoin de la
distraction , l'espoir d'oublier les aventures de la veille qui,
malgré lui , revenaient à chaque instant à sa pensée , le
déterminent à céder aux instances de son respectable guide.
La société peu nombreuse était composée d'une cinquantaine
d'individus de tout genre ; elle était rassemblée dans
un salon magnifiquement éclairé , où le premier coup-d'oeil
du baron lui fit découvrir des tables de jeu. La maîtresse de
la maison, avec les formes les plus gracieuses , vient au
devant de lui , une carte à la main. Il s'excuse poliment sur
la faiblesse de sa vue , il veut prétexter un violent mal de
tête , la dame n'entendait rien ; alors , il prend son ami à
l'écart , il lui expose que ses principes ne lui permettent
pas de prendre part aujeu le plus innocent. -<< Fort bien ,
>> dit l'homme de cour , j'ai là dessus les mêmes principes
>> que vous ; mais il ne s'agit pas ici de ces jeux de hasard
» qui peuvent avoir de si funestes conséquences; nous allons
>> faire un petit Pharaon pour amuser ces dames. -Un
>> Pharaon ! Allez-vous vous effaroucher d'un nom ?
>> songez donc , mon cher baron, que votre refus serait pris
>> pour une satire de notre conduite à tous , et vous êtes
>> infiniment trop poli pour vouloir nous faire cette injure
>> en vous donnant un ridicule. » Le pauvre baron soupira ,
plia les épaules , et alla s'asseoir entre deux femmes charmantes.
Elles lui adressaient sans cesse la parole , tantôt
tour à tour , tantôt toutes deux à la fois. Le baron , étourdi ,
répondait à tort et à travers , entendait à peine nommer les
cartes , et n'apprit que la partie était finie que lorsqu'on lui
demanda soixante ducats. Il les mit froidement sur la table,
sans entrer dans aucun calcul de sa perte , et il eut la consolation
de s'entendre dire , par ses deux voisines , qu'il était
1
NOVEMBRE 1808 . 345
impossible d'être plus beau joueur. Mais vis-à-vis de lui
était un capitaine de hussards qui possédait une dose de
sang froid infiniment moindre ; il s'écria , en termes trèsénergiques
, que le banquier n'avait pas joué loyalement;
celui-ci riposta à peu près sur le même ton , le hussard lui
lance un flambeau à la tête ; mais le coup mal dirigé vient
atteindre le baron de Lilienthal, et lui fait une énorme
bosse au bront. Les voisines s'empressent à le secourir ; une
d'elles est tellement attendrie , qu'elle annonce qu'elle va
s'évanouir ; la baron prend son chapeau , et se hate de
gagner la rue.
Il était embarrassé pour rentrer chez lui ; il fut réduit à
fabriquer un conte pour rassurer le bon Conrad , et sur tout
pour échapper à ses nombreuses questions. Dès qu'il fut
seul, il s'adressa les reproches les plus amers sur son manque
de fermeté ; il prit un traité de morale qu'il avait composé
pour son usage , et mit en tête que ce qu'il devait le plus
éviter à l'avenir était les femmes qui pleuraient et celles
qui offraient à jouer. « Au reste dit-il , aucun de ces dan-
>>gers ne sera bientôt plus à redouter pour moi ; je sens
>>que l'heure est arrivée de rompre avec l'espèce humaine
>> toute entière .>>>
La cour et la ville commencèrent par rompre avec lui.
La scène du Pharaon courait de cercle en cercle avec les
additions et les embellissemens d'usage ; l'aventure même
de la belle pleureuse , qu'il croyait ensevelie dans un impénétrable
secret , était racontée jusque dans les endroits
publics. Le pauvre Conrad n'osait en avertir son maître ,
mais la triste vérité parvint au baron par une voie infiniment
plus pénible. Dans le tems de sa faveur auprès du
prince , une des maisons qu'il avait le plus fréquentées était
celle d'un colonel Rothenbourg , qui ayant une fille à
marier, mais point de dot à lui donner , avait calculé que
le baron était l'homme qui lui convenait à toutes sortesde
titres. Le baron qui n'avait pas calculé de même , voyait
Mlle de Rothenbourg sans conséquence et sans projets .
Renoncer à la voir ne lui eût donc coûté que de faibles
regrets ; mais recevoir un congé en formes , comme un
amant disgracié , était un outrage auquel toute sa philosophie
ne pouvait l'empêcher d'étre sensible. Il crut en tirer
une vengeance suffisante en répondant à l'étrange missivė
de la jeune personne , que c'était , sans doute , un bien
grandmalheur que dene plus contempler ses attraits , mais
qu'il pouvait lui protester qu'il n'avait jamais eu l'idée d'aspireràsa
main. Cotte lettre portée à son adresse , le baron
1
346 MERCURE DE FRANCE ,
demande des chevaux et monte en voiture , son fidèleConrad
à côté de lui.
L'homme sensible éprouve toujours une peine indéfinissable
à quitter un lieu consacré par la mémoire des plaisirs
et même des chagrins qu'il y a éprouvés. Aussi , de
combien de mouvemens divers fut agité le baron de Lilienthal
dans la première heure de son départ ! tantôt une larme
était prête à tomber de ses yeux , tantôt le sourire paraissait
sur ses lèvres. Son humble écuyer l'observait et n'osait le
troubler dans ses méditations, Ce fut, le baron qui rompit
le silence : « Ecoute , mon cher Conrad , lui dit-il d'un ton
>> de voix affectueux qui alla jusqu'à l'ame du vieux ser-
>> viteur : mon plan est fait , et rien n'aura le pouvoir de
>> m'en faire changer. Nous allons parcourir les contrées les
>> plus intéressantes de l'Europe. L'endroit qui me plaira
>> davantage , sera celui que je choisirai pour mon séjour.
>>Les hommes m'ont trompé ; eh bien ! je n'aurai plus rien
>> de commun avec eux, Quant aux femmes .... ah ! mon
>> ami , qu'elles sont bien plus dángereuses encore ! Pas une
>> ne franchira le seuil de mon asyle . Le sage oppose à leurs
>>vaines séductions un coeur de bronze ; elles ne triomphent
>> que du faible. La nature attirera seule tous mes regards ;
>>mon ame ne brûlera plus que pour ses beautés divines .
» Oui , je vais renaître pour une nouvelle vie. Plus de pen-
>> sées en arrière , plus de projets , plus d'inconséquences.
>> Ce que je suis en ce moment , je veux l'ètre à la dernière
>> heure de mon existence. Tu peux m'en croire , Conrad ;
>> tu sais que j'ai des principes. >>>
Conrad avait été touché d'abord de la confiance avec
laquelle son maître lui faisait part de ses plus secrettes pensées
; mais quand il l'entendit rappeler ses principes , il se
retira dans le fond de la voiture pour étouffer un rire , qu'il
avait peine à réprimer toutes les fois que le baron s'enfonçait
dans la récapitulation de ses grands axiômes de
morale. « Si nous ne quittons le monde , se dit-il tout bas ,
>>que pour obéir aux principes , il est permis d'espérer qué
>>>les adieux que nous lui avons faits ne sont pas éternels. »
Le bon Conrad paraissait connaître son maitre mieux qu'il
ne se connaissait lui-même .
« En vérité , voilà qui est singulier ! dit le baron , vers
> la fin de la première journée , avec un air de conten-
>>tement qui ne lui était pas ordinaire ; tu ne saurais croire ,
>>mon cher Conrad , quel effet le changement de place a
>>déjà produit sur moi ! je sens un calme , un bien-être inté-
>> rieur que je n'ai pas goûté depuis bien des années. » Il fit
4
NOVEMBRE 1808. 347
arrêter sa voiture devant une modeste hôtellerie de village ,
parce que la situation lui en parut singulièrement pittoresque.
Tout ce qu'on lui servit lui parut excellent ; Conrad
s'étonnait de son appétit. Il dormit du sommeil le plus paisible
, et éprouva une sorte de regret quand on vint l'avertir
que les chevaux étaient attelés. Il demanda son mémoire ,
et fut presque fàché de ne pas le trouver plus fort. En
descendant de sa chambre , il rencontra sur l'escalier la
fille de P'hôtesse , qui était jeune et jolie ; il l'embrassa furtivement
, sans croire être aperçu de Conrad qui descen
-daittout doucement derrière lui en disant : Ah ! les principes
! les principes !
Le baron resta tout le jour dans cette disposition joyeuse ,
admirant , et souvent avec enthousiasme , les paysages variés
qui s'offraient à sa vue. Une jolie petite ville se trouva le
but de cette seconde journée ; le postillon conduisit les
voyageurs dans la meilleure auberge. Il n'était pas encore
tard; l'hôte vint annoncer respectueusement à Monsieur le
baron que s'il voulait passer délicieusement le reste de la
soirée , il aurait l'honneur de le conduire à un excellent
concert d'amateurs , dont il était un des principaux membres.
La proposition parut assez piquante à un homme qui
n'avait jamais vu la province ; mais au moment de sortir ,
il sentit une certaine crainte que le grand dépositaire de
ses pensées ne prît cette démarche pour une inconséquence ;
et, comme s'il eût voulu l'excuser d'avance , il dit tout bas
à Conrad : « Je suis sûr , mon ami , que je vais faire , dans
>>cette réunion de gens tout nouveaux pour moi , quel-
>>ques observations morales qui pourront m'être d'une nou-
>>velle utilité pour m'affermir dans mon plan. » Il se
retourna aussitôt pour ne pas attendre la réponse du bon
homme , et ne vit pas qu'il secouait la tète d'une manière
fort expressive.
L'entrée imprévue du baron dans la salle du concert y
excita un mouvement de curiosité universelle; son introducteur
fut obligé d'aller de rang en rang décliner les
noms et qualités de l'illustre étranger. Dès que le calme fut
un peu rétabli , la simphonie commença. Chacun des musiciens
crut ne pouvoir déployer trop de zèle et d'ardeur
pour faire honneur au pays. Les violons appuyaient de
l'archet à tours de bras ; les trompettes sonnaient à pleine
poitrine comme s'il se fut agi d'annoncer le jugement dernier
, et le timbalier , épuisé par la vigueur de ses coups
redoublés , pouvaità peine soulever ses baguettes. Lorsque
cet effroyable vacarme cessa'y tous les yeux se tournèrent
1
-348 MERCURE DE FRANCE ,
sur Monsieur le baron pour voir s'il était content; il riait
bien franchement , ce qui fut regardé comme une marque
certaine de son approbation .
La musique , cependant , n'offrant que peu d'attraits au
baron , il s'amusait , tout en faisant semblant d'écouter par
politesse , à passer en revue toutes les figures réunies autour
delui. Il en remarqua plusieurs très-agréables , quelquesunes
même tout à fait séduisantes ; mais bientôt toute son
attention fut absorbée dans un coin de la salle , où il découvritunejeune
personne dont la physionomie avait uncaractère
particulier qu'il se plut à étudier Une teinte de mélancolie
répandue sur sa charmante figure disposait en sa
faveur dès le premier coup-d'oeil. Elle était assise entre un
vieillard et une dame d'un certain âge , que le baron prit
pour ses parens. Il profita d'un moment d'interruptionpour
s'approcher de ce côté sous prétexte de se placer plus
** près d'une fenêtre.
,
Le concert fini ,tout le monde se leva ; différens grouppes
se formèrent , et le baron observa que la jeune personne et
ses parens restèrent seuls ; il en conclut que cette famille
était étrangère ; et , comme étranger lui-même , il se crut
autorisé à entamer la conversation par une question indifférente.
La jeune personne lui répondit avec une grâce
extrême ; peu d'instans suffirent pour faire remarquer au
baron qu'elle possédait des connaissances peu communes ;
mais il fut encore plus surpris de lui trouver un ton etdes
manières qui annonçaient l'éducation la plus distinguée , et
même l'habitude du grand monde. 1
Cependant la salle se vidait peu à peu ; sentant approcher
le moment de la séparation , le baron devint plus curieux
et plus pressant ; il apprit que la jeune étrangère habitait
un village peu éloigné , dont le vieillard qu'elle accompagnait
était le ministre ; que ce ministre et sa femme
n'étaient que des parens très-éloignés , chez lesquels elle
était venue passer la belle saison , pour rétablir sa santé à
la suite d'une longue maladie. Un domestique qui vint
avertir que la voiture était à la porte , mit fin à un entretien
que le baron eût ardemment souhaité de prolonger encore.
Il suivit des yeux la jeune personne , ilse mit à la fenêtre
pour la voir monter en voiture , et retourna tout pensif à
son auberge.
! L'hôte lui demanda comment il avait trouvé le concert :
"Ah ! mon ami , répondit le baron , je n'oublierai de ma
>> vie le plaisir que j'y ai goûté. Le brave hommeprit la
réponse au positif, et voulantorendre compliment pour
NOVEMBRE 1808 . 349
:
compliment , il dit au baron que l'on gagnait toujours à
avoir affaire aux gens de bon goût. Quant au fidèle Conrad,
l'air préocuppé de son maître ne lui échappa point ; il s'attendait
à quelque confidence , et le baron se mit au lit sans
lui dire un mot. Le vieux serviteur se lamentait de ce nouvel
- accès d'humeur noire , lorsqu'il fut tout surpris d'entendre
son maître , le lendemain matin , lui annoncer d'un air
joyeux que charmé du site riant de l'endroit, il avait le
dessein d'y passer quelques semaines.
-Dès que le baron eut déjeûné , il demanda un cheval pour
aller parcourir les environs. Conrad se préparait à le suivre ;
ildéclara qu'il préférait étre seul. Conrad, mortifié de ce
refus extraordinaire , conjectura qu'il se passait quelque
chose d'inusité dans l'esprit de son maître... J
Le baron, sans trop s'avouer à lui-même où il allait , prit
le chemin qu'avait suivi , la veille , cette voiture qui avait
entraîné l'objet toujours présent , depuis cette heure , à sa
pensée. Bientôt il se trouva au milieu d'une vaste plaine ; il
aperçut une jeune fille qui travaillait dans un champ ; illui
demanda , en affectant un air indifferent , s'il n'y avait pas
dans le pays un village nommé Mühldorf.- « Eh ! vous le
>>voyez , Monsieur , dit la jeune fille , là-bas , sur le pen-
>>chant du côteau. Monté comme vous l'ètes , en suivant
>>ce sentier, il ne vous faudrait pas une demi-heure pour
>>vous y rendre.-Grand merci , la jolie fille , reprit le
>>baron , je pourrai y aller quelque jour » , et il lui mit
deux florins dans la main. La jeune paysanne toute surprise,
se disait : « Il faut que ce soit quçique prince. » Le
baron avait repris au galop le chemin de la petite ville.
«Allons , Conrad,dit-il en arrivant règlenos comptes ,
>> et remettons-nous en route. Mais Monsieur avait dit
>> qu'il voulait faire ici un séjour de ... Fais ce que je
>>>demande : il faut que dans dix minutes nous soyonspartis>. >>
Il fut ponctuellement obéi. Conrad monta à côté de son
maître sans se permettre une remontrance , quoiqu'il mourût
d'envie de hasarder une question , lorsqu'il entendit son
maître ordonner au postillonde prendre la route qui passe
par Mühldorf. En approchant du village , le baron vit une
grande quantité de moissonneurs à l'ouvrage. Ce spectacle
attira ses regards , mais bientôt ils s'attachèrent uniquement
sur unejeune femme vêtue de blanc et couverte d'un long
voile. Elle était suivie de plusieurs filles qui semblaient,
par son ordre , distribuer des rafraîchissemens aux mois
sonneurs. Dieu ! c'est-elle ! s'écria le baron. Qui ?Elle
dit Conrad; le baron rougit, et se tut. Quelques instans
1 .
350 MERCURE DE FRANCE ,
A
après , il mit pied à terre et se dirigea vers les moissonneurs .
Conrad n'attribuad abord ce mouvement qu'à une curiosite
hien naturelle dans un homme qui , par état , n'avait pas
quitté la ville ; mais il ne tarda pas aussi à découvrir la jeune
femme voilée , et il n'eut plus besoin de chercher d'autres
motifs à l'empressement de son maître. Le baron marcha là
grands pas ; il s'arrêta tout à coup , pour suivre des yeux le
seul objet qui les captivât. On n'apercevait plus que sa robe
blanche au travers des vignes qui couronnaient le côteau.
..
Le baron chercha à se consoler en interrogeant les moissonneurs;
le plus âgé d'entr'eux lui apprit que ces champs
de blé appartenaient au ministre de Mühldorf. « Voilà
vraiment un homme de Dieu ! ajouta-t-il ; non content de
>> nous payer , il nous envoye encore des rafraîchissemens ,
>>et pour qu'il nous paraissent plus doux , il nous les fait
>> distribuer par cet ange féminin que vous pouvez encore
>>découvrir tout là-haut. Elle passe ses jours à porter du
>> soulagement aux pauvres et aux malades.-Fort bien ,
>> dit le baron , d'une voix émue qu'il tâchait de raffermir ,
>> et , quelle est cette jeune personne dont vous faites un
>>portrait si touchant ?-Aparler franchement , Monsieur,
>> je serais embarrassé de vous le dire ; les uns croient que
>> c'est une parente de notre pasteur , les autres prétendent
>> le contraire ; que nous importe ? de manière ou d'autre ,
>> elle n'en sera ni moins bonne , ni moins belle .- Com-
>> ment ? il y a des gens qui prétendent.. -Mon dieu !
>>oui , Monsieur ; ce qu'il y a de sûr c'est que nous vîmes
>> tous arriver , il y a un an , un superbe carrosse à six
>>chevaux dans notre village. Deux dames merveilleusement
>> mises en descendirent ; l'une était mademoiselle Louise.-
>> Louise ? Qui , Mademoiselle Louise Walter qui , depuis
>>ce jour-là , est restée chez notre ministre ; mais l'autre
>> dame est repartie tout de suite en pleurant comme un
>> enfant.>> Le, baron remercia le bon vieillard de tous ces
détails , et se hata de regagner sa voiture. « Quoi ! se
>>>disait- il, serait-il possible que celle-là aussi m'eût trompé ?
>> ne m'a-t-elle pas dit qu'elle était parente du ministre , et
>>cependant tout me porte à croire...ah ! les femmes !>>
Il prononca cette dernière exclamation tout haut. «Ah !
>> les femmes ! répéta Conrad ; que vous êtes heureux , mon
>> cher maître , d'avoir des principes qui .... » Le baron le
regarda pour voir sur sa figure si ses paroles étaient une
ironie,
:
Le grand chemin traversait Mühldorf; Conrad s'attendait
NOVEMBRE 1808. 351
à passer outre ; quelle fut sa surprise d'entendre son maître
ordonner au postillon de le descendre à la première maison
où pendait une enseigne ! « Eh quoi ! Monsieur, lui dit-il ,
» à peine avons-nous fait deux lieues , et déjà nous arrêter ?
>> vous sentiriez -vous indisposé ! Indisposé ? moi ? point
>> du tout; mais .... » Le baron n'acheva pas , et Conrad
regretta presque de n'avoir pas deviné juste : il voyait bien
que la conduite de son maître était une énigme dont il
n'avait pas le mot.
Il ne tarda pas à le trouver. Le baron , en attendant le
diner , se fit apporter son portefeuille; il écrivit assez longtems
, se levant , se promenant , se rasseyant avec une agitation
singulière . Conrad qui observait tous ses mouvemens,
ne put se défendre d'un accès de curiosité irrésistible ; il
profita de l'instant où son maître donnait quelques ordres
dans la maison, et , sous prétexte de débarrasser la table pour
mettre la nappe , il parcourut les papiers qu'il y trouva. C'était
des vers , où le nom de Louise frappa d'abord Conrad;
elle y était à la fois l'objet des plus tendres protestations , et
des reproches les plus amers. Le baron rentra ; Conrad se
garda bien de faire paraitre qu'il eût pénétré son secret.
Mais , après le dîner, le voyant toujours mélancolique et taci
turne , il lui demanda la permission de le mener vers un petit
bois , sur le bord duquel il avait observé , en passant , une
maison charmante. Le baron , tout en révant , s'y laissa
conduire par son vieil écuyer.
Le site était ravissant , le bâtiment était un pavillon à
l'italienne du meilleur,style. Le baron se dérida ; il se réeria
sur la vue magnifique qui s'offrait de toutes parts. Conrad
croit faire merveille en saisissant ce moment d'enthousiasme
pour lui dire d'un ton pénétré : «Ah ! Mon-
>> sieur, que ne donnerais-je pas pour vous voir dans cette
>> délicieuse habitation avec une jeune et jolie femme , avec
>>de beaux petits enfans ! » Ces paroles firent un effet tout
opposé à celui qu'en espérait le fidèle serviteur : le baron
fronça le sourcil . A quoi penses-tu donc ? s'écria-t- il ; à
> moi une femme , des enfans I pour être trahi par l'une ,
>>désolé par les autres ! En vérité , Conrad , il est inconce-
>>vable que tu sois encore si peu au fait de mes principes
>>sur ce point. >> Conrad se tut , mais il vit qu'il ne fallait
désespérer de rien.
Le lendemain , dès le lever du soleil , le baron parcourait
la campagne ; il aperçut le ministre qui allait visiter ses
moissonneurs , et il doubla le pas pour le joindre. Le bon
(
1
352 MER URE DE FRANCE ,
vicillard n'eut pas de peine à se remettre ses traits ; il
lui tendit affectueusement la main; en lui demandant ce
qui pouvait lui procurer le plaisir de le voir dans son
village. Le baron éprouva quelque gêne à lui dire que
la beauté du pays, la salubrité de l'air , l'avaient déterminé
à devenir son paroissien pour quelques jours. Le ministre
le félicita de cette résolution, et lui montrant du doigt le
presbytère sur le penchant de la colline ; il lui fit promettre
de venir y passer les momens qu'il pourrait dérober
à ses promenades. Le haron eut peine à contenir les transports
de sa joie ; il fut sur le point de sauter au cou du bon
vieillard.
Il se hâta , peu d'heures après , de profiter de la permis -
sion qu'il venait de recevoir. Louise était à son métier de
tapisserie , près d'une fenêtre ; une rougeur subite couvrit
son front , en voyant paraître le baron de Lilienthal. La
conversation ne roula que sur les objets les plus indifférens
, sur le concert de la petite ville , sur le beau tems ct
la fertilité de l'année. Le baron observa que Louise ne
chercha , en aucune façon , à s'informer des motifs
qui l'avaient déterminé à faire quelque séjour dans le
canton. Il se plut à en conclure qu'il étaitdeviné.
Conrad remarqua , à son retour , une satisfaction peu commune
dans tous ses traits. Le baron lui dit quelques mots
de la visite qu'il venait de faire ; il ne prononca cependant
pas une seule fois le nom de Louise , et toute la soirée se
passa sans qu'il fût question de principes. Conrad infera de
cette double observation , que la chose devenait tout à fait
sérieuse , et le bon homme s'en réjouit sincérement . ...
Le jour suivant , le baron sortit encore de grand matin.
<<Ecoute , mon cher Conrad , dit il en rentrant , la petite
>> auberge où nous sommes descendus était fort bonne pour
>> y passer une nuit; mais à présent que me voilà , je ne sais
>> comment , arrèté ici pour quelques jours , il faudrait
>> voir à nous loger plus agréablement. Je viens de décou
» vrir , en me promenant à l'extrémité du village , unepetite
>>maison qui me conviendrait de tout point; j'ai fait sur-le-
>> champ mes arrangemens avec le propriétaire , et voici
» les elefs . Déja ! et quande Monsieur compte-t-il aller
» s'établir dans sa nouvelle demeure ?-Mais il me semble
» qu'il ne faut que quelques minutes pour cela.>> Et l'impatience
se manifestait dans tous sesmiouvemens. Conrad cessa
de s'en étonner , lorsqu'il vit que la petite maison était précisément
en face du presbytère qu'elle dominait en grande
partie
NOVEMBRE 1808.11 355
SEINE
de
LA
DE
s'il partie. Le baron parlait déjà de s'y établir , comme
eût dû y passer des années entières ; il annonçait le projet
faire vveenir des meubles de la ville , de donner au
jardin une nouvelle forme. Il s'endormit en rêvant à la douce
existence qu'il allait couler dans cette aimable retraite , et
son sommeil fut si profond ,que Conrad inquiet crut devoir
le réveiller. - « Il est donc bien tard ? dit-il en se frottant
>> les yeux. - Comment, monsieur ? il y a déjà plus d'une
>> heure que j'ai vu la jeune demoiselle du presbytère se
>>>promener dans le verger. mademoiselle Louise ?
>> Ah ! monsieur , j'ignore son nom, » reprit Conrad , en
prenant un air simple et riant sous cape. Tous les tambours
d'une armée , battant la générale sous les fenètres du
baron , eussent fait moins d'impression sur lui. Il ne fit qu'un
saut du lit à la fenêtre ; mais Louise avait disparu.
Pour s'en consoler , il fit sa visite plutôt que de coutume ;
il fut reçu avec la même cordialité par le bon pasteur et sa
femme , avec un peu plus d'aisance que la veille par leur
jeune parente . Tous les jours , à la meme heure , il se rendait
au presbytère , et long-tems avant qu'elle sonnat il était
en proie à une agitation qu'il ne pouvait dissimuler aux regards
attentifs de son vieux compagnon. Conrad prétend
mème que Louise , de son côté , attendait non moins impatiemment
l'instant de la visite ; et il se fonde sur ce que
plus d'une fois , il la vit soulever tout doucement le rideau
de la croisée pour épier l'arrivée du baron .
Il est permis , sans blesser Louise , de croire à la justesse
des observations de Conrad ; mais la conduite et les
discours de la jeune personne étaient constamment si réservés
, que le baron arrivant toujours avec une déclaration
sur les lèvres , n'avait pas encore pu saisir l'instant favorable
pour la faire . Cependant chaque jour voyait augmenter
son intimité dans la maison du ministre. Il était dejà regarde
comme un habitant de l'endroit , et invité à toutes
les petites solennités qui avaient lieu. Il assista , un jour ,
à un mariage qui se fit avec une certaine pompe. Le marié
était le fils d'un ancien ami du pasteur ; le baron , curieux de
connaître tous les habitans du canton , demanda le nom de
la demoiselle. - « Ce n'est pas une demoiselle , répondit
>>> Louise ; c'est une veuve . Quoi ! cette jeune et jolie
>> personne est une veuve ?- Elle a même un enfant de son
>>premier mariage. - Et cet homme épouse une veuve !
>>Pareille démence peut-elle se concevoir ? Eh bien! moi ,
>>mademoiselle , une veuve viendrait m'offrir avec sa main
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
>>des trésors , une couronne, que je fuirais au bout du
monde. Oh ! j'ai la dessus des principes inébranlables.
>>Une veuve ! et une veuve avec un enfant ! » Louise
ne l'avait jamais vu mettre cette chaleur dans aucun de ses
discours . Elle ne répondit rien; mais elle baissa les yeux ,
et le baron erut apercevoir une larme couler sur sa joue.
Mais ne pouvant trouver aucun rapport entre ses paroles
et la situation de Louise , il attribua son émotion passagère à
quelque ressouvenir , et le reste de la soirée , il mit en usage
toute son amabilité naturelle pour rendre àlajeune personne
sa sérénité ordinaire. Il eut le regret de voir que ses efforts
n'y réussirent qu'imparfaitenient.
Tourmenté de l'idée d'avoir pu déplaire à celle qui réunissait
toutes ses affections , il vole le lendemain auprès de
Louise , dans l'espoir d'apprendre d'elle , du moins , la cause
de cette tristesse soudaine. Ses questions , ses instances parurent
n'avoir d'autre effet que d'accroître l'embarras et
Paffliction de la jeune personne. Il cessa de la presser de s'expliquer;
elle reprit plus d'aisance , mais le baron que l'amour
avait rendu très-bon observateur , remarqua dans son
parler , dans son attitude , dans toutes ses manières , l'empreinte
d'une mélancolie qu'il eût voulu dissiper au prix de
sa félicité même. Plusieurs jours s'écoulèrent dans cette
pénible contrainte ; le baron attendant sans cesse l'heureux
instant qui devait bannir tous ses doutes et lui rendre toute
sa joie.
Frivole espoir ! Conrad entre un matin dans sa chambre ;
son front soucieux , ses regards effarés frappent le baron. -
Que t'est-il arrivé ? lui dit-il. -A moi , Monsieur ? rien
>> grâces à Dieu; mais je ne sais vraiment ce qui se
>>passe ici vis-à-vis.-Explique toi donc ! s'écria le baron ,
>>déjàtout tremblant de ce qu'il allaitapprendre.-Eh bien !
>monsieur , ce matin, à la petite pointe du jour , un équi-
* page à six chevaux est entré dans la cour du presby-
/ > tère; toute la maison était en mouvement : les domestiques
>> chargeaient des paquets ; enfin , monsieur....... , je ne sais
>> si je dois achever.... Parle , parle , mon ami ! -Enfin ,
>> monsieur , j'ai vu une jeune dame monter en voiture , et
>> après elle , mademoiselle Louise quisanglottait en faisant
>> ses adieux au vieux pasteur. >> Le baron courut à la fenêtre
, tout était tranquille et désert ; il resta pétrifié .
! La douleur brisa son coeur; il ne rougit pas de la laisser
éclater devant son fidèle compagnon ; s'il lui avait caché
sonamouret ses espérances, il éprouva , dans ce moment
NOVEMBRE 1808 . 355
cruel , quelque soulagement à lui dire en lui serrant la main :
<<Ah ! mon pauvre Conrad , j'ai tout perdu ! » Mais bientôt
le besoin de connaître sa destinée toute entière , lui fit retrouver
des forces. Il vole chez le ministre ; cette maison ,
naguère animée par la présence de tout ce qu'il aimait , lui
parut plongée dans un silence de mort. Il entre. Conrad le
suivait des yeux , et peu de minutes après , il le voit ressortir
påle , défait , marchant à pas lents. Parvenu sur le seuil de
la porte , il se retourna , il regarda encore la maison; comme
le malheureux qui vient de faire naufrage , contemple encore
avec effroi , son vaisseau brisé contre les écueils.
Le bon Conrad partageait si sincèrement le désespoir de
son maître , qu'il osait à peine soutenir sa présence. Pendant
trois jours , le baron erra seul dans les bois , ne rentrant
que pour se mettre à table et ne mangeant pas , regardant
fixement Conrad et ne lui adressant pas une parole. Mais
quelle fut la surprise du vieux serviteur , lorsqu'un matin
il remarqua sur la figure de son maître , un calme , une
sérénité qu'il semblait avoir perdus pour jamais ! Conrad ,
dans sa joie , s'enhardit à lui en faire compliment. -« Ah!
>> monami , dit le baron, voilà ce que c'est que de s'être
>> fait des principes solides ! Tu m'as vu bien accablé par
>> la douleur; eh bien ! je me suis reproché ma faiblesse . Je
» me suis dit : je suis homme, j'aspire au nom de Sage, et je
>>souffrirais que mon sort dépendit des caprices d'une
> femme ! Un raisonnement fort simple est venu àmon se-
» cours : ou Louise est fausse et trompeuse , ou elle est
>>malheureuse et entraînée par une force supérieure. Dans
>> la première hypothèse , je la méprise, et je dois lui en
>> vouloir mortellement de m'avoir fait déroger à unde mes
>>principes les plus chers ; dans la seconde je lui dois assis
> tance et protection. Ainsi , tu vois que de toutes façons ,
» il faut queje la revoye et que je lui parle encore , fût-ce
>>pour la dernière fois de ma vie.-Ah ! monsieur , reprit
>>Conrad , vous avez bien raison ; mais où la retrouver ma-
>> demoiselle Louise ?- Hélas ! voilà ce qui m'embarrasse ,
>> je ne te le cache pas. J'ai eu beau presser , questionner le
>>bon ministre : - Ma langue est enchaînée par un serment,
>> m'a-t-il dit; c'est tout ce que j'ai pu d'abord en tirer; ce-
› pendant, comme je me retirais , touché apparemment de
>>l'état où il me voyait , il a ajouté qu'il pensait que Louise
devait être dans la ville capitale la plus voisine d'ici : c'est
>> évidemment Berlin ; ainsi demain avant l'aurore il faut,
: Z2
556 MERCURE DE FRANCE ,
/
>> mon cher,, que nous soyons sur cette route.>>> Conrad enchanté
de cette sage résolution alla tout préparer.
Ils arrivent à Berlin; pendant quinze jours ils parcourent
les promenades , les églises , les spectacles , les concerts , les
boutiques même ; ils interrogent : personne ne connait mademoiselle
Louise Walter. La sombre mélancolie du baron
commençait à reprendre le dessus , lorsqu'un jour qu'il se
promenait tristement dans les dehors de la ville , il voit passer
, dans une calèche qui allait fort vite, une femme trèsélégamment
parée. Un coup-d'oeil rapide lui fait reconnaître
les traits de sa chère Louise; il s'écrie , mais elle était déjà
bien loin. Il est réduit à courir après la calêche ; épuisé de
fatigue , il arrive presqu'en même-tems à la porte de la
ville ; il suit la voiture des yeux, et la voit entrerdans un hôtel
d'une très-belle apparence . « La modeste Louise éclatante de
>>parure ! se dit-il en soupirant ; Louise aussi superbement
>> logée ! >> Une affreuse pensée vint déchirer son ame. Il
retourne à sa demeure pour raconter au fidèle Conrad
ce qu'il a vu , et plus encore pour réfléchir mûrement sur
le parti le plus convenable dans une circonstance aussi délícate.
Sa résolution fut prise dans la nuit .
Il se présente , le lendemain , à la porte de l'hôtel ; il
apprendqu'il appartient à la comtesse de Mohrstein. Il demande
s'il lui serait possible d'avoir l'honneur de la voir. Au
bout de quelques minutes , il est introduit chez la comtesse ;
elle était assise sur un canapé, à l'extrémité d'une pièce
très-vaste. Le baron , dès la porte , sent ses forces lui manquer:
il voit Louise ; il avance quelques pas , et il reste
immobile .... Ce n'était pas elle , mais c'étaient tous ses
traits . La comtesse , frappée , ou plutôt effrayée de l'état
dubaron, s'empresse de lui demander ce qu'il désire d'elle ;
hors d'état de s'expliquer avec plus de détails ; il ne sait
que se récrier sur l'extrême ressemblance , il nomme Louise ,
it se nomme lui-même. <<Serait- il possible? dit la com-
>>tesse ; le baron de Lilienthal ! monsieur , daignez m'at-
>> tendre un moment. » et elle s'élance dans un cabinet
voisin. Un quart-d'heure après elle rentre , et faisant asseoir
près d'elle le baron à peine revenu de sa première
surprise : « Monsieur , lui dit-elle , je sais parfaitement toute
>> votre histoire ; cette Louise que vous cherchez est ma soeur.
> -Quoi ! madame la comtesse , Louise .... Prêtez- moi
>>un instant d'attention : douéé d'une figure séduisante et
» d'une fortune considérable , ma soeur fut recherchée pres-
» qu'au sortir de l'enfance , par des hommes du plus haut
1
1
NOVEMBRE 1808 . 359
>> rang; elle rejeta leurs offres , pour s'attacher uniquement
>>à unjeune homme digne d'elle , mais sans biens. Mon père
>> s'opposa constamment à cette alliance : Louise s'unit par un
>> mariage clandestin à l'objet de son amour . La guerre éclata :
» son mari fut tué ; elle devint mère , son secret était trahi ;
>> elle fut bannie de la maison paternelle , et elle est venue
>> chercher avec son fils un asyle auprès de moi. Tant d'in-
>> fortunes avaient altéré sa santé ; je la conduisis chez le
>> vénérable ministre de Mühldorf , pour la rétablir. Elle
>> avait résolu de renoncer au monde ; elle vous a connu ,
>> elle a su apprécier vos sentimens pour elle , mais pouvait-
>> elle descendre à vous tromper ? ne lui aviez-vous pas
>> déclaré vous-même votre aversion pour les veuves ! Com-
>> battue par l'honneur et l'amour , elle m'a conjurée de la
» sauver d'elle-même. J'ai volé à son secours , je l'ai ramenée
>>chez moi : laissez-la pleurer en paix. »
« Ah ! quelle femme , quel ange vous me faites connaître
» madame la comtesse ? s'écria le baron , saisi d'étonnement
>> et de joie ; Soeur de ma Louise, conduisez-moi à ses pieds ! »
La comtesse se lève, ouvre une porte : il voit Louise pâle ,
tremblante , pressant son fils contre son sein; elle semblait
attendre son arrêt. Mais déjà le baron était à ses genoux : elle
se laissa tomber dans ses bras. « Louise , lui dit-il , c'est sur
>>la tête de cet enfant que je vous jure de faire votre bonheur
>> et le sien ! :
La comtesse vola chez son père , elle obtint le pardonde
Louise le fidèle Conrad fut admis à présenter ses hommages
a sa nouvelle maîtresse : « Je l'avais bien dit , dit-il à l'oreille
>>du baron , que toutes nos courses finiraient par là ! » Au
moment de signer le contrat , Louise tira le baron par la
manche: << Et les principes ? lui dit elle en souriant.-Bah !
>>répouditle baron , mes principes n'étaient que des chimères ;
et que peuvent toutes ces folies quand le coeur parle ? >>
2 L. DE S.
11
1
SUR LE CHARLATANISME.
1 sb
(DEUXIÈME ARTICLE. )
Nous avons passé les tems fabuleux , les tems hé
roïques de la baguette divinatoire . Nous voici arrivés
aux tems historiques. En parlant de Bleton de Pennet
et de M. le docteur Thouvenel , il ne s'agit plus de
358 MERCURE DE FRANCE,
1
charlatanisme , mais de faits bien sûrs et bien observés.
C'est pourquoi je trouve que l'auteur allemand (1) duquel
j'ai tiré cet article , aurait dù quitter ici le ton de
la plaisanterie , et prendre la gravité qui convient au
sujet ; mais comme il n'a pas jugé à propos de changer
sa manière , je suis obligé de le suivre pour la fidélité
de la traduction , en déclarant toutefois que c'est contre
non gré , et que je n'y prends aucune part.
Bleton , le fameux hydroscope , naquit en Dauphiné.
M. le médecin Thouvenel en ayant fait la découverte ,
le conduisit , en 1780 , à Strasbourg , où il fit diverses
expériences avec la baguette divinatoire. De-là il le
mena à Paris , et le présenta au célèbre Franklin , chez
lequel il fit , au rapport de M. Thouvenel , une expérience
décisive. Bleton se plaça sur le bord d'un réservoir
dont la décharge était très-éloignée . Une personne
qui ne pouvait être aperçue et qui n'était pas d'intelligence
avec M. Thouvenel , ouvrait un robinet et laissait
couler l'eau à des époques déterminées connues de
Franklin , et que celui-ci observait avec une montre à
secondes, Aussitôt Bleton entrait en irritation, et se
ealmait quand l'eau cessait de couler. Voilà l'expé
rience , elle est très-belle. Par malheur elle ne se trouve
rapportée nulle part dans les oeuvres de Franklin; mais
peut-être ce grand-homme , malgré l'indépendance de
son caractère , n'aura pas osé braver le préjugé scientifique
de son siècle; d'accord en cela avec plusieurs
autres savans célèbres , tels que Spallanzani et Volta ,
qui , au rapport de M. Thouvenel , n'ont jamais voulu
se laisser persuader. Quoi qu'il en soit de cette expérience
, on a raison de dire que les armes sont journalières
, car Bleton , conduit dans le jardin de Sainte-
Genevièvé pour une expérience presque publique , tant
il y avait de spectateurs , échoua de la manière la plus
malheureuse , indiquant plusieurs fois de l'eau où il
(1) Kritische aufscætre über die in münchen wieder erneuerten
versuche mit schwefelkies-pendeln nud wünschel ruthen. Herausgegoben
von I.. W. Gilbert , professor der phisik und chemie auf
der universitet zu Halle. Halle 1808. : .
NOVEMBRE 1808. 559 /
n'y en avait pas , et n'en indiquant point où il y en
avait réellement. Mais peut-être était-il troublé par le
désir même de la réussite , et d'ailleurs on fit tout ce
qu'il était possible pour le tromper ; on lui banda les
yeux , on le conduisit sur une terrasse du jardin couverte
d'herbe très-haute et très-épaisse , et on lui dit
qu'il était dans un marais. Il indiqua done de l'eau ,
mais pouvait- il faire mieux, et la chose n'était-elle pas
probable en supposant qu'on lui eût dit la vérité? On
le fit passer et repasser plusieurs fois sur les canaux
d'Arcueil , qui alimentent beaucoup de fontaines pú
bliques et dans lesquels , par conséquent , l'eau coule
sans interruption. Il ne s'en aperçut pas , et n'indiqua
rien ; mais on remarquera qu'il avait les yeux baudés ,
et enfin les eaux d'Arcueil , toutes chargées de parties
calcaires , ne sont peut-être pas bonnes pour produire
des impressions rabdomantiques . Les procès- verbaux
de ces expériences ont été publiés (2) avec les signatures
de toutes les personnes qui étaient présentes. M. Guyton
de Morveau a aussi donné des détails, curieux sur Bleton
, dans le Journal de Nancy, et malheureusement
ils ne sont pas favorables à l'existence de sa prétendue
faculté. On cessa de s'occuper de Bleton , personne n'en
parla plus , et bientôt il alla exercer son talent hygroscopique
sur les sombres bords , où , en d'autres termes ,
il mourut. ( Cette plaisanterie de l'auteur allemand
paraît un peu tudesque.)
A
Mais les hydroscopes sont comme le rameau d'or de
la Sybille , il y en a toujours un prêt à remplacer le
précédent. En effet, M. le médecin Thouvenel en rencontra
bientôt un autre nommé Pennet , qu'il appelle
dans ses ouvrages , le prince des rabdomanthes , parce
qu'il était plus merveilleux encore que tous ses prédécesseurs.
Il le tira aussi du Dauphiné , le mena avec lui
en Italie , et produisit , par son moyen , des effets extrêmement
remarquables , qu'il a décrits dans plusieurs
dissertations. Cependant le détail de ces merveilles n'est
pas complet encore , car voici une petite aventure
(2) Journal de Physique, année 1782.
360 MERCURE DE FRANCE ,
arrivée à Pennet lorsqu'il était a Florence , et quelque
recherche que nous ayons pu faire , nous n'en avons
trouvé aucune trace dans les mémoires de M. Thouvenel..
{
:
Il y avait à Florence un lieu fermé que l'on préparait
pour une expérience décisive. Il contenait go petites
divisions , dans cinq desquelles on avait caché des
métaux. Après huit jours de beau tems et de sécheresse
, circonstances exigées par M. Thouvenel pour la
réussite de l'expérience , on détermina qu'elle serait
faite le lendemain. Pendant la nuit qui précédait ce
grand jour , Pennet passa avec une échelle dans l'enclos
désigné; sans doute pour s'assurer que l'on ne voulait
pas se moquer de lui et qu'il y avait réellement de l'argent
caché. Mais par malheur il fut observé justement
par une des personnes qui l'avaient soupçonné d'imposture.
On retira l'échelle, et cette aventure eut une
si grande publicité que Pennet perdit à Florence tout
son crédit. M. le médecin Thouvenel ne put nier la
fatale histoire , mais il se justifia en disant que le défaut
de moralité de Pennet n'avait aucun rapport aveo sa
faculté physique. Pour moi, dit l'auteur allemand , je
trouve que cette réponse est honne ; d'ailleurs quelque
fût le talent de Pennet , il est pourtant bien clair qu'il
était plus sûr d'indiquer l'argent avec exactitude , quand
il saurait à peu près où l'on l'avait mis ; et enfin on peut
toujours tenir cette histoire pour apocriphe , puisque
M. Thouvenel , qui a tant parlé de Pennet , u'en fait
aucune mention.
Maintenant c'est un jeune hydroscope nommé Campetti
, qui occupe l'Allemagne , et sur-tout les savans de
Munich. Il est né sur les limites de l'Italie et du 'Pyrol .
Il confesse que c'est en voyant travailler Pennet qu'il a
découvert en lui la même faculté. Non-seulement il avait
réussi , dans son pays , à découvrir , avec la baguette ,
de l'eau du charbon de terre et des métaux enfouis ,
comme faisait Pennet ; mais il ressent la présence de
toutes ces substances sans le secours d'aucun instrument.
M. Ritter de Munich est allé le chercher et l'a amené
dans cette ville , où il a fait avec lui un nombre infini
a
:
NOVEMBRE 1808 . 561
d'expériences . Comme il est de la nature des sciences
exactes d'aller toujours en se perfectionnant , M. Ritter
a fait abandonner à Campetti la baguette hydroscopique
; il ne se sert que d'un petit pendule que l'on tient
àlamain, et qui est fermé par un morceau de pyrite on
de quelqu'autre substance métallique suspendue à un fil.
C'est le même pendule dont nous avons vu que le physicien
Gaspard Schott disait , en 1659 , que ses mouvemens
étaient produits par llaa puissance du diable ou par
la charlatannerie , ou par l'influence de l'imagination .
Quoi qu'il en soit , M. Ritter a trouvé , par le moyen de
Campetti , des choses merveilleuses , qu'il rapporte
tontes à un systême de polarité positive et négative , selon
le sens dans lequel le pendule tourne. Au-dessus du pôle
nord d'une aiguille aimantée , il oscille toujours du côté
gauche au côté droit ; au-dessus du pôle sud , il va du
côté droit au côté gauche : au-dessus du cuivre et
de l'argent , il est comme sur le pôle sud ; au-dessus du
zing, il est comme sur le pôle nord. Si on tient le
pendule au-dessus d'une pomme , d'une orange , etc. , et
que le fruit présente la partie où s'attache le pédoncule,
les oscillations seront les mêmes que sur le pôle sudd'un
aimant ; si on place le fruit du côté opposé, la direction
change. Des põlarités différentes se montrent aussi aux
deux extrémités d'un oeuf frais. Bien plus , le pendule
indique la pôlarité de l'organisme humain. Au-dessus de
la tête , il oscille comme sur le zing ; à la plante des
pieds , comme sur le cuivre ; au front et aux yeux ,
comme sur le pôle nord ; au nez , comme sur le pôle
sud , à la bouche de même , au menton , il reprend les
oscillations qu'il avait sur le front. De cette manière , on
peut tracer une carte électrographique de la physionomie;
tout le corps peut être mis ainsi en experience.
Les deux faces des mains font osciller diversement le
pendule ; il oscille aussi à la pointe de chaque doigt , et
pour le seul annulaire , autrement que pour les autres.
Tout le monde ne jouit pas de cette belle propriété ;
M. Ritter lui-même ne la possédait pas d'abord , mais il
la prenait de Campetti en mettant la main sur son
épaule , comme M. Thouvenel dit qu'il la prenait de
1
362 MERCURE DE FRANCE,
Pennet. Peu à peu cette vertu de Campetti a gagné , et
maintenant M. Ritter n'a plus besoin de personne pour
explorer tout ce qui lui plaît. Il y a des hydroscopes
pour lesquels une substance est négative , tandis qu'elle
est positive pour un autre. M. l'abbé Amoretti , de Milan ,
et M. Thouvenel sont dans ce cas , comme M. Thouvenel
lui-même prend soin de le dire dans son ouvrage. Enfin
, il y a des gens entre les mains desquels le pendule
n'agit point du tout , ou agit tantôt dans un sens , tantôt
dans un autre , à volonté. Il paraît que ce sont en général
les personnes douées d'un esprit sévère , enclin à
douter , qui hésitent beaucoup à se livrer aveuglément à
leur imagination. Quelques personnes de ce genre , parmi
lesquelles on compte des physiciens très-habiles , ont
répété avec soin ces expériences à Paris et en Allemagne
; elles n'ont obtenu aucun succès .
1
Quoi qu'il en soit, il paraît que la priorité de ces
grandes découvertes va être vivement disputée à M.
Ritter par M. Gerboin , professeur à l'Ecole spéciale de
médecine de Strasbourg (3). Il paraît difficile de détruire
les titres que ce dernier apporte. Il cite des expériences
faites sur plusieurs personnes dès l'an 1798 ,
époque à, laquelle M. Ritter s'occupait seulement de
recherches de simple physique, Mais , dans tous les cas ,
ilparaît qu'aucun de ces Messieurs ne peut prétendre à
lapremière place, car elle appartient évidemment au
physicien Gaspard Schott , qui avait trouvé ces propriétés
en 1659 , à cela près qu'en les attribuant au diable ,
il s'était sans doute trompé dans son explication , ainsi
que les médecins de Lyon qui expliquaient la propriété
de Jacques Aymar par le larynque corpusculaire et les
émanations des atômes , au lieu que maintenant il est
sûr que ces phènomènes , ceux de Blaton , de Pennet ,
de Campetti et de tant d'autres , sont dûs à l'électricité
galvanique , qui se développe au contact des substances
hétérogènes , et dont toutefois l'influence dans les appa-
( 3 ) Recherches expérimentales sur un nouveau mode de l'action
électrique ; par A. C. Gerboin , professeur à l'Ecole spéciale de Médecine
de Strasbourg. Strasbourg , 1808.
NOVEMBRE 1808. 363
reils les plus énergiques construits à Paris et à Londres ,
n'agit plus sur les électromètres les plus sensibles, à la distance
d'un quart de pouce.
Si , ajoute notre auteur allemand , il m'était permis de
proposer sur ces objets une petite expérience à moi ,
entre les mains de qui la baguette et le pendule ne réussissent
pas , je prierais ces Messieurs de vouloir bien
choisir le meilleur hydroscope ; et , après lui avoir
bandé les yeux , et s'être soigneusement assuré qu'il n'y
voit pas clair , on mettrait le pendule entre ses mains , et
on lui dirait de le faire osciller , en lui présentant tantôt
une substance , tantôt une autre , tantôt rien du tout.
Alors , on s'apercevrait bien vite si ces mouvemens
sont dûs an hasard ou à une faculté naturelle , quoique
cependant il pourrait bien se faire qu'il soit nécessaire
de voir clair pour que cette faculté puisse être exercée ;
ce que je ne propose d'ailleurs qu'avec modestie et avec
ledoute qui convient , n'ayant pas la faculté d'en juger
par moi-même , commeje l'ai dit plus haut.
C'est par cette proposition que notre auteur termine
son ouvrage ; mais , selon la méthode allemande , il
ajoute en note des réflexions . Par quel hasard , dit-il ,
est- il arrivé que les médecins , qui , par la nature même
de leur profession, devraient penser avec le plus de
reserve, sont ceux qui , depuis quelque tems , viennent
d'émettre et de publier les opinions les plus extraordinaires
? Car , ontre M. Thouvenel, docteur à Montpellier
, qui ressuscite la rabdomancie ; outre M. Gerboin ,
professeur de médecine à Strasbourg , qui enseigne les
merveilles du pendule à ses élèves , voilà qu'un M. Herbin
, médecin de l'hospice de Trévoux , publie un ouvrage
(4) pour renverser le système du monde de Newton,
dont il dit qu'il doutait déjà à dix-huit ans ; et après
avoir pulvérisé l'attraction , bien embarrassé de soutenir
ses mondes dans l'espace , il suppose que ce sont
tout simplement de grandes machines aërostatiques nageant
dans l'océan de l'air qui , selon lui , remplit l'immensité
des lieux. Notre pôle , dit encore M. Herbin ,
est plus élevé de 47 degrés sur l'horison en été qu'en
hiver ; n'est-ce pas une oscillation de ce genre qui pro
364 MERCURE DE FRANCE ,
duit les mouvemens apparens des planètes ? Au reste ,
ajoute-il , les choses sont-elles ainsi ? je l'ignore ; jamais
je n'ai fait usage de lunettes , et c'est par-là qu'il termine
son ouvrage. N'a-t-on pas vu encore un célèbre
médecin de Paris annoncer publiquement qu'on prévient
les attaques d'apoplexie avec une pierre verte
portée en amulette , et que la couleur rouge jouit d'une
propriété fébrifuge ? et si les gens sensés trouvent ces rêveries
bien extraordinaires , ne doivent- ils pas aussi les
dénoncer comme dangereuses ? Qu'un hommes'annonce
pour avoir décomposé le fer , le soufre et le phosphore ,
et qu'après que les chimistes les plus habiles et les plus
justes lui ont déclaré publiquement son erreur , ily
persiste , et qu'il continue seul à proclamer ses prétendues
découvertes , cela ne fait de mal à personne ; le fer
et le soufre n'en restent pas moins pour tout le monde
ce qu'ils sont et ce qu'ils ont été. Mais si une fois les mé
decins se mettent en tête de forger des systêmes , de les
répandre , de les enseigner , de les pratiquer , il n'y aura
plus de sûreté pour personne , si ce n'est pour ceux qui
se porteront parfaitement bien. Qu'il soit permis à tout
le monde de déraisonner en chimie , en physique , et
même en philosophie , à la bonne heure ; mais en méde
cine, prenons garde à nous : chaque erreur tue son
homme , ou le rend bien malade ; et c'est justement le
cas de dire :
Snied
aal s
1
Quidquid delirant reges plectuntur achivi.
BIOT.
!
(4) Essai sur un nouveau systéme du Monde , élevé sur les ruines
des anciens systémes; par J. F. G. Herbin , médecin à l'hospice de
Trévoux. A Lyon , 1808...
1
i
b
"
NOVEMBRE 1808. 365
VARIÉTÉS .
SALON DE PEINTURE.
QUATRIÈME ARTICLE.
Histoire , Genre , Paysage.
M. GÉRARD .
CEUX qui ont vu les divers salons ornés des premiers ouvrages
de M. Gérard , regrettaient , depuis plusieurs années,
de ne plus le retrouver dans les expositions publiques. Ses
succès avaient laissé de longs souvenirs , et les amis des
arts attendaient avec impatience le moment où il sortirait de
sa retraite . Plus il semblait vouloir se cacher , plus il voyait
sa réputation s'accroître ; et le tableau qu'il vient d'exposer
(N° 240 ) , était , depuis long-tems , célèbre. On le connaissait
d'abord sous le titre des Voyageurs ; et c'estje crois , sous
ce titre qu'on devrait le connaître encore . Celuides Trois âges
est à la fois inexact et inconvenant : inexact , en ce qu'il
semble vouloir réduire à trois âges la vie humaine , qu'on a
toujours divisée en quatre : inconvenant , en ce qu'il ne
rend point la pensée du peintre , et ne donne pas une idée (.
nette du tableau.
Petre ensemble..
Qu'a voulu , en effet , son ingénieux auteur ? Retracer
allégoriquement le bonheur et les bienfaits que la femme
répand tour-à-tour sur notre existence ; fille , épouse , mère ,
et toujours ou le guide , ou le charme , ou le soutien de
l'homme. Quatre figures ont suffi pour rendre cette pensée ,
qui peut ne paraître d'abord qu'une galanterie , et n'en est
pasmoins une vérité. C'est une famille qui chemine dans les
sentiers de la vie : ceux qui la composent s'arrêtent pour
mieux goûter le bonheur d'étre ensemble . Le bonheur est
un état de calme ; une multitude de sensations se confondent
en une seule; le tems semble avoir suspendu son cours :
Il'homme voyage sans le croire, et s'avance vers le terme sansy
penser. C'est quand le bonheur s'enfuit qu'il s'aperçoit de la
rapidité des années , et de l'agilité du Tems qu'il avait cru
immobile. Alors seulement le voyageur regarde sa route , et
il mesure avec effroi le long espace qu'il vient de parcourir.
Dans le bonheur , représentez-le donc immobile , car c'est
un trait de vérité que vous ajoutez à l'allégorie.
1
366 MERCURE DE FRANCE ,
Cette famille fortunée repose au sein d'une nature riante;
elle n'a trouvé sur ses pas que des sites enchanteurs , car on
n'en rencontre point d'autres dans la vie quand on est entouré
de tout ce qui est cher , quand on marche entre un
époux et un père. Hélas ! ou l'absence ou la mort les conduiront
bientôt sur des plages désertes et sous unciel orageux!
La jeune femme, sujet principal de cette composition , est
placée entre les autres personnages , et forme le lien qui les
réunit tous. Sur ses genoux un enfant repose ; sonbras entoure
les épaules d'un vieillard,qui trouve en elle l'appui et le soutien
de sa faiblesse : elle offre à un jeune homme sa main , et
le regarde: il est dans l'âge où cette main doucement pressée,
et ce tendre regard , suffisent pour faire oublier les
fatigues du voyage .
-
Maintenant , appelez cela les Voyageurs , quelle vérité !
quel goût exquis ! quel choix de composition ! quel charme !
Appelcz cela les Trois âges , je cherche ce que vous voulez
exprimer ; je ne vous entends plus. Je ne doute même pas
quece titren'ait fait tort à l'ouvrage; et que tels critiques
sévères né l'eussent jugé differemment , s'il avait été désigné
par le titre qui peut seul lui convenir.-Fort bien , me
dit hier un amateur , à qui j'en fesais la remarque : mais ne
désirericz- vous pas plus d'expression à ce jeune homme ? -
Pourquoi ? cette expression est vraie , elle doit être calme.
-Plus de naturel dans son attitude ?-Peut être .- Un
plus grand style dans la draperie qui couvre les genoux de
ce vieillard ? - Oui . Cette femme est une française .
Avouez qu'on pourrait trouver dans Paris , une tête aussi
belle , aussi fraîche , aussi gracieuse.-Et une gorge aussi
charmante , n'est-ce pas ? J'en fais compliment à nosjolies
femmes . Mais avouez aussi qu'il est rare d'en rencontrer de
seniblables , et que c'est bien là celle qui est destinée par la
nature , à faire le charme de l'homme dans le voyage de la vie ,
soit à Paris , soit ailleurs . J'aurais mauvaise grâce , je l'avoue
, de n'en pas convenir. Mais enfin , le style de cette
figure , est-ce celui de l'histoire ou du portrait ? Duportrait
! êtes-vous juste ? Distinguez les différens genres dans le
style de l'histoire : et sachez apprécier , avant tout ,la vérité
et la nature. Mais est-ce donc tout ce qu'on pouvait attendre
de l'auteur de Bélisaire et d'Ossian ?-Et qui vous dit que
l'auteur d'Ossian a voulu nous donner sa mesure dans les
Trois ages ? Je sais que vous aimez la poësie: voudricz-vous
qu'après avoir fait les admirables tragédies d'Andromaque
et deBritanicus , Racine n'eût pas écrit sa charmante BéréP
A
NOVEMBRE 1808. 367
nice ? M. Gérard traite , dit-on , des sujets plus élevés ; il
pourra y développer davantage toute la grandeur de son déssin.
Mais voyez dans ce tableau le grandiose de ce pay--
sage , cette heureuse disposition des figures , ces ajustemens
pleins de goût , pleins de grâce ; voyez l'expression de cette
femme charmante que vous appelez une française ; ne reconnaissez-
vous pas la main qui fit revivre Psyché ? Ecoutez;
il n'y pas deux jours encore qu'un artiste est venu me dire :
Vous avez loué l'idéal de la tête et du sein d'Atala : Eh
bien ! je puis vous assurer que Girodet n'a fait que copier
fidèlement un modèle que je connais , dont je mes rs : et il
m'en a dit le nom. Je lui ai conseillé modestement d'inventer
à l'avenir d'après ce modèle. Vous voyez que M. Gérard n'est
pas seul accusé de faire le portrait dans des tableaux d'histoire .
Avoucz que celui des Trois âges , ou plutôt des Voyageurs
suffirait seul , malgré quelques imperfections , pour fonder
une réputation distinguée , et que s'il était réellement quelqu'un
qui ne dût pas s'énorgueillir de l'avoir produit , ce ne
pourrait être que son auteur ; exception bien glorieuse , et
plus flatteuse sans doute que tous ces saccès d'engouement ,
prodigués à des artistes novices , quin'ont pas encore attiré
sur eux les regards de l'euvie , et dont onn'exige rien, parce
qu'ils n'ont rienpromis.-Vous aimez à loner , on le sait ;
vous êtes toujours du parti ....-Je suis toujours du parti des
talens ; je n'en connais point d'autre pour un critique :
j'aime à louer , je ne m'en cache point ; et je plains ceux
qui se plaisent à médire , beaucoup plus que je ne les blame :
Trahit sua quemque voluptas . - Vous avez annoncé les
Trois âges comme un chef- d'oeuvre de composition , de goût
et de grâce. Qui sans doute , et j'ose croire que ce jugement
sera confirmé par ceux qui sont encore accessibles aux
émotions douces ; qui ne prennent pas les grimaces pour
l'expression , et le tapage des couleurs pour la vivacité du
coloris ; par ceux enfin qui savent discerner dans le choix ,
dans l'arrangement et dans l'exécution d'un sujét , l'esprit ,
la mesure et les convenances. - Vous venez cependant d'avouer
que quelques-unes de mes observations ne manquent
pas entiérement de justesse ?- Oui.-Commentdonc concilier
tout cela ? Comment ferez -vous votre article ?- Il est
fait, je n'ai qu'à transcrire l'entretien que nous avons eu ensemble.
J'ajouterai seulement ces paroles que jeviens d'entendre
dire autour de nous : Peintre de Psyché et de Bélisaire
, quand on se rappelle ces ouvrages supérieurs dans
des genres divers , quand on regarde vos voyageurs moins
(
368 MERCURE DE FRANCE ,
faits pour étonner , sans doute , mais non pas moins aimables
que leurs aînés , on vous en veut d'avoir mis au salon tant
deportraits admirables ,
Et digues seulement de Vandick ou de vous ( 1 ) ,
Mais qu'on ne peut s'empêcher de regarder comme la monnaie
d'un Bélisaire , ou d'une Psyché nouvelle. >>>
M. RICHARD.
Cet artiste , aimé du public , s'est ouvert une nouvelle
carrière , dans laquelle , jusqu'à ce jour, il n'a pas trouvé
de rival. Des sujets choisis avec goût , disposés avec art ,
exécutés avec talent , des effets piquans et vrais , des costumes
gothiques , mais devenus sous son pinceau gracieux
et variés , telles sont les beautés ou les agrémens qu'on peut
s'attendre à trouver dans les ouvrages qui portent son nom.
Toutefois sa Marie Stuart ( N° 496 ) , pourrait bien ne pas
remplir en tout une si flatteuse attente . La tête de la reine
est péniblement peinte , et l'effet général n'a rien de remarquable.
Peut-être , parmi nos peintres , son auteur est-il
le seul capable de faire si bien en ce genre ; mais il peut
faire beaucoup mieux ; et s'il en faut une nouvelle preuve ,
je la trouve dans son saint Louis (N° 495 ).
Blanche de Castille , jalouse de conserver l'ascendant
qu'elle avait sur son fils , ne pouvait voir sans humeur l'empressement
qu'il témoignait à son épouse , Marguerite de
Provence. Le roi se rendait auprès d'elle à l'insçu de sa
mère; et dès que Blanche survenait , l'huissier de la chambre
l'en avertissait en faisant aboyer des chiens. Cependant une
fois , dit Joinville , estoit le roy du costé la roine sa femme ,
et estoit en grand peril de morts pour ce qu'elle estoit bléciée
d'un enfant qu'elle avoit eu. Là vint la royne Blanche , et
prist son fils par la main , et li dit : Allez-vous-en , vous
ne fêtes rien ci. Quand la royne Marguerite vit que le roy
se en allait , elle s'éscria : Hélas ! vous ne me lairez voir
mon seigneur ne morte ne vive. Et lors se pasma ; et cuida
l'en qu'elle feust morte ( et l'on crut qu'elle se mourait ) ,
et le roy qui cuida qu'elle se mourut , retourna , et à grant
peine la remit l'en ( on l'a remit ) à point.
lci , la disposition générale est heureuse ; les diverses
draperies sont choisies et distribuées de manière à produire
1:1
(1) Etdigne seulement d'Alexandre ou de vous .
BOILEAU , tre épit.
un
1
NOVEMBRE 1808.. 369
un effet flatteur , harmonieux et brillant. Les meubles ,
quoique dans le style du tems , ont des formes élégantes.
L'expression vraie dans presque tous les personnages , est
sur-tout attendrissante et douce dans la jeune reine , sur laquelle
devait porter le principal intérêt de la composition.
N'a-t-elle pas tout ce qui touche, cette innocente victimé
d'une jalousie politique? Elle est belle , aimée , persécutée ,
souffrante , mais noble encore dans sa douleur ; émue et non
pas irritée , ce ne sont pointdes reproches qui lui échappent
mais des plaintes et des gémissemens. L'impérieuse Blanche
en est peu troublée : ce qui alarme son inquiète jalousie ,
c'est l'effet que produisent ces plaintes sur le coeur du jeune
roi dont la physionomie , dont tous les mouvemens expriment
le désir d'obeir à sa mère , combattu par la crainte d'abandonner
sa femme dans un si périlleux moment. Quelle que
soit la déférence que les historiens attribuent àS. Louispour
les volontés ou les caprices de sa mère , le peintre me paraît
renchérir sur eux. Cette déférence passe lci toutes les bornes ;
elle va jusqu'à la niaiserie , jusqu'au ridicule. Pour peu qu'il
ait de sang dans les veines , il doit voler au secours de son
épouse , il doit se précipiter dans ses bras , sauf à se jeter
ensuite aux genoux de sa mère , si bon lui semble. S. Louis
était unhéros , c'était de plus un législateurhabile, un grand
prince , un grand homme : et vous en faites un écolier de
sixième qui tremble devant la férule de son régent ! Ajouterai-
je une critique d'un autre genre ? Il me paraît que
cette figure du prince , cachée sous une longue draperie,
n'est pas très-bien ensemble. Quoi qu'il en soit , l'architecture,
le fond , dans lequel on aperçoit le jeune page qui
fait aboyer les chiens , sont d'une vérité frappante : ce ta
bleau jouit de la faveur du public et de l'estime particulière
des connaisseurs. Il est fait pour soutenir la réputation de
M. Richard , envers qui je crois n'avoir été que juste , en
ledésignant comnie notre premier peintre en ce genre.
M. GAUTHEROT.
N° 236. Allocution .
19 EST
4
Ce titre fait très-peu connaître le tableau : il faut donc
avant tout , le décrire. A peu près au centre de la toile ,
l'Empereur à cheval , harangue ; des maréchaux , des officiers
supérieurs , et les soldats du deuxième corps de la
grande armée , se pressent autour de lui , et l'écoutent. Le
fond couvert de neige , la brume épaisse répandue dans les
airs ,tout annonce un froid horrible ; toutes ces troupes en
Aa
1
570 MERCURE DE FRANCE ,
sont saisies : mais , à la voix de leur chef , elles oublient le
froid et les fatigues ; et déjà quelques-uns des soldats élèvent
leurs mains vers lui , comme pour jurer de vaincre.
Ce qui frappe d'abord à l'aspect de ce tableau , c'est la
roideur de plusieurs attitudes , que cette atmosphère glaciale
ne justifie pas entiérement. Il n'est personne , peut-être , qui
n'ait remarqué ce défaut. Mais on ne songe pas assez , ce me
semble , combien il est difficile de donner des mouvemens
aisés et des attitudes libres à des hommes chargés du sabre ,
du mousquet et du havresac. Quelle que soit cependant la
difficulté , j'avoue qu'elle pouvait être plus heureusement
vaincue , ou plus adroitement éludée . J'avoue aussi que l'artiste
aurait pu varier davantage ses expressions , et donner à
quelques-uns de ses personnages des formes qui , sans étre
idéales, eussent été moins dépourvues de grandeur. Je conviens
que ces chevaux paraissent la plupart d'une race mesquine
, etqu'il est tel amateur difficile qui ne les admettrait
point dans son haras : je conviens même qu'ils manquent
de chaleur , de mouvement; qu'on y chercherait en vain les
muscles , les veines , la vie. Mais après avoir satisfait par ces
aveux , les aristarques les plus sévères , je dois reconnaître
dans cet ouvrage un dessin généralement correct , dans la
tête de l'Empereur , une manière grande et large ; de la
vivacité ou de l' nergie dans quelques- unes des expressions ;
et dans l'auteur, un vrai talent qui mérite qu'on le critique
avec franchise , parce qu'on peut le louer sans complaisance.
N° 398. Atala.
:
M. LORDON.
« Le père Aubri prit entre ses deux doigts une hostie , et
>>s'approcha d'Atala , en prononçant des mots mystérieux.
>>Cette vierge avait les yeux levés au ciel en extase ; toutes
ses douleurs parurent suspendues , toute sa vie se rassem-
>> bla sur sa bouche; ses lèvres s'entrouvrirent , et vinrent
>> avec respect chercher le dieu caché sous le pain mys-
» tique. » ( M. de Châteaubriant. )
Se soutenir au salon , auprès de l'Atala de M. Girodet ,
entraitant un sujet qui semble provoquer un rapprochement
si dangereux , ce serait déjà un honneur pour le
jeune peintre ; mais M. Lordon fait plus que s'y soutenir.
En présence de la sépulture d'Atala , on trouve encore
dans sa communion des beautés de plus d'un genre. Ce n'est
pas que je prétende établir aucune comparaison entre les
NOVEMBRE 1808 .
)
deux ouvrages , encore Le
moins entre les deux talens. DE LA
SEINE
éloges éxagérés ne profitent à personne . Mais , sansrigera
gérer , je puis dire que l'Atala de M. Lordon, fe parait,
réunir au mérite d'une composition intéressante , das mouve
mens vrais, de l'expression ; que l'effet du clan de line
concourt à rendre la scène plus grave et plus attendrissante
et que le dessin , qui a de la correction , ne manque pas
non plus de style . Quant au pinceau , il est vrai , je le trouve
extrêmement mou. Peut-on entièrement excuser ce défaut ,
en allégant l'imitation des lueurs pâles et incertaines du clair
de lune ? Je ne le crois pas. Les ombres devraient être aussi
plus prononcées , plus vigoureuses. Mais quelle distance
entre cet ouvrage et le Miltiade exposé au dernier salon !
L'artiste a fait depuis des progrès très-remarquables , et qui
doivent donner aux amis des arts les plus heureuses espérances
. Puissions-nous , dès le salon prochain , les voir en
partie réalisées
6 M. DUFAU.
Nº 194. S. Vincent de Paul prend lesfers d'un malheu
reux père de famille condamné aux galères , pour fait de
braconage.
Le saint est debout ; sa main tient déjà la chaîne ; il
offre ses pieds anx fers , et il montre le ciel. Le malheureux
qu'il délivre accourt à son bienfaiteur , les mains croisées sur
la poitrine , l'expression du respect et de la reconnaissance
sur la bouche et dans le regard . Près de là sa femme à
genoux , accompagnée de sa fille , trent d'une main leur
jeune fils ; de l'autre , elle fait un signe de remercîment à
leur libérateur commun ; son émotion semble dire : «Ο vous,
>>notre ange tutélaire , vous ne l'avez pas sauvé seul ! >> Sur
des plans plus reculés , on aperçoit quelques forçats et
d'autres personnages accessoires .
Le choix d'un pareil sujet est une preuve de bon esprit.
Célébrer les actes d'une humanité généreuse , est sans
doute le plus noble emploi des talens : et tous les arts bien
dirigés , devraient ent , en retraçant d'illustres exemples , concourir
, autant qu'il est en eux , à renforcer la morale publique.
C'est-là le but glorieux qu'ils se proposèrent tou
jours chez les Grecs , peuple ardent et passionné qu'on
guidait par le sentiment , avec plus de facilité qu'on ne
mène nos peuples modernes par la force et par l'intérêt. Je
ne crois pas que le pinceau d'un Xeuxis ou d'un Appelles
cût dédaigné le sujet de ce tableau. Quant àl'exécution,on
Aaz
10
3-2 MERCURE DE FRANCE,
,
y découvre , il est vrai , une certaine timidité qui décèle le
crayon d'un jeune homme ; mais on y reconnaît , ce me
semble le germe d'un véritable talent. Ce n'est pas que le
dessinne laisse quelque chose à desirer. Le forçat pourrait
avoir plus de dignité , une physionomie plus heureusé : un
braconier n'est pas un scélérat. Si la noblesse de son front ,
l'émotion de ses regards , avaient décelé en lui une ame
grande et sensible ; si , après de longs combats , iln'eût
enfin consenti de céder ses fers à l'innocence que pour
rendre la vie à son épouse , à sa famille au désespoir , alors
on prendrait à sa délivrance un intérêt bien plus vif, et qui
se réfléchirait sans doute sur son libérateur lui-même. Mais
la tête de ce généreux libérateur a de la noblesse ,du caractère;
elle est d'une bonne couleur. L'attitude , l'expression
des jeunes femmes , sont d'une précieuse simplicité , et le
'grouppe lointain des forçats me paraît d'un ton de couleur
chaudet historique. C'est ici le début d'un jeune peintre : et
j'avoue qu'un tel debut me semble d'un fort bon augure.
M. BIDAUL
L'amateur des campagnes , de leurs eaux , de leur verdure
, de leurs ffrraaiicchheess ombres , les retrouve avec tous
leurs accidens variés , dans les ouvrages de cet habile artiste.
Ce ne sont pas des imitations , c'est la nature ellememe
, mais une nature choisie , parée de tous ses charmes ,
brillante de tout son éclat. Les eaux sur-tout , leurs transparence
, leurs bondissemens , leurs jeux , sont rendus avec
un art qui n'ote rien à l'aissance , avec une fidélité libre et
facile qu'on ne croirait pas être le fruit de l'art. Ce mérite
și rare brille principalement dans une vue de la vallée
d'Allavard ( en Dauphiné ) , N° 38. Dans le N° 39 , représentant
l'entrée d'une ville d'Italie , on ne peut s'empêcher
de remarquer , dès le premier coup-d'oeil , l'heureuse disposition
des figures , leur vérité , et le mouvement qui
règne dans toute la composition. Tous les paysages sortis
du même pinceau ont une physionomie de famille , ils se
ressemblent en beauté , et ne different que du plus an
moins. On pourrait toutefois y relever quelques imperfections
, mais légères , et qui ne me paraissent pas mériter
qu'on alionge cet article , déjà trop long , peut-être , pour
les discuter endétail . 4
VICT..
1
..
σε έστως να είχε ( La suite au numéro prochain. )
1
NOVEMBRE 1808 . 373
SPECTACLES .
Théâtre du Vaudeville. L'anccdote d'un jeune provincial
que l'on conduisit à la boutique de caricature de la
rue du Coq , au lieu de le mener au salon de l'exposition ,
a fourni le canevas d'une nouvelle pièce.
M. Moutonnet , qui habite ordinairement le Perche , est
mandé à Paris pour épouser la fille de M. Robert , mais
la demoiselle aime Sainville , jeune peintre. Le valet de
Sainville conduit M. Moutonnet dans la rue du Coq ; il lui
'explique les caricatures qui ornent la boutique du fameux
Martinet , et les lui vante comme les chefs-d'oeuvre de nós
peintres : il lui fait remarquer sur tout la gravure du tableau
du couronnement , et le provincial n'a d'autre objection à
"faire contre ce croquis ( qu'il croit être le tableau original
de M. David ), sinon qu'il le trouve un peu petit. J'ai peine
àcroire que dans le Perche on puisse se tromper aussi lourdement.
Enfin , l'officieux Cicerone montre à Moutonnet
la caricature de Me Denis , et lui apprend qu'il voit le
portrait de celle qu'il doit épouser. L'indignation qu'éprouve
Moutounet donne lieu à un quiproquo entre lui et M.
Robert , et cette scéne ressemble un peu trop à celle de
Pourceaugnac et d'Oronte. Sainville paraît alors , il montre
à M. Robert la médaille d'encouragement qu'il vient de
recevoir , et lui annonce que son tableau est vendu; le
père qui n'a plus d'objections à faire , consent de bonne
grace au mariage des deux amans. Le parterre n'a pas eu
La politesse de s'informer si Moutonnet restait à Paris ou
s'il retournait au Perche , et il a fait baisser la toile sans
vouloir entendre le vaudeville de la fin. Il y a encore dans
la pièce un frondeur qui trouve mauvais toutes les productions
de l'Ecole moderne, et qui , ainsi que M. Beaufils ,
(mais d'une manière moins plaisante) , ne dit jamais que
détestable , et ne sort pas de- là. De jolis couplets à la
louanges des premiers peintres qui ont exposé , ont été
applaudis et auraient sauvé l'ouvrage si la chose eût été possible;
mais ce vaudeville , pour me servir d'expressions
usitées en peintures , n'est qu'une mauvaise copie de plusieurs
bons originaux : il est , à ce qu'on dit , l'ouvrage de
deux auteurs qui , récemment encore , ont obtenu à ce
théâtre des succès assez brillans pour les consoler de cette
petitè disgrace.
ر
Théâtre de l'Impératrice ( Odéon). - La reprise du
Mariage de Figaro , ce chef-d'oeuvre de Mozarty attire
374 MERCURE DE FRANCE ,
toujours les amateurs et procure d'abondantes recettes
l'administration de ce théâtre .
Le rôle du Comte , chanté par Bianchi , a été confié à
D. Garcia-Bianchi , n'avait pas une voix très-étendue , mais
sa méthode était excellente ; D. Garcia , au contraire , a la
voix fraîche et agréable , il ne lui manque que de savoir
mieux la conduire ; par le travail et l'habitude il acquerra
cette dernière qualité sans laquelle un chanteur , tel flatteur
que soit son organe , laisse toujours quelque chose à désirer.
Mad Muraglia , qui a remplacé Made Crespi Bianchi ,
joue le rôle de Suzanne et s'en acquitte très-convenablement.
Il faut rappeler à ceux qui la jugent avec trop de
sévérité , qu'elle n'a pas été engagée comme prima , mais
bien comme seconda donna. Mad Barilli , heureusement
pour nos plaisirs , a gardé le rôle de la Comtesse. Le parterre
qui a pris l'habitude de lui faire répéter le morceau
du Page au second acte , a été agréablement surpris de le
Jui entendre chanter en français ; on n'en a pas perdu un
seul mot. Il est piquant d'entendre une cantatrice étrangère
prononcer notre langue plus intelligiblement quebeaucoup
de nos musiciennes . B.
On a donné , à ce même théâtre , le 17 novembre , la première
représentation des Querelles ou de la Famille bretonne
, pièce en trois actes et en vers .
43.
:
Cette représentation a été , our Colin d'Harleville , une
véritable apothéose .
Unprologue de M. Andrieux avait disposé toutes les ames
àl'attendrissement , aux regrets : la pièce est venue achever
l'ouvrage. De douces larmes ont coulé de tous les yeux. -
Mais parlons d'abord du prologue.
Colinveut revoir , corriger sa pièce des Deux Frères (les
Querelles ), il s'aperçoit qu'elle a disparu. Uu ami survient ,
et cet ami-là , on devine facilement que c'est l'auteur même
du prologue. Il apprend à l'auteur désolé , que sa pièce n'est
point perdue , qu'on l'a trouvée dans la boutique d'un épicier;
*enfin il raconte tout ce que les journaux ont publié du sort
singulier de cette comédie , détails que des hommes qui ne
veulent rien croire ont révoqués en doute , et qui pourtant
paraissent très -exacts.-Colin ne sait trop s'il doit se féliciter
de cette exhumation de sa comédie ; il en connaît tous les
défauts ; il fait entendre qu'il n'aura pas le tems d' mettre la
derniere main .... Il règne , sur toute cette fin du prologue ,
sune teinte de mélancolie qui touche , pénètre :M. Andrieux
NOVEMBRE 1808 . 375
fait partager à tous les spectateurs le sentiment qui lui a
dicté les vers de cette scène.
L'acteur qui jouaitle rôle de Colin , avait pris le costume
ordinaire de cet auteur ; il imitait ses manières , même le son
de sa voix. L'illusion était complète , mais déchirante pour
tous ceux qui ont connu et aimé l'auteur du Vieux Célibataire;
et le rédacteur de cet article est du nombre. -Се
prologue a été fort applaudi , et le méritait.
* La fable de la comédie des Querelles ou de la Famille bretonne
est extrêmement simple.Deux frères qui s'aiment tendrement
, se querellent à chaque instant sur des riens : tantôt
c'est sur un fait de peu d'importance que raconte l'un ,
dont l'autre nie la possibilité , tantôt sur un passage de Cicé
ron , etc. , etc.; une femme , la meilleure des femmes , les
raccommode toujours. Au milieu de ces querelles , de ces
débats très-comiques , arrivent des scèneessdefamille,
scènes d'amour qui sont d'une douceur , d'une pureté angéliques.
Partout on retrouve Colin , bon , simple , enfant
mème comme il l'a été toute sa vie. La pièce enfin est éminemment
morale .
Toute mère sans crainte y conduira sa fille.
des
Peu de sermons inspireraient aussi bien l'amour des devoirs
, des vertus domestiques.
Sans doute , ce n'est pas là une comédie , quoiqu'il y ait
des scènes très-gaies, mais c'est un bondrame : sans doute
encore ce n'estpas la meilleure pièce de Colin; mais , dans
son théâtre , on ne la placera as au dernier rang. Le
premier acte et toute la fin du troisième paraissent être du
bon tems de l'auteur.
-
Au reste , elle est jouée avec un ensemble parfait. Les
acteurs ne méritent que des éloges . A. D.
Athénée de Paris.
L'Athénée de Paris a fait , jeudi 17 , l'ouverture de ses Cours par une
séance publique , dont la première partie a été remplie par des lectures ,
la seconde par quelques morceaux de musique.
M. le Mazurier a lu une Epître aux nouveaux romanciers , aimable
persifflage , critique ingénieuse du genre moderne et de ces événemens
surnaturels , lugubres , invraisemblables , qui caractérisent certains
romans anglais , trop fidélement imités par les auteurs français dont
Mme Radcliff a égaré le goût.
Cette Epître a été suivie d'une Notice sur la vie de Cabanis.
M. Pariset , élève et ami de ce célèbre écrivain , avait été choisi paz
l'Athénée pour payer à l'auteur des rapports du physique et du
37.6 MERCURE DE FRANCE ,
moral de l'homme ce tribut de regrets et d'admiration . Il s'en est
acquitté avec une noble franchise , une douce sensibilité. On a remarqué
et fort applaudi dans cet éloge un portrait de Mirabeau tracé avec
beaucoup de goût et de vérité , une analyse claire et concise des
ouvrages de Cabanis , et la peinture touchante des derniers momens de
cet homme illustre . M. Pariset , très- avantageusenient connu comme
médecin et professeur , a prouvé dans cet écrit élégant et pur qu'il était
comme littérateur digne de suivre les traces du maître dont il honorait
amémoire .
د
M. Lavallée a lu une Epitre à la Bienfaisance dans laquelle l'autenr,
a su placer le trait intéressant de Fénélon rachetant une vache
qu'un soldat avait prise à une paysanne indigente , et la ramenant luimême
à l'étable de cette mère infortunée . Il a tracé en très-beaux vers
le tableau de la misère honnête et digne de pitié comparée à la révoltante
mendicité , fruit des vices les plus honteux , et il a mis en parallèle
la véritable bienfaisance avec l'orgueilleuse aumône que la vanité sait
arracher à l'avarice .
1
La séance littéraire a été terminée par la lecture de deux fables de
M. Jouy ; l'une intitulée les Mouches et le Vase de Sorbet , l'autre la
Rose et la Lavande. Des détails fins et spirituels , une aimable philosophie
, un style toujours facile , élégant et rapide , distinguent les
poësies fugitives de cet auteur qui , dans l'opéra de la Vestale , a su
s'élever au sublime du genre lyrique. Ses deux fables ont eu le succès
le plus flatteur et le mieux mérité.
Les Cours de littérature , de sciences physiques et naturelles commenceront
incessamment à l'Athénée. L'intérêt que ce bel établissement
inspire aux gens de lettres , aux hommes de goût et aux amis des
artsnous engagera quelquefois à rendre compte de ses progrès , et surtout
de ses leçons littéraires. C. L. C.
7
NOUVELLES POLITIQUES .
er
1F BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Vittoria , le 9 novembre 1808.
Position de l'armée française au 25 octobre :
Le quartier-général à Vittoria.
Le maréchal duc de Conegliano , avec la gauche, bordant
l'Arragon et l'Ebre , son quartier-général à Rafalla.
Le maréchal duc d'Elchingen , son quartier- général à
Guardia.
Le maréchal duc d'Istrie, son quartier-général à Miranda,
occupant le fort de Pancorba par une garnison .
tCONOVEMBRE 1808. 377
4
* Le général de division Merlin , occupant avec une division
les hauteurs de Durango , et contenant l'ennemi qui
paraissait vouloir tomber sur les hauteurs de Mondragon.
Le maréchal duc de Dantzick étant arrivé avec la division
Sébastiani et Leval , le roi jugea à propos de faire
rentrer la division Merlin .
Cependant l'ennemi ayant pris de l'audace , et ayant
occupé Lerin , Viana et plusieurs postes sur la rive gauche
de l'Ebre , le roi ordonna au maréchal duc de Conegliano
de marcher sur lui. Le général Watier , commandant
la cavalerie , et les brigades des généraux Habert ,
Brun et Razout , marchèrent contre les postes ennemis .
L'ennemi fut culbuté partout dans la journée du 27. Douze
centshommes cernés dans Lerin , voulurent d'abord se
défendre; mais le général de division Grandjean , ayant
fait ses dispositions pour les attaquer , les culbuta , fit prisounier
un colonel , deux lieutenans-colonels , quarante
officiers et les douze cents soldats . Ce sont les troupes qui
faisaient partie du camp de Saint-Roch. Dans le même
tems , le maréchal duc d'Elchingen marchait sur Logrono,
passait l'Ebre , faisait à l'ennemi trois cents prisonniers ,le
poursuivait à plusieurs lieues de l'Ebre , et rétablissait le
pont de Logrono. Par suite de cet événement , le général
espagnol Pignatelli , qui commandait les insurgés , fut
lapidé par eux.
Les troupes du traître la Romana et les Espagnols prisonniers
en Angleterre , que les Anglais avaient débarqués
en Espagne , et les divisions de Galice , formant une
force de trente mille hommes , de Bilbao menaçaient le
maréchal duc de Dantzick , qui , emporté par une noble
impatience , marcha à eux dans la journée du 31 , et les
culbuta de toutes leurs positions au pas de charge. Les
troupes de la Confédération du Rhin se sont distinguées ,
principalement le corps de Bade .
Le maréchal duc de Dantzick poursuivit l'ennemi l'épée
dans les reins toute la journée du 1er novembre jusqu'à
Guenès , et entra dans Bilbao. Des magasins considérables
ont été trouvés dans cette ville , plusieurs Anglais ont été
faits prisonniers . La perte de l'ennemi a été considérable
en tués et blessés : elle l'a été peu en prisonniers . Notre
perte n'a été que d'une quinzaine de tués et d'une centaine
-deblessés. Toute honorable qu'est cette affaire , il était à
désirer qu'elle n'eût pas eu lieu. Le corps espagnol étair
dans une position à être enlevé,
378 MERCURE DE FRANCE ,
1
Sur ces entrefaites , le corps du maréchal Victor étant
arrivé , fut dirigé de Vittoria sur Orduna. Dans la journée
du 7, l'ennemi , renforcé de nouvelles troupes arrivées de
Saint-Ander , avait couronné les hauteurs de Guenès . Le
maréchal duc de Dantzick marcha à eux , perça leur
centre. Les cinquante-huitième et trente-deuxième se
sont distingués .
Si ces événemens se fussent passés en plaine , pas un
enuemi n'eût échappé ; mais les montagnes de Saint-Ander
et de Bilbao sont presqu'inaccessibles . Le duc de
Dantzick poursuivit toute la journée l'ennemi dans les
gorges de Valmaseda.
Dans ces dernières affaires , l'ennemi a perdu , en hommes
tués , blessés et prisonniers , plus de trois mille cinq
cents à quatre mille hommes.
Le duc de Dantzick se loue particulièrement du général
de division Sebastiani , du général hollandais Chassey du
colonel Lacoste , du vingt septième régiment d'infanterie
légère ; du colonel Bacon , du soixante-troisième régiment
d'infanterie de ligne ; et des colonels des régimens de
Bade et de Nassau , auxquels S. M. a accordé des récompenses.
:
L'armée est abondamment pourvue de vivres; le tems
est très-beau .
Nos colonnes marchent en combinant leur mouvement.
On croit que le quartier-général part cette nuit de
Vittoria.
Suite de l'Exposé de la situation de l'Empire , présenté par
S. Exc . le ministre de l'intérieur.
Administration intérieure.
L'administration intérieure de la France présente à la sollicitude du
Gouvernement une immense variété d'objets qu'il ne peut embrasser
dans son étendue sans la plus constante application. Cependant chacune
des parties de ce grand ensemble a reçu des soins particuliers .
Pour mieux apprécier les besoins des diverses contrées de son Empire,
S. M. les parcourt successivement chaque année .
Dans ces utiles voyages , elle daigne réunir auprès d'elle les fonctionnaires
des différens ordres de l'Etat; elle juge par elle-même de leur degré
de capacité ; elle les interroge sur les abus et sur les améliorations possibles.
Le négociant , le fabricant , l'agriculteur , expriment librement leurs
voeux.
L'Empereur voit par lui-même l'intérieur des cités , l'état des campagnes
, les établissemens de toute espèce , les manufactures , les ateliers .
Son génie qui se pie à tout , lui fait découvrir par -tout , et les vices et
les moyens de perfectionnement,
NOVEMBRE 1808. 579
1
C'est ainsi que S. M. a parcouru dans le cours de cette année les départemens
situés au-delà des Alpes , ceux du Sud-Ouest de la France ,
etla partiede ses Etats qui conduit à Erfurt .
Et comme il lui devient impossible de faireun pas en Europe sans retrouver
d'illustres souvenirs ; en visitantleroyaume d'Italie, elle a revu le
premier théâtre de sa gloire ; dans le Piémont et dans l'Allemagne , elle
atraversé les champs à jamais célèbres de Marengo et d'Iéna.
Par- tout des institutions utiles , des ordres donnés pour des travaux
importans , des concessions inespérées lui attirent les bénédictions des
peuples et laissent dans les coeurs des traces ineffaçables .
Les départemens du ci- devant Piémont et de la Ligurie , confiés au
gouvernement d'un prince né en Italie , allié à la famille impériale,
semblent tenir à la France par des noeuds plus étroits qu'auparavant.
Bordeaux , déjà si fier d'avoir possédé son souverain , va s'énorgueillir
encore d'un grand nombre de monumens publics .
Montauban , oublié dans la division territoriale de l'Empire , doit devenir
le chef-lieu d'un nouveau département.
Bayonne , Toulouse et Nantes , ne peuvent se rappeler le séjour de
S. M. sans les plus vifs transports ; et Mayence , favorisé plusieurs fois
de la présence de l'Empereur , fait toujours éclater la même allégresse .
Quels résultats , Messsieurs , doivent suivre de semblables voyages ,
combien ils sont propres à éclairer le Gouvernement , à attacher les
peuples , à maintenir le zèle des magistrats , à développer tous les moyens
deprospérité !
Ala suite d'un de ces voyages , l'Etrurie , cette ancienne patrie des
arts , a été réunie à la France et associée à tous les avantages d'un gouvernement
protecteur et fort , qui saura fixer les destinées si long - tenis
mobiles de cette contrée florissante .
Une commission , sous le nom de junte , est chargée d'étudier les ressorts
de la précédente administration de la Toscane, de les plier avecménagement
à leur usage futur ; enfin , de préparer le pays au régime sous
lequel il doit vivre bientôt.
LesEtats de Parme et de Plaisance, devenus le département du Taro ,
cessent de faire une exception au système administratif de l'Etat.
Les villesde Wesel et de Flessingue sont réunies à l'Empire.
Ces différentes acquisitions ont bien moinspourobjet l'agrandissement
du territoire que l'avantage d'une frontière plus forte , et l'intérêt du
commerce , attaché à la possession d'une plusgrande étendue de côtes et
d'un plus grand nombre de ports .
Etablissemens de Bienfaisance , etc.
Je dois maintenant , Messieurs , entrer dans des détails administratifs
qui , pour s'appliquer à de moins grands objets , n'en exciteront pas
moins votre attention , puisqu'ils touchent de très - près au bien-être de
la société.
L'Administration des hospices se présente d'abord . Une surveillance
exacte a été exercée sur ces asyles de la douleur , de l'indigence et de la
vieillesse . L'emploi des ressources a été fait avec économie ; et grâces à
lajuste confiance qu'inspirent les commissions administratives des hospices
, grâces à la sagesse du Gouvernement , ces ressources se sont accrues
d'un capital de 3,000,582 fr. produit de legs et de donations .
La pensée de S. M. , fixée depuis long-tems sur les services rendus anx
indigens et aux malades, par les Soeurs de la Charité , s'est manifestéè
d'une manière éclatante , par l'auguste protection sous laquelle elle s'est
plu àplacerces congrégations , par laréunionde leur chapitre général ,
580 MERCURE DE FRANCE ,
۱۱
sous la présidence de S. A. I. Madame Mère , et par les concessions considérables
qui leur ont été faites.
Les établissemens d'eaux minérales qui existent dans les Pyrénées , ont
été, à l'époque du voyage de l'Empereur dans ces contrées , placés sous
un nouveau système d'administration propre à les améliorer et à les
étendre.
Lamême prévoyance qui embrasse tout , a mis à la disposition du ministrede
l'Intérieur un tiers des fonds de nou - valeurs de chaque département
, pour secourir les victimes de la grêle , des incendies , des tremblemens
de terre , et des inondations de rivières ou des ravages de la
mer.
La ville de Spa , plusieurs parties du département du Pô , Flessingue ,
les départemens de l'Escaut , de la Dyle et des Deux-Nèthes , ont eu spé.
cialement part à des secours considérables , et les accens de leur reconnaissance
ont retenti autour du trône . *
- De grandes et importantes mesures ont été prises pour la répression
de la mendicité. Chaque département aura dans son sein un dépôt où les
indigenstrouveront un asyle, la subsistance et de l'ouvrage. Etablissement
paternel où la bienfaisance tempérera la contrainte par la douceur ;
maintiendra la discipline par l'affection , ramènera au travail en réveillant
les sentimens d'une honte salutaire .
Ces institutions recevront leur exécution dans un court délai . Pour
prix de ces efforts , le Gouvernement a la confiance que , dans quelques
années , la France offrira la solution , cherchée inutilement jusqu'ici , du
problème de l'extinction de la mendicité dans un grandEtat...
Les indigens qu'il n'aura pas été possible de rappeler à des habitudes
honnêtes , et qui seront trouvés hors de leur département , exigeant l'assistance
publique , seront renfermés dans des maisons centrales de dé-
-tention. Le décret du 6 juin dernier ordonne la formation de neufde
-ces maisons dans l'Empire , indépendamment de celles qui existaient
déjà. Les mendians vagabonds et les criminels condamnés , par les tribu.
nauxy seront détenus séparément : tous y seront contraints àun travail
dont les produits tournéront à l'amélioration de leur sort , et diminueront
les dépenses de l'administration .
Les prisons elles-mêmes sont dans un état moins fâcheux: des constructions
et des réparations ont été exécutées dans un grandnombrede
départemens ,pour les rendre plus sûres et plus salubres . *3
Mais le Gouvernement est loin de considérer comme suffisantes ces
premières améliorations ; il sait trop , pour ne pas s'en occuper , que le
plus grand nombre des prisons exige une création nouvelle : elle est réclamée
par la pitié , en faveur des détenus coupables , et par tous les
sentimens de justice et d'humanité envers les innocens.
Travaux publics. - Bâtimens civils .
:
D'autres besoins ont déterminé d'autres travaux. Au sein de Paris , de
vastes greniers d'abondance s'élèvent sur l'emplacement de l'Arsenal, On
s'occupe de préparer au commerce des vins une immense entrepôt sur le
quai Saint-Bernard.
Les projets de reconstruction de la coupole de la Halle aux Bleds sont
arrêtés ; quatre marchés transférés , ou àla veille de l'être , dans des emplacemens
commodes et couverts, rendent à la circulation les rues préçédemment
embarrasées.
travaux
Les efforts ne s'arrêtent pas aux objets de nécessité et d'utilité. Les
aux qui doivent embellir Parisetenfaire lapremière ville du monde,
se poursuivent avec constance. La démolition des maisons dupont St.-
Michel et des rues adjacentes a reçu en grande partie son exécution.
NOVEMBRE 1808... 581
• Je ne vous entretiendrai , Messieurs , ni des constructions immenses et
actives du Louvre , ni de la colonne de la Grande - Armée , érigée sur la
place Vendôme , ni du Temple de la gloire , ni de l'arc de triomphe de
P'Etoile et des travaux de la place du Carrousel , chacun de ces ouvrages ,
poussé avec le degré de célérité qu'il comporte, frappe tous les jours vos
regards , excite à chaque pas votre admiration.
Le Corps-Législatiť lui-même s'associe à ces nobles entreprises. Votre
palais,Messieurs , sera bientôt l'un des ornemens de la capitale.
Plus de quarante fontaines nouvelles vont distribuer leurs eaux salubres ,
etnous touchons au moment où le canal de l'Ourcq parcourra d'un côté
P'intervalle qui sépare le bassin de la Villette des anciens fossés de la Bas
tille , et répandra de l'autre l'abondance de ses flots dans la ville entière.
193
Pontset chaussées.
Les quaisdes Invalides , Napoléon et du Louvre , promettent ou procurent
déjà la régularité du coup - d'oeil sur la rivière , des facilités de
communication et un encaissement propre à prévenir les inondations .
Le pont en pierre d'léna fait des progrès , celui qui doit remplacer le
pont en bois de Sèvres est entrepris , la restauration et l'élargissement du
pont de St.- Cloud sont commencés .
Dans les départemens , cette année a vu terminer le pont de bois sur
le Rhin à Kelh , élevé rapidement , construit avec hardiesse , le public
jouit du pont de Tilsit à Lyoonn ,, de celui de Roubion à Montelimart, et
de celui d'Auberive entre Lyon et Valence.
Outre les fonds destinés à pourvoir àl'entretien des routes déjà senblementménagéeeessppaarr
l'usagedes roues àjantes larges ,des fonds spé
ciaux du trésor public , des contributions locales , pourvoient àdes créations
d'un grand intérêt.
;
201
Les routes de Bayonne à Bordeaux , et une partie de celle de Paris en
Espagne offraient , dans les petites landes , des intervalles difficiles a franchir,
une somme de 8000,000 francs est destinée à remplir ces lacunes.
Les routes gigantesques du Simplon , et du Mont-Cenis reçoivent les
derniers perfectionnemens. Le passage du Mont- Genèvre acquiert une
nouvelle importance par le décret de S. M. qui ordonnant l'ouverture de
communications entre Sézanne et Fénestrelle , entre Cevaet Carcare ,
crée le chemin le plus direct entre le midi de l'ancienne France et les
portsdu golfe de Gènes. Des travaux ont déjà été exécutés.
Dans peu de mois, les voitures circuleront de Savone à Alexandrie.
Plusieurs parties de cette route ontun caractère de grandeur digne du
siècle.
Ala fin de la campagne prochaine on communiquera facilement de
Savone à Gênes par une route presque sans pentes, ménagée avec un art
qui a triomphé d'obstacles réputés insurmontables .
De nonvelles difficultés , de nouveaux succès attendent les ingénieurs
dans les Apennins ; S. M. a ordonné, et cesmontagnes vont être applar
nies dans différens sens. وظ
Dans les départemens de la Sarre et de la Moselle , la route de Paris à
Mayence s'exécute : 1,400,000 francs y ont été affectés depuis la dernière
session.
Dans le département de l'Escaut, Gand et Breskens , point d'embarquement
pour Flessingue , vont être réunis par une chaussée qui travef
sera toute une contrée fertile ,et facilitera l'exportation de ses riches
produits. 5
Le curement des ports de commerce de Marseille , de Celle et de
Honfleur a été continué : les fondations de l'écluse de Dieppe sont avan
582 MERCURE DE FRANCE,
cées; l'écluse de chasse du Havre est assise ; l'écluse d'Ostende et les
autres travaux de ce port, doublement utiles comme ouvrages maritimen
et comme moyens de desséchement, font de grands progrès ; le creusement
du bassin à flot d'Anvers sera bientôt terminé ; chaque année une
portionde quais s'exécute ; le port d'Aigues - Mortes sera rétabli à l'aide
des fonds votés par le conseil général du département du Gard; et S. M.
a elle-même présidé , sur les lieux , à la conſection d'un projet qui a pour
objet de faciliter l'entrée du port de Bayonne..
Ungrand ensemble de desséchement des marais se prépare ; il sera dù
àla loi du 16 septembre 1807 : des informations et des reconnaissances
sont parvenues de beaucoup de départemens de l'Empire .
Cependant les desséchemens procurés par les polders de l'Escaut , par
les digues de Blankenberg , de Noirmoutier , le desséchement des marais
d'Arles, de Cotentin et de Bourgoing , sont l'objet de travaux et d'efforts
annuels .
L'atmosphère de Rochefort est sensiblement purifiée , la mortalité y
diminue , les rues de la ville sont pavées ; des eaux potables y arrivent
des terreins précieux son défendu des submersions.
Les levées de la Loire , les digues du Rhône , les épis du Rhin sont des
objets constans de soins et de dépenses . Un certain nombre d'écluses
sont en construction pour racheter des chûtes trop rapides sur plusieurs
rivières navigables ; un canal est creusé dans Troyes , et beaucoup d'ouvrages
sont commencés pour faire remonter la navigation de la Seine , le
plus près possible des sources de ce fleuve.
Des projets sont étudiés pour l'amélioration de la navigation du Tarn,
de la Bayse , du Gers , pour la confection du canal de l'Adour à la Garonne,
pour la jonction de la Seine à la Meuse par l'Aisne et la Bar , et
pour celle du Pô au golfe de Gênes par la Bormida.
Les travaux du point de partage du canal d'lle et Rance sont achevés .
Le canal de la Haisne entre Mons et Condé se poursuit; celui d'Aigues-
Mortes à Beaucaire touche à sa fin , par la construction de son éclusede
prise d'eau dans le Rhône , puissant et dernier effort d'une compagnie
J'actionnaires! On adjuge les fouilles de celui de Dieuze à la Sarre , destiné
principalement a desservir le transport du combustible précieux que
fournissent les mines de Sarrebruk , et le transport des riches produits des
salines du département de la Meurthe
Lecanal de Saint- Quentin est attendu avec impatience dans le commerce,
pour completter le systême de communication par eau deNantes
et du Havre avec Anvers. Vous letrouverez en pleine activité, Messieurs,
à votre prochaine session .
La navigation de la portion du canal de Bourgogne quise trouve entre
Saint-Jean-de-Losne et Dijon , sera ouverte à la fin de votre session actuelle.
T
Le canal de la Saône au Rhin , qui joindra Marseille etAmsterdam:
cecanal, jugé digue de porter le nom de Napoléon , se continue sur
deux points; entre Dôle et Besançon , et entre Mulhausen et leRhin. On
travaille au grand canal du Nord qui ne fait qu'un seul fleuve de l'Escaut,
de la Meuse et du Rhin , et qui vivifiera des pays privés de communications
.
* Une conception des plus heureuses a déterminé la vente du canal des
deux Mers , de ceux du Centre , d'Orléans et de Loing. Les fonds en seront
versés à la caisse d'amortissement pour servir aux immenses constructions
des canaux dont je viens d'avoir l'honneur de vous entretenir ;
ceux - ci seront vendus à leur tour pour de nouvelles créations du même
genre.
NOVEMBRE 1808. 1. 385
Ainsi , sans surcharges extraordinaiirreess , sans sacrifice , la France acquierra
l'avantage d'être traversée en tout sens par des rivières artificielles
qui réuniront celle que la nature s'est plu à nous donner.
Ainsi les contrées les plus éloignées communiqueront entre elles par la
navigation , et ce grand systême de routes par eau , combiné avec celui
des routes par terre , embrassera toutes les contrées , tous les produits ,
tous les objets de commerce. La circulation la plus active due à ces
nombreuses ramifications de veines et de vaisseaux , portera la vie du
centre de la France aux extrémités les plus éloignées , et par une heureuse
réaction y rapportera les mêmes principes de vie , d'abondance et
de prospérité.
Industrie.
Parmi les arts industriels qui ont fait des progrès dans le cours de cette
année, on doit compter la fabrication du fer-blanc. Dans deux de ces
manufactures nous sommes parvenus à en obtenir qui ne le cède en rien à
celui des Anglais. Une prime d'encouragement est promise aux efforts
quiserontencore tentés dans le même genre.
.1
Les mécaniques , en procurant une économie de main-d'oeuvre considérable
, ajoutent souvent aussi à la qualité des tissus . Celles qui servent
à travailler le coton se sont multipliées depuis plusieurs années : l'esprit
d'inventionles a perfectionnées . Il n'est plus rien que l'on ne sache faire
et très-bien faire . Le tissage du coton a fait des progrès tout aussi marquans
que la filature. Ces deux geures d'industrie suffisentet au-delàà la
consommation de l'Empire ; il est pour toujours délivré de l'impôt accablant
qu'il payait aux manufacturiers de l'Inde , ou plutôt à leurs maîtres ,
àleurs oppresseurs. Les machines propres à façonner et à fabriquer les
draps, sont déjà trés répandues ; elles viennent d'être encouragées par
des avances faites ou offertes à plusieurs fabricans des départemens.
Le Conservatoire des arts et métiers s'enrichit par l'acquisitionde
nouveaux modèles , et se rend reconnnandable par l'instruction qu'y reçoivent
les élèves qui fréquentent son école de dessin et de géométrie descriptive.
Des réformes ont été faites dans l'école de Châlons - sur-Marne.
Les chambres consultatives des mafactures et fabriques s'empressent
de présenter des vues utiles qui seront mises à profit. L'institution des
prud'hommes , dont l'objet est de décider avec célérité les différends qui
peuvent s'élever entre les ouvriers et ceux qui les employent, rendent à
l'industrie des services qui ont été appréciés . Depuis votre dernière session
, Messieurs , un certain nombre de villes en ont demandé ; il eu a
été établi à Nîmes , à Aix-la- Chapelle , à Avignon , Troyes , Mulhausen ,
Sedan etThiers .
fre Commerce
Les événemens politiques ont été peu favorables au commerce ; il conservait
encore quelqu'activité au milieu des débats qui ont ensanglanté
le Continent, parce que les peuples qui n'étaient pas engagés dans la
guerre conservaient leur neutralité , ce droit réputé inviolable jusques à
ces derniers tems. Mais la législation anglaise égarée déjà par l'ambition
du monopole universel , a renversé les antiques barrières du droit des
gens, foulé aux pieds l'indépendance des nations et proclamé les principes
d'un nouveau droit maritime. Les ordonnances de S. M. britannique
ont réalisé ces innovations ; celle du 11 novembre 1807 est sur -tout
remarquable ; elle prononce , par un blocus universel , l'interdiction de
tous les ports en assujétissant les bâtimens des puissances neutres , amies
et mêmes alliées de l'Angleterre , à être visités par ses croiseurs , conduite
dans les ports britanniques et taxés à une imposition arbitraite .
384 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1808.
L'Empereur obligé d'opposer de justes représailles à cette étrange légis--
lation, rendit le décret du 23 novembre qui ordonne la saisie et la con
fiscation des bâtimens qui , après avoir touché en Angleterre , entreront
dans les ports de France.
De ces mesures provoquées par les lois britanniques a dû résulter la
presqu'absolue cessation des relations maritimes , et beaucoup de privations
pour les commerçans , les manufacturiers et les consommateurs
français. On sait avec quelle résignation ces privations ont été supportées
on sait qu'elles deviennent déjà une espèce d'habitude , qu'elles ont provoqué
le génie de l'invention et fait naître mille ressources pour remplacer
les objets dont nous manquons ; on sait enfin qu'me grande nation ,
essentiellement agricole , peut en possédant abondamment tous les objets
utiles , se passer facilement de ceux qui n'appartiennent qu'à certaines
commodités de la vie , lorsque sur-tout il y va de sa gloire et de
son indépendance .
Ces circonstances ont favorisé l'un des plus grands fléaux du commerce,
la contrebande. Mais elle a été fortement comprimée. Le gouvernement
prépare de nouveaux moyens contre cette ennemie des finances publiques
et de l'industrie nationale ; les bénéfices qu'elle procure excitent
la plus ardente cupidité. Des hommes qu'on ne doit pas appeler négocians
pour ne pas déshonorer le commerce , se livrent encore à des
spéculations criminelles ; ils croient ne braver que la honte d'au délit
ordinaire , mais tout le poids de la force publique fondra sur eux , et
leur apprendra que dans des circonstances où là nation emploie pour sa
défense, dans une guerre sans exemple , l'interdiction de tous rapports
commerciaux avec l'ennemi , la violation de ces dispositions est une
déclaration hostile , une véritable alliance avec ce même ennemi ; que
dès-lors tout contrebandier renonce au bénéfice des lois de la cité pour
n'être soumis qu'aux lois de la guerre , et qu'il doit redouter l'application
terrible et rapide de ces lois qui autorisent l'invasion de sa fortune et la
punition de sa personne.
LeGouvernement , pénétré de la situation du commerce français , a
cherché à adoucir ses maux , à pourvoir à ses besoins...
Au-dehors, un traité avec le royaume d'Italie ménage à la France Lous
les avantages qui étaient compatibles avec une justice réciproque. Dans
l'intérieur , différentes sommes ont été prêtées à des manufacturierset
àdes propriétaires de denrées que les événemens tenaientoùjetaient dans
la gêne.
C
Lacaisse d'amortissement s'est intéressée dans les armemens en ayen .
turiers .
Une loi a limité le taux de l'intérêt de l'argent ; des comptoirs créés à
Lyon età Rouen préludent à un grand systême de facilité dans la circulationdes
valeurs commerciales et du numéraire.
La bourse et le tribunal de commerce de Paris voyent s'élever pour
eux un palais imposant dans l'emplacement des Filles-St.-Thomas.
Conformément au nouveau Code , une organisation des tribunaux de
commerce de l'Empire se prépare : les préfets , les cours d'appel ont été
consultés sur le placement définitifde ces tribunaux et sur leur nombre ,
sur celui des juges et des suppléans . Un projet général est soumis à la
discussion du conseil d'Etat et à la sanction de sa Majesté.
t (La suite au Nº prochain),
( N° CCCLXXXIV. )
EITDE LA
SEINE
(SAMEDI 26 NOVEMBRE 1808. ) 9
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE.
mm
PROLOGUE
DES QUERELLES DES DEUX - FRÈRES ,
OU LA FAMILLE BRETONNE .
Comédie en trois actes , en vers .
1 Ouvrage posthume de Collin-d'Harleville .
C'EST l'usage , en Angleterre , que chaque première représentation
d'une tragédie oud'une comédie nouvelle soit précédée
d'un Prologue , et même suivie d'un Epilogue ; ce
sont des pièces de vers plus ou moins longues, que récite
ordinairement l'acteur ou l'actrice qui joue un des principaux
rôles dans la pièce. Quelquefois ces Prologues et Epilogues
sont dialogués et forment comme une petite pièce à
part; leur objet est de faire l'apologie de l'ouvrage principal,
d'aller au-devant des critiques, enfin de gagner les suffrages
des spectateurs , de les toucher ou de les divertir. On cite
le beau prologue que composa Pope pour la tragédie de
Caton , par Addisson ( 1 ) .
Ce qu'il ya , dans cet usage , de bien honorable pour les
poëtes anglais , c'est qu'ordinairement ce n'est point l'au-
(1) J'en ai donné la traduction en prose dans la Décade , Nº27 ,
de l'an XII.
вь
386 MERCURE DE FRANCE ,
teur de la comédie ou de la tragédie , qui compose son
Prologue et son Epilogue ; il trouve un ou deux de ses
confrères qui lui rendent ce service ; et à son tour il en fait
autant pour eux , lorsqu'ils mettent une oeuvre dramatique
sur la scène. Ces preuves d'estime et d'attachement réciproques
valent mieux que la mésintelligence et les petites
jalousies. Les gens de lettres seraient plus honorés , s'ils
vivaient plus unis. Et qu'ont à faire de mieux des hommes
qui courent la même carrière et une carrière si difficile ,
que de se soutenir l'un l'autre, de se faire valoir réciproquement
, de montrer que l'émulation n'exclut point l'amitié?
Il est si simple et si doux d'estimer , de respecter en autrui
le talent qu'on a , ou qu'on voudrait avoir soi-même !
,
L'administration du Théâtre de l'Impératrice m'ayant fait
proposer de mettre un Prologue au-devant de la dernière
pièce de Collin , j'aurais cru manquer à un devoir sacré , si
je n'avais pas répondu à l'occasion , et si je n'avais pas tenté
d'intéresser et d'émouvoir les spectateurs en faveur d'un
ami qui fut non-seulement un excellent poëte comique ,
mais, ce qui vaut mieux , un excellent homme , à qui j'ai eu
tant d'obligations , qui me manque tous les jours , et dont
tant de motifs me font si souvent ressentir et déplorer la
perte.
Le fonds de ce Prologue est réel; il est très-vrai que la
pièce intitulée : Les Querelles des Deux-Frères , ou la
Famille Bretonne , a été retrouvée chez un épicier , parmi
des paperasses achetées à la livre par ce marchand; il est
très-vrai que quelques mois avant sa mort , et par une triste
prévoyance , Collin voulut supprimer beaucoup de papiers
inutiles , et qu'il chargea Véronique , sa gouvernante , de
les brûler ; mais que celle-ci , déterminée par l'espoir d'un
petit profit , alla les vendre au poids. Soit intention soit
imprudence de Collin ou de la domestique , la pièce dont il
s'agit se trouva comprise dans la proscription ; heureusement
elle est tombée dans de bonnes mains. M. Godde , en la
sauvant du naufrage et en s'occupant avec zèle de la faire
paraître sur la scène , a conservé au public des jouissances ,
& Collin un titre de plus à la gloire , et à sa famille une
propriété.
,
Je serai trop heureux, si en réveillant chez les spectateurs
et chez les lecteurs les sentimens de cette bienveillante
estime que Collin inspirait si généralement , et à si juste
titre , je puis les disposer favorablement pour son dernier
ouvrage. Quel que soit le sort de mon travail , on en ap
NOVEMBRE 1808.
537
prouvera du moins l'intention ; elle est si pure , que je
sacrifierais de bien bon coeur le succès du Prologue à celui
de la Comédie .
1)
PERSONNAGES.
:
COLLIN -D'HARLEVILLE.
UN DE SES AMIS .
Le théâtre représente le cabinet d'un homme de lettres. - Il doit
yavoir un secrétaire.
SCÈNE PREMIÈRE.
COLLIN-D'HARLEVILLE , seul.
Véronique! .. allons done ! .. ma canne , mon chapeau ! ..
Je vais prendre un peu l'air ; le tems est assez beau ;***
Mon ami doit venir ... nou's sortirons ensemble ....
Il doit être à peu près deux heures , ce me semble ...
(Il tire sa montre . )
Oh ! non ... pas tout à fait ... il faut , en attendant
(Car moi , je n'aime pas à perdre un seul iustant )
Que je relise un peu ma pièce des Deux-Frères .
C'est mon dernier ouvrage ... il ne m'arrive guères
Deme complimenter ... mais il est bieu , je crois .
Je ne l'ai pas revu depuis près de trois mois ;
J'en pourrai mienx juger. Pour faire un bon ouvrage ,
Il faut d'abord l'écrire avec verve et de rage ,
Etquelque tems après corriger de sang froid.
Voyons ... mon manuscrit doit être en cet endroit ....
( Il cherche sur le secrétaire. )
Je ne le trouvé pas ... par quel hasard ? ... j'ignore ...
Comment ? ... il était là ces jours derniers encore ,
J'ai cru l'y voir du moins ... Véronique ! ah ! bon Dien !
Qu'en aura-t- elle fait ? l'a-t-elle mis au feu ? ...
Quel accident fatal ! ... n'est-il point de remède ?
Vous voilà , mon ami ! .... venez donc à mon aide .
SCÈNE II .
COLLIN-D'HARLEVILLE , SON AMI.
L'AMI .
Que voulez-vous de moi ? .. Qu'avez -vous , cher Collin ?
COLLIN.
Je suis au désespoir ...
L'AMI.
Pourquoi?
Bb2
588 MERCURE DE FRANCE ,
COLLIN.
Je cherche en vain
Cette dernière pièce , ou , que je vous ai lue;
Vous en étiez content ... eh ! bien ? ... elle est perdue.
Ah ! ah ! .. vous savez donc l'accident? ..
L'AMI .
COLLIN.
Etlequel?
Je ne sais rien .
L'AMI.
Non ?
COLLIN...
Non. Vous m'effrayez ! ô ciel !
L'AMI .
Calmez-vous , mon ami. Moi j'en ai des nouvelles.
De ma pièce ?
Parlez.
COLLIN.
L'AMI .
Oui , sans doute.
COLLIN.
Eh ! bien ? quelles sont-elles ?
L'AMI.
Permettez-moi d'abord , mon bon ami ,
De vous interroger. Connaissez-vous ceci ?
COLLIN.
Ceci ? .. Mais à quoi bon ? .. c'est un painde bougie
Pour descendre à la cave...
L'AMI .
Oui ; c'est cela ; Marie ,
Ma gouvernante , hier en fit l'achat pour moi ,
Chez l'épicier.
COLLIN .
Après ? .. Me direz-vous en quoi ? ...
Regardez l'enveloppe .
L'AMI.
COLLIN .
Ah ! Dieu ! mon écriture !
Je la reconnais bien ... mais par quelle aventure ?
L'AMI .
Elle n'est que trop vraie , et pourra s'éclaircir.
Mais lisez .
COLLIN .
Mon ami ! ... vous me faites frémir ! ..
NOVEMBRE 1808. 589
La Famille Bretonne. Oh ciel ! .. ou les Querelles ...
C'est de chez l'épicier que viennent vos nouvelles ?
J
L'AMI .
Je ne vous offre encor , pour comble de malheurs ,
Que la première feuille , et le reste est ailleurs .
J'ai là le titre seul , les noms des personnages .
COLLIN.
Et voilà ce qu'on fait , mon cher, de mes ouvrages ?
L'AMI.
Ah! ne vous plaignez pas , cher Collin ! car tandis (2)
Qu'on envoie au rebut un tas de vains écrits ,
Qu'on dédaigne mes vers et ceux de beaucoup d'autres ,
Jusque chez l'épicier on court après les vôtres .
COLLIN.
Comment? c'est moi d'abord qui vais courir après
Mon ouvrage perdu , j'aurais trop de regrets ;
Ce cruel épicier ! savez-vous sa demeure ? ..
L'AMI .
Amerveilles ; j'en viens.
COLLIN.
Retournons -y sur l'heure.
Venez .
L'AMI .
Peine inutile ! ... et vous iriez trop tard .
Quoi ? ..
COLLIN,
2
(2) Il y avait d'abord :
Que de feuilles , mon cher , dont on fait encor pis !
Mais ne vous plaignez pas , mon ami , etc.
Quelques murmures ont accueilli ce vers , et je l'ai changé. Mais ces
personnes si sévères ne blâment pas et trouvent charmans , peut-être , ce
vers du Misantrope :
Franchement , il est bon à mettre au cabinet.
Et ceux-ci du Légataire :
De ses bouillons de bouche et des postérieurs
Tu prens soin ....
Lisette , le remède agit à certain point .
et beaucoup d'autres traits des comédies de nos maîtres . J'exhorte les
spectateurs , pour leurs plaisirs , à n'avoir point de fausses délicatesses et
à n'être pas beaucoup plus difficiles pour nous qu'on ne l'a été pour nos
illustres devanciers .
390 MERCURE DE FRANCE,
1
L'AMA
De ce que je sais il faut vous faire part.
...
Votre écriture nette , et qui m'est si connue ,
Quand j'ouvris ce papier , frappa soudain ma vue.
C'était hier au soir ... Je fis d'abordun cri ,
Comme vous avez fait ; je n'en ai pas dormi....
Ce matin , occupé de votre comédie ,
Je fis pour cet objet ma première sortie ;
J'allai chez ce marchand; après cent questions ,
Je voulus essayer des perquisitions ;
Si dans de lourds amas de tristés paperasses ,
Je pourrais de vos vers retrouver quelques traces .
Monsieur , dit le marchand , cette écriture là
Estd'unhomme d'esprit ; je gagerais cela.
Je n'en ai bientôt plus ; car chacun m'en demande ,
Chacun veut en avoir , et mon fonds s'achalande.
Le faubourg Saint-Germain est plein de gens de goût.
COLLIN.
Abrégez ce récit. Quand serons-nous au bout ?
L'AMI
Al'honnête marchand je racontai sans feinte
Le but de ma recherche et l'objet de ma crainte.
Je sais ce qu'il en est , dit-il ; on a trouvé
De la même écriture un ouvrage achevé;
C'est une comédie en trois actes , je pense ;
Un mien parent disait que c'était du Térence ,
Et je l'en croirais bien : car c'est un connaisseur ;
Il est dans un lycée habile professeur .
Je riais de le voir ramasser pièce à pièce ,
Chaque aete , chaque scène , enfin toute la pièce ;
Il en a rassemblé jusqu'au moindre morceau.
Mes garçons en ont eu , pour la peine , un cadeau;
Enfin il est , Monsieur , parti pour sa province ,
Charmé de la trouvaille et content comme un princes
COLLIN.
Eh bien ! ce professeur a donc ma pièce ?
L'AMI
Eh! oui.
Il faut , pour la ravoir , nous adresser à lui.
COLLIN.
Je comprends à présent ... l'aventure est unique ;
Mais je veux m'assurer ... attendez ... Véronique!...
Je age...
NOVEMBRE 1808 . 391
L'AMI .
Elle est dehors ; au moment où j'entrais ,
Elle sortait d'ici .
COLLIN.
Ce sont là de ses traits .
Mais celui-ci , vraiment , passe toute croyance .
Je vous ai dit , je crois , qu'usant de prévoyance
Je voulus vers la fin de l'automne dernier ,
Supprimer des monceaux d'inutile papier ,
De la prose et des vers , quelques extraits d'histoires ,
Des travaux , des projets , des lettres , des mémoires ....
Des mémoires payés ; car moi , je ne dois rien.
L'AMI.
Oui ; quoiqu'auteur , on sait que vous payez fort bien.
COLLIN.
Un jour donc , en sortant , je chargeai Véronique
De brûler tout cela ... mais de ma domestique
L'imprudence ...
L'AMI .
Ou plutôt le désir de gagner .
La chose est à présent facile à deviner.
Véronique est vraiment une fille économe ,
Qui ne néglige pas la plus petite somme ;
Vendre au lieu de brûler fut pour elle un profit .
COLLIN.
Mais pour mauvais papier me vendre un manuscrit ! ...
L'AMI .
Elle en a pris un peu plus qu'il n'en fallait prendre ,
Et quand on vend des vers , on n'en saurait trop vendre.
Vous devez la punir ; moi , je serais outré ;
Et je la chasserais ....
COLLIN.
Moi , je la garderai.
L'AMI .
Comment ? vous ...
COLLIN.
Je suis sûr qu'elle en sera fâchée ;
Elle me soigne bien; elle m'est attachée ;
Vous en avez vous-même été souvent témoin ;
Pour peu de tems peut-être encor j'en ai besoin .
L'AMI.
Allons ! .....
COLLIN.
Vous voyez bien qu'il faut qu'on lui pardome.
1
392 MERCURE DE FRANCE ,
Je regrette pourtant ma Famille Bretonne ;
Car cette comédie aurait pu réussir.
L'AMI .
COLLIN.
Elle réussira .
J'ai peint avec plaisir ,
Parmi leur amitié sincère et fraternelle ,
Les débats passagers , les plaintes , la querelle
Dont la vivacité ne dure qu'un moment
Et que suit la douceur du raccommodement.
J'aimais ces bons Bretons , et leurs mauvaises têtes ,
Braves gens , et pleins d'ame , .. emportés , mais honnêtes.
L'AMI .
Oui , c'est-là le sujet ; vous l'avez bien traité ;
J'aurais voulu peut-être un peu plus de gaîté.
COLLIN.
1
J'en conviens ; nos amis comme vous me le dirent ;
Mais comme vous aussi souvent ils applaudirent .
In est vrai que j'avais eu soin de vous donner
Avant notre lecture , un fort hon déjeûner ;
Ensuite on s'adoucit ; on ne fut point sévère ,
Que ne peut-on ainsi régaler le parterre ! (3)
Mais ce provincial , s'il était un fripon ,
Pourrait donner un jour ma pièce sous son nom ?
L'AMI .
Unmensonge pareil serait bien inutile;
Le public , mon ami , connait trop votre style .
Ecrivons à notre homme... il est à Perpignan .
COLLIN .
1
Ah ! quand répondra -t-il ? s'il le veut , dans un an.
Je ne verrai jamais paraître cet ouvrage.
L'AMI .
<
Voilà de vos discours ; allons , prenez courage.
COLLIN.
Je le voudrais ; mais quoi ! .. mon cher , je m'affaiblis ;
Chaque jour ....
L'AMI .
Cruel homme ; affligez vos amis ;
Vous êtes doux et bon ! mais bien opiniâtre
Sur un point ....
(3) Ce vers est de Collin ; je l'ai retrouvé non pas chez l'épieier , mais
dans ma mémoire ; il n'est pas dans ses oeuvres imprimées ; il était trop
joli , pour le laisser perdre .
NOVEMBRE 1808. 395
:
COLLIN.
Si l'on met cette pièce au théâtre ,
Vous direz , mon ami , j'ose vous en charger ,
Que j'aurais bien voulu pouvoir la corriger ,
Qu'on y reconnaîtra plus d'une négligence ,
Que votre ami toujours eut besoin d'indulgence ,
Mais sur-tout ...
L'AMI.
Du succès vous serez enchanté ,
Et ce sera de quoi vous rendre la santé.
1
Allons ; un professeur doit-être un honnête homme ;
Je sais son domicile et comment il se nomme ,
Et nous aurons la pièce avant un mois.
:
COLLIN.
C'est bien tard mon ami .
,
L'AMI .
Un mois !
Paix ; encore une fois ,
Ou nous querellerons comme font vos deux frères .
COLLIN.
Chez nous , comme chez eux , cela ne dure guères .
Mais je vais , pour sortir , prendre ce qu'il me faut .
L'AMI .
Oui , cela vaudra mieux.
COLLIN.
Je vous rejoins bientôt.
SCENE III.
L'AMI , seul , le regardant aller.
Pauvre ami ! .. cher Collin ! .. que ma peine est extrême !
Je lui donne un espoir que je n'ai pas moi-même ;
Je l'aime dès l'enfance ... Hélas ! je le perdrai ;
Je resterai tout seul et je le pleurerai .
Oh ! combien je voudrais que son dernier ouvrage
Du Public satisfait emportât le suffrage !
Car je prévois qu'un jour on le retrouvera ;
Quand il n'y sera plus , sans doute on le jouera ;
Oh ! que ne puis-je alors , d'une voix attendrie ,
Dire au Public ; Messieurs , écoutez , je vous prie ;
Car c'est le chant du Cygne , à ses derniers momens ;
Lui refuseriez vous vos applaudissemens ?
Chéri pour ses talens et pour son caractère
Le bon , l'illustre auteur du Vieux Célibataire ...
Il vient ... cachons mes pleurs ... qu'il ne soupçonne pas ...
594 MERCURE DE FRANCE,
SCENE IV .
COLLIN-D'HARLEVILLE , L'AMI .
COLLIN,
Me voici , mon ami... donnez moi votre bras.
L'AMI , affectant de la gaîté.
De tout mon coeur . Venez .
COLLIN.
Allons aux Tuileries .
L'AMI .
Fort bien .
COLLIN.
Nous parlerons de vers , de comédies .
L'AMI .
Très-volontiers , mon cher , sur-tout de vos Bretons
Vous m'en rappelerez quelques traits ... nous rirons.
COLLIN.
Dieu veuille les sauver d'un accident funeste ,
Si jamais on les joue !
L'AMI .
Allons ! toujours modeste !
C'est un succès de plus , et je vous en répons ...
COLLIN.
Moi , je n'en répons pas ; mais je dis .... espérons .
ANDRIEUX.
ENIGME.
Je forme les savans en us ainsi qu'en 05.
Les saints en paradis , et Vénus à Paphos ,
Les sénateurs Français , les sept sages de Grèce ,
Les sorciers au sabat , les pécheurs à confesse ,
Les gens à sentimens , les insensés , les sots ,
Les seigneurs , les sujets , les soldats , les héros .
Sans moi l'on n'aurait pas connaissance des choses ,
Nul ne rendrait raison des effets et des causes ;
Sans moi point de repos , de plaisir , de santé ,
L'intrigant serait sans ruse , sans finesse
L'homme heureux sans prospérité ,
L'homme de cour sans politesse ,
Le plus opulent , sans richesse ,
Les époux sans postérité !
$ ........
NOVEMBRE 1808 ...... 395
LOGOGRIPHE .
AMI lecteur , mon adroite structure
Te met souvent l'esprit à la torture.
De mes sept pieds si tu m'en ôtes trois ,
Je porte Achille aux plaines de Bellonne ,
Et le Romain qui triomphe des rois ,
Ou plus utile amène sous tes toîts
Les épis d'or que le pâtre moissonne ;
J'accueille encor en mon sein les vaisseaux ,
Et les arrache à la fureur des eaux ;
Je suis de plus un fleuve de la France ,
Dont le nom dit ce que plus que mes yeux
1
M'est Emilie ; un peuple belliqueux
De qui Trajan asservit la vaillance ;
Un collectif qu'on applique aux neveux
De quelque chef d'une antique famille ;
En syriaque un mot injurieux
Mis en usage en le Saint-Evangile .
Mais sur six pieds , plus j'abonde en un pont ,
Plus il acquiert , grâce à moi , de renom . 1
CHARADE LATINE .
Noscitur a Gallis huc nomen lector amice.
Pauperibus gratum pars affert prima levamen ;
Atque secunda olim sacrato fulmine gallos
Perterrebat . Aquas tollit res tota quietas .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Botte.
Celui du Logogriphe est Canon , où l'on trouve: ánon.
Celui de la Charade est Vertu.
:
596 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
HISTOIRE DU BAS- EMPIRE en commençant à Constantin
le Grand; par M. LEBEAU , secrétaire perpétuel
de l'Académie des inscriptions et belles lettres ;
continuée par H. P. AMEILHON, ci-devant de la
même Académie , maintenant de l'Institut de France ,
membre de la légion d'honneur , etc.-Tome XXVI .
-A Paris , chez Crapart , Caille et Ravier , libraires ,
rue Pavée Saint-André-des-Arcs , n° 17.- In- 12 de
600 pages .
1
Ce volume est le cinquième (1) que M. Ameilhon publie
de cette continuation importante. La mémoire de
M. Lebeau était intéressée à ce que cet ouvrage , auquel
il consacra une si grande partie de sa vie , fût achevé
dans le même esprit, avec la même connaissance des
sources , la même patience et une critique également
judicieuse et impartiale pour les examiner , les comparer
, les concilier ou choisir entre elles . Tous ces avantages
se sont trouvés réunis dans son continuateur , qui
joint à autant de savoir , à une autorité littéraire aussi
bien assise, une manière de voir et de penser plus vive
et un style à qui elle imprime en général plus de chaleur
et de mouvement.
Liespace de tems que ce volume embrasse est d'à peu
près quatre-vingts ans (2) . On y voit se succéder sur le
trône chancelant de Constantin , quatre princes voluptueux
et faibles ; on y voit décroître et se dissoudre graduellement
les restes de leur puissance, tandis que la
puissance toujours croissante et toujours plus menaçante
des Turcs passe successivement dans les mains de plusieurs
guerriers féroces qui , dans le cours de cette pé-
(1) Et non le troisième , comme on l'a dit par erreur , dans le dernier
Rapport sur les Travaux de la classe d'Histoire et de Littérature
ancienne .
(2) Depuis 1352 jusqu'à 1439.
NOVEMBRE 1308 . 397
riode (3) , laissent à peine quelques momens de relâche
et de repos à l'empire grec.
Les divisions qui avaient précédemment éclaté entre
Jean Cantacuzène et son jeune pupille JeanPaleologue ,
qu'il avait associé à l'empire après l'en avoir dépouillé ,
se présentent d'abord : elles se terminent par la résolution
que prend et qu'exécute Cantacuzène de se retirer
dans un cloître. Jean Paléologue est à peine établi seul
sur le trône impérial que le sultan des Turcs , Orchan ,
renouvelle contre lui la guerre , prend ses meilleures
places , et n'est interrompu que par la mort dans ses
conquêtes. Amurat Ier , son fils , lui succède, et après
des commencemens assez pacifiques , reprend les desseins
et les plans de son père. Dans les dangers dont
Jean Paléologue est menacé , quelle est sa grande ressource?
de renouer avec le pape la négociation déjà
plusieurs fois entamée et rompue de la réunion des deux
églises grecque et latine. Après avoir fait inutilement à
Innocent VI , qui siégeait à Avignon , les propositions
les plus humiliantes sous la seule condition de quelques
secours en troupes et en vaisseaux de guerre , il renouvelle
ses instances auprès d'Urbain V, propose de nouveau
son abjuration , et promet la réunion sincère de
son église à l'église latine ; enfin , pressé par de nouveaux
succès des Turcs , serré de près dans sa capitale , il part
pour Rome où Urbain était revenu , et fait solennellement
entre ses mains cette abjuration et cette nouvelle
profession de foi long-tems promises, dont il ne retira
d'autre fruit que des lettres de recommandation pour
les princes de la chrétienté , et la honte de se voir arrêté
pour dettes à Venise , et d'y être mis en prison. Il est
aisé de voir qu'après un tel affront , il importe assez peu
que Constantinople soit prise un peu plus tôt ou un peu
plus tard , mais que l'empire grec n'existe plus.
(3) Le genre de ce mot, fixé par tous les écrivains qui font autorité
dans la langue , par tous les grammairiens , par toutes les éditions du
dictionnaire de l'Académie française qui sont vraiment de l'Académie , est
devenu l'objet d'une sorte de controverse. J'aurai dans peu l'occasion de
m'expliquer à ce sujet. Je dirai seulement aujourd'hui que dans cette
phrase et dans toutes celles de même espèce , le cours de ce période seraitune
locution barbare.
398 MERCURE DE FRANCE ,
De retour dans ses Etats , Paléologue ne sachant
à quoi recourir pour les sauver, et une fois résigné aux
humiliations , en subit une d'une autre espèce et peutêtre
encore plus honteuse : « Dans son désespoir, dit
M. Ameilhon , il prit la résolution de se mettre sous la
dépendance absolue du Sultan, et de serrer de plus en
plus les liens qui le tenaient déjà enchaîné au pied du
trône de ce barbare. Il renouvela de la manière la plus
solennelle l'engagement qu'il avait pris de le reconnaître
pour son seigneur suzerain , et d'envoyer en
ôtage , à sa cour , un de ses fils . De plus , il s'imposa la
loi , par une clause expresse , de faire auprès de sa personne
le service militaire , toutes les fois qu'il en serait
requis. » Conçoit-on un successeur de Constantin-le-
Grand, proposant et signant un pareil traité?
Cependant Andronic , un de ses fils, se révolte et
prend les armes de concert avec un fils d'Amurat , qui
s'arme aussi contre son père. Amurat réduit les deux
jeunes rebelles , fait crever les yeux à son fils , exige que
Jean Paléologue en fasse autant du sien. L'opération barbare
est mal faite , Andronic ne perd qu'un de ses yeux ;
jeté dans une prison , il en est retiré par l'intercession ou
plutôt par l'ordre même d'Amurat, qui voit en lui un
élément de troubles dont il saura profiter .
Deux peuples marchands , qui ont fait de grandes
choses , mais trop souvent par un esprit mercantile , les
Vénitiens et les Gênois , se disputaient alors à Constantinople
la supériorité du commerce. Jean Paléologue
était favorable aux Vénitiens. Les Gênois forment un
parti en faveur d'Andronic qui se révolte de nouveau ,
se saisit de l'empereur son père , et le fait enfermer dans
la même tour où il avait langui lui-même pendant deux
ans. Les Vénitiens parviennent à délivrer Paléologue,
quine trouve d'autre réfuge que lacour même du sultan.
Iln'obtient de lui la promesse de le rétablir sur son trêne
que par des concessions plus ruineuses et plus déshonorantes
encore que les premières. Amurat l'y avait à
peine replacé , qu'il poursuit , par ses lieutenans , ses
conquêtesdans le Péloponèse et dans les îles de l'Archipel.
Les malheureux Grecs , attaqués par les Turcs comme
chrétiens , le sont en même tems commie schismatiques
NOVEMBRE 1808. 399
par le pape. Urbain VI abandonne à un guerrier
obscur (1) toutes les conquêtes qu'il pourra faire tant
sur les Musulmans que sur les Grecs , ennemis de
l'église romaine , à condition qu'il les tiendra en fiefdu
pape , et qu'il paiera au saint-siége un cens annuel.
Amurat, engagé dans une guerre contre les Serves on
Serviens , remporte une grande victoire et est assassiné
peu d'instans après. Sa mort est loin d'être un bienpour
l'empereur grec . Bajazet , qui lui succède , est un ennemi
plus implacable et plus terrible. De nouvelles humiliations
et de nouveaux chagrins , joints aux tortures de
la goutte , ouvrent enfin au triste Paléologue le dernier
asyle des malheureux princes comme de leurs malheureux
sujets . Il meurt et laisse à son fils Manuel , déjà
depuis plusieurs années son collègue , les débris croulans
et minés de toutes parts de ce qu'on peut à peine appeler
encore un empire.
Bajazet conçoit l'idée d'abattre d'un seul coup ce qui
en reste. Manuel , son frère Théodore , despote de
Lacédémone , et leur neven , fils d'Andronić , mandés
à la fois à l'insu l'un de l'autre à la cour du farouche
sultan , sont forcés d'obéir; un visir reçoit l'ordre de les
égorger la nuit suivante. Ils ne doivent la vie qu'à la
désobéissance et ensuite aux représentations de ce visir ,
et ne sont relâchés qu'après avoir vu arracher les yeux
et couper les mains en leûr présence à plusieurs officiers
de leur cortége. Après une telle épreuve , et toujours
menacé de sa perte, Manuel s'étant associé son neveu
Jean , fils d'Andronic , lui avait confié les rênes de
l'empire , était passé en France et avait reçu à la cour
de Charles VI les honneurs les plus recherchés , mais
rien de plus , lorsqu'un grand spectacle est donné au
monde. Un conquérant vient arrêter Bajazet au milieu
de ses conquêtes ; Bajazet , vaincu par Tamerlan , est
traìué à sa suite dans une cage de fer , où il meurt de
honte et de rage. Tamerlan retourne à Samarcande , et
Constantinople respire .
Pendant dix ans , après la mort de Bajazet , ses quatre
(4) On le nommaſt Pierre Lebound.
1
400 MERCURE DE FRANCE,
fils montèrent tour à tour sur le trône et s'en précipitèrent
l'un l'autre. Soliman vainquit et tua Josué ; Musa
traita de même Soliman , et Mahomet ravit à Musa la
couronne et la vie. La politique de Manuel ne sut ,
pendant tout ce tems , que soutenir ces frères ennemis
Î'un contre l'autre. Si elle eût été plus entreprenante et
plus vigoureuse , il aurait pu profiter de cet interrègne
convulsifpour raffermir son trône et pour expulser les
Turcs , divisés entre eux et ne sachant trop quel était
leur véritable maître. Sa seule action d'éclat , dans tout
cet intervalle , fut d'aller à Lacédémone où Théodore
son frère , venait de mourir , prononcer avec beaucoup
de pompe et d'emphase son panégyrique. Cet acte de
piété fraternelle , dans un orateur couronné , avait sans
doute quelque chose de touchant , et dans ce discours
qui nous a été conservé , il y a, parmi les défauts nombreux
de ce tems , quelques beautés et quelques restes
d'éloquence ; mais , tandis que Musa et Soliman étaient
aux prises pour leur empire , Manuel aurait eu quelque
chose de mieux à faire pour le sien.
Mahomet apporta heureusement sur le trône des dispositions
pacifiques , mais son règne ne fut que de six
ans , et son fils Amurat II , maître d'un Etat qui avait
repris toutes ses forces , reprit aussi l'esprit conquérant
et tous les projets de ses ancêtres. Aigri par quelques
nouveaux motifs contre les Grecs et contre leur empereur
, il fait serrer de près Constantinople par ses
troupes , jure d'en exterminer tous les habitans , fait
publier dans tous ses Etats qu'il abandonne cette proie
à la discrétion de ceux qui l'aideront à s'en saisir , et
par cette proclamation d'un nouveau genre , arme contre
cette capitale une nuée innombrable d'aventuriers et de
brigands. Dans cette position critique, le fanatisme musulman
vient jouer un ter le danger des Grecsr,ôlmeaqiusi qsuemibflienidt'paabrorlderidicule.
Un charlatan de religion , nommé Mersaite , fort en
crédit parmi les Turcs , arrive dans leur camp , suivi
d'une troupe de cinq cents derviches qui vivaient sous
sa discipline . Monté sur une mule , il s'avance avec une
contenance fière . Les Turcs le reçoivent comme un
ange envoyé du ciel , l'entourent , lui baisent les mains ,
les
NOVEMBRE 1808.
cesz
les pieds , et même ceux de sa monture.
s'humilie comme les autres honneurs avec indifférence. .IlMesresdaiitteenrveoçyoit tous
noncer aux croyans qu'ils réduiront les Grecs en servi
tude , et leur ordonne de se tenir prêts à combattre pour
lemoment que le ciel a marqué et qu'il n'avérétiqu àlui
<<Après ces paroles , il descendit de sa mole ot alla se
reposer sous un magnifique pavillon prépare pour le
recevoir. Pendant plusieurs jours il ne cessa de consulter
le Coran, de feuilleter des livres d'astrologie et
d'examiner le ciel. Cependant les Turcs attendaient
avec impatience que Mersaite les mît en action. Ils ne
doutaient nullement que la victoire ne fût à ses ordres ,
et que les murs de Constantinople ne dussent tomber au
son de sa voix.... Enfin le 24 août , jour fixé par son
caprice , il monte sur un grand cheval de bataille. Ses
moines se rangent autour de leur chef, portant devant
lui , avec beaucoup de respect , un vaste bouclier ; en
même tems , ils font retentir l'air d'acclamations accompagnées
du son des trompettes et d'un grand nombre
d'autres instrumens militaires. Lorsque cette symphonie
eut cessé de se faire entendre , Mersaite , tirant son épée
du fourreau et poussant son cheval , donna le signal de
l'attaque.>>>
Les Turcs chargent d'abord avec une telle furie , que
les Grecs cèdent les postes avancés et se réfugient dans la
place. Mais là ils tiennent ferme. Les citoyens de tous
états , les femmes même se mêlent aux soldats , leur
portent des armes , des vivres , des rafraîchissemens ,
pansent leurs blessures ; enfin, les Turcs sont repoussés
avec une perte énorme , et tellement découragés , qu'ils
lèvent précipitamment le siége et prennent la fuite. Le
derviche déconcerté , imagina , pour sauver son honneur,
de publier<< que dans le fort de l'action, il avait vu une
grande dame se promener sur les remparts de la ville ,
vêtue d'une robe violette , et que cette dame , en conjurant
les astres , avait su en détourner l'influence , et faire
manquer ses prédictions. » Ses affidés le répétèrent ; les
Turcs le crurent; beaucoup attestèrent même qu'ils
avaient été témoins du prodige. Quelques Grecs prétendirent
avoir eu la même vision , avec cette différence
Cc
402 MERCURE DE FRANCE ,
qu'au lieu d'une magicienne, c'était selon eux la Sainte
Vierge, protectrice de Constantinople , qui avait paru
sur les remparts.
Amurat offre la paix : elle se conclut ; la mort de
Manuel la suit de près ; son fils Jean Paléologue II lui
succède, et son premier acte est ,pour obtenir uneprolongation
de la paix , de se reconnaître vassal et tributaire
de l'empereur des Turcs. Pendant dix ans , le sultan
, occupé d'expéditions lointaines , content , à ce qu'il
semble , de tenir dans l'avilissement l'empire grec , ne
donne aucune suite au projet de le détruire. Jean Paléologue
apaise des querelles dangereuses qui s'étaient
élevées entre ses trois frères , repousse une attaque que
les Gènois , blessés dans les intérêts de leur commerce ,
osent livrer à la ville impériale , mais n'entreprend rien
pourse délivrer du joug des Tures et de la position gênante
et honteuse où il est réduit. La grande affaire
dont il s'occupe enfin , comme dans un état de sécurité
parfaite, est celle du projet de réunion des deux églises ,
à laquelle les papes revenaient toujours. La scène qui
s'ouvre alors , et par laquelle se termine ce que nous
avons ici du règne de Jean Paléologue , n'est pas une des
moins curieuses de cette histoire.
L'empereur quitte sa capitale toujours cernée par les
barbares , et toujours menacée ; il traverse la mer, pavaît
à Venise , où était encore récente la mémoire de
l'affront que son grand-père y avait reçu ; se rend au
concile de Ferrare , anathématisé par celui de Bâle ;
assiste aux combats théologiques , sur la question de
savoir si le Saint-Esprit procède du Père et du Fils , ou
seulement du Père par le Fils , sur la nature des peines
du purgatoire , sur l'état des ames avant le jugement.
dernier , sur l'usage du pain azyme , etc.; prend luimême
part à la querelle , et entre en discussion réglée
avec un cardinal. La peste chasse le concile , l'empereur
et le pape. C'est à Florence qu'est enfin proclamé en
grande pompe ce décret de réunion, après lequel les
deux églises restent aussi divisées qu'auparavant. Jean
Paléologue quitte le pape, comblé de bienfaits , de bénédictions
, d'indulgences , de promesses de secours qui
furent sans effet comme tout le reste, et revient , après
1
NOVEMBRE 1808. 405
plus de deux ans d'absence , dans ses états où ses prélats
et lui sont reçus avec une froideur et une désapprobation
publique , qui présageait le peu de solidité des transactions
qu'ils venaient de faire ; tandis que le pape , de
son côté , faisait graver avec orgueil , sur des portes d'airain
, ce triomphe passager , ou plutôt entiérement
illusoire.
Cette esquisse imparfaite et rapide des principaux
événemens contenus dans ce volume , suffit pour donner
une idée de l'intérêt qui y règne ; il y faut joindre les
faits secondaires qui complètent le tableau , le varient
et ajoutent à son utilité. Telles sont les guerres entre
les Turcs et les Serves ou Serviens qui font souvent une
diversion utile aux Grecs ; celles des Vénitiens et des
Gênois , entr'eux , ou contre les Turcs , ou contre les
Grecs, les nombreuses expéditions des sultans en Dalmatie
; en Bulgarie et ailleurs , autres diversions favorables
à l'empire , les conquêtes même qu'ils font dans
la Grèce proprement dite , soit sur le continent , soit
dans les îles , et qui retardent du moins la chûte de la
capitale en continuant d'affaiblir et de démembrer le
corps de l'état; quelques lueurs de prospérité qui brillent
encore pour d'autres parties de la Grèce , comme
dans le Péloponèse , sous l'administration de ce Théo-
-dore despote de Lacédémone et frère de Manuel ; quel-
-ques entreprises , tantôt heureuses et tantôt malheureuses
, telles que celles des princes chrétiens , de l'empereur
Sigismond et des guerriers français contre les
Turcs , terminées par la funeste bataille de Nicopolis ,
ou l'expédition maritime de Boucicant , qui n'a que
de bons résultats partiels , et ne procure aux Grecs que
des délais , et aux Français que de la gloire.
Telles sont encore les affaires intérieures de l'empire
et celles de la famille impériale , sujète à de fréquentes
dissentions ; et diverses aventures épisodiques , comme
celle du faux prophète musulman Mersaite , et celle
d'un autre charlatan grec à peu près de même trempe ,
nommé Paul Tigrin. Celui-ci se dit patriarche de Constantinople
, s'entoure d'un cortége de faux prélats , parcourt
le royaume de Chypre et d'autres provinces éloignées
, vendant très-cher son crédit auprès du ciel , et
Cc 2
404 MERCURE DE FRANCE ,
se faisant rendre les mêmes hommages que le pape; il
ose aller jouer cette comédie à Rome sous les yeux du
pape même , est reconnu pour imposteur, mis en prison
par les ordres d'Urbain VI ; devenu libre par la mort de
de ce pontife , il va répéter plus heureusement son personnage
devant le pape d'Avignon Clément VII , qui le
comble de bénédictions , et ce qui plaisait beaucoup
plus à Tigrin , de riches présens : il paraît en vrai patriarche
à la cour de France , y augmente prodigieusement
ses richesses , promet aux moines de Saint-Denis ,
pour les récompenser des honneurs qu'ils lui rendent ,
des reliques admirables de leur patron et de précieux
manuscrits ; emmène avec lui deux de ces bons pères à
qui il doit remettre tous ces trésors à leur arrivée dans
laGrèce ; et , parvenu jusqu'à la mer, s'embarque secrètement
avec les siens pendant la nuit , laissant les deux
Bénédictins honteux d'avoir été pris pour dupes , heureux
encore qu'il ne les eût pas emmenés et abandonnés
au-delà des mers .
Tous ces incidens se lient au fil del'action principale ,
et y sont rattachés avec assez d'ordre et d'économie
pour que ce fil n'échappe jamais à l'attention du lecteur.
C'est une des parties la moins aperçue peut- être
etnon pas lamoins importante du talent de l'historien ,
sur-tout lorsque l'histoire embrasse un vaste horizon ,
et qu'ayant à peindre, soit l'élévation , soit la chûte d'un
grand empire , on doit mener de front l'exposition de
toutes les causes qui, tantôt de près, et tantôt aussi de
fort loin , y ont contribué.
La saine critique et l'impartialité que j'ai reconnues
dans M. Ameilhon, en commençant cet extrait , ont
sur-tout lieu de s'exercer dans l'Histoire du Bas-Empire.
Les sources ne manquent pas, mais on sait avec
quelle méfiance il y faut puiser , d'après les passions
diverses qui ont inspiré les auteurs originaux , l'intérêt
particulier et la part même personnelle qu'eurent plesieurs
d'entr'eux aux événemens qu'ils racontent. Le
soin scrupuleux avec lequel M. Ameilhon examine et
pèse les choses, paraît sur-tout dans le jugement qu'il
porte sur l'empereur Cantacuzène , que quelques historiens
ont traité d'usurpateur. Il entreprend son apoNOVEMBRE
1808 . 405
logie ; et , parcourant tous les degrés par lesquels Cantacuzène
s'éleva jusqu'au trône , et tous les moyens qu'il
employa pour s'y affermir , il fait voir que , dans chaque
circonstance , ce prince fit ce que la prudence et le bien
de l'état exigeaient , plus encore que ce que demandait
son ambition . C'était là la partie la plus difficile de cette
apologie , et je n'oserais pas assurer qu'elle ne fût encore
, sur quelques points , sujète à examen. L'auteur
est plus à l'aise dans la discussion des bonnes qualités
de Cantacuzène , et de quelques défants qui les obscurcirent
, dans l'opinion qu'il énonce sur ses talens littéraires
et sur ses ouvrages. Une équité , bienveillante
sans doute , mais non au-delà d'une juste mesûre , règne
dans tout ce morceau : on pourrait seulement le trouver
trop étendu : il ne remplit pas moins de trente-six
pages d'impression; et quoique ce soit à la fin d'un
livre (le cent quatorzième de l'ouvrage) , c'est peutêtre
suspendre un peu trop le récit des événemens.
D'ailleurs , convient-il à l'historien de discuter , deplaider,
de porter une accusation , ou de faire une apologie
en forme ? Il doit examiner et discuter pour lui , mais
il ne doit au public et à la postérité que les résultats de
cette discussion et de cet examen. Si donc , reprenant
tous les articles de cette espèce de plaidoyer, M. Ameilhon
eût énoncé sonjugement sur chacun par une de ces
expressions ou de ces phrases qui sont des sentences
dans un écrivain accrédité, il eût peut-être , en deux
pages pleines de suc et de force , tracé un de ces portraits
que le lecteur retient , que l'histoire conserve , et
que llaa postérité répète. Je dis peut-être , car il est possible
qu'en rendant justice comme je le fais avec plaisir
à ce qu'il y a ici de bien, je me trompe par le désir du
mieux.
L'auteur a prouvé , en d'autres occasions , dans ce volume
même , que cette manière , qui est celle des grands
maîtres , ne lui est rien moins qu'étrangère. C'est ainsi
qu'il s'est résumé en peu de mots , en finissant le règne
du successeur de Cantacuzène. « Jean Paléologue était
âgé de 61 ans lorsqu'il mourut; il en avait passé 52 sur
le trône. Sous son règne , l'empire fit de grandes pertes
et éprouva de grands malheurs. Ce prince est désigné dans
406 MERCURE DE FRANCE,
l'histoire sous le nom de Calojean , ce qui peut s'entendre
de la beauté du corps et de la bonté de l'ame .
On convient que cet empereur était doué d'une belle
figure. Avait-il aussi une bonne ou une belle ame ?
Presque toutes ses actions nous le représentent comme
un homme faible , indolent , débauché, sans caractère .
Peut-être donnerait-on la vraie mesure de sa personne
en disant que , toujours endormi dans le sein de la volupté
, il n'eut d'énergie ni pour ces grands crimes qui
font les tyrans , ni pour ces grandes vertus qui font les
bons princes .>>>
..-
4
1
Je citerai encore ce portrait d'un ministre fidèle
placé dans une position dangereuse pour un homme
de bien , puisqu'il n'était rien moins que grand visir
du féroce et impétueux Bajazet. « Ce ministre était un
de ces hommes tels qu'il serait à désirer que tous ceux
qui , revêtus d'un grand pouvoir , ont des passions
très- impétueuses , en eussent toujours à leur côté. II
possédait l'art de ramener le calme dans l'ame de son
maître, lorsqu'elle était agitée par de violentes tempêtes
, ce qui arrivait souvent. Il savait fixer les incertitudes
de son humeur fantasque et capricieuse ; le
rappeler à la raison et à la justice dans des momens où
se livrant à son caractère fougueux , il s'en écartait ;
l'éclairer de ses lumières dans des circonstances où il
allait suivre en aveugle les impressions des préjugés
dont son esprit était dominé. Il l'exhortait sur-tout à
mettre un frein à son ambition et à ne pas hasarder le
salut de la nation et le sien par des entreprises téméraires.
Ce fidèle sujet épargna à son souverain bien des
-démarches imprudentes et même des crimes. »
Ces deux citations suffisent pour prouver que M.
Ameilhon joint aux autres qualités de l'historien celle
d'un bon style , et que le sien , quoiqu'en général plus
remarquable par la clarté que par la concision et par
la force , sait aussi s'élever et se resserrer quand le
sujet l'exige. Il n'est pas douteux que l'achèvement de
cette grande entreprise historique , qu'un dernier volume
doit terminer sous peu de tems , ne place cet
estimable Académicien au nombre de nos écrivains qui
se sont honorablement exercés dans la carrière de
l'histoire .
:
GINGUENÉ.
NOVEMBRE 1808. 407
OEUVRES DE SALLUSTE. Traduction nouvelle , par
DUREAU DE LA MALLE , de l'Académie française.
A Paris , chez Giguet et Michaud, imprim.-libraires ,
rue des Bons-Enfans , nº 34 ; et chez Nicolle , rue
des Petits-Augustins .
寿
,
La traduction de Tacite a fait une grande réputation
àM. Dureau de la Malle , et lui a mérité les honneurs
académiques . Elle parut en 1790 , époque où les idées
d'affranchissement donnaient une sorte d'à - propos
aux écrits de l'historien qui , peignant des tyrans
sons un bon prince , avait osé regretter l'ancienne
république , et où chaque particulier, subitement transformé
en penseur et en homme d'état , se croyait
obligé de méditer ces Annales dans lesquelles Tacite
d'un coup-d'oeil quelquefois plus profond que les causes
qu'il recherche , pénétre la politique sombre , astucieuse
et cruelle de Tibère. Cette faveur de la circonstance
s'étendit au style même du traducteur. On commençait
dès-lors , comme par suite de l'esprit d'indépendance ,
à moins respecter le joug des règles du langage. Dans
les assemblées délibérantes , et dans les sociétés qui n'en
différaient guères , la véhémence des discussions avait
donné naissance à une élocution plus énergique , plus
animée , plus rapide. L'indifférente politesse arrondit
et ainoliit en quelque sorte les phrases , au risque d'affaiblir
les pensées ; mais la passion toujours convaincue
et impatiente de convaincre , a un langage absolu ,
despotique , qui s'accommode beaucoup des formes
vives , abruptes et hasardées. La diction nerveuse ,
concise et elliptique du nouveau traducteur de Tacite
se trouva donc , pour ainsi dire , à la mode. On ne
s'avisa point d'examiner si M. Dureau de la Malle
n'avait pas été quelquefois plus fidèle au génie de son
auteur , qu'au génie de la langue dans laquelle il le
faisait passer ; et il entra sur le champ en possession
d'une gloire littéraire à laquelle il n'a peut-être manqué
, pour être aussi pure qu'elle a été brillante , que
de subir un peu plus l'épreuve de la véritable critique.
408 MERCURE DE FRANCE ,
1
Plus qu'aucun autre traducteur , M. Dureau de la
Malle était d'avis qu'on doit rendre , non-seulement le
sens de son original , mais encore la physionomie particulière
de son style. Il fit , dans sa traduction de
Tacite , une heureuse application de ce systême. La
langue française s'y prêtait difficilement , et j'ose croire
que M. Dureau de la Malle eut aussi à vaincre le caractère
propre de son esprit et de son style. Ce qui me le
prouve , c'est que dans les morceaux de sa composition ,
tels que le discours préliminaire de cette même traduction
de Tacite, et sur-tout son discours de réception
à l'Académie française , on remarque une diction
élégante et modérément nombreuse , qui n'offre aucune
trace de cetteextrême concision et de cette sorte d'âpreté
qu'on sent à chaque page de sa version. On trouve en
même tems dans ces deux morceaux un fonds d'idées
assez riche pour faire regretter que l'auteur ne se soit
pas quelquefois occupé de productions originales plus
étendues. Mais , déterminé par son premier succès ,
M. Dureau de la Malle avait entrepris de traduire les
trois grands historiens latins , et ce travail s'est emparé
de tout son tems et de toutes ses facultés. La mort ne
lui a pas permis d'achever le Tite- Live : la continuation
en est confiée à un homme de lettres dont le talent est
déjà prouvé par des histoires d'un style noble et grave.
Ce que M. Dureau de la Malle avait fait pour Tacite ,
il l'a fait pour les deux autres historiens , c'est-à-dire ,
que se dépouillant en quelque sorte de sa propre manière
, il a saisi et copié fidèlement celle de ses deux
nouveaux modèles. Des personnes qui ont eu communication
du Tite-Live , assurent qu'on y retrouve le
style abondant , harmonieux et périodique de l'ori
ginal. Salluste avait sa physionomie à part : très-différent
de Tite- Live , il se rapprochait sans doute beaucoup
de Tacite qui , voyant en lui le premier des historiens
latins , avait dû , à quelques égards , le prendre
pour modèle . Mais un homme de génie rivalise plutôt
qu'il n'imite : le style de Salluste et celui de Tacite ,
quelques rapports qu'ils puissent offrir , n'en sont pas
moins , pour ainsi dire , marqués de signes distinctifs
qu'il était peut-être difficile de ne pas effacer en traNOVEMBRE
1808.
409
duisant , mais qu'il était certainement essentiel de conserver.
Un de ces signes dans Salluste , le plus sensible
de tous , peut-être , c'est l'emploi des expressions vieillies.
Les Latins eux-mêmes en firent un reproche à
l'écrivain ; le traducteur qui imiterait cette affectation ,
en mériterait un bien plus grand encore. M. Dureau
de la Malle n'a eu garde de donner dans un pareil ridicule
; mais on croit apercevoir quepour suppléer à ce
trait de ressemblance qu'il était forcé de négliger , et
conserver en quelque chose au Salluste traduit cette
teinte de vétusté qui frappe dans l'original , il a eu
quelquefois recours aux acceptions insolites, et sur- tout
aux constructions un peu singulières , telles qu'on en
rencontre dans les écrivains antérieurs à ceux qui ont
définitivement fixé le génie de notre langue. J'aurai
soin d'en faire remarquer quelques exemples ; ils donneront
peut-être lieu de décider que le système de traduction
de M. Dureau de la Malle , bon en lui-même et
déjà prouvé tel par un premier ouvrage , est néanmoins
susceptible d'un excès vicieux dont la traduction de
Salluste n'est pas toujours exempte .
Avant celle-ci , il en existait trois assez récentes ;
l'une du père Dotteville , oratorien ; l'autre de M.
Beauzée , de l'Académie française ; et là troisième du
président de Brosses , l'auteur du Traité de la formation
mécanique des langues. Cette dernière était mal
écrite ; celle de Beanzée l'était avec une froide correction;
la plus estimée des trois était celle du père Dotteville
, et elle avait assez de mérite pour qu'une traduction
nouvelle ne semblât pas nécessaire. Mais il entrait
dans le plan des travaux de M. Dureau de la Malle
d'enfaire une ; d'ailleurs , ayant adopté pour ce genre
d'ouvrages un systême qu'il s'était rendu particulier
par l'application rigoureuse qu'il en faisait , il était certain
de faire autrement que le père Dotteville ; et ik
pouvait espérer de faire mieux , l'ayant déjà emporté
sur cet estimable concurrent dans une lutte plus longue
et plus difficile , celle de la traduction de Tacite.
D'aucune manière , l'entreprise de M. Dureau de la
Malle ne peut donc sembler extraordinaire. Reste à
examiner si elle a été heureuse ...
1
410 MERCURE DE FRANCE ,
Salluste , à la fois précis et concis , c'est-à-dire , serrant
ses idées et ses mots , est quelquefois difficile à comprendre
; quelquefois aussi la phrase présente deux sens
également soutenables. La sagacité et la justesse d'esprit
du traducteur me semblent l'avoir heureusement servi
dans la plupart de ces cas obscurs ou douteux ; mais je
crois qu'il s'est trompé dans sa seconde phrase du Catilina.
L'homme , dit Salluste , doit faire les plus grands
efforts pour ne point passer obscurément sa vie , comme
les animaux qui obéissentà leurs sens ( ventriobedientia) .
Deux choses composent l'homme , l'esprit et le corps .
Animi imperio , corporis servitio magis utimur; c'est
dans cette phrase que gît la difficulté. M. Dureau de la
Malle , traduit : <<<Mais il faut que l'esprit soit le maître ,
>> le corps ne doit être que l'esclave. >> Seul de tous les
traducteurs et commentateurs , Beauzée a entendu ditféremment
le passage , et il l'a rendu ainsi : « Nous avons
>> plus d'empire sur notre ame , et nous dépendons da-
>> vantage de notre corps. » Ce qui rend cette dernière
version préférable , c'est que Salluste ajoute : « L'un
>> ( l'esprit) nous est commun avec les dieux , l'autre
>> ( le corps) avec les bêtes. C'est pourquoi il me semble
>> raisonnable d'ambitionner la considération du génie ,
>> plutôt que celle de la force. » La suite de ces idées est
facile à saisir. L'homme est esprit et corps ; par le corps ,
il tient de la bête , et par conséquent , il est esclave de
ses sens comme elle : il faut donc que des deux natures
qui le composent , il cultive et perfectionne de préférence
celle sur laquelle il a le plus d'empire , c'est-à-dire
l'esprit. Le corps ne doit étre que l'esclave ; cela est vrai
en morale ; mais , physiquement parlant , cette règle
souffre de grandes exceptions . Le corps agit d'après les
ordres de l'esprit , sans doute ; mais il faut qu'il puisse
agir , et souvent sa disposition y met un obstacle invincible
; quelquefois alors , loin d'agir au gré de l'esprit ,
il domine l'esprit lui-même , et influe considérablement
sur ses déterminations. Tout le mal-entendu vient , je
crois , de ce que M. Dureau de la Malle n'a eu en vue que
les appétits déréglés du corps , sur lesquels en effet nous
- devons prendre de l'empire, tandis que Salluste n'a
songé qu'aux besoins naturels du corps, qui ont très
NOVEMBRE 1808 . 411
certainement tout empire sur nous , quoi que nous fassions.
La comparaison de l'homme avec les animaux ,
dont les besoins sont de cette espèce , et l'emploi du mot
venter qui désigne le plus impérieux de tous les besoins ,
prouvent que Salluste , dans la phrase en question , a
voulu rappeler une loi de la nature , et non établir un
axiôme de morale. A ce sujet , Beauzée dit assez sensément
: << Il ne faut pas rendre Salluste inconséquent ,
>> pour le rendre orthodoxe . ».
Salluste , prédicateur de vertu dans ses écrits , était ,
s'il faut en croire ses contemporains , un homme profondément
vicieux. Il avouait sa mauvaise renommée ,
puisqu'il cherchait quelquefois à s'en justifier. Après
avoir peint énergiquement la corruption de son siècle ,
il dit : ac me , cùm ab reliquorum malis moribus dissentirem
, nihilominus honoris cupido eadem , quæ cæteros ,
fama atque invidia vexabat. Tout le monde, jusqu'ici
avait considéré honoris cupido comme un substantif, et
l'on traduisait : « Quoique mon coeur désavouât ces
>> moeurs perverses , néanmoins j'étais , comme les au-
>> tres , tourmenté de la soif des honneurs , poursuivi
>> comme eux par l'opinion et par l'envie. » Il a plu à
M. Dureau de faire de cette idée honoris cupido une
phrase incidente , et de dire : « Néanmoins , comme on
>> me voyait la même ardeur pour parvenir , j'étais
>> poursuivi , etc. >> Ce sens n'est pas très-différent de
l'autre ; mais la manière dont M. Dureau a lu est bien
étrange. Selon lui , honoris cupido est l'ablatif absolu de
l'adjectifcupidus; ensorte que la phrase est ainsi construite
: invidia vexabat me.... , me (sous-entendu ) honoris
cupido . Je ne crois point cette construction latine.
Si cupido est adjectif , pourquoi Salluste ne l'a-t-il pas
mis à l'accusatif, comme régi par le verbe vexabat , et
s'accordant avec le pronom me : invidia vexabat me
honoris cupidum ?Aquoi sert le changement de cas , si
ce n'est à faire une phrase incorrecte ou du moins bizarre
? Au reste , je ne serais pas surpris que le texte eût
autrefois porté l'accusatif de l'adjectif cupidus , mais
écrit par un o ( cupidom ) , ainsi que le sont , dans Plaute ,
tous les mots de cette terminaison. La conjecture est
d'autant moins déraisonnable , que Salluste affectait
412 MERCURE DE FRANCE ,
l'ancienne orthographe, et écrivait optumus , тахитè ,
lubenter , ete . Les copistes auraient retranché l'm ,
comme ayant été ajoutée par erreur au substantif
cupido.
Salluste excelle dans les portraits ; celui de Catilina
est célèbre . M. Dureau de la Malle a imité assez bien la
touche fière , hardie et heurtée de l'original. On a critiqué
une expression dont le traducteur semble s'applaudir
dans une de ses notes, c'est celle d'esprit contrefait
, pour rendre animo pravo. Il cite un vers d'Horace
pour prouver que pravus , au propre, signifie contrefait.
Soit ; mais il ne s'ensuit pas qu'en français , contrefait
puisse s'appliquer figurément à l'esprit. Je ne sais
cependant si l'on ne doit pas excuser cette métaphore
un peu étrange, puisque nous n'avons pas d'expression
noble pour désigner un esprit quia , pour ainsi dire ,
un vice naturel de conformation, et que dépravé dirait
le contraire. Nous disons familiérement un esprit de tra-.
vers , un esprit biscornu ; mais comment rendre la
même idée dans le style soutenu ?
Voici une phrase qui n'exigera point de si longues
observations ; il suffit de la transcrire pour en démontrer
le vice : << De jour en jour s'aiguillonnait encore
>>plus son audace naturelle par la surcharge de ses
>>dettes et par la conscience de ses crimes , malheureux
> fruit de son caractère pervers. >>> Cette phrase serait
assurément blâmée dans une composition française :
peut-elle ne pas être repréhensible dans une traduction ,
et croira-t- on la justifier en disant que la construction
latine y est exactement suivie ? A ce compte, il ne faudrait
plus faire que des mot à mot et des traductions interlinéaires
.
En suivant l'ordre des pages , je rencontre quelques
fautes qui appartiennent ,non pas au traducteur , mais
à l'écrivain . M. Dureau dit de ces hommes choisis , qui ,
sous le nom de pères , formaient le conseil des premiers
rois de Rome , que , dans un corps affaibli par les années
, ils conservaient une téte fortifiée par l'expérience.
On dit conserver une ame vigoureuse dans un corps
affaibli ; mais consérver une tête dans un corps , est une
NOVEMBRE 1808 . 413
Cexpression bien étrange. Salluste remarque avec raison
que les héros d'Athènes ont dû une grande partie de leur
renommée à l'excellence des écrivains qui les ont loués .
M. Dureau de la Malle lui fait dire : « Comme ils ont eu
>>une riche moisson de grands historiens , c'est la rai-
» son pour laquelle les exploits de ces peuples sont célé-
>> brés par toute la terre , comme ce qu'il y a de plus
>> glorieux . >> C'est la raison pour laquelle , est d'une
inconcevable pesanteur. Dans le fameux discours de
Catilina aux conjurés , je lis : Eh ! qui portant en soi
>> le coeur d'un homme, peut voir sans indignation
>>>qu'ils regorgent de richesses , pour les prodiguer fol-
>>>lementà bâtir dans la mer , à raser des montagnes , et
>> que nous , nous ne possédons pas même de quoi nous
>> fournir les plus indispensables besoins de la vie. » On
ne se fournit pas des besoins , on fournit à ses besoins ,
on y subvient , on y satisfait. Caton dit dans le Sénať ,
lorsqu'il s'agit de prononcer sur le sort des conspirateurs
: « C'est à vous que je m'adresse , à vous qui faites
>> tant de cas de vos palais , de vos jardins , de vos ta-
>> bleaux, de vos statues , bien plus que de la république. >>>
Fairetant de cas d'une chose bienplus que d'une autre ,
est une des plus fortesinadvertancesquiaient pu échapper
â un écrivain habile et exercé comme M. Dureau de la
Malle. Ces fautes et plusieurs autres du même genre ,
dont le relevé deviendrait par trop fastidieux , sont
pour moi une preuve que M. Dureau de la Malle n'avait
point encore soumis sa traduction à cette révision sévère
qui précède l'impression , et qui ordinairement a le
style pour objet. Il avait pris son parti sur le mode de
traduction ; aussi le fond de l'ouvrage fût-il probablement
resté tel qu'il est ; mais du moins la diction eût été
purgée d'un assez grand nombre d'incorrections et de
négligences qui la déparent. Si quelques personnes s'élevaient
contre cette explication qui met à couvert la
gloire de l'auteur , sans beaucoup compromettre le succès
de son livre , je leur fournirais une preuve sans
réplique , c'est une seule et même phrase latine , traduite
de deux manières à la suite l'une de l'autre. Salluste
dit des premiers Romains : jurgia , discordias ,
414 MERCURE DE FRANCE ,
simultates cum hostibus exercebant. La traduction porte
<< Ils ne connaissaient dé querelles , de discussions , de
>> haine , qu'à l'égard de leurs ennemis .>> Et tout de
suite après : <<< Ils n'étaient en querelle , en mésintelli-
>> gence qu'avec l'ennemi ; ils ne savaient haïr que lui.>>>
Il est clair que le manuscrit portait deux versions d'une
même phrase , entre lesquelles le traducteur s'était
réservé de choisir , et que , faute de s'en être aperçu ,on
les a imprimées toutes deux. J'ai quelque peine , je l'avoue
, à concilier cette inadvertance avec le zèle et le
scrupule filial que l'éditeur prétend avoir apportés à la
révision des épreuves. Ce n'est pas la seule fois que son
attention a été trompée: le texte de Salluste et celui
de la traduction présentent d'assez nombreuses fautes ;
il en est une sur-tout qui a donné lieu à uncritique
d'accuser le traducteur de contre-sens ; et c'est pour
venger celui-ci d'un reproche non mérité , que je
prends le parti de la relever ici. Dans la conspiration
de Catilina , nº 46 , on voit que Cicéron charge les préteurs
L. Valerius Flaccus et Caïus Pontinius de s'embusquer
sur le pont Milvius , et d'arrêter ceux des conjurés
qui devaient conduire à Catilina les ambassadeurs allobroges.
Rem omnem aperit cujus gratia mittebantur ;
cætera , utifacto opus sit , ita agant. « Il leur fait part
<<des motifs , il laisse le reste à leur prudence. >> Permittit
illis homines militares , sine tumultu præsidiis conlocatis
, etc. « Ces deux préteurs qui avaient été de plus
>> d'une expédition militaire , font leurs dispositions sans
>> bruit , etc. » Le texte et la traduction ne s'accordent
nullement. Le premier porte que Cicéron confia aux
préteurs des hommes au fait de la guerre , homines militares
; tandis que , dans la traduction , cette expression
s'applique aux préteurs eux-mêmes , et que permittit
illis n'est point rendu , ou bien se rattache à la
phrase précédente. Il y a des éditions qui suppriment
ces deux mots , et je pense qu'elles ont raison. Le critique
dont j'ai parlé , prenant à la lettre le texte joint à
la traduction , a trouvé le traducteur en défaut : on ne
lui aurait pas donné cet avantage si l'on eût concilié
l'original et la version , et pour cela, il ne fallait qu'em
NOVEMBRE 1808. 415
ployer le texte même sur lequel M. Dureau de laMalle
a traduit , et que souvent il a corrigé très-heureusement
, comme on le voit par ses notes.
Je reviens au traducteur lui-même. Quelques phrases
que j'ai analysées , quelques autres que je pourrais analyser
encore, ne feraient jamais bien juger de la totalité
de l'ouvrage , puisqu'en les supposant encore plus vicieuses
qu'elles ne le sont, tout le reste en pourrait différer
beaucoup. Il me resterait bien la ressource de
transcrire un morceau de quelqu'étendue ; mais j'alongerais
fort cet article déjà un peu long ; et d'ailleurs ce
morceau , quelque soin que je misse à le choisir , ne réu--
nirait sans doute qu'un petit nombre de ces différentes
singularités de version et de style , dont l'ensemble et la
répétition forment ce qu'on peut appeler le systême du
traducteur ; alors je ne réussirais point à faire partager
l'impression que la lecture de l'ouvrage entier a faite
sur moi. Ne pouvant la communiquer , je vais au moins
dire ce qu'elle est , et j'en prends pour juges ceux de
nos lecteurs qui ont déjà connaissance du Salluste
de M. Dureau de la Malle. De l'avey même du fils de
l'auteur, on peut trouver que celui-ci s'est un peu trop
rapproché des formes latines. Ces formes ,'dans Salluste,
étant , je ne dis pas plus latines , mais plus étrangères à
à la langue française que dans beaucoup d'autres auteurs
anciens , il s'ensuit naturellement qu'ici le traducteur
a couru davantage le danger de contrarier le caractère
et les habitudes de sa propre langue; et il faut le
dire , c'est un danger dans lequel M. Dureau de la Malle
s'est jeté en homme déterminé. Content de conserver le
tour de phrase énergique et concis de Salluste , il a souvent
bravé les lois de l'usage et quelquefois celles de la
grammaire. Ce ne sont pas seulement les constructions
inusitées ou irrégulières qui donnent à son style un air
étrange , ce sont encore les expressions et les acceptions
de mats extraordinaires. Remontant au sens primitifdes
mots latins , il rend à leur signification propre et physique
les termes qui , dans la langue de son original ,
étaient devenus exclusivement figurés et métaphysiques
; il se félicite quelque part d'avoir rendu ibi
416 MERCURE DE FRANCE,
( Athenis ) provénere magna ingenia par : lesAthéniens
ont eu une riche moisson de grands historiens . « Pro-
>> venére , dit-il , est ici un motmétaphorique.Proventus
>>>signifie au propre récolte , moisson. » Cette locution ,
une riche moisson de grands écrivains , est consacrée
dans notre langue ; ainsi , elle n'avait pas besoin d'être
justifiée par une note : mais le traducteur ne veut pas
nous laisser ignorer qu'il n'a traduit de cette manière le
mot provenére qu'en vertu de l'étymologie : il ne l'eût
pas traduit autrement , quand même notre langue y
aurait répugné , parce que cela faisait partie de son systême
de traduction. D'un autre côté , ayant remarqué
que les expressions reçues et employées ordinairement
dans le style soutenu , ont beaucoup perdu de leur
force , et voulant , à tout prix , nous donner l'équivalent
de cette énergie particulière aux anciennes expressions
affectées par Salluste , il a recours à des locutions
familières et presque triviales qui semblent empruntées
au style de Mézerai , chez qui , en effet , les
locutions de ce genre ont à nosyeux un air de vigueur
et de franchise à cet égard M. Dureau de la Malle
est allé jusqu'à l'abus , lorsque parlant de la ville de
Vacca , en Afrique , d'où les Romains furent chassés par
les habitans , il dit que ceux-ci , montés sur leurs
toîts , firent pleuvoir sur leurs ennemis des pierres et
des taissons (on doit écrire tessons) : rien dans le latin
ne motivait l'emploi de ce mot à la fois bas et impropre.
Enfin Salluste , moins par des constructions
pénibles ou elliptiques , que par l'ambiguité ou le vague
des expressions , offrant souvent à l'esprit deux sens
entre lesquels il a peine à choisir , l'interprête , plus
penseur que ses pareils ne se permettent ordinairement
de l'être , se détermine toujours pour le sens le plus
énergique ou le plus fin , au risque de dire plus ou
mieux que son original n'a voulu dire ; et les rencontres
de ce genre sont assez multipliées pour donner à la traduction
une physionomie différente de celle des autres
traductions , dont les auteurs se sont ordinairement
décidés pour le sens le plus suivi.
Il résulte de tout ceci que la traduction de M. Dureau
do
NOVEMBRE 1808. D
de la Malle est un ouvrage nouveau , un ouvrage
presque singulier , qu'on pourra juger diversement
selon la manière dont on l'aura lu , et l'esprit dans lequel
on l'aura lu. Non comparé avec l'original , il
paraîtra blesser fréquemment les convenances du style
historique et celles -même de la langue française , et il
sera infailliblement condamné par le grand nombre de
ceux qui sont d'avis que toutes les langues suffisent à
toutes les idées, et qu'on ne doit pas , sous le prétexte
de reproduire plus fidèlement la physionomie de son
auteur , conserver un tour et , pour ainsi dire , un air
latin aux phrases écrites avec des mots français . Ce même
ouvrage , soigneusement conféré avec le texte , pourra
plaire à beaucoup d'amateurs des lettres latines , pour
qui la nouvelle traduction sera , en quelque sorte , le
meilleur commentaire qu'ils puissent avoir sur l'auteur
original , par la foule d'interprétations neuves , piquantes
et heureuses qu'elle renferme : cette classe de
lecteurs prise par dessus tout la fidélité , et elle est nécessairement
indulgente pour les erreurs où l'excès de
cette qualité entraîne un traducteur. Quoi qu'on en
puisse dire , il serait fâcheux que ce systême prît trop
faveur et s'établit sans modification . Au fond , il est
plus avantageux à l'insuffisance qu'au véritable talent.
Ces traductions d'une littéralité quelquefois choquante ,
paraissent plus travaillées que les autres , et c'est tout
le contraire : les écoliers qui commencent seraient nos
premiers maîtres en ce genre. On passe pour avoir
mieux senti son auteur , et cela vient souvent de ce
qu'on n'a pas su le bien rendre. Il est des traductions ,
en petit nombre , qui réunissent les deux avantages ; on
ne niera pas qu'elles ne soient préférables à toutes celles
qui les séparent.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .
AUGER.
Théâtre de l'Impératrice ( Odéon ).-Première représentation
du Valet de sa Femme , comédie en un acte et en
vers de MM. Décourt et Aude , neveu.
Da
418 MERCURE DE FRANCE,
Dalaincourt , jeune officier , a épousé , à seize ans , Elise ;
qui n'en avait que dix. Immédiatement après la cérémonie
nuptiale il partit pour son régiment , où les devoirs de sa
place le retinrent pendant dix ans , sans lui permettre de
revoir, une seule fois sa jeune épouse. Convaincu qu'un
aussi long laps de tems l'aura rendu méconnaissable aux
yeux de sa femme , il forme le projet de se présenter à elle
sous un nom supposé......
,
Vous vous trompez , me dit un abonné en m'interrompant
, vous nous aviez promis l'analyse d'une comédie nouvelle
, et vous nous donnez celle des Rivaux d'eux- mêmes
comédie en un acte de M. Pigault-Lebrun , représentée il y
a long-tems au Théâtre-Français . Lecteur trop impatient ,
est-ce ma faute à moi , si MM. Décourt et Aude , neveu ,
ont refait la pièce des Rivaux d'eux- mêmes, qui , entre nous ,
n'était pas mal faite. Ainsi que dans la comédie de M.
Pigault-Lebrun , le mari déguisé est reconnu par la soubrette
et fait amende honorable aux genoux de sa femme
pour avoir conçu le hardi projet de l'éprouver , chose dont
tous les maris bien appris savent qu'il faut se garder .
MM. Décourtet Aude , neveu , ont bien senti que la
comédie de caractère ayant été épuisée par leurs devanciers ,
il ne restait plus aux auteurs modernes que la comédie de
/moeurs ou celle d'intrigue ; ils ont choisi cette dernière ,
et pour ne pas risquer de déplaire , ils en ont pris une bien
connue ; et en cela ils ont sagement fait , car le même parterre
qui a applaudi la comédie de M. Pigault-Lehrun , ne
peut siffler la leur puisqu'elle n'en est que la copie.
г.
J'ai montré à nos lecteurs la ressemblance de ces deux
ouvrages , je vais maintenant faire sentir la différence qu'il
y a entre eux. La comédie de M. Pigault-Lebrun est écrite
en prose vive et élégante , et a obtenu un succès que dix
ans ont confirmé. Celle des nouveaux auteurs est écrite en
vers assez faibles et n'aura probablement pas un aussi grand
nombre de représentations. Nos lecteurs voient donc qu'il
y a entre ces deux comédies beaucoup de ressemblance et
beaucoup de différence .
Théâtre du Vaudeville. - Première représentation des
Fiancés , vaudeville en un acte .
Cette semaine a été malheureuse pour les ressemblances.
J'annonce maintenant un yaudeville calqué sur une comédie
aussi représentée au Théâtre-Français. Au moins faut-il
rendre justice aux auteurs du jour ; ils choisissent bien
leurs modèles. Le père de ce yaudeville a fait à M. Dicu'.
NOVEMBRE 1808 . 419
lafoi , auteur de la jolie comédie de Défiance et Malice ,
l'honneur de jeter les yeux sur lui. Qui a vu cette comédie,
a vu les Fiancés : meme intrigue , mèmes personnages ,
situations pareilles; toute la différence que j'ai pu y trou
ver, c'est que l'on parle à la comédie française et que l'on
chaute tant bien que mal au vaudeville . Un plaisant disait ,
à côté de moi , qu'il avait bien remarqué de la défiance
dans le parterre , mais qu'il n'avait pu trouver de la malice
sur la scène.
Si ce vaudeville des Fiancés produit de bonnes recettes ,
nous croyons que M. Dieulafoi peut , à juste titre , réclamer
une part d'auteur.
;
B.
Paul-Jérémie Bitaubé , chevalier de la Légion d'honneur,
membre de la troisième classe de l'Institut national de France
et de l'Académie royale de Berlin , auteur du Poëme de
Joseph et traducteur d'Homère , est mort à Paris , âgé de
76 ans , le 22 novembre 1808. - Nous donnerons dans un
prochain N° , des détails sur la vie et les ouvrages de ce
savant et respectable académicien.
r*
Quoique la cuisine chimique ne passe pas généralement
pour la meilleure possible , et qu'il soit assez prudent de
s'en défier , nous croyons cependant que l'on doit faire une
exception en faveur du nouveau vinaigre de M. Mollerat.
La liqueur que l'on emploie le plus communément sous le
nom de vinaigre , se retire du vin par la fermentation. Mais
on peut également , par le même procédé , la retirer de
plusieurs autres substances. Aussi fait-on du vinaigre de
cidre , de poiré , de bière , etc.
5 Tous ces vinaigres doivent la plus grande partie de leur
force à la présence d'un même acide que l'on nomme
l'acide acétique. Mais ils contiennent encore d'autres principes
étrangers qui s'y trouvent en très-petite quantité et
qui different selon la nature des substancés dont le vinaigre
est extrait. Ces principes en se melant à l'acide acétique ne
font que dissimuler son acidité. Ce sont eux qui donnent au
vinaigre la couleur rouge ou jaunátre qu'on lui voit ordinairement.
M. Mollerat est parvenu à retirer on grand l'acide acé
tique pur de la distillation du bois dans des vaisseaux fermés.
Cet acide mêlé à l'eau pure dans des proportions diverses ,
donne des vinaigres de force différente , tous parfaitement
purs , transparens , imputrescibles , et susceptibles d'être
420 MERCURE DE FRANCE ,
parfumés par toutes sortes d'aromates . Porté à un haut
degré de concentration , il devient d'un transport extrêmement
facile , et offre sous un très-petit volume de quoi faire
plusieurs tonneaux de vinaigre d'excellente qualité. Ces
diverses propriétés seront sur tout d'un avantage précieux
pour le service de la marine et des armées . Elles permettront
d'exporter et d'introduire d'excellent vinaigre dans les pays
les plus éloignés , où le commerce n'a porté , jusqu'à présent
, que des liqueurs faibles , à peine acides , et souvent
putréfiées enpartie par la décomposition naturelle qu'elles
éprouvent toujours avec le tems.
L'extraction de l'acide acétique , se fait dans les ateliers
de M. Mollerat , comme nous venons de le dire , par la distillation
du bois dans des vaisseaux fermés. Mais cette opération
ne donne pas seulement de l'acide , elle fournit encore
du goudron qui peut être utilement employé dans la marine,
⚫et plusieurs autres produits précieux pour la pharmacie ou
pour les arts , que M. Mollerat recueille , sépare , et qui soigneusement
épurés forment une branche importante de sa
fabrication. Enfin la partie solide du bois qui reste dans les
vaisseaux , donne du charbon excellent , et par l'effet de la
bonne combinaison des appareils , ainsi que par un sage emploidu
combustible , il se trouve que la quantité de charbon
ainsi produite , est double en poids de celle que l'on obtient
dans les forêts par le procédé ordinaire de la carbonisation.
Ce résultat dont M. Vauquelin a été témoin , et qu'il a
attesté , est d'une grande importance , puisqu'il en peut
résulter un accroissement considérable de produit dans
l'exploitation de nos forges , avec une consommation égale
du combustible ; sans compter que dans le procédé vulgaire
de la suffocation sur terre , on perd tous les produits que
M. Mollerat recueille dans ses ateliers . Tel est , et tel sera
toujours l'avantage d'une pratique éclairée sur une routine
aveugle. :
Les vinaigres , les sels , et tous les produits fabriqués par
M. Mollerat , ont été soumis par lui aujugement de lapremière
classe de l'Institut. Une commission composée de
MM. Fourcroy , Vauquelin et Berthollet , en a fait le rapport
le plus favorable. La classe consultée par le Ministre
de l'intérieur , a déclaré que l'usage de ces vinaigres n'avait
ou ne pouvait avoir aucun inconvénient , puisqu'ils sont
essentiellement composés du même principe que le vinaigre
ordinaire , dont ils diffèrent seulement par leur plus grande
pureté. Et d'après ce rapport , le Ministre en a permis la
vente et la consommation.
NOVEMBRE 1808 . 421
NOUVELLES POLITIQUES.
me
2 BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Burgos , le 12 novembre 1808.
Le duc de Dantzich est entré dans Valmaseda en poursuivant l'ennemi .
Dans la journée du 8 , le général Sébastiani découvrit sur une montagne
très-élevée , sur la droite de Valmaseda , l'arrière -garde des insurgés;
il marcha sur - le - champ à eux , les culbuta et fit une centaine de
prisonniers.
Cependant la ville de Burgos était occupé par l'armée d'Estramadure ,
formée en trois divisions : l'avant - garde composée des Gardes wallones
et espagnoles , du corps d'étudians des Universités de Salamanque et de
Léon formant plusieurs bataillons , plusieurs régimens de ligne et des
régimens de nouvelle formation, formé depuis l'insurrection de Badajoz ,
portaient cette armée à environ 20,000 hommes.
L'Empereur ayant donné le commandement de la cavalerie de l'armée
au maréchal duc d'Istrie , donna le commandement du 2º corps au maréchal
duc de Dalmatie . Le 10 , à la pointe du jour , ce maréchal marcha
à la tête de la division Mouton , pour reconnaître l'ennemi. Arrivé à
Gamonal , il fut accueilli par une décharge de trente pièces de canon ,
Ce fut le signal du pas de charge . L'infanterie de la division Mouton
marcha , soutenue par des salves d'artillerie . Les Gardes wallones et espagnoles
furent culbutées à la première attaque. Le duc d'Istrie à la tête
de sa cavalerie déborda leurs ailes , l'ennemi fut mis en plaine déroute ,
3000 hommes sont restés sur le champ de bataille ; 12 drapaux et 25
pièces de canon ont été pris , 3000 prisonniers ont été faits ; le reste est
dispersé . Nos troupes sont entrées pêle-- mêle avec l'ennemi dans la
ville de Burgos, et la cavalerie le poursuit dans toutes les directions .
Cette armée d'Estramadure , qui venait de Madrid à marches forcées ,
qui s'ésait signalée pour premier exploit par l'égorgement de son infortané
général le comte de Torves , toute armée de fusils anglais et spécialement
soldé par l'Angleterre , n'existe plus . Le colonel des Gardes
wallones et un grand nombre d'officiers supérieurs ont été faits prisonniers.
Notre perte a été très - légère ; elle consiste en 12 ou 15 hommes
tués et 50 blessés au plus . Un seul capitaine a été tué d'un boulet .
Cette affaire , due aux bonnes dispositions du duc de Dalmatie et à
l'intrépidité avec laquelle le duc d'Istrie a fait charger la cavalerie , fait
le plus grand honneur à la division Mouton ; il est vraique cette division
est composée de corps dont le seul nom est depuis long-tems un titre
d'honneur.
Le château de Burgos a été occupé et trouvé en bon état, Il y a des
magasins considérables de farines , de vin et de blé.
Le 11 , l'Empereur a passé la revue de la division Bonnet , et l'a di
rigée immédiatement sur les débouchés des gorges de Saint-Ander.
Voici la position de l'armée aujourd'hui :
Lemaréchal duc de Bellune poursuivant vivement les restes de l'ar
mée de Galice qui se retire parVillarcayo et Reynosa , point vers lequel
le duc de Dalmatie est en marche . Il ne lui restera plus d'autre ressource
que de se disséminer dans les montagnes , en abandonnant son artillerie ,
ses bagages et tout ce qui constitue une armée.
S. M. l'Empereur est àBurgos avec sa
garde.
422 MERCURE DE FRANCE ,
\
Le général Milhaud avec sa divisionde dragons marche sur Palencia.
Le général Lassalle a pris possession de Lerma.
Ainsi dans un moment. les armées de Galice et d'Estramadure , out
été battues dispersées , et en partie détruites , et cependant tous les corps
de l'armée ne sont pas arrivés . Les trois quarts de la cavalerie sont en
arrière , et près de la moitié de l'infanterie ...
On a remarqué dans l'armée insurgée les contrastes les plus opposés.
On a trouvé, dans la poche des officiers morts , des contrôles de compagnies
qui s'intitulaient compagnies de Brutus, compagnies del Popolo ; c'étaient
lés compagnies des étudians des écoles : d'autres dont les compagnies
portaient des noms de saints ; c'était l'insurrection des paysans . Anarehie
et désordres , voilà ce que l'Angleterre sème en Espagne ; qu'en recucillera-
t-elle? la haine de cette brave nation éclairée et réorganisée .Du
reste , l'extravagance des meneurs des insurgés s'aperçoit partout. Il y a
desdeapeaux parmi ceux que nous avons pris , où l'Aigle impérial se trouve
déchiré par le Lion d'Espagne ; et qui se permet de pareilles allégories ?
les troupes les plus mauvaises qui existent en Europe.
La cavalerie de l'armée d'Estramadure a été battue de l'oeil . Du moment
que le 10º de chasseurs l'a aperçue; elle s'est mise en dérouté et on ne
l'a plus revue .
L'Empereur a passé la revue du corps du duc de Dalmatie , comme
il partait de Burgos pour marcher sur les derrières de l'armée de Galice ;
S. M. a fait des promotions , donné des récompenses et a été fort contente
de la troupe. Elle a témoigné sa satisfaction aux vainqueurs de
Médina , de Rio-Secco et de Burgos , le maréchal ducd'Istrie , et lesgénéraux
Merle et Mouton.
3me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Burgos , le 13 novembre 1808.
L'armée de Galice qui est en fuite depuis Bilbao , est poursuivie par
le maréchal duc de Bellune dans la direction d'Espinosa ; par le maréchal
duc de Dantzick , dans celle de Villarcayo ; et tournée sur Reynosa
par le maréchal duc de Dalmatie. Des événemens importans doivent
avoir lieu . :
Le général Milhand avec sa division de cavalerie est entré à Palencia ,
eta poussé des détachemens sur les débouchés de Reynosa , à la suite
d'un pare d'artillerie de l'armée de Galice .
Les jeunes étudians de Salamanque qui croyaient faire la conquête de
la France , les paysans fanatiques qui rêvaient déjà le pillage de Bayonne
et de Bordeaux , et se croyaient conduits par tous les saints apparus à
des moines imposteurs , se trouvent déchus de leurs folles chimères .
Leurdésespoir et leur consternation sont au comble. Ils se lamentent
des malheurs auxquels ils sont en proie , des mensonges qu'on leur a fait
accroire , et de la lutte sans objet dans laquelle ils sont engagés .
• Toute la plaine de Castille est déjà couverte de notre cavalerie. L'élan
et l'ardeur de nos troupes les portent à faire sans effort 14 et 15 lienes
parjour. Nos grands-gardes sont sur le Duero . Toute la côte de Saint-
Ander et de Bilbao est nétoyée d'ennemis .
L'infortunée ville de Burgos , en proie à tous les maux d'une ville
prisé d'assaut, fait frémir d'horreur. Prêtres , moines , habitans , se sont
sauvés à la première nouvelle du combat , menacés de voir les soldats
de l'armée d'Estramadure se défendre dans les maisons , comme ils en
avaient annoncé l'intention , pillés d'abord par eux , et ensuite par nes
soldats , entrant dans les maisons pour en chasser les ennemis et n'y
trouvant plus d'habitans
NOVEMBRE 1808. : 425
Il faudrait que les hommes comme M. de Stein , qui , au défaut des
troupes de ligne qui n'ont pu résister à nos aigles , méditent le sublime
projet de lever des masses , fussent témoins des malheurs qu'elles entraî
nent et du peu d'obstacles que cette ressource peut offrir à des troupes
réglées.
On a trouvé à Burgos et dans les environs pour trente millions de
laines que S. M. l'Empereur a fait séquestrer . Toutes celles qui appartiendraient
à des moines , et à des individus faisant partie des insurgés ,
seront confisquées et serviront de premiève indemnité aux Français pour
les pertes qu'ils ont éprouvées ; car à Madrid même , les Français domiciliés
depuis quarante ans ont été dépouillés de leurs biens ; les Espagnols
fidèles à leur roi ont été déclarés émigrés . Les biens de d'Azanza , le
ministre le plus vertueux et le plus éclairé ; de Massaredo , le marin le
plus instruit ; d'Offarill ,le meilleur militaire de l'Espagne , ont été
vendus à l'encan. Ceux de Campo d'Alange , respectable par ses vertus ,
par son nom et par sa fortune , propriétaire de 60,000 métinos et de
trois millions de revenus , sont devenus la proie de ces frénétiques .
Une autre mesure que l'Empereur a ordonnée , c'est la confiscation
de toutes les marchandises de fabrique anglaise , et celle des denrées coloniales
débarquées en Espagne depuis l'insurrection . Les marchands de
Londres feront done bien d'envoyer des marchandises à Lisbonne , à
Portoet dans les ports d'Espagne . Plus ils en enverront , et plus grande
sera la contribution qu'ils nous paient.
La ville de Palencia , dirigéepar un digne évêque , a accueilli nos
troupes avec empressement. Cette ville ne se ressent, pas des calamités
de la guerre . Un saint évêque qui pratique les principes de l'Evangile ,
animé par la charité chrétienne , des lèvres duquel il ne découle que du
miel, est le plus grand bienfait que le ciel accorde aux peuples. Un
évêque passionné , haineux et furibond , qui ne prêche que la désobéissance
et la rebellion , le désordre et la guerre , est un monstre que Dieu
a. donné aux peuples dans sa colère , pour les égarer dans la source
même de la morale.
Dans les prisons de Burgos étaient renfermés plusieurs moines. Les
paysans les ont lapidés . Malheureux que vous êtes , leur disaient-ils ,
c'est vous qui nous avez entraînés dans ce comble d'infortunes .
Nos malheureuses femmes , nos pauvres enfans , nous ne les revers
rons peut-être plus . Misérables que vous êtes , le Dieu juste vous
punira aux enfers de tous les maux que vous causez à nos familles
et à notre patrie.
4me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Burgos , le 15 novembre 1808.
S. M. a passé hier la révue de la division Marchand , a nommé lés
officiers et sous- officiers les plus méritans à toutes les places vacantes ,
et a donné des récompenses aux soldats qui s'étaient distingués . S. M. a
été extrêmement contente de ces troupes , qui arrivent presque sans s'arrêter
des bords de la Vistule .
Le duc d'Elchingen est parti de Burgos .
• L'Empereuť a passé ce matin la revue de sa garde dans la plaine de
Burgos . S. M. a vu en suite la division Dessolles , et a nommé à toutes
les places vacantes dans cette division .
Les événemens se préparent et tout est en marche. Rien ne réussit à
laguerre qu'en conséquence d'un plan bien combiné.
Parmi les prisonniers , nous en avons trouvé qui portaient à labou
424 MERCURE DE FRANCE ,
tonnière un aigle renversé percé de deux flèches avec cette inscription :
Au vainqueur de la France . A cette ridicule fanfaronnade on reconnaît
les compatriotes de Don-Quichotte. Le fait est qu'il est impossible de
trouver de plus mauvaise tronpes , soit dans les montagnes , soit dans la
plaine. Ignorance crasse , folle présomption , eruauté contre le faible ,
souplesse et lâcheté avec le fort , voilà le spectacle que nous avons devant
les yeux. Les moines et l'inquisition ont abruti cette nation .
Dix mille hommes de cavalerie légère et de dragons avec vingt-quatre
pièces d'artillerie légère , s'étaient mis en marche le 11 pour courir surles
derrières de la division anglaise que l'on disait être à Valladolid . Ces
braves ont fait trente-quatre lieues en deux jours , mais notre espérance
a été déçue. Nous sommes entrés à Palencia , à Valladolid : on a poussé
six lieues plus loin , point d'Anglais , mais bien des promesses et des
assurances .
Il paraît cependant certain qu'une division de leurs troupes a débarqué
à la Corogne , et qu'une autre division est entrée à Badajoz au commencement
du mois . Le jour où nous les trouverons sera un jour de fête
pour l'armée Française . Puissent- ils rougir de leur sang ce Continent qu'ils
dévastent par leurs intrigues , leur monopole et leur épouvantable
égoïsme ! Puissent-ils , au lieu de 20,000 , être 80 ou 100,000 hommes ,
afin que les mères de famille anglaises apprennent ce que c'est que les
maux de la guerre, et que le gouvernement britannique cesse de se jouer
de la vie et du sang des peuples du Continent. Les mensonges les plus
grossiers, les moyens les plus vils sont mis en oeuvre par le machiavélisme
anglais pour égarer la nation espagnole . Mais la masse est bonne! la
Biscaye , la Navarre , la Vieille-Castille , la plus grande partie de l'Arragon
même , sont animés d'un bon esprit. La généralité de la nation
voit avec une profonde douleur l'abîme où on la jette , et ne tardera pas
à maudire les auteurs de tant de maux .
Florida Bianca , qui est à la tête de l'insurrection espagnole , est le
même qui a été ministre sous Charles III . Il a toujours été ennemi décidé
de la France et partisan zélé de l'Angleterre . Il faut espérer qu'à sa
dernière heure , il reconnaîtra les erreurs de la politique de sa vie. C'est
un vieillard qui réunit à l'anglomanie la plus aveugle , la dévotion la
plus superstitieuse . Ses confidens et ses amis sont les moines les plus
fanatiques et les plus ignares .
L'ordre est rétabli dans Burgos et dans les environs . A ce premier moment
de terreur a succédé la confiance . Les paysans sont retournés dans
leurs villages et à leur labour.
5me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Burgos , le 16 novembre 1808.
Les destinées de l'armée d'Estramadure se sont terminées dans les
plaines de Burgos. L'armée de Galice battue aux combats de Durango ,
de Guenès , de Valmaceda , a péri ou a été dispersée à la bataille d'Espinosa
. Cette armée était composée de l'infanterie de l'ancienne armée
espagnole qui était en Portugal et en Galice , et qui avait quitté Porto à
la finde juin , des milices de la Galice , des Asturies et de la Vieille-
Castille ;
De 5000 prisonniers espagnols que les Anglais avaient habillés et armés
àleurs frais et débarqués à Saint-Ander ;
De volontaires de levées extraordinaires de la Galice , de la Vieille-
Castille et des Asturies ;
Des régimens d'artillerie , des garnisons de marine , et de matelots
des départemens de la Corogne et du Ferrol ;
1-
NOVEMBRE 1808 . 425
Enfin,des corps que le traître la Romana avait amené du Nord et débarqués
à Saint-Ander.
Dans sa folle présomption , cette armée manoeuvrait sur le flane droit
de l'armée française , et voulait couper la communication par la Biscaye.
Pendant l'espace de dix jours , elle a été menée battante de gorge
en gorge , de mamelon en mamelon. Enfin le 10 novembre , arrivée à
Espinosa , elle voulut couvrir sa retraite , ses parcs , ses hôpitaux et ses
magasins.
Elle se rangea en bataille , et se crut dans une position inattaquable .
Le maréchal duc de Bellune culbuta son arrière-garde , et se trouva
à trois heures après midi devant son front de bataille . Le général Pacthod
, avec les 94º et 95e régimens de ligne , eut ordre d'enlever un
mamelon situé en avant de la ligne de bataille qu'occupait la troupe du
traître la Romana. La position était belle ; les soldats qui la défendaient ,
les meilleurs du pays , et soutenus par toute la ligne ennemie. Le
général Pacthod gravit , l'arme au bras , ces montagnes escarpées , et
fondit sur ces régimens qui avaient abusé de notre loyauté et faussé leurs
sermens . Dans un clin-d'oeil , ils furent rompus et jetés dans les précipices
. Le régiment de la Princesse a été détruit.
La ligne ennemie se porta alors en avant et combina des attaques pour
reprendre le plateau . Toutes les colonnes qui avancèrent , disparurent
et trouvèrent la mort. La nuit obscure surprit les deux armées dans
cette position.
Pendant ce tems , le maréchal duc de Dalmatie filait sur Reynosa ,
seule retraite de l'ennemi .
Ala pointe dujour, le duc de Bellune fit deborder par le général de
brigade Maison , à la tête du 16º régiment d'infanterie légère , lagauche
de l'ennemi ; de son côté, le duc de Dantzick accourut au feu et déborda
sa droite .
Le général Maison avec les braves du 16º gravit sur des montagnes
escarpées à tout autre inaccessibles , et culbuta l'ennemi. Le duc de
Bellune fit alors avancer le centre ; et l'ennemi coupé et tourné , fuit à
la débandade , jetant ses armes , ses drapeaux , et abandonnant ses
canons .
La division Sébastiani poursuivit les fuyards dans la direction de
Villarcayo , attaqua , tua , prit ou dispersa une division, et lui enleva
ses canons .
Le duc de Dalmatie enleva , à Reynosa , tous les parcs , magasins ,
bagages , et fit quelques prisonniers .
Le colonel Tascher , envoyé à la poursuite de l'ennemi à la tête d'un
régiment de chasseurs , a ramené un grand nombre de prisonniers .
Cependant l'ennemi qui nous menaçait avec tant d'ignorance et une
si aveugle présomption , était non- seulement tourné par Reynosa , mais
encore par Palencia, par la cavalerie qui déjà occupait les débouchés des
montagnes dans la plaine , à 20 lieues de ses derrières .
Soixante pièces de canon , 20,000 hommes tués ou pris , le reste dispersé;
douze généraux espagnols tués ; tous les secours en armes , habillemens
, munitions que les Anglais avaient débarqués , tombés en
notre pouvoir , sont le résultat de cette affaire . La terreur est dans l'ame
du soldat espagnol . Il jette sa veste rouge au chiffre du roi Georges , son
fusil anglais , et cherche à se cacher dans des cavernes , dans des hameaux
sous l'habit de paysan . Blake se sauve errant dans les montagnes des Asturies
; la Romana , avec quelques milliers d'hommes , s'est jeté sur la
marine de Saint-Ander .
Cependant notre perte est de peu de conséquence. Aux combats de
Durango, de Guenès , de Valmaceda , d'Espinosa nous n'avons perdu
426 MERCURE DE FRANCE ,
que 80 hommes tués et 300 blessés , aucun homme de marque. On a
brisé 50,000 fusils, et on en a pris autant en magasins à Reynosa.
S. M. a nommé le général de brigade Pacthods, général de division ,
et a accordé,dix décorations de la Légion d'honneur aux 94º et 95º régi
mens d'infanterie de ligne , et au 16º d'infanterie légère.
Site et fin de l'Exposé de la situation de l'Empire, présenté
par S. Exc. le ministre de l'intérieur .
1
Agriculture.
Les préfets , les cours d'appel et des membres des conseils-généraux de
département , formés en commission , sont aussi appelés à donner leur
avis sur un projet du plus grand intérêt , celui du Code rural , si important
pour la prospéritéde l'agriculture et si étroitement lié àla propriété foncière
!
En attendant , une des principales améliorations que puisse recevoir
Vagriculture , s'effectue journellement par la réorganisation des haras.
Huit nouveaux dépôts d'étalons ont été formés cette année. Des
primes accordées aux propriétaires des meilleurs chevaux amenés dans
les foires , des prix décernés dans les courses départementales sont autant
demoyens de plus your favoriser la production des espèces les plus dis
tinguées .
Deux nouvelles bergeries ont été établies . Six cents mérinos de la plus
belle espèce arrivent d'Espagne et sont rendus en France , malgré les obs
tacles multipliés qui s'opposaient à leur passage. Ils seront partagés entre
deux nouveaux établissemens encore en projet. La multiplication des
troupeaux s'étend avec rapidité , et l'on peut regarder comme terminée
l'heureuse révolution qui s'est introduite dans ce genre .
: Puisse-t-il en être de même un jour de la culture du coton ! malgré les
contrariétés d'un printems tardif et d'un automne assez froid , les essais
tentés laissent subsister une partie des espérances que l'on avaitconçues .
On doit bien augurer des tentatives faites au sujet des sirops de raisin.
La riche culture du tabac s'étend; celui que l'on recueille dans les environs
de Saint-Malo , égale en qualité les tabacs d'Amérique. La France
pourra , un jour , suivant les apparences , non-seulement tirer de son sol
ce genre de production ; mais en exporter chez ses voisins .
Trésor public et Finances.
:
L'ordre et une bonne administration ont été maintenus dans toutes
les parties. Le trésor public est soumis à la régularité la plus précise et
la plus lumineuse ; il ne diffère d'une administration privée , que par l'étendue
des valeurs qui composent ses affaires .
Les finances ont été successivement amenées par l'Empereur à un état
d'ordre et de prospérité inconnu dans les gouvernemens les mieux administrés
. C'est un trophée élevé à d'immenses travaux , aux combinaisons
les plus sages , et à la patience qui a dévoré tant et de si arides détails .
La nation recueille les fruits heureux de cette nouvelle espèce de conquête.
Depuis qu'elle a généreusement consenti à l'établissement des contributions
indirectes , les finances ont été réellement constituées ; l'aisance
s'est établie dans toutes les parties du service public .
Les finances , dans ces tems modernes , sont le moyen de la conservation
des Etats et la mesure de leur stabilité ; si elles ne fournissent au
Gouvernement que des ressources insuffisantes ,, ou précaires , ou trop
onércuses, sa force s'affaisse , les individus s'épuisent, et si la guerre on
NOVEMBRE 1808 . 427
d'autres infortunes viennent surprendre une nation dans cette position ,
il faut qu'elle souscrive à sa honte , ou qu'elle souffre sa ruine.
Les finances d'un Etat ne sont essentieliement bonnes , que lorsqu'elles
sont dans l'indépendance des circonstances , lorsqu'elles peuvent
se passer de la ressource désastreuse des emprunts , du recours à des
contributions excesssives , lorsqu'enfin elles sont tellement liées avec la
propriété en général , qu'elles n'en sont plus qu'une émanation directe ,
alors seulement , elles sont fortes , durables , essentiellement nationales
et suffisantes , si , sur-tout , elles ont reçu une organisation assez simple
pour qu'au moment même des besoins extraordinaires , toutes les propriétés
et tous les individus puissent être appelés à y pourvoir dans des
proportions régulières et fixées par avance.
Les efforts constans de S. M. n'ont cessé de tendre à cet état parfait ;
ils ont été couronnés par des succès décisifs , et les finances sont désormais
préparées pour la paix et pour la guerre.
Pour la paix , 600 millions suffiront aux dépenses publiquesetåde
grandes améliorations . Les recettes qui s'élèvent aujourd'hui 800 , seront
donc réduites d'un quart .
Pour la guerre , point d'emprunts , point de création de contributions
d'une espèce nouvelle , point de tentatives pour obtenir des ressources
neuves toujours si incertaines . Les contributions seront ramenées au taux
de guerre , c'est-à-dire , à 800 millions , et même élevées de 100 ou 150
millions , si la chose devient nécessaire ; et cela par un simple tarif de
quotité , qui rendra chaque citoyen juge de la part qui lui appartient
dans labonne ou la mauvaise fortune de l'Etat .
Remarquez , Messieurs , que cette simplicité n'a rien de commun avec
celle si imprudemment proclamée qui devait résulter d'une contribution
unique; elle est au contraire fondée sur la conviction que les impôts
doivent être variés , que nos lois de finances se sont approprié tous ceux
qu'il était le plus convenable d'établir , et que tout ce qui était raison -
nable est consommé .
Il reste seulement à terminer le cadastre sans lequel le mouvement
uniforme du tarif croissant ou décroissant des contributions manquerait
de proportionnalité , et continuerait d'affecter les propriétaires des fonds
actuellement surchargés ; mais la confection de ce cadastre qui doit effacer
tant d'inégalités, réparer tant d'injustices involontaires et inévitables,
se poursuit avec une constance telle que ceux qui se refusaient à croite à
la possibilité de cet oeuvre immense , ne doutent plus aujourd'hui de
son exécution .
de
Je ne dois pas omettre ici , Messieurs , la création de la Com des
Comptes à laquelle vous avez coopéré dans votre dernière session. 11
fallait une institution nouvelle , une dans son objet, puissante dans son
unité, présente à tous les dépositaires des deniers de l'Etat per la rapi
dité de son action, embrassant toutes les comptabilités qui se lien ta
fortune publique; elle devait , par ses attributions et par le
ses membres , être égale à tous les besoins , et répondre à tou
vaux qui lui seraient confiés . Les principes sur lesquelles répose cet établissement
, le choix de ses membres , la considération dont ils ont été
entourés, tout garantit le succès que le Gouvernement s'est promis, celui
d'une surveillance salutaire sur tous les comptables .
Administration de la Guerre .
1
Les mêmes principes d'ordre et de vue d'accélération dans le service ,
ontdéterminé la création de la Direction générale des vivres , dont les
1
428 MERCURE DE FRANCE,
premiers essais justifient l'attente qu'on en avait conçue ; cette adminis
tration met le service de la guerre dans l'indépendance des entrepreneurs
qui l'ont si souvent compromis, et réunit à cet avantage celui d'une économie
sensible des fonds publics.
Marine.
Quoique le Gouvernement ait borné pendant cette campagne , les
opérations maritimes , cependant une escadre armée à Toulon , comme
par enchantement, et conduite avec habileté , a su déjouer , par de savantes
manoeuvres ; les combinaisons de l'ennemi , en approvisionnant
Corfou pour plus de deux ans , en hommes , en artillerie , en munitions
de guerre et de bouche. Après avoir par là rendu inutile l'expédition
dont était menacée cette barrière de l'Adriatique, la flotte de l'amiral
Gantheaume a opéré heureusement son retour malgré les difficultés d'une
navigation orageuse , et en affrontant toutes les tempêtes .
Les colonies ont été de même approvisionnées avec succès par des divisions
de frégates et de corvettes , qui , en remplissant un objet important
, ont eu , comme l'escadre de Corfou , l'avantage de s'emparer d'un
grand nombre de bâtimens ennemis richement chargés .
Dans l'Inde , des prises - évaluées à 15 millions ont été le résultat des
croisières de nos frégates ; une seule y a succombé , mais après un combat
glorieux contre des forces supérieures . ۱
Nos corsaires , dans toutes les parties du Monde, et sur-tout dans les mers
de l'Inde et de la Guadeloupe , se sont montrés redoutables à l'ennemi.
Mais c'est moins par ce qu'elle a fait , que par ce qu'elle pourra faire
avec le tems , que notre marine doit être envisagée.
Dix vaisseaux de ligne construits dans les chantiers d'Anvers , et armés
depuis plusieurs mois , attendent leur destination .
La flottille de Boulogne entretenue et équipée, est encore prête à entreprendre
les opérations pour lesquelles elle fut créée.
Douze vaisseaux de ligne et autant de frégates ont été lancés depuis un
an . Vingt- cinq autres vaisseaux et vingt frégates en constructions , atlestent
l'activité de nos chantiers .
Nos ports sont entretenus et réparés ; la créationde celui de Cherbourg
avance de manière à promettre que son bassin pourra contenir des escadres
avant deux campagnes .
La Spezia va devenir un second Toulon. La réunion à la France de
presque tout le littoral de la Méditérannée , assure pour nos arsenaux et
nos équipages , des denrées , des bois et des hommes. Venise, Ancône ,
Naples , tous les moyens de la Hollande et de l'Italie sont en mouvement.
De la Guerre actuelle .
Al'époque de votre dernière session , Messieurs , tout se combinait
pour délivrer l'Europe de ses longues agitations ; mais l'ennemi du
Monde , l'Angleterre , répétait encore le cri de guerre perpétuelle , et la
guerre continue. Quel en est donc le but , qu'elle en sera l'issue ?
Le but de cette guerre est l'asservissement du Monde par la possession
exclusive des mers. Sans doute , en souscrivant des traités d'esclavage
déguisés sous le saint nom de paix , les peuples obtiendraient le repos ;
mais ce honteux repos serait la mort. Dans cette alternative , le choix
entre la soumission et la résistance ne sera pas douteux.
La guerre que l'Angleterre a provoquée , qu'elle continue avec tant
d'orgueil et d'opiniâtreté, est la conclusion du systême ambitieux qu'elle
1
NOVEMBRE 1808. 429
رک
13
0-
K
i
1
nourrit depuis deux siècles . Mêlée à la politique du Continent, elle parvint
à tenir l'Europe dans une perpétuelle agitation , en entretenant
contre la France toutes les passions envieuses et jalouses . Elle voulait
l'abaisser ou la détruire. En tenant sans cesse sous les armes les peuples
du Continent; en isolant ainsi les Puissances maritimes , elle eut l'art de
profiter des divisions qu'elle fomentait chez les voisins pour porter au
loin ses conquêtes .
C'est ainsi qu'elle a étendu ses Colonies et augmenté ses forces navales,
et qu'à l'aide de ces forces elle croit pouvoir désormais jouir de son usur -
pationet s'arroger la possession exclusive des mers.
Mais du moins, jusqu'à ces derniers tems , elle rendait quelques hommages
particuliers aux droits des Nations, elle semblait respecter le droit
de ses alliés , et même , par des retours vers la paix , laisser respirer ses
ennemis .
Cesménagemens ont cessé de convenir au développement d'un systême
qu'elle ne peut plus , qu'elle ne veut plus dissimuler. Tout ce qui
ne sert pas ses intérêts est son ennemi. L'abandon de son alliance est un
cause de guerre , la neutralité est une révolte , et toutes les nations qur
résistent àson joug sont soumises à ses impitoyables ravages .
On ne peut prévoir qu'elle aurait été la suite de tant d'audace si la
fortunedenotre patrie n'avait suscité un homme supérieur qu'elle a destiné
à repousser les maux dont l'Angleterre menace le Monde.
Ileut constamment à combattre les alliés de cette puissance sur le
Continent et à vaincre les ennemis renaissans qu'elle sut provoquer .
Toujours attaqué , toujours menacé , il dût régler sa politique surcette
position; et senti que pour conjurer cette lutte il fallait augmenter nos
forces et affaiblir celles de nos ennemis .
L'Empereur , toujours pacifique , mais toujours armé par la nécessité ,
n'ambitionnait pas l'agrandissement de l'Empire. La prudence seule dirigeases
vues. Îl devait affranchir nos anciennes frontières du danger
trop rapproché des attaques soudaines , et fonder leur sécurité sur des
limites fortifiées par la nature ; enfin il devait , par des alliances , séparer
tellement la France de ses rivaux , que l'aspect même d'un drapeau ennemi
ne pût alarmer le territoire de l'Empire .
L'Angleterre vaincue dans des débats qu'elle a si souvent renouvelés ,
en profitait cependant pour accroître ses richesses par le monopole universel
du commerce .
Elle avait appauvri ses alliés par les guerres dans lesquelles ils avaient
combattu seuls pour ses intérêts : abandonnés au moment où leurs armes
cessaient de les servir , leur sort lui devenait d'autant plus indifférent
qu'elle conservait avec eux des rapports commerciaux , même en continuant
la guerre avec la France .
La France elle - même laissait aux Anglais l'espérance d'un honteux
asservissement aux besoins de certains objets dont ils croient sa population
généreuse incapable de supporter la privation. Ils ont pensé que ne
pouvant entamer le territoire de l'Empire par les armes , ils feraient pénétrer
dans son sein un commerce devenu son plus dangereux ennemi ,
et dout l'admission aurait épuisé ses plus précieuses ressources .
Le génie et la prudence de l'Empereur n'ont point méconnu ce danger
, enveloppé des difficultés de la guerre conttimenale , il ne cessa point
cependant de repousser de ses Etats le monopole du commerce anglais . Il
a pu completter depuis les mesures d'une résistance efficace .
On ne peut s'y tromper , depuis que les Anglais ont déclaré ce genre
nouveau de guerre ; tous les ports du Continent sont bloqués , l'Océan
A
430 MERCURE DE FRANCE ,
est interdit àtout vaisseau neutre qui ne payera pas au trésor britannique
untribu qu'il entend imposer à la population entière du globe.
Acette foi d'esclavage , les peuples ont répondu par des mesures de
représailles et par des voeux pour l'anéantissement d'une telle tyrannie.
La nation anglaise s'est isolée de toutes les autres nations ; elle sera
fixéedans cet état: tous ses rapports sociaux avec le Continent sont suspendus;
elle est frappée de l'excommunication qu'elle a provoquée ellemême.
1
Laguerre consiste dès -lors à repousser de toutes parts le commerce
anglais , et à employer tous les moyens propres a soutenir cette mesure,
La France a concouru avec énergie à l'exclusion du monopole du
commerce ; elle s'est résignée à des privations que de longues habitudes
ont dû rendre plus sensibles ; quelques branches de son agriculture et de
son industrie ont souffert et souffrent encore; mais la prospérité de la
masse de la nation n'en a point été altérée ; elle se familiarise avec cet
passager dont elle entrevoit même la durée sans crainte.
Les alliés de la France et des Etats-Unis sacrifient comme elle , et avec
ne résolution aussi généreuse , leurs convenances particulières.
L'Angleterre touchait au moment où son exclusion du Continent an
sait été consommée ; mais elle a profité des déruières circonstances pour
Bendre sur l'Espagne le génie du mal , et pour agiter , dans ce matheueux
pays, toutes les passions furieuses; elle a recherché des alliés jusque
ns les suppots de l'inquisition etdans les plus barbares préjugés.
Malhereux peuple ! a qui confie-tu tes destinées ? Au contempteur de
es moeurs, à l'ennemi de ta religion , à celui qui , violant ses promesses ,
*élevé sur son territoire un monument de son audace ; affront dont
Pimpunité , depuis un siècle et demi , déposerait contre ton courage , si
la faiblesse de ton gouvernement n'eût pas été seule coupable! Tut'allies
avec les Anglais qui tant de fois blessèrent ton orgueil et ton indépendance
, qui depuis si long-tems envahissent par des violences ouvertes et
même au sein de la paix , le commerce de tes colonies; qui pour t'intimer
la défense de rester neutre , firent précéder leurs décrets par le pillage
de tes trésors et le massacre de tes navigateurs ; qui , enfin , ont
couvert l'Europe de leurs mépris pour leurs alliés et pour les promesses
abusives qu'ils leur avaient faites ! To reviendras sans doute de ton
égarement ! Tu gémiras alors des perfidies nouvelles qui te son destinées!
mais combien de sang et de larmes auront coulé avant ce retour tardif
àla sagesse!
Les Anglais , jusque-là absens des grands combats , tentent une nouvelle
fortune sur le Continent. Ils dégarnisent leur île , et laissent presque
sans defense la Sicile , en présence d'un roi entreprenantet valeureux
qui commande une armée française , et qui vient de leurs enlever la forte
position de l'île de Caprée. Quel sera donc le fruit de leurs efforts ! Pour.
raient-ils espérer d'exclure les Français de l'Espagne et du Portugal ? Le
succès peut-il être douteux , l'Empereur lui-même commandera ses invincibles
légions ? Quel présage nous offre l'héroïque armée de Portugal , qui
luttant contre des forces doubles , a su élever des trophés de victoire sur
le terrein même où elle combattait avec tant de désavantage , et dicter
les conditions d'une glorieuse retraite !
En préparant une nouvelle lutte contre notre seul ennemi , la sagesse
de l'Empereur a fait tout ce qui était nécessaire pour le maintien de la
paix sur le Continent. Il doit y compter , sans doute , puisque l'Autriche,
la seule puissance qui pourrait la troubler à l'avenir , a donné la plus
forte assurance de ces dispositions , en rappelant de Londres son anubasNOVEMBRE
1808 . 431
1
sadeur , et en cessant toute communication politique avec l'Angleterre.
Cependant l'Autriche avait récemment fait des armemens. Ils avaient
Keu sans doute sans aucune intention hostile. La prudence néanmoins a
dicté des mesures énergiques de précaution. Les armées d'Allemagne et
d'Italie se fortifient des levées de la nouvelle conscription . Les troupes
de la Confédération du Roin sont complètes , bien organisées et instruites.
Cent mille hommes de la grande - armée quittent les Etats de Prusse
pour occuper le camp de Boulogne, tandis que le Danemarck, désorınais
àl'abri de toute invasion anglaise , est évacué par nos troupes qui se
concentrent et se centralisent. Avant la fin de janvier , les bataillons retirés
pour l'Espagne seront remplacés sur les bords de l'Elbe et du Rhin.
Ceux qui avaient quitté l'Italie l'année dernière , retournent à leur ancienne
destination .
Telle est , Messieurs , la situation extérieure de la France.
Dans l'intérieur , le plus grand ordre dans toutes les parties de l'admi
nistration , des améliorations importantes , un grand nombre d'institutions
nouvelles , ont excité la reconnaissance des peuples .
La création des titres de noblesse a environné le trône d'une nouvelle
splendeur; elle fait naître dans tous les coeurs une louable émulation :
elle perpétuera le souvenir des plus illustres services payés du prix le
plushonorable.
Le clergé s'est signalé par son amour pour la patrie , pour son souverainet
pour ses devoirs . Hommage aux ministres des autels , qui honorent
la religion par un dévouement si pur et des vertus si désintéressées!
Partout , les fonctionnaires de toutes les classes secondent de leurs efforts
les vues du monarque ; les peuples , par leur empressement , facilitent
l'action de l'autorité, et par la manifestation des sentimens les plus
affectueux , exaltent le courage et l'ardeur des troupes .
Militaires , magistrats , citoyens , tous n'ont qu'un but , le servicede
l'état ; qu'un sentiment , celui de l'admiration pour le souverain ; qu'un
désir, celui de voir le ciel veiller sur ses jours. Trop juste récompense
d'un monarque qui n'a d'autre pensée et d'autre ambition que celles du
bonheur et de la gloire de la nation Française !
ANNONCES .
1 ?
Collection complète des OEuvres de Beaumarchais , recueillies pour
la première fois en un corps complet ; formant 6 volumes grand in-8° ,
avec 20 gravures au trait , imprimés avec des caractères neufs et sur beau
papier d'Auvergne , pour paraître le 1er Janvier 1809.-Chez Léopold
Collin, libraive , rue Gilles-Coeur , nº 4 .
Conditions de la souscription.-Le prix des 6 volumes in-8º ,
papier d'Auvergne , avec 20 gravures au trait , est , pour les Souscripteurs,
de 36 fr . pour Paris , et 41 fr. par la poste.-La même édition ,
sans figures , 30 fr . pour Paris , et 55 fr. rendue franche de port. -Il n'y
aura que 50 exemplaires sur papier vélin satiné superfin , avec les 20
gravures avant la lettre : prix , 66 fr . , et 72 fr . franc de port.-Le
nom , la qualité et la demeure de chaque souscripteur , seront imprimés
àla têtedu premier volume.-Il fant envoyer la lettre de demande par
432 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1808.
la poste , avec un mandat au receveur de la poste , ou un bon surParis ,
et adresser le tout à Léopold Collin , libraire , rue Gilles-Coeur , n° 4 ,
à Paris .
La souscription sera fermée le 15 Décembre prochain , passé cette
époque le prix des exemplaires sera : édition sur papier d'Auvergne
superfin , avec 20 gravures , de 42 fr . pour Paris , et 49 fr. par la poste .
-Même édition sans gravures , 36 fr . , et 42 fr . franc de port.-Edition
sur papier vélin satiné , 20 gravures avant la lettre , 80fr . , et go fr. franc
de port.- Les belles épreuves des gravures et les exemplaires les mieux
soignés seront envoyés à ceux qui souscriront les premiers.
Histoire générale et raisonnée de la diplomatie française depuis
lafondation de la monarchiejusqu'à la fin du règne de LouisXVI,
avec des tables chronologiques de tous les Traités conclus par la France ;
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port.- Chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres -Saint-
Germain-l'Auxerrois ; et chez Giguet et Michaud , imprimeurs-libraires ,
rue des Bons-Enfans , nº 34.
La mort de Henri IV, poëme , suivi de notes historiques , par M.
Marie J. J. Victorin Fabre . - Brochure in-8°. Prix , 1 fr . 20 c. , et 1 fr .
40 cent. franc de port.- Chez Bouillat , libraire , Palais-Royal , nº 158,
( Cabinet littéraire de Saint-Jorre) ; D. Colas , imprimeur-libraire , rue
du Vieux-Colombier , nº 26 ; Debray , libraire , rue St-Honoré , nº 168 ;
Delaunay, libraire , au Palais-Royal .
On trouve , chez les mêmes libraires , les ouvrages suivans du même
auteur : 1º . Opuscules en vers et en prose , contenant un Discours en
vers sur l'indépendance de l'homme de lettres ; un Essai sur l'amour et
sur son influence morale , etc. etc. - Un vol . in-8°. Prix , 1 fr . 80 c. ,
et 2 fr. 10 c. franc de port ; 2°. Discours en vers sur les Voyages ;
pièce qui a obtenu un prix de l'Académie française , en 1807. - In-8°.
Prix , 60 c. , et 70 cent. franc de port ; 3°. Eloge de Pierre Corneille ;
discours qui a remporté le prix d'éloquence décerné par l'Académie française
, en 1808. - Brochure in-8° , formant avec les notes 100 pages.
Prix , 1 fr. 80 c. , et 2 fr. 15 c. franc de port .
Histoire politique et civile des trois premières dynasties françaises
, dans laquelle on présente la série chronologique des événemens
militaires , politiques et civils , avec des remarques suivies sur l'état de
la législation , de l'administration publique, des croyances , des moeurs ,
⚫des institutions et établissemens de tous genres , de l'agriculture , du
commerce, de l'industrie , des lettres et des beaux - arts , dans chaque
siècle ; par P. Laboulinière , secrétaire général de la préfecture du département
des Hautes-Pyrénées ; membre de l'Académie Impériale de Turin
et de plusieurs Sociétés savantes .-Trois vol. in-8°. Prix , 17 fr . et 21 fr.
franc de port.-Chez Léopold-Collin , libraire , rue Gilles-Coeur , nº 4.
( N° CCCLXXXV. ) cen
(SAMEDI 3 DÉCEMBRE 1808. )
5.
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
1
LA LAVANDE ET LA ROSE .
FABLE .
FIÈRE de fixer autour d'elle
Un essaim léger de flatteurs ,
De s'entendre sans cesse appeler la plus belle
L'ornement de la terre et la reine des fleurs ,
Dans un parterre une rose nouvelle
Avec orgueil étalait ses couleurs :
Elle se croyait un prodige ,
Et peut-être l'aurait été ,
Si par son dangereux prestige
L'amour- propre n'eût tout gâté.
Du haut de sa tige épineuse
Elle insulte à toutes ses soeurs ;
Le lys n'a point d'éclat , l'oeillet n'a point d'odeurs ;
« Pour la jonquille langoureuse ,
> On n'en dit rien , et sans la tubereuse
>> Elle serait la dernière des fleurs .
>> Le souci , la triste pensée
» Ont du moins un mérite égal ,
>> Tous deux sont la ressource usée
>> De l'insipide madrigal.
> C'est à bon droit que chacun raille
Ee
434 MERCURE DE FRANCE ,
>> Les prétentions du jasmin ,
>> Il figure dans le jardin
>> Mais c'est autour de la muraille .
>> Que je plains le sort rigoureux
>> De ce Narcisse pâle et blême ! 1
>>> Est réduit à s'aimer lui-même .
>> Comme autrefois , le malheureux
>> La violette , en se cachant aux yeux ,
>> De bon sens , de justice offre au moins un modèle ,
>> Je ne dis rien de l'immortelle ;
>> On doit respecter ses ayeux.
>> Mais cherchons bien , ajoute - t- elle ,
>> Voyons quelle autre fleur on peut de bonne foi
>> Mettre en parallèle avec moi. >>>
Près d'elle était l'humble lavande
Qui naît et croît sans ornement :
Elle lui dit tout bas ; je prends l'engagement
De satisfaire à la demande ;
Donnez-moi deux jours seulement.
J'y consens répond l'arrogante ,
Mais , poursuit-elle , en balançant
De son front radieux la richesse élégante ,
Deux jours seraient trop peu , je t'en accorde cont.
- Deux suffiront . La seconde journée
Commence à peine , et la rose est fanée ;
Plus d'odeur , plus de coloris ,
Tout est passé ; par un retour funeste ,
De ses appas qu'un seul jour a flétris
L'épine est tout ce qui lui reste .
Adieu les flatteurset l'amour !
On se retire , on l'abandonne ;
Au lieu d'une brillante cour
La solitude l'environne :
Enfin pour comble de tourmens ,
Autour de la lavande elle voit ses amans .
Connaissez-moi , lui dit sa modeste rivale ,
Et gardez- vous de redouter
Qu'à vos maux je veuille insulter !
Mais souffrez un trait de morale .
Hier encor vous régniez dans ces lieux ;
On vous en proclamait la reine ,
Et l'on me régardait à peine
Quand vous attiriez tous les yeux :
Du tems victimes toutes deux
Quand nous partageons son ravage ,
A
DECEMBRE 1808. 435
1
Pourquoi m'adresse-t-on des voeux
Qu'on vous dérobe avec outrage ?,
Il faut le dire sans détour :
Vos attraits ne brillent qu'un jour.
Aucun charme ne les remplace :
Comme vous je perds ma fraîcheur ,
Mais plus heureuse en ma disgrace
Je conserve encor mon odeur .
Vous à qui s'adresse ma fable
Jeunes-filles ; songez-y bien ,
,
La beauté du bonheur n'est qu'un frêle soutien ,
Assurez-vous un appui plus durable.
Fleur si brillante des beaux ans
Bientôt doit vous être ravie :
Parfum d'esprit , de vertus , de talens ,
Se répand sur toute la vie.
Jour.
VERS SUR LE TOMBEAU D'ATALA , DE M. GIRODET.
1
ATALA , vierge tendre et pure ,
Doux trésor de beauté qu'a repris la nature ,
Quoi déjà je te vois couverte d'un linceuil !
De si jeunes attraits vont descendre au cercueil.
Un vieillard , dans ses bras , sous cette roche obscure ,
Te soutient sur la tombe ; il porte sans murmure
Dans son sein recueilli ses pieuses douleurs .
Sur le lin qui couvre tes charmes ,
Je ne vois point couler ses larmes ;
Mais en le regardant je sens couler mes pleurs .
C'est lui , c'est sa pitié touchante ,
Qui ramenant la paix dans ton ame innocente ,
Du dernier de tes jours a fait un jour serein ,
Et je crois voir un ange endormi sur son sein .
Hélas ! dans ce lieu solitaire ,
Le ciel laisse à regret pénétrer la lumière ,
Et je vois pâlir son flambeau .
Atala , quelles mains ont crensé ce tombeau ?
Quel mortel va rendre à la terre
Ces restes adorés , cette tête si chère ? ...
Dieux ! c'est Chactas , c'est ton amant!
Ases voeux pourjamais quand tu t'es arrachée ,
Ee 2
436 MERCURE DE FRANCE ,
C'est lui qui doit fermer ce triste monument !
Sur ses genoux tremblans sa tête s'est penchée ,
Son oeil s'éteint , son front se couvre de pâleur ;
Il va perdre à la fois et sa vie et sa flame :
Sur tes pieds qu'il embrasse il va laisser son ame .
De ses muets tourmens je sens toute l'horreur ,
Le trait qui le déchire est passé dans mon coeur.
1
Je frémis , je veux fuir , et je reste étonnée .
Quel dieu sur ce tombeau tient mon ame enchaînée ?
O de l'art admirable effort !
Sujet simple et touchant , heureux choix du génie ,
Qu'en expirant de rage a regardé l'envie :
Tu charmes tous les yeux , tous les coeurs sont d'accord ,
Pour applaudir la main savante
Qui mit , avec l'amour , sur la toile éloquente ,
La vertu , la beauté, la douleur et la mort.
4
Mme VICTOIRE BABOIS .
ENIGME.
La nuit toujours utile et rarement le jour ,
On me voit au village , à la ville , à la cour ;
Fidèle confident des plaisirs et des peines ,
J'ai l'oreille des rois , j'ai l'oreille des reines ,
Celle des courtisans , et celle des sujets ,
Sans jamais d'aucun deux trahir les intérêts .
Témoin silencieux , la beauté la plus fière ,
M'aborde simplement , sans voile , sans mystère .
L'infortuné du sort pleure-t-il les rigueurs ?
Il m'embrasse et bientôt je suspens ses douleurs .
Quoique d'un naturel fort doux ,
On me foule , et refoule , on me porte des coups
Pour m'adoucir encore . On surveille ma mise ,
On me revet d'une blanche chemise .
Au repos destiné , je passe ainsi ma vie ,
Le jour tout seul , la nuit en compagnie.
S ........
LOGOGRIPHE.
QUOIQUE jamais dans l'eau , je suis toujours dans l'onde ,
Je commence demain et je finis le monde.
DECEMBRE 1808 . 437
CHARADE .
FILLE fait bien de mettre mon premier
A l'abri des fureurs qu'exerce mon dernier ;
Fille fait encor mieux d'éviter mon entier .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre S.
Celui du Logogriphe est Charade , où l'on trouve : char , rade
cher , Dace , race , raca , arcade .
Celui de la Charade latine est , en français , Sous-pape.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
AMÉDAN ET ZÉILA or LES MARIS BRILLANS.
CONTE ORIENTAL .
La belle Zéila était mariée depuis deux ans au bon et
modeste Amédan. Ce mariage avait été fait sous les plus
heureux auspices ; Amédan , satisfait de la possession de
Zéila , s'était bien promis de nejamais lui donner de rivales ,
et Zéila , maîtresse absolue du coeur de son mari , l'était
aussi de toutes ses volontés. Amédan ne lui refusait jamais
rien ; pour lui , les caprices même de sa femme étaient des
lois . Il n'était point jaloux; aussi ne voulait-il point que
l'objet de sa tendresse fût entouré de ces gardiens méprisables
d'une vertu qui n'est vertu que lorsqu'elle est libre .
Zéila escortée de ses femmes, ou seule quand elle le désirait,
allait visiter ses compagnes sans en demander la permission,
et parcourait les bazars où se trouvaient rassemblées les
plus riches marchandises de l'Inde et de l'Europe . Elle
achetait tout ce qui lui faisait plaisir . Amédan , sans être
très-riche avait une fortune aisée , et jamais il ne demandait
à sa femme combien cela vous a-t-il coûté ? il pensait que
tout ce qui fixait un instant les désirs de Zéila ne coûtait
jamais assez cher. Tel était le caractère d'Amédan. Combien
y a-t-il de maris qui lui ressemblent ?
Toutes les jeunes femmes d'Ispahan étaient jalouses du
438 MERCURE DE FRANCE ,
bonheur de Zéila , qui cependant n'était point heureuse .
Depuis quelque tems une sombre mélancolie s'était emparée
de son coeur. Elle versait des larmes , et l'ennui couvrait
de deuil les riches tapis de ses appartemens. Le bon
Amédan avait fait de vains efforts pour dissiper les chagrins
de cette femme adorée , et lui rendre cette douce gaîté
qu'elle avait perdue et qu'il regardait comme le signe du
bonheur . Chaque jour il se montrait plus attentif et mettait
en oeuvre pour lui plaire les soins les plus tendres et les
plus délicats d'un amour ingénieux. Tout était inutile.
Comment contenter les désirs de Zéila ? elle n'en forme
plus , hors un seul qu'elle n'ose avouer et qu'elle voudrait
se cacher à elle-même .
Un jour qu'elle était plongée dans une rêverie profonde ,
Amédan s'approche d'elle et lui dit : « Zéila , une affaire
très-importante pour mon commerce va m'éloigner de vous
pendant huit jours. Je pars pour Téflis , et j'espère qu'à
mon retour je vous trouverai plus heureuse. Puisse Mahomet
ramener le sourire sur vos lèvres ! Ah ! je donnerais
toute ma fortune pour un sourire de Zéila. » Il dit , l'embrasse
tendrement et part.
Il y avait alors à Ispahan une femme très-âgée , qui
passait pour posséder de grandes connaissances dans la
magie et dans l'art de prédire l'avenir. Elle habitaît cette
ville depuis trente ans , et avait eu d'abord beaucoup de
vogue. Mais peu à peu la foule l'avait abandonnée , parce
qu'à des prédictions rarement flatteuses elle joignait tantôt
des réprimandes , tantôt des plaisanteries , et toujours des
conseils dont elle était lus prodigue que des merveilles de
son art . Ce qui l'avait encore décréditée , c'est qu'elle ne
recevait aucun salaire de ceux qui venaient la consulter
d'où l'on avait conclu que ses réponses n'avaient aucun
prix puisqu'elle n'osait pas les vendre. Toutes ces raisons
avaient empêché Zéila d'avoir recours à elle , quoiqu'elle y
eût songé plusieurs fois ; mais l'absence de son mari lui fit
entrevoir huit jours à passer dans un ennui si insupportable
, qu'elle se résolut à aller trouver la vieille et à lui
ouvrir son coeur .
C'était dans les faubourgs d'Ispahan et près des jardins de
Zurpha que la magicienne faisait sa demeure. Zeila s'y
rendit dès que la nuit fut close , couverte d'un voile épais
et accompagnée d'une seule esclave. Elle fut introduite
dans une petite chambre , simplement mais proprement
meublée , et fut fort étonnée de voir que la vieille n'avait
DÉCEMBRE 1808 . 439
rien dans ses traits ni dans son ajustement qui inspirât cette
espèce d'effroi qu'elle avait craint d'éprouver. La vieille
s'en aperçut et en profita pour gagner , par des questions
pleines d'intérêt , la confiance de la belle affligée , et bientôt
Zéila , tout en rougissant , lui révéla la cause de ses chagrins.
Je suis bien à plaindre , lui dit-elle , j'ai le meilleur
de tous les maris et c'est lui qui fait mon malheur. Il possède
toutes les vertus , c'est la bonté personnifiée , mais il
n'a point assez d'éclat. Son caractère est d'une uniformité
qui me fait mourir d'ennui ; jamais il ne s'élève au-dessus
du commun des hommes. Jamais je n'entends vanter sn
esprit ; aussi son esprit n'a-t- il rien de saillant. Il est vrai
que son jugement est parfait , qu'il ne manque point d'une
certaine instruction ; mais qu'est-ce que l'instruction et le
jugement sans l'esprit ? c'est un jardin sans roses. Enfin ,
ma bonne , je vois avec douleur que mon mari ne jouera
jamais un rôle brillant dans le monde . Ma fille ; vous
avez bien raison de vous plaindre , dit la vieille. Voilà un
mari détestable , et je ne conçois pas comment vos parens
ont pu vous sacrifier ainsi . Les parens sont bien durs dans
le siècle où nous vivons. Une jeune personne , douée
comme vous de tous les agrémens , devrait être l'épouse
d'un homme supérieur , d'un très-bel homme , d'un homme
de beaucoup d'esprit , qui ferait des vers charmans à votre
louange , ou d'un homme enfin qui par son rang et ses
richesses vous environnerait des rayons de sa gloire et de
sa grandeur. Je veux réparer l'injustice de votre destinée.
Vous désirez un autre mari , un mari de votre choix ?
Vous l'avez dit .-Eh bien , ma fille , je n'ai qu'à dire un
seul mot, et dans un instant vous allez apprendre la mort
d'Amédan . O ciel ! plutôt mourir moi-méme ! non , je
n'acheterai point le bonheur à ce prix. Amédan mérite
toute mon amitié , toute mon estime , toute ma reconnaissance
, qu'il vive et que je sois à jamais malheureuse .
Non , dit la vieille , il vivra et vous serez heureuse ; il vivra,
et vous serez libre d'épouser qui vous voudrez. Il faut , ma
fille , que vous restiez avec moi pendant quinze jours seulement.
Vous allez voir que ma maison est aussi belle et
aussi bien meublée , pour le moins que la vôtre. Tous les
jours , le matin et le soir , nous irons nous promener sur la
place publique , nous parcourrons les bazars , nous entrerons
dans les lieux où les jeunes gens se rassemblent . Vous
serez invisible pour tous , mais vous pourrez les voir , les
entendre , les apprécier et choisir. Lorsque l'un d'eux aura
-
440 MERCURE DE FRANCE ,
touché votre coeur , vous regarderez ce petit miroir que je
vous donne , et vous y verrez l'objet de votre préférence tel
qu'il sera pour vous après deux ans de mariage. Si cette
épreuve ne vous détourne pas de l'épouser , vos voeux
seront satisfaits; il vous verra, vous aimera et demandera
votre main.
au
Aces mots la vieille , ouvrant une porte secrette , conduit
Zéila dans de magnifiques aappppartemens , lui fait voir de
vastes jardins dont les arbres et la ccllôôttuure cachaient
public cette superbe habitation ; et Zéila ne doute plus de
la puissance ni de la sincérité de la magicienne en voyant
l'opulence dont elle jouit.
Le lendemain , très-empressée de faire l'expérience du
miroir , elle sort de bonne heure avec la vieille. Il y avait à
peine un quart-d'heure qu'elles se promenaient sur la place.
de l'Atmeïdan , lorsqu'elles virent passer devant-elles un
jeune homme d'une taille superbe ; haute , svelte , élancée.
Ce jeune homme se tourne de leur côté et leur montre la
plus belle fiigguurree dumonde, un teint de lys et de roses ,
une belle moustache noire comme du jais , des dents blanches
comme de l'ivoire. Son costume rélève encore ses agrémens
extérieurs , car il est habillé avec une recherche et
une élégance extraordinaires. Zéila le compare au bon Amédan,
qui n'est ni bien ni mal , elle sent palpiter son coeur.
-Oh mon Dieu ! le bel homme ! dit-elle à la vieille .
Voilà comme je voudrais un mari. - Eh bien , répond la
vieille , consultez votre miroir. Zéila le prend aussitôt ,
l'ouvre , et voit ce beau jeune homme tel qu'elle l'aurait vu
après deux ans de mariage.- Oh ma bonne ! s'écrie-t-elle
avec étonnement , voyez donc , il a des oreilles d'âne ! des
oreilles d'âne ! quel dommage ! un si bel homme ! Comment
n'ai-je pas vu cela tout de suite ? Ma fille , c'est
qu'après deux ans de mariage on voit les choses telles qu'elles
sont. Les oreilles d'un mari ne poussent pas , mais après
deux ans de mariage , s'il les a longues , elles se montrent.
A chaque bel homme qu'elle voit passer , Zéila consulte
le miroir magique. Elle est étonnée de la quantité d'oreilles
d'âne qu'elle rencontre. C'est bien malheureux , dit-elle ,
que tant de beaux hommes portent ce triste et singulier
attribut. Est-ce qu'on ne peut être beau et avoir de l'esprit
?-Je ne dis pas cela , ma fille ; mais les beaux hommes
sont rares , les gens d'esprit très-rares , il n'est donc pas
étonnant que la réunion de l'esprit et de la beauté dans un
même homme soit d'une extrême rareté .
DÉCEMBRE 1808. 441
La pauvre Zéila était presque dégoûtée des beaux hommes
, lorsqu'elle en aperçut un beaucoup plus beau que
tous les autres. Elle laisse échapper un cri d'admiration et
consulte bien vite le miroir fidèle . Quel est son étonnement
et sa joie ! ce bel homme n'a point d'oreilles d'âne comme
les autres . Elle le voit assis nonchalamment sur un sopha : il
est en contemplation devant un autre jeune homme qui lui
ressemble comme deux gouttes d'eau ; il le regarde sans
cesse avec amour , avec orgueil. Dans ce moment une jeune
femme charmante , et dont les traits sont ceux de Zéila ,
s'approche de lui , elle a l'air de lui parler avec tendresse ,
et cherche à fixer son attention par le manége aimable
d'une innocente coquetterie. Mais l'ingrat est insensible à
tant de charmes , à peine daigne-t-il la regarder , tant il est
occupé de son idole qui semble absorber toutes ses affections.
Voilà un homme bien maussade et bien impertinent
, dit Zéila impatientée. Il n'a point d'oreilles d'âne ,
mais il n'en est pas plus aimable. - Non , dit la vieille ,
j'aime autant la bêtise que la fatuité. Ce beau jeune homme
qu'il regarde avec tant de complaisance , c'est son image ,
c'est lui-même. Il s'aime , il s'admire , il s'adore , et le reste
n'est rien pour lui .
Le lendemain , Zéila , revenue de l'idée d'épouser un bel
homme, continue ses promenades avec la vieille . Elles entrent
dans un de ces lieux publics magnifiquement décorés , où
les hommes les plus distingués de la ville se rassemblent
pour prendre des glaces et le sorbet. Un groupe est réuni
autour d'un homme qui parle à haute voix avec emphase , et
gesticule avec beaucoup de vivacité : de nombreux applaudissemens
interrompent souvent l'orateur. Zéila l'écoute avec
un vifintérêt , en voyant l'effet qu'il produit sur ce nombreux
auditoire . Elle entend répéter de tous les coins du salon :
Que cela est beau ! qu'il a d'esprit ! c'est un génie ! - Voilà ,
dit-elle à la vieille , voilà le mari qu'il me faut. C'est un
homme d'un esprit brillant , d'un esprit supérieur. Voyez
comme on l'admire ! quel bonheur que celui d'être la femme
d'un tel mari ! Cependant elle jette les yeux sur la glace
merveilleuse , et voit cet homme extraordinaire en contemplation
devant une espèce de petit monstre qui n'a ni queue
ni tête. Il l'admire avec une sorte d'enivrement , il le caresse
de l'oeil et ne peut s'en détacher. Une jeune femme , image
encore deZéiillaa,,cherche à le distraire de cet objet bizarre
mais il la repousse avec humeur et revient toujours à son
petit monstre. Oh! quelle singularité ! s'écrie Zéila , voyez
442 MERCURE DE FRANCE,
donc, ma bonne , de quel objet ridicule cet homme d'esprit
est amoureux ! - Ma chère fille , cet homme d'esprit est un
poëte. Ce petit monstre , qui n'a ni queue ni tête , est un
poëme de sa composition. Il en a déjà fait une demi-douzaine
desemblables , il en fera peut-être encore une vingtaine ;
mais le dernier est toujours celui qu'il trouve le plus beau
et qu'il aime le mieux. Il le préfère à tout , et si quelqu'un
s'avisait de lui dire que ce petit monstre-là n'a ni queue ni
tête, il se mettrait dans une fureur dont vous n'avez pas
d'idée .... Zéila ne peut s'empêcher de rire aux éclats. -
Quel singulier aveuglement ! Quoi ! ne peut- on trouver des
gens de beaucoup d'esprit qui ne soient pas poëtes ! - On
peut en trouver , dit la vieille . Il y a des gens d'esprit qui ne
sont pas poëtes , comme il y a des poëtes qui n'ont point
d'esprit. -Eh bien , je veux épouser un homme d'esprit qui
ne fasse point de vers . - Cela est cependant assez rare , ma
fille. Dans le siècle où nous sommes , tout le monde s'en
mêle. Mais cherchons bien , peut-être finirons-nous par
trouver ce que vous désirez .
Elles cherchent en effet pendant quelques jours , et
finissent par rencontrer un homme d'un esprit très - brillant
et qui ne fait point de poëmes. Zéila est d'abord dans l'enchantement.
Cet homme fait l'admiration de tous les cercles
d Ispahan , il est accueilli partout , toutes les sociétés se le
disputent; il sait prendre tous les tons , parle hardiment et
sur tous les sujets ; il parait tantôt léger , tantôt profond , et
sa conversation étincelle de traits qui éblouissent. Zéila sent
le désir d'avoir un tel homme pour mari ; mais auparavant
elle veut lui faire subir l'épreuve du miroir. Quel est son
étonnement ! Elle voit cet homme entouré d'une suite nombreuse
de petites personnes fort laides , fort maussades ,
excessivement guindées et grimacières , qui toutes paraissent
ne pas avoir le sens commun. Les unes le battent , l'égratiguent
, le mordent , tandis que les autres le flattent et le
caressent. Chacune s'empare de lui tour à tour , et il se laisse
conduire où bon leur semble , sans leur opposer la moindre
résistance . Il les écoute comme des oracles , fait exactenment
tout ce qu'elleslui conseillent , enfin elles exercent sur lui
un empire absolu . Ah bon Dieu ! s'écrie Zéila , comme
çes vilaines petites créatures traitent ce pauvre homme !
Comment, avec tout son esprit peut-il se laisser mener
ainsi par des femmes aussi désagréables et aussi sottes ?
-Ma fille , répond la vieille , ces petites personnes si impérieuses
et si acariâtres se nomment prétentions. Elles le
-
DECEMBRE 1808 . 443
- Je ne veux
suivent partout ; il n'essaie pas même de s'en défaire. Il
trouve qu'elles ont toujours raison et il met tout son bonheur
à suivre leurs moindres caprices. Il n'y a rien qu'il ne fasse
pour leur obéir. Elles le brouillent avec ses meilleurs amis ;
elles lui font dans le monde une multitude d'ennemis par
leur exigeance et leur susceptibilité , et le rendent très- ridicule
aux yeux des gens qui le connaissent.
point d'un tel mari , s'écria Zéila. Je ne veux point être
l'esclave d'une douzaine de femmes dont le caractère në me
semble pas très-sociable . Si j'avais le malheur d'en contrarier
une seule sans le vouloir , mon mari me sacrifierait à
celle que j'aurais innocemment offensée . Mais quoi ! n'existet-
il pas un homme d'un esprit très-brillant, qui ne soit
pas soumis aux caprices de ses prétentions ? Nouvelles recherches
; mais , hélas ! elles sont infructueuses. Sans doute ,
il existe dans Ispahan des hommes qui joignent à beaucoup
d'esprit beaucoup de modestie , mais Zéila n'a pas le bonheur
d'en rencontrer un seul , ce qui la dégoûte un peu du désir
d'épouser ce qu'on appelle dans le monde un homme de
beaucoup d'esprit .
Cependant elle veut à toute force un mari qui satisfasse
son amour-propre , un mari qui , jouant un grand rôle dans
la société , fasse rejaillir sur elle une partie de sa gloire . Elle
aperçoit le grand-visir , qui , environné d'une foule immense
, traversait la grande rue de Scéarbach. Il montait
un coursier superbe tout couvert d'or et de pierres précieuses.
Les esclaves , les officiers de sa suite étaient magnifiquement
vêtus , et cette escorte brillante déployait aux
yeux de Zéila toute la pompe asiatique . Elle en est d'autant
plus éblouie que le grand-visir joignait à cet éclat emprunté
tous les agrémens de la nature Ne pourrai-je pas épouser
le grand-visir ? dit soudain la jeune ambitieuse . Vous le
pouvez sans doute , si vous le désirez , répondit la vieille.
Regardez votre miroir et faites-moi part ensuite de votre
volonté. Zeila interroge la glace prophétique qui doit lui
montrer son mari tel qu'il sera dans deux années , et elle voit
le grand-visir ... étranglé. Ah ! grand Dieu ! dit elle ;
quel spectacle affreux ! Non, non, je ne veux point épouser
un visir.
..
-
L'impression de ce dernier tableau fut si forte que la
pauvre Zéila pria la vieille de la ramener aussitôt à la maison.
Restée seule dans son appartement , elle se livra aux réflexions
que tant d'essais infructueux devaient naturellement faire
naître . Hélas ! dit-elle , qu'ai-je fait? Pourquoi ai-je quitté
1
444 MERCURE DE FRANCE ,
lamaison de mon mari ? Pauvre Amédan ! quelle aura été
sa douleur lorsqu'à son retour il aura vainement cherché sa
chère Zéila ! S'il en était tems encore ! ... Oui, je reconnais
àprésent tout ce que vaut le mari que j'ai perdu , par mon
imprudence et par mon orgueil. L'expérience m'a guérie du
désir d'un bonheur brillant et me ramène aux regrets du
bonheur solide dont j'aurais pu jouir toute ma vie sans ma
ridicule vanité . Cher Amédan, si je pouvais revenir auprès
de toi , je tomberais à tes pieds , tu me pardonnerais un
instant d'égarement. Oui , tu me pardonnerais , car je connais
la bonté de ton coeur. Oui , ma chère Zéila , je te
pardonne , s'écrie tout à coup Amédan. Zéila se retourne
et voit en effet Amédan lui-même qui la serre dans ses bras .
Elle ne peut revenir de sa surprise. Tu me croyais encore
à Téflis , lui dit son époux ; mais je n'ai pas même poussé mon
voyage jusqu'à cette ville. L'esclave qui t'avait suivie jusqu'ici
, me fut bientôt dépêchée par la bonne vieille. Je
revins sur mes pas , je vins loger dans cette même maison ,
et tous les soirs j'étais informé des épreuves de la journée.
Oui , dit la vieille qui se montra dans ce moment ; je
savais , Zéila, que votre coeur était bon , que votre esprit seul
était attaqué d'une ridicule manie. J'était sûre de le guérir ,
parce qu'il est naurellement droit ; mais je ne l'aurais pas
entrepris , si vous eussiez ressemblé à tous ceux qui venaient
autrefois me consulter et qui ne m'apportaient que des voeux
criminels ou une curiosité fatale . Je n'ai pas besoin du secours
des hommes ; et ils n'ont pas reconnu le prix des miens.
La vieille en aurait peut-être dit davantage , si elle n'eût
été interrompue par Amédan et Zéila , qui ne trouvaient pas
d'expressions assez fortes pour lui témoigner leur reconnaissance.
La conversion de Zéila fut durable ; elle n'eut plus la
fantaisie d'être la femme d'un homme brillant. Elle sentit
qu'Amédan possédait les seules qualités qui puissent assurer
la félicité d'une femme , la bonté , la délicatesse de l'ame ,
une aimable et douce indulgence , une confiance fondée sur
l'estime qu'un coeur tendre et délicat garde toujours pour
l'objet de ses affections , et ce qu'on appelle le sens commun ,
trésor bien plus précieux et qui devient tous les jours bien
plus rare que l'esprit. Enfin , Zéila chérit d'autant plusles
simples et modestes qualités d'Amédan qu'elle avait appris
par expérience qu'une femme achète presque toujours un
mari brillant plus cher qu'il ne vaut. C'est aux maris à nous
apprendre à leur tour s'il n'en est pas ainsi de femmes brillantes.
:
ADRIEN DE S ..... N.
DÉCEMBRE 1808. 445
Nouveaux ÉLÉMENS DE THÉRAPEUTIQUE ET
DE MATIÈRE MÉDICALE , suivie d'un nouvel essai
sur l'art deformuler et d'un précis sur les eaux minérales
les plus usitées ; par J. P. ALIPERT , médecin
de l'hôpital Saint - Louis et du Lycée - Napoléon ,
membre de la Société de l'Ecole de médecine de
Paris , etc. A Paris , chez Crapart , Caille et Ravier,
libraires , rue Saint-André-des-Arcs , nº 12 .
2
La matière médicale doit beaucoup sans doute à
l'avancement des sciences physiques et naturelles , mais
on se rendrait difficilement raison des difficultés qu'il a
fallu vaincre pour amener cette science au degré de
perfection où elle est aujourd'hui , si l'on pensait qu'elle
ne doit cet avantage qu'aux progrès de ces sciences
accessoires. La matière médicale long-tems subjuguée
par la physique , la chimie , la botanique , devient
elle-même une science isolée , importante , en revêtant
une forme nouvelle. Mais en lui imprimant une autre
marche , en circonscrivant ses relations , il fallait tout
y changer , et transformer son langage bizarre et souvent
ridicule , en un langage plus clair et plus précis :
Instauratiofacienda est ab imis fundamentis .
C'est en isolant chaque systême d'organes , en considérant
successivement ses fonctions particulières et ses
rapports avec les organes voisins , que M. Alibert a su
déterminer d'une manière précise quels sont les médicamens
dont l'action est spécialement dirigée vers les
différentes parties de l'économie vivante. Cette méthode
ingénieuse paraît avoir été connue des anciens.
Cette manière d'envisager l'économie vivante comme
un ensemble de départemens dont chacun jouit d'une
sensibilité et d'une vie particulière , l'action bien étudiée
des médicamens simples qui agissent sur chacun
en particulier , ont dû faire rejeter alors ce vain étalage
de formules , cette foule de préceptes qui ont, pendant
si long-tems , entravé la marche des sciences médicales .
Cette heureuse révolution venait de s'opérer quand l'onvrage
de M. Alibert a paru .
446 MERCURE DE FRANCE ,
Il serait trop long de donner ici une analyse compléte
de son livre. Il existe un système d'organes dont les
fonctions sont les plus généralement répandues dans
l'économie animale, système de la plus grande importance
et qui mérite toute notre attention , c'est le systême
nerveux . Une foule de considérations sur ces
organes intéressans avaient été omises dans la première
édition , celle-ci les réunit toutes , c'est de l'histoire
Thérapeutique la plus complète du système nerveux ,
que nous allons donner l'extrait .
Les lois organiques qui dépendent du systême nerveux
, sont devenues plus explicables depuis que leur
étude est éclairée par de nombreuses recherches expérimentales
et par la méthode analytique. Willis , Hoffmann
, Stahl , Whyts , Haller , Bonnet , Fontane ,
Cullen , Barthez , Chaussier , Reil , Gall , etc. , les ont
particulièrement approfondies; aucun médecin nesaurait
contester leur influence suprême sur tous les phénomènes
de l'économie vivante. Le grand Boerhaave luimême
, malgré son zèle ardent pour la propagation des
théories mécaniques , avouait sur la fin de sa carrière
, qu'il s'était mépris , et ramenait toujours ses
élèves à la contemplation de l'action nerveuse et des
effets immatériels qui la constituent.
<< Aucun systême , dit M. Alibert , n'est plus digne
des regards et des méditations du philosophe , parce
qu'aucun ne remplit une destination aussi nécessaire
dans le plan éternel de ce vaste univers ; faites abstraction
de ce systême , et la nature entière reste sans mouvement
et sans vie; il anime tout , il gouverne tout , il
coordonne tout. L'exercice de ses fonctions est si impérieusement
commandé pour le maintien de notre existence
, que l'homme cherche à chaque instant à se
donner des impressions nouvelles. C'est donc à la considération
des phénomènes nerveux que doivent se rattacher
désormais les grandes vérités de la thérapeutique
' médicinale ; c'est sur la connaissance approfondie des
forces vitales qui en dépendent , que le médecin doit
fonder toutes ses indications curatives . >>>
Le cerveau est de tous les organes qui composent le
système nerveux , le plus volumineux et le plus essenDÉCEMBRE
1808. 447
tiel , il est l'instrumentet le centre de toutes les opérations
intellectuelles. C'est dans son intérieur que se
rassemblent toutes nos sensations , qu'elles se conservent
et se comparent. C'est de-là qu'émanent tous les mouvemens
produits par la volonté. Tout est troublé dans
l'économie quand cet organe éprouve la moindre lésion,
le moindre corps étranger suffit , en le comprimant ,
pour empêcher toute perception mentale. Un épileptique
avait des accès de douze heures , l'intervalle du
paroxysme était marqué par un état de stupidité parfait.
Il succomba . L'ouverture du crâne fit voir une
tumeur squirreuse qui comprimait le cerveau . Ces effets
ont été bien mieux marqués chez un individu que l'on
a vu en France , se jouant en quelque sorte de la compassion
publique , en demandant l'aumône aux passans,
avec son crâne. Les physiologistes du tems le soumettaient
fréquemment à des expériences ; il suffisait de
toucher légèrement du doigt la surface extérieure de
l'enveloppe cérébrale , pour que les yeux de cet infortuné
fussent éblouis par mille étincelles. Quand on
pressait plus fortement , sa vue s'interceptait ; embrassait-
on la masse du cerveau avec toute la main , il tombait
dans l'assoupissement , enfin dans un véritable état
d'apoplexie. L'exercice de la pensée ne se rétablissait
que lorsque l'on avait enlevé tous les obstacles. On pourrait
accumuler une foule de faits pathologiques qui
viennent à l'appui du même raisonnement. Enfin ,
c'est parce que l'homme l'emporte sur le reste des animaux
par la masse et l'énergie physique de cet organe ,
qu'il règne aussi sur eux par l'attribut d'une raison perfectible
; cette raison devient un des plus beaux apanages
et une des plus grandes puissances de la nature
humaine. Par le pouvoir du cerveau , l'homme conserve
la plus merveilleuse des suprématies sur tous les êtres
dont se compose le monde vivant.
Parmi les considérations propres à faire connaître les
altérations ou maladies du système nerveux , il n'en
est pas de plus remarquable que celle qui indique une
lésion profonde d'une de ses moitiés symétriques , tandis
que l'autre conserve l'entière intégrité de ses fonctions.
Un père au lit de mort par les suites d'une hémiplégie
448 MERCURE DE FRANCE ,
complète , maudissait son fils ; la moitié de son visage
exprimait son indignation , tandis que l'autre moitié
paraissait calme et sans mouvemens , ce qui formait
un contraste aussi bizarre qu'affligeant.
Quoique le mouvement soit la suite nécessaire de la
sensibilité , celle-ci peut néanmoins exister indépendamment
de lui ; de même que le systême locomoteur
conserve toute sa puissance , quand la faculté de sentir
est embarrassée , suspendue ou anéantie. On a vu à
l'hôpital Saint-Louis , un invalide , dont la moitié du
corps était parfaitement insensible , quoiqu'il n'en eût
pas perdu l'usage. C'est au cerveau qu'il faut rapporter
Je développement primitif de toutes les douleurs physiques
: une preuve de cela , c'est que les malades auxquels
un membre a été amputé , rapportent encore à
ce membre, qui n'est plus , des sensations douloureuses .
Une jeune couturière disait ressentir , par un tems
humide et froid , des douleurs qu'elle rapportait à un
membre amputé. C'est donc dans le cerveau qu'il faut
placer le centre de la sensibilité ; c'est à lui que sont
départies les fonctions de gouverner la machine humaine
; ainsi , plus de douleur , quand le centre auquel
elles se rapportent n'existent plus ; plus de douleur
quand le criminel a reçu le coup fatal ; on voit combien
sont peu fondés les doutes élevés par quelques physiologistes
sur cette question intéressante.
Les sympathies propres des nerfs sont un des phénomènes
les plus importans à étudier pour un médecin
thérapeutiste : cette étude a un attrait extrême , quand
le médecin philosophe la poursuit avec toute l'application
dont elle est digne ; c'est par elle qu'on se rend
compte d'une foule de désordres , qui souvent se manifestent
dans des organes entièrement étrangers au nerf
vers lequel on aura dirigé l'irritation. L'ouvrage de
M. Alibert contient nombre d'exemples de ces sympathies
, et beaucoup de faits intéressans sur leurs phénomènes.
Parmi les phénomènes de la vie , dont le systéme
nerveux est la source immédiate; les uns sont subor
donnés à la volonté de l'être vivant , les autres sont
indépendans de cette faculté , et immuablement ordonnés
1
DECEMBRE 1808. TA
SER
donnés par la première impulsion de la nature
organes d'où dérivent ces phénomènes sont comme des
instrumens des forges de Vulcain , qui agissaient d'euxmême
, et n'avaient pas besoin que la main de l'ouvrier
leur imprimât le mouvement. Mais une chose bien
digne d'attention , c'est que la volonté n'est pas aussi
puissante qu'on le croit communément. L'observation
prouve , que les mouvemens involontaires ont une
intensité bien supérieure à celle des mouveinens volontaires
; de là vient la force prodigieuse des fous , des
maniaques, et des convulsionnaires. - Cette idée est
vraie au moral comme au physique ; ce que la seule
volonté détermine s'exécute avec mollesse .
'Les médecins ne sauraient trop se livrer à la recherche
des causes qui peuvent exalter vicieusement le systême
nerveux. Des digestions pénibles peuvent troubler ces
opérations. M. Alibert a connu deux dames qui se
| livraient , pendant la digestion , à des accès de colère ;
une d'elles devenait furieuse jusqu'à vouloir s'ôter la
vie. Cette exaltation apparente du systême nerveux ,
țient souvent à un état de faiblesse de ce même systême ;
on explique par là, pourquoi quelques individus , dans
les derniers instans de la vie , déployent une énergie
qu'ils n'avaient pas coutume de manifester. On en voit,
qui dans la dernière période du mal auquel ils doivent
succomber , s'expriment avec une éloquence qui étonne
ceux qui les entourent. Mais ce qui est véritablement
digne de remarque , c'est l'influence de cette exaltation
nerveuse sur la plénitude et la durée de la vie , c'est ce
que l'on observe chez ceux qui se livrent aux travaux
laborieux de l'esprit , de la méditation et de la pensée.
Les savans fournissent ordinairement une carrière trèsprolongée.
Les registres de l'académie déposent en faveur
de cette opinion. L'énergie intellectuelle et morale
serait-elle donc une nouvelle puissance destinée à réparer
, à chaque instant , les pertes que l'homme fait par
l'exercice continuel de ses facultés physiques ? Agrandir
la sphère de ses idées , c'est consolider les ressorts de la
vie , lorsque d'ailleurs aucune autre cause ne tend à les
briser.
4 Les causes qui contribuent à débiliter le système
Ff
450 MERCURE DE FRANCE ,
nerveux , sont aussi nombreuses que celles qui augmentent
son énergie : nous ne ferons point l'examen de
cette partie de l'ouvrage de M. Alibert , si intéressante ,
ou suppose bien que ces nouvelles considérations sont
pleines d'intérêt ; mais elles sont en même tems si nombreuses
, et toutes si dignes d'être citées , que l'on ne
peut faire autrement que de renvoyer le lecteur à leur
véritable source .
plus/
Terminons cette courte analyse , par un examen
rapide des médicamens , dont l'action est spécialement
dirigée sur ce système. Parmi les substances que la
médecine emprunte au règne végétal , l'opium оссире
le premier rang , il est le remède calmant , le
connu , le plus employé , et doit jouir ici de
même faveur que le quinquina parmi les toniques.
Tout doit appeler l'attention quand il est question de
cette substance : avec quel intérêt on parcoura l'histoire
que M. Alibert nous en a tracée , soit qu'il indique
la place que doit occuper dans un tableau des genres
la plante qui la fournit ( papaver somniferum ), soit
qu'il nous instruise des circonstances qui accompagnent
sa culture , la récolte du suc gommeux qui en découle
soit qu'il nous rappelle tous les détails sur sa préparation
ou les différentes attérations que lui font subir les
travaux des chimistes et des pharmaciens ; mais ces
détails intéressans ne peuvent être qu'indiqués ici .
M. Alibert fait ensuite l'examen des médicamens naturels
ou des produits de l'art, qui pour être moins actifs que
l'opium , possèdent cependant des propriétés analogues.
C'est ainsi que l'on extrait du règne végétal une foule
de substances calmantes et anti-spasmodiques( le camphre
, le tilleul , l'assa-fætida , la valérianne , valeriana
officinalis ) , que la minéralogie , la zoologie , et la
chimie enrichissent encore la matière médicale du
musc , du zinc et des éthers ...
,
:
On voit , d'après cet aperçu , que les vues énoncées
dans l'introduction de l'ouvrage de M. Alibert , ont été
grandement développées , que c'est toujours sur une
connaissance approfondie des fonctions de l'économie
vivante qu'il a fondé ses moyens de traitement. La
matière médicale , sans perdre les nombreux rapports
DECEMBRE 1808 . 451
qui la rattachent aux autres connaissances humaines ,
en est pourtant séparée par des limites assez marquées
pour faire considérer cette science , à l'avenir , comme
une branche essentielle et isolée de toutes les sciences
de la médecine. M. Alibert a marqué ces limites avec
autant de justesse que de sagacité. Son ouvrage devient
ainsi un trésor riche de notions indispensables dans la
pratique , et le complément de toutes les connaissances
de notre art. L. HA , Docteur-Médecin.
JOURNAL D'UN VOYAGE DANS LA TURQUIE
D'ASIE ET LA PERSE , fait en 1807 et 1808. A Paris ,
chez Lenormant , imprimeur- libraire , rue des Prêtres-
Saint-Germain-l'Auxerrois , Nº 17 ; et à Marseille ,
chez Jean Mossy, imprim-libraire , à la Canebière .-
Un volume in-8°.
,
QUOIQUE ce petit ouvrage paraisse sans nom d'auteur
, il suffit d'en rapprocher quelques passages pour
l'attribuer avec certitude à M. Ange de Gardanne
frère du général de Gardanne , ministre plénipotentiaire
de S. M. l'Empereur à la cour de Perse. Le
voyage dont il nous donne le journal , est celui de
la légation française qui partit de Constantinople en
Septembre 1807 , pour se rendre auprès de Feth-
Ali-Schah , suivi du retour de l'auteur à Constantinople
par une autre route. Le titre de cette brochure
est très-modeste et la préface ne l'est pas moins.
L'auteur y présente son ouvrage comme la simple narration
d'un courier , et c'est sur-tout pour l'utilité des
couriers qui le suivront , qu'il l'a écrite. Il tient compte
très-exactement , chaque soir, non pas du nombre des
lieues , mais de celui des heures de marche que la
caravanne a faites dans la journée. Il note quel a été
l'état du ciel , si l'on a eu du beau tems ou de la pluie ,
si l'on a souffert du froid ou de la chaleur. Il donne le
nombre des maisons de chaque village et celui des
habitans. Il parle de la commodité ou des désagrémens
de ses différens gites , de l'accueil bon ou mauvais
que lui ont fait les habitans , des précautions à
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE , 1
prendre et des dangers à éviter dans ce voyage ; enfin ,
pour en applanir les difficultés à ceux qui voudraient
l'entreprendre comme lui , sans savoir les langues
orientales , il termine sa brochure par un vocabulaire
italien , turc et persan , qui comprend les mots les plus
usuels , et qui lui fut donné à son passage à Tauris , par
le prince Timurat Mirza , seigneur géorgien , distingué
par l'étendue de ses connaissances.
A parler strictement , on n'aurait pas lieu d'en demander
davantage à un voyageur qui ne vous annonce
que son Journal , et qui l'a écrit sur les lieux mêmes
après des marches fatigantes , quelquefois avec l'inquiétude
d'être dépouillé le lendemain par des voleurs ,
souvent logé dans de misérables caves où les hommes
couchent pêle-mêle avec les animaux , et presque toujours
au milieu des privations les plus pénibles. Cependant
notre auteur ne s'est pas borné à cet itinéraire
fort utile , sans doute , mais un peu sec. Il n'est pas
très-savant lui-même , mais parmi ses compagnons de
voyage il se trouvait des gens instruits. Il a profité de
leur conversation pour enrichir ses notes ; il y a consigné
quelques-unes des observations que sa manière de
voyager lui a permis de faire , et il a donné ainsi à son
Journal un intérêt dont , au premier abord , il ne paraissait
pas susceptible , et qui est d'autant plus piquant
pour l'observateur philosophe , qu'au ton de bonne foi
et de naïveté qui règne dans tout l'ouvrage , on sent
que si l'auteur pouvait être suspect en quelque chose ,
çe serait tout au plus d'un excès de crédulité.
Il est permis , parexemple , de ne pas croire , comme
lui, sur la parole des Persans modernes , que l'ancienne
ville de Rhagès , nommée aujourd'hui Rey , ait eu trois
millions d'habitans. On peut douter, malgré le témoignage
d'un missionnaire de Mosul , qu'il y ait dans le
Kurdistan des villages peuplés de 100,000 ames. Onpeut
croire que le lieu où Abraham et Loth se sëparèrent ,
n'est pas aussi bien connu qu'il le prétend , et que le
paradis terrestre n'était pas précisément à Ourfa où il
le place. On peut hésiter de même sur beaucoup de
positions qu'il indique sans les discuter , et dont il n'a
sans doute d'autres preuves qu'une tradition très-incer
t DECEMBRE 1808. 453
taine. Mais en même tems il faut rendre justice au zèle
religieux qui les lui fait adopter. La crédulité de notre
voyageur tient presque toujours à son désir de retrouver
les traces des événemens de l'histoire sacrée ; et il s'en
faut bien qu'il accueille d'une manière aussi favorable
les contes des Tures et des Persans .
En général , lorsqu'il se trompe , c'est le plus souvent
en parlant sur la foi d'autrui. Il mérite beaucoup plus
de confiance quand il ne raconte que ce qu'il a vu. Ses
observations , cependant , ont quelquefois l'air de se
contredire , mais cela tient principalement à sa manière
d'écrire chaque soir les événemens de la journée , et son
plus grand tort est d'en tirer une conclusion générale ,
comme celle de certain Anglais sur l'humeur acariâtre
des femmes de Blois .
C'est aussi dans ce qui concerne le caractère des peuples
Asiatiques que notre voyageur a conclu trop souvent
du particulier au général. Il en fait l'éloge dès la
page 11 , touché d'avoir vu les habitans d'un village
situé à deux journées d'Angora , envoyer d'eux-même
à la recherche de deux voyageurs de la caravane , qui
s'étaient égarés ; il cite (pag. 13 et 15) d'autres traits
de générosité et d'hospitalité , qui confirment son jugement.
Mais arrivé à la page 18 la scène change. La
caravane sort à peine du bourg de Lori qu'un ambassa
deur de Perse , qui en faisait partie , la rappelle pour
venir à son secours . Une dispute s'était élevée , pour des
chevaux de poste , entre les habitans et ses domestiques ,
dont trois avaient été blessés , et l'on eut bien de la peine
à apaiser l'émeute. Dans la suite, on voit notre auteur
arrivant à Rabat-Kerim , à dix heures de marche de
Teheran , et n'y trouvant pas même l'hospitalité qui
s'achète . Les traits favorables et défavorables se succèdent
ainsi dans tout le voyage ; mais l'auteur , une
fois prévenu en faveur des Orientaux , ne change rien
à l'opinion qu'il a énoncée. Il est vrai , et nous devons
le dire pour son excuse , que les traits honorables sont
les plus nombreux .
Quoi qu'il en soit , il sera prudent en lisant cet ouvrage
, comme beaucoup d'autres , de s'en tenir aux
faits et d'en tirer soi-même ses opinions. Ony trouvera
1
454 MERCURE DE FRANCE ,
beaucoup d'observations curieuses , soit parce qu'elles
confirment ce qui avait déjà été dit par d'autres voyageurs
; soit parce qu'elles ajoutent de nouveaux traits
au tableau déjà connu des moeurs asiatiques ; soit enfin
parce qu'elles nous donnent des détails intéressans sur
des personnages illustres , ou qui ont joué un rôle dans
l'histoire même de notre tems .
Un des morceaux de ce genre que nous indiquerons
de préférence à nos lecteurs , c'est le séjour de la caravane
à Erzerum , à la cour de cet Issouf-Pacha , jadis
grand-visir , qui commanda l'armée turque en Egypte ,
contre le général Kléber. Issouf-Pacha fit l'accueil le
plus distingué à nos voyageurs , et leur parla de l'Empereur
avec enthousiasme. Il leur donna le spectacle
du Dgyrid , sorte de tournois asiatique où les combattans
sont armés d'une espèce de javelot et d'un bouclier.
Le lendemain il les amusa par l'image d'un combat d'un
autre genre. Des cavaliers tartares , tenant leur sabre
entre les dents , coururent an grand galop sur une
tente qu'ils eurent l'air de vouloir piller , et les gardes
dupacha se mirent en devoir de la défendre. Issouf luimême
monta ensuite à cheval , prit part au Dgyrid ,
malgré son grand âge , et y montra beaucoup d'adresse.
Ce jeu cependant lui coûte assez cher. Il y a perdu un
oeil en jouant avec un de ses pages. Mais ce qui lui fait
le plus grand honneur , c'est qu'il ne montra aucun
ressentiment contre l'auteur d'un coup si funeste ; il
se contenta de l'éloigner de sa cour , et ne cessa pas de
lui faire du bien .
On ne lira pas avec moins d'intérêt ce qui concerne
le prince Abbas-Mirza , vice- roi de Tauris , troisième
fils de Feth-Ali- Schah , et héritier de sa couronne. Ce
prince , dit notre auteur , veut relever sa nation ; il a
sur-tout l'ambition de la gloire militaire. S'il perd un
de ses généraux ou quelque guerrier distingué par sa
bravoure , il déchire ses habits et témoigne la douleur la
plus vive. Dans l'audience de congé qu'il donna à la
légation française , il pria le général Gardanne de lui
commander l'exercice , et l'adresse avec laquelle il mania
son fusil étonna tout le monde ; il voulut ensuite commander
à son tour l'exercice au général , et s'en acquitta
DÉCEMBRE 1808. 455
A
aussi bien. C'est sans doute une chose remarquable que
les triomphes des armées françaises aient fait passer en
Asie, et à la cour même des princes, les détails les plus
minutieux de l'instruction que reçoivent nos soldats .
Le visir d'Abbas-Mirza , et le Béglier-Bey de Tauris ,
sont aussi présentés , par notre voyageur , sous l'aspect
le plus favorable. Leurs réponses spirituelles , leur politesse
recherchée les feraient prendre pour des français ,
s'il ne s'y mêlait toujours un peu d'exagération orientale.
Ce fut le 4 décembre ( 1807 ) , que la légation fit som
entrée à Teheran , résidence ordinaire du monarque de
Perse; ce jour avait été désigné comme heureux par
l'astrologue de la cour , et ce même astrologue choisit
également celui que le roi indiqua à l'ambassadeur pour
traiter d'affaires . Notre auteur ne resta à Teheran que
jusqu'au 27 janvier 1808. Son journal , pendant cet
intervalle de tems assez court , est rempli par le récit
des audiences du monarque , des visites faites à ses principaux
officiers , de quelques événemens intéressans ,
tels que la mort d'un frère du roi , l'arrivée d'un ambassadeur
du roi de Bokara , et par quelques observations
sur les moeurs et les usages des Persans qui y sont naturellement
mêlées. On y trouve aussi des détails curieux
sur la famille régnante. Fith-Ali-Schah a trente fils ,
dont six seulement sont employés comme gouverneurs
de différentes provinces ; les autres vivent auprès du
monarque sans aucun emploi. On ne connaît pas le
nombre de ses filles . Abbas - Mirza , dont nous avons
parlé , et qui a été désigné par son père , dès le berceau ,
comme héritier de l'Empire , n'est cependant que le
troisième de ses fils ; mais sa mère était de la tribu de
Kadjar , la plus noble de la Perse, et c'est à cet avantage
qu'il doit l'espérance de régner...
La cour de Feth-Ali-Schah est d'une grande magnificence.
Notre voyageur nous assure que ce prince
achète tous les ans pour deux millions de pierres précieuses
. Il aime les lettres et les arts , cultive lui-même
la poësie , et s'il entretient un astrologue à sa cour , on y
voit aussi un premier peintre et un prince des poëtes.
On porte le nombre de ses sujets à vingt millions ; son
armée est de deux cent mille hommes , dont plus de
456 MERCURE DE FRANCE ,
cent vingt mille de cavalerie. Ce qui vaut mieux que le
nombre, ce sont les qualités que notre voyageur attribue
à ces soldats , la vigueur , l'adresse , la sobriété , la fidélité.
Pour justifier ce dernier éloge , il suffirait d'une
anecdote qu'il rapporté sur la foi d'un seigneur autrichien.
Joseph II avait dans son armée un soldat persan ,
qui lui demanda un congé de trois ans , pour aller à
Ispahan voir sa famille. L'empereur le lui accorda , et le
soldat vint rejoindre ses drapeaux à l'expiration de la
troisième année.
Les ministres de Feth-Ali-Schah ne sont , ni moins
spirituels , ni moins polis que ceux de son fils Abbas-
Mirza. Dans la première visite que notre ambassadeur
fit au grand visir Mirza-Chefi , ce ministre lui dit que
Paris était la capitale de la Perse , que les Persans
avaient toujours aimé les Français; et que , comme le lit
d'un grand fleuve quí s'est séché un moment , se remplit
ensuite d'eaux abondantes , de même les relations
d'amitié que les révolutions de Perse avaient anéanties ,
allaient renaître entre les deux nations. Mirza-Chefi ,
dit notre auteur , donna une autre preuve de sa politesse
, en ne riant point au nez du docteur Salvatori ,
médecin de la légation , qui lui proposait d'introduire
la vaccine en Perse ; mais il aurait fait en même tems
preuve d'ignorance , s'il n'avait renvoyé l'affaire au
médecin du roi.
Au reste , les moeurs et les préjugés de l'Orient
diffèrent tellement des nôtres , que nos idées anciennes
ou nouvelles auront toujours beaucoup de peine à y
obtenir quelque crédit , et que plusieurs de nos usages
paraîtront long-tems incompréhensibles , pour ne pas
dire absurdes , aux Orientaux. Le journal de M. Ange
de Gardanne en fournit plusieurs exemples. Nous en
eiterons un seul qu'il rapporte comme une anecdote de
famille , et qui amusera peut-être nos lecteurs. Le
grand-père de M. de Gardanne avait fait comme lui le
voyage de Perse. Un jour qu'il voulait donner au roi
une grande idée de la magnificence de nos monarques ,
il lui fit la description du château de Versailles , et
n'oublia pas l'escalier de marbre qui est un de ses plus
beaux ornemens, Le roi de Perse se fit expliquer ce que
DECEMBRE 1808. 457
c'était qu'un escalier; puis il s'écria dans sa surprise :
quoi ! tu me dis ton maître si puissant , et il n'a pas
de place pour se loger à terre ! L'orateur , faute d'avoir
égard à la différence des usages , avait produit un effet
tout contraire à celui qu'il désirait .
Mais il est tems de revenir en Europe avec notre
voyageur. Son retour fut plus pénible que n'avait été
son voyage : on était au coeur de l'hiver , et il fut trèsrigoureux
en Asie. Les Curdes , peuple bon et hospitalier
en Perse , mais voleur dans l'Empire ottoman , inquié
tèrent souvent la caravane. Les gouverneurs turcs
n'eurent pas tous la bienveillance qu'on devait en
espérer ; et ce ne fut qu'à force de prudence et de
patience , que notre auteur revint à Constantinople ,
sain et sauf. Aussi, termine- t-il sa relation , en disant
que lorsqu'on part pour l'Asie , on doit oublier les
commodités, de la vie et les agrémens de la société , et
que les jeunes gens doivent bien y penser avant d'entreprendre
un si long voyage.
Nous ne dirons rien du Vocabulaire italien , turc et
persan , qui complète ce petit volume , car nous ne
serions pas mieux en état d'en juger que l'auteur luimême
, qui a été obligé de se reposer sur son imprimeur ,
du soin de le mettre en ordre . Une seule chose nous fait
craindre que M. Mossy ne s'en soit pas très-bien acquitté,
c'est une faute grossière que nous avons remarquée à la
page 5 du journal. Il y est question des débris d'un
palais de Maximilien à Nicomédie ; il est clair qu'il faut
lire Maximien. Une pareille erreur dans un nom propre
n'est pas d'un augure favorable pour l'impression de
tant de mots turcs et persans , à moins toute fois que
M. Mossy ne soit plus avancé dans la connaissance de
ces deux langues , que dans celle de l'Histoire des
Empereurs. VANDERBOURG,
;
SALON DE PEINTURE.
CINQUIÈME ARTICLE.
Histoire , Genre , Paysage.
M. GROS .
Notre Ecole , qui compte parmi ses maîtres de très-granda
458 MERCURE DE FRANCE ,
dessinateurs , n'avait point encore formé de coloriste qu'on
put opposer aux modèles italiens ou flamands. Plusieurs
même de nos artistes semblaient attacher assez peu d'importance
à l'étude du coloris , séduits par ce mot d'un grand
maître : la peinture n'est que le dessin. Quelle que soit à
mes yeux l'autorité du Poussin , celle d'Annibal Carrache
à qui l'on attribue une opinion à peu près semblable ,j'avoue
qu'il me serait difficile de ne considérer la couleur que
comme un accessoire dans l'art de peindre ; et que je trouverais
affligeant pour l'Ecole française , de rester encore si
loin par le coloris des Ecoles étrangères , au moment où
elle paraît devoir les atteindre par le dessin.
Quelques-uns de nos peintres actuels ne se le sont pas
dissimulé. Ils ont fait en ce genre des efforts qui ne seront
pas infructueux. Parmi eux , ou plutôt à leur tete , il faut
distinguer M. Gros , dont les premiers essais ont promis à la
France un coloriste , et qui , par la chaleur, la vérité et
l'éclat de sa couleur , semble devoir un jour se placer non
loin des Rubens et des Titiens . - Le public a été juste pour
lui de bonne heure : les beautés qui lui sont propres ont été
vivement senties. On a généralement reconnu dans l'Hôpital
militaire de Jaffa , et dans la Bataille d' Aboukir , beaucoup
de mouvement et d'énergie , une distribution de couleurs
savante , une expression forte , une touche facile. Mais on
a justement reproché à leur auteur de manquer presque
toujours d'harmonie , de ne point marquer assez clairement
les divers plans de ses compositions , et de blesser les règles
de la perspective dans ses fonds , trop peu fuyans et trop
peu vaporeux. On voit par le nouvel ouvrage que M. Gros
vient d'exposer ( Champ de bataille d'Eylau , N° 272 ) ,
qu'il s'est efforcé d'éviter tous ces défauts , relevés par la
saine critique : et l'on ne peut nier que jusqu'à certain
point , il n'y ait très-souvent réussi .
Les regards sont attirés d'abord vers le troisième plan
où se montre l'Empereur , entouré de ses généraux. Frappé
de l'horrible spectacle qui se présente devant lui, le monarque
étend une main sur ce champ de mort et de victoire ;
il élève les yeux au ciel , et déplore les maux de la guerre.
Sur le second plan , à gauche , un jeune Lithuanien lui
offre de le servir, tandis que des chirurgiens français s'empressent
de bander ses blessures. Enfin sur le premier
plan , sont mêlés et quelquefois confondus des chirurgiens,
des soldats français , des blessés et des morts qu'une couche
de neige , souifiée de loin en loin par des tâches de sång ,
couvre en partie , et cache à diverses mesures .
DÉCEMBRE 1808. 459
5
Il serait difficile d'imaginer rien de mieux pensé , de plus
expressif , de plus frappant , que la tête du monarque. Celle
du français qui lui montre ce lithuanien blessé , me paraît
un chef-d'oeuvre de coloris et de modelage. Tout ce groupe
est d'une composition heureuse , d'une exécution savante.
Ces morts étendus sur le devant sont d'une expression terrible
: parmi eux , un russe blessé cherche à se dégager,
des cadavres et de la neige qui le couvrent , il tend la main
au chef des Français ; idée belle et touchante, qui mêle
pour un instant l'attendrissement à l'horreur.
Les divers plans sont bien indiqués , bien sentis. Cependant
les couleurs brunes étant presque toutes sur le devant
et les couleurs plus claires sur les plans reculés , il résulte
de cette disposition que la perspective est en quelques endroits
affaiblie , et plusieurs de ses effets altérés . Il y a
d'ailleurs ici plus d'harmonie que dans la Bataille d'Aboukir
: le fond couvert de cadavres et de troupes, fuit avec
beaucoup de vérité ; mais la ligne d'horizon me semble
néanmoins trop haute. Je crois aussi que , si M. Gros avait
donné à quelques-uns de ces morts , de ces blessés , des
formes plus nobles , plus élégantes , et des traits plus heureux
, il aurait fait preuve de plus de goût , et réussi plus
souvent à inspirer l'intérêt et la pitié . Combien sur une
douce physionomie l'expression des douleurs n'est-elle pas
plus touchante ! combien les traits de la beauté ne sont-ils.
pas attendrissans sous la pâleur de la mort ! L'écueil d'un
pareil sujet était l'impression d'effroi qu'il devait produire ,
si l'on n'avait l'art d'y mêler des émotions plus douces. Ces
formes nobles , ce beau dessin , étaient , ce me semble , le
moyen le plus naturel d'y parvenir ; et le peintre aurait pu
en faire usage sans rien changer à sa composition. Il est du
reste si rare de réunir à un haut degré la beauté du coloris
et celle des formes , que , malgré ce qu'il peut laisser à
désirer dans l'une de ces parties de l'art , l'ouvrage deM.
Gros n'en doit pas moins étre regardé comme l'un de ceux
qui font le plus d'honneur à l'exposition actuelle .
M. TAUNAY.
Le talent de M. Taunay est depuis long-tems célèbre.
On connaît de ce peintre fécond et facile une foule de
petits tableaux pleins d'agrément et d'élégance. On se rappelle
cet Ermite préchant , ce Départ de l'Enfant prodigue
, et ce Vafrin guidé par Herminie dans le camp du roi
d'Egypte, tandis que son lieutenant Emiren passe en revue son
1
460 MERCURE DE FRANCE ,
armée , prête à marcher au secours de Jérusalem ; compositions
intéressantes , et qui attirèrent tous les regards å la
dernière exposition. Je crus alors n'avoir que des éloges à
donner à M. Taunay. Mais il me semble s'être montré moins
heureux cette année , dans deux tableaux exposés sous les
Nos 574 et 56g. Il a intitulé le premier : S. M. l'Impératrice
accueillant les ouvrages des artistes modernes ; et , si je
ne me trompe , il n'a point rempli son titre. Apeine aperçoit-
on un tableau , une statue ; et , parmi tous ces personnages
, rien n'indique des artistes. Presque toute la toile est
occupée par une scène épisodique : l'aumônier de S. M.
jetant de l'argent aux habitans les plus nécessiteux , comme
l'explique la Notice , comme le titre aurait dû l'indiquer .
L'entrée de S. M. l'Empereur dans la ville de Munich ,
est le sujet du N° 69. Les figures sont ici de plus grandes
dimensions que dans la plupart des tableaux du même
peintre: ainsi le talent de croquer avec esprit les figures
ne suffisait pas ; il fallait encore y joindre la science du ,
dessin : M. Taunay ne me paraît pas y avoir également
réussi dans tous ses personnages . On désirerait aussi plus de
sentiment dans divers groupes , plus d'agrément et de variété
dans les lignes de composition.
Mais si l'habile artiste , jeté hors de son genre , n'a pas
tenu dans ces deux ouvrages tout ce qu'on pouvait attendre
de lui , j'ose dire qu'il a bien pris sa revanche dans ce grand
nombre de compositions aimables et variées , inscrites sous
les Nos 570, 571 , 572, 573 et 575 ; que , si l'oeil y est d'abord
flatté par l'effet général , l'esprit se plaît à y suivre une foule
de jolis détails semés avec choix et avec goût ; que les figures
ont souvent toute l'expression possible dans de si petites
dimensions , plus de grace , et si l'on veut , de style, que n'en
exigent les ouvrages de ce genre ; que les femmes sur-tout y
sont ajustées avec infiniment d'élégance , et que leur costume
, tout moderne qu'il est , me semble, sous ce rapport,
rappeler les vêtemens antiques.
Μ. ΜΕYNIER .
Les Soldats du 76º de ligne retrouvent leurs drapeaux dans
l'arsenal d'Inspruck , et les reçoivent des mains de leur
général, M. le maréchal Ney. ( N° 429. )
Pour examiner ce tableau avec une impartiale justice , il
faut se tenir en garde contre la prévention du premier coupd'oeil
qui est toute à son avantage. Ses défauts même sont ,
séduisans ; et c'est pour cela qu'il est utile de les signaler. Le
DÉCEMBRE 1808 . 461
sujet était très-propre au développement des talens connus
de M. Meynier ; mais peut-être ce savant artiste ne s'est-il
pas assez pénétré de l'esprit du sujet, et des convenances qu'il
me semble prescrire. Ce sujet devait être traité d'une manière
franche et austère ; l'auteur l'a voulu rendre brillant , et il
n'y est parvenu qu'en forçant la vraisemblance. Cette erreur
me paraît ètre la source des défauts qu'on lui a reprochés.
Pour parvenir au but qu'il s'était proposé , il s'est vu forcé
quelquefois d'outrer un peu l'expression, la couleur ou l'attitude.
Si M. Meynier avait été témoin de la scène qu'il a
retracée , à coup sûr il n'eût point vu ces guerriers baiser
religieusement leurs drapeaux , élever les mains au ciel , et
demeurer comme en extase. Ces expressions , qui partout
ailleurs pourraient être justes et convenables , ont paru trop
déplacées dans un sujet tout militaire, et dont les divers personnages
doivent avoir plus de fougue et d'impétuosité .
Mais ce qui prouve que c'est par erreur et non point par
inaptitude que le peintre n'a pas donné à quelques-uns de
ses personnages le caractère qui paraît leur convenir , c'est
qu'il l'a conservé à plusieurs dans toute sa franchise et son
énergie. Ainsi , par exemple , l'attitude du maréchal Ney;
celle du soldat qui , à la vue de ces drapeaux , montre les
blessures qu'il reçut en s'efforçant de lesdéfendre ; le groupe
de ce jeune homme qui écrit le sujet du tableau sur le mur
de l'arsenal , et de ses compagnons d'armes qui le soutiennent
, me paraissent à la fois naturels et bien inventés. D'ailleurs
la composition pittoresque est savante et d'un bon effet.
La lumière ,large et brillante , est soutenue par des masses
d'ombres distribuées avec art. Le dessin est en général trèscorrect
; peut-être seulement pourrait- on désirer des formes
plus fortes, plus soutenues : mais en somme , ce tableau ,
remarquable par divers genres de mérite, est , comme je crois
qu'on l'a observé avant moi , l'un de ceux qui peuvent le
mieux orner une galerie.
M. VERMAY.
Marie Stuart. N° 616.
Le moment choisi par le peintre est celui où l'on vient
lire sa sentence de mort à cette infortunée , dont les malheurs
ont fait oublier les fautes , et qui , veuve d'un roi de
France , appelée par des droits trop certains au trône de
l'Angleterre et de l'Ecosse , porta sa tête sur l'échafaud.
La situation est rendue avec beaucoup de sentiment : les
ministres de la haine d'Elisabeth sentent tout l'odieux
1
1
462 MERCURE DE FRANCE,
de leur mission ; ils se trouvent confus et embarrassés
en présence de leur victime. La malheureuse reine , dès
long-tems préparée au coup qu'on va frapper , s'apprête
noblement à les suivre, d'un front calme et résigné. Ses
femmes s'abandonnent aux regrets et aux larmes : l'une
d'elles , très-jeune encore , se précipite dans les bras de sa
compagne, et cache sa tête dans son sein. Cet abandon de la
douleur est intéressant et vrai . La manière dont le tableau
est éclairé produit un effet imposant et sombre , tel que le
demandait la situation. Lacouleur est ausi digne d'éloge surtout
dans quelques-uns des accessoires.
Pour ce qui est du dessin , il me semble que M. Vermay
a beaucoup de progrès à faire dans cette partie , la plus
importante de toutes. Mais si , comme on le dit , il est
jeune , le travail et l'étude réfléchie des grandes modèles ,
lui donneront sans doute plus de correction, plus de pureté,
une exécution plus ferme : car on apprend tout cela. Ce
qui ne s'apprend guère c'est le sentiment , c'est l'esprit de la
composition , dont M. Vermay a fait preuve dans cet ouvrage
, et qui méritaient l'encouragement flatteur dont un
prince ami des arts l'a honoré.
M. GUÉRIN.
S. M. l'Empereur pardonnant aux révoltés du Caire , sur
la place d'Elbékir. N° 276.
Sur une petite élévation à gauche , l'empereur et quelques
généraux ; à droite , un groupe très-nombreux de révoltés
auxquels des soldats français ôtent leurs fers ; sur le
devant , un vieillard assis , qui soutient sur ses genoux la tête
d'un jeune homme couché dans la poussière , et couvert de
blessures; au milieu de la toile , l'interprète du général
français , qui , placé entre les deux groupes , forme entr'eux
úne liaison naturelle : du côté des Français , les expressions
variées de l'approbation; de l'autre , celles de la reconnaissance
. On distingue les chefs de la sédition à leurs vêtemens
plus riches , mais sur-tout à leur contenance abattue
et humiliée .
Il me semble que cette composition est également ingénieuse
sous le rapport pittoresque et sous le rapport poë--
tique . Elle plaît d'autant plus qu'on n'y sent aucun effort :
tout y est naturel et vrai. La plupart des expressions sont
convenables et choisies , et l'effet général est à la fois bien
senti et bien rendu : il serait difficile de représenter avec
plus de vérité un lieu brûlé d'un soleil ardent. Mais on au
DÉCEMBRE 1808. 463
rait attendu de l'auteur de Phèdre une exécution plus fermé :
il est un peu tombé dans les tons roussâtres;; llee feuillage
si vert de ses arbres ne s'allie peut- être pas très-bien avec le
reste du tableau. Il a mieux réussi cette fois dans un sujet
moins élevé , mais que son exécution a rempli de charme.
Ce sujet est tiré de l'Idyle de Gesner, intitulée Amintas.
( N° 277 ) .
Sur le bord d'une source limpide qui coule auprès d'un
tombeau , sont assis deux jeunes bergers : ils ont déposé
sur l'herbe leur corbeille pleine de fruits ; à leurs pieds
est couché le chien fidèle. Une jeune fille venue pour
puiser de l'eau à la source , leur raconte l'histoire de
celui qui repose dans cette tombe , et qui fut autrefois le
bienfaiteur du hameau. Ces beaux arbres dont le feuillage
leur offre un asyle contre les feux du jour , c'est sa main qui
les a plantés ; c'est lui qui , pour désaltérer le voyageur ,
amenadans ces sentiers cette source fraîche et pure .
Peut-être y a-t-il encore ici trop de ces mêmes tops roussatres
: je me hate de hasarder cette critique , de crainte
d'en être détourné par le plaisir quej'éprouve au seul souvenir
de ce charmant morceau . C'est le goût , c'est la grâce
elle-même qui semblent avoir présidé à sa composition.
Toutes les attitudes rappellent cette simplicité élégante qui
caractérise , dans tous les arts , les chefs-d'oeuvres de l'antiquité.
Rien de plus fin que ces trois têtes , de plus agréable
que ces ajustemens : quel heureux accord entre le sujet et
le style ! Tout est en harmonie , le site , les expressions , les
vêtemens ; tout est pur , tout respire une sensibilité naïve et
touchante. C'est là sur-tout ce qui distingue ce tableau ,
d'ailleurs bien dessiné , bien peint , et qui , si l'on peut se
permettre un semblable rapprochement , est par le choix
des détails plus dans le style de Virgile que dans celui de
Gesner :
Telle , aimable en son air , mais simple dans son style ,
Doit éclater sans pompe une élégante Idyle .
M. LE BOULLENGER DE BOISFREMONTS.
Orphée aux Enfers. N° 368 .
1
Cesujetest connu de tous ceux qui lisent: il rappelle leplus
beau morceau peut-être de la poësie latine : et c'est ici que
la lyre devait inspirer le pinceau. M. Le Boullenger paraît
s'ètre bien pénétré de l'esprit de Virgile. Sa composition est
simple et vraie. Pluton , assis sur son trône , tient à la main
sonsceptre de fer ; à ses côtés Proserpine semble intercéder
464 MERCURE DE FRANCE ,
en faveur d'Orphée , qui , placé sur la gauche , un genou
sur les marches du trône , touche sa lyre , et tourne vers le
roi des enfers de supplians regards. Sur un plan plus reculé,
Mercure attend l'ordre de Pluton : de l'autre côté du tableau
, attendent aussi les Parques , attentives aux chants
d'Orphée, et surprises des accords de sa lyre . Plus loin, l'on
aperçoit Euridice et d'autres ombres récemment descendues
aux enfers , animasque recentes . Derrière ces groupes se
prolongent de longues et hautes galeries , remplies de feu et
defumée.
C'est une idée heureuse sans doute d'intéresser particuliérement
Proserpine au malheur de ce jeune homme , qui ,
séparé de ce qu'il aime par une mort soudaine et prématurée
, vient le redemander aux rives infernales . M. Le
Boullenger ne la doit point à Virgile , mais à Ovide peutêtre
, qui , très-inférieur dans tout le reste du récit à l'auteur
des Géorgiques , semble l'avoir indiquée par ce trait
simple et touchant :
Sustinet oranti ....
nec regia conjux
negare.
Du reste , l'effet général du tableau est satisfaisant pour
l'oeil , il y a du grandiose dans le dessin , de la grâce
dans la figure d'Orphée , du goût et du style dans les draperies.
Lacouleur seulement pourrait sembler un peu rouge,
si le lieu de la scène n'était pas les Enfers .
Mme MONGEZ.
Même sujet . N° 435.
C'est une entreprise rarement tentée par une femme
qu'une composition historique où se trouvent plusieurs
figures de grandeur naturelle. Mme Mongez l'a cependant
exécutée avec succès. La disposition de son tableau est
grande et savante : on y distingue les trois juges des Enfers,
omis par M. Le Boullenger. La couleur , il est vrai , me
paraît trop bleuâtre , et c'est la partie la moins satisfaisante
de cet ouvrage. Mais le dessin est généralement correct et
d'un bon style. La lumière qui éclaire Orphée , Pluton ,
Proserpine , et laisse tous les autres personnages dans la
demi-teinte , produit un effet agréable et piquant. La tête
de la déesse est charmante .
Je ne sais du reste s'il faut louer Mme Mongez d'avoir
représenté l'Amour conduisant la main d'Orphée sur la
lyre: cette allégorie est froide et usée.Peut-être toutefois le
paraîtrait-elle
:
1
DÉCEMBRE 1808. 465
1
m
paraîtrait-elle moins , si cette figure de l'Amour avait plus
de beauté , d'expression et de grace. L'Ombre d'Euridice
aperçue comme à travers un nuage , me semble un peu
niérée. Quant au groupe des trois Parques, si l'expressionct
lapose ont du naturel et del'agrément dans Clotho etdans La
chésis , ellessont dans Atropos dépourvues de noblesse, etd'un
effet trop rebutant. Peut-être fallait-il entre les trois soeurs
filandières un constraste qui fit connaître la différence
leurs fonctions ; et les traits de celles qui filent la vie ne
devaient peut-être pas se confondre avec les traits de celle
qui encoupe la trame ; mais il me semble que l'habile artiste
est allé au-delà du but. Quoiqu'il en soit de ces observations
que je soumets à Mme Mongez elle-même , j'ose croire
qu'elles ne doivent en rien affaiblir l'estime que mérite à tant
de titres un ouvrage aussi distingué. On ne pourrait que
s'étonner de le devoir au pinceau d'une femme , si l'on ne
savait que son auteur a mérité depuis long-tems une place
parmi les hommes les plus versés dans la connaissance de
l'art.
M. GIRODET.
S. M. l'Empereur recevant les clefs de la ville de Vienne.
(N° 257. )
Le monarque , descendu de cheval , tend la main pour
prendre les clefs que lui présente en s'inclinant un des
magistrats de la ville. Adroite, ses compagnons d'armes ;
derrière lui , son mameluck qui retient son cheval par la
bride ; à gauche , les principaux magistrats de la ville conquise
, un prélat , des officiers , de simples citoyens. On voit
tout à fait sur le devant , et dans un coin du tableau , un
paysan , sa femme et leur fille encore enfant. Le fond est
peuplé d'autres figures accessoires .
Onne doit pas craindre de citer ce tableau comme un des
ouvrages les plus distingués dans ce genre de compositions
historiques , où la plupart des figures doivent être des portraits.
Il serait difficile sans doute de peindre ces portraits
obligés d'une plus belle manière, et d'inventer d'autres figures
qui fussent mieux en harmonie avec eux. Il le serait aussi de
donner des expressions , des mouvemens plus convenables
aux divers personnages qui prennent part à l'action. Le
dessin , le modelage , sont dignes de l'auteur d'une Scène de
Déluge et d'Atala. On ne peut guère en faire un plus grand
éloge. Quoique M. Girodet soit loin de posséder la couleur à
undegré aussi éminent , on ne saurait cependant nier qu'elle
Gg
DE
LA
S
5.
cen
466 MERCURE DE FRANCE ,
ne paraisse dans ce tableau d'un ton chaud et historique ;
peut-être même a-t-elle trop de vigueur. D'ailleurs, les draperies,
les figures , tout est peint d'une manière très-large ,
qui convient parfaitement à cette composition. Le groupe des
trois personnages placés sur le devant , est dessiné d'un trèsgrand
style; la tête de la femme est d'une beauté parfaite ;
la pose simple et naïve de l'enfant , on ne peut plus aimable .
Unjeune homme et deux jeunes filles , placés dans lademiteinte
, et sur un plan reculé , sont aussi d'un style très-élevé ,
et posés avec beaucoup de goût. Enfin , il me semble que ce
tableau décèle dans son auteur autant d'étude et de science
que d'esprit et de talent. Parmi quelques reproches qu'on
lui a faits celui qui me paraît le plus juste , mais auquel
cependant il ne faut pas donner trop d'importance , c'est
d'avoir fait grimper deux petits garçons sur un arbre , pour
mieux observer la scène que retrace le devant du tableau ,
accessoire beaucoup trop futile. Le plus jeune , âgé tout au
plus de cinq ou six ans , ne saurait étre monté si haut; je
doute même qu'il lui fùt possible de s'y soutenir.
M. DE L'ECLUSE.
Mort d'Astyanax. ( N° 158. )
Du sommet d'une tour ruinée , un soldat grec va précipiter
le jeune prince; il n'ose envisager l'innocente victime ,
et détourne la tête avec horreur. Andromaque , les cheveux
épars , et dans l'égarement du désespoir , veut s'élancer vers
son malheureux fils , dont les regards implorent une mère .
Un jeune Grec la retient ; mais il semble la plaindre , et
n'exécuter qu'à regret des ordres dont il blâme la rigueur.
Sur un plan plus reculé , Calchas et Ulysse attendent que
l'arrêt prononcé s'exécute. Dans le fond , apparaissent les
ruines de Troie , encore enveloppées de fumée et de flammes .
Il y a beaucoup de mérite dans ce tableau. L'expression
des divers personnages est juste et bien inventée; le dessin
n'est pas dénué de grandeur; les draperies sont en général
bien jetées , et le coloris est digne d'éloges dans plusieurs
parties, ainsi que le fond et l'ensemble.
M. DUPERREUX.
Au talent de représenter avec autant de vérité que de
fraîcheur , les ciels , les eaux , les monts , les ombrages , tous
les accidens de la nature , M. Duperreux joint encore le goût
et l'adresse de choisir des sites intéressans , de ces lieux historiques,
Qui des faits du vieux tems ont gardé la mémoire ,
DÉCEMBRE 1808 . 467
et de les animer par de petites scènes très-heureusement
rendues. C'est ainsi que dans l'un de ses tableaux ( N° 208 ) ,
voulant offrir une Vue de la Rivière de Bidassoa, il saisit le
moment où François Ir vient d'ètre échangé contre ses deux
enfans , et rentre sur les frontières de France. Dans le
Nº 207 , il nous montre Duguesclin qui , à son retour de
Pampelune , traversant la vallée de Ronceveaux , s'arrête au
pied du tombeau de Roland , et prononce cette prière :
Sire Dieu , ici gistfleurs de chevalerie ; soubs cette pierre
est clos heur et vaillance ; faicts à ton serviteur Guesclin ,
servir son roy Charle come cetuy preux servist puissant empereur
Charle Maigne , et come cetuy Rolland , estre occis par
beaux jours de batailles .
On ne saurait trop recommander aux paysagistes d'animer
ainsi le spectacle muet des campagnes , en retraçant des
scènes connues , qui occupent agréablement l'esprit ou la
mémoire du spectateur , et prêtent aux compositions du
peintre l'intérêt des souvenirs historiques.
Je terminerai , dans le prochain No, la Notice des tableaux
d'histoire , de genre et de paysage ; j'y ajouterai un examen
rapide des portraits , l'une des parties les plus riches de
l'exposition. VICT .... F ....
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Théâtre de l' Impératrice.- Le goût de la
musique italienne s'accroît tous les jours, et je n'en veux pour
preuves que l'affluence des spectateurs qui se portent à
l'Opéra-Buffa aussi souvent qu'ony annonce unbon ouvrage.
La reprise du Mariage secret avait attiré plus de curieux que
la salle n'en pouvait contenir; ce bel opéra a été joué par
toutes les troupes qui , depuis dix-huit ans , se sont succédées
à Paris ; etle désir de les comparer les unes aux autres dans
le même ouvrage , n'est pas un des moindres motifs de la
curiosité du public.
L'exécution du Mariage secret , par la troupe que nous
possédons actuellement , a laissé beaucoup à désirer.
Me Barilli , chargée du rôle de Caroline , y a paru un peu
faible ; mais les armes sont journalières , et il est à présumer
qu'elle prendra bientot sa revanche. Peut-on d'ailleurs la
blåmer d'avoir montré quelque timidité dans un rôle chanté
avec tant de supériorité par Mhe Strinasacchi , dont le souvenir
est cher à tous les amateurs .
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE ,
Le rôle de Paolino est maintenant rempli par D. Garcia ;
il y a développé une fraîcheur , une étendue de voix et une
pureté d'exécution dont on le soupçonnait à peine susceptible
, parce qu'aucun des rôles qu'il a chantés précédemment
, n'est aussi bien dans ses moyens ; les applaudissemens
mérités que le public s'est plu à lui prodiguer , doivent être
pour lui un motif de chercher à se rendre de plus en plus
digne de la faveur publique. M. Barilli , dans le rôle du
père, a su se faire applaudir, même de ceux qui se rappellent
Martinelliet Raffanelli. Mme Mosca représentait la soeur
aînée , et M. Garelli , le comte ; ces deux acteurs ont paru
peu sûrs de leur mémoire; il serait donc injuste de les
juger sur ce premier essai.
La seconde représentation du Mariage secret , que l'on
attendait mercredi dernier , a été retardée probablement
pour en faire de nouvelles répétitions.
- Première Théâtre du Vaudeville. représentation des
Avants-Postes du maréchal de Saxe .
Je disais , il y a quelque tems , que les auteurs qui travaillent
pour ce théâtre , me semblaient maintenant embarrassés
du choix des sujets qu'ils mettent en scène , et je
reconnais que j'avais tort ; j'oubliais alors qu'il leur reste
deux mines inépuisables à exploiter : le vaudeville historique,
et ce qu'on appelle à ce théâtre la petite galerie des grands
hommes . Quelle admirable invention que le vaudeville historique
! Grâces à cette découverte , il n'est pas de vieille
intrigue que l'on ne puisse rajeunir à l'aide de quelque nom
bien connu; trop souvent , le rôle que l'on fait jouer aux
grands hommes sur la petite scène de la rue de Chartres , est
en opposition parfaite avec le caractère que l'histoire leur
donne; mais , dans ce cas , c'est l'histoire seule qui a tort de
ne pas nous avoir dit que tel grand personnage que nous
croyons avoir été d'un caractère grave et réfléchi , aimât les
travestissemens et les calembourgs .
Ces réflexions ne s'appliquent pas à l'ouvrage nouveau,
qui est bien du ressort du Vaudeville , puisqu'il représente
l'arrivée de la troupe dirigée par Favart , aux avants-postes
du maréchal de Saxe . On sait que ce général avait à sa solde
une troupe de comédiens qui suivaient l'armée; et s'il faut
l'en croire , il eut souvent plus de peine à les mettre d'accord
qu'à battre l'ennemi. Les auteurs supposent qu'Eugène ,
aide-de-camp du maréchal , aime la nièce d'un major allemand,
prisonnier de guerre. Favart , son anzi , le seconde
dans ses projets , et ils parviennent à faire consentir le comte
1
DÉCEMBRE 1808. 469
de Saxe à ce mariage , pour lequel il montrait d'autant plus
de répugnance , qu'il trouvait la petite personne fort à son
gré.
Les couplets de ce vaudeville ont été fort applaudis ; ils se
distinguent , non par des calembourgs et des pointes usés ,
mais par beaucoup de franchise de trait ; qualité qui devient
de plus en plus rare. Cet ouvrage est bien joué par
MM. Vertpré , Hippolite et Fichet , et Mmes Hervey et
Desmares; tout fait donc présager qu'il sera vu long-tems
avec plaisir , et s'il rapporte quelque gloire à ses auteurs , il
ne sera pas moins lucratif pourlacaisse.
La pièce est de MM. Moreau et Dumolard.
NÉCROLOGIE. -
B.
Paul-Jérémie Bitaubé était né à Koenigs
berg , capitale de la Prusse , vers 1730. Ses parens étaient
**des réfugiés français. Il s'était destiné au ministère de la
parole de Dieu , dans un tems où plusieurs gentilshommes
de la même colonie avaient embrassé cet état. M. Bitaubé
prêcha comme les autres (1 ); mais son goût dominant était
pour la littérature ; et dès 1760, il publia un Essai d'une
nouvelle Traduction d'Homère. Cet essai , contenant le premier
livre de l'Iliade , fut très-bien accueilli; et en 1762 ,
M. Bitaubé publia , toujours à Berlin , et dans le format
in- 12, un petit volume intitulé : Traduction libre de l'Iliade .
Après bien des incertitudes , l'auteur avait pris le parti de
donner une traduction libre de ce poëme d'Homère. En
effet , les (2) vingt-quatre livres d'Homère , dont selon lui
la longueur rebute , sont réduits à vingt-deux assez courts.
M. Bitaubé est depuis revenu de cette opinion , et dans les
éditions qui ont été publiées en France , il a donné la traduction
complète de l'Iliade.
En 1763 , il fit imprimer son Examen de la Profession de
Foi du Vicaire savoyard. Il paraît que c'est à peu près à la
même époque, qu'il composa le poëme de Joseph.-Je le composai,
dit-il lui-même , après la première édition de ma Traduction
de l'Iliade (3) ; cependant il ne compte les éditions,
de sa tradution de l'Iliade , qu'à partir de celle qu'il publia à
Paris , en 1764 , 2 vol. in-8°. Laseconde parut en 1780 ; la
troisième , en 1787 ; la quatrième , dans la collection de ses
oeuvres .
(1) Denina. Prusse litt . , tome Ior , pag. 261 et 262.
(2) Ann. typ . , tome X , pag . 247 .
(3) OEuvres complètes , tome VII , pag. xv.
470 MERCURE DE FRANCE,
En 1767 , M. Bitaubé fit imprimer une brochure : De
l'influence des Belles- Lettres sur la Philosophie , et le poëme
de Joseph, dont nous avons parlé. Ce poëme a été traduit en
espagnol , en anglais et (4) deux fois en allemand. Il a eu
beaucoup d'éditions en français . La septième se trouve dans
ses oeuvres .
En 1769 , M. Bitaub donna l'Éloge de Corneille , et en
1775 , Guillaume de Nassau. Il reproduisit ce poëme en
1797 , sous ce titre : Les Bataves . La seconde édition
dans la collection de ses oeuvres .
est
Le Guillaume de Nassau n'eut pas autant de succès que
le Joseph , peut-être parce qu'un héros hollandais ou flamand,
qui n'eut rien à faire hors de sa province , n'intéresse pas
tous les Européens comme Joseph intéresse tous les Chrétiens
(5).
Mais , comme on a pu le voir, ces ouvrages ne lui firent
jamais abandonner son travail sur Homère .
En 1785 , il fit imprimer sa traduction de l'Odyssée , en
3 vol. in-8°. La seconde édition fut publiée en 1788 ; la
troisième , dans ses oeuvres complètes.
Cependant , il avait été nommé depuis long-tems membre
de l'Académie royale de Berlin; mais il s'ennuyait dans cette
ville , et venait passer des années entières à Paris sans la
permissiondu roi (6). Le margrave d'Anspach dont il avait
été conseiller résident à la cour de Berlin, lui procura le
moyen et la permission de séjourner à Paris , sans cesser
d'être membre ordinaire de l'Académie de Berlin . Agrégé
à l'Académie des inscriptions et belles-lettres peu de tems
après la publication de l'Odyssée, M. Bitaubé s'occupa à donner
une nouvelle éditionde sa traduction complète d'Homère .
Cette édition , fut confiée aux presses de Didot ; elle est en
12 volumes in-18: c'est une des jolies éditions que l'on doit
à l'imprimeur français (7) .
Cependant la révolution arriva; la guerre fut déclarée à
la Prusse , et M. Bitaubé , resté en France , fut privé de ses
pensions , qui ne lui furent rendues qu'à la paix.
En l'an IV, l'Institut national se forma , et M. Bitaubé en
(4) Ersch. France littér.
(5) Denina , loc . cit .
(6) Vie de Frédéric II. Strasbourg , 1787. In- 12. Tome IV, p . 71 .
(7) Nos lecteurs apprendront sans doute , avec plaisir , que M. E.
Aiguan a mis sous presse sa traduction en vers français de l'Iliade .
DÉCEMBRE 1808. 471
fut undes premiers membres. Comme président, M. Bitaubé,
le deuxième jour complémentaire an VI , rendit aux deux
Conseils compte des travaux de cette illustre Société .
Il a été souvent membre de diverses commissions .
En l'an VIII , M. Bitaubé fit imprimer Hermann et Dorothée
, en neuf chants , traduit de l'allemand , de Goëthe. La
collectionde ses oeuvres contient la seconde édition . Elle
a été publiée à Paris en l'an XII ( 1804 ). Malgré son titre ,
les neuf volumes qui la composent ne contiennent , ni son
Examen de la Profession de Foi du Vicaire savoyard , ni le
discours De l'influence des Belles - Lettres sur la Philosophie
, ni l'Eloge de Corneille.
M. Bitaubé n'avait pas traduit la Batrachomiomachie , ni
les autres petits ouvrages du prince des poëtes. M. Coupé a
publié en 1796, en deux petits volumes in- 18 , un traduction
de ces Opuscules d'Homère.
M. Bitaubé était membre de la Légion d'honneur. Il est
mort à Paris , le 22 novembre 1808. Trois semaines auparail
avait perdu son épouse , avec laquelle il se proposait de
renouveler son mariage .
Il nous resterait maintenant à porter un jugement sur les
travaux de M. Bitaubé ; mais nous n'avons pas la prétention
de vouloir fixer le mérite de chacun de nos savans. Nous
laissons cette fonction à ceux de leurs confrères qui sont
chargés d'en faire l'éloge ; notre intention , dans les notices
que nous nous permettons de donner quelquefois , est de
rappeler brièvement leurs titres littéraires. A. J. Q. B.
C'est à l'Académie du Gard , que l'on doit l'idée heureuse
d'un Récit en style épique de la mort de Henri IV. Elle avait
proposé ce sujet comme un moyen de ramener nos poëtes aux
études épiques , qui ont été peut être trop négligées durant
le cours du 18me siècle . Ce récit , comme l'observait la même
Académie dans son programme publié en janvier 1807 ,
avait l'avantage de rappeler le plus beau monument de
notre poësie héroïque dont il pouvait devenir la suite et le
complément. Frappé de ces excellentes vues , M. Victorin-
Fabre adressa , dans le tems à l'Académie du Gard , une
pièce sur ce beau sujet . Depuis , ignorant le résultat du
concours et le croyant sans doute jugé , M. Fabre avait
agrandi son plan , et achevé le poëme qu'il vient de publier ,
et que nous avons annoncé . Mais avant l'impression de ce
poëme , l'Académie du Gard avait unanimement adjugé le
2
1
472 MERCURE DE FRANCE ,
1
prix à la pièce du même auteur , envoyée précédemment
au concours. - L'accessit a été obtenu par M. Mollevault ,
traducteur en vers des Elégies de Tibulle , et correspondant
de la troisième classe de l'Institut .
,,
- Une réunion de littérateurs et d'amis des lettres a éu
l'honneur de prévenir M. le curé de St-Roch , qu'elle est
dans l'intentionde faire élever un mausolée à la mémoire
de Mme et de Melle Deshoulières. L'église de St-Roch ayant
eu le bonheur de n'éprouver aucune fouille , les cendres de
ces deux femmes célèbres reposent au même lieu où leurs
contemporains les placèrent. M. le curé a consenti à devenir
le dépositaire des fonds. C'est à lui seul qu'ils doivent être
remis. On compte déjà parmi les souscripteurs des noms
distingués dans les emplois de l'Etat ou de l'Eglise , ainsi
que dans la carrière des sciences et des lettres. La liste en
sera rendue publique par la voie des journaux.
Le monument sera érigé dans un des chapelles du bascôté
, à gauche ; on y lira l'épitaphe suivante en lettres d'or ,
sur un marbre noir.
1
A la mémoire
De Madame et de Mademoiselle Deshoulières .
Ici reposent deux femmes illustres ,
Parfaites aux yeux des hommes , parfaites devant Dieu.
Le monde
Avait admiré les grâces de leur personne ,
L'amabilité de leur caractère ,
Les charmes ravissans de leur esprit :
Il déplora la triste conformité
Des souffrances
Qui leur arrachèrent la vie.
Le grand siècle où elles vécurent a couronné leurs ouvrages :
Hs plairont à la postérité la plus reculée.
Les doux noeuds d'une tendre amitié avaient uni
Sur la terre
Cette mère et cette fille accomplie ;
La piété publique voulut les réunir dans le même sommeil
Et dans le même tombeau.
Puissent les hommes de bien protéger ce monument !
1808.
DÉCEMBRE 1808. 473
NOUVELLES POLITIQUES.
(EXTÉRIEUR. )
RUSSIE. - Pétersbourg , 30 octobre. - Notre auguste
monarque est arrivé hier dans sa capitale , de retour du
grand voyage qu'il a fait en Allemagne. Le grand-duc
Constantin avait précédé sa Majesté . L'Empereur a reçu ,
à son arrivée , les témoignages accoutumés du respect et de
l'affection qu'il inspire : toute la ville fut illuminée. Les
officiers des gardes se proposent de donner incessamment
une fète magnifique à la famille impériale.
L'armistice accordé par le général en chefde notre armée
de Finlande , au feld -maréchal suédois, comte de Klingsporr,
a suspendu les événemens sur le théâtre de la guerre. La
conquête de la Finlande paraît d'ailleurs achevée. Un régiment
de cavalerie qui était parti pour l'armée , il y a trois
semaines , est déjà de retour ici. Nos derniers succès et la
nature d'un terrain couvert de lacs et de rochers , ont probablement
rendu ce renfort inutile .
- Du 5 novembre . L'armistice conclu en Finlande a été
dénoncé de notre part , et les hostilités ont recommencé .
La Gazette de la Cour contient aujourd'hui les détails officiels
suivans :
« Les derniers rapports de la Finlande annonçaient que
le commandant de l'armée suédoise , le feld-maréchal
Klingsporr , avait demandé un armistice au général en chef
de l'armée russe , le comte de Buxhowden. Celui-ci ne sachant
pas encore que l'ennemi avait été repoussé de sa
position inexpugnable de Taivola , et que le corps du lieutenant
- général Tutschkow avait opéré sa jonction avec les
troupes commandées par l'adjudant-général prince Dolgorouki
( tué postérieurement ), crut devoir accepter l'armistice
pour occuper la position sans effusion de sang. La convention
fut donc conclue le 28septembre , sous la condition que
les opérations militaires recommenceraient huit jours après
la dénonciation de l'armistice , s'il n'était pas ratifié par
l'Empereur.
» Š. M. I. ayant reçu ce rapport , et considérant que
l'occupation de la position de Taivola par nos troupes et la
jonction des deux corps dont on vient de parler , n'avaient
pas eu lieu par suite de l'armistice , mais enconséquence des
mouvemens de notre armée , ordonna que la rupture de
幻生MERCURE DE FRANCE ,
۱
P'armistice serait incessamment dénoncée, afin de terminer
la campagne par des opérations décisives.
>> Les corps des lieutenans-généraux Tutschkow Jer et
Kamenski II devant agir de concert pour mettre à exécution
le principal plan d'opérations , il a été formé deux réserves
pour les soutenir : l'une à Vilmanstrand , sous les ordres du
général-major comte de Strogonow; et l'autre à Lovisa, sous
Ie commandement du major - général Anikcjew . Ces deux
réserves marcheront à la suite des deux corps d'armée .
>> Le lieutenant-général Bagration a posté la plus grande
partie de son corps dans les environs de Nystadtet d'Helsing.
>>>Le contre - amiral Maessojedow a pris une position non
loin des îles Hamgo - Kramp , il n'a rencontré de la flotille
ennemie qu'une seule chaloupe, quia été aussitôt abandonnée
par l'équipage.
>> Le ministre de la guerre a fait acheter et envoyer aux
divers régimens de notre armée en Finlande , la quantité de
drap nécessaire pour réparer les uniformes, les manufactures
du pays ne pouvant pourvoir d'une manière suffisante à cet
objet.
- ALLEMAGNE. - Berlin , 20 novembre. On croit que
LL . MM. et la famille royale ne seront de retour dans cette
capitale qu'à la fin de l'année. Le roi passera par Breslaw
etvisitera la Silésie avant de se rendre à Berlin . Tout ce qui
concerne l'évacuation des Etats prussiens a été définitivement
réglé entre M. le comte de Golz , ministre des affaires
étrangères de S. M. prussienne , et M. Daru , intendantgénéral
de l'armée française. Immédiatement après , M. le
comte de Golz est parti pour Kænigsberg .
Nous avons vu arriver ici , avec le dernier transport de
numéraire destiné à l'acquittement des contributions , le service
d'or du roi , qui a été déposé au bureau de l'administration
du commerce maritime . On assure qu'il sera fondu. Il a
été pesé le 4 de ce mois , en présence d'une commission spéciale.
On n'est pas d'accord sur la valeur de ce service.
M. Nicolaï , dans sa description de Berlin et de Postdam , en
estime la valeur à deux millions et demi de rixdallers ( dix
millions à peu près de livres tournois ) ; mais il paraît que la
valeur de la façon y est comprise. Dans tous les cas , sa valeur
intrinsèque excède la somme d'un million et demi de rixdales,
ou six millions de livres tournois.
Hier , les diverses caisses publiques ont été remises par les
autorités françaises à l'administration prussienne .
Pour accélérer l'acquittement des contributions de guerre,
1
DECEMBRE 1808 . 475
il a été ordonné , aux habitans de la Silésie, de payer quatre
mois d'avance de leur quote-part .
M. le général Lestocq est désigné gouverneur de Berlin .
La ville se propose d'offrir à la reine, au moment de son
retour dans sa capitale , une superbe voiture avec un attelage
dehuit chevaux. La province de la Marche-Electorale veut
joindre à cet hommage un présent de cent mille écus.
Hambourg , 20 novembre.-M. le général Gérard a donné
hier, à Mme la princesse de Ponte-Corvo , une des fêtes les
plus brillantes qu'on ait encore vues à Hambourg. Elle était
-encore moins remarquable par le luxe et la profusion, que
par le goût et par la gaîté qui y ont régné .
Les troupes formant notre garnison ne sont point parties ,
comme le bruit en avait couru ; il nous est arrivé au contraire
hier 1500 hommes d'infanterie française , qui se remettront
en marche aujourd'hui ou demain. On assure qu'il en arrivera
encore ici un plus grand nombre .
e
Le 7º régiment hollandais s'est porté à Brème , ainsi que
deux compagnies du 9º qui est ici. Le 8º, qui était à Lubeck ,
est arrivé hier au soir à Altona .
Le roi de Danemarck est à la veille de partir de Kiel pour
retourner à Copenhague .
- Vienne , 19 novembre . La diète de Hongrie a terminé
ses séances , et nos souverains seront incessamment de retour.
Avant de quitter Presbourg , pour se rendre à Hollitsch ,
l'empereur a distribué beaucoup de grâces parmi les magnats
et les principaux membres de la diète. La cour n'a rien
oublié pour s'assurer la confiance et le dévouement de la
nation hongroise. La garde noble et les gardes du corps sont
déjà revenus à Vienne. les deux divisions de grenadiers des
régimens de Benjowsky et de Spleny , qui ont fait le service
pendant la diète , sont rentrés dans leurs garnisons ordinaires.
L'archiduc Ferdinand , frère de l'impératrice , qui , pendant
la dernière guerre , commanda d'abord l'armée autrichienne
en Allemagne ; qui , après les désastres éprouvés par
ses troupes dans la Haute-Souabe , s'échappa d'Ulm à la tête
d'un corps de cavalerie dont une partie fut anéantie par le
prince Murat , entre Ulm et Nuremberg , et qui , pendant
les deux derniers mois de la guerre , resta à la tête du corps
d'armée autrichien retiré en Bohême , vient d'être chargé
par l'empereur , du commandement le plus étendu qu'ily
ait dans la monarchie autrichienne . Ses fonctions militaires
comprennent le royaume de Bohême , la Moravie et la Silésie
autrichienne. Ce prince est actuellement occupé à faire une
476 MERCURE DE FRANCE,
1
tournée dans les diverses provinces soumises à son commandement.
Les dernières lettres de ce pays disent qu'il est arrivé
à Prague , où il a fait son entrée avec la plus grande pompe.
Il a passé en revue les troupes qui y sont stationnées. Toutes
les autorités civiles et militaires ont été admises à son audience.
Il se propose entr'autres , dit-on , d'examiner l'état
actuel des fortifications de la Bohême , et de faire un rapport
sur les améliorations et réparations dont elles ont besoin. Les
établissemens publics militaires de la Bohême fixent également
son attention. On l'attend sous peu de jours à Egra , sur
l'extrême frontière de la Franconie .
tuée
(INTÉRIEUR. )
Paris , 2 Décembre.
6th BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Burgos , le 18 novembre 1808 .
Des 45,000 hommes qui composaient l'armée de Galice , partie a été
et prise , le reste a été éparpillé . Les débris en tombe de tous côtés
dans nos postes . Le général de division Debelle a fait 500 prisonniers du
côté de Vasconcellos .
Le colonel Tascher , commandant le 1er régiment provisoire de chasseurs
, a donné sur l'escorte du général espagnol Acebedo; l'escorte ayant
fait résistance , tout a été tué.
Le général Bonnet est tombé avec sa division sur la tête d'une colonne
de fuyards de 2000 hommes ; partie a été prise et l'autre partie détruite .
Le maréchal duc d'Istrie , commandant la cavalerie de l'armée , est
entré à Aranda , le 16 à midi . Nos partis de cavalerie vont sur la gauche
jusqu'à Soria et Madrid , et sur la droite jusqu'à Léon et Zamora,
:
L'ennemi a évacué Aranda avec la plus grande précipitation. Il y a
laissé quatre piéces de canon. On a trouvé dans cette ville un magasin
considérable de biscuit , 40 mille quintaux de blé et une grande quantité
d'effets d'habillenment .
A Raynosa , osa , on a trouvé beaucoup d'objets anglais et des approvisionnemens
considérables de toute espèce .
Les habitans de la Montâna , de toute la plaine de la Castille jusqu'au
Portugal , de la province de Soria maudissent hautement les auteurs de
cette guerre , et demandent à grands cris le repos et la paix.
Le maréchal duc de Dantzick fait une mention particulière du général
de brigade Roguet. Il cite avec éloge le lieutenant Coigny , aide-de-camp
du général Sébastiani , qui a eu un cheval tué sous lui .
Le duc de Belluue fait une mention particulière du général de division
Villate.
Vingt mille balles de laine valant 15 à 20 millions , saisies à Burgos ,
ont été dirigées sur Bayonne . La vente publique en sera faite à l'enchère
au 1er janvier. Tous les négocians de France pourronty concourir. Sur
leproduit de cette vente, le droit de 20 pour 100 est dû au roi. Le surplus
servira , soit à rendre aux propriétaires qui n'ont point pris part à
l'insurrection , le prix des laimes qui leur appartiennent , ce qui se réduit
à peu de chose , soit pour servir d'indemnité aux négocians français qui
ont été pillés ou ont essuyé des confiscations en Espagne.
DÉCEMBRE 1803. 477
S. M. a ordonné qu'une commission présidée par un maître des requêtes
, et composée de deux membres de chacune des chambres de commerce
des villes de Bayonne , Bordeaux , Toulouse et Marseille , un auditeur
du conseil - d'état faisant les fonctions de secrétaire - général , se
réunirait à Bayonne , et que toutes les villes et corporations de commerce
françaises et italiennes qui auraient des réclamations à faire , à raison de
pertes et confiscations qu'elles auraient essuyées en Espagne , s'adres--
seraient à cette commission pour en poursuivre la liquidation. S. M. a
chargé le ministre de l'intérieur de faire un réglement sur la manière de
procéder de cette commission.
1
1
L'intention de S. M. est également que les biens qui sont en France ,
dans le royaume d'Italie ou dans le royaume de Naples , appartenant à
des Espagnols insurgés soit séquestrés , pour servir également aux indemnités
.
7
me
BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE .
:
Burgos , le 20 novembre 1808.
Le 16, l'avant-garde du maréchal duc de Dalmatie est entrée à Saint-
Ander, et y a trouvé une grande quantité de farine , de blé , de munitions
de guerre et de poudre , un magasin de gooo fusils , des dépôts assez
considérables de coton et de marchandises de fabrique anglaise et coloniales.
Pendant que nos troupes entraient à Saint - Ander , il y avait à deux
lieues au large un grand convoi anglais chargés de troupes , de munitions
et d'habillemens ; lorsqu'il a vu le drapeau français arboré et salué par
la garnison , il a pris le large .
On a trouvé à Saint-Ander un dépôt considérable de laines , qui est
transporté en France.
Le 17 , le colonel Tascher a rencontré à Cunillas les fuyards ennemis .
Ily a eu quelques coups de sabres de donnés ; on a fait une trentaine de
prisonniers .
L'évêque de Saint - Ander , animé plutôt de l'esprit du démon que de
l'esprit de l'Evangile , homme furibond et fanatique , marchant toujours
un contelas au côté , s'est sauvé à bord des frégates anglaises . Toutes
les lettres interceptées font voir la terreur et l'effroi qui agite cette partie
de l'armée espagnole .
On a procédé au désarmement de la Montâna , de Bilbao et de la
partie de la Biscaye qui s'est insurgée . On marche également du côté de
Soria pour désarmer cette province. Les provinces de Valladolid et de
Palencia le sont déjà .
Le général Franceschi , commandant un corps de cavalerie légère , a
rencontré à Sahagun , à 6 lieues de Léon, un grand convoi de bagages
et de malades de l'armée de Galice , qu'il a enlevé.
AMayorga , un escadron de cavalerie légère a rencontré 300 hommes,
qu'il a chargés; partie a été tuée , l'autre prise.
Lacavalerie du général Lassalle a poussé des partis jusqu'à Somo-
Sierra .
Des officiers des régimens espagnols de Zamora et de la Princesse , qui
étaient dans le Nord et qui s'étaient sauvés à Zamora , ont été faits prisonniers
. - Vous avez prêté serment au roi , leur a-t-on dit. - Ils l'ont
avoué. - Vous avez faussé votre serment. - Nous avons obéi à notre
478 MERCURE DE FRANCE ,
général.- Vous faisiez partie de l'armée française , et vous avez reconnu
les meilleurs procédés par la plus infame trahison . Ils répondinent encore
qu'ils étaient sous les ordres de leur général , et qu'ils n'avaient fait
qu'obéir. On aurait pu vous désarmer , a- t- on ajouté , peut-être l'aurait-
on dû ! Mais on a eu confiance en vos sermens , Il vaut mieux pour
la gloire de l'Empereur qu'il ait eu à vous combattre que de s'être porté
à un acte qui aurait pu être taxé de trop de méfiance . Vous n'êtes plus
couvert par le droit des gens que vous avez violé . Vous devriez être
passés par les armes. L'Empereur veut vous pardonner une seconde fois .
Au resté , les régimens de Zamora et de la Princesse ont cruellement
souffert. Il en est peu resté aux drapeaux .
8me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Burgos, le 22 novembre 1808 .
Le duc de Dalmatie poursuit ses succès avec la plus grande activité.
Un convoi chargé d'artillerie , de munitions et de fusils anglais , a été
pris dans le port de Cunillas au moment où il voulait appareillers on en
fait l'inventaire . On a déjà noté 30 pièces de canon et une grande quantité
de malles d'officiers .
Le général Savrut , à la tête de sa brigade , pousse vivement l'ennemi.
Arrivé à Saint-Vicente , et côtoyant la mer, l'ennemi s'aperçut d'une
✓ hauteur qui couvrait le défilé,de Saint - Vicente , que le général Sarrut
n'avait que goo hommes . Il crut avoir le tems de tenir pour passé le défilé
qui est un pont de 400 toises sur un bras de mer. Mais il ignorait
que ces goo hommes étaient du 2ª d'infanterie légère . Il ne tarda pas a
P'apprendre A peine le général Sarrut fut à portée , que ces braves chargèrent
; et l'on vit goo hommes rompre et mettre en désordre 6000
honimes bien postés , sans éprouver de pertes et presque sans coup férir.
Cependant le colonel Tascher avait habilement placé 150 hommes de son
régiment de chasseurs en colonne serrée , par peleton , derrière cette
avant - garde ; et aussi-tôt qu'il vit l'ennemi ébranlé , il chargea , sans
délibérer , dans le défilé , tua et jeta dans la mer et le marais , ou prit la
plus grande partie de cette colonne. On avait déjà fait un millier de prisonniers
lorsque le dernier compte a été rendu , et la colonne du général
Sarrut avait déjà dépassé la province de la Montana et était entrée dans
les Asturies . Les voltigeurs du 56º régiment ont arrêté dans le port de
Santillana un convoi anglais chargé de sucre, de café, de coton et d'autres
*denrées coloniales . Le nombre de bâtimens anglais , richement chargés ,
qui ont été pris sur cette côte , était déjà de 25.
Dans la plaine , le général de division Milhaud annonce que le 19, non
loin de Léon, une reconnaissance a chargé , dans le village de Valverde ,
un bataillon d'étudians , dont un grand nombre a été sabré et le reste
dispersé.
Le 7º corps de l'armée d'Espagne, que commande le général Gouvion-
Saint- Cyr , commence aussi à faire parler de lui. Le 6 novembre , La
place de Roses a été investie par les généraux Reille et Pino . Les hauteurs
de Saint - Pédro ont été enlevées par les Italiens avec cette impétuosité
qu'ils avaient au 13º siècle ; et dont les troupes du royaume d'Italie ont
donné tant de preuves dans la dernière campagne d'Allemagne. Un grand
nombre de Miquelets et d'Anglais débarqués occupaient le pont de Selva .
Le général Fontana, à la tête de trois bataillons d'infanterie légère italienne
et des grenadiers et voltigeurs du 7º régiment français , se porta
sur Selva , chargea les Miquelets et les Anglais , les culbuta dans la mer
et s'emppaarraa de dix pièces de 24 , dont quatre de bronze que les Anglais
n'eurent pas le tems dd'' embarquer.
(.
479
DÉCEMBRE 1808 .
Le 8, la garnison de Roses fit sortir trois colonnes protégées par l'artillerie
des vaisseaux anglais . Le général Mazuchelli les reçut à bout portant
et leur tua plus de 600 hommes .
* Le 12 , les ennemis voulurent encore faire une sortie ; ils trouvèrent
les mêmes braves , et le général Mazuchelli en couvrit ses tranchées . Depuis
ce moment, la garnison a paru consternée et n'a plus voulu sortir .
Dans Barcelonne , le général Duhesme fait le plus grand éloge des
vélites et des troupes d'Italie qui sont sous ses ordres .
On croit que le quartier-général part cette nuit de Burgos .
- Le 21 du mois dernier , une députation du Cors-législatif,
composée de MM. le comte de Fontanes , président ;
Demeulenaër , Dalmas , vice-présidens ; Nougarède , Despallières
, Marcorelle , questeurs ; etde MM. Bruneau-
Beaumez , Chiron , Foucher , Chappuis , Golzard , Tuault ,
Mathis , Pavetti , Reinaud- Lascours , Duris-Dufresne , Montesquiou
, Lajard ( de l'Hérault ) , Jueri , Sirugues- Maretet
de Lamet , s'est rendue à l'audience de S. M. l'Impératice.
La députation ayant été admise , M. le comte de Fontanes,
président , a porté la parole en ces termes :
« MADAME, l'Empereur , votre auguste époux , daigne
envoyer au Corps-législatif, comme un gage de son estime ,
douze drapeaux conquis sur l'armée d'Estramadure. Avant
que notre reconnaissance puisse arriver jusqu'à lui , permettez
que nous l'exprimions à ce qu'il nous a laissé de plus
cher. Le bonheur devient plus vif et plus doux quand on
s'approche de V. M. ,
>> La France ne doutait pas du triomphe. Mais au départ
de celui qui fait toutes ses destinées , elle a partagé vos justes
regrets. Les plus grands guerriers doivent pardonner à
l'amour , quand il gémit de leur gloire . Que ces premiers
triomphes hatent le retour du vainqueur ! Qu'à sa voix , les
peuples abjurent leur haine , et que l'Europe soit désarmée !
Puisse enfin le trône qu'il fonda sur tant de trophées et que
vous embellissez de tant de charmes , ne plus offrir que ces
images de la paix , de la bienfaisance et de la félicité qui
règnent autour de vous ! ». 1
Une autre députations'est transportée chez S. A. I. Madame.
Le président a porté la parole et a dit :
« MADAME , on ne peut mieux féliciter la mère d'un héros ,
qu'en louant devant elle les grandes actions de son fils. Notre
admiration pour l'Empereur est sans doute le plus bel hommage
que nous puissions rendre à V. A. I. Mais nos sentimens
ne s'adressent pas moins à vous qu'à lui-même. Les
bénédictions des malheureux , dont vous êtes la protectrice ,
attestent que vous êtes ornée de vos propres vertus, autant
que de la gloire du prince auguste dont vous êtes lamère..>>
R.
48. MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1808.
ANNONCES .
Itinéraire descriptif de l'Espagne , et Tableau élémentaire des différentes
branches de l'administration et de l'industrie de ce royaume ;
par Alexandre Delaborde. Avec cette épigraphe :
Viris , armisque nobilem hispaniam .
-
FLORUS , lib . 11 , cap . 6.
Cinq volumes in-8° , avec un atlas petit in-4° , composé de 29 cartes .
Prix , 36 fr. , et 42 fr. franc de port . - A Paris , chez H. Nicolle , à la
librairie stéréotype , rue des Petits -Augustins, uº 15.
Traité contre la saignée , dans lequel on montre qu'elle est pernicieuse
dans toutes les maladies , suivi de quatre essais de médecine ,
savoir : 1º . Vues sur les caractères , et le traitement de l'apoplexie ;
2º. Examen de la doctrine de Gallien de Sydenham, et de Portal, relative
à la saignée ; 3º. Notes sur les maladies des femmes ; 4°. Deux dissertations,
dont l'une sur l'utilité d'un registre domestique pour remédier aux
épidémies , et sur le meilleur mode d'honorer les soins d'un médecin ;
l'autre sur le moyen d'exécuter ces deux mesures ; par J. Ant. Gay,
membre de l'ancienne faculté de Paris , etc. - Un vol . in -8°.- Prix ,
4fr. 50 c. , et 5 fr . 30 c. franc de port. - Chez le même .
Traité contre la saignée , sans les quatre essais de médecine ,
publiées récemment sous le titre d'Essais de médecine.-Brochure
in-8°. - Prix , 1 fr. 50 cent. , et 1 fr. 75 cent. franc de port.- Chez
le même. J
Essai sur PInfluence des Croisades , ouvrage qui a partagé le prix
sur cette question , proposée , le 11 avril 1806 , par la classe d'Histoire
et de Littérature ancienne de l'Institut de France : Examiner qu'elle a
été l'influence des Croisades sur la liberté civile des peuples de
P'Europe , sur leur civilisation , sur les progrès des lumières , du
commerce et de l'industrie ; par A. H. L. Heeren, professeur d'histoire
à l'Université de Gottingue, membre de la société royale des sciences de
la même ville , etc. Traduit de l'allemand par Ch. Villers , correspon.
dant de l'Institut de France, membre de la société royale des sciences de
Gottingue , etc. -Un vol. in-8º de 538 pages . Prix , 6 fr. , et 7 fr.
50 c. franç de port . A Paris , chez Treuttel et Wurtz , rue de Lille ,
nº 17 ; et à Strasbourg même maison de commerce.
Voyages d'Hyperbolus dans les planètes , ou la Revue générale du
Monde, histoire véridique , comique et tragique ; par M. Coffin - Rony ,
avocat au ci-devant parlement de Paris, membre résidant et secrétaire de
la société académique des sciences de la même ville.-Cinq vol. in-12.
Prix , fr . , et 12 fr. franc de port. Chez Léopold-Collin , libraire ,
rue Gilles-Coeur , n° 4. 1808.
(N° CCCLXXXVI. )
DEPDTE LA SE
(SAMEDI 10 DÉCEMBRE 1808 5.
cen
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
m
M. RIESENER , sur son tableau , nº 497 , exposé au Salon
de 1808.
VIVENT les gracieux modèles
De ces deux adorables soeurs
Dont tes pinceaux vrais ou flatteurs
Mais au bon goût toujours fidèles
Font chérir les traits séducteurs .
Au joug de l'hymen asservie
L'une a cet air de gravité
Qui suppose l'autorité ,
Mais l'autorité d'une amie :
L'autre a plus de timidité ,
Et sa modeste contenance
Qui sied à la virginité
Annonce l'ingénuité
De l'heureuse inexpérience .
La sage et prévoyante Hortense ,
Semble d'un ton impérieux
Exiger une confidence ;
1
Soit pudeur , crainte ou déférence..
Lise a baissé ses deux grands yeux ;
Accord vraiment harmonieux
•De fierté noble et de simplesse ,
Ou chacune des deux sans cesse
24
Hh
482 MERCURE DE FRANCE ,
Est celle qu'on aime le mieux.
Ainsi la palme est décernée
Tantôt à la superbe aînée
Dont le coup-d'oeil observateur
Epie et surprend de sa soeur
La sensibilité secrette ,
Et tantôt à l'humble cadette
Que trahit si bien sa rougeur.
Pauvre petite ! on la devine:
On lit dans cette ame enfantine
L'aveu d'une première ardeur .
Elle craint d'être interrogée :
Bientôt ensuite encouragée ,
Elle a raconté ses amours ,
Et d'un grand fardeau soulagée
La friponne rêve toujours :
Elle rêve au moyen de rendre
Une lettre à l'amant discret ,
Dont elle a lu le billet tendre :
L'honneur en murmure en secret ,
Mais l'amour ne peut s'en défendre ;
Heureusement Hortense est-là
Dont l'utile amitié sans doute
Répond d'ajuster tout cela
Sans qu'à la sagesse il en coûte.
Hortense écrit : Lise déjà
Brûle de voir la lettre en route.
Mais allons sans plus de discours ,
Visiter encor ces deux belles :
Déjàmes rivaux sont près d'elles ;
Le salon s'ouvre , adieu , j'y cours.
HAUMONT.
.....
STANCES
SUR L'ESPÉRANCE .
DOUCE et consolante Espérance ,
Tu charmes sans cesse nos jours ,
En nous faisant jouir d'avance
Des biens que tu promets toujours .
Entre tes bras , l'ame ravie ,
Ne songeant plus à ses douleurs ,
1
DÉCEMBRE 1808... 485
Jusqu'à son départ de la vie
Semble reposer sur des fleurs .
Que dis-je ! à cette heure suprême ,
Tu ne nous quittes point encor :
Tes mains , alors , vers le ciel mâme ,
Nous aident à prendre l'essor.
Oui , grâce à toi , chère Espérance ,
De la mort surmontant l'horreur ,
L'homme expire dans l'assurance
D'un Dieu qui pardonne à l'erreur .
DUPORT , à Châlons-sur-Marne .
ENIGME.
Ala ville ainsi qu'en province ,
Je suis sur un bon pied , mais sur un corps fort mince.
Robuste cependant et sur-tout faite au tour ,
Mobile sans changer de place ,
Je sers en faisant volte-face ,
Et la robe et l'épée , et la ville et la cour.
Món nom devient plus commun chaque jour .
Embarrassé de tant de rôles ,
Ami lecteur , tu me cherches bien loin ,
Quand tu pourrais peut-être , avec un peu de soin ,
Me rencontrer sur tes épaules .
(Du porte-feuille de M. S ... )
LOGOGRIPHE.
Surmes dix pieds , lecteur , je suis un très-grandmal.
Dans son berceau l'enfant peut me connaître :
Dans l'âge mûr quand on me võit paraître ,
Je suis un indice fatal .
En moi tu trouveras une action brutale ,
D'un vieux peuple la capitale ,
Un mot bien cher au demandeur ,
Etcelui qui le désespère ,
D'un végétal l'écorce sans valeur ,
Cet instrument qui sous la main légère
De Jarnoveik , de Rhode ou de Lafond
Fit oublier la lyre d'Apollon ,
Hh2
481 MERCURE DE FRANCE,
:
Ce jus si doux que célébrait Silene .
Le nom d'un fourbe insigne , un roi des animaux ,
Cette beauté qui brouttait dans la plaine ,
Ce qui rend les hommes égaux ;
Un très-grand fleuve , une écorcé légère ,
Dernier rempart de la pudeur ;
Ce qu'on donne sur la rivière ,
Enfin ......... Mais c'est assez lecteur.
CHARADE.
On peut par mon premier soulager l'indigent ;
Mon tout à l'hydraulique offre un puissant agent ,
Par ses foudres sacrés et sa toute puissance
Mon second autrefois faisait trembler la France.
1
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIFIE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Oreiller.
Celui du Logogriphe est de .
Celui de la Charade est Couvent,
1
1
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS.
CONTES MERVEILLEUX ET MORAUX D'UNE MÉRE
A SES ENFANS ; par Mme *** : ornés de cinq figures
en taille-douce. A Paris , chez Ballin , fils , quai des
Augustins , N° 55. – 1809 .
De tous les genres où un écrivain puisse s'exercer ,
on serait tenté de croire que la féerie est en même tems
le plus divertissant et le plus commode. Il a dans sa
plumeune vraie baguette de fée , sceptre léger , auquel
toute la nature est étonnée de se soumettre. Le génie
qui en est armé n'est plus entravé par aucune règle,
arrêté par aucune difficulté. Il n'y a rien qu'il nepuisse
faire ou défaire , et alors tout est bon pourvu que rien
ne ressemble à rien ; ajoutons que ce genre là se trouve
placé par la nature même de la chose, horsdu ressort de
i
DECEMBRE 1808. 485
,
,
la critique, puisque la critique , prise dansson vrai sens,
n'est que l'application du sens commun aux ouvrages
d'esprit; tout ce qui n'est pas cela n'est que du bavardage
ou de la méchanceté et non de la critique , car il faut
distinguer soigneusement la critique , proprement dite
d'avec l'envie de critiquer ; mais comment la critique
pourrait-elle s'exercer dans une partie où le sens commun
n'est pas de jeu , et quelle critique d'ailleurs pourrait
craindre un auteur qui ne travaille que pour les
enfans , cettepetite espèced'hommes si douce , si aimable ,
si facile à amuser , si reconnaissante du moindre petit
plaisir qu'on lui donne , si indulgente envers nous
tandis que souvent nous le sommes si peu envers elle :
ces jolis petits lecteurs absorbés tout entiers dans le travail
d'épeler, n'objecterontjamais à l'écrivain , ou qu'on
a vu cela par-tout , ou qu'on n'a vu cela nulle part ; ils
ne chercheront pas malignement si tout se tient dans
l'ouvrage , si tout se lie , si tout se trouve dans ses justes
proportions. Ils deviendront peut-être un jour aussi
méchans que d'autres , mais tant que l'on garde ses
dents de lait , tant que celles de la critique ou de l'envie
ne sont point encore poussées , on se contente de goûter
au lieu de mordre ; et voilà les lecteurs qu'il faut aux
contes de fées. Ce n'est pas que nous en défendions la
lecture à qui voudrą s'en amuser ( car nous ne sommes
pas pour les prohibitions ) ; mais alors on doit , pour
son propre intérêt , se faire enfant soi - même , et
revenir , pour un moment du moins , à cette regrettable
ignorance qui ne sait que jouir et point juger : ou
si quelques personnes plus mûres veulent y regarder de
plus près , ce ne doit pas être dans l'intention trop
ordinaire de désespérer l'écrivain ; mais comme de sages
et bonnes gouvernantes commencent par goûter les
simples mets qui ont été préparés pour la petite famille,
pour voir s'il n'y a rien de trop fort pour le palais des
enfans , de trop lourd pour leurs estomacs , et mille
petites attentions de ce genre que la nature indique à la
maternité.
Il faut donc considérer les contes de fées seulement
comme un moyen d'arriver à l'esprit des enfans par la
-première porte ouverte qu'on y trouve , c'est-à-dire ,
:
486 MERCURE DE FRANCE ,
par l'imagination. Il s'agit de plaire à cette imagination
à peine éclose , de la réjouir de mille images
qui lui plaisent , de la captiver , de l'occuper agréablement
, et de l'exercer d'avance au profit de la raison
future. Sous ce point de vue là , on ne saurait trop
prendre garde aux contes dont on berce les enfans,
car si par hasard ils croyaient toujours , et sur-tout les
petites filles , le triomphe attaché à la beauté , la félicité
à la magnificence , le succès à la ruse , on risquerait de
faire des petites maîtresses , des petites coquettes , des
petites rusées , c'est-à-dire , des petites personnes qui ,
encore à la lisière , seraient déjà de petites femmes .
a
J'ai cru observer qu'on offrait de tems en tems à ces
innocentes créatures des traits de docilité , de délicatesse
, de charité , de renoncement à soi-même , qui
passent les forces humaines ; et puis quand il commence
à faire un peu plus clair dans leur petite intelligence ,
et qu'ils viennent à comparer ce monde imaginaire où
ils se sont promenés avec tant de délices , avec le monde
réel où ils vivent , où du moins ils vivront ; quand
dis-jé ils commencent à être bien sûrs que toutes ces
belles choses-là ne sont pas vraies , pas même possibles ,
qu'arrive-t-ils souvent ? c'est qu'ils peuvent regarder
ce qui tient au moral , dans ces contes , comme aussi
fabuleux que ce qui tient au physique , et qu'elles ne
croiront pas plus aux beaux traits de vertus qu'aux palais
de diamant.
Au reste ces dangers se font encore plus sentir dans
la plupart des petits romans , contes , nouvelles , historiettes
, qu'on ne cesse d'imprimer à l'usage des jeunes
personnes ; ou , en leur annonçant le monde comme il
est , on le leur montre d'ordinaire comme il n'est pas.
Ces bonnes et simples petites créatures à qui l'on ne
.cesse d'offrir des exemples si beaux , si embellis , qu'ils
en sont inimitables , commencent , comme de raison ,
par y croire , après cela elles s'humilient et conviennent
de bonne foi , vis-à-vis d'elles-mêmes , qu'elles n'en approcheront
jamais , mais elles arrivent tôt où tard à voir
le vrai monde qui , la plupart du tems ne les vaut pas ,
tout imparfaites qu'elles sont à leurs propres yeux , et
alors , de deux choses l'une, où elles s'applaudissent de ce
1
DÉCEMBRE 1808 . 482
qu'elles sont mieux que ce qu'elles voient , et l'orgueil ,
la pédanterie , le dénigrement , commencent à naître
avec leur petite raison , ou bien ces pauvres petites
créatures balancent si elles suivront les exemples imaginaires
qu'on leur a proposés , où les exemples réels qui
leur sont offerts , et comme entre ce qui est au-dessus
et au-dessous il est toujours plus difficile de monter que
de descendre , on descend , et quelquefois même plus
bas que le point où l'on croyait s'arrêter.
Mais pour en revenir aux contes de fées , nous nous
sommes peut- être un peu trop avancés en promettant ,
comme nous l'avons fait , indulgence plénière pour
toutes les fautes qui peuvent s'y commettre : il y a partout
des directions à suivre et des mesures à garder ;
quelque vaste que soit la régiondu merveilleux, et quelque
facile qu'il soit de s'y promener , encore faut-il savoir
à peu près où l'on va , et moins les mers sont connues ,
mieux il faut entendre la navigation. On n'est plus , à
la vérité , dans le domaine de la raison , mais on n'est
point pour cela affranchi de toutes ses lois ; les routes
qu'elle a tracées dans toutes les parties de son empire ,
ont des prolongemens indéfinis que la pensée ne doit
jamais perdre de vue pour sa propre satisfaction .
Le vrai seul est aimable ,
Il doit régner par-tout , et même dans la fable, i
Quelque liberté qu'on vous donne on vous refusera
toujours celle d'ennuyer ; il faut donc de l'intérêt dans
dans ce monde-là comme dans celui-ci , sans quoi co
ne serait pas la peine d'y passer un quart-d'heure ; il y
faut du neuf, sans quoi ce serait comme partout , et
même ce n'est point assez que tout y soit différent de ce
qu'on voit ici , il faut encore que cela diffère de ce qu'on
a déjà vu là ; car plus on cherche l'extraordinaire , plus
on essaye d'étaler de pompe et de richesse , plus on est
obligé de joindre le lustre de la nouveauté à l'éclat de
laparure : les choses magnifiques en ont plus besoin ,
sans comparaison , que les choses simples ; il en est
comme d'un habit de fête et d'un habit de campagne ;
tout ce qui est dans la nature est en même tems dans
J'habitude , et la ressemblance alors ajoute un nouveau
488 MERCURE DE FRANCE ,
charme au tableau ; mais ce qui est hors de cette sage
nature ne peutsoutenir l'examen et ne doit être montré
qu'en passant.
Il est a propos , en même tems , que le conteur , où
si l'on veut le trouvaire , n'oublie jamais qu'en se montrant
frivole il doit essayer de ne pas l'être , et qu'il
tâche de mêler quelques semences utiles parmi toutes
les fleurs artificielles dont il se plaît a recréer la vue des
enfans ; mais prenez sur-tout garde que cette utilité ne
soit trop à découvert , et souvenez-vous bien qu'en ce
genre le plus sûr moyen d'atteindre le but c'et de cacher
le projet. Le soupçon d'une leçon cachée gâterait tout ,
car l'enfance est une petite nation alliée , amie , aimée
de toutes les autres , et dont toutes sont tributaires ;
mais qui a ses moeurs , son caractère , ses petites opinions
, ses petits intérêts , ses petites finesses ; elle est
comme d'autres , jalouse de son indépendance , et en
traitant avec elle vous risquez de perdre votre crédit
si vous laissez entrevoir votre politique.
Nous n'avons pas prétendu , à beaucoup près , donner
ici un traité en règle sur les contes de fées. Amuser est
un don plutôt qu'un art ; et c'est encore moins une
science , les moyens en sont connus tout au plus de
ceux qui les possèdent, et n'appartiennent à aucune
poétique. Au reste, on ne pourrait mieux faire que de
s'en rapporter là-dessus à la personne spirituelle , à
l'excellente mère dont nous avons en ce moment un
recueil de contes sous les yeux , qui tous se disputent
entr'eux le mérite de la grace , de l'élégance , de là
simplicité , de l'intérêt et de l'invention: on croit voir
une troupe de jolis enfans , entre lesquels on ne saurait
qui choisir , et qu'on voudrait embrasser tous à la fois.
Ces dernières productions de la riante imagination de
Mme ***, étaient d'abord uniquement destinées , comme
ellele dit dans sa préface , à l'usage de ses enfans , et
particulièrement de ses filles ; et si ce petit recueil a
reçu la publicité qu'il méritait , toutes les bonnes mères
et toutes les jeunes filles lui endoivent une égale reconnaissance.
Le premier de ces contes est intitulé : les Trois
Jeunes filles de la Prairie : elles s'y amusaient comme
DECEMBRE 1808. 489
il convient à cet age ; on rit , on joue, on chante , on
cueille des fleurs ; celle-ci les rassemble , celle-là les
entrelace , l'autre en place quelques-unes dans ses jolis
cheveux ; on quitte bientôt cette occupation pour se
disputer le prix de la course , et ce prix est un bouquet
de roses attaché à un peuplier qui sert de but. Dans un
intervalle de leurs divertissemens , toutes les trois assises
au bord d'un ruisseau , voient près d'elles un vieillard
vêtu d'une longue robe brune , ceinte d'un cordon
blanc, avec un chapeau pointu sur sa tête , une bagnette
d'ivoire entre ses mains , etc. etc. A cette vue , nos trois
petites demoiselles , un peu moqueuses , comme on en
pourrait voir dans plus d'une pension, commencent par
un éclat de rire, et se font dire ensuite leur bonne
aventure. Le négromant leur annonce des choses incroyables
, mais en même tems rien que de vrai ; elles
s'en moquent encore ; peu lui importe; après ses prophéties
, il donne à l'une un poix , à l'autre une fève , à
l'autre une lentille. Onne se récriera point sur la magnificence
, mais on verra que de la main d'un enchanteur,
il n'y a point de petits présens. Il s'éloigne ensuite,
et nos petites extravagantes qui le suivent de leurs
yeux malins , voient , à une certaine distance , toute
sa personne brillante comme le soleil. Voilà la peur
qui s'empare d'elles ; les voilà en proie à l'inquiétude et
aux remords de leurs petites moqueries ; mais une voix
invisible les rassure : le génie entendait la plaisanterie ,
it leur répète seulement qu'elles subiront chacune leur
tems d'épreuve , et qu'elles auront besoin de courage ;
mais qu'il veillera sur elles .
Au bout de quelques jours d'étonnement et de réflexions
, elles n'y pensent plus ( c'est un bienfait de
l'âge ) , et reviennent dans la prairie à leurs jeux accoutumés.
Deux, trois jours se passent ainsi dans la plus
grande sécurité ; mais un soir , comme la petite bande
joyeuse s'en retournait , on entend les hurlemens d'un
loup qui paraissent venir du côté de la maison ; on
aurait peur à moins ; elles rebroussent chemin
fuyent à toutes jambes , toujours poursuivies ; on court
jusqu'au bord d'un bois très - épais , dont on a presqu'aussi
peur que du loup; cependant la peur du loup
2
et
1
مل
490 MERCURE DE FRANCE,
est la plus forte; on s'engage donc dans le bois ; on
gagne une roche de pierre noire au milieu des broussailles
, on s'y asseoit ; puis quand on n'entend plus
rien , on veut se lever, mais on ne le peut.... Ici commence
une triple chaîne d'aventures qu'il faut suivre
dans l'original : une de ces demoiselles s'est enfonçée dans
le bosquet de l'illusion ; elle y trouve d'abord quelqu'amusemens
; elle en soupçonne bientôt le danger , et s'en
tire après par les conseils de sa lentille.... Nous ne
savons pas trop comment de bons conseils partent d'une
lentille , mais apparemment que l'auteur l'a voulu
ainsi , pour montrer à ses jeunes lectrices , qu'il y a ,
dans mille occasions , un grand parti à tirer des plus
petites choses : que m'importe d'où vienne un bon conseil
, pourvu qu'un bon conseil soit bon , et ce n'est
pas dans les plus grands corps que l'on rencontré le
plus d'esprit..... On pense bien que le poix et la fève ont
aussi leur utilité; mais parmi ces légumes doués de tant
de vertus inconnues aux maraîchers et aux cuisiniers ,
il paraît que la lentille est chargée du rôle principal.
Nous ne suivrons pas nos petites héroïnes dans le cours
de tant d'aventures , qui ont d'une part le mérite
d'être incroyables , et de l'autre celui d'être joliment
racontées. On peut les regarder comme une suite do
rêves sans suite, dont le dernier fait oublier ceux d'auparavant
, mais dont l'impression doit laisser un sentiment
vague de morale dans les esprits mobiles des
enfans , comme la fumée d'aloès et de cèdre , après
avoir disparu , laisse dans l'air un doux parfum.
La plupart de ces contes , sans se ressembler entr'eux ,
paraissent inspirés par le même motif, et doivent produire
le même effet. Partout l'estimable écrivain a
tâché de se mettre au niveau de l'âge tendre qu'elle se
propose de former , et partout le miel est aisé à extraire
de la fleur. Il y en a pourtant où les allégories sont plus
frappantes , et doivent laisser des souvenirs plus distincts.
Nous en avons un sous où Mme ***
Mme
veut particulièrement inspirer à la jeunesse ce qui lui
manque le plus , l'amour de l'étude ; elle introduit un
jeune savant ; son nom est Eric , d'autant plus avide de
connaissances qu'il en a plus acquis , et qui en va cher
les yeux ,
DÉCEMBRE 1808. 491
cher jusque sous le pôle. Là il trouve , au milieu d'un
vaste désert , une famille hospitalière qui l'accueille de
son mieux. Ces bonnes gens ont à peine trois pieds de
haut, mais la taille n'y fait rien , etde bons petits nains
ne valent-ils pas mieux que des géants farouches ? Eric
leur enseigne mille choses qui tiennent à l'enfance des
arts , mais qui paraissent à ces êtres demi-nature des
inventions sublimes , et ily joint quelques présens , tels
qu'un voyageur à pied peut en faire , et s'informe pendant
le repas d'une grotte merveilleuse , dont l'entrée ,
s'il a bieenn calculé , doit être dans cette région. Nos
petits Lapons en ont entendu parler : elle est à vingt
milles de la cabane , mais ils n'y pensent qu'avec
terreur d'après tout ce qu'on leur en a raconté , et
ne conçoivent point que ce puisse être là le but d'un
voyage. Cependant l'homme prodigieux veut partir;
on voudrait envain s'y opposer; il promet de reveuir
, et laisse la cahute en larmes. Le maître , son
fils , sa belle-fille l'accompagnent de leurs voeux ;
Bastide , la petite-fille , âgée de vingt ans , plus petite
encore que ses pères et mères , mais pleine d'esprit
naturel , et d'ailleurs la miniature la plus accomplie
qui soit jamais sortie des mains de la nature , s'était
prise , pour le voyageur , de la plus tendre admiration ;
elle l'avait devancé sur son chemin , et l'attendait
assise sur le haut d'un rocher. A peine l'a-t-il jointe
qu'elle se jette à ses pieds pour le détourner de sa périlleuse
entreprise ; mais rien n'arrête un savant qui a
conçu l'espoir d'être utile au monde; il n'en est pas
moins touché de tant d'amitié , et après des tendresses
réciproques , aussi sincères d'un côté que de l'autre , il
continue sa route ..... Le voilà parvenu à l'ouverture de
la caverne ; notre savant y entre avec une noble audace,
mêlée d'un respect religieux ; il se promène dans
des galeries souterraines , embellies de toutes sortes de
congellations , ou cristallisations , de minéraux de tous
genres , de métaux de toutes espèces , il avance entre
des incrustations de pierres précieuses , éclairé sansdoute
du feu des rubis, etde la lumière native des escarboucles,
qui rendait inutile tout le phosphore dont il avait fait
provision. Enfin après une longue marche dans ces lieux
492 MERCURE DE FRANCE ,
silencieux, il entend des voix.... il approche, et croit
soudain apercevoir au fond d'une salle , ornée de toutes
des richesses souterraines , quatre figures à peu près humaines
, à la couleur près , conversant,disputant même
entr'elles , et à qui, avant que de les distinguer , il avait
entendudire , non, il n'y aurait que l'enfant des hommes
qui pût juger une pareille cause. L'enfant des hommes
se présente , et devant qui? devant les quatre génies
préposés aux quatre élémens ; ils avaient élevé , comme
chez nousautres hommes , la question de la prééminence
entre leurs quatre facultés , et chacun voulait, de
même que chez nous , se l'arroger. L'enfant des hommes
les entend l'un après l'autre , et les accorde, en
leur prouvant que chacun d'eux est également nécessaire
à ses rivaux , et qu'il en a dès-lors un égal besoin.
Comme c'est le premier arbitre qui ait contenté
toutes les parties , il reçoit de chacune des remer
cîmens , des dons , et la promesse d'une protection
signalée , qui ne lui manquera dans aucune occasion.
Après cette savante expédition , notre savant aventurier
retourne à la cahute , où il avait été si bien
reçu . La jolie petite Bastide l'a vu approcher de loin ,
car elle venait tous les jours à la même roche d'où elle
l'avait suivi des yeux à son départ. Du plus loin qu'elle
l'aperçoit , elle vole à sa rencontre, ivre de bonheur , et
le ramène à ses parens , que la vue du voyageur comble
de joie. Pour s'acquitter envers ses hôtes , notre savant
entreprend l'éducation de sa petite amie , et tout en
l'instruisant , il apprend d'elle à l'aimer. Mais tout leur
amour n'empêche pas que l'un ne veuille absolument
retourner dans sa patrie , et que l'autre ne veuille
absolument pas quitter ses parens. Tout cela s'arrange ,
et ces bonnes gens consentent à reconduire leur hôte
jusque chez lui . On pense bien que le sage Eric , avec
le crédit qu'il vient d'acquérir sur les quatre élémens ,
est sûr d'un heureux voyage ; il trouvera des chemins
roulans , des mers tranquilles , des vents favorables , et
une-température agréable , qu'on ne rencontre pas toujours
en hiver au nord de la Laponie. On arrive donc à
bon port , et il ne reste plus au mariage tant désiré
qu'une petite difficulté, c'est la risible disproportion
DÉCEMBRE 1808. 495
b
des tailles entre l'homme et la poupée : le genie du feu
y pourvoit. Un coup de tonnerre , comme il ne s'en
était point fait encore , et comme selon toute apparence
il ne s'en fera plus , renverse notre accordée de deux
pieds et demi. On la croit morte , mais elle n'est qu'évanouie
, et sans doute que le fluide électrique qui la
parcourt aura soudain opéré , dans toute sa petite
personne , un développement que la rigueur de son
climat natal avait contrarié , car elle se relève de
la grandeur des plus belles dames. Ce dernier trait
pourrait bien paraître un peu fort ; mais chacun sait
que les effets du canon ne sauraient se comprendre ; on
peut en dire au moins autant des effets du tonnerre ;
ainsi , pourquoi ne croirait-on pas cela comme le reste ?
Nous avions promis une courte analyse , et voilà que
de fil en aiguille nous allons ressembler à je ne sais
quel pédant que nous nous souvenons d'avoir vu peint
dans les Ouvres de Balzac , et qui est si diffus , si
prolixe , que lorsqu'il entreprend de faire un abrégé ,
fût- ce d'un in-folio , ce n'est point ce qu'il dit qui est
est l'abrégé du livre, c'est le livre qui est l'abrégé de ce
qu'il dit.
-Après cet aveu nous ferons bien au moins d'en rester-là ;
mais nous avons sous les yeux le Conte des Rouets , et
nous ne tenons pas à la tentation d'en dire un petit mot .
nous n'examinerons pas les petites raisons qu'une jeune
fille repentante , nommée Silvia , croyait avoir , pour
faire un pélerinage de dévotion à la chaste Diane ; nous
ne parlerons qu'avec circonspection de quelques étourderies
, et même d'un étourdi qui aurait pu la perdre
pourjamais ; nous ne nous arrêterons pas au bois des
mystères, où tant et tant de pauvres demoiselles s'égarent ,
et d'où si peu reviennent comme ellesy étaient entrées...
Maisnous essayerons de fixer l'attention des esprits même
les plus mûrs ,sur ces lieux déserts , ce temple croulant ,
cette retraite ignorée au fond d'une enceinte ruinée , et
dont les murs n'offrent de toutes parts que des brèches
faites par des transfuges : c'est là que Mme *** a loge la
déesse de la sagesse , qu'elle est aisée à reconnaître dans
sa modeste demeure , cette respectable femme , qui fait
un si doux accueil à ceux qui la visitent , qui excuse si
494 MERCURE DE FRANCE,
facilement ceux qui l'abandonnent , et qui les reçoit
avec tant de bonté lorsqu'ils lui reviennent ! Son visage
ridé , sa phisionomie sévère , étonnent et repoussent
même au premier aspect; mais ses traits s'adoucissent
et rajeunissent à mesure qu'on la considère , et quand
on l'aime sincèrement , on finit par être ébloui de sa
beauté. Silvia , c'est le nom de notre jeune égarée , a
trouvé un rouet entre les mains de sa respectable
hôtesse , il y en a encore d'autres pour ceux qui viennent
la visiter. Elle ose demander pourquoi la dame semble
préférer ce genre d'ouvrage. <<<Ah ! mon enfant , dit-elle ,
>> vous êtes si jeune que vous n'en sentez pas toute l'uti-
>>lité ; bien des choses se filent dans la vie , principa-
>> lement le tems , et il faut apprendre à bien filer pour
>> qu'il ne se trouve ni noeuds ni inégalités qui le gâtent
>> et le perdent>». Une vie si douce n'a cependant point
effacé , de l'esprit de Silvia , le souvenir du charme ,
quelque dangereux qu'il pût être , qu'elle a trouvé dans
le bois des mystères et dans le palais des plaisirs .
Une si douce fantaisie
Toujours revient ,
En songeant qu'il faut qu'on l'oublie
On s'en souvient.
3
Pardonnons donc à notre jeune évallonnée encore une
petite excursion ; la sagesse l'avait prévue , mais elle ne
veut gêner personne. Elle se contente de lui donner un
petit rouet , qui doit lui servir comme de pierre de
touche pour les déclarations qu'on pourra lui faire : il
lui suffira pour cela de le présenter au jeune aspirant ,
et de lui proposer de filer le parfait amour , c'est à quoi
on se refuse rarement, quelles que soient les intentions ;
mais commeici , parjenesais queltalisman, laproposition
ne peutêtre acceptée que par un amant sincère, l'aimable
enfant saura du moins à quoi s'en tenir. Silvia s'en souvient
dans l'occasion; l'épreuve réussit , et l'amant s'éloigne.
La belle, un peu confuse, pense à retourner à son
dernier gîte. Cette seule idée annonçait qu'elle était déjà
dansle chemin de la sagesse ; elle la demande cependant,
et comme elle est encore loin du but , elle est obligée de
coucher en route ; mais où aller ? Après avoir erré
DÉCEMBRE 1808. 495
quelque tems , elle frappe la nuit à la porte d'une
métairie ; une jeune personne lui ouvre , la reçoit hon
nêtement , et partage son lit avec elle. On a sitôt fait
connaissance à cet âge là , et deux aimables jeunes personnes
s'aiment si vite ! C'était la fille d'un bon fermier
qui mettait de côté le quart de ses profits , pour secourir
les pauvres du canton; la distribution se faisait tous les
mois àunjourmarqué, et ce jour arrivait le lendemaini
Agla , c'était la digne enfant d'un tel père , demande
et obtient de son aimable compagne de couche, qu'elle
restera pour la pieuse cérémonie. « Votre père doit
>> être bien heureux , dit Silvia. Moins que vous ne
> croyez , répond Agla , j'ai un frère qui lui a donné
>> bien des chagrins : le malheureux jeune homme
>> gémit de ses erreurs ; il languit aujourd'hui dans la
>> dernière misère ; le mois dernier, il était de ceux qui
>>sont venus ici chercher leur subsistance ; il a pris du
>> pain , s'est retiré en pleurant , et m'a fait signe de ne
>>pas le découvrir à mon père » . Couchées l'une à côté
de l'autre , nos deux nouvelles amies , voyent au clair de
la lune un homme appuyé sur la fenêtre. Agla crie ; son
père vient ; l'homme était disparu , et le père s'en retourne
, traitant sa fille de visionnaire. Agla se lève au
point du jour , et trouve un billet glissé sous le chassis.
Le voici , c'est ton frère , c'est moi que la frayeur a
contraint de fuir ; je venais te supplier de me faire
trouver le moyen de mejeter aux genoux de mon père ,
je ne saurais yrésister davantage ; j'aime mieux m'exposer
a sa colère que de renoncer à le voir.
L'heure a sonné , les pauvres accourent , le bon fermier
a reconnu dans la foule un vieillard accablé de
tristesse , il l'interroge en particulier , il apprend que
le fils de ce bonhomme venait de partir le laissant sans
soutien , sans consolation . « Vous êtes père , ajouta le
>> malheureux , jugez de mon désespoir. >> A ces mots le
bon fermier portant ses deux mains à son front , restę
abîmé dans des réflexions douloureuses ; il en est tiré
par un chien qui accourt à lui , et qui essaye par ses cris,
sesbonds, de lui marquer sa joie de le revoir ; il regarde
le chien , fait un cri , et tombe dans les bras de sa fille ;
le chien caresse toujours, le vieillard revient à lui et le
496 MERCURE DE FRANCE ,
flatte de la main. Aussitôt le bon animal s'élance vers
son maître , et le maître est aux genoux du fermier.
Omon père ! fut tout ce qu'il put dire. Il pleurait , il
serrait les genoux de son père. Mon père , dit Agla ....
pardonnez ... embrassez... Digne homme , dit la simple
Silvia , vous avez caressé son chien... Le père suffoquait...
La sévérité était aux prises avec la nature , celle-ci l'emporte
, il tend les bras à son fils... <<<Pauvre infortuné....
> Dans quel état... et pour quoi ce long abandon? Avais-
>>je cessé d'être père parce que vous aviez cessé d'être
>> fils .... >>
Ce peu de lignes que nous venons de rapporter nous
a paru réunir tout ce que l'allégorie a de plus ingénieux
à tout ce que la sensibilité a de plus touchant. Voilà
comme il faut amuser les enfans. Voilà comme il faut
les instruire. Voilà , pour ainsi dire , le lait qui convient
à leurs ames innocentes , et combien il doit encore
avoir plus de vertu pour l'heureuse petite famille quile
reçoit du sein maternel !
-
BOUFFLERS .
-
LA MORT DE HENRI IV, poëme , suivi de notes
historiques , par M. M. J. J. VICTORIN FABRE.
Brochure in-8°.- Prix , 1 fr. 20 c. , et 1 fr. 40 c.
franc. de port. A Paris , chez Bouillat , Palais-
Roval , nº 156 ( Cabinet littéraire de Saint-Jorre ) ;
D. Colas , imprim.-libraire , rue du Vieux-Colombier
, n° 26 ; Debray , libraire , rue Saint-Honoré ,
n° 168 ; Delaunay, libraire , Palais- Royal (*) .
On l'a reconnu dès long-tems , les Français n'ontpas
(*) On trouve , chez les mêmes libraires ,les ouvrages suivans du même
auteur : 1º . Opusculesen vers et en prose , contenant un Discours en
vers sur l'indépendance de l'homme de lettres ; un Essai sur l'amour et
sur son influence morale , etc. etc.-Un vol. in-8°. Prix , 1 fr. 80 c . ,
et 2 fr. 10 c. franc de port ; 2°. Discours en vers sur les Voyages ;
pièce qui a obtenu un prix de l'Académie française , en 1807. - In-8°.
Prix , 60 c. , et 70 cent. franc de port ; 3°. Eloge de Pierre Corneille;
discours qui a remporté le prix d'éloquence décerné par l'Académie française
, en 1808.- Brochure in-8° , formant aveo les notes 100 pagesi
Prix , 1 fr. 80 c. , et 2 fr. 15 c. franc de port.
la
1
DECEMBRE 1808.4
NE
4
DE
la tête épique ; ce qui signifie que leur imaginations
prête difficilement à l'intervention de ces agencang
turels , de ces machines poètiques qu'on aa toujours
regardées comme indispensablement nécessaires and
pée , et que leur attention se soutient peut-être plus
difficilement encore dans le vaste récit d'une longue
action , dans cet entrelacement d'épisodes avec l'action
principale , dans ces récits de faits , ces développemens
de caractères , et ces peintures de passions qui se dirigent
vers un seul et même but , mais qui y vont sans
précipitation et pour ainsi dire à l'aise , marche qui
convient mal à l'impatience et à la légéreté de leur
esprit.
Mais ce n'est pas seulement épique , c'est poëtique
qu'il fallait dire que notre tête n'était pas , et c'est ce
que n'a pas craint d'avouer un de nos grands poëtes.
<<<<De toutes les nations polies , dit Voltaire , la nôtre est
» la moins poëtique. » Il en donne pour raison notre
goût de préférence pour les pièces de théâtre , lesquelles
doivent être écrites dans un style naturel qui approche
assez de celui de la conversation. Quelle conversation ,
pourrait-on dire , que celle de Cinna , d'Iphigénie en
Aulide , de Phèdre , d'Athalie , de Sémiramis , et de
Mahomet ! Il ajoute à cela des jugemens qu'il avait
portés trop légérement et dont il ne voulut jamais
revenir, sur le style de Despréaux et même sur celui
de Racine , dont l'exactitude et l'élégance font , selon
lui , le mérite. La hardiesse , la nouveauté , l'invention
, qualités non moins distinctives du style de ces
deux grands maîtres , il n'en parle pas. Boileau , dit-il
encore, n'ajamais traité que des sujets didactiques qui
demandent de la simplicité. M. Victorin Fabre , en
citant dans la préface de son poëme ce passage de Voltaire
, le combat avec les égards que l'on a toujours
pour les grands hommes à proportion que l'on a en soi
plus de ce qui peut nous rapprocher d'eux. Il observe
que Corneille dans ses beaux récits , Racine dans plusieurs
des siens , dans le rôle de Phedre et dans des
/ scènes entières d'Athalie , Boileau dans sa quatrième
Epître ( 1) , et plus encore dans le Lutrin , avaient
(1) Où se trouve le passage du Rhin. Ii
498 MERCURE DE FRANCE ,
montré que lalangue française peut s'élever à lahauteur
delapoësie.
:
Voltaire lui-même tenta l'épopée , mais dans un âge
où il n'a été donné qu'au Tasse de concevoir et d'exécuter
cette grande entreprise , de manière à partager
avec les anciens les honneurs du premier rang. La
Henriade y fut mise , et même au-dessus d'eux , lorsqu'elle
parut (2). Aujourd'hui , sans avoir perdu ses
droits à l'admiration , elle est descendue de quelques
degrés dans l'estime des connaisseurs , et laisse au-dessus
✓ d'elle une première place à conquérir. Tandis que des
poëtes déjà célèbres par d'autres genres de succès , et
dans la force de l'âge et du talent , se livrent à cette
noble ambition , le plus jeune de nos poëtes , qui l'a
peut-être aussi conçue , a senti qu'il devait se préparer
par des essais ou des études épiques. Un programme de
l'Académie du Gard, publié il y a deux ans, était bien
fait pour l'affermir dans cette résolution. Cette Académie
proposa pour sujet de prix un Récit en style
épique de la mort de Henri IV. On a vu dans notre
précédent numéro le résultat glorieux pour M. Victorin
Fabre , que vient d'avoir ce concours. Cette couronne
a dâû le flatter d'autant plus qu'il parait qu'il en avait
tout à fait perdu l'espérance. Croyant n'avoir plus rien
àattendre de l'Académie , il s'était décidé à consulter
sur cet Essai notre grand juge à tous , le public.
Il est vraisemblable que le second arrêt confirmera
le premier. En effet , il paraît difficile de réunir dans
un poëme de peu d'étendue plus de ces qualités que
l'on veut trouver dans une grande épopée. Le fait historique
est du plus haut intérêt. L'invention poëtique
est judicieusement choisie parmi toutes celles qu'on
pouvait employer. Le sujet est pris d'assez haut pour
qu'il y ait dans l'action une cause , un noeud et une fin ,
et qu'elle forme ainsi un tout complet au lieu de ne
paraître qu'un fragment. Les circonstances fournies
par l'histoire sont habilement distribuées , et liées naturellement
avec celles qu'elle ne fait qu'indiquer. L'éloge
du héros et l'expression des regrets que laisse sa
(2) Voyez les préfaces de Marmontel et de Frédéric II , etc.
DECEMBRE 1808 . 499
perte , sont placés à la fin sous une forme dramatique
qui leur ôte toute apparence déclamatoire , et les rend
en quelque sorte le complément nécessaire de l'action.
Le style est noble , vif, aminé, poëtique , tel qu'il convient
à l'épopée tout y est en images , et comme ce
genre l'exige encore , les choses y sont plutôt peintes
que simplement racontées.
L'Académie dn Gard présentait dans son programme
comme un des avantages de ce récit , celui de rappeler
le plus beau monument de notre poësie héroïque , dont
il pouvait devenir la suite et le complément. Ce qui était -
d'un côté un avantage , n'était pas de l'autre sans inconvénient.
Ce point de vue de l'Académie prescrivait ,
pour ainsi dire , à M. Fabre le merveilleux qu'il devait
employer. Les êtres métaphysiques mis si ingénieusement
en action dans le Lutrin, avaient paru à l'auteur
de la Henriade , la machine poëtique la plus convenable
à son sujet. L'auteur de la Mort de Henri IV n'a pas
dû , n'a pas même pu en choisir d'autre. Dans une
exposition rapide , il rattache en peu de vers son sujet
à celui de la Henriade. Il montre Henri , après avoir
tout pacifié dans l'intérieur de son royaume , occupé
des grands projets qui devaient soumettre l'Europe à
sa politique toute bienfaisante et toute humaine.
De la poudre des camps élevé par les lois
Au trône ensanglanté des malheureux Valois ,
Et des plaines d'Ivri , théâtre de sa gloire ,
Dans Paris révolté conduit par la victoire ,
Henri des factions avait calmé les flots .
Ses pardons généreux désarmaient les complots :
Et la France à ses lois par les bienfaits soumise
Sur son trone adoré voyait la paix assise .
Aujourd'hui des combats méditant les apprêts ,
Il veut par la victoire éterniser la paix .
Du sang de Charles- Quint l'audace héréditaire
Rendait de sa grandeur l'Europe tributaire .
Fier de sa politique et d'un siècle d'exploits ,
Il affectait l'empire et commandait aux rois .
Henri , sur les débris de sa vaste puissance ,
De vingt peuples rivaux veut former l'alliance ;
Il veut , pour affermir ce pacte solennel,
:
C
1
Ii 2
500 MERCURE DE FRANCE,
1
Qu'un tribunal sacré , sénat universel ,
Des querelles des rois arbitre tutélaire ,
Les dépouille du glaive et du droit de la guerre.
On ne pouvait exprimer ni plus clairement , ni plus
poëtiquement le grand projet qui occupait alors toutes
les pensées du roi , et qui mûri et préparé de longue
main était, sur le point de s'exécuter. Les six vers suivans
ne rendent pas avec moins de vivacité et de concision
les effets divers que ces préparatifs produisaient
sur les puissances de l'Europe.
Tels étaient de Henri les sublimes desseins .
La foudre des combats allumée en ses mains
Menaçait de Madrid la grandeur oppressive .
Vienne s'en alarmait : et l'Europe attentive ,
Le bras armé du glaive et l'oeil sur l'avenir
Aux desseins de Henri demandait à s'unir .
C'est alors que le poëte met allégoriquement en jeu
deux passions qui ont tant de fois ensanglanté la terre ,
l'ambition et le fanatisme. A Madrid , dans le palais
des rois , l'Ambition révait l'Europe esclave , et appelait,
pour payer ses fers , les trésors du Nouveau- Monde.
Des projets de Henri la nouvelle semée
Vient frapper tout à coup son oreille alarmée .
A ce trouble soudain succède la fureur .
Sur son rapide char que guide la Terreur
Elle monte , et fend l'air : sa cruelle espérance
Cherche le Fanatisme aux rives de la France .
Si l'on demande à l'auteur pourquoi il fixe dans
notre patrie le séjour du Fanatisme à cette époque , il
semble avoir prévu cette question , et n'a que trop de
moyens d'y répondre.
Ce monstre sur nos bords souillés de ses forfaits
Long-tems souffla la guerre , ensanglanta la paix .
Superbe , on vit briller sur sa tête inhumaine
La mitre épiscopale et la pourpre romaine :
Assis dans le Sénat il uous donna ses lois :
Ilmonta plus terrible au trône de nos rois .
Le sceptre conspira dans ses mains parricides .
Ansignal que donnaient les flambeaux homicides ,
L'airain sacré sonna le meurtre fraternel ;
Et le poignard pieux s'aiguisa sur l'autel.
DÉCEMBRE 1808. 501
Ces cruels détails sont malheureusement historiques.
M. Fabre , pour s'en délasser en quelque sorte , et pour
consoler ses lecteurs , oppose à ces excès du Fanatisme
les bienfaits d'une religion tolérante : et ce contraste
est d'autant mieux placé , que ce sont ces bienfaits
qui désespèrent le Fanatisme et qui le poussent à la
vengeance.
Mais ces tems ne sont plus. La Religion sainte ⚫
Prêche l'humanité par le faux zèle éteinte :
Ses pleurs lavent l'autel que le sang a souillé.
Le Fanatisme obscur et d'honneurs dépouillé
S'exilé de la cour , se bannit de la chaire :
Son repentir trompeur a revêtu la haire.
Mais au retour des nuits , dans les cloîtres errant ,
Il insulte aux bienfaits d'un règne tolérant :
Son repos le dévore ; et sous ces voûtes sombres
Du feu de ses regards il sillonne les ombres.
Je ne m'arrête point à relever combien d'expressions
fortes et neuves , coinbien de vers diversementheureux
se présentent dans tous ces morceaux . Le Fanatisme qui
monte au trône de nos rois , le sceptre qui conspire dans
ses mains parricides , lefeu de ses regards qui sillonne
les ombres épaissies sous les voûtes du cloître , et dans
un genre opposé , la religion sainte lavant de ses pleurs
l'autel que le sang a souillé , et plusieurs autres qu'il
serait trop long de rappeler , sont des beautés de style
qui ne peuvent échapper aux yeux les moins attentifs.
C'estdans un de ces sombres réduits que l'Ambition va
trouver le Fanatisme. Elle lui reproche son inaction, lui
rappelle le tems où ses mains donnaient , ôtdient et
rendaient les couronnes , lui montre enfin le trône
même de Henri teint du sang de son prédécesseur . Le
monstre reprend à ces mots toute son affreuse énergie ,
il s'arme d'un poignard, prend la taille , la voix , les
traits , les habits du farouche Clément , fend les airs , et
va chercher aux bords de la Charente un obscur et
factieux admirateur de ce moine assassin , Ravaillac ,
nourri dans le sein des ligueurs les plus fanatiques ,
Par le meurtre naguère au meurtre préparé ,
et qui , tout souillé de ce forfait ignoré , n'en avait pas
502 MERCURE DE FRANCE ,
1
moins approché des plus saints et des plus redoutables
mystères de la religion. Il dormait ; le Fanatisme lui
apparaît sous les traits de Clément, tenant d'une main
le couteau régicide , de l'autre la tête de Valois. II
enflamme aisément , au nom du ciel , cette ame ardente
pour le crime. Ravaillac part déterminé à le commettre.
Il entre dans Paris lorsque tout s'y préparait pour les
fêtes du couronnement et du sacre de la Reine.
L'histoire reprend ici ses droits qu'elle avait cédés
jusqu'alors à l'invention poëtique. Au milieu de ces
brillans préparatifs , le bon Roi ne peut se défendre de
tristes pressentimens. L'histoire les lui donne : elle consacre
cette faiblesse d'un grand homme , faiblesse qui
avait , comme tous les mouvemens de cette nature , sa
véritable cause dans des circonstances qui la rendent
aussi naturelle qu'excusable. La raison voit ces causes ,
et l'histoire doit les indiquer. La poësie doit s'emparer
des effets , et ces sortes d'agitations en font d'autant plus
que l'ame où elles s'élèvent est plus forte. C'est ce qu'a
fort bien vu M. Legouvé , qui a rendu avec tant de
succès , à la muse tragique , le beau caractère de
Henri IV , dont Thalie seule était réstée en possesion sur
nos théâtres : et l'intérêt qu'inspirent dans sa pièce les
terreurs vagues et involontaires d'un héros , n'a pas peu
contribué à ce succès.
Cependant le Roi , que ni ces noirs pressentimens , ni
ces préparatifs de fête ne peuvent distraire de son grand
projet, veut aller s'en entretenir , loin du Louvre , avec
Sully. Il part sans gardes ; son char est arrêté dans un
passage étroit : l'assassin qui le suivait , s'élance , frappe
le coup mortel : il redouble , Henri n'est plus ; et la
France avait changé de maître. On veut inutilement
cacher au peuple cette perte irréparable ; une douleur
universelle et profonde succède à la joie publique. La
nuit vient : on essaie encore de le tromper : on
publie dans les rues que le Roi est vivant , qu'il va
paraître : on crie vive le Roi ! Ce cri retentit de toutes
parts.
Vive le Roi ! ... Venez , peuple crédule et tendre ,
Venez le voir ce Roi qui ne peut vous entendre .
Aces restes sanglans sur la pourpre étendus ,
DECEMBRE 1808. 503
Quelques faibles honneurs sont à peine rendus.
Les regrets n'entrent point dans ce Louvre perfide.
L'amour des nouveautés ,une espérance avide,
L'intérêt , mal caché sous de feintes douleurs ,
Trahit dans tous les yeux le mensonge des pleurs.
Bientôt la vérité se montra toute entière ;
Et du peuple abusé la douleur plus amère
Pleurait sa destinée et le meilleur des Rois ,
Comme s'il le perdait une seconde fois .
Le poëme pouvait finir ici , avec l'action qui en est
le sujet; mais la sensibilité de l'auteur n'était pas satisfaite
, et celle du lecteur avait quelque chose à désirer.
Une extension très-permise , donnée à un trait historique
, a fourni à M. Fabre de quoi compléter et animer
ce dénouement. Tandis que le peuple gémissant environne
le palais du Louvre , un vieillard sort de son
enceinte ; il est sans suite , sans éclat, la nuit cache les
ornemens de son sein qui l'auraient fait reconnaître : il
marche à pås lents , et plongé dans ladouleur. Le peuple
l'environne , saisit ses mains , et les baigne de pleurs. Le
vieillard s'arrête ; il mêle ses larmes à celles de ce bon
peuple ; il lui rappelle les bienfaits du Roi qu'ils ont
perdu , et ce siége mémorable pendant lequel Henri
nourrissait lui - même ses sujets révoltés contre lui.
Un jeune homme s'avance au milieu de la foule. Sa
mère avait dû la vie à ce généreux secours : elle n'est
plus : si elle respirait encore, elle maudirait le bienfait
qui prolongea sa vie.
<<Monfils , dit le vieillard , trop heureuse ta mère !
>> Malheureux tes enfans ! Son oeil triste et sévère
Sur le Louvre attaché le contempla long-tems.
Après quelques mots dictés par la douleur et par de
trop justes soupçons , il se voile le visage : on le presse
de parler , il se tait : des serviteurs fidèles lui amènent
un coursier , l'y placent ; et le peuple entend nommer
Sully. A ce nom , à ce silence obstiné ,
... La terreur glace tous les regards :
La foule se disperse et fuit de toutes parts .
On eût dit qu'ils voyaient Philippe et ses cohortes
De leurs murs assiégés prêts à franchir les portes .
Bientôt l'astre des nuits s'éleva dans les airs:
2
504 MERCURE DE FRANCE ,
7
Il croyait n'éclairer que des remparts déserts ;
Et quand son disque pâle eut fait place à l'aurore ,
Leur spacieuse enceinte était déserte encore.
Saudain la Renommée aux provinces en deuil
Dit la Seine éperdue et son maître au cercueil.
Une sombre douleur remplit le sein des villes ;
Lepauvre dans les champs perdit sesnuits tranquilles :
De la Loire tremblante au Rhône consterné,
Le pâle effroi , l'oeil morne et le front prosterné
Remplissait de ses cris les chaumières troublées ;
Et l'habitant des monts , et celui des vallées
Disaient au fond des bois , au bord des flots émus :
Nous sommes orphelins ; notre bon Roi n'est plus !
Ils le disaient ,grand prince , et donnaient à ta cendre
Les seuls pleurs qu'aux Français ton règne a fait répandre.
Ces vers touchant terminent le poème. Dans le choix
de ceux que j'ai cités , j'ai eu plutôt pour but de faire
connaître la partie du plan qui est due à l'imagination
de l'auteur que d'annoncer une préférence. Dans ce
dernier but , je n'aurais sur-tout pas oublié ces vers
brillans , et pleins , comme le sont en général ceux de
ce poëme , de détails vrais , rendus en même tems avec
propriété et nouveauté ; ce tableau des préparatifs de la
joie publique terminé par un trait menaçant et terrible.
Cependant le char fuit. Les coursiers étonnés
Parcourent dans ces murs , de guirlandes ornés
La route où Médicis , dès la deuxième aurore ,
Doit, au bruit du salpêtre et de l'airain sonore ,
Marcher , belle de gloire , et le front couronné.
De la royale fête emblême fortuné ,
Lelaurier s'unissant à l'olive rivale ,
Déjà s'arrondissait en voûte triomphale ;
Et déjà la colonne élevait dans les airs
Ses chapiteaux d'acanthe et de palmes couverts.
Un peuple généreux qui dans ces jours d'ivrese
N'avait frappé le ciel que de chants d'allégresse ,
Cortége plus flatteur que l'armée et la cour,
Environnait son roi de bonheur et d'amour ;
Et parmi ces apprêts avant-coureurs des fêtos,
Ces lauriers qui semblaient présager les conquêtes,
S'avançaient le héros , le peuple ..... L'assassin
Suivait , le bras voilé , le poignard à la main.
DECEMBRE 1808. 505
J'aurais pu choisir encore plusieurs autres morceaux ;
mais ces citations suffisent pour justifier ce que j'ai dit
du style de ce poëme. L'analyse que j'en ai faite ne
justifie pas moins , à ce qu'il me semble , ce qui regarde
l'économie et le plan. Je ne trouverais , sous ce rapport ,
à y désirer qu'une chose. Je voudrais que l'Ambition et
le Fanatisme , qui sont les horribles causes du crime
fissent éclater leur joie barbare au moment où il est
commis. La partie du merveilleux serait ainsi complète
, comme l'est celle de l'action historique ,
maintenant il me paraît qu'elle ne l'est pas.
,
et
Quant au style , j'y vois aussi quelques taches légères ,
mais en petit nombre , et d'autant plus aisées à effacer
qu'elles ne tiennent point à ce qui se corrige toujours
difficilement , l'affectation et la manière. Je n'aime
point, par exemple , que Ravaillac , déja souillé d'un
assassinat , joignant le sacrilége au meurtre ,
Reçoive d'une bouche homicide et sanglante
La victime de paix sur l'autel renaissante.
Cette image est dégoûtante et cette expression forcée.
Sanglante est ici pour avide de sang; mais cela même
ne serait pas une expression juste. Ce n'est pas la bouche
d'un meurtrier , c'est sa main qui a cette avidité : on
ne pourrait l'attribuer qu'à la bouche d'un cannibale.
Quelquefois la crainte de manquer de concision et
de s'arrêter sur des détails indifférens , a donné aux vers
un peu de sécheresse et même d'obscurité. Par exemple,
De sa garde suivi le monarque s'avance .
>> Que le glaive à l'Autriche annonce ma présence
Dit-il : vous me suivrez dans le champ des combats.
Mais dans Paris ! ... Rentrez .
Outre que cela ne dit peut-être pas assez simplement
que le Roi renvoya sa garde qui voulait le suivre , cela
ferait croire que jamais cette garde ne le suivait dans
Paris , ce qui n'est pas vrai .
On sait que ce fut dans une rue étroite , embarrassée
de voitures ( 1) , que le carosse du Roi s'arrêta , et donna
au meurtrier le moyen de frapper sa victime. Cela était
(3) La rue de la Ferronnerie.
506. MERCURE DE FRANCE,
aussi difficile que nécessaire à exprimer. M. Fabre ne
me paraît pas avoir vaincu cette difficulté,
Déjà précipité dans un étroit passage ,
Du-monarque,àgrand bruit,, le char roule ets'engage.
Le traître au même instant vers le char élancé, etc.
On croit voir le char se précipiter , rouler à grand
bruit , et s'engager dans un étroit passage. Dans ce
mouvement non interompu , il est impossible à l'assassin
d'approcher du char , d'y monter, et de commettre
son crime. En relisant avec attention ces vers ,
on voit bien que le mot s'engage est pris ici dans un
autre sens, qu'il veut dire s'embarrasse , s'arrête , reste
engagé : mais ce sens ne se présente pas d'abord , et il en
résulte une équivoque , qui jette de l'obscurité sur ce
point important de la narration épique..
Mais ces petites imperfections n'ôtent rien au mérite
transcendant et marqué de l'ouvrage. Il est suivi de
notes , dans lesquelles l'auteur indique et cite, quand il
le faut , les historiens où il a puisé les faits qu'il raconte ,
et ceux mêmes auxquels il fait allusion. On voit de
combien d'études il a fait précéder la composition de
son poëme : c'est pour cela qu'il est si rempli de son
sujet , et qu'il n'en a rien négligé de ce qui pouvait
entrer dans le cadre étroit qui lui était prescrit. Ce
travail , dans son ensemble , et dans l'exécution de
toutes ses parties , me paraît fort supérieur à ce que
notre jeune auteur avait produit jusqu'à présent. II
confirme les espérances que les vrais amis des lettres
ont dû concevoir de lui dès ses premiers pas dans la
carrière. Au reste , on ne doit bientôt plus parler ni de
son âge ni des brillantes espérances qu'il donne. Un amateur
des jardins parle d'espérance , aux premiers jours
duprintems , quand il voit unjeune arbre couvert de
fleurs ; mais il peut tenir un autre langage quand il le
voit chargé de fruits . GINGUENĖ.
VOYAGE PITTORESQUE DE CONSTANTINOPLE ET
DES RIVES DU BOSPHORE , d'après les dessins de
M. MELLING , ci-devant dessinateur et architecte de
Hadidgé-Sultane , soeur du grand - seigneur Sélim ;
DECEMBRE 1808 . 507
:
ouvrage dédié à S. M. L'EMPEREUR ET ROI. Volume
grand infolio , format atlantique. A Paris , de l'imprimerie
de P. Didot l'aîné , chez MM. Treuttel et
Wurtz, libraire , rue de Lille , nº 17 (A Strasbourg ,
même maison de commerce ) ; Melling , rue de
Condé, nº 5 ; Née , rue des Francs-Bourgeois-Saint-
Michel , etc. -Troisième Livraison.
CETTE livraison contient : 1°. cinq feuilles de texte
ou d'explication des quatre planches ; 2°. quatre planches
, savoir : Aqueduc de l'Empereur Justinien ;
Palais de Beschik- Tasch ; Vue d'Aïnali - Kavak ;
Vuede Constantinople , prise de la tour de Léandre ( 1 ) .
En annonçant dans le Mercure du 27 février de cette
année , les deux premières livraisons de ce grand et
intéressant ouvrage , nous dimes que nous nous bornerions
désormais à désigner les quatre vues que chaque
nouvelle livraison contiendrait , pour éviter des répétitions
fastidieuses ; mais nous ne pouvons nous refuser
au plaisir de rendre , au moins succinctement , justice
àla continuation d'un si beau travail .
L'aqueduc représenté dans la première planche , l'un
des plus beaux et des plus curieux monumens de ce
genre , a , dans sa construction , des particularités qui le
distinguent de tous les autres. L'espace qu'il parcourt
est de quatre cent vingt pieds ; sa plus grande élevation
de cent sept. Il a deux étages percés chacun de
quatre grandes arcades qui se correspondent : elles sont
séparées par des piles contre lesquelles s'appuient des
éperons , et qui sont elles-mêmes percées d'arches inégales
à trois hauteurs différentes. La singularité remarquable
qui distingue cet aqueduc , c'est que l'on peut
parcourir la longueur des deux étages même à cheval ,
toutes les piles étant percées en conséquence. Cette circonstance
, ainsi que toutes celles qui caractérisent ce
magnifique monument et le paysage délicieux où il est
(1) Un avis particulier indiquera l'ordre dans lequel les planches devront
être classées dans l'ouvrage , sans égard aux Nos que quelques-unes
portent. L'ouvrage entier sera composé de douze livraisons qui paraissent
de quatre en quatre mois . On souscrit aux adresses ci-dessus , sans rien
payerd'avance,
508 MERCURE DE FRANCE ,
placé, sont rendus avec autant d'effet que de fidélité par
la gravure. L'auteur des Notices explicatives n'a pas
manqué d'observer , que des deux empereurs qui portèrent
le nom de Justinien , aucun peut-être n'a bâti
cet aqueduc , qui , dans le pays , n'est connu que sous le
nom d'aqueduc de Bourgas , village auprès duquel il
est placé; mais qu'une tradition vague le présentant
comme l'ouvrage des empereurs grecs , sans fixer l'époque
de sa construction , aura fait attacher à ce noble et
utile monument le nom de ceux de ces princes sous lesquels
l'architecture a été le plus en honneur.
Le palais de Beschik- Tasch , qui fait le sujet de la
seconde gravure , offre , sous un point de vue piquant ,
les détails variés de l'architecture du pays. C'était le
séjour habituel de Sélim III pendant l'été. Il allait s'y
renfermer avec douze ou quinze de ses plus belles
femmes , choisies sur toutes celles de son sérail ; et pour
varier ses plaisirs , il avait encore celui de la pêche.
Mais habitué à jouir sans aucunde ces soins , qui partout
ailleurs qu'en Orient sont l'assaisonnement des jouissances
, il se gardait bien de pêcher comme tout le
monde, Dans un des kiosques bâtis sur le bord du
Bosphore , on lui avait ménagé une trappe qu'il soulevait
à volonté il pêchait ensuite à la ligne sans se
déranger de son sopha. Le kiosque principal de ce
palais , la belle galerie dont il occupe le milieu , et le
quai garni d'une balustrade , que l'on voit régner le
long du rivage , ont été bâtis par M. Melling lui-même,
lorsqu'il était architecte de la sultane Hadidgé , soeur de
Sélim. En donnant une idée avantageuse des talens de
l'artiste , ils donnent aussi plus de confiance dans la
fidélité de ses dessins , et plus d'autorité à tout l'ouvrage.
La troisième vue représente le palais d'Aïnali-Kavak,
bâti sur le port même de Constantinople , par un des
successeurs de Mahomet II. Son noi lui vient d'un
tremble d'une grandeur prodigieuse qu'on admirait
autrefois dans l'emplacement où il a été bâti , Aïnali-
Kavak , signifiant en turc un tremble ou peuplier lui,
sant. Les glaces ou miroirs dont il est décoré , contre
l'usage des appartemens orientaux où ce genre d'ornement
ne peut être admis , ne sont pour rien dans cette
DÉCEMBRE 1808. 509
déuomination.. Presque tous les voyageurs s'y sont
trompés , et les habitans même de Péra s'y trompent
encore , en traduisant d'Aïnali- Kavak par Palais des
Miroirs. Ces glaces furent envoyées en 1718 au sultan
Achmet III , par les Vénitiens, à la paix de Paesarowitz ,
qui leur coûta le Péloponèse. Ce palais , illustré par cette
espèce de tribut , a vu depuis des époques moins flatteuses
pour l'orgueil ottoman. Ce fut là que Sélim III
ratifia la cession de la Crimée à la Russie. Ce fut encore
là qu'en dépit de l'étiquette du palais des sultans , étiquette
qu'ils avaient conservée à l'égard des envoyés de
Charles-Quint et de Louis XIV, le colonel Sébastiani
ne voulut remettre qu'au Grand-Seigneur lui-même ,
une lettre du premier consul Bonaparte , et qu'il se
présenta librement devant Sa Hautesse, en uniforme de
hussard , le sabre au côté , sans la pelisse dont il avait
été revêtu, et qu'il laissa dans l'antichambre. Ce palais
offre par lui-même un aspect peu intéressant ; mais la
vue du port , de la partie de Constantinople qu'on y
découvre , du paysage qui l'avoisine , et de tous les
détails pleins de mouvement dont il est rempli , a offert
au talent de l'artiste des objets aussi pittoresques que
variés.
L'aspect que présente la quatrième estampe est vraiment
magnifique , c'est la vue générale de Constantinople,
prise de la tour de Léandre , c'est-à-dire du lien
d'où cette ville se découvre avec le plus d'étendue et de
magnificence. L'artiste a choisi le moment où le Grand-
Seigneur se rend par eau à la grande mosquée de Scutari,
ou bien va visiter , entre tant de beaux sites , celui dont
l'aspect lui paraît le plus riche et le plus animé. On ne
pouvait mieux choisir pour ajouter la pompe du spectacle
à celle du lieu . Il a fallu deux feuilles au lieu d'une
au rédacteur des Notices , pour expliquer tout ce que
cette gravure et la solennité qu'elle représente , ont de
particularités intéressantes. Encore voit- on qu'il n'a
fait qu'indiquer plusieurs objets. Ce sont de ces détails
qu'il faut voir dans leur source , et qu'un abrégé trop
succinct , tel que celui auquel nous serions obligés de
nous borner ici , ne pourrait qu'affaiblir . A
On ne peut que désirer voir cette belle entreprise ,
١٤
510 MERCURE DE FRANCE ,
déjà parvenue au quart de son exécution , réussir autant
que le méritent par leurs talens , par les soins qu'ils y
mettent , et par les avances qu'ils y consacrent , tous
ceux qui l'ont formée. G.
SALON DE PEINTURE.
SIXIÈME ARTICLE.
Histoire , Genre , Paysage.
M. VERNET ( Carle ) .
Héritier d'un nom fameux dans les arts , M. Vernet s'était
montré de bonne heure digne d'en soutenir la gloire ; et son
triomphe de Paule Emile avait fait espérer un peintre distingué.
Depuis on avait vu de lui des ouvrages de beaucoup
de mérite , entr'autres une grande esquisse de la Bataille
de Marengo , pleine de goût et d'esprit: mais de nombreux
dessins publiés presque sans interruption , et qui tous paraissaient
avoir pour principal objet l'étude du cheval, avaient
fait craindre que M. Vernetne négligeât le genre élevé dans
lequel il s'était exercé d'abord. L'Exposition a prouvé que ces
craintes étaient mal fondées. Le sujet qu'il traite , il est vrai,
lui a permis de mettre à profit ses études particulières ;
tous les personnages devaient y être à cheval : c'est l'Empereur
donnant ses ordres aux Maréchaux de l'Empire, avant
la bataille d'Austerlitz . N° 617 .
La difficulté d'exécution , très-grande pour un artiste qui
ne se serait point spécialement occupé de la peinture du
cheval, devait être peu embarrassante pour le crayon exercé
deM. Vernet. Mais il s'en présentait unenonmoins grande
de composition , que le peintre à surmonté avec beaucoup
d'habileté. Il était à craindre en effet , que ce grand nombre
de chevaux occupant presque toute la toile , ne rendît la
composition froide , embrouillée , et ne répandit un air de
gène dans la formation des groupes. La composition de M.
Vernet me parait , au contraire , simple , noble et aisée.
Le principal personnage attire d'abord l'attention , qui se
répand ensuite , à diverses mesures , sur chacun des personnages
secondaires. Ils ont tous une expression et une
attitude plus ou moins caractéristiques .
Je ne m'arrêterai pas à louer la vérité , la vie qui respire
dans ces admirables chevaux , la noblesse de leurs formes ,
la justesse , et l'accord de leurs mouvemens avec ceux des
DECEMBRE 1808. 511
Cavaliers : il suffit de dire que M. Vernet s'est surpassé luimême
dans cette partie qu'il possède à un degré supérieur.
Mais j'observerai avec tous les juges instruits et impartiaux,
que les têtes ont toute la noblesse qu'on peut exiger dans
ce genre de compositions, et quelquefois une grande vigueur;
qu'il règne une élégance , un goût exquis , dans les ajustetemens;
que le fond est bien composé; et qu'enfin ce tableau,
d'une exécution difficile , n'est cependant pas moins remarquable
par la fermeté de l'exécution que par la noble simplicité
de l'ordonnance.
Mme Auzoυ.
Agnès de Méranie. N° 11 .
<< Lorsque le mariage d'Agnès de Méranie , troisième
>>femme de Philippe Auguste fut déclaré nul , elle se retira
>>avec ses deux enfans , au château de Poissy. » - C'est-làque
sentant approcher sa mort causée parde longues peines ,
Agnès vient d'écrire sur un prie-dieu, où elle est encore agenouillée
, pour recommander ses enfans à celui qui fut son
époux. Les jeunes Princes l'environnent : l'un trempe sa
main de ses larmes ; l'autre , dans un âge plus tendre , lui
tend les bras avec amour. L'infortunée confie sa lettre à la
comtesse desBarres, seule amie qui lui soit restée fidèle dans
son malheur.
Cette composition touchante est une de celles qui me semblent
le mieux convenir au pinceau d'une femme. C'est
l'amour maternel , ce sont les sentimens doux et tendres
qu'un sexe aimant et sensible doit sur-tout se plaire à retracer:
et c'est dans de pareils sujets qu'il peut se flatter
d'une heureuse réussite. Mine Auzou en avait déjà fait l'expérience
à la dernière exposition. Tous les yeux s'étaient portés
avec intérêt sur ce jeune homme qui , près de partir pour un
duel, tourne un triste , et peut-être dernier regard , sur son
jeune fils , qui repose entre les bras de sa femme endormie.
Agnès deMéranie recommandant à Philippe Auguste les
fruits de leur union , n'estpas moins assurée de toucher et de
plaire.Une mèrejeune encore, quiprécipitée du faîte des grandeurs
, et redoutant pour ses enfans la cruelle destinée dont
elle fut poursuivie , se trouble à sa dernière heure , entournant
sesregards sur leur avenir ; l'expression de la tendresse
et de la sollicitude maternelles , qui seules la soutiennent
encore , au moment où elle se sent mourir , et se mèlant sur
ses traits à l'impression des longues douleurs , raniment
pour un instant sa physionomie éteinte; l'abandon , la grâce
512 MERCURE DE FRANCE,
naïve de ces enfans , que sa mort prochaine et l'oubli de leur
père vont bientôt laisser orphelins , l'affliction expressive
et tendre de celui qui , soupçonnant déjà la perte dont il est
menacé , pleure sur la main de sa mère ; enfin la compassion
noble et généreuse de cette amie trouvée constante dans
l'infortune ; tout cela forme un ensemble plein d'agrément ,
d'intérêt. Et quoique l'exécution ne paraisse pas également
soutenue dans toutes les figures , quoiqu'elle manque en
divers endroits de fermeté , et ne soit pas exempte de quelques
incorrections , ces défauts n'altèrent en rien l'effet
général du tableau , qui lui promet un succès durable .
M. DEMARNE.
L'entrevue de S. M. l'Empereur , et de S. S. Pie VII,
dans la forêt de Fontainebleau. N° 169.
Il est digne de remarque que nos deux meilleurs peintres
de genre, qui ne comptaient jusqu'à présent que des succès ,
aient malheureusement échoué à la même exposition , dans
des sujets plus élevés , et des figares de dimensions plus
fortes. Le dessin est ce qu'il y a de plus condamnable
dans le tableau de M. Demarne ; il l'est sur-tout dans les
deux personnages principaux , ou , pour tout dire , il y est
plus que médiocre . La disposition générale ne manque co pendant
pas de mérite. Le cheval de l'Empereur , plusieurs
figures accessoires , sont d'une belle exécution : mais ces
beautés de détail , l'effet même de l'ensemble , satisfaisant
pour les regards, ne peuvent faire oublier les fautes graves
de cet ouvrage. On est d'autant plus frappé de sa médiocrité
que le peintre en a exposé un grand nombre d'autres où
brille tout son talent.
On distingue parmi ces derniers une Foire , ( N° 162. ) ;
sujet traité plusieurs fois par le même artiste , toujours avec
de nouveaux agrémens et des ressources nouvelles . On ne
peut qu'être surpris de la fécondité , de la souplesse de talent
que M. Demarne y développe ; de son adresse à varier les
groupes , les mouvemens , les détails dont il enrichit ces
jolies scènes , qui se ressemblent toujours , et toujours different
entr'elles. Une observation exacte de la perspective
aërienne , une grande vérité dans les attitudes , dans les
expressions ; une composition heureuse et une touche facile,
telles sont les beautés aimables de cette Foire nouvelle ,
digne en tout de la réputation de son auteur.
On pourrait accorder les mêmes éloges aux tableaux de
M. Demarne inscrits sous les Nos 161 , 163 , 164 , etc. Mais
les bornes de cet article m'interdisent le plaisir d'en faire
une
DECEMBRE 1808 . 513
SEINE
mais LA
une description détaillée ; description qui ne feraiti
que donner une idée plus ou moins imparfaite de ce agreablés
ouvrages , sans reproduire aucune des impressionsfru
citent leur grace et leur variété.
:
M. PALLIERE. 5.
Rubens ne se contenta point d'être un grand penteen
voulut être encore un homme d'Etat, et fut du moins un au
reux négociateur. Philippe IV , roi d'Espagne , l'envoya
pour traiter de la paix , auprés de Charles Ir , roi d'Angleterre
, (en 1630 ). Le traité se conclut à la satisfaction des
deux princes . Charles Ier en témoigna son contentement au
peintre plénipotentiaire , lui fit présent d'un cordon orné de
diamans et d'une épée de la plus grande richesse (1 ).
Ces honneurs rendus à Rubens sont le sujet du tableau exposé
par M. Pallière , sous le N° 457. Les spectateurs sont
le duc de Bukingam , le lord Coventry , garde des sceaux ,
etd'autres personnages célèbres de ce tems- là .
La composition de ce tableau est à peu près irréprochable
; les intentions en sont justes , les expressions bien
choisies , l'effet et la couleur annoncent du talent : mais la
timidité , l'insertitude du crayon , décèlent dans l'artiste
jeune encore sans doute , peu d'exercice et d'habitude. Son
exécution est généralement faible. Il faut cependant , pour
être juste , distinguer la figure de Rubens , très-supérieure à
toutes les autres , et dans laquelle M. Pallière semble avoir
été inspiré par le souvenir de son héros.
M. MONGIN.
Le secret est d'abord de plaire et de toucher :
Inventez des ressorts qui puissent m'attacher.
• Ces principes du législateur de notre Parnasse sont applicables
à tous les arts et à tous les genres de compositions.
Quels que vrais que soient les détails dans un tableau de
paysage, s'ils n'excitent qu'une froide attention , l'ouvrage
ne saurait nous arrêter long-tems. On se lasse bientôt de
promener ses regards sur quelques parties habilement
peintes , fidèlement imitées , mais qui ne réveillant d'autre
sentiment que celui de la difficulté vaincue , mettent tou
jours l'idée du travail et de l'adresse du peintre à la place des
émotions que devrait produire la nature. On revient sou-
(1) Voyez de Pilles , Vie des Peintres , et Félibien , Entretiens sur
les ouvrages et la vie des peintres célèbres.
Kk
514 MERCURE DE FRANCE ,
vent , au contraire , à ces compositions bien pensées , où des
scènes adaptééeess à la nature , au caractère du site, contri
buent , selon le sujet , à le rendre plus terrible , ou à relever
son élégance et sa fraîcheur.
C'est ainsi que M. Mongin a placé , dans un site effrayant
et pittoresque , un intéressant épisode qui méritait l'accueil
flatteur dont le public l'a honoré ( N° 436 ). Un marchand
forrain voyage pour son commerce. Arrêté par un ruisseau
débordé , il le fait d'abord franchir par deux chevaux chargés
de ses marchandises. Tous deux passent heureusement.
Monté lui-même sur un troisième , il parvient jusqu'au milieu
du torrent: soudain sa monture s'abat; le cheval et le
cavalier sont entraînés par les eaux. Un chien qui suivait son
infortuné maître , se jette à la nage , le suit , l'atteint , le
saisit par une mauvaise ceinture nouée autour de son corps;
et l'aurait infailliblement sauvé , si l'étoffe eût pu résister à
ses fréquentes secousses . Elle vient de se rompre , quand
déjà il touchait au rivage. Un misérable lambeau resté à la
gueule du généreux animal , est l'unique fruit de sa peine.
La courageuse amitié de ce digne compagnon de l'homme ,
qui , sans considérer le péril , s'y précipite après lui dans
l'espérance de le sauver , et demeure ensuite sur la rive ,
inconsolable de n'avoir pu réussir , sa douleur , son agitation
, ne forment-elles pas le plus heureux contraste avec
l'insouciance et le calme de ces chevaux , qui , porteurs
de la fortune de leur maître , restent insensibles à son
sort , et poursuivent paisiblement la route accoutumée?
La teinte de ce tableau est sombre , et pour ainsi dire , sinistre
comme l'événement qu'il retrace. Un rayon de soleil
qui vient dissiper les restes de l'orage , éclaire cette scène
terrible , et les eaux , encore troublées et bondissantes ,
sont rendues avec une affreuse vérité. La tête de l'homme a
l'expression de l'effroi et du désespoir : le malheureux lève
ses mains vers le ciel qui repousse sa prière. On frémit à la
vue de son danger, et l'on s'intéresse à la douleur de l'animal
dont les nobles efforts méritaient d'être récompensés par un
plus heureux succès. Quel que soit cependant le mérite de ce
tableau , l'on pourrait y relever des tâches ; on pourrait
sur-tout inviter M. Mongin à moins découper le profil de ses
arbres , et à rendre leurs masses moins lourdes .
Un autre tableau du même artiste , ( N° 347 , ) reproduit
avec une grande exactitude l'un de ces sites extraordinaires
que présentent les Alpes de la Suisse. Les voyageurs peuvent
reconnaître ce chemin si pittoresque qui conduit dela belle
DECEMBRE 1808. 515
vallée de Hasly aux glaciers si curieux de Grindelswald. On
trouve réunie dans ce site à ce que la nature stérile offre de
plus singulier, et de plus sauvage , uneriche et féconde végetation,
couronnée par quelques-uns de ces chalets dans
lesquelsles pasteurs montaguards abritent leurs troupeaux, et
preparent leurs laitages. Une petite caravane conduite par
des guides du pays est tout à coup arretée par des ours
qu'elte se dispose à combattre. Cette serne est remplie de
vérité ; les figures sont touchées avec esprit ; et l'on reconnaît
partout un pinceau large et facile. M. Mongin a exposé
sous le mème numéro diverses études peintes et lavees ,
extraites d'une immense et intéressante collection qu'il a ,
dit-on , recueillie dans plusieurs voyages en Suisse.
M. DROLING.
Le Petit Commissionnaire. N° 185.
Un enfant , une lettre à la main , demande à un cordonnier
de lui indiquer la demeure où cette lettre doit être
rendue. Le cordonnier sort de son échope , et la lui montre
du doigt. Par l'ouverture d'une croisée , l'on aperçoit en
buste une jeune femme.
Sujet bien simple sans doute , mais d'une exécution bien
vraie. Il est impossible de trouver des attitudes plus justes ,
des physionomies plus naturelles. D'ailleurs la couleur est
convenable , assez brillante , la touche agréable , et les accessoires
finis avec beaucoup de soin.
DIM. ROEHN G
Avantageusement connu depuis plusieurs années , M.
Roëhn était regardé avec raison comme un de nos meilleurs
peintres de genre. Chaque exposition nouvelle avait fait remarquer
de nouveaux progrès dans son talent : l'on en attendait
encore, quoiqu'il se fut montré avec éclat au dernier
Salon. Mais ce qu'on n'attendait pas , ce qui m'a surpris
agréablement je l'avoue , ce sont deux ouvrages d'un ordre
plus élevé , dont l'un représente un sujet historique , et qui
sont tous deux très-dignes d'estime . L'Hôpital des Français
et des Russes à Mariembourg , N° 524 , mérite sur-tout
une distinction flatteuse. Ce tableau est composé d'un grand
nombre de groupes , presque tous également vrais et touchans
, pleins de sentiment et d'expression . Cependant
malgré leur nombre , et le vif intérêt que chacun d'eux
inspire , les regards sont attirés sur-tout par le groupe charmant
d'une jeune personne qui vient , suivie de sa mère ,
apporter un bouillon à un soldat français. La place qu'occupe
Kk 2
516 MERCURE DE FRANCE ,
ce groupe au milieu de la toile , la lumière plus vive dont il
est éclairé , tout annonce que l'artiste en a fait le principal
épisode de sa composition. La couleur générale est vigoureuse,
d'un bon effet , le dessin plus que suffisant pour ce genre
d'ouvrages , la touche large et savante. Les vêtemehs ,
Farchitecture ,tout est imité, fini , avec autant de soin que
de talent. 129 soloves yo
L'Entrevue de l'Empereur Napoléon et de l'Empereur
Alexandre , sur le Niemen ( Nº525 ) , bien qu'elle soit
dignede son auteur dans plusieurs de ses parties , me paraît
visiblement înférieure à l'Hôpital militaire de Mariembourg.
Lagrande distance où l'artiste à placé les deux monarqués
rend leurs figures si petites qu'elles se trouvent écrasées par
les groupes disposés sur le devant du tableau. La couleur
est trop brune ; et la masse générale produit un effet triste
etpeu attirant : ce qui peut-etre nuit beaucoup aux beautés
de détails assez nombreuses dans ce tableau , mais qu'on
distinguerait d'avantage si l'ensemble fesait d'abord une ima
pression favorable.
M. GRANET....
J
Cet artiste a exposé trois Vues de Rome , toutes trois remarquables,
par un ton local parfaitement saisi , une grande
vérité dans les figures , une grande entente de la perspective.
L'Eglise de Sainte-Marie, in Via Lata , ( N° 266 ) , est
éclairée d'en haut , par une seule et large ouverture ; ce qui
produit un effet singulier , et habilement ménagé par le
peintre.
по этим. MENSAUD .
737
Henris chez, Michaud. N№ 425 1
Henri IV, égaré la nuit dans la forêt de Fontainebleau, fut
pris pour un braconnier , et arrêté comme tel par Michaud ,
meunier de Lieursaint. Ne détrompant qu'a demi le bon
meunier de sa méprise , Henri cacha,les marques de la
royauté , se fit passer pour l'un des derniers officiers de sa
maison , et demanda l'hospitalité . M. Menjaud l'a représ
senté soupant avec la famille du meunier.
Michaud , un verre à la main , entonne gaîment une
chanson en l'honneur du roi : un jeune homme, répète le
refrein , en élevant dans l'air son chapean qui , placé entre
la lampe et le spectateur , et cachant ainsi le foyer d'où part
la lumière qui éclaire le tableau , produit un effet très-piquant;
une jeune fille chante aussi , et les accompagne. Le
prince attendri se détourne pour cacher les douces larmes
DECEMBRE 1808.1 517
qui viennent humecter ses yeux. Cependant la femime du
meunier le tire à elle par la manche , comme pour l'avertir
de chanter avec eux les louanges de leur bon maître. Un
sac de farine , aperçu dans le fond , indique le lieu de la
scène ; il porte le nom de l'endroit, et la date de l'événement.
Ce tableau fait par son sujet pour inté esser tous les
Français , est digne par son mérite de fixer l'attention des
connaisseurs .L'enthousiame de la joie et de la reconnaissance
est admirablement bien exprimé dans lá tête et dans l'attitude
du meunier. Les autres personnages laissent peu de chose
àdésirer sous ce rapport si important de l'expression , mor
difiée par le sexe , par le rang , ou par l'age. La figure de la
jeune fille me parait la moins satisfaisante. Du reste , le
dessin est assez correct pour un tableau de genre ,la couleur
brillante , sans cesser d'être vraie ; et la lumière bien
distribuée , est dégradée avec art . On pouvait attendre sans
doute plus qu'un tableau de genre , de M. Menjaud qui a
remporté le grand prix , au jugement de la quatrième Classe
de l'Institut : mais on n'en doit pas moins lui savoir gré
d'avoir donné à l'exposition un de ses plus agréables ornemens.
D'ailleurs le sujet qu'il a eu le bonheur de traiter
répand sur ce tableau de genre un intérêt vif et touchant,
une certaine faveur attachée au nom de son héros
M. TURPIN DE GRISSÉ.
Cour et portique de la maison de Michel-Ange , près dy
Capitole. N° 584 .
Une touche aimable , la couleur la plus vraie , la plus
transparente , la plus fraiche , une dégradation de teintes
remarquable par la justesse et par l'effet , rendent ce petit
ouvrage digne de rappeler le nom , de retracer la demeure
de cet homme extraordinaire , qui , àla fois peintre , architecte
, sculpteur , fit , comme l'a dit heureusement un poëte ,
briller sur la moderne Rome.
Les trois flambeaux des arts par ses mains rallumés.
Je regrette que les bornes de ce Journal ne me përmettent
pas de parler des autres ouvrages du même peintre , où
brille le plus vrai , le plus heureux talent. J'aurais aussi
désiré de pouvoir consacrer un article au tableau de M. Mulard
, qui représente S. M. l'Empereur fesant présent d'un
sabre au chef militaire de la ville d'Alexandrie en Egypte.
518 MERCURE DE FRANCE,
Cetableau modelé d'une manière large et moëlleuse , est
d'une couleur sevère et vraie , d'un dessin grand et correct.
Les draperies y sont pour la plupart heureusement inventées
et savamment rendues , les tétes d'un beau caractère. Les
paysages et les marines de M. Hue , sont faits pour soutenir
sa réputation , et méritent de grands éloges. Le tableau de
Jacob mourant en Egypte , et bénissant ses douze anfans ,
après avoir prédit à chacun d'eux sa destinée , ne manque
ni de style , ni de correction dans le dessin , et me semble
d'un bel effet. Il fait honneur au talentde M. Lafond , déjà
connu dans les expositions publiques. M. Lejeune attire
toujours la foule. Ce n'est point une bataille qu'il a représentée
cette fois , mais un bivouac de l'Empereur dans les
plaines de la Moravie. On retrouve dans ce bivouac tout le
mérite de ses batailles , et sur-tout cette vérité frappante qui
ne peut être conservée à ces sortes de représentations que
parun témoin oculaire .
M.lle Mayer , a montré dans le tableau du Flambeau de
Vénus ,beaucoup de grace , et peut-être un peu d'afféterie.
Mme Vallain a mis de l'expression et de la naïveté dans celui
de Caïn fuyant avec sa famille , après le meurtre d'Abel.
La générosité du chevalier Bayard , par M. Dumets , me
semble un ouvrage bien disposé , d'une couleur agréable et
douce, et où l'on trouve la réunion trop rare de l'élégance
etde la simplicité. Les sites d'Italie , de M. Watelet, reproduisent
avec autant de vérité que de vigueur , la beauté ,
Péclat , la vie de cette nature féconde , la splendeur de ce
ciel pur et brillant ,
Ce ciel heureux propice à l'harmonie ,
Au goût des vers , aux talens , aux beaux arts .
Mme Davin a exposé une Dormeuse , peinte avec plus de
fermeté , qu'il n'est ordinaire à une femme; M. Bourdon un
Télémaque dans l'île de Calypso , qui , malgré quelques défauts
, particulièrement celui d'une couleur trop rousse , se
fait sur-tout distinguer par l'élégance du style ; M. Blondel,
un Promethée sur le Caucase , figure d'étude , dont l'exécution
est vigoureuse , et montre dans son auteur des connaissances
anatomiques très- étendues ; enfin M. Queylar un
immense tableau des Héros Grecs , tirant au sort les captifs
qu'ils ontfaits à la prise de Troie , ouvrage dans lequel une
composition ingrate, et le manque absolu d'effet, n'empêchent
point
de découvrir un grand mérite de dessin.
En parcourant le Livret du salon , je viens d'apercevoir
DÉCEMBRE 1808 . 519
le nom de M. Berthelemy' , de l'ancienne académie de peinture
: je n'ai pas assez examiné son tableau , pour me permettre
d'en porter un jugement ; mais ce nom tromperait
beaucoup cette année , s'il n'indiquait pas un bon ouvrage.
Je ne puis entrer non plus dans aucun détail sur le tableau
deM. le Monnier qui représente les Ambassadeurs de Rome
demandant à l'Aréopage communication des lois de Solon :
je ne l'ai point assez présent à la mémoire ; mais il me semble
cependant y avoir remarqué un vrai mérite de composition.
MM. Van-Spaendonck et Van-Daël ont exposé de charmans
tableaux de fleurs. C'est le coloris , la fraîcheur , le
velouté de la nature. Mais en voyant leurs noms sur la
notice, tout le monde s'y attendait ; au lieu que Mme Bruyère,
dont le nom n'était point encore connu , a étonné les amateurs
par un tableau de fruits , plein d'habileté , de soin , et
qu'on pourrait aisément prendre pour l'ouvrage d'un maître.
Je voudrais qu'il me fut permis de nommer quelques
autres peintres , qui , dans des genres divers , ayant plus ou
moins réussi , méritent d'être cités avec honneur. Maisje n'ai
point assez d'espace ; une notice complète de l'exposition
excéderait trop les bornes de ce journal , principalemeut
consacré à l'analyse des productions littéraires .
:
PORTRAITS.
Pour jeter quelque espèce de variété dans le compte que
je vais rendre de cette partie de l'exposition , j'entremélerai
quelquefois la miniature au grand portrait , sans prétendre
par ce mélange rapporcher en aucune sorte les genres , et
moins encore comparer les talens .
M. GÉRARD.
C'est entre des mains si habiles , qu'on sent jusqu'où peut
s'élever le portrait. On ne sait plus quel rang appartient à
ce genre dans les arts du dessin , quand il produit des figures
comme celles dont M. Gérard vient d'enrichir en foule le
Salon de cette année. Comment cet artiste aussi facile que
savant, a- t- ilpu se livrer à la fois à tant de travaux divers , et se
soutenir dans tous à une si grande hauteur ? - L'art de la
composition , celui de tout rallier à l'effet , l'adresse de faire
ressortir les figures au milieu des plus brillans accessoires ,
un choix heureux de positions naturelles et flatteuses , un
dessin pur , une couleur fine et suave , et la grâce exquise
répandue jusque sur les moindres détails , telle est la réunion
très - rare de beautés et d'agrémens , qui distinguent les
520 MERCURE DE FRANCE ,
1
portraits de S. M. l'impératrice , de la reine de Hollande et
du prince royal , de la reine de Naples et de ses enfans . (II
est inutile d'indiquer les numéros. )
dans la même galeric,
Deux portraits d'un autre genre , mais non pas moins
remarquables que ceux dont je viens de parler, ont été longtems
exposés et à peu de distance
l'un de l'autre. Leur comparaison a du faire sentir avec quel
goût , quelle habile adresse le peintre sait choisir ses
costumes , ses couleurs , ses accessoires , et les assortir au
caractère , à l'expression , aux attitudes de ses figures . Le
premier , ( portrait du ministre d'Etat comte Regnault(de
Saint-Jean-d'Angéli ) , plein de vigueur dans les chairs ,
de force d'exécution dans les étoffes , offre un modèle de
l'heureux effet qu'on peut quelquefois produire avec un
costume entiérement noir. L'autre , ( portrait de S. A. le
prince de Bénévent ) , plein de douceur , d'harmonie , de
science , présente un modèle non moins remarquable de
l'alliance des couleurs amies et délicates fondues dans toute
la composition , avec le ton des chairs , le calme de la
physionomie , et le naturel de l'attitude.
Outre ces divers ouvrages où les modèles sont représentés
èn pied, M. Gérard a exposé quelques bustes d'un talent non
moius élevé . Il faut distinguer sur-tout celui de M. Canova ,
qui s'est montré avec tant d'honneur dans l'exposition des
sculptures modernes. Ce buste n'a point le fini des autres
portraits sortis de la même main. Il est peint au premier coup,
avec une facilité , une verve , une fouge étonnante. La téte
est pleine de vie ; elle est d'un grand relief; la couleur en
est fort belle , el les ombres qui ne sont que frottées ont
autant de vérité que de transparence.
Le buste de M. Ducis ne mérite pas moins l'attention. La
pose de la tête , sa vigueur , son expression , son modelage ,
tout cela porte le cachet du maître . En conservant à la
physionomie de ses modèles , le caractère , l'empreinte de
leur ame et de leur talent , M. Gérard fait de ses portraits
des ouvrages historiques, quand ses modèles sontdeshommes
célèbres , et qui vivront dans l'avenir. Quiconque aura vu ce
buste connaîtra l'auteur d'Edipe et de Macbeth , il aura vu ,
.... De l'Eschille anglais évoquant la grande Ombre ,
Ducis tremper de pleurs son vers tragique et sombre.
Ceux que je viens de citer , tirés d'un écrivain supérieur
, ami de M. Ducis, je les propose au graveur , comme
devant être mis au bas de ce portrait, digne à la fois d'une
telle inscription , du peintre et du modèle, 1
DECEMBRE 1808 . 521
M. MANSION.
Portrait de M. Clozel , du théâtre de l'Impératrice.
Miniature ( N° 404 ),
Quand on ne saurait point que M. Mansion est un élève
très-distingué du célèbre Isabey , l'élégance de son dessin en
serait un suffisant témoignage : voilà ce que le jeune artiste
doit sans doute aux leçons de son habile maître. Une ressemblance
parfaite , une couleur aimable , un fini précieux ;
voilà ce qu'il doit à lui-même , aux heureuses dispositions
qu'il a reçus de la nature , à l'étude assidue de son art. Cette
étude fructueuse et pérsévérante , se fait ici remarquer dans
les moindres détails . Les cheveux sont faits avec soin , avec
habileté , le linge , les étoffes imités jusqu'à l'illusion; et
il me semble que l'agrément général unit la raison à la vigueur.
M.MMansion a exposé un portrait de femme , aussi en miniature
, (N° 405) , qui mérite à peu près les même éloges
que celui de M. Clozel. VICT.... F ....
( La suite au Nº prochain).
VARIÉTÉS .
ATHÉNÉE DE PARIS
Cours de littérature et de poësie par M. MURVILLE.
DISCOURS D'OUVERTURE.
L'ORATEUR , après avoir dans son exorde , payé son tribut
d'hommages aux hommes de lettres qui l'ont précédé dans
le Cours de littérature et de Poësie de l'Athénée de Paris ,
et sur-toutà M.de Laharpe , annonce que c'est précisément
parce que ce célèbre académicien, et ceux quil'ont remplacé,
ont traitéla partie élémentaire de la littérature et de la poësie,
⚫qu'il croit devoir prendre une autre route. « En effet , dit-il ,
>>si je vous entretiens sans cesse des premiers élémens de
>> la littérature française et de la poësie , je ne puis que vous
>> répéter ce que mes prédécesseurs vous ont déjà fait en-
>> tendre : c'est un trop grand désavantage pour que je ne
>> cherche pas à l'éviter. Le matériel des arts (qu'on me
>> pardonne cette expression) ades bornes très-circonscrites ,
>> et son cercle est bientôt parcouru : c'est leur domaine
>> idéal qui est immense comme l'espace. » L'orateur développe
alors le plan de son cours. Il annonce qu'il fera passer
522 MERCURE DE FRANCE ,
1
sous les yeux de ses auditeurs , et successivement , tous les
monumens de poësie qui ont mérité aux siècles de Périelès
ou d'Alexandre , d'Auguste , de LéonX , de Louis XIV , et
au dix-huitième siècle , le nom de classique , et qu'il demontrera
que les tems , les lieux , les cultes , les gouvernemens ,
les lois , les moeurs , la paix, la guerre , les conquêtes ,
l'esprit d'indépendance, PPééttaatt de servitude , sont les principales
causes des différences que l'on remarque dans le
système poëtique à ces différentes époques. Il annonce de
plus qu'il se propose de prouver que le dix-huitième siècle,
tant déprécié de nos jours , est digne de marcher de pair
avec les quatre autres siècles classiques , et qu'il est tems de
rendre aux grands hommes qui l'ont illustré , la justice qui
leur est due, et que des ingrats leur refusent. Ce discours
est plein d'aperçus nouveaux qui ont été vivement sentis ,
etqui ne peuvent que donner une idée avantageusedu Cours
de M. de Murville.
L'Athénée doit s'applaudir du choix qu'il a fait de ce
professeur. Parmi les littérateurs qui auraient pu entreprendre
la tâche honorable et pénible dont s'est chargé
l'auteur d'Abdélasis , il en est peu qui réunissent autant que
lui une connaissance profonde des auteurs anciens et modernes,
un goût sûr, et une critique aussi juste qu'impartiale.
C. L. C.
NOUVELLES POLITIQUES.
Paris , 9 Décembre.
me
9 BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Aranda, le 25novembre 1808.
Le système militaire des ennemis avoir été le suivant :
Sur leur gauche était l'armée de Galice , composée de la moitié des
troupes de ligne d'Espagne et de toutes les ressources de la Galice, des
Asturies et du royaunie de Léon.
Au centre , était l'armée d'Estramadure , que les corps anglais avaient
promis d'appuyer , et qui était composée de toutes les ressources que
pouvaient fournir l'Estramadure et les provinces voisines .
L'armée d'Andalousie , de Valence , de la Nouvelle- Castilleet d'Arragon,
que l'on porte à 70 ou 80 mille hommes , occupait, le 20 novembre
, Calahorra , Tudela et les bords de l'Arragon . Cette armée appuyait
la droite de l'ennemi : elle était composée de toutes les troupes qui se
trouvaient au camp de Saint-Roch , en Andalousie , à Valence , à Carthagène
et à Madrid , de toutes les levées et de toutes les ressources de
ces provinces . C'est contre cette armée que les corps de l'armée française
manoeuvrent aujourd'hui , les autres ayant été dispersés et détruits dans
les batailles d'Espinosa et de Burgos .
DECEMBRE 1308. 523
Le quartier -général aété transporté le 22de Burgos à Lerma, et le
23 de Lerma àAranda.
Le due d'Elchingen s'est porté le 22 à Soria . Cette ville , qui est l'ancienne
Numance , est un chef-lieu de province. C'est un des pays de
l'Espagne où les têtes avaient été le plus volcanisées , et c'est celui qui a
fait le moins de résistance. La ville a été désarmée , et un comité , composé
de gens bien intentionnés , a été chargé de l'administration de la
province.
Le duc d'Elchingen occupait par sa cavalerie légère Médina - Celi , et
battait la route de Sarragose à Madrid ; son avant - garde marchait sur
Agreda.
Le 22, les ducs de Montebello et de Conegliano faisaient leur jonction
au pont de Lodosa.
Le 24, le duc de Bellune portait son quartier-général à Venta-Gomez .
Presque toutes les routes de communication de Madrid avec les provinces
du nord se trouvent interceptées , un grand nombre de conriers
et de malles de poste aux lettres sont tombés entre les mains de nos
coureurs. La confusion paraît extrême à Madrid , et il règne dans toute
la nation un défaut de confiance et un desir du repos et de la paix que
la puérile arrogance et la criminelle astuce des meneurs ne parviennent.
pas à détruire.
Il paraît difficile que l'armée qui forme la droite de l'ennemi , et qui
est sur l'Ebre , puisse se replier sur Madrid et sur le midi de l'Espagne .
Les événemens qui se préparent décideront probablement du sort de
cette autre moitié de l'armée espagnole .
Le tems est humide ; un brouillard épais règne depuis trois jours.
Cette saison est plus défavorable encore aux naturels du pays qu'aux
hommes accoutumés aux climats du Nord.
10me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Aranda de Duero , le 26 novembre 1808.
Il paraît que les forces espagnoles s'élèvent à 180,000 hommes effectifs.
80,000hommes effectifs faisant 60,000 hommes sous les armes qui
composaient les armées de Galice et d'Estramadure , et que commandaient
Blake , la Romana et Galuzzo , ont été dispersés et mis hors de combat,
L'armée d'Andalousie , de Valence , de la Nouvelle-Castilleet d'Array
gonque commandaient Castanos , Penas et Palafox , et qui paraissait être
également de 80,000 hommes , c'est-à-dire de 60,000 hommes sous les
armes ,aura sous peu de jours accompli ses destins . Le maréchal duc de
Montebello a ordre de l'attaquer de front avec 30,000 hommes , tandis
que les ducs d'Elchingen et de Bellune sont déjà placés sur ses derrières .
Reste 60,000 hommes effectifs qui peuvent donner 40,000 hommes
sous les armes , dont 30,000 sont en Catalogne et 10,000 existent à
Madrid , à Valence et dans les autres lieux de dépot , ou sont enmouvement.
Avant de faire un pas au-delà du Duero , l'Empereur a pris la résolution
de faire anéantir les armées du centre et de gauche , et de faire subir
le même sort à celle de droite du général Castanos .
Lorsque ce plan aura été exécuté , la marche sur Madrid ne sera plus
qu'une promenade. Ce grand dessin doit à l'heure qu'il est , être accompli.
Quant au corps de Catalogne , étant en partie composé des troupes de
Valence , Mureie et Grenade, ces provinces menacées retireront leurs
1
$14 MERCURE DE FRANCE ,
vent , au contraire , à ces compositions bien pensées , où des
scènes adaptées à la nature , au caractère du site , contribuent
, selon le sujet , à le rendre plus terrible , ou à relever
son élégance et sa fraîcheur .
C'est ainsi que M. Mongin a placé , dans un site effrayant
et pittoresque, un intéressant épisode qui méritait l'accueil
flatteur dont le public l'a honoré (Nº 436 ). Un marchand
forrain voyage pour son commerce. Arrêté par un ruisseau
débordé , il le fait d'abord franchir par deux chevaux chargés
de ses marchandises . Tous deux passent heureusement.
Montélui-même sur un troisième , il parvient jusqu'au milieu
du torrent : soudainsa monture s'abat; le cheval et le
cavalier sont entraînés par les eaux . Un chien qui suivait son
infortuné maître , se jette à la nage , le suit , l'atteint , le
saisit par une mauvaise ceinture nouée autour de son corps;
et l'aurait infailliblement sauvé , si l'étoffe eût pu résister à
ses fréquentes secousses. Elle vient de se rompre , quand
déjà il touchait au rivage. Un misérable lambeau resté à la
gueule du généreux animal , est l'unique fruit de sa peine.
La courageuse amitié de ce digne compagnon de l'homme ,
qui , sans considérer le péril , s'y précipite après lui dans
l'espérance de le sauver , et demeure ensuite sur la rive ,
inconsolable de n'avoir pu réussir , sa douleur , son agitation
, ne forment-elles pas le plus heureux contraste avec
l'insouciance et le calme de ces chevaux , qui , porteurs
de la fortune de leur maître , restent insensibles à son
sort , et poursuivent paisiblement la route accoutumée ?
La teinte de ce tableau est sombre , et pour ainsi dire , sinistre
comme l'événement qu'il retrace. Un rayon de soleil
qui vient dissiper les restes de l'orage , éclaire cette scène
terrible , et les eaux , encore troublées et bondissantes ,
sont rendues avec une affreuse vérité . La tête de l'homme a
l'expression de l'effroi et du désespoir : le malheureux lève
ses mains vers le ciel qui repousse sa prière. On frémit à la
vue de son danger, et l'on s'intéresse à la douleurde l'animal
dont les nobles efforts méritaient d'être récompensés par un
plus heureux succès. Quel que soit cependant le mérite de ce
tableau , l'on pourrait y relever des tâches ; on pourrait
sur-tout inviter M. Mongin à moins découper le profil de ses
arbres , et à rendre leurs masses moins lourdes .
Un autre tableau du même artiste , ( N° 347 , ) reproduit
avec une grande exactitude l'un de ces sites extraordinaires
que présentent les Alpes de la Suisse. Les voyageurs peuvent
reconnaître ce chemin si pittoresque qui conduit de la belle
DECEMBRE 1808. 515
vallée de Hasly aux glaciers si curieux de Grindelswald. On
trouve réunie dans ce site à ce que la nature stérile offre de
plus singulier,et de plus sauvage , une riche et féconde végétation
, couronnée par quelques-uns de ces chalets dans
lesquels les pasteurs montaguards abritentieurs troupeaux, et
preparent leurs laitages. Une petite caravane conduite par
des guides du pays est tout à coup arretée par des ours
qu'elle se dispose à combattre. Cette seine,est remplie de
vérité ; les figures sont touchées avec esprit ; et l'on reconnaît
partout un pinceau large et facile. M. Mongin a exposé
sous le mème numéro diverses études peintes et lavees ,
extraites d'une immense et intéressante collection qu'il a ,
dit-on , recueillie dans plusieurs voyages en Suisse.
M. DROLING.
Le Petit Commissionnaire. N° 185.
Un enfant , une lettre à la main , demande à un cordonnier
de lui indiquer la demeure où cette lettre doit être
rendue. Le cordonnier sort de son échope , et la lui montre
du doigt. Par l'ouverture d'une croisée , l'on aperçoit en
buste une jeune femme .
Sujet bien simple sans doute , mais d'une exécution bien
vraie. Il est impossible de trouver des attitudes plus justes ,
des physionomies plus naturelles. D'ailleurs la couleur est
convenable , assez brillante , la touche agréable , et les accessoires
finis avec beaucoup de soin.
MROEUN. ث
Avantageusement connu depuis plusieurs années , м.
Roëhn était regardé avec raison comme un de nos meilleurs
peintres de genre. Chaque exposition nouvelle avait fait remarquer
de nouveaux progrès dans son talent : l'on en attendait
encore, quoiqu'il se fut montré avec éclat au dernier
Salon. Mais ce qu'on n'attendait pas , ce qui m'a surpris
agréablement je l'avoue , ce sont deux ouvrages d'un ordre
plus élevé , dont l'un représente un sujet historique , et qui
sont tous deux très-dignes d'estime . L'Hôpital des Français
et des Russes à Mariembourg , N° 524 , mérite sur-tout
une distinction flatteuse . Ce tableau est composé d'un grand
nombre de groupes , presque tous également vrais et touchans
, pleins de sentiment et d'expression. Cependant
malgré lleeuurr nombre, et le vif intérêt que chacun d'eux
inspire , les regards sont attirés sur-tout par le groupe charmant
d'une jeune personne qui vient , suivie de sa mère ,
apporter un bouillon à un soldat français . La place qu'occupe
}
Kk 2
524 MERCURE DE FRANCE ,
1
troupes si toutefois l'état des communications le permet ; dans tous les
cas , le 7º corps , après avoir terminé le siège de Roses , en rendra bon
compte. :
ABarcelonne, le général Duhesme, avec 15,000 hommes approvisionnés
pour six mois , répond de cette importante place.
Nous n'avons pas parlé des forces anglaises . Il paraît qu'une division
est en Galice, et qu'une autre s'est montrée à Badajoz vers la fin du mois
passé . Si les Anglais ont de la cavalerie , nous devrions nous en apercevoir
, car nos troupes légères sont presque parvenues aux frontières du
Portugal. S'ils ont de l'infanterie , ils ne sont pas probablement dans
l'intention de s'en servir en faveur de leurs alliés , car voilà 30 jours que
la campagne est ouverte ; trois fortes armées ont éte détruites , une immense
artillerie a été enlevée ; les provinces de Castille , de la Montana ,
d'Arragon , de Soria , etc., sont conquises ; enfin le sort de l'Espagne et
etdu Portugal est décidé , et l'on n'entend parler d'aucun mouvement des
troupes anglaises .
Cependant la moitié de l'armée française n'est point encore arrivée ;
une partie du 4º corps d'armée, le 5º et le 8º corps entiers, six régimens
de cavalerie légère , beaucoup de compagnies d'artillerie et de sapeurs ,
et un grand nombre d'hommes des régimens qui sont en Espagne, n'ont
pas encore passé la Bidassoa .
Ala vérité et sans faire tort à la bravoure de nos soldats , on doit dire '
qu'il n'y a pas de plus mauvaises troupes que les troupes espagnoles :
elles peuvent comme les Arabes tenir derrière des maisons ; mais elles
n'ont aucune discipline , aucune connaissance des manoeuvres, et il leur
est impossible de résister sur un champde bataille. Les montagnes même
ne leur ont offert qu'une faible protection. Mais grâce à la puissance de
l'inquisition , à l'influence des moines , à leur adresse à s'emparer de
toutes les plumes et à faire parler toutes les langues , on croit encore .
dans une grande partie de l'Espagne que Blake a été vainqueur , que
l'armée française a été détruite , que la garde-impériale a été prise. Quel
que soit le succès momentané de ces misérables ressources et de ces ridicules
efforts, le règne de l'inquisition est fini, ses tribunaux révolutionnaires
ne tourmenteront plus aucune contrée de l'Europe ; en Espagne comme
à Rome l'inquisition sera abolie ; et l'affreux spectacle des auto-da-féne
se renouvellera pas ; cette réforme s'opérera malgré le zèle religieux des
Anglais, malgré l'alliance qu'ils ont contractée avec les moines imposteurs,
qui ont fait parler la Vierge d'el Pilar et les saints de Valladolid.
L'Angleterre a pour alliés le monopole , l'inquisition et les franciscains :
tout lui est bon, pourvu qu'elle divise les peuples et qu'elle ensanglante
le Continent.
Unbrick anglais le Ferrets , parti de Portsmouth le 11 de ce mois , a
mouillé le 22 dans le port de Saint-Ander qu'il ne savait pas être ocки-
pé par les Français ; ilavait à borddes dépêches importantes , etbeaucoup
de papiers anglais dont ons'estemparé.
On atrouvé àSaint -Ander uneegpraraen.dequantité de quinquina et de
denrées coloniales qui ont été envoyées à Bayonne.
Le duc de Dalmatie est entré dans les Asturies , plusieurs villes et
beaucoup de villages ont demandé à se soumettre pour sortir enfin de
l'abîme creusé par les conseils des étrangers , et par les passions de la
multitude.
1
11
me
BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Aranda de Duero , le 27 novembre 1808.
8. M., dans la journée du 19 , avait fait partir le maréchal duc de
DÉCEMBRE 1808 . 525
Montebello avec des instructions pour les mouvemens de la gauche dont
elle lui donna le commandenient .
Le duc de Montebello, et le duc de Conegliano se concertèrent le 20 ,
Lodosa pour l'exécution des ordres de S. M.
,
Le 21 ,la division du général Lagrange , avec la brigade de cavalerie
brigade de dragons légère du général Colbert et la h du général Dijon ,
partirent de Logrogno par la droite de l'Ebre . JPD
Au même moment , les quatre divisions composant le corps d'armée
du duc de Conegliano , passèrent le fleuve à Lodosa , abandonnant tout
le pays entre l'Ebre et Pampelune.
Le 22, à la pointe du jour , l'armée française se mit en marche. Elle
se dirigea sur Calahora où était la veille le quartier-général de Castanos;
elle trouva cite ville évacuée. Elle marcha ensuite sur Alfaro ; l'ennemi
s'était également retiré.
Le 23, à la pointe du jour , le général de division Lefebvre , à la
tête de la cavalerie , et appuyé par la division du général Morlot , faisant
l'avant-garde, rencontra l'ennemi. Il en donna sur-le-champ avis au
ducdeMontebello , qui trouva l'armée ennemie forte de septdivisions ,
formant 45,000 hommes présens sous les armes, la droite en avant de
Tudela , et la gauche occupant une ligné d'une lieue et demie , disposi
tion absolument vicieuse. Les Arragonais étaient à la droite , les troupes
de Valence et de la Nouvelle - Castille étaient au centre , et les trois divisions
d'Andalousie , que commandait plus spécialement le général Cas
tanos , formaient la gauche . Quarante pièces de canon couvraient la
ligne ennemie.
Aneufheures du matin , les colonnes de l'armée française commencèrent
à se déployer avec cet ordre , cette régularité , ce sang- froid qui
caractérisent de vieilles troupes. On choisissait les emplacemens pour
établir en batterie une soixantaine de pièces de canon ; mais l'impétuosité
des troupes et l'inquiétude de l'ennemi n'en donnèrent pas le temsi
l'armée espagnole était déjà vaincue par l'ordre et par les mouvemens de
l'armée française .
Le duc de Montebello fit enfoncer le centre par la division du général
Maurice Mathieu. Le général de division Lefebvre , avec sa cavalerie ,
passa aussitôt au trot par cette trouée , et enveloppa , par un quart de
conversion à gauche , toute la droite de l'ennemi....
Le moment où la moitié de la ligne ennemie se trouva ainsi tournée
et culbutée fut celni où le général Lagrange attaqua le village de Gas
cante,où était placée la ligne de Castanos , qui ne fit pas meilleure
contenance que la droite et abandonna le champ de bataille en laissant
son artillerie et un grand nombre de prisonniers . La cavalerie poursuivit
les débris de l'armée ennemie jusqu'à Mallen , dans la direction de Sarragosse,
et jusqu'à Tarracone, dans la direction d'Agreda , Sept drapeaux ,
trente pièces de canon avec leurs attelages et leurs caissons 12 colonels
, 300 officiers et 3000 hommes ont été pris. 4000 Espagnols sont
restés sur le champ de bataille ou ont été jetés dans l'Ebre . Notre perte
a été légère ; nous avons eu 60 hommes tués et 400 blessés ; parmi ces
derniers se trouve le général de division Lagrange , qui a été, atteint
d'une balle au bras .
Nos troupes ont trouvé à Tudela beaucoup de magasins .
Le maréchal duc de Conegliano s'est mis en marche sur Sarragosse
Pendant qu'une partie des fuyards se retirait sur cette place , la gauche ,
qui avait été coupée , fuyait en désordre sur Tarracone et Agredasως
Leducd'Elchingen, qui était le 22 à Soria , devait être le 23 àAgreda ;.
pas unhomme n'aurait échappé. Mais ce corps d'armée se trouvant
526 MERCURE DE FRANCE,
trop fatigué , séjourna le 23 et le 24 àSoria. Il arriva le 25 à Agreda
assez à tems pour s'emparer encore d'une grande quantité de magasins.
Un nommé Palafox , ancien garde du corps , homme sans talens et
sans courage , espèce de mannequind'un moine. véritable chef du parti
qui lui avait fait donner le titre de général , a été le premier à prendre
la fuite . Au reste , ce n'est pas la première fois qu'il agit de la sorte; il
fait de même dans toutes les occasions . :
Cette armée de 45,000 hommes a été aussi battue et défaite , sans que
nous ayions eu plus de 6000 hommes engagés.
Le combat de Burgos avait frappé le centre de l'ennemi , et la bataille
d'Espinosa la droite ; la bataille de Tudela a frappé la gauche. La victoire
a ainsi foudroyé et dispersé toute la ligne ennemie.
12me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Aranda de Duero , le 28 novembre 1808.
4
Àla bataille de Tudela , le général de division Lagrange, chargéde
l'attaque de Cascante , fit marcher sa division par échelons , et se mit à
la tête du premier échelon composé du 25ª régiment d'infanterie légère ,
qui aborda l'ennemi avec une telle décision , que 200 Espagnols furent
percés dans la première charge par les bayonnettes. Les autres échelons
ne purent donner. Cette singulière intrépidité avait jeté la consternation
et le désordre dans les troupes de Castanos . C'est dans cette circonstance
legéennéerraallLLaaggrrange,, qui était à la tête de son premier échelon, a
reçuune balle qui l'a blessé assez dangereusement.
-Le 26, le duc d'Elchingen s'est pporté , par Tarraçone , sur Borja.
L'ennemi avait mis le feu à un parc d'artillerie de 60 caissons que les
Espagnols avaient à Tarragone.
que
Le général Maurice Mathieu est arrivé le 25 à Borja, poursuivant l'ennemi
et ramassant à chaque instant de nouveaux prisonniers dont le
nombre est déjà de 5000. Ils appartiennent tous aux troupes de ligne.
Le soldat n'a pardonné à aucun paysan armé. Le nombre des pièces de
canon prises est de 37.
Le désordre et le délire se sont emparés des meneurs. Pour première
mesure, ils ont fait un manifeste violent par lequel il déclarent la guerre
à la France. Ils lui imputent tous les désordres de leur cour , l'abatardissement
de la race qui régnait , et la lâcheté des grands qui , pendant
tant d'années , se sont prosternés de la manière la plus abjecte aux pieds
de l'idole qu'ils accablent de toute leur rage , aujourd'hui qu'elle est
tombée. t
3. On se ferait en Allemagne , en Italie , en France, une bien fausse idée
des moines espagnols , si on les comparait aux moines qui ont existé
dans ces contrées . On trouvait parmi les Bénédictins , les Bernardins
,etc. de France et d'Italie une foule d'hommes remarquables dans
les sciences et dans les lettres . Ils se distinguaient et par leur éducation
et par la classe honorable et utile d'où ils étaient sortis . Les moines espagnols,
au contraire , sont tirés de la lie du peuple , il sont ignares et
crapuleux. On ne saurait leur trouver de ressemblance qu'avec des artisans
employé dans les boucheries ; ils en ont l'ignorance , le ton et la
tournure.. Ce n'est que sur le bas peuple qu'ils exercent leur influence.
Une maison bourgeoise se serait crue déshonorée en admettant un moine
àsa table.
Quant aux malheureux paysans espagnols , on ne peut les comparer
qu'aux fellahs d'Egypte ; ils n'ont aucune propriété , tout appartient soit
aus moines , soit à quelque maison puissante. La faculté de tenir une
DECEMBRE 1808. 527
suberge est undroit féodal ; et dans un pays aussi favorisé de la nature,
on ne trouve ni postes , ni hôtelleries. Les impositions mêmes ont été
aliénées et appartiennent aux seigneurs . Les grands ont tellementdégénéré
qu'ils sont sans énergie , sans mérite et même sans influence .
On trouve tous les jours à Valladolid et au-delà des magasins d'armes
considérables. Les Anglais ont bien exécuté cette partie de leur engagemens.
Ils avaient promis des fusils , des poignards , des libelles , et ils en
ont envoyé avee profusion. Leur esprit iuventif s'est signalé , et ils ont
poussé fort loin l'art de répandre des libelles , comme , dans ces derniers
tems ils s'étaient distingués par leurs fusées incendiaires . Tous les maux,
tous les fléaux qui peuvent affliger les hommes viennent de Londres.
- L'anniversaire du couronnement de S. M. a été célébré
le 2 décembre , avec un concours immense de citoyens
, dans toutes les églises et dans tous les temples de la
capitale . Quelle époque , en effet plus mémorable , et qui
rappelle de plus grands souvenirs , que celle où la France
et la religion, mues par le sentiment de la reconnaissance ,
posèrent la couronne sur la tête du héros qui seul avait su
les défendre également du fer des ennemis et du poignard
des factieux .
2
Cependant l'Empereur voit dans le premier trône du
monde , moins une récompense des services qu'il a déjà
rendus à la patrie , qu'une obligation de rendre la patrie
tous les jours plus heureuse .
Chaque année , en effet , de nouvelles conceptions , de
nouvelles lois , de nouveaux bienfaits ajoutent à la prospérité
de l'Etat et augmentent les partisans d'un gouvernement
qui a détruit tous les partis.
1
Un code civil mûri par l'expérience , assure la liberté , la
tranquillité , le patrimoine des familles. Un code criminel ,
préparé par la sagesse, présente de nouvelles garanties à
l'innocence , et règle la punition du crime. Déjà le code
Napoléon régit une partie de l'Europe , et deviendra pour
nos neveux, ce qu'était pour nous le code des loîs romaines.
Les finances sont réorganisées ; le sort des créanciers dé
l'Etat , si incertain jusqu'alors , est assuré pour janiais.
Flattés de voir un collègue dans le chef même de la nation ,
les savans énorgueillis reculent les bornes de la science. Les
lettres sont encouragées par des prix décennaux; et les arts
ennoblis sont appeles à partager la récompense du courage.
Déjà les exploits de l'armée française sont éternisés par le
talent des plus célèbres artistes ; ou plutôt, les artistes les
plus distingués veulent éterniser leur nom , en l'associant à
lagloire deNapoléon et de son armée. 19 ::
La noblesse est recréée ; mais la féodalité est pour jamais
éteinte. Lamême main qui donne des titres abolit les privi528
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1808.
1
léges preuve solennelle que le père de ses soldats est aussi
lepère de lapatrie, et qu'il sait faire tout ce qu'il faut pour
soutenir le trône ; mais qu'il sait encore mieux chérir et
protéger son peuple.
Des monumens superbes embellissent Paris ; d'utiles monumens
enrichissentles provinces ; la capitale voit se relever
avec éclat ce vieux Louvre , dont la décadence semblait
suivre la décadence des rois de la troisième dynastie.
Napoléon commande , et des quartiers nouveaux , des
fontaines , des palais , des colonnes s'élèvent en foule dans
lacapitale. Il ordonne , et des canaux sans nombre traversent
en tous sens la France et la fertilisent. Le monarque
parcourt lui-même son Empire , et fertilise tout sur son
passage. Il parle , et les Alpes s'applanissent à sa voix ; il
part , et bientôt il n'y aura plus de Pyrénées . L'armée française
, obligée d'aller en Espagne soumettre des fanatiques
insurgés , attend le détail des fêtes données dans l'intérieur
de la France en mém ire du couronnement , et enverra en
échange aux Français le bulletin d'une nouvelle victoire ,
manière accoutumée dont elle célèbre cette glorieuse époque .
En voyant les nombreux monumens qui s'élèvent de toutes
parts , en comptant les victoires remportées par l'aigle impériale,
ne dirait-on pas que l'époque du couronnement date
au moins d'un demi - siecle ; témoin des réjouissances de
Paris , de l'élan de tous les coeurs des transports de l'allégresse
publique ne dirait-on pas que c'est aujourd'hui le
jourdu couronnement même ?
ANNONCES.3
160
R.
L
Essai sur l'origine de la gravure en bois et en taille douce , et sur
la connaissance des estampes des 15 et 16º siècles; oùil est parlé
aussi de l'origine des cartes à jouer et des cartes géographiques ; suivi de
recherches sur l'origine du papier de coton et de lin, sur la Calligraphie,
depuis les plus anciens tems jusqu'à nos jours ; sur les miniatures des
anciens manuscrits ; sur les filigranes des papiers des 14º 15º et 16º siècles ,
ainsi que sur l'origine et le premier usage des signatures et des chiffres
dans l'art de la typographie . Deux vol. in-8º avec 20 gravures .-
Chez F. Schell , libraire, rue des Fossés-St-Germain- Auxerrois , nº 29.
Peix9:16 fr. ,et 18 fr . francs de port ; sur papier grand-raisin vélin
satiné , 30 fr. , et 35 fr. francs de port
Pollion , ou le Siècle d'Augu te ; par M. L. F. deBugny.--Quatre
vol . in-8°.- Chez Garnery , libraire , rue de Seine , nº 6.
.
(N°
CCCLXXVII. )
DEPDEE LA
(SAMEDI 17 DÉCEMBRE 1808.05
Licen
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
STANCES
SUR LA PERTE DES ILLUSIONS DE LA JEUNESSE.
NON , l'illusion mensongère
Ne peut nous rendre heureux long-tems:
Sa flanime vive , mais légère ,
Ne survit pas à nos beaux ans .
Lorsque du tems suivant la course ,
Dans notre été nous avançons ,
Chaque moment que nous passons ,
D'un prestige tarit la source .
Bientôt l'austère vérité,
Anos regards s'offre sans cesse ,
Et sous le nom de la sagesse ,
Glace le coeur désenchanté .
Dans nos esprits elle fait naître
Une clarté qui les confond :
Les hommes semblent ce qu'ils sont ,.
Et non plus ce qu'ils pourraient être .
Malgré soi , par le temmûrí ,
Rien ne subjugue , rien n'étonne ,
Tranquille , aujourd'hui l'on raisonne
Sur ce qu'hier on eût senti.
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
Avec réserve l'on s'enflamme ,
On juge même ce qui plaît :
On sourit de l'injuste blame
Dont naguère l'on s'indignait.
Plaisirs , talens , riantes grâces ,
Vos voluptés sont déjà loin !
On veut encor suivre vos traces ;
Mais on n'en sent plus le besoin .
Le dirai -je ? ( ô pouvoir terrible
Du tems qui dévore en secret! )
On rougirait d'être sensible ,
Si la raison le défendait .
L'ame , pour s'attendrir sans honte,
Consulte la réflexion ;
Et déjà , pour s'en rendre compte ,
On sait braver l'émotion .
Ainsi la froide expérience
Analysant même le coeur ,
Semble ajouter à la prudence
Ce qu'elle ravit au bonheur .
Ainsi , de sa vie on efface
Jusqu'aux chimères de l'espoir ;
Et l'on trouble l'instant qui passe ,
Par l'instant que l'on veut prévoir.
Mais quoi ! l'homme doit- il se plaindre?
La nature agit- elle en vain ?
Non , vers le but qu'il faut atteindre ,
Elle nous conduit par la main .
C'est dans sa tendresse profonde ,
Qu'elle aime à nous porter des coups :
Elle nous détache du monde ,
Quand il se détache de nous .
A nos regrets inévitables ,
Sa prévoyance met un frein ,
Et rend nos jours moins agréables ,
Quand ils approchent de leur fin .
Par cette pente qu'il faut suivre ,
En paix , au terme parvenu ,
On sent que , s'il est doux de vivre ,
Il peut l'être d'avoir vécu.
DÉCEMBRE 1808. 551
Et lorsque tout nous abandonne ,
Lorsque la mort vient uous saisir ,
A l'homme que sa faux moissonne ,
Elle n'ôte qu'un souvenir.
Madame CONSTANCE DE S.
L'AUTEL DE LA PITIÉ.
:
C'EST dans des tortures musculaires et nerveuses dont on
ne peut se figurer la violence intolérable , que ces vers ont
été composés , sur le défi d'un ami qui soutenait que ce
passage de Stace pouvait bien s'imiter , mais ne pouvait pas
setraduire.
:
Aumilieu de la ville , un autel respecté
N'est point celui d'un dieu terrible et redouté.
C'est-là que la pitié se choisit sa demeure :
C'est l'asyle sacré du malheureux qui pleure.
Jour et nuit on l'aborde ; et sans fin , sans repos ,
Elle voit à ses pieds des supplians nouveaux .
Prier , c'est la fléchir : sa bonté secourable
N'a jamais repoussé le voeu d'un misérable ,
Et la plainte sur elle a des droits tous-puissans.
Urbe fuit mediâ nulli concessa potentům
Ara Deûm : mitis posuit clementia sedem :
Et miserifecêre sacram : sine supplice nunquam
Illa novo ; nulla damnavit vota repulsá .
Auditi quicumque rogant ; noctesque diesque
Ire datum , et solis numen placare querelis .
Son culte est peu coûteux : ni le sang , ni l'encens ,
Ne fume à son autel , où l'on voit pour guirlandes
•Des tresses de cheveux , et des pleurs pour offrandes ,
Et les tristes lambeaux , qu'un mortel affligé
Y laisse en les quittant , quand son sort est changé.
Inspirant le respect , sans inspirer la crainte ,
Un bois religieux l'enferme en son enceinte
Là verdit l'olivier qui demande la paix ,
Le laurier tutélaire et le triste cyprès .
Parca superstitio : non thurea flamma , nec altus
Accipitur sanguis ; lacrymisque altaria sudant ,
Mæstarumque super libamina serta comarum ,
Pendent , et vestes mutatá sorte relictæ .
Mite nemus circà , cultuque insigne verendo ,
Vittatæ laurus , et supplicis arbor olive .
:
LI 2
532 MERCURE DE FRANCE ,
Au marbre façonné pour un pieux usage (
La déesse n'a point confié son image :
Seul temple digne d'elle , elle habite les coeurs .
Autour de son autel , réfuge des malheurs ,
Quel concours de proscrits , de tout rang , de tout âge !
Les seuls heureux jamais n'y portent leur hommage .
Nulla autem effigies ; nulli commissa metallo
Forma dece ; mentes habitare et pectora gaudet.
Semper habet trepidos , semper locus horret egenis
Cætibus : ignotæ tantùm felicibus aræ .
Stace gagne a être lu par fragmens , comme tous les
auteurs qui pêchent par l'ensemble , et qui à de grands
défauts joignent de grandes beautés .
1 .
ninm
DESAINTANGE.
LA BLANCHE MARGUERITE.
ROMANCE,
BIEN que Brigitte eût à peine quinze ans ,
Et qu'elle fût une simple bergère ,
Avait gagné le coeur du jeune Hilaire ,
Page du roi , né d'illustres parens.
Devers les murs du château de Vincenne
Elle menait ses brebis chaque jour ,
Et chaque jour , pour lui conter sa peine ,
Le jeune page abandonnait la cour.
Sous un grand chêne où le saint roi Louis
Avait rendu la justice naguère ,
Survint un jour l'innocente bergère ;
C'était le lieu d'un rendez-vous promis.
Mais , ô douleur ! pas n'y trouve le page ,
Et vainement l'attendit jusqu'au soir ;
Le lendemain attendit davantage ;
Soins superflus ! il ne vint pas la voir.
Jà , sont huit jours passés en grand tourment ;
Espoir va fuir : mais la triste Brigitte ,
Seulette aux champs , cueille une marguerite
Qu'elle interroge ensuite en l'effeuillant.
Reviendra-t-il , se dit la jouvencelle ?
Pas ne viendra , répond la blanche fleur :
Or le beau page était caché près-d'ellé ;
Il s'écria : L'oracle est un menteur.
1
M. RÉVOILE.
DÉCEMBRE 1808. 533
ENIGME .
QUOIQUE dans le discours j'occupe un triple emploi ,
Seulement comme nom je vais ici paraître .
Dans ce sens qui n'est donc que le tiers de mon être ,
Un français aux combats ne présente que moi.
Si ce n'est point assez pour me faire connaître ,
( Observe bien , lecteur :) tu sauras , que peut-être
Quand tu me cherches loin , je parais devant toi :
1
SARTRES , professeur , à Laval.
LOGOGRIPHE .
QUOIQUE je sois , lecteur , un être inanimé ,
De plaire et d'amuser j'ai pourtant l'avantage .
Un sens chez l'homme exquis est-il par moi charmé ?
Tout son coeur se remplit de gaîté , de courage .
Sans être oiseau , je puis un bec vous présenter.
Je me donne des airs , sans en être plus fière .
Le plaisir que je fais je ne le peux goûter ;
L'on voit sur moi des clefs sans que je sois portière .
J'offre , dans mes dix pieds , un des quatre élémens ;
Un fleuve , une saison ; deux notes de musique ;
Ce qui de la nature embellit les présens ;
Une arme ; un quadrupede utile et domestique ;
Un mont ; un très-grand titre ; un objet précieux ;
Du vol le synonyme , et la boisson des Dieux .
Par M. DAUVERGNE ,
CHARADE .
Dans ces tems trop connus de crime , de carnage ,
Où de fiers assassins , pour assouvir leur rage
Semèrent en tous lieux l'épouvante et l'horreur ;
Mon premier fut souvent en but à leur fureur .
Si mon dernier , ami , se déchaîne sur l'onde ,
Le hardi nautonnier , sans redouter la mort ,
Affronte les dangers d'une mer vagabonde ,
Et jouit de l'espoir de regagner le port.
Jadis , dans mon entier , voulant devenir sage
L'amante pour toujours cessait d'être volage.
534 MERCURE DE FRANCE ,
Mots de l'ENIGME , du LogoGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Tête- à-Perruque .
Celui du Logogriphe est Convulsion .
Celui de la Charade est Sou-pape.
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
IDYLLES DE THEOCRITE , avec la traduction latine et
francaise , par Mr J. B. GAIL , professeur de littérature
grecque au Collège de France. - Troisième édition
, augmentée d'un volume d'Observations littéraires
et critiques . Deux volumes in- 12 , français
seulement, avec des notes ; prix , 2 fr. 50 c.-Trois
volumes petit in-4° , grec-français-latin , avec dix
belles estampes de Moitte , Barbier et Boichot ; papier
vélin , 30 fr . Idem , plus grand papier , 36fr. A Paris,
chez Fr. Gail, neveu, au Collège de France .
La poësie bucolique est peut-être de tous les genres
de littérature celui qui paraît le plus étranger au génie ,
aux mooeurs et au goût des Français. Elle fut cependant
cultivée par des hommes d'un talent facile et d'un
esprit peu commun , à l'aurore de ce beau siècle qui a
mérité le titre de grand , comme le monarque dont il
porte le nom. Segrais se fit alors une réputation poëtique
par des idylles où l'on trouve quelquefois de la délicatesse
et du naturel. A la même époque , Racan , dont
on pourrait citer encore des vers très-heureux et des
morceaux fort supérieurs aux idylles de Segrais , mérita
le suffrage du sévère Boileau :
Malherbe , d'un héros peut vanter les exploits ,
Racan , chanter Phillis , les bergers et les bois.
Mais grâces à ce même Boileau qui créa , pour ainsi
dire , le goût et la saine critique parmi ses contemporains
, nous pouvons aujourd'hui récuser un petit
nombre de ses premiers jugemens : et , par exemple ,
quand il prodigua tant d'éloges à Voiture, cethomme,
DECEMBRE 1808. 535
dont la raison supérieure devait bientôt éclairer son
siècle , commença par s'égarer avec lui. Je ne dis point
qu'on doive également rejeter son opinion sur le talent
bucolique de Racan ; mais il est certain que les ouvrages
de ce poëte ne sont lus , de nos jours , que par ces amateurs
passionnés de la poësie , que dix beaux vers
consolent toujours d'une longue attente et d'un peu
d'ennui.
Quant aux idylles de Segrais , elles ne sont guères
plus connues que sa traduction des Géorgiques de Virgile
; traduction à laquelle les recherches minutieuses
de l'envie valurent à peine un instant de souvenir ,
dans le tems où pour se venger du chef-d'oeuvre de
M. Delille , elle faisait une guerre si malheureuse aux
hémistiches et au talent.
Mais à l'époque où nos succès dans tous les genres
dramatiques fondèrent à jamais la gloire littéraire de la
nation , la poësie pastorale dont les tableaux ne présentent
ordinairement qu'un drame simple et rustique ,
et dont l'origine se retrouve auprès du berceau de la
comédie , eut parmi nous un moment d'éclat. Madame
Deshoulières fut contemporaine de Molière , de Racine
et de La Fontaine. Ces grands écrivains ont eu peu
d'héritiers : Madme Deshoulières , au contraire , n'a pas
manqué de successeurs , et je ne vois pas trop ce que la
poësie bucolique y a gagné. Les premiers qui se présentent
sont Fontenelle et Lamothe .
Ces deux académiciens célèbres semblent avoir pris
à tâche de prouver , par leurs pastorales , qu'il est au
moins un genre dans lequel l'esprit n'est bon à rien. Je
ne sais pas s'il est possible d'être plus froid , plus fade
et plus ennuyeux avec plus de finesse , de recherche et
de prétention. Au ridicule d'avoir donné le titre d'Eglogues
à des conversations rimées , dignes de nos cercles
les plus polis , Fontenelle ajouta celui de composer
une poëtique particulière , destinée à prouver qu'il
avait mieux connu ce genre que Théocrite et Virgile .
Malgré l'épouvantable abondance de poësies épiques ,
lyriques et pastorales dont nous sommes à présent accablés
, les vers de Fontenelle ne doivent peut-être qu'à
ceux de Lamothe l'avantage de n'être pas les plus insi
536 MERCURE DE FRANCE ,
pides de notre langue : et cependant , après les avoir
soutenus de quelques paradoxes qui ne sont pas toujours
ingénieux , l'auteur se crut le législateur et le modèle
de la poësie bucolique. Heureusement sa réputation a
des bases plus honorables et plus solides. Lorsqu'on
veuf , comme Madme de Sévigné , rester fidèle à ses
vieilles admirations , ou se rappelle les Mondes et les
Eloges des Académiciens .
Je ne crois pas devoir citer parmi nos titres , dans la
poësie pastorale , l'imitation élégamment infidèle des
Eglogues de Virgile par l'auteur de la Chartreuse et de
Vert-Vert. M. de Langeac , et plus récemment encore ,
M. Tissot , ont prouvé qu'il était possible d'approcher
davantage du modèle sans que la gêne de la traduction
nuisît à l'élégance du style. L'un et l'autre ont senti
qu'on ne remplaçait point les grâces naïves de l'idylle
par la finesse et la légéreté , pas même par cette molle
négligence et cette facilité rapide qui caractérisent les
vers de Gresset. Mais ces traductions , quoique supérieures
à beaucoup d'ouvrages originaux , ne répondent
qu'imparfaitement au reproche qu'on nous fait de n'être
point propres à la poësie bucolique. Depuis Mme Deshoulières
jusqu'à nos jours , il faut traverser un siècle
d'essais malheureux et d'oubli mérité , pour entendre
enfin les muses françaises tirer quelques sons touchans
de la flûte des bergers .
Un petit nombre d'églogues et de pastorales en prose
poëtique , a fait la fortune littéraire de Florian. Sa
plume est chaste , élégante et pure ; un intérêt doux
et tendre respire dans ses tableaux ; mais la couleur en
est souvent monotone , la composition froide et commune
; et pour me servir d'une expression connue ,
difficile à remplacer par un mot plus juste , il n'y a
point de loups dans ses bergeries .
Au reste , Florian , dont la Muse timide n'ose jamais
faire un pas sans être protégée par un exemple , ne fut
que l'imitateur aimable d'un poëte étranger, le seul qui ,
parmi les modernes , ait su rendre à l'églogue ses traits
antiques et ses charmes ingénus . C'est à Gessner que
cet honneur appartient. L'histoire de la poësie bucolique
chez nos voisins et chez nos rivaux , n'offrirait
DÉCEMBRE 1808 . 537 .
d'ailleurs ni plus d'intérêt , ni plus d'instruction que le
coup-d'oeil rapide que je viens de jeter sur la nôtre.
Les Elégies lugubres des Anglais , et les Contes romanesques
des Espagnols , sont également opposés au caractère
de ce genre , toujours facile , riant et naturel.
Les Italiens , il est vrai , sont fiers de devoir l'Aminte
au chantre de Godefroy : c'est. leur unique titre ; car
la Phillis de Buonarelli , et le Pastor fido du Guarini ,
n'ont dû leurs succès qu'au goût effréné de leurs compatriotes
pour les pointes et les jeux de mots ; à leur
prédilection pour ces idées à la fois brillantes et subtiles ,
dont une expression piquante déguise la fausseté. Les
Espagnols , de leur côté , citent avec raison la Galatée '
de Cervantes et la Diane de Montemayor : ces pastorales
doivent être comptées parmi les ouvrages qui font le
plus d'honneur à leur littérature , et cependant elles ne
leur donnent qu'un médiocre avantage sur nous dans
Ie genre bucolique. En général , l'afféterie ou l'enflure
du langage , l'affectation de la grandeur ou du belesprit
, sont également incompatibles avec la simplicité
de la poësie pastorale. C'est elle sur-tout qui , dans la
pensée et dans l'expression , doit toujours peindre la
nature prise sur le fait ; et ce n'est ni aux Espagnols ,
ni aux Italiens modernes que ce talent paraît être
réservé.
Pourquoi les nations les plus polies de l'Europe ,
celles dont les poëtes ont revêtu de tant de charmes les
fictions brillantes de l'imagination et l'éloquence passionnée
du sentiment , ont-elles si peu réussi dans le
genre pastoral ? Pourquoi la grâce et la simplicité de
l'idylle antique sont-elles presque inconnues dans la
langue moderne , la plus douce , la plus harmonieuse et
la plus flexible , comme dans celle dont le caractère
dominant est la noblesse , la précision et la clarté ?
Pourquoi le génie de la poësie bucolique , endormi
pendant tant de siècles , s'est-il réveillé tout à coup
dans les rochers de la Suisse , et comment a-t- il retrouvé
, dans un idiôme dur et rebelle, la langue presque
oubliée de Théocrite et de Virgile ? -Un examen
réfléchi de ces questions excéderait les bornes de cet
article ; et peut-être faudrait- il reconnaître , avant d'y
2
:
538 MERCURE DE FRANCE ,
répondre , que , dans la poësie pastorale , les succès
dépendent des moeurs plus que de l'esprit .
Mais si , dans ce genre , nous ne pouvons rien opposer
aux chefs -d'oeuvre de l'antiquité , du moins possédonsnous
des traductions qui les font revivre dans notre
langue , et qui nous permettent de ne rien envier aux
peuples modernes. J'ai déjà cité, dans cet article , deux
traductions des Eglogues de Virgile qui méritent beaucoup
d'éloges. Celle de M. Didot se fait également remarquer
par une réunion de talens qui place l'auteur à
côté des Manuce , des Etienne et des Elzevirs.
Théocrite a pareillement trouvé , parmi nous , des
interprêtes dignes de lui ; et cette traduction présentait
de nombreuses difficultés. Le père de la poësie pastorale
a répandu dans ses idylles des grâces simples , des images
naïves , des peintures touchantes , qui , dans tous les
tems et dans tous les lieux , auront un charme particulier
pour les ames douces et les imaginations délicates
: mais il vivait dans un siècle et chez un peuple
dont les moeurs différaient essentiellement des nôtres .
Parmi les tableaux qu'il a tracés , il s'en trouve plusieurs
dont la nudité paraissait innocente aux Grecs , et cela
suffisait à Théocrite. Il ne pouvait pas soupçonner
qu'un jour , ces mêmes tableaux nous paraîtraient licencieux
et grossiers. Ses traducteurs n'en ont pas
moins très-bien fait d'adoucir certains passages , trop
libres pour un pays où la pudeur semble s'être réfugiée
dans le langage. Des hellénistes superstitieux les accuseront
d'infidélité ; des lecteurs éclairés les remercieront
d'avoir su concilier ce qu'ils devaient à Theocrite et à
leurs compatriotes.
Le mérite de la traduction de M. Gail , généralement
regardée comme la plus exacte , ne saurait- être contesté:
l'ouvrage està la troisième édition , et l'on sent bien
que la mode, l'esprit de parti , l'intrigue littéraire ,
n'ont aucune influence sur un succès de cette espèce.
On a poussé fort loin le charlatanisme des éditions
nouvelles : mais il échouerait complétement dans cette
occasion , si le mérite réel de l'ouvrage ne le recommandait
pas à l'empressement des lecteurs. On peut donc
placer hardiment la traduction de M. Gail parmi celles
DECEMBRE 1808. 53g
qui sont adoptées par l'estime publique , et qui doiventêtre
recherchées par tous les amis des bonnes études et
de la poësie antique.
Le volume d'Observations littéraires et critiques ,
qu'il vient d'ajouter à sa traduction , ne lui conciliera
pas moins d'estime. On remarquera d'abord , dans le
Discours préliminaire sur Théocrite, le passage où l'auteur
combat une opinion hasardée de M. de la Harpe ,
et l'on reconnaîtra quela critique n'est jamais plus polie
que lorsqu'elle est sûre d'avoir raison . Plus loin , on aimera
sans doute à s'arrêter avec M. Gail auprès de
la fontaine de Budée , et l'on partagera l'émotion qu'il
éprouve en regardant le buste de ce bienfaiteur des
lettres . Enfin , on avouera sans restriction les éloges publics
et les remercimens qu'il adresse aux artistes qui
ont embelli sa grande édition de Théocrite. « Leur ta-
>> lent , dit- il , a réalisé en quelque sorte et présenté à
>> nos yeux des sites et des personnages qu'on eût vus
>> moins distinctement à travers un écrit. Grâce à ces
>> autres traducteurs , tout a pris sous leurs crayons et
>> sous leurs burins , une ame , un corps , un visage ;
>> grâces à eux , mes brebis , mes taureaux sont vivans .
>> Aimable Hylas ! tu ne soupçonnes guères le dessein
>> de ces nymphes qui enlèvent ton vase , te caressent ,
>> te font doucement tomber au fond de leurs grottes
>> secrètes. C'est bien-là Vénus souriant à la piqûre de
>> son fils en pleurs. Ce buste d'Anacréon est du vrai
>> marbre. Ces grâces , comme les appelle si philoso-
>> phiquement Horace , sans ceintures et toujours dé-
>> centes , dansent réellement sur l'herbe. Salut à ces
>> moissonneurs qui travaillent, à ces moissonneurs qui
>> se reposent. Entrons sans crainte dans la forêt de
>> Némée , Hercule en étouffe le lion : et cette prairie
>> qui offre un si beau lit de verdure, il faut la quitter ;
>> il faut en l'emportant avec moi , comme s'est ex-
>> primé J. J. Rousseau , retourner à la maison ! Le jour
>> baisse , la nuit arrive : déjà , je vois de loin fumer les
>> cheminées des hameaux, et les ombres agrandies
>> tombent du haut des montagnes. >>>
Ce morceau suffit pour prouver que M. Gail , nourri
de la lecture des poëtes anciens , dont il transporte heu
540 MERCURE DE FRANCE ,
reusement dans notre langue les idées et les images ,
était appelé à les traduire. Il a d'ailleurs le mérite d'expliquer
poëtiquement le sujet desdix gravures dont son
livre est orné. Je regrette que les bornes de cet article
ne me permettent pas de multiplier les citations.
ESMÉNARD .
LES BEAUX-ARTS EN ANGLETERRE ; ouvrage dans
lequel on trouve des notices raisonnées des principaux
monumens d'architecture anciens et modernes ,
et des ouvrages remarquables de peinture et desculpture
qui sont dans les collections publiques et particulières
de Londres , d'Oxford , et dans les châteaux
et maisons de campagne ; traduit de l'anglais de
M. DALLAWAY , par M. *** ; publié et augmenté de
notes par A. L. MILLIN , membre de l'Institut et de
la Légion d'honneur , etc. - Deux vol. in-8° .. Prix ,
7 fr. , et 9 fr. franc de port.-A Paris, chez Buisson ,
libraire , rue Gilles- Coeur , n° 10. :
Si l'on considère que depuis le siècle fameux qui
rendit les beaux- arts à l'Europe , l'Angleterre n'a produit
que peu d'artistes de mérite et pas une de ces
Ecoles distinguées qui honorent justement la France et
l'Italie , on sera porté à penser que le génie des beauxarts
n'appartient pas à la nation anglaise. Cette opinion ,
qui paraîtra sans doute scandaleuse aux anglomanes du
Continent , si tant est qu'il en existe encore , est celle
de Da Bos et de Winkelman : je dirai plus , elle est
hautement professée en Angleterre , par les hommes
qui réunissent assez de connaissances pour bien juger ,
et qui ont assez d'impartialité pour mettre de côté tout
orgueil national. Je citerai pour exemple un témoignage
qui peut faire autorité dans la question dont il
s'agit , celui d'un professeur de peinture à l'Académie
Royale. Il s'exprimait ainsi dans une de ses dernières
leçons :
<<La cause qui réduit les beaux-arts à cet état de
>> langueur et d'inaction qui paraît menacer leur exis-
> tence , n'est point une cause particulière que puisse
DECEMBRE 1808. 541
>> prévenir ou combattre la protection , ou la faveur
>> d'un individu , en quelque haut rang qu'il soit placé.
>> C'est une cause générale qui tient aux inclinations ,
>> aux moeurs , aux habitudes et aux modes nationales .
>> Pour que les arts prospèrent il faut que le public
>> s'y intéresse , que le goût général sache apprécier ce
>> qui est grand ou ce qui est beau ; que les artistes soient
>> occupés d'ouvrages importans, considérables et variés.
>> Quel droit avons nous d'espérer qu'il se fasse en notre
>> faveur une semblable révolution !
>> Il y a près d'un demi-siècle que nous avons une
» Académie. Les moyens intérieurs de former notre
>> style ne nous manquent point. Les élèves n'ont pas
>> cessé de recevoir l'instruction la plus propre à les
>> diriger et à exciter leur émulation ; on a fondé des
>> pensions pour soutenir les efforts du génie , et pour
>> aller recueillir de nouvelles lumières dans les Ecoles
>> les plus célèbres. Quel a été le résultat de tous ces
>> moyens de progrès ? Si nous parcourons notre expo-
>> sition annuelle , qu'y voyons-nous ? des talens con-
>> damnés à être livrés aux caprices de lamode etdela
>> vanité ? Que peut-on dire de consolant à celui qui
>> prévoit et qui annonce la chute des arts , ou leur
>> rapide décadence, et qui fait voir qu'elle est pro-
>>duite par le défaut d'ouvrages dignes d'eux. >>>
Ce passage offre l'expression d'une ame passionnée
pour les arts. Le professeur anglais a forcé le tableau
pour le rendre plus frappant , c'est possible ; mais il
n'en est pas moins constant qu'il annonce'le mal qui
existe , et qu'en en découvrant la source il indique en
même tems la marche à tenir pour faire disparaître les
abus qui prolongent ce malheureux état de choses .
Ces réflexions me semblent naturellement placées à
la tête d'un article où je dois examiner l'ouvrage dans
lequel M. Dallaway a tracé un tableau intéressant des
beaux-arts en Angleterre. Ce judicieux observateur ,
après avoir parcouru une grande partie de l'Europe, en
amateur zélé , est revenu , riche de connaissances indispensables
pour bien juger, examiner les monumens de
sa patrie , et apprécier les talens qu'elle a produits en
architecture , en sculpture et en peinture. L'ouvrage
542 MERCURE DE FRANCE ,
de M. Dallaway manque un peu de méthode ; et c'est
bien moins une histoire systématique des arts en Angleterre
, que la réunion d'un grand nombre de notices
éparses , propres à servir de matériaux pour un ouvrage
de ce genre. L'auteur n'a pas non plus cette impartialité
que tout historien ne doit jamais perdre de
vue. Rabaissant quelquefois les talens étrangers et panégyriste
continuel de ses compatriotes , M. Dallaway
marche alors entre l'admiration exclusive et la critique
injuste. Mais lorsque la passion ne le domine pas , ce
qui arrive souvent , ses jugemens , ses réflexions , ses
projets de réforme , les vues qu'il propose sur tel ou tel
sujet , décèlent à la fois l'amateur éclairé des arts ,
l'homme profondément instruit et l'ingénieux écrivain.
Il est tout cela , lorsque, blåmant l'ordonnance de
Saint-Paul , de cette cathédrale qui fait la réputation de
Christophe Wren et l'orgueil des Anglais , il s'élève
contre la division des ccoorrppss de l'Eglise en deux ordres
égaux , lorsqu'il fait voir les défauts du monument ; et
ceux de ce Blenheim , élevé plus par la vanité nationale
que par la reconaissance , et qu'ont attaqué sans ménagement
les sarcasmes de Swift, la censure de Pope , et
la critique légère de Walpole.
Le collége de la Trinité , l'hôpital de Greenwich , le
palais d'Holkam , d'Houghton , l'hôtel Chelburne ,
Sommerset , les Adelphi , n'ont pas paru , à plusieurs
étrangers , ce qu'ils semblent à M. Dallaway , de petits
chefs-d'oeuvre sans défauts , qui excitent son enthousiasme
à un tel point, qu'il ne fait plus difficulté de
placer les architectes anglais au-dessus de tous les
autres architectes de l'Europe. On peut observer que
le récit de M. Dallaway fournit une longue suite
de preuves contre son opinion : il est forcé d'avouer que
l'uniformité des édifices nuit au coup-d'oeil des rues anglaises
, et que la plupart des plus belles maisons , sans
être exactement pareilles , ont cependant un tel degré
de ressemblance, qu'on peut dire :
Facies non omnibus una ,
Nec diversa tamen.
**( OVIDE. )
DECEMBRE 1808 .. 543
Paris est loin d'offrir un tel défaut de symétrie ; la
grâce et la légèreté de ses édifices particuliers , la grandeur
et l'élégance de ses palais , et la magnificence de
ses monumens publics , peuvent être opposés avec avantage
à ce que Londres admire. Au reste , nous n'interviendrons
pas dans cette dispute, qui ne peut être décidée
que par un juge indifférent aux deux nations , afin
que ses décisions ne puissent être taxées de partialité.
Si des édifices nous passons aux jardins , nous aurons
occasion de louer le goût et la magnificence de quelques
propriétaires , qui ont su donner un nouvel intérêt
à des compositions irrégulières. Qui n'a pas été
frappé , en parcourant ces jardins si vantés pour
leurs formes variées , de la triste monotonie de l'hermitage
, de la cabane rustique , du hameau , de l'église
de la tour gothique , du kiosque et du pont rompu ?
Les amis des arts , en Angleterre , commencent à sentir
l'abus de ce genre beaucoup trop loué ; ils remplacent
déjà ces ridicules ornemens par des fabriques aussi
riches qu'ingénieuses. Sur des montagnes imitées des
sites de la Grèce , les modèlesexacts des beaux monumens
de cette contrée célèbre reparaissent comme aux
jours de leur éclat. La fameuse tour des vents , dont
Athènes n'a plus que des débris , décore , à Shuckburgh ,
Je parc de M. Anson , et la maison carrée de Nimes , appelée,
à Stowe , le Temple de la Concorde et de la Victoire
, s'élève restaurée par les soins de feu lord 'Temple,
et répand un nouvel intérêt sur le délicieux vallon qui
l'environne .
M. Dallaway témoigne plusieurs fois le regret que ces
exemples ne soient pas généralement suivis. Nous partageons
bien sincèrement les voeux qu'il forme à ce sujet , et
nous invitons nos compatriotes opulens à faire choix
d'un genre de luxe aussi noble. Plusieurs de nos antiques
monumens du midi de la France pourraient être imités
dans nos jardins. Ces ruines d'un jour, ces petites tourelles
mesquines , ces petits châteaux mutilés qui désenchantent
les souvenirs au lieu d'en inspirer de touchans,
doivent disparaître devant ces jolis temples grecs qui
joignent la grâce à la légèreté , et dont les formes élancéesse
marient si bien à l'épaisse verdurede nos contrées.
544 MERCURE DE FRANCE ,
1
Quel que soit le point auquel on veuille les restreindre ,
on peut être sûr que l'effet n'en souffrira pas : les temples
grecs supportent parfaitement les plus petites proportions.
L'architecture gothique tient une grande place dans
l'ouvrage de M. Dallaway. Cet auteur paraît avoir visité
avec soin ces vieilles abbayes et ces antiques châteaux
qui couvrent l'Angleterre ; il entre dans tous les détails
de ce genre ; il en suit l'histoire ; il en fait connaître les
révolutions . On voit le style saxon , employé généralement
au tems de la conquête des Normands , faire place ,
sous le règne d'Henri III, à un style nouveau , que , par
la singularité des arches en pointe , et à cause de son opposition
au style saxon , on a appelé gothique. Salisbury
et Westminster sont regardés comme les monumens les
plus parfaits en ce genre , que nous ne suivrons pas
dans toutes ses variations et dans les changemens qu'il
éprouva au quatorzième et au quinzième siècles , époque
àlaquelle parut le gothiquefleuri ( florid gothick) , dont
la cathédrale de Cantorbery , l'église abbatiale de Bath ,
la chapelle de l'évêque Beauchamp à Salisbury, et les
tombes des prélats à Winchester , offrent de beaux modèles.
Les Réformés ont détruit , en Angleterre , presque autant
de beaux édifices gothiques qu'ils en ont épargné.
C'est dans les restes augustes de Fountains , de Glastonbury
et de Tinterne , qu'on peut encore découvrir les
traces de l'ancienne splendeur de ces grandes masses
d'architecture , qui reportent l'observateur aux tems qui
ne sont plus , qui gardent tant de souvenirs , et que
l'homme sensible ne revoit jamais sans une douceur
secrète.
L'Histoire abrégée de l'origine et des progrès des arts
du dessin , en Angleterre , qui fait partie de l'ouvrage
de M. Dallaway, nous semble justifier notre opinion sur
le peu de génie des Anglais dans les beaux-arts . Les
nombreuses réflexions de l'auteur tendent à prouver le
contraire. Cela doit être ; M. Dallavay est tout à fait anglais
sur ce point ; mais les faits parlent plus haut que les
pompeux éloges de l'historien. Ce n'est pas à des artistes
nationaux que laGrande-Bretagne doit les chefs-d'oeuvre
qu'elle
DE
AR
1
DECEMBRE 1808 . 54
qu'elle possède. Depuis larenaissance des arts en Europe ,
quels sont les peintres qu'elle peut offrir à l'admiration
des amis des arts jusqu'à l'époque du chevalier Reynolds
regardé justement comme le chefde ce que les Anglais
appellent leur école ? des étrangers d'un grand mérite
sans doute , mais pas un Anglais d'un talent distingué.
C'est au pinceau des Holbein , des Rubens , des Van-Dyck,
des Cornelius Jansen , des Lely , des Kneller , des Varrio
, des Genuari , des Daniel Mytens , que l'Angleterre
doit ces tableaux précieux , et sur-tout ces portraits
si recherchés , qui décorent et les palais des rois et les
cabinets des grands. On ne peut comparer aux chefsd'oeuvre
des artistes dont nous venons de parler , les
ouvrages des Dobson , des Jamesone , des Cooper , des
Riley et des Greenhill .
Depuis les encouragemens donnés au talent par l'illustre
fondateur de l'académie royale , la naissante
école anglaise a produit quelques peintres de portraits
et quelques paysagistes dignes d'éloges. Si j'avais sous
les yeux l'ouvrage de Hoare , sur l'état des arts du
dessin , en Angleterre , et une excellente notice de la
dernière exposition de 1806 , insérée dans le magasin
encyclopédique ( tome I, année 1807 ) , je ferais conaître
les principaux chefs de l'école anglaise , sur lesquels
M.Dallaway garde un silence prudent. On rend justice
à l'exactitude de Highmore et de Hudson , à la correctiioonnde
Hoare ,à la fidélité et à la hardiesse de Dance ,
au pinceau léger et à la manière piquante de Wilson et
de Grainsborough , et à la liberté et à l'heureux abandon
de ceMortimer , enlevé à la fleur de son âge , et
dont les.conceptions hardies et sauvages , dont l'imagination
mélancolique , promettaient un successeur à
Salvator Rosa.
On sait que dans le genre de l'histoire , le plus noble
*et le plus difficile de tous, les Anglais sont d'une extrême
pauvreté. Leur goût exclusif pour le portrait et pour les
tableaux de genre , les éloignera toujours de ces grandes
compositions qui deinandent de longues méditations ,
des études difficiles , un noble mépris de la fortune et
le seul amour de la gloire.
Malgré les talens distingués des sculpteurs vivans ,
Mm
546 MERCURE DE FRANCE ,
cités par M. Dallaway , l'Angleterre ne peut encore se
vanter d'avoir une école. Bacon mérite sans doute les
plus grands éloges ; sa figure de la Grande-Bretagne
lançant la foudre , est vraiment belle. Le Cupidon de
Banks , atteste son grand talent ; Flaxman possède le
véritable ésprit de l'antique , et Wilton et Nollekins se
font remarquer par la pureté des formes ; mais ces artistes
n'ont point encore produit de ces ouvrages qui
restent modèles , et qui donnent justement le droit de
se regarder comme chefs d'école.
La partie la plus curieuse de l'ouvrage que j'annonce ,
et la moins susceptible d'analyse , est sans contredit
P'histoire de l'importation des monumens des arts en
Angleterre dans le courant du dernier siècle . Avant cette
époque , les collections d'Arundel et de Pembroke étaient
les seules qui existassent ; mais depuis ce tems l'inépuisable
Italie a enrichi la Grande-Bretagne d'une foule
de tableaux et de statues que l'art a mis au rang de ses
chefs-d'oeuvre. Je n'en citerai aucun en particulier , je
me bornerai ici à rendre justice au goût éclairé et à
la noble munificence des seigneurs anglais qui ont rempli
leur patrie de si précieux monumens.
Le travail de M. Millin mérite les plus grands éloges ,
et donne un nouveau prix à l'ouvrage de M. Dallaway.
Le savant français contredit souvent ce dernier , dans
des notes pleines d'érudition et de politesse ; il rectifie
les citations de l'auteur anglais , et relève ses jugemens
lorsque la partialité les a dictés. LAR***
RAPPORTS SUR DEUX VOYAGES BOTANIQUES ET
AGRONOMIQUES dans les départemens de l'Ouest et
du Sud- Ouest de la France ; par M. DECANDOLLE ;
professeur de botanique à l'Ecole de médecine de
Montpellier , membre de la Société d'Agriculture du
département de la Seine , etc. , etc. De l'imprimerie
de Mme Huzard, rue de l'Eperon , nº 7.-1808 .
-
IL y a deux manières de voyager presque également
agréables , sinon également utiles. L'une consiste à
transporter sa personne dans les divers pays , l'autre à
DÉCEMBRE 1808 . 1547
y faire voyager son esprit en lisant les récits de ceux
qui les ont parcourus .
Chacune de ces deux méthodes a ses partisans . Les
personnes qui préfèrent la dernière la trouvent beau- .
coup plus commode. Ils allèguent les fatigues , les
ennuis inséparables d'un long voyage ; mais on leur
répond que ces fatigues, que ces ennuis même ont leur
récompense. Ils donnent aux objets véritablement remarquables
, plus de piquant et d'intérêt. On en jouit
davantage parce qu'il a fallu plus de peine pour y parvenir.
Quand on n'a point voyagé , on ne connait pas
ces jouissances vives et pures que fait naître dans notre .
ame l'aspect d'un nouveau climat , de nouvelles moeurs ,
de nouvelles contrées , et cette variété inépuisable de la
nature dans ses formes et dans ses productions. N'ayant
pas ressenti ces impressions , on n'a point les souvenirs
qui nous les rendent avec plus de douceur et de charme,
lorsque devenu plus tranquille , au sein du repos et de
la retraite , on se rappelle , on se retrace les agitations
de sa vie.
D'ailleurs quand on n'a voyagé que dans les livres ,
on s'expose à partager bien des erreurs , et à moins
d'être doué d'un jugement très -sain et de beaucoup de
critique , il est difficile de s'en préserver entiérement.
On est comme un aveugle qui ne voit que par les yeux
d'autrui. Encore si l'on gardait ses préjugés pour soi ,
le mal serait peu de chose ; mais avec beaucoup de
lecture , peu de jugement et de la mémoire , on aime
ordinairement à écrire comme les voyageurs aiment à
raconter , et cette manie est la cause d'une infinité de
mauvaises productions qui paraissent tous les jours. Je
me rappelle à ce sujet un de mes anciens camaradés
de college , qui ne passait pas pour avoir trop d'esprit.
Ce peu qu'il en avait il l'employa à lire et à compiler
des livres d'histoire et des voyages ; puis , quand il se
crut assez fort , il se mit à écrire contre le sens commun
, dans un journal très- répandu. On ne se fait pas
d'idée des rapsodies qu'il y donnait. Vérités , erreurs ,
préjugés , tout s'y trouvait pêle-mêle dans la plus horrible
confusion. Voilà pourtant où conduit la fureur
d'écrire d'après les idées des autres , quand on n'a ni
Mm 2
548 MERCURE DE FRANCE ,
des idées , ni des observations à soi. Il est vrai qu'au
bout de quelques années les propriétaires du journal
s'aperçurent enfin que tout ce fatras d'histoire ennuyait
sensiblement le public , et ils y substituèrent un autre
savant et une autre science , car pour sacrifier au goût
de ce malheureux siècle , il en fallait au moins une
dans leur journal. Autrefois on y parlait tous les jours
des Assyriens et des Mèdes , des Romains et des Parthes ;
aujourd'hui on nous assure que tout cela n'est pas d'un
grand intérêt ; et l'on nous apprend la géographie.
Mais c'est une géographie aussi aimable qu'instructive ,
et dans laquelle le savoir le dispute au bon goût. Par
exemple , on nous apprenait dernièrement que la politesse
des habitans de la Perse est d'un genre tout à fait
oriental , et que l'on trouve en Perse des Persans et non
des Européens. Voilà certainement une grande nouveauté.
Peut-être faut-il regarder tout cela comme un
moyen adroit pour dégoûter le public des sciences , par
l'ennui ; peut- être aussi est-ce une juste punition du
ciel qui refuse le bon séns et les lumièresà ceux qui
voudraient nous les ôter.
Je ne prétends pas conclure de ces exemples qu'il est
inutile de s'instruire par la lecture , je veux seulement
dire qu'il faut lire avec discernement. Les connaissances
que la lecture donne sont des préliminaires indispensables
pour faire soi-même quelque chose de
nouveau et d'utile. Malheureusement elles sont encore
bien peu répandues.
Après les gens qui parlent beaucoup de voyages sans
en avoir fait , et ceux qui n'en parlent ni n'en font ,
il y a les voyageurs véritables , et ici , comme dans
tout , nous trouverons encore du bon et du mauvais ;
des hommes de mérite et des charlatans. Par exemple,
il y a des gens qui voyageant pour leur plaisir veulent
encore que ce soit pour leur profit. Tel a été en France
le fameux M. Kotzebue. Nous avons vu à Paris plusieurs
personnages de cette espèce , qui après avoir été
accueillis , fêtés par tout le monde , même admis dans
la bonne compagnie , ont encore trouvé à leur retour
le moyen de gagner les frais de leur voyage, en imprimant
des libelles contre notre nation. D'autres , plus
DÉCEMBRE 1808 . 549
,
honnêtes , c'est-à-dire , plus polis , ne spéculent que sur
la curiosité et l'ignorance. Lorsqu'ils arrivent dans une
ville , ils descendent d'abord à l'hôtel le plus apparent ,
de-là ils se rendent au café , au spectacle. En passant
ils regardent les édifices publics , les églises , les promenades
; puis au bout de quelques heures ils remontent
en voiture , et de retour ils donnent au public une
description pittoresque , savante ou sentimentale , de la
ville et des moeurs de ses habitans. D'autres, plus véridiques
, écrivent simplement ce qu'ils voient , et à défaut
de ce qu'ils voient ils écrivent ce qu'ils font.
Le seul détail de leurs repas , même les plus simples ,
occupe une place considérable par la répétition fidèle
qu'ils ont soin d'en faire. Ils ne vous en imposeront point
volontairement sur les faits ; leur récit est exact. Ils ne
vous tromperont qu'autant qu'on les aura trompés. On
a un curieux exemple de ceci dans un Voyage aux
Indes- Orientales , du P. Paulin , missionnaire , ouvrage
italien , dont la traduction très-imparfaite vient de
paraître récemment. Le bon père n'a guères vu de
I'Inde que les maisons des missions. Aussi parle- t-il fort
au long du beau ou du mauvais tems qu'il a fait , de la
manière dont il a été traité par les autres capucins ses
confrères , des idolâtres qu'il a baptisés et des artifices
qu'il employait pour les convertir. Il met un grand
intérêt à prouver que les Brahmes ne sont point des
chrétiens manichéens , et que la Trinité indienne n'est
point la Trinité chrétienne. Il dit aussi que l'on entend
dans l'Inde la musique du buccin de rivière , qui est un
espèce de coquillage , et qu'elle est comme celle d'un
petit orgue , fort harmonieuse et bien modulée. Il a
vu aussi des oiseaux dont les nids avaient trois cellules ,
une pour le père , une pour la mère , une pour les
petits. Le mâle , qui occupe toujours la chambre d'entrée,
a coutume d'y fixer , sur un peu de terre humide,
un ver luisant mort , afin d'avoir de la lumière pendant
la nuit. Il y a dans ce livre mille autres choses de
cette force. Le bon père parle aussi des remèdes qu'il
donnait aux indiens malades , et les traitemens qu'il
leur faisait ne sont pas de ses articles les moins curieux,
:
550 MERCURE DE FRANCE ,
On trouverait difficilement plus de bonne foi unie à
plus d'ignorance.
D'après la petite récapitulation que nous venons de
faire , on voit qu'il y a plus d'une mauvaise manière
de voyager. Mais il n'en est qu'une seule bonne et utile
aux autres comme à soi-même , c'est de voyager avec
une grande provision d'instruction , de lumières et de
connaissances positives.
Unhomme doué par la nature d'un esprit vif et ardent
, et d'une imagination brillante , réunit à ces dons
un jugement droit , beaucoup de courage et une extrême
passion pour tous les genres de connaissances . Après
s'être instruit long-tems par des études profondes , il
parcourt les pays de l'Europe les plus intéressans par les
productions physiques de leur sol , ou par l'industrie et
les lumières de leurs habitans. Déjà riche de ce qu'il a
appris ou observé lui- même chez des peuples déjà observés
tant de fois , il étend ses idées et ses projets ; il veut
des objets de comparaison plus distans ; il lui faut , pour
ainsi dire , une nature nouvelle , une nature à lui , qu'il
voye et qu'il embrasse le premier avec tout l'ensemble de
ses connaissances. Possesseur d'une fortune considérable ,
il la quitte, il quitte aussi sa famille , sa patrie ; et , suivi
seulement d'un ami , il va s'enfoncer pendant plusieurs
années dans les forêts du nouveau monde , parmi des
peuples sauvages , étudiant leurs moeurs , leur langage ,
leur climat; muni , dans ces déserts , des instrumens perfectionnés
de la savante Europe , il les porte au fond des
abîmes , au sommet des montagnes couvertes de neiges
éternelles , au sein même des volcans tremblans sous
ses pieds. Il ira de même un jour étudier les nuits
longues et glacées des contrées polaires , ou visiter ce
plateau élevé de la Tartarie , qui paraît avoir été le ber
ceau des humains. Il n'y a point de distance qui l'effraye
, point de climat sauvage ou barbare quiluisemble
inaccessible ; le sentiment qui l'anime fera plus que
l'avarice : c'est un sentiment généreux , grand et
noble , c'est l'espoir de rapporter aux hommes quelques
vérités utiles et nouvelles ; il veut les faire jouir
sans fatigue et sans peine de ce qu'il aura découvert avec
tant de dangers. Voilà le véritable voyageur utile à la
A
DECEMBRE 1808. 551
grande famille des hommes ; voilà Humboldt, tout le
monde l'a déjà nommé.
Sans doute on n'a pas toujours les moyens d'aspirer à
de si grands résultats. Mais , sans entreprendre des
voyages aussi dangereux , aussi pénibles , sans sortir de
l'Europe et même de sa propre patrie , on peut encore
espérer de lui être utile en la visitant avec des yeux
éclairés . Qui ne sait à quel point les diverses provinces
d'une même nation sont étrangères les unes aux autres ?
Combien de procédés ingénieux , de mesures sages , de
pratiques utiles dont l'application est bornée à quelques
arpens de terre , et qu'il serait du plus grand intérêt de
répandre , mais qui resteront éternellement enfouies
dans les lieux où elles sont nées , si on abandonne au
tems et au hazard le soin de leur propagation ! Aussi çe
serait une institution sage et digne d'un gouvernement
éclairé , de faire voyager dans les diverses parties de la
France , quelques personnes bien instruites des procédés
des arts , de l'agriculture , du commerce et de tous les
genres d'industrie , qui seraient chargées d'observer et
de répandre ce qui est bien , d'indiquer et de rectifier
ce qui est mal , et de former ainsi , entre les diverses
parties de la nation , une communication continuelle de
connaissances et de lumières , qui , sans cela , ne s'y établira
jamais.
On peut apprécier l'utilité et l'intérêt qu'auraient de
semblables voyages , d'après les deux rapports queM.Decandolle
vient de publier. Ce savant botaniste qui a tant
ajouté à la Flore Française , a été chargé , par le ministre
de l'intérieur, de visiter successivement les diverses
parties de la France pour compléter la connaissance
de nos plantes indigènes. Ayant commencé ses
voyages par les provinces de l'ouest et du sud- ouest ,
qui sont les moins connues des botanistes , il en a rapporté
un grand nombre de plantes nouvelles pour la
science , et beaucoup d'autres qui étaient connues des
botanistes , mais dont l'existence en France était ignorée
. Il a recueilli des faits très-importans sur la géographie
botanique de la France , c'est- à-dire sur cette partie
de la botanique qui considère la distribution générale
des espèces de plantes, selon les latitudes , les hau
552 MERCURE DE FRANCE,
teurs, et aussi selonl'influence des circonstances locales,
par lesquelles ces premières causes sont modifiées . M.
Humboldt a donné , sur cet objet , de très-belles considérations
dans son ouvrage sur la géographie des plantes ;
mais il avait sur-tout en vue les pays situés entre les
tropiques , lieux dans lesquels la constance du climat
et l'égalité de la température ne laissent paraître de différence
que celle qui dépend des hauteurs ; de sorte
que , suivant l'expression de M. Humboldt , il suffit de
s'élever ou de descendre dans la cordillière des Andes
pour changer entiérement de climat et de végétation . Il
n'en est pas de même dans nos régions tempérées de
1Europe . Les inégalités produites par la différence des
saisons peuvent être , et y sont en effet modifiées par
une infinité de causes particulières , mais permanentes ,
et qui , combattant ou détruisant l'influence de la latitude,
changent et déterminent la nature de la végétation.
Par exemple , dans nos provinces de l'ouest , ces
causes sont le peu d'élévation du sol au-dessus du niveau
de la mer , la position des Pyrénées qui garantit les plus
méridionales d'entr'elles du vent du sud , l'influence des
vents d'ouest si communs dans cette partie de l'Europe ,
enfin l'uniformité de température produite par le voisinage
de la mer , qui agit ici sous deux rapports , comme
masse considérable dont la température varie peu , et
qui tend à maintenir les corps environnans au même degré
, et comme surface liquide , qui , plus sujette à l'évaporation
pendant l'été que pendant l'hiver , tend à rafraîchir
l'air d'autant plus qu'il est plus chaud . D'après
ces considérations que j'emprunte de M. Decandolle , on
voit que les plantes méridionales doivent s'avancer à de
plus hautes latitudes dans les provinces de l'ouest que
dans celles du centre : aussi y trouve-t-on en pleine terre
plusieurs végétaux, qu'à latitudes égales, on est obligé de
mettre en orangerie dans les provinces de l'est. Ainsi, le
laurier, le myrte , le romarin , le grenadier y croissent
facilement dans tous les jardins. Le laurier-rose est cultivé
en pleine terre , mais à l'abri , dans un jardin de
Vannes ; le chêne-liége vient très-bien près de cette ville;
et , dans toute cette partie de la France , le figuier est
l'un des arbres les plus communs. On conçoit aisément
DÉCEMBRE 1808. 553
tout ce que cette manière d'envisager la botanique a
d'intérêt , et combien elle est propre à perfectionner la
connaissance des qualités physiques des végétaux , ainsi
que l'art de les acclimater. M. Decandolle avait déjà
considéré sous le même point de vue , la végétation de
toutes les parties de la France dans la troisième édition
de la Flore Française , et il l'avait distribuée , d'après
ces idées , en plusieurs régions distinguées par la nature
de leurs végétaux . Ses deux voyages dans les provinces
de l'ouest , lui ont fourni un grand nombre de faits analogues
à ceux que nous venons de rapporter , et qui
confirment ou étendent ces premières vues ; mais il n'a
fait le plus souvent que les indiquer, réservant avec raison
les conséquences générales qui s'en déduisent pour
l'époque à laquelle tous ses voyages dans les différentes
parties de la France seront terminés.
Jusqu'ici l'objet de ces voyages paraît purement scientifique
, et même ils semblent ccoonsacrés à la botanique
en particulier. On peut juger que , comme botaniste ,
M. Decandolle avait bien rempli sa tâche ; mais dans un
bon esprit , le désir d'être utile n'est pas borné par le
devoir , il ne l'est que par les moyens. M. Decandolle a
aussi soigneusement observé les usages économiques des
végétaux , leurs propriétés médicinales , leurs usages
dans le commerce , leurs applications à divers genres
d'industrie , les divers degrés d'utilité que l'on en retire
et les différentes manières de les cultiver. Il indique ce
que ces, usages ont de pernicieux ou de profitable , soit
pour l'État , soit pour les agriculteurs dont les intérêts
momentanés ne paraissent pas toujours les mêmes, quoiqu'au
fond ils le soient réellement ; delà résulte une infinité
de réfléxions utilés sur l'agriculture de la France ,
réfléxions qui méritent d'autant plus qu'on y fasse une
attention sérieuse , qu'elles ne sont point fondées , comme
tant d'autres , sur de vains systêmes , mais sur des faits ,
sur des faits positifs , recueillis par un observateur exact ,
impartial et éclairé.
Une des choses sur lesquelles M. Decandolle appelle
l'attention du Gouvernement , c'est la dépopulation des
oliviers dans le midi de la France. Elle a eu pour cause
première l'hiver de 1788 , quidétruisit un grand nombre
1
554 MERCURE DE FRANCE ,
,
de ces arbres ; et depuis elle a toujours augmenté par
la négligence des propriétaires et par les difficultés
qu'ils trouvent à remplacer ceux qui meurent annuellement
. Ces difficultés viennent de la cherté des jeunes.
plants , et du profit très-éloigné de cette culture , parce
que l'olivier croît avec beaucoup de lenteur. M. Decandolle
, en indiquant le mal , montre aussi le remède , ce
serait de faire établir par les départemens ou par les
principales communes des pépinières d'oliviers. Le Gouvernement
, ajoute M. Decandolle , n'a pas cru indigne
de ses soins de propager ainsi les bonnes espèces d'arbres
fruitiers , et s'il a établi pour cet objet des pépinières à
Paris ,même au milieu des pépinièristes les plus instruits,
combien ne sont-elles pas plus nécessaires loin de la
capitale , pour des arbres aussi importans et aussi lents
à croître que les oliviers ?
M. Decandolle combat aussi la négligence que l'on
met , dans les provinces méridionales , à augmenter on
même à conserver les forêts de chêne- vert ou d'yeuse
qui fournissent cependant le plus de bois pour le chauffage
ou pour les ouvrages d'ébénisterie et de constructions.
Non-seulement , dit- il , on ne fait rien pour en
augmenter le nombre , mais on ne fait rien pour empêcher
leur dégradation. Il s'élève encore avec plus de
force contre la négligence que l'on met à la culture du
chêne à liége. Cet arbre précieux existe en forêts dans
les montagnes des Albères , on le retrouve aux environs
de Bayonne , de Dax et de Castel-Jaloux. Dans ces divers
lieux , assez éloignés , il vient avec vigueur ; mais on
ne fait point d'efforts pour le multiplier. Cependant il
offre des avantages très - grands , soit par son emploi
comme bois de chauffage , soit par l'utilité de son gland
pour la nourriture des bestiaux , soit enfin par le produit
de son écorce , et ce dernier motif sur-tout mériterait
que l'autorité encourageât cette culture , puisque
l'on importe tous les ans , de l'étranger en France , une
quantité de liége considérable , que nous pourrions tirer
de notre propre sol.
M. Decandolle appelle aussi l'attention sur le mauvais
systême de culture généralement adopté dans le Morbihan,
ou l'ancienne Basse-Bretagne , peut-être depuis un
DECEMBRE 1808. 555
tems immémorial. La principale richesse du pays est
le blé ; aussi la culture est-elle entiérement dirigée vers
ce but , mais d'une manière toute particulière. Dans
a chaque ferme on trouve un tiers de terres cultivées et
deux tiers de landes. Cependant cette proportion varie
un peu selon les cantons et selon l'intelligence des fermiers
. Les landes sont principalement couvertes de joncs
et de bruyères. Elles servent au fermier pour faire paître
ses bestiaux; il y recueille des fagots pour chauffer
le four ; enfin elles servent sur-tout comme engrais ,
car chaque année on en conserve une portion pour cet
usage , et l'opération consiste simplement à enlever
chaque année la couche de bonne terre que la végétation
a formée avec les arbustes qui la recouvrent ,
et de convertir le tout en fumier , que l'on porte ensuite
sur les terres que l'on veut ensemencer. Cette espèce de
castration se fait avec un instrument appelé étrèpe qui ,
heureusement pour l'agriculture , est particulier à ce
pays. On conçoit aisément , sans qu'il soit besoin de le
dire , tout ce que ce systême de culture a de pernicieux
et de funeste. M. Decandolle propose de le faire changer
peu à peu en modifiant seulement la répartition des impôts.
Au lieu de les rendre comme aujourd'hui proportionnels
à l'étendue du terrain sans distinction de culture
, on annoncerait et on exécuterait chaque année un
léger accroissement , qui porterait exclusivement sur les
landes , ce qui avec le secours du tems et de l'exemple ,
suffirait pour engager les paysans à renoncer à leur désastreuse
pratique , et à y substituer des procédés plus
avantageux et plus utiles pour eux et pour l'Etat .
Le voyage de M. Decandolle renferme un grand nombre
de remarques semblables , qui sont toutes dictées par
le meilleur esprit. On y trouve aussi beaucoup de faits
curieux sur l'industrie locale de certaines communes,
qui ont su donner une grande valeur à des choses qui ,
par elles-mêmes , n'en avaient point. Ainsi en Languedoc
, l'alisier sert à faire des fourches très-solides ; le seul
village de Sauves , qui est depuis un tems immémorial
en possession de les fabriquer , en vend annuellement
pour plus de vingt-cinq mille francs ; et ce revenu considérable
est tiré tout entier d'un sol rocailleux absoluر
1
556 MERCURE DE FRANCE ,
ment stérile. Dans le département du Gard , la plante
que l'on nomme tournesol on maurelle est pour le village
du Grand-Gallargue l'objet d'un commerce annuel
qui s'est élevé l'année dernière jusqu'à quarante mille
francs . Cette plante fournit une matière colorante bleue
fort employée dans la teinture , et qui s'exporte en
grande partie en Hollande. Chaque année les habitans
de Gallargue , après avoir recueilli la maurelle qui
croît naturellement autour d'eux , s'écartent de tous
côtés pour en trouver de nouvelles , et vont faire cette
récolte jusqu'à Toulon et a Perpignan. Chose singulière
! aucun d'eux n'a songé à éviter ces courses pénibles
et incertaines en cultivant la maurelle en grand , tant
les idées nouvelles , même les plus simples , ont de la
peine à naître et à s'établir chez les hommes dont l'intelligence
n'est pas développée par l'éducation !
Par l'extrait que nous venons de donner des deux voyages
de M. Decandolle , on voit combien ils renferment
de résultats utiles. D'après cela on pourrait aisément
penser qu'ils doivent former un volume considérable.
Qu'on se détrompe ; ce n'est qu'une petite brochure de
140 pages. Il faut bien quelque espèce de compensation
pour tant de longs et gros ouvrages que l'on nous donne
tous les jours et qui ne nous apprennent rien. Вгот.
SALON DE PEINTURE .
SEPTIÈME ARTICLE ,
Portraits , Dessins , Gravures,
PORTRAITS .
M. ROBERT LEFÈVRE,
Quelle que soit la célébrité de M. Robert Lefèvre , regardé
depuis long-tems comme un de nos meilleurs peintres de portraits
, j'ose croire que l'exposition actuelle doit ajouter encore
à l'idée qu'on s'était faite de son talent , et à sa réputation
brillante. Ses ouvrages sont si nombreux , ils renferment tant
de beautés , que si l'on prétendait en donner une analyse
complète , il faudrait peut- être leur consacrer exclusivement
cet article. Mais , me bornant à indiquer ceux qui m'ont paru
les plus remarquables , je citerai d'abord le portrait enpied
DECEMBRE 1808 . 557
:
de la princesse Borghèse ( Nº 511 ) , comme très-bien composé,
d'une très-belle couleur, d'un bon effet, et rempli d'accessoires
heureux , traités d'une manière supérieure. On ne
saurait rendre avec plus d'art la grâce et la beauté de son modèle
; la tête et la gorge sembleraient annoncer un crayon historique
, et sont d'ailleurs admirablement peintes.
Dans le portrait en pied d'une Dame qui tient à la main un
porte-crayonet un cahier de dessins (N° 519) ; dans le Nº 518 ,
où le modèle aussien pied est représenté dans unpaysage , on
ne peut méconnaître une belle entente d'effets , un pinceau
sûr , dont les touches larges et hardies savent imprimer la
vie à la toile , et la revêtir des plus riches couleurs.
Le portrait de M. Denon , directeur-général du Musée , est
également remarquable par la pose , par les accessoires bien
conçus , bien inventés , et par la couleur des chairs , par la
fermeté de l'exécution. Enfin, les bustes de MM. les sénateurs
Lebrun de Rochemont et Lecouteux-Canteleux , mais surtout
celui de l'Auteur ( Nos 515 , 514 , 522 ) , se distinguent,
par la double vigueur du faire et du coloris.
M. AUGUSTIN.
Un Cadre contenant le Portrait de S. M. la Reine des
Deux-Siciles , plusieurs Miniatures et Emaux. ( N° 10. )
Il est impossible , je crois , de voir en ce genre rien de plus
agréablement composé , de plus gracieusement ajusté , de
plus délicatement peint , de plus précieusement fini que ce
portrait de la reine de Naples. Tout est charmant dans cet
ouvrage , fait peut-être , et c'est beaucoup dire , pour ajouter
quelque chose à la réputation de son auteur.
Plusieurs de ses autres miniatures ne sont pas indignes de
se trouver dans le même cadre .
M. GROS.
Deux expositions consécutives avaient été enrichies par
M. Gros de leur plus grande machine. Mais on ne connaissait
de lui qu'un très-petit nombre de portraits , et il
n'était pas encore compté parmi nos maîtres en ce genre.
Trois ouvrages exposés cette année doivent lui obtenir un
rang très-honorable : deux sur-tout , le portrait du roi de
Westphalie à cheval , et celui du général Lasalle en pied,
(N° 273 et 274 ) , se sont fait distinguer d'une manière éclatante
dans ce salon si riche en portraits ; le premier par la
verve de la composition , l'exécution brillante et pleine de
force des étoffes , de tous les accessoires , par le mouvement
grand et vrai du cheval qui semble s'élancer et dévorer l'es
558 MERCURE DE FRANCE ,.
pace; le second , par l'expression de la pose et de la tête , par
le vigoureux modelage des chairs , une très-belle couleuret
une touche historique.
M. LAURENT.
Portrait de Femme. ( N° 356. )
On reconnaît dans ce charmant portrait l'habile peintre de
genre; on y reconnaît le goût de ses ajustemens, la grâce de
ses attitudes ,et cet art d'assortir ses couleurs pour produire
un effet agréable . D'ailleurs , la beauté , la fraîcheur , l'expression
aimable du modèle , paraissent concourir ici avec
l'art et le talent du peintre. C'est une coquetterie de jolie
femme de confier son portrait à ces artistes pleins de goût
qui possèdent l'heureux don de la grace. Mais c'est une
bonne fortune pour les artistes d'avoir ces jolis modèles à
peindre; car l'intérêt qu'inspirent les portraits ne sont point
alors renfermés dans le cercle étroit des amis et des connaissances
du modèle.
M. RIESENER.
Cet artiste a exposé plusieurs ouvrages pleins de vie et de
sentiment , d'une disposition flatteuse et naturelle. On a surtout
remarqué le portrait en pied de deux Soeurs ( N° 497 ) ,
l'attitude , l'expression des figures , la facilité , l'agrément de
latouche , et la douce harmonie de l'ensemble .
M. GARNIER.
Portrait de S. M. l'Empereur dans son intérieur. (N° 232.)
Je crois qu'il était difficile de mieux remplir la grande
étendue de la toile qui avait été assignée à l'artiste. Quoiqu'il
ne s'y trouve que deux figures, on ne sent aucun vide
dans la composition. L'Empereur est debout, appuyé sur une
table , d'où se déroule jusqu'au parquet une longue carte
géographique. Sur un plan plus reculé , l'on aperçoit son
secrétaire la plume à la main. Le fond est orné d'une bibliothèque
et de différens bustes. La figure principale me paraît
bien exécutée , et l'effet de l'ensemble très-satisfaisant.
M. SAINT.
Un Cadre renfermant plusieurs Miniatures . ( N° 545. )
La miniature ainsi traitée mérite peut- être une place à
côté de la peinture à l'huile . C'est presque la même vigueur ,
la même force de tons. Ce grand mérite de la vigueur dans
de si petits ouvrages , n'est cependant pas le seul dont
M. Saint ait fait preuve. Sa couleur est suave , harmonieuse;
son dessin plus ferme , plus pur que celui de la plupart des
DÉCEMBRE 1808. 559
peintres en miniature ; et le choix , la grâce , le goût , distinguent
presque toujours la pose de ses figures comme leurs
ajustemens.
M. PRUD'HON.
Portrait de M. M.-D.-Q., ancien Président au Parlement
de Besançon . ( N° 486. )
La nature est ici rendue avec toute sa naïveté , toute sa
finesse : rien de maniéré , de cherché ; rien qui trahisse les
efforts de l'art ; et cependant l'art le plus profond , le plus
réfléchi , jusque dans les moindres détails. La pose est
d'une simplicité extrême , l'expression de la tête aussi naturelle
que la pose; la couleur est fine et transparente ,
le modelage doux et vrai , et le fond bien inventé , bien
assorti à la figure. Tout ce qu'on pourrait désirer dans ce
portrait , c'est peut-etre un peu plus de saillie.
J'avais annoncé , dans mon premier article , les portraits
de M. Kinson , comme des ouvrages très-distingués. Je me
proposais de leur payer ici le tribut d'éloges qu'ils méritent;
mais ils ont été enlevés du Salon avant que j'aie pu les examiner
en détail. Du reste , le jugement du public a pleinement
confirmé celui que j'avais hasardé dès l'ouverture de
l'exposition. On s'est plu à reconnaître dans ces portraits un
mérite peu vulgaire , et plus d'un genre de mérite .
Deux femmes célèbres , Mme Lebrun et Mme Benoît , dont
le nom ne se trouve point sur la Notice , ont cependant orné
l'exposition de quelques portraits distingués. Le goût , la
finesse , l'expression , une couleur séduisante et une grande
facilité de pinceau , telles sont les qualités brillantes que l'on
accorde depuis long tems à Mme Lebrun , et qu'on retrouve
cette année , sur-tout dans l'un de ses portraits , peint d'une
manière plus franche et plus naturelle que les autres ouvrages
qu'elle vient d'exposer. Parmi ceux de Mme Benoît, le
plus parfait , ce me semble , est le portrait de M. le
docteur Gall , où l'on ne peut que louer la vérité de la pose ,
la saillie , le modelage de la tête et des mains, l'exécution
sûre et savante des accessoires .
Mme ROMANI ( Adèle de Romance ).
Mme Romani me semble avoir fait des progrès sensibles
depuis la dernière exposition , où elle s'était déja distinguée.
"Sa couleur est devenue plus transparente , plus fine, so'n
dessin plus correct , et sa touche plus ferme. Le Portrait de
Mello Emilie L....., dans le costume du dernier acte des
560 MERCURE DE FRANCE,
Trois Sultanes ( N° 536 ) , bien composé , d'une couleur
aimable , est aussi exécuté avec soin dans tous les accessoires .
Celui de M. S. dans son cabinet , n'est point inférieur au précédent
par la couleur ; mais sa composition est peut-être un
peu confuse , sur-tout vers le bas de la toile , où le fauteuil
surlequel M. S. est assis , sa table et son tabouret , se rencontrent
et se croisent d'une manière désagréable .
Une jeune Personne appuyée sur un coussin vert (N° 533),
et un jeune.Homme ( N° 535 ) , sont encore deux portraits
pleins d'agrément , et parés , comme tous ceux de Mme Romani
, du prestige d'une couleur flatteuse.
Melle HARVEY.
Trois Portraits , même Nº ( 283 ) .
Le goût , le sentiment le plus délicat des convenances ,
caractérisent ces trois portraits , qu'on reconnaît tous à ce
signe très-rare pour être du même auteur , quoique l'exécution
ne soit peut-être pas dans tous également soutenue.
On a principalement distingué entre les ouvrages de ce genre,
le buste d'une jeune femme dont la tête s'incline et pose mollement
sur sa main. L'expression douce et recueillie , la
finesse et la pureté des traits , le choix et l'élégance des ajustemens
, le moëlleux des contours , la noblesse , la grâce , et
pour ainsi parler, lebon ton de l'attitude, la suavité du coloris,
et l'harmonie de l'ensemble , me paraissent justifier pleinement
cette flatteuse distinction: mais il me paraît sur-tout
que la manière de peindre et le ton de couleur rappellent
l'Ecole vénitienne .
Melle CAPET..
Tableau représentant feue Mme Vincent , élève de son
mari. ( N° 89. )
Mme Vincent fait le portrait de M. le sénateur Vien; assise
à ses côtés , Melle Capet prend soin de charger sa palette.
- Pour donner plus d'intérêt à ce tableau , l'auteur a eu
l'adresse d'y faire entrer M. Vincent et ses principaux élèves ,
parmi lesquels tous les amis des arts se plaisent à distinguer
M. Mérimée , dont les ouvrages ont embelli plusieurs de nos
expositions , et qui s'est placé au rang de nos meilleurs coloristes
.
La disposition da ce tableau est sage ; la touche délicate ;
l'ensemble harmonieux ; et si je juge de tous les portraits par
ceux que je pouvais reconnaître , ils sont d'une grande ressemblance.
On pourrait faire , il est vrai , quelques observations
critiques, particulièrement sur la couleur; mais en
total ,
1
DECEMBRE 1808
EPTDE LA
SCOA
total , c'est un ouvrage estimable , et dont le mérite réel fait
plus que racheter les légères imperfections .
Melles SOPHIE et FANNY CHARRING
Ces deux soeurs rivales en talent , ont exposé des portraits
infiniment agréables, d'un dessin correct, d'une couleur tresfine
et très- brillante , d'un faire délicat et soigné.
Il y aurait encore un grand nombre de portraits à placer
dans cet article , si l'on voulait faire mention de tous ceux
qu'on ajustement distingués . Mais c'est ce grand nombre
même qui ne permet pas d'y songer .
DESSIN S.
M. MOREAU jeune .
Un Cadre contenant 68 Dessins. ( N° 441. )
?
M. Moreau jeune est reconnu depuis bien long-tems pour
unmodèle dans ce genre de dessins qui, reproduits par la
gravure , sont destinés à l'ornement des chefs-d'oeuvres de la
poësie et de l'éloquence. Chaque nouveau salon offre des
preuves nouvelles de son éclatante supériorité : et l'ons'étonne
chaque fois , comme si l'on ne devait pas s'y attendre , en
voyant cet habile artiste mettre tant de vérité , de goût ,
d'intelligence , d'expression et de grâce dans cette foule de
compositions dont les sujets different si fort entr'eux , et sont
si sévèrement déterminés . Il se joue de toutes les difficultés
avec une adresse surprenante ; toutes les scènes deviennent
piquantes , énergiques ou gracieuses sous son pinceau . Quelquefois
avec une seule figure il produit un grand effet ; quelquefois
, dans un cadre extrêmement étroit , il place sans confusion
un grand nombre de figures toutes aimables et variées .
Il rend avec le même bonheur les scènes les plus gaies de
Molière , les descriptions les plus brillantes d'Ovide , les
sentimens les plus élevés de Corneille. C'est la perfection.
dans ce genre , borné il est vrai , mais extrêmement agréable,
lorsqu'il est porté à ce comble de l'art .
MM. Lafitte , Monsiau et Le Barbier aîné ont aussi montré
beaucoup de talent et d'habileté dans des dessins de vignettes.
Mais M. Le Barbier en a exposé de plus considérables. Celui
d'Antigone ou la Piétéfraternelle (N° 363) , est sur-toutd'une
grande beauté. La figure de Polinice , mort de la main de son
frère , et que sa soeur traîne sur le bûcher , malgré la défense
de Créon, est d'un bon style , d'un bon effet , modelée et
crayonnée d'une manière large. Celle d'Antigone est bien
Na
562 MERCURE DE FRANCE,
ajustée ; sa douleur et l'effort qu'elle fait pour mettre sur le
bûcher le corps de son malheureux frère , sont rendus avec.
une grande vérité ; mérite qui n'est pas moins remarquable
dans le mouvement de sa compagne aux aguets pour découvrir
si personne ne survient et ne peut les apercevoir.
Agrippine quittant le camp de Germanicus . ( N° 364. )
Tableau divin dans Tacite , bien composé dans M. Le Barbier,
qui, sans doute , aurait pudonner à ses figures plus de
noblesse et de style ; mais qui , du moins , a su conserver en
plusieurs endroits de la force et de l'expression.
Son Allégorie sur la mort de Mme B. se distingue sous le
double rapport de la composition pittoresque et de la composition
postique. On y trouve plusieurs figures expressives ,
aussi heureusement inventées qu'habilement rendues. Jo
regrette de ne pouvoir consacrer à cet ouvrage plein de mérite
, une analyse détaillée , qui ferait du moins apprécier la
justesse des pensécs , et le sentiment de la composition.
Mme BRUYÈRE , ( née Le Barbier. )
L
Une Mère pleurant sur la tombe de son Fils . ( N° 82. )
Que la douleur est touchante sur cette douce physionomie!
quelle grâce dans cette attitude ! quel goût dans ces ajustemens
! quel crayon moëlleux et léger ! Mme Bruyère n'a pas
besoin pour plaire et pour attendrir , du secours de la couleur
: son crayon seul a tout fait .
M. CASIMIR KARPFF.
Le fini des dessins nombreux exposés par cet artiste , suppose
dans son auteur un travail incroyable , une persévérance
qui effraie. Peut - être même pourrait - on inviter
M. Casimir Karpff a chercher moins scrupuleusement ce fini ,
cette perfection séduisante sans doute , mais qui pourrait répandre
quelque froideur sur ses charmans ouvrages , d'ailleurs
biencomposés, d'un bondessin, du faire le plus aimable.
La physionomie de ses figures , naturelleet caractéristique ,
paraît devoir beaucoup ressembler. On peut en juger du
moins par le Portrait de S. M. l'Impératrice ( N° 93 ) ; il est
orné de riches accessoires dont l'artiste , sans faire usage du
blanc , a su rendre jusqu'aux moindres détails , avec une
perfection surprenante , et dont on ne trouverait peut-être
pas un autre exemple dans toute l'exposition .
Mme GIACOMELLI.
Dix-huit dessins. Sujets tirés des tragédies de Sophocle.
(N° 255. )
)
DECEMBRE 1308 . 563
Avant de représenter les principales situations du plus
grand maître de la scène grecque , l'on sent combien
Mme Giacomelli s'est pénétrée de l'esprit des artistes grecs .
Leur noble simplicité,leurgrâce, leur naturel, se retrouvent
jusqu'à certain point dans la plupart de ces dessins. Les
motifs des draperies sont ordinairement très-heureux. L'expression
n'est jamais fausse , quelquefois elle est rendue avec
énergie , mais toujours avec noblesse , comme dans les ouvrages
de l'antiquité. Ceux que Mme Giacomelli vient d'exposer,
forment une collection intéressante , et biendigne de
l'honorable médaille décernée à leur auteur.
M. FRAGONARD.
Anacréon réchauffant l'Amour. ( N° 220. )
Les Fureurs d'Edipe. ( N° 221. )
:
Ces deux ouvrages se font remarquer par le fini le plus
précieux ; mais ce n'est pas leur principal mérite. Les pensées
sont justes , les mouvemens vrais , le dessin assez correct.
Quelquefois cependant on pourrait y désirer plus de noblesse
et de style. Mais le Portrait de Femme , inscrit sous le
N° 222 , me paraît de tout point un modèle. Un tel dessin
vaut presque une peinture.
GRAVURES .
M. GODEFROY.
Un Christ mort , sur les genoux de sa mère , d'après
Annibal Carrache. (N° 799. )
C'estune entreprise difficile de chercher à reproduire avec le
burin un chef-d'oeuvre dont la grandeur de style , la noblesse
et l'énergie d'expression, demanderaient beaucoup d'art et de
talent pour n'être pas altérés dans une copie peinte. Cette
difficulté tourne entiérement à l'honneur de l'artiste qui l'a
surmontée, du moins autant qu'elle pouvait l'être . Toutes
les beautés de l'original qui n'étaient pas impossibles à conserver
, on les retrouve dans cette traduction , d'un burin
moëlleux et facile , d'une exécution supérieure.
LeRetour de la Course , d'après M. Vernet , ne peut aussi
qu'obtenir l'attention et la haute estime des connaisseurs. Son
auteur a exposé quelques autres gravures toujours d'un rare
talent , et principalement un Jupiter et Antiope , d'après le
Corrège , qui respire toute la grâce de ce peintre des Amours,
et où le faire est savamment diversifié dans les chairs , les
draperies et le paysage.
1
Nn 2
564 MERCURE DE FRANCE ,
M. ROGER .
Il y a dans le Salon de cette année trois gravures de cet
artiste , toutes trois très -dignes d'élogė. L'une qui représente
la Vierge et l'Enfant Jésus , d'après Louis Carrache , est
d'une belle et grande manière : le burin y rivalise de largeur
avec le pinceau. - Celle de Paul et Virginie , d'après
M. Girodet , est pleine de grâce et de style , qualités que doit
le graveur à son habile modèle , mais qu'il faut du moins lui
savoir gré de n'avoir point altérées. On peut en dire à peu
près autant du Naufrage de Virginie , d'après le dessin de
M. Prud'hon .
Ces deux gravures font partie de la magnifique édition
in-4º de cette pastorale charmante de Paul et Virginie ,
connue de tous ceux qui lisent , traduite dans toutes les
langues , et restée modèle dans la nôtre.
M. MOREL.
1
Le Serment des Horaces , d'après le Tableau de M. David.
(N° 819 )
On ne peut que louer cette gravure sous le rapport du
dessin. La correction , la vigueur , le style élevé du peintre ,
s'y retrouvent presque partout , et c'est là l'essentiel. Mais le
travail en est peu flattenr, et l'on pourrait y remarquer quelque
dureté, quelque sécheresse , sur-tout dans les figures des
Enfans, et de la Mère des Horaces. C'est , je crois , dans le
groupe des trois Guerriers que M Morel a le mieux réussi.Du
reste, cet ouvrage est en somme très-digne de son auteur ,
justement célèbre par les gravures de la Mort de Socrate et du
Bélisaire de M. David .
M. DEFRAY , graveur de S. M. le Roi de Hollande.
Jacob bénissant les Enfans de Joseph , d'après Rembrandt.
(N° 787. )
Chacun se rappelle ce tableau qui faisait partie de l'Exposition
prussienne, et dans lequel on ne savait ce qu'on devait
leplus admirer de la poësie de la composition,du beau caractère
des têtes , de la profondeur de l'expression , ou de la vigueur
et de la transparence du coloris .Cette gravure rend fidèlement
l'effet de l'ensemble . On y sent la couleur de Rembrandt,
mais l'expression y est beaucoup affaiblie ; et c'est un
défaut essentiel que ne peuvent point racheter les beautés
d'exécution qu'on y remarque en grand nombre. Il faut convenir
aussi que c'était pour M. Defray un point de comparaison
bien terrible, et pourtant inévitable , que les gravures
DECEMBRE 1808 . 565
de Rembrandt lui-mêmed'après ses tableaur, chefs d'oeuvres
de verve , d'esprit et de sentiment , qui ne sauraient être
surpassés.
M. Beisson , qui fit paraître avec tant de succès , il y a deux
ans , une gravure des Jeunes Athéniens tirant au sort , de
M. Peyron , s'est fait honorablement distinguer cette année
par une gravure non moins belle de la Ste- Cécile , ouvrage
d'autant plus remarquable , qu'on ne peut ignorer combien
il est difficile de traduire la grâce , l'expression , le charme
céleste répandu dans toutes les parties de l'original , l'un des
ehefs-d'oeuvres de ce Raphaël , que les Italiens appellent leur
Ange.
Je terminerai dans le prochain Nº, par l'examen des ouvrages
de Sculpture , et par quelques observations générales ,
si toutefois je me trouve assez d'espace. VICT .... F ....
N. B. Il s'est glissé dans le dernier article quelques fautes d'impression.
Deux sur-tout me paraissent assez graves pour mériter d'être
relevées .
Sur le tableau de M. Menjaud , page 517 , ligne 24.- .... une certaine
faveur , attachée au nom de son héros ,- la phrase n'est point
achevée.- Ajoutez : et que n'obtiendrait pas au même degré , peutêtre
, le sujet le plus élevé , tiré d'une histoire étrangère.
Sur les miniatures de M. Mansion , page 522 , ligne 14. et il me
semble que l'agrément général unit la raison à la vigueur . - Rétablissez
ainsi : ... et il me semble que l'effet général unit l'agrément à
lavigueur.
VARIÉTÉS ..
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES. - Questions proposées par la Société
d'Émulation de Cambrai.
Première question . POÉSIE . La petite vérole a de si funestes
effets, que le moyen d'en préserver l'humanité doit être considéré comme
un bienfait de la Providence . Cependant , malgré les nombreuses victimes
de ce fléau destructeur, on en repousse encore le préservatif qu'une heureuse
découverte a mis a notre disposition . La vaccine est toujours un
don stérile pour un certain nombre de familles . C'est encore pour quelques
personnes , un objet de dérișion , de dédain et même d'horrear
Des Médecins distingués , des Sociétés savantes , des Magistrats d'un
mérite supérieur , ont publié de fort bons écrits sur les avantages de la
vaccination ; mais il est des préventions difficiles à vaincre. Les raisonnemens
frappent moins certains esprits que le ridicule . On croit done qu'il
importe que la poësie s'arme des traits de la satire contre les objec
566 MERCURE DE FRANCE ,
tions fausses et puériles que le préjugé oppose à cette innocente et salutaire
nouveauté. Le tableau des ravages de la petite vérole , la critique
des folles déclamations des ennemis de la vaccine et le développement
du bien qu'elle doit procurer , offrent un sujet suffisant peut - être pour
échauffer la verve du poëte philantrope .
La Société décernera une médaille d'or de cent vingt francs , à l'auteur
du meilleur ouvrage en vers sur cette matière.
Deuxième question . - AGRICULTURE. Il est utile d'examiner s'il
ne serait pas possible de parvenir à l'entière suppression des jachères sans
détériorer les terres . Si la nature du sol n'oppose pas à cette suppression
un obstacle invincible ; si l'usage des engrais , lavariété des semences , les
bons labours et d'autres moyens peuvent suppléer à la médiocrité du
sol , et au repos qu'on a cru nécessaire pour réparer les sels dont la
terre a besoin pour la reproduction , il importe d'éclairer les cultivateurs
sur les procédés les plus efficaces et les moins dispendieux pour obtenir
des récoltes non interrompues .
La Société décernera une médaille d'or , de la valeur de cent vingt
francs , à l'auteur du meilleur mémoire qui lui parviendra sur les moyens
d'opérer , sans inconvénient , la suppression des jachères .
Troisième question . INDUSTRIE ET COMMERCE . - La batiste , le
clair ou linon , la gaze et tout autre tissu fin , le lin , pourraient-ils
perdre leur tendance à se rouler , lorsqu'ils sont sans apprêt , leur roideur
et leur facilité à conserver le pli , lorsqu'ils sont apprêtés , et
acquérir la souplesse et le moëlleux de la mousseline ?
Indiquer les procédés nouveaux à suivre ou les innovations à faire
dans les anciens, soit pour le rouissage et les préparations du lin , soit
pour la filature , le tissage ou les apprêts de toile fabriquée.
Si l'on parvenait à prouver que la nature du lin ne permet pas de
donner aux toilettes les qualités qu'exige impérieusement la mode , pourrait-
on les obtenir par l'alliage du fil de lin avec celui de la soie et du
coton?
Quatrième question . - Pourrait - on faire baisser le haut prix des
toilettes , par une diminution de la main - d'oeuvre du lin , du fil et du
tissage ? On donuera les moyens de propager l'emploi de la navette volante.
On traitera principalement la question de la possibilité de rendre
le lin susceptible d'être , comme le coton , filé par mécanique dans les
numéros fins .
Une médaille d'or , de cent vingt francs , sera décernée à celui qui
aura traité ces deux questions d'une manière satisfaisante.
Dispositions générales relatives au concours .
Le concours sera fermé le 1er juillet 1809. Les membres résidens en
sont seuls exclus .
Les concurrens devront adresser leurs paquets , francs de port , à
M. Farez , secrétaire perpétuel de la Société. Chacun d'eux indiquera
sonnom et sa résidence , dans un billet cacheté.
DECEMBRE 1808 . 567
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
RUSSIE. - Pétersbourg , 25 novembre. - S. M. l'impéra
trice-mère est arrivée de Gatschina , accompagnée des
jeunes grands-ducs et grand' -duchesses , en sorte que toute
la famille impériale est actuellement dans cette capitale .
On a célébré , samedi dernier , les funérailles du général
prince Dolgoroucki , avec la plus grande pompe. Ce mili
taire , si justement regretté , avait reçu, la veille de sa mort ,
le brevet de général-lieutenant .
La fete que les officiers de la garde devaient donner à
S. M. l'Empereur , n'a pas encore eu lieu ; on ignore le jour
précis où elle sera donnée.
Le général comte de Buxhowden , commandant en chef
de notre armée en Finlande , vient d'ètre rappelé. Le génér
ral Knorring est nommé pour lui succéder.
Le vice-amiral suédois Cronstedt , gouverneur de la forteresse
de Sweaborg , au moment où elle s'est rendue à nos
troupes , est arrivé ici d'Abo.
Le contre-amiral Sorokin qui avait un commandement
dans notre flotte de la Baltique, vient d'obtenir sa démission.
Notre gazette officielle ne contient encore aucune nouvelle
de la Finlande .
S. A. I. la grande-duchesse Catherine , soeur de S. M.
l'Empereur , doit épouser le prince George de Holstein-
Oldenbourg , gouverneur d'Esthonie , fils du duc régnant
d'Oldenbourg , qui a été reçu membre de la Confédération
du Rhin , à l'époque de l'entrevue des deux Empereurs à
Erfart. Le jour des fiançailles est déjà fixé .
PRUSSE .-Berlin, 3 décembre.-On écrit de Kænisgsberg ,
que le premier ministre de S. M. , M. de Stein , a enfin demandé
et obtenu sa démission le 25 novembre .
Toutes les troupes françaises ont quitté aujourd'hui Berlin
, et les clefs de la ville ont été remises au prince Ferdinand
, frère du grand Frédéric.
M. le maréchal Davoust , duc d'Auerstaedt, est parti
hier. L'intendant- général , M. Daru , et l'administrateur-gé.
néral des finances , M. Bignon , étaient partis quelques
jours auparavant.
Dans l'ordre par lequel M. le duc d'Auerstaedt a annoncé
568 MERCURE DE FRANCE ,
au général Saint-Hilaire son départ de Berlin , on remarque
entr'autres les passages suivans :
« Le dernier ordre que j'ai a vous donner en partant de
Berlin , doit être un hommage à la glorieuse mémoire de
Frédéric- le-Grand , et un témoignage de l'estime que notre
souverain et la nation française ont pour son auguste frère.
En quittant Berlin vous vous rendrez à la tête de vos troupes
chez le prince Ferdinand , pour lui présenter les clefs de
cette capitale .... A Berlin et à Vienne , partout où le
destin aconduit les armes de notre Empereur ,, on ne saura
nous refuser le témoignage de ne rien avoir fait pour détourner
les coeurs des sujets de leurs souverains ...
Ici comme par-tout il y a des têtes exaltées , et des aventuriers
pour qui le renversement de tout ordre est un objet
d'espoir et un besoin ; ces hommes dangereux ont été contenus.
La noblesse , les propriétaires , le clergé , les bourgeois
, les négocians , toutes les institutions qui forment la
base de l'ordre social , ont été protégées et défendues contre
les tentatives des novateurs. Les Français quittent ce pays
avec un profond sentiment de considération pour le monarque
et pour la nation. >>>
Le Télégraphe assure que l'on a dénoncé aux autorités
françaises , une espèce d'embauchage mystérieux et romanesque
qu'on exerce envers les jeunes gens. Celui qui s'enrôle
ne connaît que l'individu qui l'engage ; il promet par
serment de se procurer des armes , d'attendre le signal de
rassemblement qu'on lui indique , et de se rendre à un endroit
qu'on lui désigne , pour obéir aveuglement au chef
inconnu qu'il y trouvera , et pour le suivre partoutoù il voudra
le conduire, Il doit engager de la même manière un de
ses amis. Les sermens , signés de chaque individu , passent
demain en main jusqu'au chef inconnu.
On a long-tems révoqué en doute ce fait qui paraissait
incroyable ; mais des rapports multipliés en ont contasté la
réalité. Les autorités françaises ont également reçu des dénonciations
contre plusieurs sociétés qui paraissent n'avoir
pour but commun que le désordre et l'anarchie. Le maréchal
duc d'Auerstaedt , ayant eu connaissance de ces affaires,
a pense que la présence de S. M. le roi dans sa bonne ville
de Berlin dissiperait promptement les menées des anarchistes
.
AUTRICHE.- Vienne, 30 novembre.- La gazette de la cour
de ce jour annonce le rétablissement de la santé de l'Im
DÉCEMBRE 1808 . 569
pératrice et son retour , ainsi que celui de l'Empereur,
dans cette capitale pour demain.
Le voyage que le prince de Prosorowsky , général en chef
des armées russes en Moldavie et Valachie , devait faire à
Pétersbourg , est , dit-on , suspendu de nouveau . On ne
connaît point les motifs de ce retard ; seulement on sait qu'il
ne peutpas être attribué à la crainte d'une rupture prochaine
avec les Turcs , car il ne s'est rien passé qui puisse faire
croire à un semblable événement , et toutes les lettres écrites
par des officiers russes disent qu'ils se préparent à passer en
Valachie les quartiers d'hiver les plus tranquilles , d'après la
certitude qu'ils ont que l'armistice ne sera pas rompu avant
le printems.
Suivant les dernières nouvelles de la Turquie , l'armée
continue à se renforcer. On porte à go mille hommes celle
qui campe près de Constantinople .
-L'archiduc Charles a fait à l'Empereur un rapport trèscirconstancié
sur l'état actuel de la garde nationale dans les
diverses provinces de la monarchie autrichienne , et particulièrementà
Vienne . S. M. a adressé un billet à l'archiduc ,
pour le charger de témoigner sa satisfaction aux officiers de
ces corps.
ANGLETERRE. Londres , 23 novembre . - Le conseil de
guerre formé pour le jugement de sir Hew Dalrymple s'est
assemblé le 19. Sir Arthur Wellesley a paru , et a demandé
permission de déposer une copie des observations faites par
Jui sur la négociation de l'armistice de Portugal. Il a désavoué
tout ce que les papiers publics ont pu avancer sans son
autorisation ; il a déclaré au contraire , qu'il avait opiné
entiérement avec le général en chef qu'il était urgent de
laisser aux Français la faculté d'évacuer le Portugal. Il a été
lu ensuite une protestation du général portugais , Freire
d'Andrade , et la réponse du général Dalrymple qui lui témoigne
son étonnement de ne recevoir ses observations
qu'après la signature du traité. D'autres lettres de différens
insurgés portugais ont été lues également , les unes approuvant
, les autres blamant la convention . Sir Arthur Wellesley
fut admis à faire lecture du journal de ses opérations
pendant que l'armée a été sous ses ordres. Il y est dit qu'il
a offert ses secours aux insurgés espagnols de Castille et de
Galice , mais que les généraux Cuesta et Blake lui ont répondu
qu'ils n'avaient pas besoin d'hommes , mais d'argent ,
d'armes et de munitions. Ces généraux furent bientôt défaits
à Rio Secco par le maréchal Bessières. Le commandement
570 MERCURE DE FRANCE ,
de sir Arthur ne se prolongea point au-delà de la bataille de
de Vimiera . Cette lecture entendue, la courmartiale s'ajourna
au 22.
La séance de ce jour fut remplie d'abord par une défense
de sir Hew-Dalrymple, appuyée de pièces justicatives , telles
que contrôles , rapports , etc. , etc. , dont la lecture fut feite
d'an ton si bas , que les assistans ne purent rien entendr .
Sir Arthur Wellesley répondit longuement à quelques parties
du discours du général Dalrymple , pà il se croyait inculpé.
Le capitaine Bligh a répondu à une série de questions
relatives au débarquement, et à l'approvisionnement de
P'armée, et la cour s'est ajournée au 24. On pense que c'est
pour attendre le général Burrard. Les ducs de Cumberland
et de Cambridge étaient placés derrière le président , sir D,
Dundas. Le général Miranda figurait aussi au nombre des
assistans.
au
(INTÉRIEUR.)
Paris , 17 Décembre.
13me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Saint-Martin , près Madrid, le 2 décembre 1808.
Le 29, le quartier-général de l'Empereur a été porté au village de
Bozėguillas. Le 30 , à la pointe du jour , le duc de Bellune s'est présenté
pied du Somo - Sierra. Une division de 13,000 hommes de l'armée de
réserve espagnol défendait le passage de cette montagne. L'ennemi se
croyait inexpugnable dans cette position . Il avait retranché le col que
Jes Espagnols appellent Puerto , ety avait placé 16 pièces de canon. Le
9º régiment d'infanterie légère couronna la droite . Le 96º marcha sur la
chaussée ; et le 24º suivit à mi-côte les hauteurs de gauche. Le général
Senarmont , avec 6 pièces d'artillerie , avança par la chaussée .
La fusillade et la canonnade s'engagèrent. Uue charge que fit le général
Montbrun à la tête des chevau- légers polonais , décida l'affaire ;
charge brillante s'il en fut, où ce régiment s'est couvert de gloire et a
niontré qu'il était digne de faire partie de la garde-impériale . Canons ,
drapeaux , fusils , soldats , tout fut enlevé , coupé ou pris. Huit chevaulégers
polonais ont été tués sur les pièces , et 16 ont été blessés. Parmi
ces derniers le capitaine Dzievanoski a été si griévement blessé , qu'il est
presque sans espérance . Le major Ségur , maréchal- des -logis de la maison
de l'Empereur , chargeant parmi les Polonais , a reçu plusieurs
blessures , dont une assez grave. Les 16 pièces de canon , dix drapeaux ,
une trentaine de caissons , 200 charriots de toute espèce de bagage , les
caisses des régimens , sont les fruits de cette brillante affaire . Parmi les
prisonniers , qui sont très-nombreux , se trouvent tous les colonels et
les lieutenans-colonels des corps de la division espagnole. Tous les soldats
auraient été pris , s'ils n'avaient pas jeté leurs armes et ne s'étaient
pas éparpillés dans les montagnes .
Le 1er décembre , le quartier-général de l'Empereur était à Saint-
Augustin, et le 2, le duc d'Istrie , avec la cavalerie, est venu couronner
les hauteurs de Madrid. L'infanterie ne pourra arriver que le 3. Les
DECEMBRE 1803 . 571
renseignemens que l'on a pris jusqu'à cette heure , portent à penser que
la ville est livrée à toute espèce de désordre , et que les portes sont bare
ricadées.
Le tems est très-beau .
14me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Madrid , le 5 décembre 1808 .
Le 2 , à midi , S. M. arriva de sa personne sur les hauteurs qui couronnent
Madrid , et où étaient placées les divisions de dragons des généraux
Latour-Maubourg et Lahoussaye , et la garde impériale à cheval .
L'auniversaire du couronnement , cette époque qui a signalé tant de
jours à jamais heureux pour la France , réveilla dans tous les coeurs les
plus doux souvenirs , et inspira à toutes les troupes un enthousiasme
qui se manifesta par mille acclamations . Le tems était superbe et semblable
à celui dont on jouit en France dans les plus belles journées du
mois de mai.
Le maréchal duc d'Istrie envoya sommer la ville , où s'était formés
une Junte militaire , sous la présidence du général Castellar , qui avait
sous ses ordres le général Morla , capitaine - général de l'Andalousie et
inspecteur-général de l'artillerie. La ville renfermait un grand nombre
de paysans armés qui s'y étaient rendus de tous côtés , 6000 hommes de
troupes de ligne et 100 pièces de canon. Depuis huit jours , on barricadait
les rues et les portes de la ville; 60,000 hommes étaient en armes :
des cris se faisaient entendre de toutes parts , les cloches de 200 églises
sonnaient à la fois , et tout présentait l'image du désordre et du délire.
Un général de troupes de ligne parut aux avant-postes pour répondre
à la sommation du duc d'Istrie ; il était accompagné et surveillé par 30
hommes du peuple dont le costume , les regards et le farouche langage
rappelaient les assassins de septembre. Lorsqu'on demandait au général
espagnol s'il voulait exposer des femmes , des enfans , des vieillards aux
horreurs d'un assaut , il manifestait à la dérobée la douleur dont il était
pénétré ; il faisait connaître par des signes qu'il gémissait sous l'oppression
, ainsi que tous les honnêtes gens de Madrid , et lorsqu'il élevait
la voix , ses paroles étaient dictées par les misérables qui le surveillaient.
On ne put avoir aucun doute de l'excès auquel était portée la tyrannie
de la multitude , lorsqu'on le vit dresser procès-verbal de ses propres
discours , et les faire attester par la signature des spadassins qui l'environuaient.
L'aide-de-camp du duc d'Istrie , qui avait été envoyé dans la ville ,
saisi par des hommes de la dernière classe du peuple, allait être massacré,
lorsque les troupes de ligne indignées le prirent sous leur sauvegarde
et le firent remettre à son général.
Un garçon boucher de l'Estramadure , qui commandait une des
portes , osa demander que le duc d'Istrie vint lui-même dans la ville ,
les yeux bandés : le général Montbrun repoussa cette audace avec indignation;
il fut aussitôt entouré , et il ne s'échappa qu'en tirant son
sabre. Il faillit être victime de l'imprudence avec laquelle il avait oublié
qu'il n'avait point à faire à des ennemis eivilisés .
Peu de tems après , les déserteurs des Gardes-Wallones se rendirent
àu camp. Leurs dépositions donnèrent la conviction que les propriétaires
, les hommes honnêtes étaient sans influence ; et l'on dut croire
que toute conciliation était impossible .
La veille , le marquis de Perales , homme respectable qui avait paru
jouir jusqu'alors de la confiance du peuple, fut accusé d'avoir fait
mettre du sable dans les cartouches. H fut aussitôt étrapglé , et ses
572 MERCURE DE FRANCE ,
membres déchirés furent envoyés comme des trophées dans tous les
quartiers de la ville . On arrêta que toutes les cartouches seraient refaites
, et trois ou quatre mille moines furent conduits au Retiro et employés
à ce travail . Il avait été ordonné que tous les palais , toutes les
maisons seraient constamment ouverts aux paysans des environs , qui
devaient y trouver de la soupe et des alimens à discrétion..
L'infanterie française était encore à trois lieues de Madrid . L'Empereur
employa la soirée à reconnaître la ville et à arrêter un plan d'attaque
qui se conciliat avec les ménagemens que méritent le grand nombre
d'hommes honnêtes qui se trouvent toujours dans une grande capitale .
Prendre Madrid d'assaut , pouvait être une opération militaire de peu
de difficulté ; mais amener cette grande ville à se soumettre en employant
tour à tour la force et la persuasion , et en arrachant les propriétaires
et les véritables hommes de bien à l'oppression sous laquelle
ils gémissaient , c'est-là ce qui était difficile. Tous les efforts de l'Empereur
dans ces deux journées n'eurent pas d'autre but ; ils ont eté couronnés
du plus grand succès .
A sept heures , la division Lapisse , du corps du Maréchal duc de
Bellune , arriva. La lune donnait une clarté qui semblait prolonger
celle du jour. L'Empereur ordonna au général de brigade Maison de
s'emparer des faubourgs , et chargea le général de division Lauriston
de protéger cette occupation par le feu de 4 pièces d'artillerie de la
garde. Les voltigeurs du 16º régiment s'emparèrent des maisons , et
notamment d'un grand cimetière. Au premier feu , l'ennemi montra
autant de lâcheté qu'il avait montré d'arrogance pendant toute la
journée.
Le duc de Bellune employa toute la nuit à placer son artillerie dans
les lieux désignés pour l'attaqué.
A minuit , le prince de Neufchâtel envoya à Madrid un lieutenantcolonel
d'artillerie espagnole , qui avait été pris à Somo- Sierra , et qui
voyait avec effroi la folle obstination de ses concitoyens. Il se chargea
de la lettre ci-jointe ( n° I ) .
Le 3 , à neuf heures du matin , le même parlementaire revint au
quartier-général avec la lettre ci-jointe ( n° II ) .
Mais déjà le général de brigade d'artillerie Sénarmont , officier d'un
grand mérite , avait placé ses trente pièces d'artillerie , et avait commencé
un feu très-vif qui avait fait brèche aux murs du Retiro , Des
voltigeurs de la division Vilate ayant passé la brèche , leur bataillon
les suivit , et en moins d'une heure , 4000 hommes qui défendaient
le Retiro , furent culbutés . Le palais du Retiro , les postes importans
de l'Observatoire , de la manufacture de porcelaine , de la grande caserne
et de l'hôtel de Medina-Celi , et tous les débouchés qui avaient
été mis en défense furent emportés par nos troupes.
D'un autre côté , vingt pièces de canon de la garde jetaient des obus
et attiraient l'attention de l'ennemi sur une fausse attaque .
On se serait peint difficilement le désordre qui régnait dans Madrid ,
si un grand nombre de prisonniers , arrivant successivement , n'avaient
rendu compte des scènes épouvantables et de tout genre dont cette
capitale offrait le spectacle. On avait coupé les rues , crennelé les maisons
; des barricades de balles de coton et de laine avaient été formées
; les fenêtres étaient matelassées ; ceux des habitans qui désespé
raient du succès d'une aveugle résistance , fuyaient dans les campagnes :
d'autres qui avaient conservé quelque raison , et qui aimaient mieux
se montrer au sein de leurs propriétés devant un ennemi généreux ,
que de les abandonner au pillage de leurs propres,concitoyens ,
mandaient qu'on ne s'exposat point à un assaut. Ceuxqui ééttaaiieenntt étran→
de-
.
DÉCEMBRE 1808. 573
gens à la ville , ou qui n'avaient rien à perdre , voulaient qu'on se
défendît à toute outrance , accusaient les troupes de ligne de trahison
et les obligeaient à continuer le feu.
L'ennemi avait plus de cent pièces de canon en batterie ; un nombre
plus considérable de pièces de 2 et de 3 avaient été déterrées , tirées
des caves et ficelées sur des charrettes , équipage grotesque qui seul
aurait prouvé le délire d'un peuple abandonné à lui-même. Mais tous
moyens de défense étaient devenus inutiles : étant maître de Retiro ,
on l'est de Madrid. L'Empereur mit tous ses soins à empêcher qu'on
entrât de maison en maison. C'en était fait de la ville si beaucoup
de troupes avaient été employées. On ne laissa avancer que quelques
compaguies de voltigeurs , que l'Empereur se refusa toujours à faire
soutenir.
A 11 heures , le prince de Neufchâtel écrivit la lettre ci-jointe ( N° III ) .
S. M. ordonna aussitôt que le feu cessât sur tous les points .
A 5 heures , le général Morla , l'un des membres de la Junte militaire,
et don Bernardo Yriarte , envoyé de la ville , se rendirent dans la tento
de S. A. S. le major-général . Ils firent connaître que tous les hommes
bienpensans ne doutaient pas que la ville ne fût sans ressources , et que
la continuation de la défense était un véritable délire ; mais que les dernières
classes du peuple et que la foule des hommes étrangers à Madrid ,
voulaient se défendre et croyaient le pouvoir. Ils demandaient la journée
du 4 pour faire entendre raison au peuple. Le prince major- général les
présenta à S. M. l'Empereur et Roi , qui leur dit : « Vous employez en
vain le nom du peuple ; si vous ne pouvez parvenir à le calmer , c'est
parce que vous-même vous l'avez excité , vous l'avez égaré par des mensanges
. Rassemblez les curés , les chefs des couvens , les alcades , les
principaux propriétaires , et que d'ici à 6 heures du matin la ville se
rende , ou elle aura cessé d'exister . Je ne veux ni ne dois retirer mes
troupes . Vous avez massacré les malheureux prisonniers français qui
étaient tombés entre vos mains . Vous avez , il y a peu de jours , laissé
traîner et mettre à mort dans les rues deux domestiques de l'ambassadeur
de Russie , parce qu'ils étaient nés Français . L'inhabileté et la lâcheté
d'un général avaient capitulé sur le champ de bataille , et la capitulation
a été violée. Vous , monsieur Morla , quelle lettre avez-vous écrite à ce
général? il vous convenait bien de parler de pillage , vous , qui étant
entré en Roussillon ,, avez enlevé toutes les femmes et les avez partagées
comme un butin entre vos soldats. Quel droit aviez - vous d'ailleurs de
tenir un pareil langage ? La capitulation vous l'interdisait . Voyez quelle
a été la conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d'être
rigides observateurs du droit des nations ; ils se sont plaints de la conventiondu
Portugal , mais ils l'ont exécutée. Violer les traités militaires ,
c'est renoncer à toute civilisation , c'est se mettre sur la même ligne que
les Bedoins du désert. Comment donc osez-vous demander une capitulation
, vous , qui avez violé celle de Baylen ? Voilà comme l'injustice et
la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de ceux qui s'en sont
rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix; elle était l'alliée de l'Espagne,
et vous avez dirigé contr'elle les mortiers de la ville où vous
commandiez. J'avais une arméé espagnole dans mes rangs : j'ai mieux
aimé la voir passer sur les vaisseaux anglais , et être obligé de la précipiter
du haut des rochers d'Espinosa , que de la désarmer; j'ai préféré
avoir 7,000 ennemis de plus à combattre , que de manquer à la bonne foi
et à l'honneur. Retournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain
6heures du matin . Revenez alors , si vous n'avez à me parler du peuple
que pour m'apprendre qu'il s'est soumis. Sinou , vous et vos troupes .
yous serez tous passés par les armes. »
574 MERCURE DE FRANCE ,
Le 4, à 6 heures du matin , le général Morla et le généraldon Fernande
de la Vera , gouverneur de la ville , se présentèrent à la tente du prince
major-général. Les discours de l'Empereur , répétés au milieu des notables;
la certitude qu'il commandait en personne ; les pertes éprouvées pendant
la journée précédente , avalent porté le repentir et la douleur dans tous
les esprits; pendant la nuit , les plus mutins s'étaient soustraits au danger
parla fuite, et une partie des troupes s'était débaudée.
A 10 heures , le général Belliard prit le commandement de Madrid;
tous les postes furent remis aux Français , et un pardon général fut
proclamé.
Adater de ce moment, les hommes , les femmes , les enfans se répandirent
dans les rues avec sécurité. Jusqu'à 11 heures du soir , les boutiques
furent ouvertes . Tous les citoyens se mirent à détruire les barricades
et à repaver les rues ; les moines rentrèrent dans leurs couvens , et
en peu d'heures Madrid présenta le contraste le plus extraordinaire , contraste
inexplicable pour qui ne connaît pas les moeurs des grandes villes .
Tant d'hommes qui ne pouvaient se dissimuler à eux-mêmes ce qu'ils
auraient fait dans pareille circonstance , s'étonnent de la générosité des
Français. Cinquante mille armes ont été rendues , et cent pièces de canon
sont réunies au Retiro . Au reste , les angoisses dans lesquelles les habitans
de cette malheureuse ville ont vécu pendant quatre mois , ne
peuvent se dépeindre. La Junte était sans puissance ; les hommes les
plus, ignorans et les plus forcenés exerçaient le pouvoir , et le peuple , à
chaque instant , massacrait ou menaçait de la potence ses magistratset
ses généraux.
Le général de brigade Maison a été blessé. Le général Bruyère , qui
s'était avancé imprudemment dans le moment où on avait cessé le feu ,
a été tué . Douze soldats ont été tués , cinquante ont été blessés . Cette
perte , si faible pour un événement trop mémorable , est due au peu de
troupes qu'on a engagée ; on la doit aussi , il faut le dire, à l'extrême
lâcheté de tout ce qui avait les armes à la main .
L'artilleriea , comme à son ordinaire , rendu les plus grands services,
Dix mille fuyards , échappés de Burgos et de Somo-Sierra , et la
2ªdivision de l'armée de réserve , se trouvaient , le 3 , à trois lieues de
Madrid; mais , chargés par un piquet de dragons , ils se sont sauvés en
abandonnant 40 pièces de canon et 60 caissons .
Un trait mérite d'être cité : f
Un vieux général , retiré du service et âgé de 80 ans , était dans sa
maison à Madrid , près de la rue d'Alcala . Un officier français y entre et
s'y loge avec sa troupe. Ce respectable vieillard paraît devant cet officier,
tenant unejeune fille par la main , et dit : « Je suis un vieux soldat , je
connais les droits et la licence de la guerre; voilà ma fille : je lui donne
900,000 livres de dot; sauvez-lui l'honneur et soyez son époux. » Le
jeune officierprend le vieillard , sa famille et sa maison sous sa protection .
Qu'ils sont coupables ceux qui exposent tant de citoyens paisibles , tant
d'infortunés habitans d'une grande capitale à tant de malheurs !
Le duc de Dantzick est arrivé le 3 à Ségovie.
Le duc d'Istrie , avec 4000 hommes de cavalerie s'est mis à la poursuite
de la division Pennas , qui s'étant échappée de la bataille de
Tudela s'était dirigée surle Guadulaxara .
Florida-Blanca et la Junte s'étaient enfuis d'Aranjuès , et s'étaient sanvés
à Tolède : ils ne se sont pas crus en sûreté dans cette ville , et sesont
réfugiés auprès des Anglais .
La conduite des Anglais est honteuse ; dès le 20, ils étaient à l'Escurial
au nombre de six mille , ils y ont passé quelques jours. Ils ne prétenDÉCEMBRE
1868. 575
daient pas moins que franchir les Pyrénées et venir sur la Garonne.
Leurs troupes sont superbes et bien disciplinées ; la confiance qu'elles
avaient inspirée aux Espagnols était inconcevable ; les uns espéraient
que cette division irait à Somo- Sierra , les autres qu'elle viendrait dé
fendre la capitale d'un allié si cher; mais tous connaissaient mal les Anglais
. A poine eût-on avis que l'Empereur était à Somo- Sierra , que les
troupes anglaises battirent en retraite sur l'Escurial. De-là, combinant
leur marche avec la division de Salamanque , elles se dirigèrent sur la
mer. Des armes , de la poudre , des obus , ils nous en ont donné ,
disait un espagnol ; mais leurs soldats ne sont venus que pour nous
exciter , nous égarer et nous abandonner au milieu de la crise.
«Mais , répondit un officier francais , ignorez-vous donc les faits les
plus récens de notre histoire ? Qu'ont- ils fait pour le Stathouder , pour
la Sardaigne , pour l'Autriche ? qu'ont-ils fait récemment pour la Russie?
qu'ont-ils fait plus véremment encore pour la Suède ? Ils fomentent
partont la guerre , ils distribuent des armes comme du poison ; mais
ils ne versent leur sang que pour leurs intérêts directs et personnels
N'attendez pas autre chose de leur égoïsme. - Cependant , répliqua
PEspagnol , leur cause est la nôtre : 40,000 anglais ajoutés à nos forces à
Tudela et à Espinosa pouvaient balancer les destins et sauver le Portugal.
Mais à présent que notre armée de Blake à la gauche , que celle
du centre , que celle d'Arragon à la droite , sont détruites , que les
Espagnes sont presque conquises , et que la saison va achever de les
soumettre , que deviendra le Portugal ? Ce n'est pas à Lisbonne que
les Anglais devaient le défendre , c'est à Espinosa , à Burgos , à Tudela ,
à Somo-Sierra et devant Madrid. >>
Nº I. A M. le commandant de la ville de Madrid.
Devant Madrid , le 5 décembre 1808.
Les circonstances de la guerre ayant conduit l'armée française aux
portes de Madrid , et toutes les dispositions étant faites pour s'emparer
de la ville de vive-force , je crois convenable et conforme à l'usage de
toutes les nations de vous sommer , monsieur le général , de ne pas exposer
une ville aussi importante à toutes les horreurs d'un assaut , et
rendre tant d'habitans paisibles , victimes des maux de la guerre . Voulant
ne rien épargner pour vous éclairer sur votre véritable situation , je
vous envoie la présente sommation par l'un de vos officiers fait prisonnier
, qui a été à portée de voir les moyens qu'a l'armée pour réduire la
ville.
Recevez , monsieur le général, l'assurance de ma haute considération.
Le vice-connétable major-général ,
:
Signé, ALEXANDRE.
Nº II . Traduction de la réponse à S. A. S. le princc de Neuchâtel.
Mouseigneur , avant de répondre cathégoriquement à V. A. , je ne
puis me dispenser de consulter les autorités constituées de cette ville , et
de connaître les dispositions du peuple en lui donnant avis des circonstances
présentes .
Aces fins , je supplie V. A. de m'accorder cette journée de suspension
pour m'acquitter de ces obligations , vous promettant que demain , de
bonne heure , ou même cette nuit , j'enverrai ma réponse à V. A. par
un officier général.
Je prie V. A. d'agréer les assurances de toute la considération due à
son rang éminent et à son mérite.
Madrid, le 3 décembre 1808.
Sérénissime seigneur , Signé , F. marquis de CASTELAR.
676 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1808.
1
Nº III . Au général, commandant Madrid.
Aucamp impérial devant Madrid, le 4 décembre 1808,
à onze heures du matin .
M. le général Castelar , défendre Madrid est contraire aux principes
de la guerre et inhumain pour les habitans . S. M. m'autorise à vous
envoyer une seconde sommation . Une artillerie immense est en batterie
: des mineurs sont pprrêêttss àfaire sauter vos principaux édifices. Des
colonnes sont à l'entrée des débouchés de la ville , dont quelques compagnies
de voltigeurs se sont rendus maîtres ; mais l'Empereur, toujour
généreux dans le cours de ses victoires , suspend l'attaque jusqu'à deux
heures . La ville de Madrid doit espérer protection et sûreté pour ses
habitans paisibles , pour le culte , pour ses ministres ; enfin , l'oubli du
passé. Arborez un pavillon blanc avant deux heures , et envoyez des
commissaires pour traiter de la reddition de la ville.
Recevez , M. le général , etc. Le major-général, signé , ALEXANDRE.
---Plusieurs journaux publient la liste des personnes qui ont
reçu, par des décrets spéciaux, les titres de Comtes , de Barons
et de Chevaliers. Parmi les premiers , on remarque outre les
Ministres , les Sénateurs , les Archevêques et les Conseillers
d'Etat- à-vie , M. le général de brigade Becker , créé Comte
de Mons ; le général de division Fouler , écuyer de S. M. ,
Comte de Rezingue ; le général de division Gazan , Comte
de la Peyrière ; le général de division Leblond , Comte de
Saint-Hilaire ; MM. Asinari de Saint-Marsan , Ministre plénipotentiaire
de S. M. près du Roi de Prusse ; de Remuzat,
premier Chambellan de S. M.; Bourcier , général de division;
Baraguey - d'Hilliers , colonel-général des dragons ;
Chasseloup , général de division ; le général de division
Lasalle , commandant la cavalerie légère ; Dorsenne , général
de brigade , commandant les grenadiers à pied de la garde ;
Defrance , général de brigade et écuyer de S. M.; de Laval-
Montmorency, gouverneur du palais de Compiègne; Espagne,
général de division ; Gouvion - Saint- Cyr , colonel - général
des cuirassiers ; Hulin général de division , commandant la
place de Paris ; Jaubert , gouverneur de la Banque ; Lemarrois
, aide-de-camp de S. M.; Lefèvre - des - Nouettes ,
général de division ; Lauriston et Lacoste , aides-de-camp de
S. M.; Lavallette , directeur-général des postes ; Montalivet;
Nansouty, premier écuyer de S. M.; Reille , aide-de-camp
de S. M.; Bonardi , ( Comte de Saint-Sulpice ) , Boudet,
Bisson , Bertrand , aide-de-camp de S. M.; Laribossière ,
Dúrosnel , écuyer de S. M.; Dutaillis , Friant , Gudin ,
Heudelet , Legrand , Morand , Molitor , Milhaud , Miollis ,
Marehand , Oudinot ; Refin , Sanson , Sorbier , Suchet ,
Verdière , Vedel , Walter, tous généraux de division , et
MM. les généraux de brigade Compau , Claparède , Ornauo,
et Watier , ainsi que M. Frochot, préfet du département
de la Seine. Un grand nombre de généraux et de colonels
ont reçu le titre de Baron. R.
(N° CCCLXXXVIII . )
DEDITE LA
(SAMEDI 24 DÉCEMBRE 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE.
m
LA FÊTE D'ALEXANDRE ,
OU LE POUVOIR DE LA MUSIQUE .
Traduction libre de l'Ode de Dryden ( 1) .
'Twas at the royalfeastfor Persia won
By Philip's warlike son , etc.
C'ÉTAIT à la pompeuse fête ,
Où le vainqueur d'Arbelle , ombragé de lauriers ,
(1) Voltaire a dit de cette Ode , que si l'on pouvait trouver un compositeur
digne du poëte , ce serait le chef-d'oeuvre du genre lyrique .
Pope avait fait connaître le jugement qu'il en portait , par ces deux
vers de son Essai sur la critique :
The power of musick all our hearts allow ,
And what Timotheus was is Dryden now.
Je n'ai , ni ne puis donc avoir la prétention de m'être élevé à la hauteur
de l'original ; mais je ne connais que Dorat qui ait donné , non une
traduction , mais une imitation de quelques passages de ce morceau
sublime ; et il est impossible de ne pas la trouver très-faible , quand on
est familiarisé avec la langue de l'auteur.
Il n'est pas hors de propos d'observer ici , pour ceux à qui l'Ode
anglaise est inconnue , qu'elle est écrite en vers libres , et par stances
inégales , procédé que j'ai cru pouvoir imiter dans ma traduction.
00
578 MERCURE DE FRANCE ,
Del'Empire persancélébrait la conquête.
Lehéros entouré de ses vaillans guerriers ,
Leur souriait du haut du trône ,
Et sur leurs nobles fronts voyait se réunir
Auxpalmes de Bellone
Les roses du plaisir.
Brillante de beauté , d'amour , et de jeunesse ,
Fière de ses attraits , fière de sa tendresse ,
Près du vainqueur , la divine Thaïs ,
Quand tout tombe à ses pieds recevant son hommage ,
Charmait tous les yeux éblouis
Du feu de ses regards , des grâces de son âge .
Du plus vaillant Thaïs est le partage :
Amans heureux ! céleste volupté !
Ce n'est qu'au seul courage
Qu'il appartient de plaire à la beauté.
II.
Mais tout à coup la lyre enchanteresse
Vient succéder aux choeurs harmonieux.
De toutes parts , on accourt , on s'empresse ,
C'est Timothée (2) : accens mélodieux
Dont Sparte même éprouva la puissance !
Il prélude , et déjà règne un profond silence .
Bientôt sa voix se mêle à ces accords brillants ,
Et le grand Jupiter est l'objet de ses chants :
« En vain son bras terrible est armé du tonnerre ;
» Un faible enfant force le roi des Cieux ,
>>A délaisser l'Olympe , à ramper sur la terre.
>>Dragon audacieux ,
>>Et décélant un Dieu par sa démarche altière ,
» Ses anneaux ondoyans rayonnent de lumière :
» Quelle heureuse mortelle allume tous ses feux ?
>> Il la voit , il s'avance,
>> Bondit , s'élance ,
>> Et dans ses replis amoureux,
» Etroitement embrassant son amante ,
> Olympias ! en ton sein glorieux ,
>>Du plus puissant des Dieux
» Déjà respire une image vivante !
» Salut , o Reine , objet d'un immortel amour !
1
(2) Poëte-musicien , né à Milet , en Ionie. C'est lui que les Ephores
de Sparte condamnèrent à couper les nouvelles cordes qu'il avait ajoutées
à sa lyre.
DECEMBRE 1808. 579
>> Des souverains du monde
>> Salut , tige féconde !
>> Au fils de Jupiter tu vas donner le jour . »
Il dit : soudain vient se répandre
Un saint effroi dans les coeurs éperdus .
On entend répéter par mille cris confus :
Un Dieu vient de descendre !
Un Dieu parmi nous est tonnant !
Et les murs ébranlés répondent en grondant :
Un Dieu vient de descendre !
Le héros transporté
Au rang des immortels déjà se voit monté.
Ce n'est plus Alexandre ,
C'est Jupiter , c'est le plus grand des Dieux :
Le voilà qui d'un signe ébranle tous les Cieux!!
III .
Trop aimable Dieu des vendanges ,
Toi , toujours jeune et toujours beau ,
Prête l'oreille au chant nouveau ,
Que le fils d'Apollon consacre à tes louanges.
« Entendez - vous l'air retentir
>> Des sons de la trompe éclatante ?
» Du haut des monts voyez-vous accourir ,
>> Le thyrse en main , la folâtre bacchante ?
>>A ses transports venez vous réunir ;
> Faites rouler la tymbale bruyante :
>> Voilà le Dieu du vin , des ris et du plaisir !
>> Sous le léger duvet dont sa joue est parée ,
» Brille le vermillon de la grappe pourprée.
>> Chantons Bacchus , chantons sa divine liqueur !
>> A pleine coupe il verse l'alégresse ,
» Il donne la richesse ,
>> Il donne le bonheur.
>> C'est de lui seul qu'il faut attendre
>> Ce feu qui nous égale aux Dieux :
» Par lui , l'amant devient plus tendre ,
>> Le guerrier plus audacieux. »
IV.
Il chante , et du nectar perfide
Le poison séduisant eût été moins rapide.
Du conquérant tous les sens sont émus ,
L'Orgueil verse en son coeur ses vapeurs enivrantes .
Aux plaines d'Arbelle et d'Issus
002
580 MERCURE DE FRANCE,
Il guide encor ses bandes triomphantes .
Une seconde fois , le Persan abhorré
Est terrassé par sa vaillance ;
Une seconde fois , de carnage altéré
Son fer au sein des morts va chercher la vengeance.
De son art à son gré dirigeant l'influence ,
L'adroit magicien dans ce coeur égaré
D'un noir transport souffle la violence.
Il voit déjà s'amonceler
Sur le front du héros de sinistres nuages ;
D'éclairs sanglans , précurseurs des orages ,
Il voit déjà ses yeux étinceler ;
Et , lorsque dédaignant l'empire de la terre
Jusqu'aux palais des Dieux il veut porter la guerre ,
Il change ses accens et dompte sa fureur :
Ses sons plaintifs et lents soupirent la douleur.
Sa voix qu'un noble effort anime
Accuse le destin et venge sa victime .
«Ecoutez-moi , dit-il , et pleurez Darius !
►En vain brillant de gloire , heureux de ses vertus ,
>> Cent peuples lui rendaient hommage ;
> Ils sont tombés dans l'esclavage ,
>> Et leur maître n'est plus :
>>Des mains qui le devaient défendre ,
>> Il a reçu le coup fatal.
» Entends ses derniers cris , trop superbe Alexandre !
>> Hier encore , il marchait ton égal :
» Aujourd'hui , déchiré , roulant dans la poussière ,
» Il n'a pas un ami pour fermer sa paupière ! »
Le vainqueur attristé détourne ses regards ;
Les crimes de la guerre et ses affreux hasards
S'offrent en foule à sa mémoire .
Il croit voir de ses camps s'envoler la Victoire ;
Déjà son coeur abjure un triomphe odieux ,
Et quelques pleurs déjà s'échappent de ses yeux .
V.
Le divin Thimothée observait sa tristesse ,
Et souriait , en voyant la tendresse
Doucement s'approcher pour régner à son tour :
Il veut par la pitié le conduire à l'amour.
De ce mode touchant , qu'on doit à la Lydie,
Il emploie avec arts la douce mélodie ;
Et le fils de Philippe , oubliant sa douleur ,
Soudain pour le plaisir sent palpiter son coeur
DECEMBRE 1808 . 581
<<Insensés , chante-t-il , quelle funeste rage ,
>> Dans l'âge des amours , vous entraîne au carnage ?
>> Voyez par quels sentiers la guerre vous conduit :
» Le courroux la précède et la douleur la suit.
>> Tel que l'incertain météore ,
>> Fils trompeur de la sombre nuit,
» Aux premiers rayons de l'aurore ,
>> Pâlit , s'éteint , s'évanouit :
» La gloire un instant éblouit ,
>> Et l'instant qui suit la dévore .
» Toi , qui séduit par ses trompeurs attraits ,
» Parmi les morts , les débris , le ravage ,
>>>Poursuis cette ombre errante et ne l'atteins jamais ,
>> Recueille enfin le prix de ton courage !
» Que te sert- il d'avoir su conquérir ,
➤ Si désormais tu n'apprends à jouir ?
>> Des sanglans lauriers de Bellone
>> Dédaigne l'éclat imposteur .
» Laisse à Thaïs le soin de ton bonheur ,
Ta valeur la mérite et le ciel te la donne. >>>
Il dit : la volupté brille dans tous les yeux ,
Et mille cris élancés jusqu'aux cieux
Célèbrent de l'amour la douceur ravissante ,
Et l'harmonie encore plus puissante.
En vain contre l'ardeur dont il se sent épris
Le prince veut lutter : la flamme le dévore.
Il se trouble , il s'agite , il ne voit que Thaïs ,
La regarde , soupire , et la regarde encore ,
Aux pieds de l'altière beauté ,
Il a déposé sa couronne ;
Et le vainqueur dompté
Aux charmes de l'amour mollement s'abandonne,
VI.
Dans les bras de Thaïs , d'une douce langueur
Le héros savourait la volupté paisible :
Un son belliqueux et terrible
Le frappe , et l'enlève au bonheur.
Des flancs de la nue orageuse
Telle échappée avec fracas ,
Des Dieux la foudre impétueuse
Part , bondit , et roule en éclats.
Aux fiers accens de la voix qui l'apelle ,
Comme arraché du sein de la nuit éternelle ,
Le conquérant tressaille , et la pâle terreur
582 MERCURE DE FRANCE ,
Pour la première fois se glisse dans son coeur.
« Lève- toi , fils des Dieux , et vole à la vengeance !
>> Que tardes-tu ? quelle est ta coupable indolence ?
>>> Un cri d'alarme est sorti des enfers :
» Déjà du fond des gouffres entr'ouverts ,
>> Vois s'élever les noires Euménides .
>> Vois le poignard briller entre leurs mains livides ,
» Et du sommet de leurs fronts menaçans
» S'élancer en sifflant ces serpens sanguinaires .
» Contemple autour de toi ces spectres pâlissans ,
>>> Errant à la lueur des flambeaux funéraires .
>> L'as-tu donc oublié ? leur trépas valeureux
» Décida pour toi la victoire ;
>> Et tu souffres qu'encor leurs restes malheureux
>> Soient épars sans honneur dans les champs de ta gloire !
>> Vois leurs bras irrités ,
>> Secouer dans les airs leur torche vengeresse ;
>> Entends-les , accusant ta clémence traîtresse ,
>> Et de ton repos révoltés ,
>> A la flamme trop lente
>> Dénoncer , à grands cris ,
>> De ces temples proscrits
>> La splendeur outrageante. >>>
Il dit : de toutes parts s'allume la fureur ;
On frémit , on s'empresse , on crie à la vengeance .
Dans sa cruelle impatience ,
Aux mains terribles du vainqueur ,
Thaïs remet le flambeau destructeur ,
Vole devant ses pas , le guide vers sa proie ,
Et comme une autre Hélène embrâse une autre Troje .
L. DE SEVELINGES.
Nota. J'ai cru pouvoir me permettre de supprimer la septième
stance , consacrée à la commémoration obligatoire de Sainte- Cécile ; il
est reconnu , depuis long-tems , en Angleterre , qu'elle dépare les stances
précédentes , comme leur étant absolument étrangère .
ENIGME.
PRISE en un sens des médecins du corps
L'on m'attend et l'on me réclame ;
Prise en un autre sens et sous d'autres rapports ,
Je suis l'espoir des médecins de l'ame .
Par cas fortuit quand les premiers m'obtiennent ,
Je contribue à leur renom.
DÉCEMBRE 1808. 585
Avec le tems quand les derniers me tiennent ,
Du titre que je porte ils composent leur nom.
$........
LOGOGRIPHE.
St dans mes six pieds je suis prise ,
J'offre un objet de friandise :
De mes extrémités faites abstraction ,
J'offre un appât à votre ambition .
Avec cinq pieds , je fais tapage ;
Avec quatre pieds , je fais rage ;
On me redoute , on me fuit en tous lieux.
Quatre autre pieds me font un habitant des cieux.
Quatre autres , et l'on voit en moi
Un cri qui donne l'épouvante ,
Synonyme de range-toi :
Réduite à trois pieds je présente
Certain animal qu'en tous lieux
Chacun plaisante à qui mieux mieux.
Puis encore ce que l'on craint ou qu'on envie ,
Et qui nous conduit tous au terme de la vie .
Enfin pour ne te rien laisser ,
Dans deux pieds seulement je t'offre
Ce qu'incessamment en son coffre
Un avare veut entasser.
S ........
CHARADE.
Mon premier ronge tout , les bergers et les rois ,
J'orne de mon second les vergers et les bois:
Mon entier connaît peu la raison et les lois.
$.........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro estDevant , pris substanti--
vement.
Celui du Logogriphe est Clarinette , dans lequel on trouve aix,
mil , re et la , arc , âne, larcin ,nectar, etc.
Celui de la Charade est Cou-vent..
584 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ,-– SCIENCES ET ARTS.
'LA MORT DE SOCRATE , drame , précédé d'un Essai
sur les Journaux , et suivi d'un Discours académique ,
par Jacques-Henri BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.-
A Paris , chez Didot l'aîné , rue du Pont-de-Lodi ;
Déterville , rue du Battoir , etc.
SOCRATE , condamné à mort et prêt à boire la ciguë ,
s'entretient avec ses disciples et leur démontre l'immortalité
de l'ame; telle est la situation touchante et sublime
que Platon nous retrace dans le Phédon ; cet
admirable dialogue qui renferme les plus forts argumens
contre le suicide et que Caton lut la nuit même
où il se donna la mort , comme pour constater la fåcheuse
inutilité des discours philosophiques. Il n'est pas
certain que Socrate ait tenu précisément ceux que
Platon met dans sa bouche. Platon était malade le
jour que Socrate mourut ; il ne put entendre le dernier
entretien de son maître, Mais il connaissait à fond
sa doctrine , et cette argumentation douce et insinuante,
ennemie de l'affirmation , mais non pas de la subtilité,
qui consistait en une suite de suppositions plausibles
et d'inductions probables dont l'enchaînement conduisait
insensiblement à des conséquences toujours pures ,
nobles et vertueuses. Platon feignit donc qu'un autre
disciple de Socrate , Phédon , témoin des derniers discours
et des derniers momens de son maître , en avait
fait le récit à un certain Echécratès , curieux de les connaître,
et lui avait rapporté , sans en rien perdre , les
paroles mêmes de Socrate , et celles des autres interlocuteurs.
Le Phédon n'est qu'un dialogue. Voltaire imagina de
faire de la mort de Socrate un drame , et par conséquent
d'y mettre de l'action. Son dessein n'était point
d'élever un monument en l'honneur du'sage d'Athènes ;
il ne voulait que livrer au mépris public, sous les noms
de Mélitus et d'Anytus , les juges qui , par fanatisme ou
faiblesse cruelle , avaient condamné La Barre , Sirven ,
DECEMBRE 1808. 585
Montbailly , Calas , etc., et les prêtres dont il croyait luimême
avoir à se plaindre , quoiqu'à dire vrai , il eût
bien un peu mérité leur animadversion. Il voulait surtout
flétrir certains écrivains déchaînés contre lui , que
les noms grécisés de Chomos , Nonoti et Berțios ne déguisent
que très-faiblement ; on se figure sans peine
quelle sorte de propos atroces et absurdes Voltaire
prête à tous ces personnages-là. Il introduit au milieu
d'eux une Xantippe dont les emportemens ignobles
retracent avec trop de vérité le caractère de cette femme
acariâtre et intraitable qui mettait la patience de son
mari à de si rudes épreuves. Quant à Socrate et à ses
disciples , ils parlent avec la sagesse et la dignité convenables
. L'irrégularité de la scène anglaise admettant
jusqu'à certain point ce mêlange de toutes les conditions
et de tous les langages , Voltaire a jugé à propos
d'attribuer sa pièce à Thompson. Pour donner quelque
vraisemblance à la supposition , il raconte dans une
préface , sous le nom de M. Fatema , l'histoire de la
prétendue pièce de Thompson , et essaye d'en justifier le
genre qui està peu près celui des drames de Shakespear.
Cette Mort de Socrate n'est véritablement qu'un pamphlet
sous une forme dramatique , et surement Voltaire
n'a jamais songé à la faire représenter, même sur son
théâtre de Ferney. Mais , depuis la révolution , il s'est
trouvé quelqu'un de plus hardi que lui , qui non-seulement
l'a fait jouer à Paris , en public , mais même l'a
donnée sous son propre nom , sans avoir d'autres droits
sur l'ouvrage qu'un changement très-malheureux qui
est celui du dénouement ; Socrate , au lieu de mourir
dans sa prison , est délivré par le peuple ; et delà la
pièce s'est appelée , non plus la Mort , mais le Procès
de Socrate. Cet effronté plagiat est d'un homme à qui
l'on voudrait n'avoir que de pareils crimes à reprocher ,
il est de ce Collot d'Herbois qui , long-tems comédien
et auteur, vengea par des arrêts de mort, les disgraces de
son jeu et deson talent dramatique. Sauvigny avait ainsi
donné au théâtre Français une tragédie de la Mort de
Soorate qui n'a pas laissé un souvenir plus long et plus
honorable que ses autres ouvrages, les Illinois et
Gabrielle d'Estrées. La peinture a été plus heureuse :
586 MERCURE DE FRANCE,
ce sujet a produit l'un des plus beaux tableaux de la
moderne école française .
L'un denos premiers écrivains, M. Bernardin de Saint-
Pierre vient de retracer à son tour les derniers instans
de Socrate. Il semble n'être pas moins digne que Platon
d'être l'interprète de Socrate , lui que quelques
gens accusent , comme le premier , d'avoir de tems en
tems donné pour des vérités démontrées les rêves séduisans
d'une ame sensible et d'une imagination vive
mais en qui tous reconnaissent une morale aussi pure et
aussi élevée , une diction aussi brillante , aussi noble ,
aussi touchante que celle de Platon lui-même. M. Bernardin
de Saint-Pierre a intitulé son ouvrage drame , et
il a voulu qu'il remplit toutes les conditions du genre.
Ce drame se compose de quatorze scènes liées entre
elles avec art et dialoguées avec vérité. Ce n'est pas
comme dans le Phédon nne longue dissertation coupée
par deux ou trois légers incidens qui ne changent
rien à la situation. C'est une action qui marche et où
l'intérèt est gradué. De petites notes indiquent la pantomime
des personnages et les différens mouvemens de
la scène , de manière que la simple lecture a quelque
chose de l'illusion et du charme de la représentation. Je
vais donner une légère idée de l'ouvrage. Les trois principaux
accusateurs de Socrate , Mélitus , Anytus et
Lycon le sophiste s'introduisent dans sa prison ; ils lui
promettent la vie , la liberté , de la fortune et des honneurs
, s'il veut s'avouer coupable. Par-là ils lui feront
perdre cette considération dont ils sont si jaloux , ils
n'auront plus rien à redouter de lui , ni du peuple qui
pourrait bien quelque jours leur demander compte du
sang qu'ils auraient versé. Socrate repousse leurs propositions
avec dédain , mais sans amertume : sa conscience
ne lui permet pas de s'avouer coupable , il doit
obéir à la loi qui le condamne et il a mis en Dieu toute
son espérance. Lycon qui a fait provision d'argumens
qu'il croit irrésistibles , entreprend de le convertir : la
loi , la conscience et Dieu ne sont que des mots inventés
par des fripons pour museler des sots. Socrate
confond cette abominable doctrine. Anytus , grandprêtre
de Cérès , trouve que Lycon a été trop loin ,
DECEMBRE 1808. 587
1
et lui reproche son impiété. Lycon, à son tour , reproche
à Anytus son hypocrisie : tous deux s'injurient.
Mais voilà que le juge Mélitus se formalise de ce qu'ils
gardent si peu de mesure en sa présence , et il les charge
d'invectives qui lui sont rendues avec usure. Socrate les
conjure, par le respect qu'ils doivent à leurs fonctions ,
de mettre fin à ces débats scandaleux ; ils n'en conçoivent
que plus d'animosité contre lui. C'est certainement
une idée heureuse , une idée à la fois très-morale et trèsdramatique
, que de représenter Socrate défendant la
cause des lois et de la Providence contre des scélérats
qui vont le faire périr comme un séditieux et un impie.
Ces misérables , désespérant de vaincre la vertu de Socrate
par leurs raisonnemens et leurs promesses , imaginent
de mettre sa constance à une épreuve plus dangereuse
; ils introduisent , dans sa prison, sa femme et
ses enfans. Il est touché de leurs regrets , de leurs larmes
, de leur désespoir, mais il n'en est point ébranlé :
il leur laisse pour guide l'exemple de sa vie et de sa
mort, pour appui , ce Dieu qui l'a toujours protégé luimême;
il leur recommande de vivre obscurs et unis ,
c'est le seul moyen de vivre heureux. Cependant les
cris de ces infortunés percent les murs de la prison ; le
peuple en assiége les portes , il est à craindre qu'il ne
les force. On enferme la famille de Socrate ; on ordonne
au geolier de préparer la ciguë pour l'heure que la loi a
fixée , et de faire entrer les disciples du philosophe qui ,
depuis long-tems , sollicitent cette faveur. Parmi ces disciples
, on distingue Lysias , Platon , Antisthène , Eschine
, Xénocrate et Aristippe. Ici , l'auteur met en
oeuvre avec beaucoup d'habileté les différentes paroles
par lesquelles Socrate a caractérisé le talent et les inclinations
de chacun d'eux ; paroles que nous ont conservées
Platon , Xénophon et Plutarque. Ce commencement
de scène retrace aussi , avec une singulière fidélité
, l'humeur enjouée et même un peu railleuse de Socrate.
Cette liberté d'esprit , cette aimable facilité de
propos dans un moment aussi terrible , inspirent pour le
personnage bien plus d'admiration et d'attendrissement
que ne le feraient des discours plus graves et plus soutenus
, où l'on sentirait davantage et le faste et l'effort de
1
588 MERCURE DE FRANCE ,
1
la résignation. Mais insensiblement l'entretien prend
une tournure plus sérieuse. Un rayon de soleil entre par
le soupirail du cachot , et se repose sur une toile d'araignée;
tous les soirs , il vient visiter Socrate. Quand il
sera à une certaine hauteur , le soleil sera couché , et
c'est au coucher du soleil qu'on doit présenter la ciguë à
Socrate . Ce n'est là qu'un faible incident ; mais quel intérêt
puissant s'y attache ! Comme tous les disciples du
philosophe vont avoir l'oeil fixé sur ce rayon ; comme ils
vont le suivre , accuser de rapidité sa marche presqu'insensible
! Il n'a que quelques degrés à parcourir , et le
dernier marquera la dernière heure de leur maître. Ce
rayon de soleil est le cheveu de pourpre de Nysus : dès
qu'il sera coupé , Socrate recevra la mort. Socrate seul
est étranger à ces alarmes. Ce rayon lui a souvent fait
naître des réflexions consolantes au fond de son noir
cachot, et il en entretient paisiblement ses disciples,
C'est ici que se trouve un des plus beaux morceaux
peut-être qui soient sortis de la plume de M. Bernardin
de Saint-Pierre, un parallèle entre la lumière et la vérité.
Les pages les plus estimées des Etudes de la Nature
n'ont pas un coloris plus brillant , une chaleur plus
douce et plus insinuante. Le passage , d'ailleurs , a une
couleur toute platonicienne : les qualités et les effets ,
tant de la lumière que de la vérité , s'y trouvent presque
toujours divisés par le nombre trois , et l'on sait
quelle importance Platon attachait à ce nombre. Socrate
poursuivait sa noble et sublime dissertation ; il
est interrompu par ce cri : « Ah, Socrate , le rayon ! >>>
Le rayon avait disparu ; le geolier apporte la ciguë.
Socrate salue la coupe qu'ont honorée les lèvres du
juste Aristide , et il la vide : c'est pour lui le breuvage de
l'immortalité. Cette idée amène quelques réflexions sur
la nature de l'ame et sur l'avenir auquel elle est destinée
en se séparant du corps. Socrate se sent fatigué , ses
jambes ne peuvent plus le soutenir ; il se jette sur son
lit , et se couvre le visage de son manteau : ses disciples
le croient mort , et poussent des cris de douleur , mais il
n'était , pour ainsi dire , qu'assoupi par l'effet du poison
; il se réveille , se relève sur son séant , et rempli
d'un délire prophétique , il prédit les événemens qui
DÉCEMBRE 1808. 589
vont suivre sa mort. Bientôt il ne voit plus la terre , les
cieux s'ouvrent devant lui , il est ravi de leur étendue et
de leur splendeur ; il est déjà dans la demeure céleste ;
d'une voix qui semble éloignée de la terre , il appelle
Criton , l'un de ses plus fidèles disciples <<<- Oh ! demi-
>> dieu , que me voulez-vous ? - Le dieu de la santé me
>> délivre de mes sens corporels... ; il fait lever sur moi
>> le jour de l'éternité.... Nous lui devons l'oiseau du ma-
>> tin. >> Socrate n'était plus .
Une seule expression m'a semblé déparer cet ouvrage.
L'auteur fait dire à Lysias , en parlant de Socrate : <<< II
>> sait parsemer ses discours de tant d'images intéres-
>> santes qu'on ne se lasse point de l'entendre ; et quand il
>> a fini , son antagoniste se trouve , si je l'ose dire , en-
>> chaîné par un collier de perles que Socrate lui a passé
>> autour de l'entendement. » J'ignore si quelqu'ancien a
dit cela de Socrate ; en tout cas , la métaphore ne méritait
pas d'être employée : elle manque de naturel et
dejustesse.
T Le volume est terminé par le discours que M. Bernardin
de Saint-Pierre a prononcé comme président de
l'Académie , à la réception de MM. Laujon, Reynouard
et Picard. Ce discours , après avoir reçu les applaudissemens
du public assemblé, a été jugé plus ou moins favorablement
par la critique : il est trop tard pour en parler
aujourd'hui.
C'est par un autre motif que je ne parle point de
l'Essai sur les journaux , qui sert de préface au livre.
Le Journal des Débats a déchiré les ouvrages de M.
Bernardin de Saint-Pierre ; il n'y a point là de quoi se
plaindre : il le sent si bien lui-même , qu'il a mis dans la
bouche d'un ami ses reproches les plus vifs contre les
rédacteurs de cette feuille , tandis que lui , il ne fait
autre chose qu'appaiser le courroux de cet ami , en lui
démontrant quedes injures qu'on partage avec les écrivains
les plus distingués du dernier siècle et de celui-ci ,
n'ont rien de bien affligeant. A la place de M. Bernardin
de Saint-Pierre , je m'en serais tenu à mon opinion
, et je n'aurais point imprimé celle de mon
ami. AUGER.
-
590 MERCURE DE FRANCE ,
ANNALES DES VOYAGES , DE LA GEOGRAPHIE ET
DE L'HISTOIRE, ou Collection de Voyages nouveaux,
les plus estimés , traduits de toutes les langues européennes
, de Relations originales inédites et de Mémoires
historiques sur l'origine , la langue , les moeurs
et les arts des peuples , ainsi que sur le climat , les
productions et le commerce des pays jusqu'ici peu
ou mal connus ; accompagnés d'un Bulletin où l'on
annonce toutes les découvertes ou entreprises qui
tendent à accélérer les progrès des Sciences historiques
, et avec des Cartes et Planches en taille
douce ; publiées par MALTE-BRUN. - A Paris , chez
F. Buisson , libraire, rue Gilles-Cooeur , n° 10. (1)
En annonçant le premier volume de ce Recueil , nous
crûmes pouvoir en prédire le succès , si l'auteur continuait
comme il avait commencé. M. Malte-Brun a
beaucoup mieux fait encore ; il a su rendre son travail
plus intéressant. Les défauts que les premiers cahiers
pouvaient offrir à l'examen de la critique , ont presque
disparu dans les suivans ; et les Annales des Voyages ne
présentent plus qu'un recueil très-recommandable ,
rédigé avec goût et dans un excellent esprit.
On pourrait étendre davantage cet éloge rigoureusement
vrai , si l'on examinait quelle peut être l'influence
d'un ouvrage de cette nature sur les progrès
des sciences historiques en France. Tout le monde sait
que l'absence des communications chez les anciens ,
fut un obstacle invincible à leurs progrès dans les
sciences qui se fondent sur l'observation. Les ouvrages
périodiques sont donc devenus chez les modernes , de
puissans moyens de perfectionnement. Etendre les
idées en les communiquant et réunir toutes celles qui
tendent vers un même but, tels sont les avantages qui
résultent de ces recueils , où les hommes voués au
(1 ) Le prix de la Souscription est de 30 fr. pour douze cahiers que
l'on recevra franc de port par la poste ; et de 17 fr. pour six cahiers ;
pour Paris , 24 fr. pour douze cahiers. ( Il a déjà paru quinze cahiers
de ce recueil. )
DECEMBRE 1808. 591
même genre d'études , consignent en commun leurs
travaux , leurs doutes , leurs découvertes et font un
échange continuel de lumières.
M. Malte-Brun a très-bien développé ce que je ne
fais qu'indiquer ici. Son plan porte le cachet d'une
longue méditation. La géographie et l'histoire y sont
embrassées dans toutes leurs ramifications. La variété
des articles des Annales prouve ce que j'avance. Si l'on
parcourt les sept derniers cahiers que j'ai sous les yeux ,
combien de renseignemens nouveaux sur des contrées
peu ou point connues , ne trouve-t-on pas à y moissonner
? Ici , ce sont les Druses , peuple du mont
Liban , dont M. Venture nous fait connaître les moeurs
et l'histoire , et dont M. Malte-Brun recherche l'origine.
Là , c'est l'île danoise de Helgoland , que le même M.
Malte-Brun examine sous le rapport de son importance
comme position militaire , de son antiquité et de
ses révolutions physiques , ce tableau aussi neuf que
bien tracé , me semble déceler les plus vastes connaissances
en histoire , en mythologie et en politique.
On a beau feuilleter les géographies françaises , les
plus estimées , on ne trouve rien de satisfaisant sur les
Bouches du Cattaro qui furent , ily a quelque tems ,
l'objet d'une discussion assez sérieuse entre de grandes
puissances , et qui semblent , dans ce moment fixer l'attention
des politiques. Cette lacune dans la Géographie
européenne me semble à peu près remplie par les
renseignemens que nous donne , sur ce pays , un officier
autrichien qui y a long-tems séjourné. La carte qui
est jointe à cette description ( 2 ) , fait connaître dans
les plus petits détails , les sinuosités des rivages pittoresques
de cette partie de l'Adriatique où l'on retrouve
et les sites sauvages de la Suisse , et quelque chose des
moeurs de ses habitans . Cette côte fourmille de marins et
offre d'excellentes positions militaires. Delà peuvent
sortir des flottes nombreuses qui protégeront les côtes
d'Italie et affranchiront le golfe de Venise de la tyrannie
britannique. En 1804, le nombre des bâtimens tant
(2) Insérée dans le onzième cahier des Annales,
592 MERCURE DE FRANCE ,
grands que petits qui existaient à Cattaro , se montait
à381.
L'officier autrichien a fait des remarques curieuses sur
les usages et les moeurs de ces contrées. L'habitant du
Cattaro conserve encore quelques-unes des coutumes
des anciens peuples du nord et des Francs nos aïeux.
Les épreuves , par exemple , sont én usage , et l'on peut
se racheter de la plupart des crimes auxquels conduit
la vengeance , par une somme d'argent dont le tarif est
assez curieux. Une blessure seule est estimée dix sequins
, deux blessures à vingt, et un assassinat à cent
vingt sequins (3) . Il faut, toutefois , que le coupable de
ces délits se soumette préalablement à des formalités indispensables.
S'il désire retourner dans ses foyers , sans
s'exposer à la vengeance des parens du mort ou du
blessé , il leur envoie des négociateurs , et demande un
karvarina , ou tribunal de sang. Alors , un certain nombre
des habitans du district s'assemblent pour le juger ;
et parmi d'autres cérémonies pratiquées en pareil cas , te
coupable est obligé de se traîner sur ses genoux tout
autour de la chambre pendant que ses ennemis, le sabre
à la main , menacent de le frapper : après quoi , il est
condamné à payer la somme équivalente à son délit.
Ces détails sur Cattaro, forment , en quelque sorte ,
un supplément à la description de l'Albanie , publiée
dans le huitième cahier. Dans ce mémoire très-intéressant
, M. Masci considère l'origine, les moeurs , les migrations
et l'état actuel de la nation albanaise. Tout en
donnant de justes éloges à son travail, on peut cependant
s'éloigner de son opinion sur des points assez im-
(3) On trouve dans le Codex legum antiquarum , plusieurs tarifs du
genre de celui-ci. Dans la loi des Frisons , 164 articles sont consacrés à
cette matière . On y taxe en autant d'articles différens une main coupée ,
quatre doigts , trois doigts coupés. On y apprécie également les blessures
faites aux yeux , aux sourcils , aux rides du front , etc. , etc. Et
dans la loi Salique on traite la chose moins en détail ; seulement on
établit une différence entre les blessures d'un Franc ou celles d'un
Romain; entre le meurtre du premier ou celui du second. Il en coûtait
200 sous pour se racheter du meurtre d'un homme qui vivait sous la loi
Salique , tandis que par une composition de 100 sous on se rachetait du
meurtre d'unRomain.
portans,
1
DECEMBRE 1808.
DEPT
4
593
portans, sur celui de l'origine des Albanais , par dem
ple , que le savant Italien croit indigène , de la cove.
qui s'étend depuis le fleuve Drino jusqu'aux me
Acroceraunas , c'est-à-dire de l'ancienne Illyrie gres
que. Nous croyons qu'il y a de grandes autorités pour
les faire venir de l'Albanie asiatique . Mais nous nous
garderons bien d'eniamer une discussion sur cette matière
, qui n'aurait sans doute d'autre résultat que d'exciter
le courroux des panégyristes des Grecs , qui veulent,
à toute force , que la gloire militaire de ces Albanais
rejaillisse sur leur peuple favori.
Nous ne pousserons pas plus loin l'examen des An-
⚫nales; ce que nous en avons dit peut donner une idée
de leur mérite et de leur utilité. Peut-être un puriste
grammairien pourrait y trouver quelques négligences
de style , bien moins nombreuses cependant que dans la
plupart des ouvrages géographiques imprimés, en
France. Au reste , ces imperfections sont à peine remarquées
dans un recueil qui se distingue éminemment par
des recherches curieuses , et par des principes sages et
philosophiques. PH. L. R.
:
LA NATURE SAUVAGE ET PITTORESQUE , poëme
en trois chants ; par M. HOUDAU- DESLANDES , chef
de brigade , ancien lieutenant-colonel d'infanterie ,
membre de plusieurs Sociétés littéraires . A Paris ,
de l'imprimerie de Giguet et Michaud , rue des
Bons-Enfans , Nº 34 .
POUR bien parler de la poësie , en général , il faudrait
être , jusqu'à un certain point , juge et partie; sentir
ce que les choses valent , et savoir ce qu'elles coûtent
; abjurer cette critique minutieuse , et fière de sa
minutie , qui perd l'ensemble de vue pour s'arrêter
sur les moindres détails , et , de préférence à tout , sur
les taches ; les apercevoir cependant , ces taches , et en
même tems les excuser comme le bon Horace ; être sévère
malgré soi , mais aussi , dans l'occasion , jouir avec
transport du plaisir d'admirer ; et , à l'exemple des
juges d'Hélène , tout pardonner à la beauté.
PP
t
694 MERCURE DE FRANCE ,
Le genre humain est trop avancé dans la civilisation
(j'ai pensé dire dans la corruption) , pour être juste envers
les poëtes . Il a oublié ce qu'il leur doit , et il se soucie
peu de ce qu'il pourrait leur devoir encore; il ne sesouvient
pas que ce sont eux qui l'ont tiré de la barbarie;
que ce sont eux qui voudraient le ramener
à la nature. Il se déplaît à lui même comme il est ,
ce pauvre genre humain; il s'accuse à toute heure de
ses égaremens ; mais , pour couper court à tous les sermons,
il s'accuse en mêine tems d'être incorrigible. Laissons-
le donc pour ce qu'il est , et parlons des poëtes :
il semble qu'ils aient de tout autres yeux , de tout
autres oreilles , une toute autre organisation que'le vulgaire
, et qu'il existe pour eux une toute autre nature ;
cela vient peut-être seulement de ce qu'ils prennent
plus garde à cette nature éternellement admirable ,
de ce qu'ils sont plus indifférens aux divers intérêts
qui en distraient les autres hommes , et que tout entiers
à leur imagination , leurs idées se présentent à
eux comme dans une chambre obscure , les frappent
davantage , et les invitentà de plus profondes réflexions .
Rien n'est étranger à la poësie ; ses rapports s'étendent
de l'espace à l'immensité , du réel au possible,de la matière
à l'esprit , de la fiction à la vérité.
En nous parlant du larcin de Prométhée , et de ce
feu céleste qui mêlé par lui au limon de la terre , lui a
communiqué l'action , le mouvement et la pensée , la
Poësie a comme raconté sa propre histoire. C'est vraiment
elle qui a volé jusqu'aux cieux , c'est-elle qui en a
rapporté de quoi tout animer ; et si ce n'est pas elle qui
s'est humiliée la première devant leur éternel souverain ,
c'est elle du moins qui a révélé du mieux qu'elle a pu sa
grandeur et ses bienfaits ;c'est elle qui a essayéde le présentersous
une foule d'images diverses dont chacune a un
sens vrai , caché parmi des milliers de fausses interprétations.
Les montagnes, les champs, les prés , les fleuves , les
fontaines , les bois , les jardins , les arbres , et jusqu'aux
moindres fleurs ont reçu d'elle un génie protecteur ;
tous les phénomènes de l'intelligence et de la sensibilité ,
laraison , la sagesse, la démence , les passions, les vertus,
les vices, les plaisirs,les chagrins ont été personni
DECEMBRE 1808. 595
fiés ; et , comme le disait ces jours derniers le plus aimable
de nos poëtés :
« Le corps reçoit une ame , et l'ame prend un corps , >>
C'estdone la poësie qui a comme enfanté le monde
allégorique pour expliquer le monde matériel et le
-monde moral. Plus rapide en sa marche que les mathématiques
, elle nous amène du connu à l'inconnu; les
images , les métaphores , les figures , les mouvemens du
style , dont nos conversations les plus ordinaires se composent
à notre insu , et sans lesquels nous serions si physiques
! sont autant de leçons de la poësie que chacun de
nous répète sans s'en apercevoir. Mais , en même tems ,
pour bien jouir des delices qu'elle ne cesse d'ajouter à
ses bienfaits , il faut savoir se prêter., savoir participer
à l'inspiration qui anime le poète ; il faut oser le suivre
dans ses écarts ; et quelqu'avantureuse que soit l'entreprise
, s'embarquer , pour ainsi dire , sur le même
vaisseau .
La poësie , proprement dite , est l'empreinte de l'imagination,
cette immense possession de l'homme , qui
s'étend en quelque sorte au-delà de l'Univers ; l'imagination
, à son tour , n'est autre chose que la mémoire soumise
à la volonté du poëte , qui peut à son gré déplacer
ce qu'il y trouve pour en faire de nouveaux assemblages
, ou peindre ce qu'il y voit pour le montrer sous
un point de vue plus intéressant ; car le poëte a bien le
droit de la fiction , mais il peut aussi s'en passér , et la
vérité ne lui est pas interdite. La nature , qui est sans
contredit le premier et le plūs beau des poëmes , lui offre
tonte espèce de modèles ; il ne s'agit pour lui que d'observer
, de distinguer , de choisir et de rendre. En effet ,
si la poësie est une peinture , pourquoi ne s'attacheraitelle
pas aussi à des choses réelles ? Pourquoi n'auraitelle
pas aussi ses Wovermans , ses Claude le Lorrain ,
ses Vernet , ses Robert , ses Wendick , ses Gérard.
Nous voici conduits au genre descriptifque beaucoup
de critiques essaient de placer au dernier rang ; mais
est-ce bien d'après une juste estimation du mérite , du
charme et de la difficulté que présente chacun de ces
genres , qu'ils en parlent ainsi ; et cejugement si sévère
Pp 2
596 MERCURE DE FRANCE ,
ne serait- il pas dicté quelquefois par une jalousie secrète
contre la gloire inaccessible de l'homme qui a semé
tant de fleurs et cueilli tant de palmes dans cette carrière
où il est si difficile et si hardi de marcher après
lui. Au reste , tant de gloire même promét encore beaucoup
d'honneur à ceux qui , également éloignés d'une
crainte pusillanime et d'une ridicule présomption , essaieront
, sinon de dépasser le vainqueur , sinon de
l'atteindre , au moins d'en approcher quelquefois. Ily
a tel premier dont il serait si beau d'être le second !
Parmi ces nobles émules , l'auteur du Poëme de la
Nature que nous venons de lire , M. Deslandes , mérite
au moins un rang distingué; et le choix de son sujet et
la manière dont il l'envisage décèlent , au premier
aperçu , un esprit vaste et fier qui est averti de son
talent par son enthousiasme , et qui se sent assez élevé
pour embrasser de ses regards un immense horizon .
M. Deslandes est mort trop tôt sans doute pour ses
contemporains , trop tôt aussi pour ce poëme si hardiment
conçu , si fièrement exécuté , mais oùla dernière
main était si nécessaire. Ce n'est pas que l'intelligence
des éditeurs , et sur-tout les soins éclairés et pieux de
Mme Deslandes pour l'intérêt posthume de son mari , n'y
aient pourvu autant qu'il était possible; mais il n'était
pas possible de pourvoir à tout : l'auteur qu'on n'imprime
qu'après sa mort , ne paraît jamais tel qu'il se serait
montré de son vivant ; il semble toujours voir son
esprit voltiger autour de son livre , et cet esprit plus
éclairé sans doute qu'il ne l'était sous son enveloppe terrestre
, regretter de ne pouvoir effacer , changer , suppléer
, transposer , éclaircir , enfin donner à chacun des
détails du monument qu'il a élevé , ce fini , ce poli qui
en feraient mieux sortir la beauté , et qui les défendraient
des injures du tems.
M. Deslandes , passionné pour les beautés sauvages et
pittoresques de la nature , les cherche par toute la
terre; et à quelques excursions près , auxquelles il est
par fois entraîné , veici la marche qu'il s'est proposée.
Il consacre le premier chant de son poème à l'Europe ;
dans le second , il nous montrera des vues d'Asie et
d'Afrique , réservant l'Amérique et ses gigantesques
DÉCEMBRE 1808 . 597
merveilles pour le troisième et dernier. Mais , il ne
s'en tiendra pas à de simples représentations de choses
inanimées , et il ne sera point obligé , comme quelques
paysagistes , même du premier ordre , de recourir à une
main étrangère pour peupler ses déserts ; on peut en
juger par ce qu'il en dit lui-même dans sa préface.
<<Comme le plus délicieux paysage est froid s'il n'est
>> animé par la noble figure de l'homme , ou tout au
>> moins par les traces de son passage, ou par son habi-
>> tation , ou même par son tombeau , j'ai souvent placé
» l'homme au nombre des scènes sauvages et pittores-
>> ques que j'ai décrites , non-seulement pour les vivifier ,
>> mais encore pour donner à chaque site le caractère
>> qui lui est propre. >>>
Il est tems de justifier l'avis que nous avons énoncé
par des preuves tirées de l'ouvrage même.
Le solitaire heureux qui vit dans les déserts
Craint Dieu , plaint les humains , admire l'Univers ;
Pour lui , dans ses horreurs , la nature a des charmes ,
La tempête rugit , son coeur est sans alarmes ,
Il s'enfonce avec joie aux vallons mugissans
Que ronge le torrent de ses flots bondissans ;
Erre sous les forêts , rentre dans les campagnes ,
Gravit sur les coteaux , assiége les montagnes ,
S'y nourrit des pensers qu'inspirent leurs grands traits ,
Ypoursuit la Nature ; arrache ses secrets .....
Aux sommets entassés des Alpes primitives ,
J'ai voyagé dans l'ombre ; entre ses noires rives ,
Sous moi le Gnil roulait des débris ; et ses flots
Dont la longue tourmente attristait les échos ,
La lune qui semblait descendre sur la terre ,
Ses rayons vacillans sur le pic solitaire ,
Les hurlemens des chiens compagnons des bergers ,
Du chamois fugitif les bonds vifs et légers ,
Le calme universel , l'effrayante étendue ,
Et cette voix funèbre et toujours entendue ,
Qui sort du creux des monts , et du sein des forêts ....
Ce site inspirateur contemplé de plus près ,
Me faisaient tressaillir......
/
Le lecteur qui ne serait jamais sorti de sa ville , ni
même de sa chambre, doit se croire transporté au mi
598 MERCURE DE FRANCE ,
lieu des Alpes , et le voyageur qui les a franchies lui
dira qu'il y est.
A la fin du premier chant , l'auteur nous peint la
grande chartreuse oùun criminel vient chercher un
asyle contre la vengeance humaine, et contre ses remords.
Obsédéde son crime , il a fui sa patrie,
Il a fui ... du remord l'implacable furie
Le suit incessamment , s'attache à tous ses pas,
Et même le désert ne le console pas.
Mais la religion , mère compatissante ,
Ases yeux égarés apparaît bienfaisante .

Elle pousse ses pas aux monts silencieux
Où Bruno réunit ses hermites pieux ,
Thébaïde nouvelle au repentir offerte ,

Où l'homme veille en paix sur sa tombe sutr'ouverte.
Du temple de Bruno son oeil a vu la tour ;
Il tressaille , il s'incline , il s'élance au séjour
Où , courbé sur la cendre et chargé de la haire ,
Veilla , pria , souffrit cet ardent solitaire.
Des bois profonds et sourds la sépulchrale horreur ,
Des cloîtres noirs et longs la muette terreur ,
Le sanctuaire obscur , et la voûte gothique
Qui des pieuses nuits prolonge le cantique ,
Les funèbres flambeaux dans l'ombre pålissants,
De la voix de l'airain les airs retentissants ,
Le cimetière avide , où chaque Cénobite
Contemple en méditant la tombe qui l'invite ...
Tout frappe , tout émeut son coeur épouvanté ,
Et la Mort l'avertit de l'immortalité.
Il est aisé de voir par ces vers , de quel motif l'auteur
est pénétré : ce motif si louable , quand il est aussi vrai ,
se manifeste de plus d'une manière dans le cours de son
ouvrage , et semble ajouter encoreje ne saisquel accent
plus sublime à sa haute poesie.
On ne lira pas sans intérêt , cette belle peinture des
révolutions et des dévastations de l'Asie :
4
Borceau du genre humain , la Mésopotamie
Porte les fers sanglans d'une secte ennemie.
Reine de l'Orient , Babylone n'est plus :
DECEMBRE 1808. 599
4
Des rivages du Phâse aux rives de l'Indus
Les peuples policés et les tribus sauvages
A son trône superbe apportaient leurs hommages ,
Sous son sceptre et le joug sur eux appesantis
Courbaient épouvantés leurs fronts assujétis ;
Des prêtres de Bélus recevaient les oracles ,
Et de Sémiramis adoraient les miracles .
Eh ! qu'es-tu devenue , ô puissante cité ?
Où furent tes remparts ? Rien de toi n'est resté.
L'oeil interroge en vain tes plaines étendues ,
Cherche , et n'y trouve pas tes ruines perdues.
Et toi , Jérusalem , qu'as -tu fait de ton temple?
Sans plaindre ton malheur la terre le contemple.
Instrument du Très-Haut , Titus t'a mis aux fers;
• Tes enfans dispersés errent dans l'Univers......
Après avoir déploré les malheurs du Mexique et du
Pérou , notre poëte semble avoir réservé des pinceaux
plus délicats et des couleurs plus aimables pour nous
offrir quelques scènes romantiques du Nouveau Monde.
Voici comme il peint l'île d'Otaïti , au moment où elle
fut découverte par Wallis :
Que de ces compagnons la course fut heureuse !
Lorsqu'au loin s'avançant dans cette île amoureuse ,
De l'un de ses sommets ils puvent contempler
Tout ce que l'Eternel y daigna rassembler :
De tous les biens communs la commune richesse ,
Un sol fécond sans art et puissant de jeunesse ,
Des flots purs pour boisson , des fruits pour alimens ,
Et d'arbres nourriciers des bocages charmaps.
Sous ce ciel éthéré, sur ces jeunes rivages ,
Lesmaisons sont sans murs , les toits sont des feuillages ;
L'air avec ses parfums rend le sommeil plus doux ;
Les frères et les soeurs , et l'épouse et l'époux ,
Sur un sol que jamais n'ont souillé les reptiles
Ontdes jours enchanteurs , et des nuits plus tranquilles ;
Ont des fêtes , des jeux , ont la paix et l'amour ;
Et tous les vrais plaisirs enchantent leur séjour.
On voit par ce dernier morceau , que M. Deslandes est
quelquefois aussi aimable versificateur qu'il est toujours
600 MERCURE DE FRANCE,
bon poëte ; il serait à désirer qu'il eût eu plus constamment
présent à la pensée , ce précepte de l'art poëtique :
Non satis est pulchra esse poemata dulcia sunto .
Ce poëme , ainsi que l'auteur nous le dit dans sa préface
, a été fait au pied des Alpes , et certes le peintre
des beautés sauvages de la nature , ne pouvait pas mieux
choisir son atellier ; et là , tandis que sa poësie s'aggrandissait
et s'élèvait à la vue de tant de Parnasses , il se peut
que sa versification se soit ressentie de l'âpreté des objets
qui l'environnaient , et que souveut en visant à la force ,
il ait rencontré la dureté. Ily a plus , c'est qu'en pareille
circonstance , il se peut que le poëte se complaise dans
une versification moins coulante et qu'il y trouve une
sorte d'harmonie imitative qui semble être l'écho de ce
qu'on voit et qui prête une magie de plus à celle des vers .
Mais il y a peu de ces chances- là , sur-tout dans notre
langue. Ce sont des fortunes pour qui les rencontre et des
écueils pour qui les cherche. Il paraît aussi que M. Deslandes
a travaillé dans la solitude ; or , quand on n'a d'autres
conseils que les siens , il est à craindre qu'on n'ait un
flatteur pour conseiller. Tout esprit a besoin des autres
esprits ; quelques éloges que les poëtes se plaisent à donner
à la solitude , rien n'est bon exclusivement ; la solitude
fait germer les idées , mais la société épure le langage ,
et ce qu'un poëte pourrait faire de mieux pour l'intérêt
de ses vers , ce serait de les composer dans la retraite et
de les corriger à Paris : l'une fournira des idées , l'autre
⚫ offrira des conseils : nous savons que le second est plus
commun que le premier , mais le nécessaire ne suffit que
lorsqu'on y joint l'utile ; par exemple , des amis éclairés
auraient demandé à M. Deslandes la suppression de
quelques expressions étrangeres à la poësie , tel que
Piton qui se trouve répété presqu'à chaque page du
premier chant. Il en serait de même de soumarin , et
de quelques autres termes de ce genre qui ne sont point
adoptés par les poëtes ; en général comme la poësie aime
encore mieux peindre que nommer , elle se montre
difficile et même dédaigneuse pour toutes les expressions
que la science lui présente , parce qu'elle a l'or
gueil de ne vouloir rien tenir que de l'inspiration,
t
٢٠
DÉCEMBRE 1808. 601
Onpourrait aussi reprocher à M. Deslandes plus d'une
inversion , plus d'une suspension trop fortes , pour le
peú de souplesse de notre langue , et dont l'auteur paraît
se promettre un grand effet; mais les plus beaux
effets en ce genre , sont ceux qui ont coûté le moins
d'efforts. On trouve un exemple de ce défaut à la suite
d'une très-belle tirade qu'on nous saura gré de citer
d'abord , au moins en partie : il est question de la
formation des volcans , dont le poëte attribue la cause
à l'infiltration des eaux souterraines , dans de vastes
couches de pyrites qu'elles rencontrent à de grandes
profondeurs et qu'elles mettent en fermentation :
• Tout s'allume , s'enflamme , un lac bouillant se forme
Dans les flancs caverneux de la montagne Chorme :
Le feu , l'onde irrités puissamment vagabonds ,
Soulèvent de leurs flots les indomptables bonds ;
L'air , au bouillonnement de cette mer terrible
Unit de ses vapeurs la force irrésistible ;
De tous ces minéraux l'ardente fusion ,
De tous ces élémens l'immense expansion
Tourmentent la montagne , et de ses noirs abîmes
Montent en s'étendant , battent , brisent ses cîmes ,
Les ouvrent , ... du volcan le cratère est formé ,
Et pour l'oeil du pilote un phare est allumé.
Ce dernier vers fait presque le même effet sur l'esprit
du lecteur que le nouveau phare aux yeux du pilote.
Jusqu'ici , nous plaindrions ceux qui se refuseraient à
l'admiration ; mais les vers qui suivent immédiatement
justifieront peut-être ce que nous avons d'abord annoncé,
le poëte veut présenter un premier aperçu de tous les
volcans dont le globe est couvert.
Près de la mer du Sud , aux plus arides plages ,
Aux champs siciliens , sur les plus doux rivages ,
Aux rives de l'Afrique , aux ondes du Japon ,
Aux bords du Stothova , dans l'île de Niphon ,
Aux yeux épouvantés du Monde en son aurore
Brûlèrent autrefois , souvent brûlent encore
Au sein des monts altiers qui s'approchent du ciel
Les feux que de son soufle alluma l'Eternel .
,
2
1.
Il est aisé de sentir toutes les incohérences qui se ren
602 MERCURE DE FRANCE ,
contrent dans ce peu de vers ,aux champs Siciliens.....
aux yeux épouvantés .... au sein des monts altiers .... Ces
trois applications de la même particule qui n'ont point
de rapports entre elles , et qu'on trouve entassées dans la
înême phrase , y jètent de la confusion , sans compter
que le verbe s'y fait trop attendre après l'exposition , et
que le nominatif se fait trop attendre après le verbe. La
syntaxe est assurément bien peu de chose en comparaison
de la poësie , mais il n'y a point de poësie sans
elle. Nous avons plus d'une fois remarqué une certaine
affectation de supprimer des pronoms autant que l'aus
teur le croit possible , sans absolument dénaturer le
sens : il espère sans doute , par-là,donner à sa phrase
une marche plus rapide ; l'artifice est permis dans quelques
circonstances et dans d'autres il ne l'estpas. Par
exemple ,
En liquide sommet la mer s'est soulevée,
Retombe........
il est clair qu'il faudrait elle retombe. C'est ainsi qu'on
peut pêcher , dans le style français , en voulant trop
se rapprocher des formes grecques et latines , et qu'on
se déforme en contrefaisant. Les diverses langues sont
comme autant de femmes , chacune a sa physionomie;
ce qui sied à celle-ci , messied à celle-là , et telle
qui essayerait de copier les graces , de telle autre risque
rait de faire des grimaces .
Cesimperfections ne nuisent en rien au corps de l'ouvrage
, auquel il ne manque , à notre avis, que la dernière
main ; ce ne sont point là , suivant l'expression
d'Horace , les membres épars d'un poëte , mais un poëte
tout entier ; il en a l'inspiration , la verve , le talent de
peindre , et le don d'émouvoir. Ajoutez à cela que le
poëme annonce un caractère noble et doux , une ame
grande et sensible , un esprit fécond , une imagination
hardie , un jugement sain , des connaissances rares ,
enfin , plus qu'il n'en faut pour faire estimer , applaudir
et regretter son auteur. BOUFFLERS .
یگ
DÉCEMBRE 1808 . 603
SALON DE PEINTURE .
HUITIÈME ARTICLE .
SCULPTURES .
LORSQU'ON a vu paraître au Salon les sculptures de
M: Canova , qui n'avaient pas été annoncées , il n'y a eu
qu'une voix sur leur beauté , sur leur éclatant mérite. L'on
s'est plu à reconnaître dans le groupe de Psyché et de
l'Amour , la grâce la plus séduisante une aimable simplicité
, d'élégantes draperies , des extrémités d'une grande
finesse ; et cet idéal de formes , de mouvemens , tant admirés
dans les statuaires de la Grèce . Tous les yeux ont été
séduits par l'expression pénétrante et douce du dieu et de
sa jeune amante , par leur mol et tendre abandon , par
cette volupté pure , continue , universelle , qui semble
absorber tout leur être dans une délicieuse langueur.
On a distingué dans la statue d'Hébé , l'élégance de la
pose et la beauté du dessin : dans celle de Madame Mère ,
des draperies magnifiques , des pieds , des mains de la plus
savante exécution.
Mais c'est sur- tout la Madelaine qui a réuni tous les
suffrages , fixé long- tems tous les regards .- La Sainte est
représentée dans les premiers tems de sa pénitence. Les
regrets , le repentir et les austérités de sa nouvelle vie n'ont
point encore altéré ses charmes , mais ils ont mis sur son
charmant visage l'empreinte d'une profonde et inconsolable
affliction. Elle était à genoux , l'image du Christ dans les
mains ; elle priait. Fléchissant sous le poids des douleurs ,
son corps se penche en arrière et porte sur ses pieds . Ses
mains appuyées sur ses genoux , retiennent encore à peine
cette faible croix de roseau qu'elle contemple avec tristesse :
une larme échappe de ses yeux . La tête est un chef- d'oeuvre
debeauté , d'expression et de grâce. Le mouvement général,
celui des bras en particulier , la noblesse et la perfection
des formes , la finesse , la douceur et le moëlleux du modelage
, mais sur-tout cette physionomie si touchante , si
vraie, si profondément sentie , où la rêverie des souvenirs
semble se mêler encore aux regrets pieux et passionnés ,
tout cela produit , à la première vue , une impression
vague , indéterminée , mais forte , durable , et je ne sais
quel charme de tristesse et de volupté nous y ramène
toujours.
604 MERCURE DE FRANCE ,
Cet ouvrage , dont l'existence est depuis long-tems connue
, est un de ceux qui ont le plus contribué à fonder et à
répandre au loin la brillante renommée de M. Canova .
Cet habile statuaire se sert , avec beaucoup d'adresse ,
d'un moyen peu usité pour donner plus de douceur à ses
chairs et les mieux distinguer des draperies. Il jeaunit le
marbre dans le nu , et lui laisse sa couleur naturelle dans
les étoffes. Les avis peuvent être partagés sur cette espèce
d'innovation . Mais M. Canova est allé plus loin encore : on
trouve dans ses statues d'autres accessoires représentés en
couleur ; telles sont la coupe d'or de son Hébé , la croix
de roseau de sa Madelaine. Ces accessoires , ainsi colorés ,
me semblent faire une disparate choquante avec le reste de la
statue , ôter à la vraisemblance et à l'illusion de l'ensemble
plus peut- être qu'ils n'ajoutent à la vérité des détails : et je
crois qu'un tel usage , dont il serait si facile à des imitateurs
maladroits d'abuser , pourrait , s'il venait un jour à s'établir ,
altérer enfin la noble simplicité , la franchise de composition
et même de style , qui doivent former toujours le
principal caractère des grands ouvrages de sculpture.
J'ai dit , en commençant ces articles , qu'on pourrait désirer
dans quelques ouvrages de M. Canova une manière
plus sévère. Je persiste à croire cette observation juste ;
mais je l'explique. Le style est presque toujours élevé ,
assez sévère dans ces ouvrages supérieurs : quelquefois , au
contraire , le modelage ne l'est pas ; il est moelleux , adouci ,
plein de finesse , mais il pourrait avoir souvent plus de
vigueur et de fermeté. Du reste cette critique , fondée ou
non , ne doit porter ici que sur la statue d'Hébé , sur le
groupe , d'ailleurs charmant , de Psyché et de l'Amour : or ,
leurs beautés nombreuses sont d'un tel ordre que des imperfections
, des défauts même , ne peuvent en aucune
manière ni en affaiblir le mérite , ni en obscurcir l'éclat .
M. ESPERCIEUX .
Statue de S. M. l'Empereur et Roi. ( N° 689. )
Cette statue était destinée à décorer la salle du Sénat.
L'Empereur n'y paraît que dans ces séances solennelles où
il vient donner au premier corps de l'Etat la connaissance
des déclarations de guerre , ou des traités de paix. L'artiste
qui dans tous ses ouvrages ne montre pas moins de justesse ,
de pensée , que d'habileté d'exécution , a mis dans les mains
du Monarque les symboles de la paix et de la guerre , la
foudre et l'olivier. Parmi le grand nombre d'emblémes
dont il pouvait faire choix , ce sont réellement les seuls qui
:
DECEMBRE 1808 . 605
convinssent d'une manière marquée à la destination de
cette statue . La pose en est simple et noble , l'expression a
de la grandeur. Le statuaire a su tirer tout le parti possible
du manteau impérial : sa figure me paraît drapée d'une
manière large et de bon goût.
M. Espercieux a aussi exposé plusieurs bustes où le mérite
d'une parfaite ressemblance est relevé par la science du
faire , l'habileté du ciseau. Parmi ces bustes sont ceux de
M. Arnault et de M. Lemercier. Les amis des lettres se
sont plus à reconnaître l'auteur des Vénitiens et celui d'Agamemnon
, dans ces portraits animés d'une vérité frappante.
On sait que Boileau ,reconnaissant envers Girardon, qui fit
revivre ses traits sur le marbre , lui adressa quelques vers
de remercîment. M. Lemercier s'est acquitté de la même
manière . Voici son remercîment à M. Epercieux :
1
Le poëte Le Brun , l'orateur Mirabeau ,
1
Du talent de chanter , du talent de bien dire ,
Sont payés par ta main au-delà du tombeau ( 1 ) ,
Moi , la seule amitié m'attire
Le don de mon image , oeuvre de ton ciseau .
Pour immortaliser ce que le coeur m'inspire ,
Des modèles offerts à ton art simple et beau
Que n'ai -je l'esprit ou la lyre !
t
Un ouvrage plus remarquable , mais qui n'a pu être
achevé pour l'ouverture du Salon , c'est la statue de Corneille
, exécutée dans les mêmes proportions que les statues
de Molière et de Racine (2) , exposées , il y a deux ans , par
M. Espercieux. Le même mérite de pensée et d'exécution
qui distinguait ces deux figures , se retrouve dans celle de
Corneille , peut-être à un degré supérieur. Ce grand homme
est debout , vêtu d'une seule draperie. L'artiste n'a point
cherché une pose élégante : Corneille paraît ici comme sa
renommée , ferme , grand et inébranlable. Placé entre les
deux bustes de Melpomène et de Thalie , d'une main il lève
le voile qui couvrait la Muse tragique ; de l'autre , il en-
(1) On sait que M. Espercieux fit paraître à la dernière exposition , le
buste du poëte Le Brun , et que, la statue de Mirabeau , placée dans la
salle du Sénat , est du même artiste .
(2) Molière , dans le costume de son tems , tient d'une main sa
comédie du Misantrope , de l'autre il cache la statue de la Sagesse sous
lemasque comique.
Racine tient aussi à la main son Iphigénie , et se présente à la postérité
appuyé sur la statue d'Euripide.
1
606 MERCURE DE FRANCE ,.
trouve celui qui cachait le front de sa rivale ; mais il ne
fait que l'entr'ouvrir .
Pour traiter un sujet , quel qu'il soit , le sculpteur n'a ,
comme le peintre , que le choix de quelques traits principaux:
il ne saurait exprimer une succession d'idées ; l'art
consiste à les faire naître dans l'esprit du spectateur.
Deux pensées justes et fécondes rendues par des images
caractéristiques et vivement prononcées , suffisent à M. Espercieux
pour peindre à la fois la force créatrice, l'élévation
et l'étendue du génie de Corneille : et la statue de ce grand
homme devient ainsi son panégyrique. Les accessoires , les
détails ne sont pas traités avec moins de goût et de discernement.
Le jet de cette draperie , tous ces plis larges et
non interrompus , la noblesse et la sévérité de la tête , tout
enfin me semble également fidèle aux convenances que prescrivait
le sujet , egalement en harmonie avec les idées de
force et de grandeur que réveillé le nom de Corneille.
Le sculpteur se propose , dit-on , de donner dans les
mêmes dimensions , les statues de quelques autres poëtes
célèbres . Cette collection intéressante peut devenir l'un
des plus agréables ornemens de nos bibliothèques .
M. LEMIRE , père .
Un berger. (N° 711. )
Le principal mérite de cette figure est dens sa naïveté,
dans l'expression calme de la tête , la simplicité de la pose ,
la vérité des détails. C'est une nature gracieuse , mais
rendue.sans aucune recherche , sans aucun ornement postiche;
éloge d'autant plus flatteur pour M. Lemire , que
peu d'ouvrages du même genre le méritent au même degré.
M. CARTELIER.
Statue en marbre de la Pudeur. (N° 649. )
Cette statue offre un excellent choix de formes que la
pose, simple et heureuse, contribue à développer ; beaucoup
de goût dans la coiffure et dans l'ajustement de la draperie ;
dans la téte une expression douce , un caractère aimable.
On y sent la vie et la pensée. Peut-être toutefois y dési
rerait-on un plus grand style. Mais cette critique hasardée
peut-être, et que je présente comme un doute, ne doit en
rien affaiblir l'estime particulière que mérite cet ouvrage ,,
l'un des plus justement et des plus honorablement distingués
dans l'exposition actuelle.
1
DECEMBRE 1808 . 607
Le feu prince Napoléon , fils du Roi de Hollande.
(N° 646.)
Buste plein de grâce èt de naturel, remarquable d'ailleurs
par son modelage.
S. M. le Roi de Hollande en costume de grand Connétable.
( N° 647. )
Statue bien posée , bien drapée , et d'une exécution savante.
M. ROMAGNESI.
La Paix , statue. ( N° 734. )

Le mouvement de cette figure est bien inventé , bien
rendu , il a de la noblesse. L'exécution est aussi digne d'éloges
dans quelques parties. Mais , puisque l'auteur montre
da talent , il ne sera pas inutile de lui rappeler que c'est
sur-tout en seulpture qu'il faut déployer par-tout la grandeur
du dessin , donner à ses draperies un style sévère
et proserire sévérement tout ce qui ne porte pas le double
caractère de la noblesse et de la simplicité. La tête de la
Déesse est jolie , mais trop vulgaire ; la draperie pleine de
plis maigres et coupés en tous sens me parait trop contraire
aux vrais principes de l'art .
M. DUMONT .
,
J. B. Colbert , ministre des finances , et surintendant des
bâtimens . ( N° 680. )
Colbert assis , vient de dérouler le plan de l'Hôtel des
Invalides : il paraît réfléchir profondément. La tète a de
l'expression , les mains sont habilement rendues , les inconvéniens
du costume assez adroitement sauvés.
On peut donner à peu près les mêmes éloges au Sally de
M. Beauvallet , dont le nom ne se trouve pas sur la Notice.
Ces deux statues doivent être exécutées en marbre , et placées
sur les piédestaux de la nouvelle façade du Palais du
Corps-Législatif.
M. CHINARD.
Cet artiste a exposé un grand nombre de bustes , presque
tous d'une belle exécution , et qui me semblent prouver
du goût , de la science et une rare facilité.
M. MARIN.
Une baigneuse , statue en marbre . ( N° 715. )
Jolie figure , et généralement bien dessinée ; physionomie
gracieuse ; exécution agréable. Un peu de lourdeur , ce
me semble , dans les pieds et dans les mains.
608 MERCURE DE FRANCE,
Le portrait , en marbre , d'unejeune fille ( N° 716 ) , est
aussi un des ouvrages de ce genre qui méritent le plus d'être
distingués .
M. DESEINE.
Projet d'un monument qui doit être érigé , par décret de
S. M. l'Empereur , à la mémoire de feu M. de Belloy , cardinal,
archevêque de Paris . ( N° 679. )
La figure la plus élevée , la plus apparente , est comme
on le pense bien , celle du prélat. Assis , il appuie une main
sur le livre des Evangiles , de l'autre il recommande aux
fidèles, deux des principales Vertus chrétiennes, la Piété et
la Charité . Ces vertus sont placées aux deux côtés du socle
ou piédestal qui supporte la statue , et sur lequel est un
bas- relief. La Charité me paraît d'une heureuse intention ;
elle promet une bonne figure , et bien supérieure , sous tous
les rapports , à celle de la Piété. Le bas-relief représente
l'archevêque étendu sur le lit de mort qu'environne son
clerger en deuil . Comme il était administrateur des hospices ,
M. Deseine a cru devoir nous montrer une des femmes de
l'Hôtel -Dieu , baignant de pleurs sa main glacée . Ce bas-relief
est biencomposé; on peut y remarquer des figures expressives
et qui , doivent-être fort satisfaisantes , si on les exécuté avec
art. En total , je crois que ce projet fait honneur au talent
et au goût de M. Deseine . Ila exposé d'ailleurs un assez grand
nombre de bustes qui se font sur-tout remarquer par une
apparence de réalité et de vie.
M. ROGNIER..
L'imagination poëtique , statue , ( N° 723. )
Une femme jeune et belle , vêtue pittoresquement , un
poinçon dans une main , et des tablettes dans l'autre paraît
s'élancer vers le ciel dans un sublime enthousiasme . Ses pieds
posent sur un globe entouré de quelques rouleaux de papier
où se lisent les noms des poëtes les plus illustres.
On ne peut nier qu'il n'y ait dans cette figure de l'inspiration
, et pour ainsi dire , du feu , de la verve poëtique ,
que les draperies n'en soient d'un bon style , et ne dessinent
bien les formes , dont le choix me semble aussi n'être pas
indigne d'élogės . Mais je crains qu'on ne puisse trouver
dans l'ensemble de la recherche, et sur- tout de l'exagération.
Je crois aussi que le statuaire pouvait donner à l'imagination
des emblémes plus caractérisques . Inscrire aux
pieds de la déesse les noms de ses plus chers favoris est un
expédient trop facile : cela dit trop , et n'exprime rien.
Μ.
DECEMBRE 1808. bog
M. GÉRARD .
DEPT
DE
LA
SEINE
Modèle d'un bas -relief exécuté en pierre pour Arc
Triomphe. ( N° 700. )
A
de
« Il représente la Sagesse et la Force soutenant la Couronneimpériale.
Ges vertus sont accompagnées de la Prudence et
de la Victoire. » cen
La Force est représentée par Hercule : c'est une figure
dessinée d'un grand style , avec assez de vigueur. Ily a de
l'élégance et de la noblesse dans les trois figures de femme.
Ce bas-reliefme paraît-être un de ceux qui décorent le plus
convenablement l'arc de triomphe élevé sur la place du
Carrousel.
ARCHITECTURE.
Ce n'est point ici la partie brillante de l'exposition , et
malheureusement en ceci comme dans tout le reste , l'exposition
me paraît un sûr indice de l'état des arts parmi
nous. Espérons que nos architectes , éprouvant la même
émulation que nos statuaires dont on ne saurait nier les
progrès , tenteront avec le même bonheur de s'élever
dans leur art , au degré très-éminent où nos peintres sont
parvenus dans le leur.
Dans le petit nombre d'ouvrages honorablement distingués
du public , et qui méritaient de l'ètre , je dois sur tout
citer avec éloge le Modèle en relief du Palais de la Bourse
et du Tribunal de Commerce , qu'on élève actuellement sur
le terrain des Filles Saint-Thomas , ouvrage de M. Brogniart
, digne en tout de la réputation de son auteur , et
dont les divers plans ( Nos 741 , 742 , etc. ) font sentir les
nombreux avantages. Les dessins de quelques fragmens
d'architecture antique , exposés par MM. Grand-Jean ,
Lebas et Debret , ont mérité à leurs auteurs une récompense
flatteuse. Je voudrais qu'il me fût possible de m'arrêter
plus long-tems sur ces différens ouvrages , mais l'on
sentira aisément qu'une description assez détaillée pour en
donner une idée suffisante à ceux qui n'ont pas été à portée
de les voir , excéderait beaucoup trop les bornes dans lesquelles
je dois me renfermer.
CET examen d'une Exposition qui mérite de faire époque
dans l'histoire des arts , pourrait être plus complet sans
doute ; mais il suffira du moins pour justifier ce qu'on a dit
d'abord de la richesse de cette Exposition , et de sa supériorité
sur celles qui l'ont précédée. Il est vrai que dans cet
Qq
6το MERCURE DE FRANCE ,
examen l'on a toujours fait le choix le plus favorable ; et
que parmi ce grand nombre d'ouvrages dont on pouvait
entretenir le lecteur , un choix entiérement opposé n'était
rien moins qu'impossible , et pouvait naturellement conduire
à un résultat tout différent. Ne devait-on pas s'y
attendre ? et peut-il en être autrement d'une exposition
publique ? Il n'importe guère , ce me semble , que le mé
diocre n'y soit point admis : ce qui importe réellement ,
c'est que le beau s'y rencontre quelquefois , et que le bon
n'y soit pas trop rare. Il importe plus encore qu'on reconnaisse
dans les principes , dans la manière de l'Ecole , la
doctrine et l'étude réfléchie des grands modèles. Tout dans
cette exposition confirme le retour aux vrais principes ; le
choix des sujets , la simplicité de la composition , la franchise
du style. L'influence de l'ancienne Ecole se fait à
peine sentir dans un très-petit nombre d'ouvrages ; elle
s'affaiblit chaquejour , et tout paraît annoncer qu'elle finira
bientôt par disparaître entiérement. Les bonnes théories et
les exemples de nos maîtres actuels ont formé de très-bons
élèves. Les uns méritaient les récompenses , les autres les
encouragemens que vient de leur donner le chef de l'Etat,
après les avoir tous rappelés à ces concours honorables où
quelques-uns d'entre eux ne s'étaient pas fait voir depuis un
certain nombre d'années.
On n'a point encore fait connaître dans ce Journal ces
distinctions justement accordées à un très-grand nombre
d'artistes. Je vais en donner ici la liste , telle qu'elle a été
insérée dans le Journal officiel .
20
« S. M. l'Empereur et Roi , accompagné de S. M. l'Impératrice
et de S. M. la reine de Hollande , s'est rendu
>> au Louvre , le 22 octobre , pour visiter le salon d'expo-
>> sition . M. David , premier peintre , ainsi que les principaux
>> artistes ci-après dénommés , ayant été prévenus par M.
>> Denon, directeur- général du Musée , se sont trouvés au
>> salon , à l'arrivée de LL. MM. , savoir :
>>>MM. David, Gros , Girodet , Vernet , Prud'hon , Gérard,
>> Guérin , Meynier , Gautherot , Sérangéli , Monsiau , Bar-
>> thélemi , Taunay , Mulard , Berthon , Debret , Roehn ,
>>Camus , Peyron , Garnier , Hue , Robert-le-Fèvre , Au-
> gustin , Aubri , Saint , Parant , Cartellier , Delaistre ,
>> Corbet , Foucou , Galle , Andrieu , Brenet .
4
:
» S. M. après avoir examiné le salon des peintres , a té-
>> moigné sa satisfaction aux artistes présens , et a donné la
n décoration d'officier de la légion d'honneur à M. David,
DÉCEMBRE 1808.... 611
>>et celle de légionnaire , à MM. Gros , Girodet , Vernet , et
>>>Prud'hon.
» S. M. ayant passé dans la sallede sculpture, a donné une
>>attention détaillée aux divers objets exposés , et a fait con-
> naître qu'elle avait lieu d'espérer qu'à la prochaine expo-
>>sition , le talent des sculpteurs serait parvenu à la même,
> supérioriorité que la peinture a déjà acquise . Elle a donné
>>la décoration de la légion d'honneur à M. Cartellier .
> S. M. a ensuite ordonné à M. le directeur-général de
>>remettre de sa part des médailles d'encouragement aux
» artistes ci-après . 1
>> Peintres d'Histoire.-MM. Le Boullenger , Bergeret ,
>> de l'Ecluse , Ducis , Fabre (de Florence), Lafond , Le
Barbier aîné , Le Mire jeune , Dumet , Vermay , Lordon,
>>>Pallière ( Armand-Julien ) , Vanderlyn , Remi , Prot ,
> Buguet, Grandin , Mme Servières , Mme Giacomelli.2
>> Peintres de Portraits et en miniatures .- MM. Aubri ,
Saint , Kinson , Parent , Riesener , Casanova , Casimir,
>>Karpff, Vien fils , Mme Roinani .
>> Peintres de Paysage et de genre, MM. Laurent Om-
>> méganck , le Comte , Granet , Bertin *
>> Dessins d'architeceure . - MM. Grandjean , Debret ,
>>Lebas.
Dessins d'Histoire naturelle.-MM. Bessa , Salvage.
Sculpture.-MM. Le Mire père , Chinard.
Gravure.-MM. Tardieu , Defrey, Girardet , Morel.
>> S. M. a également ordonné d'acheter , pour être placés
>>dans les palais impériaux , les tableaux désignés ci-après:
» S. M. l'Empereur donnant l'aigle de la légion d'hon-
>> neur , au plus brave soldat de la garde impériale russe ;
par M. Debret. 2
» S. M. l'Empereur remettant à la députation du sénat ,
>> à Berlin, les 340 drapeaux conquis à Jena , et l'épée du
>>>Grand-Frédéric; par M. Berthongshol
S. M. l'Empereur rendant au chef militaire d'Alexan-
>>drie en Egypte , ses armes, pour honorer la valeur avec,
>>laquelle il avait défendu cette ville, etc;; par M. Mulard.
>> L'hôpital militaire des Français et des Russes , dans le
>> réfectoire des chevaliers de l'ordre Teutonique , à Marien-
>>bourg ; par M. Roëhn
Entrevue de LL. MM, l'Empereur Napoléon et l'Empe
>> reur Alexandre sur le Niémen , par M. Roëhn..
» S. M. l'Empereur visitant le tombeau du Grand-Frédé-
>>ric , à Berlin ; par M. Camus .
६ . Qq 2
1.
612 MERCURE DE FRANCE ,
» S. M. recevant à Tilsit S. M. la reine de Prusse ; par
>> M. Tardieu .
> Deux jolis tableaux dans le style anacreontique ; par
» Mlle Mayer.
» S. M. a aussi ordonné l'acquisition des ouvrages exposés
>>>au salon , par MheMongez , M. Lecomte , MileGérard.>>>
(Extrait du Moniteur. )
Des distinctions si nombreuses , et cependant méritées ,
doiventà la fois confirmer ce qui a été dit plus haut de l'état
florissant de notre Ecole , et enflammer toujours plus l'heureuse
émulation de nos artistes . Quel que soit , en effet , le
haut rang ou quelques-uns d'entre eux sont déjà parvenus ,
onne saurait se dissimuler qu'il reste encore dans l'Empire
des arts , de premières places à obtenir. Les grands statuaires
de l'antiquité , les Raphaëls et les Michel-Anges , y
règnent encore , et y règnent seuls. Si l'on ne doit point
prétendre à les dépouiller du sceptre , l'on doit s'efforcer
du moins de se rendre digne un jour de le porter avec eux.
Nos grands écrivains ont égalé les plus illustres écrivains
modernes ; ceux même de la Grèce et de Rome ont trouvé
dès long-tems parmi nous des successeurs et des rivaux.
Sera-ce seulement dans les arts d'imitation que les Français
seront toujours condamnés à voir quelque chose au-dessus
de leur gloire ? Quels honneurs ne sont pas réservés à
l'homme extraordinaire qui osera répondre , non , et saura
se justifier d'une semblable réponse ! VICTORIN FABRE.
VARIÉTÉS . 1.
NÉCROLOGIE. M. Marie-Joseph-Hyacinthe Gaston est
mort à Paris , le 14 décembre 1808;, à l'age de 41 ans. Il
était né à Rhodez , département de l'Aveyron. Officier de
cavalerie , à l'époque où commença la révolution , M. Gaston'renonça
à Pétat militaire; etila cela de commun avec
quelques-unsdenos gens de lettres les plus distingués.Entiéres
ment adonné à l'étude , M. Gaston , qui s'était réfugié en
Russie , sut s'y concilier la considération générale. Quelques
ouvrages'dramatiques lui méritèrent des marques d'intérét
de la part de Catherine II . Il fit même imprimer à Saint-
Pétersbourg en 1796 , les six premiers livres de l'Enéide ,
un vol. in-4°. Nous devons ce dernier renseignement à M. le
professeur Ersch , auteur de la France Littéraire , dont nous
:
DÉCEMBRE 1808. 613
relevons souvent des erreurs , mais auquel souvent aussi nous
devons des indications précieuses .
Nommé chevalier de Malthe par Paul Ior et gratifié d'une
pension par ce souverain, M. Gaston résista cependant à toutes
les offres qui lui furent faites pour le retenir en Russie , et
revint en France dès qu'il fut possible d'y revenir. Il avait
dans le coeur cette maxime d'un écrivain célèbre : La
patrie se lasse d'étre ingrate avant que nous nous lassions
de l'aimer ! Ayons le coeur plus grand que ses injustices .
Après avoir donné plusieurs pièces de vers aux divers
recueils de poësie qui paraissent en si grand nombre depuis
quelques années , M. Gaston fit imprimer en l'an XI:
1º une Ode sur le rétablissement du Culte , suivie d'un Dithyrambe
; 2º l'Enéide traduite en vers , première livraison ,
contenant les quatre premiers livres avec un discours préliminaire;
un vol. in-8° qui est épuisé depuis long-tems.
(Ce ne fut qu'en l'an XII , 1804 , queM. Delillepublia sa
traduction de l'Enéide. )
En 1806 , M. Gaston donna son second volume , contenant
les livres V, VI, VII et VIII. ( Il en a été rendu
compte dans la Revue , nº 25 , p. 422 , et n° 27 , p . 588. )
En 1807 , parut le troisième et dernier volume de l'Enéide
deM. Gaston. ( Voy. l'extrait de cet ouvrage dans le Mercure
du 26 décembre 1807 , p. 622 , et du 2 janvier 1808, p. 18.)
Ceux de nos lecteurs qui pourraient ne pas connaitre
le travail de M. Gaston en auront une juste idée , après la
lecture de ces articles auxquels nous les renvoyons .
La seconde édition de son Enéide a paru cette année
avec le texte en regard. ( Quatre volumes in-12. ). ,
M. Gaston avait aussi traduit en vers francais , la célèbre
Elégie de Gray. Cet opuscule qui a été imprimé isolément,
a été inséré dans plusieurs recueils. Les ouvrages de M.
Gaston n'ont point encore été rassemblés. A en juger par
'ceux que nous connaissons , nous croyons que le recueil
serait bien reçu du public. Son Epitre sur la dépendance
des gens de lettres , les pièces dont nous avons parlé
plus haut , et quelques autres , formeraient aisément un
volume qui trouverait des lecteurs ,
M. Gaston avait présenté aux comédiens Françai , une
tragédie qu'ils avaient reçue.Artaxerce en était le titre et
le sujet. Mais elle fut retirée par l'auteur , lorsqu'il vit
représenter la pièce de M. Delrieu. M. Gaston (et nous
le citons seulement comme untrait honorable pour lui ) disait
que le dénouement de sa tragédie lui semblait inférieur
614 MERCURE DE FRANCE ,
au dénouementde la pièce de M. Delricu. Mais peut-être
en cette occasion , avait- il trop de modestie ? ...
En 1802 , il avait formé à Paris un petit établissement
littéraire ; quelque tems après il fut nommé proviseur du
lycée de Limoges. La faiblesse de sa santé lui laissait le
regret de ne pas remplir ses fonctions avec autant d'exactitude
qu'il l'aurait désiré .
M. Gaston laisse une mémoire honorée. Ses qualités
morales lui faisaient encore plus d'amis que ses talens ne
Jui attiraient de rivaux. Il connaissait l'art de désarmer les
modernes Frérons. Dans les journaux où l'on croit utile de
critiquer avec amertume , où l'on injurie par calcul , on
était toujours pour lui d'une excessive bienveillance.....
C'était sans doute un hommage que l'on rendait à son
caractère .
INSTITUT. - La classe de la langue et de la littérature
française de l'Institut a tenu le 21 décembre une séance
publique pour la réception de M. de Tracy , élu à la place
vacante par la mort de M. Cabanis : cette séance était
présidée par M. de Ségur. Un concours très-nombreux
d'auditeurs remplissait la salle.
73
Le récipiendaire a consacré la plus grande partie de son
discours an juste éloge de son prédécesseur. Il a célébré dans
M. Cabanis le médecin habile , le prosateur et le poète distingués
et le citoyen estimable. On a senti l'éloquence de
l'amitiédans les regrets touchans qu'il a donnés à sa mémoire,
et l'on a remarqué le talent de l'écrivain , la profondeur du
philosophe dans les pensées, les images , le style et l'ordounance
de son discours. Le public a souvent interrompu
l'orateur par ses applaudissemens.
La réponse du président n'a pas été moins goûtée ; un
style brillant , des idées fines , une élocution pleine degrace
et d'esprit , sont les qualités qui la distinguent.
Après ces deux discours, qui ont obtenu beaucoup de succès
, M. De Fontanes a lu un passage inédit de la traduction
en vers français de l'Illiade , par M. Cabanis : c'est l'épisode le
plus touchant d'Homère ; le vieux Priam redemandant aux
pieds d'Achille le corps de son malheureux fils. Cette traduction
a paru pleine de vigueur et de poësie.
M. Andrieux a terminé la séance par la lecture d'une
prece
pièce de vers intitulée : Promenade de Fénélon. Le sujet est
l'anecdote de la Vache perdue par des Paysans et retrouvée
DECEMBRE 1808. 65
*
par ce Prélat. Ce récit a fait beaucoup de plaisir; il est
rempli de détails aimables , de vers charmans et rappelle
sans cesse cette manière piquante de conter que M. Andrieux
possède à un si haut degré , et qui lui a fait une juste réputation
dans ce genre . Ce morceau finissait par des vers consacrés
à M. Cabanis, où l'amitié a encore fait entendre son
langage , et qui ont ajouté au vif intérêt qu'inspire lamémoire
de ce célèbre académicien.
-La classe d'histoire et de littérature ancienne , a nommé
M. le sénateur Lanjuinais à la place vacante dans son
scin par la mort de M. Bitaubé.
SCIENCES.-Découverte de la composition de l'acide boracique ,
par MM. Gay- Lussac et Thénard.
Dans un des derniers numéros de ce Journal , nous avons rendu
compte des procédes chimiques par lesquels MM. Gay-Lussac et Thénard
sont parvenus à former immédiatement les substances à aspect métallique
que M. Davy avait retirées de la potasse et de la soude , par la
moyen de la colonne voltaïque , substances qu'il croyait être la base de
ces deux alcalis , et qui d'après les travaux des deux chimistes français
ne sont que le résultat de leur combinaison avec le gaz hydrogène .
Nous avions annoncé , en même tems , la grande énergie de ces combinaisons
comme réactifs chimiques , énergie dont MM. Thénard et Gay-
Lussac avaient donné plusieurs exemples , et qui ne pouvaient manquer
de devenir entre leurs mains le principe de plusieurs découvertes . En
effet , avec ce secours ils sont parvenus à déterminer les principes de
l'acide boracique , dont la nature était inconnue .
1
La plupart des substances que l'on appelle acides , sont des combinaisons
que l'on décompose. On les a toujours trouvées formées de deux
principes . L'un est variable dans sa nature , on le nomme le radical ou
labase de l'acide. L'autre est constant et existe dans tous les acides que
l'on a jusqu'à présent décomposés . On l'appelle par cette raison
l'oxygène , c'est-à-dire , le générateur des acides . Cet oxygène n'est
autre chose que l'air vital , principe de toute combustion ,et aussi de
notre respiration qui est une combustion véritable. De sorte que tous
les acides sont réellement des corps brûlés. Ainsi l'acide sulfurique qui
se produit en brûlant le soufre , est formé de soufre et d'oxygène. L'acide
carbonique se forme en brûlant le charbon, il est formé de charbon et
d'oxygène ; l'acide phosphorique en brûlant le phosphore , il est encore,
composé de phosphore et d'oxygène. Il n'est pas même nécessaire que
la base ou le radical soit un corps solide. Elle est gazeuse dans l'acide
nitrique , qui est composé d'oxygène et de gaz azote . Ces deux principes,
sout aussi ceux qui composent l'air atmosphérique que nous respirons ;
616 MERCURE DE FRANCE ,
mais ils s'y trouvent mêlés dans des proportions différentes de celles-qui
constituent l'acide nitrique. D'ailleurs , le simple mélange de ces deux
gaz ne suffit pas pour opérer leur combinaison. Il faut une force qui
rapproche leurs particules et qui les contraigne de s'unir . L'étincelle
électrique , par la vive compression qu'elle excite , est très-propre à
produire cet effet ; aussi détermine-t-elle la formation de l'acide nitrique
lorsqu'on la fait passer à travers un mélange de gaz oxygène et de gaz
azote ; ce qui est une belle découverte de Cavendish.
Il existe encore plusieurs acides dont on n'a pas pu découvrir la composition.
Tels sont l'acide muriatique , que les anciens chimistes nommaient
acide marin , parce qu'il est un des élémens du sel que l'on
retire des aux de la mer ; l'acide fluorique , que l'on trouve naturellement
uni à la chaux dans l'espèce de pierre que l'on nomme spath
fluor ; enfin l'acide boracique , que l'on trouve naturellement uni à la
soude , et qui forme le borate de soude ou Borax , sel extrêmement employé
dans les arts pour faciliter la fusion des métaux .
C'est ce dernier acide que MM. Gay-Lussacet Thénard sont parvenus
à décomposer. Pour cela ils introduisent dans un tube de cuivre
un mélange d'acide boracique et de métal de potasse en proportions
égales . Un tube de verre recourbé , luté au tube de cuivre , plonge sous
une cloche remplie de mercure , afin de recueillir les gaz qui pourraient
s'échapper . On échauffe l'appareil, et il ne se dégage absolument que
l'air atmosphérique qu'il contient ; mais lorsque la température est élevée
à 150 degrés du thermomètre centésimal , les diverses substances contenues
dans le tube de cuivre réagissent les unes sur les autres. Il se
dégage beaucoup de chaleur , le mêlange rougit et l'opération est terminée.
Tout le métal de potasse a disparu. Il reste dans le tube de la
potasse , du borate de potasse , de l'acide boracique et une substance de
couleur brun-verdâtre et d'un aspect particulier.
Que devient donc , dans cette expérience , le gaz hydrogène qui ,
combiné à la potasse , lui donnait l'apparence métallique ? Il n'est
point sorti de l'appareil , puisqu'il ne se dégage rien pendant l'opération.
Il faut done qu'il soit entré en combinaison aveo quelqu'autre
corps. Si c'est avec l'acide boracique qui était dans l'appareil , voilà la
cause de cette nouvelle substance d'un aspect particulier , qui ne sera
que de l'acide boracique et de l'hydrogène . Mais si l'on peut prouver
que cette substance ne contient pas cet hydrogène , il faut donc que
l'acide boracique ait fourni à l'hydrogène du métal de potasse , la quantité
d'oxygène nécessaire pour le saturer. Alors l'acide boracique est
défait. Il contient de l'oxygène , et sa base ou son radical est cette nouvelle
substance trouvée dans l'appareil , à la suite de l'opération .
Pour faire voir que cette dernière supposition est la seule admissible ,
MM. Gay- Lussac et Thénard ont séparé cette nouvelle substance et
Pont combinée avec l'oxygène dans des vaisseaux fermés , ou , en
DECEMBRE 1808.. 617
d'autres fermes , ils l'ont brûlée. Dans cette opération elle a augmentéde
poids, et le produit a été de l'acide boracique. Or, si la nouvelle substance
cût été composée d'acide boracique et d'hydrogène , cet hydrogène , en
brûlant, aurait formé de l'eau qui se serait déposée sur les parois des vases ,
et l'on n'en a aperçu aucune trace , ou bien elle se serait combinée avec
l'acide boraeique. Mais on sait que cet acide a très-peu d'affinité pour
l'eau , et qu'on peut très-aisément lui enlever celle qu'il contient. Il est
donc bien plus probable et plus simple de regarder la nouvelle substance
comme un corps combustible particulier , qui , en se combinant avec
l'oxygène, donne l'acide boracique pour produit.
- Telle est aussi la conclusion de MM. Gay- Lussac et Thénard. Ils donnent
àleur nouvelle substance le nom de bore , et ils changent celui d'acide
boracique en acide borique pour conserver l'analogie des dénominations ;
c'estainsi que le phosphore donne l'acide phosphorique .
La découverte de ces deux chimistes a cela de flatteur pour eux qu'elle
Ostpresqu'uniquement le produit de leurs propres travaux , Car s'ils n'avaient
pas trouvé le moyen de former directement et par un procédé chimique ,
ces combinaisons d'alcali et d'hydrogène à apparence métallique , dont
ils ont fait usage , ils n'auraient jamais pu , avec le secours de la pile
voltaïque , s'en procurer une assez grande quantité pour en reconnaître
surement la nature , en déterminer exactement les principes , et les employer
ensuite à l'analyse des autres corps . MM. Gay- Lussacet Thénard
s'occupent actuellement d'autres recherches non moins importantes .
Souhaitons que leur zèle infatigable soit encore récompensé par de nouvelles
découvertes , BIOT.
NOUVELLES POLITIQUES .
Paris , 24 Décembre.
15me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Madrid , le 7 décembre 1808.
S. M. a nommé le général d'artillerie Sénarmont , général de division .
Le major Ségur a été nommé adjudant-commandant. On avait désespéré
de la vie de cet officier ; mais il est aujourd'hui hors de danger.
Le comte Krazinski , colonel des chevau-légers polonais , quoique
malade , a toujours voulu charger à la tête de son corps.
Les sieurs Babecki et Wolygurski , maréchaux-des-logis , et Surzyeski,
soldat des chevau-légers polonais , qui ont pris des drapeaux à l'ennemi ,
ont été nommés membre de la Légion - d'honneur.
S. M. a de plus accordé aux chevau-légers polonais huit décorations
pour les officiers , et un pareil nombre pour les soldats.
Le chef-d'escadron Lubienski reconnut , dans la journée du 2, les
débris de l'armée de Castanos auprès de Guadalaxara ; ils étaient sous
le commandement du général Pena , Castanos ayant , dit-on , été des
tituépar la Junte.
618 MERCURE DE FRANCE ,
Le duc de Plufantado a été une des premières causesdes malheurs que
son pays éprouvés; il fut le principal instrument de l'Angleterre dans
ses funestes projets contre l'Espagne ; c'est lui qu'elle employa pour diviser
le père et le fils , pour renverser du trône le roi Charles , dont
P'attachement pour la France était connu , pour susciter des orages populaires
contre le premier ministre de ce souverain, pour élever à la
puissance suprême ce jeune prince , qui , dans son mariage avec une
princesse de l'ancienne maison de Naples , avait puisé cette haine contre
les Français, dont cette maison ne s'est jamais départie . Ce fut le duc de
l'Infantado qui joua le premier rôle dans la conspiration de l'Escurial ,
etc'est à lui que fut alors confié le pouvon de généralissime des armées
d'Espagne. On le vit ensuite prêter serment à Bayonne entre les mains
roi Joseph , comme colonel des Gardes espagnoles . De retour du à
Madrid ; on le vit jeter le masque , et se montrer ouvertement l'homme
des Anglais. C'est chez lui que logeaient les ministres de l'Angleterre ,
c'est dans sa société que vivaient les agens accrédités ou secrets de cette
puissance. Après avoir excité ses concitoyens à une résistance insensée
on l'a vu aussi làche que traître , s'enfuir de Madrid à Guadalaxara ,
sous le prétexte d'aller chercher du secours , se soustraire par cette ruse
aux pésils dans lesquels il avait entraîné ses concitoyens , et ne montrer
quelque sollicitude que pour l'agent anglais qu'il emmena dans sa propre
voiture ,et auquel il servit d'escorte. Que lui vaudra cette conduite? IL
perdra ses titres , il perdra ses biens qu'on évalue à deux millions de
rentes , et il ira chercher à Londres les mépris , les dédains et l'oubli
dont l'Angleterre a toujours payé les hommes qui ont sacrifié leur honneur
et leur patrie à l'injustice de sa cause.
Aussitôt que le rapport du chef d'escadroncomte Lubienski fut connu,
le duc d'Istrie se mit en marche avec 16 escadrons de cavalerie pour
observer l'ennemi . Le duc de Bellune suivit avec l'infanterie . Le due
d'Istrie , arrivé à Guadalaxara , y trouva l'arrière-garde ennemie qui filait
sur l'Andalousie , la culbuta et lui fit 500 prisonniers. Le général de
divisionRuffin et la brigade des dragons Bordesoult, informés que des
ennemis se portaient sur Aranjuez , se sont portés sur ce point ; l'ennemi
en a été chassé , et ces troupes se sont mises aussitôt à la poursuite
de tout ce qui fuit vers l'Andalousie .
Le général de division Lahoussaye est entré , le 5 à l'Escurial. Cing å
six cents paysans voulaient défendre le couvent ; ils ont été chassésde
vive force.
Chaque jour ,les restes de la stupeur dans laquelle étaient tombés les
habitans de Madrid , se dissipent . Ceux qui avaient caché leurs meubles
et leurs effets précieux , les rapportent dans leurs maisons. Les boutiques
se garnissent comme à l'ordinaire , les barricades et tous autres apprêts
de défense ont disparu . L'occupation de Madrid s'est faite sans désordre,
ét la tranquillité règne dans toutes les parties de cette grande ville. Un
fusilier de la garde ayant été trouvé saisi de plusieurs montres , et ayant
était convaincu de les avoir volées , a été fusillé sur la principale place
deMadrid.
On a trouvé dans cette ville 200 milliers de pondre , 10,000 boulets ,
2millions de plomb , 100 pièces de canon de campagne et 120,000 fusils
, la plupart anglais. Le désarmement continue sans aucune difficulté
, tous les habitans s'y prétent avec la meilleure volonté. Ils reviennent
avec empressement et de bonne foi à l'autorité royale qui les soustrait
la malfaisance de l'Angleterre , à la violence des factions et autres désordres
des mouvemens populaires .
Le roi d'Espagne a créé un régiment qui porte le nom de Royal
DÉCEMBRE 1808. 619
Etranger,et dans lequel sont admis les déserteurs et les Allemands qui
étaient au service d'Espagne . Il a aussi formé un régiment suisse de
Reding lejeune , cet officier s'étant comporté parfaitement et en véritable
patriote suisse ; bien différent en cela du général Reding : l'un a
bien mérité de ses compatriotes , et obtiendra par- tout l'estime ; l'autre
généralement méprisé , ira dans les tavernes de Londres jouir d'une
pension de quelques centaines de livres sterling mal acquise et payée
avec dédain; il sera émigré du Continent. Les régimens Royal-Etranger
etReding lejeune ont déjà plusieurs milliers d'hommes .
Le 5º et le Se corps de l'armée d'Espagne et trois divisions de cavalerie
ne font que passer la Bidassoa. Il sont encore bien loin d'être en ligne ,
et cependant beaucoup deictoires ont déjà été obtenues , et la plus
grande partie de la besogne est faite .
* 16me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Madrid , le 8 décembre 1808.
Le duc de Montebello se lone beaucoup de la conduite du général de
brigade Pouzet , à la bataille de Tudela ; du général de division Lefebvre ,
du-général de brigade d'artillerie Couin, de son aide-de campGueheneuc
qui a été blessé. Il fait une mention particulière de trois régimens de la
Vistule . Le général de brigade Augereau , qui a chargé à la tête de la
division Morlot , s'est fait remarquer. MM. Viry et Labedoyère ont pris
une pièce de canon au milieu de la ligne ennemie. Le second a été légèrement
blessé au bras .
S. M. a nommé le colonel Pepin, général de brigade , et le major polonais
Kliki , colonel. Le colonel polonais Kasinowski , qui a été blessé ,
a été nommé membre de la Légion-d'honneur .
Le général de division Ruffin , ayant passéle Tage à Aranjuez , s'est
porté sur Ocanna ; et a coupé le chemin aux débris de l'arinée d'Anda-
Jousie qui voulaient se retirer en Andalousie , et qui se sont jetés sur
Crença.
Les divisions de cavalerie des généraux Lasalle et Milhaud se sont
dirigées sur le Portugal , par Talavera de la Reina.
Le duc de Dantzick arrive aujourd'hui à Madrid avec son corps d'armée.
*Le maréclial Ney , avec son corps d'armée , est arrivé à Guadalaxara ,
venant de Sarragosse .
S. M. voulant épargner aux honnêtes habitans de cette ville les horreurs
d'un assaut , n'a pas voulu qu'on attaquât Saragosse jusqu'an
moment où la nouvelle des événemens de Madrid , et de la dispersion
des armées espagnoles y serait connue . Cependant , si cette ville s'obstinait
dans sa résistance , les mines et les bombes en feraient raison .
Le 8e corps est entré en Espagne . Le général Delaborde va porter son
quartier-général à Vittoria .
Ladivision polonaise dugénéral Valence arrive aujourd'hui à Buitrago .
Les Anglais sont en retraite de tous côtés . La division Lasalle a cependant
rencontré 16 hommes qu'elle a sabiés . C'était des traîneurs ou
des hommes qui s'étaient égarés .
Le maréchal Mortier arrivera le 16 en Catalogne , pour tourner l'armée
ennemie et faire sa jonction avec les généraux Duhesme et Saint-
Cyr.
Le 23 novembre , la brèche du château de la Trinité de la ville de
Roses était au moment de se trouver praticable . Le même jour , les
Anglais ont débarqué 400 hommes au pied du château.Un bataillon ita620
MERCURE DE FRANCE ,
lien a marché sur eux, leur a tué dix hommes , en a blessé davantage et
ajeté le reste dans la mer.
On a remarqué une trentaine de barques qui sortaient du port de
Roses ; ce qui porte à penser que les habitans commencent à évacuer la
sille.
Le 24 , l'avant-garde ennemie , campée sur la Fluvia , forte de 5 à 6
mille hommes , et commandée par le général Alvarès , est venue en plusier's
colonnes attaquer les points de Navata , Puntos , Armodas et
Garrigas , occupés par la division du général Souham. Le 1°r régiment
d'infanterie légère et le 4º bataillon de 3º légère, ont soutenu seuls
l'effort de l'ennemi et l'ont ensuite repoussé.
L'ennemi a été rejeté au-delà de la Fluvia avec une perte considérable
en tués et blessés . On a fait des prisonniers parmi lesquels se trouvent
le colonel Le Brun ; commandant en second de l'expédition et colonel
du régiment de Tarragone, le major et un capitaine du même régiment.
17me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Madrid , le 10 décembre 1808.
S. M. apasséhier, auPardo , la revue du corps du maréchal duc de
Dantzick, arrivé avant-hier à Madrid. Elle a témoigné sa satisfaction à
ces braves troupes .
Elle a passé aujourd'hui la revue des troupes de la Confédération du
Rhin,formant la division commandée par le général Leval. Les régimens
de Nassau et de Bade se sont bien comportés. Le régiment de Hesse-
Darmstadt n'a pas soutenu la réputation des troupes de ce pays , et n'a
pas répondu à l'opinion qu'elles avaient donnée d'elles dans les campagnes
de Pologne. Le colonel et le major paraissent-être des hommes médiocres.
Le duc d'Istrie est parti , le 6, de Guadalaxara. Il a fait battre tonte
la route de Sarragosse et de Valence, a fait 500 prisonniers et pris beaucoup
de hagages. Au Bastan, un bataillon de 500 hommes , cerné par la
cavalerie , a été écharpé.
L'armée ennemie battue à Tudela , à Catalayud , abandonnée par ses
généraux , par une partie de ses officiers et par un grand nombre de
soldats , était réduite à 6000 hommes .
II
Le 8 , à minuit , le duc d'Istrie fit attaquer par le général Montbrun ,
à Santa-Cruz , un corps qui protégeait la fuite de l'armée ennemie. Co
corps fut poursuivi l'épée dans les reins , et on lui fit 1000 prisonniers .I
voulut sejeter dans l'Andalousie par Madridego. Il parait qu'il a été
forcé de se disperser dans les montagnes de Cuença .
DECRETS IMPÉRIAUX.
Extraits des minutes de la Secrétairerie d'Etat .
En notre camp impérial de Burgos , le 12 novembre 1808.
NAPOLÉON , Empereur des Français, Rei d'Italie , et protecteur de la
Confédération du Rhin ,
Considérant que les troubles d'Espagne ont été principalement l'effet des
complots tramés par plusieurs individus , et que le plus grand nombre de
ceux qui y ont pris part ont été égarés ou trompés ;
Voulantpardonner à ceux-ci , et leur accorder l'oubli des crimes qu'ils
put commis envers nous , notre nation et le roi notre frère ;
Voulant en même tems signaler ceux qui , après avoir juré fidélité au roi ,
DECEMBRE 1808. 621
ontviolé leur serment : qui , après avoir accepté des places , ne se sont
servis de l'autorité qui leur avait été confiée , que pour trahir les intéréts
de leur souverain , et qui , au lieu d'employer leur influence pour éclairer
les citoyens , n'en ont fait usage que pour les égarer ;
Voulant enfin que la punition des grands coupables serve d'exemple dans
la postérité , à ceux qui , placés par la Providence à la tête des nations , au
licude diriger le peuple avec sagesse et prudence , le pervertissent, l'entraînent
dans le désordre des agitations populaires , et le précipitentdans
les malheurs de la guerrei
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art . Ier, Les ducs de l'Infantado , de Hijar , de Medina-Celi , de Ossu
na ; le marquis de Santa-Cruz ; les comtes de Fernan-Nunez et d'Altamira ;
le prince de Castel-Franco , le S. Pierre Cévallos , ex-ministre d'Etat , et
l'évêque de Santander , sont déclarés ennemis de la France et de l'Espagne,
et traîtres aux deux couronnes. Comme tels , ils seront saisis en
leur personne , traduits à une commission militaire , et passés par les
armes. Lsurs biens , meubles et immeubles seront confisqués en Espagne ,
en France , dans le royaume d'Italie , dans le royaumede Naples , dans
les Etats du pape , dans le royaume de Hollande , et dans tous les pays occupés
par l'armée française ,pourrépondre des frais de la guerre.
II. Toutes ventes et toutes dispositions , soit entre- vifs , soit testamentaires
, faites par eux ou leurs fondésde procurațion ,postérieurement à la
datedu présent décret , sont déclarées nulles et de nulle valeur.
Nous accordons , tant en notre nom qu'au nom de notre frère le roi
d'Espagne, pardon général et amnistie pleine et entière à tous Espagnols
qui,dans ledélai d'un mois après notre entrée à Madrid , auront mis bas
les armes et renoncé à toute alliance , adhésion et communication avec
Angleterre , se seront palliés autour de la constitution et du trône , et rentreront
dans l'ordre si nécessaire au repos de la grande famille du Conti
nent.
IV. Ne sont exceptés dudit pardon et de ladite amnistie , ni les membres
des Juntes centrales et insurrectionnelles , ni les généraux et officiers qui
out porté les armes , pourvu néanmoins que les uns et les autres se conforment
aux dispositious établies par l'article précédent.
V. Le présent décret sera publié et enregistré dans tous les conseils ,
cours et tribunaux , pour être exécuté comme loi de l'Etat.
Par l'Empereur ,
Signé , NAPOLÉON.
Le ministre crétaire d'Etat , signé , H. B. MARET.
Ennotrecamp impérial de Madrid , le 4 décembre 1808.
NAPOLÉON , etc. Considérant que le conseil de Castille a montré , dans
P'exercicede toutes ses fonctions , autant de fausseté que de faiblesse;
Qu'après avoir publié dans tout le royaume la renonciation du roi
Charles IV, et des princes D. Fernando , D. Carlos , D. Francisco ét
D Antonio à la couronne d'Espagne , et après avoir reconnu et proclamé
nos légitimes droits au trône , il a eula bassésse de déclarer , aux yeux de
l'Europe et de la postérité , qu'il n'avait souscrit ces divers actes qu'avec
des restrictions intérieures et perfides ;
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art . Ier. Les membres du conseilde Castille sontdestitués comme lâches
ét indignes d'être magistrats d'une nation brave et généreuse . 1
II . Les présidens et procureurs du roi seront arrêtés et retenus comme
ôtages. Les autres membres dudit conseil seront tenus de rester à Madrid
dans leur domicile , sous peine d'être poursuivis et punis comme traîtres
Sontexceptés néanmoins de la présente disposition ceux des membres du
e
622 MERCURE DE FRANCE ,
dit conseil qui n'auraient pas signé la délibération du 11 août 1808, aussi
déshonorante pour la dignité du magistrat que pour le caractère de
l'homme.
Di. Le présent décret sera publiéet enregistré dans tous les conseils ,
courset tribunaux , pour être exécuté comme loi de l'Etat.
Signé, NAPOLÉON .
Ennotre camp impérial de Madrid, le 4 décembre 1808.
NAPOLEON , etc. Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. ler. La cour de cassation créée par le titre II, article 101 de la constitution
du royaume d'Espagne , sera immédiatement organisée.
II. Le présent décret sera publié et enregistré dans tous les conseils ,
courset tribunaux , pour être exécuté comme loi del'Etat.
Signé , NAPOLÉON.
En notre camp impérial de Madrid , le 4 décembre 1808.
NAPOLÉON , etc. Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:
Art. Jer. Le tribunal de l'Inquisition est aboli , comme attentatoire à la
souveraineté et à l'autorité civile.
II. Les biens appartenans à l'Inquisition , scront sous le séquestre , et réu
nis au domaine d'Espagne pour servir de garantie aux valès , et à tous au
tres effets de la dette publique.
III. Le présent décret serapublié et enregistré dans tous les conseils,
cours et tribunaux , pour être exécuté comme loi de l'Etat .
Signé, NAPOLÉON.
Ennotre camp impérial de Madrid, le 4 décembre 1808.
e

NAPOLÉON , etc. Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. Jer . Un même individu ne peut posséder qu'une seule commanderie.
II . Adater du 1er janvier prochain , tout individu possédant en même
tems plusieurs commanderies , désignera celle dontiill préférera conserver,
la jouissance ; les autres commanderies reviendront àla disposition du
roi.
III . Le présent décret sera publié et enregistré dans tous les conseils ,
cours et tribunaux, pour être exécuté comme loi de l'Etat .
Signé,NAPOLÉON.
En notre camp impérial de Madrid, le 4 décembre 1808.
NAPOLÉON , etc. Considérant que les religieux des divers ordres monastiquesen
Espagne sont trop multipliés
Que si un certain nombre est utile pour aider les ministres des aute
dans l'administration des Sacremens , l'existence d'un nombretropconsidérable
est nuisible à la prospérité de l'Etat ,
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. Ier . Le nombre des couvens actuellement existans en Espagne
sera réduit au tiers .
Cette réduction s'opérera en réunissant les religieux de plusieurs couvens
du même ordre dans une seule maison .
II . A dater de la publication du présent décret , aucune admission an
noviciat , aucune profession religieuse ne seront pernises jusqu'à ce que
le nombre des religieux de l'un ou de l'autre sexe ait été réduit au tiers
du nombre desdits religieux existans .
En conséquence , et dans un délai de quinze jours , tous les novices
sortiront des couvens dans lesquels ils avaient été admis .
DECEMBRE 1808.625
III. Tous les ecclésiastiques réguliers qui voudront renoncer à la vie
commune et vivre en ecclésiastiques séculiers , seront libres de sortir de
leurs maisons.
IV. Les veligieux qui renonceront à la vie commune conformément à
l'article précédent , seront admis à jouir d'une pension dont la quotité
sera fixée à raison de leur âge, et qui ne pourra être moindre de 3000 réaux
ni excéder le maximum de 4000 réaux .
V. Sur le montant des biens des couvens qui se trouveront supprimés
en exécution de l'article ler du présent décret , sera d'abord prélevée la
somme nécessaire pour augmenter la portion congrue des cures , de
manière que le minimum du traitement des curés soit élevé à 2400 réaux .
VI . Les biens des couvens supprimés qui se trouveront disponibles
après le prélèvement ordonné par l'article ci-dessus , seront réunis au
domaine de l'Espagne et employés , savoir :
1º. La moitié desdits biens à garantir les valès et autres effets de la
dettepublique.
2º. L'autre moitié à rembourser aux provinces et aux villes les dépenses
occasionnées par la nourriture des armées françaises et des armées insurrectionnelles
, et indemniser les villes et les campagnes des dégâts , des
pertes de maisons et de toutes autres pertes occasionnées par la guerre.
VII. Le présent décret sera publié et enregistré dans tous les conseils ,
cours et tribunaux , pour être exécuté comme loi de l'Etat .
Signé, NAPOLÉON .
En notre camp impérial de Madrid , le 4 décembre 1808 .
NAPOLÉON , etc. , nous avons déciété et décrétons ce qui suit :
Ast. ler. A dater de la publication du présent décret, tous les droits
féodaux sont abolis en
Espagne.
II. Toute redevance personnelle , tous droits exclusifs de pêche , de
madrague ou autres droits , de même nature sur les côtes , fleuveset
rivières , toutes bannalités de fours , moulins , hôtelleries sont supprimés .
* Il sera permis à chacun , en se conformant aux lois , de donner un libre
essor.à son industrie. ناذا
III. Le présent décret sera publié et enregistré dans tous les conseils ,
cours et tribunaux , pour être exécuté comme loi de l'Etat .
Signé, NAPOLÉON.
Ennotre camp impérial de Madrid, le 4 décembre 1808.
NAPOLÉON , etc. , considérant qu'un des établissemens qui s'opposent
le plus à la prospérité de l'Espagne, est celui des barrières existantes
entre les provinces ;
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit
Art. Ier . Adater du 1er janvier piochain , les barrières existantes de
provinces à provinces , seront supprimées .
Les douanes seront transportées et établies aux frontières .
II. Le présent décret sera publié et enregistré dans tous les conseils,
cours et tribunaux, pour être exécuté comme loi de l'Etat. I
0
Signé, NAPOLÉON ,
PROCLAMATION. :
1
Espagnols , vous avez été égarés par des hommes perfides . Il vous ant
engagés dans une lutte insensée, et vous ont fait courir aux armes. Est- il
quelqu'un parmi vous qui,réfléchissant un moment sur tout ce quis'est
passé, ne soit aussitôt convaincu que vous avez jonetdes perpé
tuels ennemis du Continent , qui se réjouissaient en vant répandre
sangespagnol et le sang français? Quel pouvait-êtrele résultat dusuccès
été le
le
624 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1808.
même de quelques campagnes ? Une guerre de terre sans fin etune longue
incertitude sur le sort de vos propriétés et de votre existence. Dans peu
de mois vous avez été livrés à toutes les angoisses des factions populaires.
La défaite de vos armées a été l'affaire de quelques marches : je suis
entré dans Madrid : les droits de la guerre m'autorisaient à donner un
grand exemple , et à laver dans le sang les outrages faits à moi et à ma
nation : je n'ai écouté que la clémence. Quelques hommes, auteursde
tous vos maux, seront seuls frappés . Je chasseraibientôt de la Péninsule
cette armée anglaise qui a été envoyée en Espagne , non pour vous secourir
, mais pour vous inspirer une fausse confiance et vous égarer.
Je vous avais dit , dans ma proclamation du 2 juin , que je voulais être
votre régénérateur. Aux droits qui m'ont été cédés par les princes de la
dernière dynastie , vous avez voulu que j'ajoutasse le droit de conquête.
Cela ne changera rien à mes dispositions . Je veux même louer ce qu'il
peut y avoir eu de généreux dans vos efforts ; je veux reconnaître que
l'on vous a caché vos vrais intérêts , qu'on vous a dissimulé le véritable
état des choses. Espagnols , votre destinée est entre vos mains. Rejetez
les poisons que les Anglais ont répandus parmi vous; que votre roi soit
certain de votre amour et de votre confiance , et vous serez plus puissans
, plus heureux que vous n'avez jamais été . Tout ce qui s'opposait à
votre prospérité et à votre grandeur , je l'ai détruit ; les entraves qui
pesaient sur le penple , je les ai brisées ; une constitution libérale vous
donne, au lieu d'une monarchie absolue, une monarchie tempérée et
constitutionnelle. Il dépend de vous que cette constitution soit encore
votre loi .
* Mais si tous mes efforts sont inutiles , et si vous ne répondez pas à
ma confiance , il ne me restera qu'à vous traiter en provinces conquises,
et àplacermon frère sur un autre trône . Je mettrai alors la couronne
d'Espagne sur ma tête et je saurai la faire respecter des méchans; car
Dieu m'a donné la force et la volonté nécessaire pour surmonter tous
les obstacles .

Ennotre camp impérial de Madrid , le 7 décembre de l'an 1808.
Signé, NAPOLÉON.
ANNONCES .
Histoire de France , pendant le dix-huitième siècle , par M. Lacretelle
le jeune. - Tomes I et II , in-8º de 860 pages , imprimés sur
beau carré fin d'Auvergneet caractères de cicéro neuf. Prix , 10 fr . les
2 volumes brochés, et 12 fr. 50 c. franc de port. En papier vélin le prix
est de 20 fr. sans le port. Le Tome III paraîtra au 1er Janvier prochain;
les Tomes IV , V et dernier sont également sous presse.
Chez F. Buisson , libraire-éditeur , rue Gilles-Coeur , nº 10 .
AVIS . - Depuis plusieurs années beaucoup de parens , qui sontdans
l'usage dedonner pour étrennes à leurs enfans des ouvrages qui réunissent
P'utile et l'agréable , ont choisi les Entretiens d'un père avec ses enfuns
sur l'Histoire naturelle , en cinq vol. in- 12 , dont un contient environ
400 figures tirées des Trois Règnes de la Nature. Cet ouvrage qui faisait
partie du fond de librairie de M. Desessarts , se trouve aujourd'hui chez
Arthus-Bertrand, libr. , rue Hautefeuille , nº 23 ;le prix desEntretiens ,
brochés est de 12 fr. , et de 15 fr. francs de port.
,
: cen
(N° CCCLXXXIX. )
(SAMEDI 31 DÉCEMBRE 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
mmm
AMademoiselle PAULINE M*** , âgée de 13 ans et demi , en lui
envoyant une fable dans laquelle la Fève disputait la prééminence
à la Rose .
N'ALLEZ pas m'en vouloir si dans mon Apologue
La Fève le dispute à la reine des fleurs ,
Non pour déprécier la Rose et ses couleurs
Je n'ai point fait ce dialogue ;
Riche des dons les plus heureux ,
Elle séduit et le coeur et les yeux ,
Elle est de la beauté l'emblême et la parure ;
Et sans regret et sans danger ,
On peut bien céder quelques droits , je vous jure ,
A la plante du potager.
D'ailleurs , aurais-je osé , trop aimable Pauline ,
Blâmer de cette fleur l'éclat éblouissant !
Il est entre vous deux un rapport si frappant !
Vous êtes soeurs , je le devine :
Et ce n'est point un compliment ,
Comme elle , éclat , couleurs douces et fines ,
Vous avez tout , hors les épines ,
Qu'il ne faut pas lui disputer ;
Mais si par fois la jalousie
L'engageait à vous contester
La pomme , qu'à la plus jolie,
Le beau Paris fit accepter ,
4
Rr
626 MERCURE DE FRANCE ,
Loin d'imiter la Fève , en soeur modeste et sage
Pauline , à votre soeur laissez cet avantage ,
Encor pour deux ou trois printems ;
Je vous promets qu'après ce tems ,
Le trône sera sans partage ;
Et vous verrez la Rose , admirant vos appas ,
Se retirer , et vous céder le pas ,
Et pour tout prix , demander une place
Sur votre sein , dans vos cheveux.
Vous êtes bonne , et déjà cette grâce
De votre soeur a prévenu les voeux ;
En couronne , déjà , je la vois qui s'enlace ,
Je la vois , en bouquet , briller sur votre sein ,
Et fière encor de son nouveau destin ,
Vous dire des beautés j'embellissais les charmes ,
Mon éclat rehaussait la blancheur de leurs lys :
A tes attraits je dois rendre les armes ,
Ma soeur, c'est toi qui m'embellis .
J. J. P. , fils .
LE VRAI BONHEUR .
Vitam quæ faciunt beatiorem , etc.
( MART. lib . X, Ερ . 47. )
Veux-tu savoir ce qui nous rend heureux ?
Un champ fertile , et qu'on tient de ses pères ,
La paix du coeur , un corps sain , vigoureux ,
Peu d'étiquette , encore moins d'affaires .
Point de procès sur-tout , ni de soucis ;
De la prudence exempte d'artifice ,
De bons voisins , des égaux pour amis ,
Un repas simple et des hôtes choisis ,
Aisés à vivre , aimables , sans caprice ;
Des voluptés sans langueur , sans excès ;
Des nuits sans trouble , et dont , par ses bienfaits ,
Un doux sommeil abrège la durée ;
Une ame libre , et contente du sort ,
Qui dans ses voeux est toujours modérée ,
Sans désirer et sans craindre la mort.
KERIVALANT.
DÉCEMBRE 1808 . 627
HYMNE AU SOLEIL
1
Pour la fête de sa naissance au solstice d'hiver.
INITIÉS dans les mystères ,
Dans le culte du Dien-Soleil ,
Célébrez le Dieu des lumières ;
Avec moi chantez son réveil :
Soleil , de la riante enfance
Tu reprends les traits' en ce jour ;
Tu ramènes par ta naissance
De l'âge d'or l'heureux retour .
Jadis prédit par la Sibylle ,
Tu nous souris , divin enfant ,
Chanté , méconnu par Virgile ,
Par nous-mêmes , en t'adorant .
Partout on fête ta naissance ,
Sous milleet mille noms divers ,
Partout on chante ta puissance ;
Ton culte remplit l'Univers .
Sous mille ingénieux symboles ,
On voile ta divinité ;
On t'adore dans mille idoles ,
Sous les langes emmaillotté.
Mais l'arc en main , ou ceint de lierre ,
Qu'on t'appelle Amour ou Bacchus ,
C'est le même Dieu qu'on révère ;
C'est toujours toi , divin Phébus .
Tu nais , tu meurs , tu ressuscites ,
Pour naîtreet mourir de nouveau ;
Tour- à--tour les cieux tu visites ,
Ou tu descends dans le tombeau.
Selon le point de ta carrière ,
On te nomme bon ou mauvais ,
Ange d'erreur ou de lumière ,
Un dieu de guerre , un dieu de paix .
ELOI JOHANNEAU.
Qq 2
628 MERCURE DE FRANCE,
ENIGME .
PAR mon art , cher lecteur , souvent ta douce amie ,
Parvient à t'arracher à la mélancolie ;
Ma variété plaît ; on me trouve par-tout ,
Dans un brillant concert , à l'Opéra sur-tout.
Je figure assez bien dans un poëme épique ;
Boileau qui me plaça dans son art poëtique
Même dans le Lutrin eût craint de m'oublier ;
Cela seul te suffit ; tu dois me deviner.
LOGOGRIPHE.

QUAND un mari dans son délire
Se tourmente de mon premier ;
L'homme d'esprit ne fait qu'en rire.
Aidé souvent de mon dernier
Dans les champs plutôt qu'à la ville
On peut voir un troupeau docile ,
Marcher au son de mon entier.
CHARADE.
LECTEUR , je puis avec ma tête
Répandre sur la terre un déluge de maux ;
On m'accable par fois d'inutiles fardeaux
Si je viens à perdre ma tête.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPIHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Cure ( dignité ecclésiastique
), et cure ( guérison) .
Celui du Logogriphe est Orange .
Celui de la Charade est Vertige.
DECEMBRE 1808.. 629
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
A Paris , chez Chaumerot ,
SIXIÈME LIVRE DE L'ENÉIDE , traduit en vers français
par F. FAYOLLE .
libraire , Palais-Royal , galeries de bois.
r
Nos poëtes ne disent pas comme le Stace : Nec tu
divinam Eneida tenta . On les voit à l'envi essayer de
traduire cette divine Enéide. Pourquoi faut-il que ce
soit encore une palme à disputer ? Un homme pouvait
la conquérir ; il y avait tous les droits ; on la lui décernait
d'avance. Le bruit de son nom avait écarté tous
les rivaux ; mais il en avait un bien redoutable à
vaincre , ou du moins à égaler : ce rival c'était luimême.
Il fallait que le traducteur de l'Enéide ne fût
pas inférieur à celui des Géorgiques . Le public , jugeant
que la condition du combat n'avait point été remplie ,
a retenu le prix dans ses mains , et déclaré que la carrière
restait ouverte : alors dix concurrens s'y sont
précipités à la fois. Ne désespérons pas de leurs efforts ;
encourageons-les au contraire , il n'en peut résulter que
d'heureux effets. Dût l'Enéide n'être jamais traduite
d'une manière digne de Virgile , ceux qui s'y seront
exercés , en retireront un fruit certain. Quel homme ,
après avoir marché long- tems sur les traces de Virgile ,
avoir étudié les secrets de sa composition et de son
style , avoir établi , pour ainsi dire , entre lui et ce
poëte si sage , si pur et si élégant , une communication
habituelle d'idées et d'expressions , pourrait ne pas
prendre en dégoût le faux bel esprit , le jargon , l'enflûre
et la manière , tous ces vices trop familiers aux
écrivains qui ont dédaigné le commerce des anciens ?
On a bien vu certains esprits résister à cette heureuse
influence de la fréquentation et de l'exemple , et tout
en admirant les plus parfaits modèles de l'antiquité, en
imitant même leurs écrits avec succès , sacrifier , dans
leurs propres compositions , les beautés mâles et franches
aux agrémens frivoles et factices. Mais de tels
hommes font exception. Ils n'ont pu vaincre leur na
630 MERCURE DE FRANCE ,
turel , et quelquefois ce naturel rachète ses défauts par
tant de charmes , qu'on est tout près d'applaudir à ce
qu'il faut condamner. Le plus sûr pour tous les autres
est d'éviter des torts qui ne seraient pas couverts par
autant de grâces , et le meilleur moyen d'y parvenir
est sans doute d'étudier Virgile et le petit nombre de
poëtes anciens qui lui ressemblent. Ceux qui les traduisent
prouvent déjà par-là seul qu'ils les aiment , et ,
commeBoileau l'a dit au sujet d'Homère :
C'est avoir proſſté que de savoir s'y plaire.
Nous n'aurons peut-être pas souvent des chefs-d'oeuvre
de traduction , car en tout genre les chefs-d'oeuvre
sont rares ; mais j'oserais assurer que des traductions
même imparfaites nous vaudront , de la part de leurs
auteurs , des poëmes originaux mieux conçus et exécutés
d'une manière plus large et plus sévère. Enfin un
avantage de la traduction qui n'est pas à dédaigner ,
c'est qu'elle peut occuper innocemment quelques méchans
poëtes , qui sans cela nous ennuieraient de leurs
insipides rêveries. Nous aimons mieux entendre un
homme qui exprime mal de bonnes idées , que celui qui
débite sottement des sottises .
M. Fayolle essaie modestement le goût du public , en
ne lui offrant d'abord que le sixième livre de l'Enéide.
Je n'aurais point appelé comme lui ce livre le bilan de
laphilosophie antique. Cette expression , fût-elle juste ,
est trop affectée pour plaire au lecteur raisonnable. Je
n'aime pas beaucoup plus entendre appeler la descente
d'Enée aux Enfers , le plus magnifique opéra qu'on
puisse concevoir , et l'Amour de Didon la plus belle
tragédie que l'antiquité nous ait laissée. Ces sortes de
comparaisons n'apprennent rien , n'éclaircissent rien ;
c'est de l'esprit en pure perte. On peut les hasarder
dans une conversation , parce qu'elles s'évanouissent à
l'instant même où elles brillent; mais il n'est pas sage
de les fixer par l'impression , et de les laisser à demeure
sous les yeux d'un lecteur tranquille qui n'est pas
tong-tems à s'apercevoir de leur faux éclat. Mais c'est
assez chicanner M. Fayolle sur la prose de sa courte
préface ; il est tems d'examiner ses vers. On le sent
DECEMBRE 1808 . 631
d'abord , la traduction est faite avec un sentiment , un
amour vif des beautés de l'original ; le soin de l'exécution
y a répondu. Le traducteur a risqué beaucoup
de choses , mais c'està bon escient , en connaissance de
cause : il sait qu'il est audacieux , il ne veut pas être
téméraire , et , après avoir exposé au lecteur ses raisons
, il le laisse maître de le condamner ou de l'absoudre.
Il faut être fort timide en jugeant des hardiesses.
En tout genre , les nouveautés sont accueillies
par la prévention , et l'on a souvent cherchéà en écarter
de très-utiles. Il est certain que les critiques contemporains
de Racine ont été choqués précisément de ce
que nous admirons le plus en lui aujourd'hui . Je
dirai donc , avec beaucoup de circonspection , mon
avis sur quelques-unes des hardiesses que s'est permises
M. Fayolle. Voici comme il rend cette expression
classique immitit habenas :
Lehéros de la flotte abandonnant les rênes .
J'aime que le traducteur ait voulu conserver cette
métaphore empruntée de l'équitation ; mais abandonner
les renes , est , pour ainsi dire , une phrase faite , qui
a toujours signifié renoncer à gouverner ; et ce n'est pas
tout à fait cela que Virgile veut dire. Son idée ne se
rendrait exactement que par cette locution triviale :
lácher la bride. Lácher la bride ( les rénes si l'on veut)
ou les abandonner , ce sont deux choses très-différentes;
par l'une on donne à son cheval la faculté de galopper ,
par l'autre on l'expose à s'abattre et soi-même avec lui.
Les compagnons d'Enée , descendus sur le rivage de
Cume, font provision de bois. Virgile appelle cela
rapere sylvas , et M. Fayolle traduit littéralement :
Ou , la hache à la main, enlèvent lesforêts.
7
Cela me paraît terriblement hardi. Ily a dans le texte
une métonymie très-familière aux poëtes latins , celle
du tout pour la partie , les forêts pour quelques arbres .
Notre langue peut-elle s'en accommoder ? je l'ignore .
Je prononcerais avec plus de confiance sur cette
autre hardiesse que le traducteur n'a point fait remarquer
dans ses notes:
632 MERCURE DE FRANCE ,
1
On voit l'urne fatale où le sort tous les ans
Aux mânes d'Androgée immole sept enfans .
J'ose regarder comme une belle expression poëtique
cette urne où le sort immole des enfans.
Je sais bon gré pour mon compte à M. Fayolle
d'avoir francisé l'irremeabilis qui n'avait point d'equivalent
dans notre langue , et qu'il fallait toujours
rendre par cette périphrase qu'on passe sans retour.
Irréméable est nécessaire , il est harmonieux ; que
faut-il de plus pour l'admettre ? Le traducteur l'a fort
bien employé.
C'en est fait , nul obstacle , et le héros alors
De l'onde irréméable a dépassé les bords.
Je ne m'attacherai point à faire remarquer plusieurs
ressemblances de formes et d'expressions , qui existent
*entre M. Fayolle et les deux poëtes qui ont traduit en
entier l'Enéide , MM. Delille et Gaston. Elles sont
légères , elles sont en petit nombre , et presque toujours
elles sont nécessaires . Le traducteur en qui l'on n'en
trouverait aucune , prouverait par là qu'il les a soigneusement
évitées , et souvent ce serait à son grand
préjudice ; celui qui ne craint pas de les laisser subsister
, fait penser qu'il ne les a ni évitées ni recherchées
, qu'elles se sont naturellement présentées à lui ,
et que sa conscience ne lui reprochant rien , il n'a pas
cru devoir le sacrifice de sa propriété à des craintes qui
ne sont faites que pour les coupables. D'ailleurs M.
Fayolle a pris date ; sa traduction était achevée en
l'an VII , et il invoque à cet égard le témoignage d'un
homme dont la candeur n'est pas suspecte , celui du
- célèbre traducteur des Métamorphoses. Je ne reprocherais
donc à M. Fayolle que de ressembler quelquefois
trop à lui-même, 'Tout le monde connaît ces beaux
vers de Virgile sur l'impie Salmonée :
Demens ! qui nimbos et non imitabile fulmen
Ære et cornipedum pulsu simulárat equorum.
Vers à l'imitation desquels Racine pourrait bien avoir
fait ce vers d'Athalie :
Pour réparer des ans l'irréparable outrage .
M. Fayolle les a rendus avec force et précision :
DECEMBRE 1808 . 633
Et sur un pont d'airain roulant son char coupable ,
Croit imiter des cieux la foudre inimitable.
Mais je n'aurais pas voulu que dans l'espace assez borné
d'un seul livre , il employât encore deux fois cette
même figure , ainsi qu'il l'a fait dans ces vers :
Tu ne peux vers le Styx te frayer un chemin ,
Ni fléchir par des pleurs l'inflexible destin ....
Je ne pourrais nombrer les peines innombrables ....
Cette figure est très-belle et très-juste dans les vers de
Virgile et de Racine. Elle exprime admirablement bien
le fol aveuglement de Salmonée et d'Athalie , qui
tous deux croient pouvoir ce qui est impossible. Mais
apprendre à quelqu'un qu'il ne peut pas fléchir ce qui
est inflexible , ou dire de soi-même qu'on ne saurait
nombrer ce qui est innombrable , c'est tomber dans un
excès de vérité à peu près semblable à celui qui distingue
la fameuse chanson sur M. de la Palice.
Une faute contre la versification , de la part d'un
homme qui paraît en avoir parfaitement étudié les lois
et le mécanisme , serait une chose assez remarquable
pour que je ne dusse point la passer sous silence. Je
crois que M. Fayolle en a fait une dans ce vers :
Ailleurs , rangés autour d'un repas somptueux .
C'est , à ce qu'il me semble , une règle invariable , que
le substantif ne soit point séparé par la césure de la préposition
qui le régit , parce qu'alors la césure serait
fausse ou plutôt nulle. Je m'en rapporte là-dessus à
M. Fayolle lui-même.
Le sixième livre étant d'une beauté continue , et les
efforts du traducteur s'étant portés également sur toutes
les parties de ce bel ensemble , le choix des morceaux
à citer devient à peu près indifférent. Je vais transcrire
le portrait de Caron .
Non loin du noir Cocyte , où le limon fumant
Et bouillonne et jaillit de son gouffre écumant ,
Ils suivent le chemin qui conduit au Tartare .
Terrible et menaçant , le rocher du Ténare
Des marais stygiens défend les sombres bords .
Dans la barque fatale il entasse les morts
Qui , poussés par la rame ou la voile flottante ,
1
634 MERCURE DE FRANCE,
Touchent bientôt la rive , objet de leur attente.
Ason cou suspendus , attachés à ses flancs
Quelques lambeaux fangeux forment ses vêtemens ,
Son oeil cave , hagard , d'un feu sombre étincelle ;
La sueur à longs flots sur ses muscles ruisselle ;
Il est vieux ; mais des ans il trompe la rigueur ,
Et garde encor sous l'âge une verte vigueur.
Ce sont là des vers bien faits sans doute, le sentiment
et la couleur de l'original y sont fidèlement conservés ;
mais je regrette que le traducteur ait négligé de nous
avertir , d'après Virgile , que la vieillesse de Caron est
la vieillesse d'un Dieu , sed cruda deo viridisque senectus .
Son Caron est un vieillard encore robuste , ce qui
ferait presque supposer qu'il peut le devenir moins. Le
Caron de Virgile n'est point arrivé à la vieillesse et ne
passera point à la décrépitude ; il reste toujours au
même point , il n'y a pour lui ni áge , ni années ; c'est
un Dieu vieillard , voilà tout.
Je passe à ces beaux'vers sur Marcellus ,qui ont valu
à Virgile, de la part d'Octavie , tant de larmes et de
sesterces.
Omon fils , de ton sang ignore les malheurs ,
Et ne demande point le sujet de mes pleurs.
Cet espoir d'une race en héros si féconde ,
Pourquoi ne faites-vous que le montrer au monde ,
Dieux cruels , qui , sitôt l'enlevant aux humains ,
Paraissez trop jaloux du bonheur des Romains ?
Qu'entends-je ? les sanglots et les cris et les larmes ,
DeRome au champ de Mars répandent les alarmes ,
Et le Tibre , à l'aspect d'un peuple gémissant ,
Se traîne avec lenteur vers son tombeau récent.
Il est pour les Latins le rejeton de Troye ;
Etnourrisson de Rome , il en ſera la joie.
Overtus ! ô courage ! au milieu des combats ,
Quelle insolente armée eût défié son bras ,
Soit que des légions il eût guidé la trace ,
Ou d'un coursier fougueux aiguillonné l'audace ?
O toi , jeune héros , qui vis dans nos regrets ,
Si tu peux du destin rompre unjour les décrets ,
Tu seras Marcellus .... Que le lys et la rose
Pleuvent sur le cercueil où sa cendre repose ;
Et que ce vain tribut , de mes larmes trempé,
T'offre de ma douleur l'hommage anticipé.
DECEMBRE 1808 . 635

On peut , je crois , conseiller à M. Fayolle , sans
craindre de l'abuser , de continuer une entreprise commencée
sous d'aussi bons auspices. C'est déjà un noble
emploi de son tems et de ses facultés que de traduire
Virgile ; ce serait une bien grande gloire que de le traduire
avec assez de talent et de succés , pour fermer
enfin cette lice où tant de rivaux s'engagent aujourd'hui.
Les notes de M. Fayolle sont d'un homme de beaucoup
de littérature et de goût. Il y a inséré plusieurs fragmens
inconnus de traduction , dont quelques-uns ont
assez de mérite pour relever beaucoup la gloire du
poëte qui les a surpassés . AUGER.
TACITE , nouvelle traduction , parJ. B. J. R. DUREAU
DE LA MALLE , membre du Corps-Législatif et de l'Académie
française. Deuxième édition , revue , corrigée
et augmentée.-A Paris , chez Giguetet Michaud
, rue des Bons-Enfans , n° 54 ; et chez H.
Nicolle , à la librairie-stéréotype , rue des Petits-Augustins
, n° 15.-De l'imprimerie des frères Mame.
-Cinq vol. in-8° .
IL est difficile d'avoir à parler d'une traduction de
Tacite, sans être fortement tenté de parler de Tacite
même. C'est un de ces écrivains en qui l'on aperçoit toujours
quelque chose de nouveau , chaque fois qu'on les
a relus , comme ces grands monumens qui offrent des
aspects divers , selon le point d'où on les regarde. Mais
sans compter ce qu'on avait dit à son sujet dans des tems
qui ont précédé le nôtre , deux auteurs célèbres de notre
tems , Thomas dans son Essai sur les Eloges (1 ) , et
Laharpe dans son Cours de Littérature ( 2 ) , en ont si
parfaitement écrit , le portrait que chacun d'eux a fait
de Tacite est si présent à tous les lecteurs instruits ,
quil suffit de se le rappeler , pour trouver remède à la
tentation que l'on éprouve. On sent qu'il servirait peu
d'avoir quelque autre chose à dire, puisqu'on ne
pourrait rien dire de mieux.
(1) Ch . XV.
(2) Tome 3 , première partie , p. 310 et suiv.
636 . MERCURE DE FRANCE ,
Je ne parlerai donc dans cet article que de la traduction,
dont la seconde édition vient de paraître. Le succès
qu'elle obtint à sa première apparition, le nom qu'elle
a fait à son auteur , les circonstances de sa nouvelle
publication , la place qu'elle paraît devoir occuper
dans notre littérature , et dans l'étude de la littérature
ancienne , en font un objet assez important pour réclamer
notre attention toute entière .
En considérant la position favorable où M. Dureau
de la Malle se trouvait lorsqu'il forma cette entreprise ,
les études et les dispositions particulières qui l'y avaient
préparé , le tems qu'il y employa (3) , les encouragemens
, et les secours qu'il dut trouver dans les littérateurs
célèbres qui composaient sa société ( 4 ) , les éloges
presqu'unanimes qui furent accordés à son travail , la
réputation dont il a continué de jouir , les honneurs
littéraires qui en ont été le prix , on se sent porté à se
dispenser de tout examen, et à se contenter de joindre
ses applaudissemens à ceux d'un si grand nombre de
hons juges , qui semblent avoir dirigé et fixé l'opinion
publique. On l'est encore davantage , en lisant en tête
du premier volume , dans un avertissement du fils de
cet estimable écrivain , littérateur estimable lui-même ,
que pour donner cette nouvelle édition , M. Dureau
<<relut quatre ou cinq fois avec son fils et à différentes
reprises , l'original et la traduction , et que chaque fois
qu'il en était averti par les observations de ce fils ou
par ses propres scrupules , il s'essayait de nouveau à
reproduire dans toute leur énergie la concision et la
profondeur de cet inimitable historien , dont la sévérité
et la vive indignation étaient si conformes à ses
pensées .>>
Mais d'autres considérations peuvent engager à y
` regarder de plus près. Cette traduction reparaît avec
plus d'autorité que la première fois. Elle ne peut
manquer d'être rangée parmi les ouvrages classiques.
Tacite occupera sans doute une bonne place dans les
(3) Seize années entières .
(4) Voyez la Notice sur la vie et les ouvrages de M. Dureau de la
Malle , qui précède cette édition.
DECEMBRE 1808. -637
études de la jeunesse, qui viennent de recevoir une direction
puissante , et d'acquérir une grande force d'impulsion.
Ce doivent être pour la saine critique , qui ne se
propose point de flatter ni de blesser , mais d'être
utile , autant de motifs d'être attentive ; et si parmi
les qualités estimables qu'elle reconnaît dans ce grand
travail , elle aperçoit des taches assez nombreuses ,
et assez fortes pour n'être pas sans danger , son devoir
est d'en avertir , et de préférer la recherche pénible ,
minutieuse et souvent mal interprétée des défauts , à
la démonstration plus facile et plus agréable des
beautés.
Ce qui met d'abord à l'aise , l'estime et l'intérêt qu'inspirent
et la mémoire de l'auteur et son ouvrage, c'est que
ces beautés sont réelles , c'est qu'elles sont d'un ordre
supérieur , et telles que le peu de traductions où elles
se trouvent sont par cela seul placées au premier rang ;
c'est enfin que la simple justice peut s'exprimer sur
cette traduction dans les mêmes termes que la bienveillance
particulière et l'amitié , et répéter après l'auteur
de la Notice sur M. Dureau , « qu'on y retrouve fré
quemment la précision et l'énergie tant admirées dans
l'historien latin , qu'on y applaudit à beaucoup de
tournures elliptiques et irrégulières en apparence , qui ,
sans blesser notre langue , l'enrichissent de tours nouveaux
, la forcent d'adopter des locutions plus vives
et plus hardies , et la rapprochent de celle de l'auteur
original ; qu'on y doit remarquer l'adresse avec laquelle
le traducteur fait entrer dans sa narration ce style indirect
si familier à Tacite , mais qu'il est si difficile de
concilier avec l'élégance et la clarté , dans un idiome
aussi lent , aussi embarrassé dans sa marche et aussi
timide que le nôtre. >>>
Ce style indirect , dont Tacite se sert en effet trèsfréquemment
, consiste à interrompre la narration , à
faire parler un personnage , une assemblée , un peuple
entier , ou à rapporter leurs discours sans aucune de
ces formules qui annoncent communément les divers
interlocuteurs. Par exemple , lorsque dans le Sénat de
Tibère , il est question de poursuivre Pison et sa
femme Plancine, comme empoisonneurs de Germani638
MERCURE DE FRANCE,
1
cus , Tibère ose bien défendre Pison, mais il ne parle de
Plancine qu'avec une sorte de honte, et prétexte seulement
les prières de sa mère. <<<Aussi , disent avec une
chaleur égale Tacite et son traducteur , c'était surtout
contre elle que l'indignation des honnêtes gens
s'exhalait en secret. L'aïcule de Germanicus , se permettre
de voir la meurtrière de son petit-fils , de lui
parler , de l'arracher au Sénat ! Ce que la loi accorde à
tous les citoyens , refusé au seul Germanicus ! Vitellius
et Véranius , vengeurs d'un César ! L'empereur et sa
mère , défenseurs de Plancine ! elle n'avait donc qu'à
tourner aussi contre Agrippine et contre ses enfans ,
cet art exécrable , dont elle avait fait un essai si heureux,
et assouvir leur oncle et leur digne aïeule du sang de
cette malheureuse famille ! >>>
Quelques révoltes peu inquiétantes éclatent dans les
Gaules ; avec quelle vivacité sont peints les effets que
ces bruits lointains produisent dans la capitale de l'empire
! << Cependant à Rome , ce n'était pas seulement
Trêves et Autun qui se révoltaient , c'étaient les soixantequatre
cités de la Gaule : elles se liguaient avec les Ger
mains ; elles allaient entraîner les Espagnes : enfin ,
toutes les exagérations ordinaires de la renommée. Les
bons citoyens , par intérêt pour la patrie , étaient désolés
: mais une foule de mécontens , dans l'espoir d'un
changement , se réjouissaient de leurs dangers mêmes ,
et tous s'indignaient qu'au milieu de ces grands mouvemens,
de viles délations épuisassent tous les soins deTibère.
Irait-il aussi dénoncer Sacrovir (5) au Sénat, pour
crime de lèse-majesté ? etc. >> On voit combien cette
figure de style est animée , et quelle vie son retour fréquent
donne aux récits de l'historien. M. Dureau a
manqué rarement à lui conserver sa rapidité et son
énergie , malgré l'infériorité de notre langue et les
entraves de la traduction.
Dans les discours directs au contraire , où Tacite est
aussi abondant qu'il est ailleurs vif et concis , où son
style s'arrondit en périodes autant qu'il se coupe et se
précipite ordinairement , le traducteur marque avec
(5) Le chef des Gaulois insurgés .
DECEMBRE 1808. 639 1
Adélité cette nuance. Pour le prouver, on aurait le choix
entre un grand nombre de discours ; l'un des plus remarquables
par sa longueur , par les choses qu'il contient
et par la circonstance où il est placé , est celui
que tient le vieux Galba , en adoptant le jeune Pison
pour son héritier à l'empire , peu de jours avant celui
où ce père et ce fils adoptifs , furent renversés du trône ,
et massacrés par les soldats (6). Les idées raisonnables
et les sages conseils dont il est rempli; le ton de cette
éloquence calme et de cette pleine sécurité , contrastent
de la manière la plus marquée avec l'agitation qui règne
autour des deux personnages , et avec le dénouement
tragique qui les attend. Ce morceau trop étendu pour
qu'on puisse le citer ici , justement loué dans Tacite ,
ne mérite pas moins de l'être dans M. Dureau . C'est un
des morceaux de choix que d'Alembert avait traduits ;
c'est un de ceux où la sécheresse de son style laisse le
plus à désirer , et où , si l'on compare la nouvelle traduction
à la sienne , le nouveau traducteur a le plus
évidemment tout l'avantage.
Si l'on veut des exemples d'un style rapide , elliptique
et.hardi , on peut en trouver en grand nombre , surtout
dans les descriptions de mouvemens séditieux ou de
combats. Il n'y en a peut être point de plus frappant
que ce récit d'un combat entre les Romains et les Numides
, commandés par Tacfarinas , où ce chef si longtems
redouté perdit la vie. On vient annoncer à Dolabella
le lieu où il pouvait surprendre ces barbares. Il
prend aussitôt son infanterie légère , toute sa cavalerie,
fait une marche forcée, sans que l'on sache où il va.
<<Au point du jour les Romains avec des cris terribles , au
son des trompettes , l'infanterie serrée, les escadrons déployés
, tout disposés pour le combat , fondent sur les
barbares à moitié endormis . Leur chevaux étaient attachés
, ou erraient dans les pâturages: nulle connaissance
de ce qui se passait ; point d'armes , point d'ordre ,
point de plan : ils se laissent chasser , enlever , égorger
comme des troupeaux. Le soldat romain qui se rappelait
en frémissant tous ses travaux , jouissant enfin d'une
(6)Hist. L. I.
640 MERCURE DE FRANCE ,
5
bataille désirée si long-tems et si long-tems éludée
, s'enivrait de vengeance , se baignait dans le sang.
On fit dire dans tous les rangs de s'attacher à Tacfarinas ,
qu'après tant de combats , ils devaient le connaître tous ,
qu'on n'aurait la paix que par la mort du chef. Mais lui ,
voyant ses gardes dispersés , son fils prisonnier , les
Romains qui perçaient de toutes parts , se jetta au milieu
des traits , et vendant chèrement sa vie , se sauva de
la captivité par la mort : avec lui finit la guerre. »
Il n'est pas besoin de citer le texte latin pour prouver
que ces tours si vifs , si variés et si libres , ont de plus
le mérite d'être fidèlement copiés de l'original. C'est
dans des traductions pareilles qu'une langue s'enrichit
véritablement par son commerce avec une autre. On
sent que cela ne serait point écrit ainsi dans une description
de combat faite originairement en français ;
mais on voit aussi que si quelques-uns de ces tours sont
inusités , ils sont français cependant ; la lenteur , l'embarras
, et la timidité du style sont donc plus souvent
encore dans le génie des écrivains que dans la langue.
Passons maintenant à une partie moins agréable de
cet examen , et prouvons avec regret que cette traduction
est loin d'être toujours aussi fidelle .
L'infidélité peut être de plusieurs espèces. C'en est
une par exemple que de déranger les idées dans l'esprit,
en dérangeant les mots dans la phrase. Il ne faut pas
croire qu'un écrivain tel que Tacite , n'ait pas , dans
ses constructions , autant égard à la progression des
idées qu'à l'arrangement des mots. En intervertissant
l'ordre qu'il avait établi , sous prétexte d'éviter les
phrases incidentes , les longues périodes , et de rendre
plus léger le style en le coupant davantage , on risque.
de tout altérer , de tout gåter. Ceci deviendra sensible
par des exemples.
Peu de jours après la mort d'Auguste , lorsque Tibère
feignait denepas vouloiraccepter l'Empire et queleSénat.
l'en pressait par les plus viles supplications , Gallus dit
un mot embarrassant pour la fausse modestie de Tibère,
qui ne put cacher son dépit. Gallus , pour l'apaiser ,
s'étendit sur l'éloge d'Auguste et sur celui de Tibère
même. Nec ideo iram ejus lenivit , dit Tacite , pridem
invisus ,
DECEMBRE 1808.
LA
SEINE
649
invisus , tanquam ductá in matrimonium Vipsania
M. Agrippæ filia , quæ quondam Tiberii uxor fuerat ,
plusquam civilia agitaret , Pollionisque Asinit patris
ferociam retineret. M. Dureau traduit : <<<Mais tout con
qu'il dit ne put adoucir le ressentiment de ce prince ,
qui le haïssait depuis long-tems. Gallus avait épouse
une fille de Marcus Agrippa , Vipsanie , que Tibère
avait autrefois répudiée ; et Tibère qui retrouvait dans
Gallus toute la fierté de son père Pollion , ne pardonnait
point au fils un mariage qui annonçait des projets audessus
d'un citoyen. » Il est évident que de ces deux
motifs de haine , celui qui naissait de la fierté que
Gallus avait héritée de son père , motif présenté ici
en passant et comme une idée accessoire , est le
plus puissant , au contraire , dans l'ame d'un tyran ,
et avait été pour cette raison placé à la fin par Tacite .
Quel inconvénient y avait-il à traduire tout simplement
ainsi ? « Mais tout ce qu'il dit ne put adoucir le ressentiment
du prince , qui depuis long-tems le haïssait ,
parce qu'en épousant Vipsanie , fille de Marcus Agrippa,
et d'abord femme de Tibère , Gallus semblait prétendre
plushaut qu'un simple citoyen, et parce qu'il conservait
la fierté d'Asinius Pollion son père. >>>
Hortalus , sénateur pauvre , et père d'une nombreuse
famille , petit- fils du célèbre orateur Hortensius , essaie
de toucher le Sénat en lui peignant sa misère et lui
présentant ses enfans : et ce qui était une plus étrange
illusion , il espère aussi toucher l'ame de Tibère. Il
s'avance hors de sa place ; et après avoir regardé tantôt
la statue d'Hortensius , tantôt celle d'Auguste , il commence
ainsi son discours. <<< Sénateurs , vous voyez le
père de quatre enfans malheureux. Quoique mes ancêtres
méritassent d'avoir des descendans , jamais ceuxci
n'eussent vu le jour sans les encouragemens d'Auguste
; car pour moi qui né sans fortune , etc. » Ce début
détaché : Sénateurs , vous voyez le père de quatre
enfans malheureux , n'est point dans l'original , qui dit
d'une manière plus simple et, à ce qu'il me paraît , plus
touchante : « Pères conscrits , ces enfans dont vous
voyez le nombre et l'âge tendre , je n'avais point désiré
les avoir , mais j'y fus engagé par Auguste : mes an-
Ss
642 MERCURE DE FRANCE,
cêtres avaient aussi mérité, d'avoir des descendans.
Quant à moi qui né sans fortune , etc. (7) . » Tel est
l'ordre dans lequel Tacite présente les idées d'Hortalus ,
et l'on ne voit pas quelle nécessité il y avait de l'intervertir.
Un trait justement célèbre et souvent cité , est affaibli
dans la traduction par la transposition des idées . C'est
celui qui termine le troisième livre des Annales. Aux
funérailles de Junie , nièce de Caton , soeur de Brutus et
veuve de Cassius , « on porta , dit le traducteur , les
images de vingt familles illustres , des Manlius , des
Quinctius et autres Romains aussi distingués. Celles de
Brutus et de Cassius n'y parurent point ; ce qui les fit
remarquer davantage. » Le latin dit : « Mais ceux qui
brillaient par- dessus tous les autres étaient Cassius et
|Brutus .>> L'esprit se demande pourquoi cette distinction
: le voici : « Par cela même que leurs images n'y
étaient pas . >> Sed præfulgebant Cassius atque Brutus ,
eo ipso quod effigies eorum non visebantur. Le trait ainsi
placé a certainement plus d'effet et plus de grandeur.
Remarquez aussi que dans Tacite ce ne sont pas seulement
les images de ces deux Romains qui brillent , ce
sont eux personnellement , c'est Cassius , c'est Brutus qui
apparaissent en quelque sorte dans ce cortége , par le
soin îmême qu'on avait pris d'en écarter leurs images.
Voyez comme toutes ces idées sont détruites par le seul
renversement des mots !
Ces observations suffisent ; si l'on veut regarder sous
ce point de vue le tissu général de cette traduction , on
trouvera souvent à en faire de semblables.
Le style de Tacite est habituellement animé par des
tropes et des figures , qu'il est souvent difficile de rendre,
mais qu'il est peut-être encore plus difficile de changer
en y substituant d'autres figures , et qu'il est
dangereux d'outrer. M. Dureau de la Malle a quelquefois
échoué contre cet écueil. Une sédition éclate dans
(7) Patres conscripti , hos quorum numerum et pueritiam videtis
, non sponte sustuli , sed quia princeps monebat : simul majores
mei meruerant ut posteros haberent : nam ego qui non pеси-
niam , etc. Annal. Lib . 2.
DECEMBRE 1808. 645
l'armée de Germanie. On apprend que les mutins projettent
de saccager la ville des Ubiens , et l'on craint , dit
Tacite , que des mains une fois souillées de brigandage ,
ne se jettent sur les Gaules pour les piller. Imbutasque
præda manus , in direptionem Galliarum erupturas.
Le traducteur change cette figure hardie , et y substitue
celle-ci : « De-là ces flots de brigands devaient se déborder
dans les Gaules. >> Ce qui affaiblit singulièrement
l'idée et l'image.
M. Dureau rend avec une précision énergique ce
hideux portrait de Crispinus Cæpion , le premier de
ces exécrables délateurs qui se rendirent si redoutables
à la vertu sous Tibère et ses successeurs : je n'y
trouve à redire que les derniers mots. « Ce Crispinus ,
dit-il , créa une profession que , depuis , le malheur
des tems et l'imprudence de ce siècle n'ont rendue que
trop commune. Pauvre , obscur , il s'éleva à force
d'intrigue et de souplesse , en servant la cruauté du
prince , d'abord par des mémoires secrets , bientôt par
des délations publiques , en inquiétant tous les noms
illustres , en bravant l'exécration de tous pour gagner
la faveur d'un seul ; et il laissa après lui une foule
d'imitateurs qui , indigens , méprisés , devinrent comme
lui , riches , redoutables , et long-tems bourreaux
finirent par étre victimes. La couleur moderne se fait
aussitôt sentir dans cette dernière expression. Tacite
dit : « Auteurs de la perte des autres et enfin de leur
propre perte (8). » Pourquoi ne le pas dire comme lui?
د
On avait résolu la mort de Silanus , et pour qu'aucun
de ses amis ne vint à son secours , on ajoutait aux
autres accusations celle de lèze-majesté qui , selon
M. Dureau , glaçait tous les coeurs et fermait toutes les
bouches . Vous reconnaissez encore ici le cachet français
. Que dit le latin ? la même chose , mais plus simplement
, et comme il convient au style de l'histoire.
<< On ajoutait l'accusation de lèze- majesté , qui enchaînait
et forçait au silence. » Vinclum et necessitas silendi.
(8) Perniciem aliis ac postremum sibi invenere.
1
Ss 2
644 MERCURE DE FRANCE ,
Dans l'exemple suivant , au contraire , la figure n'est
pas exagérée ou fardée , elle est détruite.
Vespasien termine les réflexions qu'il fait au moment
de se faire proclamer Empereur , en se disant à luimême
que quand on aspirait à l'empire il n'y avait
point de milicu entre régner et périr. Dans le texte latin
il n'y avait point de milieu , inter summa et præcipitia,
entre le sommet et les précipices ; et iln'y avait
aucune raison pour ne le pas dire en français.
On pourrait multiplier ces citations ; mais il y a des
infidélités plus graves et dont il est plus important
d'avertir : elles touchent au sens même de l'auteur
qu'elles affaiblissent souvent et que quelquefois même
elles altèrent .
Dans un festin donné à Germanicus et à Pison par
le roi des Nabathéens , on avait servi à tous les convives
des couronnes d'or. Celles de Germanicus et d'Agrippine
étaient d'un grand poids ; celles de Pison et des
autres assez légères. Pison ne pouvant dissimuler son
dépit , dit que ce repas était offert au fils du prince des
Romains et non du roi des Parthes. Principis Romani ,
non Parthi regis filio eas epulas dari. Ce mot piquant
et spirituel , n'est-il pas entiérement affaibli si l'on
traduit ou plutôt si l'on paraphrase comme M. Dureau ?
<<Pison dit que les Romains n'admettaient point de
distinctions pour le fils de leur premier citoyen , comme
les Parthes pour le fils de leur monarque.>>>
Le traducteur s'appuie de l'autorité respectable
d'Ernesti pour rendre ces mots finis æquijuris , dont
Tacite se sert en parlant de la loi des Douze-Tables ,
par ceux-ci : <<< Chef-d'oeuvre de l'équité humaine. >>>
C'est , dit la note d'Ernesti , dans le même sens que
Cicéron a dit du consulat , finis honorum , le dernier
terme , le complément des honneurs , et finis sperandi
, le dernier terine des espérances . Cette autorité
est grave , mais celle de Tacite l'est encore plus. Ce n'est
point là lesens definis æquijuris, s'il ne s'accorde point
avec le sens de ce qui précède et de ce qui suit. Tacite
trace rapidement l'histoire d'une partie de l'ancien droit
romain. Arrivé à la loi des Douze-Tables , ce fut là ,
dit-il , lafin d'une législation fondée sur l'équité ; et il
DECEMBRE 1808. 645
prouve cette assertion par les faits. <<Car les lois qui vinrent
ensuite , excepté quelques-unes qui furent portées
contre des coupables à l'occasion d'un délit , durent
leur origine à la violence , aux discussions des différens
ordres , au désir d'usurper des honneurs illicites , de
chasser des hommes illustres , ou à d'autres motifs
également criminels ; et là dessus il rappelle les troubles
excités par les Gracques , les largesses ambitieuses
de Drusus , au nom du sénat , les lois portées pendant
la guerre sociale et la guerre civile , etc. , etc. Il est
clair que le tableau de cette législation turbulente , est
la preuve que donne l'historien de ce qu'il a dit de la
loi des Douze- Tables , qu'elle fut la dernière loi dictée
par la simple équité , finis æqui juris. Mettez comme
M. Dureau qu'elle fut le chef-d'oeuvre de l'équité humaine
, vous détruisez la liaison des idées et le sens de
la phrase entière.
: <<On rapporte que Tibère , toutes les fois qu'il sortait
du sénat , s'écriait en grec : Quels esclaves que tout cela !
Tant leur abjecte et servile prostitution dégoûtait l'ennemi
même de la liberté publique . Quels esclaves que
toutcela ! rend le mépris de ce mot si connu , O homines
ad servitutem paratos ! mais non sa noblesse et son énergie.
<<O que ces hommes-là sont mûrs pour l'esclavage ! >>>
les rendrait peut-être mieux .
Sous Néron , Anicetus, l'assassin d'Agrippine, accueilli
unmoment après son crime , fut ensuite vu avec horreur
,<< comme tous les complices de nos forfaits , dont
la présence semble un reproche continuel. » Le pronom
notre et nos peuvent se mettre quelquefois dans ce
sens, mais ils ne le pouvaient pas ici. On dirait bien ,
de nos fautes , de nos faiblesses , et même de nos vices :
on ne doit point dire de nos forfaits ; c'est en quelque
sorte se ranger au nombre des scélérats et des malfaiteurs
; tant les nuances du langage tiennent quelquefois
aux nuances plus importantes de la morale. Ceci
s'applique également à cette autre phrase qui est un peu
plus loin. » Ce malheureux.... par la dépendance où
nous jette un premier crime.
La jeune et malheureuse Octavie , d'abord répudiée
par Néron , reçoit quelque tems après l'ordre de той
616 MERCURE DE FRANCE,
rir. On la serre de liens , on lui ouvre les veines de
tous les membres : Et quia pressus pavore sanguis tardiùs
labebatur , præfervidi balnei vapore enecatur.
M. Dureau traduit : « Et comme son sang glacé par
la peur tardait à couler , on la fait expirer dans les
ardeurs d'un bain bouillant. >> Et il soutient très-affirmativement
dans une note cette interprétation insoutenable
: Vapor , dit-il , ne signifie pas vapeur , comme
on serait tenté de le croire par la ressemblance des
deux mots: il signifie une chaleur brûlante. » Il signifie
précisément vapeur et rien autre chose. Ce genre de
mort , par la vapeur d'un bain très-chaud, est connu ,
celui qui consisterait à faire cuire dans l'eau bouillante ,
est tout-à-fait inusité , même sous la plus horrible tyrannie.
C'est bien assez de se représenter cette jeune
infortunée suffoquée par la vapeur du bain; l'imagination
repousse l'idée que Néron lui-même ait pu la
faire bouillir pour la tuer. M. Dureau , dans une autre
occasion toute semblable , donne au mot vapor son véritable
sens , et condamne ainsi le sens forcé qu'il lui
a donné dans ce passage. Sénèque s'étant aussi fait
ouvrir les veines , est mis dans un bain chaud , dans
une étuve, cujus vapore exanimatus , dont la vapeur
le suffoqua. C'est ainsi que traduit ici M. Dureau , et
qu'il devait certainement traduire dans l'un de ces deux
endroits , comme dans l'autre.
Il y a moins d'inexactitude , mais il y en a cependant
à dire que dans un pays où l'on manquait presqu'entiérement
d'eau , les Romains pour en priver totalement
l'ennemi , avaient construit des redoutes près des sources
, quand le latin dit qu'ils bâtirent des forts sur les
sources mêmes ; castella fontibus imposita. Il y en a
aussi à peindre les légions romaines « entourées de leurs
aigles , de leurs enseignes , et des statues de leurs
dieux magnifiquement parées , qui donnaient à ce lieu
toute la solennité d'un temple. >> C'est au milieu des
Jégions et jamais autour d'elles , que brillaient tous ces
objets si vénérables pour le soldat romain. Il y a plus ,
Tacite , si je ne me trompe , assimile ici les légions
mêmes à un temple dans lequel eussent été placés ces
objets sacrés. Il oppose l'armée romaine à l'armée des
DECEMBRE 1808 647
barbares : toutes deux paraissent dans le plus grand
appareil. indè eques , compositus per turmas et insignibus
patriis , d'un côté les Parthes rangés par escadrons
et avec les décorations de leur pays ; hinc agmina legionum
stetere ,fulgentibus aquilis , signisque , et simulachris
deúm , in modum templi : de l'autre , les légions
s'arrêtèrent , leurs aigles hautes , leurs enseignes déployées
, les statues des dieux au milieu d'elles , comme
dans un temple. Ce serait même littéralement; elles
s'arrètèrent , semblables à un temple , ou sous la forme
d'un temple , stetere.... in modum templi.
Tacite finit ainsi l'affligeant tableau de la ruine de
l'Italie , pendant la guerre que se faisaient Othon et
Vitellius. << Jam pridem attritis Italiæ rebus , tantùm
peditum equitumque , vis , damna , et injuricæ ægrè
tolerabantur. » M. Dureau a traduit : <<<Tant d'injustices
, de violences et de brigandages d'une armée aussi
nombreuse , venant à la suite d'une longue oppression ,
portèrent à l'Italie les derniers coups. >> Outre le bouleversement
des idées qui ne sont point ici dans l'ordre
où Tacite les avait mises , parce qu'il voulait qu'elles y
fussent et non dans un autre , il y a encore pour ainsi
dire , l'excès matériel de la souffrance , mis à la
place de la peine qu'on avait à la supporter , ægrè
tolerabantur. On pouvait traduire à peu près ainsi :
<<Dans l'Italie déjà ruinée depuis long-tems , tant de
soldats de toutes armes , leurs violences , leurs pillages
et leurs injustices , ne pouvaient plus se souffrir.>>>
GINGUENÉ,
( Lafin à un prochain numéro . )
VARIÉTÉS.
REVUE DU MOIS ,
ou Coup-d'oeil sur quelques ouvrages nouveaux.
ART DE GUÉRIR. - La nature a soumis l'homme à mille
infirmités : la société augmente la masse de ses maux physiques
, par les tourmens dont elle le rend la victime , par
648 MERCURE DE FRANCE ,
1
les goûts factices , par les vices funestes dont elle le rend
le complaisant esclave .
Sagement prévoyante , la puissance qui a tout créé , place
des remèdes et dans les substances qui s'offrent à nos premiers
besoins , et dans celles même qui ne semblent destinées qu'à
nous nuire : elle en fait naître sous la riante parure des
plantes qui décorent nos jardins et nos campagnes ; sous
l'écorce du fruit qui couvre nos arbres , et jusqu'au sein des
métaux que la terre recèle dans ses entrailles. Mais ces remèdes
il faut les chercher sous le voile où la nature les a
cachés . L'étude , la lente expérience découvrent de loin en
loin de salutaires antidotes : mais les essais nécessaires pour
en constater l'efficacité , sont entravés par des difficultés sans
nombre; et ceux qu'un heureux hasard ou le génie conduisent
enfin à quelques découvertes intéressantes , sont
ordinairement portés par intérêt ou par vanité , à les tenir
secrètes.
Voici un auteur qui prétend que l'on doit permettre aux
possesseurs de ces formules de remèdes , d'en tirer profit
qu'on ne peut en empêcher le débit sans nuire à la société ,
sans causer la perte d'un grand nombre de malades , et il
appuiesonopinniioonnderaisonnemens etde faits qui prouvent
du moins une connaissance profonde de la matière qu'il
traite (1). Il a de puissans préjugés à vaincre , et même
d'imposantes autorités à combattre il oppose aux uns et
autres l'intérêt public, qui doit triompher de l'esprit de
corps; la justice qui interdit aux législateurs même le droit
de priver un homme des avantages d'une découverte qui a
fait l'occupation , et qui peut faire la gloire de sa vie ;
l'inconvenient de soumettre au tribunal des savans , des
procédés qui peuvent blesser leur orgueil , parce qu'ils
croient tout connaître. Selon cet auteur, il y a des hommes
qui voudraient que l'on cessat d'inventer , dès qu'ils sont
fatigués d'étudier .
Combien n'avons-nous pas vu en effet d'utiles innovations
(1) Sur la Police des Remèdes secrets , et les mesures les plus
avantageuses au Public , à prendre à leur égard. Deux projets de
Discours qui avaient été destinés à être prononcées au Conseil des Anciens
, en réponse aux rapports des citoyens Baraillon , Cabanis et Hardy ;
par un ancien Représentant du peuple , décédé en Hollande ; ouvrage
posthume . Vol . in-8°. A Amsterdam , chez l'héritier Guérin , et se
trouve à Paris , chez Lhuillier , rue St. -Jacques , nº 855. -Prix , fr.
80 c. et 2 fr. 25 c. frane de port.
DECEMBRE 1808. 649
combattues par d'habiles docteurs ; et souvent après de graves
anathèmes , ils ont été contraints d'encenser le nouvel hôte
qu'Esculape introduisait dans son temple. Peu après la découverte
du Nouveau-Monde , les médecins de l'ancien , condamnèrent
le petit nombre de remèdes qui venaient de ce
nouvel hémisphère , en dédommagement des cruelles mala
dies qu'il nous envoyait , et l'expérience prouva que leur
proscription avait été ridicule .
Plusieurs médecins de l'Occident s'élevèrent contre l'ino
culation qui sauvait la beauté en Orient , et cette méthode
prévalut à la fin , et n'a cédé qu'à la vaccine. Si ces découvertes
avaient été soumises au despotisme d'un comité , la
plupart eussent péri , et le zèle opiniâtre ou la tyrannie de
quelques savans , eussent empêché la science de s'étendre,
et l'humanité de se soustraire à ses souffrances .
Tous ces raisonnemens sont plausibles ; et dans les discours
dont nous venons de donner l'analyse , ils sont présentés
avec beaucoup de force. Et cependant ils ne nous
ont point convaincus de la nécessité de rien changer aux
dispositions législatives qui empêchent le débit des remèdes
secrets. Que de malheureux succombent , et dans les petites
villes, et sur-tout dans les campagnes , pour avoir eu
une confiance aveugle en d'ignares charlatans !-Peut-être
faudrait-il donner un peu plus de facilités aux possesseurs
des remèdes secrets , pour en faire constater l'efficacité .
Voilà tout le changement que l'on peut se permettre de
désirer dans les lois existantes .
GRAMMAIRE.-Si nous parlons incorrectement , si nous
péchons dans les constructions et dans l'ortographe , c'est
biennotre faute. La foule de grammnaires publiées depuis
dix ans , nous laisse sans excuse. Les disciples de M. Domergue
couvrent la France. Il y a peu de départemens
qui n'aient leur philologue. Dans ce nombre, ondoit distinguer
l'auteur d'un ouvrage publié à Avignon , sous le
titre de l'Art de penser et deparler , ou Logique et Grammaire
générale (1). Ce sont les principes de Dumarsais modifiés
, c'est sa méthode dépouillée des formes méthaphysiques
et mise ainsi à la portée de la première jeunesse. L'auteur a
cherché à concilier cette méthode avec celle qui est en
usage dans les colléges. Si j'avais l'honneur d'être directeur
(1) Art de penser ou de parler, ou Logique et Grammaire géné
rale, Broch. in-8°. Avignon, chez Mme veuve Aubanel, 1808.
650 MERCURE DE FRANCE ,
d'école secondaire , dans le département de Vaucluse , je
me trouverais satisfait de cet arrangement , et je serais un
des premiers à adopter l'ouvrage que j'annonce.
POÉSIE. -Les Bosquets d'agrément. (1) sont l'essai d'un
auteur de 53 ans qui avait bienfait de loin en loin quelques
petites pièces de vers libres , de ces bluettes que l'on jette
sans conséquence et que l'on oublie aussitôt qu'elles sont
nées ; mais qui n'avait jamais fait de vers alexandrins.
Cependant , quoique les Bosquets d'agrémens soient en vers
alexandrins , l'auteur n'a pas employé plus de six jours à le
composer, le relire , le composer et le recopier. Dans cet
état , il avait six cents vers . Ce n'est qu'en en faisant
plusieurs copies successives , qu'en moins de deux mois , il
àété porté à son point de perfection , c'est-à-dire , à dixhuit
cents vers , ni plus ni moins . En nous donnant ces détails
, que j'ai pris dans la préface , l'auteur n'a pas pensé ,
sans doute , qu'on pourrait lui faire l'application de ce vers
célèbre :
Le tems ne fait rien à l'affaire .
La pièce intitulée les Arbres toujours verts , a été faite
plus rapidement. Cet ouvrage n'a coûté qu'une après-dinée
à l'auteur qui n'y a rien changé que quelques expressions ,
et ajouté depuis sept ou huit stances.
L'auteur avoue donc lui-même n'avoir pas suivi le précepte
du maître :
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
et c'est déjà d'un mauvais augure pour son poëme. Cette
facilité prodigieuse paraît cependant bien moins extraordinaire
, quand on lit les Bosquets d'agrément. Beaucoup
de vers sont très-négligés ; d'autres sont imités des différens
ouvrages publiés sur le même sujet. Ainsi , les Jardins
d'ornement , par M. Gouge de Cessières ; les Jardins de
Betz , par M. Cérutti; le Potager , par M. Lalanne ; le
Verger , et les Jardins dont les auteurs sont bien connus ,
s'ils n'ont pas été mis à contribution par M. HÉCART ( c'est
le nom de l'auteur des Bosquets d'agrément ) , offrent des
passages qui ressemblent beaucoup à quelques vers de
son ouvrage.
(1) Les Bosquets d'Agrément , poëme en quatre chants ; suivi des
Arbres toujours verts , poëme en stances régulières , par G. A. J.
Héeart', D. P. S. S. E. L. Broch. in-8° . A Paris , chez Hécart fils , pas
sage des Jacobins -Saint-Jacques , nº 10.
DECEMBRE 1808. 65
M. Delille avait dit ( Jardins , ch . Ier ) :
Gardez que mal unis , ces effets différens ,
Ne forment qu'un cahos de traits incohérens .
Les contradictions ne sont pas des contrastes .
D'ailleurs , à ces tableaux il fautdes toiles vastes .
N'allez pas resserrer dans des cadres étroits ,
Dés rivières , des lacs , des montagnes , des bois .
On rit de ces jardins , absurde parodie
Des traits que jette en grand la nature hardie ;
Où l'art , invraisemblable à la fois et grossier ,
Enferme en un arpent un pays tout entier .
On lit dans M. Hécart ( p. 23. ) :
J'ai vu des étourdis par l'orgueil égarés ,
Eriger un jardin sur deux cents pieds carrés ;
On y voit des berceaux , un bosquet , un dédale ,
Des grottes et des monts , une urne sépulcrale ;
Un temple , une ruine , un portique , des eaux .
Tout semble y rappeler l'image du chaos .
Et page 69 :
Sachez faire un semis pour servir au besoin ;
Mais sur-tout n'allez pas faire arriver de loin
Des arbres qui souvent sont morts quand ils arrivent.
Et si vous craignez trop que ces soins vous captivent,..
Procurez -vous du plant de vos seuls environs ,
Il n'est que ce moyen pour en avoir de bons.
N'imitez pas celui dont la sotte manie
Contre une vaine fleur troqua sa brasserie.
M. Gouge de Cessières avait dit :
Des biens nés sous vos yeux , connaissez donc le prix ;
Des vaines raretés uniquement épris ,
Nimitez pas ce fou dont le jardin ne montre
Que bouquets inconnus à l'oeil qui les rencontre ;
Raquettes , camusars , aubergines , poytrons ,
Enormes aloès , piquans akoulerons ,
Avortons transplantés de l'Inde et de l'Asię
Qui d'un faux curieux charment la fantaisie
Et faibles , sans vigueur , sous un ciel emprunté ,
Vont livrer aux hivers leur mourante beauté.
,
1
Nous pourrions multiplier les exemples. Ceux que nous
venons de donner nous paraissent suffisans et pour prouver
la ressemblance entre les idées de M. Hécart et celles des
poetes ses devanciers , et pour faire juger de son style .
652 MERCURE DE FRANCE ,
En faisant imprimer son poëme , M. Hécart du moins a
fait une très-bonne action. Le produit de la vente est destiné
à une oeuvre de bienfaisance. Beaucoup d'habitans de
Valenciennes , de Lille ont souscrit ; la liste des souscripteurs
est en tête du volume. L'auteur aura donc puissamment
contribué à un acte de bienfaisance ; et sans déprécier
son travail , nous croyons qu'il peut dire avec
Voltaire :
J'ai fait un peu de bien; c'est mon meilleur ouvrage.
ALMANACHS.-Nous ne prétendons pas annoncer tous les
Almanachs que le nouvel an fait naître : la tâche serait
trop difficile . Mais à l'un de ces ouvrages de circonstances ,
nous avons vu le nom de M. Pithou . Or, M. Pithou est connu
dans la république des lettres , par un Voyage forcé à
Cayenne, lequel voyage a eu deux éditions. On nous ferait
doncun crime de passer sous silence un ouvrage quelconque
d'un auteur si célèbre.
Encouragé par le succès de son voyage , il publia , l'an
passé , deux petits volumes dont nous ignorons la destinée.
Ils étaient séparés ou réunis au choix des acquéreurs ;
l'un était intitulé :Almanach-Tablettes , l'autre : Le Chanteur
Parisien. C'est sous ce dernier titre (1) que M. Pithou
en donne la suite en un volume. En tête de ce volume on
trouve un Calendrier pour l'année 1809 ; 117 pages sont
remplies par des chansons , dont quelques-unes très-connues
et qui ailleurs n'étaient pas anonymes , sont ici sans
nom d'auteur ; vient ensuite , en 19 pages , un résumé des
faits , anecdotes , causes célèbres , phénomènes de l'année
1808 ( jusques au 3 décembre inclusivement ), à la
suite duquel est une table en 4 pages; après la table on
trouve un second titre ou frontispice : Almanach-Tablettes ,
ou Calendrier historique des grands événemens pour l'année
1809.
Dans les tablettes du volume de l'année 1808 , l'auteur
avait reporté à la suite l'un de l'autre , par quantième du
mois , les événemens principaux arrivés en France depuis
1789 jusqu'en 1803. Les faits étaient isolés. Il a pris une
autre marche : il a suivi l'ordre chronologique dans ses
(1) Le Chanteur Parisien , avec un Almanach-Tablettes des grands
événemens depuis 1789 jusqu'à 1792 ; chaque fait placé à son rang de
date et de jour , ou Calendrier historique pour l'année 1809.-Un vol.
in-18.-Prix , 2 fr . , et 2 fr. 60 e. franc de port.- A Paris , chez l'Auteur
, rue Croix-des-Petits- Champs , nº 21 .
\
DECEMBRE 1808. 653
tablettes , pour l'année 1809. Elles commencent au 1er mai
1789 , et finissent avec l'année 1792. Dans le volume qu'il
publiera l'année prochaine , M. Pithou nous en promet la
suite qu'il se propose de pousser jusqu'en 1800.
Nous avons parcouru ces tablettes , et nous nous sommes
aperçus entre autres erreurs , d'un singulier anachronisme.
M. Pithou tue M. Target bien des années avant sa mort.
Il n'y a pas plus de vingt mois que nous avons perdu ce
célèbre avocat ; et si l'on en croit M. Pithou , il serait
mort dès 1793 ou 1794. ( Voyez ses Tablettes , page 133. )
Malgré ees fautes , il y a bien des Almanachs mieux
imprimés , ornés d'estampes , culs de lampes , etc. , et qui
ne valent pas l'Almanach très-simple et assez mal imprimé
de M. Pithou le chanteur parisien.
BEAUX-ARTS. Parmi les auteurs et artistes qui ont leplus
contribué à répandre le goût des beaux-arts depuis quelques
années , on doit distinguer M. Landon , dont les ouvrages ont
pour objet de faire connaître les richesses de toutes les écoles,
Cen'estpas seulementpar des analyses qu'il s'estproposéd'atteindre
ce but ; il a senti qu'il existait unmoyenplus sûr d'y
parvenir.Ce moyen consiste à mettre sous les yeuxde l'amateur
l'esquisse au trait des meilleurs morceaux de peinture et de
sculpture . C'est d'après ce plan que M. Landon a publié ses
Annales du Musée , dont le seizième et dernier volume vient
de paraître. Une suite à ces Annales semblait indispensable
pour ne point interrompre l'histoire de l'art. L'auteur a
senti qu'elle existe tout naturellement dans le recueil des
tableaux du Salon , publié sur le modèle du premier ouvrage ;
et c'est par le Salon le plus riche que l'on ait vu , qu'il com
mence cette suite intéressante (1). Elle a le double avantage
(1 ) Salon de 1808. Recueil de pièces choisies parmi les ouvrages de
peinture et de sculpture exposés au Louvre le 14 octobre 1803 , et
autres productions nouvelles et inédites de l'Ecole française , gravées au
trait , et l'explication des sujets ; un examen général du Salon et des
notices biographiques sur quelques artistes morts depuis la dernière
exposition ; par C. P. Landon , peintre , ancien pensionnaire de l'Ecole
française à Rome , membre de plusieurs Sociétés savantes et littéraires.
-Volume in -8º de 72 planches avec le texte , publié en deux parties.-
Prix , 15 fr. le volume. - A Paris , chez C. P. Landon, peintre , ruede
l'Université , nº 19 , vis-à-vis la rue de Beaune , et au Dépôt des
Annales du Musée , rue du Doyenné, nº 23, an coin de la rue Saint-
Thomas-du- Louvre. 1808.
654 MERCURE DE FRANCE ,
1
de sejoindre à la collectiondes Annales , et de faire cependant
un recueil particulier qui peut s'acquérir indépendammentdu
premier.
<<En annonçant un choix d'ouvrages extraits du Salon,
>>dit l'auteur dans sa préface, nous avons senti l'impossibilité
>>de réunir dans un seul volume tous ceux qui méritent .
>> d'être publiés; mais forcés de n'en admettre qu'un certain
>>nombre , nous avons , autant que possible , varié le genre et
>> étendu la liste des auteurs cités. Dans tous les cas , nous
>> croyons être à l'abri d'un reproche très-grave , tel que
>> celui d'avoir omis quelque morceau capital , ou d'avoir
>>présenté à nos lecteurs quelque ouvrage indigne de leur
>> attention; nous avons cherché à concilier l'intérêt de l'art
>> et les convenances particulières.>>>
Ces convenances particulières consistent dans une attention
très-scrupuleuse de la part de M. Landon , à ne point
blesser la sensibilité ni méme la modestie d'artistes recommandables
, dont, avec tout le public instruit , il considére
également le talent et la personne. Cette attention le restreint
enquelque sorte à une explication pure et simple des sujets .
Mais s'il s'abstient de tout ce qui pourrait affecter , on doit
avouer qu'il est également réservé sur les éloges ; l'opinion
publique est sa règle dans l'un et dans l'autre cas.
La méthode adoptée par M. Landon laisse à la gravure au
trait, le soin de faire connaître entièrement le sujet et l'ensemble
du tableau. Les gravures qu'il publie aujourd'hui ,
sont très-propres à donner une idée précise des ouvrages
qu'il veut faire connaître . Légéreté et pureté dans les traits ,
exactitude dans les détails , vérité de caractère dans l'ensemble
, telles sont les qualités qui distinguent les esquisses
que j'ai sous les yeux .
On reconnaît encore que c'est l'opinion publique qui a
dirigé M. Landon dans son choix des tableaux du Salon. II
a fait entrer dans la première partie déjà publiée , plusieurs
de ceux qui ont le plus attiré les regards des connaisseurs.
Nous citerons parmi ceux- là , le Couronnement, par M. David;
les Soldats du 76° retrouvant leurs drapeaux, par M. Meynier;
les trois Ages , par M. Gérard; Allocution , par M. Gautherot
; le Marchand d'Esclaves , par M. Guérin ; la Justice
et la Vengeance divine poursuivant le Crime , et Psyché
enlevéepar les Zéphyrs , par M. Prud'hon ; et en Sculpture :
Modèle de la Statue de S. M. l'Empereur , par M. Roland;
deux Renommées , par M. Taunay; et quatre Bas- Reliefs
du Piédestal de la Statue de Jeanne d'Arc à Orléans , par
M Gois, fils .
DECEMBRE 1808. 655
Dés notices très-bien faites et qui donnent un nouveau
prix à ce recueil , sont consacrées aux artistes morts depuis
la dernière exposition. <<Elles rappellent , dit l'éditeur, les
>> principales circonstances de la vie et des travaux des
>> hommes habiles auxquels nous nous faisons un devoir de
>> donner cet hommage public d'estime et de respect. >>>Dans
ce travail , M. Landon a jugé convenable de faire entrer des
observations qui ont pour but la conservation des principes
de l'art .
-
A. D.
- SPECTACLES. Académie Impériale de Musique.
Alexandre chez Apelles , ballet historique en deux actes , a
été fort bien accueilli ; cette nouvelle production de M. Gardel
peut figurer à côté des autres ballets de ce savant chorégraphe.
La musique , presque entiérement composée par
M. Cattel , est douce , mélodieuse ou forte d'harmonie,
mais toujours parfaitement appropriée à la situation
qu'elle doit peindre. Mme Gardel , dans le rôle de Campaspe ,
et Vestris , dans celui d'Apelles , se sont montrés dignes de
leur brillante réputation.
Théâtre Français . Première représentation de la
Réconciliation , comédie en cinq actes et en prose.
Cette comédie a été traitée avec rigueur : avant le lever
đú rideau le thermomètre du Parterre était à l'orage.
<<Et les vents déchaînés annonçaient la tempête. >>
Les sifflets impatiens d'entrer en exercice , ont à peine
attendu le commencement du second acte , et depuis ce
moment le bruit allant toujours crescendo , il n'a plus été
possible de suivre le fil de l'ouvrage. Il est injuste de sifflèr
les premières scènes d'une comédie en cinq actes . Cette
nouvelle manière de juger est d'autant plus repréhensible
qu'elle donne à l'auteur ( même d'une mauvaise pièce ) le
droit de dire qu'il n'a été ni entendu , ni jugé , et qu'elle
lai laisse la faculté d'en appeler
« Du parterre en tumulte , au parterre attentif. »
L'auteur de la Réconciliation n'a pas usé de ce droit . Il
retiré son ouvrage dans lequel , malgré le tumulte qui
wait régné pendant la représentation , on avait remarqué
Les détails agréables et des morceaux écrits de verve .
Théâtre Impérial de l'Opéra- Comique. - Une noble
émulation s'est emparée de nos grands théâtres ; celui de
656 MERCURE DE FRANCE ,
Feydeau a suivi l'exemple du Théâtre Français : le succès
que vient d'obtenir la reprise de Zémire et Azor , doit engager
les comédiens sociétaires de l'Opéra- Comique , tout
en ne négligeant pas les ouvrages nouveaux , à faire un
peu plus d'usage des richesses de leur répertoire. La remise
de Zémire et Azor était attendue avec une impatience justifiée
par la beauté de la musique et le nom des acteurs qui
devaient en remplir les rôles. Cet ouvrage représenté pour
la première fois en 1771 , eut alors un succès extraordinaire.
Clairval , jouait Azor ; Cailleau , le rôle du Père ;
Trial , celui d'Ali ; et Madme. le rôle de Zémire .
Les contemporains disent que cette réunion de talens formait
un ensemble délicieux qui aurait contribué au succès
de l'ouvrage , si la musique enchanteresse de Grétry n'eût
pas seule suffi pour le décider.
...
هاو
La nouvelle distribution des rôles n'est pas moins satis
faisante; Clairval est remplacé par Elleviou , Cailleau par
Chenard , Trial par Moreau , et Madme Duret Saint-Aubin
joue Zémire. Chenard , l'acteur le plus utile de ce théâtre ,
a parfaitement joué et chanté le rôle du Père ; celui d'Ali a
été rempli par Moreau de manière à ne pas laisser. de
regret même à ceux qui se rappellent Trial. Elleviou représentait
Azor ; il a fait entendre dans les premiers actes une
voix si pure et si touchante , il y a développé tant de grâces
et de sentimens , que l'on oubliait presque l'effroyable laideur
de son masque , et le contraste en a paru plus piquant ,
lorsque l'enchantement cesse au quatrième acte , et qu'il
reprend sa forme naturelle, celle d'un des plus beaux acteurs
qui aient paru sur ce théâtre. En faisant l'éloge d'Elleviou ,
il serait injuste d'oublier que le rôle d'Azor a été bien joué
par Gavaudan il y a deux ou trois ans. Mme Duret St-Aubin ,
chargée du rôle de Zémire , l'a chanté avec une perfection
que l'on ne pouvait attendre que d'elle ; mais ce qui a agtréablement
surpris les spectateurs , c'est qu'elle l'a aussi bien
joué que chanté : notre orgueil national est flatté de pouvoir
opposer aux virtuoses qui nous arrivent d'Italie , une cantar
trice ; on reconnaît dans la diction de Mme Duret les leçons,
de sa mère ; ainsi Mme St-Aubin, même après sa retraite de
la scène , s'occupe encore des plaisirs d'un public qui la re
grettera toujours.
Que dire de la partition de Zémire et Azor ? Quels nouveaux
éloges ajouter à ceux que l'on a justement prodigués
l'auteur ? Sa musique a résisté à l'épreuve terrible du tems
et elle n'en paraît que plus fraîche et toujours aussi naturelle
Grétry est le musicien du eoeur ; ses ouvrages ne seront jamas
soumis
DECEMBRE 1808 . 657
DE LA
SEINE
soumis au caprice de la mode , car ce qui est beau et vrai
plaît dans tous les tems.
Théâtre du Vaudeville. - Première représentation de
Au feu , ou les Femmes solitaires .
<<Lorsque vous ferez un Vaudeville , disait il y a peu de
>> tems un journaliste , soignez sur-tout le titre , et s'il est
>> bien piquant, l'ouvrage réussira . » Hélas il n'y a pas de règle
sans exception , cette nouvelle production , ne me paraît pas
devoir faire long-tems recette, et pourtant quel titre futjamais
plus capable de piquer la curiosité , Aufeu , ou les Femmes
solitaires ! Avant le lever du rideau , les spectateurs impatiens
cherchaient à deviner l'ouvrage annoncé si pompeusement
; mais combien on s'est trouvé désappointé , forsqu'au
lieu d'une intrigue neuve et fortement conçue , on a
reconnu que chaque situation , chaque scène ressemblait
à tout ce qu'on a vu. Le public n'a cependant témoigné aueune
impatience ; et plusieurs couplets bien tournés , mais un
peu grivois , ayant obtenu grâce pour le reste , on a poussé la
curiosité jusqu'au point de vouloir connaître les auteurs.
Mais , au grand étonnement de chacun , un acteur a paru sur
le théâtre , eť a nommé deux auteurs connus par de brillans
succès , et auxquels on ne se serait pas avisé d'attribuer un
ouvrage , où l'on n'a retrouvé ni leur talent , ni leur esprit
habituel.
La troupe du Théâtre de l'Impératrice a donné lundi dernier
la première représentation du Mari sans caractère ,
comédie en cinq actes et en vers , de M. Lamartellière . Cette
comédie devant éprouver quelques corrections , nous n'en
rendrons un compte détaillé qu'après que l'auteur lui aura
fait subir cette utile opération.
1
B.
NECROLOGIE. - Le 25 octobre dernier , M. Pierre-Nicolas
Chantreau , ancien professeur d'histoire à l'école centrale
du Gers , et depuis à l'école impériale et spéciale de Fontainebleau
(1 ) , membre de l'académie royale espagnole de
Madrid , de l'athénée des arts , de l'académie de Montauban ,
des sociétés d'agriculture et littéraire du Gers , etc. , etc. ,
est mort à Auch , à l'âge de 67 ans. Ses principaux ouvrages
sont : 1º les Tables chronologiques de John-Blair ,
(1) Il occupait cette place lorsqu'il est mort.
Tt
658 MERCURE DE FRANCE ,
, par
traduites de l'anglais , et tontinuées par ce professeur ,
un volume in - 8°. 2°. La Science de l'Histoire
tableaux synoptiques , avec leur explication et leurs développemens
, 4 volumes in-8°. 3°. Une Histoire chronologique
de France , qui doit être mise en vente au premier
jour ; cc''eest la partie de l'art de vérifier les dates des
PP. Bénédictins qui concerne notre histoire . M. Chantreau
se proposait de corriger et refondre en entier ce vaste et important
ouvrage , où l'erreur se trouve trop souvent placée à
côté de la vérité ; il avait terminé depuis long-tems le travail
relatif à l'histoire de son pays. 4°. Histoire militaire de tous
Jes peuples anciens et modernes, annoncée dernièrement avec
éloge par le Moniteur: c'est son cours d'histoire à l'école
militaire qu'il venait de faire imprimer. 5º. Voyage en Espagne
, ou Lettres écrites de Barcelonne. 6°. Voyage en
Angleterre . 7°. Voyage en Russie. 8°. Grammaire espagnole
et française; cet ouvrage , vraiment classique , et universellement
répandu en Espagne , ouvrit à M. Chantreau les
portes de l'académie royale espagnole : c'est un des meilleurs
ouvrages de l'auteur. 9°. Table analytique et raisonnéę des
matières contenues dans les 70 volumes des oeuvres de Voltaire
( édition in-8° , dite de Beaumarchais ) , 2 vol. in 8° ,
ouvrage indispensable à ceux qui possèdent cette édition ,
laplus répandue des oeuvres de Voltaire. 10°. Dictionnaire
national et anecdotique , pour servir à l'intelligence des mots
dont notre langue s'est enrichie depuis la révolution , et la
nouvelle signification qu'ont reçue quelques anciens mots ,
etc. , etc. , dédié a MM. les représentans de la commune de
Ris , par M. l'Epithète , élève de feu M. Beauzée, de l'académie
française , 1790 ; badinage piquant et ingénieux , et
qui prouve que M. Chantreau maniait avec autant d'habileté
les traits du ridicule , que le burin de l'histoire . Cette
plaisanterie , dont le sel dut poraître un peu trop acre à
biendes gens , fut distinguée du nombre infini de brochures
politiques , satiriques , etc. , etc. , qui parurent à la même
époque. M. Chantreau a coopéré en outre à plusieurs ouvrages
publiés par des sociétés de gens de lettres , ou
sous d'autres noms que le sien , notamment à cette volumineuse
histoire universelle , véritable spéculation de 1-
brairie , livrée depuis long-tems à la poussière de nos biblio
théques : il a travaillé à la rédaction de divers journaux , et
foNuornuisdnees vaerntiocnlsesdà'iunndipqluuesr gqru'aunndenombre. partie des titres litté-
`raires de cet auteur infatigable , qui, pendant plus de quarante
ans , travailla dix-huit heures par jour, partageant tout
son tems entre ses élèves et son cabinet , et accordant à
DEPT
DE
DECEMBRE 1808. 650
peine quelques instans rapides à la société et à ses amis dont
il fut chéri et estimé, et que sa mort laisse en proie à de
vifs regrets . Dans l'ancien et le nouveau régime , il en compta
parmi les hommés lesplus illustres et les plus distingués dans
l'Etat par leurs talens , leur rang et leur naissance. Un des
plus estimables et des plus zélés fut M. le sénateur comte de
l'Empire , François de Neuf-Château , qui l'a cité souvent
avec éloge. Il leur dut sa place de professeur à l'école militaire
lors de son organisation. Il n'avait fait aucunes démarches
pour l'obtenir , et il apprit sa nomination par le
Moniteur à 200 lieues de la capitale .
Les opinions de M. Chantreau étaient libérales et philantropiques.
Sa probité était intacte, et son désintéressement
celui d'un homme de lettres digne de ce nom. II
possédait une science immense ; sa conversation était gaie ,
instructive et pleine de saillies , malgré la sévérité de ses
études auxquelles elle servait de délassement.
:
M. Chantreau laisse à sa veuve une bibliothèque précieuse
par le choix et la rareté des ouvrages qu'elle renferme;
il lui laisse encore un dépôt non moins précieux
dans ses nombreux manuscrits . M. Chantreau est descendu
dans la tombe avec le regret de n'avoir pas vu paraître son
Histoire de France , la dernière de ses productions , et l'une
des plus importantes sorties de sa plume. Il est mort entouré
d'amis et d'anciens confrères , de la mort des philosophes
et des sages , sans crainte , sans remords , avec une tranquillité
et une sérénité d'ame peu communes .
Depuis long-tems la santé de M. Chantreau était altérée
par des veilles opiniâtres. Il obtint un congé du gouverneur
de l'école militaire , et se rendit à Auch il y a quelques mois,
espérant que le repos et le beau ciel de Gascogne qu'il avait
toujours aimé , répareraient ses forces épuisées et la nature
défaillante . Vain espoir ! il a succombé sous le poids du travail
, bien plus que sous celui des années .
Ami de M. Chantreau depuis plusieurs années , appartenant
à presque toutes les sociétés académiques dont il était
membre , nous lui devons , à plusieurs titres , l'hommage
que nous venons de rendre à sa mémoire et à la vérite.
Nul n'a mieux mérité de l'instruction publique que M.
Chantreau ; il lui consacra sa longue et laborieuse carrière ,
et remplit avec éclat les honorables fonctions de professeur
dans les établissemens les plus importans de cette partie.
Il n'a pas rendu de moins grands services à l'histoire , dont
il a débrouillé le chaos , et dont il a facilité l'étude dans ses
cen
Tt2
660 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
livres élémentaires , dont les principaux ont été adoptés ,
par la commission des études , pour l'enseignement des
lycées , et qui entrent dans la composition de leurs bibliothèques
.
C. A. CHAUDRUC , membre de plusieurs académies .
C'EST par oubli qu'en rendant compte de l'Exposition de
sculpture , dans le dernier Nº de ce Journal , je n'ai pas
consacré quelques lignes à l'examen d'une statue de M.
Bossia , annoncée dans la Notice sous ce titre : L'Amour
lançant ses traits , et s'envolant. ( N° 642. )
J'ai déjà parlé de cette statue et de l'impression flatteuse
qu'elle me semblait produire dès l'ouverture du Salon. Un
examen plus réfléchi ne lui a pas été moins favorable . On y
a généralement reconnu un mouvement vrai , heureusement
choisi , qui donne un beau développement à la
figure , dont les formes sveltes et élégantes rendent avec
bonheur la grâce , le charme enfantin du plus jeune et du
plus aimable des Dieux. On pourrait trouver , je crois , un
peu de maigreur dans le bas du torse ;mais ce défaut , s'il
est réel , me paraît du moins le seul qu'on puisse reprocher
à cet ouvrage , l'un des plus agréables de l'Exposition .
VIC.... FAB ....
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
AMÉRIQUE MÉRIDIONALE. - Buenos-Ayres , le 15 août-
Don San Yago Liniers et Bremond , chevalier de l'ordre de
Saint-Jean , chef d'escadre de la marine royale , vice-roi ,
gouverneur et capitaine - général par intérim des provinces
de Rio, de la Plata, etc. etc. , aux citoyens de Buenos-Ayres.
<<<Braves et loyaux habitans ,
>>Depuis l'arrivée du dernier vaisseau de Cadix , annonçant
les événemens qui se sont passés dans notre mère-patrie,
l'abdication du roi Charles IV , de son fils Ferdinand, et la
retraite de toute la famille royale en France , vous êtes sans
doute impatiens de fixer votre opinion sur un objet qui intéresse
si vivement votre loyauté. Votre anxiété a dû redoubler
encore en voyant arriver ici un agent français .
>> D'après le contenu des dépêches qu'il a apportées ,
l'Empereurdes Français a reconnu l'indépendance de la monarchie
espagnole et de ses possessions outre-mer , sans reteDECEMBRE
1808 . 661
nir oudémembrer la plus petite de ses provinces. Il maintient
l'unité de notre religion, nos propriétés, nos lois et nos usages,
qui garantissent notre future prospérité ; et quoique le sort
-de la monarchie ne soit pas entiérement décidé , les cortès
ont été rassemblés à Bayonne le 15 juin dernier , et sont
- composés des députés des villes espagnoles et des citoyens
de tout rang , au nombre de 150 .
» S. M. I. et R. , après avoir applaudi à vos efforts et à
votre courage , vous exhorte à maintenir votre tranquillité ,
à conserver vos bonnes dispositions , votre loyauté, votre
bravoure , et yous promet tous les secours dont vous pouvez
avoir besoin ; et je n'ai pas hésité de répondre à S. M. I. que
cette ville se distinguera toujours par son attachement à son
- légitime souverain, et que je recevrai avec reconnaissance
toute espèce de secours consistant en armes , munitions et
troupes espagnoles. Dans des tems si malheureux , rien ne
saurait contribuer davantage à votre sécurité qu'une réunion
- franche et purė de sentiment et d'opinion , sur un objet aussi
intéressant que celui dont il s'agit. Imitons les exemples de
nos ancêtres ; ils évitèrent à ce pays les malheurs qui accablèrent
l'Espagne dans la guerre de la Succession , en obéissant
au prince légitime qui fut placé sur le trône .
>> Je communique mes intentions aux différens chefs des
provinces du Continent , afin que leurs efforts et leur concours
unanime contribuent à assurer la prospérité de cette
ville, qui, par son énergie et sa bonne conduite, est devenue
le boulevard de l'Amérique méridionale ; mais je vous répète
encore qu'il n'y a point de salut à espérer pour vous sans une
union entière , et sans une confiance sans bornes à vos autorités
constituées , qui , de leur côté , occupées uniquement
du bien public, ne pourraientvoir qu'avec peine et réprimer
avec fermeté tout excès , et toute disposition contraire à la
prospérité générale . » SAN YAGO LINIERS .
AFRIQUE .- Alger , 21 novembre. - ( Extrait d'une lettre
authentique , arrivée directement à Marseille , par un bâtiment
américain. ) -<< Depuis quelques tems la plus grande
tranquillité régnait dans ce pays. Le retour des troupes
venues de Constantine à Alger , n'avait pas causé les désordres
que l'on craignait ; mais c'était un calme perfide ,
précurseur de la tempête. Le 7 de ce mois , à 10 heures du
matin , les soldats se réunirent dans leurs baraques , et
après une courte délibération , ils envoyèrent au palais de
la régence une députation chargée de tuer le dey Achmet-
Pacha. Arrivés au palais , les exécuteurs invitèrent la garde
662 MERCURE DE FRANCE,
et tous les gens de la maison du dey à se retirer , sous peine
de partager le sort qu'on lui réservait. Cette menace eut
son effet . Tout le monde obéit. Le doy s'enfuit sur la terrasse
de son palais , d'où il gagna le toit d'une maison voisine.
Mais ses assassins le poursuivirent de maison en maison
, et l'atteignirent sur le toit de la maison d'un juif , où
ils le tuèrent d'un coup de fusil , à quelques pas de mon
habitation. On lui coupa la tête , et on jeta son corps dans
la rue , après l'avoir mutilé horriblement.
>>Aussitôt après cette sanglante exécution, la soldatesque se
rassembla pour élire et proclamer un nouveau dey. Son
choix tomba sur un certain Aly , surnommé Kodja , qui
pendant plusieurs années a été gardien d'une mosquée.
Cette révolution s'est terminée en moins de deux heures .
Personne ne fut molesté , à l'exception du père d'Achmet-
Pacha , de sa femme et de son premier biscary. Ces trois
individus furent mis en prison. L'alarme , qui d'abord avait
été générale dans la ville , parce qu'on ignorait les intentions
des conspirateurs , ne fut pas de longue durée. Aune heure
après midi , les consuls des puissances étrangères se renent
au palais pour complimenter le nouveau dey. J'assistai
moi-même à cette audience avec beaucoup d'autres
spectateurs. »
dirent
TURQUIE.- Constantinople , 16 novembre. Les réformes
opérées par le grand-visir Mustapha-Baraictar, lui avaient
attiré de nombreux et puissans ennemis. Ce ministre , qui
gouvernait seul sous le nom du jeune sultan Mahmoud , était
devenu redoutable et odieux à tous ceux qui tiennent aux
anciennes institutions de l'empire ottoman. Convaincu que
cet Etat ne pouvait être préservé de sa chûte que par un
changement total de son administration intérieure , Baraictar
travaillait à l'effectuer depuis l'instant où il avait été mis à la
tête du gouvernement. Le nombre de ses ennemis s'accrut
bientôt parce qu'il ne dissimulait peut-être pas assez son animosité
contre le corps entier des janissaires. Tous les Musulmans
rigides qui regardaient la dissolution de ce corps comie
le plus grand malheur qui pût arriver à la Turquie , se prononcèrent
contre les innovations du grand-visir. Par les récompenses
distribuées à ceux des janissaires qui passaient
volontairement dans le corps des seymens , il avait cru renforcer
cette nouvelle milice; mais beaucoup de traîtres
s'étaient mêlés parmi ceux que l'appât d'une solde considérablé
semblait avoir déterminés à s'y enroler. Baraictar ne
tarda pas à être averti de plusieurs complots dirigés contre
J
DECEMBRE 1808. 663
son administration et même contre sa personne. Parmi les
fonctonnaires qui continuaient de se montrer ses plus chauds
partisans , beaucoup lui avaient été désignés comme participant
à ces complots. Cela le rendit soupçonneux , et il se
porta à des actes d'une rigueur excessive . Plusieurs individus
marquans furent décapités. Chacun craignait pour ses jours .
Des complots plus sérieux se tramèrent contre le visir . On
excitait les janissaires à se rassembler et à tenter un grand
coup, en leur représentant qu'ils étaient perdus s'ils ne hasardaient
pas tout pour se défaire de leur ennemi le plus
dangereux.
se trouvaient
Dès le 10 novembre, on remarquait des mouvemens séditieux
à Constantinople. Il y arrivait successivement des
troupes des Dardanelles et de l'intérieur de la Romélie . L'insurrection
éclata le 14 par une attaque des janissaires contre
les seymens. Il y eut entre ces deux corps , dans les rues et
sur les places publiques , des combats partiels très-acharnés ,
mais tous funestes aux seymeennss ;; ces combats prouvèrent que
le grand-visir ne pouvait pas compter sur tous les individus
de cette milice , dont beaucoup passaient du côté des janissaires
. Le 15 , la victoire fut complète pour ces derniers , et
ils se réunirent alors pour attaquer le serail où
encore quelques seymens. Toutes les issues en étaient barricadées,
et lesjanissaires se résolurent à escalader les murailles;
cette entreprise hardie leur réussit. Mustapha Baraictar , ne
voyant plus aucun moyen de résistance , prit le parti déscspéré
de mettre le feu à une immense quantité de poudre
qu'il avait rassemblée dans son palais. L'explosion fut terrible;
un grand nombre de seymens , de janissaires , et le
grand-visir lui-même , en furent victimes . On dit que le sultan
Mahmoud a été tué , et que son prédécesseur Mustapha avait
été étranglé la veille par ordre de Baraictar. Les janissaires
mirent ensuite le feu dans différens quartiers de Constantinople
. On croit qu'il y a eu 7,000 maisons consumées par les
flammes , et que 3,000 personnes ont péri dans les journées
du 14 et du 15.
Au milieu de cette révolution sanglante , qui n'est pas
encore terminée , le faubourg de Péra , séjour des ministres
étrangers , a conservé quelque tranquillité ; mais on n'y sait
qu'imparfaitement les détails des événemens qui se passent
de l'autre côté du port , dans la ville de Constantinople. Il
court des bruits contradictoires sur le sort du sultan Mamhoud
et même sur celui du grand-visir Baraictar. On n'est
pas mieux instruit de la nature des négociations que celui-ci
664 MERCURE DE FRANCE ,
avait entamées , peu de jours avant la révolution , avec le
ministre anglais , Adair, débarqué aux Dardannelles .
N. B. Des lettres postérieures , arrivées à Vienne en
Autriche , par la voie d'Odessa , portent que le grand-visir
n'est pas mort , et qu'il s'est sauvé sur la flotte , qui était à
l'ancre près de la pointe du Sérail. Les marins paraissent
entiérement dévoués à sa personne et à sa vengeance. Ils
tirent à boulet rouge sur la ville et sur le palais , tandis que
les troupes que Baraictar avait envoyées sur le Danube ,
reviennent d'Andrinople à marches forcées. Ces troupes
formaient , dit-on , une armée de cent mille hommes . Leur
départ avait été le signal de l'insurrection , qu'on croit
dirigée par l'ancien grand-visir , prédécesseur de Mustapha
Baraictar . S'il est vrai que celui-ci soit retiré sur la flotte
ottomane et qu'il ait en son pouvoir le sultan Mamhoud ,
la victoire de ses ennemis est encore douteuse . Au reste ,
toutes les nouvelles qui circulent à cet égard , et qui nous
sont transmises par les feuilles de Hongrie et d'Allemagne ,
ont besoin de confirmation.
(INTÉRIEUR. )
Paris , 30 Décembre .
18me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Madrid , le 12 décembre 1808.
LaJunte centrale d'Espagne avait peu de pouvoir. La plupart des
provinces lui répondaient à peine : toutes lui avaient arraché l'administrationdes
finances . Elle était influencé par la dernière classe du peuple ;
elle était gouvernée par la minorité. Florida-Blanca était sans aucun
crédit, La Junte était soumise à la volonté de deux hommes ; l'un ,
nommé Lorenzo- Calvo , marchand épicier de Sarragosse , qui avait gagné
en peu de mois , le titre d'excellence . C'était un de ces hommes violens
qui paraissent dans les révolutions ; sa probité était plus que suspecte .
L'autre était un nommé Tilly , condamné autrefois aux galères comme
voleur , frère cadet du nommé Gusman , qui a joué un rôle sous Robespierre
dans le tems de la terreur , et bien digne d'avoir eu pour frère ce
misérable . Aussitôt que quelque membre de la Junte voulait s'opposer à
des mesures violentes , ces deux hommes criaient à la trahison ; un rassemblement
se formait sous les fenêtres d'Aranjuez , et tout le monde
signait . L'extravagance et la méchanceté de ces meneurs se manifestaient
de toutes les manières . Aussitôt qu'ils apprirent que l'Empereur était à
Burgos , et que bientôt il serait à Madrid , ils poussèrent le délire jusqu'à
faire contre la France une déclaration de guerre remplie d'injures et de
traits de folie.
Ce que les honnêtes gens ont eu à souffrir de la dernière classe du
peuple , se concevrait à peine ; si chaque nation ne trouvait dans ses annales
le souvenir de crises semblables .
Récemment , encore trois respectables habitans de Tolède ont été
égorgés,
DECEMBRE 1808 . 665
,
Lorsque le 11 , le général de division Lasalle poursuivant l'ennemi ,
est arrivé à Talavera de la Reina où les Anglais étaient passés en triomphe
dix jours auparavant , en annonçant qu'ils allaient secourir la capitale
spectacle affreux s'est offert auxyeux des Français . Un cadavre revêtu
de l'uniforme de général espagnol était suspendu àà une potence , et percé
de mille coups de fusils; c'était le général don Benito Sn . Juan que ses
soldats dans le désordre de leur terreur panique , et pour donner un
prétexte à leur lâcheté , avaient aussi indignement sacrifié . Ils n'ont repris
haleine à Talavera que pour torturer leur infortuné général qui , pendant
tout un jour a été le but de leur barbarie et de leur adresse atroce.
Talavera de la Reina est une ville considérable , située sur la belle
vallée du Tage , et dans un pays très -fertile .
Les évêques de Léon et d'Astorga, et un grand nombre d'ecclésiastiques
se sont distingués par leur bonne conduite , et par l'exemple des vertus
apostoliques .
Le pardon général accordé par l'Empereur , et les dispositions qui
marquent l'établissement de la nouvelle dynastie par l'anéantissement
des maisons des principaux coupables , ont produit un grand effet. La
destruction des droits odieux au peuples, et contraires à la prospérité de
l'Etat , et la mesure qui ne laisse plus à la classe nombreuse des moines
aucune incertitude sur son sort , ont un bon résultat .
L'animadversion générale se dirige contre les Anglais. Les paysans
disent , dans leur langage , qu'à l'approche des Français , les Anglais
sont allés monter sur leurs chevaux de bois .
S. M. a passé hier la revue de plusieurs corps de cavalerie . Elle a
nommé commandant de la Légion-d'honneur , le colonel des lanciers
polonais Konopka. Le corps que cet officier commande s'est couvert de
gloire dans toutes les occasions .
S. M. a témoigné sa satisfaction à la brigade Dijon pour sa bonne
conduite à la bataille de Tudela .
19me BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE.
Madrid , le 18 décembre 1808.
La place de Roses s'est rendue le 6 : 2000 hommes ont été faits
prisonniers ; on a trouvé dans la place une artillerie considérable . Six
vaisseaux de ligne anglais qui étaient mouillés sur la rade , n'ont pu recevoir
la garnison à leur bord. Le général Gouvion-Saint-Cyr se loue
beaucoup du général de division Reille et du général de division Pino.
Les troupes du royaume d'Italie se sont distinguées pendant le siége.
L'Empereur a passé aujourd'hui en revue , au-delà du pont de
Ségovie , toutes les troupes réunies du corps du maréchal duc de
Dantzick .
Ladivision du général Sébastiani s'est mise en marche pour Talavera de
laReyna.
La division polonaise du général Valence est fort belle .
La dissolution des troupes espagnoles continue de tous côtés : les nouvelles
levées qu'on était occupé à faire se dispersent de toutes parts et
retournent dans leurs foyers .
Les détails que l'on recueille de la bouche des Espagnols , sur la Junte
centrale , tendent à la couvrir de ridicule. Cette assemblée était devenue
l'objet du mépris de toute l'Espagne. Ses membres , au nombre de 36 ,
s'étaient attribué eux-mêmes des titres , des cordons de toute espèce et
60,000 liv . de traitement . Florida-Blanca était un véritable mannequin .
Il rougit à présent du déshonneur qu'il a répandu sur sa vieillesse.Ainsi
Y
666. MERCURE DE FRANCE ,
/
que cela arrive toujours dans de pareilles assemblées , deux ou trois
hommes dominaient tous les autres , et ces deux ou trois misérables
étaient aux gages de l'Angleterre. L'opinion de la ville de Madrid est
très-prononcée à l'égard de cette Junte qui est vouée au ridicule et au
mépris , ainsi qu'à la haine de tous les habitaus de la capitale.
Labourgeoisie , le clergé et la noblesse, convoqués par le corregidor ,
se sont rassemblés deux fois .
L'espritdelacapitale est fort différentde ce qu'il était avant le départ
des Français. Pendant le tems qui s'est écoulé depuis cette époque, cette
ville a éprouvé tous les maux qui résultent de l'absence du gouvernement
: sa propre expérience lui a inspiré le dégoût des révolutions , elle
a resserré les liens qui l'attachaient au roi. Pendant les scènes de désordre
qui ont agité l'Espagne, les voeux et les regards des hommes sages
setournaient vers leur souverain.
Jamais on n'a vu dans ce pays un aussi bean mois de décembre ; ou
se croirait au commencement du printems . L'Empereur profite de ce
tems magnifique pour rester à la campagne à une lieue de Madrid.
-Voici l'état des prisonniers faits à la prise de Roses : 4 colonels ;
8lieutenans-colonels ; 40 capitaines ; 60 lieutenans ; 80 sous-lieutenans ;
7 cadets; 5 aumoniers ; 12 officiers de santé; 9 employés du génie ;
2 commissaires des guerres ; 4 gardes-magasins ; 2900 sous-officiers et
soldats des différens corps , et 500 blessés .
En tout 3700 hommes et plus faits prisonniers .
Le 6 décembre , ils sont partis de Roses ; ils ont couché , le 7 , à Figuières
et sont entrés en France le 8.
On a trouvé dans la place de Roses : 35 pièces de 24 ; 8 de 16; 12 de
4en bronze ; 6 mortiers de 12 pouces ; 4 de 9 , 50,000 boulets ; 1000
bombes ; et 3000 obus .
Madrid, le 15 décembre 1808.
Unedéputation de la municipalité et des différens corps et corporations
de Madrid a été présentée aujourd'hui à S. M. l'Empereur et Roi.
Don Pédro de Mara y Lomas , corregidor de Madrid , a porté la parole
, et a présenté à S. M. l'adresse suivante :
« Sire , la ville de Madrid représentée par sa municipalité , par le clergé
séculier et régulier , par la noblesse et par les députés des quartiers , se
présente aux pieds de V. M. I. et R. pour lui offrir les plus respectueuses
actions de grâces pour la clémence avec laquelle , dans la conquête
que ses armes triomphantes ont faite de cette ville , V. M. adaigné
songer au salut et au bonheur de ses habitans , moyennant le traitement
honorable et bienfaisant qu'elle a bien voulu lui accorder , et que Madrid
regarde comme la garantie du pardon de tout ce qui s'est passé en l'absence
de notre roi Joseph , frère de V. M. I. et R.
» Les différens corps composantcette assemblée , instruit de l'objet de
la convocation , ont résolu et déterminé de supplier V. M. I. et R. de
daigner leur accorder la faveur de voir dans Madrid S. M. le roi Joseph,
afiu que sous ses lois Madrid , ainsi que tous les lieux de sa juridiction
immédiate , et enfin l'Espagne entière jouissent de la tranquillité et du
bonheur qu'ils attendent de la douceur du caractère de S. M.
>> Enfin Madrid se flatte que la puissance de V. M. I. et R. le protégera
en même tems que votre clémence assurera son bonheur.
Madrid, le 9décembre 1808.
Sire, aux pieds de V. M. I. et R. »
( Suivent les signatures.)
DECEMBRE 1808. 667
S. M. a répondu :
« J'agrée les sentimens de la ville de Madrid, Je regrette le malqu'elle
a essuyé , et je tiens à bonheur particulier d'avoir pu , dans ces circonstances
, la sauver et lui épargner deplus grands maux.
>> Je me suis empressé de prendre des mesures qui tranquillisent toutes
les classes de citoyens , sachaut combien l'incertitude est pénible pour
tous les peuples et pour tous les hommes..
>> J'ai conservé les ordres religieux en restreignant le nombre des
moines . Il n'est pas un homme sensé qui ne jugeât qu'ils étaient trop
nombreux. Ceux qui sont appelés par une vocation qui vient de Dieu ,
resteront dans leurs couvens . Quant à ceux dont la vocation était peu
solide et déterminée par des considérations mondaines , j'ai assuré leur
existence dans l'ordre des ecclésiastiques séculiers . Du surplus des biens
des couvens , j'ai pourvu aux besoins des curés , de cette classe la plus
intéressante et la plus utile parmi le clergé .
>> J'ai aboli ce tribunal contre lequel le siècle et l'Europe réclamaient .
Les prêtres doivent guider les consciences , mais ne doivent exercer
aucune juridiction extérieur et corporelle sur les citoyens .
>> J'ai satisfait à ce que je devais à moi et à ma nation : la part de la
vengeance est faite ; elle est tombée sur dix des principaux coupables ;
le pardon est entier et absolu pour tous les autres .
>> J'ai supprimé des droits usurpés par les seigneurs , dans le tems des
guerres civiles ou les rois ont trop souvent été obligés d'abandonner
leuis droits pour acheter leur tranquillité et le repos des peuples .
>> J'ai supprimé les droits féodaus , et chacun pourra établir des hôtelleries
, des fours , des moulins , des madragues , des pêcheries , et
donner un libre essor à son industrie , en observant les lois et les réglemens
de la police. L'égoïsme , la richesse et la prospérité d'un petit
nombre d'hommes , nuisait plus à votre agriculture que les chaleurs de
la canicule .
> Comme il n'y a qu'un Dieu , il ne doit y avoir dans un Etat qu'une
justice. Toutes les justices particulières avaient été usurpées et étaient
contraires aux droits de la nation . Je les ai détruites .
> J'ai aussi fait connaître à chacun ce qu'il pouvait avoir à craindre ,
ce qu'il avait à espérer .
Les armées anglaises , je les chasserai de la Péninsule .
Séville', seront soumises ou par la persuation,
>> Sarragosse , Valence,
ou par la force de mes armes .
>> Il n'est aucun obstacle capable de retarder long-tems l'exécution de
mes volontés .
>> Mais ce qui est au- dessus de mon pouvoir , c'est de constituer les
Espagnols en nation sous les ordres du roi, s'ils continuent à être imbus
des principes de scission et de haine envers la France , que les partisans
des Anglais et les ennemis du Continent ont répandu au sein de l'Espagne.
Je ne puis établir une nation , un roi et l'indépendance des Espagnols
, si ce roi n'est pas sûr de leur affection et de leur fidélité.
>> Les Bourbons ne peuvent plus régner en Europe. Les divisions dans
la famille royale avaient été tramées par les Anglais. Ce n'était pas le roi
Charles et le favori , que le duc de l'Infantado , instrument de l'Angleterre
, comme le prouvent les papiers récemment trouvés dans sa maison,
voulait renverser du trône; c'était la prépondérance de l'Angleterre
qu'on voulait établir en Espagne ; projet insensé , dont le résultat aurait
été une guerre de terre sans fin , et qui aurait fait couler des
flots de sang. Aucune puissance ne pent exister sur le Continent , influencée
par l'Angleterre . S'il en est qui le désirent , leur désir est insensé
et produira tôt ou tard leur ruime.
668 MERCURE DE FRANCE ,
>> Il me serait facile et je serais obligé de gourverner l'Espagne , en y
établissant autant de vice-rois qu'il y a de provinces. Cependant je ne
me refuse point à céder mes droits de conquête au roi et a l'établir dans
Madrid , lorsque les 30,000 citoyens que renferme cette capitale , ecclésiastiques
, nobles , négocians , hommes de loi , auront manifesté leurs
sentimens et leur fidélité , donné l'exemple aux provinces , éclairé le
peuple et fait connaître à la nation que son existence et son bonheur
dépendent d'un roi, et d'une constitution libérale, favorable aux peuples
et contraire seulement à l'égoïsme et aux passions orgueilleuses des
grands .
» Si tels sont les sentimens des habitans de la ville de Madrid , que
ses 30,000 citoyens se rassemblent dans les églises ; qu'ils prêtent devant
le Saint-Sacrement un serment qui sorte non-seulement de la bouche ,
mais du coeur, et qui soit sans restriction jésuitique ; qu'ils jurent appui,
amour et fidélité au roi ; que les prêtres , au confessionnal et dans la
chaire , les négocians dans leur correspondance , les hommes de loi dans
leurs écrits et leurs discours , inculquent ces sentimens au peuple ;
alors je me dessaisirai du droit de conquête , je placerai le roi sur le
trône , et je me ferai une douce tâche de me conduire envers les Espagnols
en ami fidèle. La génération présente pourra varier dans ses opinions
, trop de passions ont été mises en jeu : mais vos neveux me béniront
comme votre régénérateur ; ils placeront au nombre des jours
mémorables ceux où j'ai paru parmi vous ; et , de ces jours , datera la
prospérité de l'Espagne .
>> Voila , M. le corrégidor , a ajouté l'Empereur , ma pensée toute entière.
Consultez vos concitoyens , et voyez le parti que vous avez à
prendre ; mais , quel qu'il soit prenez-le franchement , et ne me montrez
que des dispositions vraies . »
me
20 BULLETIN DE L'ARMÉE D'ESPAGNE..
Madrid, le 19 décembre 1808.
:
S. M. a passé aujourd'hui en revue l'armée qui est à Madrid , avec ses
équipages et son administration. Soixante mille hommes, cent cinquante
pièces de canon, plus de quinze cents fourgons chargés de biscuits et
d'eau-de-vie, formaient un ensemble imposant. La droite de l'armée était
appuyée sur Chamartin , et la gauche dépassait Madrid.
:Le duc de Bellune est toujours à Tolède avec son corps d'armée.
Le duc de Dantzick , avec son corps d'armée , est toujours à Talavera
de laReyna.
Le 8º corps est arrivé àBurgos.
Le général Saint-Cyr fait sa jonction à Barcelonne avec le géneral Duhesme.
Nos postes de cavalerie battent le pays jusqu'aux confins de l'Andalousie.
L'Empereur a accordé à l'armée quelques jours de repos .
De très-beaux ouvrages de fortifications se construisent sur les hauteurs
de Madrid. Six mille hommes y travaillent .
Le petit équipage de siége composé de pièces de 24 légères et de
petits mortiers , est arrivé.
On a trouvé à Talavera de la Raina une cinquantaine d'hommes dans
les hôpitaux , deux ou trois cents selles et quelques restes de magasins
appartenant aux troupes anglaises .
Quelques détachemens de cavalerie se sont fait voir du côté de Valladolid;
c'est le premier sigue d'existence que les Anglais aient donné ; ils
DÉCEMBRE 1808. 669
ont beaucoup de malades et de déserteurs . Le 13 de ce mois , leur armée
était encore à Salamanque . Une si noble retenue , une si singulière
immobilité pendant les six semaines qui viennent de s'écouler , parai
sent fort extraordinaires .
S. M. jouit de la meilleure santé.
ANNONCES .
1
Nouveau Dictionnaire historique des Siéges et Batailles mémorables
, et des combats maritimes les plus fameux de tous les peuples
du Monde , anciens et modernes , jusqu'à nos jours . Ouvrage dans
lequel on a soigneusement recueilli les exploits des grands Capitaines ,
les actions héroïques des Officiers et Soldats de toutes armes , les stratagêmes
militaires les plus singuliers , et spécialement les traits de courage
qui ont illustré les Militaires français , depuis la fin de la troisième
dynasties.
Ce dictionnaire , formant 6 volumes in-8º , de chacun 500 pages environ
, imprimé avec soin sur très-beau papier, en caractères petit-romain,
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et être servies au moment de la mise en vente , sont priées d'envoyer
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bois , nº 188.
T
TABLE
Du quatrième Trimestre de l'année 1808.
TOME TRENTE - QUATRIÈME .
POÉSIE.
RADUCTION libre d'une Ode d'Horace ; par M. J. Benin , aux Pages
soldats de la Grande-Armée ; par M. Dejouy.
Les Trois Isles , par M. G. M.
Marie Stuart , monologue lyrique ; par M. Dejour.
Le Merle blanc , fable ; par M. Demarest-Lamotte .
L'Indolence , discours en vers aux élèves de Sorrèze
bution des prix; par M. Ferlus .
Sélima ; èlégie par Mme Victoire Bubois .
La Gloire du Génie , ode ; par M. J.-P. P***.
,
)
AMme la Vicomtesse de C*** , devenue aveugle ( mot de Mme du
Deffant ) ; par M. Marin .
5
49
53
97
avant la distri-
98
145
193
195
Le Torrent de la Montagne et la Naïade du Vallon , fable ; par
M. J. D. 241
Les Occasions de gaîté , ronde à rire ; parM. Dejouy. 242
Le Nouveau Jourdain . 244
Le Pouvoir des Richesses , imitation de Pétrone ; par M. Kérivalant. Id.
Anacréon rajeuni , romance ; par M. de Püs. 289
Fragment d'une traduction en vers du VIe Livre de l'Enéide ; par
M. Fayolle. 200
La Fin de l'Automne , ode. 337
Stances à ........ âgée de 13 ans , qui se flatte d'être toujours
heureuse ; par M. J.-B. L. 338
Prologue des Querelles des Deux- Frères; par M. Andrieux. 385
La Lavande et la Rose , fable ; par M. Dejour. 433
Vers sur le Tableau d'Attala ,de M. Girodet ; par Mme Victoire
Babois. 435
AM. Riesner , sur son Tableau des Deux-Soeurs ; par M. Aumont. 481
Stances sur l'Espérance ; par M. Duport. 482
Stances sur la perte des illusions de la Jeunesse ; par Mme Constance
de S. 529
L'Autel de la Pitué ; par M. Desaintange. 531
LaBlanche-Marguerite , romance ; par M. Revoil. 552
TABLE DES MATIÈRES .
671
La Fête d'Alexandre ou le Pouvoir de la Musique ; par M. L. de
Sevelinges . 577
A Mademoiselle Pauline M*** , âgée de 18 ans et demi , en lui envoyant
une fable dans laquelle la Fève disputait la prééminence à la
Rose ; par M. J. J. P. , fils . 625
Le Vrai Bonheur ; par M. Kérivalant, 626
Hymne au Soleil , pour la fête de sa naissance au solstice d'hiver ; par
M. Eloi Johanneau . 627
Enigmes. 6, 54, 102, 147,195, 244, 291, 340, 394, 436, 483, 533, 582, 628,
Logogriphes. 7 , 55, 103 , 148 , 196 , 245 , 292 , 340 , 395 , 436 , 483,533 ,
583, 628
Charades . 7 , 55, 103 , 148 , 196 , 245, 293, 340,395, 437, 484.533, 583, 628.
Mots des Enigmes , des Logogriphes et des Charades . 7,55 , 103 , 148,
196, 245 , 290 , 341 , 395 , 437,484,534,583,628.
MÊLANGES .
Notice sur la vie et les ouvrages de M. Dureau de la Malle ; par M. G.
Le Portrait de Famille , anecdote ; par M. Adrien de S.
9
55
Examen de la suite du Menteur de P. Corneille ; par M. Andrieux. 149
Les Trois Ceintures , conte oriental ; par M. Adrien S. 196
L'Homme à Principes ; par M. M. de S. 344
Amédan et Zeila ou les Maris Brillans , conte oriental ; par M. Adrien
de Sn. 437
LITTERATURE , SCIENCES ET ARTS .
Les Métamorphoses d'Ovide traduites eu vers ; par M. Desaintange. 21
Le Génicde Bossuet , précédé de l'Eloge de cet orateur ; par d'Alembert
; par M. P. L*** . 35
De la Littérature des Nègres , ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles
, leurs qualités morales , etc .; par M. Grégoire .
Réflexions sur l'Etude des Mathématiques ; par M. Suzanne .
Telemachiados Libri XXIV e Gallico Sermone Franc. de Solignac
de Lamothe Fénélon .
61
L
72
104
Vie de Richardson , traduit de l'anglais ; par M. Leuillette . 113
Discours français qui a mérité le premier prix en Rhétorique ; par M.
L. Armet.
117
Extrait d'un Voyage inédit en Italie , en Grèce et à Constantinople. 120
Traité de Navigation ; par M. J. B. C. Dubourguet . 169
Salon de Peinture ; par M. V. F. 178, 222, 263, 365, 457, 510, 556, 603
Voyage à l'Isle d'Elbe , suivi d'une Notice sur les autres Isles de la mer
Tyrrhénienne ; par M. Arsenne Thiébault de Bernau.
Seclta de Prose italiane ( Choix de morceaux de Prose italienne ); par
M.P. L. Constantini,
209
214
1
672 TABLE DES MATIÈRES .
Les Trois Rėgnes de la Nature , poëme ; par Jacques Delille , avec
des Notes de M. Cuvier et autres savans . 246, 304
Mémoires et Correspondances littéraires , dramatiques et anecdotiques
de C. S. Favart . 255
La Roulette , ou l'Histoire d'un Joueur ; par M. L***. 294
Sur le Charlatanisme ; par M. Biot . 316 , 357
Les Suites de la Poësie Française , etc.; par G. N. Ph***. 323
Histoire du Bas-Empire , commencée par Lebeau , et continuée par
H. P. Ameilhon . 396
OEuvres de Salluste , traduction nouvelle ; par M. Dureau de la
Malle.
407
Nouveaux Elémens de Thérapeutique et de Matière médicale ; par
M. J.P. Alibert . 445
Journal d'un Voyage dans la Turquie d'Asie et la Perse.
Contes merveilleux et moraux d'une mère à ses enfans ; par Mme ***.
La Mort d'Henri IV, poëme suivi de Notes historiques ; par M. J. J.
451
484
Victorin Fabre . 496
Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du Bosphore.
Idylles de Théocrite ; par M. J. B. Gail.
506
534
Les Beaux-Arts en Angleterre ; par M. Dallaway; par M. *** ; publiés
et augmentés de Notes par M. Millin .
Rapports sur deux Voyages botaniques et agronomiques ; par M. De-
540
candolle. 546
La mort de Socrate , drame ; par M. Bernardin de Saint - Pierre .
Annales des Voyages , de la Géographie et de l'Histoire , publiées par
M. Malte-Brun .
584
500
La Nature sauvage et pittoresque , poëme en trois chants ; parM. Houdan
Deslandes . 593
Sixième Livre de l'Enéide , traduit en vers français par F. Fayolle ;
par M. Auger. ( EXTRAIT ) . 629
Tacite , nouvelle traduction , par J.-B. J.-R. Dureau de la Malle;
(par M. Ginguené. )
635
VARIÉTES .
Pages 80, 129, 182 , 229 , 269, 328 , 373 , 417 , 467, 521 , 565, 612,647
NOUVELLES POLITIQUES .
Pages 43 , 56, 131, 183 , 230, 280 , 330 , 376 , 421 , 479, 522 , 567 ,
1
Pages
ANNONCES ..
617,660
191 , 239, 336 , 431 , 480 , 528,624,669
Finde la Table des Matières du quatrième Trimestre.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le