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1808, 01-03, t. 31, n. 337-349 (2, 9, 16, 23, 30 janvier, 6, 13, 20, 27 février, 5, 12, 19, 26 mars)
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Texte
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEPT
DE LA SEIA
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
TOME TRENTE - UNIÈME.
VIRES
ACQUIRIT
EUNDO
DE
COMME
A PARIS ,
Chez ARTHUS -BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille,
Nº 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson et
de celui de Mme Ve Desaint.
1808.
not b
( N° CCCXXXVII. )
A
( SAMEDI 2 JANVIER 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POESIE .
mw
VERS
:
Adressés à M. DELILLE , à l'époque du nouvel an.
Que j'aime à voir éclore , ingénieux DELILLE ,
L'année , où tes nobles travaux ,
Toujours heureux , toujours nouveaux ,
Brilleront échappés de ta veine fertile .
Ils vont prendre enfin leur essor ,
Ces beaux vers., dont ta voix a flatté mon oreille ;
De leur éloquente merveille
Nous verrons éclater l'harmonieux trésor .
Combien j'applaudirai ces chants , où la nature
Déployant la beauté de ses règnes divers ,
A ses charmes unit le charme de tes vers ;
Ou , dans la nuit la plus obscure ,
En nous guidant de ton fanal ,
Tu viens nous éclairer , audacieux rival
Et de Lucrèce et d'Epicure .
Nous allons bientôt recueillir
Les savantes moissons de ton fertile automne ;
La nature , bientôt , de sa triple couronne
Verra ton front s'énorgueillir.
L'imagination , si féconde en prodiges ,
Dans les vers où tu peins tous ses étonnans prestiges
Adéja déroulé ses tableaux ravissans :
;

1
T
A2
MERCURE DE FRANCE ,
Quelle harmonie éclate en tes divins accens !
Tantôt , comme les sons que soupire la flûte ,
Elle s'exhale doucement ;
Tantôt , des vents rivaux , peignant l'horrible lutte ,
Elle exprime avec bruit leur affreux sifflement.
Tantôt , pareille au flot qui jaillit écumant ,
De Londs en bonds , de chûte en chûte ,
Elle roule , et plus loin , déposant ses fureurs ,
Elle imite le doux murmure
Du ruisseau qui s'enfuit sur la molle verdure ,
Etpromène en courant ses aimables erreurs .
Mais c'est peu , qu'en ton bel ouvrage ,
Des objets par les sons tu nous offres l'image ;
Tu sais encore disserter ,
Non , comme un lourd pédant armé de syllogisme ,
Mais avec la raison qui fuit tout ergotisme ,
Jalouse de convaincre et non pas de lutter ,
La Logique a saisi ta palette et ton prisme ,
Et s'étonne de peindre au lieu de disputer .
Que ta philosophie a de force et de grâce !
Je reconnais celle d'Horace ;
Tes pensers lumineux sont un reflet des siens ;
Voilà ses libres entretiens ,
Cette aimable gaîté qu'un sel vif assaisonne ,
Cebon sens qui toujours se cache sous l'esprit ,
Cet esprit qui pense et raisonne ,
Qui tantôt pleure , tantôt rit ,
>
Qui , sans longs argumens , sans morgue doctorale ,
Explique en même tems le culte et la morale ,
Sonde la politique , enseigne les beaux-arts ,
Et comme les rayons qui vont s'unir ensemble
Au foyer d'un cristal où leur feu se rassemble ,
Réunit dans tes chants tous ses rayons épars .
Poursuis , du grand Virgile harmonieux émule ;
Ayant vaincu Lucrèce et balancé Milton ,
Ose encore , d'un vers qui plaît et qui circule ,
Sur d'importans bavards , vrais singes du bon ton ,
Lancer les traits du ridicule .
Mais , quand tu réunis tant de lauriers divers ,
Souffre au moins qu'un ami dès long-tems ton élève,
Au pied des monumens que la gloire t'élève ,
De son burin timide inscrive quelques vers .
Il ne veut pas grossir le nombre
De ces écrivains froids et relégués dans l'ombre ,
A
JANVIER 1808. 5
Qu'importune ta gloire , et dont l'esprit frondeur
•Croit en blåmant tes vers prouver sa profondeur.
De tes critiques vains qu'importe la faiblesse ;
Eux-mêmes , contre toi , las de se déchaîner ,
Au charme de tes vers se laissent entraîner ,
Et te rendent hommage en te lisant sans cesse.
Brave toujours en paix l'outrage des méchans ;
Toujours ferme , toujours à la première place ,
Ris de tous les arrêts burlesques et tranchans
Que lancent contre toi quelques nains du Parnasse ,
Et conserve pour eux , malgré leur folle audace ,
Cette aimable pitié qu'on adore en tes chants.
M. PARSEVAL GRANDMAISON .
ENIGME.
Nous sommes quatre soeurs ,
De divers tems , de diverses humeurs.
Quelle antipathie est la nôtre !
Quand l'une arrive , elle exclut l'autre .
D'ornemens verts , de guirlandes , de fleurs,
La première est toujours parée ;
Aux fureurs de la guerre , à l'union des coeurs ,
L'inconséquente semble à jamais consacrée.
La cadette avec plus d'ardeurs ,
A moins de charmes que l'aînée ,
De brûlantes vapeurs souvent environnée ,
Elle remplit alors d'épouvante et d'horreurs .
La troisième se fait aimer par ses bienfaits ,
Généreuse autant que bonne ,
Le plus souvent elle nous donne
Au-delà de nos souhaits .
Arrive enfin la quatrième ,
A l'air froid , au visage blême ;
Ason aspect hideux tout semble rembruni ,
Tout paraît mort , anéanti ,
Elle fait regretter celle qui la précède ,
Etdésirer qu'une autre lui succède.
8 ........
6 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIPHE.
Si d'oiseau que je suis on me veut quadrupède ,
Il faut sans hésiter mettre ma tête à bas ,
On sait que pour tel coup il n'est point de remède ,
Mais qui gagne au marché ne la regrette pas.
Vigoureux devenu , certainement mon maître ,
En la métamorphose admirera mon être.
Attentif désormais à mes divers besoins ,
Par mon utilité j'acquitterai ses soins .
CHARADE .
La gamme t'offre mon premier ,
Ne juge pas sur mon dernier ,
Préserve-toi de mon entier .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro estAparte .
Celui du Logogriphe est Lune ; dans lequel on trouve le quand le
mot un en est ôté , et une ; ces trois lettres , lorsqu'elles suivent le mort
fort , font fortune.
Celui de la Charade est Tout-jour, singulier de toujours.
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS.
( EXTRAITS. )
Théâtre d'Agriculture et Mesnage des Champs , d'OLIVIER
DE SERRES , seigneur du Pradel , dans lequel
est représenté tout ce qui est requis et nécessaire
pour bien dresser , gouverner , enrichir et embellir
la maison rustique. Nouvelle édition , conforme au
texte , augmentée de notes , d'un vocabulaire , de
l'éloge d'Olivier de Serres , et d'un mémoire sur
l'état de l'Agriculture en Europe , à l'époque du dixseptième
siècle ; publiée par la Société d'Agriculture
du département de la Seine. Deux volumes in-4 ° ,
1
JANVIER 1808.
7
avec le portrait d'Olivier de Serres et dix-huit planches
. A Paris , de l'imprimerie et dans la librairie
de Mme Huzard , rue de l'Eperon , nº 7 .
(FIN DE L'ARTICLE ) .
Le tabac , venu du Brésil en Europe , par l'entremise
des Portugais , fut apporté en France en 1559 par
Nicot , ambassadeur français en Portugal , qui le présenta
à la reine Catherine de Médicis , d'où lui viennent
les noms de Nicotiane et d'Herbe à la Reine . Il fut
porté en Italie vers le même tems , par le cardinal
Sainte- Croix , nonce à Lisbonne , où il fut appelé pendant
quelque tems Herbe de Sainte- Croix . Mais bientôt
l'usage de cette plante fut interdit à Rome , à Constantinople
, en Russie , en Perse. Le pape Urbain VIII a
excommunié ceux qui prenaient du tabac dans l'église ;
l'empereur des Turcs , le czar , le roi de Perse en ont
défendu l'usage dans leurs Etats sous peine de la vie
ou d'avoir le nez coupé. Ces défenses servirent sans
doute à le répandre. La Guyenne et Clairac en produisaient
d'excellent ; il devint bientôt une branche importante
de commerce pour l'Alsace ; les Muses le chantèrent
, et dès l'an 1628 Raphaël Thorius offrit un
poëme à son sujet , intitulé Hymnus Tabaci,
,
Du Nouveau-Monde nous vinrent aussi le topinambour
, ensuite la patate ou batate , indigène aux deux
Indes , et dont la culture a obtenu quelques succès à
Toulouse il y a quatre ans par les soins de Ferrière ,
de Puymorin et de Picot la Peyrouse. Elle est cultivée
en grand , présentement , à Saint- Cloud.
La pomme - de - terre , improprement appelée aussi
patate , vint d'Amérique en Galice , puis en Irlande ,.
où elle fut transportée directement par Walter Rawleigh .
Successivement elle se répandit dans toute l'Europe :
c'est une des plus belles conquêtes dont on puisse se
féliciter , et l'accueil que cette racine obtient partout la
venge bien du mépris qui la couvrit trop long-tems .
Olivier de Serres parle beaucoup des prairies artificielles
; Henri IV en forma dans diverses contrées. Ce
qui fit dire à un autenr anglais du tems : qu'à Paris
١٠
8 MERCURE DE FRANCE ,
il y avait de la luzerne supérieuse au sainfoin récemment
apporté en Angleterre .
La culture de la garance en France n'est pas aussi
récente qu'on le croyait ; une anecdote que le savant
bénédictin D. Poirier raconte le prouve. En 1275 , sous
Philippe-le-Hardi , une transaction fut passée entre le
prieur de Saint-Denis et le religieux infirmier , qui était
un officier claustral , au sujet de la dîme de la garance.
On faisait aussi grand commerce de guède , ou pastel ,
à Saint-Denis , près Paris , qui a encore une place appelée
le marché de Guèdes (1) .
On sait que la plupart de nos bons fruits sont venus
d'Asie : l'abricot , d'Arménie , la pêche , de la Perse. Dans
son pays natal , la frigidité de ce dernier fruit le fait
regarder comme un poison ; mais transplanté dans nos
climats, il fait les délices des meilleures tables. Les prunes
nous sont venues de Syrie , vers le tems des croisades,
Celles qu'on nomme de Damas , tirent leur origine de
la ville de Damas , capitale de la Syrie. Ce sont les anciens
comtes d'Anjou qui les ont transportées dans leur
province ; et le bon roi René de Sicile, duc d'Anjou et
comte de Provence , les a fait connaître dans nos provinces
méridionales. Celles de Monsieur sont ainsi appelées
, parce que Monsieur , frère du roi Louis XIV ,
les aimait beaucoup. Celles de Reine - Claude doivent
leur nom à la première femme de François Ier , fille du
roi Louis XII . Celles de mirabelle ont été apportées de
Provence en Lorraine par le bon roi René. Le coing nous
vient de la ville de Cydon , dans l'île de Crète. La châtaigne
est originaire de Sardes en Lydie ; mais elle est
connue depuis très- long - tems en France. Les citrons,
qui viennent de la Médie ou de Syrie , ont passé de
l'Italie en Provence et dans le Languedoc ; leur culture
y est tellement florissante qu'à Menton , près de Monaco
, dans les Alpes- Maritimes , il y eut pendant cent
treize ans , jusqu'à la réunion de cette ville à la France ,
(1) Cette place est à l'entrée de Saint-Denis , par la route de Paris ,
la première maison à droite ; mais par une ignorance assez commune
dans nos villes ce nom de guède s'est changé en celui de guêtre , et
en lit : Marché aux guêtres ,
,
JANVIER 1808 .
9
un magistrat nommé le magistrat des citrons , pour
diriger la récolte et la vente de ce fruit qui s'élève à
plus de trente millions de citrons. Cette récolte aurait
enrichi Menton si les gelées et l'espèce de galle-insecte ,
nommée la morphée , ne détruisaient quelquefois l'espérance
des cultivateurs. Les oranges sont originaires
de la Chine ; nous n'avons que l'espèce la plus inférieure,
celle du peuple. Les oranges à chair rouge sont cul--
tivées à Malte ; elles sont le produit de la greffe d'une
branche d'oranger sur un grenadier. La culture de
l'oranger, déjà connu en France en 1335 , dans nos provinces
méridionales , se répandit sous le règne d'Henri IV,
lorsque ce prince eut fait bâtir une orangerie aux Tuileries.
L'oranger nommé le grand Bourbon , que l'on
voit encore dans la belle orangerie de Versailles , a
environ trois cents ans , et a été pris en 1525 au connétable
de Bourbon . On conserve aussi à Bruxelles une
magnifique suite d'orangers , nommés les Isabelles ,
parce qu'ils sont contemporains de cette princesse . Les
pistaches sont originaires de l'Inde ; les cerises ont été
apportées de Cerasus , dans le royaume de Pont, àRome,
par Lucullus , ainsi que les noisettes : mais les noix sont
connues depuis très-long-tems en France : il en est beaucoup
parlé dans les Capitulaires de Charlemagne. Les
figues ont été transplantées de l'Asie à Rome et de l'Italie
en Provence , d'où nous tirons les meilleures. Les olives
ont suivi le même chemin en passant par Athènes ; enfin
les grenades , originaires d'Afrique , passèrent à Rome ,
en Espagne où elles donnèrent leur nom au royaume
de Grenade ; et de-là pénétrèrent en France , où elles
ne réussissent que dans les provinces méridionales.
L'oignon nommé échalotte tire son nom de la ville
d'Ascalon , en Syrie , d'où il nous a été apporté au tems
des croisades.
Des sauvageons tirés des forêts ont été cultivés et nous
ont donné de bons fruits : on cite en ce genre le rambus ,
le bezy - d'héry , le colmars , la virgouleuse , la silvange
, etc. , qui , la plupart , ont emprunté leurs noms
des lieux de leur origine. La calville nous est venue
de Danemarck avec les Normands , et les autres espèces
de pommes paraissent indigènes à la France et dans les
10 MERCURE DE FRANCE ,.
provinces où elles sont cultivées (2). Olivier de Serres
comptait plus de quarante-six variétés de pommes et
plus de soixante-deux variétés de poires ; maintenant
on en compte plus de trois cents.
Le maronnier d'Inde , qui croît spontanément en
Asie et en Amérique chez les Illinois , passa du nord
de l'Asie en Angleterre , vers l'an 1550 , et de-là à
Vienne , vers 1588. Un curieux , nommé Bachelier ,
l'apporta de Constantinople à Paris , en 1615 , et il
fut planté au Jardin de Soubise ; le second marronnier
fut planté au Jardin des Plantes , en 1656 ; et le troisième
au Luxembourg : celui du Jardin des Plantes ,
est mort en 1767 , et l'on en a conservé une tranche
pour les galeries du Muséum. L'arrivée de cet arbre
en France , est donc postérieure à celle du faux acacia
ou robinier , qui nous fut apporté du Canada par Jean
Robin , professeur de botanique , vers l'an 1600 .
Olivier de Serres place au règne de Charles VIII ,
l'introduction du mûrier en France ; mais alors cet
arbre était peu cultivé , on n'en faisait de cas que parce
qu'il était la nourriture des vers à soie. Cependant ,
en 1554 , un édit ordonna la plantation du mûrier ;
Toulouse , Moulins , Tours , Mantes et Rosny s'en occupèrent
, et récoltèrent des soies ; le Jardin des Tuileries
, par les soins d'Olivier de Serres , et pour le
compte d'Henri IV , en reçut plus de vingt mille. Dès
1599, ce roi prohiba l'importation des étoffes de soie ,
dont l'achat faisait écouler plus de quatre millions d'or ,
-
(2) L'auteur des Etudes de la Nature , dans son excellente prose sur
l'Arcadie , explique ainsi l'origine de nos pommiers à cidre : « La belle 、
Thétis , jalouse de ce qu'à ses propres noces Vénus eût remporté la
pomme qui était le prix de la beauté , sans qu'on l'eût admise à la concurrence
, résolut de s'en venger. Un jour donc que Vénus , descendue
sur cette partie du rivage des Gaules , y cherchait des perles pour sa
parure et des coquillages pour son fils , un Triton lui déroba sa pomme,
qu'elle avait mise sur un rocher), et la porta à la Déesse des mers . Aussitôt
Thétis en sema les pepins dans les campagnes voisines , pour y perpétuer
le souvenir de sa vengeance et de son triomphe. Voilà , disent
les Gaulois celtiques , la cause du grand nombre de pommiers qui crois
sent dans leurs pays , et de la beauté singulière de leurs filles. >>>
6
0
JANVIER 1808. 11
en Italie , chaque année ; et en 1602 , il donna des
lettres patentes pour propager la culture du mûrier ,
et exhorter les ecclésiastiques bénéficiers à le seconder
par leur exemple. L'année d'après , en 1603 , des exprès
furent envoyés dans les généralités de Paris , Orléans
, Tours et Lyon , pour prendre des renseignemens
à ce sujet , et ils déclarèrent , à leur retour ,
que les vers à soie et l'arbre qui les nourrit, pouvaient
prospérer dans toute la France ; ce qui confirma ce
qu'en avait dit Olivier de Serres , dans deux ouvrages
publiés en 1599 , l'un sur la cueillette de la soie , et
l'autre sur la seconde richesse du múrier blanc , oû
il établit en outre , que l'écorce de cet arbre peut
servir à faire des cordages , et même des toiles fines (3) .
,
Les jardins botaniques sont à l'agriculture ce que
nos académies sont aux sciences et aux lettres ; les
premiers furent établis en diverses contrées de l'Europe,
vers le seizième siècle ; les autres vers la fin du
dix-septième. L'Italie eut la gloire de montrer l'exemple
dupremier jardin botanique, établi à Padoue , en 1533.
Quelques années après , furent formés ceux des Médicis
à Florence ; des Farnèse à Parme ; des ducs de
Brabant , à Bruxelles ; ceux de Vienne , de Salzbourg ,
etc. , etc. Paris avait un jardin botanique en 1591 ;
(3) Henri II a été le premier en France qui ait porté des bas de soie
tricotés à l'aiguille ; car les métiers sont d'une invention beaucoup plus
récente . Par cette magnificence , ce prince voulut honorer les noces de
sa soeur Marguerite de France avec Emmanuel - Philibert de Savoie.
Henri IV envoya en présent à Elisabeth , reine d'Angleterre , une paire
de bas de soie du produit de ses vers-à-soie. La première manufacture
de bas au métier fut établie en 1656 , dans le château de Madrid , au
bois de Boulogne ; et ce qu'il y a d'admirable , c'est que la première
machine dont on s'est servi pour cette opération , quoique très - compliquée
, est sortie des mains de son inventeur presque dans l'état de perfection
où nous la voyons aujourd'hui. La découverte de cette machine
est due à un Français qui , ne pouvant obtenir à Paris un privilége exclusif
, la porta en Angleterre , où elle fut admirée et l'ouvrier magnifiquement
récompensé . Un autre Français de retour de Londres , et qui
avait vu cette machine , fit à Paris , par un effort de mémoire et d'imagination
, un métier tout semblable sur lequel on a construit depuis tous
ceux qui sont en France et en Hollande.
12 MERCURE DE FRANCE ,
Houel établit , vers l'an 1600 , celui des apothicaires
de cette même ville : celui de Montpellier , établi par
le médecin Richis de Belleval , date de l'an 1598.
L'expérience singulière d'arracher de jeunes arbres
pour les replanter de suite , les branches en terre et
les racines en l'air , était connue des anciens ; elle
avait pour but utile de connaître les phénomènes de
la circulation de la sève. Duhamel L'a répétée récemment.
Au seizième siècle on commença à greffer en flûte ,
on voyait déjà des arbres qui portaient simultanément
des pommes , des noix , des raisins et des fleurs ; mais
l'origine de la greffe est inconnue ; il paraît que la
nature en a offert le type aux hommes , dans la réunion
de deux arbres .
Les provinces les plus vantées de la France , en agriculture
, étaient, comme aujourd'hui , pour les grains ,
la Flandre , la Normandie , le Soissonnais , la Brie ,
la Beauce , le Bassigny , la Picardie ; cette dernière
était également renommée pour les légumes et pour
toutes les plantes potagères : la Touraine était déjà
appelée le jardin dela France , non à cause du climat ,
mais pour les bons fruits et l'habileté en jardinage.
La manière d'obtenir des primeurs était bien peu
avancée au seîzième siècle ; on en peut juger par une
lettre , en date du 10 mai 1696 , dans laquelle M
de Maintenon parle des petits pois , comme d'une nouveauté
qui , depuis quinze jours , occupait la vanité
gourmande des princes. Annuellement , du Poitou , on
envoyait par la poste , à Paris , des cerises précoces ,
dont la maturité avait été accélérée par de la chaux
-vive mise au pied de l'arbre.
Dans les gras pâturages de la Normandie , paissaient
de nombreux troupeaux , dont le beurre , à raison de
sa quantité et de sa qualité , formait une branche considérable
de commerce.
On fait remonter à plus de neuf siècles , l'art de
relever le goût du fromage par le mêlange d'herbes
odoriférantes. Cette opération désignée par le mot
persiller, annonce que primitivement on y faisait entrer
du persil , plante originaire de Sardaigne.
JANVIER 1808. 15
1.
Certaines espèces de fromage de France ont une
réputation de plusieurs siècles. Tel est celui de Brie ,
qui se transporte encore dans les royaumes du nord ;
tel est le Roquefort , que les savans croient être celui
dont parle Pline , qu'on tirait des Gaules , et qui était
fort recherché à Rome. François Ier accorda aux habitans
de Roquefort la faculté de percevoir un droit sur
les fromages que les particuliers déposaient dans les
caves de cette commune. C'est encore François Ior qui
mit à la mode le fromage de Sassenage. A cette époque
ón recherchait déjà le Marolles et le Neufchâtel. D'autres
fromages estimés ont une réputation plus moderne ;
entre ceux-ci on compte le Gérardmer des Vosges , dont
les Parisiens ont travesti le nom en celui de Giraumé.
Les fromages étrangers n'ont guère été connus en France
que vers le règne de Charles VIII. Ce prince , dans son
expédition de Naples , en passant par Plaisance , envoya
à la reine et au duc de Bourbon , des fromages de Parmesan
, qui furent trouvés délicieux. Celui de Gruyère,
qui vient de Suisse , d'un endroit situé dans le canton
de Fribourg , est connu depuis très-long-tems .
Jusqu'à l'époque d'Olivier de Serres , on s'était peu
occupé des abeilles en France ; il est le premier qui en
ait parlé en détails , et ce qu'il en dit, pouvait alors être
regardé comme un ouvrage complet. J'ai parlé de la
fabrication de l'hydromel vineux , liqueur bienfaisante,
peu coûteuse , et qui mériterait d'être plus connue et
plus en usage.
L'histoire ne jette aucun jour sur l'époque à laquelle ,
en France , on pratiqua , pour la première fois , la castration
des animaux. Celle du taureau était connue des
Grecs et des Romains , leurs imitateurs ; celle du bélier
ne vint qu'après , et celle des jumens fut prohibée par
nos réglemens des haras , en 1717. Un usage du seizième
siècle qui paraît presque se perdre , est celui de faire
subir cette opération aux lapins ; on les lâchait ensuite
dans la garenne , où leur chair devenait plus tendre et
plus délicate. La castration des poissons n'était pas connue
: on sait qu'elle ne date que d'environ soixante ans ,
et que Tull en fut l'auteur.
On avait tenté de faire éclore les poulets à la manière
14 MERCURE DE FRANCE ,
égyptienne , avant Réaumur. François Ir avait fait
construire , pour cet objet , des fours à Montrichard
en Touraine.

Par une ordonnance de police , de l'an 1567 , le plus
gros chapon est taxé à sept sous , la meilleure poule à
cinq , le pigeon à quinze deniers ; à la vérité le marc
d'argent était à seize francs du tems de Louis XII , et à
vingt-sept sous Henri IV , mais la différence du prix ,
comparativement à l'époque actuelle , est exorbitante.
La pintade , venue d'Afrique , avait été connue des
Grecs et des Romains, et ne reparut en Europe qu'au
seizième siècle. Le canard de Barbarie était venu ré
cemment de l'Inde à l'époque de 1550 ; son croisement,
avec la canne commune , donne des métis dont Olivier
de Serres fait l'éloge , mais dont il prétend que les oeufs
sont inféconds .
Bouche , historien de Provence , veut que nous soyons
redevables du dindon au roi René , mort en 1480 ; il les
nourrissait au lieu dit la Galinière , près de Rossel. On
lui doit aussi l'introduction des perdrix rouges , qu'il
tira de l'île de Chio. D'autres écrivains assurent que le
dindon fut introduit , sous François Ier , par l'amiral
Chabot. Ce qu'il y a de certain , c'est que les dindons
étaient connus en France bien avant l'admission des
jésuites , et qu'ils n'y devinrent communs qu'après que
notre bon Henri IV eut rendu la paix à son royaume.
On sait qu'il en mangea le premier. Ce sont les dindons
qui ont , en quelque sorte , fait disparaître les
oies de dessus nos tables , où elles tenaient la place la
plus honorable. Ces oies étaient élevées en Picardie , et
chaque année il en partait des troupeaux que les Gaulois
conduisaient à petites journées jusqu'à Rome , en
traversant les Alpes par le plus court chemiu.
Le cardinal de Châtillon avait , près de Lisieux , des
troupeaux de perdrix qui , tous les matins , allaient
aux champs , et , le soir , revenaient à la basse-cour.
Tournefort , dans ses voyages , raconte avoir vu , près
de Grasse , un provençal qui avait aussi des compagnies
de perdrix privées. Cet usage est commun dans l'ile de
Chio.
Il reste à l'homme bien des conquêtes à faire sur les
JANVIER 1808. 15
productions des divers règnes de la nature , tant indigènes
qu'exotiques. L'oie sauvage peut devenir domestiques
; l'élan sert d'attelage en Amérique ; le hocco , le
vigogne , le lama , le kanguroos , pourraient , vivans
dans nos habitations , multiplier nos ressources alimentaires
et augmenter nos jouissances. A côté de nous , en
Sardaigne , est le mouflon qui s'accoutume facilement
à la vie domestique , connaît la voix de son maître et
le suit. La chair de cet animal est plus agréable que
celle du dain et du cerf , et le lait de la mouflonne
vaut mieux que celui de la chèvre.
Il n'y a guère qu'un siècle qu'on s'occupe d'expériences
sur l'économie rurale et sur l'agriculture.
Aussi de toutes les sciences que l'esprit humain cultive ,
ces dernières sont-elles incontestablement les plus arriérées
. Volney , dans son Tableau du climat et du sol
des Etats- Unis, porte à quatre cent trente-sept millions
le nombre des individus épars sur la surface de
notre globe ; mais la terre pourrait admettre une population
décuple , si toutes les landes inutiles étaient essartées
, si les prairies artificielles étaient plus répandues ,
si l'industrie , enfin , supprimait les jachères , qu'un
agriculteur philosophe a raison d'appeler une oisiveté
périodique. Ainsi l'on voit que l'accroissement progressif
de la population nécessitera le perfectionnement
de l'agriculture et forcera à prendre la mesure trop
tardive de créer des tourbières artificielles , de replanter
les forêts , dont la dévastation amène rapidement la
stérilité et des désastres capables de faire rétrograder la
civilisation .
Maintenant , on sent la nécessité de répandre les connaissances
agricoles , de multiplier les expériences , de
bannir toute mauvaise habitude , de recommander les
bonnes et anciennes méthodes , d'encourager les nouvelles
, de faire connaître l'assolement des terres , la
suppression des jachères , les prairies artificielles , le
chaulage des grains , l'arqûre des branches et le perfectionnement
extrême de la belle charrue de M. Guillaume.
Le livre d'Olivier de Serres que des collaborateurs
savans viennent d'offrir au public, remplit tous ces buts,
16 MERCURE DE FRANCE ,
et forme le cours le plus complet d'agriculture et d'éco
nomie rurale. Son auteur qui vivait il y a deux siècles ,
l'avait fait dans cette vue et l'a parfaitement atteint ; son
livre est un chef-d'oeuvre d'érudition, de connaissances
et d'aimables naïvetés pour le style. Dans son épître ,
adressée à Henri IV, il dit à ce bon Roi : qu'en offrant à
Sa Majesté le Théâtre d'agriculture et mesnage des
champs, il nefait que l'entretenir de ses propres affaires.
Ce mot, si profond , entendu d'Henri IV, a donné naissance
sans doute à celui de la poule au pot. Ce modèle
des Rois aimait fort notre Olivier et goûtait ses ouvrages,
comme le dit le fameux Joseph Scaliger. On sait que
c'est d'après une lettre que Henri écrivit à Olivier , que
le père de l'agriculture vint à Paris en 1601 , planter
dans le jardin des Tuileries , vers l'emplacement de
l'ancienne Orangerie , quinze à vingt mille mûriers pour
introduire la culture de la soie en France , et rédimer
ćepays des quatre millions d'or qu'il fallait payer chaque
année aux étrangers pour cette branche de commerce.
Cette correspondance d'un Roi avec un Laboureur , est
un monument bien rare dans la science agronomique;
elle est une preuve éclatante du discernement de Henri
et des services d'Olivier. Aujourd'hui ces deux noms sont
faits pour être unis , et se recommandent l'un l'autre .
,
Le Théâtre d'agriculture d'Olivier de Serres est divisé
enhuit chapitres , qu'il nomme lieux ; chacun d'eux a
une route distincte et un but commun; ici il instruit le
père de famille sur la nature des terres qu'il doit cultiver,
sur leur choix , leurs qualités , sur l'art d'approprier
son logis pour y habiter commodément avec les siens ,
sur celui de bien conduire sa famille et d'obtenir le bonheur
; là il fait connaître les alimens qui peuvent servir
à la nourriture de l'homme , les différentes sortes deblés
propres à faire le pain , même les légumes , qui contribuent
tant aux douceurs des ménages champêtres ; plus
loinil parle des boissons, second aliment donnéàl'homme
par le créateur ; à la tête , il place le vin et la vigne qui
produit trois grappes , celle du plaisir , celle de l'ivro
gnerie , et celle de la tristesse et des pleurs ; il enseigne
l'art de la bien planter et de la cultiver pour avoir le
meilleur
LA
SEINE
JANVIER 1808.
DEYE
DE
meilleur vin, et il fait connaître les avantages des autres
boissons; ilpasse ensuite aux animaux quifont la richesse
des laboureurs ,soit pour la vente de leurs produits, soit
pour les vêtir , les nourrir et les servir ; il indique la
manière de les élever , de les conduire , et les meilleurs
prés ou pâturages qu'ils doivent visiter.Tout ce qui compose
la basse-cour , le poulailler, le pigeonnier et la garenne
; ensuite le parc , l'étang , l'apier ou ruchier font
après l'objet de ses recherches. Il montre la libéralité de
la nature dans les vêtemens et les ameublemens pompeux
que les animaux nous présentent; il parle de l'admirable
travail des vers à soie, qui vomissent cette matière
toute filée , et qui se nourrissent par la simple feuille
du mûrier ; il fait voir le profit que l'on pourrait tirer de
son écorce en la convertissant en fils pour faire des toiles
et cordages pour la commodité de la famille ; à l'utile il
ajoute l'agréable , il pénètre dans l'art de La Quintynie ;
c'est un jardin qu'il crée. Il distribue les sources d'eau
vive, place les gazons , les borde de fleurs , assigne un
lieuaux herbes , aux plantes médicamenteuses ; passe au
verger et à ses productions , à ses arbres et à leurs fruits;
parle des lieux destinés au safran , au lin , au chanvre ,
et de toutes les matières propres au ménage et à l'ameublement.
Enfin , il traite des eaux et des bois , de l'usage
des alimens; il enseigne aux ménagères , toutes les choses
nécessaires à la vie, les provisions qui doivent servir durant
l'année , la façon de confire les fruits , les racines
les fleurs , les écorces , les herbes à l'eau-de-vie , au sec ,
au sucre , au miel , au vin , au vin cuit , au sel , au vinaigre
; il parle des moyens économiques pour s'éclairer
pendant l'hiver , pour se chauffer , pour se vêtir ; il indique
les remèdes propres aux maladies communes dont
sont atteints les hommes et les animaux , et finit par
parler des délassemens et des plaisirs du gentilhomme ,
la chasse , la pêche , et autres exercices.
Cet ouvrage dont le but unique est le bonheur de la
société , joint au nom célèbre de son auteur , l'association
des noms de nos plus savans agronomes modernes.
Il manquait à la France , à l'agriculture et aux lettres ,
et nous devons un grand tribut de reconnaissance à
B
,
BIBL.
UNIV,
18 MERCURE DE FRANCE ,
MM. François ( de Neufchâteau ) , Grégoire , Chaptal,
Deyeux , Huzard ; Parmentier , Yvart , Olivier , Tessier
, Cels , Cotte , etc. , pour s'en être occupés et l'avoir
enrichi , chacun dans leur genre , de leur nombreuses
connaissances . PHILIPPE DUCLER.
L'ÉNÉÏDE , traduite en vers par M. J. HYACINTHE
GASTON , proviseur du Lycée de Limoges. Tome III .
A Paris , chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue
des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois.
( FIN DE L'ARTICLE. )
:
Ce que je viens de dire de la poësie de M. Gaston ,
n'est cependant pas absolu , et admet plusieurs genres
'de restriction. Quelquefois M. Gaston égale , ou même
surpasse M. Delille , soit dans ses qualités , soit dans ses
défauts . Quelquefois aussi , dans la précision dont il
s'est fait une loi , il reproduit les beautés de Virgile:
avec plus d'exactitude , de force et d'éclat , que son
rival n'a pu le faire avec cette abondance facile , variée
et brillante , qui est le caractère de son talent. Je vais
citer quelques exemples de ces différentes particularités.
Tout le monde connaît dans l'épisode de Nisus et
Euryale , cette comparaison d'une fleur tranchée par
la charrue , ou d'un pavot renversé par la pluie , avec
Euryale tombant sous les coups de Volscens ; comparaison
que les modernes ont imitée tant de fois . M. Delille
l'a traduite de cette manière :
:
Tel languit un pavot courbé par la tempête ;
Tel meurt , avant le tems , sur la terre couché,
Un lis que la charrue en passant a touché.
On peut remarquer que succisus est bien faiblement
rendu par le mot touché , et sur-tout que cette belle
image : lassove papavera collo demisere caput , pluvia
quum forte gravantur , disparaît presque entiérement
dans ce vers : Tel languit un pavot courbé par la tempéte.
M. Gaston a exprimé bien plus heureusement
cette seconde comparaison :
Ainsi par la charrue en passant effleurée ,
Pend la rose mourante ; ainsi , le front baissé ,
JANVIER 1808 .
19
Le pavot , dans nos champs par la pluie affaissé ,
Se courbe languissant sous son fardeau liquide .
1
Cette supériorité que M. Gaston prend de tems en
tems sur M. Delille , éclate aussi dans des morceaux de
plus longue haleine. En voici un qui me paraît à peu
près irrépréhensible :
Mais des cris prolongés autour de leurs murailles ,
Portent dans tous les rangs le signal des batailles .
L'arc est tendu ; déjà , par son lien chassé ,
Le pesant javelot avec force est lancé.
Un orage de traits tombe et couvre la plaine ;
Des boucliers sanglans sont épars sur l'arène ,
Le fer frappe à grands coups le fer retentissant ;
Le vaincufoule aux pieds le vainqueur menaçant.
Tel , épanchant sur nous son urne pluvieuse ,
Orion de ses flots bať la terre poudreuse ;
Ainsi la grêle roule en globules glacés ,
Lorsque , perçant les flancs des nuages pressés ,
Jupiter en courroux , assis sur les tempêtes ,
Déchaîne les autans et tonne sur nos têtes.
Il est évident que dans le vers souligné , les mots de
vaincu et de vainqueur ont été transposés par une inadvertance
du poëte , ou seulement de l'imprimeur : au
reste , l'idée de ce vers n'est point dans Virgile. Dans
tout ce même passage , M. Delille me paraît d'une infériorité
marquée. Je ne citerai de sa traduction que
ce vers :
La grêle affreuse tombe et bondit dans nos champs.
vers dont l'harmonie est entiérement opposée à celle
que l'image exigerait. Il est à remarquer que dans ses
Géorgiques , M. Delille avait déjà employé ce même hémistiche
: la gréle affreuse tombe , et que trouvant juste
apparemment la critique qu'on en fit dans le tems , il
y en substitua un autre qui exprime avec plus de vérité
les bonds retentissans de la grêle .
On a souvent reproché à M. Delille de placer sous
un même verbe deux régimes de nature contraire ,
c'est-à-dire , des substantifs physiques et des substantifs
métaphysiques. M. Gaston est tombé quelquefois dans
cette faute : ainsi il dit en parlant de deux héros troyens: -
Et seuls armés de fer , de force et de courage.
B2
20 MERCURE DE FRANCE ,
Armés est employé dans le sens propre avec le mot de
fer et dans le sens figuré avec ceux deforce et de courage
: le même verbe ne peut servir aux deux usages
à la fois.
M. Gaston a eu quelquefois aussi le tort d'ajouter aux
idées toujours franches de son modèle , certaines idées
accessoires prises dans une métaphysique raffinée et précieuse
qui est l'un des plus grands vices de l'Ecole moderne.
Sans avoir Virgile sous les yeux , sans se rappeler
ses vers , le lecteur un peu pénétré du vrai goût
de l'antiquité, ne se trompe point à ces traits recherchés
, et peut parier d'avance qu'ils appartiennent au
traducteur. Voici quelques exemples sur lesquels on peut
faire cette épreuve :
Numanus provoque les Troyens .
Voilà donc ( dit- il ) quels guerriers prétendent en ce jour
Conquérir l'hyménée et commander l'amour !
L'épée de Turnus se brise dans sa main.
.. Le héros , trompé dans sa victoire ,
Sauve en fuyant sa vie , et regrette sa gloire.
Une Euménide, métamorphosée en oiseau funèbre ,
vientpour troubler ce même Turnus, combattant contre
Enée.
Elle obsède ses yeux ; de son aîle importune
Frappe son bouclier et combat safortune.
Ces légères taches sont doublement sensibles dans une
traduction de Virgile , faite par un homme d'un goût
aussi sûr que M. Gaston .
Cet écrivain en qui la propriété d'expressions est une
qualité remarquable , y manque pourtant quelquefois.
Sur le sein maternel l'agneau bêle avec joie.
Je crois que les brebis se tiennent debout , quand
elles allaitent leurs petits , et que par conséquent ceuxci
sont sous le sein et non pas sur le sein. Au reste ,
Virgile dit : SUB matribus agni.
Peut-on donner le nom de tige à un arbre façonné
en vaisseau ? J'en doute. Tige se dit proprement de
l'arbre encore en terre et debout. N'est-il pas contraire
JANVIER 1808. : 21
auxplus simples notions de la physiologie , d'appeler
la boite osseuse qui renferme la cervelle , les fragiles
tissus du cerveau ? Quand on décrit deux personnages
dont l'un poursuit l'autre et est près de l'atteindre , l'expression
de pied contre pied , employée pour peindre
cette dernière circonstance , n'est-elle pas un contresens?
On ne s'en servirait bien , ce me semble, qu'en parlant
de deux athlètes , dont l'un aurait les pieds opposés
aux pieds de l'autre. Contre , dans ce cas , ne peut avoir
que le sens d'adversùs , et jamais celui de propè. Enfin ,
lorsqu'un héros parvient à dégager sa lance qu'il a
plantée par le fer dans le tronc d'un arbre coupé à
rase-terre , peut-on dire que lefer tombe de sa racine ?
Une chose peut-elle tomber du bas en haut ? N'est-ce
pas renverser l'image et l'expression ?
,
Ce sont-là des fautes sans doute , mais des fautes faciles
à corriger. Les fautes d'inattention , telles que celles-ci ,
sont presque toujours graves , mais elles tirent bien
moins à conséquence , que certaines fautes légères en
apparence , et quelquefois même brillantes qui proviennent
d'un fauxjugement ou d'un faux systême de stile
et de versification. Il suffit qu'un auteur soit averti des
unes pour qu'il les avoue sur le champ et les fasse disparaître.
Mais ce serait inutilement qu'on lui ferait
remarquer les autres : loin de pouvoir en convenir et
les réformer , il ne pourrait pas même les concevoir
et tout ce qu'il conclurait de vos observations , c'est
qu'il est certaines beautés que tous les esprits ne sont
pas faits pour sentir. Je n'ai point cette crainte avec
M. Gaston; il ne lui a manqué, pour éviter la plupart
des fautes que je viens de relever , que de revoir son
ouvrage avec des yeux plus attentifs ou plus reposés ;
et je suis certain qu'il souscrira sans effort aux critiques
que j'aurai pu faire avec justesse. Il faut que je me donne
à moi-même cette assurance , pour ne pas trop me reprocher
la sévérité un peu minutieuse que j'ai apportée
dans cet examen. Au reste , je demande , pour ma justification
complète , la permission de répéter ici ce que
je disais dans un autre journal , en rendant compte de
la deuxième livraison de l'Enéïde de M. Gaston. << Une
traduction se juge comme elle se fait. Le plan, les ca
22 MERCURE DE FRANCE ,
ractères , les épisodes , les idées , les images , tout est
donné , tout est connu et apprécié d'avance : il ne s'agit
donc plus pour le traducteur , que de rendre avec fidélité
, précision et élégance chaque mot , chaque vers ,
chaque phrase de l'original ; et par une conséquence
nécessaire, l'examen du critique doit s'attacher à chaque
phrase , chaque vers , chaque mot de la traduction>. >>
Si l'on a le droit d'y relever en détail des imperfections
qui ne peuvent jamais être d'ensemble , il serait peutêtre
injuste d'appliquer le même procédé aux beautés
de l'ouvrage , à moins qu'elles n'y fussent rares et clairsemées.
Mais lorsqu'elles y sont en grand nombre et
souvent continues dans un long espace , on rendrait un
fort mauvais service à l'auteur , en en détachant seulement
quelques-unes , fussent-elles les plus saillantes de
toutes . Afin qu'on puisse prendre une véritable idée de
la manière et du talent de M. Gaston , je vais citer un
morceau unique à la vérité , mais d'une assez grande
étendue , pour qu'on ne puisse pas le regarder seulement
comme un heureux hasard. C'est le discours que la fière
et implacable Junon adresse à Vénus dans le Conseil des
Dieux qui commence le Xº livre de l'Enéïde .
Pourquoi me forcez-vous de rompre un long silence ,
Dit Junon en courroux ? pourquoi votre imprudence
Ose-t-elle sur moi rejeter vos malheurs ,
Quand ma bonté s'obstine à taire vos fureurs ?
Quelle Divinité , quel funeste génie
Conduisant votre Enée aux champs de Lavinie ,
Lui mit contre deux rois les armes à la main ?
Il cèda , nous dit-on , à la voix du destin ;
Oui , sans doute ; aux accens de Cassandre en délire .
Loin du camp qui l'implore est-ce moi qui l'attire ?
Dans les mains d'un enfant ai-je mis ses remparts ?
Ai-je chez les Toscans guidé ses étendards ?
Pour troubler leur repos , s'il brave les orages ,
En accuserez-vous Iris et ses messages ?
Sur la nouvelle Troye on a lancé des feux ,
Les Latins , par ce crime , ont offensé les Dieux ;
Mais le sang de Turnus au sang des Dieux s'allie ,
Pilumne est son aïeul , sa mère est Vénilie .
Lui seul ne pourra point défendre ses foyers ,
Lorsque , pour usurper ses champs hospitaliers ,

JANVIER 1808 . 25
Un étranger perfide ose y porter la flamme ,
Et prétend lui ravir et son trône et sa femme !
Suppliant , il obtint un asyle et la paix ;
Doit-il impunément s'armer de nos bienfaits ?
Le fantôme d'Enée , empreint sur un nuage ,
Déroba votre fils aux horreurs du carnage ;
Vous sûtes bien encor transformer vos vaisseaux
En jeunes déités qui fuyaient sur les eaux .
Vénus pour ses Troyens déploya sa puissance ;
Si je défends Turnus , son orgueil s'en offense !
Enée absent l'ignore ; eh ! qu'il l'ignore , absent !
Déjà plus d'un Troyen l'accuse en périssant .
Vous régnez à Paphos , vous régnez à Cythère ;
Pourquoi , par un défi coupable et téméraire ,
Venez-vous irriter un peuple de héros ?
Je voulus engloutir Ilion sous les flots ;
Ai-je aussi de vingt rois armé la jalousie ?
Des torches de l'Europe ai-je embrasé l'Asie ?
Dans Sparte ai-je envoyé l'adultère Paris ?
Qui l'a protégé ? Vous ; vous seule et votre fils .
C'est alors qu'il fallait trembler pour votre ville :
C'en est fait ; aujourd'hui la plainte est inutile .
Je me bornerai à indiquer , comme des morceaux travaillés
avec un soin particulier , et souvent écrits avec
uu rare bonheur d'expression poëtique , l'épisode entier
de Nisus et Euryale , et le combat d'Enée et de Turnus
qui forme la catastrophe et la fin du poëme.
Cette dernière partie de la traduction de l'Enéïde est
accompagnée , comme les deux autres , de notes littéraires
, remplies d'observations judicieuses sur le sens
ou les beautés de Virgile. C'est le commentaire d'un
homme de goût et d'un écrivain exercé. Qui avait plus
le droit de s'expliquer sur Virgile , que celui qui en a
étudié particulièrement le génie et l'a quelquefois fait
passer si heureusement dans notre langue ?
AUGER .
HISTOIRE D'INÈS DE LEON ; par M. MONTJOIE .
A Paris , chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue
des Prêtres- St. - Germain-l'Auxerrois , nº 17 .
QUOIQUE le roman d'Inès de Léon ait fait moins de
bruit que celui des Quatre Espagnols , je ne le crois
24 MERCURE DE FRANCE ,
pas inférieur à ce dernier. Le coup d'essai d'un auteur
s'il réussit , a presque toujours plus de vogue que le
ouvrages qui le suivent , quand même ceux-ci seraien
plus réguliers et auraient un mérite plus réel. C'est c
qui est arrivé à M. Montjoie. Son premier roman
obtenu le succès le plus décidé. Les connaisseurs on
pensé que l'auteur avait bien étudié le monde , qu'i
avait le talent nécessaire pour le peindre , et que , loin
de se traîner servilement sur les traces des romanciers
à la mode , il avait su se créer un genre. Ils ont aimé
à retrouver dans cet auteur qui entrait dans une carrière
absolument nouvelle pour lui , ces conceptions originales
quoique naturelles , ces peintures de moeurs ,
ces caractères fidèlement tracés qu'ils avaient admirés
dans le Sage et dans Fielding. Ils ont senti qu'en suivant
les principes de cette excellente école , M. Montjoie ne
devait pas être regardé comme un imitateur timide ,
mais comme un homme de mérite qui , nourri de la
lecture des modèles , a cependant la gloire de l'invention,
soit dans les combinaisons dramatiques , soit dans
les peintures morales , et qui n'a pris des guides que
pour se préserver des écarts auxquels l'exemple et le
goût du siècle entraînent trop souvent les meilleurs
esprits. Les gens qui ne cherchent dans un livre que
l'amusement et la distraction (et , parmi les lecteurs de
romans , c'est le plus grand nombre ) , ont dévoré avec
avidité un ouvrage qui leur offrait des situations , des
développemens et des tableaux auxquels ils n'étaient
pas habitués ; et , comme cela est arrivé quelquefois , le
bon a eu pour eux l'attrait et le charme de la nouveauté.
Lorsque M. Montjoie fit paraître le Manuscrit trouvé
au montPausilype, ce livre excita beaucoup d'intérêt ;
et les amateurs des événemens extraordinaires , des
scènes tragiques , y trouvèrent un aliment à leur curiosité.
Les connaisseurs regrettèrent au contraire que l'auteur
eût consacré un talent aussi distingué à un genre
qui ne pouvait avoir qu'une vogue passagère : mais ce
sentiment ne leur fit pas méconnaître les véritables
beautés qui se trouvent dans cet ouvrage. Ils désirèrent
que l'auteur , en rentrant dans la bonne route , dont il
ne s'était écarté que par condescendance pour ses con
JANVIER 1808 . 25
temporains , composât un roman dont le succès ne pût
être contesté , et qui leur donnât une satisfaction sans
mêlange.
M. Montjoie paraît avoir eu ce but en publiant Inès
de Léon. Sans chercher des combinaisons singulières ,
des surprises , des coups de théâtre , l'auteur s'est attaché
à peindre une famille intéressante qui présente des caractères
très-variés. Les rapports de cette famille avec
les différentes personnes dont son état et ses affaires la
rapprochent , fournissent l'occasion de tracer d'autres
caractères pris dans presque toutes les classes de la société
. L'éducation de l'héroïne tient une grande pláce
dans ce roman : c'est-là sur-tout que l'auteur a montré
son bon esprit. Il fait sentir le ridicule des idées modernes
sur la manière d'élever les demoiselles ; il prouve
quel'ambition de les faire exceller dans les arts agréables,
de les initier dans le sanctuaire des lettres ne peut que
leur nuire par la suite , en leur inspirant du dégoût
pour les occupations plus convenables à leur sexe . Inès
de Léon est pourtant élevée de cette manière ; mais son
caractère porté au bien la préserve des dangers auxquels
l'expose une semblable éducation. Cet avantage qu'obtient
l'héroïne , est peut-être ce qu'il y a de plus romanesque
dans l'ouvrage de M. Montjoie .
L'auteur ne s'étend pas moins sur d'autres détails de
la vie d'Inès de Léon : dans ces descriptions qui pourraient
paraître un peu longues si elles n'étaient pas fondues
dans l'ouvrage avec beaucoup d'art , on remarque
une multitude de nuances délicates habilement saisies ,
de traits de caractères bien ménagés et de peintures
morales qui naissent des situations . Cela est très-préférable
aux coups de théâtre et aux situations violentes .
Ces tableaux qui représentent l'intérieur d'une famille
vertueuse et bien unie , forment un ensemble digne
d'intéresser les lecteurs les plus difficiles.
Le roman des Quatre Espagnols est en Lettres ; celui
d'Inès de Léon offre un récit suivi : ces deux manières
ont leurs avantages et leurs inconvéniens. On
aime à voir qu'un homme de mérite les ait essayées l'une
et l'autre. Du parallèle que l'on peut en faire , il doit
résulter des idées claires et précises sur celle qui mérite
la préférence.
26 MERCURE DE FRANCE ,
Les romans en Lettres ont l'avantage de fournir à
l'auteur les moyens de peindre les caractères avec une
grande vérité : il peut donner à chaque personnage un
ton particulier ; et dans un ensemble dramatique , faire
plus ou moins ressortir et contraster les ridicules et les
travers qu'il veut combattre. Mais il faut un bien grand
talent pour donner ainsi une couleur différente à une
douzaine de personnages qu'on fait écrire. L'auteur est
obligé de s'oublier lui-même pour s'identifier alternativement
avec chacun de ses acteurs : il faut qu'il ait
égard, non-seulement au caractère , mais à l'éducation ,
à l'état , à l'âge ; et les préceptes d'Horace :
:
Ætatis cujusque notandi sunt tibi mores
Mobilibusque decor naturis dandus et annis ,
sont aussi applicables aux romans en Lettres qu'aux ouvrages
dramatiques. Ce qui prouve que cette espèce de,
romans offre les plus grandes difficultés , c'est que dans
le dix-huitième siècle où l'on a commencé à se servir
de ce cadre , le seul Richardson a pu obtenir un succès
mérité. Je ne parle pas de la Nouvelle Héloïse : les,
partisans les plus zélés de J.-J. Rousseau conviennent
que ses Lettres dont ils admirent le stile , avec raison ,
n'offrent point assez souvent une couleur dramatique ,
et que c'est presque toujours le philosophe qui parle
par la bouche de ses acteurs. Le roman des Quatre
Espagnols a prouvé que l'on pouvait encore réussir
dans ce genre , malgré les grandes difficultés qu'il pré-,
sente.
Des inconvéniens très - graves se font d'ailleurs
sentir dans les romans en Lettres , même les plus
estimés : pour conserver la vraisemblance , l'auteur est
forcé à des répétitions fréquentes , les allusions à un
même fait ne peuvent manquer de revenir souvent ,
et ces redites nécessaires fatiguent un lecteur impatient.,
Le plaisir , que cause la curiosité excitée , s'affaiblit
aussi dans le cadre : quand on écrit à quelqu'un le récit
d'un événement , soit qu'on y prenne une grande
part , soit que celui à qui on les raconte y attache
le même intérêt , on ne peut s'empêcher de faire pressentir
, dès les premières lignes de la lettre , quel est
r
E
L
L
05
0
JANVIER 1808. 27
cet événement ; si l'on agissait autrement , la vraisemblance
n'y serait plus. Ainsi le lecteur d'un roman
en Lettres , devine sur le champ l'événement qu'on va
lui apprendre ; et sa curiosité trop tôt satisfaite , lui
fait trouver moins de charmes dans le récit qu'il doit
lire , quel que soit l'art de l'auteur .
Le roman en récit offre moins de ces difficultés inévitables
; il ne présente que ces obstacles qui s'applanissent
avec facilité devant le vrai talent : tous les
modèles , Richardson excepté , ont adopté ce genre ,
comme le plus naturel et le plus amusant. Cervantes ,
Fielding , le Sage , se sont bornés à faire des narrations
agréables et instructives ; cela ne les a pas
empêchés de peindre les caractères aussi bien et peutêtre
mieux que s'ils avaient fait parler leurs personnages
dans des lettres. Ils ont multiplié les scènes dramatiques
; un grand nombre de ces scènes présentent
ce dialogue vif et piquant que nous admirons dans
Molière et dans Regnard. Ce dernier avantage ne peut
presque jamais se trouver dans une correspondance
épistolaire : quelle que soit la vivacité de cette correspondance
, les lettres exigeant plus d'étendue et de
raisonnement que les conversations ordinaires , les réponses
n'arrivant qu'après un certain espace de tems ,
le dialogue ne peut être que froid et trainant. Je sais
que ces lettres mêmes offrent des scènes dramatiques
dans les récits qu'elles contiennent ; et celles qui sont
intéressantes ne se trouvent guères que dans la correspondance
des principaux personnages : les autres
sont trop souvent communes et insignifiantes .
Tout bien considéré , je pense donc que le roman
en récit doit être préféré au roman en Lettres , cette
opinion est appuyée par trois des modèles les plus
célèbres ; l'opinion contraire n'a pour elle que les ouvrages
de Richardson .
Inès de Léon sert aussi à montrer la vérité de cette
opinion ; quoique les conceptions soient moins fortes
que dans les Quatre Espagnols , la lecture en est plus
attachante ; les caractères sur-tout méritent d'être remarqués
; ils se soutiennent bien , sont exposés à toutes
les épreuves qui peuvent les faire ressortir, et donnent
28 MERCURE DE FRANCE,
a le
lieu à d'heureux contrastes. Comme dans mon premier
extrait , je ne m'étendrai que sur les principaux.
Isabelle , mère de l'héroïne , est le personnage qui
plus d'influence dans l'action ; fille d'un comm
çant très - riche , elle a épousé un gentilhomme qui
croit descendre des anciens rois de Léon. Pleine de
franchise et de bonté , généreuse et sage , mais poussant
aussi loin la discrétion et la légéreté , défauts ordinaires
de son sexe , elle a porté dans son nouvel état
le ton des sociétés bourgeoises , adouci cependant par
les liaisons qu'elle a contractées depuis son mariage.
La conception de ce caractère est, comme on le voit ,
très-heureuse ; ce n'est pas dans le grand monde que
l'on rencontre cette espèce de bonhommie qui laisse
voir les travers et les ridicules ; l'éducation et le ton
uniforme , admis dans cette classe de la société , les
cachent dans ceux qui y seraient enclins : la classe
inférieure est donc celle qui fournit le plus de matière
au poëte comique et au romancier. Cependant M.
Montjoie , convaincu qu'il ne faut pas trop charger
les ridicules des femmes , sur-tout quand elles doivent
intéresser par leurs sentimens et leur situation , a
donné beaucoup de charme et d'agrément au rôle
d'Isabelle. Les projets du jour lui font oublier tous
ceux de la veille ; elle ne se défie de personne , et accorde
sa confiance à tous ceux qui la sollicitent, pourva
qu'ils aient les dehors de l'honnêteté ; très-portée à
tourner tout en gaieté , les événemens les plus sérieux
ne l'affectent pas , tant que le malheur n'est pas présent
; vive et indiscrète , elle ne garde pas plus de
mesure lorsqu'elle est dans le monde, que si elle était
au milieu de sa famille ; elle ne peut rester en place ,
elle n'est presque jamais chez elle , et le moindre prétexte
lui fait entreprendre de longs voyages ; naturellement
paresseuse , elle remet toujours les choses
qui paraissent les plus indispensables ; elle est pleine de
douceur pour ses domestiques, et pour tous ceux qu'elle
emploie; mais elle ne les paye pas . Malgré tous ces défauts,
elle est aimée de tout le monde et véritablement elle est
très-aimable ; son imprévoyance ne lui est jamais fúneste
, où d'autres feraient naufrage , elle entre sans
JANVIER 1808.
29
peine dans le port. Il paraît que l'auteur , en traçant
ce charmant caractère , a voulu montrer tout le néant
de la prudence humaine.
Don Fernand , son époux , est un modèle de patience
et de douceur. Sûr de l'attachement et de la vertu de
sa femme , il ne met aucune opposition à ses goûts. II
s'abandonne avec elle aux événemens : ne pouvant se
persuader qu'Isabelle fasse jamais une fausse démarche ,
ni que les suites de ses imprudences soient dangereuses ,
il lui sacrifie tous les calculs de la prudence , la laisse
maîtresse de son sort , et s'en trouve bien.
Leur fille unique , Inès , qui est l'héroïne de ce roman
, ne ressemble à Isabelle que pour les qualités aimables.
Elle a plus de solidité dans le caractère , plus
de constance dans ses goûts , plus de régularité dans sa
conduite. C'est un modèle de perfection ; mais on ne
peut s'empêcher de remarquer qu'elle est moins piquante
que sa mère dont les défauts sont pleins d'agrément.
1 Gabriel Coellos , père d'Isabelle , estun négociant plein
de probité : ses spéculations sont immenses. Il a établi
desmanufactures qui , en l'enrichissant , donnent encore
des moyens de subsister à tous les indigens de Léon.
Cet homme a une sorte d'orgueil dont la vertu la plus
pure ne peut jamais entiérement se garantir. Modeste
chez lui , il aime à faire briller la maison de son gendre:
son inépuisable libéralité fournit abondamment à tous
les capricés d'Isabelle. Lorenzo , son fils , a un caractère
fort original : moins formé que sa soeur au ton du
monde , il y porte les manières de son état ; et la figure
que les richesses de Gabriel lui permettent de faire, forme
un contraste fort singulier avec sa conduite. Ce jeune
homme franc , loyal , étourdi et un peu breteur , jette
beaucoup de gaieté dans l'ouvrage.
Voilà les caractères de ceux qui composent la famille
sur laquelle l'auteur appelle l'intérêt. Cette famille a des
rapports avec la Cour , et il n'est pas besoin de dire
qu'Inès y trouve des amans qui se disputent sa main.
L'amant préféré a , selon l'usage , toutes les qualités aimables
, et ses rivaux ne négligent rien, soit pour lui
enlever sa conquête , soit même pour le perdre. Ces
combinaisons ne sont pas neuves , mais elles sont ame
1
1
30 MERCURE DE FRANCE,
nées avec art ; les ressorts n'ont rien d'usé ; et elles
fournissent à l'auteur le moyen de tracer un grand
nombre d'autres caractères . Parmi ces derniers , on doit
sur-tout remarquer celui d'Isidro , secrétaire intime d'un
ministre : cet homme joint à tous les dehors d'une politesse
exquise , les passions les plus dangereuses .
J'ai dit que le personnage d'Isabelle était le plus piquant
de cet ouvrage. J'en donnerai une idée en transcrivant
le récit qu'elle fait de son premier voyage à
Madrid.
<< J'ai toujours eu pour principe que la plus étroite
>> union devait régner entre les parens. Je vois qu'il n'y
» a de familles heureuses et puissantes , que celles
>> dont les membres qui les composentn'ont qu'un même
>> cooeur et qu'un même esprit. Mon mari a une parente
>> à Madrid , dans le couvent de Las Salisas ; elle est
▸ nièce de la mère de Fernand ; c'est , si vous voulez ,
>> une parente un peu éloignée ; mais enfin que risquais-
>> je de chercher à me l'attacher ? saurait- on avoir trop
>> d'amis? souvent les plus grands services nous viennent
>> de ceux sur lesquels nous comptionslemoins. En allant
>> à Madrid, je n'avais pas d'autre vue que de connaître
>> cette parente , qui a pour nom de religieuse , Dona-
>> Maria , et de lui demander son amitié pour ma fille.
>> J'en ai été accueillie avec une extrême bonté ; sa po-
>> litesse ne s'est démentie dans aucune des visites que je
>> lui ai faites , et a fini par tourner en une véritable af-
>> fection pour moi. C'est une femme de trente-quatre
>> à trente-six ans , qui sans avoir l'esprit bien brillant
>> a un grand fonds d'instruction et un jugement exquis ;
>> elle sait en outre la musique qu'elle avait apprise avant
>> d'entrer en religion , du meilleur maître de Madrid ;
>> elle dessine et peint fort agréablement ; elle par le le
>> Français et l'Italien comme l'Espagnol : c'est, en vérité,
>>un sujet distingué. La supérieure de la maison m'en a
>> fait un éloge qui a parfaitement répondu à l'idée que
» j'avais moi-même de cette bonne religieuse : on ne peut
>> pas dire que ce soit une belle femme, mais elle a un
>>>son de voix qui va au coeur , et il y a je ne sais quel
>>charme répandu sur toute sa physionomie qui pénètre
» l'âme. Elle est maîtresse des pensionnaires , et elle
JANVIER 1808. 31
>> s'acquitte de ces fonctions avec une patience et une
>> habileté dont il faut être témoin pour y croire. Je ne
>>puis vous dire à quel point j'ai été ravie , enchantée de
>> la modestie , du savoir , de la bonne tenue des jeunes
>>>demoiselles qui sont sous sa direction. Je ne crois pas
» que dans le monde entier , il y ait une maison d'ins-
>> truction où les personnes de notre sexe reçoivent une
>>> éducation plus soignée : on ne peut rien imaginer de
>> mieux ; c'est la perfection même » .
Onprésume facilement que dans ce bel enthousiasme
Isabelle a formé le projet de mettre Inès dans ce couvent.
Mais cela n'est pas facile ; cette maison n'est ouverte
qu'aux demoiselles pauvres , le nombre des pensionnaires
est fixé , et elles sont à la nomination du Roi.
Ces obstacles n'arrêtent point Isabelle ; elle se procure
une lettre de recommandation pour le premier commis
du Ministre .
« Ce commis , appelé Isidro Langarez , continue
>> Isabeile , me fit un accueil plein d'honnêteté ; je lui
> communiquai mon projet ; il me conseilla d'abord de
>> l'abandonner à cause des grandes difficultés qu'il
>>voyait dans l'exécution. Je lui répondis que les diffi-
>>> cultés ne me rebutaient point ; que je savais que les
>>> grandes affaires en étaient hérissées ; qu'une mère qui
>>ne voulait que le bonheur de sa fille , avait droitde
>> tout dire et de tout oser ; et qu'enfin j'étais sûre de
>> réussir, s'il voulait me prêter son appui. Il me l'offrit
>>>de bonne grace; dès-aujourdhui , me dit-il , à dîner ,
>> je mettrai sous les yeux du Ministre votre demande ;
>> il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez exaucée :
>> je solliciterai pour vous une audience particulière.
>> Veuillez, demain matin, passer à mon bureau ; je vous
>> instruirai de ce qui aura été décidé ; et si l'audience
>> est obtenue , je vous introduirai dans le cabinet du
>> Ministre » ..
>> Vous voyez qu'on ne pouvait rien de plus obli-
>> geant , et qu'il eût été difficile d'aller plus vîte : tant
>> il est vrai que , quand on veut réussir , il faut agir
>>par soi-même.
>>>Le lendemain à l'heure indiquée , je me rendis chez
>> Langarez. Venez , Senora , medit-il , le ministre vous
1
32 MERCURE DE FRANCE ,
>> attend. Don Alonzo de Santa-Fe réunit au ministère
>> de grace et de justice , de hautes dignités : il est grand
>> d'Espagne , bailli de l'ordre de Malte , chevalier de la
>>toison d'or , duc d'Ameyra ; c'est sous ce dernier titre
>> et ce dernier nom qu'il est seulement connu ; c'est ainsi
>> qu'il signe ; il jouit du plus grand crédit auprès du
>> roi. Il paraît avoir la plus tendre amitié pour Lan-
>> garez , et mettre en lui toute sa confiance , et il faut
>>qu'il ait découvert en lui des qualités bien essentielles
» pour n'être pas rebuté de son extérieur , qui, malgré
>>toutesles formes, tous les charmes de la politesse laplus
>> recherchée , n'en est pas moins rebutant. Langarez
>>est un petit homme fluet ; son visage pâle et long est
>> marqué de petite-vérole , son nez est d'une grandeur
>> démesurée ; ses sourcils noirs et touffus se réunissent ,
>> et donnent à toute sa physionomie un air sombre qui
>> n'appelle pas la confiance. Par dessus tout cela , il
>>louche d'une manière désagréable , et je n'aime point
>> les gens qui louchent ; cela me semble indiquer un
>> fonds de fausseté qui me repousse. Il a fallu tout le
>> besoin que j'avais de la recommandation de Langa-
>> rez , et toute l'honnêteté qu'il a mise dans ses pro-
» cédés avec moi , pour me le faire supporter .
>> Le ministre a bien un autre extérieur : il a dans
>> sa taille , dans son maintien , dans ses manières toute
>> la dignité qu'on peut désirer à un homme de son
>>rang. Ses décorations ajoutent encore à la sorte de
>> majesté répandue sur toute sa personne. Il me fit
>>> asseoir , etc. >>> 1
Il n'est pas besoin de dire qu'Isabelle obtient la grace
qu'elle demande , et que peu de tems après elle refuse
d'en profiter. Son récit que je n'ai pu donner en entier
peint très - bien son caractère : on y remarque cette
volubilité entraînante , ce penchant àne négliger aucune
circonstance , et à faire sans effort les portraits les plus
ressemblans , qui distinguent plusieurs femmes aussi aimables
et aussi indiscrètes qu'Isabelle.
1
M. Montjoie paraît se plaire à peindre les moeurs
espagnoles : selon lui , elles offrent plus de richesses à
un romancier que celles des autres peuples. L'auteur
donne
DEPT
DE
JANVIER 1808. 5
donne dans sa préface les raisons de cette préférence
et ce morceau me paraît digne d'être cité :
<<J'aime l'Espagne , dit - il ; ce pays me plaît. C'est
>> une contrée heureusement située : là , presque point
» de jours nébuleux , si communs à l'Ouest et au Nord
>> de notre France ; là , jamais la neige ne s'amoncèle
>>dans les vallées. Jamais on n'éprouve de ces froids rì-
>> goureux qui , bien souvent ici , commençant avec
>> l'automne , tiennent nos campagnes en deuil jusqu'au
>> milieu du printems ; là , également on n'a point à
>> souffrir ces feux immodérés d'été qui , en Afrique ,
>> brûlent le sol , dessèchent les eaux , et rendent aux
>> habitans la vie douloureuse ; c'est une température
>> comme doivent la désirer , et l'homme qui fait con-
>> sister son bonheur à passer la plus grande partie de
» sajournée au milieu des champs , et l'écrivain qui ne
>> veut traiter que des objets qui sourient à son ima-
>> gination.
>> Dans ce pays fortuné , il règne un mouvement , une
>> énergie que nous ne connaissons point en-deçà des
» Pyrénées . Le soleil y a plus d'activité , le ciel y pré-
>> sente aux yeux un azur plus vif, plus pur ; la lumière
>>des étoiles y est plus brillante , la verdure des prai-
>> ries plus éclatante ; les nuées s'y fondent en pluies
>> qui font croire qu'au-delà de l'Empyrée , des réser-
>> voirs immenses d'eau ont brisé leurs digues , et vont
>> inonder le monde entier ; le tonnerre y gronde avec
>> plus de force , et quelquefois la terre mêle de ma-
>> jestueux mugissemens aux éclats de la foudre ; les
>> torrens y ont plus de fougue , les rivières plus de
>> rapidité , et souvent le ruisseau le plus modeste se
>> convertit en un fleuve impétueux ; là , en un not ,
>> tous les tableaux que saisit l'oeil de l'observateur sont
>> pittoresques . »
>> Sur le sol fertile de l'Espagne , les productions de
>> la nature , les plus riches , les plus agréables , les
>> plus utiles , naissent presque sans effort ; les plus
> beaux , les meilleurs fruits y ont une odeur , une
>> saveur que toute la science de nos livres , que toute
>> l'habileté de nos jardiniers ne peuvent pas donner
5.
cen
C
54 MERCURE DE FRANCE ,
1
, » aux nôtres. L'imagination des habitans est riche
>> brillantė ; elle enfante des images grandes , sublimes ,
>> qui étonnent , élèvent l'ame. Ils ont, dans leur ma-
>> nière de s'exprimer , une tournure orientale qui ne
>> laisse pas que de répandre un véritable charme dans
» ce qu'ils disent et dans ce qu'ils écrivent ; nulle
>>part le langage humain n'a plus de noblesse. Dans
>> les moindres classes de la société , chez le plus petit
>> peuple , on trouve de l'élévation dans les sentimens ;
>> le pauvre , même au sein de la plus affligeante misère,
>> soutient sa déplorable situation avec une véritable
>> dignité ; l'ivrogneric , l'avarice , la poltronnerie ,
>> le mensonge , sont des vices qui ne peuvent pas se
>> naturaliser en Espagne.... On y pousse au plus haut
degré toutes les vertus libérales , la magnanimité
» la générosité , la fidélité à ses amis , l'attachement
» à son Souverain , l'estime de soi-même. On reproche
>> parmi nous , aux Espagnols , une morgue risible
>>une fierté gigantesque ; on les accuse d'avoir l'esprit
>> et le coeur sans cesse exaltés ; mais outre qu'il ne
> faut pas juger d'une nation entière par les relations
>> de ceux qui n'en ont vu en passant que quelques
>> individus , ou par les traductions partiales , infidèles ,
> arides de quelques écrits sortis de cette nation , il
➤semble que cette exaltation même est très-avanta-
>> geuse à l'écrivain qui veut en peindre les effets . >>>
»
,
Le roman d'Inès de Léon n'est pas tout à fait exempt
des défauts que j'ai cru devoir reprocher aux Quatre
Espagnols. Quoique l'intérêt en soit plus doux , on
y trouve encore de ces scènes tragiques qui devraient
être bannies de ce genre d'ouvrage. De semblables défauts
ne nuiront pas au succès du livre , peut-être
même y contribueront-ils ; cependant le fonds et l'ensemble
de l'ouvrage sont si bien conçus , qu'il serait
à désirer que l'auteur fît disparaître ces défauts dans
une nouvelle édition. M' PETITOот.
LES PERFIDIES A LA MODE, ou l'Ecole du Monde;
par M. T ***. Cinq vol. in- 12 . A Paris , chez Chau
JANVIER 1808 . 35
merot, libraire, Palais du Tribunat , galerie de bois ,
N° 188. - 1808.
CES Perfidies à la mode , ne sont pas tout à fait à la
mode actuelle , car le héros de ce roman , le chevalier
de V*** , né en 1625, est censé avoir vécu sous Louis XIII
et sous Louis XIV. La manie de presque tous nos ro
manciers , est de coudre les aventures qu'ils entassent
tant bien que mal dans cinq à six volumes , à des
époques historiques , imaginant que c'est un moyen de
rendre leur fableplus vraisemblable; mais cet artifice ,
qui est usé, n'en impose à personne. Et en effet , comment
pourrait-il tromper quelqu'un? Si ces Messieurs mettent
leurshéros enrelationavec Turenne ou le Grand Condé,
par exemple, ils font agir ou parler ces personnages
célèbres d'une manière si étrange , qu'on s'aperçoit bientôt
de la supercherie. L'auteur des Perfidies à la mode ,
sans doute pour donner plus de relief à son chevalier
de V***, le fait contemporain de Cinq-Mars, grand écuyer
de France, de Marie de Gonzague , reine de Pologne ,
de son époux Lodislas , du roi Cazimir qui lui succéda :
mais ce prétendu chevalier à bonnes fortunes , fait autant
de sottises à Warsovie et à Madrid qu'à Paris. N'étant
encore que page du Grand Ecuyer , il devient
amoureux de la maîtresse de ce favori , qui lui escamotte
assez lestement sa montre et dix pistoles. Or je
demande si Cinq - Mars , fils du Maréchal d'Effiat ,
qui jouait à la Cour un assez grand rôle pour inspirer
de la jalousie au cardinal de Richelieu , et dont le coeur
plus porté à l'amour qu'à la galanterie , était singuliérement
romanesque , avait pu choisir pour maîtresse une
friponne capable d'escroquer son page? Nous ne dirons
pas avec Voltaire , c'est ainsi qu'on écrit l'Histoire ;
car il s'agit d'un roman : mais nous dirons, c'est ainsi
qu'imaginent les successeurs de l'abbé Prévost , de
Richardson et de Mme Ricoboni. Le chevalier de V***,
un peu malgré lui il est vrai , change de maîtresse
comme de gants ; car lorsqu'on est toujours trahi , il
faut bien chercher à se consoler : enfin il est séduit
par les grâces touchantes de la fille d'un simple bourgeois.
Celle-ci lui est fidelle ; mais laissez faire, et vous
G
36 MERCURE DE FRANCE ,
allez voir que le chevalier est né pour d'étranges aventures.
Obligé de se rendre à l'armée , il s'éloigne de
sa maîtresse qui porte dans son sein un gage de son
amour , et qu'il doit épouser à la fin de la campagne :
jusque-là il n'y a rien de fort extraordinaire , cependant
le tems se passe , il écrit à la dame de ses pensées ,
des lettres qui ne lui parviennent point ; étonné de ne
pas recevoir de réponse , il revole vers elle ; en entrant
dans la ville où elle demeure , la course de son cheval
est retardée par la foule du peuple qui inonde la place
publique ; il demande la cause de ce rassemblement ,.
et il apprend que l'on va pendre sa maitresse convaincue
d'avoir fait périr son enfant. Le chevalier , à qui
son cheval et son costume donnent apparemment la
tournure d'un courier , crie , grace , gráce , enlève
des mains des archers , son infante , se précipite avec
elle à travers la foule qui lui fait place , comme de
raison , et sort de la ville sans que la maréchaussée se
mette à ses trousses. Vous croyez peut-être que , pour
se dérober , lui et sa belle , aux poursuites de la justice
, il se sauve dans les pays étrangers , point du
tout : le chevalier ne fait rien comme les autres : il
la cache , où ? dans Paris. Il fait reviser son procès ,
on reconnaît que ce n'est point elle qui a exposé et
fait périr son enfant ; la sentence est annullée : après
tant de traverses , on s'attend à un mariage , et la
belle fugitive n'a sans doute rien de mieux à faire que
d'épouser son amant , ne fût-ce que pour réparer un
peu sa réputation ; mais non , elle trouve plus convenable
de se faire religieuse , sous le nom de la mère
de Saint-Paul, et devient le conseil intime du chevalier
, dont elle dirige même, par la suite, les amours ;
ce qui certainement est fort généreux de sa part .
Le chevalier , déjà fameux par ses bonnes fortunes
en France , en Flandres , en Pologne , poursuit en Espagne
le cours de ses galanteries ; là , sous le nom
et l'habit d'un esclave algérien , il se conduit comme
Guzman d'Alfarache , à cela près cependant , que Guzman
d'Alfarache est fripon , mais gai , et que le chevalier
est fort honnête homme , mais passablement ennuyeux.
Nous passons sous silence une foule d'aven
JANVIER 1808. 37
tures toutes à peu près jetées dans le même moule ,
et qui n'ont rien de piquant . Le chevalier trouve perfides
toutes les femmes qui , si elles avaient voulu récriminer,
auraient bien pu le trouver volage. Enfin cet aimable
séducteur arrive à l'âge de soixante ans , qui est celui .
de la retraite ; mais malheureusement il a , pour le
mariage , une ardeur que rien ne peut éteindre , quoique
ses deux premières femmes n'eussent pas dû lui
rendre un nouveau lien fort désirable : le chevalier ,
que rien ne décourage , devient l'amant suranné d'une
comtesse ou marquise , dévote , qui veut l'épouser , et
faire prendre le voile à sa fille. Le chevalier , grand
épouseur , y consent ; mais c'est à condition qu'il aura
un entretien particulier avec la demoiselle , pour savoir
si réellement elle a de la vocation pour la vie religieuse.
Il est honnête ce chevalier , mais toujours dupe ; la
demoiselle lui découvre que sa mère la sacrifie à des
arrangemens de fortune , et lui fait entendre qu'elle
aimerait mieux l'avoir pour mari que pour beau-père :
c'est prendre le chevalier par son faible. Après plusieurs
événemens , lajeune personne , pour se soustraire
aux persécutions de sa mère , se sauve dans un couvent ;
le gouverneur de la ville , où ce couvent est situé ,
prend la fugitive sous sa protection , mais au moment
où le chevalier la presse de s'unir avec lui aux pieds
des autels , elle l'invite au contraire à être un des témoins
de son mariage avec le vieux gouverneur , en
lui faisant pressentir que , comme cet officier est fort
âgé , il ne peut aller loin , et que la partie n'est que
remise. Le chevalier avale doucement la pillule ; enfin
le vieux mari meurt ; le chevalier est au comble de
ses voeux , il croit tenir sa belle ; mais par malheur
il a un neveu plus jeune , par conséqueut plus aimable
que lui ; et sa future , à laquelle on ne peut pas du
moins reprocher de la dissimulation , lui déclare ingénûment
qu'elle aime mieux être sa nièce que son
épouse. Alors le chevalier se trouve convaincu de la
perfidie des femmes : c'est , comme l'on voit , un homme
qui n'aime pas à compromettre la solidité de son jugement
par trop de précipitation ; il ne lui a guère
fallu qu'une cinquantaine d'années d'expérience pour
)
/
38 MERCURE DE FRANCE ,
être sûr de son fait. Il marie sa maîtresse avec son
neveu , et leúr donne , pour présent de noces une terre
d'un grand revenu. Il faut avouer que ce chevalier
de V*** est pourtant un bon homme au fond ; il se
décide enfin pour la retraite : et l'auteur nous apprend
que c'est à cette détermination que nous devons ces
Mémoires , qu'on ne prendra pas pour les Mémoires
d'un homme de qualité.
Cet extrait n'a que trois pages, c'est pourtant l'analyse
de cinq volumes. Α. Μ.
LES AMOURS , et autres poësies fugitives ; par P.
ALBERT. A Paris, chez Giguet et Michaud , libraire ,
rue des Bons-Enfans , nº 34.
VOILA unjeune homme , un jeune poëte , un poëte
deCastres qui s'annonce avec modestie dans son Avantpropos.
Cette modestie est-elle bien sincère ? Il promet
de recevoir avecplaisir les critiques qu'on voudra bien
lui adresser ; mais il y met une condition , c'est que ces
critiques ne seront point passionnées , qu'elles seront
justes et impartiales. De l'impartialité , il serait bien
difficile quenous n'en eussions pas à son égard , puisque
nous ne le connaissons en aucune manière. De la justice
, nous lui en promettons , comme il nous promet
de la docilité : nous verrons qui de lui ou de nous remplira
le mieux son engagement. Enfin nous tâcherons
de n'être pas de ces beaux esprits qui , sans savoir
pourquoi , jettent sur un ouvrage quelconque un ridicule
qui retombe ordinairement sur eux-mêmes .
M. Albert a fait un livre d'amours composé de quatorze
petites élégies. Amélie est l'objet de sa tendresse
et de ses chants. A la treizième élégie , Amélie est infidelle
, et son amant en paraît tout consolé dans l'élégie
suivante. Est-ce une fiction ? est-ce une réalité ? Ce ne
sont pas nos affaires. Au reste , si Amélie a oublié M.
Albert , M. Albert le lui abien rendu. Dans ses poësies
fugitives , qu'à meilleur titre encore il aurait pu appeler
ses amours , on le voit successivement épris de Julie,
de Thémire , de Zélis , de Sylvie , de Sophie , et même
JANVIER 1808 . 35
aussi , je crois , de Thisbé qu'il a empêchée de se faire
religieuse , quoiqu'il n'y ait plus de convens en France
depuis dix-neuf ans environ , et que M. Albert ne me
paraisse pas être au monde depuis beaucoup plus de
tems. Le tems ou plutôt l'âge est une des choses auxquelles
M. Albert s'entend le moins. Il dit à cette 'Thisbé:
Eh ! quoi ! jeune Thisbé , quand la main des Amours
Vient parsemer de fleurs votre paisible enfance ,
Lorsqu'au matin de votre adolescence
Vous voyez les plaisirs embellir vos beaux jours ,
Dans un cloître désert qu'habite le silence , etc.
On ne voit pas bien comment l'enfance et l'adolescence ,
Te matin et les beauxjours peuvent désigner une même
époque de la vie. Ailleurs l'auteur dit en parlant de
lui-même :
Encor dans l'âge heureux que prodigue à l'enfance
Le souverain maître des coeurs , etc.
Qu'est - ce que l'âge qu'on prodigue à l'enfance ? Je
l'ignore complètement.
M. Albert tombe dans de fréquentes contradictions :
il a peut-être cru que l'inconséquence et la déraison
étaient un privilége de la poësie érotique. Voici comme
il commence une de ses élégies :
Lorsqu'au milieu de sa carrière ,
Etincelante au haut des cieux ,
Au loin dans la nature entière
La lune répandra safurtive lumière ,
Et que son disque nébuleux
Desses pâles rayons éclairera la terre , etc.
Ledisque nébuleux , lafurtive lumière et les páles rayons
d'une lune étincelante sont un phénomène fort singulier
qu'on n'a point encore remarqué à Paris. Jedoute
qu'il y ait beaucoup plus d'exactitude à dire :
Que sert-il à mon coeur que ton feuillage sombre
Répande autour de moi ses rameaux et son ombre ?
Si le poëte , par une hardiesse un peu forte , onne ici
des rameaux au feuillage au lieu de donner dufeuillage
aux rameaux ; ailleurs il loge les oiseaux chan40
MERCURE DE FRANCE ,
teurs dans les vertes bruyères . Tout cela est d'un jeune
poëte qui n'a pas encore bien observé la nature. M.
Albert ne parle guère plus congruement des sciences et
des arts. Irai-je , dit-il ,
Irai-je , calculant la marche des étoiles ,
Le compas à la main , mesurer dans les cieux ,
De ces globes divers le concours radieux ,
Et de la nuit du tems percer les sombres voiles ?
Pour que ce dernier vers eût un sens raisonnable , il
faudrait faire une petite transposition de mots , et mettre
du tems de la nuit , au lieu de la nuit du tems ; car
il est évident que percer la nuit du tems s'applique aux
historiens , aux antiquaires , et nullement aux astronomes
. Quant au mot concours , pour qu'il signifie là
quelque chose , je ne vois d'autre parti à prendre que
d'en retrancher la première syllabe .
M. Albert n'est guère plus heureux en fictions. Quelque
part il place l'Amour sur une nacelle de roses , et
fait danser la troupe des plaisirs sur l'azur des flots
paisibles . Cet Amour, plus grand qu' Alexandre et qu 'Alcide
, voit sa nacelle disparaître comme une étincelle
dans le sein des flots bouillonnans . Seul au milieu de
l'onde amère ( bien qu'il ne soit que dans une rivière
du Languedoc ) , il en est retiré par les Grâces qui le
réchauffent et lui volent son carquois. Semblable au
cerfmis aux abois , et craignant les coups de sa mère ,
il prend le parti de rester auprès des trois Déités qu'il
adore , et cela s'appelle le Naufrage de l'Amour. Mais
en voilà plus qu'il n'en faut pour faire juger le talent
deM. Albert. Je lui dirai sans passion , sans partialité ,
qu'il ne sait pas parfaitement les règles de sa langue
, qu'il ne connaît pas assez bien la valeur et la
propriété des termes , et qu'il ignore ou viole souvent
les lois les plus connues et les plus indispen
sables de notre versification . Par exemple , on ne
dit point en butte avec les flots , ni ma mère m'a promis
d'aller voir ce torrent , pour a promis que j'irais ,
ni je vis dans l'indépendance en liberté ; c'est faire
un mauvais compliment à M. de Parny , en voulant le
louer , que de dire :
JANVIER 1808. 41
Ces Amours enchanteurs , où sans force , sans peine
L'esprit , le sentiment se rencontrent toujours ,
attendú que force n'est pas effort , que ce dernier seul
est un défaut , et que l'autre est une qualité ; enfin
le mot offriez a plus de deux syllabes ; rester et aimer ,
frapper et pardonner , glacés et succès n'ont jamais rimés
, à l'ombre des dais fastueux est une horrible
cacophonie , etc. , etc. , etc. Je dirai encore à M. Albert
que je n'ai vu dans tout son petit volume que de
vieilles idées sans liaison , de vieilles images sans cohérence
, des madrigaux surannés , habillés d'une poësie
d'emprunt qu'il a rarement eu l'art d'ajuster , et , pardessus
tout , une absence presque totale de sens et de
justesse. S'il est très-jeune , comme il le dit , je le plaindrai
moins , parce qu'il peut abandonner à tems un
métier pour lequel je ne lui crois aucune disposition
véritable , et se remettre aux études solides qu'un penchant
trompeur lui a probablement fait négliger. Je
souhaite sincérement qu'un jour ses vers lui paraissent
aussi mauvais qu'ils le sont. Alors il trouvera très-justes
mes critiques que jusques-là il rangera dans la classe
de ces critiques injustes et passionnés qui , heureusement
, comme il le dit , ne sauraient porter atteinte à
la réputation d'un auteur. Il est bien vrai que je n'ai
pas eu dessein de nuire à la sienne. A.
VARIÉTÉS .
NÉCROLOGIE . - Les journaux ont annoncé la perte qu'on vient de
faire de Michel Lancret , ingénieur des ponts et chaussées , membre de
l'Institut d'Egypte , de la Société philomatique et de la Société d'encouragement
, commissaire de son Excellence le Ministre de l'intérieur près
la Commission chargée de diriger l'exécution de l'ouvrage sur l'Egypte.
Il a été enlevé par une phthisie pulmonaire , à l'âge de trente-trois ans.
Ses talens distingués , ses qualités aimables et ses rares vertus doivent
rendre son nom recommandable ; il laisse au désespoir sa famille et ses
nombreux amis .
Ses premières études furent consacrées à l'architecture. Il se livra
ensuite aux sciences mathématiques , et il obtint , dès les premiers pas ,
des succès brillans , dans une circonstance qui leur donne encore plus
42 MERCURE DE FRANCE ,
de prix , c'est-à- dire à l'époque de la création de l'Ecole polytechnique.
Le célèbre fondateur de cet établissement avait rassemblé autour de lui
une élite de jeunes hommes qu'il voulut placer à la tête des études de
lanouvelle Ecole. M. Lancret fut de ce nombre , et occupa un des premiers
rangs par la sagacité qu'il montra pour résoudre les questions qui
leur étaient soumises .
Lorsqu'on organisa l'expédition d'Egypte , beaucoup d'élèves de cette
Ecole y furent appelés , et firent partie de la compagnie savante associé
à cette entreprise , en apparence purement militaire . M. Lancret y prit
une part distinguée , et fut nommé membre de l'Institut d'Egypte. A
l'Epoque de l'entrée de l'armée au Kaire , il avait été chargé d'une mission
honorable , mais délicate , et qui ne pouvait se confier qu'aux hommes
les plus éprouvés ; il s'en acquitta avec un désintéressement et une intégrité
si rares ,que sa conduite fut l'objet des plus grands éloges . Dans
le cours de l'expédition , il s'est livré à des observations importantes et
à l'étude des matières qui pouvaient dans un tel voyage présenter le plus
d'intérêt .
On sait qu'au retour de l'armée , l'illustre chef de l'Etat voulut élever
un monument de souvenir à l'expédition d'Orient , et ordonna qu'on
recueillît dans un ouvrage commun , les résultats scientifiques et littéraires
du voyage. M. Lancret fut d'abord choisi pour être secrétaire de la
Société. Il fut ensuite nommé commissaire du ministre , el chargéde la
direction des travaux , à la mort de M. Conté , que les sciences et les
arts pleurent encore. Dans ce nouvel emploi , il a montré autant d'habileté,
de zèle et de dévoûment , que d'intégrité , de droiture et d'exactitude.
Aussi , comme son prédécesseur , s'est - il concilié la confiance et
Festime générale de tous les artistes qui s'occupent de l'entreprise . L'ouvrage
sur l'Egypte lui sera redevable de résultats précieux , soit quant
à l'ensemble d'un recueil aussi étendu , soit quant à l'exécution de ses
parties.
JOMARD , Secrétaire de la Commission chargée
de l'exécution de l'ouvrage sur l'Egypte.
ARTSECONOMIQUES. Purification de l'eaupour les usages
domestiques . Tandis que MM. Smith et Cuchet font àParis
une heureuse application de l'expérience de Lowits , et que
l'eau purifiée par leurs filtres de Charbon est en tout tems
claire , limpide, savoureuse , M. Alexandre fait , à Bordeaux,
un établissement analogue pour clarifier l'eau de la Garonne
par un procédé différent , et dont le résultat est aussi satisfaisant.
Ilne se sert point de sable , d'éponges , de charbon
pilé , mais il fait passer l'eau par les tubes capillaires que
forme par sontissu une toile de coton déjà à moitié usée.
Depuis plus de dix siècles on sait qu'une mèche ou qu'un
rubande lainequi trempe dans unvase et quipend endehors,
JANVIER 1808. 43
sert bientôt de conduit à la liqueur; elle filtre et s'écoule
jusqu'à ce que le vase soit presque vide ; mais on n'avait pas
appliqué cette expérience de physique à la purification en
grandd'une eau trouble. La Société de Médecine de Bordeaux
a fait , sur le procédé de M. Alexandre , un rapport avantageux.
Eclairage public.-M. Vivien , ferblantier de la même
ville , et M. Cazalet , chimiste et physicien , ont imaginé un
nouveau Réverbère qui consomme un quart moins d'huile
que les réverbères ordinaires. La flamme de la lampe est fort
belle et ne fume pas quoiqu'elle ne soit pas renfermée dans
un cylindre de verre comme les lampes à double courant,
Les réflecteurs distribuent la lumière d'une manière assez
égale ; mais les expériences qu'on a faites à Paris , n'ont pas
encore paru assez concluantes pour faire préférer cemode
à l'ancien .
Un autre inventeur , M. Bordier , de Versoix , fait en
ce moment l'essai d'un appareil qu'il a imaginé , et qui servira
pendant quelques semaines àéclairer la rue de Richelieu,
la place du Carrouzel et celle de la Concorde. Le perfectionnement
de l'éclairage public est généralement désiré , et les
tentatives qu'on fait en ce moment , font espérer que laplus
belle ville de l'Europe sera bientôt la mieux éclairée .
Bouillon de viande extemporané.-On connaît le petit appareil
nommé Fourneau-Déjeûner , que M. Cadet-de-Vaux
a proposé, et qui dans trois ou quatre minutes procure de
l'eaubouillante, et des côtelettes cuites, en n'employant pour
combustible qu'une feuille de papier. Quelques journaux ont
fait des plaisanteries bonnes ou mauvaises sur cette petite
invention ; mais d'autres personnes plus graves lui ont trouvée
une utilité réelle , dans les voyages ou dans les indispositions
nocturnes .
Encouragé par le suffrage des hommes sérieux, M. Cadetde-
Vaux , auquel on ne peut refuser une grande philantropie
, vient de publier un procédé pour faire , avec le Fourneau-
Déjeuner ,un bouillon de viande qui n'exige qu'une
demi-heure de tems , au lieu de six heures qu'emploie un
pot-au-feu ordinaire . Il ne chauffe plus , il est vrai , Son
Fourneau avec du papier , mais avec une petite lampe à
esprit-de-vin. Nous ne rapporterons pas en détail ce procédé
, qu'on trouvera dans le Journal d'Economie rurale ;
nous dirons seulement que la promptitude avec laquelle ce
bouillon se fait, tient à la précaution que l'auteur indique
44 MERCURE DE FRANCE ,
et qui consiste à diviser préalablement la viande et les légumes.
Les célibataires malades , les voyageurs , les femmes
qui nourrissent , sentiront beaucoup mieux que les gastronomes
le prix de ce procédé économique .
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
RUSSIE.- Riga , le 18 Novembre.- Il a été enjoint aux
habitans de cette ville de faire à une commission préposée
à cet effet , la déclaration de toutes les propriétés anglaises
dont ils pourraient être dépositaires , et on a mis sous le
séquestre celles des négocians anglais établis ici. Toute communication
avec l'Angleterre est défendue .
- ALLEMAGNE. Vienne , le 16 Décembre . En conséquence
de la convention conclue , le 10 octobre à Fontainebleau
, entre les cours d'Autriche et de France , la remise
de la ville et forteresse de Braunau s'est effectuée , le 10 de
ce mois , par M. Otto , envoyé extraordinaire et ministre
plénipotentiaire de l'Empereur des Français , Roi d'Italie ,
près S. M. le Roi de Bavière , entre les mains du généralmajor
, chevalier Marquant-Geogelle , du conseiller de régence
Wesleschnig de Bernberg , du capitaine de cercle
de l'Innviertel et du major Halonzieres , du corps du génie ,
nommés commissaires impériaux pour cette remise . Le même
jour , à huit heures du matin , la garnison française , sous
les ordres du général de division Merle , est partie de Braunau
et a pris la route de Munich .
- ROYAUME D'ITALIE .-Milan , 29 Décembre . Pendant
tout le cours de son voyage , l'Empereur NAPOLÉON s'est
occupé sans relâche des moyens qui peuvent porter son
royaume d'Italie à un haut degré de gloire et de prospérité
. Son séjour à Venise a été marqué par des bienfaits
sans nombre , en faveur de cette ville . S. M. a rendu entre
autres un décret divisé en douze titres , qui a pour objet de
pourvoir aux besoins de sa bonne ville de Venise . Les titres
principaux de ce décret concernent les améliorations et embellissemens
qu'on doit faire au port de Venise , ainsi que
la franchise de ce port qui est établie définitivement. Les
autres sont relatifs à la perception et répartition des deniers
publics , à la surveillance des établissemens de bienfaisance,
JANVIER 1808. 45
enfin à tout ce qui intéresse l'administration et la police
intérieure de Venise .
Mais les décrets que S. M. a rendus à Milan , à son retour
dans cette ville , sont d'une plus grande importance ,
puisqu'ils servent à consolider et à modifier les constitutions
du royaume d'Italie. Le peu d'espace dont nous pouvons
disposer , nous force à ne donner qu'une partie de
ces actes importans. Le premier , qui porte la date du 16
Février 1806 , a été lu , ainsi que les autres , par le Secrétaire
d'Etat , devant les trois Colléges réunis dans la grande
salle du palais. Il fait partie du IV statut constitutionnel
du royaume d'Italie , et est relatif à l'adoption que S. M.
fait du prince Eugène . « Nous adoptons pour fils le prince
Eugène-Napoléon , archichancelier d'Etat de notre Empire
de France et vice-roi de notre Royaume d'Italie . La couronne
d'ltalie sera , après nous et à défaut de nos enfans
et descendans mâles légitimes et naturels , héréditaire dans
la personne du prince Eugène et de ses descendans directs ,
légitimes et naturels , de male en måle , par ordre de primogéniture
, à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur
descendance. Le droit que lui donne notre adoption à la
couronne d'Italie , ne pourra jamais , en aucun cas et dans
aucune circonstance , autoriser , ni lui , ni ses descendans ,
à élever aucune prétention à la couronne de France, dont
la succession est irrévocablement réglée par les constitutions
de l'Empire , etc.>>
-Par un autre décret du 2 décembre , S. M. a nommé
son A. R. le prince Eugène Napoléon , Prince de Venise.
Elle a également , par d'autres décrets du même jour ,
conféré à sa bien-aimée petite-fille la princesse Joséphine ,
le titre de Princesse de Bologne ; à M. de Melzi , chancelier
garde des sceaux , celui de Duc de Lodi .
-Les décrets du Ve statut constitutionnel sont relatifs aux
changemens faits dans l'organisation du Sénat consulteur ,
du Conseil-d'Etat et des Dignitaires. Le premier porte en
substance que le Conseil des consulteurs cesse de faire partie
du Conseil- d'Etat et prend le titre de Senato- Consulente ;
que l'enregistrement des lois et la répression des abus relatifs
à la liberté civile font partie de ses attributions ; qu'il
y aura nécessairement dans le Sénat un membre de chaque
département.-Le second ordonne que la section du Corps-
Législatif dans le Conseil-d'Etat sera portée au nombre de
dix-huit Conseillers , celle du Conseil des Auditeurs au nombre
de vingt; qu'il y aura près du Conseil-d'Etat douze
46 MERCURE DE FRANCE ,
assistans . Leurs fonctions et leurs attributions seront les
mêmes que celles déterminées pour les Auditeurs du Conseild'Etat
en France .-Le troisième enfin crée , vu l'agrandissement
du royaume d'Italie , quinze nouveaux dignitaires ,
cinquante commandeurs et trois cents chevaliers de l'ordre
dela Couronne de fer. Le même décret assigne une augmentation
de 200,000 livres d'Italie à la dotation de l'ordre
somme annuelle qui sera percue sur des biens domaniaux
situés sur la rive gauche de l'Adige.
A la suite des lectures de ces actes constitutionnels , MM.
les présidens des trois Colléges ont été admis à l'audience
de S. M. et lui ont adressé un discours de remerciment.
L'Empereur les a accueillis avec bonté , et a répondu à
chacun d'eux avec bienveillance .
Mais tout en s'occupant de l'amélioration de son royaume
d'Italie , S. M. n'a point perdu de vue les intérêts de son
Empire , ceux même du continent. Le décret qu'elle a rendu
à Milan , le 17 décembre , relativement au blocus contre
l'Angleterre , est trop intéressant pour que nous n'en donnions
pas la plus grande partie :
« NAPOLÉON , Empereur des Français , Roi d'Italie , et
Protecteur de la Confédération du Rhin, vu les dispositions
arrêtées par le gouvernement britannique , en date du 11
novembre dernier , qui assujettissent les bâtimens des puissances
neutres , amies et même alliées de l'Angleterre , nonseulement
à une visite par les croiseurs anglais , mais encore
à une station en Angleterre et à une imposition arbitraire de
tant pour cent sur leur chargement , qui doit être réglée par
la législation anglaise : nous avons décrété et décretons ce
qui suit :
Art. Ier. Tout bâtiment de quelque nation qu'il soit , qui
aura souffert la visite d'un vaisseau anglais , ou se sera soumis
àun voyage en Angleterre ou aura payé une imposition quelconque
au Gouvernement anglais, est , par cela seul, déclaré
dénationalisé , a perdu la garantie de son pavillon , et est
devenu propriété anglaise .
II. Soit que lesdits bâtimens ainsi dénationalisés par les
mesures arbitraires du Gouvernement anglais , entrent dans
nos ports ou dans ceux de nos alliés , soit qu'ils tombent au
pouvoir de nos vaisseaux de guerre ou de nos corsaires , ils
sont déclarés de bonne et valable prise .
,
III. Les Iles-Britanniques sont déclarées en état de blocus
Tout bâtiment , de quelque nation qu'il soit, quel que soit
sur mer comme sur terre .
1
JANVIER 1808. 47
1
onchargement, expédié des ports d'Angleterre ou des colonies
anglaises , ou des pays occupés par les troupes anglaises ,
ou allant en Angleterre , ou dans les colonies anglaises , ou
dans des pays occupés par les troupes anglaises , est de bonne
prise, comme contrevenant au présent decret ; ilsera capturé
par nos vaisseaux de guerre ou par nos corsaires , et adjugé
au capteur.
IV. Ces mesures, qui nesont qu'une juste réciprocité pour
le système barbare adopté par le Gouvernement anglais, qui
assimile șa législation à celle d'Alger , cesseront d'avoir leur
effet pour toutes les nations qui sauraient obliger le Gouvernement
anglais à respecter leur pavillon.
Elles continueront d'être en vigueur pendant tout le tems
que ce gouvernement ne reviendra pas aux principes du droit
des gens , qui règle les relations des Etats civilisés dans l'état
de guerre ; les dispositions du présent décret seront abrogées
et nulles par le fait , dès que le Gouvernement anglais sera
revenu aux principes du droit des gens , qui sont aussi ceux
de la justice et de l'honneur.
PORTUGAL .-Lisbonne , le 7 Décembre .-Depuis le départ
du prince régnant , la tranquillité est entiérement rétablie
dans le royaume. Les troupes françaises ont pris possession
de tout le Portugal. La quantité d'artillerie qui s'y
trouve est immense ; depuis le fort Saint-Julien jusqu'au
fort de Belem, on a trouvé plus de 500 canons. Les Anglais
ont fait un simulacre de débarquement au fort de
Péniche ; mais le général Loison s'y étant porté à la tête
de ses troupes , les Anglais ont aussitôt pris le large. Le
général en chef Junot occupe le palais de Lisbonne. Le
général Delaborde commande la ville.
Le 3 décembre , on a arboré le drapeau tricolor sur
tous les forts . L'armée portugaise, composée de vingt-quatre
régimens d'infanterie et de six de cavalerie , formant en
tout dix mille hommes sous les armes , va étre organisée
en légion au service de la France.
L'escadre portugaise qui est partie pour le Brésil , était
composée des vaisseaux de ligne le Prince-Royal, de go
canons; le Comte Henri , le Prince du Brésil , la Reine
de Portúgal , Alphonzo d' Albuquerque , don Juan Castres ,
la Méduse , tous de 74 ; le Martin-de-Frietas , de 64 ; de
trois frégates , Solphino et Urania , de 36 ; la Minerve ,
de44; et quatre bricks de 18. On évalue , dit-on , à 250
millions da cruzades les trésors du prince et de ceux qui
L'ont suivi.
48 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1808.
L'escadre russe de l'amiral Siniavin , est toujours dans le
port.
-L'escadre anglaise continue de croiser à sept ou huit
lieues ; elle est composée de cinq vaisseaux de ligne et de
deux frégates.
( INTÉRIEUR ) . :
PARIS.- On attend de jour en jour S. M. impériale et
royale. Elle est partie de Milan le 24 décembre à six
heures du matin , et est arrivée le 29 au Mont- Cenis .
Il paraît que S. M. ne fera pas un long séjour à Paris . On
croit qu'elle partira incessamment pour les départemens
méridionaux. Déjà une garde d'honneur s'organise à Bordeaux
, Toulouse , etc.
- Le 26 décembre , s'est faite la cérémonie de la pose de
la première pierre d'un grand grenier de réserve qui doit être
construit près le boulevard Bourdon , sur l'emplacement
qu'occupait l'ancien Arsenal . - Une table de métal sur laquelle
était gravée l'inscription suivante , a été renfermée
sous cette pierre . - L'an troisième du règne de NAPOLÉONLE-
GRAND , Empereur des Français , Roi d'Italie , et Protecteur
de la Confédération du Rhin , ce monument de sa
bienveillance pour sa capitale , fut commencé.
La première pierre en fut posée , le 26 décembre 1807 ,
par S. Exc. Mgr. Emmanuel Cretet , membre de la Légion
d'honneur, ministre de l'intérieur, en présence de M. Frochot ,
conseiller- d'Etat , préfet du département de la Seine , et de
M. Dubois , conseiller -d'Etat , préfet de police de Paris ,
chargé du troisième arrondissement de la police générale
de l'Empire.
La direction de ce monument est confiée à M. de Lanoy,
architecte .
ERRATA DU N° 336 .
Page 592 , ligne 41 , ne parut jamais plus ridicule et plus maussade ;
lisez : parut plus ridicule et plus maussade que jamais .
597 , ligne 21 , parlant comme moi ; lisez : pensant comme moi.
607 , ligne 32 , Lachant ; lisez : Cachant .
616 , ligne 1 , Jésuites ; lisez : Jésuates .
623 , ligne 6 , tubercule ; lisez : tubéreuse.
Idem , ligne 28 , royaume d'Ades ; lisez : royaume d'Adel .
Dans laTable , page 651 , on lit en titre : MELANGES . -EXTRAITS
isez : MELANGES et EXTRAITS ,
2
SEIN
( N° CCCXXXVIII . )
( SAMEDI 9 JANVIER 1808 .
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE.
DE
LA
L'HIVER.
DEJA le cruel Sagittaire
Darde ses traits froids et perçans ;
Et l'Automne a cédé la terre
Au trişte Hiver en cheveux blancs .
Adieu , beaux jours ! adieu , verdure !
Adieu , chantres aîlés des bois !
Adieu , ruisseaux ! l'âpre froidure
Nous a confinés sous nos toîts.
Rentrons : la bise nous rappello
Anos lares hospitaliers :
La flamme rassemble autour d'elle
Un cercle d'amis casaniers .
Assis sur son trône sauvage ,
L'Hiver de frimats hérissé,
Sur la Nature , qu'il ravage ,
Etend son empire glacé.
Aux cris de lapauvreté nue
Et de la misère endurci ,
Il souffle la souffrance aiguë
Sur le besoin pâle et transi .
Tout peint le deuil de la Nature ,
Lesjours à leur dernier déclin ,
D
50
MERCURE DE FRANCE ,
L'air chargé d'une brume obscure ,
Et l'an qui penche vers sa fin.
Tout aussi de sa destinée
Présente à l'homme le décours ;
Et la vieillesse de l'année
Annonce l'hiver de ses jours.
La pensive mélancolie
Le livre à ses réflexions ,
Et des hochets de la folie
Dissipe les illusions .
Elle éveille au fond d'un coeur tendre
Des souvenirs chers et sacrés ,
Et nous ramène sur la cendre
Des morts que nous avons pleurés .
O vous que ma douleur rappelle
Par de longs regrets superflus ,
O Turgot ! mon appui fidèle ,
O Chabanon ! vous n'êtes plus !
On perd une part de soi-même
A chaque perte d'un ami ;
Et séparé du coeur qu'il aime ,
Le coeur ne vit plus qu'à demi .
Malheureux que la mort l'oublie ,
Celui qui pleurant sur les siens ,
A vu tour à tour de sa vie
Se détacher tous les liens !
Frappé d'un dernier coup , il tombe :
Long-tems mort en détail , hélas !
Avant d'arriver à la tombe ,
Cent fois il souffrit le trépas .
21
DE SAINTANGE.
VERS
Adressés enitalien et en français à mademoiselle MARS , Actrice du
Théâtre-Français .
Fra le Muse e le Grazie
Talia si trova , e incerto ancor pendea ,
Se due sien Dive di tal nome , o debbasi
Duplice culto ud una sola Dea .
JANVIER 1808. 51
Volendo il dubbio sciogliere ,
Nelle bellezze vostre ella si chiuse ;
Ecom unica Diva in voi Padorano
Delle Grazie i cultori e delle Muse .
mmw
Compagne de Vénus , et vierge d'Apollon ,
Thalie eut des autels dans la savante Grèce.
Adorait- on jadis une seule Déesse
Ou deux Divinités sous cet aimable nom ?
Thalie au doute enfin ne laisse point de place ;
Ates heureux talens elle unit ta beauté ,
Et par toi , dans ses jeux , elle est Muse , elle est Grâce ,
Sous un double attribut unique Déité .
ENIGME.
Avec plaisir au printems,
Lecteur , tu me vois naître ;
Mais quand je viens à disparaître ,
Adieu beaux jours et pour long-tems ;
Alors chez soi l'on se retire ,
Et seul auprès de son foyer
On me prend , non pour s'instruire ,
Mais pour se désennuyer.
H. D'EU.
LOGOGRIPHE.
De la bienfaisante Pomone ,
Je fus jadis l'enfant gâté :
Sa tendre libéralité
Avait versé sur moi tout ce que peut l'automne
Produire de plus attrayant.
Du plus bel or , sa main industrieuse
Avait tissu ma rohe précieuse ;
Du Dien Plutus on m'aurait cru l'enfant.
Mais las ! bon coeur et don de plaire,
Sous robe d'or ne logent guère .
Sous ce dehors riche et trompeur ,
Je recelais un caractère
Apre et sauvage , un mauvais coeur.
De cette écorce mensongère ,
D2
52 MERCURE DE FRANCE,
De ce vain éclat dépouillé ,
Et depuis quelque tems lié
Au sort d'une naïade fraîche :
( Du mariage étrange fruit ) ,
J'ai perdu mon humeur revêche.
Devenu plus doux aujourd'hui ,
Dans les plaisirs , dans les maux de la vie ,
En santé comme en maladie ,
On me trouve agréable , utile , bienfaisant.
Mon destin est sur-tout de plaire
Dans la saison où le soleil brûlant
Rend la fraîcheur à l'homme nécessaire .
Si tu ne peux me connaître à ces traits ,
Des huit pieds , cher lecteur , dont mon tout se compose ,
Les cinq premiers t'offrent ce que j'étais
Avant qu'on travaillât à ma métamorphose .
Ensuite , si tu veux me mettre en ton creuset ,
Tu trouveras cette machine ronde
De son auteur vaste et riche jouet ,
Qui , d'une parole féconde ,
En un instant fut le rapide effet :
De toi-même , lecteur , la plus noble partie ;
Un légume qui fait envie ,
Et qui souvent , d'un triste repentir ,
Fait acheter un instant de plaisir ;
De nos douleurs , de nos plaintes la cause ;
Ce qui fait de nos jours le plus doux agrément ;
Et , pour le désigner par un trait plus saillant ,
Le nom très -répandu d'une très -rare chose .
Un pronom , qu'en plusieurs on nomme le dernier ,
Et qu'au fond de son coeur on nomme le premier ;
Certaine particule ,
Qui fait aux écoliers redouter la férule ;
Quelqu'un qui , bien mangeant et bien buvant encor ,
Est néanmoins réputé mort ;
Ce que l'on sait si bien aujourd'hui contrefaire ;
D'un plaideur , au palais , la ressource ordinaire ;
Le nom d'un athlète fameux
Presque toujours vainqueur aux olympiques jeux ;
Celui d'un élément en dangers trop fertile ,
Et celui d'un terrain sablonneux et stérile ,
De l'oiseau la rame débile ;
Du fer un instrument rongeur ;
Le plus beau monument de l'humaine sagesse ;
JANVIER 1808. 55
Un poisson délicat , une triple déesse ;
Des Romains assiégés , l'oiseau libérateur ;
Ce qu'à parcourir Pécliptique
Le soleil emploie de tems ,
Et ce que tout bon catholique
Ason pasteur doit payer tous les ans ;
Un fleuve renommé par ses débordemens ;
Une ville de l'Amérique ;
Lamaison que l'oiseau se maçonne au printems ;
Un nom sacré pour les Persans ;
En pleine mer une terre isolée ;
Ce que de son tonneau l'on craint de voir sortir ;
Ce qu'on devient par l'abus du plaisir ;
Par un garde à cent yeux , une amante veillée ;
Ce que devient un goût que l'on porte à l'excès ;
Des animaux le roi terrible ;
Un de ses plus humbles sujets ,
De l'homme ingrat domestique paisible ;
Ce qui tient deux objets l'un à l'autre liés ;
D'un insecte volant les trésors enviés ;
Du bon Jacob une épouse chérie ;
Plusieurs villes de France , une autre d'Italie.
Mais , lecteur , ma fécondité
Epuise ta sagacité ,
Et lasse enfin tapatience :
Ce n'est pourtant pas tout ,
Mais je m'impose silence ;
Car tu ne voudrais pas aller jusques au bout.
Par un Abonné.
CHARADE.
Mon premier est une voyelle ,
Lamécanique inventa mon second ;
Jeunesse à mon tout est rebelle ,
Pour le produire un vieillard est fécond.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est les Saisons .
Celui du Logogriple est Cane , où l'on trouve ane.
Celui de la Charade est Fa-mine.
54 MERCURE DE FRANCE ,
1
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS.
( MÉLANGES. )
MÉDITATIONS SUR LE TEMS .
A
QUEL Plus noble sujet pour exercer notre pensée et notre
méditation que le tems , dont la durée de la nature se compose
, dont la vie de tout ce qui existe se forme , que l'homme
dépense sans économie , que le sage fait servir à son bonheur ,
que l'insensé seul ignore ! Ses traces se trouvent par-tout ,
la terre porte son empreinte , le monde est régi par son
sceptre ; le tems est le seul monarque qui règne toujours.
Une foule immense l'environne ; l'âge dernier le presse encore
, le quitte et disparaît ; la postérité naît sous ses pas ; il
enchaîne tous les momens de la durée ; fixe le jour des nations
, et d'espace en espace en fait les années du genre
humain.
Nous suivons une route dont tous les pas sont comptés
par le tems ; le repos et la répétition y sont impossibles ;
l'impulsion est donnée ; le voyage commence avec nos jours ;
le but est indépendant de notre volonté. Nous ne tenons à
la vie que par un point qui s'efface à chaque instant , et dont
l'existence est souvent perdue. C'est le tems qui n'est pas
encore que nous désirons ; demain est assigné à nos plaisirs ,
à nos affaires , à nos projets ; nous perdons le jour que nous
possédons ; le tems s'éloigne en nous livrant à l'espérance ;
ce fantôme agréable nous séduit , nous attache , mais bientôt
s'évanouit pour ne nous laisser que le regret de n'avoir pas
saisi l'occasion.
Trente années forment mon âge. D'après les tables de la
durée moyenne de la vie , il m'en reste encore trente à vivre .
Quelques connaissances me tiennent lieu de fortune. Des
trente ans que des probabilités me donnent , une moitié sera
employée par le sommeil et le repos , car la vie finit comme
elle commence ; l'autre par mes repas , mes études , mes
affaires particulières , mes affaires domestiques , peut-être
les embarras d'un ménage, et très-sûrement des pas inutiles.
J'omets les peines , les plaisirs , les spectacles , la promenade
, les maladies , etc. qui ne sont pas toujours les intermèdes
de la vie . Pendant ce tems , dont le hasard souvent
combine les parties , je découvre à peine trois ans pour étudier
, méditer , et chercher à me rendre heureux.
JANVIER 1808. 55
La fin évidente de l'homme est le bonheur ; né d'un
plaisir, à quel autre but pouvait-il tendre ? N'ayant pas demandé
à naître , je ne vois pas pourquoi l'on serait destiné
à vivre malheureux. D'un autre côté , en ne dissimulant
rien avec sa conscience , on reconnaît que toutes les peines
qu'on éprouve viennent d'irréflexion , d'inconséquences ,
d'indiscrétions , sur - tout de l'amour- propre , et l'on voit
que le bien arrive par des principes tout contraires ; on
est donc porté à changer de conduite , à peser toutes ses
démarches , toutes ses pensées , à ne plus mutiler sa vie
tronquer ses jours , à utiliser chacune de ses heures ; en un
mot à bien employer son tems pour parvenir au but où l'on
est destiné.
Aide-toi , le ciel t'aidera .
,
La vie qui n'est réellement qu'un souffle pour la multitude
, se compose de tems uniforme par sa nature , et diversifié
à l'infini par les circonstances qu'il amène ; c'est être
heureux , malheureux , chérir ses parens , se créer des amis ,
se choisir une compagne , élever sa famille , la rendre heureuse
, faiblir , s'éteindre , et tout quitter. Voilà le cercle
que le plus grand nombre parcourt . Ainsi , cette cumulation
d'instans qui nous est accordée sans notre participation ,
cette suite d'heures , de jours , d'années que nous traversons
avec tant de peine , a pour but le plus grand bonheur possible
, et souvent pour résultat l'excès du contraire . Le bien
et le mal moral sont en notre possibilité ; nous pouvons trèsfacilement
attirer l'un et éloigner l'autre : la réflexion et un
jugement sain nous y conduiront. A cet effet , remarquons
que les personnes qui ne font point usage de leur raison ne
sont heureuses que très-rarement , et par hasard ; que leur
volonté n'y est pour rien ; qu'elles s'étonnent de tout , même
du bonheur ; qu'on peut aisément les dominer ; qu'elles seront
superstitieuses quand on voudra ; qu'elles le sont même
d'avance. D'un autre côté , retenons bien que ce sont les connaissances
utiles qui nous font différer les uns des autres ;
que celui qui en a le plus est le moins dépendant et au
plus haut degré de l'échelle de l'homme ; qu'il devient
d'une nature supérieure , a des moyens de choisir , épure
ses jouissances , a de douces consolations , maîtrise ses semblables
, et après avoir tout connu , tout savouré , tout fait
servir à son bonheur , quitte la vie sans regrets , se livre en
paix au sommeil éternel, et laisse au monde un bel et grand
exemple à suivre , une vie constamment heureuse , une fin
douce et une mémoire honorée. Ainsi , par l'étude et par
56 MERCURE DE FRANCE ,
۱
e
les connaissances nous avons le moyen d'embellir notre existence
, de la rendre utile et agréable , d'enchaîner ou de
diminuer le malheur , et de jouir encore dans l'age des
souvenirs .
Le tems physique , dont lavie se compose , est un être
simple par sa nature , composé par son étendue , dont l'espace
idéal est l'ame , qui se multiplie autant de fois qu'on
peut le concevoir , que deux de nos sensations font éclore;
que le battement de notre coeur et les sensations de nos
artères pourraient compter ; que la rotation de la terre mesure
, que les années nomment , et que nos horloges parlent.
Le tems n'est rien , et cependant il forme l'éternité ! ....
Autant nous le supposons loin devant nous , autant il est
reculé derrière ; nous sommés au centre d'une durée éterpelle
; nous tenons cette place de nos peres , nous la donnerons
à nos enfans ; son existence est attachée à la nôtre ;
son trône est dans notre imagination. Tantôt léger comme
le zéphir , il vole avec sa rapidité ; tantot pesant comme
Saturne , il se traîne avec sa lenteur. On ne jouit presque
jamais de sa présence ; on ne le voit que dans le passé ou
dans l'avenir ; il emporte nos regrets ou fait naître nos
désirs ; ses aîles nous désespèrent , et sa faulx nous fait
trembler. Tout ce que nous voyons sur la terre est soumis
à son empire ou forme sa vivante image ; les fleuves coulent
comme il passe ; les nuages fuient comme il se dérobe ; un
printems succède à un autre printems ; un bouton à une
fleur ; un vieux chène auprès d'un jeune palmier sont deux
momens de son règne ; un rocher que les flots tourmentent
offre l'image de sa durée'; l'Océan de son étendue ; l'Univers
de son immensité.
N'ayant en nous , ni sur la terre , aucun moyen pour me
surer le tems , on a choisi à cet effet le mouvement , qui
en apparence est le plus uniforme , celui de la terre autour
de son axe. On le nomme jour : c'est la première pierre de
l'édifice des siècles. Le jour , ou le tems de la rotation de la
terre sur son axe , a été divisé en vingt-quatre parties nommées
heures , et en deux autres divisions naturelles plus
générales , mais moins régulières , le jour et la nuit .
Tous les peuples de la surface du globe jouissent successivement
de la présence du soleil au-dessus de leur horizon;
de son lever , de son passage au méridien , le midi ; de son
coucher. Jusque dans ce simple phénomène , ils peuvent
apercevoir les trois momens de la durée , le passé , le présent
et l'avenir. On ne compte la même heure que sous le
JANVIER 1808 . B7
L
même méridien: supposons midi ; c'est le tems présent pour
le peuple qui s'y trouve. Tous les méridiens qui sont à
l'Orient du premier comptent des heures plus avancées ,
parce qu'ils ont été traversés plutôt par le soleil , c'est le
tems passé. Tous ceux qui sont à l'Occident sont au matin
de leur jour , parce que le soleil n'a pas encore atteint pour
eux sa plus grande hauteur : c'est l'avenir. Ainsi , dans le
même moment précis , sous le même horizon , des peuples
-voient poindre le jour et commencent leurs travaux ; d'autres
sont à la moitié des leurs et respirent un instant ; d'autres
, enfin , ceux de l'Orient , les ont achevés , et attendent
le repos envoyant disparaître le soleil . Ce moment unique ,
different pour tant d'hommes , est le même pour la nature !
Il le sera encore le lendemain , après et toujours : sa durée
est donc éternelle !
La plus grande partie des peuples de l'Europe commencent
leurs jours àminuit , au moment où la fille du chaos
de sa robe étoilée couvrant tout le ciel , d'une main touche
à l'empire de Thétis et tend l'autre à l'Aurore. Les Babyloniens
prenaient pour première heure du jour le lever du
soleil; les Athéniens et les Juifs le coucher de cet astre :
les Italiens sont encore dans cet usage. Mais ces différentes
manières de commencer la première heure du jour seraient
défectueuses dans nos climats où les levers et couchers du
soleil varient davantage. Les peuples de l'équateur pourraient
seuls adopter ce mode , parce que leurs jours sont
toujours de douze heures ainsi que leurs nuits. Pour nous ,
il nous faut un point fixe dans le ciel , un régulateur immuable
; aussi les astronomes ne commencent-ils à compter
le jour qu'au moment où le soleil passe au méridien de
leur observatoire , lorsqu'il a parcouru la moitié de sa course,
àmidi. Ils comptent de suite les vingt - quatre heures : à
onze heures du matin il est vingt-trois heures pour eux.
Sept jours forment une semaine. Cette division du mois
est donnée par les différentes manières dont la lune nous
paraît éclairée , ou ses phases qui sont au nombre de quatre
principales , et qui changent tous les sept jours. Les noms
de ces jours viennent des planètes auxquelles ils étaient
consacrés dans l'antiquité : lundi signifie jour de la lune ,
mardi jour de Mars , vendredi jour de Vénus , etc. Leur
ordre : samedi , dimanche , lundi , mardi , etc. , vient de ce
que non-seulement ces jours étaient consacrés aux planètes ,
mais encore les heures de chaque jour ; et qu'un jour ne
prenait son nom que de la planète qui commandait à sa
BIBL. UNIV,
58 MERCURE DE FRANCE,
première heure. Cet ordre , très - anciennement connu , est
tiré du systéme de Ptolémée qui renferme sept planètes ,
placées de la manière suivante autour de la terre en commençant
par la plus éloignée : Saturne , Jupiter , Mars , le
Soleil , Venus , Mercure et la Lune. Comme les planètes
donnent leurs noms aux jours et aux heures de chaque jour ,
qu'un jour renferme vingt-quatre heures et qu'il n'y a que
sept planètes , il faut nécessairement que la même planète
commande à plusieurs heures du même jour : à la 1ore , à
la 8 , à la 15º, à la 22°. Samedi , chez les anciens , était
le premier jour de la semaine , il l'est encore pour les énfans
dispersés d'Israël ; son nom vient de ce que Saturne commande
à sa première heure ; il commande aussi à la 8ª , à
la 15º , à la 22° ; la 23° sera commandée par Jupiter , la
24 par Mars ; le jour finit là , puisque les jours n'ont que
vingt-quatre heures , et la première heure du jour suivant
sera commandée par le Soleil qui donnera son nom à ce
jour , dimanche ou jour du Seigneur. En suivant cette marche
, on trouvera que lundi vient après dimanche , parce
que la 1ere heure du 3º jour est commandée par la lune
qui lui donne son nom , et ainsi , de la même manière pour
les autres, jours. Cette méthode superstitieuse paraît avoir
été connue de Pythagore , qui vivait 530 ans avant l'ère
vulgaire , ou être une conséquence de la sienne. On connaît
son harmonie céleste , on sait qu'il croyait que les planètes ,
dans leur marche , rendaient des sons ; que les intervalles
qui séparaient ces planètes donnaient les différens tons , et
l'on sait qu'il tirait de l'harmonique d'un des tons de la
gamme céleste , la quarte , l'ordre que les jours ont entre
eux. Le soleil est en quarte avec Saturne , la lune avec le
soleil , Mars avec la lune , etc. , d'où samedi , dimanche ,
lundi , mardi , etc.
Le mois est produit par la révolution de la lune autour
de la terre ; il est de trente jours à peu près ; l'année par
celle de la terre autour du soleil : elle renferme 365 jours
et un quart ; le siècle par cent de ces années , et l'éternité
par l'ensemble des siècles. Le jour , la semaine , le mois ,
l'année , sont des divisions naturelles , indépendantes de la
volonté de l'homme ; c'est l'ouvrage de la nature : les subdivisions
du jour et la réunion des années pour former des
siècles sont arbitraires ; c'est l'ouvrage de l'homme. Je pourrais
m'étendre sur chacune de ces divisions et les déterminer
d'une manière plus rigoureuse , dire que chaque
année on omet les six heures qui la complètent pour en
1
JANVIER 1808. 59
former un jour au bout de quatre ans ; que ce jour , d'après
la place qu'il cccupe , donne naissance à l'année bissextile
, etc. , mais il me, suffit de les avoir indiquées comme les
élémens du tems physique , sans les traiter astronomiquement.
Remarquons seulement , combien il cst heureux pour
la société quele tems n'ait point été livré pour sa naissance ,
sa marche , sa durée et sa règle aux différentes passions
humaines et aux différens états : chacun d'eux aurait eu son
horloge dont le plaisir seul eût été le mobile ; l'ambition ,
celle de la gloire ; l'avarice , celle de l'or ; l'envie , celle du
bien d'autrui ; le jeu , le hasard ; le pauvre , les richesses ;
le savant , la science ; le malade , la santé ; le médecin , la
maladie ; le dévot , l'église ; l'honnête homme , sa probité ;
et l'amant , le coeur de sa maîtresse . Toutes auraient marqué
des heures différentes$ ; l'ambition eût avancé le tems ,
ľavarice l'eût retenu , et le pauvre qui court après les richesses
aurait toujours compté la même heure . Malheureusement
la vertu , la probité , le bien public ne sont pas toujours
les aiguilles du cadran social .
Il y a des époques de la vie où nous ne comptons le tems
que par les objets qui nous affectent agréablement. Ces jours
fortunés durent peu , nous rentrons bientôt dans la règle
commune; mais ils ont lieu pour tous les hommes. Au moins
une fois dans la vie on boit à la coupe du bonheur.
et
Le jour proprement dit , ou la présence du soleil audessus
de l'horizon ,' sans le cadre du tableau , l'aurore qui
le précède et le crépuscule qui le suit , n'est pas de même
longueur sur toute la surface du globe. A l'équateur il est
toujours de douze heures ; aux pôles de six mois et plus ,
dans nos climats suivant les saisons. Le plus long jour est
de seize heures en été , le plus court de huit en hiver :
tous les intermédiaires entre ces deux nombres se répètent
dans les deux saisons opposées , le printems et l'automne.
Mais il y a ceci de particulier à remarquer , c'est que la
longueur des jours sur toute la surface de la terre est en
rapport avec les différentes saisons , en sorte que les plus
agréables emportent toujours les jours les plus longs , et les
moins agréables les jours contraires. Aux pôles , où il n'y
a que deux saisous , l'été et l'hiver , l'été dure plus de six
mois , ainsi que le jour. Mais à ces extrémités du globe ,
la présence continuelle du soleil suffit à peine , pendant ce
tems , pour amollir les glaces qui s'y trouvent et en fondre
l'écorce ; chaque année une glace nouvelle s'ajoute à l'ancienne
, et la terre , comme un vieillard qui termine sa
60 MERCURE DE FRANCE ,
n
carrière , se refroidit à ses extrémités. A l'équateur , où les
jours sont continuellement de douze heures , ainsi que les
nuits , il n'y a qu'une saison; l'été est perpétuel , ses feux ne
s'éteignent jamais, et la grande chaleur qu'on y éprouve
n'est supportable pour ses habitans , que parce qu'elle est
tempérée par la fraîcheur des nuits. On remarque que ce
climat, d'ailleurs si favorisé par tant de productions utiles ,
est privé de l'aurore et du crépuscule , et qu'on y passe
assez subitement d'une clarté très-vive à une obscurité profonde.
La cause de ce phénomène , particulier à ce lieu ,
est entièrement ignorée. Les jours sont fils de la lumière , les
saisons filles de la température. AParis , vers le 49° degré
de latitude septentrionale , l'été a les longs jours , l'hiver les
plus courts , et les deux autres saisons des jours égaux. C'est
par une dégradation insensible que ces jours augmentent ou
diminuent , et que nous passons d'une saison à une autre.
La nuit , l'aurore et le jour se tiennent étroitement ; lejour ,
le crépuscule et la nuit se touchent. Quand le jour acquiert
en beauté , la nuit perd de ses charmes; quand lanuit règne
au-dessus de nos climats , le jour n'y fait que paraître ; bientôt
la nuit cède une partie de son empire , le jour agrandit
le sien, leurs forces deviennent égales , le jour l'emporte
enfin, et la nuit comme vaincue va porter ses ombres sous
un autre horizon. Pour les saisons , le printems par sa douce
température et son atmosphère odorante nous conduit à
l'été qui nous brûle par sa chaleur , et la productive automne
, en se refroidissant , nous mène à l'hiver qui nous
glace par ses frimats. Tous ees passages se font graduellement
, et comme d'une manière imperceptible , les joints en
sont cachés ; l'infatigable tems marche toujours d'un pas
égal , et le premier moment de la durée se lie par des nuances
insensibles à l'éternité infinie . Les périodes de la vie
humaine se fondent de même les unes dans les autres , les
générations se succèdent sans efforts et dans le silence , les
empires s'enchaînent aux empires , et la filiation de l'espèce
humaine n'est point interrompue depuis le premier homme.
Cette inégalité des saisons et des jours , cette concordance
des jours avec les saisons est admirable ! Que ferions-nous
en hiver d'un jour très -long avec une atmosphère trèsfroide
, un ciel brumeux , des campagnes sans verdure , des
arbres nus et des jardins sans fleurs ? La nuit qui couvre
tout de son voile étoilé , et montre à nos yeux tous ces
mondes dorés , est réellement un bienfait ; nous serions
malheureux sans elle ; le but de la nature serait manqué.
JANVIER 1808 . 61
L'hiver est le tems du repos , la nuit , le sommeil de la terre ;
ses cheveux blancs cachent un coeur plein de feu ; une nouvelle
vie va le ranimer ; c'est Hercule commençant ses travaux;
c'est Thésée s'élançant des gouffres du Tartare ; c'est
le jeune Bacchus rapportant les dépouilles de l'Inde sur son
char de victoire ; c'est Adonis que les pleurs de Vénus rendent
à la lumière ; c'est le Christ prouvant son immortalité
en s'élevant au séjour de sa gloire ; c'est le Phænix égyptien
qui renaît de ses cendres sur l'autel d'Héliopolis : son essor
est pris , il vole , et toutes les grâces de l'année suivent ses
traces.
A la longueur des jours dont nous venons de parler ,
pour les différens climats et dans les différentes saisons , il
faut y joindre encore l'aurore et le crépuscule où cette
lumière qui précède le matin le lever du soleil , et le soir
suit son coucher. La cause de ce phénomène est due à la
réfraction ou à la déviation que la lumière éprouve en passant
obliquement du vide ou de l'éther dans l'atmosphère ;
déviation qui larapproche de la surface de la terre , et nous
faitjouir de la lumière du soleil, même de son image , plutôt
que nous ne le devrions. Cette lumière se décompose , peint
les nuages , et forme ces couleurs brillantes qui précèdent
le lever du soleil : c'est dans ce phénomène coloré de la réfraction
que les poëtes ont vu la déesse du matin; elle ouvre
les portes du jour avec ses doigts de roses , et la fille de l'air
etdu soleil a son trône dans l'atmosphère. L'aurore commence
et le crépuscule finit , pour un point quelconque ,
lorsque le soleil est à 18 degrés au-dessous de son horizon,
mesuré sur un cercle qui lui serait perpendiculaire. Il suit
de là , en supposant que le soleil monte perpendiculairement
à l'horizon , son mouvement apparent étant de 15 degrés
par heure , que l'aurore serait d'une heure douze minutes
le matin, et le crépuscule de même durée le soir , ce qui
augmenterait le jour de deux heures et demie , augmentation
dont nous jouissons aux équinoxes dans le printems et à
l'automne. Si l'astre du jour décrit un cercle oblique à l'horizon,
il faudra nécessairement qu'il descende de plus de 18
degrés sur ce cercle pour répondre au même nombre de
degrés pris sur le cercle perpendiculaire , ce qui exigera un
tems plus long , et augmentera d'autant l'aurorę et le crépuscule.
AParis , nous avons trois jours chaque année , les
21 , 22 et 23 juin où il n'y a pas de nuit : le crépuscule n'est
pas encore fini que l'aurore est déjà au ciel ; les deux extrémitésdu
jour setouchent , et un cercle de lumière nous
62 MERCURE DE FRANCE ,
couronne. J'ai déjà remarqué qu'à l'équateur il n'y avait ni
aurore , ni crépuscule. Aux pôles où le jour devrait être de
six mois , il est de onze : cinq mois d'augmentation. L'équateur
est l'horizon des pôles ; l'aurore commence lorsque le
soleil est à 18 degrés au-dessous de l'horizon ; le crépuscule
finit lorsqu'il est abaissé du même nombre de degrés : il
faudra donc deux mois au soleil pour s'élever de ces 18
degrés jusqu'à l'équateur , six mois pour aller jusqu'au tropique
et revenir , et deux mois pour redescendre de l'équateur
à 18 degrés au-dessous ; ce qui donne en tout dix mois
de jour. Mais la lune , pendant les deux autres mois qui
complètent l'année , reste quinze jours chacun d'eux audessus
de l'équateur ou de l'horizon des pôles ; ce qui fait un
jour lunaire d'un mois , qui , ajouté aux dix autres , forment
les onze mois annoncés. Le mois de nuit qui reste n'est pas
totalement privé de lumière ; l'aurore et le crépuscule lunaire
, la réflexion de la lumière par les neiges et par les
glaces , et les aurores boréales , suffisent pour l'éclairer et
servir de guide aux animaux terrestres , et aux monstres
marins que la nature a confinés dans ces régions arides. La
réfraction est donc utile à la terre , non-seulement parce
qu'elle nous fait jouir quelques momens de plus de la présence
du soleil , mais parce qu'en nous donnant les crépuscules
, elle prolonge la durée de la lumière. La nature , a
dit un astronome philosophe , a établi des dégradations
pour préparer nos plaisirs et pour diminuer nos regrets.
Nous voyons poindre le jour comme une faible espérance ;
il s'échappe sans qu'on y songe ; et la lumière se perd comme
nos forces , comme la santé , les plaisirs , la vie même , sans
que nous nous en apercevions.
Tels sont les élémens du tems physique et l'espace donné
à l'homme pour parvenir à ses fins. Il resterait à le guider
dans la route , si nos principes étaient sûrs et nos vues générales
; mais il suffit à la raison de lui montrer la perspective
du bonheur pour que sa volonté et sa persévérance y
tendent.
Le tems est la richesse commune des hommes ; avec lui
tout est soumis, tout change , tout se transforme ; les arts
naissent , les sciences grandissent , le bonheur des nations
s'avance. La nature nous ouvre son sein , nous prodigue ses
trésors ; le tems nous donne les moyens , la possibilité de les
faire servir à nos besoins , à nos goûts , à nos plaisirs : ilest
l'instrument dont l'homme se sert pour inventer , perfectionner,
acquérir , dépenser et jouir ; c'est aussi la marchan-
1
JANVIER 1808. 65
dise commune à tous ; deux ouvriers infatigables , le génie
et l'industrie , sont dans les ateliers et élèvent un trône à la
félicité humaine ; par fois la puissance et la richesse y pénètrent
, les rendent tributaires ; mais bientôt leur destin
l'emporte , et la richesse et la puissance deviennent à leur
tour tributaires du génie et de l'industrie .
Un des plus grands charmes que l'homme ait répandu
sur sa vie , afin d'en remplir tous les momens , c'est le travail
; l'occupation pour lui diminue le jour et augmente
l'année ; le loisir , au contraire , alonge le jour et diminue
l'année : ainsi le plaisir est attaché à ce qu'on croit une peine ,
et la peine à un état que l'on croit heureux. L'homme qui
travaille et dont toutes les heures sont fructueuses , marche
avec le tems sans le voir fuir ; l'instant du repos arrive ,
c'est alors qu'il connaît sa rapidité . Tous ses jours différens
entre eux , lui présentent le même résultat ; l'activité en est
l'ame ; mais lorsqu'au bout de l'année il veut se rappeler
toutes ses pensées , toutes ses actions et tout ce qu'il a produit
, la durée grandit et ses deux extrémités sont séparées
par une immensité de faits. Le sybarite , au contraire , dont
l'imagination est stagnante , dont la vie n'est qu'un long
repos , gémit sous le fardeau des heures , devance le tems
idéalement , se plaint de sa lenteur , et l'oeil fixé sur son
horloge , attend le moment qui doit lui apporter un plaisir ,
déjà usé par l'espérance , ou le repas accoutumé , seule diversion
à son attente éternelle . Tous ses jours uniformes lui
paraissent autant de siècles ; mais , lorsqu'à la fin de l'année
il veut se rendre compte de sa vie , faire comparaître ses
heures stériles , le tems reste muet, les heures ont disparu ,
l'année se fond en un point , le commencement de la vie se
rapproche , la sablière se retourne et le dernier grain va
bientôt passer.
Il est cependant des êtres pour qui le tems n'estpas né ,
dont la vie n'est qu'un moment , qui n'ont aucune idée de
la durée , que le plaisir ne flatte qu'une fois , à qui l'espérance
ne sourit jamais , que le doux nom de père , d'ami ,
d'amante n'émeut pas , que la réflexion ne fait pas agir , dont
les discours par fois flatteurs , sont sans suite et sans but.
Leurs pensées sont incohérentes et fugitives comme les rêves
de la nuit; leur imagination est un miroir mobile qui ne
peut garder l'empreinte des images qu'il reçoit , et leur
aspect souffrant et misérable est douloureux et pénible . Ces
infortunés sont les insensés et les fous. Pour eux le tems n'a
plus d'aîles ni de faulx , la nature n'offre qu'un lieu et qu'un
64 MERCURE DE FRANCE ,
aspect , leur vie est toute relative; mais si elle a été privée
dejoie et de félicité , elle les conduit à la mort sans crainte
et sans regrets.
Pour nous que le tems gouverne et que la raison domine,
n'escomptons plus le reste de notre vie , arrétons-en la folle
dépense ; que chaque instant nous trouve dans l'exercice de
lavertu etsur la route du bonheur , et n'oublions pas qu'un
monarque , les délices du genre humain , s'écria sur le trone :
J'ai perdu un jour !!
Ce que j'ôte à mes nuits je l'ajoute à mes jours .
PHILIPPE DUCLER.
EXTRAITS.
L'ART D'AIMER D'OVIDE , traduction en vers ,
avec des remarques ; par M. DE SAINTANGE. A Paris ,
chez Giguet et Michaud , rue des Bons-Enfans , nº 34 .
LES Elégies amoureuses d'Ovide , ouvrage de sa jeunesse
, avaient dû lui acquérir une grande autorité en
amour , c'est-à-dire , comme on l'entendait alors à
Rome , en galanterie. Elles lui avaient fait en poësie un
nom que ses Héroïdes , publiées à la même époque ,
avaient rendu plus illustre. Sa Médée l'avait placé au
rang des meilleurs poëtes tragiques de son tems; peutêtre
s'occupait-il déjà de son beau poëme des Métamorphoses
, l'un des chefs-d'oeuvre de la poësie latine ,
Iorsque , dans la maturité de l'âge (1) , il écrivit et
publia son Art d'aimer.
Ce poëme , dont le succès fut très-grand , ne servit
que dix ans après de prétexte à son exil. On sait que
le malheur qu'il eut de surprendre un des secrets honteux
de la famille d'Auguste , de quelque nature que
soit ce secret , en fut la véritable cause. Alors seulement
l'Art d'aimer fut exclu de la Bibliothèque palatine
, où il était honorablement placé depuis dix ans.
C'était s'apercevoir un peu tard du danger dont il pouvait
être pour les moeurs. Et quel danger pouvait-il y
avoir encore pour des moeurs telles que l'étaient celles
(1) Il avait plus de quarante ans .
de
1
JANVIER 1808.
6
EINE
de Rome? La fausseté de l'accusation est prouvée par
l'ouvrage même. Ovide n'avait plus de marade live
puisqu'il les a peintes fidèlement.
Et remarquons encore , qu'en général oil pek
assez décemment des moeurs licencieuse que ses
expressions ne le sont presque jamais ; que dont les
endroits les plus vifs il est loin de la licence de style
de Catulle et même d'Horace ; mais la Tyrannie voulait
un prétexte : elle saisit celui-là , sans s'embarrasser des
inconséquences , ni des contradictions .
Si le poëme original ne pouvait nuire aux moeurs
romaines , on sent que la traduction , adoucie encore
dans les endroits trop libres ,, ppaarr un poëte ami de la
décence , ne peut faire aucun mal aux nôtres . M. de
Saintange , après avoir élevé dans sa traduction des
Métamorphoses un monument qui honore notre langue
poëtique , après avoir fait preuve d'une facilité extraordinaire
, mais peut-être un peu dangereuse dans sa traduction
des Fastes (2) , ne pouvait mieux employer
cette facilité qu'il a contractée dans le commerce de
l'un des poëtes les plus faciles et les plus ingénieux de
l'antiquité , qu'en nous donnant aussi une version de
l'Art d'aimer.
C'est de cette qualité que l'on est frappé dès les premiers
vers , en lisant la traduction nouvelle. Un Art
d'aimer , français , ne débuterait pas avec plus d'aisance
.
Si vous ignorez l'art de plaire et de charmer ,
Venez à mes leçons : j'enseigne l'art d'aimer .
L'art gouverne un vaisseau sur l'orageuse plaine ;
L'art guide un char léger qui vole dans l'arène ;
Rien , pas même le coeur ne se règle au hasard ;
Le coeur est un mystère et l'amour a son art .
Tu fus , Automédon , un écuyer habile ;
Tiphys soumit la proue au gouvernail mobile :
Moi , par Vénus instruit des secrets de sa cour ,
Je suis l'Automédon , le Tiphys de l'Amour.
(2) L'auteur nous apprend lui-même , dans sa préface , que ce travail
a été fini dans moins d'une année. C'est bien peu pour un poëme en
⚫ix livres , et qui , dans l'original , a près de 5000 vers.
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
Comparez ces dix vers avec les huit qui y corres
pondent dans le texte , vous serez surpris d'y voir
presque les mêmes idées , présentées dans le même
ordre.
Mais avant de parler du mérite de cette traduction ,
jetons un coup-d'oeil rapide sur le poëme original , et
tâchons de prendre un juste milieu entre les exagé
rations , dans le bien et dans le mal qu'on en peut dire .
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les ames profondément
sensibles , et les coeurs vraiment passionnés , ont reproché
à Ovide le choix de son sujet et le titre même de son
ouvrage. L'Art d'aimer ! ont-ils dit : il y a contradiction
dans les termes. A-t-on besoin d'art pour aimer ; et mettre
de l'art dans l'amour, n'est- ce pas détruire l'amour même ?
Ils peuvent avoir raison sans qu'Ovide ait eu tort. Il ne
faut pour cela qu'une chose , c'est qu'ils donnent au
mot aimer , un sens et Ovide un autre. On cite souvent
M. de Laharpe ; on s'habitue à le regarder comme une
autorité , et il en peut servir quelquefois. Or , il est
précis sur ce point ; pourquoi ne le cite-t-on pas ? << II
ne faut pas s'y tromper , dit-il , dans son Cours de
Littérature , le titre latin ne présente pas tout à fait
l'idée que nous attachons à ce mot aimer ; ce titre
Artis amatoriæ (3) , signifie proprement l'Art de faire
l'amour ; et en cela le poëte a raison ; car l'un ne s'apprend
pas , et l'autre peut en effet se réduire en art . >>>
Les anciens , et sur-tout les Romains d'u tems d'Ovide ,
connaissaient peu le moral de l'amour. Les élèves qu'il
prétend instruire , ce sont lesjeunes Romains qui veulent
passer leur jeunesse comme il a passé la sienne , dans le
commerce des femmes galantes et dans des jouissances
variées et faciles. Choisir une maîtresse , ou plutôt des
maîtresses , leur plaire , en jouir , les fixer , autant du
moins qu'on le peut de chose si changeante et si fragile,
sur-tout quand on se fixe si peu soi-même ; il n'en veut
pas enseigner davantage . Les femmes , avec leurs faiblesses
, leurs défauts , leurs vices même , sont ce qu'il
aime le mieux au monde ; il n'a point à se plaindre
(3) C'est en effet le titre que porte ce poëme dans les meilleures éditions
, et non pas de Arte amandi,
JANVIER 1808 . 67
:
d'elles ; il en a été bien traité ; il craindrait de paraître
ingrat s'il ne les instruisait pas à leur tour ; après avoir
armé les amans contr'elles , il les arme contre les
amans ; il leur apprend à plaire aux hommes , à les
subjuguer , à les enchaîner auprès d'elles. Enseignement
peu nécessaire , dira-t-on ! d'accord ; mais le
nécessaire est-il le but de la poësie ? doit-on lui demander
comme ce géomètre : Qu'est-ce que cela prouve ? Ovide
se proposa-t- il d'enseigner méthodiquement un véritable
art ? Ne voulut-il pas simplement rassembler et
rédiger les résultats de son expérience , et fournir aux
jeunes voluptueux des deux sexes , un recueil de traits ,
de pensées et de maximes amoureuses , exprimées en
jolis vers , dont ils aimeraient à orner leur mémoire et
à entremêler leurs entretiens ? Si ce fut-là son but , il
y réussit à merveille. Tous les jeunes gens le savaient
par cooeur , et dans la suite , Sénèque , citant un trait
des Métamorphoses , dit pour en désigner l'auteur :
oelui qui a rempli ce siècle non-seulement de son Art
d'aimer , mais de ses Maximes d'amour (1) .
S'il nous plaît de venir aujourd'hui juger cette production
légère avec des idées qui étaient étrangères aux Romains
, et avec un rigorisine de sentiment qui n'est peutêtre
pas beaucoup moins étranger aux Français , nous
pourrons mettre dans cette petite controverse beaucoup
d'esprit et de talent , nous aurons pour nous tous
les jeunes gens romanesques , ou qui espèrent le devenir
, ou qui veulent du moins le paraître ; mais nous
prouverons difficilement qu'Ovide , qui connaissait şi
bien sa nation et son siècle , n'ait pas fait précisément
ce qu'il fallait pour plaire à l'une et à l'autre , pour
devenir ce qu'il voulait être , le législateur de la galanterie
romaine , l'Automédon , le Tiphys de l'amour.
Qu'il n'ait pas fait à la rigueur un poëme réguliérement
didactique , tel , par exemple , que les Georgiques
de Virgile , ou l'Art poëtique de Boileau , cela
peut encore très-bien se démontrer ; mais sans qu'il
en résulte rien contre Ovide , puisque ce ne fut vraisem-
(4) Hic est sensus ejus qui hoc sæculum amatoriis non artibus
tantùm sed sententiis implevit. Excerp. controv. lib . 3 , cap. 7.
E2
68 MERCURE DE FRANCE ,
blablement rien de pareil qu'il voulut faire. Il n'est
pas douteux que son but ne fût tel que nous venons
de le voir ; il ne l'est pas non plus qu'il ne l'ait atteint
: que voulons-nous de plus ?-Mais des digressions
si fréquentes , des épisodes si multipliés et souvent
si peu liés au sujet.... Oui sans doute , puisque le poëte
n'a voulu qu'amuser les lecteurs , et non sérieusement
les instruire. Mais ses métaphores , ses comparaisons
continuelles , et quelquefois si singulières , si peu attendues
..... Dites ingénieuses et nouvelles, telles qu'elles
se présentaient en foule au génie vraiment poëtique ,
et à la vive imagination de l'auteur. Mais ce style toujours
brillant , cet abus presque continuel de l'esprit....
Oh ! pour celui-là , j'en conviens ; c'est-là, dans tous
ses ouvrages , le défaut dominant d'Ovide. Il aima mieux,
comme le dit un des oracles du goût (5) , tout accorder
à son génie , que le régler ; mais ne lui accorderons
- nous rien , et ne conviendrons - nous pas
que dans un poëme où il s'érige en professeur , non
de sentiment , mais de galanterie , il lui est permis plus
que dans tout autre , de déployer tout le luxe de son
esprit ?
Quoi qu'il en soit , Ovide dans son premier livre ,
voulant que son jeune élève commence par faire un
choix , le promène dans tous les endroits de Rome ,
où l'on voyait de jolies femmes ; aux promenades publiques
, aux théâtres , au cirque , au barreau même.
Chaque lieu est marqué par des traits particuliers et
des circonstances locales qui font connaître , ou qui
rappellent Rome , ses monumens et ses usages. Il est
certain que la longue description que l'auteur fait de
l'enlèvement des Sabines , quand il parle des jeux du
Cirque , nous paraît hors de propos et sur - tout de
proportion ; mais les Romains et peut-être encore plus
Tes Romaines , attachaient à ce trait d'histoire nationale
un intérêt que nous n'y pouvons mettre ; et nous
devons toujours craindre de juger ce qui était national
chez les anciens , avec des yeux trop modernes , et
un esprit trop français.
(5) Quintilien. Si ingenio suo , dit- il , temperare quam indulgere
maluisset .
JANVIER 1808. 69
Condamnerons-nous aussi l'autre description épisodique
qui suit bientôt après , je veux dire celle des
préparatifs de l'expédition contre les Parthes , et qui
plus est , du triomphe qui attend au retour le jeune
Tibère , partant alors pour cette expédition sous les
auspices d'Auguste , son père adoptif ? Serons – nous
assez pressés de savoir ce que deviendront les petits
soins qu'Ovide conseille de prendre auprès d'une belle ,
témoin de ces spectacles , et les services galans qu'il
engage à lui rendre , pour ne pouvoir nous arrêter
avec plaisir sur cette description sibrillante, si poëtique ,
cet à propos si bien saisi , qui dut flatter également
les Romains , et celui qui était devenu léur maître ?
Auguste y est ingénieusement loué , ce même Auguste
qui dix ans après devait donner pour prétexte à l'exil
du poëte le poëme qui contient de lui de si magnifiques
éloges . Ovide était alors dans une haute faveur
auprès de lui , et admis à sa familiarité la plus intime ;
les louanges qu'il donne à l'Empereur n'ont aussi rien
de honteux , comme celles qu'il lui prodigua inutilement
dans son exil. L'éloge du pouvoir cesse d'être avilissant
pour le faible , quand , au lieu d'être l'expression
de l'intérêt ou de la crainte , il l'est de l'attachement
ou de la reconnaissance .
Ne cherchons pas à défendre de même l'énumération
que fait Ovide , des excès et des crimes où l'amour
avait entraîné quelques femmes , dont les noms et les
scandaleuses aventures appartiennent plutôt à la fable
qu'à l'histoire . Il pouvait prouver moins immoralement
et plus galamment la fragilité de leur sexe , lorsqu'il
engage ses disciples àà y compter dans les soins qu'ils
prendront pour réussir auprès d'elles. On ne peut surtout
comprendre les détails où il semble se plaire , dans
la peinture de la hideuse passion de Pasiphaë pour un
tanreau .
O haine de Vénus , o fatale colère !
Dans quels égaremens l'amour jeta ma mère ! ( 6 )
Voilà tout ce que le goût et la décence pouvaient se
(6) Racine. Phèdre.
70 MERCURE DE FRANCE ,
⚫ permettre sur cette abomination. Il y a loin de ces
deux vers à ceux-ci :
Hanc tamen implevis , vaccá deceptus acerná ,
Dux gregis ; et partu proditus auctor erat.
Mais reprenons notre indulgence , sinon imorale , au
moins poëtique , quand le poète professeur conseille à
ses disciples de se concilier avec la suivante , pour
arriver à la maîtresse , de se mettre même dans l'occasion
aussi bien avec l'une qu'avec l'autre. On voit
dans plus d'une de ses élégies , qu'il avait mis lui-même
en pratique ce qu'il établit ici en théorie : ne lui faisons
pas non plus un crime de ce qu'il dit sur les présens ,
et de l'efficacité qu'il leur attribue en amour. Tout
cela était de mode à Rome du tems d'Auguste , et
il y a eu des tems, sans doute bien éloignés du nôtre, où
l'on assure que cela était assez de mode même à Paris .
Que dire de tous les autres moyens de plaire qu'il
conseille dans le reste de ce livre ; de l'assiduité à écrire
des billets tendres ; à suivre partout sa maîtresse , à
lui prodiguer ces petites attentions dont le plus léger
incident peut fournir le prétexte ; de ce parti qu'il
apprend à tirer , parmi les délices de la table , de toutes
les circonstances qui peuvent être favorables à l'amour,
sans oublier les soins que l'on doit prendre du mari ,
en cherchant à séduire la femme , etc.: que dire sinon
que cela ne ressemble point sans doute à la marche
des grandes passions , mais que ce n'est point du tout
Aux grandes passions qu'Ovide a prétendu dicter des
règles ; que tout cela ressemble fort au contraire aux
petits soins de la galanterie , et que cette galanterie ,
où ce que l'on est convenu d'appeler ainsi par politesse
, est à peu près la même chez tous les peuples
corrompus ?
Toutes ces futilités , qui n'ont de mérite que par
l'élégance du style et le charme des vers , ne mettent
point l'esprit dans une telle disposition qu'il puisse voir
avec impatience un épisode poëtique en interrompre
le cours ; et lorsqu'avant de parler de la table et du
vin, Ovide, que Bacchus appelle , se ressouvient de
l'aventure d'Ariane , consolée par ce dieu dans
JANVIER 1808. 71
l'île de Naxos , et nous la rappelle dans de fort jolis
vers , qu'avons-nous de mieux à faire que de les entendre
?
Serons-nous plus sévères lorsque le trait épisodique
d'Achille et de Déidamir , vient confirmer cette doctrine
du poëte et de tous les vauriens qui lui ressemblent
, que toute femme en résistant ne demande pas
mieux que d'être vaincue ? N'y a- t-il pas vraiment une
rigueur déplacée à vouloir que ces préceptes de la
science du plaisir , soient aussi régulièrement compassés,
que le même équilibre y soit établi entre le fond du
sujet et les ornemens , qu'il l'est dans les divines Georgiques
, ou dans tout autre poëme didactique et régulier
?
Cependant , quelque plaisir que l'on prenne à entendre
des contes , fût-on même, comme La Fontaine ,
toujours disposé à rentendre celui de Peau d'Ane , il
faut convenir qu'Ovide abuse quelquefois de cette disposition
de son lecteur. Raconter était pour lui comme
un premier besoin ; sa mémoire , meublée de toutes
les fables de la mythologie , les lui fournissait à tout
propos . Ses élégies , et bien plus encore ses héroïdes
en sont remplies ; comment cet ingénieux badinage
de l'Art d'aimer ne le serait- il pas ? Il ne lui fallait
pas moins que les deux grands poëmes qu'il fit ensuite ,
les Métamorphoses et les Fastes , pour épancher cette
plénitude , dont on le voit comme tourmenté.
Dans son second livre , il prétend enseigner l'art de
fixer une belle , après avoir appris comment on parvient
à l'obtenir. Fixer l'Amour , cet enfant aîlé ! Comment
le pourra-t-il ? comment ôter à ce dieu l'usage de ses
aîles , si Minos ne put empêcher Dédale de lui échapper
et de s'envoler avec des aîles artificielles , de l'île de
Crête où il le retenait prisonnier ? Et là-dessus , le voilà
que dès le début il s'arrête , et se met à narrer , en
plus de soixante-dix vers , la fable de Dédale et de
son fils Icare. Cela est aussi trop fort.
M. de Saintange prétend , dans une de ses notes sur
ce livre , que cet épisode est parfaitement adapté au
sujet ; je prends la liberté de n'être pas de son avis :
>> c'est , dit-il , un argument àfortiori, tiré de la preuve
72 MERCURE DE FRANCE ,
1
que les rhéteurs appellent l'exemple. >> J'ai tout le respect
qu'on doit avoir pour l'à fortiori et l'à minori
des scolastiques , et pour les classifications données aux
formes oratoires par les rhéteurs , mais je trouve qu'ici
l'exemple est pris à faux et que la preuve ne prouve
rien. Je me garderai bien de vouloir le démontrer ;
car je sais qu'on aime encore moins les longs raisonnemens
que les longues histoires .
Mais lorsque le poëte conseille au jeune amant qui
veut captiver une maîtresse , de ne pas trop compter
sur les charmes de la figure , de joindre à cet avantage
celui des dons de l'esprit ; qu'il lui cite pour exemple
Ulysse , qui n'était pas beau , mais qui sut par son éloquence
enflammer une déesse , et qu'il nous peint ce
héros assis auprès de Calypso , sur le rivage de la mer ,
lui racontant encore le siége d'Ilion , déjà raconté tant
de feis , traçant sur le sable , avec une baguette , les
positions des Grecs et des Troyens , le flot venant tout
à coup effacer et enlever Troie , Rhésus et son camp ,
et tout cet appareil de guerre ; et la déesse , toujours
occupée de retenir le guerrier qu'elle aime , tirant de
cet incident une leçon sur la perfidie de l'élément
auquel il veut se fier encore ; lorsqu'il veut que l'on
apaise les querelles d'amour à force d'amour et de
tendres caresses , et qu'il donne pour preuve qu'on
pourrait bien nommer à priori , les hommes sauvages ,
errans et isolés au commencement du monde , les ani
maux solitaires et séparés comme eux , tous ennemis
les uns des autres , tous rapprochés , réconciliés et
rendus heureux par les caresses de l'amour ; lorsqu'il
fait apparaître Apollon , couronné de laurier et pinçant
sa lyre d'or , et que ce dieu l'engage à conduire les
jeunes élèves d'amour dans le temple de Delphes , pour
y lire l'inscription célèbre : connais-toi toi -meme , et
pour apprendre à tirer parti des qualités ou des agrémens
que la nature leur a donnés ; ce n'est plus un
pardon qu'il faut accorder au poëte, ni de l'indulgence
qu'on lui doit , ce sont de bien justes applaudissemens
pour ces traits d'imagination si riches , si élégans et si
nobles , dont il a su embellir et varier à tout moment
son sujet,.
JANVIER 1808. 75
Ces Episodes ont de plus le mérite d'être fort courts.
Leseul qui ait de l'étendue est celui de Mars et de Vénus
surpris à la face des dieux dans le filet de Vulcain ;
mais cette fable vient si à propos pour apprendre aux
amans qu'ils doivent écarter toutes les vaines précautions
de la jalousie , elle est si vivement et si poëtiquement
contée , qu'il n'y a pas moyen de la trouver trop
longue.
Cet Episode est, si l'on en veut croire M. de Laharpe ,
le seul qui aille bien au sujet ( 7 ) . « Malheur à lui , dit
avec raison M. de Saintange , d'être si difficile ! cela
prouve qu'il n'était pas exempt de ce goût compassé
des modernes , qui voudraient circonscrire l'imagination
des anciens dans les bornes de leurs propres
conceptions . >>
A propos d'Episodes , Laharpe qui ne les aimait pas
aurait bien dû n'en pas faire un si long et si déplacé ,
dans la bouche d'un professeur , que celui qu'il a mis
précisément en cet endroit. Ovide , dans le premier
livre de son Art d'aimer , fait l'éloge des poëtes , et
prétend qu'il n'y a point d'amans plus tendres , plus
constans , plus fidèles. Laharpe s'arrête pendant deux
grandes pages à prouver ces trois points. Et il dit nous ,
en parlant des poëtes et des gens à imagination ; or on
sait ce que c'était que l'imagination de Laharpe ; et ,
selon lui , tous les poëtes sont tendres : constans , c'est
demander beaucoup que de vouloir qu'ils le soient :
fidèles, oh ! c'est sur la fidélité , ou plutôt contre la fidé
lité qu'il dit les plus jolies choses du monde. <<<Je me
flatte , dit- il , en finissant , que ce petit commentaire
sur Ovide ne paraîtra pas hors du sujet , et que ni les
femmes , ni les amans , ni les poëtes ne peuvent s'en
plaindre. >> Je ne sais , mais il me semble que tout cela
est beaucoup plus dans la manière de certain personnage
des Femmes savantes , que dans celle de Quintilien.
Le troisième livre de l'Art d'aimer , est plus long
que les deux autres ; il a cependant beaucoup moins
d'Episodes . C'est celui qu'Ovide consacre tout entier à
(7) Cours de littérature , tom. II , pag. 200.
74 MERCURE DE FRANCE ,
instruire les femmes ; l'abondance , l'agrément et la
richesse de la matière lui ont apparemment suffi sans
tant d'embellissemens étrangers. On n'y en trouve , à
parler exactement , que deux. L'un vient à propos du
luxe de la toilette , c'est une riche description de celui
de Rome opposé à l'antique simplicité romaine : l'autre
est la fable de Procris mourant de la main de Céphale ;
exemple destiné à corriger les femmes jalouses , de leurs
soupçons , comme celui de Vénus et de Mars à dégoûter
les hommes des précautions et des éclats de la jalousie.
Cette fable est du nombre de celles que l'auteur raconte
de nouveau dans ses Métamorphoses , et ce qui prouve
en lui une souplesse de génie et une fécondité rares , il
l'y raconte tout différemment , ou du moins avec des
couleurs et des nuances toutes nouvelles. Dans les Mé
tamorphoses , comme l'observe M. de Saintange , « c'est
Céphale lui-même qui profondément affligé d'un malheur
dont il gémit encore , raconte son aventure funeste
: sa narration est plus touchante. Ici , c'est Ovide
qui parle : il embellit sa narration de descriptions fleuries
, de comparaisons , et de tous les ornemens poëtiques
: elle est plus brillante. »
Les préceptes que contient ce livre , non plus que
ceux du livre précédent , ne comportent aucune analyse.
Il faudrait les rapporter tous ; dépouillés du charme
des vers , la plupart ne paraîtraient plus que d'assez
froides minuties ; et même avec leur parure poëtique ,
ilyena , sur-tout à la fin des deux livres , dont la
traduction doit avoir eu de grandes difficultés , et dont
la citation serait impossible : on doit en deviner la
raison. Ce qu'ils ont de plus précieux et ce qui peut
intéresser à tout âge dans la lecture de cet agréable
poëme , c'est la peinture des moeurs et des usages , des
habillemens et des modes , enfin de tous les détails de
la vie intérieure et publique de ce qui formait la bonne
compagnie de Rome. Si beaucoup de jeunes Romaines
réunissaient tous les agrémens et tous les talens , les dons
de l'esprit unis à ceux du corps , les goûts élégans , les
recherches de la parure jointes à celles du plaisir ,
qu'Ovide conseille à ses belles élèves d'employer pour
séduire et pour enchaîner leurs amans , ce devaient
JANVIER 1808. 75
être en effet, pour les Romains civilisés , de très-aimables
maîtresses , et il faut avouer que du tems de la République
, les Cornélies et les Porcies ne pouvaient rien
offrir de pareil .
Dans ces deux livres comme dans le premier , l'ordre
le plus naturel des idées n'est pas toujours régulièrement
suivi ; les images , les comparaisons , les exemples
, sont prodigués , quelquefois jusqu'à la satiété ; ce
sont des défauts , sans doute , et c'en seraient de graves
dans un sujet important et sérieux , mais dans celui-ci ,
peu s'en faut que ce ne soient des qualités , et que le
véritable défaut ne soit de mettre de l'importance et du
sérieux dans le jugement qu'on en porte. Un autre
poëte qu'Ovide aurait pu faire un poëme plus régulier ,
mais que l'on n'aurait pu lire. Le désordre , les écarts ,
la surabondance , ne disconviennent point à l'amour ,
encore moins à la galanterie , et encore une fois , l'amour
n'est pas ici autre chose. In amore hæc omnia insunt
vitia comme dit Térence. On peut ajouter avec lui :
<<Si vous voulez mettre de l'ordre et de la régularité
dans ce qui est essentiellement irrégulier , ce n'est pas
faire autre chose que vouloir délirer avec méthode , ou
déraisonner à force de raison (8) » .
Mais en voilà pour le moins assez sur le poëme ;
venons enfin à la traduction. J'ai dit que le mérite
dont on y est frappé d'abord , est la facilité; mais on
s'aperçoit bientot , en comparant la version avec le
texte , que pour un poète moins habitué à traduire
en vers , et moins particulièrement exercé à traduire
Ovide , ce qui parait si facile serait le fruit de beaucoup
de travail , serait pour ainsi dire une facilité laborieuse.
Ce n'est pas que M. de Saintange , lui-même
n'eût quelquefois gagné à se donner plus de peine ;
la concision, dont il paraît s'être fait une loi , aurait
moins souvent dégénéré en sécheresse ; sa simplicité ne
serait pas devenue triviale , ou du moins inélégante ;
(8) ....... Incerta hæc si tu postules
Ratione certa facere , nihilo plus agas
Quam si des operam ut cum ratione insanias .
TER. EUN.
,
26 MERCURE DE FRANCE ,
et il aurait rendu dans beaucoup d'endroits , au lieu
du nombre de vers de son modèle , plusieurs idées ,
images , ou autres détails essentiels qu'on regrette de
ne pas trouver dans les siens. Dans tous les endroits
travaillés , et les plus importans le sont , l'élégance et
l'harmonie se joignent à la fidélité ; le style du traducteur
s'élève et s'abaisse dans de justes proportions
avec celui de l'original , et l'on retrouve dans plusieurs
de ces morceaux , toutes les qualités poëtiques
qui brillent dans la traduction des Métamorphoses .
C'est ce dont on ne peut bien juger que par des
citations de quelque étendue : il serait aisé de les multiplier
, et il est difficile de les choisir.
Les riches descriptions de Rome , l'épisode de l'enlèvement
des Sabines , les préparatifs de l'expédition
des Parthes , et le triomphe qui attend le vainqueur ;
l'arrivée bruyante de Bacchus dans l'île de Naxos , sont
autant de morceaux qu'on pourrait citer dans le premier
livre : je choisirai dans le second , celui où Ovide
conseille aux jeunes gens de joindre la culture de l'esprit
aux charmes de la figure , lovs même qu'ils en sont les
mieux partagés . C'est-là que se trouve la scène épisodique
d'Ulysse et de Circé au bord de la Mer , épisode
qui ne tient sans doute que faiblement au sujet , mais
qui y tient cependant par je ne sais quel attrait de më.
lancolie qu'il està regretter peut-être qu'on n'y éprouve
pas plus souvent.
:
1 Loin de nous Canidie et son art trop coupable ;
Le secret d'être aimé , c'est de se rendre aimable.
Mais tu n'obtiendras pas ces innocens secrets
De ta seule figure et de tes seuls attraits.
Sois beau comme ce grec vanté dans l'Iliade ,
Comme,Hylas qu'enleva l'amour d'une Naïade ,
Si tu ne veux pas craindre un fâcheux abandon ,
Joins les dons de l'esprit à ce fragile don .
C'est un bien peu durable : il décroît avec l'âge :
Le tems n'épargne pas les grâces du visage .
Dès que l'été paraît , la fille du printems ,
La violette meurt ; et les lys n'ont qu'un tems ,
La rose sèche , tombe , et son épine resté :
٤٤٢
De la frêle beauté c'est l'image funeste .
)
Beau jeune homme ! Bientôt tes cheveux blanchiront ;
)
JANVIER 1808 .
77
Et les rides bientôt vont sillonner ton front.
Répare par l'esprit ce que l'âge t'envie.
La beauté de l'esprit dure autant que la vie .
Cultive les talens , l'éloquence et les arts .
Ulysse par ses traits charmait peu les regards ;
Mais l'éloquence en lui séduisait les déesses .
Calypso ! par combien de raisons , de caresses ,
Tu voulus t'opposer à son cruel départ ,
Alléguant des dangers prétextes avec art ! (9)
Tu lui redemandais les malheurs de Pergame ,
Et le même récit charmait toujours ton ame .
Un jour au bord des mers tu veux que ton héros
Te redise Rhésus , son char et ses chevaux .
Ulysse sur le sable , armé d'une baguette ,
Représente ces faits que sa bouche répète..
Ici vous voyez Troie ; il en trace les tours .
Voilà le Simoïs ; mon camp borde son cours .
Cette plaine , et ses doigts en figurent l'enceinte ,
Là , du sang de Dolon par món glaive fut teinte ,
La nuit qu'il vint d'Achille enlever les coursiers .
Les tentes de Rhésus occupaient ces quartiers .
Ici , par ce chemin que ce sillon remplace ,
J'emmenai triomphant le char du roi de Thrace.
Comme il peignait ces faits sur l'arène tracés ,
Une vague survient , et du sable effacés
Rhésus , ses pavillons , le camp d'Ulysse et Troie
Ont soudain disparu sous le flot qui les noie .
Crains , disait Calypso , ce terrible élément :
Vois de quels noms le flot se joue en un moment , etc.
On doit convenir qu'à quelques taches près , la versification
de cette longue tirade a toute l'élégance et la
facilité qu'aurait une composition originale ; le mérite
en paraît plus grand si l'on songe à la difficulté prodigieuse
de traduire en vers dans notre langue. Quel-
(9) Je ponctue ici , comme dans le texte que j'ai sous les yeux ; mais
je crois que ce troisième vers ne peut tomber ainsi , par apposition , à
la fin de la phrase ; que le point d'admiration doit être après le vers
précédent , et que celui- ci doit se lier au suivant de cette manière :
Calypso ! par combien de raisons , de caresses ,
Tu voulus t'opposer à son cruel départ !
Alléguant des dangers prétextés avec art ,
Tu lui redemandais , etc,
78 MERCURE DE FRANCE ,
ques observations prouveront cependant , si je ne me
trompe , que les meilleurs vers de ce morceau sont
aussi les plus fidèlement traduits , et que le traducteur
ne s'écarte jamais impunément de son auteur.
Le secret d'être aimé , c'est de se rendre aimable.
Ce second vers , très-aimable lui-même , est presque
littéralement traduit de l'hémistiche latin
Ut ameris , amabilis esto.
Le suivant n'est pas si heureux :
Mais tu n'obtiendras pas ces innocens secrets ,
Outre la construction directe et prosaïque du vers entier
, on ne voit pas pourquoi , sinon à cause de la
rime avec attraits , le secret d'être aimé se multiplie
tout d'un coup, et devient ces innocens secrets.
Vers 5. Sois beau comme ce Grec vanté dans l'Iliade ,
Cela peut faire équivoque ; car la beauté d'Achille est
vantée tout aussi souvent dans l'Iliade , que celle de
Nirée. Ovide dit : quand tu serais ce Nirée si cher à
l'antique Homère ; et il fallait tâcher de le dire comme
lui.
Les deux vers 7 et 8 : Si tu ne veux pas craindre etc. ,
sont très -bien et très-exactement traduits de ceux-ci :
Ut dominam teneas nec te mirere relictum ,
Ingenii dotes corporis adde bonis .
Mais les deux d'après :
C'estun bien peu durable , il décroît avec l'âge :
Le tems n'épargne pas les grâces du visage ,
ôtent à l'original trop de sa force et de sa singularité.
Forma bonum fragile est : quantumqué accedit ad annos
Fit minor ; et spatio carpitur ipsa suo .
Les deux vers français , en réduisant la pensée à son
expression commune , effacent tout ce qu'il y a de piquant
et de neuf dans le latin.
Les vers 11 , 12 et 15 au contraire : Dès que l'été parait
, etc. sont charmans , et rendent avec une fidélité
suffisante , quoiqu'avec quelques différences dans le
tour , les deux d'Ovide :
6
JANVIER 1808 .
79
Nec violæ semper , nec hiantia lilia florent ;
Et riget amissá spina relicta rosá .
Je n'en dirai pas autant du vers 17 :
Répare par l'esprit ce que l'âge t'envie ,
Outre ce répare par , qui n'est rien moins qu'agréable à
l'oreille , et cette expression vague ce que l'âge t'envie ,
qui ne présente à l'esprit rien de précis , ni même de
clair pour qui ne croit réellement entendre que ce qu'il
entend , ce vers détruit entiérement la figure neuve et
hardie du vers latin :
Jam molire animum qui duret , et adstrue forme .
Il est vrai qu'il était très - difficile à rendre , et que
ces deux métaphores molire et adstrue , prises de
l'art de bâtir , et appliquées à l'esprit , sont tout-à-fait
intraduisibles : elles font voir l'esprit comme un ornement
, ou plutôt comme un édifice durable , dont il faut
soutenir celui de la beauté en l'élevant auprès d'elle .
Le latin dit tout cela ; le français ne le pouvait dire ,
même en deux vers , mais il pouvait en approcher davantage
, et substituer quelque figure qui eût aussi sa
nouveauté et sa hardiesse , à celle qu'il ne pouvait conserver.
On ne doit pas lui reprocher de même d'avoir resserré
dans ce seul vers (19) :
Cultive les talens , l'éloquence et les arts ,
les deux vers où Ovide recommande le soin de cultiver
les arts libéraux , et de se rendre savant dans les
deux langues (10) , c'est-à-dire , les deux littératures ,
grecque et latine , connaissances à laquelle l'éducation
littéraire se bornait alors. Le traducteur , en particularisant
moins dit davantage , et c'est une bonne fortune
en traduction que d'étendre en abrégeant.
Le reste de ce morceau , qui contient la scène d'U--
lysse et de Calypso , ne donne sujet à aucune observation
particulière; on en peut faire une générale sur la
fidélité de la traduction , dans les endroits mêmes où le
(10) Nec levis ingenuas pectus coluisse per artes
Cura sit , et linguas edidicisse duas .
>
:
80 MERCURE DE FRANCE ,
tour concis et le mouvement du style étaient les plus
difficiles à rendre , comme dans ces deux vers :
Hæc inquit Troja est : muros in littore fecit ;
Hic tibi sit Simoïs : hæc mea castra puta.
qui sont rendus littéralement par ceux-ci :
Ici vous voyez Troie : il en trace les tours ;
Voilà le Simoïs : mon camp borde son cours , etc.
Je citerai pour second exemple ce morceau du troisième
livre , sur le luxe de Rome , comparé à son antique
simplicité. On y reconnaîtra des idées et jusqu'à
des expressions dont un poëte français , qui peut-être
n'avait pas plus d'esprit qu'Ovide ; cela est presque impossible
, mais qui l'avait plus étendu , n'a pas dédaigné
de faire usage.
Tout fut simple dans Rome au tems de nos aïeux .
Des dépouilles du monde elle éblouit nos yeux .
En sa pompe aujourd'hui voyez le Capitole :
Un autre Jupiter semble en être l'idole .
Les murs de ce sénat , conseil de l'Univers ,
Sous le roi Tatius de chaume étaient couverts .
Vois du Mont-Palatin l'édifice superbe ;
Quelques boeufs autrefois y ruminaient sur l'herbe .
Qu'un autre des vieux tems fasse les vains honneurs ;
Le bon siècle où je vis est tout fait pour mes moeurs .
L'or en fleurs , en tissus , en bagues se façonne ,
La perle en bracelets , et le marbre en colonne.
Des moles , élevés par de hardis travaux ,
Ont étonné Neptune et repoussé les flots .
Ce que j'aime n'est pas tant de magnificence :
Je chéris de nos moeurs le goût et l'élégance .
Ne vous chargez donc point de brocards superflus ,
A
Des diamans de l'Inde en lustres suspendus :
Ce vain faste repousse , et l'élégance attire .
C'est à la propreté que tient l'art de séduire .
Evitez l'abandon des cheveux négligés ;
Qu'ils soient artistement par le goût arrangés ;
Que chacune à son air conformant sa toilette ,
Consulte son miroir , conseil d'une coquette,
On lisse ses cheveux sur le front partagés ;
Cette coiffure sied à des traits alongés .
Un noeud qui sur la tête en forme l'assemblage ,
Accompagnera mieux la rondeur du visage .
Ils
JANVIER 1808.. 81
Ils roulent sur l'épaule élégamment épars ;
Tel , une lyre en main, on voit le dieu des av
Une autre les relève et les renoue en tresse EP
DE
LA
SEINE
Telle paraît Diane , agile chasseresse .
Une autre avec l'écaille en rattache les ne
Et cette autre les boucle en replis ondule
Observons sur le 3º vers quel estMais les fadug
tions poëtiques l'inconvénient des m
qu'on se permet de faire au texte :
En sa pompe aujourd'hui voyez le Capitole
donne en effet une idée pompeuse de ce lieu célèbre ;
mais pour ajouter au vers latin ces mots en sa pompe
qui n'y sont pas , il a fallu supprimer l'opposition qui
y est , et qui était essentielle , entre le Capitole du tems
d'Ovide et celui d'autrefois .
Aspice quæ nunc sunt Capitolia quæque fuerunt.
Vois quel est , et quel fut jadis le Capitole
serait un vers plus simple sans doute ; mais il conserverait
cette opposition nécessaire ; il aurait encore
l'avantage d'effacer une petite inattention du traducteur
, qui se servant deux fois du verbe voir , dans la
même période , a mis voyez dans ce 3º vers , et vois un
peu plus bas , dans le 7 ° :
Vois du mont Palatin , etc.
changement sans motif , et qui est d'un effet désagréable.
V. 4. Un nouveau Jupiter semble en être l'idole .
On ne peut pas dire qu'un Dieu est l'idole d'un temple
, ni d'un lieu quelconque , où son image , son idole,
est adorée . Etre l'idole ne se dit que figurément , pour
étre aimé jusqu'à l'adoration .
Ces deux vers ( 9et 10 ) :
Qu'un autre des vieux tems fasse les vains honneurs ;
Le bon siècle où je vis est tout fait pour mes moeurs .
Rappellent tout de suite le commencement du Mondain,
visiblement imité de ceux d'Ovide :
A
Prisca Juvent alios : ego nunc me denique natum
Gratulor : hæc ætas moribus apta meis .
M. de Saintange en avertit dans une note ; et il a eu
F
82 MERCURE DE FRANCE ,
lebon espritde ne rien changer à son second vers , qui
rend littéralement celui du texte, quoique le dernier
vers de Voltaire , tiré de la même source , fût le même
presque mot pour mot. Mais voulant se renfermer dans
un distique , il n'a pu , comme Voltaire, qui imitait et
ne traduisait pas , y faire entrer cette autre opposition
qui n'était pas à négliger. Qu'un autre loue lebon vieux
tems : moije me felicite d'étre né dans ce siècle , etc.
Voltaire, en ajoutant plusieurs circonstances , s'est
bien gardé d'omettre celle-là.
Regrettera qui veutle bon vieux tems ,
Et l'âge d'or , et le règne d'Astrée ,
Et les beaux jours de Saturne et de Rhée ,
Et le jardin de nos premiers parens :
Moi , je rends grace à la nature sage
Qui , pour mon bien , m'a fait naître en cet âge
Tant décrié par nos tristes frondeurs :
Ce tems profane est tout fait pour mes moeurs.
:
ce
Le tour des vers suivans était peut-être difficile à
conserver dans la traduction ; mais il aurait au moins
fallu ne pas rompre le fil des idées. Ovide ,suivant la
sienne , dit que si ce tems est fait pour ses moeurs ,
n'est pas à cause des prodiges que le luxe et la richesse
étalent , mais à cause de l'élégance et de la grace qui
ont remplacé l'antique rusticité.
Non quia nunc terræ lentum subducitur aurum ,
Lectaque diverso litore concha venit ;
Nec quia de crescunt effosso marmore montes ;
Nec quia cærulece mole fugantur aquæ ;
Sed quia cultus adest ; nec nostros mansit in annos
Rusticitas , priscis illa superstes avis .
Vos quoque ,etc.
t
Le traducteur s'est tout à fait écarté du texte ; il l'a
bouleversé entiérement , et l'on a peine à reconnaître
dans sa version les détails et l'ensemble du raisonnement
d'Ovide. Il dit ( vers 11 et suiv. ) d'une manière absolue
, et sans liaison avec ce qui précède :
L'or en fleurs , en tissus , en bagues se façonne ,
La perle en bracelets , et le marbre en colonne , etc.
On y est d'abord trompé: on croit que cette liaison
JANVIER 1808. 83
existe et que c'est à cause de tous ces objets de luxe , où
le poëte semble se complaire , qu'il aime le siècle où il
estné. On n'est détrompé qu'au vers 15 :
1
Ce que j'aime n'est pas tant de magnificence.
On trouve ensuite que ce rapprochement de la perle
quise façonne en bracelets , et du marbre qui se façonne
en colonne , n'est pas d'un goût pur , et l'on est tenté
d'en accuser Ovide ; mais si l'on consulte le texte , on
n'y voit rien de pareil. Il y est dit en quatre fort beaux
vers , qui méritaient que M. de Saintange employât
tout son talent à les bien rendre : « Ce n'est pas à cause
de l'or qu'on retire du sein de la terre , ni des conques
choisies qui viennent de différens rivages ( 11) , ni parce
que le marbre qu'on arrache du sein des montagnes les
fait décroître , ni parce que d'immenses palais bâtis au
bord de la mer en chassent les flots (12) ; mais parce
que l'élégance règne et qu'il ne nous reste rien de cette
grossièreté qui fut le partage de nos ayeux.>> Ni dans
les six vers cités plus haut , ni dans cette traduction
assez exacte , il n'est question d'or façonné en fleurs et
en bagues , pas plus que de perles en bracelets. Cet
emploi de l'or et des perles , sans cesser d'être magnifique,
est en même tems d'une élégance parfaite et
marque moins bien l'opposition entre les ornemens que
le poëte admet et ceux qu'il repousse ou qu'il dédaigne .
V. 15. Ce que j'aime n'est pas tant de magnificence ;
Je chéris de nos moeurs le goût et l'élégance .
Ne vous chargez donc point de brocards superflus ,
Des diamans de l'Inde en lustres suspendus , etc.
Encore une fois, ce n'est point là ce que dit Ovide. Dans
cette traduction , il énonce son goût pour la simplicité
( 11) Ceci peut convenir en même tems aux perles et à la pourpre .
(12) Moles ne signifie pas ici un môle , qui est un objet d'utilité publique
, mais un édifice de luxe , un palais ,comme dans ces vers d'Horace :
Jam pauca aratro jugera regiæ
Moles relinquent ;
Et encore mieux dans ceux-ci :
Contracta pisces æquora sentiunt ,
Jactis in altum molibus .
F
84 MERCURE DE FRANCE ,
et il conclut de là que les femmes , sans doute pour
lui plaire , doivent être simples ; ce qui est plus avantageux
que poli ; dansson texte , lui dont les goûts élégans
sont connus , il se cite seulement pour exemple , et
il engage les jolies femmes à l'imiter. Vous aussi , ne
chargez point vos oreilles de ces pierres précieuses que
fournissent les mers de l'Inde , etc.
Vos quoque non caris aures onerate lapillis ,
Quos legit in viridi decolor Indus aqua. !
Aucun monument ni aucune tradition ne nous apprennent
que les femmes romaines portassent pour
boucles d'oreilles des diamans montés en forme de lustres.
Il est visible d'ailleurs que ce n'est point de diamans
qu'il s'agit ici , puisqu'assurément cette substance toute
ignée ne se trouvait pas plus alors dans la mer qu'elle
ne s'y trouve aujourd'hui ; mais de pierres diversement
colorées , dont les plus précieuses et les plus chères
venaient des mers de l'Inde.
Les douze ou quinze derniers vers rendent avec une
précision élégante les détails minutieux et difficiles des
différentes formes de coiffures qui étaient alors de mode,
et qui , après bien des révolutions , le sont en grande
partie , redevenues aujourd'hui. Ces traits sont précieux
pour la connaissance des anciens costumes. Ovide s'arrête
encore quelque tems sur la coiffure , et son traducteur
le suit fidèlement. Il n'y a manqué d'une manière
sensible qu'à la fin de cette tirade , où quelques circonstances
locales étaient cependant à conserver. Il s'agit
des faux cheveux ou perruques, dont il paraît que les
dames romaines ne se cachaient nullement de faire
usage.
Et leurs faux cheveux blonds en public achetés
Mentent à nos regards , du prestige enchantés.
Voilà tout ce que dit M. de Saintange , encore a-t-il
ajouté gratuitement le dernier hémistiche ; et voici ce
que dit Ovide : <<<Une femme paraît avec une chevelure
épaisse mais achetée ; les cheveux d'une autre sont
devenus les siens pour son argent : elle ne rougit point
de les acheter publiquement : nous les voyons vendre
.sous les yeux d'Hercule et du choeur entier des Muses. >>>
JANVIER 1808 . 85
Nec rubor est emisse palam : venire videmus
Herculis ante oculos , virgineumque chorum .
Pourquoi n'avoir pas essayé de conserver cette localité ,
qui rappelle le temple d'Hercule Musagète , ou d'Hercule
aumilieu des Muses , bâti auprès du cirque de
Flaminius , et devant lequel on voit ici que se tenait cette
espèce de marché d'objets de toilette, et entr'autres de
fausses chevelures ?
Il y aurait dans ce même livre plusieurs autres morceaux
à citer , où l'on trouverait , avec quelques négligences
pareilles à celles que nous avons observées dans
ceux-ci, le même mérite de difficultés vaincues , sans
qu'il en coûte rien à la facilité du style , à la correction
ni à la clarté. Tels seraient entr'autres celui où Ovide ,
qui a recommandé aux hommes la culture des dons de
l'esprit , la conseille aussi aux femmes. Les arts , les
talens , la musique , la poësie , la danse , le jeu même ,
enfin tous les moyens de briller , d'intéresser et de plaire ,
entrent dans ce cours d'éducation galante. Tel serait
encore l'épisode de Céphale et de Procris : après avoir
vu la première manière dont le fait y est raconté , et
l'avoir comparée avec la seconde qui se trouve dans les
Métamorphoses , on pourrait faire aussi la comparaison
des deux morceaux rendus dans la traduction des deux
ouvrages par le même traducteur : mais ce serait alonger
cet extrait outre mesure. Je le finirai en appelant
l'attention de M. de Saintange sur quelques inexactitudes
éparses dans les trois livres du poëme , et qu'il
lui serait facile de corriger dans une seconde édition.
J'en avais marqué un plus grand nombre : je me bornerai
aux principales.
Vers le commencement du premier livre (15) , Ovide
dit:
Cacidæ Chiron , ego sum præceptor amoris ,
Sævus uterque puer , natus uterque ded.
et le traducteur , qui a nommé précédemment Achille :
Il eut Chiron pour maître , et j'en sers à l'Amour ,
Il a l'orgueil du sang qui lui donna le jour.
(13) Page 16.
86 MERCURE DE FRANCE ,
Le premier vers est bien , mais le second ne garde pas
lamoindre trace de la pensée d'Ovide :
Tous deux enfans cruels , tous deux fils de déesse.
A cette infidélité se joint une faute grammaticale. Il ,
dans le premier vers , se rapporte à Achille ; et dans
le second , à l'Amour ; d'où résulte une amphibologie
évidente.
Pag. 37. Dans la description anticipée du triomphe
dujeune Tibère , au retour de l'expédition des Parthes ,
Ovide , qui conseille aux jeunes gens de chercher à
y faire de plus douces conquêtes , dit à celui qu'il
endoctrine : si quelque belle demande le nom des rois ,
des lieux , des montagnes , des fleuves , réponds à tout :
n'attends même pas qu'elle le demande ; et ce que tu
ne sauras pas , dis- le toujours , comme si tu le connaissais
parfaitement , etc. >> M. de Saintange, par une
distraction bien extraordinaire , au lieu de ce jeune
romain , confondu parmi les spectateurs , met en scène,
qui ? Tibère , le triomphateur lui -même. Il suppose
donc qu'nue belle osera l'interroger sur son char , lui
demandera l'explication des ornemens de son triomphe,
et que lui , au milieu du brouhaha de son cortége
militaire , lui expliquera ce qu'il en sait et même
ce qu'il ne sait pas,
۱
: :
,
A l'aspect des tableaux , enseignés de ta gloire,
Du cortége pompeux de ton char de victoire ,
Si des rois prisonniers , des fleuves et des monts
Quelque belle , ô héros ! te demande les noms ,
Réponds , préviens-la même , et conteur sans scrupule ,
Dis plus que tu ne sais : le beau sexe est crédule.

:
Embarrassé du personnage qu'il fait jouer à son héros ,
il a passé légérement sur le conseil de n'être point arrêté
par son ignorance , de dire ce qu'on ne sait pas comme
si on en avait la connaissance la plus complète. Il s'est
contenté de ces mots : dis plus que tu ne sais ; mais
ce conseil même , adressé au jeune prince que l'on conduit
en triomphe , est encore un non sense , dont il
est vraiment inconcevable que le traducteur ne se soit
pas aperçu.
JANVIER 1808. 87
P. 81. Pour complaire à sa mère , Achille , ô honte infâme !
Déguisait un héros sous un habit de femme .
Cela est beaucoup trop dur. La manière assez gaie ,
et même un peu crue dont Ovide raconte ensuite
l'aventure , et les crudités qui se sont aussi glissées dans
cet endroit de la traduction , pouvaient avertir son
auteur qu'il appuyait trop sur cette honte et sur cette
infamie. Ovide l'entend mieux , car il dit simplement :
<<Achille s'était caché sous des habits de femme , action
honteuse , s'il ne l'eût faite à la prière d'une mère. »
Turpe nisi hoc matris precibus tribuisset Achilles .
M. de Saintange fait deux fois le mot amours masculin
au pluriel , l'une dans le premier , et l'autre dans
le second livre ,
L'arène ouvre une lice à des amours nouveaux.
L'amour absent fait place à de nouveaux amours ;
ce qui n'est pas positivement contre la langue , mais
contre le bon usage. Si les grammairiens et le Dictionnaire
de l'Académie ne décident pas expressément que
ce pluriel doit être féminin , l'usage constant et unanime
, depuis que la langue est fixée , l'a décidé pour
eux.
Aucune de ces autorités ne permet que l'on dise
malgré que , au lieu de quoique , ni en vers ni en prose ,
nimême dans laconversation , et c'est avec surprise que
l'on trouve ici , p . 173 ,
Crois ce qu'on dit , malgré que ton oeil le démente.
On dit grasseyer et non grassayer , pour parler gras :
cependant M. de Saintange a dit, p. 243.
Que dis-je ? cn minaudant une belle grassaye .
Enfin , après un premier membre de phrase négatif ,
ni ne peut paraître dans le second sans être suivi de ne ,
à quelque tems de l'indicatif que soit le verbe. Je ne
sais si cette règle est ainsi exprimée dans quelque grammaire
, mais je la crois certaine et sans exception; c'est
donc une faute positive que de dire comme M. de Saintange
, p. 271 :
Il ne brisera point la porte et les verroux ,
88 MERCURE DE FRANCE ,
۱
Ne déchirera point sa tunique ou la vôtre ,
Ni jamais par un tort se vengera d'un autre.
Il est si difficile d'écrire purement en vers dans
notre langue , sur - tout quand on joint à la gêne de
la versification celle de la traduction , qu'il y aurait
plus que du rigorisme à remarquer toutes les négligences
, et à en faire des sujets de reproche , dans un
ouvrage de quelque étendue ; mais les fautes réelles
contre la langue ne doivent se pardonner dans aucun
genre d'écrire , et le doivent d'autant moins , que l'auteur
qui se les permet écrit habituellement avec plus
d'élégance et de régularité.
- De quelque association littéraire que l'on soit , ou
que l'on ne soit pas , c'est définitivement par ses oeuvres
qu'on est jugé , c'est par elles que l'on est destiné à
faire ou à ne pas faire autorité dans la langue. M. de
Saintange s'est placé, par les Métamorphoses , parmi
les autorités de notre langue poëtique: c'est à lui de
ne pas décheoir. L'Art d'aimer ne peut jamais être
mis sur la même ligne , mais il n'y est pas mis non plus
dans sa langue originale, et cependant , n'en déplaise
à des juges trop sévères , ce jeu de la muse d'Ovide
ne la dégrade nullement du haut rang où elle s'est
placée par son chef-d'oeuvre. Une révision attentive
et soignée peut placer dans le même rapport ces deux
productis de son traducteur. Mr. GINGUENÉ.
:
VARIÉTÉS .
INSTITUT DE FRANCE . - Le lundi 4 janvier , la classe des sciences
mathématiques et physiques a tenu une séance publique. Elle était présidée
par M. Guyton. Voici l'ordre des lectures .
1. Proclamation des prix décernés par la classe pendant l'année 1807 ,
et de la question proposée par elle au concours.
2. Rapport de la commission du galvanisme , sur le mémoire de
M. Davy , qui a remporté le prix annuel fondé par S. M. I. , par
M. Gay Lussac.
3. Eloge historique de Broussonnet , par M. Cuvier , secrétaire
perpétuel .
4. Essai sur les propriétés du mucus animal , par M. Fourcroy.
JANVIER 1808. 89
5. Eloge historique de Lalande , par M. Delambre , secrétaire
perpétuel.
Proclamation des prix décernés dans la séance publique
du 4janvier 1808 .
Prix de physique.-La classe avait proposé en l'an XIII , pour sujet
du prix de physique qu'elle devait adjuger cette année , la question
suivante :
Déterminer, par des observations et des expériences anatomiques
et chimiques , quels sont les phénomènes de l'engourdissement que
certains animaux , tels que les marmottes , les loirs , etc. éprouvent
pendant l'hiver , sous le rapport de la circulation du sang , de la
respiration et de l'irritabilité ; rechercher quelles sont les causes de
ce sommeil , et pourquoi il est propre à ces animaux.
La classe a décerné le prix , valeur d'un kilogramme d'or , au mé
moire enregistré sous le n°º 1 , portant cette épigraphe : Il faut des
faits , et non des hypothèses . ( Journal de physique , tom. 1 ,
année 1771. )
L'auteur de ce mémoire est M. Jean-Antoine Saissy , docteur
en médecine , ancien médecin et chirurgien-major des hôpitaux de la
ci-devant compagnie royale d'Afrique , à la Calle , membre du cidevant
collége royal de chirurgie de Lyon , et membre de la société
de médecine de la même ville.
Prix de galvanisme. La classe a décerné le prix annuel de
3000 francs , fondé par S. M. l'Empereur et Roi , pour la meilleure
expérience qui sera faite dans le cours de chaque année sur le fluide
galvanique , à M. Davy, membre de la société royale de Londres , à
cause de son mémoire sur l'action chimique de l'électricité.
Prix d'astronomie . - La médaille fondée par M. Lalande pour être
donnée annuellement à lapersonne qui , en France ou ailleurs , les
seuls membres de l'Institut exceptés , aura fait l'observation la plus
intéressante ou le mémoire le plus utile aux progrès de l'astronomie ,
vient d'être décernée pour la première fois sans le concours , mais
toujours suivant les intentions du célèbre fondateur. Pour la seconde
fois le choix unanime s'est porté sur M. Guillaume Olbers , docteur
enmédecine , membre de l'Académie impériale des naturalistes , qui ,
dans le cours de l'an 1807 , a découvert une nouvelle planète qu'on a
nommée Vesta. C'est au même savant qu'on devait déjà la planète
Pallas , ainsi que plusieurs comètes qu'il a vues le premier. M. Olbers
est encore très-avantageusement connu par des formules élégantes , et
sur-tout par sa méthode ingénieuse pour déterminer l'orbite d'une
comète.
Prix proposés au concours pour l'année 1810.
Donner, de la double réfraction que subit la lumièreen traversant
90 MERCURE DE FRANCE ,
diverses substances cristallisées , une théorie mathématique vérifiée
par l'expérience .
La propriété de doubler les images , observée pour la première fois
dans le cristal d'Islande et retrouvée depuis dans plusieurs autres minéraux
cristallisés , a été pour les physiciens-géomètres le sujet de beaucoup
de méditations et d'expériences : ils en ont donné des explications souvent
plausibles par rapport à plusieurs circonstances ,et toujours trèsingénieuses
; mais aucune ne réunit cette généralité et cette précision qui
caractérisent toute loi mathématique susceptible , non-seulement de représenter
la marche des phénomènes , mais encore de donner la mesure
exacte de leurs résultats . C'est la recherche d'une semblable loi que la
Classe propose pour sujet du prix de mathématiques qu'elle doitdécerner
dans sa séance publique du mois de janvier 1810.
Cette question qui paraîtra sans doute importante et dont la solution
ne saurait manquer de répandre un très-grand jour sur plusieurs points
épineux de l'optique, peut être traitée soit à priori , soit à posteriori.
Dans le premier cas on partira nécessairement de quelque hypothèse
simple et vraisemblable sur la manière dont , à raison de sa structure
intérieure , un milieu réfringent peut modifier le mouvement de la lu
mière , et on en conclura par des considérations géométriques oupar des
calculs analytiques les diverses circonstances de la route que doivent tenir
les rayons à travers ce milieu .
La Classe exige que les auteurs qui suivront cette voie vérifient leurs
formules en les appliquant aux expériences connues et à celles que pourrait
indiquer leur théorie.
Quant à la solution à posteriori , il est évident que , pour y par
venir , on doit d'abord rassembler ces expériences , les discuter et en
imaginer de nouvelles , s'il est nécessaire , pour en déduire des for
mules qui les représentent toutes , et qui soient compatibles avec la
théorie maintenant bien constatée de la simple réfraction.
Le prix sera une médaille d'or de la valeur de 3000 fr .
Les mémoires envoyés au concours devront être remis au secrétariat
de l'Institut avant le premier octobre 1809. Ce terme est de rigueur.
SPECTACLES . Opéra Buffa. - Le Mariage de Figaro
est le chef-d'oeuvre de Mozart , comme opéra buffa ; cette
opinion, qui est celle des premiers musiciens de l'Europe ,
sera partagée par tous ceux qui entendront cet ouvrage.
On a reproché aux Allemands et sur-tout à Mozart,
d'avoir quelquefois trop soigné la partie de l'orchestre , et
négligé pour elle le chant principal : cette observation ne
peut avoir été faite que par des hommes qui ne sentent pas
lamusique et ne la connaissent pas. J'invite les véritables
1
JANVIER 1808. 91
1
amateurs à prendre les partitions de chant des opéras du
Mariage de Figaro , de la Clémence de Titus , etc. , etc. ,
ils jugeront eux-mêmes combien ce reproche est peu fondé.
Est-ce la faute de Mozart si l'on a défiguré ses ouvrages , et
si les chanteurs chargés de nous les faire connaître , n'ont
pu s'acquitter de l'obligation qui leur était imposée ? Enfin ,
je le demande aux lecteurs impartiaux , oserait-on juger le
tableau des Horaces sur une caricature qui en aurait été
faite?
Mais je m'aperçois que mes réflexions sur la manière
dont les ouvrages de Mozart ont été représentés en France ,
me mèneraient trop loin , et je ne veux que rendre compte
de la représentation du Mariage de Figaro.
Barilli , si parfait dans tous les rôles qu'il a joués jusqu'à
présent , a laissé quelque chose à désirer dans celui de
Figaro ; il le chante bien, mais on l'invite à y mettre un
peu plus de gaieté et de légéreté.
Madame Barilli est charmante dans le rôle de la Comtesse
; elle le joue avec grâce et décence , et le chante avec
une grande pureté. Cette cantatrice est très-bonne musi
cienne ; elle n'étonne pas par de grands éclats de voix ,
mais elle a une méthode parfaite ; elle ne hasarde jamais de
traits forcés , et chante constamment dans l'esprit du compositeur.
Madame Crespi Bianchi et Bianchi , s'acquittent bien ,
Pune du rôle de Suzanne , et l'autre de celui du Comte . En
général les acteurs , peu sûrs d'eux-mêmes à la première
représentation , ont joué la seconde avec un ensemble trèssatisfaisant.
La musique du Mariage de Figaro est plus
goûtée à chaque nouvelle représentation , et la foule s'empresse
d'aller applaudir ce bel ouvrage. B.
Théâtre du Vaudeville . - On a donné avec succès , lundi
dernier , sur ce théâtre , la première représentation de Rien
de trop , ou les Deux paravents , vaudeville en un acte ;
de M. Joseph Pain : je vais en faire connaître le sujet.
Léon et Eveline , jeunes époux récemment unis par des
devoirs qu'impose la société , et voulant vivre pour eux seuls,
prient leur oncle de leur permettre d'aller s'établir dans
son château pour échapper aux importuns qui les empêchent
de vivre uniquement l'un pour l'autre: l'oncle leur
représente que la campagne n'a rien de bien attrayant au
milieu de janvier , et qu'ils n'y trouveraient aucun moyen
de distraction: les jeunes gens répondent que le véritable
amour se suffit à lui-même, ils partent pour la campagne
92 MERCURE DE FRANCE ,
où ils sont depuis huit jours , lorsque l'action commence.
Le seul valet qui les ait suivi , et qui est dans la confidence
de l'oncle , soustrait soigneusement à leurs regards
Tout ce qui pouvait les occuper , comme livres , instrumens
de musique , etc. , etc.; l'oncle arrive et réveille l'ambi
tion de Léon en lui annonçant l'avancement de plusieurs
de ses amis , il pique la coquetterie d'Eveline en lui décrivant
les nouveaux plaisirs de la capitale : les jeunes gens
rendus plus dociles par une retraite absolue de huit jours,
confessent qu'ils ont eu tort , reconnaissent la vérité du
proverbe , Rien de trop , et retournent à Paris avec leur
oncle.
On a trouvé de la ressemblance entre cet ouvrage et
Adolphe et Clara : dans l'opéra de M. Marsollier , l'amour
que des deux jeunes époux , dont ils avaient été distraits par
le tumulte du monde , se rallume dans le château où ils
sont tête à tête et se croient prisonniers ; tandis que dans les
Deux Paravents , Léon et Eveline , livrés à eux-mêmes à la
campagne , regrettent bientôt Paris : je ne crois donc pas
que l'opéra d'Adolphe et Clara ait fourni à M. Pain l'idée
première de son vaudeville ; je penserais plutôt qu'elle lui a
été suggérée par une réflexion de madame de Sévigné , qui
prétendait << que deux amans les plus épris , ne résisteraient
>> pas à l'épreuve de cent lieues faites tête à tête en chaise
>>d>eposte. >>>
:
Quelle qu'en soit la source , le nouveau vaudeville est
très-agréable : au moyen de quelques coupures , le dialogue
est maintenant aussi rapide que spirituel , les couplets sont
charmans , et j'en ai remarqué plusieurs , dont le mérite
unique n'est pas d'ètre composés de huit vers , dont les sept
premiers , ordinairement fort insignifians , ne sont là que
pour amener un calembourg au huitième .
Voilà le second vaudeville pour lequel M. Pain n'a pas
de collaborateur : travailler seul à ce théâtre est chose assez
inusitée ; cependant cette innovation a trop bien réussi à
l'auteur d'Amour et Mystère et des Deux Paravents , pour
qu'il ne soit pas tenté de continuer à travailler ainsi.
B.
Théâtre Feydeau. - Ils sont chez eux , ou les Epoux
avant la noce , opéra comique en un acte , a été joué avec
succès à ce théatre : les paroles sont de M. Desaugiers , et
la musique de M. Alexandre Piccinni. Dans le prochain
numéro , nous rendrons un compte plus détaillé de cet ou
vrage.
JANVIER 1808. 93
NOUVELLES POLITIQUES .
S. M. l'Empereur est arrivé à Paris le 1er Janvier , à
9heures du soir. Elle était partie le 27 d'Alexandrie , et
avait passé le Mont-Cenis le 29.
Depuis son retour, elle a reçu , le Dimanche, à l'audience
de la messe , le Corps diplomatique.-Elle est allée voir
le Tableau du Sacre , peint par David ; visiter les nouveaux
tableaux exposés au Museum , et a assisté à l'Opéra , à la
cinquième représentation de la Vestale ; par-tout elle a été
accueillie avec des acclamations de joie et de reconnaissance.
- M. le Conseiller - d'Etat , Bigot de Préameneu , est
nommé à la place de Ministre des Cultes. Il a déjà prêté ,
en cette qualité , son serment entre les mains de l'Empereur.
- Le Moniteur du jeudi , 7 de ce mois , contient une
déclaration extraite de la gazette extraordinaire de Londres ,
du 19 décembre. Dans cette piece , les ministres anglais
s'efforcent de répondre aux allégations contenues dans la
déclaration de S. M. l'Empereur de toutes les Russies ;
mais ces réponses sont de la plus grande faiblesse ; c'est
ce qu'on n'a pas eu de peine à demontrer dans le Moniteur
, par des notes très intéressantes qui sont en marge
de la declaration.-Nous regrettons que leur étendue ainsi
que celle de la déclaration du Gouvernement anglais , ne
nous permettent pas de les insérer textuellement ; nous en
donneronsdu moins l'extrait :
Les ministres anglais feignent de croire que pendant les
conférences de Tilsitt , l'Empereur de Russie avait été forcé
de souscrire à des engagemens secrets contraires à la gloire
de sa couronne et sur-tout désavantageux à l'Angleterre;
mais ils espéraient que S. M. I. chercherait bientôt à s'y
soustraire. Sa déclaration prouve , suivant eux , qu'elle est
toujours sous l'influence d'une puissance essentiellement
ennemie de la France.
Ils prétendent qu'ils ont fait les plus grands efforts pour
seconder la Russie tant qu'elle a été leur alliée dans la
dernière guerre ;
Ils nient que le commerce de Russie ait éprouvé des vexations
de la part des vaisseaux anglais : il n'y a que peu
d'exemples de bâtimens russes detenus ;
Ils s'excusent de n'avoir point accepté la médiation of
1
94 MERCURE DE FRANCE,
1
ferte par la Russie , sur ce que l'on ne pouvait avoir une
grande confiance dans l'efficacité de cette médiation, puisque
l'Empereur de Russie laisse même en ce moment , et malgré
les stipulations de Tilsitt , ravager et dévaster , par une
armée française, les possessions qui restent au Roi de Prusse,
lever des contributions sur ce pays , etc.
Ils reprochent à leur tour à la Russie de n'avoir point
voulu accepter la médiation pour le rétablissement de la
paix entre la Grande-Bretagne et le Danemarck. Sans
croire qu'ils aient besoin de se disculper sur l'invasion de
Copenhague , ils font entendre qu'ils ont été forcés d'en
agir ainsi pour empêcher l'effet des prétendus arrangemens
secrets , souscrits à Copenhague.
Ils prétendent que S. M. Britannique n'a jamais refusé de
traiter avec la France , lorsque cette puissance a exprimé le
désir de traiter sur des bases admissibles . Et il paraît que
les bases admissibles sont la reconnaissance de son code
maritime ; code d'après lequel l'Angleterre aurait , à jamais,
le sceptre des mers.
Telle est en substance la déclaration de l'Angleterre. -
Voici l'extrait de la réponse que contiennent les notes du
Moniteur :
1º. Il n'a jamais été pris à Tilsitt d'engagement secret
dont l'Angleterre puisse se plaindre et qui la concerne en
aucune manière. Ainsi l'invasion du Danemarck n'a été
entreprise que sur de vains prétextes.
2°. L'Angleterre n'a jamais agi que pour ses intérêts , et
non pour ses alliés. Que leur importait à ces alliés l'invasion
de l'Egypte , l'attaque de Constantinople , etc. , etc. ?
3°. Il est faux de dire que le commerce de Russie , comme
celui de toutes les nations , n'ait pas éprouvé de vexations de
la part de l'Angleterre. Plus de cent bâtimens russes ont
été détournés de leur navigation , soumis à d'odieuses visites ,
retenus en Angleterre , etc. , etc.
4°. Il est faux que le traité de Tilsitt n'ait pas eu son
exécution à l'égard de la Prusse . On lui a rendu plus de
places que l'on n'en devait rendre d'après les stipulations
, etc.
)
:
5°. L'invasion de Copenhague est une atteinte au droit
des gens , une entreprise dont toutes les puissances ont été
révoltées . Accepter la médiation entre l'Angleterre et le
Danemarck , serait presque reconnaître que la guerre entre
ces puissances ressemble aux autres guerres , qu'elle a
quelque fondement légitime. Sur quelle base entamerait-on
JANVIER 1808 . 95
cette négociation ? l'Angleterre propose-t-elle de rendre la
flotte danoise ; de reconnaître seulement l'inviolabilité de
laBaltique? ...
*6°. Quant à la tyrannie que l'Angleterre prétend exercer
sur les mers , voici les observations méme de l'auteur des
notes du Moniteur .
« Les puissances du Continent , en proclamant de nouveau
les principes de la neutralité armée , ne font autre
chose que d'énoncer les maximes qu'elles se proposent
d'adopter dans la prochaine guerre maritime. Vous ne
pouvez les empêcher de diriger leur politique comme
elles l'entendent ; elles usent en celad'un droit qui appartient
à tous les gouvernemens , et à l'usurpation duquel elles
n'auraient à opposer que l'ultima ratio regum. De votre
côté , vous proclamez les principes de vos lois maritimes ,
c'est-à-dire , les principes dont vous voulez vous servir à la
prochaine guerre. Le Continent n'a aucun intérêt à exiger
de vous à cet égard , ni des déclarations , ni des renonciations
. Les déclarations seraient inutiles dès le moment où
vous croiriez pouvoir les oublier impunément. Des renonciations
sont sans objet , car on ne renonce point à des
droits qu'on n'a pas . Si l'on juge de ce que vous ferez par
ceque vous avez fait jusqu'à ce jour , on en conclura que
vous n'exigerez des puissances du Continent ni déclaration
ni renonciation; et comme elles n'en exigeront pas de vous ,
il n'y a donc aucune question à discuter , aucune difficulté
à résoudre ; il n'y a donc rien ici qui puisse retarder d'un
jour les bienfaits de la paix . Si cependant vous éleviez l'étrange
et nouvelle prétention d'imposer la France et aux
autres puissances du Continent , par un acte de votre seule
volonté, l'obligation de souscrire à vos lois maritimes , ce
serait lamême chose que si vous exigiez que la législature
et la souveraineté de la Russie , de la France , de l'Espagne
, fussent transportées à Londres ; belle prérogative
pour votre parlement ! Ce serait la même chose que si vous
proclamiez la guerre perpétuelle , ou du moins que si vous
mettiez pour terme à la guerre le moment où vos armes se
seraient emparées de Pétersbourg , de Paris , de Vienne et
deMadrid. Mais si tel n'est point le fond de votre pensée ,
il n'y a donc plus aucun obstacle à la paix..... »
à
96 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1808.
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( N° CCCXXXIX. )
SAMEDI 16 JANVIER 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
PDELA POESIE.

LE TOMBEAU DU COURSIER
Chant imité de l'arabe (1).
Vorx du désert , redis au loin mon deuil :
L'ami du brave est au fond du cercueil.
O voyageur ! partage ma tristesse ;
Mêle tes cris à mes cris superflus.
Il est tombé le roi de la vitesse !
L'air des combats ne le réveille plus,
Il est tombé dans l'éclat de sa course :
Le trait fatal a tremblé sur son flanc ;
Et les flots noirs de son généreux sang
Ont altéré le cristal de la source .
Voix du désert , redis- au loin mon deuil:
L'ami du brave est au fond du cercueil .
Du meurtrier j'ai puni l'insolence ;
Sa tête horrible aussitôt a roulé :
J'ai dans son'sang désaltéré ma lance ,
Et sous mes pieds je l'ai long-tems foulé.
Puis,contemplant mon coursier sans haleine ,
Je l'enlevai d'un bras mal affermi ,
(1) Cette pièce , imprimée derniérement dans l'Almanach des Muses ,
surune copiedéfectueuse , reparaît aujourd'hui telle que l'auteur Pavone,
98 MERCURE DE FRANCE,
Et je revins , traînant le noble ami
Qui tant de fois me porta dans la plaine.
Voix du désert , redis au loin mon deuil :
L'ami du brave est au fond du cercueil .
Depuis ce jour, tourment de ma mémoire ,
! Nul doux soleil sur ma tête n'a lui :
Mort au plaisir , insensible à la gloire ,
Dans le désert je traîne un long ennui.
Cette Arabie , autrefois tant aimée ,
N'est plus pour moi qu'un morne et grand tombeau ;
On me voit fuir le sentier du chameau ,
L'arbre d'encens et la plaine embaumée.
Voix du désert , redis au loin mon deuil :
L'ami du brave est au fond du cercueil.
Sous l'oeil du jour , quand la soif nous dévore ,
Il me guidait vers l'arbre hospitalier ;
A mes côtés il combattait le More ,
Et sa poitrine était mon bouclier,
De mes travaux compagnon intrépide !
Fier et debout dès le réveil du jour ,
Aux rendez-vous et de guerre et d'amour
Tu m'emportais , semblable au vent rapide.
Voix du désert , redis au loin mondeuil :
L'ami du brave est au fond du cercueil.
Tu vis souvent cette jeune Azeïde ,
Trésor d'amour , miracle de beauté ;
Tu fus vanté de sa bouche perfide ;
Ton cou nerveux de sa main fut flatté.
Moins douce était la timide gazelle ;
Le haut palmier brillait de moins d'appas.....
D'un beau Persan elle suivit les pas :
Toi seul , ami , tu me restas fidèle .
Voix du désert , redis au loin mon deuil :
L'ami du brave est au fond du cercueil .
Entends du moins ton maître qui te pleure ;
Il te suivra : réunis dans la mort ,
Nous dormirons dans la même demeure .....
Glisse sur nous , fraîche haleine du Nord !
Tu sortiras de la tombe poudreuse ,
Et sous ton maître , au jour du grand réveil ,
Tranquille et fier , dans les champs du soleil ,
Tu poursuivras ta route lumineuse.
JANVIER 1808.
99
Voixdu désert , redis encor mon deuil :
L'ami du brave est encor au cercueil .
MILLEVOYE.
ENIGME.
Afillette je suis doublement nécessaire ;
Saurait-elle sans moi ce que c'est que de plaire ?
Sans moi pourrait-elle danser ?
'Sans doute; mais jamais valser.
Je suis au lit , à table , à la ville , au village ;
Chez l'homme libre , au sein de l'esclavage
Al'église , à l'autel , dans les salons , au bal ;
Fuyant le mardi gras , faisant le carnaval.
Nul orateur sans moi n'obtiendrait la parole ,
Nul professeur n'ouvrirait son école ;
Personne en loge n'entrerait ,
Nul acteur ne saurait son rôle ,
Nul souffleur ne le lui dirait ,
Nul spectateur ne sifflerait.
Sans moi jamais aucune belle
らかじ
..... Ne serait facile ou cruelle ;
Les grands ne seraient pas logés dans des palais ,
Ni des valets anciens servis par des laquais .
On n'aurait point , sans moi, de lois ni de police ;
Onpourrait s'en passer , nous serions sans malice.
Enfin , sans moi nous n'aurions plus
Ni charlatans , ni malotrus ,
Ni Fenaigle le mnémonique ,
Ni Ravel , ni le docteur Gall ,
Ni le feuilleton , ni sa clique ,
Ni d'insignifiant journal ;
Etles choses , ma foi, n'en iraient pas plus mal.
LOGOGRIPHE.
Tous les ans je change de queue ,
Maisje garde long-tems ma tête .
Lecteur , le voisin de ma tête
Entout point ressemble à ma queue .
Jamais le voisin de ma queue
Nepeut se placer à ma tête.
S ........
H. D'EV.
د
1
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
CHARADE.
PRÊTEZ l'oreille à mon premier ,
Ne tombez pas dans mon dernier.
Un sot donne dans mon entier.
M..
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
!
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Feuille.
Celui du Logogriphe est Limonade , dans lequel on trouve limon ,
monde , ame , melon , mal , ami , moi , on , moine , mine , Dole , Milan,
onde, lande , alle , lime , loi , limande , Diane , oie , an , dime , Nil,
lima , nid, ali , île , lie , mol , io , manie , lion , ane , tien , miel, lia.
Celui de la Charade est A-vis .
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS.
(MÉLANGES. )
CONSIDERATIONS sur la diminution progressive des
Etats souverains en Europe.
Du moment où l'on eut renoncé en Europe à la coutume
absurde de partager les Etats entre les enfans des princes ,
il était dans la nature des choses que le nombre des souverains
diminuât progressivement. En effet les conquêtes
soumettent tôt ou tard les faibles aux puissans , et les mariages
portent , à défaut des males , les droits des femmes
dans d'autres maisons souveraines. Cependant l'anarchie ,
qui dans le moyen âge désola l'Europe et donna naissance
àla féodalité , avait subdivisé tous les royaumes en une telle
multitude de petits Etats , qu'il eût fallu un grand nombre
de siècles pour reformer en corps de nations des peuples
ainsi morcelés , si un événement extraordinaire n'eût prodigieusement
accéléré ces réunions. J'ai prouvé ailleurs (1 )
(1) Dans un essai intitulé : De l'Influence des armes à feu sur la
civilisation .
JANGTER 180 101
1
que la découverte et l'emploi des armes à feu avaient rendu
ce grand service à l'humanité.
Mais tandis que cette concentration de pouvoir s'opérait
presque en même tems en France , en Espagne , en Angleterre
, en Italie , et dans l'est de l'Allemagne , une seule
contrée de l'Europe , la partie occidentale de l'Empire germanique
, restait étrangère à ce mémorable changement.
La Souabe , la Franconie et les districts voisins conservèrent
la fodalité dans toute sa plénitude . Une foule de princes ,
de comtes , de barons , de nobles immédiats , d'abbés , de
prévôts régnaient sur un espace moins étendu qu'une de
nos grandes provinces . L'étude de leurs priviléges respectifs
, de leurs obligations et de leurs droits , enfin de leur
hiérarchie , était si compliquée qu'elle occupait exclusivement
une classe d'hommes laborieux , travail aussi inutile
pour la société que celui des mandarins lettrés , dont la vie
se passe à étudier des caractères . En dernier résultat , tous
ges peuples étaient foulés pour entretenir un ridicule simulacre
de royauté . Leurs étroites limites mettaient des entraves
continuelles au développement de leur industrie , et
le progrès des lumières était perdu pour eux , tandis que
leurs souverains eux-mêmes , enviant la condition des grands
seigneurs dans les monarchies , quittaient leurs cours pour
se faire sujets , et prendre du service chez les puissances
voisines.
Il serait sans doute curieux de rechercher les causes de
la singulière exception qui fit de ce coin de l'Europe le
refuge de la féodalité ; mais il est plus intéressant d'examiner
comment les grandes puissances , jouissant désormais
de toutes leurs forces intérieures , se balancèrent réciproquement
et conservèrent si long-tems , plutôt par jalousie
que par amour pour la justice , l'indépendance des petits
Etats.
La France était garante des libertés de l'Empire , la Prusse
surveillait l'Autriche , la Suède s'efforçait avec la Turquie
de contenir les Russes , comme autrefois la Pologne et
Venise avaient repoussé les Turcs et sauvé l'Autriche. L'Espagne
avec la France balançait sur l'Océan la puissance
anglaise. Le Piémont et Venise tenaient les clefs de l'Italie .
Mais la plupart de ces Etats qui ne craignaient pas d'en
treprendre des guerres offensives , n'avaient chez eux que
des défenses précaires et insuffisantes. La nature n'avait
point été consultée pour fixer leurs limites , et l'art avait
peu ajouté à leur sûreté. Aussi avaient-ils souvent prouvé à
102 MERCURE DE RANCE ,
leurs dépens cette vérité trop méconnue , que les plus grands
établissemens militaires , les armées les plus nombreuses ne
dispensent pas d'un bon systéme de places fortes , seules
sauve-gardes des Etats . Quelques revers suffisaient donc
pour ébranler des puissances formidables , en donnant à
l'ennemi le moyen de pénétrer dans le coeur des plus grands
Etats . C'est ainsi que la monarchie autrichienne , dont les
riches possessions touchaient à la Manche et à l'Adriatique ,
après avoir vu Vienne assiégée par les Turcs au dix-septième
siècle , eut encore à redouter vers le milieu du dix-huitième
ces faibles Bavarois qui s'avaneèrent jusqu'à trois lieues de
la capitale et en sommèrent le gouverneur. Ainsi la Prusse ,
dont les bras décharnés s'alongeaient des frontières de la
Hollande aux bormes de la Russie , vit plus d'une fois Berlin
occupé par ses ennemis dans cette même guerre de sept ans
où ses troupes eurent de si brillans succès : ainsi nous avons
vu, il n'ya pas vingt ans , Pétersbourg menacé par les Suédois
, dont la puissance est si disproportionnée aux forces
colossales de l'Empire russe , tandis que la Hollande , mal
défendue par ses inondations contre les armes de Louis XIV,
a pu se convaincre par deux exemples récens que la sécheresse
ou les glaces les rendaient également inutiles. Il en
était de même au sud de l'Europe. Naples avait été insultée
en 1742 par une flotte anglaise , l'Espagne avait été envahie
par les armées françaises plutôt que donnée par le testament
de Charles II. Enfin toutes les puissances européennes
avaient pu craindre pour leurs capitales , et leur existence
politique avait été compromise. Scules l'Angleterre ét la
France n'avaient pas depuis bien des siècles connu les horreurs
de l'invasion; l'une , défendue par l'Océan ; l'autre ,
forte de sa position concentrée , du génie militaire de ses
peuples , et protégée par ses forteresses dont Vauban rendit
dans la suite la ligne inexpugnable . Sans doute elle éprouva
de grands revers , mais les troubles civils avaient pu seuls
ouvrir à l'étranger les portes de fer de cet empire. La Liguè
avait introduit à Paris les Espagnols , comme les factieux
du treizième siècle y avaient appelé les Anglais . Au reste
il est digne de remarque que dans cette longue succession
de guerres et de traités , de victoires et de défaites , la
France a toujours conservé cette force d'expansion qui paraît
inhérente ' aux grands Etats bien constitués sous le
rapport militaire , tendant sans cesse à reculer ses frontières
jusqu'aux Alpes et au Rhin , ses limites naturelles .
Telle était la situation précaire de l'Europe. Cependant
JANVIER 1808. 105

ce système chancelant subsista long-tems , balancé peut-être
par les défauts même de ses élemens : des guerres sans
résultat et sans but dérangeaient trop souvent l'équilibre ,
mais il se rétablissait par la force des choses après bien du
sang inutilement versé , comme les oscillations du pendule
cessent bientôt d'elles-mêmes lorsqu'une cause étrangère ne
le met plus en mouvement.
Un événement mémorable , le partage de la Pologne , a
détruit de nos jours cette balance politique , et rendu aux
principes de réunion toute leur activité. Les malheurs et
les fautes de cette généreuse nation , tracés par une main
habile , sont suffisamment connus . Mais je ne puis m'empêcher
de m'élever contre cette erreur généralement accréditée
, qui attache au ministère qui gouvernait alors la
France , le blame de cette grande catastrophe. Rien ne peut
excuser sans doute l'ambassadeur qui ignora les négociations
préliminaires , et l'on doit déplorer l'asservissement honteux
de la France à la maison d'Autriche , triste fruit de l'alliance
de 1756 ; mais il ne faut que jeter un coup - d'oeil
impartial sur la position des choses à cette époque , pour
se convaincre que les trois puissances co-partageantes avec
leurs 800,000 mille soldats , ne se seraient pas laissé intimider
par les démonstrations hostiles du cabinet de Versailles,
dont les amis partageaient la faiblesse. La Porte
vaincue sur terre avait vu en frémissant , dans l'Archipel ,
le pavillon russe , que dans son ignorance elle ne soupçonnait
pas pouvoir arriver par le sud au coeur de ses Etats (2).
Les Grecs , si long-tems courbés sous le joug , s'étaient soulevés
, lorsque la flotte de leurs cruels oppresseurs fut brûlée
près de ce même promontoire de Mycale , où leurs glorieux
ancêtres avaient détruit les restes de celle de Xerxès échappés
de Salamine . L'Egypte , au pouvoir d'un bey rebelle ,
méconnaissait l'autorité du Sultan ; enfin la Porte tremblant
pour sa propre existence , obligée de souscrire aux conditions
d'un traité honteux , était dans l'impuissance de recommencer
la guerre pour secourir un allié. La Suède , pauvre ,
déchirée par des factions , pressée entre le Danemarck et
laRussie qui fomentaient ses troubles intérieurs , était hors
d'état de rien entreprendre ; enfin l'Angleterre , éternelle
rivale de la France , et toujours l'amie de ses ennemis , ne
lui eût pas laissé tranquillement déployer ses forces. Bientôt
(2) Il est de fait que ce fut l'ambassadeur de France qui apprit au
Reis -Effendi l'existence du détroit de Gibraltar .
101 MERCURE DE FRANCE ,
elle eût renouvelé les pirateries qui marquèrent les commencemens
de la guerre de sept ans. Ele eût ruiné le
commerce français , se relevant à peine de ses pertes , et
menacé à la fois dans les Deux-Indes nos colonies et celles
de l'Espagne. On avait vu , il est vrait , Louis XIV résister
avec 400,000 hommes à l'Europe liguée contre lui ; mais
c'était derrière des places fortes: il n'avait à combattre que
des armées qui ne surpassaient pas les siennes en nombre ,
et leur étaient inférieures pour tout le reste : enfin l'Europe
était liguée contre lui , mais la Russie dormait encore dans
ses déserts en attendant Pierre-le-Grand. Peut-on juger de
ce qu'aurait fait , en 1772 , la France humiliée par les désastres
d'une guerre malheureuse , par ce qu'elle a fait dans
ces derniers tems lorsque sa population endurcie par les
privations , retrempée par le malheur , aguerrie par dix
campagnes , s'est lancée contre l'étranger sous la conduit,e
d'un des plus grands capitaines - rois dont l'histoire fasse
mention. ww
Le sort de la Pologne était fixé , et sa ruine inévitable
depuis que les puissances intéressées à sa conservation avaient
laissé échapper l'occasion qui s'était présentée , vers le milieu
du siècle dernier, d'assurer son independance.
Lorsque l'impératrice Anne mourut , en laissant le trône
àun enfant , et les rénes de l'Etat à des régens imbécilles.,
la Suède crut que le moment était venu de réparer les désastres
des dernières années de Charles XII. Elle déclara
donc la guerre à la Russie; mais ses armes furent malheur
reuses , ses troupes par-tout repoussées , furent bientot
entourées en Finlande , et elle se vit forcée de souscrire en
1743 à l'humiliante paix d'Abo. Ce ne fut pas la cession
de quelques districts stériles , sous un climat glacé , qui rendit
çe traite ruineux ; ce fut la condition imposée au sénat par
l'impératrice Elisabeth , de choisir pour héritier du trône
de Suède , un prince de cette même Maison de Holstein ,
dont elle appelait une autre branche pour lui succéder. Les
liens de famille ne produisirent jamais entre les deux sous
verains de Russie et de Suède , cette intimité dont , à l'autre
bout de l'Europe , la France et l'Espagne ont donné l'exemple
, et l'on perdit (peut-être pour jamais ) , l'occasion qui
s'offrait alors de rétablir cette célèbre union de Calmar , et
de renouveler sur de meilleures bases la ligne Scandinave,
Il y avait en Suède un parti puissant qui desirait d'appeler
au trône le roi de Danemarck. L'inimitié nationale , depuis
long-tems fortement prononcée entre les deux nations , avait
JANVIER 1808. 105
pédé à des considérations pressantes de bonheur et de sûreté.
Des sénateurs , des membres influens de la noblesse et des
autres ordres , hommes sages , excellens citoyens , voyaient
avec effroi l'indépendance de la patrie menacée par le pouvoir
croissant de la Russie : ils voyaient que l'Ingrie , l'Estonie
, une partie méme de la Finlande qui leur avait fourni
si long-tems des défenseurs , nourrissait alors des ennemis .
La Prusse menaçait la Poméranie : la Norwège excluait les
pécheurs suédois des riches côtes de la mer du Nord. Au
dehors pour tout soutien la France ; mais cet empire qui
pouvait contenir la Prusse et menacer les Etats allemands du
Danemarck , ne pouvait pas réprimer de même les agressions
du pouvoir immense qui s'élevait dans l'Est. Quant à la
difficulté de gouverner la Suède , la Norwège et le Danemarck
, elle était bien moindre qu'au quatorzième siècle ,
et cependant ces trois couronnes avaient été portées alors
par une femme , Marguerite de Waldémar (3). Ses contemporains
lui donnèrent , il est vrai , le titre de Sémiramis du
Nord ; mais elle le dut moins aux qualités qu'elle montra
sur le trône , qu'aux talens qu'elle deploya pour réunir à la
couronne qu'elle tenait de son père , celle de Suède et de
Norwège , à laquelle elle n'avait nul droit. Quoi qu'il en
soit , les trois royaumes furent tranquilles sous son règne ,
et son successeur qui les recueillit sans obstacle , les aurait
conservées , si une honteuse apathie , qui faisait le trait dominant
de son caractère , ne les lui eût fait perdre. La
mémoire de ces grands événemens s'était conservée dans ces
contrées , et tout portait à croire qu'ils allaient se renouveler;
car les puissans motifs qui auraient déterminé les
Suédois devaient également agir sur la France . Il était du
plus grand intérêt pour elle , d'assurer par ce
us grand
coup décisif
labarrière du Nord , l'indépendance de laPologne , etde
donner à la Turquie un allié puissant. Cette entreprise , à
cette époque , n'était pas au-dessus de ses moyens. Elle était
respectée enEurope , elle venait d'abaisser la Maison d'Autriche
en Allemagne , et Villars qui avait sauvé sa patrie à
Denain , l'avait encore , avant de mourir , illustrée en Italie.
(3) Il paraît que Marguerite , à qui l'on ne peut refuser de l'adresse
et de l'énergie , a été prodigieusement flattée par les ecclésiastiques qui
ont écrit son histoire , et qu'elle laissait régner en Suède sous son nom.
Du moins elle a donné des preuves d'une vanité excessive qui semble
incompatible avec la véritable grandeur. Les voyageurs et les érudits
connaissent les monnaies d'Obero ,
106 MERCURE DE FRANCE ,
L'importante acquisition de la Lorraine avait été le fruit de
cette guerre : les conquêtes de Flandre présageaient la brillante
journée de Fontenoy : l'alliance du grand Frédéric
assurait notre prépondérance et contenait l'Autriche . Comment
la Russie seule eût-elle pu empêcher l'exécution de
ces grands projets ? L'Orient était plein de ses ennemis. Si
la Turquie avait été quelquefois vaincue , elle se souvenait
encore de la campagne du Pruth , et venait même d'exiger
impérieusement la démolition si long-tems promise d'Azof ,
et Péloignement des troupes russes de la Pologne. Le divan
aigri depuis long-tems , et toujours également avide de l'or
etdu sang des chrétiens , aurait volontiers cédé aux insinuations
de la France , et repris les armes. Il commandait alors
en maître absolu aux princes de Georgie et de Circassie. Un
firman aurait fait descendre du Caucase les Lesguis , dont
les incursions sont encore redoutables , et cent mille cavaliers
tartares sortant de la Crimée n'avaient qu'à traverser
les Steps pour porter la désolation et le carnage dans tout
le midi de l'Empire russe , tandis qu'au sud- est les Persans
auraient infesté les bords de la mer Caspienne , et menacé
Astracan. Voilà où la France devait porter ces subsides (4) ,
que l'on paya depuis si láchement au Danemarck et à la
Russie elle-même , pour ne pas anéantir la Suède. Il eût été
moins cher et plus utile de soudoyer tous ces peuples : enfin
il fallait soulever l'Asie et agiter l'Europe pour établir sur
des bases solides le repos du monde.
Accusons donc le ministère français qui , par faiblesse ou
par ignorance , manqua en 1740 une telle occasion ; etplaignons
celui qui en 1772 , dépourvu de moyens au-dedans
et au-dehors , fut le témoin et non le complice du partage
d'une contrée sans armées , sans trésor , sans forteresses , où
l'amour de la patrie avait souvent été porté jusqu'à: Phéroisme
, mais où la fureur des partis avait aussi produit des
traîtres...
Le partage de la Pologne détruisit entiérement la balance
politique en Europe , parce que l'accroissement de pouvoir,
que reçut chacune des puissances co-partageantes devint
pour elle un nouveau moyen d'envahissement. Les Etats
faibles durent trembler , et la France incapable de les sauver
perdit sa prépondérance ; mais forte de sa masse , et du
14) Peu de personnes versées dans la politique ignorent que nous
avons pajé , pendant bien des années , 5 millions à la Russie , et 800
mille francs au Danemarck.
:
JANVIER 1808. τα 107
courage de ses guerriers , elle demeura toujours à l'abri de
l'invasion. C'est ainsi que , dans la tempête , un vaisseau de
haut bord résiste à la fureur des flots , sans pouvoir secourir
les faibles embarcations qui périssent autour de lui .
De nouveaux attentats politiques n'étaient donc plus douteux
, et si leur époque était incertaine , c'est qu'ils pouvaient
être retardés par les mésintelligences des grands
Etats , plutôt que par la résistance des petits. Cependant
lorsque l'on considère que , par un singulier hasard , les
provinces le plus à la bienséance des trois cours alliées ,
étaient presque égales en richesses , en étendue , et en population
, il est permis de croire qu'un intervalle de tems
assez court eût suffi pour les mettre d'accord et leur en faire
prendre possession. La Prusse sans la Saxe , dont le terri
toire s'avançait jusqu'à huit lieues de Berlin , était plutôt un
assemblage informe de provinces qu'une véritable monarchie.
L'Autriche , dont les possessions offraient et plus de
consistance et de bien plus grandes ressources , avait cependant
besoin de la Bavière pour rattacher le Brisgau et le
Vorarlberg aux Etats héréditaires , et surtout pour assurer
les derrières du Tyrol , qui lui-même protégeait à la fois le
Milanais et la Carinthie. La voie des armes et celle des négociations
avaient été inutilement tentées pour lui procurer
cette importante acquisition. Il avait même été question de
rétablir , en faveur de la Maison palatine , un nouveau
royaume d'Austrasie dans la Belgique , en échange de la
Bavière et du Haut-Palatinat ; mais ce plan avait été rejeté
moins par l'opposition timide de la France , que par la résistance
énergique de Frédéric qui sentait l'énorme avantage
que l'Autriche eût retiré d'une telle concentration de
forces . Quant à la Russie , la Moldavie et la Valachie lui
convenaient sous tous les rapports. Ces provinces riches et
fertiles , dont les habitans lui étaient déjà attachés par lá
conformité de rite et par leur haine contre les Turcs , s'éten
daient jusqu'au Danube , et ce grand fleuve était la seule
barrière qui pût préserver le midi de l'Empire des incursions
de ces Spahis encore à redouter aujourd'hui que les
armées ottomanes sont tombées dans le mépris. Ismaïlof ,
Widdin , forteresses importantes , pouvaient devenir des
places d'armes également utiles aux grands projets de Catherine
, soit que gâtée par la fortune , elle eût conçu sérieusement
l'espoir de gouverner à la fois Pétersbourget
Bizance , soit qu'elle eût l'idée non moins ambitieuse , mais
du moins plus raisonnable de placer le second de ses petitsfils
sur le trône de Constantin.
108 MERCURE DE FRANCE,
Il se préparait d'autres événemens qui devaient encore
diminuer le nombre des Etats en Europe. Les riches possessions
, dont le clergé jouissait en Allemagne , ne paraissaient
pas pouvoir rester long-tems entre ses mains. Des
Electeurs ecclésiastiques , de simples Evêques régnaient sur
des provinces entières , des abbés etdes chapitrespossédaient
en souveraineté de vastes domaines. Les Princes catholiques
enviaient pour la plupart le sort de ceux de leurs collègues
qui s'étaient servis de la réforme pour augmenter leur puissance.
Les tems étaient passés , il est vrai , où les querelles
religieuses pouvaient couvrir les desseins de l'ambition ,
mais ils n'étaient pas moins favorables à des projets d'envahissement.
La vénération des peuples ne soutenait plus ,
comme autrefois , ces antiques institutions , monumens
de la pieuse générosité de nos pères , et Rome sans force
n'osait plus lancer ses foudres.
Les philosophes dirigeant en même tems leurs attaques
contre la religion et ses ministres , avaient ébranlé par leurs
raisonnemens la foi d'un grand nombre , et leurs satires
avaient diminué ou , pour mieux dire , détruit le respect
que l'on portait depuis si long-tems aux princes de l'église ;
enfin par un singulier hasard , les défenseurs les plus zélés
de la religion chrétienne étaient d'accord avec ses détrac
teurs pour réformer les abus nés du faste et de l'opulence
du haut clergé. Une secte austère dans ses moeurs, sévère
dans ses principes , illustrée dès sa naissance par le génie
et la vertu (5) , était parvenue à détruire cet ordre célèbre
qui, par son influence sur les peuples et son ascendant sur
les rois , aurait pu seul soutenir la puissance des prètres ,
et tendait incessamment à ramener dans la hiérarchie l'égalité
de la primitive église , et dans l'ordre social les institutions
populaires. Elle dominait en France par la magistrature
, et s'était étendue dans toute l'Europe catholique.
Cependant les théologiens s'étaient voués au silence , laissant
pour héritage à un petit nombre de métaphysiciens le
triste privilégé de se quereller sans s'entendre. L'esprit humain
, fatigué des vaines subtilités de l'école , source de tant
de maux , s'était dirigé vers les grands objets d'utilité publique.
L'administration , le commerce , la politique occupaient
toutes les têtes pensantes. Sans doute de grandes
erreurs se mêlèrent dans les commencemens aux nouveaux
systêmes , comme les mauvaises herbes croissent en abondance
dans un champ nouvellement défriché ; mais la vérité,
(5) Les solitaires de Port-Royal .
2
JANVIER 1808.
109
flle de la discussion , marcha tous les jours d'un pas plus
verme et accrut son empire. Les hommes sages, qui indés
pendamment de toute croyance religieuse , savent que la
religion est nécessaire pour réprimer les passions et gou
verner les peuples , reconnurent bientôt que les ministres
du cultedevaient être entretenus dans l'aisance , sans laquelle
il n'y a point de considération ; qu'il faut même qu'ils soient
riches pour donner , parce que les secours qu'ils distribuent
n'humilient pas la vanité , et rendent bien plus persuasifs
leurs argumens en faveur de la Providence dont ils semblent
alors être les envoyés ; mais ils sentirent aussi que l'administration
des grandes terres , et à plus forte raison l'exercicede
la puissance souveraine étaient incompatibles avec
les soins du ministère , enfin que la main qui bénit ne doit
pas porter le sceptre. Ces idées , universellement répandues
, formèrent bientôt l'opinion générale. Dès - lors les
prérogatives du clergé furent perdues , son pouvoir menaça
ruine , et l'on dut s'attendre qu'il ne survivrait pas à
lapremière commotion politique. C'est ainsi que l'on sait ,
sans pouvoir assigner le moment précis de leur chûte , que
des fruits mûrs tomberont à la première secousse.
La révolution sembla d'abord éloigner ce moment. La
France fut assez long-tems un spectacle pour les puissances
avant que d'être un objet de terreur. Les princes , tranquilles
pour eux-mêmes , commencèrent par rire de la folie
du peuple et de la faiblesse des gouvernans. Ce ne fut que
lorsque tout l'édifice social fut embrasé , qu'ils se décidèrent
à faire des efforts sérieux pour éteindre un incendie qui
menaçait de les atteindre. Mais alors , au lieu d'accourir
pour donner en bons voisins des secours désintéressés , ils
cherchèrent à profiter de la désolation , et à s'enrichir aux
dépens du malheur. Pour parler sans figure , l'Autriche
revendiqua sans pudeur la Lorraine , l'Alsace et la Flandre;
l'Angleterre prit en son nom Dunkerque et les colonies ;
laSardaigne dissimulait mal ses projets sur le Dauphiné ;
l'Espagne seule , fidelle à la nation et à son roi , ne deman
dait rien pour elle , et voyait avec douleur le brigandage
de ses prétendus alliés. Quant à la Prusse , non contente
d'exiger d'immenses subsides, elle eût probablement , dans
l'événement d'une pacification générale, insisté pour réunir
à ses Etats le Mecklenbourg , suivant les idées consignées
dans les écrits du grand Frédéric , ou peut-être , donnant
le signał des sécularisations , eut-elle demandé ces évêchés
deMunster et de Paderborn que la France sut habilement
110 MERCURE DE FRANCE ,
4
4
lui offrir dans la suite pour la détacher d'une croisade dont
l'ordre social était le prétexte et la cupidité le véritable
motif. Mais pourquoi s'occuper de projets chimériques voués
désormais àl'oubli ? Déjà on se souvient à peine de cette
convention de Pavie à laquelle on attacha quelques mois
tant d'importance , de ce traité de Pilnitz si fameux un
moment ; toutes ces stipulations dictées par l'hypocrisie ,
exécutées avec autant de maladresse que de mauvaise foi ,
injustes au fond , ridicules par l'événement , sont au-dessous
de l'histoire .
Au reste , quel qu'eût été l'événement de cette grande
ligue , et quand bien même la France eût été obligée de
céder aux efforts mieux combinés de l'Europe conjurée , ses
ennemis (je me plais à le croire ) eussent peu joui d'un
triomphe honteux , et les royalistes n'auraient pas eu longtems
à gémir dəs tristes succès de leur parti. Il se serait
bientôt élevé un vengeur. Un prince , secondé du coura
indomptable et du génie guerrier des Français , les aurait
fait rentrer dans l'héritage de leurs pères ; et cette idée acquiert
une grande vraisemblance lorsque l'on considère que
la France dépouillée aurait encore conservé la même étendue
qu'elle avait sous Louis XIII. Quoi qu'il en soit de ces conjectures
, le destin en avait décidé bien autrement. Il n'est
pas de mon sujet de décrire les grands événemens qui rendront
l'âge présent à jamais mémorable. Que d'autres disent
les coalitions détruites par la discorde autant que par le
fer; ces guerres intempestives , ces attaques téméraires ,
traités pusillanimes , toutes ces fautes de l'étranger qui ont
pu seules affaiblir la gloire de nos armes , enfin l'étonnantę
réaction d'une révolution qui , après avoir renversé le plus
antique des trônes , et menacé tous les autres , a fini par détruire
toutes les républiques. Je ne veux m'occuper que des
résultats et de la nouvelle balance de l'Europe.
ces
C'est sans doute pour l'établir que le Gouvernement francais
, profitant de ses succès pour assurer l'indépendance
de la Saxe , a augmenté les Etats de celle-ci aux dépens de
la Prusse , qui aurait fini par l'assujettir ; ainsi il avait déjà ,
dans le sud de l'Allemagne , dépouillé l'Autriche en faveur
de la Bavière plus d'une fois envahie par ses armées , afin
que toutes les Alpes , devenues amies , pussent préserver
notre Italie de l'invasion des soldats du Nord , comme elles
la garantissent de ses frimats........
(Extrait d'un ouvrage inédit , par M. DE L ** ,
membre de l'Assemblée constituante ) .
JANVIER 1808 . 111
EXTRAITS .
DESCRIPTION des maladies de la peau observées à
l'hôpital Saint - Louis , et exposition des meilleures
méthodes suivies pour leur traitement; par J. L. ALIBERT
, médecin à l'hôpital Saint-Louis. Grand in-fol'. ,
avec des figures coloriées .
En parcourant cet ouvrage même sans l'intérêt qu'il
doit inspirer aux gens de l'art , on ne peut s'empêcher
d'être frappé de l'importance de son objet , de la richesse
, de la nouveauté et de l'enchaînement des faits
qui y sont rassemblés , ainsi que de la beauté de son exécution
typographique , de la correction et du coloris
des figures qui en font partie et qui servent à rendre ,
dans la description des differentes maladies de la peau ,
les nuances et les détails que le discours ne pouvait aussi
bien exprimer. Cette richesse et cette perfection de
planches dont on n'avait pas encore d'exemple pour le
genre sévère et modeste des ouvrages de médecine ,
donneront lieu peut- être à quelques reproches. Les
artistes et les amateurs des beaux- arts demanderont sans
doute à M. Alibert comment il a pu se décider à consacrer
les richesses et les beautés de la peinture et de
la gravure au tableau des maladies et des dégradations
les plus hideuses et les plus effayantes de l'humanité.
Quel contraste , diront-ils , entre la beauté des moyens
d'expression et l'horreur du sujet auquel on les applique
! Quelle profanation du plus beau des arts ! et si
la science doit s'applaudir de cette innovation , les Grâces,
le Dieu du goût ne doivent-ils pas s'en affliger ? La réponse
à cette objection , que nous avons entendu faire
sérieusement par plusieurs personnes , conduirait nécessairement
à l'examen de l'importante question de
savoir si les beaux-arts , d'abord consacrés à reproduire
et à combiner pour nos plaisirs les formes et les
couleurs les plus agréables , ne doivent pas ensuite avoir
un objet moins resserré et devenir pour les sciences et
pour les arts industriels un langage et un moyen plus
sûr de communication ? Sans entrer dans cette discus
112 MERCURE DE FRANCE ,
sion , il suffira de faire remarquer que pour atteindre
le but qu'il s'était proposé , M. Alibert a dû nécessairement
mettre à contribution le luxe et la richesse que
l'on admire dans les planches dont il a enrichi son
ouvrage. De simples descriptions , ou des planches telles
que celles qui sont ordinairement employées dans les
ouvrages de science , n'auraient pas suffi pour rendre
tous les détails du tableau que l'auteur voulait offrir.
<< Pour imprimer un plus grand degré d'authenticité à
> ceque j'ai écrit , dit M. Alibert , pour ajouter à l'éner-
>> gie et à la puissance de mes discours , pour perpétuer
>> et animer en quelque sorte tous mes tableaux , j'ai
>> cru devoir recourir à l'artifice ingénieux du pinceatt
>> et du burin; j'ai voulu fortifier les impressions par
>>>les images physiques des objets que je désirais offrir
> à la contemplation du pathologiste ; j'ai voulu enfin
>>>par les couleurs affrayantes du peintre instruire pour
>> ainsi dire la vue par la vue , faire ressortir et con-
> traster davantage les caractères des maladies de la
>> peau , fixer leurs moindres nuances , frapper en un
>> mot les sens de mes lecteurs et reproduire devant
>> eux les divers phénomènes qui avaient étonné mes
>> regards. Ce nouveau secours peut, sans doute , intro-
>> duire plus de précision dans la médecine descriptive ,
>> et l'affranchir désormais du reproche qu'on lui a fait
>> d'être une science conjecturale. >> On voit par ce passage
que M. Alibert prévient l'objection que nous avons
supposée devoir lui être faite par quelques lecteurs ; et
lorsque l'on aura examiné avec attention son ouvrage ,
on sera convaincu que loin de mériter des reproches
relativement à la beauté de ses planches , l'auteur mérite
les plus grands éloges pour avoir su faire un emploi
aussi utile du dessin et de la gravure.
La description des maladies de la peau , observées à
l'hôpital Saint -Louis , se publie par fascicule. Il en a
déjà paru quatre fascicules ou livraisons , qui contiennent
la description des teignes , et celles de la plique
'et d'une partie des dartres : maladies si variées dans
leurs affreux symptômes , et dans la classification des
quelles M. Alibert aurait sans doute échoué s'il n'avait
pas réuni de la manière la plus heureuse les avantages
de
JANVIER 1808 .
de la méthode analytique et les résultats de Lobser
vation.
Les teignes , dont l'histoire occupe le premior fasci
cule de l'ouvrage de M. Alibert , varient beaucoup dans
leurs symptômes. Elles n'avaient pas été jusqu'à présent
distinguées les unes des autres avec assez d'attention
Onsait, dit l'auteur, que les Arabes ont principalement
excellé dans l'étude de ces affections funestes qui attaquent
l'homme à l'entrée de la vie ; mais combien de
faits manquaient à leur histoire. La teigne fuveuse n'avait
pas été signalée avec les vrais phénomènes qui la
distinguent. Je puis porter le même jugement sur la
teigne granulée ou rugueuse , sur la teigne sulfuracée
ou porrigineuse , etc. , etc.
LA
SEIN
M. Alibert a fait ces importantes distinctions, et a joint
à leur exposition celle de différentes méthodes de traitement,
mieux entendues , moins cruelles sur-tout que
lespratiques barbares et souvent insuffisantes de la calotte
dépilatoire , mise en crédit par l'empyrisme et conservée
encore aujourd'hui par la routine et l'ignorance.
La description de la plique succède à celle de la teigne.
Onsaitque cette maladie , qui règne d'une manière épidémique
en Pologne , tire son nom de l'état d'entortillement
et d'agglutination des cheveux; état qui forme le
symptôme principal de la maladie.
Lapliquene peut pas néanmoins être regardée comme
une maladie locale. Elle commence ordinairement par
un abattement universel , un engourdissement de tous
les membres , des douleurs vagues , d'abord dans les articulations
des mains et des pieds , et ensuite des omoplates,
du col et de la tête , etc. A ces symptômes succèdent
des mouvemens convulsifs , des tintemens d'oreilles
, des douleurs de tête très-vives , des picottemens
etune sensation très-incommode , des resserremens dans
la partie postérieure du cuir chevelu.
<<Alors, dit M. Alibert , bientôt un phénomène externe
se déclare ; les cheveux se mêlent , s'entortillent , s'agglutinent
, se séparent en faisceaux ; on les voit s'arranger
enpetites cordes tournées en spirales , en sorte que
la tête paraît environnée d'un amas de couleuvres ef-
H
114 MERCURE DE FRANCE ,
frayantes qui rappellent l'image affreuse d'une gorgogne.
On les voit aussi s'alonger comme des queues traînantes
qui atteignent le jarret , et quelquefois pendre jusqu'à
terre. On les voit enfin se hérisser comme les poils d'une
bête fauve , ou comme les soies qui se dressent le long
du col des pourceaux. Enfin il arrive quelquefois que
les cheveux s'entassent en globes ou en masses informes
qui deviennent de lourds fardeaux pour ceux qui les
portent. Les poux fourmillent au milieu de ces touffes
villeuses , en une multitude extrême et avec une promptitude
qu'on ne peut exprimer. A la base de ces touffes ,
on voit une grande quantité d'écailles surfuracées.>>>
M. Aliberi rapporte à trois espèces , dont il offre des
modèles dans d'excellentes gravures , les nombreuses
variétés de symptômes que présente la plique. Ces trois
espèces sont : 1º , la plique multiforme ; 2°. la plique à
queue ou solitaire ; 3°. la plique en masse.
:
M. Alibert n'a eu qu'un petit nombre d'occasions d'obje
server lui-même la plique ; il a suppléé à ce défaut de
sa propre expérience sur ce point important de la pathologie
cutanée , en faisant usage des travaux publiés
par les médecins qui ont été à même d'écrire d'après
Ieurs observations. M. Alibert a joint à ces secours l'exa- ..
men des différentes chevelures pliquées , qu'il s'est procurées
à grands frais , et dont il a enrichi son Muséum
pathologique. « C'est ainsi , comme il l'observe , que les
naturalistes s'arrogent des productions étrangères pour
leur instruction , et rassemblent souvent dans leurs cabinets
des richesses qui appartiennent aux pays les plus
lointains et les plus variés. Pourquoi le pathologiste ne
marcherait- il pas sur leurs traces ? Je remarque seuleiment
que de tels échantillons ne sauraient offrir des
tableaux complets ; ils sont comme ces dépouilles curieuses
, mais inertes que nous rapportent tant de savans
voyageurs , et quinnee nous apprennent rien sur les moeurs
et sur la manière de vivre des animaux. Mais je remarque
aussi qu'un pareil inconvénient n'aura pas lieu dans
cette circonstance , puisque des praticiens longuement
exercés à l'observation , m'ont fourni des renseignemens
certains sur les symptômes divers qui peuvent
:
JANVIER 1808. 115
caractériser la marche des pliques , et ont tenu pour
moi un rapport fidèle de tous leurs effets , sur le théâtre
même des causes qui les produisent.>>>>
La considération des phénomènes constitutifs de la
plique , présentés avec beaucoup de détail , conduit M.
Alibert à des remarques d'un grand intérêt , sur les rapports
de cette maladie avec les autres altérations pathologiques
, sur l'organisation , le mode de physiognomonique
des cheveux , les causes de la plique , son
traitement , etc.
Deuxfascicules ont déjà été consacrées à l'histoire des
dartres , que M. Alibert a faite d'une manière vraiment
neuve , et en profitant de la manière la plus heureuse
des observations variées et importantes qu'il est à portée
de faire à l'hôpital Saint-Louis. Les autres maladies dont
ladescription et le tableau succéderont à la description
et au tableau des dartres , sont la lèpre , l'éléphantiasis ,
le pian et toutes les autres maladies qui se manifestent'
enproduisant une élévation à la surface de la peau .
Uneseconde série de tableaux et de descriptions comprendra
toutes les altérations qui n'occasionnent qu'une
simple décoloration de la peau.
M. Alibert a placé dans son premier fascicule un discours
préliminaire , où il expose le plan de son travail ,
les méthodes de description et d'observation qu'il a suivies
, et des vues générales sur les causes et les variations
des maladies de la peau , les phénomènes physiologiques
qu'éclaire l'étude de ces maladies, les principes
du traitement , etc. , etc.
Ce frontispice du grand et bel édifice que M. Alibert
consacre aux sciences médicales remplit parfaitement sa
destination , et peut être regardé lui-même comme un
ouvrage qui doit ajouter beaucoup à la réputation que
l'auteur s'est acquise par ses autres ouvrages .
L. J. M. , Docteur en médecine , de la Société
de l'Ecole de médecine de Paris .
4
0
по отно
i
H2
116 MERCURE DE FRANCE ,
:
DICTIONNAIRE GREC-FRANÇAIS, dédié à S. A. S. le
prince CAMBACÉRÈS , archi-chancelier de l'Empire;
par M. QUENON , membre de plusieurs sociétés savantes
, avec cette épigraphe :
Hoc unum expertus video , nullis in litterisnos
esse aliquid sine græcitate.
ERASME , Epitre.
Deux vol. in-8°. de plus de 700 pages chacun. A
Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Gilles-
Coeur , n° . 4.
JUSQU'ICI on s'est constamment servi dans les classes
du fameux Lexicon manuale greco-latinum de Schre
velius. Ce dictionnaire où les mots grees sont traduits
en latin, avait cet avantage , que les étudians de toutes
les nations de l'Europe pouvaient en faire usage , aussi
bien que les élèves de l'Université de Leyde , pour lesquels
il avait été spécialement composé par Corneille
Schrevelius , leur recteur. L'étude du latin et celle du
grec marchant de front dans tous les colléges, et même
l'une précédant ordinairement l'autre de quelques an
nées , la version latine du Lexicon n'embarrassait aucun
de ceux qui y cherchaient le sens des mots grecs.
Enfin un Lexicon était de tout pays : un élève pouvait
passer de l'Université de Paris à celles d'Oxford , d'Iéna
ou de Salamanque sans être obligé de changer de_dictionnaire.
Au premier coup-d'oeil , l'idée d'un dictionnaire
grec-français ne paraît pas extrêmement heureuse : on
croit n'y voir qu'une innovation sans utilité. Mais , je
l'avoue pour l'avoir éprouvé moi-même , on change de
sentiment lorsqu'on a pris connaissance des motifs allégués
par l'auteur de l'entreprise. Il est bien vrai que ce
dictionnaire ne sera pas , comme celui de Schrevelius ,
d'un usage universel ; mais cela ne peut guère nuire
qu'au libraire , dont le débit sera nécessairement borné
aux pays où le français est la langue usuelle. Quant aux
élèves de nos lycées , ils se serviront volontiers d'un
dictionnaire qui leur épargnera la peine , si légère
qu'elle soit , de traduire en français des mots latins
représentant des mots grecs. Mais cette peine qu'on
JANVIER 1808.
leur épargne , n'était-elle pas un exercice utile au
moyen duquel ils se fortifiaient dans la connaissance
d'une langue , tout en travaillant à en apprendre une
autre ? Voilà la grande objection. Elle est spécieuse ;
mais elle n'est que cela : on va voir qu'elle manque de
solidité. D'abord l'auteur du nouveau dictionnaire remarque
avec raison que souvent la latinité du Lexicon
est fort suspecte , pour ne pas dire plus ; il en cite nombre
d'exemples vraiment curieux. Or , on sait quelle
importance on attachait en général dans les études à no
mettre entre les mains des élèves que des livres d'une
latinité pure : cette sage considération avait fait bannir
des classes plusieurs auteurs très-recommandables d'ailleurs.
N'est-il done pas à craindre que les écoliers , familiarisés
par l'usage fréquent du Lexicon avec la
mauvaise latinité qui en déshonore presque toutes les
pages , n'emploient des termes barbares , dignes des
capitulaires de Charlemagne ou des exercices de la
theologie scolastique , dans des compositions où il ne
doit entrer que des expressions consacrées par les écrivains
du siècle d'Auguste ? Ce n'est pas tout. Le latin du
Lexicon, tout plat qu'il est , n'est pas toujours sans obscurité
; il donne du moins lieu à d'assez fréquentes équivoques
, et les personnes occupées de l'instruction conviennent
qu'il n'engendre pas moins de contre-sens
dans les versions grecques , que toutes les autres difficultés
particulières de ce travail. Puisqu'on ne traduit
du grec que pour parvenir à l'intelligence de cette
langue, il est évident que la méthode qui rend la traduction
plus facile , et sur-tout plus sûre , tend plus
directement au but qu'on se propose. La langue française
, et par son caractère propre , et par la connaissance
plus parfaite qu'en ont déjà les élèves , leur représente
sans doute avec plus de netteté et de justesse le
sens des expressions qu'ils veulent rendre.
Les meilleures éditions du Lexicon renfermaient
d'asséz nombreuses fautes de typographie soit grecque ,
soit latine. M. Quênon assure qu'il les a soigneusement
évitées. Il déclare aussi que son dictionnaire est augmentéde
plus de deux mille mots. Il faut l'en croire sur
letotal; mais on peut se convaincre par soi-même qu'il
118 MERCURE DE FRANCE,
a réellement fait beaucoup d'additions , en comparant
dans les deux lexiques le nombre d'articles compris
dans un espace quelconque , formé par deux mots plus
ou moins éloignés l'un de l'autre. Le volume est aussi
une indication : les deux tomes du nouveau dictionnaire
font environ 1500 pages ; la dernière édition du
Lexicon n'en avait pas 1300. AUGER.
L'ESPRIT DE L'INSTITUT DES FILLES DE SAINTLOUIS
; par Mme DE MAINTENON. A Paris , chez
Ant.-Aug. Renouard.
On prétend que ce petit écrit est de Mme de Maintenon
, qui , pour lui donner plus de prix , l'a fait
passer dans le tems sous le nom de M. Godet-des-Marais ,
évêque de Chartres , et en cette qualité supérieur né
de la maison de Saint-Cyr. Cela peut être ; mais on
n'en fournit aucune preuve , et il importait d'autant
plus d'en donner , que le plus grand et presque l'unique
mérite de l'ouvrage aujourd'hui serait d'avoir été composé
par celle à qui on l'attribue : le nom de M. de
Maintenon est aujourd'hui en plus grande recommandation
à la tête d'un livre que celui de l'évêque Godetdes-
Marais , prélat en qui les lumières et l'esprit n'égalaient
point le zèle et la piété. Les conjectures de la
critique peuvent-elles ici suppléer au défaut de preuves
historiques ? on en va juger. Mme de Maintenon est
appelée dans l'avant-propos et dans le traité : trèsbonne
mère et pieuse institutrice des Filles de Saint-
Louis. L'humilité chrétienne permettait-elle à Mme de
Maintenon de se donner à elle-même ces qualifications
et sur-tout la seconde? ceci est du ressort des casuistes .
S'ils décidaient que Mme de Maintenon ne l'a pas dû
faire nous pourrions concilier le respect dû à sa mé
moire avec l'opinion de l'éditeur , en supposant que
l'évêque Godet-des-Marais a intercalé ces épithètes
honorables , ou même que Mme de Maintenon a fait
violence sur ce point à sa propre modestie , dans la
seule vue d'empêcher qu'on ne la soupçonnat d'être
l'auteur du traité. Nous ne donnons cette hypothèse
,
JANVIER 1808.
119
L
que pour ce qu'elle vaut. La matière et le style du
livre pourront nous fournir des indices plus satisfaisans.
Il y a dans ce livre un assez grand fonds d'éru
dition sacrée ; je conçois jusqu'à certain point que
Mme de Maintenon qui méditait beaucoup l'Evangile
et les Actes des Apôtres , ait pu dire aux Filles de Saint-
Louis : << Si le sel perd sa force , avec quoi le salera-t-on?
>>il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et foulé
>> aux pieds , etc .; » mais où avait-elle pris l'histoire de
ces anciennes Diaconesses qui figuraient autrefois parrni
le clergé et qu'on nourrissait des biens de l'Eglise ? Ce
trait d'histoire ecclésiastique n'excède-t-il pas un peu
la portée d'une femme qui avait tant d'autres choses à
faire que de lire les ouvrages des Pères ; et faut-il supposer
encore que l'évêque Godet-des-Marais lui a fourni
cette citation ? Quant au style , il est inégal , l'avantpropos
et le traité ne paraissent pas être de la même
main ; l'un est écrit d'une manière pesante et incorrecte
; il y a dans l'autre , sinon beaucoup plus d'élégance
, du moins plus de netteté , de précision et de
pureté ; il y a même certaines expressions qui décèlent
une personne d'esprit. Elles y sont rares ; mais cela
était de convenance et de goût dans un écrit dont la
simplicité et l'onction devaient être le principal charme .
On faisait alors beaucoup d'usage au figuré du mot
ragoût , que depuis notre ridicule délicatesse a banni
comme beaucoup d'autres du style écrit et même de la
conversation ; le voici employé d'une manière singulière
: << N'ayez ni fantaisie ni curiosité pour chercher
>> des lectures extraordinaires et des ragouts d'oraison. »
Ailleurs je vois : « Oh ! qu'il est dangereux d'aller au
>>parloir se ragoûter sur des choses dont le mépris et
>> l'oubli font toute votre paix et toute votre sûreté dans
>> la solitude ! » Il y a unchapitre fort sévère sur l'éloignement
du monde. « L'effectif , y est-il dit , est de ne
>> point voir les gens du monde , de n'en être point vues ,
>> d'être ignorées , oubliées , anéanties dans une mort
>> civile. >> Mme de Maintenon se relâcha bien de cette
austérité primitive, lorsqu'elle permit aux élèves de
Saint-Cyr de représenter Esther devant toute la Cour.
Les religieuses de la communauté ne furent sûrement
i
120 MERCURE DE FRANCE ,
1
point exclues d'un divertissement dont leurs écolières
faisaient tous les frais. Mme de Maintenon dont l'esprit
était fort naturel avait en aversion l'abus du bel-esprit ;
et ce sentiment est manifesté à plusieurs reprises dans
le petit traité : c'est , à mon gré , la seule raison de
croire qu'elle en est l'auteur.
Au reste , on ne voit pas fort clairement quelle utilité
réelle peut avoir aujourd'hui cette petite brochure de
soixante pages que l'on vient de réimprimer avec un
air d'à-propos. En quoi des règles de conduite intérieure
et de spiritualité données à des religieuses pourraient-
elles servir aux personnes du monde , à celles
mêmes qui , comme les dames de Saint - Cyr , se copsacrent
à l'éducation de la jeunesse ? Le libraire-éditeur
prétend toutefois que les unes et les autres trouveront
dans ce petit livre de sages préceptes , dont l'application
faite avec discernement , contribuera sans doute à
maintenir ou plutôt à faire renaître cette antique et
précieuse simplicité de moeurs , sans laquelle toute éducation
des personnes du sexe est vaine et inutile . Il
faut approuver les respectables intentions de l'Editeur ;
mais il n'est guère possible de partager ses charitables
espérances. Nous sommes extrêmement riches en sages
préceptes , et depuis long-tems nous n'avons plus rien
à apprendre en morale. Pratiquer , voilà l'important ,
voilà le difficile : eût-on cent fois plus raison qu'on ne
l'a , de blâmer l'élégance et même , si l'on veut , la futilité
des moeurs et de l'éducation actuelles , je doute que
Esprit de l'Institut des Filles de Saint-Louis puisse
Ies ramener à l'antique et précieuse simplicité , lorsque
tant de plus gros traités , de pièces de théâtre et même
d'articles de journaux n'y ont fait oeuvre. L'Editeurn'en
a pas moins raison d'assurer que « madame de Sévigné ,
>>mesdames de Montpensier , de Maintenon , de Cay-
>> lus , etc. , qui certes se connaissaient en belles ma-
>> nières , laissent voir dans plus d'un endroit de leurs
>> écrits , que toutes ces grandes dames si bien nées , si
>> rigoureusement soumises aux bienséances de la société
>> la plus relevée , n'étaient cependant pas étrangères
>> à une certaine manière de vivre sansfaçons que nos
>> jeunes demoiselles trouveraient bien bourgeoise, » On
-JANVIER 1808. 121
pourrait trouver quelque chose à redire à la manière
dont cette observation est exprimée ; mais le fond n'en
est pas moins juste .
Un mérite véritable et positif qu'on ne peut contester
au petit livre en question , c'est d'être parfaitement
imprimé et orné d'un fort joli portrait de madame de
Maintenon. AUGER.
3
HISTOIRE DU RÈGNE DE TRAJAN , extraite de l'Histoire
des Empereurs ; par CREVIER : avec une carte
donnant le theâtre des conquêtes de cet Empereur.
A Paris , chez Hyacinthe Langlois , libraire
de Seine , faubourg Saint-Germain , nº 6 , Hôtel de
Mirabeau . 1807 .
rue
CE fut une bien belle époque , que cet espace de
tems qui s'écoula depuis la mort de Vitellius, jusqu'à
l'avènement de Commode à l'Empire , et qui ,si l'on
en excepte le règne de Domitien , fut véritablement
l'âge d'or de Rome alors maîtresse du Monde. Vespasien
, qui naquit la dernière année du règne d'Auguste
, et qui hérita de plusieurs de ses vertusfit
respirer le genre humain, dont tant de monstres semblaient
avoir juré la perte. Titus fut les délices de cet
Univers , dont Vespasien avait obtenu l'estime. Nerva ,
qui parvint trop tard à l'Empire , promit du moins au
Monde , par l'adoption de Trajan , le bonheur qu'il
n'eut pas le tems de lui donner , et Trajan remplit
l'espoirde son père adoptif, et même le surpassa.Adrien,
qui ne valut ni l'Empereur qui l'avait adopté , ni celui
qu'il adopta , eut pourtant quelques qualités brillantes
et sut soutenir la dignité de l'Empire romain. Antonin
et Marc - Aurèle firent monter la philosophie sur le
trône ; et leur secret de bien gouverner , fut leur vertu
toujours mise en évidence par leur génie , et toujours
agissante. De tous ces Empereurs dignes de commander
à des hommes éclairés, Trajan est celui dont le nom est
le plus proclamé par la gloire : il recula les bornes
de l'Empire ; humilia les Parthes , dont il prit la ville
capitale ; soumit les Pannoniens et les Daces ; et fit
122
,
MERCURE DE FRANCE
T
et
triompher les aigles romaines sur les bords du Tygre ,
de l'Oronte , de l'Ister , et même à l'embouchure du
Danube : mais ce qui le distingua sur- tout, fut une magnanimité
de caractère , et une bonté de coeur qui lui
firent faire spontanément des actions de cléinence ,
dont le principe était en lui- même , et point du tout
dans les leçons de philosophie du Portique et du Lycée
dont il n'adopta ni les sectes ni les axiômes .
C'est sous son règne aussi que fleurit la littérature
latine du second age. Ce n'était plus il est vrai le
siècle des Virgile , des Cicéron , des Catulle, des Tibulle
, des Ovide , des Tite- Live ,des Salluste ; mais
ce fut celui de Silius-Italicus , de Stace , de Juvénal
, de Martial , et sur-tout de Tacite , dont la
pensée profonde, et l'éloquente concision valent bien
l'élégance de Tite-Live , et l'amour de Salluste pour
les expressions vieillies et tombées en désuétude, Ce
prince fit plus que protéger ces hommes illustres , il
les aima ; il les combla de biens et de dignités ,
il fit consuls , Tacite et Pline le jeune son panegyriste
, dont le discours , malgré ses défauts qui tiennent
plus au tems qu'à l'auteur, auteur , est encore un des beaux
monumens de l'éloquence romaine. C'est sur-tout dans
les lettres de Pline , qui inséra dans son recueil plusieurs
lettres de Trajan, que l'on voit toute la grandeur
et la bonté naturelle de cet Empereur. Ce prince ayant
bien des rapports avec le héros qui nous gouverne ,
et qui a sur lui d'ailleurs des avantages inappréciables ,
nous ne sommes pas surpris qu'un libraire ait imaginé
de remettre sous nos yeux cette grande époque de
l'histoire de l'Empire romain. Il Fa extraite tout simplement
de l'Histoire des Empereurs , de Crevier ,
qui fut le continuateur de Rollin. Mais Rollin , dont
Histoire romaine n'est pas le meilleur ouvrage , s'était
renda propres les historiens de l'antiquité , dont il avait
pompé , pour ainsi dire , tout le suc ; et son style un
peu long et traînant, n'était dépourvu ni d'éloquence ,
ni même d'une sorte de majesté. Son continuateur ,
Crevier, est au contraire sec et aride ; il n'écrit pas
même correctement , ce qui est inexcusable dans un
professeur de l'Université de Paris , qui donnait à ses
:
9
mp
JANVIER 1808. 123
élèves également des leçons d'éloquence latine et française.
Et qu'on ne nous accuse pas de vouloir rejeter
sur son compte les plaisanteries et les sarcasmes de
Voltaire qui , dans sa colère poëtique , ne pardonnait
ni les fautes contre la langue, ni celles contre le goût ;
mais il suffit de citer , à livre ouvert et sans choix ,
un morceau de l'histoire de Trajan , par Crevier , pour
faire voir à quel point il écrivit mal , et ignore les
convenances du style. En voici un où l'auteur était
soutenu par Pline , le jeune , qu'il traduisit. Il pouvait
animer ce morceau des mouvemens de l'orateur qu'il
s'efforçait d'imiter :
<< Telle est la force de l'exemple du souverain : nous
>> sommes une cire molle entre ses mains : nous le sui-
» vons partout où il nous mène , car nous voulons
>> mériter son affection et son estime; et c'est de quoi
>> nepeuvent se flatter ceux qui ne lui ressemblent pas.
>> Ajoutez le puissant motif des récompenses : en effet
>> la vertu , ou le vice récompensé , fait les bons ou
>> les mauvais. Peu d'hommes ont l'ame assez élevée
>> pour aimer le bien en lui-même , et pour ne pas
>> se décider entre la vertu et son contraire , suivant
>> le succès. Le très-grand nombre est de ceux qui ,
>> voyant le prix du travail s'accorder à la nonchalance,
>> et la folie de la débauche emporter les honneurs
>> dûs à la sagesse et à la bonne conduite , veulent par-
>> venir par les voies qui réussissent aux autres, et imitent
>> les vices honorés ; et réciproquement lorsque la vertu
>> attire la faveur du prince , et les grâces qui en sont
>>> les suites , son éclat naturel , secondé par la récom-
>> pense , reprend ses droits sur les cooeurs . >>>
Cette traduction est pleine, comme style seulement ,
de fautes de tous genres ; nous ne parlons pas de celles
qui tiennent à l'interprétation de l'original qui perd
dans ce traducteur tout son esprit et toute sa grâce.
Il faudrait , à cet égard , citer le latin de Pline , et
entrer dans des détails qui auraient , aux yeux d'une
partie de nos lecteurs , tout l'appareil du pédantisme.
Nous ne pousserons pas plus loin nos citations : Trajan
n'a pas eud'historien dans la langue latine , car Pline n'a
écrit que le panégyrique de ce prince , et les auteurs de
124 MERCURE DE FRANCE ,
'Histoire Auguste, ne commencent leur ouvrage qu'au
règne d'Adrien. Crevier , dans sa compilation , ne nous
a pas dédommagé de cette lacune. Notre sage et brillant
Empereur sera plus heureux ; il a plus fait que Trajan;
et certes l'histoire , l'éloquence et la poësie , recommanderont
, d'une manière digne de lui, sa mémoire à la
dernière postérité. ANDRÉ MURVILLE.
ALMANACH DES MUSES pour l'année mil huit cent
huit. De l'imprimerie de Pierre Didot , aîné. A Paris ,
chez François Louis , libraire , rue de Savoie , nº 6.
QUARANTE ans de succès prouvent que ce recueil
des vers choisis de l'année , jouit de l'estime publique
il parut pour la première fois en 1765. Alors , et pendant
vingt ans environ , l'Editeur l'enrichit des poësies
fugitives de Voltaire , de Marmontel , de Laharpe , de
Champfort , de Thomas , de Colardeau , de Barthe , de
Dorat , de Saint-Péravi , auxquelles succédèrent celles
de la plupart des poëtes qui tiennent aujourd'hui leur
rang sur le Parnasse. C'est dans cette espèce d'arène
qu'ils ont fait leurs premières armes. Les dames ellesmêmes
ne dédaignèrent point cette lutte poëtiques et si
Mesdames d'Antremont , de Beauharnais et Verdier s'y
signalèrent d'abord , Mesdames Dufrénoy , de la Férandière
, de Salm et Babois y marchent avec honneur sur
leurs traces. Les notices sur les ouvrages nouveaux qui
sont à la fin de cet Almanach , contribuent beaucoup à son
débit qui est au moins de six à sept mille exemplaires :
elles étaient en général un peu tranchantes sous le premier
Editeur qui n'y conservait pas toujours le tonde la
bonne compagnie : elles sont un modèle de goût et de
politissesous la plume de l'Editeur actuel , qui , connaissant
par lui-même toutes les difficultés de notre poësie
qu'il cultive avec succès , pense qu'à l'égard des jeunes
auteurs dont il annonce les ouvrages dans ses notices ,
l'indulgence est d'obligation,parce que c'est lapremière
justice qu'on leur doit. Aussi ne s'y permet-il ni personnalité
, ni sarcasme ; et ce n'est qu'en citant les mau
vais vers qu'il les censure.
:
JANYIER 1808. 125
Mais quebienveillance que les nombreux lecteurs
de cet Almanache lui accordent , il en est d'autres , plus
difficiles à contentar , qui lui reprochent de mettre
tous les ans en lumière une foule de noms inconnus et
même grotesques , tels que Bréghot , Bresou , Bridel ,
Gobet , Iduag , Pioger , etc. Eh ! qu'importent les noms ,
si les vers sont agréables et méritent des encouragemens?
Les noms de Corneille , de Boileau , de Racine , abstractionfaite
de leur éminent Génie , et sur-tout avant qu'il
fût consacré par leurs chefs -d'oeuvre , étaient-ils à l'abri
de toute allusion ridicule ? Lorsque le nom d'Arouet
parut dans les recueils du tems à la tête de cettepetite
pièce de vers adressée en forme de placet au grand
Dauphin, sous le nom d'un invalide qui lui demandait
ses étrennes , se douta-t-on seulement que ce nom assez
mal sonnant , était celui du futur auteur de Zaïre ,
d'Alzire, de Mérope , de Mahomet , et de la Henriade ?
Laissonsdonc les gens s'appeler comme ils se nomment ,
et considérons seulement comment ils écrivent. Commençons
par les débutans , et pour prouver que le nom ,
comme le tems , ne fait rien à l'affaire , nous allons
citer quelques strophes d'une Ode à l'Imagination , par
M. Bridel :
;
Imagination, riche et brillante Fée ,
Prends le pinceau d'Apelle et la lyre d'Orphée.
Soutiens mes chants ; colore , embellis mes tableaux.
J'implore ton secours. Viens , tandis que Morphée
Sur le globe assoupi distille ses pavots.
Viens , les cheveux flottans , la gorge demi-nue ,
Sur l'aîle des Zéphirs mollement soutenue;
Qu'un voile transparent trahisse tes appas ;
*Et que tes doigts de rose , entrouvrant une nue ,
Laissent tomber des fleurs , mais ne les sèment pas .
Tu m'exauces , tu sors de l'azur d'un nuage ;
Un sillon de lumière a marqué ton passage ;
Des jeux autour de toi je vois planer l'essaim ;
Et de Sylphes légers une troupe volage ,
4
3
Se mêlant aux Amours , folâtre sur ton sein .
La seconde de ces trois strophes est bien tournée , et
les deux derniers vers sur-tout renferment un précepte
de goût exprimé avec élégance : mais en général ce
126 MERCURE DE FRANCE,
commencement d'Ode est une réminiscence déguisée
du début du poëme de M. Delille sur le même sujet.
Voici d'autres strophes où l'auteur est plus lui-même
etparait y gagner , précisément parce qu'il n'imite pas :
Tu fais couler sans cesse , au sein de l'Elysée ,
Ces limpides ruisseaux qui , dans leur pente aisée ,
Murmurent le sommeil , ou roulent le bonheur ;
Et ce Léthé paisible où notre ame abusée
Boit des maux , à longs traits , l'oubli consolateur.
Ces idées sont encore un peu communes , mais l'expression
les relève.
:
Tout suit tes lois ; le tems , l'espace , la nature .
Du palais des destins perçant la nuit obscure ,
Tu vois dans le passé , tu lis dans l'avenir ;
Et ton miroir magique à la race future
Des jours qui ne sont plus transmet le souvenir.
1
1
Heureux qui dès l'enfance a distingué tes traces ,
Qui bercé par tes chants , caressé par les Grâces ,
Ates lois , à ton culte a consacré ses jours !
Libre au milieu des fers , calme dans les disgrâces ,
Il pense , espère , sent , aime et jouit toujours .
Cette dernière strophe est excellente , et dans le reste
de l'Ode le talent de l'auteur se montre avec le même
avantage. Voici une Fable de M. Pioger , qui prouve
qu'il vautmieux mettre de l'harmonie dans ses vers que
de porter un nom sonore : elle est intitulée : Les deux
Oreillers :
Pour deux amans dont l'hyménée
Venait de couronner la constance et les feux ,
Côte à côte placés , deux oreillers entre eux ,
De leur commune destinée .
S'applaudissant , vantaient la chaîne fortunée
Dont rien , à leur avis , ne doit rompre les noeuds .
Chez le couple nouveau que même ardeur inspire
Ce ne sont que transports et que ravissemens ;
Et même on trouve , en ces heureux momens ,
Qu'un seul oreiller doit suffire .
Trois mois sont écoulés , et ces feux si constans
Ont déjà subi , grâce au tems ,
L'ordinaire métamorphose ;
JANVIER 1808. 127
1
A l'ombre de tous ses lauriers ,
Sous chacun des deux oreillers ,
L'hymen mollement se repose.
Trois autres mois passés , viennent soupçons , aigreur ;
Maints griefs à l'envi nos époux se reprochent :
Monsieur devient jaloux , Madame a de l'humeur ;
Les oreillers pourtant quelquefois se rapprochent.....
Máis , las ! c'était si rarement !
Et puis encor si froidement !
L'hymen , de jour en jour , de moment en moment ,
Voit relâcher les noeuds dont éternellement
Ils devaient être unis ; adieu le voisinage !
Chaque oreiller , tout doucement ,
Pour un autre lit déménage ( 1 ) .
Cette Fable, qui est une des meilleures pièces du recueil,
ne déparerait pas le volume de fables de la Motte (car
pour celles de La Fontaine , on ne peut rien leur comparer).
Voici des vers un peu misanthropes , de M. Vigée ,
mais qui prouvent, par leur tournure piquante , qu'il
sait manier plus d'un genre :
5
Faites-vous des amis : c'est ce qu'on dit sans cesse
A l'âge mûr , à la vieillesse ,
Et je suis bien de cet avis .
Mais à Londre , à Rome , à Paris ,
Gens que leur seul intérêt presse ,
Ou froids ou faux dans leur tendresse ,
Vous caressant dans le bonheur ,
1
Vous délaissant dans le malheur ,
Gens que souvent l'honneur réprouve ,
Aqui , sans honte , on ne peut s'attacher ,
Voilà les amis que l'on trouve ,
Est-ce la peine d'en chercher ?
Cet Almanach est sur-tout enrichi cette année des
vers de MM. Delille , Legouvé , Gaston , Millevoye , Marsollier
; et ces noms seuls suffiraient pour exciter la cu
riosité et l'intérêt. Nous aurions désiré trouver des vers
de M. de Parny : et nous croyons qu'à cet égard le
(1) Sans doute l'Editeur de l'Almanach des Muses n'aura point
donné cette Fable comme nouvelle. Depuis plusieurs années on la trouve
dans presque tous les recueils de poësie .
(Note du Rédacteur du Mercure) .
,
128 MERCURE DE FRANCE ,
lecteur partagera nos regrets ; mais nous y avons vu
avec plaisir que M. Ducis , un des Nestors de notre litlérature
, sait descendre avec grâce des hautes conceptions
de la tragédie , et suivre les sentiers où s'égarent
Horace et Anacreon. Nous ne citerons pas ses vers sur
la Solitude et l'Amour , que plusieurs journaux s'étaient
déjà empressés de recueillir : nous aurions bien voulu
citer son Epître à Madame *** , où il fait un si touchant
éloge de Saint-Vincent de Paule , et des filles hospitalières
, ainsi que son Remercîment à sa femme ; mais
nous passerions les bornes qu'on nous impose. Nous nous
contenterons donc de transcrire ici une petite pièce
remarquable par sa précision , et que l'auteur appelle
son Produit net.
:
Grand philosophe économiste ,
Du produit net adorateur ,
Tu me dis : Montre-moi la liste
Des choses qui font ton bonheur.
Tes plaisirs ?-Des amis de cosur.
Ta santé ? - C'est la tempérance.
Tes travaux ? - J'écris et je pense .
Tes désirs ? - Ne faire aucuns voeux.
Ton trésor? Mon indépendance .
Ton produit net ? - Je suis heureux .
On sent bien que le Rédacteur de ce recueil n'a pas
Toujours pu être aussi heureux dans le choix des pièces
qu'il y a insérées : mais quoique nous ne le blamions
pasde son indulgence , nous lui ferons pourtant observer
que ce n'était pas trop la peine que M. Victor Vial
nous apprît que
Paul n'est pas fripon à demi ;
Sans cesse à tromper il s'occupe ;
Et quand il dit : C'est mon ami ,
Chacun peut dire , c'est sa dupe.
Que, même en gardant l'anonyme , quelqu'un fit ce
quatrain qui n'est pas d'un très-bon ton :
Que je l'aime ce Maraton !
Bon Dieu , que je le trouve drôle !
Si ma langue était un bâton ,
Je voudrais lui lécher l'épaule !
Que
JANVIER 1808 . 129
Que M. Hennet nous traduisît ces vers de Prior, dont
l'idée est peu piquante :
Lubin, tout près de rendre l'ame ,
S'abandonnait à la douleur ;
Aux pieds du lit , de tout son coeur ,
Pleurait aussi sa jeune femme.
L'un a sa raison pour gémir ,
Mais l'antre a bien aussi la sienne ;
Car si l'époux craint de mourir ,
La femme craint qu'il n'en revienne.
Et qu'enfin M. Chevalier de Saint-Amand interprêtat
ce distique de Martial , dont le sel n'a pas beaucoup de
saveur :
Philondit vrai ; jamais il ne dine chez lui ,
Car il ne dîne pas , si ce n'est chez autrui.
Si le Rédacteur n'a pas cru devoir se piquer d'une
trop grande sévérité à l'égard des hommes , à plus forte
raison a-t-il montré beaucoup d'indulgence pour les
productions des dames. Ce n'est pas que les vers , les
romances ou les chansons des dames que nous avons
citées en commençant , ne soient fort agréables ; mais
il est d'autres Muses françaises , modernes , qui dans
leurs vers paraissent oublier que la grâce et la délicatesse
ne suffisent pas ; que l'on ne peut espérer de succès
durables que par la correction du style. Il faut
avouer qu'une dame qui veut se faire imprimer , a tant
de moyens de séduction pour engager un Editeur un
peugalant à faire usage de ses vers , qu'il est bien difficile
qu'il lui résiste. On connaît ces vers de la Métromanie
:
Mais avoir à braver le sourire et les larmes
D'une solliciteuse aimable et sous les armes
Jusqu'à la dureté pousser le stoïcisme ,
Jene me sens point né pour un tel héroïsme ;
De tous nos magistrats la vertu me confond ,
Etje ne conçois pas comment ces Messieurs font.
Nous nous mettons facilement à la place de l'Editeur
de l'Almanach des Muses , et peut-être aurions-nous
pour les dames la même condescendance que lui. M.
DE
I
150 MERCURE DE FRANCE ,
1
VIRGILE EN FRANCE , ou la nouvelle Eneide , poëme
héroï-comique en style franco-gothique , orné d'une
figure à chaque chant , pour servir d'esquisse à l'histoire
de nos jours ; par LEPLAT DU TEMPLE , avec
cette épigraphe :
Puppam se dicit gallia , cum sit anuis .
MARTIALIS .
Tome Ier . A Bruxelles , chez Weissenbruch , imprimeur-
libraire , place de la Cour , in-8º de 312 pages .
1807 .
JAMAIS titre de livre n'a fait sur moi l'impression que
j'ai ressentie en lisant celui que M. Leplat du Temple
a donné à son ouvrage. Virgile en France ! me suis-je
dit d'abord : Serait-il vrai que ce grand poëte fût ressuscité
tout exprès pour venger les Français du reproche
qu'on leur fait d'être restés dans l'épopée au-dessous
des Grecs , des Romains , des Italiens et des Anglais ?
Je le crois , poursuivais-je : oui , rien n'est plus clair.
La nouvelle Enéïde ! Virgile n'était pas content de la
sienne ; il avait voulu qu'on la brûlât ; ses ordres n'ont
pas été exécutés ; il en a fait une seconde , et celle-ci
vaudra encore mieux que la première : Quel bonheur !
quel trésor ! Mais voyant ces mots : Poëme héroï-comiquè
, je ne concevais pas qu'il eût songé à quitter le ton
noble pour prendre , ne fût-ce que par momens , le
ton plaisant et jovial. Je ne concevais pas davantage ce
que ce pouvait être qu'un style franco-gothique. Pourquoi
s'il ne voulait plus parler sa belle langue , ne parlait-
il pas celle de Racine , et lui préférait-il celle des
Francs et des Goths ? Enfin je ne devinais point par quel
secret motif il avait quitté son nom de Virgile pour
prendre celui de Leplat. Ces diverses pensées m'agitaient
étrangement. Allons , m'écriai-je , c'est trop longtems
s'attacher à un titre , lisons l'ouvrage , et nous
saurons à quoi nous en tenir sur tout cela. J'arrive done
bien vîte à la première page du poëme héroï-comique ,
en style franco-gothique , et je lis :
Je chanţe ce héros dont le puissant génie. :
De Troye a rétabli le trône en Ausonie ;
1
1
JANVIER 1808 . 131
L'enfant chéri du ciel , que les destins vainqueurs
Ont conduit par degrés au faîte des grandeurs .
Ce fut lui qui brava sur les plaines iiquides
Les flots de l'Océan et les trames perfides
Que Junon en courioux sur l'élément mouvant
Lui fit plus endurer que sur le continent.
Qu'on juge de mon étonnement à la lecture de pareils
vers ? Il ne m'en fallut pas davantage pour reconnaître
que le titre qui m'avait tant occupé n'était qu'une
véritable mystification , que Virgile n'était point ressuscité
, qu'il n'habitait point la France , que j'avais
compté vainement sur une nouvelle Enéïde de sa façon ,
et qu'au lieu d'être avec lui , j'étais tout simplement
avec M. Leplat. Allons , m'écriai-je encore , de la patience
et du courage , car si j'en juge par ce début,
j'aurai besoin de l'une et de l'autre pour aller jusqu'au
bout. J'y suis arrivé , en effet , et l'étonnement que
j'avais d'abord éprouvé s'est changé en admiration . Le
lecteur croit peut- être que je plaisante. Eh bien ! non ,
j'admire et très-franchement la confiance, la bonne
foi avec laquelle M. Leplat nous donne comme poëme
héroï-comique un ouvrage dans lequel , la plupart du
tems , il n'y a pas le plus petit mot pour rire ; où il
travestit Virgile de la manière la plus méconnaissable ;
où les événemens qui ont signalé la révolution française
se trouvent jetés pêle-mêle parmi ceux qu'a chantés
le poëte latin ; où le héros du siècle , le vainqueur
de l'Europe se trouve , par allusion et sous le nom
d'Enée , loué , sinon en style de franc et de goth , du
moins en style d'énigme , de charade et de devise ; où le
jacobin Simon et le général Dumas figurent avec Didon ,
où saint Denis apparaît à Enée , où..... mais n'ayons
point l'air d'avoir pris de l'humeur , et gardons-nous
bien sur-tout d'en adopter le ton. Déridons-nous , au
contraire , et faisons en sorte que le lecteur se déride
avec nous.
1
On connaît la prière que Junon , dans l'Enéïde ,
adresse à Eole pour l'engager à déchaîner les vents contre
la flotte des Troyens ; M. Leplat qui s'écarte le
moins qu'il peut du texte latin , a traduit cette prière
d'une manière remarquable. Je la transerirait dans un
12
132 MERCURE DE FRANCE ,
moment , voyons d'abord quelques-uns des vers qui la
précèdent. Les Troyens font voile vers l'Italie , et Junon
ne veut pas qu'ils y abordent.
1
Apeine en haute mer leurs carènes flottantes
Foulaient au gré des vents les vagues bondissantes ,
Que Junon, se livrant à sa jalouse aigreur ,
S'entretint en secret de son projet vengeur :
<<Eh quoi ! je ne puis donc , en faveur d'Albanie ,
Empêcher les Troyens d'envahir l'Italie ,
Pour s'emparer des mers , du commerce au Levant,
Et dominer ensuite au triple Continent ?
C'est la loi des destins , mais non de la nature .
Minerve sur les Grecs sut venger son injure ,
Et pour le crime impur d'un seul de leurs vassaux ,
Noya tout leur convoi , brûla tous leurs vaisseaux .
Et moi qui suis des dieux la reine dominante ,
Je ne pourrai venger sur cette race errante
Les atroces forfaits commis par les Troyens !
OUI , JE VEUX EXTIRPER LE DERNIER DE CES CHIENS.
:
Ce dernier vers s'est fait un peu attendre ; mais il est
si heureux , si saillant , qu'il dédommage bien de la
simplicité des autres .
La déesse monta , dans cet accès de rage ,
De ses paons azurés l'olympique équipage.....
Laissons Junon voyager dans l'équipage olympique
de ses paons , et assistons à son entrée chez le dieu des
vents.
Junon , d'un ton flatteur , apostrophant Eole ,
Lui dit : Puissant seigneur , de l'un à l'autre pôle
De l'orage et des vents qui commandes le cours ,
De ton bruyant pouvoir j'implore le secours :
Sur l'Océan navigue une engeance rebelle
Portant en Italie une idole cruelle ,
Pour élever soudain un trône en ces pays
Sur les tristes débris des trois lis défleuris .
Dissipe , mon cousin , leurs téméraires flottes
Ou brise sur les bancs leurs faibles galiottes ;
La plus belle à vos yeux de mes dames d'atour .
Va vous payer ce soir le salaire d'amour .
La proposition est tentante. Virgile fait parler Janou
autrement , mais il y a une finesse , dans M. Leplat ,
JANVIER 1808. 133
qui n'aura sans doute échappé à personne , c'est ce tự
et ce vous que Junon adresse successivement au cousin
Eole. Mais que répond le cousin ? Ecoutons.
Eole repartit : « C'est bien à vous , Madame ,
D'afficher de vos lois le superbe programme ;
Je dois vous obéir à vous qui gouvernez
Celui qui peut donner des sceptres à son gré.
Le zèle en ce moment des ardens philosophes
Avides d'exciter de grandes catastrophes ,
M'a dérobé soudain une meute de vents
Pour soulever le globe aux quatre Continens .
Cependant , nonobstant ma pénible détresse ,
Pour suivre vos désirs , débonnaire maîtresse,
Je veux par un effort couronner mon devoir ,
Et mériter de vous mon salaire du soir . »
4.
:
Il est des amateurs qui préféreront la réponse à la
demande , et je serai de leur avis. C'est à ces amateurs
là que je vais donner un échantillon de la tempête
qu'excite Eole.
Undes vaisseaux porté par les vagues-rapides
Se perd dans le désert des campagnes liquides ;
Un autre , sans pitié s'est cloué sur un banc ,
Ou brise avec fracas contre un rocher son flanc.
Les frégates , les bricks , les lougres , les corvettes ,
Dansaient le menuet des fougueuses tempêtes ,
Ou bien walsaient autour des gouffres écumans ,
Qui les revomissaient au sommet des monts blanes.
Pour animer le choeur de cette contredanse ,
Lamusique des airs affreuse et sans cadence
Vint augmenter l'horreur de ce triste chaos ,
Mélant ses rauques tons au roulement des flots.
De sa craquante voix le tonnerre bourdonne ;
Le sombre écho des mers y répondant , fredonne;
Et les aveugles vents , jamais las de courir ,
Sifflaient , à leur façon , des airs qui font frémir.
Il est à parier que M. Leplat avait l'humeur à la
danse lorsqu'il a chaconné cette tempête. Je regrette
qu'il ne se soit pas trouvé plus souvent dans cette heureuse
disposition , son poëme aurait été plus dansant ,
et par conséquent plus gai. Au reste , si M. Leplat excelle
dans l'hypotipose , il est aisé de prouver qu'il n'est
pas moins étonnant dans la prosopographie. Enée rôdait
!
1
134 MERCURE DE FRANCE ,.
de grand matin dans les champs pour retrouver , selon
les expressions du poëte , les pans brisés de ses drapeaux
errans .
Quand , tout à coup , du bois sortit une grivoise
En costume de Corse , armée à l'écossoise ,
Au teint incarnadin , aux yeux étincelans ;
Ses cheveux ondoyans flottaient au gré des vents ;
Un corset bleu serrait sa taille virginale ;
Ses pieds mignons montraient sa punique sandale ;
Son cotillon flottait retroussé par des glands ,
Et le tulle gazait ses seins rebondissans .
Des chevaliers errans s'approche la dryade
Et dit , d'un air courtois , bon jour en camarade ;
« Avez-vous par hasard rencontré dans les bois
Nos chasseurs poursuivant une autruche aux abois ? »
Enée , comme on le présume bien , est trop poli pour
tourner le dos à la grivoise. Il lui répond donc qu'il n'a
rencontré ni gibier , ni chasseur , mais il la prie de lui
dire à son tour , dans quel pays l'a jeté son naufrage .
... Qui que vous soyez , intéressante blonde ,
Tirez -nous d'embarras ; en quel climat du monde ,
Sous quelle zone enfin nos vaisseaux chavirés
Par les dragons de vent nous ont- ils déportés ?
La grivoise ne se le fait pas demander deux fois .
Vous êtes , répondit la fée au minois d'ange ,
Au pays des citrons et des pommes d'orange ,
Où sous la bonne odeur du puissant dieu , l'oignon , ..
On voit régner en paix la princesse Didon .
Il n'y a certainement rien à reprendre dans ces verslà.
Ils sont clairs , précis et significatifs. Mais pourquoi
M. Leplat ne conserve-t-il pas toujours le ton qui y
règne ? Pourquoi , lorsqu'il le prend avec tant de facilité
, aligne- t- il des vingt et trente vers de suite , où il
n'y a pas la moindre jovialité ? C'est vraiment dommage.
On rirait du moins quelquefois , et le rire est
toujours si bon !
Je ne suis encore qu'au tiers ou à la moitié du premier
chant ; l'acheverai-je , et parlerai-je des autres ?
Non je crois qu'en voilà assez , et qu'il faut laisser aux
JANVIER 1808 . 135
amateurs le désir qu'ils ont conçu vraisemblablement
de lire l'ouvrage de suite et sans aucune remarque .
Il n'est presque point d'auteur qui ne's'en propose un
pour modèle. Ainsi Corneille , en écrivant , pensait à
Sophocle , Racine à Euripide , etc. M. Leplat , si je ne
me trompe , avait son modèle aussi , et je gagerais
même qu'en composant son poëme , il a lu plus d'une
fois le désastre de Lisbonne du célèbre perruquier
André. C'est fort bien fait ; mais je suis trop franc pour
lui dissimuler qu'il est encore loin , mais très-loin de
ce modèle si heureusement choisi. On trouve trop rarement
dans son ouvrage de ces vers qui transportent
tels que ceux-ci :
Dans un si grand malheur nous échappâmes , car
La porte était ouverte et nous passâmes par .
Qu'il relise donc encore l'inimitable André , et , s'il
peut se la procurer , qu'il étudie aussi certaine traduction
abrégée des Métamorphoses d'Ovide dont je me
rappelle , grâce à lui , ces quatre vers qui renferment
tout ce que le poëte latin a dit des amours d'Apollon et
de Daphné' :
Daphné de trop près courtisée
Dit : Soyons métamorphosée.
Aux premiers accens de sa voix ,
La voilà madame Dubois .
Je ne doute point qu'avec de pareils guides M. Leplat
n'obtienne toute la renommée à laquelle il peut raisonnablement
prétendre , et je ne serai pas le dernier
à l'en féliciter. V.
VARIÉTÉS .
i
SPECTACLES .- Théâtre de l'Impératrice. Première représentation
de M. Lamentin , ou la Manie de se plaindre.
« Savez-vous pourquoi Jérémie
>> A tant pleuré pendant sa vie ?
>> C'est que dès-lors il prévoyait
>> Que Pompignan le traduirait . »
156 MERCURE DE FRANCE ,
.
Or, maintenant mon cher lecteur
Savez-vous pourquoi Lamentin
Se désolait soir et matin ?
C'est qu'il prévoyait avec peine ,
Qu'un jour on le mettrait en scène.
M. Lamentin a vingt mille livres de rentes et une fort
jolie fille , mais il pleure toujours. 1
M. Jolival (personnage d'opposition ) ne possède pas un
sou , est père d'un jeune homme , peintre en miniature , et
il affecte les dehors de l'opulence ; le jeune Jolival , ainsi
que cela doit étre , aime la demoiselle Lamentin , et en est
aimé; mais , chose qui est très-probable , Jolival ignore jusqu'au
nom de sa maîtresse ; il arrive à Paris avec son père ,
et ne trouve rien de mieux que de faire confidence de son
amour à l'hôtesse de la maison où il demeure : il voudrait ..
bien retrouver la jeune personne , et faute de renseignemens
plus positifs , il donne son signalement à la bonne
dame : sur des indices aussi certains , elle ne manque pas de
lui dire que mademoiselle Lamentin est assurément celle
qu'il aime , et pousse la comp'aisance jusqu'à l'aller cher
cher; les deux amans se reconnaissent et sont unis à la fin
de l'acte : telle est l'intrigue de cet ouvrage .
M. Lamentin est en effet un homme qui trouve le moyen
de se plaindre de tout ; le force-t-on d'avouer qu'il a vingt
mille livres de rente en bonnes maisons ; il vous répond par
les embarras que lui cause la gestion de ces hiens ; il détaille
avec complaisance tous les inconvéniens des propriétés
de ville , il cite les réparations , les non-valeurs , puis ajoute :
« Je ne vous parle pas des contributions .
>> Je paye en francs , Monsieur, et ne reçois qu'en livres.>>>
Un véritable malheur pour l'auteur et pour le public ,
c'est que tous les vers de cette pièce sont loin de ressembler
aux deux que je viens de citer : je me rappelle même
que , dans une certaine tirade , M. Lamentin invite M. Jolival
à contempler sur son front jaunissant les effets cruels du
sort : plus loince M. Lamentin , quoique toujours larmoyant ,
trouve cependant le moyen de faire encore quelque jeu de
mots; on lui propose pour gendre M. Jolival , jeune peintre;
il répond que les peintres en général ne sont pas riches.
Car ( dit-il ) on sait ce que c'est qu'un peintre en miniature ,
Et je ne vois pas là de quoi faire figure.
Cette comédie est l'ouvrage d'un homme qui paraît entié-
...
JANVIER 1808 . 137
rement étranger aux convenances théâtrales ; s'il ne l'était
pas autant , il saurait que , même dans une comédie , une
maîtresse d'hôtel garni , la première fois qu'elle voit un
jeune homme de vingt ans , ne s'adresse guères à lui pour
emprunter mille écus : il saurait que l'on ne croit plus aux
promesses d'un gascon parasite; il saurait qu'un pareil personnage
est usé au théatre ; il saurait..... il saurait enfin
tout ce que cet ouvrage prouve qu'il ignore.
,
and an
pas trop maltraité ,
THEATRE DU VAUDEVILLE.- La Marchande de Modes .
Voici , je crois, la première fois qu'un auteur dramatique
s'avise de faire la parodie de son propre ouvrage. Et que
l'on ne croie pas que Mr. de Jouy n'ait fait celle de la
Vestale que pourn'etre quoique son
succès si mérité dût le rassurer : on peut direque leplus
malin de nos parodistes ne l'aurait pas traité aussi sévérement
qu'il s'est critiqué lui-même : il a rendu justice au
beau talent de M. Spontini , à celui des acteurs , des actriees
, des maîtres de ballets ; tous ses coopérateurs n'ont qu'à
se louer des éloges qu'il leur a distribues ; en un mot , il ne
s'est montré sévère qu'envers lui-mème .
LaMarchande de Modes est la parodie exacte et scène
par scène de la Vestale.
Licinius s'y appelle Licentius, maréchal-des-logis de Hussards;
la grande Vestale est parodiée par Mme Létoffée ,
marchande de modes; Julia , par Julie , filleule de M
Létoffée ; Cinna , par Fanfare , trompette de la compagnie
de Licentius ; le Grand-Pontife , enfin , par le Grand-Maître ,
le Roi dos modes.
Licentius auquel ses camarades ont décerné un plumet
commandé chez Mme Létoffée , le reçoit des mains de Julie
qui ne voulait pas rester au magasin pendant la cérémonie :
comme laplus jeune des filles de boutique , Julie est contrainte
àpasser la nuit pour achever une robe de noce ; elle
ouvre la porte à son amant qui veut lui ravir un baiser ; dans
le débat , ils renversent un quinquet sur la robe de noce :
Fanfare accourt et prévient Licentius que la patrouille les a
aperçus , les deux hussards se sauvent , et Julie avise qu'il
est tems de se trouver mal; le guct-a-pied crie au voleur;
à ces cris Mme Létoffée, ses filles de boutique , et le grandmaître
des modes arrivent , celui-ci condamne Julie à passer
unmois au pain et à l'eau dans le grenier où l'on blanchit la
gaze ;mais Licentius et Fanfare viennent s'opposer à l'exécution
de cette sentence , et le roi des modes , touché de
tant d'amour et un peu intimidé par les menaces de Fanfare
, unit lui-même les deux amans.
Y
1
138 MERCURE DE FRANCE,
Cette parodie est extrémement gaie , et elle a obtenu
le plus grand succès ; presque tous les couplets mériteraient
d'etre cités , tant ils sont piquans et bien tournés.
Le public en a fait redire plusieurs , et je crois que si
je voulais rappeler tous ceux qui m'ont paru dignes d'être
répétés , je pourrais bien outrepasser les bornes ordinaires
d'un article.
1.
ACADÉMIE DU GARD . - L'Académie avait ouvert un double
concours pour 1806. La question suivante faisait l'objet du
premier : « Déterminer le principe fondamental de l'intérét
>> de l'argent , les causes accidentelles de ses variations , et
» ses rapports avec la morale. »
L'Académie, a décerné le prix à un discours ayant pour
épigraphe : Ut agricultura sinè mercatura subsistere... Ita
nec mercatura sinè feneratione potest. L'auteur de cet ou
vrage est M. J. D. Meyer , docteur en droit , et avocat à
Amsterdam .
L'Académie a donné l'accessit à un discours sans nom d'au
teur, ayant pour épigraphe : « Il n'y a presque pus de vé
>> rités à établir , mais beaucoup d'erreurs à combattre. »
* Pour sujet du second concours , l'Académie avait proposé
« le récit , en style épique , de la mort de Henri IV. »
L'Académie a délibéré de proroger le concours pour six
mois , afin de donner aux auteurs le tems de perfectionner
leurs ouvrages. En conséquence , il demeurera ouvert jusqu'au
31 juillet 1808. Le prix sera donné dans la séance
publique de la même année. a
L'Académie propose , pour sujet du prix de 180g , un
Mémoire historique et critique sur le séjour des Sarrasins
dans les provincés méridionales de la France , et sur les
traces qu'ils y ont laissées . :
Le prix consistera en une médaille d'or, de la valeur de
300 fr. 11 sera décerné dans la séance publique qui aura
lieu, en novembre 180g . L'ouvrage couronné sera lu dans
la même séance.
Le concours sera fermé le 31 juillet 180g. Ce terme est
de rigueur..
Les ouvrages seront adressés , franc de port , à M. Trélis ,
sécrétaire perpétuel de l'Académie à Nismes : ils auront en
tête une devise, et seront accompagnés d'un billet cacheté ,
dans lequel devront se trouver , avec la mème devise , le nom
de Pauteur et l'indication de sa résidence..
JANVIER 1808. 159
Bulletin des Sciences et des Arts .
SCIENCES .- Découverte. - Une expérience du plus haut
intérêt occupe en ce moment tous les chimistes , tous les
physiciens et semble promettre , à la chimie , une révolution
prochaine aussi brillante que celle qui a marqué le
siècle dernier .
Un anglais , M. Dawy , en répétant les expériences de
M. Pachiani , sur la composition du radical muriatique ,
essaya l'action d'une forte pile galvanique sur la potasse
solide et sur la soude. Il aperçut à l'instant de belles étincelles
, et vit se former au bout du fil galvanique , un petit
culot métallique , mais liquide comme le mercure. Il le
mit à part , en vit une autre lui succéder , enfin la potasse
se transformer entiérement en métal. Il examina ce corps
nouveau , et reconnut avec surprise qu'il était d'une pesanteur
spécifique plus légère que l'eau , comme 6 est à 10;
attirant promptement l'oxigène de l'atmosphère et redevenant
potasse , enfin décomposant l'eau avec flamme , et la
rendant alcaline. Le métal retiré de la soude , quoiqu'un
peu moins combustible , paraît jouir des mèmes propriétés .
Les chimistes français se sont empressés de répéter à
l'Ecole polytechnique ces expériences , et ont obtenu les
mêmes résultats . 7.0
Les alcalis ne sont donc plus des corps simples et indécomposables
, et très-probablement les terres vont fournir
de nouveaux élémens. Ce pas est immense , et , si l'on peut
par analogie prédire ce qui doit arriver, l'on ne reconnaîtra
bientôt en chimie que deux genres de corps ; l'un
qui comprendra la lumière , le calorique , l'électricité et
l'oxigène ; le second , tous les autres corps de la nature ,
compris sous la dénomination de combustibles .
Nos chimistes ne peuvent disputer à M. Dawy la gloire
de cette grande découverte; mais le savant anglais conviendra
şans doute qu'il la doit à l'Empereur des Français
qui , le premier et peut- être le seul a senti toute l'importance
du galvanisme , a fait un appel à tous les physiciens du
Monde, et par des récompenses promises et annuellement
accordées a provoqué Icurs savantes recherches , en leur
indiquant le but qu'ils doivent atteindre. C. L. C.
SOCIÉTÉS SAVANTES:-- L'Académie Impériale de Pétersbourg
a partagé , en fevrier 1807 , entre MM. Henirich et Link ,
le prix qu'elle avait proposé sur les propriétés de la lumière,
considérée comme matiere, ses affinités avec d'autres
140 MERCURE DE FRANCE ,
corps , les phénomènes et les modifications résultant de
ses combinaisons , d'après des expériences nouvelles.
La Société des sciences de Varsovie , a tenu , le 19décembre
, une séance publique . Le Mémoire de M. Levnelt ,
sur la peste , a été couronné. M. le prince Alexandre
Sapieha a lu , dans cette séance , un Mémoire plein d'intérêt
sur les haras .
La Société de Harlem avait proposé pour sujets de prix
différentes questions : 1º. sur l'analyse comparative du sucre
des cannes ,et du sucre fourni par d'autres plantes ; 2°. sur
lacause de la phosphorescence de la Mer ; 3°. sur l'origine
probable du spermacoeti. Nous ignorons si cette Académie
a décerné ces prix .
: -La Société Royale des Sciences de Copenhague , a
proposé les prix suivans , pour 1807 .
Mathématiques : Est-il un maximum ou un minimum
dépendant de la nature des orbites dans les perturbations
produites par des forces extérieures , entant qu'il en résulte
des mutations dans les orbites ? On suppose que les corps ,
dont les mouvemens éprouvent ces perturbations , sont agités
par des forces dont la loi est donnée.
Physique. Quelles sont les qualités chimiques que l'expérience
découvre dans la substance que M. Winterl croit
avoir découverte , et qu'il nomme andronie ; comment
peut-on déduire de ces qualités la différence de l'andronie
et de la terre silicée ; et quels sont les rapports de
l'andronie avec le carbone et l'azote ? Dans le cas où les
résultats se trouveraient contredire la doctrine de M. Winterl,
les concurrens devraient montrer par quelles erreurs il
y a été conduit ( 1 ) .
-L'Amérique septentrionale possède aujourd'hui plusieurs
Sociétés savantes , la plupart consacrées à la médecine
et à l'histoire naturelle. Les plus célèbres sont l'école
de médecine de Philadelphie , l'Académie américaine des
sciences et des arts , établie dans le Massachuset , la Société
philosophique de Philadelphie , la plus célèbre des Sociétés
américaines , etc. ete.
-Il s'est formé à Londres une Société de la Palestine , sur
le plan et avec le but de la Société d'Afrique. Un comité
(1) Nous nous attacherons dans la suite à faire connaître , autant
qu'il nous sera possible , les sujets de prix proposés par les différentes
Académies , et nous prions MM. les secrétaires des Sociétés savantes ,
nationales et étrangères , de nous les adresser.
JANVIER 1808. 141
formé dans le sein de cette Académie adresse un état des
questions que la Société propose aux savans qui voyageront
àses frais. On embrasse dans ces questions toutes les branches
des connaissances humaines , depuis l'astronomie jusqu'aux
moindres détails du jardinage et de l'économie domestique.
-M. Afzelius a fait , à Upsal , le 24 mai dérnier , anniversaire
de la naissance de Linné , l'ouverture d'un Institutum
Linnæanum. Il a distribué , après avoir prononcé
undiscours d'inauguration , une médaille portant d'un côté
le buste de Linné , et de l'autre l'inscription : Natalium
memoriæ sæculari D. XXIV , MDCCCVII , Institutum
Linnæum Upsaliense.
- M. Ljung , naturaliste suédois , a découvert le plus petit
des mammifères connus ; c'est une espèce de souris qu'il
nomme sorex caniculatus , et qui pèse à peu près une demi
drachme.
-M. Ginguené , étant malade , n'a pu revoir avec assez d'attention ,
'épreuve de son extrait de l'Art d'aimer d'Ovide , traduit en vers par
M. de Saintange. Il en est résulté une correction très-imparfaite. II
joint ici la note des fautes les plus graves , et prie les lecteurs de vouloirbien
les corriger sur leur exemplaire. Un simple errata ne se lit
guères : il a desiré que nous fissions précéder d'une note , celui qu'il
-nous a adressé.
ERRATA du No. 338 , 9 janvier.
Page 70 , ligne 3 , hanc tamen implevis ; lisez : implevit.
ligne 7 , de se concilier avec la suivante ; effacez avee.
71 , ligne 4 , et de Déidamir ; lisez : Déidamie.
ligne 34 , le voilà ; effacez le.
76 , lignes 21 et 22 , lors même qu'ils en sont les mienx partagés;
lisez le mieux partagés .
80 , lignes 1 et 2 , les plus difficiles à rendre ; lisez : le plus diffi
ciles à rendre .
NOUVELLES POLITIQUES .
( EXTÉRIEUR. )
TURQUIE .- Constantinople , le 20 décembre.- Les Dardanelles
, ainsi que toutes les côtes jusqu'à Alexandrie , sont
de nouveau étroitement bloquées par les Anglais; de makière
que le commerce est dans la plus grande stagnation ,
142 MERCURE DE FAANCE ,
et que la disette commence à se faire sentir. Les îles de la
mer Ionienne sont aussi étroitement bloquées .
-La Porte a donné des ordres aux pachas , séraskiers, etc.
pour qu'ils se missent en marche avec leurs troupes , afin de
renforcer l'armée du grand-visir cantonnée entre Schumin
et Andrinople , attendu que les insurgés Serviens n'exécutent
pas les dispositions de l'armistice de Slobosic.
RUSSIE. - Moscow , le 30 novembre . - Toutes les propriétés
anglaises sont mises sous le séquestre le plus rigoureux.
Les négocians de cette nation qui se trouvent à Moscow
sont soumis à la surveillance des autorités civiles et
militaires . Un courier , parti de Pétersbourg , porte.au
verneur des ports de la Mer- Noire et de la Crimée l'ordre
de mettre l'embargo sur tous les bâtimens anglais qui
pourraient s'y trouver.
DANEMARCK . Copenhague , le 20 décembre .-Les Anglais
ont été chassés de l'île de Zven par une maladie
contagieuse qui faisait des ravages effrayans parmi eux.
Toutes les, communications avec cette ile sont maintenant
interceptées . On a pourvu à ce que tous les habitans reçussent
les secours nécessaires .
M. Didelot , ministre de France , est derniérement
arrivé à Kiel .
Du 28. La commission établie pour recevoir les secours
qui sont offerts aux personnes , dont les maisons ont
été incendiées par le bombardement, a déjà touché 20492
rixdalers : le prince royal en a donné 3000 , et son auguste
épouse 2000 .
Les négocians de Copenhague s'indemnisent des pertes
que leur a fait essuyer l'expédition des Anglais en armant
des corsaires . Tous les jours de nouvelles prises sont amenées
dans les portsdu Danemarck , et on procède à leurs ventes ,
ainsi qu'à celle des marchandises anglaises mises sous le
séquestre .
ALLEMAGNE. Vienne, le 3 janvier. Voici un extrait
de plusieurs lois sanctionnées par la diète de Presbourg ,
qui a été fermée dans le courant de décembre dernier.
La ville et le port franc de Fiume seront immatriculés ,
et son gouverneur prend sa place à côté des magistrats pendant
la tenue de la diète .
S. M. I. désirant faire fleurir le commerce de la Hongrie
avec l'étranger , consent à ce que les marchandises dont
P'importation est permise en Hongrie , ainsi que celles auxJANVIER
1808. 143
:
:
quelles ce privilége sera accordé par la suite , soient exemptes
de tous droits quelconques en passant par les Etats all
mands de l'Autriche , à la réserve néanmoins des droits de
route .
La même diète s'est occupée avant la fin de sa session
du mode le plus convenable d'améliorer le sort des Juifs
établis en Hongrie . La résolution qu'elle a prise à ce sujet
est soumise actuellement à S. M. I.
-On fait à Vienne de grands préparatifs de fêtes pour
l'époque très-prochaine du mariage de S. M. l'Empereur
d'Autriche .
- ISTRIE . -Trieste , le 22 décembre. M. le baron de
Hugel , ci-devant co-commissaire impérial à Ratisbonne , se
rend à Gonio pour régler , de concert avec les commissaires
français , la démarcation des frontières , conformément à la
convention de Fontainebleau .
ROYAUME DE BAVIÈRE. -Munich , le 18 décembre . -
S. M. le roi de Bavière vient de rendre une ordonnance' ,
par laquelle les professeurs et instituteurs sont exenipts de
servir dans la milice bourgeoise en qualité de simple milicien
; mais ils pourront être employés comme fourriers ou
quartier-maitres.
SUISSE. - Arau , le 21 décembre . - Le grand conseil
de ce canton a adopté , dans sa dernière session , plusieurs
décrets . Un entr'autres qui fixe la taxe mise sur les lettres
de naturalisation pour un Français ou un Suisse , il faudra
payer ( au minimum ) 200 francs à l'Etat , et 400 pour un
étranger , le maximum est de 800fr. -Un autre de ces décrets
établit dix bourses de 200 fr. en faveur des jeunes
gens qui , au sortir de leurs études , voudront embrasser
l'état ecclésiastique . Cinq des bourses sont destinées
étudians protestans , les cinq autres aux catholiques.
aux
Berne , le 1. janvier.-La transmission du pouvoir directorial
faite par S. E. M. Reinhard de Zurich au landammann
de la Suisse M. l'avoyer Ruttiman de Lucerné, a
eu lieu le 31 décembre 1807 à Zug .
NAPLES . Le 12 décembre . - Par un décret nouvellement
rendu , S. M. le roi de Naples a ordonné le desséchement
des marais de Castel- Volturno près de Capoue , afin de les
rendre à l'agriculture. En conséquence une compagnie d'entrepreneurs
sera chargée de cette utile opération , et la
moitié des terrains desséchés lui seront adjugés en dédonnmagement
des frais qu'elle aura faits,
144 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1808.
Latis
15.1
ANGLETERRE. - Londres , le 22 décembre. - Sir John
Moore est arrivé le 25 novembre à Gibraltar avec quinze
bâtimens de transport , ayant à bord gooo hommes de
troupes venant de Syracuse .
La personne arrivée de Calais sur un parlementaire
est le ccoommitte de Mein. Il est chargé de dépeches pour le
comte de Stharenberg , ambassadeur d'Autriche. On 'croit
qu'elles contiennent l'ordre de son rappel.
(INTÉRIEUR). 1
4
-S. Ex. le ministre de l'intérieur a , d'après l'ordre de
S. M. , adressé aux chambres de commerce des différentes
villes de l'Empire une circulaire , dans laquelle il a exposé
les conséquences qui résulteraient pour le commerce français
des mesures nouvellement prises par l'Angleterre concernant
le commerce maritime de toutes les nations. Sơn
Excellence a fait sentir aux négocians que le décret du 17
décembre dernier , rendu par l'Empereur à Milan,était le
seul moyen de prévenir ces funestes résultats , et les a enfin
engagés à faire armer dans tous les, ports des corsaires.
Toutes les chambres du commerce ont répondu à cette
lettre avec cet élan et le patriotisme qui caractérisent les
Francais. Son Excellence a présenté ces jours-ci à S. M. le
rapport de leurs réponses.
ANNONCES .
Catalogue des manuscrits sanskrits de la Bibliothèque impériale ,
avec des notices du contenu de la plupart des ouvrages , etc.; par
MM. Alexandre Hamilton , membre de la Société asiatique de Calcutta,
professeur de littérature indienne , etc.; et L. Langlès , membre de
l'Institut de France , conservateur des manuscrits orientaux de la Bibliothèque
impériale , etc. - Prix , 3 fr. broché en carton. -AParis, de
l'imprimerie Bibliographique. Se vend chez Ant. Aug. Renouard , rue
Saint-André-des-Arcs ; Galland , rue Saint-Thomas-du-Louvre ; Treuttel
et.Wurtz , rue de Lille .
Essai sur les Journaux , la Mort de Socrate, discours académique ,
augmenté de notes ; par Bernardin de Saint-Pierre . Un vol . in- 18 , pour
faire suite à deux vol. même format , contenant Paul et Virginie , la
Chqumière indienne , etc. Chez Didot l'ainé , Déterville , Merlin , Plassan.
Ils se vendent ensemble ou séparément.-Prix , brochés , papier commun
, 1 fr . 80 cent.; pap. vélin , 3 fr. 60 cent.; Paul et Virginie ,
idem, avec figures , 6 fr .
Le Mercure rendra compte incessamment de ce nouveau volume.
( N° CCCXL. )
(SAMEDI 23 JANVIER 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
م
LE MÉRITE ET L'ÉLOGE. - ALLÉGORIE
AuMérite voulant jadis
Se montrer plus facile ,
L'Eloge courait le pays
Pour trouver son asyle.
Long-tems du voyageur lassé
Vaine fut la poursuite :
On sait qu'il n'est pas fort aisé
De trouver le Mérite .
L'Eloge un jour d'un bois suivait
La route peu battue ,
Quand unmonstre qu'il reconnaît
Se présente à sa vue.
Ah ! se dit-il , n'endoutons point,
Notre course est finie :
Le Mérite n'est pas bien loin ,
Puisque voilà l'Envie.
L'Eloge avance quelques pas ,
Aperçoit le Mérite ,
Etjure, enlui tendant les bras ,
De rester à sa suite.
Il eût gagné sans contredit
Alui rendre justice:
ST
D
DE LA SEIN
A
cen
146 MERCURE DE FRANCE,
Mais quoi ? bientôt il le trahit
Pour s'attacher au Vice.
D. F. LEFILLEUL.
1
LE TROUBADOUR ÉPOUX ET PÈRE.
O Troubadour ! déjà six fois l'aurore
A du soleil annoncé le retour .
Triste et plaintif , ton luth gémit encore.A
Dis-moi ta peine , ingénu Troubadour.
Ma peine , hélas ! ma peine est bien amère.
Six fois j'ai vu naître et mourir le jour
Loin de ma fille et de sa bonne mère :
Ah ! plains , Ami , sensible Troubadour.
Ce qu'est Borée aux dons naissans de Flore ,
Ce qu'au ramier est le cruel autour ,
L'éloignement de tout ce qu'il adore
L'est pour le coeur du tendre Troubadour.
C'est grand' pitié de ne plus voir sa mie
Et , sur son sein , gage si doux d'amour .
Ils sont , hélas ! retranchés de la vie
Jours que sans eux passe le Troubadour.
D'objets si chers , qu'en sa bonté suprême
Jamais le Ciel ne te prive à ton tour !
Il n'est bonheur qu'auprès de ce qu'on aime.
Ami , crois- en les pleurs du Troubadour.
:
:
DEMORE , Sous-Inspecteur de marine , des
Académies de Lyon et de Marseille .
INSCRIPTION
Pour mettre au bas de la statue de S. M. l'Empereuret Roi , placée
dans la salle des séances de l'Institut de France.
MODERATOR ORBIS .
GALLLE DECUS .
2 د
INGENIO POTENS , VIRTUTIBUS MAJOR.
MUSIS AMICUS. :
Par M. DERGNY , professeur au Lycée Bonaparte.
JANVIER 1808. 147
L
ENIGME.
Un pied , toujours , de ma longueur
Est la juste mesure :
Il l'est aussi de ma largeur.
Et pourtant du carré je n'ai point la figure.
LOGOGRIPHE.
MIME lorsque l'on m'a l'on ne veut point m'avoir ;
Voilà ce qu'il vous faut savoir...
Eneffet , en gardant et ma queue et ma tête ,
Qui , l'une et l'autre , sont d'identité parfaite ,
Qu'en résulterait-il ? c'est que vous auriez tort.
Negardez donc de moi que le coeur ; c'est tout or.

S ..
CHARADE.
1
AVEC impatience
On attend mon premier ;
Sur le front de Constance
Est souvent mon dernier ;
Et c'est sur-tout en France
Que, pour se marier ,
L'homme est sans espérance
S'il ne fait mon entier.
:
F. BONNET ( de Lille )
f11
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
: Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre L.
Celui du Logogriphe est 1808.
Voici le mot de la Charade :
A

De Pan la voix enchanteresse
Se joint souvent au chalumeau .
Un malheureux , dans la détresse ,
Quelquefois se jette dans l'eau :
Enfin , d'un sot la maladresse
Le fait donner dans le paneau.
C
M
K2
148 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS.
( EXTRAITS. )
LE SIÈGE DE LA ROCHELLE , ou le Malheur et la
Conscience ; par Mme DE GENLIS. Un vol. in-8° broc.
Prix , 6 fr. , et 7 fr. 50 cent. franc de port.AParis ,
à la Librairie stéréotype , chez H. Nicolle , rue des
Petits-Augustins.
S'IL n'était pas dans la destinée des femmes célèbres ,
comme dans celle des hommes illustres , de n'obtenir
de leurs contemporains qu'une justice imparfaite , on se
rappellerait sans doute , avec plus de reconnaissance ,
parcombien de travaux édifians Mme de Genlis , depuis
près de trente années , a consacré sa carrière dans le
monde et dans les lettres. Appelée à présider l'éducation
des enfans d'un prince , elle crut devoir justifier
avec éclat la singularité d'un tel choix ; et vingt volumes ,
publiés par une femme sur l'art difficile de former des
hommes , prouvèrent au moins qu'elle avait senti l'importance
de ses fonctions. Ce n'est point qu'on trouvât
dans ses écrits de ces observations neuves ni de ces idées
fécondes qui préparent et qui sont elles-mêmes des découvertes
dans les sciences morales ; mais tout ce que
Fénélon , Rousseau , lord Chesterfield , Mme de Lambert
et d'autres écrivains moins connus , avaient proposé de
plus sage sur l'éducation des deux sexes , était réuni dans
les livres de Mme de Genlis , qui , pour éviter la monotonie
des préceptes , les présentait sous des formes ,
tantôt dramatiques, tantôt romanesques. En effet , son
Théâtre d'Education , Adèle et Théodore , les Veillées
du Château , les Annales de la Vertu , ressemblent à
des contes de Fées et à des proverbes de société , plutôt
qu'à des leçons dictées par une philosophie éclairée et
religieuse. Cependant ces productions d'un genre équivoque
partagèrent avec celles de MM. Mercier et Baculard
d'Arnaud une vogue si prodigieuse en Allemagne ,
dans les colonies, et même en France , que Rivarol les
appelait des livres inévitables. Avouons quel'élégance,
1
JANVIER 1808 . 149
la correction du style , la sagesse et la pureté des institutions
morales , distinguent ceux de Mme de Genlis , et
les placent au second rang parmi les ouvrages utiles ,
où ne brillent ni le génie de l'invention ni le mérite
de l'originalité.
Il sera plus difficile de classer ses derniers romans ,
et notamment celui que nous annonçons dans cet article
, non qu'elle y renonce à l'honorable mission qu'elle
s'est donnée d'instruire et de guider la vertu dans les
orages de la vie ; au contraire , elle la prend au berceau
, dans le palais d'un souverain , et la ramène , pour
ainsi dire , jusqu'aux marches du trône , en passant par
la Grêve. Mais si l'on a regardé comme le délire d'une
imagination malade le seul projet de montrer un échafaud
sur la scène , j'ai de la peine à croire que, chez
un peuple qui n'est point arrivé au dernier degré de la
décadence et de la barbarie , l'art et le goût permettent
de fonder l'intérêt d'un roman sur un spectacle pareil ,
et d'offrir à ses lecteurs des émotions puisées dans les
greffes des tribunaux criminels. Cette conception première
, sur laquelle repose tout entier le nouvel ouvrage
de Mme de Genlis , et qui contraste , d'une manière si
pénible , avec l'élégance naturelle , la douceur et la pureté
de son style , paraît sur-tout étrange quand on a
lu son Epitre dédicatoire à madame Brady : on a de la
peine à comprendre comment l'auteur d'un roman qui ,
dès les premières pages , fait accuser d'un meurtre abominable
une vierge de dix-sept ans , et qui la conduit à
l'échafaud pour un crime impossible à croire , condamne
avec tant de sévérité ceux ou celles qui , dans ces derniers
tems , ont prodigué , dans les ouvrages d'imagination,
les peintures effrayantes et les scènes convulsives
d'une passion sans frein et sans espérance. Il faut entendre
Mme de Genlis elle-même , avant d'appliquer ses
principes au Siége de la Rochelle.
<<Pendant quelques années , dit-elle , de grands excès
>>commis ont fait penser trop généralement que la
>> force , la violence et la férocité , étaient du talent , de
>> l'énergie et du génie. Cette opinion eut une funeste
influence sur la littérature , et donna naissance à des
>>productions monstrueuses. Les passions avaient bou-
»
150 MERCURE DE FRANCE ,
>> leversé la France , il fallut déifier les passions : enles
>> exaltant jusqu'au crime , on osa les offrir à l'admira-
>> tion publique : le suicide fut représenté comme un
> acte sublime ; on ne trouva plus que de la fadeur dans
>> la véritable sensibilité : l'amour , dans les ouvrages
>> d'imagination , ne fut plus appelé une faiblesse : on
» lui fit commettre des cruautés atroces , on ne le re-
>> présenta plus qu'enveloppé de crêpes noirs , un poi-
>> gnard à la main , planant sur des tombeaux et médi-
>> tant des crimes ; et ce fut sous cette forme qu'on en fit
» une vertu ! Le char de Vénus ne fut plus traîné par
>> des colombes ; Vénus elle-même , se dépouillant de la
>> ceinture des grâces , se transforma en bacchante et
>> souvent en furie : alors les héros de roman , d'après
>> cette mythologie révolutionnaire , devinrent tous des
>>> frénétiques barbares , toujours menaçans , toujours
>> furieux avec l'objet de leur idolâtrie ; les uns , dans
>> leurs rendez-vous , attendant leurs maîtresses avec
>> l'impatience féroce qu'un brigand sanguinaire pour-
>> rait avoir en attendant sa proie , mordaient la pierre
>> dans cette attente ; les autres , dans un dépit amou-
>> reux , faisaientjaillir leur sang sur leurs maîtresses ,
» ou les menaçaient de les jeter dans la Seine , et pres
>> que tous finissaient par se tuer. Les héroïnes , de leur
>> côté , plus passionnées encore , se prosternaient de-
>> vant leurs amans , se roulaient dans la poussière à
>> leurs pieds , ou s'empoisonnaient, ou se précipitaient
>> dans des fleuves , en faisant périr avec elles le fruit de
>>leur amour qu'elles portaient dans leur sein. >>>
Madame de Genlis a soin de nous avertir qu'elle no
blâme dans ces ouvrages que ce qu'ils ont d'immoral ,
et cet amour effroyable. Elle ne les désigne , d'ailleurs ,
comme on a dû l'observer , que par un petit nombre
d'expressions soulignées. Mais à travers l'étalage d'érudition
mythologique dont elle a chargé son analyse ,
on a généralement cru reconnaître les romans de Delphine
et d'Amélie de Mansfield (1) . Le premier est
(1) Il faut observer que ces expressions exagérées ont été sagement
retranchées dans les dernières éditions de ce roman, et qu'il était facile
à Mme de Genlis de s'en convaincre .
JANVIER 1808 . 151
d'une femme , douée d'une imagination brillante et
mobile , qui paraît avoir payé d'une partie de son bonheur
l'éclat prématuré de ses talens et de sa renommée ;
qui , en parlant beaucoup des charmes de la mélancolie
et de la solitude , a montré sans doute trop d'empressement
à fréquenter les lieux où l'ambition prête une
oreille inquiète à tous les vents de l'opinion et de la
faveur ; qui , par la nature de son existence et de ses
ouvrages , a malheureusement fait oublier à ses critiques
ce qu'elle avait dit elle-même avec tant de finesse
et de goût , qu'une femme qui écrit ressemble à Herminie
déguisée en guerrier ; mais qui n'avait jamais
attaqué madame de Genlis , et qu'on n'accuse point
d'avoir manqué de justice , d'égards , ni même de générosité
, pour ceux qu'elle a pu croire ses ennemis . Le
'second de ces romans est d'une femme encore plus
distinguée par sa modestie que par son esprit ; qui
vécut et mourut dans la retraite , indifférente à toutes
les illusions de la gloire , et sensible seulement aux
plaisirs de l'imagination et de l'amitié : le souvenir de
sa perte récente , aigri par une critique amère et dé
placée , a soulevé tous ceux qui l'ont aimée , c'est-àdire
, tous ceux qui l'ont connue , contre madame de
Genlis : et tous ont cru satisfaire à leur douleur comme
à la vérité , en s'écriant que si l'auteur du Siége de la
Rochelle et de vingt autres ouvrages , froidement et
correctement écrits , montre par-tout un talent plus
facile et plus pur, celui des deux femmes qu'il attaque
est à la fois plus varié , plus original , plus brillant et
plus élevé. L
Sans ajouter à ce rapprochement une discussion qui
m'entraînerait trop loin , je me bornerai à présenter
l'analyse du nouveau roman de madame de Genlis ,
à la suite des principes qu'elle-même a cru devoir
établir.
Clara, ( l'héroïne du Siège de la Rochelle) , est issue
dumariage clandestin du comte de Rosemberg avec la
fille d'un électeur d'Allemagne , à une époque où ces
Princes occupaient , dans l'ordre politique , un rang
peu inférieur à celui des Rois. Il faut passer sur les
bizarres invraisemblances de ce mariage , dont toutes
1
1
152 MERCURE DE FRANCE ,
les circonstances sont presque impossibles , et dont les
suites ne sont pas moins extraordinaires ; mais on doit
observer que , malgré l'art de l'auteur , qui en a placé
le récit dans le milieu du roman , et sous une forme
épisodique , cette aventure incroyable n'en est pas
moins le fondement de l'ouvrage qui , sans elle , ne
pourrait se concevoir ni se dénouer. Je sais qu'au
théâtre le spectateur prend facilement son parti sur les
événemens de l'avant-scène , quand une fable mal inventée
amène des situations touchantes et des beautés
d'un ordre supérieur. Mais l'art dramatique est si compliqué
, l'action qui se passe dans les vingt- quatre heures
doit être d'une vraisemblance si parfaite , elle est soumise
à des calculs si rigoureux , que l'indulgence pour
ce qui la précède est commandée au spectateur par
l'intérêt de son plaisir. Profondément ému de l'effet
qu'il a sous les yeux , comment serait-il toujours difficile
sur la cause éloignée qu'on lui raconte ? Il n'en
est pas ainsi dans un roman , où le récit de l'action et
des événemens qui l'ont produite ne diffère pas même
par la vivacité des couleurs , et frappe nécessairement
le lecteur de la même manière. L'extrême infériorité du
genre , qui naît sur-tout de la facilité de ses combinaisons
, donne à tout homme raisonnable le droit d'être
exigeant sur la possibilité de celles qu'on lui présente :
puisque les romanciers sont libres de multiplier les
années et les voyages pour nouer le fil des aventures
qu'ils imaginent , c'est bien le moins qu'ils inventent
des ressorts vraisemblables pour les faire naître et des
moyens naturels pour les terminer. Ils disposent à leur
gré du tems et de l'espace , et Descartes ne demandait
que du mouvement et de la matière pour créer un
monde.
On a remarqué que dans celui que madame de Genlis
a vu , (si toutefois c'est le même qu'elle peint dans ses
romans ) , on ne manque jamais de rencontrer quel
ques scélérats si odieux , ou quelques personnages si
profondément corrompus , qu'on chercherait vainement
, dans l'ordre de la nature et de la société , de
quoi motiver leurs crimes ou leurs bassesses. J'en at¬
teste l'Armoflède des Chevaliers du Cygne et l'Elvire
JANVIER 1808. 153
du roman d'Alphonsine : tel est encore ici ce Montalban
, à qui le comte de Rosemberg confie Clara ,
dès qu'il a trompé la princesse Euphémie , sa mère ,
sur le sexe et sur la destinée de son enfant. Dix-sept ans
sont écoulés depuis sa naissance : Clara conduite en
France , élevée dans un couvent , soumise sans effort
aux conseils d'un vénérable religieux , nommé le Père
Arsène , Clara , dis-je , passe pour la fille de Montalban
, qu'elle connaît à peine , et dont l'existence
équivoque , le maintien sombre , le caractère inquiet et
dur, en inspirant plus de crainte que de respect , repoussent
nécessairement la tendresse et la confiance.
Cependant , c'est par ses soins que Clara touche au
moment d'épouser un homme qu'elle aime et dont elle
est adorée , Valmore , jeune seigneur du caractère le
plus vertueux et le plus sensible , à qui sa première
épouse , fille unique du duc de..... n'a laissé qu'un fils
nommé Jules , à peine sorti du berceau. Valmore porte
un beau nom : sa fortune suffit à son indépendance ;
mais si par hasard il perdait son fils , il hériterait d'un
grand titre , d'un immense revenu ; et pour prix d'une
si noble alliance , Rosemberg viendrait alors reconnaître
sa fille et payer les dettes de Montalban. C'est sur ce
frêle édifice que le roman est fondé,
Malgré les pressentimens secrets d'Amélie , soeur
aînée de Valmore , tous les personnages paraissent
jouir tranquillement de leur situation et de leurs espérances
, lorsqu'une catastrophe sanglante termine tout
à coup le rêve de leur bonheur. Il faut entendre madame
de Genlis la raconter elle-même. La clarté , la
simplicité , l'élégance continue du style feront plus aisément
supporter au lecteur l'atrocité de l'action et
l'invraisemblance des détails qui l'accompagnent.
<< Montalban partit pour Pontoise en assurant qu'il
>>reviendrait sous deux ou trois jours. Valmore se
> rendit à Paris pour une affaire en promettant de re-
>>venir le lendemain. Sa terre n'était qu'à douze lieues
>> de Paris. Amélie et Clara se trouvant seules dans ce
>>vaste château , se rappelèrent avec quelque frayeur
>>que la forêt qui bordait une partie du parc était rem-
>>plie de voleurs , et que même on y avait commis
154 MERCURE DE FRANCE ,
1
>> récemment plusieurs meurtres . On savait qu'un chấ
>> teau voisin , trois mois auparavant , en l'absence de
>> ses maîtres , avait été attaqué à force ouverte et pillé
>> par ces brigands. Près de Valmore , on aurait bravé
>> tous les dangers , mais en son absence on craignait
>> tout. On fit faire aux domestiques la garde toute la
>>>nuit ; et le lendemain , au point du jour , toutes les
>> craintes s'évanouirent : Valmore devait revenir dans
>> la matinée
<< Clara se leva de bonne heure , on était au mois
>>d'août. Jules, la veille , avait témoigné le désir d'avoir
>> des pêches , et Clara se faisait un plaisir de lui pro-
>>>curer dans cette matinée une agréable surprise.......
>> Cet enfant logeait dans un petit pavillon , au bout
>> duquel était un joli jardin entiérement séparé , par
>> des murs , du parcdu château. A l'extrémité dujardin
>> se trouvait une porte donnant dans la forêt , mais qui
>> depuis les, inquiétudes causées par les voleurs était
>>soigneusement fermée , et dont Valmore gardait la
>> clef. Jules était dans ce pavillon communiquant à
>> l'appartement de son père , sous la garde d'une jeune
>>>gouvernante et d'un vieux domestique. Ce dernier,
>> malade de la goutte depuis dix jours , quoiqu'il ne fût
>> pas alité , était hors d'etat de suivre Jules dans le jar-
>> din. La gouvernante , ayant une intrigue secrète ,
>> avait imaginé de recevoir son amant avant que ses
>>>maîtres fussent éveillés ; elle se hâtait d'habiller Jules et
>> de l'envoyer tout seul dans son petit jardin. Elle ne
>> l'allait retrouver ou ne le rappelait qu'au bout d'une
>> heure et demie. Clara arriva au pavillon un quart
>> d'heure après l'amant de cette fille ; elle trouva la pre-
>> mière porte entr'ouverte ; elle passa sans s'arrêter et
>> sans entrer dans l'appartement de Jules, qu'elle n'al-
>> lait jamais voir de si bonne heure. D'ailleurs lui pré-
>> parant une surprise , c'était dans le jardin qu'elle vou-
>> lait aller , ne croyant pas qu'il y fùt encore. Elle tra-
>> versa le jardin sans rencontrer Jules qui s'amusait
>> dans un bosquet. Elle entra dans un petit cabinet où
>> elle savait que Jules allait déjeûner tous les matins.
>>Elle posa sa corbeille de pêches sur une table ; et ,
>> comme la table était entiérement couverte d'un grand
JANVIER 1808. 155
.
>> tapis qui retombait tout autour jusqu'à la terre , elle
>> imagina de se cacher sous ce tapis et d'attendre là
>> Jules , afin de jouir de son étonnement. L'innocente
>>> Clara venait d'entrer dans ce cabinet , heureuse , ché-
>> rie , florissante de jeunesse , de gaieté , de bonheur ;
>> et la foudre allait tomber sur elle ! .... Ce drap fatal ,
> ce drap mortuaire dans lequel elle s'enveloppe en
>>riant , voile déjà la plus infortunée de toutes les vic-
> times , et on ne l'en arrachera que pour la plonger
>>dans le plus profond abîme des misères humaines !
>>Gloire , félicité , réputation , biens fragiles de la terre !
>>vous serez dans un instant anéantis pour elle ! Hélas !
>>que lui restera-t-il ? Le dédommagement de tous les
>> maux , le prix de tous les sacrifices , une conscience
>> pure. 1
>> Clara n'était que depuis dix ou douze minutes ca-
>> chée sous la table , lorsqu'elle entendit marcher et
>> s'approcher du cabinet , et bientôt sa surprise fut
>> extrême en reconnaissant la voix de son père qu'elle
>> croyait à dix - huit lieues. Un sentiment vague de
>>crainte la retint sous la table ; cependant elle allait
>> en sortir , lorsqu'elle entendit entrer dans le cabinet
>> son père et le jeune Jules. Interdite , étonnée , Clara
>>resta immobile et silencieuse.-Mon Dieu , Monsieur
>> de Montalban ! dit Jules , que voulez-vous donc 2 ...
>>vous me faites peur.... Je veux aller auprès de ma
>> bonne..... Ici la douce voix de Jules s'arrêta subite-
>>>ment..... Aussitôt un cri étouffé s'échappe desa bouche,
> il tombe.... On soulève le tapis , sans regarder sous la
>> table , on jette précipitamment un poignard sanglant
>>sur la robe de Clara ; l'infortunée s'évanouit..... Le
>>>meurtrier , l'exécrable Montalban s'évade .... Ce mons-
>> tre avait su , par son valet-de-chambre , l'intrigue se-
>>crète de la gouvernante du malheureux Jules , et
>>que cet enfant tous les matins passait une heure et
>> demie tout seul dans le jardin. Le scélérat était muni
» d'une clef de la porte qui donnait dans la forêt. II
> avait calculé que si , contre son attente , il eût trouvé
> la gouvernante dans le jardin , il aurait donné à son
> apparition un tour de plaisanterie ; car qui jamais eût
>>osé concevoir l'idée d'un tel forfait !etc., ele
156 MERCURE DE FRANCE ,
A présent , je le demande à tout homme de bonne
foi : personne , dit avec raison Mme de Genlis , n'aurait
pu concevoir l'idée de ce crime abominable. Apeine
peut-on l'expliquer en supposant toutes les fureurs de
la cupidité en démence réunies à toutes les prévoyances
d'une scélératesse réfléchie , à toute la férocité d'un
brigand , inaccessible à la crainte et aux remords : et
cependant tout le monde s'accorde et s'obstine à l'imputer
à une fille de dix-sept ans , dont le souffle du vice
n'a point encore altéré la pureté , modèle touchant de
grâce , de pudeur , de piété filiale , qui n'est connue de
tout ce qui l'environne que par sa bienfaisance , sa timidité
, sa candeur , sa vertu céleste ! et Valmore , le plus
sensible et le plus religieux des hommes , transforme
tout à coup en parricide cet ange dont il est adoré !
Il veut que Clara périsse dans les tourmens ; il ne veut
vivre que pour voir son supplice ! .... Passe encore pour
Valmore ! c'est un père au désespoir : mais sa soeur ,
mais ses vassaux , mais les juges sur-tout ! qui , tons à
l'envi , font taire le cri de la nature, de l'amour et de
la raison ! qui sacrifient toutes les certitudes morales à
de faibles apparences ; comme si celui qui fut capable
de combiner et d'exécuter cet horrible assassinat , avait
dû nécessairement s'évanouir après l'avoir commis , garder
à la main le poignard ensanglanté , et attendre plus
d'une heure , dans cette attitude , qu'on vint l'arrêter à
côté de sa victime ! Il faut en convenir , tout cela est
faux et absurde : il n'y a que la ferme résolution de
fonder un roman sur des événemens impossibles , qui
puisse admettre cette odieuse injustice et cette exécrable
crédulité.
Clara, comme on doit s'y attendre , pousse l'héroïsme
de la religion et de la nature , jusqu'à se laisser conduire
à l'échafaud , plutôt que d'accuser le monstre , qu'elle
croit son père. Mais pourquoi ne dit-elle pas , en protestant
toujours de son innocence , que le saisissement
et l'effroi ne lui ont pas permis de regarder le meurtrier
? Le P. Arsène lui défendrait-il ce léger mensonge ,
qui suffirait pour sauver sa vie et pour épargner un
crime à la justice humaine ? J'avoue qu'ici la conduite
de ce vertueux confesseur me paraît encore plus im
JANVIER 1808. 157
pénétrable que les décrets de la Providence dont il est
l'image. Sa pénitente lui a tout révélé : lui-même a tout
pressenti. Cependant ni la pitié , ni l'équité , ni l'horreur
du crime , ni le désir d'arracher l'innocence au
supplice , toutes ces vertus de la faible humanité , ne
peuvent inspirer au bon religieux l'idée d'éclairer les
juges , ou du moins de chercher un moyen de suspendre
l'exécution de l'arrêt. Théologiquement parlant ,je ne
doute pas qu'il n'ait raison : je m'en rapporte là-dessus
à Mme de Genlis. Mais les lecteurs , qui ne sont pas casuistes
, sont tentés de croire que le P. Arsène n'agit
ainsi , que pour ne pas perdre l'occasion de prêcher
Claradans sa prison et sur l'échafaud. Les sermons sont
bons , et ceux de Made Genlis en particulier sont pleins
d'éloquence. Tel est cependant le misérable pouvoir de
la chair et du sang , qu'on aimerait mieux ici quelque
démarche pour sauver Clara , fût-elle inutile. Et si , par
malheur , on n'est pas doué d'une foi aussi robuste que
celle du P. Arsène et de Mme de Genlis , si on ne s'élève
pas, comme eux , à ce degré de piété sublime , d'où l'on
regarde avec un profond mépris les guenilles périssables
, quenous nommons l'honneur et la vie , on est plus
étonné qu'attendri de cette dévotion calme et résignée
qui abandonne l'innocence aux bourreaux , quand un
seul mot suffirait peut-être pour la conserver au monde :
peu s'en faut qu'on ne s'écrie alors avec Corneille :
r
Et je rends grâce au ciel de n'être pas Romain
Pour conserver encor quelque chose d'humain .
Au reste , on se doute bien que Clara ne meurt point
enplace de Grêve : l'aventure d'une héroïne de dixsept
ans , condamnée à mort et décapitée sur les plus
folles présomptions , appartient de droit à l'histoire des
tribunaux révolutionnaires ; et l'on a vu , par le titre
du romande madame de Genlis, que l'action se passe
sous le règne de Louis XIII. Il fallait donc que Clara
fût sauvée , et pour cela, madame de Genlis invente un
moyen aussi extraordinaire que tout le reste.
ار Valmore, qui , dans sondésespoir aveugle et furieux ,
a lui-même livré sa maîtresse à la maréchaussée , qui
l'a fait garrotter et traîner dans les cachots , qui , tout
$58 MERCURE DE FRANCE ,
à-l'heure , ne voulait vivre que pour voir son supplice ;
Valmore se ravise , et va demander sa grâce au cardinal
de Richelieu . Ce nom ne rappelle pas , je l'avoue,
l'idée de la clémence et de la bonté : mais c'est la faute
de l'histoire , et nous savons à présent comment on
l'écrit . Dans le fait , ce ministre célèbre , à qui la poësie
trompée a conservé des traits si fiers et si sévères ; ce
politique ambitieux qu'on a cru long-tems implacable ,
sous prétexte qu'uniquement occupé d'affermir sa puissance
et celle du trône , il fit décapiter en effigie tous
les grands seigneurs du royaume dans la personne du
duc deMontmorenci , tous les favoris qui lui portaient
ombrage dans celle de Cinq- Mars , et tous les magistrats
quil désespérait d'intimider , dans celle du vertueux
de Thou; ce Richelieu , dit madame de Genlis , était le
plus doux , le plus facile et le plus compâtissant de tous
Ies hommes. Valmore avait eu le bonheur de lui plaire
et de mériter sa confiance; j'aime à croire que ce n'était
point par des services semblables à ceux d'un certain
chevalier de Rochefort , dont madame de Genlis a fort
Joué le dévouement et le patriotisme , dans ses Souvenirs
de Félicie , lequel chevalier resta quatre jours sur un
fumier , déguisé en mendiant , pour servir d'espion au
débonnaire cardinal. On voit que madame de Genlis ,
craignant que cette anecdote ne tombât dans l'oubli , a
suivi la méthode de M. Fenaigle , qui attache des signes
convenables aux noms qu'il veut rappeler , et qu'elle a
liés ensemble pour jamais le nom du chevalier de Rochefort
et l'image du fumier.
Quoi qu'il en soit des moyens qui assurent à Valmore
la faveur du cardinal de Richelieu , il en obtient
la grâce de Clara. Cette infortunée passe de l'échafaud
dans la maison des Filles du Repentir : bientôt Montalban
la tire de cet asyle pour l'envoyer dans un vieux
château , sur les bords du Rhône , où il se propose
d'aller l'assassiner lui-même , quand il aura expédié
quelques affaires qui le retiennent à Paris. Le Père
Arsène le prévient , et par une suite de petits prodiges
qu'il faut admirer dans l'ouvrage même , il parvient à
conduire Clara dans une ferme , aux environs de la
Rochelle. A peine a-t-elle eu le tems de s'y établir et
5
1
JANVIER 1808. 159
d'écouter l'histoire de la famille , que le duc d'Angoulême
vient assiéger le boulevard des Protestans , et
Valmore , qui commande un détachement de l'armée
royate , se loge dans la ferme. On croit que le dénouement
approche ; point du tout : le Père Arsène revient
tout à coup , enlève sa pénitente en croupe , et court
la déposer au fond de l'Allemagne , dans les Etats de
l'électeur de..... Clara , qui a pris le nom d'Olympe,
et qui brode comme une fée , fait bientôt du bruit par
ses talens : une belle dame , la grande maîtresse de la
cour , qui n'aime pas les jeunes filles quand elles sont
plus jolies qu'elle , et un vieux chambellan qui les aime
précisément par la raison qui les fait haïr de la grande
maitresse , viennent visiter Clara dans son humble
retraite. Le vieux chambellan , frappé de sa figure ,
veutla présenter àl'électeur..... L'électeur , non moins
attendri d'une ressemblance merveilleuse , la présente
à sa fille , la princesse Euphémie , voilà Clara , conduite
miraculeusement auprès de sa mère , qui , sans la
connaître , sans en être connue , prend pour elle la tendresse
la plus vive , brave en sa faveur tous les usages
reçus , en fait sa confidente , son unique amie, la comble
de biens , et la déclare comtesse de Niémen; et voilà
aussi , chemin faisant , un petit soufflet donné sans conséquence
à Blaise Pascal , dont j'ai lu quelque part la
pensée suivante , que Mme Necker a trouvée assez juste
pour se l'approprier : <<< On dit que l'habitude est une
>> seconde nature ; je crains bien que la nature ne soit
>>qu'une première habitude. >>> 7
Les choses en sont-là , quand le comte de Rosemberg
arrive d'Angleterre , et reconnaît Clara du premier
coup-d'oeil , quoiqu'il l'ait fort peu vue depuis sa naissance
: convaincu par les lettres de Montalban qu'elle,
est coupable du crime horrible dont elle fut accusée , il
frémit, et lui ordonne de partir sur-le-champ , si elle
ne veut pas être dénoncée à toute la cour , comme un
infâme assassin. La malheureuse obéit , et se fait conduire
chez les Ursulines de la Rochelle. Là, bientôt
les calvinistes abolissent le culte catholique ; et comme
Louis XIII venait en personne presser le siége de la
ville , le duc de Rohan, chef des rebelies , ordonne
160 MERCURE DE FRANCE,
qu'on fasse du couvent des Ursulines un hôpital mili
taire : Clara , toujours sous le nom d'Olympe , s'y dé
voue , avec les autres religieuses , au service des prisonniers
blessés. Alors le hasard , ou plutôt la providence
des romans , réunit dans les murs de la Rochelle
le comte de Rosemberg , qui vient avec un corps de
troupes allemandes , secourir les protestans français
contre leur souverain ; le P. Arsène qui s'enferme dans
la ville pour y servir les catholiques persécutés ; le féroce
Montalban , devenu tout à coup un général d'une
grande considération , l'ami , le conseil du duc de
Rohan ; et Valmore , fait prisonnier par les Rochellois.
Clara , couverte d'un voile , soigne les blessures de celuicipendant
unmois sans en être connue , et le fait sortir de
la ville pour le dérober à un nouveau crime que médite
Montalban. Deux jours après Valmore , sur un simple
billet d'Olympe , obtient la liberté du comte de Rosemberg,
à son tour fait prisonnier dans une sortie. Enfin,
d'incidens en incidens , tous ces personnages sont amenés
en présence les uns des autres. Clara est forcée de
se découvrir. Montalban veut s'en emparer ; le comte
de Rosemberg la lui arrache , et l'avoue pour sa fille . A
ce mot, tout s'éclaircit : Clara ne craignant plus d'outrager
la nature dévoile le crime de Montalban , qui
prend la fuite. On devine aisément les transports de
Valmore et de Rosemberg : mais ce qu'on ne devinerait
peut-être pas , c'est que Montalban a le tems de
se réfugier chez une vieille dame catholique , et que le
P. Arsène va secrétement, dans cet asyle , lui prodiguer
tous les secours de la religion et de l'humanité. Il lui
procure même les moyens de s'évader pendant la nuit ,
et le monstre profite de cette sublime faiblesse pour
aller verser un poison subtil dans une potion destinée
à Clara , malade de tant d'agitations : il court ensuite se.
faire tuer par Valmore , tandis que le P. Arsène sauve
encore une fois sa jeune et belle pupille ; et après tant
d'aventures épouvantables , admirables , incroyables ,
tout finit , comme dans le roman le plus vulgaire , par
le mariage des deux amans .
Telle est la marche de cet ouvrage où , raison humaine
et vraisemblance à part , on remarque , comme
dans
JANVIER 1808. DE LA
SE
10
atta
dans tous ceux de Mme de Genlis , des situations
chantes , des caractères bien peints , des pages écrites
avec un rare talent. Les fidèles y trouveront d'ailleurs
de fréquens sujets d'édification ; car la plupart des per- 5
sonnages du roman y prêchent aussi souvent et aussi cen
bien que le P. Arsène ou Mume de Genlis : leur langage
est même si peu varié , que cette monotonie de la perfection
trahit sans cesse l'auteur , et détruit nécessai
rement toute espèce d'illusion.
On examinera peut-être un jour jusqu'à quel point
ces sermons édifians , prodigués dans des ouvrages qui
par leur nature le sont beaucoup moins , sont utiles à
la religion qu'ils paraissent défendre , et si cette religion ,
éprouvée par des persécutions si cruelles et des bienfaits
si touchans , a toujours besoin d'être défendue. Mais estil
bien certain qu'elle-même approuve ce mêlange tout
à fait moderne des choses les plus saintes et des formes
les plus profanes ? Croit-on qu'il aurait obtenu le suffrage
des pieux solitaires de Port-Royal ?
De la foi des chrétiens les mystères terribles
D'ornemens égayés ne sont point susceptibles.
Telle était du moins l'opinion de Boileau : je doute qu'il
eût trouvé la religion mieux placée dans un roman que
dans un poëme épique. - Il faut , dit - on , traiter un
siècle corrompu comme un enfant malade ; il faut emmieller
les bords du vase qui renferme la liqueur salutaire.-
Je respecte infiniment l'autorité poëtique du
Tasse ; mais je respecte encore davantage la morale de
la religion , et je n'aime pas qu'on la compare à une
liqueur amère. Un écrivain , doué d'une imagination
souvent admirable , a donné l'exemple des ouvrages de
çe genre. Eh bien ! les siens resteront comme des monumens
; mais je doute qu'ils doivent servir de modèles ;
il s'est placé trop au- dessus des imitateurs. Ajoutons
qu'il n'a point dénaturé le caractère imprimé par le
génie à différentes espèces de compositions connues ; que
les siennes nées , pour ainsi dire , au milieu du désert, en
ont conservé l'indépendance et la majesté sauvage : et
sans nous arrêter plus long - tems à ce rapprochement
inutile , plaignons un talent d'un ordre inférieur , qui
L
162 1 MERCURE DE FRANCE ,
devait remplacer la force par la douceur et la régularité
, de s'être égaré dans la plupart de ses ouvrages au
point de mettre l'éducation en proverbes , l'histoire en
problêmes , l'amour en sermons et la religion en romans .
ESMÉNARD .
RÉFLEXIONS HISTORIQUES sur les obstacles qu'on a
eus à surmonter pour épurer la langue française ,
et conseils puisés dans les meilleures sources , afin
d'éviter sa corruption . A Paris , chez Lamy , libraire ,
à l'Espérance , quai des Augustins.
Je reçus , il y a plusieurs mois , les deux premiers
chapitres de cet ouvrage imprimés séparément : l'auteur
annonçait dans sa préface que les chapitres suivans
paraîtraient bientôt. Craignant de juger , sur un aussi
faible échantillon , un livre qui peut être important et
utile , je crus devoir n'en point parler , avant que
l'ensemble eût été publié , et me fût parvenu . Après
avoir attendu près d'une année , je pense qu'il ne m'est
plus permis de différer l'annonce de ce fragment d'ouvrage.
Peut-être l'auteur a-t-il voulu connaître le
jugement que porterait le public sur ces deux chapitres ,
avant d'imprimer ceux qui suivent , et se ménager
ainsi la faculté de faire les changemens que la critique
Iui indiquerait. Si telle a été son intention , on ne peut
que l'en louer : elle annonce dans cet écrivain une
modestie peu ordinaire aux auteurs actuels ; etje croirai
répondre à son désir en lui proposant mes doutes et mes
observations.
Le premier chapitre est intitulé : Etudes des Francs
jusqu'au douzième siècle ; le second : Rudesse et disette
de la langue française jusqu'au règne de François Ier .
Quel que soit le plan général de l'auteur, ces deux chapitres
exigeaient de sa part des études profondes sur
les différentes variations de la langue romane qui a
donné naissance à la langue française . On voit avec
peine qu'il n'a fait qu'effleurer són sujet : ilne présente
que des notions vagites ; ses conjectures n'ont presque
aucune solidité ; et il s'est borné à abréger deux mé
JANVIER 1808. 165
moires de Duclos , déjà beaucoup trop resserrés . L'auteur
s'excusera peut-être en disant qu'il a travaillé pour
des jeunes gens , que son but n'a pas été de leur donner
des instructions très-approfondies sur le langage de ces
tems reculés , et que d'ailleurs ce sujet n'entrait dans le
plan de son ouvrage que comme un préambule qui ne
devait pas avoir beaucoup d'étendue. Sans doute on
n'aurait pas demandé dans ce travail un grand étalage
d'érudition , on n'aurait pas exigé que l'auteur multipliât
les citations d'un langage barbare ; mais on aurait
désiré que , sans se traîner sur les traces d'un autre
savant , il eût fait lui-même les recherches nécessaires,
qu'il eût donné ses propres idées sur le résultat de ses
études , et que , ne s'écartant point de la clarté et de la
précision nécessaires dans un ouvrage classique , il eût
présenté une suite d'observations faciles à saisir , et
propres à se graver dans la mémoire de la jeunesse .
Lorsqu'on entreprend un travail historique , il est
toujours nécessaire de remonter aux sources : si l'on
veut s'en rapporter aux écrivains modernes , on ne
peut jamais avoir qu'une idée imparfaite des matériaux
dont ils se sont servis. Chaque homme a une manière
de voir différente , chaque auteur a un systême favori
auquel il s'efforce toujours de plier les faits et les témoignages
contemporains : il en résulte que tel passage
qu'il a cité peut être entendu d'une manière différente ,
si l'on veut lire ceux qui précèdent et ceux qui suivent.
Avec cette méthode fort expéditive , il est vrai ,
mais très-peu sûre , on s'expose donc à n'être exact ni
dans la narration des faits, ni dans les conséquences
qu'on cherche à en tirer .
Si l'auteur de cette brochure paraît méritér le reproche
de n'avoir pas eu le soin de remonter aux sources , on
voit que du moins il a cherché à s'appuyer de témoignages
justement respectés. Le discours de l'abbé Fleury,
sur la littérature du moyen âge , lui a été sur-tout fort
utile. Ce morceau , l'un des plus achevés de cet écrivain
célèbre , présente,avec une précision rare , le résumé
des études immenses qu'il avait faites de cette littérature
qui auparavant semblait un chaos : s'il s'est élevé fortement
contre la méthode des scholastiques , il a témoigné
L2
164 MERCURE DE FRANCE ,
le plus grand respect pour les grands hommes qui ,
forcés de se soumettre aux formes de l'école , se sont
montrés , par leur génie , bien supérieurs à leur siècle ,
et ont fait autant d'honneur aux lettres qu'à la religion.
Mais l'abbé Fleury , en s'étendant avec complaisance
sur les études de l'Université de Paris , sur les productions
écrites en latin , a gardé le silence sur les premiers
essais qu'on fit pour perfectionner la langue vulgaire.
Cet objet entrait pour beaucoup dans le plan des deux
chapitres dont je m'occupe ; et l'auteur , à ce qu'il
paraît , n'a pris d'autre guide que M. Duclos. Avant de
se décider à le suivre , il aurait dû faire une réflexion
qui semble importante.
1
M. Duclos destinant ses deux Mémoires à l'Académie
des inscriptions et belles-lettres dont il était membre ,
choisit un tout autre plan que s'il eût eu à instruire
des jeunes gens. Quand on s'adresse à des savans consommés
, on néglige ordinairement des détails qu'ils
sont supposés connaître , on passe avec rapidité sur
des points qu'il faudrait développer à des ignorans ;
on ne s'explique , le plus souvent , qu'à demi-mot , ou
par des allusions ; afin de ne pas fatiguer son auditoire ,
on lui épargne des objets qui lui sont trop familiers
pour pouvoir lui être représentés , à moins qu'on n'en
tire des conjectures ou des conséquences nouvelles.
C'est pourquoi M. Duclos a singulièrement resserré ses
deux Mémoires que l'auteur aurait dû étendre plutôt
qu'abréger. Ce sont donc principalement des fautes
d'omission que je relèverai dans cette brochure .
L'auteur parle , comme tous ceux qui ont traité ce
sujet , du premier monument de langue romane qui
soit connu: il est du règne de Charles - le - Chauve ; c'est
le serment que Louis-le-Germanique fit à ce prince,
en 848, à la suite d'un traité d'alliance qu'ils conclurent
ensemble . Ce morceau précieux , dont l'auteur ne transcrit
que quelques mots dans une note , aurait dû être
cité tout entier dans son ouvrage , parce qu'il montre
les premières traces de la formation de la langue française.
Comme il est fort court , je le rapporterai ; on
remarquera qu'il présente beaucoup plus de latin quo
de tudesqué :
JANVIER 1808. 165
«Pro don amur , et pro christian poblo et nostro commun
salvament , dist di en avant, in quant Deus savir et potir me
dunat , si salvarai eo cest meon fradra Karlo , et in adjudha
et in cadhuna cosa , si cum hom per dreit son fradra salvar
dist , ino quid il imi altre si faret , et ab Ludher nul plaid
nunquam prindrai qui meon vol cist meon fradra Karlo in
damno sit.
( 1 ) >> Par amour de Dieu et du peuple chrétien et pour
notre commun salut ; de ce jour en avant , en tant que Dieu
me donnera de savoir et de pouvoir , je sauverai ce mien
frère Charles , et l'aiderai en chacune chose , comme un
homme pardroit doit sauver son frère, en ce qu'il en ferait autant
pour moi , et je ne ferai avec Lothaire aucun traité ,
qui , de ma volonté , puisse être dommageable à mon frère
Charles. >>
L'auteur se trompe dans les observations qu'il fait
sur les premiers mots de ce serment ; il prétend que
salvament , amur , potir , sont des expressions celtiques :
il semble au contraire qu'elles ne peuvent être dérivées
que du latin : la première , du verbe salvare ; la seconde
, du substantif amor ; et la troisième , du verbe
posse.
Ce morceau pouvait donner lieu à des conjectures
plus générales et plus importantes ; en effet , on y
voit réunis des mots français , italiens , et espagnols .
De fradra , les Italiens ont fait fratello ; poblo a été
transformé par les Espagnols en pueblo ; et de cadhuna ,
ils ont fait cada una , pour exprimer chacune ; cosa ,
qui signifie chose , a été adopté par les deux peuples
dans le même sens. Il résulte de ce rapprochement
que la langue romane pouvait bien alors être commune
à la France , à l'Italie , et à l'Espagne ; et ce
qui sert à fonder cette conjecture , c'est que la langue
espagnole s'appelle encore langue romane. Dans la
suite des tems , ces trois langues durent prendre une
physionomie particulière ; l'italienne se rapprocha
du latin , parce que l'Italie fút le siége de l'égliselatine;
l'espagnole s'en éloigna par le long séjour des Maures
(1) Je me suis servi de la traduction de M. Duelos , parce qu'elle est
laplus littérale.
1-
)
166 MERCURE DE FRANCE,
3
,
dans ce pays ; et la française dut sa formation et son
caractère à des causes que je me propose d'expliquer .
L'auteur ne donne aucun renseignement précis sur
l'époque où l'on commença à faire des vers en langue
vulgaire ; cependant l'Histoire de France lui présentait
des détails qu'il ne devait pas négliger. Au commencement
du onzième siècle , le roi Robert , forcé
de se séparer de Berthe , dont il était parent , épousa
Constance , fille de Guillaume premier , comte de Provence.
Cette princesse , élevée dans une Cour galante
et voluptueuse , amena à sa suite des musiciens , des
danseurs , et des poëtes auxquels on donna depuis le
nom de troubadours ; ces derniers composèrent les
premiers vers en langue romane . Ordinairement toutes
les classes de la société ne tardent pas à adopter les
goûts et les plaisirs de la Cour : il n'est donc pas étonnant
que la protection accordée par la reine Constance
aux poëtes romans , contribuait beaucoup à polir cette
langue , et à multiplier le nombre de ceux qui l'employèrent
à la poësie. Un peu plus de quarante ans
après , une autre reine , née comme Constance dans
le midi de la France , montra encore plus de penchant
pour ce genre de littérature : c'est la fameuse Eléonore
de Guyenne ; les historiens observent que , lorsqu'elle
' se croisa avec Louis le jeune , son époux , elle fit venir
à sa suite les meilleurs poëtes , afin , selon l'expression
du savant évêque d'Avranches, de se procurer des distractions
par la science gaie . Le règne de Saint- Louis
ne fut pas moins fécond en poëtes : Thibaud , comte
de Champagne , s'exerça dans ce genre , ainsi que plusieurs
autres grands seigneurs ; et c'est principalement
à cette époque que les troubadours eurent le plus de
gloire et de faveur ; ils étaient accueillis avec empressement
dans les châteaux ; les dames les comblaient
de présens et de distinctions flatteuses ; et , chose étonnante
! dans ces siècles de chevalerie , les talens de
l'esprit balançaient presque les vertus guerrières et
l'emportaient quelquefois sur elles .
Le succès de ces poëtes qui , ainsi qu'Homère , allaient
de ville en ville et de châteaux en châteaux ,
se soutint jusqu'au moment où ils s'oublièrent assez
JANVIER 1808 .
1
167
pour introduire dans leurs ouvrages les aventures
vraies ou fausses d'une reine aussi célèbre que malheureuse.
Quelques - uns chantèrent les amours de
Jeanne de Naples ; et la maison d'Anjou , très - puissante
alors, leur fit imposer silence : ils ne formèrentplus
ces troupes joyeuses qui erraient dans les villes et dans
les campagnes ; obligés d'adopter une vie sédentaire
ils étudièrent avec plus de fruit les ressorts secrets de
la poësie française ; et cette juste sévérité contribua
peut-être à la renaissance des Lettres , plus que n'auraient
pu le faire des applaudissemens qui n'étaient
accordés le plus souvent qu'à une fausse délicatesse
et qu'à des jeux d'esprit péniblement combinés .
,
,
On s'étonne de ne trouver aucuns de ces détails dans
l'ouvrage dont je m'occupe ; cependant il était nécessaire
de les donner , du moins en abrégé. Il en est
d'autres qui entraient encore plus dans le plan de
l'auteur , puisqu'il annonce qu'il traitera des obstacles
qu'on a eus à surmonter pour épurer la languefrançaise .
Il fallait , ce semble , montrer l'influence que la langue
italienne a pu avoir sur la langue française , la lutte
entre le dialecte du Midi et celui du Nord , les raisons
qui firent préférer ce dernier , et l'avantage que notre
langue a tiré de cette préférence ; je m'explique :
Dans le tems où florissaient les troubadours , il n'y
avait pas un point central où l'on se livrât spécialement
à la culture de la langue française : l'Université de
Paris ne pouvait remplir cet objet , puisqu'on ne s'y
occupait que des lettres latines. La langue romane
avait donc plusieurs dialectes ; mais les deux principaux
dont les autres n'étaient que des patois , étaient en
usage chacun dans une des deux moitiés de l'ancienne
France que séparait la Loire. Le dialecte du Midi se
rapprochait beaucoup du latin pour les terminaisons
des mots , celui du Nord avait conservé la rudesse de
la langue tudesque : l'un était plus harmonieux , l'autre
plus énergique.
Cependant lorsque les Provençaux obtinrent des succès
poëtiques , les habitans du nord de la France leur
disputèrent cette gloire. Si les premiers parvinrent à
divertir les seigneurs châtelains et les dames par leurs
۱
168 MERCURE DE FRANCE ,
4
fabliaux , les autres atteignirent le même but avec leurs
syrvantois . Dans le quatorzième siècle , le dialecte du
Midi acquit une grande influence. Le séjour des papes
àAvignon , leur cour brillante et polie durent contribuer
beaucoup à épurer ce langage , par les secours
que les poëtes pouvaientpuiser dans la langue italienne
qui était alors la plus parfaite de l'Europe. Pétrarque ,
comme on le sait , passa une grande partie de sa vie
dans ce pays : quel effet ne durent pas produire sur les
têtes provençales et languedociennes , les succès de ce
poëte , son couronnement à Rome , et la lecture de ses
poësies où l'amour parle un langage si délicat , si pur
et si énergique? Malgré ces circonstances favorables au
dialecte méridional , circonstances qui se renouvelèrent
encore depuis l'entrée de Charles VIII en Italie , jusqu'au
règne de François Ior , le dialecte du Nord prévalut.
Le séjour continuel de la cour à Paris ou dans
les environs , y contribua autant que le génie des Français
qui , quoique plein de vivacité , et porté naturellement
au plaisir , est cependant fort éloigné de la mollesse
et de la volupté italiennes.
Quelques littérateurs ont regretté que l'on n'ait pas.
préféré le dialecte du Midi à celui du Nord. Ils ont exagéré
la dureté de la langue française , et n'ont pas voulu
reconnaître , malgré le suffrage unanime de l'Europe ,
qu'elle était l'idiome moderne le plus clair et le plus
précis , le plus susceptible de cette élégance particu
lière à la langue grecque , et le plus propre à tous les
genres , depuis les poësies fugitives les plus légères jusqu'aux
productions héroïques et lyriques , depuis les
lettres familières jusqu'à l'histoire et à la plus haute
éloquence. Séduits par la douceur de la langue italienne
, ils n'ont pas remarqué que cette douceur était
souvent monotone , puisqu'elle présente sans cesse le
retour des mêmes sons. La langue française au contraire
, outre les sons des voyelles , offre un grand
nombre de sons composés quijette beaucoup de variété
dans sa prononciation,
La véritable cause de ces diatribes contre la langue
française , si souvent renouvelées dans le siècle dernier,
se trouve dans les difficultés qu'elleprésente, soit
JANVIER 1808 . 169
pour les vers , soit pour la prose. Elle ne souffre point ,
comme la langue italienne , les vers sans rimes ; elle ne
permet ni de mutiler les mots , ni de hasarder des inversions
trop fortes : cette dernière licence est une
source continuelle d'obscurités dans les langues , dont
les cas ne se marquent que par des articles . La langue
française est aussi sévère pour la prose que pour la
poësie. Ennemie des amphibologies , elle ne tolère aucune
e pèce d'obscurité ; le faste et l'éclat des mots ne
sauraient faire passer des idées fausses ou communes ; il
faut de nécessité , pour se faire lire en français , penser
et raisonner avec justesse : avantage que n'ont pas les
langues des peuples trop sensibles à l'harmonie , et prêts
àtout pardonner , si l'on parvient à flatter cette sen-
✔sibilité dont l'excès est toujours un défaut .
Ces difficultés contre lesquelles on a élevé tant de
murmures ont contribué , plus que toute autre cause ,
à donner à la langue française cette perfection à laquelle
elle parvint dans le siècle de Louis XIV. A force
de manier cet idiome , qui avait quelque chose de barbare,
à force de chercher son véritable génie , on réussit
à l'adoucir et à l'épurer : les obstacles , loin de nuire à
ce travail , ne servirent qu'à le rendre plus assuré et
plus parfait. En bannissant les licences adoptées dans
les autres langues modernes , on écarta , autant que
possible de la carrière, les esprits médiocres qu'une trop
grande facilité aurait encouragés à y entrer. Nous nous
plaignons souvent de cette multitude de poëtes que présentent
aujourd'hui , non-seulement la capitale , mais
presque toutes les villes de province : l'Italie en offre
beaucoup plus . L'indulgence des règles poëtiques y
porte les hommes qui ont le moins de talent à s'exercer
dans l'art des vers : on ne doit point chercher autre
part la cause de la décadence de la poësie italienne. Il
est à présumer que si l'on eût proscrit la plus grande
partie des licences , que si , comme le veut Boileau , on
eût enseigné aux Italiens à rimer difficilement , que si
l'on eût rendu cette langue moins facile à manier , les
grands poëtes dont s'honore l'Italie eussent été plus parfaits
, et qu'on n'en aurait pas vu tant de médiocres.
Ces observations , comme on le voit , étaient de
170 MERCURE DE FRANCE ,
۱
nature à entrer dans l'ouvrage que j'annonce. Comment
expliquer autrement les obstacles qu'il a fallu surmonter
pour épurer la langue française ?
L'auteur aurait dû aussi faire connaître ce que les
premiers auteurs italiens et espagnols puisèrent dans
nos vieux romanciers. Le savant évêque d'Avranches
l'aurait mis sur la voie de ces recherches intéressantės .
Selon M. Huet , à l'époque des troubadours , tous les
étrangers qui voulaient se faire distinguer par quelque
teinture de savoir , la venait prendre dans l'Université
de Paris , qui était la mère des sciences et la nourrice
des savans . Le Dante , Bocace , y étudièrent ; et il est
prouvé que le dernier a pris la plupart de ses Nouvelles
dans les romans français. Pétrarque , ajoute-t-il , et les
autres poëtes italiens , ont puisé leurs plus beaux traits
dans les chansons de Thibaud , roi de Navarre , de Gaces
Brunez , du Châtelain de Coucy , et des vieux poetes
français . Quelques rapprochemens de ces auteurs avec
ceux qui les ont imités auraient été d'un grand intérêt.
Du reste l'auteur , dans le chapitre où il conduit le
lecteur jusqu'au règne de François Ier , ne fait aucune
mention des auteurs qui , dans le siècle précédent ,
obtinrent des succès , sur-tout dans l'histoire . Nous en
avons quelques-uns qu'il était nécessaire de citer , nonseulement
pour le fonds de leurs écrits , mais pour leur
style. Je ne parlerai dans ce moment que d'une Vie de
Charles V, par Christine de Pisan , et des Mémoires dè
Commines , qui sont beaucoup plus connus : quoique
la diction en soit surannée , ils sont très-intelligibles et
très -amusans ; le premier ouvrage se distingue par sa
naïveté , le second par des peintures pleines de force et
d'excellentes maximes de morale . Je citerai un morceau
de chacun de ces ouvrages , tant pour donner une idée
du langage de cette époque , que pour montrer les progrès
que fit la langue depuis le règne de Charles V ,
jusqu'à celui de Charles VIII.
Christine de Pisan était fille d'un astronome italien
que Charles V appela à sa cour : dès son enfance elle
cultiva la littérature ; son père lui fit apprendre le
latin ; elle s'exerça d'abord dans la poësie française où
elle obtint du succès ; ensuite elle écrivit des mémoires
,
1
JANVIER 1808. 171
sur le prince qui avait été le bienfaiteur de sa famille .
Je citerai le morceau où elle parle du goût que Charles V
avait pour les lettres. Ce morceau est d'autant plus
curieux qu'il rappelle l'origine de la Bibliothèque impériale
, qui passe , avec raison , pour la plus complète
qui existe.
<<Dirons-nous encore de la sagece du roy Charles la
>> grant amour qu'il avoit à l'estude et à science ; et qu'il
>> soit ainssy bien le démonstra par la belle assemblée de
>> notables livres et belle librairie qu'il avoit de tous les
>> plus notables volumes , qui par souverains aucteurs
>> ayent été compillés , soit de la sainte escripture , de
>> théologie , de philosophie , et de toutes sciences ,
>> moult bien escripts et richement adornez , en tout
>> temps les meilleurs escripveins que on peust trouver
>> occupez pour luy en tel ouvrage ; et se son estude bel
>> a devis estait bien ordonné, comme il voulsit toutes
>> ses choses belles , nettes , polies et ordonnées ne con-
>>vient demander : car mieulx être ne peust.
>> Mais nonobstant que bien entendist le latin, et que
>> ja ne fust besoing que on lui exposast , de si grant
>> providence fu pour la grant amour qu'il avait à ses
>> successeurs , que au tems à venir les volt pourveoir
>> d'enseignemens et sciences introduisibles à toutes ver-
>> tus , dont pour celle cause fist par solemnels maistres
>> souffisans en toutes les sciences et arts , translater du
>> latin en français tous les plus notables livres. »
Christine parle ensuite de plusieurs de ces traductions
parmi lesquelles on remarque celle de la Bible , de
la Cité de Dieu de Saint Augustin , de la politique d'Aristote
, de Végece , de Tite-Live et de Valère-Maxime ;
elle ajoute qu'on en traduisit très-grande foison d'autres
, etc.
Je citerai , de Philippe de Commines , un morceau
qui ne présente pas moins d'intérêt. L'auteur conseille
aux princes de toujours gouverner par eux-mêmes ,
et observe que le meilleur moyen qu'ils puissent employer
pour se conduire avec sagesse et prudence ,
est d'étudier à fond l'Histoire. Après avoir parlé dès
piéges dans lesquels ils peuvent tomber à la guerre ,
il ajoute:
172 MERCURE DE FRANCE ,
<<L'exemple d'un est assez en faire sages plusieurs,
>> et leur donner vouloir de se garder ; et est et me
» semble , ( à ce que j'ai vu plusieurs fois par expé-
>> rience de ce monde , où j'ay été autour des princes
>> l'espace de dix-huit ans ou plus , ayant claire con-
>> naissance des plus grandes et secrettes matières qui
» se soient traittées en ce royaume de France , et sei-
>> gneuries voisines ) l'un des grands moyens de rendre
>> un homme sage , d'avoir leu les Histoires anciennes ,
>> apprendre à se conduire et garder , et entreprendre
>> sagement par icelles , et par les exemples de nos
>> prédécesseurs. Car notre vie est si briève qu'elle ne
>> suffit à avoir de tant de choses expérience. Joint aussi
>> que nous sommes diminués d'aage , et que la vie des
>> hommes n'est si longue comme elle soulait , ny les
>> corps si puissans. >> Philippe de Commines observe
ensuite que les princes sont ordinairement entourés de
gens instruits qui peuvent les tromper par des citations
fausses , et par de mauvaises interprétations
des lois. «Autour des seigneurs, continue - t - il ,
>> trouvent volontiers quelques clercs et gens de robe
>> longue ( comme raison est ) et y sont bien séans ,
>>quand ils sont bons , et bien dangereux quand ils sont
>> autres. A tous propos ont une loy au bee , ou une
>> histoire , et la meilleure qui se puisse trouver , se
>> tournerait bien à mauvais sens ; mais les sages qui
>> auraient lu , n'en seraient jamais abusez ; ni ne se-
>> raient les gens si hardis , de leur faire entendre
>> mensonges..... Tous les livres qui sont faits ne ser-
>> viraient de rien ; si ce n'estait pour ramener en mé
>> moire les choses passées ; et qu'aussi plus on voit
>> de choses en un seul livre en trois mois , que n'en
▸ sauraient voir à l'oeil , et entendre par expérience
>>vingt hommes de rang vivans l'un après l'autre.
>> Ainsi pour conclure cet article , me semble que Dieu
>> ne peut envoyer plus grande peine en un pays que
>> d'un prince peu entendu , car de là procèdent tous
>>> les autres maux . »
, , se
Le style de Philippe de Commines est bien plus pur
et plus énergique que celui de Christine de Pisan ;
cependant il n'y a guère qu'un demi-siècle entre ces
JANVIER 1808. 175
deux écrivains. Cela prouve que , malgré les malheurs
qui accablèrent la France sous le règne de Charles VI ,
et dans le commencement de celui de Charles VII ,
l'impulsion donnée aux Lettres par Charles V , se soutint
, et que la langue française marchait à sa perfection
au inilieu des guerres civiles et étrangères .
Il résulte des détails dans lesquels j'ai cru devoir entrer
, que la brochure dont je viens de rendre compte
présente un grand nombre d'omissions importantes. Je
ne les ai surement pas toutes relevées. Pour un travail
de ce genre , il faudrait autant de soins , de recherches
et de tems que si l'on entreprenait un ouvrage sur le
même sujet. Les fonctions de la critique ne sont pas de
refaire un livre qu'elle croit devoir attaquer , mais
d'en relever les principaux défauts. Je crois avoir rempli
cette tâche pénible, autant que la précipitation de
mon travail a pu me le permettre.
L'auteur , dans sa préface , observe que des détails
sur l'état de notre scène avant Corneille , Racine et
Molière ; de notre barreau avant le Maistre , Patru et
Cochin ; sur l'éloquence avant Bossuet , Bourdaloue et
Massillon , seraient d'un très-grand intérêt. Les premiers
ne me paraissent pas aussi curieux que le prétend l'auteur
, car ils se trouvent partout : quant aux autres ,
je les crois fort intéressans. J'essayerai , dans un article
suivant , de traiter rapidement cette matière , en examinant
les discours des orateurs les plus distingués de la
fin du règne de Louis XIII , et du commencement du
règne de Louis XIV. PETITOT.
APPLICATION DE LA THÉORIE DE LA LÉGISLATION
PENALE , ou Code de la sûreté publique et particulière
,fondé sur les règles de la morale universelle ,
sur le droit des gens ou primitif des sociétés et sur
leur droit particulier , dans l'état actuel de la civilisation
; rédigé en projet pour les Etats de S. M. le
roi de Bavière , dédié à Sa Majesté et imprimé avec
son approbation : par SCIPION BEXON , ancien avocat ,
officierdu ministère public, commissaire du roi, juge
174 MERCURE DE FRANCE ,
:
i
de paix , accusateur militaire , accusateur public ,pré
sident du Tribunal criminel de Paris , actuellement
vice-président du Tribunal civil de la même ville ,
ancien professeur de législation criminelle à l'Université
de jurisprudence , membre de l'Académie de législation
, de l'Athénée des arts , de la Société académique
des sciences , de la Société des lettres , sciences
et arts, de la Société philantropique , toutes de Paris ;
auteur du Parallèle des lois pénales d'Angleterre et de
France , et du Développement de la théorie des lois
pénales , etc. etc .; avec cette épigraphe :
La gloire de l'écrivain est de préparer des
matériaux utiles à ceux qui gouvernent .
GAETANO FILANGIERI . De la science de la législation .
A Paris , chez Courcier , imprimeur-libraire , quai
des Augustins , n°. 57 , près le Pont-Neuf ; Ebert ,
rue Montmartre , n° . 76 , près la Cour-Mandar , et
chez les principaux libraires. Un vol. in-folio.
ON citerait difficilement un ouvrage de quelque importance
, qui , à son apparition , n'ait pas eu et ses
partisans et ses détracteurs. Car sans parler de l'Esprit
des Lois qu'on lut d'abord sans s'entendre , et dont on
trouvait.charmant que Mme du Deffant eût dit que
c'était de l'esprit sur les lois , combien de productions
agréables ou utiles que le tems , seul juge impartial , a
mises à leur véritable place , ont été d'abord froissées ,
pour ainsi dire , entre l'éloge et la satire , entre l'esprit
de justice et l'esprit de dénigrement ! Ce sera donc un
exemple rare et même extraordinaire à produire que
ce concert unanime de louanges qui s'est élevé en faveur
du livre de M. Bexon. La critique s'est tue et l'admiration
seule a parlé. Cette faveur , au reste , lui était
biendue. Jamais matière plus importante et plus grave
n'a été plus complètement envisagée sous toutes ses
faces , ni plus dignement traitée dans tous ses points.
C'est à S. M. le roi de Bavière que nous avons l'obligation
du code de M. Bexon. La réputation de ce criminaliste
déjà établie par le Parallèle du code pénal
d'Angleterre avec les lois françaises , et par le Développement
de la théorie des lois criminelles , était arrivée
JANVIER 1808. 175
!
1
Jusqu'au trône d'un souverain sans cesse occupédu bien
de ses Etats. Le roi de Bavière chargea M. Bexon de
rédiger un code pénal applicable aux diverses provinces
soumises à sa domination.
M. Bexon s'est montré digne de remplir cette mission
honorable . Les places éminentes qu'il avait occupées et
qu'il occupe encore dans la magistrature, une parfaite
connaissance des lois civiles et criminelles , une longue
habitude des hommes , et des hommes soumis à son
observation , l'esprit tendu vers leur intérêt , ou la conscience
chargée d'un crime , ne le rassuraient pas assez
sur l'exécution du grand ouvrage qu'il allait entreprendre.
Dans cette sage et modeste défiance de ses
propres lumières , il a voulu s'aider de celles des écrivains
célèbres qui l'avaient devancé. Il a donc mis à
profit les recherches et les méditations des Montesquieu,
des Bentham , des Filiangeri , des Blackstone , des Cabanis
, et c'est à l'appui de ces noms auxquels le sien
restera désormais uni qu'il présente son immense et
utile travail .
:
Ce travail est divisé en deux parties : l'une renferme
des théories , et l'autre en offre l'application dans un
projet de code. C'est sous le simple titre d'introduction
que l'auteur donne ses théories , mais une pareille introduction
forme elle-même un ouvrage très-remarquable.
Elle est aussi divisée en deux parties.<< Dans la
première , dit M. Bexon , j'ai présenté quelques considérations
sur l'homme , sur ses penchans et sur ses passions
, dont la connaissance m'a paru aussi importante
en législation qu'en morale , pour rechercher les moyens
dé prévenir les actious dangereuses et nuisibles à la
société , ainsi que les peines les plus utiles et les plus convenables.
Dans la seconde , j'ai cherché à développer les
motifs des dispositions les plus essentielles du code , et
principalement des principes généraux , ainsi que ceux
des divisions principales et de l'ordre de l'ouvrage ..»
Ceplan me semble heureusement combine. M. Bexon
n'a pas voulu ressembler à ces criminalistes qui , faisant
de leur cabinet une sorte de tribunal , ne s'y entouraient
que de coupables , et ne voyant que des délits ,
n'étaient occupés que du triste soin d'inventer des
176 MERCURE DE FRANCE ,
1
peines. Ami de l'homme , indulgent pour sa faiblesse
et convaincu que s'il peut s'abandonner au crime , il
peut aussi rester fidèle à la vertu , il ne songe à le punir
d'une faute qu'après avoir recherché les moyens de
l'empêcher de faillir , et quand il prononce telle ou
telle peine , il a répondu d'avance aux objections qui
pourraient lui être faites sur la nature de celle qu'il
inflige , et donné les raisons qui le décident à l'infliger.
Procédant avec ordre , il commence par jeter un coupd'oeil
sur les législations anciennes et modernes , et
voit avec regret que si l'on a fait une étude particulière
de la science de la législation qui règle les intérêts
privés des hommes , on a entiérement négligé celle qui
les intéresse le plus , celle de leur sûreté. Il fait sentir
de quelle importance est cette dernière pour éviter des
lois sans mesure par leur rigueur , ou insuffisantes par
leur faiblesse , et passe ensuite à des considérations sur
l'état de société.
Il lui semble que l'existence de l'homme dans l'état
absolument naturel lui a été défendue par la nature
elle-même , que sa réunion en société est l'effet d'un
sentiment dérivant de l'instinct qui l'attache à sa conservation
, à sa reproduction , et de la sympathie qui
existe entre les êtres de même espèce ; sentiment éclairé
par l'intelligence pour produire et multiplier les avantages
de cette réunion . Il n'examine pas si , en donnant
à l'homme plus de moyens et d'occasions de bonheur ,
la civilisation n'a pas en même tems multiplié les causes
de ses peines ; l'opinion de chacun sur cette question se
formant nécessairement de la somme des biens dont il
jonit et de la masse des maux qu'il éprouve. Il observe
seulement que les biens et les maux deviennent alternativement
des causes occasionnelles de vertus et de
vices. La nature a donné la raison à l'homme , mais
en la lui donnant , elle semble l'avoir condamné à ne
pas en écouter toujours le langage. Elle plaça la sensibilitédans
son coeur , mais elle y déposa aussi le germe
de l'indifférence. Elle varia ses désirs ; l'état de société
multiplia ses besoins , et dès-lors son ame s'ouvrit aux
passions. Comme il abusait de ses facultés et de ses
forces , il fallut en régler l'usage , et ne lui permettre
2
de
JANVIER 1808 .
177
de les employer à la poursuite de son bonheur qu'au DEP DE
tant que leur action ne serait pas dangereuse ou m
sible aux autres.
5.
cen
De l'état de société naquit le droit de propriété
conséquemment le devoir de la respecter. Les besoins
et les désirs devenant des sources de querelles , chacun
dut obtenir une garantie du fruit de son travail et de la
sûreté de son asyle. On peut même présumer que la
première loi qui ait été instituée est celle qui assurait
cette garantie , de même que le premier meurtre commis
par l'abus de la force , a dû provoquer la lọi qui
garantissait l'existence. M. Bexon n'abandonne cette
discussion que pour parler de l'ordre public entre les
nations , et de ce même ordre dans un tems de trouble
et de révolution. Il jette ensuite quelques idées sur ce
qu'on appelle le Code criminel , dénomination impropre
à laquelle il veut qu'on substitue celle de Code
de la sûreté , puis il arrive à des considérations générales
sur l'homme.
Si les chapitres précédens annonçaient un esprit juste
et réfléchi , celui-ci décèle une ame bienveillante et
sensible. M. Bexon ne pense pas que l'homme naisse
pour devenir l'ennemi de la société ; ila , au contraire ,
assez bonne opinion de l'espèce humaine , malgré les
idées sombres de quelques misanthropes , pour croire
qu'il n'y a pas dans le coeur de l'homme de penchant
absolument mauvais ; que la passion la plus forte que
lui ait donné la nature , est celle de sa conservation , et
que ce qu'il souhaite en général dans l'état de société ,
c'est que cette conservation soit unie à quelque bienêtre
, que par conséquent le premier comme le plus
puissant motif de ses actions est le désir de trouver le
bonheur et de se soustraire à la peine. Ce motif une fois
reconnu , M. Bexon veut que l'on tâche d'en tirer parti
en faisaut trouver à l'homme tout le bien après lequel
il soupire , et qu'il peut raisonnablement attendre dans
l'état où il est placé. Toutes les causes des actions nuisibles
sont dans l'excès des passions et des désirs , dans
les obstacles au bien-être , et leur force s'accroît en
proportion de l'éloignement du bonheur que l'on poursuit
; le danger de ces passions s'augmente à mesure
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
1
que les désirs de l'homme éprouvent plus de difficultés
à se satisfaire ; il s'élève en lui un combat entre les
moyens justes ou injustes d'y parvenir; et il est à craindre
que ceux-ci ne triomphent si la direction morale de la
volonté ne donne pas aux premiers la force de les
vaincre. Cette direction utile et salutaire doit être ,
selon l'auteur , le but des institutions civiles , l'objet
de la sollicitude des gouvernemens et la police des
Etats. La prévoyance des institutions fera diminuer le
nombre des mauvaises actions lorsque par elle aura
diminué le nombre des malheureux ; les passions dangereuses
n'exerceront plus leur empire si les passions
Jégitimes sont satisfaites ; les désirs seront modérés quand
la conservation de l'existence sera réunie à quelques
plaisirs , et la volonté de l'homme s'accordera d'ellemême
avec ce qui est bon et utile , ou s'y dirigera sans
efforts . De telles idées paraîtront-elles chimériques ?
non; car les moyens capables d'accommoder les institutions
et les lois d'ordre public avec les penchans et
les besoins des hommes , de diriger leur volonté vers le
bien , ne dussent-ils ajouter que la plus petite portion
de bonheur à leur existence , n'empêcher qu'une mauvaise
action , ils devraient toujours être mis avant les
lois qui punissent. Au reste , si la dépravation morale
de l'homme le place trop loin de la vertu pour qu'il
puisse être ramené près d'elle par la législation de la
raison , on entrera avec moins de crainte , avec moins
de douleur dans le sanctuaire où la justice, au nom de
la société , menace et punit les ennemis qu'elle eût
voulu rapprocher d'elle par les institutions de la bonté.
Voilà quelles sont à peu près les idées de M. Bexon , et il
les appuie de cette comparaison : « Tel qu'un voyageur
qui , après avoir parcouru des plaines riantes , embellies
des charmes de la nature , fécondées par les mains
laborieuses d'un sage cultivateur , et avoir rencontré
partout l'image du bonheur , de la paix et de la vertu ,
suit sa marche avec moins d'effroi à travers des forêts
périlleuses , et dans des lieux que la nature paraît avoir
négligés , parce que l'impression de ses bienfaits l'accompagne
encore , lui inspire plus de courage à opposer
aux animaux sauvages dont la férocité le mena
JANVIER 1808.
179
cerait , et qui voudraient troubler par leurs ravages
l'ordre admirable dont il sent mieux les avantages et le
prix qu'il doit attacher à leur conservation : ainsi la
recherche des moyens capables de diriger vers le bien
les penchans et les affections de l'homme doit être
attrayante et douce pour les bons coeurs et pour les
amis de l'humanité ; c'est l'étude qui donne l'espoir
que les menaces des lois pénales seront moins nécessaires
, et que leurs coups frapperont rarement des'
coupables ; c'est l'étude de l'homme lui-même et de
ses dispositions naturelles. >>>
M. Bexon regarde cette étude comme étant de la
dernière importance en législation ; le législateur ne
doit donc pas se contenter d'examiner l'homme dans
l'état social , et de le suivre dans ses actions , sans
chercher à en connaître les causes ; il faut qu'il le considère
dans les penchans naturels inséparables de son
existence , dans son organisation physique , dans l'influence
que les différences , dont elle est susceptible ,
peuvent avoir sur les dispositions et les mouvemens de
soname. Plein de cette obligation qu'il impose au législateur
, M. Bexoń présente successivement des observations
sur l'organisation physique de l'homme , sur
l'instinet et les sensations , sur les penchans et les
passions ; et se rapprochant peu à peu de son objet
principal , fait une division des actions humaines sous
les rapports généraux de leur mérite ou de leur démérite
: il la tire des principes de la morale universelle
qui , existans dans la nature intellectuelle de l'homme ,
lui donnent une idée distincte de ce qui est bien , de ce
qui est mal , de ce qui est juste , de ce qui est injuste , et
lui font discerner ce qui est vice ou vertu , ce qui est
passion utile ou passion nuisible. Cette division amène
nécessairement des définitions ; j'en transcris quelquesunes:
:
<<<Le's actions humaines sont conformes aux principes
de la morale universelle , et à l'impulsion éclairée
de la nature ; alors elles renferment l'accomplissement
du devoir , mais ce n'est pas encore la vertu , ni l'action'
des passions utiles ; elles s'écartent de ces principes ,
elles ont une direction contraire àà celle qui , en ge
M 2
180 MERCURE DE FRANCE ,
néral , agit sur l'homme raisonnable; il oublie ou né
glige ses devoirs : c'est ce qui constitue ses vices , mais
ne présente pas encore l'action des passions nuisibles. >>
<<< Respecter les propriétés , ne pas chercher à se procurer
ses besoins aux dépens de ses semblables , n'est
qu'un devoir.>> :
<<Goûter du plaisir à voir les autres dans l'aisance
et à la leur procurer , est une vertu. >>>
<< Envier le bien d'autrui , être jaloux de son aisance ,
est un vice . »
<<Attenter à sa propriété , la lui ravir par quelque
moyen, que ce soit , est une méchanceté , un crime. >>>
Après ces définitions nécessaires et préparatoires ,
M. Bexon reprend le cours de ses observations morales
et métaphysiques ; il s'occupe du bien-être et de la peine
en général , les considère sous le rapport physique et
moral , parle de la sensibilité , et propose ses vues sur
l'éducation. Il la regarde comme undes premiers devoirs
des pères , mais il pense avec raison que les gouvernemens
n'y sont pas étrangers , parce que dans l'état
de société , l'homme n'appartient pas seulement à sa
famille , mais à la patrie. L'éducation lui semble donc
une dette contractée par les gouvernemens envers toutes
les différentes classes de la société , et cependant , dit-il,
c'est la plus nombreuse qui est la plus négligée ; elle
à qui une certaine éducation est plus nécessaire parce
qu'elle est moins heureuse , que les passions malfaisantes
ont sur elle plus d'empire , et que par conséquent c'est
là que se multiplie et se perpétue davantage la pépinière
des délits et des crimes : plus les membres de
cette classe , ajoute-t-il , sont privés de l'éducation
de famille , et des bons exemples qui accoutument à
aimer la vertu , plus les gouvernemens et la police doivent
la leur procurer s'ils veulent empêcher les déchiremens
continuels et affligeans de la sociéte qui ,
bien qu'elle en souffre , n'en éprouve pas moins de pitié
pour des infortunés que l'on n'a pas instruits de leurs
devoirs, et aux plaintes desquels se mêlent les reproches
de l'humanité qui s'attendritbien plus sur leur malbeur
que la justice ne s'étonne de leurs mauvaises actions.
M. Bexon ne voit qu'une absurdité dans ce mot sou-
1
JANVIER 1808. 181
:
vent dit et répété , que l'ignorance dans le peuple est
préférable aux lumières. Il prétend que la science qui
apprend à connaître ses devoirs a pour effet essentiel
de faire sentir la nécessité et l'utilité de les remplir. Si
quelquefois , peut-être , elle multiplie dans l'imagination
les moyens de les enfreindre , ce pouvoir se trouve
combattu par les motifs que les connaissances y opposent
; et toujours ils les affaiblissent assez pour que leur
action soit moins grossière , moins dangereuse et par
conséquent moins nuisible. Que l'on se reporte , en effet ,
vers les tems de l'antiquité que l'on proclame des siècles
d'or , c'est-à-dire d'ignorance , on verra que ceux où il
y eut le plus de fourberies , de violences et de crimes
sont ces siècles presque sauvages , et que tandis que les
uns s'y abandoonnnnaaiieenntt àtous les désordres de lagrossièreté,
à toute la férocité de la barbarie , quelques autres
abusant du défaut de connaissance de la multitude , la
trompaient , l'asservissaient , usurpaient tout le bonheur ,
toutes les jouissances , toutes les propriétés. Ce chapitre
n'est pas un des moins substantiels de l'ouvrage de M.
Bexon , et il respire à la fois la sagesse et la philantropie.
L'auteur ne quitte l'éducation que pour s'attacher à la
morale et aux moeurs. S'il s'étend avec quelque complaisance
sur cette matière, du moins ne le lit-on pas
sans un vif intérêt. On aime aussi à recueillir tout ce
qu'il dit sur la religion. Il l'envisage comme étant en
harmonie parfaite avec les principes de la loi civile ,
puisqu'elle fait , comme celle-ci , à l'homme un devoir
indispensable de réprimer ses passions , de pratiquer la
vertu , d'aimer son semblable et de ne pas lui faire ce
qu'il ne voudrait pas qu'on lui fit à lui-même. Mais il
estune nuance qui les distingue et qui n'a point échappé
à la sagacité constante de M. Bexon , c'est que pour faire
exécuter sa loi civile l'homme n'a qu'une puissance
déterminée sur son semblable. Souvent la connaissance
du crime échappe à sa surveillance ; souvent sa faiblesse
et ses passions l'aveuglent et en favorisent l'impunité.
Quel que soit son pouvoir , il est homme et faillible
comme celui qu'il punit , et la peine qu'il inflige , limitée
ainsi que la loi , ne s'étend qu'à la durée de l'exis--
tence physique. La loi divine , au contraire , en nous
182 MERCURE DE FRANCE ,
1
traçant les mêmes préceptes que la loi civile , a un lien
beaucoup plus fort et plus puissant pour se faire obéir.
Non-seulement elle nous présente la vertu comme un
hommage bien légitime rendu à l'auteur de la nature
et de notre être , comme le seul moyen de l'honorer et
de lui payer le tribut de notre reconnaissance ; mais
encore elle nous y porte , nous y encourage par l'attrait
de récompenses dignes d'elle et de lui , et bien
supérieures à celles que la loi civile peut nous accorder.
Elle nous peint le vice sous les formes les plus hideuses ,
elle nous le montre comme une violation de nos premiers
devoirs envers les hommes , comme une offense
et une ingratitude envers la Divinité. Elle s'efforce de
nous éloigner du crime d'abord par le sentiment intime
qu'elle a gravé dans nos coeurs , ensuite par la
douceur et la persuasion , enfin parla crainte de peines
d'autant plus fortes que sa puissance est infinie,et que
cés peines s'étendent non-seulement à notre existence
physique , mais à celle de notre ame. Pénetré de tout
le bien qu'elle peut produire , de tout le mal qu'elle
peut empêcher , des services importans qu'elle rend à
l'ordre public , M. Bexon conclut qu'elle doit faire partie
essentielle de l'éducation , et que la protéger , la
favoriser est le devoir d'un souverain. Le travail et
les délassemens qui doivent la suivre fixent aussi l'attention
de l'auteur ; il y consacre quelques pages ,
et s'arrête ensuite sur la bienveillance. Elle lui semble
un moyen puissant de faire aimer et respecter lepouvoir
, et il cite à l'appui de son opinion le règne de
Marc-Aurèle et celui de Henri IV. Il pense que si le
penchant naturel à la bienveillance est affaibli dans le
coeur des hommes , c'est à la bienveillance publique à
l'y ranimer par son exemple. Ce sentiment étant étroitement
lié à celui de la bienfaisance , M. Bexon n'a pas
oublié de parler de celle-ci , et par les images touchantes
qu'il présente , il invite tous les hommes en
général et tous les gouvernemens en particulier à se
montrer bienfaisans . La bienfaisance sollicite la reconnaissance
, et ce dernier sentiment est le sujet d'une
page très-intéressante : « L'enfant existe à peine , dit
l'auteur , et son premier regard est celui de la recon
JANVIER 1808. 183
naissance. Charmante créature, poursuit-il , tu perdras
bientôt , en paraissant devenir plus parfaite , le doux
instinct de la nature. Tu conserveras peut-être encore
dans ton coeur le sentiment de la reconnaissance : et
dans la pureté de ta pensée , tu adresseras encore des
actions de grâces au Créateur , au conservateur de
l'Univers ; tu aimeras , tu respecteras les auteurs de
tes jours ; mais la société t'offrira par-tout l'exemple de
l'ingratitude née de la cupidité et de l'orgueil. Tu verras
l'opulence et la vanité heureuses et ingrates : tu
voudras être heureux aussi ; tu auras honte d'être plus
vertueux que tout ce qui t'environne : tu oublieras la
reconnaissance , et tu ne désireras même plus de la
mériter par la bienfaisance. Cependant l'animal le plus
sauvage et le plus cruel (1) , oubliant sa férocité auprès
de l'homme qui tous les jours lui apporte sa nourriture
, le flatte et lui prouve qu'il est reconnaissant. Et
toi (2) , modèle aimable de l'amitié et de la reconnaissance
, tu es sensible à la moindre caresse , au plus léger
bienfait. Tu ne quittes jamais l'homme qui te nourrit
et qui t'aime. Tu sembles apercevoir ses plaisirs pour
t'en réjouir aussi , ses chagrins pour pleurer avec lui ;
tu veilles pour son repos ; tu l'avertis des dangers ; tu
le défends , et s'il meurt , tu meurs souvent sur sa
tombe. O sublime exemple d'amitié et de reconnaissance
! Pourquoi faut-il que j'aille te chercher parmi
les êtres imparfaits que l'instinct seul dirige , tandis
que la raison s'élevant au-dessus des passions malfaisantes
devrait m'en offrir toute la perfection et toute
l'utilité ! >> De ces sujets intéressans l'auteur passe à des
sujets graves et sérieux : c'est la bonne foi , l'honneur ,
et la puissance des gouvernemens sur les actions humaines
.
La bonne foi est rare , l'auteur en convient et en gémit
; mais le mal , selon lui , n'est pas sans remède.
C'est dans la direction morale de la volonté de l'homme
vers l'utilité commune réunie avec sagesse à l'utilité
particulière , c'est dans l'économie particulière et pu-
-(1) Le lion.
(2) Le chien.
184 MERCURE DE FRANCE ,
blique , c'est dans la bonne foi de ceux que rien no
peut excuser d'y manquer , puisque tous les moyens
de la respecter sont dans leurs mains , et que les motifs
les plus puissans la leur commandent, que l'on doit
d'abord chercher ce qui peut la ramener dans la conduite
publique et privée. Il imagine ensuite un expédient
efficace pour prévenir , dans le commerce , par
exemple , ces faillites simulées , où il n'y a de pertes
réelles que pour ceux qui sont victimes de la mauvaise
foi , c'est de rapprocher , autant que possible , les membres
de chaque état , de les lier , pour ainsi dire , entre
eux , afin de donner à chacun quelque intérêt à la
probité de tous , d'établir une responsabilité morale et
d'opinion qui donnerait lieu à une surveillance de
laquelle pourrait naître l'obligation et la nécessité de
remplir son devoir. Quant à l'honneur , M. Bexon le
définit un sentiment intérieur qui dirige l'homme
vers ce qui est juste et honnête , et l'éloigne de ce qui
est injuste et honteux. Mais il est plusieurs sortes
d'honneur. L'honneur purement politique qui est attaché
aux distinctions , aux préférences , aux rangs , aux
places , abstraction faite de leur utilité réelle , et qui
est le mobile de l'ambition , l'aliment de la vanité ;
P'honneur moral qui est sans éclat , qui ne tient qu'à
des actions privées, qui résulte de la volonté d'être
un homme de bien et de ce qu'on agit conformément
aux conseils de la raison et aux règles de la justice ;
Phonneur de convention , enfin , qui tient aux moeurs
particulières , aux manières mêmes des peuples et se
forme d'après les conditions , les habitudes et les préjugés.
De ces définitions naissent des développemens
dans lesquels l'auteur fait toujours preuve d'un trèsbon
esprit. Arrivant à la puissance des gouvernemens
sur les actions humaines , M. Bexon dit que gouverner
c'est diriger , et que bien gouverner c'est diriger d'aprèsles
principes de la morale universelle, les règles fondamentales
de la société et celles d'une politique éclairée
; le but principal des gouvernemens doit être de
diriger la volonté de ceux qui leur sont soumis vers
ce qui est bon et utile ; qu'on peut attendre ce bienfait
d'un gouvernement modéré qui ne présentant l'api
JANVIER 1808 . 185
4.
pareil de la sévérité et la rigueur de la gêne que par
la loi et avec elle, et lorsque le bien et la sûreté de
tous le commandent, agit plus souvent avec générosité,
avec clémence et avec douceur ; qui s'attache à consolider
sa puissance par l'amour et la reconnaissance ;
qui n'afflige que les méchans, ne s'irrite que contre
les coupables , protège la vertu , secourt et console
le malheur ; qui favorise l'expression de la pensée tant
qu'elle ne porte aucune atteinte à l'ordre , à l'honneur
et aux moeurs ; qui considère la fidélité des engagemens
comme la plus sacrée et la plus sérieuse des obligations
et qui , par un respect inviolable pour la foi publique ,
sans laquelle on ne peut espérer de foi particulière ,
assure la confiance de tous et donne à chacun l'exemple
du devoir le plus utile à la société ; qui à la grandeur
et à l'éclat qui doivent l'environner sait allier la modération
des dépenses et se défendre d'une prodigalité
qui n'a bientôt que trop d'imitateurs ; qui élevant ses
idées vers l'éternel , s'humilie devant sa toute puissance
et n'oublie pas que tous les hommes étant égaux
aux yeux d'un Dieu père de tous , il n'est de distinction
pour lui que celle des vertus ; et que des grandeurs passagères
de l'existence sur la terre , il ne reste pour l'immensité
de l'avenir que le souvenir du bonheur qu'on
a dû répandre sur l'humanité , et pour l'éternité que
la récompense des bonnes actions , etc. Ce chapitre ,
comme on peut le voir , en offrant d'utiles leçons aux
souverains , contient , en quelque sorte , le résumé de
la plupart des opinions exposées dans les précédens. II
termine la première partie de l'introduction. La seconde
renferme des considérations particulières sur le
Code de la sûreté et ses principales dispositions. Je ne
m'étendrai ni sur celle-ci, ni sur le Code lui-même. De
quel poids d'ailleurs pourrait être mon suffrage balancé
avec ceux que M. Bexon a obtenus de plusieurs souverains
de l'Europe , de savans et de jurisconsultes distingués
? Je me serai donc borné à le considérer comme
moraliste et comme métaphysicien , et sous ce double
titre il me paraît avoir un droit égal à l'estime et à la
reconnaissance de ses lecteurs. Le considérant main-
.
:
tenant comme écrivain , je me permettrai de lui sou186
MERCURE DE FRANCE ,
*
mettre quelques critiques. Il y a dans son ouvrage des
répétitions qu'il aurait pu facilement éviter. Son idée
est toujours nette , mais son expression n'est pas toujours
assez transparente. Quelquefois on voudrait un
autre mot que celui que l'on trouve , et parfois aussi
on ne trouve pas celui que l'on voudrait rencontrer.
Ici la phrase est embarrassée dans sa construction , là
elle est lente et désordonnée dans sa marche. Mais
qu'est-ce que de légères fautes de style dans un ouvrage
profondément pensé , rempli des meilleurs principes ,
des vues les plus saggeess et des observations les plus judicieuses
? Aussi , malgré ces fautes que j'ai dû indiquer
comme critique impartial , je ne crains point de le dire ,
le livre de M. Bexon sera mis au nombre de ceux qui
illustrent un siècle et assurent à leurs auteurs les hommages
de leurs contemporains et ceux de la postérité.
: VIGÉE.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES. - Théâtre Français .- Plaute , ou la Comédie
latine , pièce en trois actes et en ver , précédée d'un
Prologue.
M. le Mercier ne marche point dans les routes battues.
Toujours il cherche des sentiers ignorés : quelquefois il
s'égare ; jamais il ne se rebute .
7
Faut-il . le louer ou le blamer de cette obstination , ou , si
l'on veut , de ce courage ? Oui et non... J'applaudis à tout
auteur qui essaie des sujets d'un genre neuf , sur- tout s'il
consulte la raison et le goût. Peut - être aussi l'on peut ,
quoiqu'avec plus de circonspection , créer des expressions ,
même des tournures de phrase nouvelles ; mais le succès
est ici plus difficile : on juge à l'instant méme du style ;
il faut du tems , de la réflexion pour prononcer sur un
sujet.
En mettant Plaute sur la scène , M. le Mercier a tenté
une innovation des deux espèces. C'était , selon moi , une
heureuse idée de présenter à des spectateurs français , un
tableau des intrigues ordinaires aux comédies de Plaute et
de Térence ; mais il devait bien présumer que le petit nombre
pourrait , seul, apprécier son ouvrage. La majorité sait
JANVIER 1808.
107
elle ce que c'est que Plaute , que la Comédie latine? Ces
courtisanes , ces esclaves qui jouent des rôles importans ;
ces substitutions d'enfans , ces enlèvemens par des corsaires
, etc. etc. , rien de tout cela n'est dans nos moeurs ; et
pour mettre la plupart des spectateurs au fait de ce genre
de caractères et d'intrigues , peut-être un prologue ne suffisait
pas .
Aussi M. le Mercier, qui a puisé dans les comédies latines
le sujet de sa pièce française, n'a trouvé d'approbateurs que
parmi les hommes instruits , et c'est bien le suffrage le plus
flatteur. Les autres se sont crus transportés dans un pays
dont ils n'entendaient pas la langue , et dont tous les usages
leur paraissaient bizarres. De là les discussions qui ont eu
lieu dans le parterre à la première représentation , auxquelles
ont succédé des rixes et même des combats .- Au
milieu de ce tumulte et malgré une malveillance marquée ,
la pièce a été entendue jusqu'à la fin , et l'auteur demandé.
Nous attendrons la seconde représentation pour rendre
un compte détaillé de cette pièce, dans laquelle nous avons
déjà remarqué beaucoup de verve et d'esprit :: nous présenterons
en même tems à l'auteur , homme d'un talent trèsdistingué
, des observations qu'il est digne d'entendre , et
capable d'apprécier. A. D.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
* TURQUIE.-Belgrade , le 24 Décembre.-L'évêque grec
est arrivé à Belgrade , venant de Constantinople , comme
envoyé de la Porte. Il a déclaré au Synode ( actuellement
Sénat ) servien que Mustapha IV n'avait rien tant à coeur
que de conclure la paix avec les Serviens , pourvu qu'ils
reconnussent sa souveraineté et qu'ils envoyassent des députés
à Constantinople , afin de traiter des conditions de la
paix. Le président , Czerni-Georges , a répondu , au nom du
Sénat , que cette offre du Grand- Seigneur venait trop tard ,
que la nation servienne ne pouvait plus traiter scule , que
son sort devait être réglé par les puissances étrangères ,.
qu'enfin M. Rodosinikin , envoyé il y a quelques mois par
la Russie à Constantinople , était chargé de tout ce qui
concernait cct objet. D'après cette réponse , l'évêque gree a
expédié un courier à son souverain.
188 MERCURE DE FRANCE ,
RUSSIE .-Pétersbourg , le 9 Décembre.- La flotte de
Cronstadt a été équipée avec la plus grande activité. Trois
cents galères à rames pourront la suivre quand elle fera
voile pour Copenhague. Elle doit avoir à bord de nombreux
corps de troupes .
DANEMARCK .- Copenhague , le 3 Janvier.-Le 24 du
mois dernier il a paru une ordonnance royale,concernant
les mesures à prendre envers les bâtimens venant des îles de
la Grande-Bretagne , de leurs colonies ou autres lieux sous
leur dépendance , ou bien chargés de marchandises réputées
anglaises . Un réglement publié le même jour fixe le mode
de confiscation qui sera faite de ces marchandises au profit
du trésor royal.
ESPAGNE. - Madrid , le 8 Janvier.- S. M. Catholique a ,
par un décret du 3 janvier 1808 , adopté en totalité envers
P'Angleterre les dispositions du décret rendu par son intime
allié l'Empereur des Français le 26 décembre dernier. S. M.
a , en conséquence , envoyé dans tous les ports de l'Espagne
des ordres exprès pour que ces dispositions fussent rigoureusement
exécutées .
( INTÉRIEUR ) .
Lundi , 4 janvier , LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice
sont allés à l'atelier de M. David , voir le tableau représentant
la cérémonie de leur couronnement . Elles étaient accompagnées
de plusieurs personnes de la cour.
Lorsque S. M. a jeté les yeux sur ce bel ouvrage , ses premières
paroles ont exprimé la satisfaction que l'ensemble
lui a causée . Elle disait en approchant du tableau : «Que
>>cela est grand ! Quel relief ont tous les objets ! Cela est
>>>bien beau ! Quelle vérité ! Ce n'est pas une peinture : on
>> marche dans ce tableau. » Les regards de S. M. se sont
d'abord fixés sur la tribune du centre : l'Empereur a aussitôt
reconnu Madame mère , et auprès d'elle Mme Soult,
Mmede Fontanges , M. de Cossé , M. de Laville , le général
Beaumont; « j'aperçois plus loin, a t-il dit , le bon M. Vien.>>>
Oui , Sire , a répondu M. David , j'ai voulu rendre hommagé
àmonmaître , en le plaçant dans un tableau qui sera , par
son objet , le plus important de mes ouvrages. Ce sentiment
a été approuvé par S. M. , qui a paru prendre plaisir à
prouver à M. David qu'elle reconnaissait tous les personnages.
Son attention s'est ensuite portée sur le groupe où
cile est représentée elle-même prête à couronner l'impératrice.
Elle a témoigné sa satisfaction par ces mots : « Le
JANVIER 1808. 189
»moment est bien choisi ; l'action est bien indiquée ; cha-
>> cune des deux figures est très-bien. » S. M. l'Impératrice
unissait souvent sa voix à celle de son époux , pour adresser
à l'artiste les éloges les plus flatteurs. Après quelques momens
de silence , pendant lesquels l'Empereur a paru faire
un examen approfondi du tableau , S. M. , employant des
expressions pleines de bonté , daignant prendre les ménagemens
les plus délicats , a communiqué à M. David quelques
observations. Le peintre , reconnaissant à leur justesse
le tact fin , le goût exquis , les pensées profondes que S. M.
l'Empereurmanifeste dans tous ses jugemens , quand il s'occupe
des sciences et des arts , s'est engagé à perfectionner
son tableau , en se conformant aux avis qui venaient de
l'éclairer.
3
L'Empereur est resté long-tems encore devant le tableau;
il en a loué plusieurs fois et l'ensemble et toutes
lesparties.
Enfin , le jour baissant , S. M. , sur le point de sortir ,
s'est arrêtée un instant devant l'artiste ; elle a découvert son
front , et a exprimé par une salutation les sentimens de
bienveillance qu'elle accorde à tous les grands talens .
Actes administratifs .
Un décret impérial , du 16 janvier 1808 , arrête définitivement
les statuts de la banque de France ; le titre
premier traite de son capital et de son dividende. On y
remarque les dispositions suivantes :
Le capital de la banque de France se compose de quatrevingt-
dix mille actions , chaque action étant de mille fr.
en fonds primitif , et , de plus , d'un droit d'un quatre-vingtdix
millième sur le fonds de réserve. Chaque action est représentée
sur les registres de la banque par une inscription
nominale de mille fr. Les actionnaires ne sont responsables
de ces engagemens que jusqu'à la concurrence du montant
de leurs actions. Celles-ci peuvent être acquises par des
étrangers . Leur transmission s'opère par de simples transferts
sur des registres doubles. Les actions pourront faire partie
des biens formant la dotation d'un titre héréditaire qui serait
érigé par S. M. Les actionnaires qui voudront donner à leurs
actions la qualité d'immeubles en auront la faculté. Les actions
immobilisées resteront soumises au code Napoléon , et
aux lois de privilége et d'hypothèque comme les propriétés
foncières.
La banque ne peut , dans aucun cas et sous aucun pré
:
r
190 MERCURE DE FRANCE ,
texte , faire ou entreprendre d'autres opérations que celles
qui lui sont permises par les lois et les présens statuts , et
qui consistent à escompter des effets de commerce à échéance
de troismois au plus, se charger de recouvremens , tenirune
caisse de dépôts volontaires.
Il sera établi des comptoirs d'escompte dans les villes de
départemens où les besoins du commerce en feront sentir
la nécessité , sous l'approbation du gouvernement. Les effets
escomptés devront porter trois ou au moins deux signatures
bien connues sous le rapport de la solvabilité. L'escompte se
fera partout au même taux qu'à la banque même , s'il n'en
est pas autrement ordonné sur l'autorisation spéciale du gouvernement.
Il sera pris des mesures pour que les avantages résultant
de l'établissement de la banque se fassent sentir au petit
commerce de Paris , et qu'à dater du 15 février prochain ,
l'escompte sur deux signatures , avec garantie additionnelle ,
qui se fait par un intermédiaire queiconque de labanque ,
n'ait lieu qu'au même taux que celui de la banque ellemême.
La banque peut , avec l'approbation du gouvernement ,
acquérir , vendre ou échanger des propriétés immobiliaires ,
suivant que l'exigera son service : elle fera construire un palais
proportionné à la grandeur de son établissement et à la
magnificence de la ville de Paris ; ces dépenses ne pourront
étre prises que sur les fonds de réserve. Elle perçoit un droit
sur la valeur estimative des dépôts volontaires qui lui sont
faits . Elle peut faire des avances sur des dépôts de lingots ou
monnaies étrangères d'or et d'argent.
Le dividende est réglé tous les six mois. En cas d'insuffisance
pour ouvrir ce dividende dans la proportion de 6 pour
cent sur le capital de 1000 fr. , il y est pourvu en prenant sur
les fonds de réserve .
Le titre 2 traite de l'administration de la banque , et fixe
l'assemblée générale des actionnaires , la nomination des régens
et des censeurs ; ainsi que les attributions et fonctions
du gouverneur et des autres membres.
- Par un autre décret du 15 janvier , S. M. a déterminé
une grande organisation d'ouvriers , sous le titre de compagnies
d'ouvriers militaires pour la marine.
Le nombre de ces compagnies sera porté à 18 , et celui
de leurs hommes à 209 ; elles seront distribuées dans les
ports où leur service sera jugé nécessaire , elles devront
réunir , dans des proportions fixes , des ouvriers de diverses
JANVIER 1808. 191
professions , tels que charpentiers , scieurs de long , menuisiers
, tonneliers et ouvriers en fer.
-Un troisième décret , du 11 janvier , contient les dispositions
suivantes :
Art. Ier. Lorsqu'un bâtiment entrera dans un port de France ou des
pays occupés par nos armées , tout homme de l'équipage ou passager
qui déclarera au chef de la douane , que ledit bâtiment vient d'Angleterre
, ou des colonies anglaises , ou des pays occupés par les troupes
anglaises , ou qu'il a été visité par des vaisseaux anglais , recevra le
tiers du produit net de la vente du navire et de sa cargaison , s'il est
reconnu que sa déclaration est exacte .
II . Le chef de la douane qui aura reçu la déclaration indiquée dans
l'article précédent , fera , conjointement avec le commissaire de police
qui sera requis à cet effet , et les deux principaux préposés des douanes
du port , subír , séparément , à chacun des hommes de l'équipage et
passagers , l'interrogatoire prescrit par l'art . II . de notre décret du 23
novembre 1807.
III . Tout fonctionnaire ou agent du Gouvernement qui sera convaincu
d'avoir favorisé des contraventions à nos décrets des 23 novembre
et 17 décembre 1807 , sera traduit devant la cour criminelle du
départementde la Seine , qui se formera à cet effet en tribunal spécial ,
et poursuivi et puni comme coupable de haute-trahison .
ANNONCES .
Les vrais amis de la religion apprendront sans doute avec plaisir
qu'il va paraître sous peu une édition complète des OEuvres de M. de la
Luzerne , ancien évêque de Langres. Nous ferions volontiers l'éloge
d'un auteur aussi recommandable , s'il était moins connu , mais puisqu'il
est unanimement surnommé le Bossuet de nos jours , nous pensons
qu'il serait très-inutile d'ajouter à cette réputation méritée.
L'édition que l'on propose , se fera de deux formats , in-12 et in-4°.
Celle in-12 formera 38 à 39 vol. à 1 fr. 75 cent. franc de port pour les
souscripteurs , et 2 fr. 50 cent. pour ceux qui n'auront pas souscrit ;
celle in-4° . formera 10 volumes , à 8 fr. pour les souscripteurs , et 10 fr.
pour tous les autres .
L'éditeur invite ceux qui veulent jouir de l'avantage proposé aux
souscripteurs à souscrire le plutôt possible , et toutes souscriptions
doivent être adressées franches de port.
On peut souscrire pour chaque ouvrage séparément ou pour la totalité;
on est également libre de choisir le format in-12 ou in-4°., chaque
volume ne se paiera que quand il sera reçu .
Ouvrages nouveaux de M. de la Luzerne proposés par souscription.
192 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1808.
-
Dissertation sur l'existence et les attributs de Dieu , 1 vol. in-12 ban
1 fr. 75 cent. -Dissertation sur la spiritualité de l'ame , 1 vol. in-12
br. 1 fr . 75 c. - Dissertation sur la liberté de l'homme , 1 vol. in-12
br. 1 fr. 75 c. Dissertation sur la loi naturelle , 1 vol. in-12 br. 1 fr .
75 c . - Dissertation sur la révélation en général , 1 vol. in- 12 br . 1 fr .
75с.- Dissertation sur les prophéties , 2 vol. in-12 , 3 fr . 50 cent.
Considération sur la dignité de l'état ecclésiastique , 2 vol . in-12 br.
3 fr. 50 c . - La hiérarchie ecclésiastique ou dissertation sur les droits
respectifs des évêques et des prêtres , 12 vol . in- 12, à 1 fr . 75 c.... 21 fr .

Ouvrages déjà imprimés et qu'on réimprimera de nouveau pour
donner au public qui le désire les OEuvres complètes de M. de la Luzerne
du même format et même caractère . - Instruction sur le schisme,
2vol. in-12 br. 3 fr . 50 c .- Excellence de la religion , 1 vol. in-12
1 fr. 75 c. Instructions sur l'administration des sacremens , 4 vol .
in-12, 7 fr .- Instruction sur la révélation , 1 vol. in-12, 1 fr. 75 c.-
Considération sur la Passion de Jésus-Christ , 1 vol. in-12 br. 1 fr. 75 c.
-Dissertation sur la vérité de la religion, 4 vol . in-12br. 7 fr .-Homélies
et explication des évangiles des dimanches et des fêtes de l'année , 5 vol.
in-12, à 1 fr. 75 cent.... 8 fr. 75 cent.
On souscrit à Langres , chez Laurent Bournot , éditeur et seul pro
priétaire des OEuvres de la Luzerne. A Paris , chez J. J. Blaise ,
libraire , quai des Augustins , nº. 61 , près le Pont-Neuf.
.3
Description des nouveaux Jardins de la France et de ses anciens
Châteaux , mêlée d'observations sur la vie de la campagne et la composition
des jardins ; par Alexandre de Laborde. Les dessins par C. Bourgeois
.
L'ouvrage entier sera composé de trente-six livraisons in-folio , Nomde
-Jésus , divisées en deux volumes ; chaque livraison comprendra six
feuilles d'estampes et trois feuilles de texte. L'explication des planches
sera dans les trois langues , française , anglaise et allemande .
Les deux premières livraisons paraîtront ensemble le 10 février 1808 .
La première çontiendra , outre les estampes et la description d'un jardin ,
le frontispice et un discours préliminaire de soixante pages in-folio , sur
laviede la campagne et la composition des jardins . Les autres livraisons
suivront , de six semaines en six semaines. Chaque livraison est du prix
de 15 fr. papier fin ; 24 fr. pap. vélin ; 36 fr. avant la lettre.
On souscrit à Paris , chez l'Auteur et Editeur , M. Bourgeois , peintre
(au Musée des Arts , rue de la Sorbonne- Saint- Jacques ) , chez lequel on
pourra voir les dessins , qui ont tous été faits d'après nature .
On souscrit également , à Paris , au Bureau du Voyage pittoresque
d'Espagne , rue Saint-Pierre Montmartre , n°. 9; chez Delance , Ime
primeur de l'ouvrage , rue des Mathurins , hôtel Cluny ; Didot l'aîné ,
rue du Pont de Lodi ; H. Nicolle , librairie stéréotype , rue des Petits-
Augustins , nº . 15 ; Parsons , Galignani et compagnie , libraires , rue
Vivienne , nº. 17 ; Massonet Bossange , libraires , rue de Tournon;
Bance aîné , marchand d'estampes , rue Saint-Denis , n°. 214 ; Roland ,
marchand d'estampes , place des Victoires ,et chez Renouard , libraire
rue Saint -André-des-Arcs , et dans les départemens et dans l'étranger
chez les principaux libraires .
(N° CCCXLI:)
(SAMEDI 50 JANVIER 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE.
A
L'HERMITE.
Fragment d'un роёте (1) .
Le sage a moins d'orgueil ; d'un oeil religieux
Il revoit les saisons , il contemple les cieux ,
Etdans son coeur soumis , au nom d'un vain système,
Il n'interroge point la sagesse suprême .
Il chérit les humains , déplore leurs travers ;
Témoin de leurs fureurs , dans cet âge pervers ,
Sous l'aîle de son Dieu , c'est pour eux qu'il l'implore,
Et souvent il les fuit pour les aimer encore.
Tel,dit-on, se montra cet hermite pieux
Qui, conduit par le ciel , vint habiter ces lieux ;
Hélas ! il avait vu les moeurs d'un siècle impie,
Le sophisme menteur que l'erreur déifie ,
L'altier raisonnement armé contre les cieux ,
L'oubli des vieilles lois, le mépris des aïeux ,
Le cynisme effronté , la révolte impunie ,
Et la religion de tous les coeurs bannie..
Ce spectacle odieux alarma sa vertu ;
Loin d'un monde insensé qu'il avait trop connu ,
(1) Ce fragment est un épisode ajouté au Printems d'un proscrit ,
cinquième édition est sous-presse. dont la
N
DEST
DE
LA
SEIM
194 MERCURE DE FRANCE,
1
Et sous ces pins touffus fondant son hermitage ,
Il n'eut plus d'autre abri qu'une grotte sauvage .
Là , des rocs menaçans élevaient vers les cieux
Leur cîme inaccessible et leur front sourcilleux ;
Au-dessous un torrent , né du sein de l'orage ,
Précipitait son cours , triste et fidelle image
De ce monde bruyant qu'Alvar avait quitté.
De ce sommet désert , par lui seul habité ,
Tranquille , il contemplait les passions des hommes ,
Et les vaines grandeurs de la terre où nous sommes :
Ainsi quand loin du port , sur un bord inconnu ,
La tempête a jeté le pilote éperdu ,
Si d'une terre heureuse il touche le rivage , ..
Il regarde la mer et bénit son naufrage .
Là , ses jours s'écoulaient en d'utiles travaux ;
A l'entour de sa grotte élevant leurs rameaux ,
De jeunes ceps , produit d'une heureuse culture,
Etalèrent bientôt leurs fruits et leur verdure ;
Un sol ingrat connut les trésors des saisons ;
Le stérile rocher vit jaunir les moissons ;
Et parmi les frimats , loin des jardins de Flore ,
Le désert s'étonna de voir des fleurs éclore .
Un roc , couvert de mousse , avait formé l'autel
Où le pieux Alvar invoquait l'Éternel ;
Là , chaque jour , à l'heure où l'aube matineuse
Réveillait du désert la voix harmonieuse ,
Il mêlait sa prière aux hymnes des vallons ;
Le soir , quand le soleil se penchait vers les monts ,
Il chantait l'Éternel , et les forêts antiques
Sous leurs dômes sacrés répétaient ses cantiques .
Seul , au milieu des bois , oublié des humains ,
Il demandait au ciel d'alléger leurs destins ,
De bannir des cités la discorde ét la guerre ,
De verser en tout tems ses bienfaits sur la terre ;
Et , chargé d'acquitter la dette des ingrats ,
Rendait grâce des biens qu'il ne recevait pas.
Bientôt la renommée , au peuple des campagnes
Annonça qu'un saint homme habitait ces montagnes ;
Une foule pieuse accourut pour le voir ,
Admira sa sagesse et son profond savoir ,
Et de sa vie austère , humble et laborieuse ,
Vint redire aux hameaux l'histoire merveilleuse.
Le mortel vertueux qui l'avait entendu
En sentait mieux encor le prix de la vertu ;
JANVIER 1808 195
Et celui qui , rebelle aux lois de la sagesse ,
Des folles passions avait connu l'ivresse ,
Allait lui confier le trouble de son coeur ,
Ecoutait ses discours , et revenait meilleur .
Souvent des malheureux il aida la misère ,
Et le pauvre , enquittant sa grotte hospitalière ,
Nourri par ses bienfaits , souvent dut s'étonner
Qu'il ne possédât rien et pût encor donner.
Une cloche sonore , aux jours de la tempête ,
Quelquefois ramenait en son humble retraite
Le voyageur errant sur ces monts égaré.
Le soir , à l'étranger par ses soins rassuré ,
Il redisait le monde et sa gloire orageuse ,
Du savoir des humains la vanité trompeuse ,
Leurs longs égaremens et leurs honteux travers .
Ason hôte attentif, du Dieu de l'Univers
Souvent il redisait la sagesse éternelle ,
Le pouvoir infini , la bonté paternelle.
Lorsqu'il montrait son Dieu pardonnant aux erreurs ,
L'étranger l'écoutait les yeux mouillés de pleurs ,
Aux cantiques d'Alvar il mêlait sa prière ,
Et disait dans son coeur , ouvert à la lumière :
Dieu seul est bon , Dieu seul connaît la vérité ,
Sans lui tout est mensonge et tout est vanité.
Un jour , un jour l'aurore , à ces déserts fidelle ,
Fit resplendir les monts de sa clarté nouvelle ;
Alvar ne parut point ; hélas ! l'écho des bois
Dans les vallons muets n'entendit point sa voix .
Le voyageur , errant dans les forêts sauvages ,
Près des abîmes sourds , au signal des orages ,
N'entendit plus l'airain retentir dans les airs ;
Un silence profond régna dans ces déserts ;
Leur hôte bienfaisant avait quitté la vie ;
Semblable aux doux parfums qu'une terre fleuria
Exhale vers les cieux au déclin d'un beau jour ,
Son ame était montée au céleste séjour.
: Les ceps dont il orna son heureux hermitage,
Sur sa grotte déserte étendent leur ombrage ;
Le deuil de son trépas attriste les forêts ;
De ses travaux féconds , de ses nombreux bienfaits ,
Sur un rocher voisin l'histoire est retracée ;
Une modeste croix sur sa tombe placée
Annonce eu voyageur qu'un hermite pieux
A vécu sur ces monts et repose en ces lieux.
N2
196 MERCURE DE FRANCE ,
Sonnom sera toujours ignoré de la gloire ;
Mais les hameaux en deuil bénissent sa mémoire ;
Son simple monument est couronné de fleurs ,
Et le pauvre attendri l'arrose de ses pleurs .
MICHAUD.
1
SUR LA CIGALE ,
Ode quarante-trois d'Anacreon (1 ) ,
QUEL heureux et brillant destin ,
Cigale aimable , est ton partage !
Sous le dôme d'un vert feuillage ,
Tu bois les parfums du matin ,
Et ta voix charme le bocage.
Pour toi les trésors des saisons
A l'envi s'empressent d'éclore :
Le laboureur t'aime et t'honore ,
Car tu respectes ses moissons,
Ton aspect réjouit la vue ;
Il chasse les sombres autans :
La messagère du printems
En tous lieux est la bien venue .
Chère à Phébus , chère aux Neuf Soeurs ,
De leur divine mélodie,
Ils t'enseignèrent les douceurs .
Jamais la triste maladie ,
Jamais la vieillesse engourdie
N'oserout s'approcher de toi ;
Prudente élève de Cybèle ,
Dans une jeunesse immortelle ,
Des ans tu sais braver la loi .
Ton corps léger , noble Cigale ,
Semble n'appartenir qu'aux cieux :
Que s'en faut-il , fille des Dieux,
Que des Dieux tu ne sois l'égale ?
M. MILLEVOYE .
(1) Gette pièce fait partie d'une traduction encore inédite des Odes
choisies d'Anacreon.
JANVIER 1808. 197
ENIGME.
En été je suis revêtue
D'une robe d'un vert foncé:
Aux regardans je m'offre toute nue
Lorsque l'hiver a commencé :
Enautomne je suis appétissante et fraiche ,
L'on me voit au printems ratatinée et sèche.
S........
LOGOGRIPНЕ.
Sur mes six pieds je suis toujours en course ,
Cinq sont d'usage au Lycée , à la bourse :
On me trouve avec quatre , à la ville , à la cour ,
Tout près des grands , aussi même en amour :
Sur trois je sers à l'homme aussi bien qu'à la bête ,
Hélas ! sans ces trois pieds comment porter la tête ?
Foffre avec deux une herbe , unvêtement ;
Avec un seul je vaux quelquefois cent.
A CHARADE.
HEUREUX qui , menacé d'un danger éminent ,
Dans mon premier trouve un asyle !
Mon second t'offre un rustique aliment ,
Bon tout au plus pour l'assaisonnement .
Mon tout bien fait , dénote un architecte habile .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Soulier.
Celui du Logogriphe est Tort, que la lettre t commence et finit , et
dont le milieu est or.
Celui de la Charade est Mai-tresse .
,
198 MERCURE DE FRANCE,
LITTÉRATURE, -– SCIENCES ET ARTS,
( MELANGES. )
GUSTAVE , ou L'ANNIVERSAIRE DE NAISSANCE.
Nouvelle imitée de l'allemand.
Le comte de Selnitz , après avoir parcouru la plus brillante
carrière comme homme d'Etat et comme guerrier ,
s'était retiré dans ses terres. Il y jouissait de la plus heureuse
vieillesse ; mais son repos même était digne de lui : tous ses
momens étaient consacrés au bonheur de sa famille et de
ses vassaux. La comtesse , femme d'un esprit supérieur ,
d'une bonté inépuisable , mettait toute sa gloire dans l'exercice
de ces paisibles vertus domestiques , qui distinguent si
éminemment les dames allemandes. Elle avait donné deux
filles à son mari : Julie , d'une beauté régulière et majestueuse
, mais tempérée par un certain air de mélancolie ,
ressemblait à une vierge romaine des tems antiques ; Augusta
, avec ses jolis yeux noirs , sa taille svelte et ses grâces ,
était une véritable française .
Dans le sein de cette intéressante famille , vivait , comme
intendant des domaines du comte , Gustave Waller , héros
de cette histoire. Waller était né d'un père sans nom et
sans fortune , qui avait étudié à l'Université de Gættingue
avec le comte de Selnitz , dont , malgré la distance des rangs ,
il était demeuré l'ami. A sa mort , le comte touché du sort
de l'enfant qu'il laissait , se chargea de son éducation. Ses
bienfaits fructifièrent : Gustave devint , en peu d'années ,
un sujet du premier mérite. La protection du comte lui
obtint une place de secrétaire d'ambassade : il suivit à Vienne
le prince de *** , chargé de la plus importante mission. Les
dépêches de l'ambassadeur à sa cour étaient des prodiges
de connaissances et de sagacité : le prince y mettait son nom ,
et Waller son talent. Le prince trouva d'abord cette façon
de travailler très-commode et très-douce ; mais les autres
membres de l'ambassade , ayant représenté à monseigneur
qu'il était indécent qu'un jeune homme , tel que Gustave ,
voulût tout savoir et tout faire , le pauvre Waller fut dénoncé
comme un brouillon , et le ministère prononça son
rappel.
Le comte de Selnitz ne put parer ce coup : il se hâta , du
JANVIER 1808. 199
moins , d'y remédier en invitant l'honnête Gustave à venir
se consoler de sa disgrâce au milieu de véritables amis. Le
Comte trouva un moyen de lui faire accepter ses bienfaits ,
en lui offrant l'administration de son immense fortune . Waller
se livra tout entier à ses nouvelles fonctions ; il fit voir
qu'il n'avait jamais confondu l'oisiveté affairée avec la véritable
activité : tout prospéra autour de lui.
La noble amitié du comte s'étudiait à faire disparaître
tout ce qui aurait pu retracer trop vivement aux yeux du
public les rapports de dépendance et d'inégalité , où se trouvait
Gustave envers lui. Sa place était toujours marquée
dans les grandes réunions , comme dans les petits cercles
de famille. Que pouvait-il donc manquer à la félicité du
bon Waller , si un sentiment secret ne fût venu altérer la
tranquillité de son existence ? La beauté de Julie avait frappé
ses regards; son esprit , sa douceur , ses talens captivèrent
toutes les facultés de son ame. Dès qu'il s'aperçut des progrès
de sa passion , il essaya d'en triompher : mais où trouver
des forces pour combattre des sentimens que Julie partageait
? Ce n'est pas , certes , que le timide et respectueux
Waller eût osé les lui découvrir ; mais un amant réduit à
se taire , et conséquemment à observer , peut-il se méprendre
aux regards mal assurés , à la rougeur , à la voix émue de
celle qu'il adore ?
1
Gustave , aimé , ne sentit que plus profondément toute
l'infortune de sa situation. Le comte de Selnitz était humain
, généreux , sensible ; mais il était allié aux plus illustres
maisons de l'Allemagne . Donnerait-il sa fille à un homme
obscur qui , en la faisant descendre du rang où elle était née ,
imprimerait en même tems à toute sa famille le sceau de
la réprobation , dont la menaçaient les inflexibles préjugés
de la noblesse la plus fière de l'Europe ?
Waller ne passait pas une nuit qui ne fût en partie consacrée
à ces douloureuses réflexions ; mais dès que le jour
reparaissait , tous ceux de ses instans qui n'étaient pas absorbés
par les affaires , appartenaient exclusivement à Julie.
Il aimait la chasse , et le comte qui l'aimait encore davantage
, se livrait rarement à cet exercice sans exiger que son
jeune ami le suivit Mais Gustave s'aperçut que Julie voyait
avec peine ses fréquentes absences ; et , au risque de déplaire
au comte , il trouvait , à chaque partie de chasse , dix
prétextes pour rester au château.
Julie aimait passionnément la musique , Gustave reprit
avec ardeur l'étude du violoncelle , afin de se mettre en état.
200 MERCURE DE FRANCE ,
1
de l'accompagner; Julie dessinait avec un goût exquis
Gustave qui avait aussi un vrai talent en ce genre , ne vouli
plus travailler que comme son écolier , et d'après ses m
dèles. De son côté , Julie n'adoptait pas une coiffure , une
robe nouvelles, sans avoir consulté Gustave ; elle ne jouait
pas deux fois une pièce de clavecin, si Gustave n'avait point
paru la goûter ; le choix de ses lectures , ses jugemens , ses
opinions, tout était soumis à Gustave. Mais en aucune circonstance
, le mot d'amour n'osa franchir leurs lèvres , et
chacun d'eux se croyait maître de son secret. La vive et spirituelle
Augusta l'avait pénétré dès long-tems , et elle saisit
Ja première occasion de faire voir que le voile dont s'enve-
Joppaient les deux amans , très-transparent pour elle , le
serait aussi pour eux-mêmes , s'ils ne s'obstinaient pas à
fermer les yeux.
Une pluie soudaine avait empêché la promenade ordinaire.
Julieproposa à Gustave une partie d'échecs ; Augusta
s'assit près d'eux avec sa broderie. Waller exposa trop sa
reine, et Julic lui coupa la retraite. «Ah ! ciel !s'écria-t-il ,
»voilà ma reine perdue ! » Augusta regarde le coup, et se
met à rire. « Qu'as-tu done ? lui demande Julie. » M. Wal-
>>ler , reprend gravement Augusta , vous serait-il possible
de jeter un coup-d'oeil sur votre jeu ? » Gustave examine ;
son roi était échec et mat ; il rougit; Julie avait perdu contenance.
« Comment se fait-il , dit-elle en balbutiant , que
» je n'aie pas vu.... ? Ah ! répliqua Augusta, ma chère soeur ,
> c'est que pour voir il faut regarder.>>>
Le cointe de Selnitz , bien loin de concevoir la plus légère
méfiance , ne faisait aucune attention à ce qui se passait ;
il se bornait à reprocher à Gustave de ce qu'à son âge ,
il aimait mieux déchiffrer une sonate , ou crayonner un
paysage', que de poursuivre un daim ou un loup. Quant à
ła comtesse , elle fut plus clairvoyante . Cette passion naissante
ne lui avait pas échappé ; elle en suivait les développemens
, les progrès , et sa tendresse maternelle en fut d'autant
plus alarmée , qu'elle avait eu dans sa propre famille
unexemple terrible des conséquences d'un amour malheureux.
Elle estimait , elle chérissait Waller ; elle balança
long-tems si elle l'éclairerait sur sa position, ou si elle cher
cherait simplement un moyen de séparer les deux amans .
Le premier parti lui parut dangereux; elle jugea que
c'était vouloir éveiller un somnambale , lorsque marchant
sur le bord d'un précipice , son sommeil fait sa sûreté : il
ne peut ouvrir les yeux sans tomber dans l'abime. Lesecond
JANVIER 1808. 201
expédient ne lui sembla guères moins difficile à employer :
comment proposer au comte d'éloigner Waller, quand ilne
prononçait jamais son nom à sa femme , sans l'engager à
remercier le ciel avec lui d'avoir amené cet excellent jeune
homme dans sa maison ? Le hasard vint terminer l'irrésolution
et les inquiétudes de cette tendre mère.
Le comte annonce , un jour , à Waller qu'il a arrangé
une battue générale pour le lendemain , et que , cette fois ,
aucune excuse ne pourra le dispenser d'etre de la partie.
Gustave promet de s'y trouver, et aussitôt Julie , avec plus
de véhémence qu'il ne lui était naturel, fait une longue
sortie contre la chasse et les chasseurs. Augusta voit la maladresse
de sa soeur , et s'empresse de la réparer en tournant
la chose en plaisanterie. - « La poltronerie nous est
>>quelquefois permise , dit-elle , mais en vérité , ma chère
» Julie, tu abuses de la permission. Tu ne déclames si élo-
> quemment contre la chasse , que parce que tu as peur
>> d'un fusil. -Moi , coupable de cette ridicule faiblesse !
>>- Eh bien ! voilà le fusil de mon père; je parie que tu
» n'oses pas même ytoucher.-J'accepte le défi . » - Et
sur-le-champ Julie saisit l'arme , s'approche de la fenêtre,
détourne le visage , et tire. -Ah ! mon dien ! s'écrie une
voix plaintive : on court au jardin , on trouve la petite
jardinière baignée dans son sang. Julie était tombée sans
connaissance , il fallut la porter dans son lit.
Dès qu'elle reprit ses sens , on se hata de lui apprendre
que la blessure n'était pas dangereuses mais l'émotion avait
été trop forte , et plusieurs acces d'une fièvre ardente firent
bientôt craindre pour son existence. Le neuvième jour ,
elle tomba dans une espèce de sommeil léthargique ; les
médecins déclarèrent que cette crise allait décider du sort
de la malade. Waller ne quittait pas l'anti-chambre de
l'appartement de Julie; il en voit sortir la comtesse , il saisit
ce moment pour s'approcher du lit où l'objet de toutes ses
affections luttait contre la mort. Immobile , il attachait ses
regards inquiets sur ses lèvres décolorées , il épiait sa respiration.....
Julie s'éveille , ses yeux s'ouvrent , et sabouche
prononce : «Gustave, est-cevous ? »
Le grave , le circonspect Waller n'est plus maître de lui :
il se précipite à genoux dans la ruelle de Julie , il saisit sa
main, la couvre de baisers brûlans , il articule tantôt son
nom chéri , tantôt des actions de graces au ciel qui daignait
la lui conserver.
Dans cet instant, la comtesse paraît: Saint-Prous ! dit
202 MERCURE DE FRANCE ,
elle , avec un accent plein d'expression ; Gustave se retourne
avec effroi , il se relève en chancelant , et s'éloigne à pa
précipités . Cette scène faillit avoir des suites funestes pour
la santé de Julie. Elle retomba dans de nouveaux accès ,
accompagnés de délire ; et dans ces momens sa langue ,
dont elle n'était plus maîtresse , révéla tout ce qui se passait
au fond de son coeur. La comtesse sut donc que sa fille partageait
l'égarement de Waller.
Saint-Preux ! répétait à tout instant le malheureux Gustave
, en parcourant toutes les allées du parc , et se cachant
derrière les charmilles , dès qu'il entendait le moindre bruit ;
Saint- Preux ! c'est donc à mériter cette odieuse compa-
> raison que m'ont conduit de si pénibles efforts , de si cruels
>> combats ! Ah ! que je sens profondément tout ce que le nom
>> de Saint-Preux a de pénétrant dans sa bouche ! Confiance ,
>> hospitalité , devoirs , à ses yeux j'ai tout trahi , tout pro-
>> fane ! Et mon bienfaiteur , mon second père .... ? » Cette
dernière pensée accabla l'infortuné jeune homme ; il fut sur
le point de s'élancer au-delà du fossé qui terminait le parc ,
et de fuir à jamais des lieux où il ne voyait plus qu'opprobre
et douleur. Un remords vertueux l'arréta tout-à-coup ;
il s'imposa , comme une juste expiation , la honte de reparaître
devant sa bienfaitrice .
« J'adore Julie , lui dit-il , et je m'en éloigne pour ne ja-
>> mais la revoir. Adieu , Madame , je vous forcerai à me
>>> rendre votre estime . Le sacrifice que vous faites , ré-
>> pondit la comtesse , prouve que vous n'avez point mérité
➤ de la perdre. Je loue votre résolution , et je vais vous
>> aider à l'exécuter. >>>
Il fut convenu que Waller adresserait une demande au
ministère , pour obtenir sa rentrée dans la carrière diplomatique
: la comtesse devait faire appuyer secrètement ses
démarches par sa famille , qui jouissait d'un grand crédit à
la cour. Au bout de trois semaines , en effet , Waller reçoit
une commission qui l'attachait à l'ambassade de Paris . Le
comte , pour qui toute l'aventure était restée un profond
secret , témoigna d'abord une extrême répugnance à laisser
partir Gustave ; mais une seconde réflexion l'ayant amené à
considérer que son opposition pouvait fermer pour toujours
à son jeune ami le chemin des honneurs et de la fortune
, il se rendit à ses désirs . Le dernier jour de la semaine
fut fixé pour son départ.
,
Julie convalescente fut préparée par sa mère à cette séparation.
Il n'y avait pas moyen d'éviter de faire rencontrer
JANVIER 1808. 203
les deux amans au salon , sans donner au comte la clef de
l'énigme qu'il était si important de ne pas lui laisser pénétrer
. Gustave redoutait excessivement l'instant , où il faudrait
reparaître aux yeux de celle qu'il allait perdre sans
retour ; il se reprochait déjà les frémissemens involontaires ,
la contrainte cruelle qui allaient faire des jours de supplices
des dernières journées qu'ils avaient à passer en présence
l'un de l'autre. Quelle fut d'abord sa surprise , et bientôt
sa douleur , de voir Julie paraître avec une contenance
assurée , un visage serein et presque satisfait ! Elle lui adressa
plusieurs fois la parole , d'une voix libre qu'accompagnaient
des regards pleins de calme , mais non dénués d'une certaine
bienveillance. Il ne restait donc pas même au triste
Gustave l'idée consolante que Julie dissimulait le trouble et
les peines de son ame .
Cet air d'indifférence si parfaite désespérait le malheureux
jeune homme , et lui ôtait quelquefois le courage d'accomplir
son sacrifice. « Qu'est-il besoin , se disait-il , que je fuie
>> de ces lieux , que je m'arrache du sein d'une famille qui
>> est devenue la mienne , puisque quelques jours ont suffi
>> pour effacer jusqu'à la trace de cette passion éphémère ,
>> dont une mère timide redoutait l'incendie ? >>
Cependant , le jour fixé pour le départ approchait. La
veille même s'était écoulée , sans que Waller eût été traité
autrement qu'en ami de la maison , lorsqu'après le souper
le comte reçoit un paquet de lettres ; il passe dans son
appartement , et peu de minutes après fait prier la comtesse
de venir l'y trouver. Waller , resté seul au salon avec Julie
et Augusta , ne put se défendre du plus pénible embarras.
Tout à coup Julie se lève , s'avance vers lui , et d'une voix
qui , pour cette fois , marquait son émotion , lui dit en lui
présentant un papier : « Voici mes adieux , Gustave ; n'ou-
>>bliez jamais vos amis , et soyez heureux ! >> En achevant
ces mots , elle détourne son visage , pour lui cacher sa rougeur
et ses larmes ; et s'appuyant sur le bras de sa soeur ,
elle disparaît.
Dès que Gustave fut revenu de son étonnement et de son
agitation , il lut la lettre suivante :
« Votre conduite , Gustave , est celle d'un homme honnête
» et courageux. Mais croyez-vous qu'il suffise de vous éloi-
>>gner pour vous faire oublier ? Ecoutez-moi , Gustave : je
>>ne sais si la démarche que je hasarde est conforme aux
>> règles sévères des convenances , mais je sais que mon coeur
» me la commande , Je vous aime , Waller ; l'estime , la con-
1
204 MERCURE DE FRANCE ,
> fiance , une sorte de vénération , sont à la fois la base de
>> mes sentimens et la garantie de leur durée. Oui , mon
>> unique ami , devant Dieu qui lit dans mon ame, je vous
>>engage ma foi et ma tendresse. Si le sort ne permet pas
>> que Julie soit à vous ,jamaisdu moins il ne pourra l'abaisser
>>jusqu'à lui imposer d'autres liens.
>>Mais j'approuve votre départ. Le repos de mes parens
>> chérís en dépend , et leur bonheur doitpasser avant tout ,
>> avant mon amour même. Adieu , Gustave , que le ciel
>> veille sur vous , et qu'il prenne pitiéde Julie !»
Waller porta cet écrit à ses lèvres , en répétant le sermentqu'il
contenait : celui de ne vivre que pour Julie , quelle
que fut sa destinée désormais. Il se sentit animé d'une force
nouvelle ; il s'arracha du séjour qu'habitait Julie , et bientôt
deux cents lieues le séparèrent d'elle.
Mais qui peut échapper à son coeur ? L'image de Julie
le suivit partout. Il crut trouver le calme dans l'éloignement
, et ses réflexions n'en devinrent que plus lugubres ,
ses regrets que plus amers. Ses nouvelles occupations vinrent
heureusement à son secours : l'ambassadeur apprécia
bientôt l'étendue de ses talens ; età Paris , comme àVienne,
Waller vit reposer sur lui le succès des plus importantes
négociations . L'affabilité des moeurs françaises , les douceurs
de la société , le commerce des hommes qui cultivaient les
lettres et les sciences , procurèrent à Gustave les plus agréa
bles et les plus puissantes distractions. Julie régnait toujours
dans son ame , mais sans y exciter ces transports tumultueux
qui avaient triomphé de toute sa raison ; elle était pour lui
l'objet d'un culte qui n'avait plus rien de terrestre.
3
La conduite aussi délicate que sensée de la jeune Augusta
contribua beaucoup à rendre à Waller la tranquillité d'es
prit , dont il avait besoin pour répondre à la confiance du
ministre , et pour dissiper les impressions fàcheuses que ses
rivaux avaient cherché à donner sur son compte. Augusta ,
non moins bonne amie que tendre soeur , s'était chargée
de correspondre avec Gustave. Elle n'avait pas la mal
adresse d'affecter un oubli profond des rapports qui avaient
existé , ou qui existaient même encore , entre Julie et Waller,
C'eût été, sans nul profit , outrager , humilier un homme
digne personnellement de tous ses égards ; bien plus , c'eût
été manquer entiérement son but : ce ton contraint , ce
silence mystérieux ne pouvaient qu'irriter sa passion et rallumer
des feux assoupis . Agusta, dans toutes ses lettres,s
lui parlait done de Julie ,et avec le plus aimable aban
JANVIER 1808. 205
don; elle la lui représentait livrée à l'étude et aux arts qui
faisaientsa consolation ; elle allait même jusqu'à les plaindre
tous deux avec une touchante ingénuité; puis reprenant tout
à coup son erjouement naturel , elle conjurait Waller de
procurer àPlemagne la gloire d'avoir aussi son Pétrarque.
«Faites imprimer , lui mandait-elle , un volume d'odes , de
>>sonnets et d'élégies ; et , plus heureux cent fois que le
>>langoureux amant de la belle Laure , je vous garantis
>> que votre Julie vous répondra sur le même tọn. Vous
ferez àla fois par votre constance et par vos vers ,Pédi-
>>fication et le charme de la postérité laplus reculée. »
,
Il y avait déjà près d'un an que Waller avait quitté l'Allemagne
, lorsqu'il reçut une lettre du comte de Selnitz . Il
n'en avait pas achevé la lecture que toutes ses résolutions
philosophiques furent ébranlées ; croyant un moment s'être
abusé , il rassembla ses forces pour lire cette lettre une
seconde fois , et il vit très -distinctement que le comte l'engageait
à revenir au plutôt dans sa terre , pour un objet
de laplus haute importance. Un post-scriptum ajoutait à
cette invitation : « Quelque sujet d'éloignement que vous
>>puissiez avoir pour ma maison, mon cher Gustave , il faut
>>que vous y reparaissiez , ne fût - ce que pour quelques
>>jours . Toutes vos objections sont prévues : votre ambas-
>>>sadeur reçoit par le même courier le congé de six mois
>> que la cour vous, accorde. Dois - je enfin vous dire une
>>partie demon secret ? Nous fètons , le 7 du mois prochain ,
>> votre anniversaire de naissance . >>>
Waller passa la nuit entière , livré tour à tour à l'espoir ,
à la crainte , aux conjectures , aux doutes ; et plus il faisait
d'efforts pour saisir la vérité , plus le voile qui l'enveloppait
semblait s'épaissir. L'ambassadeur fixa du moins ses irrésolutions
sur le parti qu'il devait prendre , en lui représentant
qu'il ne pouvait différer son départ , sans se rendre coupable
d'ingratitude envers son bienfaiteur.
Gustave semit donc en route , toujours balotté par mille
pensées confuses ; et pendant qu'il délibérait encore si ce
n'était pas manquer à la parole qu'il avait donnée à la comtesse,
à Julie , et à lui-même, il se trouva dans la cour du
château. Le comte accourut au-devant de lui , et l'embrassa
àplusieurs reprises ; l'accueil de la comtesse fut grave , et
même froid; Augusta sauta de joie , puis tout à coup rougit
et se tut ; un tremblement universel avait saisi Julie ; elle
couvrait son visage de ses deux mains. Le comte , tout entier
à la satisfaction qu'il goûtait , ne remarqua aucune des im-
A

(
206 MERCURE DE FRANCE ,
pressions diverses qu'avait produites l'arrivée de son jeune
ami. Il employa le reste du jour à lui adresser cent ques
tions sur tout ce qu'il avait vu , fait et dit depuis leur séparation.
Le lendemain matin , de bonne heure , Gustave sortit
de sa chambre pour se rendre à celle du comte. Augusta
le guettait. - « Eh bien ! philosophe stoïque ! vous voilà
>> donc ! par quel hasard ?- Ge n'est point un hasard ;
» lisez .- Quoi ? une lettre de mon père ?..... Que vois-je ?
» c'est lui qui vous rappelle ! Oh ! cher Gustave , espérez ,
>> espérons tout !- N'espérons rien ; l'espérance trahie est
>> le plus cuel des tourmens. »
Il entre chez son bienfaiteur . -<< Soyez le bien venu ,
>> mon ami , dit le comte en l'apercevant ; j'allais passer
>> chez vous. Vous savez la vieille maxime de nos ancêtres :
>> les affaires sérieuses doivent se traiter à jeun. Parlons
>> donc des nôtres : aujourd'hui même vous êtes majeur ; je
> dois vous rendre mes comptes de tutelle. Les voici dans
>> ces trois cartons ; prenons les papiers , et lisons ensemble ..
>> - Quoi ! s'écria Waller , l'ami fidèle de mon père , celui,
» qui l'a remplacé pour moi , l'homme généreux à qui je
>> dois tout veut me rendre des comptes , et je le souffrirais ! »
Il s'élance sur les papiers , il va lesjeter au feu ; le comte
l'arrête : « De quoi t'offenses-tu ? lui dit-il en lui tendant
>> les bras , mon coeur ne comptera jamais avec le tien.
Pénétré de tant de bonté , Gustave avait déjà sur ses lèvres
l'aveu de son secret : la comtesse entra .
-
Toute la noblesse du canton avait été invitée à se rendre
au château de Selnitz ; plus d'un grave baron fronça le
sourcil en apprenant que c'était pour célébrer le jour de
naissance de l'intendant du comte ; et la surprise redoubla ,
lorsqu'on le vit prendre place à table à côté de son seigneur.
La comtesse et ses filles , agitées de sentimens divers
avaient un maintien embarrassé ; et le comte seul , en dépit
du froid glacial de toutes les figures , faisait éclater une
gaieté extraordinaire. Au dessert , il se fit apporter une
coupe de vermeil qui avait été donnée à un de ses ancêtres
par Charles-Quint. Il la remplit de vin du Rhin , et se
levant , il dit avec une sorte de solennité : « Je ne me sers
» jamais de cette coupe que dans les grandes occasions: il
» ne peut s'en présenter une qui soit plus douce à mon
> coeur que la fête qui nous rassemble aujourd'hui. Je bois
› à l'heureux anniversaire de Gustave Waller ! » - Les
convives , avec une légère inclination de tête , portèrent
:
2
1
JANVIER 1808.
207
donc la santé de Waller : « Oui, reprit le comte avec trans-
> port , buvons , comme de vrais Germains , au bonheur
■ éternel de Gustave , et de sa prétendue..... Julie de
>>>Selnitz ! »
Se figure , qui pourra , l'effet rapide et magique produit
par ces paroles. Gustave , comme frappé de la foudre ,
ouvrait de grands yeux , et demeurait immobile et muet.
Julie était tombée à la renverse dans son fauteuil ; la comtesse
, tendant les bras vers son mari , et cherchant vainement
à articuler quelques mots , semblait lui dire des yeux :
« Ah ! ne tuez pas ces pauvres enfans ! » Augusta , pleurant
de joie , bénissait le ciel , son père , sa soeur , Gustave ;
élle embrassait ses voisines et ses voisins . Le reste des convives
se disait à l'oreille : « Avons-nous bien entendu ? Une
>> Selnitz , une fille de maison chapitrale , la femme d'un
>>Waller , d'un intendant ! » Chacun se promit bien de
ne pas rester , plus d'une demi-heure , dans ce châtean
profané par une telle mésalliance.
-
Lorsque le comte se fut amusé , un instant , de l'impressiondiverse
qui paraissait sur chaque physionomie , il reprit
la parole en ces termes : « Ecoutez-moi , mes enfans , je
>vous dois une explication entière : votre amour ne m'a
> point échappé ; il comblait mes voeux les plus chers. Mais
j'ai voulu mettre vos sentimens à l'épreuve , et l'absence
» m'en adémontré la solidité. D'ailleurs , je ne pouvais me
» prononcer plutôt : un serment sacré enchaînait ma lan-
>>gue. Aujourd'hui Waller est majeur ; je puis parler. Ma
> femme , mes filles , embrassez mon neveu , le soutien de
» ma famille ! Oui , mes chers voisins , Gustave est le fils
▸de mon malheureux frère , mort dans mes bras à la san-
➡ glante journée de Lissa. Avant d'expirer , il me confia le
▸secret de la naissance de cet enfant, qu'il eut de son union
>> secrète avec une jeune personne du sang le plus illustre .
• Ilme fit jurer que je ne dévoilerais ce mystère que le jour
» de la majorité de son fils, et j'ai tenu ma parole. »
Tous les convives se levèrent pour aller , avec de profondes
révérences , offrir leurs félicitations et leurs hommages
à M. le comte Gustave. Lejeune homme, ivre de
surprise et de joie, était dans les bras de son oncle ; il ne
s'en arracha que pour se précipiter aux pieds de Julie , qui
succombait sous la violence de tant de sensations rapides.
Le lendemain même , les deux amans furent conduits à
Pautel par leurs heureux parens. Tous les vassaux des domaines
de Selnitz avaient pris les armes ; les barons criaient
208 MERCURE DE FRANCE ,
de toutes leurs forces: «Vivent à jamais M. le comite et
>> Mme la comtesse Gustave de Selnitz ! » Et le comte disait
tout bas : « Mes chers enfans , vous voyez qu'avec de la force
» d'ame et de la constance , il ne faut désespérer de rien. >>
L. DE SEVELINGES.
A
EXTRAITS.
VOYAGEdans l'intérieur de la Louisiane, de laFloride
occidentale et dans les îles de la Martinique et de
Saint-Domingue , pendant les années 1802 , 1803 ,
1804 , 1805 , 1806 , contenant de nouvelles observations
sur l'Histoire naturelle , la géographie , les
moeurs , l'agriculture , le commerce , l'industrie et
les maladies de ces contrées , particulièrement sur la
fièvre jaune et les moyens de les prévenir ; et en
outre , contenant ce qui s'est passé de plus intéressant
relativement à l'établissement des Anglo-Améri
cains à la Louisiane, suivis de la Flore louisianaise ;
par C. C. ROBIN , auteur de plusieurs ouvrages sur la
littérature et les sciences , 5 forts vol. in-8°. , avec
une belle carte et le portrait de l'auteur , gravés en
taille-douce. Prix , 17 fr. br. et 21 fr. 50 cent. franc
de port. A Paris , chez F. Buisson , libraire , rue
Gilles -Coeur , nº. 10,
S'IL y a du talent à bien observer , à examiner les
choses sous tous leurs rapports , il y a un mérite non
moins grand à bien raconter ce qu'on à vu , à disposer
son récit d'une manière simple et méthodique , à ranger
les faits avec ordre , à les exposer dans un style élegant
et naturel , et sur-tout à ne publier que des remarques
et des réflexions qui aient l'intérêt de la nouveauté , ou
qui puissent contribuer aux progrès des sciences géographiques
, naturelles on morales .
Un voyage est tout-à-fait mauvais, lorsque l'auteur
néglige entiérement de remplir ces conditions ; il est
plus oir moins bon suivant le degré d'exactitude qu'il
met à les observer. M. Robin ne les remplit pas toujours,
et les observe quelquefois très-exactement. C'est
assez dire que l'on trouve dans son ouvrage des parties
excellentes ,
JANVIER 1808.
cen
209
excellentes , d'autres qui sont moins bonnes , enfin
quelques chapitres absolument inutiles , et par conséquent
déplacés. C'est à peu près l'histoire de tous les
livres.
Undéfaut assez commun à la plupart des voyageurs ,
est de ne pas assez connaître ce qu'on a écrit sur les
pays qu'ils ont parcourus , ou de ne lire les ouvrages
qui en traitent que pour les copier. Ils devraient plutôt
les consulter, pour éviter ces éternelles répétitions et
ces descriptions qui semblent héréditaires. Par exemple,
si M. Robin eût lu avec attention l'histoire des
Antilles par le Père Dutertre , il se serait sans doute
bien gardé de faire l'histoire des établissemens français
dans les iles de Saint-Domingue et de la Martinique ; il
aurait vu que ce travail était à peu près inutile.
Onpeut encore critiquer M. Robin pour avoir alongé
son Voyage d'une espèce de précis historique sur la colonie
française de la Louisiane. Il me semble que c'est
assez mal employer soixante pages que de les remplir
de particularités qu'on trouve par-tout , dans la Description
du Père Hennepin , dans la Relation du Mississipi
de Martin Forbisher , dans le Voyage du Père
Laval , dans celui de le Bossu , dans les Mémoires historiques
de Dumont , et sur-tout dans l'Histoire de
Lepage Dupratz et dans les lettres édifiantes. L'auteur
dira peut-être qu'il a voulu faire connaître en abrégé
ce qu'il y avait de plus intéressant dans ces voyageurs
et historiens. M. Robin ne peut pas ignorer que , dans
ce cas , son abrégé serait encore une répétition ; que
Raynal a fait , il y a près de trente ans , un semblable
résumédans son Histoire philosophique , article Louisiane
, et Raynal est encore , il faut l'avouer , un dangereux
rival.
Sije relève pent-être avec un peu de sévérité , ce que
jetrouvede repréhensible , je dois prévenir cependant
qu'il y a beaucoup plus à louer qu'à blâmer dans le
Voyage de M. Robin , vraiment intéressant sous plus
d'un rapport. On lira sans doute avec plaisir les détails
que donne l'auteur sur la Nouvelle-Orléans , sur son
accroissement rapide , sur son commerce et les moeurs
deses habitans. Cette ville dont le plan fut dressé en
5.
210. MERCURE DE FRANCE ,
1718 , et qui a été composée long-tems de chétives
cabanes de bois , s'accroît depuis vingt ans d'une manière
rapide. Sa population sur-tout a doublé depuis
cette époque. Les malheurs de l'Europe , les désastres
de Saint-Domingue, et l'activité des Américains y ont
amené des Français , des colons , et quelques citoyens
des Etats-Unis. Le commerce cependant est encore
loin de l'état de prospérité auquel il peut atteindre dans
cette colonie. Les cultures du sucre , du coton et du
tabac sont les seules qui offrent quelques résultats importans
; mais l'activité des Américains doit un jour
changer entiérement la face de ces contrées. Dans cemoment
, dit M. Duvallon (1) , dont j'emprunte les détails
suivans , il existe dans la colonie environsoixante-quinze
sucreries , tant sur les bords du fleuve qu'aux environs .
La récolte de 1801 à 1802 a été évaluée à environ cinq
millions pesant de sucre brut , avec une quantité de
sirop proportionnée à ce premier produit. Le coton est
particulièrement cultivé dans les cantons supérieurs du
Báton-Rouge et de la Pointe- Coupée ; et de l'autre côté
du fleuve aux Atacapas et aux Opeloussas. L'arpent de
terre bien entretenu peut y fournir annuellement quatre
cents livres de coton net qui , au prix actuel de 25
piastres le quintal , forment un produit de cent piastres
par arpent. Cette culture vaut beaucoup mieux que
celle de l'indigo que l'on abandonne chaque jour. Le
tabac prospère dans les cantons supérieurs , et notamment
aux Natchiloches . Le riz qui se vend aujourd'hui
environ huit piastres le baril , ne peut être regardé
comme un objet d'exportation , il se consomme entiérement
dans la colonie. Quant aux bois de construction,
planches et caisses à sucre , regardés autrefois comme
des objets d'exportation assez importans , ils ne doivent
être considérés aujourd'hui que comme des articles à
peu près insignifians dans la balance du commerce ,
vu que les cyprières ou forêts de cyprès qui offraient
l'exploitation la plus facile commencent à s'épuiser :
on est réduit à présent à faire flotter sur le fleuve quelques-
uns de ces arbres tirés avec peine de la Haute-
(1) Vuede lacolonie espagnole du Mississipi .
,
JANVIER 1808. 211
Louisiane. La colonie a d'ailleurs intérêt de ménager
cette ressource pour ses propres besoins.
M. Robin fait un tableau assez piquant des sociétés et
des réunions , des bals et des plaisirs de la Nouvelle-
Orléans , de l'indolence des hommes , et sur-tout de leur
ignorance ; de l'amour excessif des femmes pour la toilette
, et de leur goût pour la danse. Le luxe d'Europe
est descendu sur ces rivages , où naguères il était ignoré.
C'est dans les bals sur-tout que la créole vive et lé
gère , parée avec grâce , de manière à laisser entrevoir
des contours élégans , s'abandonne au plaisir dont elle
est idolâtre ; elle ignore les manéges de la coquetterie.
Là, les hommes ne sont pas assez galans pour inspirer
aux femmes le désir de plaire ; mais elles connaissent
le sentiment de l'orgueil et le besoin de commander ;
cruelles envers leurs esclaves , impérieuses envers leurs
maris , elles règnent despotiquement sur tout ce qui les
environne. On connaît le mépris des créoles pour les
femmes de couleur. Les Louisianaises portent ce mépris
au dernier degré. Une belle dame célèbre dans la colonie
par les intrigues de sa vie , par le nombre de ses
amans , et par la publicité de ses amours , fut invitée
un jour à un bal paré. Elle entre , promène ses regards
sur la brillante assemblée , et aperçoit dans un coin
reculé deuxjeunes demoiselles quarterones, vêtues avec
simplicité , cachées derrière un groupe d'élégantes et
estimées dans la colonie par leur douceur , leurs vertus ,
et la considération dont jouissaient leurs parens. L'orgueilleuse
créole ne peut en supporter la vue : il fallut
pour l'empêcher d'éclater que les jeunes personnes
quittassent sur-le-champ le salon d'un homme qui les
avait invitées , qui les considérait , qui était lié avec
leurs familles. Il redoutait la vengeance de la Messaline
en crédit.
En parlant des nioeurs des Louisianais , M. Robin fait
un portrait très-flatteur de leur hospitalité et de leur
patriotisme ; ce n'est pas les vertus que leur reconnaît
M. Duvallon. Selon lui , les Louisianais n'ont que peu
d'énergie véritable et qu'un prétendu patriotisme. II
faut avouer que leur peu de résistance aux corsaires
anglais , leur indifférence à la nouvelle de la cession de
2
212 MERCURE DE FRANCE ,
la colonie à la France , et sur-tout leur froideur et leur
dureté envers les malheureux colons réfugiés de Saint-
Domingue , justifient bien l'opinion contraire à celle de
M. Robin.
Ce voyageur , en quittant la Nouvelle-Orléans , promène
son lecteur sur les rivages du Mississipi , qu'il
remonte jusqu'au poste des Ouachita; il abandonne
rarement les bords du fleuve. Je crois qu'il eût rendu
plus de service à la géographie , s'il se fût éloigné dans
les vastes prairies de l'Ouest , et s'il eût tenté de découvrir
les sources de l'Arkansas , du Collorada et de Rio-
Bravo. Dans ses courses , à travers ces immenses savannes
qui s'étendent , dit-on, d'un côté jusqu'au Missouri,
et de l'autre jusqu'aux montagnes du Nouveau-Mexique
, il eût pu recueillir de nombreuses observations
utiles au progrès des sciences naturelles (2); celles qu'il
a faites ne sont pas sans intérêt . La Flore.louisianaise
qui termine son Voyage m'a semblé présenter quelques
vues nouvelles. C'est aux botanistes àapprécier le mérite
d'un tel travail ; quant à moi je me bornerai seulement
à observer que l'auteur écrit dans un systême , ce
qui le ramène toujours au but qu'il s'est proposé.
M. Robin , persuadé qu'on a trop souvent négligé les
causes finales dans l'examen de la nature , semble dans
sa Préface n'avoir quitté la France que pour aller dans
le Nouveau-Monde travailler au progrès de la science
des causes finales . On sait que Buffon a combattu la vérité
de ces causes finales , ce qui le brouille quelquefois
avéc M. Robin. Si cet écrivain célèbre , dit-il , cesse
d'être grand , s'il devient sec , aride et insignifiant , c'est
qu'il n'a plus pour prendre son essor les causes finales.
Or , M. Robin qui ne veut pas devenir , comme Buffon ,
sec , aride et insignifiant , n'abandonne jamais les causes
finales qui soutiennent son essor. Comme historien je
(2) La géographie de la Haute-Louisiane (du gouvernement d'Indiana
) est encore très-imparfaite. Nous nous proposons d'en éclaircir
quelques points dans un des prochains numéros du Mercure , en réunissant
dans un Mémoire sur cette immense contrée quelques renseiguemens
nouveaux puisés dans plusieurs relations américaines récemmentpubliées.
(Note de l'auteur de cet article.) .
JANVIER 1808. 213
dois avouer que M. Robin donne quelquefois un furieux
démenti à son systême ; il assure que tout est utile dans
le monde , il me semble qu'il ne peut pas offrir pour
preuve de ce qu'il avance la plupart des digressions
qu'il a semées dans son Voyage.
Je me hâte de sortir de cette malheureuse question
qui pourraitfinalement ennuyer mes lecteurs , j'aime
mieux les ramener sur les bords du Nil américain , que
biendes voyageurs ont essayé de décrire, et que nul
n'amieux peint que M. de Châteaubriand :
<<Ce fleuve , dit-il , dans un cours de plus de mille
lieues arrose une délicieuse contrée que les habitans
des Etats-Unis appellent le nouvel Eden. Mille autres
fleuves , tributaires du Meschacebé , le Missouri , l'illinois
, l'Akansa , l'Ohio , le Wabache , le Tenassée ,
l'engraissent de leur limon et le fertilisent de leurs
eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges
de l'hiver , quand les tempêtes ont abattu des pans
entiers de forêts , le tems assemble sur toutes les sources
-les arbres déracinés , il les unit avec des lianes , il les
cimente avec des vases , il y plante de jeunes arbrisseaux
, et lance son ouvrage sur les ondes. Chariés
par les vagues écumantes , ces radeaux descendent de
toutes parts au Meschacebé. Le vieux fleuve s'en empare
et les poussé à son embouchure pour y former
unenouvelle branche. Par intervalle il élève sa grande
voix en passant sous les monts , et répand ses eaux
débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides
des tombeaux indiens : c'est le Nil des déserts.
Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans
les scènes de la nature , et tandis que le courant du
milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et
dės chênes , on voit sur les deux courans latéraux ,
remonter le long des rivages , des îles flottantes de
pistia et de nénuphar , dont les roses jaunes s'élèvent
comme de petits pavillons. Des serpens verds , des
hérons bleus, des Hammans roses , de jeunes croсо-
diles , s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de
fleurs , et la colonie déployant au vent ses voiles d'or ,
va aborder endormie dans quelqu'anse retirée du
fleuve. >>
214 MERCURE DE FRANCE ,
\
Au mérite d'offrir une belle description , ce tableau
joint celui de la plus exacte vérité ; voilà sur-tout ce
qui m'a engagé à le rapporter en entier. Je transcrirai
ici quelques-unes des remarques de M. Robin , sur le
même fleuve et sur ses rivages , elles pourront donner à
la fois une idée du style de l'auteur et de sa manière
d'observer.
<<En considérant que le Mississipi vient du Nord , on
doitjuger qu'il charrie au Midi toutes les plantes que produit
le Nord ; qu'il les dissémine dans tous les lieux où elles
peuvent s'acclimater. Parmi les herbacées que produisent
ses bords, on trouve dans les marais plusieurs espèces de
patiences , depuis les plus amères jusqu'aux plus douces , et
depuis les plus aigrelettes jusqu'aux oseilles. On trouve aussi
des cochlearia et des cressons , un chien-dent différent du
nôtre, traçant , non par ses racines , mais par ses jets , qui
de noeuds en noeuds s'enracinent; on le voit tapisser la terre
et entretenir sa fraîcheur sous ce climat brûlant. Cette jolie
radiée que nous avons nommée gallardiène , foisonne surtout
dans le voisinage de la Nouvelle-Orléans , où l'on rencontre
aussi diverses espèces de campanules; les champs
sont couverts de pourpiers , ils renaissent jusqu'au pied des
maisons ; les rives du fleuve sont parsemées de plusieurs
espèces de labiées ; notre marube y est commun. Tout le
long de la levée on rencontre le solanés à baies jaunes , à
feuilles hérissées de piquans ; les champs et les bois en pro
duisent de plusieurs autres genres. La fleur printanièrede
ces contrées est un grand seneçon radié à fleurs jaunes , à
feuilles de roquettes d'un beau port , s'élevant à trois ou
quatre pieds sur une tige fistuleuse cannelée , se couronnant
de ses fleurs en corymbes. Je l'ai nommée Mississipienne ,
du nom des rives où la vue la découvre sans cesse avec
plaisir. Ces lieux humides ne manquent pas de renoncu
Zacées; les bords des marais sont garnis d'iris , de joncs , de
lechas , et en général de toutes les espèces de souchets ; les
plus grands cernent et pressent ees marais , et occupent
principalement la surface de ces immenses prairies tremblantes
où l'on trouve par intervalles une préle vigoureuse.
>>Le long des rives du fleuve la terre est toujours unie ,
aux battures près ; elle s'élève seulement graduellement en
montant depuis la mer où elle est à fleur d'eau ; sa nature est
la mème , brunâtre , fine , substantielle . En la considérant
attentivement au soleil, on la voit scintiller ; ce qui est dû
au sable extrêmement atténué , dont elle est mélangée , et
:
JANVIER 1808. 215
:1
aussi à des gypses pulvérisés; car les substances pétrifiées
arrivent de si loin , qu'elles sont toutes broyées en pâtes
impalpables. On ne rencontre pas dans le fleuve une seule
pierre ni le plus petit gravier. »
M. Robin a inséré dans son Voyage plusieurs mémoires
intéressans : deux d'entr'eux le sont sur - tout
pour la géographie. Nous pourrions en tirer quelques
citations ; mais ces sortes de discussions n'intéressent
qu'un petit nombre de lecteurs , et notre extrait a d'ail
leurs assez d'étendue. LARENAUDIÈRE.
F
OEUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT , l'un des quarante
de l'Académie française. Seconde édition , revue,
corrigée et augmentée de son Discours sur l'influence
du génie des grands écrivains sur l'esprit de leur
siècle , etc. , etc. A Paris , chez Colnet , libraire , quai
Voltaire, au coin de la rue du Bac ; et Fain , impri
meur , rue St. -Hyacinthe-St.-Michel , nº 25.
Un homme de lettres distingué , M. Ginguené , ami
intime de Chamfort et choisi d'avance par lui-même
pour recueillir et publier ses ouvrages , a donné , en
Tan III , une édition en quatre volumes des OEuvres de
cet écrivain piquant et ingénieux. Les exemplaires en
étaient devenus rares et par conséquent assez chers :
il était donc à propos de donner une seconde édition.
En tête de la première , se trouve une Notice fort
détaillée sur la vie de Chamfort , Notice plus riche encore
en réflexions judicieuses et fines , qu'en anecdotes
intéressantes , et écrite avec ce ton de facilité soignée
qui est le principal mérite littéraire des ouvrages de ce
genre. Le nouvel Editeur n'a pu faire usage de cet
excellent morceau , qui eût donné un fort grand relief
à son édition ; mais il y a suppléé par plusieurs avantages
dont il estjuste de faire le détail. La première édi
tion a été faite dans un tems où il était fort difficile
de se procurer de bon papier , et où la composition
rapide des journaux et des pamphlets politiques avait
accoutumé les imprimeurs à beaucoup d'incorrec
tions. Sous le rapport de la typographie , l'édition
216 MERCURE DE FRANCE ,
de 1808 a facilement acquis sur celle de l'an II une
supériorité marquée. Deplus , au lieu de quatre volumes
très-minces,elle n'en a que deux raisonnablement gros ;
cequi diminue de moitié le prix de l'ouvrage et de sa
reliûre. Mais le meilleur titre qu'elle ait à la préférence
des acheteurs , c'est d'être augmentée de plusieurs écrits
et portionsd'écrits qu'on a recouvrés depuis la première
édition, ou dont les circonstances actuelles ont permis
de faire usage. Le plus important de ces morqeaux est
un discours sur cette question : Combien le génie des
grands écrivains influe sur l'esprit de leur siecle ; discours
qui a été couronné par l'Académie de Marseille
en 1767 , et dont je dirai quelques mots dans la suite de
cet extrait. Les autres additions consistent en deux lettres
de Chamfort à l'abbé Roman , son ami, et en une qua
rantaine de pages ajoutées à la partie du recueil qui a
pour titre : Caractères et Aneedotes. Ces lettres et ces
anecdotes sont extraites de la Décade , où elles avaient
étéplacées par des mains sûres. Le nouvel Editeur a
aussi rétablidans son intégrité le Discours de réception
de Chamfort à l'Académie française , dontM. Ginguené
avait cru devoir élaguer tout ce qui ne lui semblait pas
être d'un intérêt général , et il a placé à la suite de co
Discours la réponse de M. Séguier , alors directeur de
l'Académie. Cette réponse est une superfluité , un véritable
hors -d'oeuvre, puisqu'elle n'a quelque rapport
avec Chamfort et ses ouvrages , que par les complimens
obligés que M. le directeur lui adresse. Onpeut croire
que l'insertion d'un pareil morceau n'aurait pas été du
goût de Chamfort lui-même , lui qui , dans ce Discours
sur les Académies que Mirabeau devait prononcer à
la tribune de l'Assemblée constituante , définissait ainsi
la solennité d'une réception : <<<Un homme loué , en sa
>> présence , par un autre homme qu'il vient de louer
» lui-même , en présence du public qui s'amuse de tous
>> les deux. >> Notre morale est toujours très-indulgente
pour les ouvrages dont notre esprit est satisfait. LeDiscours
dont je viens de parler est regardé par beaucoup
de personnes comme un écrit fort ingénieux ; mais peu
de gens ont fait attention au procédé et senti combien
il est repréhensible. Je ne parle pas des traits de caus
JANVIER 1868. 217
ticité cruelle et souvent injuste que Chamfort a lancés
contre l'institution de l'Académie et quelques - uns de
ses membres. Je suppose ce que je suis très-éloigné de
croire , que l'une était aussi inutile et les autres, aussi
ridicules que le prétend l'auteur; n'était-il pas contraire
àtoutebienséance , à toute délicatesse , qu'un académi
cien demandât à grands crisla destruction de l'Acadé
mie , d'un corps où sans doute on ne l'avait pas admis
sans un vifdésirde sa part , manifesté par depressantes
sollicitations , et dont les membres , en lui accordant
leurs suffrages , s'étaient acquis de véritables droits à sa
reconnaissance? Il est vrai qu'il ne devait point passer
pour l'auteur de cette diatribe ; mais le tort en est plus
grave encore : il ya quelque chose de pire que de faire le
mal avec effronterie , c'est de le faire sournoisement et
sans risque.
LeDiscours surl'influence des grands écrivainsprécédadedeux
ans seulement l'Eloge de Molière qui lui est
très-supérieur , mais qui devait être fort surpassé luimême
par l'Eloge de La Fontaine. Ce premier discours
n'est cependant pas , il s'en faut , un ouvrage
sans talent ; il y a de belles pages : Chamfort s'y montre
ce qu'il est dans ses autres productions du même genre,
unécrivam plus ingénieux qu'éloquent , suppléant aux
beaux mouvemens et aux grandes pensées par une
fouled'aperçus fins , finement exprimés. Cette manière
a bien son mérite: si elle est inférieure à l'éloquence
forte et animée , elle est bien préférable à cette stérile
faconde , à ce vain retentissement de mots, et à cette
chaleur factice , par qui tant de faux juges sont déçus.
Le discours de Chamfort commence par un parallèle
entre le génie et le pouvoir : Deux forces souveraines ,
>> dit-il , commandent à l'espèce humaine , et règlent
>> partout les destinées : le pouvoir et le génie. » La
définition du pouvoir renferme plusieurs traits vraiment
remarquables , entr'autres ceux-ci : « La force ,
>> après avoir surmonté les plus grands obstacles, se
>> trouve quelquefois arrêtée par les plus petits ; elle
> peut échouer contre un préjugé, une mode. Le pou-
> voir peut employer tous les instrumens , tous les
>moyens actuellement existans; mais il n'en invente
«
218 MERCURE DE FRANCE ,
>>point de nouveaux , et ne peut préparer l'avenir;
>> il.rend au siècle suivant l'espèce humaine telle qu'il l'a
>> reçue du siècle précédent , sans l'avoir perfection-
>> née ; il est plus puissant pour l'avilir et pour la dé-
>> truire : encore commande-t-il en vain à qui ne veut
>> plus obéir. Homme furieux , arrêtez , ses droits sont
>> sacrés . » Je ne sais ce qu'aurait dit le Chamfort de 92,
si on lui eùt représenté cette phrase du Chamfort de67:
hommefurieux , arrétez , ses droits sont sacrés. Je n'oserai
pas dire qu'en 92 il fût tout à fait un furieux ;
mais certes les droits du pouvoir ne lui paraissaient
pas , à cette époque , aussi sacrés qu'il l'avait dit vingtcinq
ans auparavant. Au reste , il avait fort bien prévu
dès-lors ce qui doit arriver , quand on viole ces droits.
>> Mais que deviennent-ils dans le fait , ajoute- t-il , au
>> tems de ces révolutions fatales où les peuples , las
>> de tyrannie et d'oppression , reprennent dans les
>>mains du pouvoir leur force et leur volonté , tran-
>>chent leurs liens avec le fer, et redeviennent barbares,
» croyant se rendre libres ? » Le malheureux n'a que
trop éprouvé lui-même la justesse de cette dernière
ligne. On a déjà pu voir percer , à travers le peu de
phrases que j'ai citées , cette humeur frondeuse et satirique
dont Chamfort s'était fait d'abord un moyen
de succès auprès de ceux mêmes qu'il attaquait , et
dont l'usage calculé , devenu depuis une habitude invétérée
, put faire croire à lui-même , et aux autres ,
que tel était originairement le fond de son caractère.
Toutefois Chamfort , en refusant au pouvoir placé dans
des mains habiles et vertueuses , d'heureux effets que
d'autres ne lui contesteraient pas , n'a peut-être fait
tout simplement que subir la loi imposée à tout faiseur
de parallèle , celle de faire symétriser , aux dépens de
la raison, de la véritable justesse , les rapports réels
des objets comparés , et d'en imaginer lorsqu'il n'en
existe pas. C'était au génie qu'il voulait faire tous les
honneurs du parallèle ; or: comme le propre du génie
est de perfectionner l'espèce humaine, il a fallu dire ,
pour marquer une opposition de plus , que le pouvoir
ne la perfectionnait pas. Le pouvoir tout seul, c'està-
dire le droit et la force de se faire obéir , est une
JANVIER 1808. 219
abstraction chimérique , on ne peut , même dans la
spéculation, le séparer des moyens qui rendent l'obéissance
plus sûre ou plus facile, tels que les institutions ,
les lois, les récompenses, l'exemple, etc.; et ces moyenslàpeuvent
très-certainement perfectionner l'espèce humaine
, s'ils sont bien choisis et bien employés.
Les Eloges de Molière et de La Fontaine sont appréciés
depuis long-tems , et il n'y a plus rien de nouveau
à en dire. Bien des gens ont partagé ou adopté l'opinion
de M. de Laharpe qui s'en est exprimé ainsi :
<<<Ces deux discours sont des ouvrages de mérite ,
>> quoique dans le premier le sujet ne soit pas rempli ,
» et que dans l'autre l'auteur semble avoir voulu donner
>> le caractère de son esprit à La Fontaine qui en avait
>> un autre. >> La louange est distribuée ici avec toute
la parcimonie que pouvait y mettre un rival qui avait
étévaincu dans l'un des deux combats ; mais aussi la
critique s'y énonce avec réserve , et selon moi avec
assez d'équité. Il est très-vrai d'abord que dans l'Eloge
de Molière , le sujet n'est pas rempli ; mais qui pouvait
se flatter de le remplir , c'est-à-dire , de pénétrer toute
la profondeur du génie de Molière et d'en parler avec
une élévation digne de sa sublimité ? Il aurait fallu
pour cela un mélange bien rare de sagacité , de force
et d'éloquence. Quant à l'Eloge de La Fontaine , il
est beaucoup plus approfondi sans doute , et c'est une
idée singulièrement heureuse , une bonne fortune véritable,
que ce parallèle où Molière et La Fontaine sont
comparés comme observateurs et comme poëtes dramatiques
, mettant tous deux en jeu les passions , les vices
et les ridicules de l'humanité , avec cette seule différence
que l'un conserve aux hommes leur forme et
leurs habits , tandis que l'autre les fait paraître sous la
peau du loup et du mouton , du renard et de l'âne , du
chat et du singe. Le germe de cette ingénieuse idée est
dans un vers de La Fontaine lui-même , qui définissait
son livre :
Une ample comédie à cent acteurs divers .
Mais Chamfort a supérieurement développé ce germe.
Il me paraît avoir expliqué le caractère de La Fontaine
220 MERCURE DE FRANCE ,
moins heureusement que son talent. Trop choqué ,
peut-être , de l'invraisemblance de cette tradition qui
nous représente quelquefois comme une espèce de
niais et d'imbécille , l'homme qui mettait tant de génie
et d'esprit dans ses ouvrages , il a cru devoir attribuer
à la seule préoccupation toutes les disparates singulières
qu'offraient sa conduite , sa conversation etjusqu'à
son costume , et il a même insinué que La Fontaine
était aimable en société , puisque des princes trèsaimables
eux-mêmes , le recevaient quelquefois chez
eux. Cela n'est pas fort concluant. Il est probable que
la distraction était en grande partie cause des élernelles
naïvetés de La Fontaine , si on ne veut leur
donner que ce nom ; cependant il est constant , ou
tous les mémoires du tems en ont menti , que La
Fontaine n'était rien moins qu'un homme de bonne
compagnie , et qu'il portait dans la conversation , lors
même que son esprit y était tout entier , une simplicité
qui allait plus loin que je n'ose dire. Sur le premier
point , j'invoque le témoignage de Ninon qui apprenant
à Saint-Evremont que la tête de La Fontaine était
affaiblie , dit : « C'est le destin des poëtes ; le Tasse et
>> Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du
>>philtre amoureux pour La Fontaine. Il n'a guère
> aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense.>>>
Quant à la simplicité de ses discours , c'est un fait trop
avéré et qui se fonde sur trop de preuves , pour que je
doive et puisse l'établir ici. Il me semble que ce phénomène
singulier et peut-être unique d'un homme qui
alliait , dans un si haut degré , le génie à la bêtise , le
talent d'écrire à l'impuissance de converser , la délicatesse
de l'esprit et des sentimens comme poëte , à la
trivialité des goûts et des manières comme homme ; il
me semble , dis-je , que ce phénomène méritait d'être
observé et décrit , et que le personnel de La Fontaine
envisagé sous ce point de vue , aurait été le sujet d'une
peinture plus vraie et tout aussi piquante que celle où
Chamfort , en prodiguant l'esprit , a prouvé le sien
plutôt que celui de La Fontaine.
Le recueil des mots , anecdotes et réflexions deChamfort
, réhabilite les Ana ; c'est celui d'un homme de
JANVIER 1808. 221
:
beaucoup d'esprit qui a l'art de choisir , de narrer avec
précision et sans sécheresse , et d'amener le trait de
manière à lui faire produire le plus grand effet possible.
On assure qu'une partie considérable de ces mots est
de Chamfort lui-même , qui les avait dits en société ou
fabriqués dans son esprit , et qui pour échapper au
ridicule d'un homme qui cite lui-même ses bons mots ,
les a mis sur le compte d'un personnage quelconque ,
désigné tantôt par une initiale , tantôt par une autre.
Des gens qui se prétendent instruits, assurent que M.
est toujours Chamfort lui-même. Quoi qu'il en soit , il
est peu de lectures aussi amusantes que cette collection
de traits d'esprit et d'anecdotes , et qui soient d'un plus
grand secours aux conteurs de société. Ils sont là tout
'entiers ; s'ils eussent bien entendu les intérêts de leur
amour-propre , ils auraient acheté la première édition ,
à frais communs , pour la jeter au feu. Je suis pourtant
bien aise qu'ils n'aient pas pris ce parti-là. AUGER.
LE JARDIN DES RACINES GRECQUES , mises en vers
* français , avec un traité de la prononciation du grec
moderne , un recueil alphabétique de mots français
tirés de la langue grecque , dans lequel on s'est appliqué
à rassembler quantité de termes appartenant soit
à la grammaire , soit à la rhétorique , soit à la nouvelle
nomenclature des poids et des mesures. Nouvelle
édition en cinq parties ; par J. B. GAIL , professeur
de littérature grecque au Collège de France.
Prix , 2 fr. 75 cent. rel .-A Paris , chez Gail neveu
au Collège de France , place Cambrai.
::
1
2
Je ne sais si nos jeunes gens trouveront beaucoup de
plaisir à s'égarer dans le Jardin des racines grecques .
Leur goût frivole préférera sans doute les bosquets de
Frascati et de Tivoli , et leurs yeux aimeront mieux
se fixer sur les cercles brillans qui en décorent les salons,
que sur les lignes savantes tracées de la main des Lancelot
et des Gail .
• Qui voudrait se donner la peine d'étudier la langue
grecque, quand la langue française est , elle-même , si
222 MERCURE DE FRANCE,
peu cultivée ? Qui voudrait consacrer à des oссира
tions utiles des momens si heureusement employés aux
sublimes évolutions d'une contredanse?
Mais ce n'est point pour les danseurs que M. Gail
écrit ; ses ouvrages sont destinés à l'éducation des enfans
qui sont nés assez tard pour échapper aux influences
et au désordre des idées nouvelles. Ses recherches
savantes seront appréciées par ces anciens instituteurs ,
qui ont le bon esprit de préférer la vieille méthode de
Rollin à nos essais romanesques sur l'éducation.
Elles serviront à ranimer parmi nous. l'étude des
anciens modèles , à rappeler les principes d'une langue
à laquelle nous devons une partie de nos chefs-d'oeuvre;
d'une langue qui serait bientôt aussi inconnue enFrance
que celle des Chinois , si quelques esprits éclairés ne
s'efforçaient de la conserver. Puissent leurs efforts obtenir
le succès qu'ils méritent , et préparer des successeurs
aux Vauvilliers , aux Brottier , et à tant d'autres
savans dont l'empire des lettres se dépeuple tous les
jours , et dont la perte est irréparable !
L'ouvrage de M. Gail est divisé en cinq parties. La
première contient les racines grecques de Lancelot ,
avec quelques corrections que les meilleurs hellénistes
avaient jugées nécessaires. La seconde offre untraité de
la prononciation du grec moderne .
:
On trouve dans la quatrième partie un abrégé de ces
prépositions que les Grecs emploient si habilement
pour former des composés , créer des modifications
nouvelles , et rendre par d'heureuses combinaisons
toutes les nuances de la pensée , et l'explication d'une
foule de mots jugés alors explétifs par Lancelot et autres
érudits , pag. 227 et suiv. Des observations sur des
mots regardés comme synonymes par les plus grands
critiques , et dont M. Gail établit les différentes nuances .
Les gens du monde eux-mêmes parcourront avec
plaisir dans la cinquième partie , le recueil d'un grand
nombre de mots français , qui doivent leur origine à la
langue grecque. Ils y trouveront aussi la nomenclature
des nouvelles dénominations données aux poids et mesures.
Cette nomenclature a été vérifiée par un savant
physicien qui n'a pointpermis quesonnom fût connu.
JANVIER 1808 . 223
M. Gail a un grand nombre de titres à la reconnaissance
des gens de lettres : c'est un des plus laborieux
littérateurs que nous possédions dans un tems où les
hommes laborieux sont devenus très-rares . Il s'est acquis
nne grande réputation par ses traductions d'Anacréon
, de Thucydide , de Théocrite , l'un des poëtes
grecs les plus difficiles , et la suite de ses ouvrages clas
siques grecs est d'une utilité précieuse pour tous ceux
qui consacrent leur tems aux honorables fonctions de
l'enseignement.
M. Gail vient de rendre un nouveau service aux
amateurs de la langue grecque en publiant Isocrate
àDemonique. Le texte grec , accompagné de la version
interlinéaire latine et française , se recommande à l'attention
des jeunes instituteurs , et ne peut qu'être
accueilli favorablement soit par les nationaux , soit par
les étrangers , que cette version interlinéaire met à
portée de comparer entre elles les langues grecque ,
latine et française.
On a tiré des exemplaires du texte grec seul , avec
notes , mais sans version interlinéaire , à l'usage des
écoles (1) .. C.
PRINCIPES élémentaires de versification latine et
française , avec un appendice sur la versification
grecque ; suivis d'un recueil de morceaux tirés de
plusieurs écrivains français , tant poëtes que prosateurs
, et traduits en vers latins. Ouvrage destiné à
l'usage des Lycées et des Ecoles secondaires ; par
J.-B.-D. AUBERT-AUDET , instituteur , membre de
P'Athénée des arts , ancien professeur de philosophie
auCollége-Royal de Colmar. AParis , chez Bachelier,
libraire , quai des Augustins, nº 53 (1) .
Le titre seul de cet ouvrage le recommande aux
(1) Cedernier ouvrage se trouve, comme le précédent , chez M, Gail
neveu, au Collège de France. Le prix de l'exemplaire , avec version
interlinéaire , est de 1 fr. 15 cent. Le texte grec seul , avec des notes ,
60cent. Cet opuscule fait partie du cours grec interlinéaire en deux
volumes, dont l'un de prose , et l'autre de poësie.
(1) Onafaità la fois deux éditions: l'une , sans corrigés , se distribue
1
۱
284 MERCURE DE FRANCE ,
amis de l'instruction publique. Présenter réunies les
règles auparavant éparses du discoursmesuré, dans les
trois langues qui font le principal objet des études de
la jeunesse , c'est épargner aux élèves la dépense et
l'embarras qu'entraînerait pour eux l'acquisition de
plusieurs volumes. Offrir de plus une collection de
morceaux choisis , dont les matières et les corrigés se
trouvent en regard , c'est fournir aux professeurs une
ressource utile et commode , et leur économiser le
tems précieux qu'ils pourraient perdre à la recherche ,
toujours pénible et quelquefois infructueuse , des sujets
de composition.
Si le premier mérite d'un livre classique est d'être
simple et clair dans ses préceptes , son premier devoir,
en quelque sorte , est d'être décent et chaste dans ses
exemples. M. Aubert-Audet , sous ce double rapport ,
s'est mis à l'abri de tout reproche. Quelques lignes
tirées de sa préface , donneront au surplus une idée
suffisante du choix qui a présidé à la composition de
l'ouvrage. « J'ai extrait , dit-il , de quelques-uns de
nos prosateurs et de nos poëtes un certain nombre de
sujets aussi diversifiés qu'intéressans , et je me suis
attaché de préférence à ceux qui renfermaient des
maximes louables ou des sentimens honnêtes propres à
faire éclore dans de jeunes ames l'amour des moeurs
et de la vertu. Des descriptions tantôt nobles et tantôt
gracieuses , des tableaux animés , des passages remplis
d'harmonie imitative ont varié ou égayé la suite des
premières leçons : quelques traits puisés dans ce genre
simple et naïf qui convient si fort au jeune âge , m'ont
paru , par cela même , devoir fixer avec plaisir l'attention
des élèves , et j'ai pensé qu'après les grands
principes de la religion et de la morale , tout ce qui
peint ou honore la nature ne pouvait manquer d'exciter
un intérêt dont le germe est dans nos coeurs.>>>
Mais ce ne serait point assez pour M. Aubert-Audet ,
que d'avoir bien choisi , s'il n'avait traduit de même.
J'ai lu très-attentivement et les préceptes qu'il a recueillis
!
aux élèves; l'autre , complète , ne se délivre qu'aux professeurs. Prix de
la première , 3 fr. ; prix de la seconde , 4 fr .
pour
JANVIER 1868.
DETDE
pour les disciples, et les exemples qu'il protese Jum
maîtres , et parmi ses nombreuses traduction latifies
je pourrais citer plus d'une pièce entière où l'on trouve
constamment, comme dans l'original , l'heureux accord
de l'esprit et de la raison , de la sagesse et des grâces.
Ce qui caractérise particulièrement le talent de
M. Aubert-Audet , c'est l'art de reproduire les traits de
son modèle avec une fidélité qu'on pourrait appeler
servile si l'élégance en relevait moins agréablement la
rigoureuse exactitude. Je prends un court exemple
fourni par M. de Guerle.
r
1
2
Sur la fete du 18 brumaire an X.
د
Quel nuage envieux siége au front du matin?
César paraît , l'air brille et l'Olymperest serein.
Souris , astre du ciel , à l'astre de la terrę !
Et toi , reine des nuits , de ta douce lumière
Fais luire sur nos jeux tes rayons argentés ;
Marie à nos flambeaux tes nocturnes clartés.
Spectacle cher aux Dieux ! sans fureur l'airain gronde ;
La foudre des combats porte la paix au monde.
En guerriers travestis , près de Mars qui s'endort ,
Les ris ont endossé les armes de la mort:
La victoire est sans pleurs , et le fer sans blessures';
La beauté , saus effroi , danse au bruit des armures.
Tout est calm'e, harmonie , et des fiers élémens
Un doux hymen éteint les vieux ressentimens :
L'air caresse plus pur la terre plus heureuse ,
Sur le flot amoureux court la flamme amoureuse .
Rival de l'aigle altier et du coq belliqueux ,
Le léopard combat et triomphe avec eux :
Vaincus , vainqueurs , l'amour enlace leur fortune :
Sur leur front où rayonne une palme commune ,
Lagloire , en souriant , joint l'olive aux lauriers ,
Et fait un peuple ami de trois peuples guerriers.
Voici la traduction de M. Aubert-Audet :
Invida quæ velant aurore nubila frontem ?
Cesaradest : puro resplendet lumine cælum.
Adsis, Phoebe , novo terræ gratissimus astro !
Tu, Dea, quæ , pulsâ noctis caligine , fulges ,
Nostros infunde in ludos argentea tela ,
Qerrenis facibus nocturnas adjice luces.
}
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
Cara dies superis ! extinctâ æs intonat ira ,
Fulmine bellorum pax candida mittitur orbi.
Martis operta sago , hunc circum diffusa jacentem
Armaneci rapuit subridens turba jocorum .
Deestferro vulnus , fletu nec palma rigatur ;
Æra sonant, posito saltat formidine virgo .
Blandè cunctafremunt ; veteres elementa nec iras
Luce sacra servantpacto sociata recenti :
Felices terras mulcet nunc purior æther;
Innocuis nuncflamma vagans scintillat in undis ,
Nunc aquilæ , pardi , gallus quoque fortior armis .
Assimulant unà pugnas , unaque triumphant :
Connectunt eadem victori foedera victos :
Fronte super , similis quâ palmæ insignia splendent ,
Arridens oleas implectit gloria lauro ;
Nuperet infensas , gentem convertit in unam .
Il est difficile , comme on vient de le voir , de traduire
avec plus de fidélité , et néanmoins , ainsi que je
l'ai avancé , sans que ce soit aux dépens de l'élégance.
Qu'on lise le récit du passage de l'Euphrate parNicanor ,
et les Palmyréniens d'après M. Arnault , l'Elégie dans
laquelle un père déplore la mort de son fils , etc. , etc. ,
et en accordant de même au traducteur le mérite de la
difficulté vaincue , on sentira combien est propre à
former le goût des jeunes amis des muses , un livre qui
leur présente à chaque page un objet de comparaison
dans le rapprochement de deux langues dont le génie
est si différent. V.
NOUVELLE THEORIE DE LA VIE ; par A. L. GUILLOUTET.
Un vol. in-8°. 1807 , Prix , 1 fr. 50 cent. ,
et 2 fr . franc de port. AParis, chez Arthus-Bertrand,
libraire , rue Hautefeuille , nº 25.
Tout le monde connaît la définition des trois règnes
de la nature que nous devons au fameux naturaliste du
Nord. Après avoir divisé toutes les productions en minéraux
, végétaux et animaux, les caractères distinctifs
qu'il assigne à chacun de ces trois ordres sont que les
minéraux croissent , tandis que les végétaux croissent
JANVIER 1808.
227
et vivent , et que les animaux croissent , vivent et sentent.
M. Guilloutet n'admet point la division de la matière
en morts et vivans. La nature , suivant lui , n'a pas
exclusivement réservé la vie à une partie de son do
maine , et les trois sections de Linné ne lui semblent
pas appartenir à un ordre de choses dans lequel il ne
trouve qu'une suite de développemens depuis le mode
le plus simple jusqu'à l'état le plus compliqué. Pour
faire sentir les nuances par lesquelles la matière passe
successivement , il croit plus juste de dire : les minéraux
vivent ; les végétaux vivent et sentent ; les animaux
vivent , sentent et pensent.
L'auteur exclut ainsi toute idée de mort , et il ne
voit que des changemens de formes. La nature , fidelle
à un plan d'unité , n'use , suivant lui , pour le grand
ensemble de ses opérations , que d'une seule force et de
toutes les modifications possibles. Tous les phénomènes
sont le résultat de Pattraction , modifiée par la puissance
expansive du calorique. Ces deux puissances sont
des foyers vers lesquels convergent tous les mouvemens
de la nature ; et c'est ainsi que s'effectue , sans transition
brusque , le passage d'une classe d'être à l'autre :
Chaque individu est lié à celui qui le précède et à celui
qui le suit. Ces forces universelles de la nature , en se
modifiant comme les êtres connus et à connaître , conservent
toujours une tendance puissante à se dépouiller
de leur état de complication , pour reprendre leur
mode le plus simple ; mais la reunion de ces deux
principes produit l'heureux état d'antagonisme qui
empêche la dispersion des molécules des corps , en
même tems qu'il limite leur rapprochement.
M. Guilloutet présume bien qu'on aura peine à concevoir
la vie et le mouvement dans les minéraux ; mais
il observe , à cet égard , que les corps descendus at -
dessous de zéro , renferment du calorique , quoique ,
mis en contact avec nos organes , leur température
nous fasse éprouver une sensation bien opposée à celle
que nous avons coutume d'attacher à l'action d'un
corps chaud. Il en conclut qu'on peut également
avancer qu'il y a vie et mouvement dans les corps
inertes , en apparence , quoique l'action perpétuelle et.
P2
228 MERCURE DE FRANCE,
respective de toutes les molécules de la matière , les
unes sur les autres , ne soit pas sensible .
Le sujet étant nécessairement abstrait , il suffira
d'avoir donné une idée du système de l'auteur : ceux
qui voudront l'approfondir, feront bien de recourir à
l'ouvrage même. Χ.
CARACTÈRE des passions au physique et au moral;
moyens de les mouvoir , de les diriger, de les rendre
utiles à l'homme , à la société , à la patrie; par M.
VERNIER , sénateur , commandant de la Légion
d'Honneur , membre de l'Académie littéraire de
Besançon . Seconde édition , revue et augmentée. A
Paris , chez Clavelin , libraire , rue de Seine , faubourg
Saint-Germain , n° 8.
f
La culture des Lettres ne peut qu'honorer ceux qui
tiennent un rang distingué dans l'Etat ; mais ils se
rendent encore plus recommandables à nos yeux , lorsqu'ils
exercent leur talent sur des sujets utiles , et qu'ils
l'emploient à mettre dans tout leur jour les grandes
vérités de la morale universelle qui est la saine philosophie.
Monsieur Vernier , long - tems victime des
erages révolutionaires dont toutes les passions exaltées
rendaient les tempêtes plus terribles , dans la retraite
où il cachait sa vie , s'est occupé à saisir le caractère
de ces mêmes passions. Il n'est pas du nombre de ces
moralistes atrabilaires et peu éclairés qui , ne voyant
que le malquepeuvent faire les passions , veulent les détruire
au lieu de les diriger avec adresse vers la vertu
dont elles sont aussi près que du crime. Ces moralistes
, à la tête desquels nous ne craindrons pas de
mettre Epictète et Sénèque , sont comme ces médecins
qui voudraient anéantir , dans l'homme physique
, les pulsations du pouls , parce que leur irrégularité
annonce les fièvres tiercés ou quartes , ou la
fièvre chaude qui est la pire de toutes , et qui ne
feraient pas réflexion que ce même pouls , rendu à son
mouvement régulier , est le thermomètre de notre
santé et par conséquent de notre vie. Plutarque , Mon
JANVIER 1808 .
229
tagne, et notre bon La Fontaine , que M. Vernier
paraît avoir singulièrement étudiés , savent bien que
ce n'est qu'avec les passions bien dirigées que l'on peut
faire de grandes choses ; que la témérité qui précipite ,
sans aucun but utile , dans un danger certain , est tout
près du courage qui poussait Codrus et Décius dans
les rangs ennemis , pour assurer la victoire à leurs
drapeaux ; que la passion effrénée qu'Antoine et Cléopâtre
ressentirent l'un pour l'autre , et qui causa leur
perte , est ce même mouvement de l'ame , qui dans
Agnès Sorel fit servir l'ascendant de cette fille aimablə
å la gloire de son amant , qu'elle força elle-même à
s'arracher de ses. bras pour aller reconquérir son
royaume ; et qu'enfin l'éducation première , que l'on
reçoit des autres , et la seconde , que l'on se donne
toujours soi - même , sont le seul régulateur de ces
passions qui , particulières ou publiques , font le bonheur
ou le malheur des individus ou des peuples . Ce
principe est incontestable, et M. Vernier le développe
avec élégance et clarté, mais pas toujours avec assez
de précision. Les bons moralistes ont tous écrit leurs
traités en très-peu de pages : Théophraste n'a qu'un
petit volume; La Bruyère , qui l'a surpassé en l'imitant
, n'en a pas davantage ; Epictète , et la Rochefoucaut
occupent encore moins d'espace ; les Considérations
sur les moeurs , de Duclos , sout contenues
dans deux cents pages d'un très-petit volume in-18 ;
le Petit Caréme de Massillon , qui est peut être
notre meilleur traité de morale , parce qu'il la fait
aimer , n'est pas plus volumineux ; Nicole , seul , a.
noyé dans plusieurs tomes ses essais de morale qu'il
aurait pu renfermer dans un seul. Aussi , malgré son
mérite que nous ne prétendons pas contester , n'estil
guère lu aujourd'hui. Nous ne doutons point que le
livre de M. le sénateur Vernier n'ait eu beaucoup de
lecteurs , et cette seconde édition le prouve évidemment
; mais nous osons lui conseiller , pour l'intérêt
de sa gloire , de l'abréger quand il le fera imprimer pour
la troisième fois. Il y a dans son ouvrage une infinité
de divisions et de subdivisions qui embarrassent et
retardent le développement de ses pensées ; on croit
230 MERCURE DE FRANCE ,
en général que cette marche méthodique est une espèce
de fil qui sert à guider le lecteur dans le la
byrinthe des principes et des conséquences , et qui le
conduisent plus sûrement au résultat : nous croyons
au contraire que ce fil trompeur ne fait que l'égarer.
Au reste cet ouvrage , malgré ce défaut , qu'il ne tient
qu'à l'auteur de faire disparaître , est très-estimable ;
Il respire l'amour de la vertu et du bon ordre; le style,
ordinairement grave et sévère , est quelquefois affectueux
et élégant , et a toujours la couleur des objets
qu'il traite : c'est un mérite , et même rare aujourd'hui.
Nous allons , à l'appui de notre assertion , citer un
morceau où l'auteur a déployé quelques-uns de ces
secrets du style , dans lesquels il faut nécessairement
être initié si l'on veut se faire lire .
<<< Les grâces rivalisent la beauté , et n'étendent pas
>> moins qu'elles leur empire. Elles se montrent dans
>> ce charme inexprimable du maintien et de l'action
>> qui nous attire malgré nous ; dans les accens de la
>> voix ; dans les regards ; sur les lèvres ; dans le geste ;
>> et particulièrement dans le sourire qui les répand
>> sur tonte la physionomie. Il n'est pas plus aisé de les
>> définir que de les fixer ; cependant on peut dire
>> qu'elles modifient tous les mouvemens extérieurs ,
>> exécutés de la manière la plus naturelle et la plus
>> séduisante; ce qui fait assez connaître qu'on les tient
>> plutôt de la nature que de l'art ; aussi ne les copie-t-
>> on qu'imparfaitement , et rendent-elles ridicules tous
>> leurs insipides imitateurs. Elles sont indépendantes ,
>> légères et fugitives ; si on les appelle , elles s'éloignent;
>> si on veut les contraindre , elles se révoltent ; il
>> suffit de s'en occuper pour les faire disparaître .
» Dès que l'amour s'établit dans notre ame , il s'a-
>> limente d'abord de lui-même , et prend un accrois-
>> sement rapide. Les charmes qui nous ont séduit ,
>> semblent s'agrandir et se multiplier ; nous prêtons
>> à l'objet aimé plus de qualités qu'il n'oserait en
>> feindre ; le prestige de l'ame fascine tous nos sens
>> et trouble notre raison; les désirs , l'espérance , et
>> toutes les affections les plus douces prennent chaque
>>jour de nouvelles forces , et bientôt notre coeur deJANVIER
1808. 231
>>mande un aliment plus réel. Ce n'est plus que dans
>> la possession même qu'il se flatte de trouver un re-
>>mède à sa blessure. Cette passion a des singularités
>> remarquables : dans les autres , on n'envie point ce
>> qu'on ne pourrait souhaiter sans extravagance ; mais
>>dans celle-ci les prétentions les plus folles , les plus
>> inconsidérées n'arrêtent point ses écarts. Les autres
» passions s'éteignent avec la cause qui les a fait naître ;
> l'amour. survit à son objet, et se repaît souvent de
>> chimères : c'est ainsi que la blessure d'une flèche sub-
>> siste , quoique l'arc qui l'a lancée soit détendu.
Il y a dans ces deux définitions des Grâces et de
l'Amour des aperçus très- fins et très-vrais, sur-tout celuici
: Nous prétons à l'objet aimé plus de qualités qu'il
n'oserait en feindre. Nous pourrions multiplier les citations
; mais celle-ci suffit pour donner une idée avantageuse
du style de l'auteur. Il transcrit souvent de
mémoire dans le cours de l'ouvrage , et dans ses notes ,
des vers de Racine , de Voltaire , de Boileau , de La
Fontaine , de Thomas , de madame Deshoulières , et de
quelques autres poëtes moins connus : mais nous nous
permettrons de l'avertir que sa mémoire n'est pas toujours
juste , quelquefois même il manque à la mesure
des vers : cette inexactitude doit être relevée. Il change
même le texte , lorsqu'il transcrit des vers latins. Par
exemple , Lucain a dit en parlant de César :
In omnia præceps ,
Nil actum reputans , si quid superesset agendum.
Et M. Vernier change ainsi ce dernier vers :
em-
Nil actum credens , dum quid superesset agendum .
Nous n'avons pas besoin de lui faire observer que credens
est bien loin de dire la même chose que reputans :
que les auteurs de la bonne latinité n'ont jamais
ployé le verbe credere dans ce sens ; et que l'eussent-ils
fait même , ce n'est pas une raison pour s'en servir
puisque ce n'est pas l'expression de Lucain. On lit aussi
dans ce poëte si quid et non pas dum quid.
A. Μ.
:
232 MERCURE DE FRANCE,
VARIÉTÉS .
- SPECTACLES . - Théâtre du Vaudeville . Première
représentation de la Jolie Blanchisseuse ; chute complète
etméritée. Le public a fait justice de cet ouvrage; il est
donc bien inutile de renouveler la douleur d'un auteur en
lui prouvant par analyse , que le jugement du parterre ,
qu'il aura peut-être cru trop sévère , n'était que juste .
NÉCROLOGIE. - Jérôme-Charlemagne Fleuriau , connu sous le
nom du marquis de Langle , était né en Bretagne , et est mort à Paris
le 12 octobre 1807 .
Il est des auteurs sur la tombe desquels on ne saurait jeter trop de
fleurs : ce que nous pouvons faire de mieux pour la mémoire de M. de
Langle , est de garder le silence le plus absolu sur ses actions , et nous
nous bornerons à parler de ses ouvrages.
Comme M. de Langle n'a pas travaillé pour la postérité , et que sés
travaux littéraires seront bientôt tous oubliés , nous croyons devoir en
parler ici avec plus d'étendue qu'ils ne semblent le mériter.
Le premier ouvrage qu'il publia fit beaucoup de bruit : Le Voyage
deFigaro en Espagne , publié en 1785, en deux petits volumes , et
réimprimé plusieurs fois dans divers formats , soit en France , soit dans
L'étranger , fut , par arrêt du parlement ( 26 février 1788 ) , condamné à
être brûlé. C'était donner beaucoup d'importance à une misérable rapsodie.
Cependant , comme cela arrive toujours , la proscription Ini
donna de la vogue , et le Voyage de Figaro a été traduit en Angleterre
, en Danemarck , en Italie , et en Allemagne où l'on traduit tout.
La dernière édition française est en un volume in-8°. ( Paris , Perlet
an XI ) . et porte le titre de sixième édition .
En 1786 , M. de Langle donna deux volumes in-8º. intitulés : Amours
et Lettres d'Alexis et Justine. Ce dernier mot a fait confondre.
M. de Langle avec le véritable auteur d'un roman horrible. Le public
en commettant cette erreur ne montrait pas beaucoup d'estime pour le
marquis de Langle .
En1790, il publia le Tableau pittoresque de la Suisse , par le
marquis de Langle , auteur du Voyage en Espagne , ouvrage qui
a eu l'honneur d'être brûlé. Paris , in-8°. de 108 pages .
Il en existe une édition in- 12 faite à Liége . « Ce Tableau est presqu'entièrement
le même livre que le Voyage en Espagne. L'auteur
>> n'a fait que changer les noms des villes et un très-petit nombre de
> phrases. Aussi Ebel , auteur des Instructions pour un voyageur qui
>> se propose de parcourir la Suisse , etc. Bâle , 1795 , 2 vol. in-8° . ,
attaqua-t-il vigoureusement la delicatesse , la probité , le style de
JANVIER 1808. 253
» M. de Langle » (1). Voyez au reste les passages sur les cimetières et
celui sur les enterremens .
En 1791 , parurent les Soirées villageoises ou anecdotes et aventures
avec des secrets intéressans , par M. le marquis de Langle ,
un volume in-12 de 120 pages , avec cette épigraphe : Homo sum ;
nihil à me alienum puto .
Cette brochure est au-dessous de la critique .
En l'an VII , M. de Langle publia un petit volume in-12 , auquel
généreusement il ne mit ni nom ni initiale. Cette brochure de 120
pages avait pour titre : Paris littéraire , première partie , avec cette
épigraphe : Je ne donne pas mon opinion pour bonne , mais pour
mienne .
L'ouvrage devait avoir quatre parties , trois sont restées dans le portefeuille
de l'auteur , si toutefois elles ont été faites .
M. de Langle vomit des injures contre tous les auteurs dont les noms
se sont présentés à sa mémoire.
Il faut , au reste , que ce pamphlet fût bien misérable , puisque tout
pamphlet qu'il était il ne se vendit pas . En l'an IX ( 1801 ) M. de
Langle fut obligé de le reproduire sous le titre de : L'Alchimiste littéraire
ou décomposition des grands-hommes du jour , avec cette épigraphe
: Tel est grand aujourd'hui , qui sait pour tout secret cinq et
quatre font neuf , ôtez deux reste sept .
Les pages 1 et 2 , 119 et 120 furent recomposées : il mit à la fin de
l'Alchimiste littéraire ce qui était au commencement : de Paris littéraire
, et vice versa. A cela près , c'est-à-dire , depuis et compris la
page 3 jusques et compris la page 118 , les deux ouvrages sont absolument
semblables .
On se doute bien que ce n'est pas-là le dernier ouvrage qu'ait publié
M. de Langle. En 1806 il donna : Mon Voyage en Prusse ou Mémoires
secrets sur Frédéric-le- Grand et sur la cour de Berlin , pår
L. M. D. L. 1 vol . in -8° .
Ce livre est le plus mal fait de tous ceux qui ont paru en 1806.
( Voyez au reste sur cet objet la Revue , nº . 1 , 1807. )
A peine avait-on parlé de cet ouvrage que M. de Langle en fit imprimer
un autre sous un titre piquant : Nécrologe des auteurs vivans ,
par L. M. D. L****. un vol. in-18 , avec cette épigraphe : Ci-gissent.
Nous plaignons l'auteur et le libraire qui publient de semblables
niaiseries . Les journaux littéraires ont , avec raison , gardé le silence
sur ce libelle. Nous en dirons deux mots :
(1) Peignot : Dictionnaire critique littéraire et bibliographique des
principaux livres condamnés au feu , supprimés ou censurés , tome I ,
pag. 223.
Cet ouvrage en deux volumes publiés en 1806 , se vend à Paris , chez
M. A. A. Renonard , libraire ,rue Saint-André-des-Arcs,
234 MERCURE DE FRANCE ,
**1°. La plupart des articles sont la copie servile de Paris littéraire ,
et conséquemment de l'Alchimiste littéraire.
2º. Le Nécrologe des auteurs vivans a été fait et imprimé avec si
peu de soin , que M. D. L*** consacre au même auteur deux articles .
Voyez les pages 82 , 83 et 136 , où les mêmes phrases se trouvent
répétées .
5°. M. de Langle estropie les noms des hommes de lettres dont il,
parle. Voyez les pages 26 , 35 , 61 , 97 , etc. , etc.
*4°. Il est plaisant de voir comment M. D. L*** parle de lui-même.
Nous allons transcrire le passage qu'il s'est consacré. « DE LANGLE.
> Beaucoup trop de prétention . Abus excessif de l'esprit dans son
>> Voyage en Espagne , dans son Voyage en Prusse , dans son Tableau
>> en Suisse , et autres ouvrages . Pope a dit que ceux à qui les dieux,
>> avaient donné beaucoup d'esprit devaient leur en demander encore
>>davantage, afin de n'en avoir pas trop. Cette pensée offre d'abord un
>> sens un peu amphigourique , un peu recherché ; mais l'idée est ingé--
>>nieuse et juste . >>>
Ceux des ouvrages de M. de Langle , dont il nous reste à parler , ne
sont point passés sous nos yeux. Nous allons en citer les titres d'après
Pouvrage de M. le professeur Ersch .
Réponse à un libelle anonyme.
Réponse à M. Grenus , membre de la commission de sûreté.
(AGenève , dú 23 mai 1782 ) in-8º .
1786. Voyage de Figaro à l'ile de Ténériffe , auquel on a joint l'extrait
d'une lettre du marquis de Langle sur sa cour de Dessau , in-8° .
Nous croyons , pour terminer cet article , devoir , à propos de M. Jérome-
Charlemagne Fleuriau , dit le marquis de Langle , rappeler que le
mépris que s'altirent quelques individus ne doit réjaillir ni sur les professions
qu'ils ont embrassées , ni sur les familles à qui ils appartiennent.
A. J. Q. B.

Bulletin des Sciences et des Arts .
?
1
VOYAGES. The present state of the Turkey. By Thomas
Thornton. L'auteur de cet ouvrage , que nous ne connaissons
encore que par des extraits publiés dans la Bibliothèque
Britannique , a résidé quatorze ans à Constantinople
et s'est trouvé dans différentes situations qui lui ont
permis de faire des observations nouvelles sur les peuples ,
soumis à l'Empire Turc . Le premier extrait de la Bibliothèque
Britannique , est consacré aux détails particuliers et
isolés du reste de l'ouvrage que M. Thornton a rassemblés .
sur la Moldavie et la Valachie . La manière dont l'esprit
national des Moldaves et des Valaches s'est étcint après
quelques générations , par le despotisme des Turcs , l'époque
JANVIER 1808. 235
précise où des princes grecs ont commencé à gouverner ces
contrées , au commencement du dernier siècle ; la dépravation
profonde et entière des Daces , leurs moeurs actuelles ;
la distribution géographique et l'état physique des pays
qu'ils occupent aujourd'hui , tels sont les points principaux
auxquels se rapporte la narration de M. Thornton. Parmi
les faits qui intéressent le plus l'histoire de l'homme dans ce
récit , nous avons distingué ce qui concerne les goîtreux et
les idiots des montagnes de ces cantons. Ces infirmités se
rencontrent dans ces montagnes comme dans celles des
Alpes , et sont véritablement hideuses. Elles paraissent
effacer , quand elles sont parvenues à un certain point , le
caractère distinctif de l'homme. Le voyageur qui donne ces
détails , rapporte qu'étant entré dans une chaumière de ce
pays ,-le chef de llaafamille, qui était assis sur la cendredu
foyer au moment où il entra , se leva et força de se retirer ,
en la saisissant par le cou , une créature vivante , ouplutèt
une vraie momie nue , dont le corps s'était épuisé par le
développement de son goître , et chez laquelle on ne remarquait
d'autre signe de vie qu'un regard sans expression , et
qui inspirait une sorte d'effroi.
On évalue à un million le nombre des habitans de la
Valachie et de la Moldavie.
,
Atour to Sheraz , etc. By Edward Scott Waring.-Ne dis
pas de mal de Shiras , s'écrie Hasis , poëte persan , car
Shiras est comme une mouche sur la joue de l'univers .
M. Waring ne fait pas un grand éloge de cette ville trop
vantée. Les rues en sont si étroites , dit- il , que si l'on y
passe à cheval , et qu'on rencontre un ane chargé de bois
on est obligé de s'arrêter. Les maisons , ajoute-t-il , sont
mesquines et sales. On y voit une fonderie , une verrerie ,
de bons ouvriers dans différens genres. L'auteur de la
tournée à Shiras , donne plusieurs renseignemens curieux
sur les moeurs des Persans. Chez ce peuple , les beaux-arts
sont bien peu perfectionnés ; les peintres attrapent la ressemblance,,
mais ils n'ont aucune idée de la perspective , et
très-peu du clair-obscur. Les amateurs du pays assurent
que les Européens font mieux les figures , que les Chinois
Pemportent sur les Européens pour le coloris. On voit dans
les tableaux persans des personnages aussi grands que les
montagnes .
Dans les habitudes de la vie , les devoirs , les pratiques religieuses
se mêlent aux plaisirs , et assez souvent la prière
du soir succède chez les personnes riches au spectacle des
1
236 MERCURE DE FRANCE ,
danseuses. II y a une autre classe de gens plus méprisés et
plus méprisables que les danseuses , ce sont des bouffons
nommés lootes , qui amusent les grands par des délations et
des rapports , la plupart du tems mensongers sur les habitans.
M. Waringne fait pas un portrait bien séduisant des
Persanes . Il assure qu'elles sont absolument dépourvues de
délicatesse et de modestie , que leur langage est grossier .
Ces femmes portent un grand manteau quand elles vont
dans les ruès , et présentent dans ce costume l'aspect de
grandes figures , dont on n'aperçoit rien que deux yeux
noirs très-brillans , et qui paraissent jouir de la curiosité
qu'ils excitent. Lagrandeur des yeux, leur expression languissante
, le teint noir sont les charmes que les Persans
recherchent le plus dans la beauté. On voit à Shiras
des femmes aussi blanches que des européennes . Des sourcils
qui se joignent sur le front sont pour elles un trait de
beauté , auquel elles attachent un grand prix ; elles peignent
en noir l'intervalle sourcillier lorsqu'il n'est pas ainsi naturellement
rempli. Les veuves se remarient en Perse sans
aucune difficulté. Le mari d'une très-jeune femme lui donne
une duègne qui l'instruit des devoirs du mariage .
M. Waring fait connaître plusieurs autres particularités
des moeurs des Persans .
-On a distingué parmi les nouveaux ouvrages mis en vente
à la dernière foire de Leipsick , les premières livraisons du
beau Voyage de MM. Humboldt et Bonpland , qui paraît
à la fois en allemand et en français . M. Limmermand, favorisé
sans doute par les communications libérales des auteurs
de cet important ouvrage , a donné dans son excellent
Almanach des voyages , publié en allemand , un aperçu
de ce grand et magnifique travail , en faisant ressortir les
résultats qu'en doivent retirer la géographie zoologique ,
et l'anthropologie : nous nous proposons de donner une
traduction de cette notice .
-M. Lechenant , l'un des naturalistes de l'expédition du
capitaine Baudin , resté malade à Batavia , a rapporté en
France une très-belle collection d'Histoire naturelle , composée
de minéraux , de quadrupèdes , mammiferes , et ovipares
; de serpens , et d'oiseaux ; de coquilles , et d'insectes ,
avec un magnifique herbier , et une des plus rarss collections
d'armes et d'instrumens des Indes , d'Otaïti , de
Java , etc.
:
JANVIER 1808 . 357
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR.)
AFRIQUE.- Alger.-Le consul-général des Etats-Unis,
àAlger vient d'adresser aux consuls de sa nation, établis
dans les divers ports de France , une note officielle por
tant que, par traité du 16 décembre dernier , il a conclu
avec le dey d'Alger un arrangement, en vertu duquel le
commerce américain ne sera plus inquiété par les corsaires
de cette régence. Le dey a consenti à recevoir en argent
une contribution annuelle , en remplacement des objets de
guerre que les Etats-Unis s'étaient engagés à lui fournir par
un traité . Les bâtimens américains pris par les Algériens
ont été relâchés.
- ANGLETERRE. - Londres , le 12 Janvier. Miranda est
revenu à Londres avec quatre vaisseaux de guerre et 7000
hommes de débarquement ; il a proposé , dit-on , au gouvernement
britannique , de se charger de constituer toutes
les provinces espagnoles du Nouveau-Monde en état fédératif
et indépendant , sous la protection de l'Angleterre.
-M. le colonel Carr , servant dans la troupe de la compagnie
des Indes occidentales , vient d'arriver à Londres.
Son intention était d'aller par terre en Perse remplir une
mission dont il était chargé par son Gouvernement; mais
il n'a pu parvenir à obtenir une audience du roi de Perse.
Il a appris à Bagdad , que S. M. était accompagnée d'un
ambassadeur français et qu'elle avait derniérement conclu
un traité de paix solide et durable .
-La nouvelle de la reddition de Madère, aux forces britanniques,
a été annoncée hier au lord-maire , par la lettre
officielle suivante :
Downing-Street , le 19 janvier 1808.
Milord , j'ai l'honneur d'informer votre seigneurie , que le major
Murphy est arrivé avec des dépêches du major-général Beresford , annonçant
que Madère s'est rendue par capitulation , le 24 décembre , à
un détachement des forces de S. M. et à une escadre sous les ordres du
vice-amiral sir Samuel Hood.
J'ai l'honneur d'être , etc. Signé CASTLEREAGH.
M. de Staumberg , ambassadeur de S. M. l'empereur
d'Autriche , a reçu des ordres positifs pour son départ ; il
a en conséquence quitté Londres, MM. d'Alopeus et de
238 MERCURE DE FRANCE ,
Jacobi ne tarderont pas non plus à quitter la capitale de
l'Angleterre .
Tous les journeaux anglais sont remplis de diatribes contre
le ministère actuel; son obstination à soutenir une guerre
inégale ,est la cause du murmure universel. Il y a parmi
les négocians , de fréquentes réunions où l'on manifeste
le désir et le besoin de conclure promptement la paix.
DANEMARRCCKK..- Copenhague , le 12janvier.-On vient
d'ordonner en Norwège une inscription extraordinaire de
tous les individus en état de porter les armes , afin de recruter
l'armée mise sur pied dans ce royaume .
-La population de Copenhague a pris depuis 1796 jusqu'en
1806 , un accroissement de 13,843 individus . D'après
Je recensement fait en 1806, le nombre des habitans se monte
à 97,438 personnes .
HOLLANDE. Le 21 janvier. - Dans la nuit du 14 au
15 janvier un ouragan très-violent s'est fait sentir sur les
côtes des Pays-Bas , et sur-tout en Hollande. A Anvers , à
Flessingue , on a éprouvé des dégâts considérables par la
crue extraordinaire des caux. Plusieurs villes de la Hollande
ont encore souffert de plus grands dommages.. Plusieurs
digues ont été rompues , une partie de la ville d'Amsterdam
a été inondée, les villes de Middelbourg , Edam ,
Goui , Medembleek , Malden , Cortgeen , Goes , et plusieurs
autres encore , ainsi qu'un grand nombre de villages , ont été
couverts d'eau .
La clôture de la session du Corps-Législatif a eu lieu
vendredi , 15 , en vertu d'un message de S. M. , et en même
tems ce corps a été convoqué en session extraordinaire.
L'ouverture s'en est faite le 18. Mr J. B. Verheyen a été
nommé président.
(INTÉRIEUR. )
Sénatus- Consulte du 21 janvier 1808 .
Art. Ir. Quatre-vingt mille conscrits de la conscription
de 1809 sont mis à la disposition du gouvernement.
II. Ils seront pris parmi les jeunes gens qui sont nés du
1er janvier 1789 au 1 janvier 1790 .
III. Ils seront employés , s'il y a lieu , pendant le cours
de la présente année , à compléter les légions de réserve de
l'intérieur et les cadres des différens régimens dont les dépôts
sont en France .
---Par undécret du 21 janvier , les villes de Kehl , Cassel ,
JANVIER 1808. 239
Wesel , Flessingue, et leurs dépendances , sont unies au
territoire de l'Empire français . -Kehi fera partie du département
du Bas-Rhin, Cassel du département de Mont-
Tonnerre , Wesel de celui de la Roër , et Flessingue de
celui de l'Escaut .
ANNONCES .
;
Dissertations sur plasieurs espèces de Fucus peu connues et nouvelles
, avec leur description en latin et en français ; par Lamouroux.
Premier fascicule , avec 36 planches , format grand in-4°. AAgen , et
se trouve à Paris , chez Treuttel et Wurtz , libraires , rue de Lille.-
Prix , sur papier fin d'Angoulême, 24 fr.; sur papier vélin , 32 francs .
2 fr. en sus franc de port .
L'ouvrage que nous annonçons est à la fois le premier qui ait été
fait en France , et le meilleur qui ait été publié sur la famille encore
obscure des algues marines ; Hudson , Goodenouph , Woods
ward , Stackhouse , et Dawson Turner , en Angleterre ; Gmelin
Esper , Wulfen , en Allemagne , s'étaient spécialement occupés de ces
plantes que Linné avait depuis long-tems classées dans sa Cryptogamie
parmi les algues ; mais aucun de ces auteurs n'avait observé , ní
conuu , un assez grand nombre de Fucus pour établir leurs espèces
d'après des caractères certains et pour fixer leur nomenclature. Les Dissertations
de M. Lamouroux répandent à cet égard le plus grand jour ,
et traitent aussi de la physiologie de ces plantes , prises en considération
jusqu'à présent par trop peu de naturalistes . A une Introduction trèsbien
faite , et qui offre des faits curieux , des généralités importantes sur
les Fucus , M. Lamouroux fait d'abord succéder une Dissertation savante
aur les nombreuses variétés du Fucus crispus de Linné . Ce Fucus ,
auquel on avait donné une foule de noms divers , a reçu de l'auteur
celui de Polymorphus qui le caractérise éminemment d'après les formes
variées qu'il présente .- Ces variétés sont disposées en quatre séries , et
sont représentées par les quarante premières figures dans les planches
dont l'ouvrage est accompagné. Dix- neuf autres espèces de Fucus sont
exposées ensuite avec la même précision , la même clarté , la même
critique. L'auteur , formé par l'étude des vrais naturalistes , et nourri de
leurs principes , fait précéder ses descriptions par une phrase qui renferme
le caractère exclusif des espèces , et qui les isole parfaitement . il
rapporte leur synonymie et les décrit complètement en latin sous le
rapport de la racine , de la tige , des rameaux , de la fructification , de
la substance , de la couleur, de la hauteur et de la station. Il répète à
peu près la même description en français , et discute dans cette langue
tout ce qui peut être relatifaux espèces dont il finit par désigner l'hati
240 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1808 .
tation avec exactitude , en sorte que chaque Dissertation particulière est
unehistoire complète de la plante qui en est l'objet. Trente-six planches
terminent l'ouvrage. Ces planches , gravées par Sellier , d'après des dessins
fidèles , la plupart pris sur des plantes plongées dans leur élément
naturel , offrent par conséquent leur port individuel et tous les caractères
qui peuvent les distinguer. Des vingt espèces de fucus décrites
dans l'ouvrage , dix sont nouvelles , si l'on compte le fucus ocellatus
que M. Lamouroux avait publié avec quelques autres dans le bulletin
de la Société philomatique , et qui se trouvent cités dans la Flore française
de MM. Lamarcket Decandolle.
Nous terminerons cette notice , en observant que l'ouvrage de M. Lamouroux
ne le cède ni par la beauté du papier ni par celle de l'impression
, à aucun ouvrage moderne sur l'histoire naturelle. Il sera
sûrement recherché par les amateurs de cette belle partie des connaissances
humaines , et fera attendre avec impatience la publication des
nouveaux fascicules que l'auteur ne tardera point à faire paraître.
Supplément des Codes Napoléon et de procédure civile , ou Recueil
de Sénatus-consultes , des lois , des décrets impériaux , des avis du
conseil d'Etat , des circulaires et instructions ministérielles , contenant
des explications de ces deux Codes , ou des moyens d'exécution des
articles qui présentaient des difficultés dans leur application ; publiés
depuis l'an XI ; réunis et mis en ordre par L. Rondonneau. Un volume
in-4°. Prix , 5 fr. et 6 fr. franc de port . Idem in-8° . Prix , 3 fr. et 4 fr.
francde port . Idem in-32. Prix , 1 fr . 50 cent. et 2 fr. franc de port.
A Paris , chez Rondonneau , au dépôt des lois , rue Saint-Honoré, près
Saint-Roch ; Léopold Collin , libraire , rue Gilles- Cooeur , nº . 4.
Ces éditions sont de mêmes formats que les éditions officielles .
OEuvres choisies de Pope. Trois volumes in-12. Prix , 7 fr. 50 cent. ,
et 10 fr. franc de port. A Paris , chez Louis , libraire , rue de Savoie
et chez le Normant.
Voyage dans les départemens du midi de la France ; par A. L
Millin , membre de l'Institut , de la Légion d'honneur, et conservateur
des médailles , des pierres gravées et des antiques de la Bibliothèque
impériale , etc. Deux forts volumes in-8° . avec atlas in-4°. Paris , chet
Tourneisen fils , rue de Seine , nº. 12. Prix , 36 fr. papier ordinaire
72 fr. papier vélin grand-raisin .
M. le Conseiller-d'Etat , directeur-général de l'instruction publique ,
vient , par sa décision du 2 de ce mois , d'admettre les Annales nécrològiques
de la Légion d'honneur , par M. J. Lavallée , pour être
placées dans les Bibliothèques des lycées , et données en prix aux élèves
de ces établissemens . :
1
( N° CCCXLII . )
(SAMEDI 6 FÉVRIER 1808. )

MERCURE
DE FRANCE .
POESIE .
?
LES AILES D'ADONIS , ou LES DANGERS DE L'AMOUR ,
Öde anacreontique , imitée de M. Bernardin de St.-Pierre:
UNE Nymphe devint mère
D'un enfant , dont la beauté
De Diane , si sévère ;
Sut fléchir l'austérité.
Sur son front est la décence , ΑΙΣ
Dans ses discours la candeur :
Il ressemble à l'innocence
Qui sourit à la pudeur.
Vénus , que Mars abandonne ,
Boudant les jeux et les ris ,
Voit cet enfant , et soupçonne
Qu'il pourrait être Adonis :
ADiane elle l'enlève ;
Et son coeur secrètement
S'énorgueillit d'un élève ,
Qui lui promet un amant.
:
2
Mais Diane , inconsolable ,
Parcourt les monts et les bois : A
Appelle l'enfant aimable
Qui ne vient plus à sa voix ;
Et sachant quelleDéesse ..
APaphosl'a transporté,
Q
DEPT
DE
LA
SEIN
242 MERCURE DE FRANCE ,
Craint pour sa jeune sagesse
L'écueil de la volupté.
Elle apprend que Cythérée ,
Par le plus heureux hasard ,
Doit , de sa cour entourée ,
Vers les bois guider son char ;
Que lasse dans la campagne
D'errer seule avec son fils ,
La Déesse s'accompagne
De l'Amour et d'Adonis .
Diane aussitôt rassemble
Les Nymphes de ses forêts :
Elles aiguisent ensemble
Leurs javelots et leurs traits ;
Et , quand le char s'embarrasse
Dans des sentiers inconnus ,
La Déesse de la chasse
S'offre aux regards de Vénus .
Elle prétend qu'on lui rende
L'enfant si cher à son coeur.
Elle presse , elle commande ;
Et Vénus tremble de peur .
Vénus a peu de vaillance ;
Elle perd jusqu'à la voix ;
Les Grâces sont sans défense ,
Ga
Et l'Amour est sans carquois.
Elle pleure , elle envisage
Son Adonis et l'Amour ,
Tous deux enfans du même âge ,
Tous deux beaux comme le jour
Par des caresses légères
Tous deux lui payant ses soins ,
Et si pareils que deux frères
Pourraient se ressembler moins.
Elle invente un stratageme ,
Et sans délais l'accomplit.
Le dos de l'enfant qu'elle aime
De deux aîles s'embellit.
A Diane , qui l'appelle ,
Le montrant avec son fils ,
Elle lui dit : « Vois , cruelle ,
>> Et , si tu l'oses , choisis.
Diane Lotte incertaines slag
1
FÉVRIER 1808 . 245
Entre ces enfans allés :
Ellehésite , en croit à peine
Ses yeux errans et troublés :
Vénus attend sa réponse :
Mais Diane , sans retour ,
Au jeune Adonis renonce ,
**De peur deprendre l'Amour.
" "
M. MURVILLE.
ENIGME.
QUOIQU'AUJOURD'HUI je sois de mode ,
Je n'en suis pas moins incommode ;
J'arrivebrusquement , et j'entre sans façon ,
Comme ferait quelqu'un de la maison.
Oncroirait que je fais le bonheur de la vie ,
On me reçoit comme sa douce amie ,
On m'honore du même nom ,
Et si celui que je tourmente
Ne me voit pas d'un très-bon oeil ,
Pour tout mauvais accueil ,
Il me chansonne ou me plaisante.
Un demi-cercle , un cercle entier
Que d'un seul noeud il faut lier ,
Mêmes objets que de suite on rassemble ,
Pour les lier encore ensemble ;
Allant de pair un double martelet ;
De trois frères celui qu'on dit être muet,
Sont nécessaires à mon être.
Apeine y verras-tu si je viens à paraître .
: LOGOGRIPHE .
S..
FÉNÉLON et Rousseau , mes sublimes apôtres ,
Au plus haut point de gloire ont daigné me porter .
Chacun se sert de moi , les sots comme les autres ;
Combien de gens me font sans s'en douter !
Mon chef à bas je suis l'ornement de Thémire ,

Et sur son seinj'aime à me balancer.
Lycas à ses genoux soupire ,
Lycas voudrait me déplacer ;
د
201
!
i
Q2
2 MERCURE DE FRANCE,

Thémire fuit et sa bouche refuse ,
Mais ses yeux .... ses yeux indiscrets
Ont déjàdit ce mot , source de vains
Qu'on trouvera si l'on s'amuse
A retrancher encor mon chef.
regrets
Sur deux pieds je suis pronom. Bref ,
4
Il ne m'en reste qu'un ; comment faire comprendre
Ce qu'il présente , ce qu'il est ?
Je crains vraiment d'en trop apprendre :
Sur ce pied-là je suis muet.
Par M. PHÉDELIN.
CHARADE.
Mon tout, de son petit gosier ,
Va faisantmon dernier , perché sur mon premier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro. 1
Lemot de l'Enigme du dernier Numéro est la Noix .
Celui du Logogriphe est Course , où l'on trouve cours ,cour,cou,
co, corps, et la lettre C, chiffre romain.
Celui de la Charade est Port-ail.
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
( EXTRAITS . )
LETTRES INÉDITES DE Mme LA MARQUISE DƯ
CHATELET , A M. LE COMTE D'ARGENTAL , auxquelles
on a joint une Dissertation sur l'existence de
Dieu , les Réflexions sur le bonheur , par le même
auteur , et deux Notices historiques sur Mme DU CHATELET
et M. D'ARGENTAL. A Paris , chez Xhrouet ,
imprimeur , rue des Moineaux , nº . 16 ; Déterville ,
libraire , rue du Battoir , n° . 16 ; Lenormant , rue des
Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois , n° , 17 ; Petit ,
Palais du Tribunat , galerie Virginie ,n° 16.-1806.
On a publié depuis quelque tems un grand nombre
de recueils de lettres familières écrites par des femmes
FAVRIER 1808.0 245
plus ou moins célèbres. La plupart de ces lettres ne
sauraient être regardées comme des modèles du style
épistolaire ; mais elles offrent toutes de l'intérêt par
les détails qu'elles contiennent sur des personnages
connus soit à la cour , soit dans les lettres , et par des
peintures de moeurs et de caractères qu'on ne peut
guères trouver que dans ces sortes d'écrits. L'histoire
occupée exclusivement de grands intérêts est trop souvent
obligée de négliger ces détails accessoires : les
Mémoires particuliers écrits par des hommes passionnés
et composés pour le public , présentent souvent ces
mêmes détails altérés par la passion, ou par le désir
d'intéresser lés lecteurs . C'est dans les lettres familières,
c'est sur-tout sous la plume légère des femmes habiles à
saisir les nuances les plus délicates , qu'on peut se flatter
de voir revivre les personnages célèbres avec leur physionomie
et leur costume. C'est là qu'on peut trouver
l'histoire à la fois la plus piquante et la plus vraie des
vertus , des vices , des ridicules et des travers de la
société. Cela suffit pour expliquer le succès qu'ont généralement
obtenus les recueils dont nous parlons .
On doit distinguer dans ce nombre les lettres de
Mme dú Châtelet à M. d'Argental. Le nom de cette
femme célèbre , celui de Voltaire , qu'il est inutile d'appelerplus
célèbre encore , et qui est à peu près exch
sivement l'objet de cette correspondance , la recommandent
doublement à l'attention des lecteurs. Tout ce
qui a rapport à un écrivain qui a en tant d'influence
sur son siècle , tout ce qui peut répandre un jour nouveau
sur son génie , sur son caractère , sur le principe
de ses succès et de ses erreurs , ne peut guères manquer
d'exciter une vive curiosité . On trouvera à cet égard
plusieurs détails fort curieux dans les lettres que nous
annonçons , et c'est-là leur principal mérite : mais on
y chercherait en vain cet esprit supérietur que , sur la
foi de Voltaire , on accorde généralement à Mme du
Châtelet. Son style a du naturel , de la rapidité, et
même une sorte de chaleur due à la vivacité des sentimens
qui l'agitent ; mais il est absolument dépourvu
d'élégance et de grâce , et n'offre peut-être pas un seul
de ces traits heureux qui font reconnaître ordinaire
246. MERCURE DE FRANCE ,
ment la plume d'une femme. <<<Son style , dit avec raison.
>> l'auteur de la Notice , est souvent négligé , incorrect ,
>> chargé de fréquentes redites. Quand une idée l'agite ,
>> elle y revient sans cesse : c'est le langage de la passion.
>> On ne pourra le méconnaître ; et si on aime à re-
>> trouver ce langage jusque dans des lettres imagi-
>> naires , ne doit- il pas avoir quelque prix , quand ces
>> lettres sont réelles , quand elles ont été écrites par
>> Mme du Châtelet , et quand Voltaire en est l'objet ?>>
Ce peu de mots qui caractérise parfaitement l'espèce
d'intérêt qu'on trouve dans ces lettres , pouvait suffire
à M. Hochet pour satisfaire sa conscience d'éditeur , et
le dispenser d'y chercher un mérite littéraire qui n'y
est point ; sur-tout il ne fallait pas , en prononçant sans
nécessité le nom de Mme de Sévigné, indiquer au lecteur
une comparaison trop accablante pour celle dont
il entreprend le panégyrique , ni se donner tant de
peine pour prouver comment le naturel qu'on admire
dans ces lettres , est un naturel qu'elle s'était fait à elleméme
, c'est-à-dire , à peu près en d'autres termes ,
comment elles sont naturelles, sans l'être. Il n'était pas
plus besoin de prouver qu'elles ne sont point les modèles
uniques du genre épistolaire , ce qui , je crois , n'a
jamais été avancé par personne : car si l'on juge les
lettres de Mme du Châtelet aussi sévèrement queM. Hochet
paraît le craindre , ce ne sera sûrement pas parce
qu'elles ne ressemblent en aucune manière à celles de
Mme de Sévigné , mais parce que cette franchise d'expression
et cette vivacité de sentimens , dont il exagère
peut-être un peu le mérite , ne sauraient dédommager
tout-à-fait de l'esprit et des grâces qu'on désirerait
y trouver.
Les premières lettres du recueil que nous annonçons
datent de la fin de 1734. Voltaire , à cette époque , venait
de publier les Lettres philosophiques et le Mondain.
Il avait craint d'être arrêté par suite du scandale
qu'avaient excité ces ouvrages , et d'après le conseil de
ses amis , il s'était retiré en Hollande. Mme du Châtelet:
peint vivement la douleur et l'inquiétude où ce départsubit
l'avait plongée : elle tremble que le ministère ne
profite de cette espèce d'exil volontaire , pour fermer à ,
:
FEVRIER 1808. 247
jamais à Voltaire l'entrée de la France. « Je crains mor-
>>>tellement , dit-elle, qu'on ne se fâche de son départ
>> sans permission ; que le ministère soupçonneux ne
>> découvre qu'il est en Hollande.... que , s'ils sont en
>> colère, ils ne prennent ce prétexte pour s'en défaire ,
>>set qu'ils ne disent qu'étant sorti du royanme: sans
>>permission , ils ne veulent point qu'il y rentre.... Il
>>n'y a qu'à le laisser où il est , dira-t-on , et nous ,
>>nous serions pris au trébuchet. Enfin , votre amitié
>> nous a séparés , nous a plongés dans l'enfer ; c'est à
>> elle à nous en retirer. Au nom de cette amitié et de
>>mon malheur extrême , mandez-moi la façon dont on
>> a pris son départ à la cour. Il y a quinzejours que je
>>n'ai eu de ses nouvelles ; je crains qu'on n'ait retenu
>> ses lettres : je joins à tous mes maux l'inquiétude de sa
>> santé , qui est le plus grand de tous. Au nom de Dieu !
>>songez aux dangers qu'il court d'être découvert en
>> Hollande , et de perdre par-là l'espoir de revenir ici .
>>>J'en mourrais de douleur : vous n'en douteriez pas ,
>>si vous pouviez voir celle qui me consume , et cepen-
>>>dant j'ai encore de l'espérance : que sera-ce si je la
>> perds ? »
Cette citation peut justifier ce que j'ai déjà dit du
style épistolaire de Mme du Châtelet. On voit que s'il
n'est pas fort élégant , il a du moins beaucoup d'éner-:
gie. Elle force son correspondant à entrer dans toutes
ses inquiétudes : l'hyperbole est sa figure favorite , et à
chaque page on la voit prête à mourir de douleur : il
est vrai que M. d'Argental devait savoir à quoi s'en
tenir sur cette menace répétée trop souvent pour être
bieneffrayante... J
L'exil de Voltaire ne fut pas de longue durée : il revint
bientôt à Cirey. C'était alors l'époque la plus brillante
de sa carrière littéraire , et elle fut signalée par la
publication de ses meilleurs ouvrages qui se succédaient
avec une rapidité sans exemple. Malheureusement ce
tems de gloire et de succès fut trop souvent troublé par
les tracasseries que lui suscitaient de nombreux ennemis :
anxquels il donnait souvent trop de prise par ses im-.
prudences . C'est un speetacle vraiment affligeant que
devoir le poëte trop hardi compromettant chaque jour
248 MERCURE DE FRANCE ,
la gloire et le repos du père de Mérope et d'Alzire
Mme du Châtelet était continuellement occupée à le
retenir dans les bornes de la modération et de la sagesse ,
et comme elle le dit quelque part , elle passait sa vie à
combattre contre lui pour lui-méme. En 1738 , l'abbé
Desfontaines ayant publié un libelle qui l'attaquait dans
sonhonneur aussi bien que dans ses ouvrages , Mme du
Châtelet , toujours pleine d'une tendre sollicitude pour
son ami , s'épuise en précautions pour lui déroberce
libelle ,dont la lecture , suivant son expression accoutumée
, l'aurait fait mourir de ce chagrin. Cependant
comme on y avançait plusieurs faits calomnieux qu'il
était important de réfuter , elle conçoit en même tems
l'idée singulière de faire répondre Voltaire à son insçu
etdepublier sous son nom un mémoire justificatif. Mais
bientôt , et heureusement peut-être pour son client et
pour elle-même , le funeste pamphlet tombe entre les
mains de Voltaire , qui , au lieu de mourir , se mit aussitôt
en devoir d'y répondre. C'est alors sur - tout que
Mma du Châtelet fait usage de tout ce qu'elle a de crédit
sur l'esprit irritable du poëte pour le décider à repousser
l'outrage avec calme et avec dignité. Aussi le Mémoire
sur la satire , composé sous ses yeux et parises conseils ,
porte-t-il un caractère de moderation qu'on ne trouve
pas toujours dans les écrits polémiques de Voltaire : il
semble même que ce ton si étranger à ce grand écrivain
lui ait porté malheur. Ce morceau n'est ni piquant , ni
même bien solidement raisonné. D'ailleurs cet excès de
calme dans un moment où il avait si fort sujet d'être
en colère , paraît trop évidemment une affaire de calcul ,
et je ne sais si de bonnes et franches injures n'auraient
pas encore mieux valu que cette douceur apprêtée qui
n'est pas exempte de quelque apparence d'hypocrisie.
Quoi qu'il en soit , l'usage que fit Mme du Châtelet dans
cette occasion et dans plusieurs autres de l'empire qu'elle
avait su prendre sur un caractère aussi emporté , fait
honneur à sa modération et à sa prudence : il lui en
ferait encore plus , et sans doute ses sages conseils auraient
été plus efficaces , si elle n'avait pas trop souvent
partagé les emportemens qu'elle prétendait calmer. La
haine ne s'exprime pas dans ses lettres avec moins d'é
4
FEVRIER 1808.
31
249
nergie que l'amitié. On est fâché de lui voir outrager
à la fois le génie , la vieillesse et le malheur dans la
personne de Rousseau , qu'elle qualifie de vieux scélérat
et devieux serpent, et dont le retour momentané , après
un long exil , la met dans une véritable fureur. Les
épithètes de cuistre et de polisson , qui déshonorent trop
souvent les lettres de Voltaire , sont encore plus choquantes
sous la plume d'une femme : il faut croire que
cen'estpas làcette franchise d'expression que M. Hochet
a prétendu mettre en balance avec le naturel que Mme
de Sévigné s'était fait à elle-même.
Le libelle s'oublie : mais Mme du Châtelet n'y gagne
rien. Le roi de Prusse succède à l'abbé Desfontaines
pour latourmenter, et après s'être tant emportée contre
Jes ennemis de Voltaire , il faut qu'elle ait à se plaindre
de Voltaire lui-même. Le poëte s'éloigne d'elle à diverses
reprises pour aller à Berlin. Là , occupé à rendre au
Salomon du Nord l'encens qu'il en reçoit chaque jour ,
et qui , en dépit de la philosophie , lui porte un peu à
la tête , il oublie plus d'une fois les devoirs de l'amitié
pour se livrer aux soins du courtisan. Mme du Châtelet
confie tous ses chagrins à M. d'Argental. <<<Je ne recon-
>> maisplus celui d'où dépend et mon mal et mon bien ,
>>: ni dans ses lettres , ni dans ses démarches. Il est ivre
>->-absolument.... Tout ce que j'ai éprouvé depuis un
>», mois détacherait peut - être toute autre que moi,
>omais s'il peut me rendre malheureuse , il ne peut di-
>>-minuer ma sensibilité. Je sens que je ne serai jamais
>> raisonnable , je ne le voudrais pas même , quand il ne
>», tiendrait qu'à moi ; et malgré tout ce que je souffre ,
>> je suis persuadée que celui qui aime est encore le plus
>>>heureux. >> Mais si la tendresse de Mme du Châtelet
s'alarme facilement , elle se rassure et pardonne de
même. Un mot de Voltaire lui fait tout oublier , et
alors son aversion pour le roi de Prussé , sans être moins
vive , s'exprime plus gaiement. >> Il ne conçoit pas , dit-
>>elle , de certains attachemens ; il faut croire qu'il en
>>>aimera mieux ses amis. Il n'y a rien qu'il n'ait fait
>>>pour retenir le nôtre , et je le crois outre contre moi ;
>>mais je le défie de me hair plus que je ne l'ai haï depuis
deux mois.Voilà vous me l'avouerez , une plat
250 MERCURE DE FRANCE ,
1
L
>
>> sante rivalité. » Il me semble que ces deux passages
sont assez clairs pour qu'on puisses'étonner de l'extrême
charité de l'Editeur , lequel cherche à élever quelque
doute sur la nature de l'attachement qui unissait Mm
du Châtelet à Voltaire. Cette précaution est ici d'autant
moins placée , que ces lettres perdraient certainement
presque tout leur intérêt auprès de la plupart des lecteurs
, si on parvenait à leur faire partager un pareil
doute. D'ailleurs n'en sommes-nous pas venus au point
qu'une liaison illégitime , loind'avoir besoin d'être ainsi
dissimulée , devient presqu'un titre à l'estime , quand
elle est aussi durable que le fut celle dont nous parlons ?
On voit que Mme du Châtelet confiait à M. d'Argental
ses pensées les plus secrètes et tous les mouvemens de
son coeur. Voltaire de son côté ne craignait pas davan- 1
tage de fatiguer une amitié portée véritablement jusqu'à
l'héroïsme. Le ministère lui donnait-il quelques nouveaux
sujets d'inquiétude , aussitôt arrivaient de Cirey.
lettres sur lettres. M. d'Argental , tourmenté par, Voltaire
, tourmenté par Mme du Châtelet , se voyait contraint
chaque jour à de nouvelles démarches , et finissait
ainsi par porter la peine de toutes les imprudences du
poëte. C'était payer un peu cher le titre d'ange gardien
et l'honneur de mettre Cirey à l'ombre de ses aîlės :"
mais il faut croire que cette plaisanterie le flattait beaucoup,
ou du moins paraissait bien piquante à Voltaire ,
puisqu'il ne cessa de la répéter pendant environ cinquante
ans. Au reste si le crédit et la considération dont jouissait
M. d'Argental conservèrent souvent à l'auteur de"
Mérope une tranquillité tant de fois menacée , il paraît , <<
d'après la notice de l'Editeur , que la sûreté de son goût
et la franchise de ses critiques ne furent pas moins utiles
à sa gloire . Cette notice , qui a le mérite de rendre intéressant
celui qui en est l'objet , le lave complètement
du vernis de ridicule que Marmontel a voulu répandre
sur lui dans ses Mémoires. Il est à remarquer d'ailleurs
que cet écrivain ne donne d'autre preuve de l'ineptie
qu'il se plaît à lui attribuer , sinon qu'il ne put pas ou
ne voulut pas éconcer clairement son opinion sur la
tragédie de Denys de Turan. Orr quand on lit cette
pièce, il n'estpas difficile de pénétrer la véritable cause
FEVRIER 1808. 251:
de ces demi-mots , de ces réticences ,de ces phrases indécises
que Marmontel eut la bonhommie de prendre
pour une marque d'incapacité.
La notice sur M. d'Argental est suivie d'uneDissertation
sur l'existence de Dieu. Ce morceau peu connu ,
quoiqu'anciennement imprimé dans un autre ouvrage ,
me paraît sans comparaison ce qu'il y a de meilleur
dans celui-ci. Une autre femme, en écrivant sur un pareil
sujet , se serait attachée de préférence aux preuves
de sentiment , et aurait voulu parler à la fois au coeur
et à la raison : Mme du Châtelet , suivant un sentier moins:
battu , n'a pas craint de s'enfoncer dans les profondeurs
de la plus sévère philosophie. Il faut donc s'attendre à
trouver dans sa Dissertation , la sécheresse de style qui
est presque inséparable des abstractions métaphysiques :
mais il ne faut pas lui en faire un reproche ; elle n'a
voulu que convaincre ,et elle a atteint son but. Ses
raisonnemens , étroitement enchaînés entr'eux , ne laissent
aucune prise au sophisme et portent jusqu'à l'évidence
mathématique , la démonstration la plus importante
de toutes les vérités .
Je dirai peu de choses des Réflexions sur le bonheur :
ellesame paraissent trop peu dignes de l'auteur du
Traitéde l'existence de Dieu , et ne méritaient en aucune
manière l'honneur d'être réimprimées. Le principe
qui en fait la base est curieux. « Il faut , pour être
>>>heureux , s'être défait des préjugés , être vertueux ,
>> se bien porter , avoir des goûts et des passions , étre
>> susceptible d'illusions . » Il me semble que ce début
ressemble un peu à celui de la gastronomie.
1
3
Voulez-vous réussir dans l'art que je professe ?
Ayez un bon châteaudans l'Auvergne ou laBresse.
On pourrait dire à Mme du Châtelet que ceux qui
possèdent at tous ces avantages n'ont guères besoin de
leçons sur le bonheur , et qu'il n'y aaaauuttrree chose à leur
recommander que de ne pas en abuser , et de rester
toujours dans les bornes de la modération et de la vertu,
Mais ce n'est point là ce que prétend leur prescrire
Mme du Châtelet. Suivant elle les moralistes qui disent
aux humains , réprimez cos passions et maîtrisez vos
252 MERCURE DE FRANCE ,
désirs , si vous voulez étre heureux, ne connaissentpas
le chemin du bonheur. Convaincue que nous n'avons
rien àfaire en ce monde qu'à nous y procurer des sensations
et des sentimens agréables , elle n'a d'autre but
que d'apprendre aux humains à tirer de leurs passions
et de leurs goûts tout le parti possible , et les détails
savans dans lesquels elle ne craint pas de descendre
semblent prouver qu'elle avait assez bien étudié son
sujet. Je ne m'arrêterai pas à analyser toute cette belle
théorie : il suffit pour l'apprécier , de lire le passage
suivant , qui ne serait pourtant pas le seul digne d'être
cité. « Le jeu et l'étude , si on en reste encore capable ,
>> la gourmandise , la considération , voilà les ressources
>> de la vieillesse. Tout cela n'est sans doute que des
>>: consolations : heureusement il ne tient qu'à nous
» d'avancer le terme de notre vie , s'il se fait trop at-
>>>tendre ; mais tant que nous nous résolvons à la sup-
>>-porter, il faut tâcher de faire pénétrer le plaisir par
>> toutes les portes qui l'introduisent jusqu'à notre ame :
>>-nous n'avons pas d'autres affaires?
C'est une femme , c'est une mère qui ne voit pas pour
la vieillesse de plaisir plus doux que ceux de la vanité
et de la gourmandise , et qui lui offre le suicide pour
dernière ressource : belle conclusion d'un Traité sur le
bonheur ! On a beaucoup célébré la philosophie de'
Mme du Châtelet : quel homme sensé voudrait en trouver
une pareille dans sa femme , ou même dans sa maîtresse,
et qui ne préférerait à la science vaine et présomptueuse
qui conduit à de telles erreurs , ces douces
illusions et cette aimable ignorance qui vont si bien
aux femmes , et qui sont le plus sûr garant de la pureté
de leur coeur ? Mme du Châtelet fut douée , je l'avoue ,
d'une ame forte et élevée : elle eut , 'si l'on veut , dans
la tête comme dans le coeur plusieurs qualités qu'on eût
admirées dans un homme ; mais la loue-t-on beaucoup
plus en lui accordant tout cela , qu'on ne louerait un
homme en lui reconnaissant toutes les grâces et toute
l'amabilité d'une femme ?** GAUDEFROY. 4
FÉVRIER 1808 1255
:
T
VOYAGE DANS LE MIDI DE LA FRANCE ; par A. L.
MILLIN , membre de l'Institut et de la Légion d'honneur
(1).
:
CHAQUE jour voit paraître de nouveaux Voyages , et
l'on ne doit pas s'en étonner , c'est un beau titre que
celui de voyageur , il a été honoré dans toute l'antiquité,
et l'Académie française , en donnant un prix au
poëte qui célébrerait le mieux leur gloire , a ajouté un
nouvel éclat à leur renommée.
Nous ne prétendons pas compter ici tous les avantages
que les arts , les sciences et le commerce ont tirés
des voyages : ..
To tell them would ahundred tongues require.»
POPE
Mais s'il est facile de sentir le mérite du voyageur , il
ne l'est pas autant de déterminer à qui l'on doit ce nom
et ces éloges ; il suffit que l'on soit sorti des murs où
l'on vit habituellement pour s'intituler voyageur ; mais
nous ne pouvons donner ce nom ni à l'ennuyeux que
l'ennui chasse de chez lui et poursuit par-tout , ni au
fat qui toujours enfermé dans sa voiture pour se mettre
à l'abri des vents , du soleil ou de la pluie , n'apprend
la géographie que dans son livre de poste , et n'étudie
les moeurs des hommes que dans les auberges où il
descend; ni au moribond qui , comme Tristram Shandy ,
prend la poste , et espère courir assez vîte pour que la
fièvre ne l'attrape pas; ni enfin à celui que ses affaires
ou ses devoirs entraînent avec vitesse. Ah ! s'il suffisait
d'avoir franchi de longs espaces pour être un voyageur ,
qui pourraity avoir plus de droit que chacun des guerriers
qui composent nos nombreuses armées , et que la
victoire emporte avec tant de rapidité au nord et au
midi de l'Europe? Mais ils ont assez de titres de gloire
sans en réclamer un nouveau. L'homme assez hardi
(1) Deux volumes in-8°. avec atlas in-4°. Paris , chez Tourneisen
fils , rue de Seine , p. 12. Prix, 66 fr. papier ordinaire ; 72 fr . papier
vélingrand-raisin.
٢٠
254 MERCURE DE FRANCE ,
2
pour braver tous les dangers au-delà desquels il voit
un but utile , assez courageux pour ne craindre aucune
fatigue , assez éclairé pour tirer de l'instruction de ce
qu'il voit , et assez bon écrivain pour faire jouir ses
compatriotes du fruit de ses observations , cet homme
seul est le véritable voyageur.
M. Millin n'a pas bravé les périls d'une longue navigation
, il n'a pas cherché des contrées lointaines , c'est
en France qu'il a voyagé , et c'est déjà mériter un éloge :
sachons-lui gré d'avoir employé les connaissances acquises
par ses travaux à l'examen et à la recherche des
monumens et des beautés de tout genre que possède sa
patrie. Il faut beaucoup d'art et d'esprit et une tournure
piquante d'observations pour rappeler l'intérêt sur des
choses que l'habitude nous a rendues familières et presque
indifférentes. Il est bien plus facile d'exciter la curiosité
en peignant des objets éloignés qu'en parlant de
ceux qui nous entourent...
Les deux volumes que M. Millin vient de publier
sont le résultat des observations d'un homme qui a consacré
sa vie à l'étude des sciences et des lettres , et à la
connaissance des monumens des arts. On s'aperçoit ,
en le lisant et en partageant l'intérêt qu'il sait donner
à tout ce qu'il décrit , qu'il a senti le charme de ces
études , et qu'il a éprouvé comme Cicéron qu'en effet
elles ne nous quittent ni jour ni nuit , qu'elles nous
suivent en voyage , et qu'elles sont nos fidèles compagnes
dans la solitude; mais au lieu de faire l'éloge de
l'auteur , rendons compte de l'ouvrage , et nous obtiendrons
le même résultat..
Le plan de M. Millin est de ne rien laisser passer sans
le remarquer ; il nomme et peint tous les lieux qu'il
traverse , donne en abrégé l'étymologie du nom de chaque
ville , nous apprend en peu de mots l'ancienne
dénomination , le degré de puissance , et les actions importantes
du peuple qui l'habitait. Il décrit sur-tout
avec soin les monumens antiques ou modernes , copie
les inscriptions curieuses , qui toutes sont figurées avec
la plus grande exactitude dans le livre même ou dans
le riche atlas qui l'accompagne ; il en donne la traduction
, explique briévement et avec clarté les mots abréFÉVRIER
1808. 255
gés ou obscurs , de sorte que l'intelligence en devienne
facile , et la lecture instructive et amusante ; on y apprend
à connaître les formules variées du style lapidaire ; ony
distingue les excès de l'adulation des peuples et les témoignages
d'une reconnaissance légitime envers leurs
bienfaiteurs , les expressions touchantes de l'amour
conjugal , de la tendresse maternelle , de la piété filiale ,
et des regrets de l'amitié. On aime à connaître cette
foule de titres , d'offices , de formules variées pour la
vie civile et militaire , pour le culte , pour les lieux
destinés à l'éducation de la jeunesse et au soulagement
de l'humanité.
Les tableaux , les manufactures , les bibliothèques ,
rien n'échappe à l'attention du voyageur. Il y a des
gens qui prétendent qu'il ne faut pas tout dire , il me
semble au contraire qu'on n'en peut trop dire aux
Français , et sur-tout aux Parisiens , sur les beautés de
leur patrie. Si M. Millin avait fait un voyage dans
Paris , peut-être aurait-il fait connaître aux habitans
de cette ville des choses aussi nouvelles pour eux que
celles qu'il leur apprend en parlant de la Provence.
Le voyageur nous conduit , dans le premier volume ,
deParis à Lyon , et au moyen de quelques excursions ,
il nous fait passer par Monbart , Dijon et Autun ; le
second volume nous fait suivre le cours du Rhône jusqu'à
Avignon , nous mène à Aix et à Marseille , et suivant
la côte , à Toulon , à Hyères , Fréjus , Antibes et
Nice ; les deux derniers tomes qui doivent paraître
dans le cours de l'année , nous feront connaître Beaucaire
, Saint-Rémi , Tarascon , Arles , le Pont-du-Gard,
Nimes , Montpellier , Toulouse , Tarbes , Pau , Bordeaux
, Rochefort , Tours et Orléans. On voit que tout
ce qu'il y a d'intéressant dans le midi de la France est
compris dans ce voyage.
A Sens , après avoir visité le collége et le musée , il
nous donne une description du célèbre diptyque qui
contient l'Office des fous et la prose de l'Ane. La couverture
de celui-ci est ornée de sujets mythologiques ,
et cette particularité le rend plus rare ; c'est la représentation
d'une fête en l'honneur de Bacchus. Il est
fidélement représenté dans l'atlas , ainsi qu'un coffre
35.6 MERCURE DE FRANCE ,
d'ivoire qu'entoure une inscription arabe qui n'avait
point encore été aperçue. On voit dans cette bibliothè
que un autre coffre de forme pyramidale avec douze
faces décorées de beaux reliefs , qui représentent différens
traits tirés de la vie de Joseph et de celle de David,
avec des inscriptions grecques presque effacées , que
M. Millin rétablit avec sagacité. On admire sur-tout
les figures que M. Millin a publiées des magnifiques
bas- reliefs qui accompagnent la tombe du chancelier
-Duprat.
Nous ne suivrons pas le voyageur dans toute sa
route et dans ses observations à Auxerre et à Avalon.
Nous saluerons avec lui les champs célèbres où César a
vaincu les nations gauloises près d'Alesia. Nous ne visiterons
pas le singulier château de Bussy pour voir
cette galerie de portraits de femmes qui le décorent , et
lire les devises malignes dont Bussy les avait accompagnées
, triste occupation d'un homme livré aux regrets
de l'amour et de l'ambition. Nous aimerions mieux
nous arrêter au château de Montbart, pour y contempler
un lieu qu'honorait le génie d'un grand-homme.
Ah ! malgré notre respect pour l'antiquité le souvenir
deBuffon et l'aspect de sa demeure ont plus de charmes
à nos yeux que ces monumens qui ont traversé les
siècles ; les mieux conservés périront avant ses ouvrages .
L'auteur donne d'amples observations sur la ville de
Dijon ; il ne néglige pas avant de quitter la Bourgogne
de visiter la belle colonne de Cussy, inexactement décrite
par Montfaucon, et par tous ceux qui en ont déjà
parlé.
Après avoir visité les antiquités d'Autun , il conduit
son lecteur dans les ateliers du Creusot , et lui fait admirer
ces magnifiques usines , et le génie avec lequel
l'homme a su forcer l'eau et le feu à travailler pour
lui , en faisant mouvoir des machines qu'aucun effort
humain ne pourrait mettre en activité. 2
Lyon, cette belle et malheureuse ville , offre à M. Millinune
abondante moisson , son origine , ses établissemens
de charité , son collége , sa bibliothèque , son
çabinet de médailles lui fournissent deux chapitres
pleins d'intérêt. Parmi une foule d'inscriptions que renferme
EPT
DE
LA
SEA
FÉVRIER 1808.
ferme cette ville célèbre , nous ne rapporterons que la
traduction de celle-ci , trouvée dans la rue des Ange
<< Aux manes de Camilla Augustilla qui a tecu
>> trente ans et cinq jours , et qui n'a jamais causo
>> aucun des siens d'autre peine que celle de sa mort.
» Silenius Reginus son frère , a consacré ce monument
» à sa soeur chérie . >>>
Cette touchante inscription rappelle le mot de
Louis XIV , en apprenant la mort de Marie-Thérèse
son épouse ; voilà , dit-il , le premier chagrin qu'elle
m'ait donné.
Parmi ces inscriptions , il y en a un grand nombre
que M. Millin publie pour la première fois , tandis que
la plupart de celles qui ont été données par ceux qui
l'ont devancé n'existent plus .
Une réflexion qu'il est impossible de ne pas faire en
lisant ces inscriptions , c'est que le sentiment religieux
qui les a dictées semble déjà appartenir au christianisme
, la morale divine de l'évangile respire dans ces
touchantes inquiétudes sur le sort futur des amis et des
parens , si pieusement recommandés au souvenir du
voyageur .
Le second volume offre encore plus d'intérêt que le
premier ; on y trouve une description vive et animée des
beaux aspects qu'offrent les bords du Rhône ; Valence ,
Orange , Avignon fournissent à l'auteur une moisson
abondante , et la ville d'Aix est le sujet d'un long article :
la description qu'il donne des magnifiques tombeaux des
comtes de Provence , des singuliers ouvrages du bon
roi René , de la procession de la Fête-Dieu , intéresseront
tous les lecteurs. On remarquera aussi avec plaisir
la description du riche et précieux cabinet de M. Fauris
Saint-Vincens , magistrat respectable qui partage son
tems et sa fortune entre les Muses et la bienfaisance .
Le style de l'ouvrage est en général correct et élégant.
Nous voudrions en faire juger nos lecteurs ; mais
Ies bornes de cet extrait ne permettent pas de longues
citations. Cependant nous allons transcrire le morceau
suivant , où l'auteur exprime le regret de voir la négligence
qu'onmet à empecher la dégradation des anciens
monumens. On y trouvera les sentimens d'un homme
R
253 MERCURE DE FRANCE ,
que ses travaux ont accoutumé à une sorte de culte pour
l'antiquité..
« Si l'on réfléchissait combien il faut de siècles pour
>> donner aux monumens ce vernis d'antiquité qui leur
>> attire l'attention et le respect , on mettrait quelques
>> barrières à cette fureur de détruire. Les demeures des
>>Paladins , les monumens de la piété de nos pères , les
>> anciens châteaux , les vieilles églises jettent de la va-
>> riété dans les paysages , sont un objet de distraction
» et d'intéressans souvenirs pour le voyageur , et con-
>> trastent d'une manière piquante avec les habitations
>> somptueuses bâties d'après les règles de l'architecture
> moderne. Ces lieux consacrés par la tradition rappel-
>> lent d'anciens événemens et tiennent à l'histoire du
>> pays. J'avouerai que là cómmodité et la sûreté publique
>> doivent l'emporter sur toute autre considération ; il
>> est certain aussi qu'on ne peut contester à un pro-
>>priétaire le droit d'abattre un vieux château qui lui
>>> déplaît pour le remplacer par un autre plus mo-
>>derne , dont la distribution soit plus commode : mais
>>le plus souvent on détruit pour détruire , ou seule-
>>ment pour avoir des matériaux , qui , dans les lieux
>> où la pierre est aussi abondante que dans la Bour-
>> gogne , dédommagent à peine des frais qu'il en coûte.
>> Ce n'est pas pour bâtir à la place qu'ils occupaient ,
>> c'est uniquement pour en avoir les matériaux qu'on
>> a démoli , peu de tems après notre passage , le château
>> de Montfort et celui de Rochepot , qui présentaientun
>> aspect si pittoresque.
>> Sans doute on ne doit rien dépenser pour restaurer
>> les châteaux et les églises qui tombent en ruine ; mais
>> n'est-ce donc rien qu'une belle ruine ! Celui à l'esprit
>> de qui elle ne parle pas ne doit jamais regarder un
>>paysage. Les Anglais pensent sur ce point bien autre-
>> ment que nous : leurs antiques abbayes , les vieilles
>> demeures de leurs pères sont conservées avec un reli-
>> gieux respect ; ils se plaisent aux coups-d'oeil roman-
>> tiques que ces constructions gothiques donnent à la
>> campagne ; ils les décrivent avec soin et en consacrent.
>> le souvenir par des gravures qui les représentent dans
>> leurs différens états . N'était-ce pas un ornement pour
FÉVRIER 1808. 259
>>>nos villes que cette multitude de clochers , ces hautes
>> tours qui se perdaient dans les nues, et dirigeaient
>>de loin le voyageur qui soupirait après le repos ?
>>Dépouillées de cet ornement , leur aspect devient insi-
>> gnifiant et monotone. Je voudrais que le Gouverne-
>> ment mit un frein à ces dévastations ; que personne
>> ne pût abattre un ancien édifice sans avoir donné ses
>> motifs au préfet de son département qui veillerait à
>> le faire conserver s'il le jugeait convenable. Si fon
>> ne prend cette mesure , la France n'aura bientôt plus
>> de inonumens qui puissent attester son antique exis-
>> tence.>>>
On pourrait faire un reproche à l'auteur d'avoir commencé
son voyage à la porte de Paris même ; mais il
n'est pas pour les Parisiens seuls , c'est pour la France
et l'Europe entière ; un ouvrage de ce genre serait
bientôt terminé si les habitans d'aucune ville n'y voulaient
retrouver ses environs ; il y a d'ailleurs très-près
de Paris une foule de choses qui échappent à l'attention
de ceux qui n'en font pas une recherche spéciale ; la
ville de Sens en offre un témoignage ; M. Millin y a
observé et décrit des monumens que personne n'avait
remarqués avant lui.
Nous regrettons de ne pas donner ici le touchant
tableau qu'il fait du bagne de Toulon, dans un chapitre
fort intéressant sur cette ville ; il prouve que l'auteur ,
en admirant les monumens , sait aimer l'humanité , qu'il
met au nombre de ses observations le moyen d'alléger
ses malheurs et ses souffrances , et que le goût de l'érudition
n'a point éteint en lui la sensibilité qui répand
tant de charme sur tout ce qu'on voit et sur tout ce
qu'on écrit. С. В.
:
24
LETTRES SUR LA SILÉSIE , écrites en 11800 et 1801 ,
durant le cours d'un voyage fait dans cette province
par J. QUINCY ADAMS , envoyé à cette époque à la
Cour de Berlin , en qualité de ministre plénipotentiaire
des Etats-Unis , et depuis membre du Congrès ;
traduit de l'anglais par J. DUPUY , ornées d'une nou
R2
260 MERCURE DE FRANCE ,
velle Carte ,dressée par LAPIE , capitaine-ingénieur
géographe , et gravée par B. TARDIEU. Un gros vol.
in-8° , papierfin. Prix , 6 fr . , et 7 fr. 50 c. franc
de port. A Paris , chez Dentu , imprimeur-libraire ,
rue du Pont-de-Lodi , nº 3..
M. Adams , ministre plénipotentiaire des Etats-Unis
à la Cour de Prusse , n'étant probablement pas trèsoccupé
de ses travaux diplomatiques , se proposa , en
1800 , de visiter la plus intéressante et la meilleure des
provinces de la Prusse d'alors. Il parcourut une partie
de la Silésie , non en minéralogiste , en botaniste , en
géographe , mais en homme instruit qui possède assez
de connaissances générales pour observer tout avec fruit,
et sur-tout en homme passionné pour les beautés de la
nature , qui ne laisse passer aucun site pittoresque sans
le parcourir , aucune montagne fameuse sans la gravir ,
aucun précipice abordable sans y descendre . M. Adams
avait promis à un de ses amis , d'Amérique , qu'il l'accompagnerait
dans ce voyage ; il s'acquitta de sa parole
en lui faisant , dans une suitedelettres écrites de chaque
ville où il se reposait , le récit rapide de ce qui avait
frappé ses regards et contribué à ses plaisirs. Ce sont
ces lettres , insérées quelque tems après dans le Porta-
Folio , journal américain , et réunies ensuite en Angleterre
, dont on publie aujourd'hui la traduction .
Cet ouvrage me semble très-digne de cet honneur :
ce n'est point à la vérité un tableau complet de la Silésie
; tout ce qui est au nord et à l'est de Breslaw n'a.
point été visité par l'auteur ; mais on doit regarder la
réunion de ces lettres comme un voyage intéressant
dans la partie la plus curieuse et la plus pittoresque
de cette province , dans celle qui offre le plus de curiosités
naturelles , le plus de manufactures importantes ,
entin dans la partie où l'on peut prendre l'idée la plus
juste des ressources de ce duché , sous le rapport commercial
, industriel et agricole.
Tout ce que dit M. Adams est piquant ; la manière
dont il écrit l'est aussi ; c'est une justice que j'aime à
tui rendre , mais tout ce qu'il écrit n'est pas inconnu
aux Français. Busching , et depuis M. Malte-Brun ; ont
T FÉVRIER 1808. 261
donné sur la Silésie des articles très-curieux. Le dernier
sur-tout s'est assez longuement étendu sur cette province
dans le quatrième volume de sa Géographie , et
ses tableaux statistiques , nombreux et exacts , ses renseignemens
sur le commerce et l'industrie des Silésiens
ont d'autant plus de mérite qu'ils n'étaient connus que
des géographes qui peuvent lire les ouvrages allemands ,
dont ils sont tirés .
Les lettres de M. Adams , sans offrir autant de renseignemens
que les articles dont je parle , seront sans
doute du goût d'un bien plus grand nombre de lecteurs ;
de ceux sur-tout qui veulent s'instruire en s'amusant ,
qui préfèrent aux observations profondes , aux détails
nombreux sur les sciences et le commerce , un coupd'oeil
rapide sur ces parties , et qui veulent encore que
ce coup-d'oeil rapide soit entremêlé de jolies descriptions
de la nature physique du pays , et de remarques
piquantes sur les moeurs et les usages des habitans. Les
géographes et les gens qui ne cherchent que l'instruction
ne seront pas tout à fait de cet avis.
J'ai déjà dit que l'auteur n'avait voyagé que dans une
petite partie de la Silésie , en effet il n'a visité que la
chaîne des montagnes qui séparent cette province de
la Bohême . La géographie ancienne leur donne le nom
de Sudetes. Les gens du pays les appellent Montagnes
des Géans. La nature très-belle , très-pittoresque de ces
montagnes , y a conduit un grand nombre de voyageurs .
Des géologues y sont venus rêver sur le systême du
monde , qu'ils ont la bonhomie d'expliquer comme s'ils
avaient assisté à la création. Des minéralogistes , plus
sages , tels que MM. Heinitz et Léopold de Buch en
ont fait le théâtre de leurs observations scientifiques ,
d'où il résulte que ce noyau des monts Sudetes , composé
de granites , tantôt effilés et déchirés comme dans
les Alpes , et tantôt s'arrondissant en sommets hémisphériques
, comme dans les Vosges , est de la plus ancienne
création. Là , des couches de porphyre et de
schiste s'étendent aux pieds des montagnes granitiques ,
ici s'élèvent sur leurs flancs des pics basaltiques , que
l'on prendrait quelquefois pour ces flèches élancées de
nos vieilles cathédrales .
262 MERCURE DE FRANCE ,
Mais ces monts fameux n'ont pas été seulement visités
par des savans et des géographes. Des Paysagistes célè
bres , MM. Nathe, et Reinhard , les ont aussi parcourus ,
et leur pinceau fidèle en a reproduit les sites les plus
pittoresques , et les accidens les plus variés; un autre
voyageur , M. Weiss , s'occupant moins des rochers que
des hommes , a fait une description curieuse des moeurs
et de l'industrie des habitans de cette chaîne de montagnes
, sur laquelle nous allons jeter un coup d'oeil .
Gravissons un moment ce fameux Schnetoppe , c'està-
dire téte de neige , et arrêtons - nous sur son sommet,
d'où l'oeil découvre à la fois Breslaw et Prague : nous
voici parvenus , selon M. Hoser de Vienne , à 4800 pieds
au - dessus de l'Océan ; là , nos regards se perdent dans
un trop vaste horizon ; les vapeurs lointaines , qui s'é
lèvent au- dessus des forêts , s'étendent en nappes d'argent
mobiles, ou apparaissent par intervalles comme des
mers agitées : là , l'imagination ne jouit pas , elle est effrayée
; les vallées sont perdues dans l'abîme ; seulement
on aperçoit ces montagnes secondaires qui partent du
Schnekoppe el courent vers la Lusace ou vers laMoravie.
L'Eule , qui avoisine la forteresse de Glatz , le Zothenberg
, qui est presque détaché des autres montagnes et
s'avance comme un promontoire jusqu'à cinq lieues de
Breslaw , et les Gessenker , Geburge ou montagnes
abaissées qui ceignent la Moravie , vous offrent leurs
formes coniques ou pyramidales ; mais quittons le sommet
du Schnekoppe , et ses flancs que ne décore aucune
végétation . Laissons ces masses orgueillenses , qui le
cèdent cependant aux Alpes , mais qui l'emportent sur
les Vosges , pour nous transporter sur des monts moins
altiers , où la nature est plus suave , le climat plus
doux , où la variété du sol n'est qu'un avantage de plus
pour l'agriculture ; où l'industrie a fixé son séjour ; où
l'on trouve de l'aisance dans les villages , de l'activité
dans les habitans ; où l'ambition est inconnue ; où les
besoins sont bornés ; où l'on peut rencontrer enfin
l'image du bonheur, si tant est qu'il existe sur la terre .
C'est dans les environs d'Hirschberg qu'il faut voyager
pour avoir sous les yeux une contrée aussi favorisée
du Ciel ! là , pour jouir d'une délicieuse variété de
:
1
FEVRIER 1808. 265
moissons , de forêts , et de pâturagės , vous n'aurez
qu'à parcourir les flancs du Kynast , et les collines de
Warmbrunn , et du Cavalier de Berg. A chaque pas
vous rencontrez , ou d'immenses blanchisseries , qui
vous apparaîtront comme des iles de neige sur un fond
de verdure ; ou des manufactures opulentes , ou quelques
débris de ces antiques châteaux , contre lesquels
le pâtre appuie sa cabane rustique. Le bruit monotone
de la navette du tisserand, les coups retentissans du
marteau du mineur , des bêlemens des troupeaux , frapperont
confusément votre oreille , et lorsque vous avancerez
dans un de cesjolis villages , qui sont si communs
dans ces montagnes , vous vous arrêterez involontairement
devant la porte d'une chaumière élégante dans
sa simplicité, pour contempler tout unménage,hommes,
femmes , enfans , valets , servantes faisant tourner un
fuseau rapide qui se charge d'un fil doux , soyeux et
presqu'imperceptible à vos regards .
1
On voit qu'une tournée dans cette partie de la Silésie
, doit être aussi instructive qu'amusante : je n'ai
fait qu'esquisser ici les objets les plus remarquables :
je pourrais m'étendre longuement sur toutes les branches
d'un commerce aussi actif que varié , promener mes
lecteurs dans les fabriques de Gaver , de Lignitz , et
de Greifenbourg , où l'on travaille le fil le plus fin ;
dans les verreries de Schreibershau ; dans les raffineries
et les manufactures de toiles de Hirschberg , enfin
dans les mines de la Haute-Silésie ; mais je crois qu'ils
préfèreront , aux détails arides d'un pareil voyage , une
esquisse rapide des moeurs du peuple qui habite lesmontagnes
que nous venons de parcourir.
M. Adams, je ne sais trop pourquoi , s'imaginait rencontrer
dans ce pays des moeurs patriarchales ; il me
semble qu'il ne devait pas ignorer que de pareilles
moeurs n'appartiennent qu'à des hommes isolés , qui se
suffisent à eux-mêmes sans échanger aucun des produits
de leur agriculture , et non à un peuple perpétuellement
occupé, et dont l'imagination , comme les bras , est
sans cesse en action. Les Silésiens des montagnes sont
dans ce cas ; aussi on est loin de trouver chez eux des
moeurs patriarchales ; mais on aperçoit dans leur
261 MERCURE DE FRANCE ,
moeurs et dans leurs usages , quelque chose de parti
culier , qu'ils doivent à leur existence continuelle dans
le cercle de pays qui les a vu naître. Eloignés de la
mer et de toute navigation intérieure , et par conséquent
sans communications faciles avec leurs voisins ou les
nations éloignées , rien , suivant l'expression d'Yorick ,
n'a pu effacer du caractère de ces peuples le cachet de
la singularité. M. Adams prétend qu'ils sont trèsaffables
envers les étrangers ; cela doit être chez un
peuple commerçant. M. Malte-Brun , d'après le professeur
Olivarius , assure que les Silésiens des montagnes
sont cérémonieux , et ont un certain fond d'orgueil qui
les distingue éminemment ; cela doit être encore chez
un peuple sédentaire qui s'estime d'autant plus qu'il
connaît moins d'objets de comparaison. Les Silésiens ,
jusqu'aux moindres paysans , sont avides de titres honorifiques
; ils tiennent à une sévère étiquette dans les
cérémonies publiques ; en un mot ils ont entr'eux
toutes les manières des villes , mais ils allient cependant
à ces manières très-peu patriarchales , des usages
qui le sont un peu plus. Dans la cérémonie des noces ,
ce sont les femmes qui ouvrent la marche en allant à
l'église , mais en sortant , la colonne des hommes est
à la tête du cortége , ils semblent qu'ils veulent exprimer
par-là le changement de domination qui est supposé
avoir eu lieu . Mais c'est sur-tout dans leurs cimetières
qu'on peut se former une idée d'un de leurs usages les
plus touchans. Le même tombeau sert pour le mari et
la femme ; quel que soit celui qui meurt le premier ,
l'épitaphe est faite d'avance pour tous les deux , seulement
on laisse en blanc la date de la mort du survivant ,
de manière à la remplir aussitôt que l'événement
arrive .
Si je me suis étendu aussi longuement sur la topographie
des montagnes , et sur les moeurs et les usages
de leurs habitans , c'est qu'il m'a paru que ces deux
articles pouvaient offrir des renseignemens peu connus
et dignes de l'être. Je ne parlerai pas du commerce et
de l'histoire naturelle de la Silésie , il faudrait pour cela
puiser dans des ouvrages dont quelques-uns ne sont
pas ignorés en France. Je regrette seulement que M.
4
FEVRIER 1808. 265
Adams, qui me semble mériter des éloges pour la première
partie de son travail , se soit borné , dans la
seconde , à nous donner un aperçu de l'histoire politique
de la Silésie , qu'ignore un bien petit nombre de
lecteurs. Ce que l'auteur écrivait des auberges où il
passait la nuit , a au moins le mérite de lui appartenir.
Ce sont ses observations dont il fait part à un de ses
amis ; mais dans cette seconde partie , M. Adams n'est
plus simplement un voyageur , il joue le rôle d'historien
, et la nature de son travail provoque alors toute
la révérité de la critique , qui lui dira franchement
qu'il aurait pu mieux employer son tems et son talent.
Puisqu'il voulait absolument s'occuper de géographie ,
il me semble qu'il pouvait rendre un véritable service
à la science , en prenant la peine de consulter avec soin
l'excellente Description géographique naturelle et technologique
du duché de Silésie , par Weigel ; la collection
de Mémoires relatifs à l'histoire de la Silésie de Pachaly,
et un grand nombre de dissertations et de mémoires
statistiques sur le même sujet , insérés dans les Ephémérides
géographiques que M. Gaspari publie à Weimar
, et en nous donnant à l'aide de tous ces ouvrages
un tableau aussi complet qu'exact de cette province ,
qui était , il y a deux ans , le plus beau diamant de la
couronne de Prusse , et qui forme aujourd'hui la meilleure
moitié de ce royaume.
Malgré ces défauts que la critique doit relever , et
malgré le reproche très-fondé que l'on peut faire à
l'auteur de son excessive admiration pour ce qui est
anglais , et de la préférence très -déplacée qu'il accorde
à tous les produits de l'industrie de ce peuple sur ceux
des autres nations , on doit regarder l'ouvrage de
M. Adams' comme très-supérieur à la plupart de ces
compilations géographiques , dont l'avidité des libraires
inonde sans cesse le public . Ces lettres ont d'ailleurs
un mérite que l'on reconnaîtra avec plaisir , celui de
nous transporter dans un pays qui vient d'être le théâtre
de la gloire des Français et de l'invincible monarque
qui marchait à leur tête. LARENAUDIÈRE.
7
266 MERCURE DE FRANCE ,
:
JULIE ou J'ai sauvé ma rose ; par Mmo de C*** , avec
cette épigraphe :
La mère en défendra la lecture à sa fille .
Nouvelle édition , revue et corrigée; 2 vol. in- 12 de
près de 300 pages chacun. Hambourg et Paris , chez
les marchands de nouveautés.
Si l'on ne jugeait de la difficulté de faire un roman
que par le nombre incalculable de ceux qui ont paru
depuis quelques années , certes , on pourrait croire qu'il
suffit de barboniller du papier et de remplir des pages
jusqu'à ce que le manuscrit bien pesé présente une masse
de deux, trois ou quatre volumes , qu'un libraire paie
mal , qu'un lecteur ignorant dévore , et qu'un homme
de goût repousse dès les premières lignes. Mais si l'on
regarde le roman comme une fiction dans laquelle un
auteur créant des aventures intéressantes et vraisemblables
, des personnages d'un caractère distinct et soutenu
, se propose de peindre les hommes dans leurs
habitudes , dans leurs moeurs , dans leur vie publique et
privée ; de montrer le ridicule ou les inconvéniens de
leurs défauts, et les dangers de leurs passions ; de rendre
le vice odieux et la vertu aimable ; enfin d'instruire en
amusant , je ne sais rien de plus difficile à faire qu'un
roman . Ce genre d'ouvrage , en effet, exige non-sculement
de l'esprit , du jugement , de la raison , du goût ,
une grande connaissance du coeur humain , mais encore
une imagination vive et féconde .
:
Le goût pour la lecture des romans est assez général.
Bacon le regarde comme une preuve de la dignité de
l'esprit humain. « Nous ne sommes point satisfaits ,
dit-il , des objets que le monde nous présente , de la
tournure qu'y prennent les événemens , nous cherchons
quelque chose de mieux , des faits plus héroïques et plus
admirables , des événemens plus variés et plus surprenans,
des peines et des récompenses plus justement distribuées
, et ne trouvant point tout cela dans l'histoire
nous avons recours aux fictions . >> Si Bacon ne considere
1
1
FÉVRIER 1808. 267
que le philosophe et le moraliste , cette observationdevient
juste par rapport à eux : mécontens du monde
tel qu'il est , ils doivent se plaire dans un monde tel
qu'il pourrait être. Mais ce goût pour les romans se
manifeste sur-tout parmi cette espèce de personnes qui
dans les livres cherchent beaucoup moins l'instruction
que l'amusement. Elles le trouvent l'amusement dans
cette foule d'aventures merveilleuses qué racontent les
romanciers vulgaires. Le commun des hommes aime à
se repaître de toutes ces inventions extraordinaires et
bizarres qui étonnent l'imagination, qui piquent la curiosité
en présentant des personnages et des événemens
différens de ceux qu'on voit tous les jours ; et voilà , si
je ne me trompe , d'où naît le succès vraiment prodigieux
de ces romans que la saine raison et le bon goût
réprouvent. Il est encore une autre cause de l'attrait
que les romans ont pour les lecteurs même les moins
instruits et les moins avides de s'instruire , c'est que
dans cette sorte de production l'amour joue un grand
rôle ; et dans quelque condition qu'il soit né , quel
homme n'a pas un cooeur , n'a pas aimé , n'aime pas ,
peut-être, au moment même où un roman est ouvert
sous ses yeux ? Le jeune homme soit qu'il désire , soit
qu'il possède l'objet qui occupe jour et nuit sa pensée ,
se voit dans le personnage que le romancier a créé , ét
qui fait dépendre , comme lui , son bonheur ou son
malheur d'une passion qui le maîtrise. L'homme mûr
qui sent déjà moins et raisonne davantage , ne lit pourtant
pas sans un vif intérêt tout ce qui lui retrace les
momens les plus doux ou les plus amers de sa vie. Voilà
les entretiens dans lesquels sesjours s'écoulaient si rapidement;
voilà les craintes qui le tourmentaient , les
obstacles ou les refus dont il lui était si doux de triompher
; tel fut son désespoir lorsqu'il perdit pour jamais
celle qui devait l'aimer toujours. Le vieillard , enfin ,
glacé par l'âge , indifférent sur tout , retrouve à la lecture
d'un roman quelques sensations dans son ame. Il
sera moins touché que l'homme mûr , que le jeune
homme, de ces peintures passionnées , de ces scènes voluptueuses
qui émeuvent le coeur et enflamment les
sens , mais si le romancier lui a fait sa part , si les évé
268 MERCURE DE FRANCE ,
nemens se multiplient , si les caractères forment d'heureux
contrastes , si une grande variété d'incidens appelle
et soutient sans cesse son attention , il trouvera dans le
romanun charme que n'aurait point pour lui tout autre
livre. Et qu'un peu de merveilleux répande sa magie
sur l'ouvrage , il sera enchanté , car il en est de lui
comme de l'enfant qui est content pourvu qu'on frappe
son imagination , pourvu qu'on l'amuse. Je n'ai parlé
que des hommes ; ce que j'en ai dit peut s'appliquer
aux femmes. Et s'il eût été question d'elles , n'en auraisje
pas dit plus ? Au reste , les romans ont de l'attrait
pour toutes les classes de lecteurs ; l'expérience prouve
cette assertion ; la seule différence que l'on remarque ,
c'est qu'il est telle classe qui choisit , qu'il est telle autre
pour qui tout est bon , et celle-ci est incontestablement
la plus nombreuse.
Laquelle des deux s'emparera du roman de Mme de
C*** ? Aucune sans doute. Non , je l'espère , ni P'une ni
l'autre ne voudra lire un ouvrage où la décence est outragée
presque à chaque page , où la licence des détails
et l'obscénité des tableaux font , presque à chaque instant
, tomber le livre des mains. Quel roman que celui
dont il est impossible de donner l'analyse sans craindre
de révolter le lecteur le moins scrupuleux ! Et ce roman
est d'une femme ! ( car je ne puis supposer qu'un homme
qui aurait eu le tort de l'écrire , eût voulu se donner le
tort plus grand de l'imputer à l'un de ces êtres dont la
pudeur est la première beauté , la première parure. )
Et lorsque cette femme pouvait prendre pour guides
les Lafayette , les Tencin , les Fontaines , les Riccoboni ,
c'est l'Arétin qui est son modèle ! Ah ! Madame , si le
tems a flétri vos charmes , avez-vous cru les rafraîchir
dans le délire continuel où devaient vous plonger les
images que vous tracez avec tant de recherche et de
complaisance ? Si vous êtes jeune , comment n'avez-vous
pas senti à quels dangers , à quelle sorte d'hommages
vous vous exposiez , si , par malheur , le voile de l'anonyme
se déchirait pour vous ? Dans l'un ou l'autre cas ,
et en admettant que l'héroïne de votre roman ne soit
autre que vous-même , souffrez que je vous le dise : avoir
sauvé sa rose est un bonheur sans doute , lorsqu'on a
FÉVRIER 1808. 269
couru volontairement et souvent le risque de la perdre ,
mais c'est le comble de l'indiscrétion que de mettre le
public dans une pareille confidence. C'est au tribunal
de la pénitence et non à celui de la critique que l'on
doit alors faire sa confession ; car si l'un peut vous absoudre
au nom du Dieu des miséricordes , l'autre est
forcé de vous condamner au nom de la morale et du
goût. VIGÉE.
LE PETIT MAGASIN DES DAMES , avec un Calendrier
et cette épigraphe :
Il en est de l'esprit des hommes par rapport à celui.
des femmes comme du rouge à l'égard du rose .
SAINT- FOIX .
Sixième année. A Paris , chez Delaunay, libraire ,
Palais du Tribunat ; Debray , rue Saint-Honoré ;
Delance , rue des Mathurins-Saint-Jacques. 1808.
Ce petit Magasin doit être distingué de la foule des
Almanachs poëtiques ou non poëtiques , chantans ou
non chantans , que le renouvellement de chaque année
fait éclore . L'éditeur, homme d'esprit et de goût , a soin
de n'y admettre , en général , que des morceaux dignes
de fixer l'attention d'un lecteur un peu sévère.
Des mêlanges , des notices , des chapitres consacrés
aux beaux- arts , des articles nécrologiques , et un catalogue
des ouvrages composés par des Dames ou relatifs
aux Dames et publiés l'année dernière , voilà ce qui
compose le volume de cette année. On y trouve peu
de vers. Il est même vrai de dire que sur six pièces
que l'on peut être tenté de lire , il y en a deux , l'une
de Le Brun et l'autre de Mme Viot , que l'on aura déjà
lues. J'ignore si l'Idylle de Mme Desroches , intitulée
la Rose , avait déjà paru dans quelque recueil , mais
en félicitant cette dame de la grâce et de la facilité qui,
parent son style , je l'engagerai à ne pas négliger sa
correction , à ne pas dire par conséquent :
Qu'il est pur cet air embaumé
Que près ton arbuste on respire!
270 MERCURE DE FRANCE ,
le mot près ne s'emploie qu'avec la préposition de ; et
puis , je l'avoue , j'aimerais autant que l'arbuste ne se
trouvât pas là; l'arbuste de la rose , me semble une
expression au moins singulière. Enfin , dans ces vers
qui viennent après ceux que j'ai cités :
Qu'il sait bien d'un coeur enflammé
Tempérer le secret martyre !
Qu'il éveille ces souvenirs
Toujours si chers àla pensée ,
Dedoux jeux , d'aimables loisirs
Etde félicité passéc.....
Je trouve que c'est donner à l'air embaumé de la rose
une vertu bien extraordinaire. Oui , plus j'y rêve , et
moins je me figure comment cet air peut tempérer
le secret martyre d'un coeur enflammé , sur-tout s'il
rappelle les souvenirs de doux jeux et defélicité passée.
D'ailleurs , en se contentant de dire : qu'il éveille......
l'auteur ne rend pas sa pensée; car le mot que n'est pas
le synonyme du mot comme , et c'est de celui-ci qu'il.
fallait se servir , ou bien tourner la phrase poëtique C
autrement .
Si je me suis permis quelques observations sur quelques
vers de Mme Desroches , je m'en permettrai une
encore sur des stances de Mme Auguste B. E., qui commencent
ainsi :
: Non,plus d'amour ; je préfère lahaine
Aux sentimens d'un coeur trop agité.

Madame Auguste B. E. y a-t-elle bien songé? Quoi !
elle préférerait la haine à l'amour , et elle se flatterait
de trouver le repos dans ce vilain sentiment qui isole
l'ame , qui loin de la calmer la fatigue et la tourmente ?
Ah ! cesser d'aimer est triste , mais hair est affreux.
J'engage Mme Auguste B. E. à mieux consulter ses inté
rêts , ne pas sedécidersi légérement dans ses préférences.
J'ai même assez bonne opinion d'elle pour croire
que si ses vers ont un mois de date , elle est toute
fachée àprésent de les avoir écrits .
età
Le morceau en prose le plus remarquable est celui
qui a pour titre : Essai sur la politesse des moeurs . II
décèle un homme quipense finement , observede même,
FEVRIER 1808. 271
et qui, doué de beaucoup d'esprit écrit avec une légéreté
devenue aujourd'hui très-rare. Peut-être pensera-
t-on comme moi après avoir lu les passages suivans :
<<<Qu'est-ce donc que le goût ? qu'est-ce que la grâce?
quel est leur effet sur la société , et comment peuvent-ils
modifier les manières ?
>> Le goût est un tact délicat de la sensibilité appliquée
aux choses d'agrément. Son jugement est le résultat
de l'impression qu'il vient de recevoir. C'est par
un premier mouvement qu'il adopte ou qu'il rejette ; il
n'y a pour lui ni réflexion , ni calcul; tout est émotion.
Il est indépendant des règles , car il les a précédées
, il les a faites ; et avant que l'esprit ait combiné
les proportions et les convenances , le goût a décidé ; it
a jugé , parce qu'il a senti. On peut dire que le goût est:
la conscience du beau .
>> Pour la société , où plaire est tout , le sublime des
manières c'est la grâce ; mais on ne l'obtient qu'en ne
la cherchant pas ; c'est lefruit naturel d'une ame heureusement
née , ou tellement perfectionnée par la culture
et le grand usage du monde , que des habitudes
aimables lui sont devenues des formes naturelles . :
>>La grâce brille dans un mot , dans un geste , dans
un regard , dans un sourire , dans une attitude , dans
tout ce qui frappe sans intention d'être remarqué ; le
moindre apprêt la fait évanouir ; c'est la poussière des
fleurs que fait disparaître letact le plus délicat, le souffle
le plus léger. Telle est la grâce dans les manières ; telle
aussi elle est dans le style et dans les ouvrages del'art. ».
L'Editeur , qui eût pu faire ses notices , s'est contenté
de les extraire des journaux les plus répandus. S'il a
encouru le reproche de paresse, il a du moins fait preuve
de discernement , car la plupart de celles qu'il a im
primées se font lire avec intérêt. Les articles nécrologiques
nous entretiennent de Mme Cottin , de Mme Scio,
de Mile Desrosiers et de Mills Caroline ; et l'apologie de
chacune d'elles est faite avec une mesure justement pro
portionnée aux regrets que leur perte a excités. Au total ,
le Petit Magasin des Dames est rédigé de manière à
obtenir un succès durable , et les six volumes dont il
se compose jusqu'à ce moment forment déjà unejolie
collection. V.
272 MERCURE DE FRANCE,
1
C
NOUVEAUX ÉLÉMENS DE PHYSIOLOGIE ; par
ANTHELME RICHERAND , professeur de l'Ecole de
médecine de Paris , chirurgien en chef- adjoint de
l'hôpital Saint-Louis , chirurgien-major de la garde
de Paris , membre de l'Académie Impériale-Joséphine
de Vienne , etc. , etc. - Quatrième édition , revue ,
corrigée et augmentée. Deux vol . in-8 °. Prix , 12 fr.
A Paris , chez Crapart , Caille et Ravier , libraires ,
rue Pavée-Saint-André-des-Arcs , nº 17 .
VIVRE c'est sentir , c'est penser , c'est agir ; cela seul
renferme réellement toute notre existence , celle au
moins dont nous avons la conscience et qui nous est
chère. Qu'importerait , en effet , à l'homme que son
sang circulât , et que la nutrition s'opérât dans les fibres
qui composent ses organes , s'il pouvait sans cette condition
éprouver encore des sensations et satisfaire aux
désirs qu'elles font naître en lui ? La pensée , le sentiment
et l'action sont done la plus belle portion de
nous-mêmes , celle qui fournit les plus grands sujets
de méditation au physiologiste , au médecin , au philosophe
; et le premier regard que nous jetons sur ces
nobles attributs de l'espèce humaine , considérés seulement
sous le rapport physiologique , nous fait voir
qu'entiérement étrangers au plus grand nombre des
tissus qui entrent comme élémens dans la structure de
l'économie animale , ils sont en quelque sorte attachés
àune classe particulière d'organes dont l'ensemble est
connu sous le nom générique de systéme nerveux ; ce
qui fait que l'étude de ces organes et de leurs fonctions
, nécessairement liée à la théorie de nos sensations ,
de nos passions et de notre intelligence , est sans contredit
la partie la plus intéressante de la physiologie.
Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'elle ait fixé particuliérement
l'attention de plusieurs hommes marquans
dans la médecine , tels que Cullen en Angleterre , Laroche
à Genève , Fouquet à Montpellier , et à Bordeaux
M. Desèze , qui a consigné ses vues et ses recherches sur
la sensibilité dans un ouvrage estimable , écrit avec le
talent
FÉVRIER 1808. 274
talent distingué qui est comme le patrimoine
famille .
sa
Quoique M. Richerand n'ait pas borné ses travaux
à cette partie brillante de la physiologie , et qu'il ait
embrassé la science dans toute son étendue , il ne parait
pas avoir réfléchi moins profondément que les auteurs
que je viens de citer , sur les fonctions du systême nerveux
et de ses annexes , c'est-à-dire des instrumens qu'il
anime , qu'il met en oeuvre , et qui sont les organes des
sens et ceux du mouvement. Ces fonctions forment une
des grandes divisions de son ouvrage , où leur ensemble
est désigné sous le nom de vie extérieure , parce qu'en
effet c'est par elles seules que nous pouvons nous trouver
en rapport avec les objets extérieurs , en recevoir
des sensations et réagir sur eux en raison de nos besoins
et de nos goûts .
Je voudrais qu'il me fût permis de suivre M. Richerand
dans les développemens intéressans qu'il nous offre
concernant le mécanisme des sensations , celui des mouvemens
, et l'histoire des fonctions cérébrales ; je me plairais
à récueillir sur ses traces tantôt les applications les
plus heureuses et les plus exactes de la saine physique ,
tantôt les aperçus lumineux d'un esprit philosophique
et fécond ; mais la nature de ce Journal qui nous interdit
tout détail physiologique un peu étendu , me
forçant à choisir , je me détermine à faire connaître
l'opinion de l'auteur sur l'action du cerveau , soit parce
que la structure et les fonctions de cet organe sont en
ce moment un sujet de controverse qui a excité l'attention
du public , soit parce que cet objet sera de tout
tems de la plus haute importance ; car le cerveau étant
l'aboutissant général de toutes les impressions des sens
qui s'y transforment en idées , l'instrument matériel
dont se sert l'intelligence pour combiner sous toutes
les formes possibles ces mêmes idées ou images , et produire
ainsi les innombrables modifications de la pensée ,
enfin l'intermédiaire par lequel les organes du mouvement
reçoivent de la volonté la première impulsion
qui les fait agir , il suit de-là que la vie du cerveau ,
considérée dans toute l'extension dont elle est susceptible
, peut être regardée en quelque sorte comme la
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
vie de l'homme toute entière..... Je laisse maintenant
parler M. Richerand lui-même :
<<L'existence d'un lieu central , auquel se rapportent
>> toutes les sensations , duquel partent tous les mouve-
>> mens , est nécessaire à l'unité de l'être pensant , à
>> l'harmonie des fonctions intellectuelles. Mais ce siége
» du principe du sentiment et des mouvemens est-il
>> circonscrit dans les étroites limites du point mathé-
>> matique , ou plutôt ne doit-on-pas le regarder comme
» étendu à la presque totalité du cerveau ? Cette der-
>> nière opinion nous paraît la plus raisonnable ; sans
>> cela de quelle utilité pourraient être ces divisions de
→ l'intérieur de l'organe en plusieurs cavités , cette mul-
>> titude d'éminences toutes différentes par leur forme
> et par l'arrangement des deux substances qui entrent
>> dans leur structure ? On doit conjecturer avec beau-
>> coup de vraisemblance que chaque perception , cha-
>> que classe d'idées , chaque faculté de l'entendement ,
>> est attribuće à telle ou telle partie du cerveau. Il nous
» est , à la vérité , impossible de dire à quoi sont des-
>> tinés les corps striés , quel usage remplissent les cornes
>> d'ammon , ce qui se passe dans les couches optiques ;
>>mais il est impossible d'étudier un arrangement ainsi
>> combiné , et de penser qu'aucun dessein n'y est atta-
>> ché , et que cette division de la masse cérébrale en
>> tant de parties si distinctes et si diversement confi-
>> gurées , n'est pas relative à la part que chacune doit
>> remplir dans l'artifice de la pensée. >>>
Quelque jugement que puissent porter les anatomistes
et les physiologistes , des idées que je viens d'exposer
, d'après M. Richerand , je ne vois en elles rien
qui répugne aux simples lumières de la raison , ou qui
puisse contrarier aucune espèce d'opinion touchant
l'unité et l'immatérialité de l'être pensant ; car tout le
monde convient également que , dans l'état actuel de la
constitution de l'homme , son intelligence ne saurait
être active qu'autant qu'elle agit par l'intermède des
sens et du cerveau. Qu'importe après cela , relativement
à l'idée qu'on peut se faire de la nature de cette
ntelligence , que le cerveau , reconnu indispensable à
ion exercice , soit un organe unique remplissant une
:
FEVRIER 1808. 27.5
multitude de fonctions différentes , ou bien une réunion
d'organes qui se partageraient entr'eux le travail orga
nique qui correspond aux diverses opérations de l'entendement
? Je ne vois pas que le choix de l'une ou
T'autre de ces deux opinions purement physiologiques ,
puisse être de quelque conséquence en psycologie.
Je ne vois pas davantage que la foi la plus délicate
puisse justement s'alarmer d'une autre opinion qui
s'allie très-bien avec celle-ci , et que je rapporterai aussi
textuellement , tant elle me paraît digne de remarque,
<<Celui , dit M. Richerand , qui conserve assez de
>>courage et de sang-froid pour assister au spectacle
>> déchirant d'une longue agonie , voit l'homme intel-
>>lectuel s'éteindre par degrés , comme l'homme phy-
>> sique ; et de même que tous les organes de l'économie
>> animale ne cessent point à la fois d'agir , les facultés
> de l'entendement ne sont point non plus frappées
» d'une destruction simultanée ; la sensation , la mé-
>> moire , le jugement , le raisonnement , s'éteignent
>> d'une manière successive , et dans un ordre que per-
>> sonne jusqu'à présent n'a songé à déterminer. >> Puis
revenant au même sujet dans l'histoire des phénomènes
dont la mort s'accompagne , il ajoute ce paragraphe
sur lequel on ne saurait trop réfléchir. « Dans l'oblité-
>> ration successive des sens et des facultés intellectuel-
>> les , la vue , l'ouïe , l'odorat , le goût et le toucher
>> paraissent s'éteindre dans Iordre suivant lequel je
>> viens dé les nomimer : des opérations de l'entende-
>> ment , le raisonnement paraît se détruire le premier ,
>> après lui le jugement , puis la mémoire , et enfin la
>> sensation. Ainsi donc l'ordre de décomposition des
>> facultés intellectuelles , est absolument inverse de
>> l'ordre de composition , et la sensation par laquelle
» commence notre existence morale est aussi la der-
>> nière faculté qui nous abandonne. »
Je ne sais si je me trompe , mais il me semble que ce
peu de lignes renferme une grande pensée susceptible
des plus beaux développemens. On ne s'est occupé jusqu'à
présent qu'à analyser l'entendement humain dans
Pindivida qui jouit de l'intégrité de son existence , ou
bien à suivre le développement successif de cette intel-
S2
- 276 MERCURE DE FRANCE,
ligence , depuis la première sensation de l'enfant nouveau-
né jusqu'aux opérations les plus compliquées de
l'esprit parvenu à son point de maturité : satisfait d'être
parvenu au plus haut degré de l'échelle , on n'a pas tenté
de la descendre échellon par échellon , et de rechercher
comment l'édifice intellectuel se détruit graduellement
à mesure que les organes s'affaiblissent , et en vertu
des mêmes lois qui ont servi à l'élever. Cette vue de
M. Richerand est donc toute nouvelle , et , je le répète ,
n'a rien de contraire aux idées de spiritualité. N'a-t- on
pas admis de tout tems qu'il existe un rapport nécessaire
entre le libre exercice de notre intelligence et la
perfection de l'organisation cérébrale ? Ne sait-on pas
que les fonctions intellectuelles se développent graduellement
dans l'enfance et dans la jeunesse à mesure que
le cerveau acquiert plus de force , et qu'elles languissent
au contraire dans la caducité , lorsque cet organe
participe enfin à l'affaiblissement général ? Ne dit-on
pas communément que le jugement se perfectionne à
mesure qu'on avance en âge , que l'imagination s'éteint,
que la mémoire se perd ? Des phénomènes analogues
n'ont- ils pas lieu tous les jours par des causes purement
physiques , quand on voit , à la suite d'une fièvre aiguë
ou d'une maladie du cerveau , la mémoire entiérement
détruite , l'intelligence considérablement affaiblie , et
en d'autres cas plus rares cette dernière briller d'un
'éclat qu'elle n'avait jamais eu ? Qu'est-ce donc que
la folie , et pourquoi les médecins se mêlent-ils de
la traiter , si elle n'est pas très-souvent le produit d'une
cause physique agissant matériellement sur l'organe
cérébral , et déterminant en raison de cette action une
lésion plus ou moins profonde , soit du jugement et
du raisonnement , soit de l'imagination , soit de la
volonté seule , comme il arrive dans les cas où le maniaque
, n'offrant aucune trace de désordre dans ses
idées , se porte néanmoins à des actes d'une violence
'extrême par une sorte d'impétuosité aveugle et irrésistible
? Enfin toutes ces observations physiologiques qu'il
serait facile de multiplier , et qui prouvent sans réplique
que les diverses facultés intellectuelles peuvent se
développer , s'anéantir , ou s'altérer partiellement , ontFÉVRIER
1808.
277
elles été regardées comme de puissantes objections à
opposer à la doctrine de la spiritualité de l'ame ? La
Sorbonne les a-t- elle jamais censurées ?...Une plus longue
discussion sur ce sujet serait sans doute inutile et déplacée
; mais je m'arrête , et je terminerai cet article
par quelques observations sur le style de l'auteur des
Nouveaux élémens de Physiologie .
Le style est presque tout en littérature ; dans les ouvrages
purement scientifiques il est beaucoup encore ;
il contribue à répandre de la clarté , de la précision et
même de l'agrément sur les notions les plus abstraites
et les plus sèches ; il intéresse en faveur de la science à
laquelle il se trouve associé , et la fait aimer de ceux
qui n'auraient jamais songé à elle. Buffon ne l'ignorait
pas ; c'est lui , le premier , qui fit entrer la littérature
dans les sciences ; il en a été récompensé. La gloire impérissable
du prosateur efface en lui celle du naturaliste
déjà presque oublié. M. Richerand, qui ne paraît étran
ger à aucun genre d'étude , a su profiter d'un pareil
modèle pour embellir le sujet qu'il traite: son style ,
simple et précis dans la description des organes et l'histoire
purement physique de leurs fonctions , s'élève à
un ton plus noble et plus brillant, lorsqu'il est question
de peindre quelques- unes des grandes scènes de l'animalité
, et laisse partout apercevoir l'écrivain exercé à
côté du savant physiologiste. A. D.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . - Théâtre Feydeau. - Première représentation
de Menzikoffet Fédor.- Je croyais le mélodrame
enterré à la Porte Saint-Martin , et j'avais chanté un joyeux
De Profundis sur la tombe de ce double bâtard de Thalie ;
mais voilà que tout à coup il ressuscite plus brillant que
jamais , et c'est à M. Lamartellière que nous avons l'obligation
de voir sur le Théâtre Faydeau l'imitation d'un mélodrame
donné , il y a deux ans , à la Porte Saint-Martin ,
sous le nom des Exilés en Sibérie.
On sait que Menzikoff, après avoir joui de la plus haute
faveur auprès de Pierre-le-Grand , fut , sous un autre règne ,
exilé en Sibérie avec sa famille. Avant cette catastrophe , le
278 MERCURE DE FRANCE ,
prince Fédor Dolgoroucki aimait Marie , fille de Menzikoff,
et en était aimé ; mais cette inclination mutuelle contrariant
les projets de Menzikoff qui avait l'ambition d'élever sa fille
jusqu'au trône de Russie , il fit exiler Fédor. A son arrivée
en Sibérie , Menzikoff se trouve entouré de ses vietimes , et
pour échapper à leur juste ressentiment , il se cache sous le
nom de Paul Missoff. Fédor , dont la raison est aliénée , ne
le reconnait pas , mais il est frappé à la vue de Marie , qui ,
pour sauver son père , feint de n'avoir jamais vu son amant.
Cependant les exiles apprennent que Menzikoff est au
milieu d'eux , ils demandent qu'il leur soit livre , et le gouverneur,
pour éviter un soulèvement, le fait partir pendant
Ja nuit pour Catharinenbourg ; en route il est attaqué par
des bêtes féroces , et ne doit son salut qu'a ses compagnons
d'infortune. Ceux-ci le reconnaissent : il va perir ; mais
Fédor qui par ses bienfaits s'est fait adorer des exilés , obtient
sa grace..Le gouverneur arrive alors , et donne lecture
d'un ukase impérial , qui nomme Fédor Dolgoroucky gouverneur
de la province de Tobolsk , avec pleins-pouvoirs de
faire tous les mariages qui lui conviendront , et comme charité
bien ordonnée commence par soi-même , Fédor épouse
Marie.
Si Menzikoff eût été donné à l'un des théatres du Boulevard
, j'aurais peut-être dit que comme mélodrame il est
assez intéressanntt;; mais si onle considère comme pièce de
répertoire du second théâtre de la capitale , il faut dire franchement
qu'il n'est pas digne de la scène de Faydeau.
La musique est de M. Champein , auteur de la Méloma
nie, des Dettes et du Nouveau Don Quichotte. Cette nouvelle
composition n'est pas également bonne ; cependant on
y retrouve souvent toute la verve et Poriginalité de l'auteur ,
et elle peut prendre rang immédiatement après les jolis
opéras que je viens de nommer . Elleviou a joué le rôle de
Fedor , et Gavaudan celui de Menzikoff , avec beaucoup de
talent.
Théâtre du Vaudeville. If représentation de Raphaël.
-Raphaël , pendant son séjour à Florence où il n'était
connu que sous le nom d'Alberti , devient amoureux de
la jeune et belle ......; son retour à Rome , les faveurs
d'undes premiers princes de cette ville , qui le comble de
ses bienfaits , et chez lequel il loge, rien ne peut le distraire
de son amour. Le prince qui était absent revient
avec une jeune Florentine qu'il doit épouser , et qu'il veut
présenter à Raphaël comme sa femme ; nos lecteurs ont
FEVRIER 1808. 279
déjà deviné que cette jeune personne est celle pour qui le
peintre soupire depuis si long-tems , et comme il n'a pas
de modèle pour peindre Sainte Cécile , le prince , qui est
très-complaisant, s'empresse d'envoyer sa femme dans l'ate
lier de Raphaël : les amans se reconnaissent et veulent
sacrifier leur amour à l'amitié et à la reconnaissance , ce
qui est très-naturel et sur-tout très-fréquent : après quelques
scènes tant soit peu longues , et assez inutiles , le
prince les unit , et leur chante un joli petit couplet dans
lequel il dit qu'il vaut beaucoup mieux être bienfaiteur
qu'époux, et qu'une femme ne vaut pas deux amis. Selon
P'histoire , Raphaël était plus que galant , et son libertinage
a méme hâté la fin de sa carrière , mais au Vaude
ville on nous le montre aussi fidèle que feu Celadon de
constante mémoire ; on croit qu'il est mort garçon , eh
bien on se trompe encore puisqu'il s'est marié au Théâtre
du Vaudeville. A la verité comme il n'y avait pas beaucoup
de témoins à cette union , il est possible qu'elle soit
demeurée secrète. On pourrait maintenant faire un cours
complet d'Histoire au Théatre dn Vaudeville , mais je crois
qu'on n'y puiserait pas des notions bien justes sur la vie
des grands-hommes que l'on y a joués successivement:
Le Vaudeville de Raphaël n'a obtenu qu'un succès d'estime
; c'est ainsi je crois que l'on parle d'un ouvrage qui
n'a réussi que médiocrement : il est bien joué par MMmes
Hervey et Verpré, mais Auguste, chargé du rôleddeeRaphaël,
s'en acquitte plutôt en écolier qu'en maître.
L'auteur , demandé , a été nommé : c'est Mr. Dubois.
Polyautographie , ou gravure sur pierre. Une découverte nouvelle
dont il a déja été question dans quelques journaux français , commence
à faire beaucoup de sensation en Allemagne. Nous voulons parler
de l'art de graver sur la pierre , nommé aussi Polyautographie , parce
que le dessin à la plume ou au crayon pouvant y remplacer la gravure
au burin ou à la pointe , cet art multiplie les dessins originaux de telle
manière que toutes les épreuves semblent être de la main du maître.
Nous allons donner sur cette découverte quelques détails tirés du Morgenblatt
, feuille dont l'éditeur , M. Cotta , vient de s'intéresser à une
Ontreprise de gravure sur pierre nouvellement établie à Stuttgard.
Quoique cet art soit encore au berceau , dit le Morgenblatt , il se
pratique déjà de trois manières différentes . Ce qui leur est commun à
toutes , c'est qu'au lieu de planches de cuivre , on y emploie des dalles
de pierre calcaire d'un grain très- fin . M. Aloisius Senefelder , de Munich
, qui passe jusqu'à présentpour le premier auteur de la découverte ,
280 MERCURE DE FRANCE ,
n'a pas encore jugé à propos de communiquer au public son secret , qui
consiste principalement dans la façon de préparer la pierre. Quelques
personnes prétendent que M. Senefelder lui-même doit la première idée
de sa découverte à un botaniste qui gravait ainsi des figures de plantes ;
mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
La première et la plus ancienne manière d'opérer sur la pierre préparée
est d'y tracer avec une encre composée exprès , et une plume
d'acier très-ressemblante pour la taille aux plumes ordinaires , soit les
caractères d'écriture , soit les airs notés , soit enfin les dessins que l'on
veut multiplier. Le nombre des épreuves que l'on en peut tirer ne s'élève
peut-être pas , comme on l'avait dit , à vingt mille , ni à dix mille ; mais
il est très-considérable , pour peu qu'on tire avec précaution. Cette
manière est extrêmement expéditive. Elle sera de peu d'utilité aux arts
en ce qu'elle ne peut servir que pour des dessins au simple trait , ou de
légères esquisses , et qu'elle est peu susceptible de correction et de fermeté;
mais elle a une autre propriété qui peut en rendre l'usage de la
plus grande importance et la mettre en rivalité avec l'imprimerie. En
effet , en écrivant avec la même encre , non sur la pierre , mais suỷ du
papier, on peut transporter l'écriture du papier sur la pierre , qui sert
ensuite à tirer le nombre d'exemplaires que l'on veut avoir. Ce transport
affranchit de la nécessité où sont les graveurs d'écrire à l'envers , et
donne le meilleur moyen de multiplier ces imitations de l'écriture que
l'on nomme fac simile. On sent aussi que l'impression pouvant commencer
quelques minutes après qu'on a achevé d'écrire , cette invention
peut devenir très-utile pour la prompte impression des papiers publics.
Le second procédé de la gravure sur pierre est dû à M. le professeur
Mitterer , de Munich. Il découvrit , il y a quelques années , que l'on
pouvait fabriquer des crayons composés des mêmes élémens que l'encre
déjà citée , et que les dessins tracés avec ces crayons sur la pierre pouvaient
aussi se multiplier. Cette seconde manière est bien plus favorable
aux arts . Les crayons de M. Mitterer , quoique moins fermes que la
pierre noire dont on se sert ordinairement , peuvent cependant , avec
un peu d'exercice et de patience , exécuter les mêmes dessins , et l'on a
déjà atteint dans ce genre plus de précision et de fini que l'on n'avait
espéré . Mais il s'en faut bien que l'on puisse en tirer autant d'épreuves
que des dessins à la plume , ou du moins les dernières épreuves y perdent
beaucoup. Un de ces dessins au crayon , exécuté sur pierre par nn
amateur de Stuttgard , et acheté par M. Cotta , n'a pu fournir que quatre
cents exemplaire dignes d'être présentés aux connaisseurs . Mais c'est
déjà beaucoup d'un pareil nombre , lorsqu'il s'agit de dessins originaux
qui ont un grand prix pour les amateurs et les artistes , mais qui n'en
ont guères que pour eux . On se flatte d'ailleurs de perfectionner beaucoup
cette manière , ainsi que la précédente , et l'amateur qu'on ne
nomme pas y a déjà fait de grands progrès.
FÉVRIER 1808. 284
Le troisième procédé forme en quelque sorte un art particulier , et
devrait seul se nommer gravure sur pierre. Les deux autres portent
leurs dessins sur la pierre en relief par le moyen du crayon ou de l'encre
; celui-ci les y grave en creux par le moyen de la pointe et du burin.
L'idée en fut portée à Stuttgard au printems de 1807 , par M. Charles
Strohofer , qui venait de Munich avec le secret de la préparation des
pierres ; mais cette idée n'a encore été réalisée qu'à Stuttgard. On y
était déjà parvenu à réunir les deux procédés du crayon et de la plume ,
et l'on n'a pas moins réussi dans l'emploi de la pointe et du burin . Ce
nouveau procédé l'emporte de beaucoup sur les deux autres . Il grave
sur la pierre les traits les plus délicats et les plus larges avec une grande
facilité , et peut fournir un plus grand nombre d'épreuves que les deux
autres manières . On se flatte en un mot de tirer ainsi de la pierre la
même utilité que du cuivre , mais avec une épargne considérable de
tents . On pourra aussi imiter par ce procédé la gravure en bois qui ,
comme on sait , réserve les reliefs pour les ombres et les creux pour
les jours .
C'est après tant d'heureux essais que M. Cotta a pris un intérêt dans
Kimprimerie en pierre établie à Stuttgard avec privilége. La première
production qui doit en sortir , et qui paraîtra incessamment , sera
une édition de luxe d'une chanson célèbre de Schiller ( Reiterslied ) .
Le titre et le texte seront gravés en pierre avec le burin. Deux airs
faits sur les paroles de cette chanson y paraîtront écrits à la plume ,
et on y joindra une scène de Wallenstein dessinée au crayon par
M. Seele , directeur de la galerie de Stuttgard. Ce petit volume de cinq
feuilles grand in-folio , offrira par conséquent des échantillons de tous
les procédés employés jusqu'ici dans l'impression ou la gravure en
pierre.
NÉCROLOGIE .- M. le baron de Grimm , Conseiller-d'Etat
de Russie , etc. , est mort à Gotha le 19 décembre , âgé de
85 ans. Il avait vécu long-tems en France , où il fut lié
avec les encyclopédistes . On trouve dans l'Encyclopédie plusieurs
articles sortis de sa plume , qui ne sont pas tous du
meilleur goût. Sa réputation littéraire a été cependant plus
grande en France qu'en Allemagne où ses premiers essais ,
et entre autres sa tragédie de Banise , lui valurent quelques
railleries du célèbre Lessing.
M. E. Walker a inventé ( en Angleterre ) un nouvel
amusement pour les personnes qui se plaisent aux illusions
d'optique. C'est une machine qu'il nomme phantasmascope .
Elle présente l'aspect d'une porte qui s'ouvre et d'où sort
un fantôme qui s'approche , en grandissant toujours , du
spectateur . Ce fantôme a toutes les couleurs d'un beau tableau,
et ces couleurs sont si brillantes qu'il n'es point né-
}
202 MERCURE DE FRANCE,
cessairede fermer au jour la chambre où il paraît. M. Walker
s'est déjà servi de sa machine pour représenter les phases
de la lune , l'aspect des planètes principales et d'autres phenomènes
célestes .
-M. Dufour de Montreux , dans le canton de Vaud , a envoyé à
la Société d'émulation de ce pays des échantillons d'un sucre d'érable
qu'il a fabriqué en Suisse , d'après les procédés dont il avait pris connaissance
pendant son séjour aux Etats-Unis. Il a publié ces mêmes
procédés dans le journal de la Société . L'arbre d'où il a extrait du sucre
brun est l'Acer pseudo-platanus ; ilfaut opérer au moins sur trente pour
que les résultats dédommagent du travail. On tire le sucre de l'arbre en
hiver par des incisions avant que les bourgeons se soient ouvents. Dans
les jours les plus favorables , c'est-à-dire , lorsqu'il fait soleil , on tire de
chaque arbre trente ou quarante mesures de liqueur , qui fournissent de
deux livres et demie à trois livres de sucre. M. Dufour a calculé que
dans un seul hiver , une femme , aidée de quelques enfans , pourra tirer
jusqu'à 500 livres de sucre d'un millier d'arbres de huit à neuf pouces
de diamètre; et lorsque ce diamètre,aura doublé , ce qui arrive à leur
vingt-cinquième année , ils fourniraient 2000 livres de sucre au lieu
de 500.Ala vérité ,des plantations de cegenre demanderaient un excéllent
terrain.
-Nous avons parlé dans un des Mercures du dernier
trimestre , d'un fruit inconnu de l'Amérique méridionale ,
nommé Arrakatscha , découvert à Santa-Fé de Bogota , et
qui pourrait remplacer la pomme-de-terre.
M. Vargas , né à Santa-Fé de Bogota , et qui réside à
Londres depuis 1804 , en donne la notice suivante :
« L'arrakatscha est de la classe des ombellifères , et sa
racine se divise en plusieurs branches , qui donnent une
substance nourrissante , farincuse , agréable au goût , et
qui ne se gonfle point comme la pomme-de-terre. On en
fait du pain, de la patisserie et de l'eau-de-vie.
>> Son usage est aussi général dans le royaume de Santa-
Fé , que celui des pommes-de-terre en Europe , mais sa
culture exige un terrain fertile et un climat tempéré. »
-On a découvert, dans le comté de Schwarzenau (Basse-
Autriche ) , à une profondeur de dix-huit pieds sous terre ,
une espèce de laine minérale très-douce et souple , d'une
couleur rouge-bleuâtre. On en a fait des chapeaux àVienne,
de même que des gilets et des culottes tricotés. On peut
aussi en fabriquer du papier , mais qui conserve la couleur
de la laine. e
SOCIÉTÉS SAVANTES ET LITTÉRAIRES . - La Société des -
:
3
t
FÉVRIER 1808. 283
sciences , arts et belles-lettres de Macon, propose pour sujet
de prix l'éloge de Joseph Dombey , né à Macon , le 22 fé
vrier 1742.
La Société désire que les concurrens , avant de parler des
travaux de Dombey , présentent une esquisse de l'état dans
lequel il a trouvé la science , et ne négligent point les détails
de la vie privée dé će naturaliste.
Le prix sera une médaille de 300 liv. ou la valeur en
argent. i
Il sera délivré dans la première séance de janvier 1809.
Les Mémoires seront adressés avant le 15 octobre 1808 ,
suivant les formes ordinaires et francs de port, à M. Cortambert
, docteur-médecin , secrétaire perpétuel de la Société..
Société royale de Londres .-Dans la séance du 28 mai
dernier , présidée par sir Joseph Banks , on a lu:
1º. Un Mémoire sur la grandeur et la position de a nouvelle
planète du docteur Olbers , appelée Vesta , dont il
parait que l'orbite est située entre Mars et Vénus .
La petitesse de cette planète,comparée à son degré de
splendeur , la fait considérer comme une véritable astéroïde.
2º. Un Mémoire contenant la description et l'usage d'un
nouvel eudiomètre , inventé par M. Pepys .
Ce mémoire est accompagné d'un dessin de l'appareil ,
dont la nouveauté principale est l'ingénieuse applicationde
deux tubes gradués , aux extrémités desquels sont attachés
deux bourses de résine élastique , avec d'autres vases , pour
faire passer Pair à examiner dans ces tubes gradués.
Dans la séance du 4 juin , M. Herschel a communiqué à
la Société des Observations sur la nouvelle planète Vesta.
Ces observations different peu de celles fournies précédemment
par l'astronome royal le docteur Maskelyne.
Le 11 juin , l'attention de la Société fut occupée par la
lecture d'un Mémoire sur la quantité d'oxigène que contient
l'acide carbonique , par MM. Pepys et Allen.
Ces deux chimistes préfèrent pour cet objet , l'emploi du
charbonà celui du diamant , et ils croient qu'il s'est glissé
des erreurs importantes dans les expériences de M. Guyton
sur ce dernier combustible.
Dans la séance du 18 juin , le docteur Marcet a présenté à
la Société les résultats de son Analyse de l'eau de la mer.
Morte et de celle du Jourdain,
On sait que cette eau est très nuisible à la vie animale.
Sir Joseph Banks , en ayant reçu une petite quantité , en a
remis environ une pinte au docteur Marcet pour en faire
P'analyse.
284 MERCURE DE FRANCE ,
Il en résulte que la petite quantité du liquide à examiner ,
et les modifications qu'il a pu éprouver dans le transport ,
doivent jeter beaucoup d'incertitude sur les conclusions.
Cés eaux paraissent contenir du muriate de chaux et de la
magnésie en quantité considérable , indépendamment des
sulfates et autres substances , dont on n'a pu bien exactement
déterminer les proportions .
Après la lecture de ce mémoire , la Société a pris sa longue
vacance et s'est ajournée jusqu'au 5 novembre.
AM. le rédacteur du Mercure de France .
MONSIEUR , vous avez appris que l'Institut a perdu , il y a quelques
mois , M. Valmont de Bomare , un de ses membres les plus distingués.
Onvient de planter dans le cimetière du Père Lachaise , où il est enterré
, des arbres funèbres autour de son tombeau. Plusieurs amis de
cet illustre naturaliste et quelques professeurs des Lycées de Paris , s'étant
réunis pour cette cérémonie touchante , l'un d'eux a d'abord célébré la
modestie , les qualités et le savoir de M. Valmont de Bomare. M. de
Loizerolles a prononcé ensuite les vers suivans :
VERS élégiaques sur les arbres funèbres plantés autour du tombeau
du célèbre naturaliste Valmont de Bomare , par M. de
Loizerolles , avocat et membre de l'Athénée des arts .
Embellis des couleurs d'un éternel printems ,
A tes restes chéris tous ces arbres s'unissent ;
Ils inclinent vers toi leurs bras reconnaissans ;
Le mélèze pâlit , les noirs cyprès jaunissent ,
Le saule sent pleurer ses rameaux languissans .
Les plantes et les fleurs sur ta tombe gémissent :
Les échos sont émus , les marbres s'attendrissent ;
L'oiseau répète au loin nos regrets dans ses chants .
Bomare , ainsi tu vois du séjour de la gloire ,
La nature , une épouse et tes amis en pleurs ,
Autour de ton cercueil confondant leurs douleurs
Par leurs accens plaintifs honorer ta mémoire .
M. de Loizerolles , auteur de ces vers pleins de sentiment , et qui
présentent des images si touchantes , est l'infortuné jeune homme dont
le généreux père , à l'époque de la terreur , se substitua lui-même à
son fils , et tomba à saplace sous la hache révolutionnaire . Il est depuis
se tems le consolateur de sa mère , Mme de Loizerolles , qui tient , rue
de Buffon , nº. 7 , une maison de santé , dans laquelle on traite aves
succès les maladies nerveuses . Je vous prie , Monsicur , d'insérer cet
article intéressant dans votre journal . Un de vos abonnés .
:
FÉVRIER 1808 . 285
NOUVELLES POLITIQUES .
/
(EXTÉRIEUR.)
ETATS-UNIS . - New- Yorck , le 18 décembre. -M. de
Monroë est de retour de Londres : il a apporté avec lui les
ordres du Conseil britannique du 11 novembre. Le président
Jefferson a envoyé au congrès un message plein de réflexions
amères sur ces actes du gouvernement anglais. Ce
message a été pris en considération , et après une discussion
assez longue , il a été résolu que l'acte de non-importation
serait mis en vigueur ; on y a ajouté des clauses restrictives
pour le commerce de la Grande-Bretagne . Ces clauses sont ,
dit-on, si sévères qu'elles équivalent à une déclaration de
guerre.
ANGLETERRE. - Londres , le 21 janvier. L'ouverture
du parlement s'est faite le 21 janvier. Le lord chancelier a
prononcé , au nom de S. M. britannique , un discours fort
long, dans lequel il a cherché à justifier le ministère relativement
à l'expédition de Copenhague. Sans fournir aucune
preuve , il a avancé que des arrangemens avaient été pris à
Tilsitt entre la France et la Russie , et que le résultat de ces
arrangemens était de réunir toutes les flottes du Continent
pour les diriger contre la Grande-Bretagne . Ensuite il a
cherché à prouver que S. M. britannique n'avait aucun tort
avec la Russie , l'Autriche et la Prusse , puissances qui ne
venaient de lui déclarer la guerre qu'à l'instigation de la
France . Enfin il a terminé son discours par assurer qu'il
restait encore à l'Angleterre , sur le Continent , un allié dans
la personne du roi de Suède , et que l'intention de S. M.
britannique était de soutenir de tout son pouvoir un allié si
fidèle .-Nous regrettons que l'espace ne nous permette pas
de rapporter ce discours tout entier , ainsi que les débats qui
ont eu lieu à ce sujet dans la chambre des communes et
dans la chambre des pairs , avec les excellentes notes que le
Moniteur y a ajoutées. Ces débats se sont terminéspar voter
une adresse de remerciement au roi.
ROYAUME DE HOLLANDE. Utrecht , le 25 janvier. -
S. M. le roi de Hollande vient de prendre les mesures les
plus rigoureuses pour faire cesser dans ses Etats toute espèce
de relation et de communication avec l'Angleterre. Il a
rendu , à cet effet , un décret où tous les cas pour prévenir
286 MERCURE DE FRANCE,
*
lesabus quepourrait commettre la mauvaise foi , sont prévus.
Son étendue ne nous permet pas d'en rapporter toutes les
dispositions.-S. M. a également fait une proclamation trèsénergique
pour engager ses sujets à armer des corsaires ,
afin de s'indemniser sur les navires anglais des pertes que
pourrait faire éprouver au commerce la rupture de toute
communication .
ROYAUME DE WESTPHALIE . - Cassel , le 21 janvier.-
S. M. le roi de Westphalie vient de rendre un décret pour
L'organisation de l'ordre administratif. Cette organisation est
àpeu près la même qu'en France.-Il y aura dans chaque
département un préfet , un secrétaire-général de préfecture,
un conseil-général de préfecture, et un conseil général
de département. Les préfets seront chargés , sous l'autorisation
et l'inspection suprême du gouvernement , de tout ce
qui est relatif à l'administration intérieure , et notamment
de l'instruction publique. - Il y aura dans chaque district
un sous-préfet , un secrétaire de sous-préfecture , et un
conseil de district .
:
PRUSSE.-Memel , le 4 Janvier 1808.-Déclaration de la Prusse
contre l'Angleterre .- Le roi s'étant obligé , par l'article 27 du traité
de paix de Tilsitt , conclu le 9 juillet 1807 , à fermer sans exception
tous les ports et Etats prussiens au commerce et à la navigation britannique
, tant que durerait la présente guerre entre la France et l'Angle
terre , S. M. n'a pas hésité de prendre progressivement les mesures
les plus convenables pour remplir ses engagemens .
En ordonnant ces mesures , S. M. ne se dissimulait pas les préju
dices et les pertes qui en résulteraient pour le commerce de sesEtats en
général , et celui de ses sujets , qui , par une longue suite de malheurs ,
avaient acquis de nouveaux droits à sa sollicitude et sa bienveillance
paternelle; mais alors S. M. se livrait encore au consolant espoir que
lamédiation offerte par la Russie à PAngleterre , en accélérant le retour
de la paix définitive entre la France et la Grande-Bretagne , amenerait
incessamment aussi un ordre de croses plus rassurant pour les intérêts
particuliers de chaque puissance.
Le roi a été trompé dans sa juste attente ; les événemens qui ont eu
lieudepuis , et qui sont trop connus pour avoir besoin d'être rappelés ,
loin de rapprocher l'époque si désirée d'une pacification générale , n'ont
fait que la reculer davantage.
Toute communication est rompue entre la Russie et l'Angleterre.
La déclaration de S. M. l'Empereur de toutes les Russies , publiée le
26 octobre de cette année , prouve qu'il n'y a plus de rapport entre ces
deux puissances . S. M. prussienne , intimement liée par toutes ses
relations , à la cause et au systême des puissances continentales , voi-
1
FÉVRIER 1808 . 287
sines et amies , n'a d'autres règles de conduite, que ses devoirs fondés
sur l'intérêt de ses Etats et sur des obligations contractées par un traité
solennel..
Conformément à ces principes , S. M. n'ayant plus égard à des considérations
qu'elle avait respectées jusqu'ici , dans le vain espoir d'une
prompte pacification générale , et ayant refusé , depuis la mission de
lord Hutchinson, de recevoir à sa cour aucun agent diplomatique
anglais , vient d'ordonner à sa légation à Londres de quitter aussitôt
l'Angleterreet de revenir sur le Continent.
S. M. le roi de Prusse , en faisant connaître les résolutions dont ses
engagemens et l'intérêt de sa monarchie lui font un devoir , déclare
par laprésente que , jusqu'au rétablissement de la paix définitive entre
les deux puissances belligérantes , il n'y aura plus aucune relation entre
laPrusse. et l'Angleterre.
Memel , 1er décembre 1807. FRÉDÉRIC GUILLAUME,
PORTUGAL. - Lisbonne , le 12 janvier. Onjouitdans
toute l'étendue du Portugal, et particulièrement à Lisbonne ,
d'une grande tranquillite. Les troupes observent par-tout la
meilleure discipline. Les habitans ne leur fournissent que
des lits , du feu et de la lumière. Il est d'ailleurs défendu
par une ordonnance de police aux aubergistes et cabaretiers
de recevoir chez eux aucun militaire passé sept heures .
(INTÉRIEUR. )
Actes administratifs .
:
S. M. l'Empereur a rendu plusieurs décrets en date du
11 janvier. Voici le sommaire des plus importans.- Le premier
concerne les honneurs civils et militaires à rendre au
colonel-général des Suisses. - Le second est relatif aux
réglemens à observer dans les constructions autour de la
ville de Paris. La principale mesure de ce décret est que
l'on ne pourra bâtir hors de l'enceinte de Paris à une dis
tance moindre de 50 toises des murs de cette enceinte. -
Le troisième est du 27 janvier, il concerne l'organisation de
Padministration intérieure de la ville de Flessingue et du
territoire qui l'environne , depuis sa réunion à l'Empire
français.
ANNONCES.
i
Catalogue des Manuscrits sanskrits de la Bibliothèque impériale,
avec des notices du contenu de la plupart des ouvrages , etc .;
par MM. Alex. Hamilton , membre tle la Société asiatique de Calcutta ,
288 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1808.
professeur de littérature indienne , etc. , et L. Langlès , membre de
l'Institut de France , conservateur des manuscrits orientaux de la Bibliothèque
impériale , etc. Prix , cartonné , 3 fr. A Paris , chez Ant. Aug.
Renouard , rue Saint-André-des -Arcs ; Galland , rue Saint-Thomasdu-
Louvre ; Treuttel et Wurtz , rue de Lille.
Recueil de poësies , extraites des ouvrages d'Helena- Maria Williams ;
traduites de l'anglais par M. Stanislas de Boufflers , membre de l'Institut
de France , de la Légion d'honneur , etc. , et par M. Esmenard.
Un vol . in-8° , cartonné. Prix , a fr. 50 cent. , et 3 fr. franc de port;
idem , papier vélin , cartonné , 5 fr. , et 5 fr. 50 cent. franc de port .
Paris , chez Fr. Cocheris , fils , libraire , quai Voltaire , nº. 17 ; A. Aug.
Renouard , libraire , rue Saint-André-des- Arcs , nº. 55 ; Treuttel et
Wurtz , libraires , rue de Lille , nº. 17 ; Aug. Nepveu , libraire , passage
du Panorama ; et Fr. Buisson , libraire , rue Gilles - Coeur , nº. 10 .
Histoire des douze Césars , traduite du latin de Suétone , sans aucun
retranchement , et avec des tables indicatives , des notes et des
observations ; par M. Maurice Levesque. Cette nouvelle traduction , à
laquelle se trouve joint le texte , est la plus complète et la plus fidèle
de toutes celles qui ont paru jusqu'à ce jour. Deux vol. in-8°. de 1120
pages . Prix , 12 fr. , et 15 fr. franc de port . Paris , 1808 , chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº. 23 , acquéreur du fonds de
M. Buisson .
On trouve chez le même libraire les ouvrages suivans du même auteur.
Tableau politique , religieux et moral de Rome , et des états ecclésiastiques
, accompagné de notes analogues au sujet , et à la nouvelle
constitution de la France. Un vol . in-8°. Prix , 3 fr. 60 cent. , et 4 fr .
50 cent. franc de port. و
:
Cours élémentaire de morale , ou le Père instituteur de ses enfans.
Nouvelle édition , révue et corrigée , 1 vol. in-8° . Prix,, 3 fr. 60 cent. ,
et 4 fr. 50 cent . franc de port .
Choix de discours de réception à l'Académie française , depuis
son établissement jusqu'à sa suppression ; suivi de la table chronologique
de tous ses membres , et de ses statuts et réglemens ; avec une
Introduction ; par L. Boudou . Deux vol . in-8° . Prix , 12 fr. , et 15 fr.
franc de port. A Paris , chez Demonville , imprimeur libraire , rue
Christine , nº . 2.
Dictionnaire raisonné des Onomatopées françaises ; par Ch.
Nodier , adopté par la Commission d'instruction publique pour les
bibliothèques des Lycées . Un volume in-8° . Prix , 4 fr. et 5 fr. frane
de port . Chez le même.
ERRATA DU N° 340 .
Page 174 , ligne 4 ; sans s'entendre , lisez : sans l'entendre.
* 178 , ligne 8 ; la police , lisez : de la police .
184 , ligne 38 ; le but principal , lisez que le butprincipal.
R
(N° CCCXLIII . )
(SAMEDI 13 FÉVRIER 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
DEPT
DE
LA 5
4
siin
ÉLÉGIE.
EMPIRE du silence , asyle toujours sombre ,
Leprintems qui renaît rend son charme à votre ombre:
Le pinmajestueux , le chêne , le cyprès ,
Il va tout ranimer dans ces vastes forêts.
Déjà la source pure où la jeune bergère
Doit conduire en chantant ses timides agneaux ,
Promène sur des fleurs son onde salutaire ,
Et déjà le chant des oiseaux
Annonce que l'Amour vient consoler la terre.
Que j'aime les vallons , les prés et les côteaux ,
Cet ombrage , ces champs et cette eau qui murmure !
Ah ! c'est au fond des bois qu'on trouvé la nature !
Dans son sein rajeuni célébrons ses bienfaits .
Oublions les mortels et sur-tout leurs forfaits .
:
Le triste aspect de leur misère
Est trop déchirant pour mon coeur.
Lemalheur queje vois est toujours mon malheur ,
Et parmi les humains ma vie est trop amère.
Vous qui fuyez mes pas sous la verte fougère ,
Hélas! timides animaux ,
Des cruels ences lieux vous ont livré la guerre ,
Et lâchement armés d'un rapide tonnerre ,
Ils ontde leurs fureurs fait gémir les échos .
Ah! jen'aipas comme eux une main meurtrière !
T
290 MERCURE DE FRANCE,
Je cherche l'ombre et le repos
Dans cet asyle solitaire .
Combien sur l'aride bruyère
J'aimerais à vous voir bondir et folâtrer !
Tous vos besoins sont vrais : chez vous tout est sincère ;
Près de vous je viens respirer.
Maître de tout et libre hélas ! de s'égarer ,
L'homme que par l'esprit , les talens , la science ,
La nature voulut avec magnificence ,
Moins enrichir que décorer ;
Victime de ses dons , loin d'elle doit errer
Dans une superbe indigence .
Elle vous refusa ces présens malheureux
Par qui l'homme à l'homme sait nuire
Et pour garder sur vous un immuable empire ,
Ases plus simples dons elle a borné vos voeux.
Ah ! c'est de vous qu'elle est la mère.
Toujours enfans pour mieux lui plaire ,
Sous ses lois vous vivez heureux .
Que n'ai-je dans ces lieux des jours aussi faciles !
Près de moi , libres et tranquilles ,
Bientôt vous m'aimeriez , innocens animaux.
Ceux qui savent aimer ne sont-ils pas égaux ?
Oui , je voudrais ici , loin de tout artifice ,
De nos tristes plaisirs , du luxe trop vanté
Qui traîne après soi l'avarice ,
Trouver dans un antre écarté
La riche médiocrité
Et l'obscurité protectrice .
Là , des humains sans peine oubliant l'injustice ,
Je bornerais mes soins et mes voeux les plus doux ,
A ce bonheur égal , paisible , solitaire ,
Que l'on ne trouve , hélas ! qu'en vous ,
Qui ne fit jamais de jaloux
Et qui mérite seul d'en faire.
2
1
VICTOIRE BABOIS.
IMPROMPTU sur le couronnement de l'Empereur , tableau
de M. David.
Je sens , je vois , je touche , et mon ame ravie,
N'a pas même le tems d'applaudir ton génie.
Ce jour si beau pour nous , si saint , si solennel ,
David , en le peignant , tu le fais éternel.
4
FEVRIER 1808.
291
Tout ce qui nous est cher , sous ton pinceau respire ,
J'en rends grâce au héros dont le regard t'inspire.
Par M. MAISONNEUVE.
VERS pour le portrait de feu M. D'ORMESSON , premier
Président au Parlement de Paris .
VOILA l'homme de bien et le vrai Sénateur.
Son front impose au crime , et rit à l'innocence ;
En louant sa vertu c'est Thémis qu'on encense ;
Et légataire il dit : soyons le testateur (1) .
Par M. PANIS.
-1
ENIGME.
LECTEUR , je vais offrir à ton esprit perplexe
Un être , ou même deux , de l'un et l'autre sexe ,
Quoique du même nom. Du genre féminin ,
On me tourne et retourne ; et souvent sous la main ,
Je fixe les regards . On me prend , on me quitte ,
Selon qu'on trouve en moi plus ou moins de mérite.
Je suis silencieuse, et prodigue des mots ,
Je critique les rois ,je plaisante les sots ;
Mais devenant moi-même un objet de satire ,
Par fois on m'applaudit , parfois on me déchire.
Venais-je à m'affubler du genre masculin ,
C'est pour le coup qu'il faut retourner la médaille:
Je suis un effronté , dit-on , un rien qui vaille ,
Un espiègle toujours à la malice enclina
C'est àmoi qu'un auteur (*) prétendait qu'une femme
Etait semblable au fond de l'ame.
:
$ ........
(1)
LOGOGRIPHE .
Je suis une cité de modeste étendue ,
Dans le seinde la France , anciennement connue :
51
Ilrefusa conjointement avec son fils , et son neveu , un legs de
1,500,000 fr.: et M. d'Ormesson n'était pas riche .
(*) Beaumarchais.
T2
292 MERCURE DE FRANCE,
Tellement que mon nom du latin est traduit.
Voilà de quoi , Lecteur , exercer ton esprit !
Parcourant mes six pieds , on trouve une bergère .
Chantée en maint couplet par d'assez froids rimeurs
Un prophête , un pronom , une fleur passagère ,
Dont l'aspect imposant retrace des malheurs :
Ce qu'une tendre mère , avec candeur présente;
Un fleuve trop connu pour être ici nommé :
Une plante , aux humains , d'utilité constante :
De l'épigramme , enfin , le fard accoutumé.
Par un habitant du lieu.
CHARADE.
LORSQUE de mon second mon premier n'a pas trop ,
Mon tout peut quelquefois être un assez bon lot.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Cocotte (la) .
Celui du Logogriphe est Prose , où l'on trouve rose, ose, se,e
Celui de la Charade est Pin-son.
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
(MELANGES. )
SUR LES ANCIENS ORATEURS FRANÇAIS .
Article faisant suite à l'extrait des réflexions historiques
sur la langue française.
J'AI promis quelques observations sur les orateurs de la
chaire qui ont précédé les Bossuet et les Bourdaloue , et
sur les orateurs du barreau qui se sont distingués , avant
le Maistre et Patru , parce qu'il m'a semblé que cette matière
n'avait été traitée avec une certaine étendue par aucun
de nos bons critiques. On a beaucoup parlé de notre ancienne
littérature dramatique , et l'on a gardé le silence sur
les premiers progrès de l'éloquence française. Cette indiffé
FEVRIER 1808. 293
rence a nécessairement produit de faux jugemens sur les
productions oratoires de cette époque .
Si l'on veut en croire Balzac , on se représentera l'éloquence
de la chaire dans la plus profonde barbarie. Les
prédicateurs , selon lui , n'avaient ni la décence , ni la majesté
qui convenaient à leur ministère ; ils gesticulaient à
outrance , prodiguaient les grands mots , multipliaient les
citations inutiles , et n'obtenaient des effets que par les
contorsions de deur visage et de leur maintien. Balzac prétend
même qu'un vieux docteur , donnant des leçons à un
jeune bachelier sur l'art de la prédication , se bornait à lui
répéter : Peroute cathedram fortiter , respice crucifixum
torvis oculis , nihil dic ad propositum , et bene prædicabis
.
Si l'on s'en rapporte à Massillon lui-même , on n'aura
pas une meilleure idée de l'éloquence de la chaire , avant
Bossuet et Bourdaloue ; dans son discours de réception à
l'Académie française , il s'exprime ainsi : « La chaire sem-
>> blait disputer ou de bouffonnerie avec le théâtre , ou de
» sécheresse avec l'école ; et le prédicateur croyait avoir
>>rempli le ministère le plus sérieux de la religion , quand
>>il avait déshonoré la majesté de la parole sainte , en y
>> mêlant des termes barbares qu'on n'entendait pas , ou des
>> plaisanteries qu'on n'aurait pas dû entendre.»
Il y a beaucoup d'exagération dans ces deux jugemens ;
et l'on s'en convaincra , si l'on veut remonter aux sources .
Plusieurs années avant les Provinciales , il parut des orateurs
sacrés dignes d'estime. Le Père Senaut de l'Oratoire ,
le coadjuteur , depuis cardinal de Retz , obtinrent des succès
mérités , et n'adoptèrent ni les discussions scholastiques , ni
la fausse érudition , ni les jeux de mots de leurs prédécesseurs
et de leurs contemporains. On a quelquefoisparlé de
Delingendes , parce qu'on prétend que Fléchier l'a pris
pour modèle dans son bel exorde de l'Oraison funèbre de
Turenne ; mais il leur est très-inférieur , ainsi que j'espère
le démontrer.
Il ne faut pas non plus juger des orateurs du barreau
par les plaidoyers de l'Intimé et de Petit-Jean. Plusieurs
avocats du règne de Louis XIII portaient , il est vrai , trèsloin
les défauts que Racine tourne si bien en ridicule ;
mais quelques-uns avaient trouvé le ton qui convient à ce
genre d'éloquence .
Je me propose de faire l'extrait d'un discours de chacun
des orateurs de la chaire que je viens de nommer , et de
294 MERCURE DE FRANCE ,
rappeler une cause célèbre où deux avocats d'une grande
réputation portèrent la parole. Ce travail pourra servir à
donner une idée précise de l'état de l'éloquence française ,
avant que les Provinciales eussent fixé la langue .
On a beaucoup parlé de Delingendes qu'on a voulu présenter
comme le modèle de Fléchier : mais ilya unegrande
distance entre ces deux orateurs. Delingendes a presque
tous les défauts des prédicateurs de son tems : ne connaissant
pas les véritables beautés qui conviennent à la chaire ,
il s'égare dans de vaines spéculations , cherche des ornemens
étrangers au genre , et paraphrase les philosophes
anciens , presque autant que les livres saints. L'exorde de
son Oraison funèbre de Victor-Amédée peut donner une
idée de ces défauts dont les prédicateurs ne sauraient trop
se préserver. J'en citerai le commencement.
« De toutes les pierres des tombeaux, il semble que la
>> justice et la vérité bâtissent un temple où elles veulent
>> que la mémoire des morts soit honorée. La louange et la
>> réputation est le seul de tous les biens du monde , selon
>> les pensées de Platon , qui les accompagne dans les sépul-
>> cres , et après que la pompe des vanités , l'abondance des
>> délices et la superbe de la vie les a abandonnés en cette
>> journée terrible de la dernière séparation d'avec les créa-
>> tures . En l'état où ils tombent d'extrême pauvreté et indi-
>> gence où les hommes ne possèdent plus rien , si leur vie
>> néanmoins a été accompagnée de belles et grandes actions ,
>> ils en demeurent riches à jamais par des prétentions légi-
>> times à l'immortalité et à la gloire.
C
» Il y a , dit Aristote , diverses espèces de larcins , et le
>> plus punissable de tous est celui qui peut être commis en
>> la la personne des morts. Quoi donc , la mort , après avoir
» dépouillé les vivans de tous leurs biens , restent-ils encore
>> en un état qui les expose à en souffrir quelque violence et
>> quelque injustice ? Et peut-on dépouiller de quelque
>> chose dont la mort qui dépouille de tout , ne les ait privés
>> auparavant ? On le peut certes . P
>> L'empire de la mort ne s'étend que sur le corps et les
>> biens mortels des hommes ; mais outre ces richesses et
>> biens caduques , il y a encore en tout homme vertueux
» une vigueur éternellement florissante de la vertu et du
>>mérite qui ne peut jamais mourir. Or , par-tout où ily a
» aveu et reconnaissance des mérites , il y a obligationde
>> les honorer : tellement qu'en ces occasions , quiconque
>> ravit , diminue ou dénie cet honneur qui doit être rendu à
FÉVRIER 1808. 295
» la réputation des morts , il ravit et dénie une chose qu'il
>> est obligé de leur donner , et se rend par conséquent cou-
>> pable de larcin et d'injustice. »
Cette paraphrase de Platon et d'Aristote n'est nullement
convenable à la chaire ; d'ailleurs elle n'est fondée que sur
un lieu commun. Que l'on compare un exorde de Bossuet à
celui-ci , et l'on verra encore mieux combien Delingendes
avait une fausse idée de son art ; il a dû sa réputation à
quelque pureté dans le style , et à un talent pour arrondir
les périodes qui était inconnu avant lui.
C'est probablement ce dernier avantage qui a déterminé
Fléchier à l'étudier et à l'imiter quelquefois ; mais il l'a
infiniment dépassé dans les plans , et dans les pensées ;
jamais il ne s'écarte de son sujet qui est toujours essentiellement
religieux ; il ne se livre point à des digressions
oiseuses , ni à des citations inutiles des auteurs profanes.
On a plusieurs fois répété que Fléchier avait puisé dans
une oraison funèbre de Delingendes , le bel exorde de
L'oraison funèbre de Turenne ; mais ces deux orateurs n'ont
de commun que le texte qui est très-heureux: une imitatation
beaucoup plus marquée se trouve dans le même discours
de Fléchier; non-seulement il emploie lamême pensée
que Delingendes ; mais il copie presque ses expressions.
Voici comment l'ancien orateur s'exprime , après avoir
déploré la mort de Victor -Amédée , qu'un traité et un
mariage unissaient à la France.
<<<Puissances adversaires et ennemies de la France , vous
>> vivez , et l'esprit de la charité du christianisme qui min-
>> terdit de faire aucun souhait pour votre mort , m'endonne
» ou me permet d'en concevoir beaucoup pour lacorrection
de vos crimes et la punition de vos injustices; mais vous
>> vivez , et cependant je plains en cette chaire lamort d'un
>> prince de qui les moeurs et la piété paraissaient mériter
>> le Ciel plus doux et favorable , et une vie plus longue
>> et plus étendue, »
Fléchier a un peu développé cette idée , dont il a conservé
presque toutes les expressions :
<<<Puissances ennemies de laFrance, vous vivez, et l'esprit
>>> de la charité chrétienne m'interdit de faire aucun sou-
>> hait pour votre mort. Puissiez-vous seulement reconnaître
>> la justice de nos armes ; recevoir la paix que , malgré
>> vos pertes, vous avez tant de fois refusée, et , dans l'abon-
>>>dance de vos larmes , éteindre les feux d'une guerre que
vous avez malheureusement allumée ! A Dieu ne plaise
1
296 MERCURE DE FRANCE ,
4
>>que je ne porte mes souhaits plus loin ! Les jugemens
>> de Dieu sont impénétrables ; mais vous vivez , et je plains
>>en- cette chaire un sage et vertueux capitaine , dont les
>> intentions étaient pures , et dont la vertu méritait une
>> vie plus longue et plus étendue.:>>>
Ce morceau a été critiqué avec raison ; il sert à prouver
que ce n'est point aux imitations que Fléchier a pu faire
quelquefois des sermons oubliés de Delingendes , qu'il a
dù la juste réputation dont il jouit parmi nos orateurs de
la chaire.
Le fameux coadjuteur , depuis cardinal de Retz , était
déjà cétèbre par des sermons , avant que Bossuetet Bourdaloue
eussent paru; ce fut au milieu des discordes civiles ,
dans le moment où il avait la tête pleine de projets séditieux
, qu'il prononça son panégyrique de Saint-Louis
qui est un de ses plus beaux discours. On y chercherait
en vain cette élévation de pensée et de sentiment que la
religion donne à Bossuet , cette force invincible de sentiment
qu'on trouve dans Bourdaloue , cette onction touchante
et ce pathétique entraînant qui distinguent Fénelon
et Massillon ; mais on y reconnaît cette éloquence male ,
cette hardiesse énergique que l'on admire dans les Mé
moires qu'il écrivit sur la fin de sa vie. Il ne faut pas oublier
d'ailleurs que ce panégyrique fut prononcé vingt
avant la première Oraison funèbre de Bossuet.
undans
L'orateur fait une très-belle peinture de la philosophie
ancienne , dont il montre l'impuissance pour rendre les
hommes meilleurs et plus heureux.
<<Entre un nombre infini de qualités éminentes qui ren-
>> dent la religion chrétienne toute éclatante de merveilles
>> et de prodiges , la plus considérable sans doute est la puis-
>> sance qu'elle a de perfectionner et méme de changer, pour
>> ainsi dire , la nature de toutes choses. La philosophie
>> n'a que trop souvent et trop témérairement essayé de
>> produire cet effet ; elle n'a jamais fait sur ce sujet que
>> des efforts inutiles ; et quand elle s'y est imaginé quelques
>> succès , elle n'a fait qu'ajouter à son impuissance une var
>> nité fort mal fondée : elle a donné en de certaines oca
>>>casions de belles apparences : il semble même qu'elle
>> ait produit de bonnes actions ; mais en effet elles ont
>> presque toujours été si défectueuses , ou dans elles -mêmes,
» ou par leurs circonstances , que l'on ne peut prendre
>> avec raison le sentiment qui les a causées , que pour l'im
» pétueux mouvement de quelques esprits naturellement
FEVRIER 1808.
297
>> généreux qui eussent peut-être aimé la vertu s'ils l'eussent
>> connue. Leur fin la plus ordinaire a été la gloire qui ,
>> même selon leurs manières était criminelle ; la plus excu-
>> sable a été la complaisance et la satisfaction qu'ils ont
>> cherchée dans eux-mêmes , et qu'ils n'ont jamais trouvée.
» Ils n'en ont jamais eu de solidement bonne ; et je ne puis
>> m'imaginer leurs actions les plus éclatantes, et même celles
> qui ont passé pour être les plus utiles au public , que
>>comme ces grandes rivières qui portent l'abondance dans
>> les provinces qu'elles arrosent , mais qui ne laissent pas
» en même tems , dans leur plus grande largeur , d'être
>>encore toutes troublées par la fange , et par les impu-
>> retés qui descendent du côté de leur source , ou qui
>> tombent dans la suite de leur cours . »
Cette peinture est belle et vraie : elle suppose dans l'orateur
une grande connaissance de l'histoire et des moeurs des
anciens : elle montre qu'il avait parfaitement étudié et
apprécié les différentes sectes de leurs philosophes ; la figure
qui termine est bien appropriée au sujet, et n'a rien de
cette affectation qu'on reprochait avec justice aux orateurs
de ce tems-là.
Le coadjuteur excelle sur-tout à peindre les expéditions
militaires de son héros. Je ne citerai que le commencement
dumorceau sur la bataille de Taillebourg.
« Saint - Louis , dit l'orateur , n'eut pas plutôt atteint un
» âge raisonnable qu'il se trouva enveloppé dans une grande
> et difficile guerre , émue par quelques princes mécontens
> dans son royaume , fomentée par l'anglais , et soutenue
>> par ces belliqueuses provinces que cet ennemi fier et puis-
>> sant possédait alors dans cet Etat. Ce généreux prince
>>s'opposa courageusement à ces injustes entreprises ; il fit
>> voir à toute la terre que la véritable piété n'est point con-
> traire à la véritable valeur ; il raffermit son Etat ébranlé ;
» il porta la terreur et l'effroi dans les terres et dans les
>>troupes étrangères ; il soutint , ou plutôt il força lui seul ,
>>sur le pont de Taillebourg , l'armée anglaise , avec une
>>fermeté plus merveilleuse que celle que l'antiquité romaine
> a consacrée avec tant de gloire à la postérité. Il arrêta ce
>>débordement du Nord qui grondait déjà contre la France ,
>> et qui , depuis , a été si furieux , qu'il a failli à emporter
>>>les plus braves de ses successeurs. Je n'appréhende point
>> de vous présenter dans une chaire de paix ces sanglantes
>> images de carnage et de meurtres , puisque les guerres de
Saint-Louis ont été de ces guerres sanctifiées , dont
298 MERCURE DE FRANCE ,
» l'Ecriture même parle avec éloge : Sanctificate bellum ,
>> sanctificate arma , etc. »
Cemorceau ne serait pas indigne de nos grands orateurs:
le coadjuteur était d'autant plus en état de bien faire ces
sortes de peintures , que , comme on le sait , il avait plutôt
les inclinations d'un militaire que celles d'un homme d'église
; cependant , conformément aux règles de son art , il
ramène à des idées religieuses les éloges qu'il donne à son
héros.
Je terminerai ces observations sur les orateurs de la chaire
qui ont précédé nos grands maîtres , par l'examen d'un
discours du père Senaut , l'un des plus illustres membres de
la Congrégation de l'Oratoire. Le premier , avant Bourdaloue
, dont il fut le modèle , il donna dans ses sermons l'idée
du véritable orateur chrétien. Son style est pur et sans
recherche ; sa morale est élevée et sévère : il puise dans
l'Ecriture et dans les Pères presque toutes ses idées. Son
discours le plus touchant est l'Oraison funèbre de la marquise
de Maignelay , tante du cardinal de Retz . Cette dame
avait été un modèle de vertus et de charité chrétiennes.
Privée , à dix-neuf ans , d'un époux qu'elle adorait , elle
voulut sur-le-champ renoncer au monde et se plonger dans
un cloître: mais sa famille s'y opposa. Comme elle persistait
dans ce dessein , on obtint du pape une décision par
laquelle il lui défendait d'embrasser la vie religieuse. Cette
décision était fondée sur ce que ses vertus , exposées aux
regards du monde , seraient d'un exemple plus utile que si
elles étaient ensevelies dans la solitude. Madame de Maignelay
, distinguée par sa beauté , jouissant d'une fortune
immense , se soumit aux ordres du pape ; et quoique dans
lemonde elle fût exposée à des tentations bien séduisantes ,
elle persista dans ses pieux desseins. Pendant toute sa vie
elle suivit les règles du couvent dans lequel elle avait voulu
entrer , et sa fortune fut employée à une multitude de charités
.
Le père Senaut ne met aucune emphase dans son exorde:
il se borne à paraphraser un passage de saint Paul.
«Jene ssaaiiss pas , dit-il , si c'est choquer les intentions de
> Madme la marquise de Maignelay que de lui faire une
>> oraison funèbre ; mais je sais bien que c'est obéir aux
>> commandemens de saint Paul qui veut qu'on honore les
› véritables veuves pendant leur vie et après leur mort.
» Viduas honora quæ vere viduæ sunt. Et nous ne pouvons
> pas douter qu'elle ne soit de ce nombre , puisqu'ilsemble
FEVRIER 1808. 299
>>que l'apôtre l'ait dépeinte en les décrivant dans son Epître
» à Timothée : car n'était-elle pas une véritable veuve ,
>> puisque la mort l'ayant séparée de son mari à l'âge de
>> dix-neuf ans, elle a persévéré soixante ans dans cette
>>triste et sainte condition , quæ verè vidua est ? N'était-elle
» pas désolée , puisque après avoir perdu son mari , elle
>> perdit son fils unique qui faisait toute son espérance et sa
>>consolation , et desolata. Mais n'espérait-elle pas bien en
> Dieu , puisqu'elle lui consacra son coeur , et que l'ayant
>>pris pour la fin de toutes ses actions , elle ne travailla
» jamais que pour sa gloire , et n'attendit jamais d'autre
>>récompense que lui ? et enfin n'a-t-elle pas employé toute
› sa vie dans les prières et dans les bonnes oeuvres , puis-
› qu'elle n'a vécu sur la terre que pour servir les malades,
>> secourir les pauvres , délivrer les prisonniers , et con-
> vertir les pécheurs , et instet obsecrationibus et orationibus
>> nocte ac die ? Voyons les particularités d'une si belle vie ;
» et , vérifiant les paroles de mon texte , faisons voir que
>> Madme la marquise de Maignelay a été une véritable et
>> religieuse veuve. »
On voit peu d'exorde aussi simple et aussi bien approprié
au sujet. Le père Sénaut soutient , dans toutle reste
de sondiscours , ce ton sage et majestueux qui convient à la
chaire. Cela ne l'empêche pas d'exciter souvent l'attendrissement
: il fait le tableau le plus touchant des pertes successives
qu'éprouva la marquise de Maignelay. Après la
mort de son époux , elle avait rassemblé toutes ses affections
sur un fils unique qui donnait les plus grandes espérances
; mais ce fils lui est enlevé à la fleur de l'âge : il ne
lui reste plus qu'un père dont elle a toujours été chérie ,
et qui lui fait quelquefois oublier ses douleurs. Ce vieillard
meurt encore dans ses bras ; et dès ce moment , dit le
père Sénaut , Dieu lui tient lieu de tout. Fille , épouse et
mère désolée , elle se dévoue entièrement à la religion qui
peut seule calmer ses peines. Le père Sénaut met beaucoup
d'art dans lapeinture de ces malheurs , et les retrace avec
les couleurs les plus fortes. Je ne citerai que ce qu'il dit sur
lamortdu fils unique de la marquise.
Après avoir parlé des belles qualités et des heureuses
dispositions de ce fils chéri : « Sa mère , dit-il , aimait en
>> lui son mari , et le voyant revivre en cet enfant , elle
>> sentait tous les jours accroître son affection: elle s'atta-
>> chait au monde pour l'y avancer , en songeant plus à sa
>> fortune qu'à son salut; elle eût peut-être hasardé l'un
300 MERCURE DE FRANCE ,
>> pour vouloir trop assurer l'autre. Mais Dieu qui ne veut
>> point de rival dans son amour , lui enleva ce fils unique à
>>l'âge de dix-huit ans , et lui apprend que , si ceux qui
>> aiment vivent en deux corps , ils peuvent aussi mourir en
>> deux lieux. Rien de plus cher à un père et à une mère
>> qu'un fils unique : comme l'amour est plus grand , la perte
>> en est fàcheuse et la douleur extrême. L'Ecriture-Sainte ,
>> qui ne méprise pas l'éloquence pour affecter la simplicité ,
>> compare les grands déplaisirs à celui que ressent une mère
>> qui a perdu son fils unique : fac tibippllaanctum sicut uni-
>> geniti ; et quand le ciel voulut éprouver l'amour et
>> l'obéissance d'Abraham , il l'obligea de lui offrir Isaac ,
>>sachant bien qu'il y aurait une double victime dans ce
>> sacrifice , et que le père ne pourrait immoler son fils qu'il
» ne s'immolât avec lui, »
Ces deux passages suffisent pour apprécier le talent du
père Sénaut : on n'y trouve aucune trace des défauts que
Massillon reproche aux orateurs de cette époque .
Les bons avocats étaient alors aussi rares que les bons
prédicateurs. J'ai promis de rappeler une cause ou plaidèrent
les plus célèbres : je vais donner une idée de cette
affaire.
Mlle de Rohan épousa M. de Chabot , malgré la duchesse
douairière sa mère. Cette dernière pour punir sa fille , en
la privant de la plus grande partie de sa fortune , supposa
que , du vivant de son époux , elle avait eu un fils appelé
Tancrede (1) , et que des craintes sur la sûreté de cet enfant ,
l'avaient obligée , ainsi que son mari , à le faire élever secrétement.
Ce jeune homme qu'elle produisit dans le monde
avait des manières nobles , et justifiait assez par son caractère
les artifices de la douairière ; cependant l'histoire qu'elle
avait imaginée , avait tout l'air d'un roman. Cette supposi-
(1 ) « Tancrede , prétendu duc de Rohan , fut porté jeune en Hol-
> lande par un capitaine qui le donna à un paysan. On en eut ensuite
> si peu de soin que , manquant de tout , il fut sur le point d'apprendre
> un métier. Mais en 1645 , Marguerite de Béthune , duchesse de Rohan ,
>> voulant déshériter sa fille qui s'était mariée malgré elle à Henri
>> Chabot , reconnut Tancrede pour son fils . Le soi-disant duc de Rohan
> vint à Paris où le parlement le déclara supposé par un célèbre arret
>> rendu en 1646. Cet aventurier fut tué fort jeune en 1649 d'un coup
>> de pistolet , pendant la guerre civile de Paris ; il avait donné des
» marques de bravoure singulières . » ( Extrait du Dictionnaire histo
rique , tome VIII. )
FEVRIER 1808 . 301
tion si peu attendue occasionna un grand procès qui fut
jugé le 26 février 1646 , dix ans avant l'époque où les Provinciales
parurent. Les avocats les plus célèbres y figurèrent
, et ce fut un des débuts de Patru. Deux autres anciens
avocats plaidèrent avec lui contre la douairière. L'un , appelé
Martinet , se montra digne dans son plaidoyer du siècle
de Louis XIV , qui était encore à son aurore ; point de
pathos , point de fausse érudition; son style simple et concis
mérite les plus grands éloges ; l'autre , appelé Gaultier (2) ,
a tous les défauts dont Racine s'est si bien moqué : il met à
contribution l'Histoire sacrée et l'Histoire profane , la fable ,
les philosophes , etc. et son plaidoyer est un modèle de
ridicule. Je citerai quelques morceaux de ces deux plaidoyers.
Martinet , après avoir fait des réflexions générales sur le
penchant que les hommes ont à croire des fables et des aventures
romanesques , continue ainsi :

« On sait qu'on avait rassemblé tout ce qui pouvait ren
>> dre une fable magnifique : un beau titre , un nom de
» roman , un mêlange d'intrigues et de passions contraires ,
» des intérêts d'Etat , des royaumes imaginaires , des périls
> supposés et des vaines espérances , pour faire attendre
>> avec plus d'impatience la fin de la pièce et la conclusion
>>de l'aventure. Mais tous ceux à qui la passion n'a point
» ôté la liberté d'en juger , ont reconnu d'abord et con-
>> damné la fraude. Ils ont jugé qu'elle était trop grossière
» pour mériter quelque créance , trop éloignée de toutes les
>> inclinations de la nature , des principes de la raison , des
>> sentimens de la pudeur et de l'honnêteté , et que la plus
grande grâce qquuee l'onpeut faire àMmela duchesse douairière
de Rohan, était de croire que ce ne sont point sa
>> raison , et sa volonté qui ont péché , mais cette passion
>> aveuglée qui dérobe le jugement et la vue , et les affec-
>>tions même par lesquelles elle s'est formée ; de croire
>> qu'elle a perdu la puissance de soi-même , qu'elle n'avait
>> point aperçu la profondeur du précipice , lorsqu'elle s'est
>> résolue d'introduire dans sa famille un héritier également
»
(2) C'est probablement à cet avocat que Boileau a fait allusion , dans
lesvers suivans de sa ge satire :
Je ris , quand je vous vois si faible et si stérile
Prendre sur vous le soin de réformer la ville ;
Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant ,
Qu'une femme enfurie , ou Gaultier en plaidant.
502 MERCURE DE FRANCE ,
>> étranger et inconnu, et de se venger aux dépens de sa
>>propre réputation sur une fille unique , dans l'amour de
>> laquelle , toutes ses affections et ses colères même devaient
>>> être terminées . »
L'orateur remarque ensuite qu'il n'est pas possible que le
duc de Rohan ait gardé le silence sur la naissance de son
fils , et qu'il ait , avant de mourir , laissé tout son bien à sa
fille.
>>
<<On ne peut pas douter qu'il n'ait conçu du déplaisir de
voir défaillir ensapersonne cette généreuse tige à laquelle
>>tant de force et de gloire promettaient l'immortalité , et
>> dont sa propre réputation avait si hautement relevé les
espérances; et dans cette douleur , sa seule consolationa
>> été de laisser une fille unique héritière de ses grands biens
>> et de sa vertu. Telle reconnue après son décès par le
>> témoignage de M. le duc de Soubise , que l'on sait avoir
>>eu la dernière confiance de M. le due de Rohan; telle
>>reconnue par M. le duc de Sully , duquel tout le monde a
>> connu le courage , la prudence et l'autorité dans sa fa-
>> mille; et qui , faisant une donation de ses biens à Mme la
>>douairière , et à Mme la duchesse de Rohan sa fille , l'a
>>qualifiée fille unique de défunt M. le duc de Rohan; telle
>> reconnue par les lettres du Roi envoyées en la Cour , etc.;
>>enfin telle reconnue par toute la famille , etc. »
Après cette accumulation de preuves très bien déduites ,
Martinet entre dans le détail de l'affaire : le morceau le plus
frappant de son plaidoyer est celui , où par des rapprochemens
singuliers et inattendus, il cherche à montrer l'absurdité
de l'histoire du jeune Tancrede.
» Cette fable , dit-il , n'est composée d'autre chose que
>> de contradictions et d'antithèses. On dit que M. de Rohan
» a souhaité passionnément d'avoir un filss;; qu'il a apporté
>> des soins extraordinaires pour le conserver ; qu'il l'a caché
>> et qu'il l'a perdu par la crainte de le perdre : on pré-
>> tend qu'il a eu de grandes tendresses pour Mme sa femme,
>> et que pour les lui témoigner, la voyant grosse de sept
>>mois , il l'a envoyée en France , il lui a fait faire quatre
>> cents lieues , de peur qu'elle ne se trouvât mal en ses
>>couches: on prétend qu'il n'avait trouvé sûreté que dans
>> Venise , qu'il avait même résolu de vendre tout son bien
>> en France pour acheter le royaume de Chypre , dont
>> on a cru que letitre et le nom même étaient spécieux pour
>>servir à cet illustre roman ; et néanmoins il n'a pas voulu
>> que Mme sa femme accouchât dans Venise , mais dans meer
FEVRIER 1808. 503
>> Paris , de peur que l'enfant ne tombât entre les mains
>> de ses ennemis. On dit que la principale appréhension
>> du père et de la mère a été que cet enfant fût élevé
>> dans une religion contraire à la leur , et cependant ,
>>que le premier soin de la mère a été de le faire baptiser
>>à l'église Saint - Paul ; que cet enfant a été la conso-
>> lation du père et l'espérance de la mère ; et toutefois
>> qu'il a été , tantôt dans un endroit , tantôt dans un autre;
>>abandonné à la misère et à la nécessité ; qu'on la cru
>>mort , sans avoir jeté une seule larme ni témoigné lé
>> moindre sentiment ; et que , de cette naissance ima
>>ginaire , de cette mort inventée , jamais le mari et la
>>femme ne se sont écrits une seule lettre. Eufin pour ne
>>>rien omettre , on suppose que Mme la duchesse de Rohan,
>>a voulu étouffer cet enfant , et le moyen de le prouver ,
>> c'est qu'on prétend qu'elle l'a nourri , lorsqu'il pouvait
>> ètre étouffé par la seule nécessité . Voilà pourtant les voies
>> par lesquelles on prétendait parvenir à cette naissance
>>supposée ; les lumières par lesquelles on prétendait éclaircir
>> cette obseurité ténébreuse : Si lumen quod in te est tenebræe
>> sunt , tenebræ tuæ quantæ erunt. >>>
Ce morceau offre la dialectique la plus serrée : on reconnait
que l'orateur avait étudié avec fruit la manière de
Démosthène .
:
Gaulthier est loin de montrer les mêmes talens; ila, comme
on l'a dit , tous les défauts des avocats de son tems ; il
cite sans à propos les philosophes et les poëtes ; il se permet
les figures les plus bizarres ; et son imagination déréglée
l'égare sans cesse. On peut en juger par le morceau suivant.
La duchesse douairière avait refusé de paraître dans le
procès ; et cette circonstance dont Martinet n'avait pas
même fait mention , est un des moyens les plus puissans
de Gaulthier .
Elle craint , dit-il , la majesté de ce lieu ; et dans la
>> douceur du tempérament de vos esprits , éloignée du
>> trouble des passions , elle craint la rigueur et la sévérité
>> des lois vivantes et animées qui forment vos jugemens :
>>elle n'appréhende pas les coups d'une main violente ;
»mais la main de la justice qui s'appésantit sur les cou-
>>pables , lui imprime de la terreur . Architus appelait
» d'un même nom la justice et l'autel : ici au milieu
» du temple de la justice est l'autel sacré qui sert
>>d'asyle et de refuge à l'innocence ; et pourtant c'est
>> sur le même autel que se fait l'expiation des crimes
504 MERCURE DE FRANCE ,
a
>>par le châtiment. Voilà ce qui fait le premier et
› véritable motif de sa fuite ; elle ne veut pas ame-
>> ner au pied de votre autel la victime destinée au
>> sacrifice de l'exemple public. Entre les six Ordres
>> différens que les Platoniciens ont faits des mauvais dé-
>> mons , ils ont remarqué que ceux du dernier ordre sont
>> appelés fuyans la lumière , et qu'ils ont plus d'artifice et
>> de malignité que les autres , omni-formibus et imaginibus
>> abundans , dit Porphyre : sans doute que le démon de
>> l'imposture qui afourni la matière de cette cause , qui a
>> formé ce fantôme d'illusion et cette figure d'enchante-
>>> ment , est de ce sixième ordre. Il est malicieux , mais
>>>lâche et timide ; les exorcismes sacrés de la justice le con-
>> fondent en la même façon que les prétres d'Egypte par la
>> force de leurs paroles mystérieuses , les conjuraient et les
>> chassaient. La lumière qu'il fuit est celle qui vous éclaire ,
>> plus perçante que les rayons du soleil , lesquels reçoivent
>> quelquefois fraction par les obstacles opposés de la terre ,
>>au lieu que cet oeil clairvoyant descendit in intima et pe-
» netrat mentis et animæ viscera. Que si autrefois , on a
>> dit qu'Orphée , flatté par la faveur de sa descente aux
>>> enfers , etc. »
5 Le ridicule ne peut guères être porté plus loinque dans
cette tirade : en la comparant aux plaidoyers de Peti-tJean
et de l'Intimé , on voit que Racine n'a rien exagéré. Comment
est-il possible que Martinet et Gautier aient vécu
dans le même tems , aient parlé dans lamême cause ? le
premier paraît être né dans un siècle de goût , l'autre
paraît appartenir à un siècle barbare.
Je ne pousserai pas plus loin ces observations sur nos
anciens orateurs ; elles me paraissent suffire pour prouver
que l'éloquence de la chaire et celle du barreau n'étaient
pas aussi dégradées avant l'époque où les Provinciales
parurent , que peuvent le faire présumer les jugemens de
Balzac et de Massillon. Mon but a été de montrer aussi
qu'on a tort de négliger nos anciens auteurs français : leur
lecture serait souvent plus utile que celle des écrivains modernes
: elle offrirait les procédés qui ont été employés
pour former la langue : et cette etude contribuerait à
donner des idées justes sur son véritable génie : elle préviendrait
aussi les innovations qui s'en éloignent et qui la
dénaturent. Les orateurs et les poëtes des siècles de Ciceron
et d'Auguste , trouvaient dans les harangues des Gracques
et
I 3 ( ga
5
FÉVRIER 1808.
et dans les ouvrages d'Ennius des trésors dont ils n'auraie
pu profiter s'ils avaient été rebutés par le langage surann
de ces auteurs.
( EXTRAITS. )
PETITOT.
RECUEILDEPOÉSIES, extraites desouvragesd'HÉLÉNA
MARIA WILLIAMS , traduites de l'anglais par M. STANISLAS
DE BOUFFLERS , membre de l'Institut de
France ,de la Légion d'honneur , etc. , et par M.
ESMENARD. A Paris , chez Cocheris fils , successeur
de Charles Pougens , quai Voltaire , n° 17 ; Renouard,
rue St.-André-des-Arcs , n° 55 ; Treuttel et Wurtz ,
rue de Lille , n° 17 ; Nepveu , passage des Panoramas
, etc.
MISS WILLIAMS , que la France possède depuis plu
sieurs années , s'était fait connaître en Angleterre dès
sa premièrejeunesse par des poësies pleines de goût et de
talent. Une longue et touchante romance , dans le genre
des anciennes ballades , intitulée Edwin et Eltrude , fut
sonpremier coupd'essai. Elle publia ensuite une grande
Ode sur la paix ; et peu de tems après , le Pérou ,
poëme en six chants , tiré de l'Histoire des Incas. Le
succès brillant de ces trois productions qui furent imprimées
séparément , engagea en 1786 la jeune Muse
àles réunir avec d'autres , dont elle fit paraître un
recueil en deux petits volumes in-12. La liste nombreusedes
souscripteurs, imprimée , selon l'usage anglais,
en tête du premier volume , prouve assez quelle était
dès-lors la réputation de l'auteur et l'opinion que l'on
avait de ses ouvrages. Tous ceux qui ont paru depuis
n'ont fait que la confirmer et l'accroître , et il n'y a
aucune exagération à dire, comme M. Pougens , Editour
du recueil que nous annonçons , que l'Angleterre
compteMiss Williams parmi ses meilleurs poëtes vivans.
M. de Boufflers , l'un des restes précieux de notre
ancien Parnasse , et M. Esmenard , avantageusement
connu sur le nouveau , ont essayé de faire passer dans
notre langue un choix de ces élégantes poësies. Trente
V
306 MERCURE DE FRANCE,
T
morceaux de différente étendue forment ce recueil que
M. Pougens offre au public , imprimé avec beaucoup
de soin , et qui doit , sous tous ces rapports , exciter
l'intérêt et fixer l'attention des amateurs. Quelques citations
donneront une idée du mérite de l'original et de
lacopie.
On trouve dans plusieurs de ces pièces cette douce
mélancolie qui fait un des principaux charmes des bons
poëtes anglais. On doit savoir gré à M. de Boufflers ,
qui en général ne passe pas pour un poëte très-mélancolique
, d'en avoir conservé le ton dans ce sonnet irrégulier
au Crépuscule :
:
Viens pâle crépuscule ! instant de la pensée !
Du jour éblouissant viens émousser les traits ,
Et qu'au-delà des monts sa lumière passées,
Au silence , au repos rende enfin nos forêts .
J'admire le matin dans sa fraîche parure ,..
Lorsque nous apportant les prémices du jour ,
Il prête un nouveau charme à toute la nature ,
Et réveille en nos bois les chantres de l'Amour.
Mais fussent-ils plus doux encore
Ces concerts , ces parfums , cet éclat de Paurore ,
Au calme d'un beau soir puis-je les préférer ?
Quand tout paraît languir aux champs qu'il décolore ,
Moi-même à ma langueur j'ose aussi me livrer ,
Et je lui dois au moins la douceur de pleurer.
! ८
1
On peut reprendre dans le premier quatrain l'expression
instant de la pensée dont le sens n'est pas clair ,
et qui n'est point dans le texte anglais ; sa lumière
passée du troisième vers peut avoir un sens équivoque et
louche; on peut observer dans le premier tercet que
c'est aussi trop d'irrégularité dans ce qu'on appelle un
sonnet que d'ajouter à celle des rimes l'inégalité d'un
seul vers; et cette observation pourrait s'étendre à presque
tous les autres morceaux qui ont le même titre :
mais la couleur générale de celui-ci est bien assortie au
modèle ; la douce impression que fait naître la lectura
du sonnet original se renouvelle quand on en lit la traduction
, et c'est sans doute le premier mérite qu'une
traduction puisse avoir.
T
i
FEVRIER 1808, 507
L
1
On retrouve ce mérite , avec celui d'une touche facile,
dans laplupart des morceaux traduits par le même,
entr'autres dans la jolie pièce à un Oiseau , dans les
stances adressées à la Sensibilité , à la Simplicité , dans
les deux romances d'Evan , et de l'Evan et la Clyde ( 1 ) ,
dans une autre romance plus étendue intitulée : Nouvelleaméricaine
, dans l'épisode de Zamor, tiré du poëme
du Pérou, dans plusieurs élégies , idylles , sonnets , etc. ,
dont le ton varie avec les sujets , et qu'on pourrait citer
avec les mêmes éloges ; sans s'arrêter à quelques négligences,
et à quelques inégalités de style qui tiennentpeutêtre
à la première manière de l'auteur , à ce ton libre
et original qui caractérise souvent les poësies de sa jeunesse
; peut - être aussi doit-on les attribuer à la gêne
inséparable de toute traduction en vers , quelque peu
scrupuleuse qu'elle soit , et quelque licence que l'on s'y
donne.
La régularité se joint au naturel du style et à la vvérité
des sentimens dans cette autre pièce qui ne porte
d'autre titre que celui de Romance
Amon amant la fortune sévère >
Ne permet point de m'offrir un trésor;
Mais j'ai son coeur , et sur toute la terre
Pour le payer il n'est point assez d'or
Son noble et sa bonté profonde
Méritaient bien le plus tendre retour
S'il est pour moi quelque bonheur au monde,
ame
148
shoq
: 1.
1
Ce bonheur-là n'est rien que son amour.
Mais l'insensé ! de rivage en rivage
Pour m'enrichir chercher un gain périlleux.
Eh ! noble ami ! connais-moi davantage ;
Ton amour seul est richesse à mes yeux.
1
Vers les dangers quand cet amour te guide ,...T
Pour t'arrêter mes efforts seraient vains ;
3
Mais je te suis sur l'élément perfide ;
C'est moi qui souffre et c'est moi que je plains .
La nuit est noire et la mer est profonde ;
Les flots pourtant roulent avec douceur......
(1) La Clyde est , comme on sait , une rivière d'Ecosse , et l'Evan une
petite rivière qui se jette dans la Clyde .
V2
}
508 MERCURE DE FRANCE ,
Maisjefrissonne : au moindre vent qui gronde,
Ah! la tempête est au fond de mon coeur.
/
L'expression gain périlleux qui sort du ton de la
romance , et la répétition du mot profonde à la rime
dans un morceau de si peu d'étendue , sont les seules
petites taches qu'un goût sévère puisse reprendre dans
celui-ci.'
Dans les morceaux traduits par M.. Esmenard , on
reconnaît plus de travail , une plume moins indépendante
et plus habituellement assujettie aux pénibles entraves
de l'art des vers , sans que cela nuise à la facilité
ni aux autres qualités du style. Nous en pourrionsdonner
pour preuve la belle etintéressante romance d'Euphélio;
mais elle a l'inconvénient d'être trop longue pour qu'on
puisse la citer toute entière , et d'être si également bien
danstoutes ses parties qu'on n'en peut détacher aucune.
Unedes meilleures pièces de ce recueil est l'Epitre à
la Poësie ; Miss Williams , en y caractérisant les plus
grands poëtes de sa nation , se montre leur digne élève.
Elle parle d'eux avec cet enthousiasme que le génie inspire
au vrai talent. Voici comme elle caractérise Shakspear
, ou comme M. Esménard le caractérise d'après
elle:
Géant qu'enfanta Melpomene ,
Shakspear ! Oh ! combien je te dois !
J'ai vu le jour , et j'en suis vaine ,
Dans l'île où sur la double scène
Ton génie a dicté des lois .
Fille heureuse de ces contrées
Que tes travaux ont illustrées ,
Par-tout j'aime à suivre tes pas ;
Soit que des trois soeurs infernales .
Dont la voix commande au trépas ,
Tu guides les torches fatales (2) ;
Soit que dans les plaines du ciel
Tu traces la course légère
Du jeune et rapide Ariel (3) ;
Soit que vengeant les droits d'un père,
D'un roi proscrit par des ingrats ,
(2)Dans Machbeth.
(3) Dans la Tempéte.
FEVRIER 1808. 509
Avec sa fille la plus chère ,
Au malheur tu tendes les bras (4) ;
Soit enfin qu'affreux et sublime ,
Tu me découvres la victime
Du plus funeste égarement ,
Othello , que l'amour implore,
Du seinde celle qu'il adore
Retirant le poignard fumant (5) ;
Ou par ses larmes embellie
La tendre et timide Ophélie ,
Pleurant son père et son amant , etc. (6)
Le portrait de Milton n'est pas tracé avec moins de
précision , de force et de chaleur : le pouvoir de la
poësie est ensuite attesté par les harpes calédoniennes,
et par les chants sublimes , quoique sauvages du vieil
Ossian , par les troubadours d'Otaïti , enfin par ces antiques
et simples romances ou ballades , dont l'expres
sion est si douce et quelquefois si profonde. L'auteur
revient aux grands poëtes nationaux , à Thompson , à
Pope, et par une prédilection bien naturelle à son sexe,
ét à la sensibilité qui paraît être la qualité dominante
de son ame et de son talent , elle rappelle sur-tout
Pépître de cette Héloïse ,
Sans cesse agitée et soumise ,
Qui , moins à Dieu qu'à ses malheurs ,
Prie en vain d'une voix émue ,
Achaque mot interrompue
Par ses désirs et par ses pleurs .
C'est cette qualité précieuse qui a dicté à l'auteur
cette transition touchante de Pope au mélancolique et
sublime Gray.
Mais si la fortune , occupée
Ame porter ses derniers coups ,
Veut qu'à l'espérance trompée
Succèdent les regrets jaloux ;
De ceux pour qui j'aime la vie
Si la tendresse m'est ravie.
(4) Dans le roi Lear.
(5) Dans Othello ,
(6) Dans Hamlet.

1
1
1
1
510
)
MERCURE DE FRANCE ,
Par des soupçons injurieux ;
Si la mort frappe sous mes yeux
Ceux à qui mon ame asservie
Eùt immolé tout son bonheur ,
Je te suivrai dans ma douleur ,
Ami du deuil , Barde sensible ,
Chantre harmonieux du tombeau ,
Toi qui des aïeux du hameau
Réveillas la cendre paisible (7) !
Sans effroi j'irai sur tes pas ,
Au son de la cloche funèbre ,
Visiter ce champ du trépas ,
Que ta muse a rendu célèbre ,
Et lire l'espoir du malheur
Gravé sur la tombe rustique
Que jadis ta main poëtique
Orna d'un vers consolateur.
1
د
:
La muse même de Gray paraît avoir inspiré une
pièce singulière que le traducteur a simplement intitulée
Fragmens , mais dont l'original anglais a pour
titre : Partie d'un fragment irrégulier , trouvé dans un
passage obscur de la Tour ( de Londres ) . Le sujet , qui
est fort extraordinaire , est expliqué à peu près ainsi
dans un Avertissement. Un jeune homme doué d'un
rare talent pour la peinture visitait cet antique édifice.
En passant devant une porte d'une construction singulière
, il témoigna le désir de la voir ouverte , et de savoir
où elle conduisait. Le concierge lui répondit : Dieu
seul connaît ce qui est là-dedans ! Cette porte n'a pas
été ouverte depuis des siècles ! L'imagination ardente
du jeune peintre fut frappée de cette réponse. O vous ,
s'écria - t-il , en répétant deux vers de Gray , « ô vous ,
tours de Jules-Cesar ! honte éternelle de Londres !
souillées par un grand nombre de nocturnes assassinats
! » Les meurtres historiques dont cette tour a été
le théâtre se présentèrent en foule à sa mémoire ; ceux
de Henri VI , du duc de Clarence , des deux enfans
d'Edouard IV ( Edouard V, et son frère Richard , duc
d'Yorck ) ,de Thomas Overbury , etc. Pressé de la plus
vive émotion , il essaya de l'exprimer dans un tableau
(7) Dans le cimetière de campagne.
1
:
t FÉVRIER 1808. 311
dont la composition est d'un grand effet.-Le peintre
suppose que les ombres de ces illustres infortunés sont
rassemblées dans la partie de la tour qu'il n'est point
permis de visiter. L'un de ces fantômes soulève un immense
rideau de velours noir , et découvre les restes
sanglans de tous les princes massacrés dans ce lieu funeste.
La vue de ce tableau saisit à son tour l'imagination
de Miss Williams , qui fut comme forcée d'exprimer
en vers les mêmes objets que le pinceau avait si
énergiquement tracés . Ces objets sanglans , ces fantômes
se raniment à ses yeux , les portes de fer s'ouvrent , le
rideau noir se lève , le tableau parle , et la poësie devient
un second tableau .
Ce long fragment dramatique est partagé en dix fragmens
, qui en forment les différentes scènes ; le dernier
est interrompu , et pour ainsi dire brisé , comme par la
chûte du rideau fatal. Des citations détachées donneraient
une idée trop imparfaite de ce morceau d'un
genre si singulier. Il est écrit en vers inégaux : c'est
celui qui a , dans l'original , la marche la plus libre et
la plus irrégulière ; et ce qui n'est pas moins singulier
que le reste , c'est peut- être celui de tous où le traducteur
s'est donné le plus de licences , et s'est le plus
souvent écarté de son modèle .
On reconnaît encore une élève de Gray , dans la pièce
intitulée le Morai, c'est-à-dire , le cimetière d'Otaïti. Les
cérémonies funèbres pratiquées chez ce peuple sensibley
sont retracées par les peintures les plus touchantes ; et
comme Otaïti rappelle naturellement le souvenir de
l'illustre et malheureux Cook , le poëme est terminé
par un éloquent éloge de ce grand homme , à qui sa
patrie reconnaissante a élevé un monument parmi les
tombeaux , ou si l'on veut dans le Moraï de ses rois .
Enfin , c'est à la même école qu'appartiennent les
deux dernières pièces du recueil , l'hymne composé au
milieu des Alpes , et l'ode intitulée Duncan. Le premier
semble fait bien réellement d'inspiration , au milieu des
magnifiques scènes qui y sont décrites ; dans la seconde
le poëte met en action le nieurtre de Duncan , roi
d'Ecosse , assassiné par Macheth , sujet terrible de l'une
des plus célèbres tragédies de Shakspear , et l'une de
512 MERCURE DE FRANCE ,
celles que notre bon et sublime Ducis a osé transporter
sur le théâtre français, Macbeth revient vainqueur dans
le palais de ses pères. Le vertueux roi Duncan , son
ami , vient le féliciter de sa victoire. C'est l'amitié qui
le reçoit. Tout respire autour de lui la confiance et la
sécurité. Il est vrai que des accens magiques sont sortis
du fond des bois , que de noires vapeurs ont infecté l'air
d'alentour , que de livides fantômes y ont apparu ; mais
çes menaçans phénomènes n'ont fixé aucune époque
aux malheurs qu'ils annonçaient. La paix entoure cette
demeure ; le jour baisse ; l'ombre du soir va la couvrir,
2
Assis sur la roche escarpée ,
Qui bravant les fiers aquilons ,
Par la foudre souvent frappée
Domine encore sur les monts ,
LeBarde aux regards prophétiques
Les fixe sur ces tours antiques
Qui vont recevoir deux héros ,
Tandis qu'au bout de sa carrière
L'astre éclatant de la lumière
Touche déjà l'azur des flots .
Alors , dans un profond silence ,
Son sein se remplit d'avenir :
Le siècle qui vers nous s'avance
Pour lui n'est plus qu'un souvenir.
Bientôt l'arrêt des destinées
Sort de ses lèvres étonnées ,
Emporté sur l'aîle des vents .
Écoutons ; sa voix fait éclore
Tout ce qui n'existait encore
Que dans la sombre nuit des tems .
>> De l'Ecosse , roi vénérable , etc.
:
Bientôt l'événement prochain et terrible se dévoile
à ses regards : la sanglante catastrophe y est présente ;
ses chants l'annoncent avec horreur ; ils déplorent la
fin tragique d'un si bon roi ; mais ils lui promettent un
vengeur dans le remords qui sera l'inexorable bourreau
de son meurtrier , et une immortalité consolante que
lui assureront les chants du grand Shakspear,
Duncan ! ton image sanglante ,
Aux meurtriers toujours présente
FEVRIER 1808. 315
N
Suffirait seule à les punir ;
Et ta mémoire d'âge en âge ,
Chère au malheur comme au courage
Instruit et charme l'avenir.
Onvoit par toutes ces citations que les images grandes
et fortes, que les couleurs énergiques et sombres ne
sont pas moins familières à l'auteur que le sont les nuances
douces et les expressions touchantes. On voit aussi
que ses deux traducteurs ont bien mérité de notre
poësie en naturalisant parmi nous ces riches produits
d'un sol étranger, Leur éditeur , M. Pougens , craint
que le public ne lui fasse un reproche, « c'est de ne lui
avoir transmis par eux qu'une partie des oeuvres poëtiques
de miss Williams. >> Il nous semble qu'il est facile
à l'éditeur et aux traducteurs de remédier à cela , en
se concertant de nouveau pour traduire et publier ce
qui reste. Sans nous permettre le reproche , nous témoignerons
seulement à ce sujet notre voeu , que partageront
sans doute tous les partisans de la circulation
des richesses littéraires , et tous les amis des vers .
GINGUENÉ.
LANNEE CHAMPÉTRE , poëme en quatre chants et
en vers libres ; suivi de poësies diverses ; par P. N.
ANDRÉ MURVILLE. A Paris , chez Léopold Collin ,
libraire , rue Gilles-Cooeur , n° 4.
1
IL y a beaucoup de paysagistes en poësie. De tout
tems les beautés de la nature ont frappé l'imagination
des poëtes , excité leur sensibilité , échauffé leur verve
et fourni à leurs pinceaux les plus riantes couleurs.
On sait avec quel art les anciens ont marié ou fait
contraster ces couleurs avec les teintes quelquefois
rembrunies de leurs compositions épiques , comme pour
calmer l'âme du lecteur , agitée par le spectacle des
combats , ou attristée par celui du carnage. Virgile ,
dans ce poëme où il enseignait aux Romains l'art de
cultiver les champs et les vergers , de soigner les troupeaux
et les abeilles , décrivit , avec plus d'à-propos
encore et de complaisance , les phénomènes les plus
1
314 MERCURE DE FRANCE ,
brillans et les productions les plus aimables de la nature
. Mais il était réservé aux modernes de faire de
ces doux accessoires l'objet principal de leurs chants.
Les seuls Français comptent près d'une douzaine de
poëmes dont les champs , les prés , les bois et les eaux ,
sont le sujet; tels sont entr'autres les Saisons de Saint-
Lambert et de Bernis , les Mois de Roucher , la Nature
champétre de Marnésia , les Jardins et l'Homme des
Champs de M. Delille. M. Murville vient d'ajouter à
ce nombre par son Année Champétre. La division en
quatre chants dont chacun est consacré à l'une des
quatre saisons , rapproche particulièrement son poëme
de ceux de 'Thompson , de Saint- Lambert et de Bernis ,
et il eût pu lui donner le même titre. En lui en donnant
un autre , il semble avoir voulu annoncer d'abord que
son dessein n'avait pas étéde lutter contre ces trois poëtes;
et , en effet , par la manière dont il a traité son sujet , il
a évité la concurrence autant qu'il était possible de le
faire. Ce n'est pas qu'elle lui ait paru également redoutable
à l'égard de tous trois. Dans son discours préliminaire
, il professe une haute admiration pour le
talent de Thompson et de Saint-Lambert. Il vante
dans l'un l'abondance et la vérité des descriptions ,
l'éclat et la variété des couleurs ; dans l'autre , l'heureux
accord de la philosophie et du sentiment avec la
poësie , la diction toujours élégante et pure , quoique
de tems en tems froide et prosaïque . Mais il n'est pas ,
à beaucoup près , aussi touché du mérite de Bernis , à
qui il reproche justement sa petite manière , son coloris
faux , sa galanterie fade , sa profusion de fleurs et sa
mythologie d'opéra. Comme il le dit spirituellement :
« Le pastel délicat qui , dans le portrait de Mme de
>> Pompadour , avait si heureusement retracé les fos-
>> settes de son visage , se brisa dans les mains de l'abbé
>> de Bernis , quand il voulut peindre les saisons. >> Le
cardinal-poëte appartenait à cette époque déplorable
où la littérature et les arts , sous la surintendance d'une
maîtresse , travaillaient à l'envi pour charmer et em-'
bellir les petits appartemens : Bernis écrivait comme
peignait Boucher.
Le poëme de M. Murville diffère essentiellement
FEVRIER 1808. 315
1
de ceux de ses prédécesseurs , en ce qu'il n'est nullement
didactique , c'est-à-dire qu'il ne suit pas avec
exactitude le développement de chaque saison , et ne
renferme aucun precepte agraire. Il est simplement
pittoresque et sentimental (c'est ainsi que l'auteur luimême
le définit ) ; et , pour qu'on ne puisse pas s'y
tromper , les chants sont intitulés , Tableaux du Printems
; de l'Eté ; de l'Automne ; etc. Le poëte s'attache
particulièrement à décrire les sensations diverses
que les saisons nous font éprouver , l'espoir délicieux ,
Ja langueur voluptueuse , la vive allégresse et la douce
mélancolie que le printems , l'été , l'automne et l'hiver
répandent tour à tour dans notre ame et dans nos sens.
Les chants sont de peu d'étendue ; mais de peur que
la monotonie de l'alexandrin ne les fit paraître encore
trop longs , M. Murville a cru devoir les écrire en
vers libres. Dans un sujet aussi varié que la nature ,
on ne pouvait trop varier les formes de la versification.
Ce qui importait plus encore , c'était de varier
les mouvemens de la composition , et pour cela l'auteur
a imaginé d'introduire dans un poëme , purement
descriptif de sa nature , les effets de la poësie dramatique
et lyrique , ou plutôt un mélange de l'une et de
l'autre. Ainsi , dans le chant de l'été , au moment où
les habitans des bords de l'Ebre et du Strymon , dévorés
par un soleil dont aucun vent nebrise les rayons ,
se plaignent de l'astre qui ne les visite que pour les brûler
eux et leurs moissons , Orphée paraît tout à coup
sa lyre en main , et il chante sur divers modes , des
hymnes de diverses mesures en l'honneur du dieu qu'on
ose insulter. Parmi les bienfaits dont il lui rend grâce ,
il n'a garde d'oublier le pouvoir de l'Eté sur le coeur
d'une belle , et il célèbre la douce victoire que cette
saison lui a fait remporter sur Eurydice jusque-là insensible
ou du moins maîtresse de ses sens. Cette scène
d'un goût simple et antique fait tout le sujet du second
chant. Dans le quatrième chant , celui de l'hiver ,
l'auteur ne donne pas une forme moins heureuse à
l'éloge ou plutôt à l'apologie qu'il fait de cette triste
saison. Il feint que dans une soirée d'hiver , chez Ninon ,
l'excessive rigueur du froid a pour ainsi dire engourdi ,
1
516 MERCURE DE FRANCE ,
glacé les esprits ordinairement si brillans et si faciler
des Châteauneuf, des Saint-Aulaire , des Lafare , des
Voltaire en ce moment rassemblés chez la moderne
Aspasie , et qu'alors Chaulieu , digne élève de Gassendi
et d'Epicure , saisi d'une inspiration subite , s'est mis
à leur développer la nécessité et les bienfaits de cette
saison qui n'est pour la nature qu'un sommeil réparateur
,et sur-tout à leur montrer la consolante pers
pective des richesses et des délices dont l'homme doit
lui être bientôt redevable. Cette belle théorie est exposée
avec plus de profondeur et d'esprit encore dans un
autre morceau du même chant , où l'auteur met aux
prises Arimane , le génie du mal , avec Oromase , le
génie du bien. Le premier , disposant des saisons et
voulant plaire aux hommes pour leur nuire plus sû
rement , fait régner sans cesse une saison qui réunit
les avantages du printems et de l'automne ; cependant
les champs et les arbres produisant toujours ne tar
dent point à s'épuiser ; les débris de la végétation s'a
moncèlent et se corrompent ; les eaux toujours croissant,
se débordent, croupissent et empoisonnent l'airs
la terre est en proie aux insectes dévorans et aux reptiles
vénimeux ; l'humanité allait périr , lorsque Ororomase
, sagement rigoureux ,
Ordonna que des feux assidus et constans
Succédassent toujours aux humides printems ,
Et que l'hiver frileux , avare et monotone ,
Suivit et réparât le faste de l'automne.
J'ai donné , je crois , une suffisante idée de la manière
dont le poëme est composé : il me reste à faire
connaître de quelle manière il est écrit , et quelques
citations en apprendront plus là - dessus que tout ce
que je pourrais en dire. M. Murville a imité de Thompson
un fort beau morceau sur l'origine et la formation
des fleuves. J'en vais transcrire la fin ,
3 Je parle , l'on m'exauce. O scènes ravissantes !
Mes yeux sont éblouis d'un spectacle si beau.
Cent fleuves souterrains , cent rivières naissantes
Me font contempler leur berceau.
J'aperçois leurs ondes esclaves ,
4
FÉVRIER 1808. 317
Murmurant dans l'obscurité ,
Etluttant contre les entraves
Qu'on oppose à leur liberté. S
Soudain, dans le creux de ces roches ,
Je vois les syphons tournoyans
Pomper l'onde aspirée, et la craie et l'argile ,
Retardant par degrés sa course moins agile ,
Prodiguer à ces flots , dans l'ombre ensevelis ,
D'immenses réservoirs qui leur servent de lits.
C'est de leurs vastes flancs que le monde liquide
Nous verse ses trésors , ses perles , ses cristaux ,
Bienfaits plus grands que les métaux ,
Qu'aux entrailles des monts arrache l'homme avide.
Du haut de ces rocs escarpés
Qui recèlent encor l'urne de cent Naïades ,
Ensources , en jets d'eaux , en nappes , en cascades ,
Bondissent les flots échappés .
L'astre du jour qui les attire ,
De l'écharpe d'Iris leur prête les couleurs.
,
L'air , leurfragile appui , les promène en vapeurs ;
Et les monts , dont le faîte en tout tems les aspire ,
Les transforment sans cesse en fleuves , en torrens ,
Qui , sous divers climats dans l'Univers errans
Tôt ou tard réunis , vont , d'un cours unanime,
Du tribut de leurs eaux renouveler l'abîme ;
Et sont, par leurs retours et leurs épanchemens ,
De l'éternel finide éternels élémens.
M. Murville n'a pas besoin d'être soutenu par les
Idées d'un autre , pour nous révéler en fort beaux vers
les plus profonds mystères de la nature. On se plaint
beaucoup , depuis la révolution , de la dévastation des
forêts , et l'on attribue à cette cause les effets les plus
funestes. On prétend que les arbres attiraient et fixaient
les nuages qui , se résolvant en pluies sur leurs têtes ,
tombaient doucement de leur feuillage à leurs pieds ,
d'où ils filtraient au travers de leurs racines et s'échappaient
ensuite en ruisseaux qui allaient porter la fertilité
dans les plaines ; tandis qu'aujourd'hui l'eau , n'étantplus
ralentie ni danssa chûtenidans sa coursepar les
arbres qui garnissaient les hauteurs, descend en torrens
dans les campagnes , les submerge et les couvre du gra
/
318 MERCURE DE FRANCE ,
vier dont elle a dépouillé les monts. M. Murville a exprimé
ces plaintes d'une manière à la fois touchante et
poëtique , et il les a terminées par la plus heureuse
fiction :
Mais ces arbres géans , rebelles à Pomone ,
Mais l'orme , antique abri des troupeaux , des bergers ,
Mais ces hêtres vieillis , ces chênes vénérables ,
Ces châtaigniers , ces pins , ces aunes , ces érables ,
N'offrent plus à nos yeux troublés
Que d'informes rameaux , que des troncs mutilés .
Elles ont décimé , nos discordes civiles ,
Les arbres dans les bois , les hommes dans les villes .
Déjà le cerf, honneur de nos hautes forêts ,
Ne sait plus où cacher sa noueuse ramure.
L'amour n'a plus d'asyle où dorment ses secrets .
L'oiseau perd ses chansons , l'abeille son murmure ,
Et Diane , sa cour , ses jeux et son armure .
Déjà les Nymphes des ruisseaux
Qui d'un cristal si pur arrosaient nos campagnes ,
Disent aux Nymphes des montagnes :
« Pourquoi , de vos vastes arceaux ,
» Les liquides trésors versés par les Pléïades
>>> Cessent ils de couler dans l'urne des Naïades ?
10
T
A
1
» Ah ! mes soeurs , leur répond de ses tristes sommets
» L'Oréade au front chauve , aux yeux secs et sans larmes ,
» Je tremble que ces flots qui faisaient tous vos charmes ,
>> Ne soient perdus pour vous et taris à jamais.
» On m'a ravi ma verte chevelure ,
६ : >> Qui , dans ses humides anneaux ,
:
>> Recueillant les frimas et la neige et les eaux ,
>> Rafraîchissant mon sein et baignant ma ceinture ,
:
>> Ornait jusqu'à mes pieds que baisait l'onde pure.
» Je vous rendais ces biens que le ciel m'avait faits :
:
Vous le voyez , mon front n'est plus ceint de verdure ;
> Et lorsqu'on m'ôta ma parure , :
>> On vous priva de mes bienfaits . »
On a retourné de cent façons la comparaison des époques
de l'année avec celles de la vie , et réciproquement. Le
parallèle même est si vulgaire , que c'est à peine aujourd'hui
une métaphore que de dire leprintems de la
vie pour la jeunesse , ou la jeunesse de l'année pour le
printems. Il était donc très- difficile de rafraichir la
FEVRIER 1808. M 319
couleur poëtique d'un tableau si usé ; et cependant un
peintre des saisons ne pouvait échapper à l'obligation
de le tracer encore , fût-ce pour la millième fois. M.
Murville , enprodiguant les teintes de la volupté et du
sentiment , lui a donné une expression et un coloris
tout nouveau :
Dans les jardins publics , aux fêtes , aux spectacles ,
Vous avez vu souvent un essaim de beautés ,
Aux regards indécis des hommes enchantés
De leurs piquans attraits prodiguer les miracles .
La jeune Hébé , de ses quinze ans..
Pour la première fois timidement émue ,...
Par sa grâce modeste et ses yeux séduisans ,
Exerce une puissance à son coeur inconnue.
Elle ignore le Dieu qui doit charmer ses jours .
De sa taille majestueuse
Alcine a déployé les superbes contours .
Souveraine à la fois des coeurs et des amours ,
Cette beauté , fière et voluptueuse ,
A pourtant de son teint vu pâlir l'incarnat ;
Mais sa blancheur du lys offre encor tout l'éclat ;4
Et des plaisirs brûlans , qui la rendent plus belle ,
Le Midi tout entier dans son oeil étincelle .
Non loin de là , mais à l'écart ,
Une beauté plus simple attire votre vue.d
Sa présence vous plaît , sans paraître imprévue.Б
Au tumulte des jeux elle ne prend point part.
Ces jeux de soins plus doux distrairaient sa tendresse.
De son sein chaste et pur qu'il embrasse et qu'il presse ,
Un enfant adoré savoure le nectar.
T
Avec ses blonds cheveux qu'il agite et dénoue ,
Un autre plus folâtre et s'amuse et se joue.
Un autre , auprès d'elle endormi ,
Se réveille à sa voix dont il chérit l'empire ;
Assiége ses genoux qu'elle entr'ouvre à demi ;
Et sur sa bouche enfin va baiser son sourire.
Les touchans attributs de la maternité
Sont dans tous les momens sa parure fidelle :
1
:
b
1395
Son printems disparaît et même son été ;
Mais on sent tout ensemble et l'on pense auprès d'elle ;
Et quoiqu'à son déclin , plus vive et plus nouvelle
Sa grâce s'embellit de sa fécondité .
3
De l'automne en mes vers cette femme est l'emblême.
820 MERCURE DE FRANCE ,
Il me semble que ces divers morceaux sont d'une
versification noble , facile et harmonieuse. On pourrait
sans doute y désirer un peu plus de fermeté , et quelquefois
un choix plus heureux de circonstances ou
d'expressions; mais ony trouve les principales qualités
d'un bon style , la clarté , la correction et l'élégance :
nul effort d'ailleurs , nulle trace de ce néologisme ambitieux
qu'on prend fort mal à propos pour de la
vigueur et du génie. La pensée et l'esprit ne s'y montrent
point avec affectation , l'une dans des vers secs et
dogmatiques , l'autre dans des vers symétrisés , pleins
de petits rapports de mots et non pas d'idées. Ily sont
employés tous deux en sentimens et en images , que
revêt presque toujours une expression simple avec noblesse
ou figurée sans bizarrerie. Enfin, l'auteur est de
labonne école ; et tel qui , fier de quelques succès sans
conséquence , se place fort au-dessus de lui dans sa
pensée, ne serait certainement point en état d'écrire une
seule page de son poëme. M. Murville a eu le malheur ,
assez commun , d'émouvoir la bile de M. de la Harpe ,
qui , après l'avoir long-tems nommé son ami , et lui
avoir adressé des vers charmans , est revenu à son
naturel en le déchirant dans sa prose. Connaissant
l'effet d'un bon ridicule en France , il lui en a donné
un , celui de ne rien penser. Lui-même avait , comme
on sait , de fort grandes prétentions au raisonnement et
à la dialectique , et il faut convenir qu'elles étaient un
peu mieux fondées que ses prétentions en poësie. Mais
des gens qui n'en doivent avoir ni d'une ni d'autre
sorte , ne s'en sont pas moins crus en droit de penser
que M. Murville ne pensait rien , et comme ils ne se
rendent pas à eux cette justice et que personne n'a
daigné encore la leur rendre , ils s'établissent sans façon
les juges et les supérieurs d'un homme qui est fort audessus
d'eux pour le talent.
L'Année champétre est suivie d'un certain nombre
de pièces de vers , dont plusieurs ont été couronnées
ou mentionnées honorablement dans les concours de
l'Académie française. L'une de celles-ci est une Epitre
à Voltaire , qui n'obtint que le premier accessit ,
parce que M. de Laharpe , membre de l'Académie ,
enfreignant
FEVRIER 1808.
10
enfreignant les lois de sa compagnie , et sur-tout celles
de la délicatesse , envoya au concours une pièce qui eut
le prix. M. Murville en fit publiquement le reproche à
M. de Laharpe , dans une lettre qu'il a réimprimée
ici. M. de Laharpe n'y répondit pas . On sait comment
il faut expliquer ce silence de la part d'un homme
pour qui la polémique avait tant de charmes.
1
AUGER.
VOYAGE EN POLOGNE ET EN ALLEMAGNE , fait
en 1793 , par un Livonien , où l'on trouve des détails
très -étendus sur la révolution de Pologne , en 1791 et
en 1794 , ainsi que la description de Varsovie , Dresde ,
Nuremberg , Vienne , Munich , etc. , traduit de l'allemand.
Deux vol. in-8° .- 1807. A Bruxelles , chez
Weissenbruch , imprimeur-libraire , place de la Cour ,
n° 1085 ; et à Paris , chez Ant.-Aug. Renouard ,
t

A
libraire, rue Saint-André-des-Arcs , nº 55.
Les voyages que l'on imprime aujourd'hui , sont un
peu comme les poemes que l'on nous donne. On y entasse
les descriptions des montagnes , des vallées , du
cours des fleuves , des forêts , les remarques minéralogiques,
les préceptes agraires , mais il n'y'est presque
jamais question de l'homme , sans lequel les paysages
les plus beaux sont froids et inanimés. L'auteur du
Voyage que nous annonçons n'a point ce défaut. Il
entre , il est vrai , dans les détails dont il est nécessaire
d'être instruit , pour connaître à fond le climat de la
contrée qu'il parcourt , mais il peint l'homme social ;
et quoiqu'il ne juge pas tout avec une égale impartialité
, ses observations sont souvent fines , quelquefois
profondes , et presque toujours piquantes. Le traducteur
, dont le style n'est pas aussi correct qu'il pourrait
l'être , lui a cependant rendu le service de l'abréger ,
et nous l'abrégerons encore en le citant. L'auteur perd
beaucoup de pages à nous remettre sous les yeux le
systême politique de la république de Pologne. Tout
cela pouvait être intéressant lorsqu'il écrivit ce Voyage ,
quoique la constitution de ce pays fût déjà considéra-

X
322 MERCURE DE FRANCE,
)
blement altérée : mais aujourd'hui que les événemens
dont l'Europe entière vient d'être témoin ont totalement
anéanti cette constitution , et que la Pologne a
changé de forme de gouvernement , et même de maître,
nous ne nous intéresserions pas plus à la noblesse polonaise
, à son Sénat , à ses Diètes , à son Roi , qui n'en
était pas un , qu'aux deux, prétendus Rois de Lacédémone,
àson Sénat et à ses Éphores. Nous suivrons donc
seulement le voyageur dans ses courses , et nous séjournerons
avec lui dans les villes principales par lesquelles
il a passé, lorsque le récit de ce qu'il y a vu nous paraîtra
susceptible de plaire au lecteur. Nous allons commencer
par le tableau d'une grande maison , et de
l'intérieur d'une des familles les plus illustres de Varsovie
, ce qui donne à peu près l'idée des autres. C'est
l'auteur qui parle : << Cette famille est composée de cinq
>> personnes , le prince, la princesse son épouse , deux
>>> fils et une fille.Le lieu de sa résidence n'est point fixe ,
>> et il n'est jamais deux ans de suite dans le même en-
>> droit ...... Partout où la famille se trouve , il y a tous
>> les jours grande cour , où se rendent , par devoir
>> les nombreux officiers qu'elle entretient pour la ges
>> tion de ses biens , et les cliens qu'ellea , sous les rap-
>> ports politiques , et que les voisins fréquentent aussi
>> par politique ou par politesse. On tient table ouverte ,
>> on donne spectacle , concert , et des fêtes champêtres .
>>Quand la famille voyage , elle emmène avec elle toutes
>> les personnes dont elle a besoin , telles que gouver-
>>> neurspour les enfans , aumôniers , valets-de-chambre ,
>> musiciens , médecins , secrétaires et domestiques. Tout
>> ce monde suit en carrosse. On emmène en chariots
>> les garderobes , le vin, les batteries de cuisine , et les
>> lits. Cela forme une longue suite de voitures et de
>>chevaux conduits par des cochers , des écuyers , des
>> palfreniers....... Les auberges étant la plupart très-
» mauvaises , on porte des tentes qu'on dresse là où l'on
>> veut reposer. On peut dire qu'un pareil camp res-
>> semble à ceux des anciens patriarches. Lorsque le
>> voyage a lieu dans les pays étrangers , la suite n'est
» pas aussi nombreuse , mais rarement elle comprend
>> moins de trois à quatre voitures à six chevaux. Veut-
:
,
FÉVRIER 1808. 323
1
7
>>on faire quelque séjour dans une grande ville , on loue
>> un hôtel entier , et on s'y installe complètement. On
» y donne des dîners , des soupers , des bals , et àjouer.
>> On voit la meilleure compagnie , et on admet les
>> parasites de toute espèce. Souvent la princesse se plaît
>> mieux que le prince dans une ville , y reste avec sa
>> cour , et lui , va plus loin avec la sienne. Elle est à
>> Vienne, et lui à Rome ; en retournant en Pologne , il
>> la rencontre à Pise , se rendant à Naples.... La famille
>> est quelquefois ainsi dispersée par toute l'Europe , ses
>> ducats roulent partout , et ce n'est qu'après des années
>> qu'elle se trouve enfin réunie à Varsovie.... Chacun
>> a son appartement séparé , et ses gens à soi. Ceux-ci
>> se tiennent si strictement à ce qui est de leur ressort ,
>> que fort souvent le maître ou la maîtresse n'ont per-
>> sonne à leurs ordres , à l'instant même où il y a douze
>> domestiques dans la maison. Un étranger , ayant af-
>> faire au maître , s'adresse par hasard à un des gens
>> de madame , il en tire à peine une réponse ; tout au
>> plus on lui, indique la chambre du domestique du
>> maître. Là se trouvent souvent dix personnes qui y
>> attendent une onzième pour les annoncer. Le prince
>> se lève plus ou moins tard , suivant l'heure à laquelle
>>a fini le souper ou le bal de la veille. La grande porte
>> du palais reste fermée jusqu'à ce qu'il soit visible ;
>> mais la petite porte est ouverte. C'est par-là que se
>>glissent les affidés , les cliens , les officiers de la famille,
>> les créanciers , les solliciteurs, les savans et les artistes ,
>> s'ils ont quelque chose à demander au prince. Le
>> domestiques les reçoivent avec un pan spie ! c'est-à-
>> dire , Monsieur dort...... D'autres qui connaissent le
>> terrain , vont rendre visite à un des secrétaires ou
>> des pages , exposent leur affaire , accompagnent cela
>> d'un présent , ou donnent à entendre qu'ils ne seront
>> point ingrats , ils sont introduits par une porte dé
>> robée. On trouve le prince dans son lit , ou en pei-
>> gnoir , devant sa cheminée , seul , ou entouré de ses
>> cliens , de solliciteurs et de personnes qui sont venus
>> lui faire la cour..... S'il n'y a point Diète , le prince
>> sort et va se promener à cheval hors de la ville,ou
>>à pied rendre visite à ses connaissances , ou bien il
1
X2
524 MERCURE DE FRANCE ,
>> se glisse dans le faubourg de Cracovie chez une jeune
>> personne qu'il entretient enforme , ou qu'il ne voit
➤ qu'en passant..... Sur ces entrefaites , l'appartement
>> de madame commence à être en mouvement. Comme
>> elle ne s'est couchée qu'à minuit , elle ne se lève
>> qu'entre dix et onze heures. Elle trouve auprès de
> son lit deux ou trois amies qui lui font part de leurs
>> remarques sur la société de la veille , et qui écoutent
➤ les siennes. On concerte une fête pour la journée....
>> Pour ne pas manquer un rendez-vous dans le Jardin
>> de Saxe , elle passe à la hâte un élégant déshabillé
>> du matin , se met autour de la tête un mouchoir de
>> mousseline d'une blancheur éclatante , et qui descend
>> si bas qu'il ne laisse apercevoir que deux yeux bril-
>> lans..... Une autre fois elle sonne pour son déjeûner ,
> et dit de faire entrer les personnes qui sont dans son
>> antichambre ; ce sont des marchands des deux sexes ,
>> et de toutes les sortes , qui apportent des objets nou-
>> veaux et de vieux comptes ; ce sont des peintres , de
>> pauvres honteux , des généalogistes , des virtuoses
>> étrangers qui viennent l'inviter à un concert , des
>> coiffeurs nouvellement arrivés de Paris , des dentistes
>> et autres gens. Ils entrent tous pêle- mêle avec des
>> seigneurs à croix et à cordons qui ne rougissent pas
>> d'avoir recours à la femme pour arriver plus sure-
» ment au mari..... Tandis que tout cela se passe dans
>> la demeure du prince et dans celle de sa femme , les
>> enfans ne restent pas oisifs. Il est venu dans la chambre
>> de la fille des maîtres de langue , de danse , de mu-
>> sique et de dessin qui ont donné leur leçon , ou qu'on
>> a renvoyés , parce que la princesse avait mal à la tête
>> ou envie de broder . On entend dans la chambre des
>> fils le bruit des violons et le sifflement des flûtes mêlés
>> au cliquetis des fleurets , aux voix qui détonnent une
>> polonaise , aux cris de joie d'une demi-douzaine de
>> jeunes gens , qui se poursuivent , se battent , et jettent
>> les chaises et les tables les unes sur les autres. Au milieu
>> de ce vacarme , on peutdistinguer les voix des maîtres
>> de danse et d'escrime , et celle du gouverneur , qui
>> prient , menacent , jurent , et sont accompagnées de
>>grands éclats de rire. Dans la cour, quelques chevaux
FEVRIER 1808. 325
:

>> tartares , que les princes , leurs compagnons et leurs
>> écuyers doivent monter , battent le pavé , et par leurs
>> soubresauts fatiguent les voix rauques et les fouets
>> des palfreniers. Enfin la bruyante jeunesse se préci-
>> pite au bas des escaliers , saute sur les chevaux , s'é-
>> lance hors de la porte , et la tranquillité renaît dans
>> le palais . >>>
Il y a de la variété et du mouvement dans ce tableau
que nous avons considérablement abrégé et dont nous
ne donnerons pas la suite. Il n'aurait pas été indigne
du pinceau de Téniers ou de Vateau. La description
de la Pologne remplit tout le premier volume de ce
Voyage, et occupe même les premières pages du second.
Ensuite l'auteur part pour Dresde, visite Berlin ,
Munich , Salzbourg , Vienne , et se rend enfin à Balzano ,
qui est le terme de ses courses. Voici comme il peint
les moeurs et sur-tout l'économie des habitans de Dresde.
Nous nous permettrons de l'abréger encore , parce qu'il
a le défaut des auteurs allemands qui ne savent pas
s'arrêter où il faut .
2
<<On a peine à s'apercevoir que Dresde soit la rési-
>> dence de ministres , de généraux , d'employés d'un
>> grade supérieur , et de particuliers opulens : et ce-
>> pendant le nombre de toutes ces personnes est consi-
>> dérable. On n'y voit point cette quantité de voitures
>>> magnifiques , cette suite nombreuse de domestiques ,
>>> ces écuries somptueuses , ces assemblées brillantes
>> ces repas splendides , ces parties de plaisir , choses si
>> fréquentes dans les autres capitales. En revanche on
>> n'y entend point parler d'hommes fameux par leurs
>> dettes , ni de marchands ou d'artisans trompés et
>> ruinés par des débiteurs du grand ton. Plusieurs em-
>> ployés au service de l'Etat , qui , dans de petites rési-
>> dences , ne peuvent se passer de chevaux , ni de
>>>>voitures , ici vont à pied, et , les jours de cérémonie ,
>> prennent une chaise à porteurs. Comment un con-
>>> seiller se croirait-il obligé de faire de la dépense en
>> ce genre , ou comment oserait-il la faire , lorsqu'il
>> voit des ministres vêtus d'un simple frac , et allant à
» pied ?...... Il est , je crois , sans exemple , qu'un com-
>> merçant ait des chevaux et une voiture ; on n'en voit
526 MERCURE DE FRANCE ,
» qu'à deux ou trois banquiers. Les personnes de cette
>> classe ont tout au plus un cabriolet , ou une demi-
>> fortune , et une petite maison de campagne dans un
>> village voisin pour y passer le tems dans la belle
>> saison..... Il ne faut pas s'imaginer que cette économie
» dégénère en avarice. Dans les occasions convenables ,
>> on se montre d'une manière analogue à sa fortune.
>> On est aussi éloigné de la prófusion de Varsovie que
>> du faste espagnol de Vienne. On présente en mets
>> exquis et en vins recherchés tout ce que pent désirer
>> un palais délicat qui ne veut que jouir..... On vous
>> régale aussi d'une conversation plus agréable , plus
>> spirituelle , et plus variée , que dans les deux capi-
>> tales citées. Les personnes du grand monde des deux
>> sexes , y sont plus instruites , et ont plus d'esprit que
>> dans beaucoup d'autres résidences de l'Allemagne. >>>
Nous ne suivrons pas l'auteur à Nuremberg , à Berlin ,
à Munich , à Vienne même , quoiqu'il y ait des détails
intéressans dans les tableaux qu'il nous donne de ces
villes capitales : mais à quelques nuances près , les physionomies
y sont les mêmes. A Nuremberg les arts sont
un peu mieux cultivés , à Berlin la haute société est
plus austère , à Munich plus affable et plus hospitalière ,
à Vienne plus imposante et plus froide. C'est le résultat
de ses observations , et il est en général exact. Nous
allons terminer cet article par la description des salines
de Salzbourg , qui sont situées auprès de la petite ville
de Hallein , où l'on purifie le sel que l'on trouve brut
dans une montagne des environs appelée Durremberg.
<< Je m'étais muni à Salzbourg d'une permission pour
>> voir les mines. A mon arrivée à Hallein , je l'envoyai
>> au bureau d'administration afin qu'on fit connaître
>> au directeur quel était mon dessein. Comme on m'as-
>> sura. qu'il se passerait deux heures avant que la ré-
>> ponse vînt , je me fis servir à dîner ; après quoi je me
>> mis en chemin pour la mine. On s'y rend ordinaire
>> inent à cheval ou en traîneau ; mais ces deux manières
>> d'aller ne me plurent pas. Je préférai marcher..... Je
>> ne trouvai le chemin ni trop long ni trop rude ; et la
>> diversité des points de vue , qui changeaient à chaque
> instant , me rendit la promenade très-agréable.....
FEVRIER 1808. 327
1
1
» Après avoir monté pendant environ une heure , on
>> découvre devant soi un petit village avec une jolie
>> église bâtie en marbre d'un rouge pâle , qui contribue
>>beaucoup à l'embellissement du paysage. A environ
>> deux cents pas plus loin , on atteint le but de son
>> voyage , en arrivant dans une auberge où le directeur
>> de la mine attend les curieux avec le costume néces-
>> saire pour entreprendre la visite. En entrant , j'a-
>>perçus un être d'une forme singulière , et vêtu de
>> blanc , qui s'enfuit bien vîte.... Le directeur m'ayant
>>conduit dans un cabinet , m'apprit qu'une société-
>> devait visiter la mine en même tems que moi. Il défit
>> le paquet des vêtemens dont on se couvre pour faire
>> cette excursion , etje devinai alors ce que c'était que
>> l'espèce de fantôme qui m'avait frappé en entrant. Il
>> m'expliqua le reste. C'était une jeune femme qui était
>>> venue d'une ville voisine avec son frère et sa soeur
>> aînée . L'habillement consiste en une casaque blanche,
>>> des culottes de même couleur , des bas de coton , très-
>> longs , très-larges , de grands souliers avec des semelles
>> fort épaisses , un tablier de peau , des gants tricotés ,
>> et enfin une coëffe qui met à l'abri ce qui couvre la
>> tête. Les culottes , la casaque et les bas , sont assez
>> amples , pour qu'on ne soit pas obligé de défaire ses
>> habits en les passant..... La bonne humeur que cet
>> appareil excita en nous , fit que , dès le premier abord,
>> nous fûmes ensemble comme d'anciennes connais-
>> sances. Nous entrâmes dans la mine , précédés du
>> directeur..... Le sol est argileux , et de dureté iné-
>> gale. En avançant , nous eûmes le plaisir de jouir de
>> l'effet admirable produit par les torches que chacun
>> tenait à la main. Leur lumière était réfléchie par les
>> parois et les voûtes de la galerie couvertes de sel
>> cristallisé. Les facettes nombreuses du minéral décom-
>> posaient les rayons de la lumière , et produisaient une
>> variété de ccoouulleeuurrss admirables..... Le directeur avait
>> fait quelques dispositions pour rendre notre course
>> plus amusante , en plaçant de distance à autre , un
>> ouvrier occupé à quelque ouvrage particulier. L'un
>> continuait à creuser la galerie ; l'autre chariait la
terre en-dehors. Un troisième raccommodait le con328
MERCURE DE FRANCE,
>> duit où passe la saumure. Tout-à-coup le directeur
» s'arrêta sur les bords d'un abîme profond , dont la
>> lumière de nos torches ne nous faisait apercevoir que
>>quelques pieds. Il faut descendre là-dedans , nous
>>dit-il. Nos dames , alarmées de la proposition , s'in-
>> formèrent s'il n'y avait pas une autre route pour
>> arriver où nous voulions parvenir. Sans faire atten
>> tion à leur inquiétude , il répondit que c'était le seul
>> chemin. En même tems il posa son tablier sur deux
>> poutres arrondies , très-lisses , et qui se prolongeaient
>>dans l'abîme , en direction oblique, et parallélement
>> entre elles : à côté était une corde à laquelle on pou-
>> vait se retenir. Après s'être assis sur son tablier , il
>>pria un des hommes de notre société de s'asseoir de la
>> même façon derrière lui , de faire placer ensuite une
> dame , et ainsi alternativement des autres..... Dans
>> un clin-d'oeil nous glissâmes avec lui au fond de
>> l'abîme. Nous étions déjà à terre , que nos compagnes
» n'avaient pas encore achevé de pousser le soupir que
>> leur inspirait la crainte du danger..... On donne le
➤ nom de rouler à cette manjère expéditive de descen-
>> dre..... L'esprit inventifdu directeur nous avait mé-
>> nagé pour le dernier moment , le coup-d'oeil le plus
>> beau. Il nous mena , à ce qu'il semblait , vers l'entrée
>> d'une nouvelle galerie ; nous nous y enfonçâmes , et
>> tout-à-coup s'ouvrit devant nous une voûte noire ,
>> dont la lumière des flambeaux nous faisait connaître
>> la vaste étendue. Au premier aspect , elle présentait
> l'image d'un ciel sombre , où quelques étoiles bril-
>> laient dans l'éloignement ; dès que l'oeil était fait à
>> leur éclat , elles se perdaient , et avaient l'air d'exha-
>> laisons flamboyantes qui éclairaient les objets d'alen-
>> tour , et leur communiquaient ce demi-ton de jour
>> et d'ombre qui plaît tant à l'entrée d'une grande
>> caverne. Celle-ci doit être visitée par les auteurs de
>> romans , jaloux de produire quelque grand effet dans
>> la nouvelle manière qu'on a adoptée pour ce genre
>> de composition. Autrement tous leurs efforts d'ima-
>> gination ne produiront que des esquisses informes ,
>>lorsqu'ils auront à décrire des cavernes , des salles
>> souterraines , des tombeaux , des prisons , et autre
---FEVRIER 1808. 329
1
>> objets lugubres et terribles . Cette caverne peut con-
>> tenir sept cent mille seaux d'eau . Efle ressemblait
>> beaucoup en ce moment à la grande place d'une ville
>>qui serait illuminée tout à l'entour ; ce qui faisait pa-
>> raître son étendue encore plus vaste. La mine ren-
>> ferme trente-trois cavernes semblables. Celle où nous
>> étions est la plus grande. Voici quel est leur usage. On
>> y fait entrer de l'eau douce , qui délaye les parties
>> salines dont leurs parois sont imprégnées. On l'y laisse
>> un certain tems , pour qu'elle en soit bien saturée ,
>> après quoi on la conduit , par des canaux , à Hallein ,
» où on la fait bouillir et évaporer , pour en retirer le
>> sel. Après avoir parcouru cette caverne dans toute
>> son étendue , nous vîmes s'avancer une espèce de cha-
>> riot traîné par deux ouvriers de la mine. Nous nous
>> y assîmes tous. Nos conducteurs nous menèrent , au
>> grand trot , par une belle galerie en pente , taillée en
>> partie dans une couche de marbre blanc , et nous
>>>revîmes la clarté du jour, Nous retrouvâmes nos vête-
>> mens dans un moulin à scie , peu éloigné de là , où
>> nous prîmes congé de notre obligeant directeur et de
>> ses ouvriers . >>>
Onvoit par ce morceau , et la petite excursion contre
les romanciers à aventures surnaturelles , que l'auteur
joint le talent de la satire à celui de la peinture. Cet
ouvrage peut d'ailleurs être très- utile à ceux qui voyagent
en Livonie , en Lithuanie , en Courlande , en Saxe ,
et même dans toute l'Allemagne. On y remarque une
foule d'observations sur les gîtes , les auberges , les maîtres
de poste et leurs postillons , indispensables à connaître
à ceux qui parcourent ces contrées. L'ouvrage est terminé
par un sommaire rapide des événemens qui ont
accompli et consommé la révolution de la Pologne. Ce
morceau est beaucoup mieux écrit que le voyage , dans
lequel le traducteur s'est permis quelques incorrections
et des germanismes qui peuvent disparaître dans une
seconde édition que le succès de l'ouvrage doit rendre
très-prochaine. M
330 MERCURE DE FRANCE ,
!
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . - Théâtre de l'Impératrice. - Première
représentation des Torts apparens , ou les Valets menteurs ;
comédie en trois actes et en vers.
Luzincourt , jeune médecin , et Clarisse , fille d'un provincial,
s'aiment tous deux. Pendant l'absence de Luzincourt, le
père de Clarisse projette de donner pour époux à sa fille le
vieux Dormont , âgé de 72 ans , et possesseur d'une fortune
immense. Pour réussir dans ce projet il gagne la femme-dechambre
de Clarisse et le valet de Luzincourt , qui est de
retour ainsi que son maître. Lisette persuade à sa maîtresse
que son amant l'a oubliée à Paris , et Frontin soutient à son
maître que c'est de son plein gré que Clarisse épouse Dormont.
Les amans ainsi prévenus ne se voient que pour se
faire des reproches qui les entretiennent dans leur erreur.
Dormont , qui craint les effets du mariage , veut consulter
Luzincourt à ce sujet. Frontin prend des habits de médecin ,
le reçoit à la place de son maître , et lui soutient que le
mariage est un spécifique souverain contre tous les maux
du corps ; le vieillard le quitte pour håter son union : cependant
Clarisse et Luzincourt s'expliquent et reconnaissent
Ja fourberie de leurs valets. Le véritable médecin assure à
Dormont que le mariage ne lui convient nullement. Le
père de Clarisse unit les deux amans , et le septuagénaire
supplanté , pousse la bonté jusqu'à assurer aux deux époux
la moitié de sa fortune .
Frontin , déguisé en médecin , rappelle un peu Sganarelle.
La scène de la consultation n'est pas comique ; en
effet , peut- on rire au détail minutieux de tous les maux
qui accablent l'homme à la fin de sa carrière ?
Une intrigue bien usée , de vieilles et mauvaises plaisanteries
sur les médecins , des quiproquos , des scènes de
dépit et d'amour, voilà de quoise compose cette nouvelle
comédie .
La pièce en général a été bien jouée , sur-tout par Mile
Molière , que son talent aplacée depuis long-tems sur le
premier rang de ce théâtre .
L'auteur demandé a gardé l'anonyme , quoique cependant
son ouvrage eût obtenu assez de succès pour pouvoir être
nommé décemment.
FÉVRIER 1808. 331
NOUVELLES POLITIQUES .
* (EXTÉRIEUR. )
ANGLETERRE. - Londres , le 25 Janvier.-L'émancipation
des Catholiques d'Irlande , les traités avec le Portugal ,
avec les Etats-Unis , et l'expédition de Copenhague sont
toujours les objets de discussion dont le parlement d'Angleterre
s'occupe. Lord Hawkesbury a été jusqu'à demander
que la chambre des pairs votât des remerciemens aux officiers
de terre et de mer qui ont été chargés de l'expédition
de Copenhague. Cette motion combattue par lord Holland
et par M. Grey a cependant été adoptée. - Après de longs
débats entre M. Rose et M. Eden dans la chambre des communes
sur l'acte de la dernière session , lequel établit un
réglement entre le commerce des Etats - Unis et l'Angleterre,
la chambre s'est formée en comité , et le bill sera proposé
à la discussion .
- Les journaux anglais sont remplis de conjectures sur
la destination de deux escadres françaises , l'une sortie le 17
janvier de Rochefort , l'autre sortie de Brest ; toutes deux
ayant à bord des troupes de débarquement.
SERVIE. -Belgrade , le 10 Janvier. - Le sénat servien ,
séant à Belgrade , a adopté , dans sa séance du 2 de ce mois ,
le premier article du projet de constitution , proposé par
M. le conseiller-d'état Rodofinikin ; il est relatif àla vente
des terres et des maisons. Les trois articles contenant la
division de la Servie en districts , l'établissement de douanes
sur les frontières du côté de l'Autriche , et les moyens de
faire fleurir l'industrie et le commerce , ont été ajournés
jusqu'aux prochaines séances .
Le 4 et le 5 , le sénat s'est occupé uniquement de la nomination
des membres des tribunaux dans les villes , et des
juges dans les villages .
Le 9 , on a envoyé aux autorités du pays les lois et instructions
d'après lesquelles les tribunaux doivent procéder
en matière de droit et de politique ; elles sont imprimées en
langue illyrienne .
-Depuis le mois de novembre dernier , il existe à Belgrade
un établissement destiné à l'éducation de la jeunesse ;
il est formé d'après le mode allemand , et sous la direction
d'un savant grec, nommé Thoside Obradowitsch. D'après
i
332 MERCURE DE FRANCE ,
i
un ordre du sénat , les écoles illyriennes subsistantes dans
les autres villes et dans les principaux villages , seront organisées
sur le même pied. 2
AUTRICHE . Vienne , le 21 Janvier. - L'empereur a
donné ordre d'augmenter les fortifications de la ville de
Braunau , et déjà plusieurs ingénieurs s'occupent de la
confection d'un plan qui sera soumis à l'approbation de
l'archiduc Jean, directeur en chef du génie militaire.
-Les garnisons de tous les régimens autrichiens vont être
changées , et il y aura en conséquence une dislocation générale
de l'armée , d'après un plan auquel l'archiduc
Charles a lui-même travaillé , et que l'empereur vient de
ratifier. Le but de cette mesure est de faciliter l'approvisionnement
des corps , et sur-tout de faire une répartition
plus uniforme de toutes les charges sur les diverses provinces
de la monarchie autrichienne .
Comme notre cour est actuellement en paix avec toutes
les puissances du Continent , tous les cordons de troupes
vont être dissous , excepté celui qui est stationné le long des
frontières de la Turquie. Les districts situés sur le Golfe-
Adriatique recevront seuls quelques troupes destinées à repousser
tout débarquement que les Anglais pourraient vou
foir tenter par la suite.
: ( INTÉRIEUR ) .
-
2
Sénatus-Consulte . Sur le rapport présenté au sénat par
M. Treilhard, orateur du conseil-d'état , relativement à la
création d'une nouvelle grande dignité de l'Empire , sous le
titre de gouverneur-général , le sénat a rendu le sénatusconsulte
qui suit .
e
Sénatus Consulte , du 2 Février 1808 .
Art. Jer. Le gouvernement général des départemens au-delà des Alpes
est érigé en grande dignité de l'Empire , sous le titre de gouverneurgénéral
.
I.L Leprince-gouverneur-général jouira des titres , rang et prérogalives
attribués aux autres princes grands dignitaires . En conséquence les
dispositions des articles XXXIV , XXXV, XXXVI , XLVI et LI de
l'acte des constitutions du 28 floréal an 12 , lui seront applicables .
III . Dans l'étendue de son gouvernement , et lorsque S. M. I. ne
sera point présente , il prendra rång avant les autres titulaires des
grandes dignités , et immédiatement après les princes français .
IV. Il exeroera , dans les départemens au-delà des, Alpes les fonctions
FEVRIER 1808. 333
=
suivantes , concurremment avec les princes grands dignitaires auxquels
elles sont attribuées :
1°. Il portera à laconnaissance de l'Empereur les réclamations for
mées par les colléges électoraux ou par les assemblées de cantons desdito
départemens , pour la conservation de leurs priviléges ;
2º. Il recevra le serment des présidens des colléges électoraux et des
assemblées de cantons , des présidens et des procureurs-généraux des
cours et tribunaux , des administrateurs civils et des finances,des
majors , chefs de bataillon et d'escadron de toutes les armes ;
3°. Lorsque S. M. I. et R. se trouvera dans les départemens au-delà
des Alpes , le gouverneur-général présentera au serment les généraux et
fonctionnaires publics admis à le prêter devant elle .
Il présentera également les députations des colléges électoraux des
villes , des cours et des tribunaux .
V. II présidera l'assemblée du collége électoral du département de
Gênes! ト
-VI. Le présent sénatus-consulte organique sera transmis , par un
message , à S. M. Impériale et Royale .
P
"
CONSEIL-D'EΤΑΤ . - Séance du samedi 6 février. - Sa
Majesté étant en son Conseil, une députation de la classe
des sciences physiques et mathématiques ddee l'Institut , composée
de MM. Bougainville , président de l'Institut ; Tenon ,
vice-président ; Delambre , Cuvier , secrétaires ; de MM. La
grange , Monge , Messier , de Fleurieu , Charles , Berthollet ,
Haüy , Lamarck , Thouin , de Lacépède et Desessarts, membres
de l'Institut , et présentée par S. Ex. le ministre de
l'intérieur , est admise à la barre du Conseil.
Discours de M. Bougainville , président de l'Institut.va
SIRE , Votre Majesté Impériale et Royale a ordonné que les classesde
l'Institut viendraient dans son Conseil lui rendre compte de l'état des
sciences , des lettres et des arts , et de leurs progrès depuis 1789.
La classe des sciences physiques et mathématiques s'acquitte aujour
d'hui de ce devoir , et si je me présente à la tête des savans qui la coin
posent , c'est à mon âge que je dois cet honneur r
Mais , Sire, telle est la diversité des objets dont cette classe s'occupe,
que , même avec la précision dont un savoir profond et l'esprit d'ana
lyse donnent la faculté , le rapport qui en contient l'exposé exige une
grande étendue .
Ce n'est donc que de l'esquisse , et pour ainsi dire de la préface de
leur ouvrage , que MM. Delambre et Cuvier vont faire la lecture.
Je ne me permets qu'une seule observation ; c'est que l'époque de
1789 à 1808 , en même tems qu'elle sera pour les événemens politiques
et militaires une des plus mémorables dans les fastes des peuples ,
aussi une des plus brillantes dans les annales du monde savant.
334 MERCURE DE FRANCE ,
La part qui est due aux Français pour le perfectionnement des mé
thodes analytiques qui conduisent aux grandes découvertes du système
du Monde , et pour les découvertes même dans les trois règnes de la
nature , prouvera que si l'influence d'un seul homme a fait des héros
detous nos guerriers , nos savans honorés par la protection de Votre
Majesté qu'ils ont vue dans leurs rangs , sont en droit d'ajouter des
rayons à la gloire nationale.
-L'étendue des discours de MM. Delambre et Cuvier ne
nous permettent point de les citer ; mais nous nous empressons
de consigner ici la réponse flatteuse et encourageante
que S. M. a bien voulu leur adresser :
«Messieurs les présidens , secrétaires et députés de la première
classe de l'Institut , j'ai voulu vous entendre sur les progrès de l'esprit
humain dans ces derniers tems , afin que ce que vous auriez à me dire
fût entendu de toutes les nations et fermât la bouche aux détracteurs do
notre siècle , qui , cherchant à faire rétrograder l'esprit humain , paraissent
avoir pour but de l'éteindre.
« J'ai voulu connaître ce qui me restait à faire pour encourager vos
travaux , pour me consoler de ne pouvoir plus concourir autrement à
leurs succès . Le bien de mes peuples et la gloire de mon trône sont
également intéressés à la prospérité des sciences .
» Mon ministre de l'intérieur me fera un rapport sur toutes vos
demandes : vous pouvez compter constamment sur les effets de ma
protection .>>>
Nous ajouterons au récit de cette séance mémorable une
circonstance qui nous paraît digne d'étré recueillie . S. M.
l'Empereur a daigné faire donner des siéges à M. de Bougainville
, président de l'Institut , et à M. Tenon , vice-président
, l'un et l'autre octogénaires.
-Sur un rapport très-détaillé de MADAME Mere , relati
vement aux améliorations à faire dans les établissemens des
Soeurs de la Charité , S. M. l'Empereur a rendu le décret
suivant le 3 février...
1º. Il est accordé , sur le budget des dépenses du ministre des cultes ,
pour la présente année 1808 , une somme extraordinaire de 182,500 fr.
aux différentes maisons de Soeurs de la Charité , pour frais de premiers
établissemens , laquelle somme sera employée conformément à l'état
ci-joint.
2º. Un somme de 130,000 fr. sera portée tous les ans sur le budget
du même ministre , pour les dépenses annuelles de ces maisons.
3º. Toutes les maisons que les différentes sociations des Soeurs de
la Charité ont demandées pour le service de leurs établissemens , leur
sent accordées .
FÉVRIER 1808. 535
La répartition et l'emplacement des maisons qui leur sont accordées ,
seront conformes à l'état joint au décret .
4°. Notre ministre des cultes nous fera un rapport général sur ces
différens établissemens , et nous proposera , dans le plus court délai , le
détail de leurs institutions , selon l'esprit général de ces établissemens ...
ANNONCES .
'.
Recueil des historiens des Gaules et de la France , contenant la
suite des monumens des trois règnes de Philippe Ier , de Louis VI , dit
leGros , et de Louis VII , surnommé le Jeune , depuis l'an 1060 jusqu'en
1180 ; par M. Michel-Jean-Joseph Brial , ancien religieux bénédictin
de la congrégation de Saint-Maur , membre de l'Institut impérial
deFrance.- Tome quatorzième , in-folio . Prix , 30 fr . , et 40 fr. franc
de port. Il a été tiré quelques exemplaires sur grand papier satiné : prix ,
60 fr. , et 70 fr. franc de port. A Paris , de l'Imprimerie impériale , et
ne se vend que chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , n° 23,
acquéreur du fonds de M. Buisson et de celui de Me Desaint.
Nota. On peut se procurer à la même adresse , les treize premiers
volumes , lesquels se vendent tous séparément.
Le Tome quinzième est sous presse , et paraîtra sous denx mois.
On trouve également , au Bureau du Mercure , tous les ouvrages qui
sont annoncés dans chaque Numéro.
Mémoireshistoriques, littéraires et critiques deBachaumont, depuis
l'année 1762 jusques 1788 , ou Choix d'anecdotes historiques , littéraires ,
critiques et dramatiques ; de bons mots , d'épigrammes , de pièces fugitives
, tant en prose qu'en vers ; de vaudevilles et de noëls sur la Cour;
depièces peu connues ; des éloges des savans , des artistes et des hommes
de lettres ; extraits des Mémoires secrets de la république des lettres,
et mis en ordre par J. T. M...e. - Deux vol. in-8°. Prix , 12 fr. , et
15 fr. franc de port. AParis , chez Léopold Collin , libraire , rue Gilles-
Cooeur , nº 4.
LesMétamorphoses d'Ovide , représentées en cent quarante estampes
gravées au burin , sur les dessins des meilleurs peintres français , par les
plus habiles graveurs ; accompagnées de la traduction française de M.
l'abbé Banier.- IV et Ve livraisons. Prix de chaque livraison , composée
de six planches et du texte , sur grand-raisin vélin , port franc ,
3 fr. 50 cent.; le même , sur grand-raisin d'Auvergne , 2 fr. 50 cent.
Il paraît deux livraisons par mois , àcommencer du 1er novembre 1807.
L'ouvrage complet est composé de vingt-quatre livraisons , formant
deux gros volumes grand in-8°. Ayant attendu qu'il fût achevé d'im
primer pour l'annoncer par souscription , ceux qui voudrontprendre de
suite les vingt-quatre livraisons , ne paieront le papier vélin que a fi
336 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1808.
au lieu de 84 , et le papier grand-raisin fin d'Auvergne , que 48 au lieu
de 60. Pour le port franc par la poste , on ajoutera 4 fr. La poste ne se
charge pas de livres reliés . La reliûre en veau coûtera 6 fr.; en veau
filet, 8 fr. ; et en veau filet tranche dorée , 10 fr ; en maroquin rouge ,
vert ou bleu , 18 fr. par exemplaire.
A Paris , chez Desray , libraire , rue Haute feuille , nº 4 , près celle
Saint-André-des -Arcs .
OEuvres poëtiques de Boileau Despréaux , avec des notes de P. D.
E. Le Brun , membre de l'Institut national , classe de la littérature
française , de plusieurs Académies de France et étrangères , et de la
Légion d'honneur , ornées d'un superbe portrait de feu M. Le Brun ,
gravé en taille-douce , grand format in-8°. , par M. Ribault , sur le
dessin fait d'après nature , par M. Lafitte. Un volume in-8° . de 460
pages , sur beaux caractères de petit romain , de petit texte et de cicéro ,
et imprimé sur carré fin d'Auvergne. Prix, broché 5 fi . , et 6 fr. 50 cent.
franc de port ; 7 fr. avec le portrait de M. Le Brun , et 8 fr. 50 cent.
franc de port. En papier vélin , 12 fr. avec le portrait. A Paris , chez
Fr. Buisson, libraire , rue Gilles-Coeur 10. 3
Douzepremières livraisons , formant le premier volume des Plantes
usuelles , indigènes et exotiques , dessinées et coloriées d'après nature,
avec la description de leurs caractères distinctifs et de leurs propriétés
médicales ; par Joseph Roques,docteur en médecine de l'ancienne
faculté de Montpellier , et membre de plusieurs Sociétés savantes
et littéraires .
Cet ouvrage format in-4°. , papier écu fin d'Auvergne , paraît par
livraisons . Il sera composé d'environ cinq cents plantes indigènes et
exotiques , gravées et coloriées avec le plus grand soin. La collection
formera vingt-quatre livraisons en deux volumes . Prix de la livraison ,
composée de six planches , contenant vingt- quatre plantes , 6 fr . pour
Paris , et 6fr. 50 cent. franc de port . Papier vélin 12 fr . , et 12 fr . 50
cent . Tous les vingt jours il paraît une livraison . On trouve les douze
premières , chez Pauteur , rue des Filles-Saint-Thomas , nº. 17 ; Fr.
Buisson, libraire , rue Gilles -Coeur, nº. 10 ; Mme veuve Hocquart ,
Libraire , rue de l'Epéron , n . 6.
Almanach des Réformés et Protestans de l'Empirefrançais,, pour
l'an bissextile 1808 contenant le Code,protestant , ou recueil des lois,
décrets , arrêtés et lettres ministérielles concernant les Réformés etProtestans
de l'Empire français , précédé d'un aperçu de leur situation en
France depuis la révocation de l'édit de Nantes , jusqu'à ce jour , suivi
de l'organisation des églises consistoriales Réformées etde la Confession
d'Augsbourg , par ordre alphabétique des départemens , avec la nomenclature
des pasteurs et des anciens dont chaque consistoire estcomposé,
accompagné d'observations locales et de notes historiques sur ces
églises , et terminé par l'Indicateur imperial et royal , rédigé et mis en
ordre par P. A. M. M***. Un volume in-18 de près de 400 pages. Prix
2fr. 50 cent.et 3.fr. franc de port . A Paris , à la librairie protes
tante , chez Gautier et Breton , libraires , rue Saint-Thomas-du-Lown°.
هیچهده . 30 ஊ
( N° CCCXLIV . )
( SAMEDI 20 FÉVRIER 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
LE TRAVAIL.
Ode couronnée , le 20 Janvier dernier , à la Loge des
NEUF-SOEURS .
....... Labor omnia vincit
Improbus ..... ;
QUELLE main féconde en miracles
Asuspendu ces tours qui menacent les cieux !
Quel talent , vainqueur des obstacles ,
Ajeté sur les eaux ees ponts audacieux ?
Quels Dieux , ou quels brillans génies
Offrent partout à nos regards
Ces fleuves détournés , ces routes applanies ?
La voix du Tems répond : le travail et les arts.
Tout cède à la persévérance
Du grand homme occupé de la postérité ,
Et l'étude amasse en silence
Ses titres glorieux à l'immortalité.
Elle prépare une couronne
Pour les auteurs et les guerriers :
C'est le travail qui sème , et la gloire moissonne
Dans les champs où l'honneur fait croître les lauriers .
Voyez ce héros invincible ,
Qui n'eut pas de modèle ; et n'a pas de rivaux ;
DEPT
DE
LA
SEINE
338 MERCURE DE FRANCE,
Il ne tente que l'impossible ,
Et pour se reposer , il change de travaux ;
Quand il ordonne la victoire ,
Il court au péril en soldat ;
Le danger n'est pour lui que le fard de la gloire :
Il est sûr du triomphe , en livrant le combat.
Que l'ardeur du travail dévore
Celui qui veut d'avance usurper l'avenir !
Corrigez , corrigez encore
Ces ouvrages heureux , enfans d'un doux loisir .
Ainsi Boileau , censeur utile ,
A poli ses vers immortels ;
La lime du travail leur donne un air facile ,
Et sait , à force d'art , les rendre naturels .
Poëte , sois le pur organe
Des moeurs , de la justice et de la vérité.
Par l'abus d'un talent profane
Ne déshonore pas ton immortalité.
Que tes vers , simples ou sublimes ,
Rassemblent toujours à la fois
Des fleurs pour les vertus , des foudres pour les crimes,
Des hymnes pour le ciel , et des voeux pour les rois .
C'est au sein d'un champêtre asyle
Que l'ami du travail doit se réfugier :
Dans le tunulte de la ville
On dissipe le tems qu'on devrait employer ;
Le silence de la retraite
Inspire le fils d'Apollon.;
Il n'aime que les bois : je veux , dit un poëte ,
Du calme pour mes vers , et du bruit pour mon nom.
Ainsi l'abeille industrieuse ,
De son empire aîlé réglant l'heureux essor ,
Dans sa cellule studieuse
Compose lentement son liquide trésor :
Tandis que ses sujets fidèles
Aux savans offrent des leçons ,
Elle place au-dehors d'utiles sentinelles ,
Qui de la ruche aetive écartentles frélons .
Ce Romain , qu'un sol trop fertile
Jadis fit accuser d'un faux enchantement ,
Parut d'un air calme et tranquille,
Et devant le Sénat répondit librement :
4
FEVRIER 1808.
339
Mes efforts et mon énergie
Pour moi sont des Dieux protecteurs ;
Un travail sans relâche est ma seule magie ,
Et ces bras vigoureux sont mes seuls enchanteurs.
Jeunes beautés , que l'art de plaire
Fit naître tout exprès pour enchaîner nos coeurs ,
Le travail vous est nécessaire ;
Il peut à vos loisirs épargner des erreurs :
Quand la mollesse vous énerve ,
Empruntez son heureux secours ;
On a vu dans vos mains l'aiguille de Minerve
Repousser bien souvent les armes des amours .
Vieillards , chefs des tribus nombreuses
Qui peuplent notre Empire et fécondent nos champs ,
Vos familles seront heureuses
Si vous les exercez à des travaux constans ;
Par de pénibles sacrifices
Tous leurs maux seront combattus ;
La molle oisiveté fait naître tous les vices ;
Songez que le travail est père des vertus.
Par M. CHAZET.
JE NE SAIS QUOI . - ROMANCE.
A seize ans j'ignorais encore
Le pouvoir de ce Dieu trompeur
Qu'à Gnide , à Paphos on adore ,
Et qui règne au fond de mon coeur.
Les maux où le méchant nous plonge
Etaient maux inconnus pour moi ;
J'aurais pu dire sans mensonge :
L'amour est un je ne sais quoi .
Mais ce tems heureux de ma vie ,
Hélas ! passa comme une fleur.
Bientôt dans un jour de folie
4
Au bal l'amour fut mon vainqueur.
Ma main toucha la main de celle
Dont je devais subir la loi,
Et mon coeur aussitôt près d'elle
Sentit un douxje ne sais quoi.
C'était un regard vif et tendre , 21107
Un souris doux,plein de candeur ,
:

Y2
340 MERCURE DE FRANCE ,
Un air auquel il faut se rendre ,
C'était un organe enchanteur.
Ses yeux peignaient la modestie ,
Attrait toujours puissant sur moi ;
Enfin , d'une femme jolie
Elle avait ce je ne sais quoi .
:
Dès-lors Amour sut dans mon ame
Glisser un charme séducteur .
D'abord de sa trompeuse flamme
Je ne sentis que la douceur.
Je me félicitais moi-même
De m'être rangé sous sa loi ;
J'étais , en voyant ce que j'aime ,
Heureux par un je ne sais quoi .
Mais un désespérant silence
Fut le prix de mes tendres feux.
Je vis alors mon imprudence ;
Je vis qu'Amour est dangereux.
C'est envain que ma voix l'implore ;
L'enfant cruel se rit de moi.
Je ne puis à ce que j'adore
Inspirer ce je ne sais quoi.
En vain la raison me rappelle ,
En vain je veux ne plus aimer ,
En vain je fuis cette cruelle :
L'Amour a trop su m'enflammer.
Oui , toujours d'une ardeur nouvelle ,
Mon coeur brûlera malgré moi ;
Toujours je souffrirai près d'elle
De ce fatal je ne sais quoi.
Par M. PLANARD .
ENIGME,
Je suis un symbole funèbre ;
Tous les jours cependant on chante ma douceur ;
Chez les Payens je fus célèbre.
J'eus une triste mère , une plus triste soeur ;
Comme elles je fuis la lumière.
Quand je vous frappe , hommes présomptueux ,
Vous perdez à l'instant votre vigueur première
FEVRIER 1808. 54
Iris , j'éteins aussi l'éclat de vos beaux yeux.
Le héros le plus fier , et le lion farouche ,
Sont terrassés sitôt que je les touche ;
Rien ne peut résister au pouvoir de mon bras .
Encore un mot pour me faire connaître .
Un mortel , sans le moi qui ranime son être ,
Tomberait dans un moi qui ne finirait pas .
Μ.
LOGOGRIPHE.
En coupant une tête on donne le trépas ;
C'est la méthode au moins communément suivie
En amputant la mienne on me donne la vie
Qu'auparavant je n'avais pas .
Je suis alors un oiseau de passage
Très-distingué par son plumage.
Onme remarque aussi , dans un repas ,
Par mon volume et mes goûts délicats .
En me rendant ma tête , on m'y donne une place ;
C'est l'argent , le vermeil , le Sève ou le Japon
Dont on a soin d'embellir ma prison
Qui n'occupe , il est vrai , qu'un très-petit espace
J'ai fait naître un adage , en arrivant trop tard ,
Lequel vulgairement s'applique à tout retard.
Enfin d'un fat à la démarche fière ,
L'on dit qu'il croit primer , chez le Saint-Père ,
Dans une dignité qui tient sonnom de moi.
Tu n'es pas envieux , Lecteur , d'un tel emploi .
Par Mille LISE .... , de Poligny, âgée
de onze ans et demi,
CHARADE.
C'est envainque le coupable
Amon premier fait mon dernier :
On applaudit à mon entier
Quandmonpremier est équitable.
542 ,
MERCURE DE FRANLCE
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Page ( d'impression) et
page ( à la suite d'un prince ). Ces deux derniers vers :
C'est à moi qu'un auteur prétendait qu'une femme
Etait semblable au fond de l'ame ,
Faisaient allusion à ceux-ci de Beaumarchais :
La femme la plus sage , ..
Au fond du coeur est un vrai page.
Le mot du Logogriphe est Senlis ,nom de ville dans lequel on trouve
Lise , Sens , lis , sién , sein , Nil , lin , sel.
Celui de la Charade est Mari-age.
LITTERATURE. - SCIENCES ET ARTS.
11
( MELANGES. )
ESSAI SUR STACE ( 1)
r
IL y a dans Stace deux hommes bien différens qu'il faut
se garder de confondre : l'un est l'auteur de l'Achilléïde et
(1) Cet Essai est de feu M. Dureau de la Malle , membre de l'Institut ,
dont les lettres et l'amitié déplorent la perte récente : il dut principalement
sa réputation à une excellente traduction de Tacite . On se
souvient du succès qu'obtint son discours de réception. Il fut regardé
comme un des plus profonds morceaux de littérature sur l'art de traduire
. L'orateur n'y déploya pas seulement l'élégance habituelle de son
style ; il sut y répandre des idées neuves sur un sujet qui semblait rebattu.
M. Dureau de la Malle a laissé dans ses papiers , entr'autres ouvrages ,
une traduction complète de Salluste , qui va bientôt paraître. Il s'était
aussi occupé des poëtes latins , et a surveillé une traduction en vers que
son fils a entreprise des poëmes de Stace . Le morceau que nous publions .
est la préface de cet ouvrage . On reconnaîtra dans la prose du père
un de nos meilleurs écrivains ; et les vers du fils , qui a déjà donné , dans
un ouvrage d'érudition , des preuves d'instruction et de talent , paraîtront
sans doute un nouveau témoignage des excellentes études qu'il a
faites sous les yeux d'un père aussi distingué. ( Note des rédacteurs. )
FEVRIER 1808. 543
des Sylves ; l'autre est l'auteur de la Thébaïde. Les deux
premiers ouvrages méritent , ce me semble , autant d'éloges ,
que celui-ci a essuyé de justes critiques.
Despréaux a reproché àl'auteurde la Thébaïde le choix
du sujet ; Bossut , et après lui Pope lui ont reproché le défaut
d'unité dans le long épisode d'Hipsipyle , et dans la
description encore plus longue des jeux sur le tombeau
d'Achemore ; .tous lui ont reproché la nouvelle action qui
commence au douzième livre ; mais ces défauts , tout graves
qu'ils paraissent , ne sont pas , il s'en faut , le vice le plus
capital de l'ouvrage ; car , après tout , il est plusieurs circonstances
qui , même indépendantes du talent de l'auteur ,
atténuent ces défauts et les rendent moins choquans. Une
nouvelle action commence , il est vrai , ce qui est un inconvénient,
parce qu'il faut essuyer d'abord la froideur inévitable
dans une exposition. Mais cette seconde action est au
fond attachante. Les motifs en sont nobles : c'est une guerre
entreprise pour venger les droits de l'humanité. Un nouveau
personnage paraît ; mais ce personnage est Thésée. Il est
nouveau; mais il n'est point inconnu. S'il n'a point été annoncé
par le poëte , il l'est par toute l'histoire mythologique ;
et dès qu'on a prononcé le nom de Thésée , ce nom seul
réveille toutes les idées de gloire et de grandeur attachées
au compagnon d'Hercule et à l'ami de Pirithoüs .
Quant au sujet , je doute que , traité par un poëte aussi
dramatique qu'Homère , il eût paru aussi ingrat que l'a jugé
au premier coup-d'oeil le sévère Despréaux. En général , je
crois que l'on doit se défier un peu de ces assertions précipitées
, quel que soit le juge qui les prononce. Au premier
coup-d'oeil , qui n'eût pas rejeté le sujet du Lutrin , dont le
grand talent de Boileau a su tirer un ouvrage charmant ?
Qui, au premier coup-d'oeil , n'eût pas rreeppoouusssséé le sujet des
Métamorphoses d'Ovide , un des chefs-d'oeuvre de l'antiquité
? Dans les ouvrages de génie , le succès dépend prodigieusement
de l'exécution . Şans doute on doit beaucoup de
respect et de déférence au jugement d'un aussi grand poëte
et d'un critique aussi éclairé que l'était Boileau. Mais comme
assurément il ne s'était point donné le tems de méditer , de
creuser le sujet de la Thébaïde , et d'en combiner toutes les
ressources , je pense que son autorité doit perdre ici beaucoupde
sonpoids. On s'ennuie aux exploits d'un conquérant
vulgaire, a-t-il dit. Que signifie cette observation? D'abord
sont-ce des conquérans vulgaires que Tydée , Hippomédon ,
Capanée; et à la grande distance où est placée l'action du
344 MERCURE DE FRANCE,
poëme , au milieu de ces ténèbres mystérieuses de l'ancienne
mythologie qui laissent un champ si libre à toutes les fictions
, le poëte n'était-il pas le maître de donner même à
Etéocle et à Polynice tout l'éclat de la plus héroïque valeur?
Ensuite n'est-il question dans une épopée que de combats
et de conquêtes ? Ce caractère si énergique du malheureux
Edipe , ce combat d'une juste indignation contre deux fils
dénaturés , et de toutes les affections paternelles que ne
peuvent détruire les procédés les plus barbares , et qui ,
pour se ranimer dans toute leur force , n'attendent que le
repentir ou simplement le malheur de leur enfant , lapiété
filiale si touchante d'Antigone , l'intérêt que pouvaient répandre
sur Polynice ses remords , les injustices de son frère ,
Î'amitié constante de Tydée , et le tendre attachement de sa
soeur , tout cela ne fournissait- il pas des scènes du plus grand
pathétique ? Pour moi , je suis convaincu que si Stace eût
fait comme notre Fénélon , que si , comme celui-ci dans
son admirable épisode de Philoctète a su mettre en oeuvre
les belles scènes du Philoctète de Sophocle , le poëte latin
eût mis également à contribution les grandes et pathétiques
beautés de l'Edipe à Colonne , la Thébaïde eût été pour
lui une source féconde de l'intérêt le plus attendrissant.
Tous les critiques ont applaudi à cette observation si juste
et si profonde d'Aristote que l'épopée n'était que la tragédie
en récit. Or , qui peut douter qu'un sujet qui a fourni à
Sophocle , après lui à M. Ducis , des scènes si admirables , et
àM. Legouvé une bonne tragédie , n'eût pu fournir à Stace
un bon poëme épique ?
Mais bien loin de féconder ces sources de pathétique et
d'intérêt que son sujet lui offrait naturellement , il semble
qu'il ait pris à tâche de les tarir. Emporté par un faux goût
de déclamation , il a eu la mal-adresse de rendre Edipe et
Polynice presque aussi odieux qu'Etéocle (2). Il revient sans
cesse et jusqu'au dégoût sur le meurtre involontaire de
Laïus , sur l'inceste involontaire avec Jocaste. Par-tout il
s'acharne à peindre ces erreurs comme des crimes . Racine ,
jeune encore , égaré par l'exemple de Stace , a dit dans ses
Frères ennemis ,
(2) Entr'autres exemples , en voici un bien frappant. C'est à la fin
du second livre , où après avoir fait du sphinx une peinture horrible , le
poëte ajoute que l'énigme de ce monstre affreux fut enfin devinée par
Edipe : Homme , hélas ! trop semblable à lui : heu simili de
prensa viro
,
FEVRIER 1808. 545
Tu sais qu'ils sont sortis d'un sang incestueux ,
Et tu t'étonnerais s'ils étaient vertueux.
Cette pensée si fausse , et qui n'est que d'un déclamateur ,
se reproduit à chaque instant dans le poëme de Stace ; et
l'on sent combien , répétée sans cesse et revêtue des images
et des expressions les plus odieuses , elle doit absolument
détruire l'intérêt qu'il était pourtant si facile d'inspirer pour
ces malheureuses victimes de la fatalité .
Les sujets même les plus heureux ont leur écueil. Celui
de ce magnifique sujet de l'Iliade était la multiplicité et
l'uniformité des batailles ; et cet inconvénient tenait même
à un des grands mérites de l'ouvrage d'Homère , à cette
simplicité d'action qui , resserrée dans un espace très - étroit ,
ne lui permettait guères les digressions étrangères à son
action principale. Achille outragé par Agamemnon se retire
, et ne veut plus prendre la moindre part à la guerre de
Troie : pour le venger , il faut des batailles où Agamemnon
ét les Grecs privés du bras d'Achille soient vaincus , et successivement
réduits aux dernières extrémités . Pour réconcilier
Achille avec les Grecs , il faut encore une bataille , où
Patrocle , son ami d'enfance , soit tué ; et il faut encore
une bataille , pour qu'Achille venge à son tour son ami
Patrocle .
C'était aussi le côté faible de la Thébaïde que cette multiplicité
de combats où avaient péri successivement les six
principaux chefs de la confédération argienne , et dont le
poëte ne pouvait s'empêcher de parler avec un certain développement.
Mais il fallait que du moins il mit tout son
art à distraire , à délasser de ces scènes de carnage par des
scènes dramatiques qui d'elles - mêmes se présentaient en
foule dans son sujet; et malheureusement Stace a fait tout
le contraire. Tantot ce sont des évocations magiques où les
ombres que Tirisias fait passer en revue viennent lécher
le sang dont on a rempli des fosses profondes ; tantôt c'est
l'effroyable peinture de tous ces milliers de morts privés
des honneurs de la sépulture par le barbare Créon , peinture
dans laquelle le poëte n'omet aucune des circonstances les
plus dégoûtantes ; et dans l'épisode d'Hipsipyle , qui offre un
dévoûment si touchant de la piété filiale , l'endroit où il
s'arrête avec le plus de complaisance , et qu'il développe
avec le plus de détail ,' c'est le massacre de tous les Lemniens
égorgés par leurs femmes , par leurs filles , par leurs
mères : bien different en cela de Valérius Flaccus , poëte
d'un talent plus muri , d'un jugement plus sain , d'un goût
346 MERCURE DE FRANCE ,
( plus sûr , et qui , en traitant le même sujet , a su voiler ces
scènes d'horreur avec un art qu'on ne saurait trop louer.
Blair a très-bien observé que les épisodes doivent nous
offrir des scènes d'un genre absolument différent de celles
qui précèdent et de celles qui suivent , parce que le principal
objet des épisodes est de jeter de la variété dans une
composition épique. On ne peut que souscrire à cette règle
dictée par le goût , et Stace y a manqué en chargeant son
épisode d'Hipsipyle de tous ces détails affreux qui ne reviennent
que trop souvent dans le cours de son poëme. Cette
faute me parait même plus grave que le défaut d'unité tant
reproché par Bossut ; et si j'osais faire un reproche à Virgile
dans son épisode de Nisus et d'Euriale , si touchant , si admirable
d'ailleurs , c'est que placé entre les longs combats du
neuvième et du dixième livre , il devait être. entièrement
destiné à délasser le lecteur de l'uniformité de ces scènes
sanglantes ; et l'on regrette d'en voir une grande partie employée
à nous remettre encore sous les yeux ces mêmes
scènes dont il était si importantde nous distraire.
1
On ne pourrait sans injustice refuser à Stace une des
grandes qualités du poëte , l'imagination. Il l'avait vive et
brillante ; mais le jugement chez lui est d'une faiblesse qui
se conçoit à peine. Mæon , l'un des cinquante sicaires qu'Etéocle
avait envoyés contre le seul Tydée , épargné par ce
héros , revient annoncer au roi le mauvais succès de l'entreprise
; et ce même homme qui la veille avait accepté
l'infame et lache commission d'aller en troupe attaquer
un seul homme et assassiner un ambassadeur , le lendemain
, devant Etéocle , parle et meurt comme un Thraseas.
Un certain Alcidamas , personnage obscur , et qui ne reparaît
dans tout le cours du poëme qu'une seule fois et un
seul momentpour être tué sans résistance , dans un combat
du ceste a un avantage marqué sur Capanée ; et ce Capanée
est un des héros les plus brillans de la Thébaïde. C'est ce
Capanée qui , à la fin du dixième livre , fait trembler les
Dieux , qui les tient incertains entre Jupiter et lui.
e Onvoit avecplaisir Barthius , un commentateur de Stace ,
se, dépouillant de la partialité trop ordinaire aux commentateurs
, exhaler son éloquente colère contre la gigantesque
enflure et les extravagantes absurdités de ce morceau de
Capanée. Jamais en effet on n'a poussé plus loin la démence
poëtique . Il y a dans le reste du poëme d'autres endroits
presque aussi répréhensibles ; et je ne suis point du tout
surpris que de pareilles fautes aient fini par donner de l'hu
FEVRIER 1808. 347
meur à M. de Laharpe , au point de lui faire qualifier Stace
de mauvais poëte ; qualification un peu dure qu'il eût rétractée
dans un moment plus calme , et qui assurément n'est
point méritée ; car , indépendamment de l'Achilléïde et des
Sylves , qui suffiraient seuls pour assurer à Stace un rang
distingué parmi les poëtes , dans cette même Thébaïde ,
au milieu d'énormes défectuosités , il y a des beautés de
plus d'un genre , telles que la description du temple de
Mars , celle de l'autel de la Clémence , une grande partie
de l'épisode d'Hipsipyle , l'épisode entier d'Hoplée et de
Dymas , imité , il est vrai , de celui de Nisus et d'Euriale ,
mais reproduit avec des circonstances nouvelles qui lui donnent
le mérite d'une sorte d'invention , et tellement atta
chantes qu'Arioste a cru devoir suivre ici Stace préférablement
à Virgile. En effet on retrouve non-seulement tout
le fond , mais jusqu'aux moindres détails de l'épisode de
Stace dans celui de Cloridan et Médor , qui précède les
amours d'Angélique et les fureurs de Rolland.
N'est-ce pas une belle fiction que celle qui prépare au
combat des deux frères ? Tisiphone , qui est une des maehines
du poëme , et qui seule a été l'instigatrice du refus
que fait Etéocle de céder à son tour le trone à Polynice
cette même Tisiphone ne se croit plus seule assez forte ,
quand il est question de pousser les deux frères à ce combat
monstrueux. Elle appelle à son aide , elle évoque la plus
terrible de ses soeurs , afin que , se partageant leur horrible
mission, et se trouvant sans cesse ,l'une auprès d'Etéocle ,
l'autre auprès de Polynice , elles puissent travailler continuellement
à fermer le coeur des deux frères aux cris (3)
de la nature et aux représentations de leurs amis , de leur
soeur , de leur mère.
On voit encore un bel emploi de la machine poëtique à
la mort de Tydée. Ce héros ,blessé à mort par un certain
,
(3) Ce qui suit est encore très-beau et très-moral. Au moment où
l'horrible combat va commencer , le poëte fait déserter Mars , Bellone
tous les Dieux de la guerre ; mais il termine cette belle fiction par un
trait qui gâterait tout , si l'ou ne devait être indulgent pour des fautes
qu'on raye d'un trait de plume. Il fait rougir les furies elles - mêmes ,
inque vicem stigiæ rubuere sorores , abus d'exagération qui détruirait
même tout l'effet que l'auteur a voulu produire , celui de diminuer
l'odieux de ce combat atroce , en le rejetant en partie sur les deux Euménides.
Voilà ce qui confirme encore ce que j'ai dit plus haut de l'inconcevable
faiblesse de son jugement .
\
348 MERCUER DE FRANCE,
Ménalippe , qu'il tue ensuite , et rapporté mourant par ses
amis , demande , avant d'expirer , qu'on lui apporte le corps
de ce Thébain, et après l'avoir considéré avec une jois
barbare , il finit , comme l'Ugolin du Dante , par manger
la tête de son ennemi mort. Voici comment l'auteur s'y.
prend pour adoucir cette atrocité si révoltante , consacrée
par toute l'histoire mythologique , et trop connue pour qu'il
fut permis au poëte de la passer sous silence. Il le représente
se bornant seulement à jouir du spectacle de la mort
de l'ennemi qui était l'auteur de la sienne. Infelix (4) contentus
erat , dit Stace , et il ajoute : plus exigit ultrix Tisiphone.
Il passe ensuite au récit de la scène d'horreur. Je
ne sais si les lecteurs seront de mon avis , mais ce trait ,
plus exigit ultrix Tisiphone , me paraît admirable , en ce
qu'il sauve une partie de l'atrocité , sans en affaiblir la peinture
; ce qui , selon moi , est le comble de l'art .
Quoique la nature n'eût pas donné à Stace cette vigueur
de pensée et de style qui caractérise Lucain dans ses beaux
endroits , vous retrouvez pourtant dans la Thébaïde beaucoup
de traits qui ne sont pas indignes de l'auteur de la
Pharsale , tels que ceux-ci , choisis au hasard entre beauoup
d'autres :
(5) Et , qui mos populis , venturus amatur.
Non parcit populis regnum breve .
Primus in orbe deos fecit timor , numenque colendo fecit.
Maximes placées dans la bouche de l'impie Capanée.
:
C'est dans les comparaisons sur-tout qu'il excelle. La plupart
sont heureuses , neuves et piquantes. Je me bornerai à
en citer deux que mon fils a traduites en vers ; mais pour
l'honneur de mes citations , je demande en grâce qu'on les
juge dans l'original même. La premièré est tirée de l'épisode
d'Hoplée et de Dymas , dont j'ai parlé plus haut. L'Arioste
n'a pas cru mieux faire que de la prendre toute entière et de
la traduire :
Ut lea , quam sævo fætam pressere cubili
Venantes Numidoe , natos erecta superstat
(4) Trop malheureux guerrier ! .... Là s'arrêtait sa rage :
L'affreuse Tisiphone exige davantage.
(5) Et suivant l'usage des peuples , le prince à venir a tout leur amour .
Les règnes d'un moment dévorent les peuples .
La crainte a fait les Dieux; c'est le culte qui a créé la Divinité.
FÉVRIER 1808 . 349
I
1
Mente sub incerta , torvum ac miserabile frendens :
Ille quidem turbare globos , et frangere morsu
Tela queat ; sed prolis amor crudelia vincit
Pectora , et a mediâ catulos circumspicit ira. L. 7 , v. 414.
Telle des lionceaux une mère terrible
Qu'attaquent des chasseurs dans son repaire horrible ,
Se dresse , et de son corps protége tous ses fils .
La fureur et l'amour rugissent dans ses cris .
Elle romprait leurs dards sous sa dent meurtrière ;
Mais prête à s'élancer , elle hésite ; elle est mère ,
S'attache à ses enfans , perd sa rage , et sur eux
Ramène à chaque instant ses regards douloureux.
L'autre est tirée du onzième livre . Elle termine une trèsbelle
scène d'Edipe avec Créon qui, nommé roi des Thébains
, depuis la mort des deux frères , pour premier essai
de son autoritité , a l'indignité de proscrire et d'exiler le
malheureux Edipe , au moment où il rentrait dans la ville ,
après avoir été pleurer sur le champ de bataille de ses deux
enfans. La réponse d'Edipe est pleine de dignité , d'énergie
etd'éloquence. Le vieux aveugle en impose au barbare tyran,
tout fier qu'il est de sa nouvelle dignité :
Qualis leo rupe sub alta ,
Quem viridem quondam silvæ montesque tremebant,
Jàm piger, et longojacet exarmatus ab ævo .
Magna tamen facies , et non adeunda senectus ;
Et si demissas veniat mugitus ad aures ,
Erigitur , meminitque sui , viresque peractas
Ingemit , atque alios campis regnare leones .
Tel un lion jadis la terreur des campagnes ,
Aujourd'hui faible et vieux , par l'âge désarmé ,
Reste languissamment dans son antre enfermé ;
Quelque fierté pourtant survit à sa faiblesse ;
Malheur à qui viendrait insulter sa vieillesse .
Entend- il les taureaux mugir aux champs voisins ?
Il se dresse , il agite et sa queue et ses crins ;
Il songe à ce qu'il fut , gémit de ne plus l'être ,
Et qu'un autre que lui du désert soit le maître .
Je ne sais si je me trompe ; mais ce vers ,
Magna quidem facies , et non adeunda senectus ,
me paraît un des plus beaux vers descriptifs qui aient été
écrits dans aucune langue. Je regrette bien de n'avoir pas
yu rendre , comme je le sentais , laconcision et la simplicité
(350 MERCURE DE FRANCE ,
du trait magna facies , ainsi que l'harmonie imposante du
non adeunda.
Je m'étais promis de me borner à ces deux comparaisons ;
mais en voici une qui me tombe encore sous la main ; et
elle m'a paru si jolie que je n'ai pu me refuser au plaisir de
la transcrire
Volucrum sic turba recentům ,
Cùm reducem longo prospexit in æthere matrem ,
Ire cupit contrà , summoque in margine nidi
Extat hians , jam jamque cadat , ni pectore toto
(6) Obstet aperta parens , et amantibus increpet alis,
Avecnonmoins de joie ,
Quand de jeunes oiseaux , fruits récens de l'amour ,
Ont au loin de leur mère aperçu le retour ,
Tout tressaille et s'émeut : dans l'ardeur qui la presse ,
La béante couvée au bord du nid se dresse.
Ils tomberaient , hélas ! si bientôt de son corps
Opposant le rempart à d'indiscrets transports ,
Leur mère , en les frappant d'une aîle caressante ,
Ne réprimait l'essor de leur fougue imprudente.
J
Le malheur de Stace est d'avoir choisi dans la Thébaïde
le sujet le moins assorti au caractère de son talent qui le
portait au gracieux où il excelle, plutôt qu'au grand , où il
ne pouvait atteindre que par des élans artificiels qui trop
souvent le lui font dépasser. Et c'est-là ce qui explique ce
vice habituel d'exagération et d'enflure qui, suivant moi,
nuit bien plus encore à sa Thébaïde que les défauts de l'ensemble.
Mais quand il rentre dans son talent naturel , qui
est la grâce , que de choses aimables , même dans cette
Thébaïde ! On y rencontre assez souvent de ces traits de
nature finement observés et délicatement rendus , tels que
celui-ci , en parlant du petit Achémore , délaissé un moment
par sa nourrice Hipsipyle , et qui , ajoute le poëte , fatigué
de tous ses jeux enfantins , se laisse aller au sommeil ,
tenant toujours dans sa main le brin d'herbe qu'il a cueilli.
Fessusque diu puerilibus actis
Labitur in somnos : prensa manus hæret in herba.
(6) C'est une chose très-remarquable que l'effet extraordinaire de tous
les dactiles dont ce vers est composé : ordinairement on les emploie
pour peindre l'agilité , la rapidité : ici c'est l'ampleur. On dirait que le
corps de l'oiseau s'alonge avec ce vèrs qui , par la multiplicité de ses
syllabes , semble nepoint finir.
1
FÉVRIER 1808. 351
En voici un autre , qui n'a pas moins de charme et de
vérité.
(7) Flent pueri , et flendi nequeunt cognoscere causas
Attoniti , et tantum matrum lamenta timentes . L. x, v. 568.
Quoi de plus gracieux et de plus conforme aux moeurs
grecques que la peinture de la première entrevue des deux
jeunes filles d'Araste avec Tydée et Polynice destinés à être
leurs époux ?
Utraque virgo
Arcano egresse Thalamo ( mirabile visu)
Pallados armisonæ , pharetratæque ora Diane
Æqua ferunt , terrore minus. Nova deinde pudori
(8) Visa virúm facies : pariter pallorque ruborque
Purpureas hausére genas , oculique verentes
Ad sanctum rediére patrem .
Comme il est admirable ce dernier trait ,
Oculique verentes
Ad sanctum rediére patrem.
:
Cette même grâce se trouve dans ce passage où il peint
ces mêmes princesses marchant à l'autel pour y célébrer
leur hymen.
Ibant insignes vultuque habituque verendo ,
Candida purpureum fuse super ora ruborem ,
Dejectæque genas . Tacitè subit ille supremus
Virginitatis amor , primæque modestia culpæ
Confundit vultus ; tunc ora rigantur honestis
Imbribus , et teneros lacrimæ juvêre parentes.
Non secùs ac supero pariter si cardine lapse
Pallas , et asperior phoebi soror , utraque telis ,
3
(7) Les enfans épouvantés pleurent sans connaître la cause de leurs
larmes ; ils pleurent , parce qu'ils sont effrayés des cris de leurs mères.
Trad. de Cormiliole .
(8) « Les deux princesses sorties de l'appartement retiré , qui les avait
>jusqu'alors dérobées aux regards du public , fixent sur elles l'admiration
de tout le monde. On les eut prises , l'une pour Pallas , lors-
>> qu'elle paraît toute armée , l'autre pour Diane', quand elle s'avance
>majestueusement le carquois sur l'épaule : mais elles n'ont pas l'air
martial de ces deux déesses ; l'ensemble de leurs traits exprime la
>>douceur. La vue d'un si grand nombre d'hommes les déconeerte. La
>> pâleur , la rougeur décèlent tour-à-tour le trouble de leur ame. Leurs
> regards se tournent modestement sur leur respectable père. » Trad.
de Cormiliole .
352 MERCURE DE FRANCE ,
:
Utraque torva genis , flavoque in vertice nodo,
Illa suas cyntho comites agat , hæc Aracyntho ,
T'unc , si fas oculis , non unquam longa tuendo
Expedias cui major honos , cui gratior , aut plus
Dejove , mutatosque velint transumere cultus ,
Et Pallas deceat pharetras , et Delia cristas .
Voici comme on a essayé de traduire ce passage.
On sort : elles marchaient de décence parées .
Sur leur charmant visage éclatant de blancheur
S'épanche à flots de pourpre une aimable pudeur.
En secret alarmé de l'ardeur la plus pure ,
Des droits du tendre hymen leur jeune coeur murmure,
Et tremble d'éprouver , en cédant au désir ,
Dans sa première faute un innocent plaisir.
Leurs yeux même , leurs yeux se remplissent de larmes ,
Et ces pudiques pleurs pour leur père ont des charmes.
1
Telles , si tout-à-coup , dans leurs chastes appas
Se montraient à la fois et Diane et Pallas ,
Guidant leur jeune cour dans la sauvage enceinte
Des rochers du Cynthus et des bois d'Aracynthe ,
Et , leurs cheveux noués , leurs flèches dans les mains ,
De leur grâce sévère étonnaient les humains ,
Non , les regards mortels , quand même leur faiblesse
Aurait pu soutenir l'éclat d'une déesse
Ne sauraient qui des deux plus aimable en son air
Plus noble dans ses traits , tient plus de Jupiter ;
Et si , par un caprice échangeant leur armure ,
Chacune à sa rivale empruntait sa parure ,
L'oeil étonné verrait s'embellir à la fois
Sous le casque Phoebé , Pallas sous le carquois .
A. DUREAU DE LA MALLE
JST
( EXTRAITS. )
LES QUATRE SAISONS DU PARNASSE , ou Choix de
poësies légères , depuis le commencement du dixneuvième
siècle , avec des mêlanges littéraires , et des
notices sur les pièces nouvelles ; par M. FAYOLLE.-
Hiver 1808 , troisième année. Paris , de l'imprimerie
des frères Mame , rue du Pot-de-Fer , n ° . 14.
PARMI les recueils poëtiques , et de tous genres , dont
les libraires nous inondent au commencement et dans
10
FEVRIER 1808 . 353
le cours de l'année , on distingue , et on lit avec plaisir
Almanach des Muses qui nous a déjà fourni un article
, et les Quatre Saisons du Parnasse qui sont d'une
date moins ancienne , mais que M. Fayolle rédige avec
beaucoup de goût. La partie typographique de ce recueil
est aussi très-soignée ; et des gravures d'un burin
gracieux en déco ent le frontispice. D'ailleurs , les noms
les plus célèbres de notre Parnasse , tels que ceux de
MM. Ducis , Delille , Arnault , Fontanes , Saintange ,
Parny , Gaston , et autres , attirent l'attention du lecteur
sur leurs vers qu'il y retrouve avec un intérêt
toujours nouveau ; car M. Fayolle ne se borne pas à
insérer des vers jusqu'alors inédits . Il aime aussi à rappeler
à notre mémoire des morceaux déjà connus d'elle ,
mais qui méritent de s'y graver encore davantage : et
en cela nous sommes de son avis . Il vaut mieux lire
pour la seconde fois de beaux vers , que d'en live de
mauvais pour la première. En voici , par exemple , de
M. Ducis dont on sera toujours charmé de faire la rencontre
dans quelque recueil que ce soit. Ils ont été inspirés
à leur auteur par la vue des Alpes , et sont dignes
des grands phénomènes dont elles offrent le spectacle.
Formidables remparts d'inégale structure ,
Qu'aux premiers jours du Monde éleva la nature ;
Énorme entassement de rocs audacieux
Que l'oeil surpris voit croître et monter jusqu'aux cieux ;
Dépôt des longs frimats qui blanchissent vos têtes ,
D'où tombent les torrens , où sifflent les tempêtes ;
Inaccessibles monts , où l'aigle des Romains
S'étonna qu'Annibal eût créé des chemins ;
Rochers majestueux , perdus dans les nuages ,
Je m'élève avec vous par-delà les orages ;
Daignez me recevoir , sommets religieux ,
Où l'esprit des humains commerce avec les dieux.
Un des morceaux les plus recommandables de ce
recueil , est ce fragment d'un discours en vers de M. de
Fontanes sur la Bible et les livres saints.
Patriarches fameux , chefs du peuple chéri ,
Abraham , et Jacob , mon regard attendri
Se plaît à s'égarer sous vos paisibles tentes .
L'Orient montre encor vos traces éclatantes ,
DEPE
DE
LA
5
cen
Z
554 MERCURE DE FRANCE ,
Et garde de vos moeurs la simple majesté.
Au tombeau de Rachel je m'arrête attristé ,
Et tout-à-coup son fils vers l'Egypte m'appelle .
Toi , qu'en vain poursuivit la haine fraternelle.
O Joseph'! que de fois se couvrit de nos pleurs
La page attendrissante où vivent tes malheurs !
Tu n'es plus . O revers ! près du Nil amenées
Ces fidelles tribus gémissent consternées .
Jehovah les protége , il finira leurs maux.
Quel est ce jeune enfant qui flotte sur les eaux?
C'est lui qui des Hébreux finira l'esclavage ;
Fille des Pharaons , courez sur le rivage,
Préparez un abri , loin d'un père cruel ,
A ce berceau chargé des destins d'Israël.
La mer s'ouvre ; Israël chante sa délivrance.
C'est sur ce haut sommet qu'en un jour d'alliance
Descendit avec pompe , en des torrens de feu ,
Le nuage tonnant qui renfermait un Dieu.
Dirai-je la colonne et lumineuse et sombre ,
Et le désert témoin de merveilles sans nombre ;
Auxmurs de Gabaon le soleil arrêté ,
Ruth , Samson , Débora , la fille de Jephté ,
Qui s'apprête à la mort , et parmi ses compagnes ,
Vierge encor , va deux mois pleurer sur les montagnes ?
Mais les Juifs aveuglés veulent changer leurs lois ;
Le ciel , pour les punir , leur accorde des rois .
Saül règne'; il n'est plus , un berger le remplace :
L'espoir des nations doit sortir de sa race .
Le plus vaillant des rois du plus sage est suivi :
Accourèz , accouréz , descendans de Lévi !
Etdu temple éternel venez masquer l'enceinte .
Cependant dix tribus ont fui la cité sainte .
Je rénverse en passant les autels des faux dieux ,
Je suis le char d'Elie emporté dans les cieux ;
Tobie et Raguel in'invitent à leur table :
J'entends ces hommes saints dont la voix redoutable ,
Ainsi que le passé , racontait l'avenir.
Tous les genres de beautés nous paraissent réunis
dans ce morceau , sagesse de composition , élégance de
style , mouvement , précision. J'entends ces hommes
saints dont la voix redoutable , ainsi que le passé , racontait
l'avenir , est du genre sublime, et on ne peut
pas porter plus loin la hardiesse d'expression. Ces vers
FEVRIER 1808 . 555
urles prodiges opérés par Dieu dans le désert rappellent
ceux que Racine met dans la bouche de Joad parlant
à Abner , et , ce qui nous semble le comble du
mérite , soutiennent la comparaison. Quel heureux
mouvement que ces vers , fille des Pharaons ,courez
sur le rivage. Accourez , accourez , descendans de Lévi!
Et quelle simplicité touchante dans cette peinture de
la fille de Jephté , qui s'apprête à la mort , et parmi
ses compagnes , vierge encor , va deux mois pleurer sur
les montagnes ! Mais nous soumettrons à M. de Fontanes
la critique d'un de ses vers. Toi , qu'en vain
poursuivit la haine fraternelle , dit M. de Fontanes ,
en parlant de Joseph. Nous ne croyons pas que les
adjectifs ou épithètes , fraternel , maternel , filial , qui
portent avec eux des idées de respect et d'amour ,
etpar conséquent de sentimens doux et affectueux ,
puissent jamais s'allier et s'identifier avec le substantif
haine qui est le contraire de toute affection : et
comme certainement M. de Fontanes ne se permettrait
pas d'écrire haine maternelle , hainefiliale, il nous
paraît repréhensible d'avoir hasardé haine fraternelle.
Nous savons que Stace a dit à peu près dans le même
sens fraternas acies : mais , outre qu'une expression
permise en latin , n'est pas une autorité en français ,
acies qui signifie simplement armée , troupes , n'annonce
pas encore positivement la haine d'Etéocle pour Polynice
; et ces mêmes latins , qui disent rara est concordia
fratrum , concordia rara sororum , n'ont jamais dit
discordia fraterna , discordia sororia. Un autre morceau
remarquable de ce recueil est un chant lyrique de
M. Arnault pour l'inauguration de la statue de l'Empereur
à l'Institut. Nous en parlons aujourd'hui avec
d'autant plus de plaisir , que nous nous souvenons ,
qu'en rendant compte de l'Almanach des Muses , nous
eûmes à regretter que les bornes qui circonscrivent
quelquefois nos articles nous eussent empêchés de citer
plusieurs fables de M. Arnault , dont le talent flexible
sait se plier avec succès à tous les genres , et qui descend
avec une heureuse facilité des hautes conceptions
de la tragédie , aux scènes familières et piquantes.de
l'apologue. Dans ce chant lyrique , la poësie , Clio , et la
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ,
déesse des arts se disputent le droit de chanter notre
Empereur. Uranie a la même prétention. Apollon termine
ces débats par les vers suivans , dont l'idée est une
allusion ingénieuse aux quatre classes de l'Institut , qui
font de cet établissement le foyer de toutes les sciences ,
et le sanctuaire de tous les arts .
Que ce débat me plaît ! pour votre bienfaiteur
Le plus parfait accord eût été moins flatteur.
Combien j'aime à vous voir , généreuses rivales ,
Vous disputer le coeur de cet ami commun ,
Qui , vous anneblissant par des faveurs égales
Protége tous les arts , et n'en préfère aucun .
Ce n'est pas d'un art seul , mais des arts tous ensemble
Qu'il doit recevoir les tributs.
Donnez-moi ces lauriers ; qu'un seul faisceau rassemble
De votre amour pour lui les divers attributs .

Ces vers offrent de la justesse dans les idées. Ils ont
de la précision sans sécheresse , et de la noblesse sans
enflure.
Voici des vers de M. Fayolle , rédacteur de ce recueil ,
sur Crébillon , qui sont bien tournés , mais qui énoncent
une opinion trop sévère sur ce poëte tragique.
De Crébillon le noir délire
Fait frissonner les spectateurs ; -
Mais ses plus grands admirateurs
N'ont pas la force de le lire .
Nous nous permettrons de faire observer à M. Fayolle,
tout en convenant qu'il est difficile en effet de lire toutes
les tragédies de Crébillon , que l'on peut cependant
trouver du plaisir dans la lecture des belles scènes
d'Electre , et que dans la tragédie de Rhadamiste et
Zénobie , il se trouve des morceaux très- bien écrits ,
tels que celui que termine ce vers si beau et si connu ,
Mais j'ai trop de vertu pour craindre mon époux.
La tirade de Pharasmane où sont ces vers ,
Va dire à Corbulon
Comme on reçoit ici les ordres de Néron ,
et ceux-ci sur-tout qui prouvent que l'apretédu style,
qui est souvent un défaut , peut être une beauté, lors
:
FEVRIER 1808 . 357
ru'on l'emploie à propos , et qu'on sait la rendre locale.
La nature marâtre en ces affreux climats
Ne produit , au lieu d'or , que du fer , des soldats .
Son sein tout hérissé n'offre aux désirs de l'homme
Rien qui puisse tenter l'avarice de Rome .
Ce volume est terminé par des mêlanges , une revue
littéraire , et des articles de nécrologie et de spectacle ,
dont plusieurs sont de la composition de M. Fayolle ,
rédacteur de ce recueil ; et il est à remarquer que ceux
qui portent son nom , ne sont pas les moins intéressans ,
et pour le fond , et pour la forme. M.
SAINCLAIR , ou la Victime des Sciences et des Arts.
Nouvelle ; par Mme DE GENLIS . A Paris, chez Maradan ,
libraire , rue des Grands-Augustins , nº 9 .
Le seul titre de cette nouvelle production de Mme de
Genlis a dû jeter l'alarme parmi les savans et les artistes
. Ils ont dû craindre que de cette même main accoutumée
à combattre l'incrédulité et la philosophie ,
Mme de Genlis ne confondît leurs systêmes , ne renversât
leurs méthodes , ne démontrât combien les uns et les
autres sont pernicieux pour la foi et pour les moeurs ,
et ne parvînt à désabuser les hommes de ces recherches
indiscrètes dont le succès leur inspire une vanité damnable
, et de ces occupations futiles dont le charme les
détourne de l'affaire importante du salut. A la vérité J. J.
Rousseau avait déjà essayé sans succès de nous dégoûter
de toutes ces choses ; mais Rousseau était éloquent et
philosophe , quoi qu'il en dît : il n'avait pas dû réussir ;
et l'inutilité de sa tentative ne pouvait pas rassurer sur
les suites d'une nouvelle entreprise exécutée avec des
moyens tout différens . Que les savans et les artistes se
rassurent ; ils en seront encore quittes cette fois pour
la peur. La Nouvelle de Mme de Genlis n'est qu'une
plaisanterie contre les amateurs . Toute la question est
de savoir si c'est une bonne ou mauvaise plaisanterie .
Sainclair , jeune homme riche , aimable , parfait ,
véritable héros de roman , fait partie d'une famille dont
558 MERCURE DE FRANCE ,
tous les membres , follement épris de la célébrité , la
poursuivent par des routes différentes. Le baron d'El
bach , oncle et tuteur de Sainclair , a la manie de l'érudition
et de l'archéologie ; la femme du baron fait des
traductions et des romans ; leur fille , Clémentine , fait
des romances , paroles et musique ; et Ovide leur fils ,
est à la fois un infatigable botaniste et un impitoyable
racleur de violon. Tout ce monde-là habite Toulouse .
Sainclair est sans cesse poursuivi , harcelé par la prose ,
par les vers , par le chant , par les instrumens , sans
compter les promenades botaniques où il va s'éreinter
sur les pas de son cousin Ovide. En bon parent , il fait
un récit fort satirique de ses disgrâces à Duval , son
ami , son camarade de collége . Entre autres ridicules un
peu gratuits qu'il prête à la famille d'Elbach , il se
moque d'une dissertation que son oncle a faite sur le
nectar et l'ambroisie. Mme de Genlis n'y pensait pas.
Il existe sur ce sujet une dissertation de Lefranc de
Pompignan , qui est un ouvrage fort agréable ; et le nom
de Pompignan d'ailleurs doit être un nom respectable
pourMme de Genlis.Est-ce qu'elle n'a pas lu les ouvrages
de celui qu'elle a louéplus d'une fois ? Sainclair se plaint
encore de ce qu'il lui faut , pendant des jours entiers ,
entendre déchiffrer , barbouiller et répéter sans fin l'ariette
qui doit ravir les autres. Voudrait-il qu'on exécutât
parfaitement un morceau sans l'avoir étudié ?
et puis qu'est-ce qui l'oblige à l'entendre étudier des
jours entiers ? Mais il a de singulières obligations dans
cette maison-là. Il est aussi obligé de suivre Ovide sur
les rochers et dans les marais pour conquérir des plantes,
lorsqu'il aimerait mieux sans doute rester au logis ; et
tout exprès apparemment pour que celui qui le harasse
pendant le jour , lui écorche les oreilles de son violon
pendant la nuit , on l'oblige à coucher dans la même
chambre que son cousin. Tout cela est arrangé bien
bizarrement.
Un fou d'une espèce particulière , un homme en
place , ayant à sa disposition un emploi honorable et
lucratif, déclare qu'il ne l'accordera qu'à celui qui aurá
remporté le prix proposé par l'Académie. L'emploi
convient à Duval de toute manière ; Sainclair l'engage
:
FÉVRIER 1808. 359
àconcourir pour le prix. Duval s'en défend , allègue
son insuffisance. « Tant de gens qui ne te valaient pas ,
>> lui dit Sainclair , ont eu du succès dans ce genre !
>> Veux- tu t'y distinguer ? Sois naturel et raisonnable.
>> Tu paraîtras bien neuf. >> On serait tenté de voir dans
ce sarcasme usé un reste de ce ressentiment dont Mme de
Genlis a donné tant de preuves à l'Académie , qui ,
comme on sait , eut , en 1785 , le tort de décerner à
Mme d'Epinay , pour ses Conversations d'Emilie , un
prix sur lequel Mme de Genlis avait compté. Quoi qu'il
en soit , Duval , déterminé par d'aussi bonnes raisons,
compose un discours , et ce discours , naturel ou non ,
se trouve être un fort mauvais discours . Sainclair qui ,
enami prévoyant , s'en est douté , en a composé un de
son côté , il force Duval à le prendre sous son nom :
l'ouvrage est envoyé à l'Académie et couronné d'emblée.
Sainclair s'était-il conformé au mauvais goût de
l'Académie ? ou bien l'Académie goûta-t-elle cette fois ,
par extraordinaire , un écrit naturel et raisonnable ?う
C'est ce que Mme de Genlis n'a pas daigné nous apprendre.
Sur ces entrefaites , Clémence préfère à Sainclair
pour qui elle avait du goût , mais qui n'en avait , lui ,
aucun pour la célébrité , Versillac ,jeune poëte toulousain
, amant passionné de la gloire et déjà comblé de ses
faveurs dans les combats des jeux floraux. Sainclair
dépité part pour Paris avec Duval , dans l'intention d'y
chercher femme. Il dit à son ami qu'il n'épousera que
celle dont on ne parlera point du tout. Son ami lui
répond qu'alors il ne trouvera que des petits monstres
de laideur et de bêtise. Voilà un arrêt assez fâcheux
pour toutes les filles qui ne font pas parler d'elles .
Sainclair descend dans un hôtel garni du Palais-Royal ,
et il se trouve par aventure logé entre un joueur de
clarinette et unjeune acteur qui doit débuter le lendemain
dans le rôle d'Oreste. L'instrument de l'un et les
fureurs de l'autre l'empêchent de dormir pendant toute
la nuit. Au lieu de trouver tout simple que le hasard lui
ait donné pour voisins dans une auberge un musicien
et un comédien , il se met un peu niaisement à maudire
les beaux-arts , et il va chercher le repos dans le quartier
de la place Royale chez un homine de robe de ses
;
1
(
560 MERCURE DE FRANCE ,
parens. Sen nouvel hộte lui apprend qu'il soupe à huit
heures et demie et se couche à neuf. Ah ! que cela est
vertueux ! s'écrie Sainclair. A cet indécent persifflage ,
Je président qui est apparemment un imbécille , répond :
Oui , vertueux , voilà le mot. On soupe et l'on va se
coucher. Au point du jour , Sainclair est réveillé par
une exp'osion terrible : il croit que le feu a pris au magasin
à pou re de l'Arsenal. C'est le président qui , grand
amateur de chimie , vient de faire une expérience d'où
a résulté cette belle detonnation . Sainclair cette fois
maudit les sciences tout aussi raisonnablement qu'il
avait maudit les arts . Il tombe malade de contrariété
et de fatigue. Un médecin est appelé , qui , au lieu de
s'occuper de son malade , s'extasie devant des porcelaines
de la Chine , et sort sans tien ordonner. On en
fait venir un autre qui guérit Sainclair, C'était peutêtre
pour lui le cas de trouver que la science était bonne
à quelque chose ; mais il n'en dit rien : cela n'entrait
pas dans le dessein de l'ouvrage . Sainclair quitte brusquement
le Marais et se lance dans le grand monde . II
y-remarque une jeune personne charmante , Albine ,
fille du comte de Monclar. Duval qui la connaît , assure
qu'elle ne chante point , qu'elle ne joue ni du piano ni
de la harpe , etc.; on apprend cependant à la fin du
roman qu'elle possède tous les arts en perfection , et
qu'elle sait plusieurs langues ; ce qui prouve que ses
talens étaient un secret religieusement gardé par elle ,
ses parens et ses domestiques , et que sans doute elle ne
faisait de la musique que chez elle , la nuit , quand tout
le monde était bien endormi dans la maison . Ce modèle
d'instruction et de modestie , cette Albine était promise,
à un autre ; il fallut y renoncer. Sainclair se met en
quête sur nouveaux frais ; il dédaigne tout ce qui a le
malheur de chanter avec expression ou de danser avec
grâce , et se laisse prendre enfin aux filets d'une jeune
veuve qui s'était fait une grande reputation de sensibi
lité : elle avait pleuré au debut de Vestris , et en voyant
pour la première fois l'Apollon du Belvédère. Pour le
dire en passant , ce ne sont pas là des traits d'une observation
fine et juste ; ils ont dans le goût faux et bur
lesque de la caricature. Sainclair , comme un sot , est
FÉVRIER 1808 . 361
!
dupe de semblans aussi grossiers. Une seule chose l'inquiète
, c'est que Clotilde , cette jeune veuve cultive la
peinture , etmême expose des tableaux au salon . «Alors,
>> dit Mme de Genlis , on accordait difficilement cet hon-
>> neur aux amateurs. » Avec sa permission , on ne le
leur accordait point du tout. Les seuls peintres de l'Académie
avaient droit de mettre au salon avant la révolution.
Mais ce n'est pas la seule faute de ce genre que
Mme de Genlis ait commise ; et , pour ne pas sortir de
la peinture , elle place Guérin déjà célèbre , à une époque
où Guérin n'avait peut-être pas encore touché un
crayon. Il est évident qu'en ayant l'air de peindre les
moeurs de cette époque déjà reculée , elle a fait la satire
des moeurs actuelles , et même celle de plusieurs personnes
de nos jours ; mais elle a apparemment craint
que le voile ne fût encore trop épais , et que la malignité
ne le perçât pas assez facilement ; et elle aura laissé
échapper à dessein quelques anachronismes propres à
ramener la pensée du lecteur sur l'époque présente ,
s'il arrivait qu'elle s'en écartat. Peut-être aussi cela
vient- il seulement de la difficulté de faire entrer certains
ridicules d'aujourd'hui dans le cadre des usages
d'autrefois . Il aurait cependant fallu s'arranger de manière
à ne pas se contredire d'une page à l'autre . Mme de
Genlis , comme je l'ai déjà rapporté , remarque qu'on
accordait difficilement aux amateurs l'honneur de mettre
au salon . Une page plus loin , Duval qui veut détacher
Sainclair de Clotilde , blâme la vanité qu'elle a
d'étaler ainsi ses tableaux aux regards du public à côté
des productions des plus grands maîtres, « Non , répond
>> Sainclair , elle suit avec une sorte d'indolence un
>> exemple ridicule qui n'est que trop commun aujour-
>> d'hui . » Si l'usage de mettre au salon était commun
parmi les amateurs , il est clair que ce n'était pas un
honneur qu'on leur accordât difficilement.
Je reprends le fil des événemens . La soeur de Clotilde
meurt de la poitrine. Le lendemain de cette mort ,
Sainclair va voir Clotilde qui ne l'attendait pas . Il dé
range et fait tomber une palette. Clotilde jette des cris
de douleur , elle demande qu'on éloigne de ses yeux
cette palette qui lui rappelle trop vivement sa perte,
362 MERCURE DE FRANCE ,
C'était sa soeur qui lui avait appris à peindre , et elle
ne chérissait ce talent que parce qu'elle en était redevable
à sa soeur. Il y avait huit jours qu'elle n'avait pu
toucher un pinceau. Elle dit et s'évanouit. Sainclair se
pend aux sonnettes. Arrive un petit jokey de Clotilde ,
habillé en zephire , des alles au dos et une corbeille de
fleurs à la main. Il demande si c'est que Madame veut
reprendre la séance , et lui-même reprend sa pose accoutumée.
Sainclair commençant enfin à ouvrir les
yeux, fait jaser le petit bon-homme, qui lui apprend
que Madame n'a pas cessé de s'occuper de peinture ;
qu'en ce moment même M. G** , peintre , travaille
dans la galerie à finir pour Madame le tableau qu'il a
aussi commencé pour elle ; que pour lui il fait un métier
bien ennuyeux , celui de se tenir , presque nu quelque
tems qu'il fasse , tantôt avec un pied , tantôt avec un
bras en l'air , pendant deux ou trois heures de suite ;
qu'il n'y a pas d'amour qui puisse tenir au service de
Madame. « Je suis bien de ton avis , répond Sainclair,>>>
Ce quolibet délicieux si naturellement amené , ne restera
pas à Mme de Genlis : elle peut être sûre que le
Vaudeville ou Brunet le lui prendront. Sainclair fait à
Clotilde une mercuriale fort dure , fort outrageante sur
son hypocrisie , et sort en lui volant sonjokey. Dégoûté
des femmes sensibles autant que des femmes célèbres ,
il en rencontre une qui n'est ni l'un ni l'autre ; mais
c'est un petit monstre de laideur et de bétise : ainsi
Sainclair voit se vérifier cette belle prédiction que son
ami Duval lui avait faite. On ne risque rien de faire
des prophéties ridicules , lorsqu'on dispose des événemens
qui les ppeeuuvveennttjustifier. Sainclair part pour son
régiment : lebruit de son aversion pour le bel-esprit ,
les sciences et les arts se répand dans la ville. Toutes les
filles , pour lui plaire , affectent l'ignorance et l'ingénuité
; une d'elles va jusqu'à lui déclarer qu'elle a en
horreur la musique , la poësie , la lecture. Eh bien ! rien
de tout cela ne réussit ; c'est un homme bien difficile à
marier que ce Sainclair. Mais , patience ; nous arrivons
au dénouement. Sainclair revient à Paris , il apprend
que le mariage d'Albine est rompu : il la demande ; il
l'obtient , il l'épouse; elle a, comme je l'ai déjà dit , une
1
FEVRIER 1808. 365
grande instruction et de grands talens; mais personne
n'en savait rien à cette considération , il veut bien lui
pardonner de les avoir, et s'il n'exige pas d'elle qu'elle
y renoncé , il lui fait au moins promettre sans doute de
les tenir toujours bien soigneusement cachés.
Voilà ce qu'on appelle la victime des sciences et des
arts. Jamais titre ne fut plus imparfaitement rempli.
Quelques contrariétés causées à Sainclair par une demidouzaine
d'imbécilles qui se croient des savans , des
artistes ou desgens de lettres ; Phumeur que lai donnent
les prétentions d'autant de jeunes filles qui visent à la
célébrité par des talens futiles poussés quelquefois plus
loin qu'il ne convient ; une aventure d'hôtel garni qui
ne signifie rien, ne voilà-t-il pas bien de quoi justifier
un titre si grave et si fastueux?Où sontdans tout cela
les sciences et les arts ? où y a-t-il une victime ? Sainclair
n'est victime que de son sot dépit, de ses idées
fausses et exagérées , et des mécomptes ridicules auxquels
il s'expose. Il y a bien peu d'imagination et bien
peu d'art dans cette mesquine combinaison d'événemens
et de caractères , les uns bizarres , les autres
communs. L'auteur du moins a-t-il eu un but moral ?
Apparemment ; mais , s'il se l'est proposé, il n'a pas su
l'atteindre. Dans le dessein que je lui suppose , celui
de combattre la manie et plus encore l'ostentation des
arts dans les jeunes personnes , Mme de Genlis devait ,
selon moi , opposer à celles qui , possédant des talens
réels ou apparens , veulent s'en faire un moyen de célébrité
publique , une jeune personne qui douée plus
qu'elles toutes de talens et d'instruction, ne mit d'affectation
ni à les montrer , ni à les cacher , et en fit
modestement usage pour les plaisirs de sa famille et de
ses sociétés. Il y aurait peut- être moins de mérite à
cacher tout à fait son savoir si cela était possible , qu'à
enjouir modérément ét sans vanité. Cette dernière vertu
est bien rare dans le monde ; mais l'autre ne se voit que
dans les romans où le monde n'est pas bien peint. Mm
de Genlis sur-tout ne devait pas poser comme une sorte
d'axiôme , qu'il n'y a pas de milieu entre faire parler
de soi pour sa beauté et ses talens , et être un petit
monstre de laideur et de bêtise. On est jolie sans talens
me
362 MERCURE DE FRANCE ,
C'était sa soeur qui lui avait appris à peindre , et elle
ne chérissait ce talent que parce qu'elle en était redevable
à sa soeur. Il y avait huit jours qu'elle n'avait pu
toucher un pinceau. Elle dit et s'évanouit. Sainclair se
pend aux sonnettes. Arrive un petit jokey de Clotilde ,
habillé en zephire , des alles au dos et une corbeille de
fleurs à la main. Il demande si c'est que Madame veut
reprendre la séance , et lui-même reprend sa pose accoutumée.
Sainclair commençant enfin à ouvrir les
yeux, fait jaser le petit bon-homme , qui lui apprend
que Madame n'a pas cessé de s'occuper de peinture ;
qu'en ce moment même M. G** , peintre , travaille
dans la galerie à finir pour Madame le tableau qu'il a
aussi commencé pour elle ; que pour lui il fait un métier
bien ennuyeux , celui de se tenir , presque nu quelque
tems qu'il fasse , tantôt avec un pied , tantôt avec un
bras en l'air , pendant deux ou trois heures de suite ;
qu'il n'y a pas d'amour qui puisse tenir au service de
Madame. « Je suis bien de ton avis , répond Sainclair. >>>
Ce quolibet délicieux si naturellement amené , ne restera
pas à Mme de Genlis : elle peut être sûre que le
Vaudeville ou Brunet le lui prendront. Sainclair fait à
Clotilde une mercuriale fort dure , fort outrageante sur
son hypocrisie , et sort en lui volant son jokey. Dégoûté
des femmes sensibles autant que des femmes célèbres ,
il en rencontre une qui n'est ni l'un ni l'autre ; mais
c'est un petit monstre de laideur et de bétise : ainsi
Sainclair voit se vérifier cette belle prédiction que son
ami Duval lui avait faite. On ne risque rien de faire
des prophéties ridicules , lorsqu'on dispose des événemens
qui les peuvent justifier. Sainclair part pour son
régiment : le bruit de son aversion pour le bel-esprit ,
les sciences et les arts se répand dans la ville. Toutes les
filles , pour lui plaire , affectent l'ignorance et l'ingénuité
; une d'elles va jusqu'à lui déclarer qu'elle a en
horreur la musique , la poësie , la lecture. Eh bien ! rien
de tout cela ne réussit; c'est un homme bien difficile à
marier que ce Sainclair. Mais , patience ; nous arrivons
au dénouement. Sainclair revient à Paris , il apprend
que le mariage d'Albine est rompu : il la demande ; il
P'obtient , il l'épouse; elle a, comme je l'ai déjà dit, une
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1
FEVRIER 1808.
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grande instruction et de grands talens; mais personne
n'en savait rien à cette considération , il veut bien lui
pardonner de les avoir, et s'il n'exige pas d'elle qu'elle
y renonce , il lui fait au moins promettre sans doute de
les tenir toujours bien soigneusement cachés.
Voilà ce qu'on appelle la victime des sciences et des
arts. Jamais titre ne fut plus imparfaitement rempli.
Quelques contrariétés causées à Sainclair par une demidouzaine
d'imbécilles qui se croient des savans , des
artistes ou des gensde lettres ; l'humeur que lai donnent
les prétentions d'autant de jeunes filles qui visent à la
célébrité par des talens futiles poussés quelquefois plus
loin qu'il ne convient ; une aventure d'hôtel garni qui
ne signifie rien , ne voilà-t-il pas bien de quoi justifier
un titre si grave et si fastueux ? Où sont dans tout cela
les sciences et les arts ? où y a-t-il une victime ? Sainclair
n'est victime que de son sot dépit, de ses idées
fausses et exagérées , et des mécomptes ridicules auxquels
il s'expose. Il y a bien peu d'imagination et bien
peu d'art dans cette mesquine combinaison d'événemens
et de caractères , les uns bizarres , les autres
communs. L'auteur du moins a-t-il eu un but moral ?
Apparemment ; mais , s'il se l'est proposé , il n'a pas su
l'atteindre. Dans le dessein que je lui suppose , celui
de combattre la manie et plus encore l'ostentation des
arts dans les jeunes personnes , Mme de Genlis devait ,
selon moi , opposer à celles qui , possédant des talens
réels ou apparens , veulent s'en faire un moyen de célébrité
publique , une jeune personne qui douée plus
qu'elles toutes de talens et d'instruction , ne mit d'affectation
ni à les montrer , ni à les cacher , et en fit
modestement usage pour les plaisirs de sa famille et de
ses sociétés . Il y aurait peut- être moins de mérite à
cacher tout à fait son savoir si cela était possible , qu'à
enjouir modérément et sans vanité. Cette dernière vertu
est bien rare dans le monde ; mais l'autre ne se voit que
dans les romans où le monde n'est pas bien peint. Mme
de Genlis sur-tout ne devait pas poser comme une sorte
d'axiôme , qu'il n'y a pas de milieu entre faire parler
de soi pour sa beauté et ses talens , et être un petit
monstre de laideur et de bêtise . On est jolie sans talens
364 MERGURE DE FRANCE ,
acquis , on peut être spirituelle sans avoir reçu une brillante
éducation ; enfin on peut réunir l'esprit et labeauté
et même y joindre la culture et les talens , sans avoir
cette sorte de célébrité presque scandaleuse que se sont
procurée , à beaucoup moins de frais , plusieurs de nos
virtuoses femelles. Qu'on y fasse attention ; c'est beaucoup
moins aux charmes de leur personne et à la supériorité
de leur talent , qu'à l'excessive facilité de leurs
moeurs et à la liberté provoquante de leurs manières ,
qu'elles doivent cet éclat public dont elles sont environnées.
Les jeunes personnes honnêtes , quels que soient
leur talent , leur esprit et leur beauté , ne voudront ni
ne pourront jamais atteindre à ce degré de célébrité ;
et il est d'une mauvaise morale de leur faire entendre
que , si elles n'y sont pas parvenues , c'est qu'elles n'en
sont pas dignes ; car enfin elles pourraient vouloir , par
dépit, faire comme celles qui enjouissent.
AUGER.
i
1
HISTOIRE DE LA GRÈCE , traduite de plusieurs auteurs
anglais , revue et corrigée par J. J. LEULIETTE ; suivie
d'un Tableau de la littérature et des arts chez les
Grecs , depuis HOMÈRE jusqu'au règne de JULIEN ,
par l'Editeur. Deux vol . in- 18 ° d'environ 1200 pages .
A Paris , chez la Ve Moutardier , quai des Augustins
, n° 23 .
<<LES annales de la Grèce , dit l'un des auteurs anglais
dans sa préface , renferment peut-être la partie
la plus instructive et la plus intéressante de l'histoire
des hommes. » La plus instructive ?- Il me semble
qu'il pourrait y avoir une histoire plus instructive pour
tous les peuples de l'Europe ; mais j'avoue qu'elle n'existe
pas. La plus intéressante ? - J'en conviens ; aucune ne
retrace des révolutions si rapides et si variées. Et quel
spectacle plus intéressant que celui d'un peuple barbare
qui s'élève presque spontanément à la civilisation , à la
puissance , aux lumières et à la gloire ; qui sort de son
obscurité pour abaisser sans retour l'orgueil du plus
puissant empire du monde ; qui remporte à la fois le
:
FEVRIER 1808 365
prixdans la carrière des armes et des lettres ; mais qui ,
par des révolutions non moins soudaines , se corrompt
dans la prospérité , tourne ses armes contre lui-même ,
se détruit par des divisions intestines , jusqu'au moment
où le monarque d'un Etat obscur et borné , d'un peuple
qui jusque-là n'avait pris aucune part aux affaires de
la Grèce , vient courber sous un même joug tous ces
vainqueurs de l'Asie , qui , malgré de nombreux efforts
pour recouvrer leur liberté , ne font long - tems que
changer de maîtres ; se perdent ensuite comme les autres
nations dans le torrent de la grandeur romaine ; et ,
après la chûte de l'empire grec , tombés sous un joug
plus honteux, quand l'Europe recouvre sa liberté , quand
*les lumières renaissent de toutes parts , restent seuls
plongés dans l'esclavage et la plus profonde barbarie !
Mais ce qui donne plus encore d'intérêt à l'histoire de
ces révolutions , ce sont les hommes illustres , les grands
caractères , qu'elle offre sur - tout dans ses premières
époques : c'est ce Miltiade qui , le premier , révéla , dans
les champs de Maraton , aux Grecs le secret de leur
force , aux Perses le secret de leur faiblesse , et qui mourut
chargé de fers , sans se plaindre de son ingrate patrie :
ce Léonidas qui mérita l'inscription placée aux Thermopiles
où il était enseveli avec ses trois cents Spartiates
: Passant , vas dire à Sparte que nous sommes
morts ici pour obéir à ses lois . Cet Aristide trop juste
pour n'être pas exilé d'une patrie livrée aux factions ;
trop grand pour n'être pas rappelé par une patrie sensible
à la gloire : ce Thémistocle , son rival , et du moins
son égal par le génie , mais plus fier , plus intéressé ;
Thémistocle qui dans l'époque suivante , n'eût été peutêtre
qu'un illustre criminel , mais qui , vivant parmi
ces hommes vertueux , sut leur disputer souvent le prix
de la vertu , et leur enleva celui du courage : et , dans
cette seconde époque , qui fut encore celle de l'honneur
, quand elle cessa d'être celle du patriotisme , cet
éloquent Périclès qui couvrait de lauriers et de fleurs
les chaînes qu'il donnait à sa patrie ; cet Alcibiade si
brillant , qui fut tout ce qu'il voulut être , et excella
dans tout ce qu'il fut ; à Sparte , courageux , frugal ,
modéré; indolent ,enjoué dans la molle konie ; superbe,
566 MERCURE DE FRANCE ,
dit Plutarque , avec les lieutenans du roi de Perse ,dont
il éclipsait la magnificence et le luxe oriental : et plus
tard encore , cet Agésilas , l'opposé en tout d'Alcibiade ,
ce lacédémonien sévère qui , entouré des parfums et
des présens somptueux que lui offraient les grands
d'Egypte , leur répondit froidement : « Donnez ces
>> choses-là à mes esclaves ; un Spartiate libre ne sait
>> pas s'en servir. >> Cet Epaminondas enfin qui , sans
prendre part aux affaires publiques , avait nourri ses
premières années des études de la philosophie , et qui
passant de sa retraite à la tête du gouvernement et des
armées , prouva , dit son historien , comme tant de
grands-hommes de la Grèce , que la culture des arts ,
loin de nuire à celui qui se destine aux emplois publics ,
le rend au contraire capable de les remplir avec habileté;
Epaminondas dont le génie sut inspirer à ses concitoyens
une énergie , un enthousiasme qu'ils n'avaient
point connus jusqu'alors , et qui moururent avec lui
dans les champs de Mantinée , pour ne renaître jamais .
Tous ces personnages célèbres , tant d'autres qui sont
présens au souvenir de tous les lecteurs , ajoutent encore
à l'éclat des grands événemens où ils eurent tant
de part , à l'intérêt des grands drames dont ils furent
les héros. Et des philosophes dignes de ce nom , de
grands capitaines , de grands politiques , ayant donné des
Mémoires sur de tels hommes et de tels événemens ; les
uns décrivant les scènes dans lesquelles ils jouaient euxmêmes
leur rôle , les autres peignant les personnages
avec lesquels ils ont vécu ; tous parfaitement instruits
des institutions nationales , assez amis de leur patrio
pour en signaler les erreurs , unissant aux connaissances
politiques et militaires, l'éloquence et le talent
d'écrire ; les matériaux qu'ils ont laissés , mis en oeuvre
chez les Anciens par des mains non moins habiles , peuvent
en effet , par leur réunion , former la partie la
plus intéressante de l'histoire des hommes .
Les écrivains modernes se sont élancés à l'envi dans
une carrière où ils suivaient de si bons guides ; toutes
les nations de l'Europe ont leur histoire de la Grèce.
Chez les Anglais , Gilliés a écrit cette histoire jusqu'à
la mort de Philippe ; Goldsmith a fait un abrégé de 3
1
FEVRIER 1808 . 367
Gilliés : le docteur Gast a publié depuis une histoire
fort détaillée des époques qui manquaient dans ses prédécesseurs
: l'ouvrage que nous annonçons est la traduction
de Goldsmith et du docteur Gast.
Goldsmith , n'écrivant qu'un abrégé , passe très-rapidement
sur les premiers âges de la Grèce : en effet
durant un espace de six cents ans , si l'on en excepte
les aventures fabuleuses des tems appelés héroïques ,
on ne trouve , à proprement parler , d'événemens importans
que la formation du conseil des Amphictions ,
les législations de Minos , de Lycurgue , et de Solon ,
et l'établissement de la liberté d'Athènes . C'est là le
premier période de l'histoire de la Grèce ; il s'étend
depuis la fondation de ses principaux Etats jusqu'à
l'expulsion des Pisistratides .
Le second période au contraire est le plus fécond en
actions héroïques , en grands événemens et en grands
caractères ; c'est l'âge du patriotisme et de la gloire :
mais on ne peut guère lui donner qu'un espace de soixante
ans ; il commence à l'établissement de la démocratie
d'Athènes , il finit à la mort de Cimon. C'est
ce période sur-tout qui pourrait justifier la préférence
accordée par le docteur Gast, à l'histoire de la Grèce.
Il me semble qu'on chercherait vainement dans toute
l'Histoire romaine une époque aussi étonnante , aussi
glorieuse , et dont la gloire fût aussi pure. Les Romains
, faibles encore , n'eurent à combattre que de
faibles ennemis ; ces ennemis vaincus devinrent des
alliés ; ces alliés des sujets , qui leur servirent à en soumettre
d'autres : et lorsqu'ensuite ils firent la guerre
à quelque prince puissant , maîtres d'un immense territoire
, si l'ony comprend leurs colonies , et soutenus par
ces nombreux alliés , ils l'accablerent , selon l'expression
deMontesquieu , du poids de tout l'Univers. Combattant
pour la domination , leurs guerres furent , le plus souvent
, injustes dans leur cause , criminelles dans leurs
moyens , cruelles dans leurs effets : toutes les voies
furent égales à leur ambition démesurée ; ils ne dûrent
pas moins l'empire du Monde à la perfidie qu'à là
valeur , à leurs ambassadeurs qu'à leurs généraux ,
à leurs intrigues qu'à leurs victoires .-Les Grecs , à
368 MERCURE DE FRANCE ,
l'époque dont nous parlons , combattaient pour l'in
dépendance , pour la défense des droits les plus sacrés.
Les maîtres du plus puissant empire de l'Univers réu
nirent contr'eux toutes leurs forces , ils crurent les
accabler du poids de l'Asie ; et les habitans peu nombreux
d'un territoire assez borné, quelques Etats , c'està-
dire quelques villes, dont plusieurs s'élevaient à peine,
sans richesse au dedans , sans secours au dehors , sans
intelligences chez leurs ennemis , non-seulement re
poussèrent avec éclat les innombrables armées des rois
de Perse , mais ils abaissèrent sans retour leur orgueil ,
et préparèrent dès-lors l'anéantissement de leur puissance.
Ils n'employèrent point l'intrigue comme les
Romains ; elle fut vainement employée contr'eux. A
leur éclatante valeur se joignaient alors le désintéresse
ment le plus rare , le patriotisme le plus pur ; les
victoires de Marathon , de Salamine , de Platée , et
de Micale , furent des prodiges moins étonnans que les
grands-hommes qui les remportèrent. Une observation
achève le parallèle en faveur de la Grèce à cette
époque : les Romains ne connurent long-tems que la
science militaire , l'art des combats; la culture des
lettres et de la véritable éloquence ne commença chez
eux qu'après leur corruption , vers les derniers tems
de leur république ; et les arts y furent toujours étrangers.
Les Grecs , dès le tems de leurs premiers exploits
, virent naître l'aurore de leur gloire littéraire
leur victoire dans les arts touche à leur victoire dans
les armes ; et il fut une époque à laquelle on put leur
dire , avec non moins de vérité qu'aux Français :
Il n'est point de lauriers qui ne ceignent vos têtes (1).
2
Et quand ils dégénérèrent de leur vertu , quand ils déchurent
de leur puissance , la gloire des lettres leur
resta ; ils furent long-tems encore l'étonnement du
Monde.
• Cette Histoire est si connue , qu'il serait au moins
inutile de retracer les événemens qui préparèrent leur
décadence. Leur union avait fait leur force; leurs di-
(1) Henriade , chant 7 .
visions
FÉVRIER 1808.
is
es
A

es
et
es
te
la
es
15
114
X
е ,
118
r
15
visions causèrent leur ruine. Ces divisions continuel
et sanglantes, ces guerres qu'onpeut justement nommer
civiles , et qui n'offrent qu'un spectacle d'impolitiques
atrocités , la guerre du Péloponèse , et celle des Spartiates
contre les Thébains ; la guerre des Phocéens ,
ou guerre sacrée , dans laquelle il se commit encore
plus d'horreurs , parce que cette fois la guerre était
encore plus que civile , livrèrent enfin sans défense la
Grèce affaiblie et déchirée par ses propres mains , à
l'ambition entreprenante de Philippe. En vain l'éloquence
de Démosthènes parut lui rendre un moment
toute sa première énergie; Démosthènes lui-même fut
obligé de fuir à la bataille de Chéronée : bientôt Philippe
eut deux voix au conseil des Amphictions ; il fut
enfin proclamé général des Grecs contre les Perses ;
ét la Grèce fut assujettie , sans qu'on pût déterminer
l'étendue et l'époque précise de sa sujetion.
Il est difficile , lorsqu'on fait l'abrégé d'une histoire
si féconde et quelquefois si brillante , de ne se pas laisser
entrainer à quelques développemens trop étendus , et
de mettre chaque partie de sa narration en proportion
avec l'ensemble. Il me semble que Goldsmith n'a
pas toujours vaincu ces difficultés : le siége de Syracuse
, par Nicias , occupe dans son abrégé un espace
qui paraîtra démesuré si on le compare aux autres
événemens du même genre. Je sais bien qu'il fallait
entrer dans quelques détails sur les suites de ce siége
célèbre ; elles furent trop importantes pour ne pas
s'y arrêter : la défaite des Athéniens , dans le port de
Syracuse , peut être regardée comme le coup fatal
porté à la grandeur de leur république, qui ne se releva
jamais.Dès-lors cette superbe Athènes qui avait été longtems
le boulevard de toute la Grèce , se trouva comme
anéantie ; et Cicéron a pu dire du combat de Syracuse
que les forces militaires des Athéniens y avaient été
coulées à fond avecleurs vaisseaux. Mais les détails de ce
combat, des combats moins importans de terre ou de
mer qui l'avaient précédé , et de la retraite où ils forcèrent
Nicias , étaient bien moins utiles à retracer , et me
paraissent occuper dans l'ouvrage une étendue trop
disproportionnée. Cependant l'influence extraordinaire
Aa
1
370 MERCURE DE FRANCE ,
que ces événemens ont eue sur les destinées de la Grèce,
peuvent faire aisément pardonner les détails dans lesquels
est entré l'historien. Mais la même excuse ne
saurait être admise pour sa narration de la retraite des
dix mille : cette fameuse retraite ne fait aucunement
partie de l'Histoire de la Grèce ; elle n'y est même
liée qu'assez indirectement ; et Goldsmith s'arrête sur
cet événement avec encore plus de complaisance. II
est aisé de juger pourquoi : ce qui l'entraîne n'est pas
seulement le plaisir de raconter ces aventures merveilleuses
, qui ont tout l'intérêt du roman , et dont tous
les lecteurs sont avides ; c'est sur-tout l'avantage de
travailler d'après un modèle tel que Xénophon ; rencontrer
un guide comme lui est une bonne fortune, dont
on abuse quelquefois. C'est à une cause semblable qu'il
faut attribuer la longueur de l'article , du chapitre ,
ou du volume intitulé Socrate , chez tous les historiens
modernes. Le même Xénophon et Platon , illustres disciples
du philosophe , nous ont laissé , sur sa vie et
sur sa mort , des Mémoires si séduisans , ou plutôt de
longues histoires si admirables , que les compilateurs
historiques , même des hommes d'un grand talent , semblent
commencer par les extraire et finissent par les
copier.
Deux écrivains infiniment recommandables , Rollin
dans de longs chapitres très - intéressans , quoiqu'un
peu diffus ; Goldsmith dans des pages un peu nombreuses
pour un abrégé , en donnent également la
preuve.
Cet Anglais , plus connu en France comme romancier
, et même comme poëte , montre dans cet ouvrage
et dans tous ses écrits historiques , un excellent esprit
de critique et beaucoup de discernement. Mais quei est
l'écrivain qu'on ne puisse attaquer dans l'endroit même
où il paraît invulnérable ? Ce n'est pas du moins Goldsmith;
il sera facile de le prouver. On sait qu'après
la bataille de Leuctres , si désastreuse pour les Lacedémoniens
, les Ephores qui venaient d'en recevoir la
nouvelle tandis qu'on célébrait à Sparte les jeux publics
, ne voulurent pas consentir à ce qu'ils fussent
interrompus. Voici la-dessus la remarque de l'auteur
FÉVRIER 1808. 571
anglais : <<<Fût-ce une indifférence affectée pour les suites
>> de cet événement , afin d'en cacher l'importance au
>> peuple ? Ou le luxe et l'amour des plaisirs , qui avaient
>> fait des progrès incroyables même à Sparte , en fu-
>>> rent-ils la véritable cause ? La distance des tems rend
>> la question difficile à résoudre (2). » - La question
peut-elle être difficile , peut-il même y avoir de question
à résoudre , quand on sait que , dans ce malheur
public , chaque famille de Sparte ayant été informée de
ses pertes particulières , les parens de ceux qui étaient
morts pour la patrie se félicitaient mutuellement , et
couraient en foule dans les temples rendre des actions
de grâces aux dieux ; tandis qu'un morne abattement ,
une douleur mêlée de honte , se lisaient sur le front
des Spartiates dont les enfans , les proches , les amis ,
s'étaient déshonorés par la fuite ? Je le demande , la
conduite des simples citoyens n'explique-t- elle pas clairement
la conduite des magistrats ? D'ailleurs Sparte
déploya dans cette circonstance , une vigueur qui ne
saurait s'allier avec la stupide mollesse dont Goldsmith
s'est plu à l'accuser : elle avait encore à la tête de ses
phalanges ce même Agésilas dont on a cité la réponse
a ses complimenteurs d'Egypte. Etil estimpossible , selon
moi , de ne pas reconnaître dans l'apparente insensibilité
des Ephores , cette magnanime politique qui ,
dans une conjoncture à peu près semblable , fit aller les
sénateurs de Rome au-devant du consul Varron , pour
le féliciter de n'avoir pas désespéré de la république.
Si Goldsmith se montre une fois injuste envers les
Spartiates , il paraît en général leur très-sincère admirateur.
Je ne lui en ferai point un reproche : mais
j'avoue que je ne saurais partager cet engouement pour
la législation de Lycurgue , et pour les moeurs qu'il
établit dans son aristocratie militaire. Les autorités en
imposent trop souvent : on crie à l'admiration ; et
chacun admire. Un philosophe illustre , un des grandshommes
du siècle qui vient de finir , s'écrie avec
son éloquence ordinaire dans un discours couronné
par une Académie : « O Sparte ! opprobre éternel.
(2) Tome Iert, de la traduction , page 239 .
Aa 2
372 MERCURE DE FRANCE ,
>>d'une vaine doctrine ! Tandis que les vices conduits
>> par les beaux-arts s'introduisaient en foule dans
>> Athènes..... tu chassais de tes murs les arts et les
>> artistes , les sciences et les savans. L'événement mar-
>> qua cette différence. Athènes devint le séjour de la
>>politesse et du bon goût , le pays des orateurs et des
>> philosophes ..... Le tableau de Lacédémone est moins
>> brillant. Là , disaient les autres peuples , les hommes
> naissent vertueux , et l'air même du pays semble ins-
>> pirer la vertu , etc. >>> Tout cela est fort bon sans doute
dans un discours contre les sciences , sur-tout avec le
style de Rousseau. Mais Rousseau lui-même avoue dans
un ouvrage moins paradoxal , et l'un des plus beaux
monumens de notre littérature , qu'au-dehors le Spartiate
était ambitieux , avare , inique : mais , dit-il , le
désintéressement , l'équité , la concorde régnaient dans
ses murs (3). Dans ses murs ! c'est-à-dire , entre quelques
milliers de citoyens , tandis que des foules d'Ilotes
répandus dans la Laconie , dont ils cultivaient les terres ,
étaient sans cesse les victimes de leur ambition , de leur
avarice et de leur iniquité ; tandis que , tyrans du Péloponèse
, et mêlés toujours aux intérêts de la Grèce
entière , ils se montraient au-dehors ambitieux , iniques
et avares . Voilà certes un désintéressement , une
équité, une concorde quideviendraient bien utilesau genre
humain, si tous les peuples les prenaient pour modèles !
Rousseau s'est bien gardé de dire que les Spartiates
fussent.cruels au-dehors , parce qu'il ne pouvait ajouter
que l'humanité régnait dans leurs murs : il faut donc le
dire pour lui ; il faut ajouter qu'ils étaient cruels chez
eux , comme chez l'étranger ; qu'ils l'étaient parce que
leurs institutions voulaient qu'ils le fussent ; il faut dire ,
ce que tout le monde sait , que , dans cette république
où l'on ne souffrait que des soldats , tout enfant qui
naissait infirme ou contrefait , était étouffé au berceau ,
fût-il destiné à devenir un jour un 'Thémistocle en
génie , un Aristide en vertu. Il faut dire que ces Ilotes
dont nous venons de parler , « ces paysans de Sparte ,
furent réduits en esclavage , parce qu'ils avaient pris les
(3) Émile, livre Ier .
FEVRIER 1808 . 373
4
armes pour reconquérir leurs droits aux priviléges
dont le reste des Grecs jouissait , et qui leur avaient été
accordés par les deux premiers rois de Lacédémone ,
mais dont Agis (4) les avait dépouillés. Après une vigoureuse
résistance , ils furent vaincus. Eux et leur
postérité furent condamnés à une éternelle servitude ,
et pour rendre leur condition aussi honteuse que déplorable
, tous les autres esclaves qui n'avaient point
de maître , furent appelés du nom d'Ilotes , et confondus
avec eux . » — Les Ilotes cultivaient les terres , et ne
recevaient pour prix de leur travail qu'une modique
subsistance..... Ils étaient , pour ainsi dire , attachés àla
glèbe ; il n'était pas permis de les vendre aux étrangers
, ni de les affranchir ; et quand leur nombre devenait
assez considérable pour faire ombrage à leurs maîtres
, on donnait un cryptis , ou ordre secret , par lequel
il était permis de les tuer sans miséricorde. «Non-senlement
on les faisait périr quelquefois d'une manière
cruelle , mais encore ils étaient souvent un objet de
moquerie durant leur vie. On les faisait enivrer à
dessein , et dans cet état , on les exposait aux yeux des
enfans , afin de donner à ceux-ci de l'horreur pour la
débauche.>>>
Je ne rappellerai point ici toutes les institutions de
Sparte , qui choquaient la nature et détruisaient les
plus douces affections du coeur. Rousseau lui - même
avoue , dans le même ouvrage , que Lycurgue a dénaturé
le coeur de l'homme. Oui , il l'a dénaturé én
y étouffant l'humanité naturelle : pouvez-vous applaudir
encore à la sagesse de ces institutions , vous , le
défenseur de l'humanité , l'apôtre de la nature ? J'oserai
demander à vous-même : est- il quelque sagesse
pour vous hors de l'humanité (5 ) ? Pour moi , je cherche
en vain des hommes parmi ces Spartiates si vantés ;
je n'y vois que des citoyens. J'admire , si l'on veut ,
le génie du législateur qui sait affermir les vertus politiques
sur les ruines des vertus naturelles ; mais j'ad-
(4) Agis Ier .
(5) Émile , livre second.
374 MERCURE DE FRANCE,

mire et j'aime sur-tout celui qui , par les vertus naturelles
et privées , sait conduire les citoyens aux vertus
nationales et politiques.
Les barbaries exercées par les Spartiates dans leurs
différentes guerres ne doivent pas leur être aussi durement
reprochées , ou plutôt on doit en reprocher de
semblables à tous les peuples de l'antiquité. Toutes leurs
histoires sont pleines de villes réduites en cendres , de
prisonniers mis à mort , de peuples passés au fil de
l'épée sans distinction de sexe ni d'âge. Tout dans ces
siècles reculés nous peint le coeur de l'homme encore
féroce. Et la supériorité des Athéniens eux-mêmes dans
tous les arts de l'imagination , leurs lettres , leur philosophie
, leur urbanité tant prônée , tout cela n'avait pu
leur apprendre les premiers droits de l'humanité. Les
moeurs publiques ont changé en Europe avec les moeurs
privées , les usages , les croyances et les institutions sociales
; un nouveau droit des gens s'est établi. Remonter
à l'origine de ces changemens , les suivre dans leurs
révolutions , en épier tous les progrès , en démêler l'esprit
et la cause , tel est le but que doit sur-tout se proposer
d'atteindre celui qui voudra nous donner enfin
une véritable histoire de l'Europe durant les ténèbres
du moyen âge ; depuis l'époque où les lois , les moeurs ,
le langage , et presque la population , tout fut changé
soudainement par l'invasion des barbares , jusqu'au
tems où les sociétés politiques , reconstruites avec lenteur
, prennent enfin , après tant de révolutions , une
assiette fixe et durable. Voilà l'histoire dont j'ai voulu
parler dans le commencement de cet article ; et qui me
semble devoir être plus instructive pour toutes les
nations modernes que l'histoire même de l'ancienne
Grèce. V. F.
DELA MANIERED'ÉTUDIERLESMATHÉMATIQUES,
ouvrage destiné à servir de guide aux jeunes gens ,
àceux sur-tout qui veulent approfondir cette science ,
ou qui aspirent à l'Ecole polytechnique ; par P. H.
SUZANNE, professeurau Lycée Charlemagne . Seconde
FEVRIER 1808. 375
!
partie , renfermant les élémens et les complémens
d'algebre (1) .
DEPUIS Descartes, Leibnitz et Newton , jusqu'à Euler,
Lagrange et Laplace , la science mathématique est parvenue
à s'étendre dans une sphère immense , et s'est
enfin établie au centre de toutes les connaissances humaines
, comme à la véritable place qui lui convient.
C'est de ce point central , généralement reconna , que
partent maintenant les traits de lumière qui signalent
toutes les autres sciences , et qui servent en mêine tems
de guides pour en pénétrer les profondeurs. Aussi S. M.
l'Empereur et Roi a- t-il voulu que cette science occupât
un rang éminent dans l'instruction publique.
On a souvent demandé pourquoi il était si difficile de
bien présenter les élémens d'une science , sous les conditions
suivantes : Justesse des idées , liaison exacte
entr'elles , clarté de style , enfin cette pureté , cette
élégance d'expression sur-tout qui appartient en propre
à la science dont il s'agit , c'est-à-dire , qui est en harmonie
avec le caractère de cette science .
Ne serait-ce point parce que la faculté de l'entendement
, par laquelle nous pouvons acquérir un grand
nombre de connaissances d'une même espèce , est trèsdifférente
de celle qui nous conduit à les coordonner
et à les peindre ensuite fidèlement par le langage ? La
mémoire les reçoit en dépôt ; l'esprit en fait un usage
plus ou moins heureux ; il les reproduit sous un jour
plus ou moins favorable ; mais que l'art d'écrire est loin
de retracer fidèlement le tableau de nos pensées !
Cette même difficulté de bien exposer les élémens
d'une science a fait naître cette autre question : Pour-
(1) Cet ouvrage a été adopté pour les bibliothèques des Lycées , par
M. le Conseiller-d'Etat , directeur de l'instruction publique . Il se vend
chez l'auteur , au Lycée Charlemagne ; Bernard , libraire , quai des Augustins
, nº . 25 ; Firmin Didot , rue Thionville , nº . 10. Un gros volume
in-8 ' . avec des tableaux synoptiques . Prix , 6 fr. pour Paris , et 7 fr.
75 cent . pour les départemens . La première partie contenant les préceptes
généraux de la méthode , et leur application à l'arithmétique , un
vol . in - 8º . Se vend aux mêmes endroits . Prix , 4 fr . 50 c . pour Paris ,
et 6 fr . pour les départemens .
576 MERCURE DE FRANCE ,
quoi est- il si rare que ceux - là méme qui ont le plus .
contribué à reculer les limites d'une science , prennent
lapeine d'indiquer la route qu'ils ont suivie , pour arriver
au terme auquel ils sont parvenus ?
D'abord , puisque toute science n'a pu s'élever que
successivement à un certain degré de perfection , par
l'ensemble de ses principes et de ses méthodes , elle
doit être regardée comme le résultat des travaux d'une
suite d'hommes méditatifs , qui ont , si nous pouvons
nous permettre cette figure , ajouté peu à peu quelques
anneaux à la chaîne des connaissances du même ordre ,
commencée par l'un d'entr'eux . Or , ceux qui ont formé
les derniers anneaux de cette chaine , pressés par le
désir de laprolonger , ont pu négliger , dédaigner même
de révéler au vulgaire le secret de son tissu , et se borner
à lui montrer la manière de s'en servir. D'ailleurs ce
vulgaire est-il capable de se rendre présent aux nobles
efforts du génie , quand il se crée ses hautes conceptions
? N'est-ce pas la nature qui se choisit ses adeptes ?
Enfin , ne pourrait-on pas alléguer encore la difficulté
que l'esprit éprouve à retrouver toutes les traces
du chemin qu'il a parcouru dans ses recherches ? La
direction et la vitesse de sa course sont si variables ! :
Quels sont donc ordinairement les hommes le plus
en état de rendre une science accessible , sur-tout à de
jeunes élèves ? Ce sont ceux , et l'expérience le prouve
qui , après avoir suivi ses progrès avec soin , en ont mé
ditél'ensemble ; ceux qui ,pour nous servir de la figure
déjà employée , ont considéré attentivement tous les
anneaux de la chaîne existante , dans les deux sens ,
direct et rétrograde ; qui out sur-tout observé de quelle
manière ils acquéraient graduellement les connaissances
qui appartiennent à cette science , et qui se sont appliqués
ensuite à les ranger dans l'ordre le plus précis .
C'est ainsi qu'ils sont parvenus à se faire une méthode
d'étude , propre à la transinettre à des élèves.
Il se présenterait ici une autre question , savoir : s'il
existe , pour s'initier dans une science , plusieurs méthodes
dont l'une serait préférable aux autres' ; et même
s'il existeune méthode générale qui puisse être appliquée
à l'étude de toutes les sciences . Nous pencherions vo-
:
FEVRIER 1808 . 377
lontiers pour l'affirmative de cette dernière question ;
mais cette discussion nous écarterait de notre objet.
De ce que nous venons de dire , il réulte que l'homme
le plus propre à enseigner une science est celui qui s'est
fait lui-même , en l'étudiant , une méthode pour l'apprendre
, et qui , s'étant exercé à en fairę usage avec
des élèves , aura pu reconnaître quels points de vue de
chaque méthode sont propres à la rendre accessible au
plus grand nombre d'entr'eux. Jue longue habitude de
l'enseignement deit lui fournir ensuite , mieux qu'à tout
autre , les moyens de composer un bon ouvrage élémentaire
où se trouvent réunis , dans l'ordre convenable
, les principes fondamentaux de la science , les méthodes
auxquelles ces principes ont conduit , et la manière
de les appliquer à des questions utiles.
:
Des géomètres célèbres , qui se sont consacrés à l'instruction
publique , ont écrit , sur les élémens des mathématiques
, d'excellens ouvrages qui ont formé des
élèves dont leurs maitres s'honorent. On aime néanmoins
à considérer ces richesses sous diverses faces . L'esprit
humain , une fois dirigé vers un ordre quelconque
de connaissances, incessamment stimulé par sa curiosité
naturelle , tend non-seulement à en acquérir de nouvelles
, mais il se plaît aussi à revoir celles qu'il a acquises
, sous des aspects non encore aperçus. Les inventions
, les conceptions neuves , dans le sens rigoureux ,
sont si rares ! Ne devrait-on pas refuser avec moins de
sévérité le nom d'invention à une manière nouvelle de
présenter les choses connues ?
M. Suzanne , exercé depuis plusieurs années à l'enseignement
de toutes les parties des mathématiques élémentaires
et transcendantes , et de leurs principales
applications à l'astronomie et à la navigation , s'est proposé,
en offrant ce traité aux élèves , 1º. de réunir toutes
Ies méthodes dont l'analyse algébrique se trouve maintenant
enrichie , et les principes sur lesquels elles sont
fondées ; 2º. de faire naître les méthodes les unes des
autres , au moyen des questions qu'il se propose et de
la discussion qu'il en fait; 3°. c'est sur-tout sur l'analyse
de ces questions qu'il insiste. Par la manière lumineuse
avec laquelle il s'avance vers chaque solution , il met,
378 MERCURE DE FRANCE ,
1
pour ainsi dire , entre les mains des élèves le fil qui
doit les guider dans les questions les plus épineuses , soit
par la complication , soit par la subtilité des conditions.
Il leur donne toujours en même tems l'esprit des méthodes
de calcul , c'est-à-dire la suite des raisonnemens
qui y ont conduit.
Voici un aperçu du plan de l'ouvrage
La méthode d'enseignement adoptée de préférence par
l'auteur est celle qui sait se conformer à la génération
des idées . Il s'en était déjà serviavec succès dans l'arithmétique
, qui est la première partie qu'il donna , il y
à un an , de son Traité général sur la manière d'étudier
les mathématiques . Convaincu que chaque science ne
iepose réellement que sur un petit nombre de principes
distincts , fondamentaux ; que tout l'art d'un auteur élémentaire
consiste, après les avoir exposés, à en déduire ,
dans un ordre précis , les conséquences les plus importantes
; M. Suzanne commence par donner une idée de
l'origine du langage algébrique et des premiers principes
de cette langue qui , comme toute autre , a sa
syntaxe propre . La sienne est comprise dans un grand
nombre de règles de calcul ; mais toutes sont bien loin
d'exprimer aussi complètement qu'elle , et avec autant
de précision , la suite des idées qui naissent de l'objet
que l'esprit considère ; de plus , elle jouit seule de l'avantage
précieux de rectifier les vices des raisonnemens
dans lesquels on l'a employée.
A la suite de la composition et de la décomposition
des quantités qui ne sont point liées entr'elles par des
équations , il s'occupe de celles- ci , sous ces deux mêmes
points de vue. Sur la décomposition ou la résolution
des équations de tous les degrés , l'auteur a soigneusement
exposé et développé toutes les méthodes qu'ont
successivement imaginées les géomètres nationaux et
étrangers. Cette partie si essentielle de toute l'analyse
mathématique , et qui en est même le principal objet ,
est aussi la partie la plus étendue de son ouvrage : nonseulement
il ne laisse rien à désirer à cet égard de tout
će qui a été trouvé jusqu'à présent , mais il a encore
enrichi cette théorie de plusieurs aperçus nouveaux .
Il' vient ensuite à l'application de l'algèbre à des
FEVRIER 1808. 379
questions numériques très-intéressantes , sur quelques
belles propriétés des nombres , sur la comparaison des
systêmes d'arithmétique , et la traduction des nombres
* d'un systême dans un autre , sur les intérêts composés
, etc.
Afin de mettre les élèves en état de se rendre compte
des études qu'ils ont faites , de savoir en extraire la
partie la plus essentielle , M. Suzanne leur présente un
modèle , sous le titre de Précis des élémens d'algèbre .
Des notes complémentaires qui viennent après , roulent
1°. sur les diverses espèces de séries ; et , à l'occasion
de l'emploi des coefficiens indéterminés pour
réduire en séries des quantités fractionnaires rationnelles
, il traite des séries récurrentes , dans le plus
grand détail , et discute les deux principaux problêmes
qui leur sont relatifs : 2º. sur la théorie du logarithme ,
et les formules auxquelles elle conduit : 3º. sur les fonctions
symétriques des racines des équations , et leur
application aux équations du 2eme , Zeme et 4eme degré.
Il fait voir aussi en quoi consiste la difficulté pour appliquer
la même méthode à la résolution des équations
des degrés supérieurs : 4°. sur les limites des racines .
Dans cette note , il fait connaître à la suite des belles
méthodes de Lagrange , celle qu'a trouvée récemment
M. Budan, dont le but est de diminuer la longueur des
calculs qu'entraîne l'emploi de l'équation aux carrés
des différences .
L'ouvrage est terminé par un tableau synoptique de
toutes les parties de l'algèbre ; il est accompagné de
huit petits tableaux explicatifs , tant élémentaires que
complémentaires , où se trouvent réunis les définitions
et les principes qu'il est plus essentiel de retenir. Les
tableaux synoptiques , qui ont été employés depuis Bacon
, pour la chimie , la physique , diverses parties
de l'Histoire naturelle , etc. , représentent en quelque
sorte la mappemonde de la science à laquelle ils appatiennent.
Ils ont le double avantage de nous montrer
l'ensemble des connaissances acquises sur un même
objet , et de nous indiquer en mème tems ce qui nous
manque pour le compléter.
D'après ce court exposé , nous pensons que ce nou-
٢٠
(
}
580 MERCURE DE FRANCE ,
vel ouvrage , de M. Suzanne , pourra être accueilli aves
intérêt de la part de ses collègues dans l'instruction publique
, et lui donnera des droits de plus à la reconnaissance
des élèves
DERGNY , professeur au LycéeBonaparte.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Théâtre du Vaudeville.-Première repré
sentation de Regnard et Dufresny , vaudeville historique en
un acte .
L'auteur de la Gastronomie demandait en vers fort agréables
qu'on nous délivrât des Grecs et des Romains , je demande
à mon tour qu'on nous délivre de tous ces audevilles
prétendus historiques ; ce n'est pas la première fois
que je m'élève contre ce genre d'ouvrage dramatique , mais
il est si facile d'y obtenir l'apparence d'un succès , que les
jeunes gens aiment encore mieux s'y livrer que de rester
dans une douce obscurité.
Qu'est-ce en effet qu'un vaudeville historique , et quelle
est la manière de le composer? On choisit d'abord un nom
fort connu , on y adapte tant bien que mal une intrigue fort
usée, et qui ne trouve grace devant le public qu'à la faveur
desnoms imposans dont elle est décorée , et l'oonn embellit le
tout de quelques couplets fort maniérés. Les amis dont l'auteura
eu soinde remplir le parterre crient bravo ; l'actrice
chargée du rôle principal s'avance seule sur le bord de la
scène , et intercède en faveur de celui qui , pendant une
heure , a eu le malheur d'ennuyer l'assemblée. A la faveur
de cette supplication l'auteur est demandé et nommé , et
s'imagine bonnement avoir remporté la victoire : mais à la
seconde représentation la salle est presque vide , à la troisième
, déserte , et pour ruiner complètement le théâtre le
mieux administré , il ne faut que deux ou trois succès pareils .
L'auteur suppose que Dufresny , qui s'est sauvé de Paris
pour ne pas payer ses dettes , est caché dans le village de
Crillon, sous le nom de Charles : il y devient amoureux de
Ja fille du jardinier de Regnard , qui est propriétaire du
château. M. Recto, son rival, est sur le point d'obtenir la
préférence ; mais le Régent a la bonté d'envoyer à Dufresny
un bon de deux cent mille livres , à l'aide duquel il parvient
àépouser..... une villageoise.
FEVRIER 1808. 38
3
Je
C
et
1
1
*
-
Les journaux qui ont parlé de cet ouvrage , ayant fait
remarquer les nombreux anachronismes qu'il renferme , je
me bornerai à relever le fait suivant : Pour amener une reconnaissance
entre Regnard et Dufresny , l'auteur a supposé
qu'ils ne s'étaient jamais vus. M. Favée ignore donc que ces
deux auteurs ont long-tems travaillé de compagnie , et qu'ils
ont composé ensemble plusieurs ouvrages tels que les Chinois
, llaaBaguettede Vulcain , laFoire Saint-Germain , et
les Momies d'Egypte.
Lorsqu'on met en scène des hommes aussi connus que
Regnard et Dufresny , au moins faut- il être instruit des principales
particularités de leur vie. B.
LES amateurs de musique attendaient avec impatience
l'ouverture des exercices du Conservatoire ; elle s'est faite
dimanche dernier , et le succès de ce premier exercice est
d'un bon augure pour les suivans. Jusqu'à ce qu'il ne s'élève
un compositeur symphoniste capable de remplacer Haydn ,
on fera bien de commencer les concerts par une symphonie
de ce grand maître. Celle que les élèves ont exécutée dans
celui-ci , l'avait déjà été plusieurs fois les années précédentes
; mais jamais peut - être avec autant de précision ,
de feu et d'ensemble. Ce jeune orchestré se recrute toujours
de nouveaux élèves , à mesure qu'il y en a qui en
sortent , devenus maîtres , pour aller exercer leur art ; il
semble que cette année il a encore acquis plus d'aplomb
et plus de vigueur ; mais ce qu'il y a de plus étonnant
peut-être , c'est la manière expressive , large et soutenue ,
dont il a rendu le bel Adagio de cette symphonie d'Haydn.
L'orchestre le plus consommé ne subirait pas mieux cette
épreuve.
Pour mettre de suite ce qui regarde la partie instrumentale
, nous dirons que M. Henry , jeune basson , qui
paraît pour la première fois dans ces exercices , a rendu
avec beaucoup de justesse et de netteté un concert de
M. Ozi , son maître; et que M. Corantin Habeneck , que
l'on avait déjà applaudi l'année dernière , a mérité de nouveaux
applaudissemens dans un charmant concert de Viotti.
Ce jeune talent a cependant encore à acquérir pour la
justesse parfaite de l'intonatiou , la douceur des sons, et
le développement de l'archet.
Il est assez d'usage , au Conservatoire , que toute la partie
Ju chant soit confiée dans chacun des exercices à une seule
582 MERCURE DE FRANCE,
,
voix qui s'y fait entendre dans des morceaux de differens
genres. Mede Galaup , élève pensionnaire , qu'on n'avait
point encore entendue a chanté trois morceaux dans celui-
ci : le premier est un beau Cantabile du vieux Haudel ;
àtravers quelques formes surannées on y distingue un chant
plein d'expression et de noblesse. Il exige des sons graves
et soutenus; c'est unfort bon morceau d'étude ; et la voix de
Mlle de Galaup parait propre à le bien rendre , quand elle
l'aura encore étudié quelque tems. L'air simple et touchant
de Saulimé qu'elle a chanté ensuite , Eh ! comment veuxtu
que je vive ? ne lui est pas aussi favorable : les ornemens
qu'elle se permet d'y faire , ne sont pas tous de bon
goût ; la véritable manière d'orner les airs de ce genre ,
c'est de les rendre tels qu'ils sont et avec l'expression qui
leur convient. Le triode Cimarosa , qui a terminé l'exercice,
a été rendu avec assez d'intelligence par MMlles de Galaup ,
Duchamp, et Goris ; il a cependant fait peu d'effet : c'est
qu'il est trop fait pour la scène , qu'il a besoin du jeu des
acteurs , et que, délicieux au théâtre , il perd nécessairement
trop dans un concert.
NOUVELLES POLITIQUES .
(EXTÉRIEUR. )
ETATS-UNIS .- Washington , le 27 Décembre.- D'après
un message du président , le Sénat a pris un arrêté pour
mettre un embargo sur tous les navires et bâtimens qui se
trouvent dans les ports et rades des Etats-Unis . Cet acte a
passé dans le Congrès à deux heures après midi , à la majorité
de 82 voix au Sénat , et de 88 contre 44 dans la
Chambre des représentans ; l'arrêté porte qu'il sera mis
un embargo sur tous les navires et bâtimens qui se trouvent
dans les ports et rades situés en-dedans des limites et de la
jurisdiction des Etats-Unis ( qu'ils soient munis ou non de
passe-ports ) , si leur destination est pour quelques ports
étrangers , excepté ceux qui seraient sous la direction immédiate
du président des Etats-Unis , pourvu toutefois qu'il
soit autorisé à donner aux officiers des douanes et de l'accise
des instructions pour faire exécuter ses ordres .
ANGLETERRE . - Londres , le 30 Janvier. Le général
Whiteloke qui commandait l'expédition de Buenos-Ayres
vient d'être traduit devant une cour martiale , composée de
4
1
FEVRIER 1808. 383
5
21 membres , et présidée par M. Meadows. Les quatre chefs
d'accusation intentés contre lui , sont relatifs à son expédition
qui a été si peu heureuse .
RUSSIE. - Pétersbourg , le 19 Janvier. - La flotte de
guerre russe de la Mer-Baltique est déjà presqu'entiérement
équipée ; plus de 300 batimens à rames , ayant à bord des
troupes , l'accompagneront le printems prochain dans le
Sund.
Odessa , le 10 Janvier. - Depuis que la guerre entre la
Russie et la Porte avait interrompu les relations d'Odessa
avec l'étranger , les marchandises d'importation qui se trouvaient
en grande quantité dans les magasins de cette place ,
S'écoulaient dans l'intérieur de l'Empire ; le commerce avec
l'étranger était tombé momentanément dans l'inaction ; mais
aussitôt que les circonstances le permirent , un bâtiment
autrichien qui se trouvait dans le port , obtint la permission
de faire voile pour Constantinople , et partit , le 27 septembre
, avec un chargement de blé.
Cette première expédition inspira la plus grande confiance;
et depuis le 27 septembre jusqu'à ce jour , il est
arrivé de Constantinople dix batimens sous pavillon francais
, huit sous pavillon italien , huit sous celui des Sept-
Isles , dix-huit sous pavillon turc , et 14 lotka ou tartanes
qui font le petit cabotage .
(
Il est parti d'Odessa pour Constantinople un bâtiment
sous pavillon autrichien , six français , trois italiens , onze
des Sept- Isles et onze turcs . Quinze ou vingt bâtimens sont
encore en chargement pour la mème destination .:
Les articles d'importation consistent principalement en
vins de l'Archipel , de France ; huiles , rhum , tabac , fruits
secs, citrons , cotons filés , soies écrues , étoffes de laine et
de soie , telles que schals et autres , perles , et en général
toutes les espèces de denrées et de marchandises qui s'importent
dans ces pays .
ROYAUME DE WESTPHALIE . Cassel , le 31 Janvier.
S. M. le roi de Westphalie a rendu derniérement deux décrets
extrêmement intéressans. L'un pour abolir toute espèce
de taxe imposée sur les Juifs , et pour rendre aux individus
qui professent cette religion tous leurs droits civils . Le second
est relatif à la suppression des droits et des actes de
sewayd. Nous regrettons que l'espace ne nous permette pas
de donner les différentes dispositions de ces décrets , qui
prouvent que les idées libérales se répandent dans tous les
pays.
384 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1808.
i
- Par
en
ROYAUME DE NAPLES . - Naples , le 1er Février.
décret du 18 janvier , S. M. voulant honorer la mémoire
du Tasse dans la ville où il a reeççuu le jour , a ordonné que
la route qui conduit à la ville de Sorrento , serait rendue
praticable pour les voitures , aux frais du trésor public ;
qu'un monument serait élevé à la mémoire du Tasse ,
face de la maison où il est né ; que les manuscrits originaux
de ce poëte célèbre , qui existent dans la bibliothèque
royale de Naples , seraient transportés dans cette maison ,
et qu'il y serait aussi déposé un exemplaire de chaque
édition et traduction de ses ouvrages ; enfin , que la conservation
de ce dépôt serait confiée au plus proche descendant
de la famille du Tasse .
(INTÉRIEUR. )
S. A. I. le prince Borghèse , nommé à la dignité de Gouverneur-
général au- delà des Alpes , a été présenté dimanche
dernier , par S. A. S. le prince archi-chancelier de l'Empire
, au serment qu'il a prété entre les mains de S. M.
l'Empereur.
4
- Par décret du 11 de ce mois , M. de la Rochefoucault
est nommé ambassadeur en Hollande .
- Par un décret impérial du 7 février , soixante mille
conscrits pris sur les quatre-vingt mille dont la mise en actiaité
est autorisée par le sénatus-consulte de 21 janvier dernier
, sont appelés et seront répartis entre les départemens ,
conformément à un tableau donné à cet effet. Vingt mille
conscrits formeront la réserve. Les opérations qui doivent
précéder la convocation des conseils de recrutement , seront
terminés le 15 mars. Le premier détachement de chaque
département sera mis en route le 1er avril. Les 60 mille
conscrits de 1809 , appelés par ce décret , seront répartis
entre les légions et les différens corps de l'armée .
ANNONCES .
Waivol de Soltenbourg , ou le Prétendu sans future ,roman comique
; par M. de Vilers-Vermont. Denx vol. in-12. Prix , 3 fr. , et 4 fr.
franc de port. - Chez Frechet , libraire-commissionnaire , rue du Petit-
Lion-Saint-Sulpice , nºs . 21 et 24.
Le Fantôme de Nembrod- Castle ; par Mme de St.-Venant. Deus
vol. in-12, Prix , 3 fr. , et 4 fr. frane de port. Chez le même .
DE
LA (N° CCCXLV. )
( SAMEDI 27 FÉVRIER 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
DEFI
15.
cen
POESIE.
m
A
1
A UN AMI ,
SUR LE DÉSIR DE PARAÎTRE.
De paraître àson tour quel homme se dispense ?
Chacun veut être vu , chacun veut faire effet;
Mais bien qu'un fol orgueil partout règne en secret ,
Il n'est point de pays , Dermance ,
Où de ce travers indiscret
On soit plus esclave qu'en France.
De nos auteurs sur-tout , telle est l'ambition :
Au lieu de mériter , ils dérobent l'estime ,
Et Phoebus chaque jour voit , sur la double cime ,
De grands voleurs de réputation .
Tel doit la sienne à l'art d'une conduite oblique ,
Tel autre , au soin touchant qu'il prend de se louer ;
Car on trouve toujours , il le faut avouer ,
Mille sots pour un empyrique.
Veux-tu que du même travers ,
D'autres exemples soient offerts
Ata joyeuse médisance ?
De ce rimeur gascon admire les grands airs ;
Sous un habit français le voilà qui s'avance ,
Et ce mot seul te peint la différence
De son costume et de ses vers .
La foule cependant le croit un personnage ;
Sans talent , sans lecteurs , il a partout accès .
Bb
386 MERCURE DE FRANCE ,
1
Que de gens , comme lui , fameux à peu de frais ,
D'un public délicat négligent le suffrage ,
Pour obtenir de semblables succès !
Echappé dans le monde à la verge classique ,
L'inévitable Armand écrit à tout propos .
De ses vers sans couleur,, de sa prose emphatique ,
Il assiége tous les journaux.
Et grâce à cette maladie ,
Cet Armand , né peut-être avec quelque bonheur ,
N'en restera pas moins , durant toute sa vie ,
In ridicule et pauvre auteur :
Car rien ne nous empêche d'être
Ce que nous nous étions promis ,
Comme cette soif de paraître ,
Et ce désir qué l'on sent naître
D'en imposer à ses meilleurs amis .
Ce désir , tous les jours pourtant nous détermine.
D'autant plus irrité , qu'il est souvent déçu ,
Comme chez les auteurs , dans le monde il domine :
Loges de francs-maçons , comités de vaccine,
Tout mendie à la fois l'honneur d'être aperçu .
Aussi chaque village a son Académie ,
Où , sans appel , le public désormais
Peut voir juger les oeuvres du génie ,
Par mille gens qui n'en eurent jamais .
La même ambition enflammait ce critique
1
Qui , l'autre jour , Dermance , attaqua ton roman :
Il voulait paraître piquant ,
Et chacun l'a trouvé comique.
Le moyen en effet de te croire outragé
Par sa ridicule satire ?
Ah ! pourvu qu'on ait pu la lire ,
Tu n'es déjà que trop vengé .
Mais qui pourra , dis-moi , nous venger d'Eliante ?
Elle , dont le vieux front se produit en tous lieux ,
Tandis que par ses soins , captive et languissante ,
Sa fille , jeune fleur , échappe à tous les yeux .
Pauvre ingénue ! Ah ! pardonne à ta mère :
Elle fait ses appas naissans ;
Mais elle ne peut pas tout faire ,
Et Postichi lui fait des dents .
Ainsi de tous côtés pour être en évidence ,
On immole à la fois la raison , la pudeur ;
Le besoin d'être vu devient une fureur ,
Qui dans ce siècle d'impuissance ,
FÉVRIER 1808. 587
L
De maints charlatans en faveur
Fait seule toute l'assurance .
Celui-ci qu'un beau corps sans doute énorgueillit ,
Pour fixer les regards se hausse et se travaille ;
Mais si notre géant est eèdre par la taille ,
Il esthyssope par l'esprit . V
L'autre , tout aussi nul malgré son entourage ,
Ases beaux diamans veut que l'on rende hommage ;
Chaque jour plus brillant , plus paré qu'un autel ,
Deses nombreux bijoux il nous parle sans cesse ,
Et pourtant , si j'en crois sa naïve maîtresse ,
Il n'a pas l'anneau d'Hans -Carvel.
Damis de son côté suit une autre méthode.
Il veut par vanité , beaucoup plus que par goût ,
Dût-il en paraître incommode ,
Qu'on le trouve à la fois partout.
Aussi , lorsque Damis en ville fait sa ronde ,
On dirait que le ciel voulut lui confier
Ledon de se multiplier
Pourqu'il ennuyât plus de monde.
7
En un mot , cher ami , quand j'aurais les cent voix
Que l'on donne à la Renommée ;
Quand j'aurais le regard plus perçant mille fois
Que celui de l'aigle affamée ,
Je ne pourrais jamais te dire les travers ,
Les vices , les crimes peut-être
Que ce vain désir de paraître
Fait éclore dans l'Univers .
Ingénieux Prothée , en tous lieux il circule ,
Chassé du coeur du sage , il y rentre aussitôt ,
Trouve enfin par degrés son hôte plus crédule ,
Et s'il ne peut en faire un sot ,
Il le rend au moins ridicule.
0
یک
S. E. GERAUD .
3
HYMNE DES MORTS ,
Traduit librement de St.-JEAN DAMASCÈNE , vivant au 7º siècle.
( On chante cet Hymne à l'inhumation , dans l'église grecque .
C'est le mort , à face découverte , qui est censé parler ) .
HIER , Ô mes amis ! au banquet de la vie ,
J'étais votre convive , au milieu des concerts .
Bb 2
588 MERCURE DE FRANCE,
Aujourd'hui ma poussière , hélas ! est réunie
Aux antiques débris du mobile Univers.
Salut , tendre berceau d'une vie éternelle !
Salut , tombeau sacré de tous les vains désirs !
Adieu , beauté , grandeur ; adieu , terre infidelle ,
Où nous perdons le jour dans le sein des plaisirs !
Ah ! venez m'embrasser , mes convives , mes frères ,
Venez me saluer de vos tendres souhaits ......
Et posez lentement sur mes tristes paupières
Le dernier baiser de paix .
0 , ma femme ! pardonne.... espère .... et pourtant pleure ;
Ma femme , j'ai besoin de tes soins délicats .
J'ai compté sur la mort , mais non pas sur son heure ;
Et cette heure m'a pris enlacé dans tes bras.
Et toi , fille adorée , honneur de ma carrière ,
Je pardonne .... j'excuse .... et bénis.... Ah ! qu'un jour
De toi naisse un enfant qui ressemble à son père ,
Et te rende amour pour amour !
Pour la dernière fois , o mes enfans, mes frères ,
Venez me saluer de vos tendres souhaits.....
Et posez lentement sur mes tristes paupières
Le dernier baiser de paix .
ENIGME.
PARMI cinq frères que nous sommes ,
Deux sont barbus , comme des hommes ;
Les deux autres ne le sont pas .
Et moi que suis-je en pareil cas ?
Pour d'aucun d'eux n'encourir la disgrâce ,
Entr'eux quatre prenant ma place ,
J'offre un profil double-menu ,
Sans barbe d'un côté , mais de l'autre barbu ( 1 ) .
$ ........
(1) Quinque sumus fratres quorum duo sunt sine barba ,
Imberbesque duo ; sum semi-berbis ego .
FEVRIER 1808. 589
1
=
LOGOGRIPHE
PLACÉ sur un petit sommet ,
Je suis un petit mont d'un assez grand effet;
Et j'exerce , dit-on , une telle influence
Sur l'esprit de l'humaine engeance ,
Que c'est à moi que l'Univers
Doit ses sages et ses pervers .
Lecteur , si jusques-là tu ne peux me connaître ,
Capable de combinaison ,
L'analyse qui suit te fournira peut- être
Matière à deviner mon nom.
D'abord je t'offre en moi le lieu de ma demeure ,
Puis deux départemens qu'on nomme l'Orne et l'Eure ;
( Car n'imagine pas que je veuille cacher
Les mots que je contiens pour les faire chercher ;
J'appelle un chat un chat ) . J'enferme donc encore ,
Ane , benêt , butor , bête , brute , pécore ;
Art , atour , âtre , aurore , antre , à-part , acreté ,
Ancre , aube , encre , apurer, arbre , arrêt , âpreté ;
Baron , bercer , berceau , bonace , bourre , boue ,
Bure , broc , brou , brouter , ré , rouer , rouet , roue ;
Brouet, ban , bac , banc , bec , brun , brunet , brune , boeur,
Contre , cerner , cerneau , cour , côté , cran , court , coeur ;
Conte , conter , conteur , créateur , créature ,
Créer, cube , carré , cure , tube , earrure ;
Bouc , puant , puce , pou , cane , carpe , carpot ,
Crabe,paon , taon , corbeau , nabot , capon , capdt ;
Coupe , cou , couper , coup , carte , cratère , croupe ,
Taré , trape , trapu , troc , trop , tronc , trône , troupe ;
Bon, bonté , beau , beauté , bout , bâton , bát , båter ,
Reçu , repu , ruer , roc , rat , rate , rater ;
Ecarter, écrouer , écurer , entrer , être ,
Pancer , pâte , pâté , poutre , peau , ponceau , prêtre ;
Perte , porte , porter , père , pore , porreau ,

Tu , ton , tour , trou , trouer , tancer , terre , terreau ;
Par , pour , pont , ponte , part , poëte , prote , pente ,
Raboter , rareté , raper , rót , robe , rente ;
Pot, potence, poteau , prune , puceau , puer ,
Pureté , puberté , trace , tracer , tuer ;
Or, orbe, orbite , orner , once , on , qutrer , outranee ,
390 MERCURE DE FRANCE,
berara
Ou , pan , parer , parure , étoupe , ronce , rance i
Bac , bec , borne , borner , barre , urne , buter , but ,
Cor , car , crêpe , crépu , créte , un , une , rebut ;
Nacre , note , autre , nôtre , ut , non , noce , nature ,
Prône , próner , proneur , banc , bru ,parc , porc, rature ;
Canot , carnet , cornet , corne , cornu , corner ,
Cure , curé , tourner , été , nue , écorner ;
Copeau , cóteau , noë , nouer , rue , errer , route ,
Errant , ruban , turban , pâtre , pature , croûte ;
Courbe , courber , peu , prou , paner , purée , enter ,
Epurer , pan ,Borée, outree , pouce , conter ;
Parent, parenté , crú , crue , eau , race , roture ,
Retour, apôtre ..... As-tu donc bientôt fait ,
Bavard maudit ! -Lecteur , pardon , je t'en conjure ,
Mais il fallait te mettre au fait .
1
e
11
CHARADE .
S ........
:
Fillette a toujours mon premier ,
Un chateau-fort a mon dernier ,
Un labyrinthe mon entier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est le Sommeil, fils de la
nuit et frère de la mort , d'après la Mythologie.
Le mot du Logogriphe est Moutarde , où l'on trouve outarde , dont
la chaira , dit- on , sept goûts différens. On dit : de la moutarde après
dîner; et d'un homme vain qu'il se croit le premier moutardier du
pape.
Celui de la Charade est Juge-ment, ١٢.١٠
LITTERATURE. - SCIENCES ET ARTS.
( EXTRAITS . )
LES MILLE ET UNE NUITS , Contes arabes , traduits
en français , par M. GALLAND , membre de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres , professeur
FEVRIER 1808. 5917
de langue arabe au Collége Royal ; continués par
M. CAUSSIN DE PERCEVAL , professeur de langue
arabe au Collége Impérial. A Paris , chez Lenormant
, imprimeur-libraire , rue des Prêtres-Saint-
Germain-l'Auxerrois .
+
JUSQU'A présent on avait ignoré l'époque précise à
laquelle les Contes qui composent cette collection
avaient été réunis en corps d'ouvrage. M. Caussin de.
Perceval nous l'apprend dans l'excellente Préface qu'il
a mise en tête du huitième volume. Ce recueil qui fait
les délices des Arabes , et qui n'a pas moins été accueilli
en France , a été formé vers le milieu du seizièmes
siècle . L'auteur , dont le nom est inconnu , a rassemblé
une multitude de Contes qui paraissent très- anciens , et
ya joint ceux dont l'idée avait pu être puisée plus nouvellement
, soit dans les poëmes d'Homère , soit même
dans nos vieux romanciers. Cette collection n'était pas
d'abord , à ce qu'il paraît , aussi volumineuse que nous
la voyons aujourd'hui. Il est à présumer que les possesseurs
des premiers manuscrits y ajoutèrent les Contes
qui s'étaient perpétués dans leurs familles ; le cadre se
prêtait facilement à toutes les espèces d'additions. Voilà
pourquoi aucun des manuserits des Mille et une Nuits
ne se ressemble ; et c'est aussi la raison pour laquelle
les premières parties sont beaucoup mieux écrites que
celles qui suivent.
M. Galland , qui nous a fait connaître ce recueil , n'est
guères regardé dans le monde que comme un traducteur
de Contes plus agréables par le fonds que par le
style : quelques anecdotes peu sûres ont même répandu
du ridicule sur son nom. L'éditeur a réhabilité la mémoire
de ce savant , en donnant l'éloge qu'en fit M. Bosc
en 1715 , à l'Académie des inscriptions et belles- lettres .
Cet éloge écrit sur un ton de réserve qui exclut toute
espèce d'exagération , fait connaître non-seulement les
ouvrages nombreux de M. Galland , mais les particularités
intéressantes de sa vie. Il offre un exemple fort
singulier de l'ascendant que les dispositions naturelles
ont sur les hommes ; ascendant si impérieux qu'il surmonte
tous les obstacles qui lui sont opposés par les circonstances
et par le cours ordinaire des choses . M. Gal592
MERCURE DE FRANCE,
.
land , né de parens pauvres et chargés d'une nombreuse
famille , dut à la charité ses premières études : privé à
l'âge de treize ans des protecteurs qui l'avaient placé
dans un collége de province , il rentra chez sa mère ,
veuve indigente, qui lui fit apprendre un métier. Regrettant
ses études auxquelles il avait pris beaucoup de
goût , le jeune apprenti s'évada un jour de la maison de
son maître , et vint à Paris dans l'espoir de pouvoir les
continuer : jamais équipée d'un enfant n'eut un pareil
but , et ne fut plus excusable. Il n'avait pour protecteurs
qu'une parente qui était en service , et un ecclésiastique
qu'il avait vu dans son pays. Il paraît que ce
dernier prit intérêt à un enfant qui montrait tant de
dispositions ; ses voeux furent remplis , on le plaça au
collége Duplessis. Là il se fit remarquer ; un savant docteur
de Sorbonne se l'attacha , et lui fournit les moyens
de se fortifier dans les langues orientales qu'il avait
commencé d'apprendre dans le cours de ses études
classiques. Cette science , qui était alors plus rare qu'aujourd'hui
, procura à M. Galland une place à la suite
de l'ambassadeur à Constantinople ; dans ce premier
voyage , il visita les échelles du Levant et la Terre-
Sainte , d'où il rapporta une multitude de notes et d'objets
curieux. Il fit encore deux voyages dans l'Orient ,
dont le dernier fut très-long ; ce fut alors qu'il apprit à
fond l'arabe , le turc et le persan. Revenu dans sa patrie ,
il s'occupa à mettre à profit les vastes connaissances
qu'il avait acquises : il est probable que la traduction
des Mille et une Nuits ne lui offrit qu'un délassement ;
ses autres travaux furent beaucoup plus sérieux ; il
contribua à la Bibliothèque orientale de d'Herbelot dont
il fut l'éditeur; il fit un dictionnaire numismatique ,
et d'autres ouvrages d'érudition très-éloignés du genre
des Contes arabes ,
M. de Laharpe aimait beaucoup les Mille et une
Nuits : il a même fait dans ce genre un des poëmes les
plus agréables qui soient sortis de sa plume. J'en citerai
Je début qui fait sentir d'une manière piquante les
beautés et les défauts de cette vaste collection :
Le peuple arabe est un peuple conteur ;
J'aime ces nuits dont il est l'inventeur.
1
FEVRIER 1808. 395
L'antique esprit de sa chevalerie ,
Et ses tournois et sa galanterie ,
Chez l'Ottoman son trône transporté ,
Tout a péri : ses Contes ont resté.
J'avouerai bien qu'il n'en fallait pas mille
Pour convertir le sultan imbécille ;
Que Dinarzarde , en réveillant sa soeur ,
Peut quelquefois endormir son lecteur.
Il faut savoir aux Indes comme en France
Qu'ennui souvent peut naître d'abondance.
Mais cependant , en sa profusion
On reconnaît l'imagination ,
Folle , il est vrai , mais pourtant amusante ;
Et de ses jeux la richesse brillante
De la morale embellit les leçons .
Il résulte de ce jugement , porté avec la légéreté
autorisée par le genre , que les Mille et une Nuits sont
quelquefois ennuyeuses : cependant M. de Laharpe est
bien moins sévère en prose qu'en vers. « Je relis , dit-il ,
>> dans sa dissertation sur les romans , je relis tous les
>> ans les Contes orientaux , et toujours avec plaisir. >>>
Cela n'annonce point que M. de Laharpe ait trouvé ce
recueil trop long : au contraire , il paraît par ce qui
suit qu'il en avait fait une étude particulière pour acquérir
une idée juste des moeurs des Arabes , beaucoup
mieux peintes dans ces Contes que dans les Histoires et
dans les Voyages . Cette étude est , en effet , digne de
l'attention d'un observateur : le désir de s'y livrer peut
seul le porter à lire des romans ; et les romans qui n'offrent
pas ce moyen d'instruction ne doivent être considérés
que comme les productions les plus frivoles et
les plus inutiles. << « L'amusement que ces livres procu-
>> rent , ajoute M. de Laharpe , n'est pas leur seul mé-
>> rite ; ils servent à donner une idée très-fidèle du ca-
>> ractère et des moeurs des Arabes qui ont long-tems
>> régné dans l'Orient. Quelle prodigieuse fécondité ,
» s'écrie-t-il dans un autre endroit! quelle variété !
» quel intérêt ! Ce n'est pas , observe-t-il très-judicieu-
>> sement , ce n'est pas que , dans la mythologie des
» Arabes , il y ait autant d'esprit et de goût que dans
> celle des Grecs. Les fables de ceux-ci semblent faites
394 MERCURE DE FRANCE ,
>> pour des hommes , et celles des autres pour des
>> enfans . »
Le succès que les Mille et une Nuits ont toujours.
obtenu prouve que la majorité des lecteurs partage
plutôt l'opinion de M. de Laharpe prosateur , que celle
de M. de Laharpe poëte. J'essayerai dans cet extrait
de développer les deux idées de ce grand critique , en
indiquant d'abord l'instruction que peuvent donner les
Contes orientaux sur les moeurs et les usages , et en
montrant par quelques rapprochemens la supériorité
des fictions grecques sur les fictions arabes : je parlerai
aussi de l'usage que quelques auteurs modernes ont pu
faire des conceptions dramatiques des Mille et une
Nuits .
Les moeurs des Arabes sont retracées très-fidélement
dans ces Contes. Ce n'est pas chez ces peuples qu'il faut
chercher des femmes d'une vertu bien sévère : entourées
d'eunuques , livrées en grand nombre à un maître dédaigneux
, elles ne sont sages que par contrainte. La
force seule et l'absence des occasions leur tiennent lieu
de principes. Aussi dès qu'elles peuvent échapper un
moment à la surveillancě , s'abandonnent-elles sans réserve
à celui qui a bravé tous les dangers pour les approcher.
Il n'est pas rare même de leur voir faire les
avances : profitant de la liberté qu'elles ont d'aller faire
des emplètes , elles s'en servent pour donner des rendezvous
; et les boutiques des Juifs sont presque toujours
le théâtre de ces entrevues périlleuses . Quelle différence
entre ces moeurs , et celles de l'Europe policée ! Tous
les agrémens de la société sont bannis ; les femmes qui
doivent en être l'ame sont abruties ; ne pouvant inspirer
l'estime par leur vertu , puisque la violence seule
leur fait remplir leurs devoirs , elles tombent dans un
découragement qui leur enlève toutes les qualités aimables
et solides de leur sexe . Les Mille et une Nuits n'offrent
donc pas , comme nos romans , de ces amantes
fidèles qui , ayant fixé leur attachement sur un seul
objet , lui sont attachées plus encore par les doux rapports
de l'ame que par la sympathie physique. L'amour
même , tel que nous le concevons , n'y existe pas. Ce
n'est pas d'ailleurs un bien grand mal , car la peinture
FEVRIER 1808. 395-
des passions , quelque pures qu'elles soient , n'est jamais
exempte de danger.
Les autres détails de moeurs sont beaucoup plus intéressans
que ceux qui concernent les femmes : ils présentent
une idée très-juste du sort des hommes dans
l'Orient. Tantôt élevés au faîte des honneurs et des
richesses , tantôt plongés dans la misère et dans l'abjection,
ils se laissent éblouir par les faveurs du destin ,
et souffrent ses rigueurs avec résignation. Croyant qu'ils
ne peuvent échapper à leur destinée , ils n'ont ni cette
modération , par laquelle , dans nos moeurs , les hommes
heureux savent désarmer l'envie , ni ce courage actif
qui fait vaincre le malheur quelque terrible qu'il soit .
Les apologues sont nés dans l'Orient. Au milieu des
délices monotones d'une vie oisive , les hommes veulent
être amusés par des fables. Quiconque parvient à leur
procurer ce délassement est sûr detrouver grâce devant
oux. Aussi le cadre des Mille et une Nuits est-il fondé
sur cette idée : ce n'est que par des contes intéressans
que la sultane échappe tous les jours à la mort. La collection
offre un grand nombre d'autres exemples de
l'ascendant qu'avait cette dernière ressource du faible
sur les esprits les plus durs et les plus sévères .
Elle présente aussi plusieurs usages de la cour des
Califes qui méritent l'attention des observateurs. Une
des peintures de ce genre qui excite le plus de curiosité
, est la description du cérémonial qui avait lieu le .
matin dans le palais du célèbre Haronn Alraschid. Ce
détail se trouve dans Abon Hassan , ou le Dormeur
éveillé , l'un des plus jolis Contes de ce recueil ; on y
voit la manière dont se tenait le conseil , les formes
qu'on observait pour le rapport et le jugement des
affaires , la promptitude avec laquelle les ordres étaient
donnés et exécutés ; enfin les soins qu'on apportait à..
la police , qui , comme on sait , était souvent faite par
le calife lui-même , lorsqu'il sortait la nuit avec Giafar
et le fidèle Mesrour.
M. de Laharpe observe que plusieurs fictions des
Mille et une Nuits sont tirées des poëtes grecs , et cite
principalement celles qui ont rapport à Phèdre et à Circé :
j'en remarquerai une qui me paraît être une imitation
(
396 MERCURE DE FRANCE,
plus exacte d'Homère : elle se trouve dans un des
voyages de Sindbad le Marin. L'histoire de ce voyageur
, l'une des plus agréables du recueil , est amenée
d'une manière très-conforme aux moeurs des Orientaux.
Un pauvre homme , dans le moment le plus chaud du
jour et accablé sous le poids d'un fardeau , se trouvant
près d'un palais magnifique , il porte envie à la fortune
du maître ; celui - ci le fait entrer , et lui raconte par
quels travaux pénibles et par quels dangers il est parvenu
à se procurer tant de richesse. Le récit d'un des
voyages est une imitation visible de l'épisode de Polyphême
dans l'Odyssée. Je comparerai les circonstances
dans lesquelles les deux auteurs se sont rencontrés ; et
l'on verra la différence qui existe entre la manière
d'Homère et celle du conteur arabe .
Le poëte grec peint ainsi Polyphême :
(1) « Là , demeure un terrible geant , loin de tous les
>>>habitans de ces bords : sa seule occupation est de mener
>> paître ses troupeaux ; il n'a de commerce avec au-
>> cun des autres cyclopes , et roule en son esprit des
>>projets noirs et cruels. Monstre affreux , il inspire
>>> l'épouvante : il ne ressemble point à la race que nour-
>> rit le froment ; on croit voir un roc isolé , dont le
>> front hérissé de forêts domine toute une longue chaîne
>> de montagnes . »
Cette peinture est grande et terrible ; elle n'offre rien
de dégoûtant ; celle de l'auteur des Mille et une Nuits
lui est bien inférieure.
<< Aussitôt , dit le voyageur , nous vimes sortir une
>>>horrible figure d'homme noir de la hauteur d'un grand
>>palmier. Il avait au milieu du front un seul oeil rouge
>> et ardent comme un charbon allumé. Les dents de
>> devant qu'il avait fort longues e fort aiguës lui sor-
>>> taient de la bouche qui n'était pas moins fendue que
>> celle d'un cheval ; et la lèvre inferieure lui descendait
>> sur la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles d'un
>> éléphant , et lui couvraient les épaules. Il avait les
>> ongles crochus et longs comme les griffes des grands
>> oiseaux. >>
(1) Je me suis servi de la traduction de M. Bitaubé.
a
1
FEVRIER 1808. 397
1
Cette exactitude scrupuleuse de description ne fait un
bon effet ni dans la poësie , ni dans les récits romanesques.
Homère ne l'emploie jamais ; et quand il peint
ses héros , ce n'est que par un trait qui donne plutôt
une idée de leurs vertus ou de leurs vices , que de leur
figure. Les poëtes italiens ne se sont pas assez préservés
de ce défaut: pour en avoir une idée , il suffirait de
comparer le portrait d'Alcine dans Roland furieux à
celui d'Hélène dans l'Iliade ; l'un , quoique plein d'imagination
et de grâces , a presque l'air d'un signalement ;
l'autre , au contraire , qui consiste principalement dans
l'admiration des vieillards , indique la plus belle femme
qui ait existé , quoique le poëte ne peigne aucun de ses
traits . Mais revenons au cyclope avec lequel il faut convenir
qu'Hélène a bien peu de rapport. Homère raconte
la mort des deux compagnons d'Ulysse dévorés par
Polyphême :
<<Tout à coup il fond sur nous , étend sur deux des
➤ miens ses bras formidables , et les empoignant à la
>> fois , il les brise contre le roc , comme de jeunes faons :
>> leur cervelle et leur sang jaillissent et coulent en
>> ruisseaux dans la caverne. Puis il les démembre et
>> les dévore ; tel qu'un lion féroce , il s'abreuve de leur
>> sang , suce leur moëlle ; il ne reste d'eux ni intestins ,
▸ ni os .
Le conteur arabe s'étend beaucoup plus sur ces horribles
circonstances : cependant son héros est dans un
danger encore plus pressant que celui d'Homère :
,
« Quand il nous eut bien considérés , dit Sindbad ,
>>il s'élança vers nous ; et , s'étant approché , il étendit
» la main sur moi , me prit par la nuque du cou , et
» me tourna de tous côtés , comme un boucher qui
>> manie une tête de mouton. Après m'avoir bien regardé ,
» voyant que j'étais si maigre queje n'avais que la peau
» sur les os il me lâcha. Il prit les autres tour à tour ,
>> les examina de la même manière ; et , comme le ca-
>>pitaine était le plus gras de tout l'équipage , il le tint
>> d'une main , ainsi que j'aurais tenu un moineau , et
» lui passa une broche au travers du corps : ayant
>> ensuite allumé un grand feu , il le fit rotir et le man-
> gea à son souper dans l'appartement où il s'était
>> retiré. >>
:
398 MERCURE DE FRANCE ,
Ulysse et Sindbad se servent du même moyen pour
échapper à leur ennemi. Dans l'Odyssée , le héros ,
pendant l'absence du cyclope , s'empare de la massue ,
la coupe de manière à en faire un pieu , la fait durcir
au feu et la cache. Quand Polypheme est de retour ,
il l'enivre : le monstre tombe dans un sommeil profond:
<<<Alors , poursuit Ulysse , je plonge la barre d'olivier
>>dans un grand tas de cendres embrâsées , et j'exhorte
>>mes compagnons pour qu'aucun d'eux , se laissant
>>maîtriser par l'effroi , ne m'abandonne au fort du
>>péril. Le tronc vert allait s'euflammer , et par l'ex-
>>trémité , était d'un rouge ardent : je me hâte de le
>> tirer du feu , et cours vers notre ennemi. Autour de
>> moi se pressaient mes compagnons : un Dien nous
>> inspire de l'audace. Ils portent le pieu aigu sur l'oeil
>> ducyclope : moi , prenant le haut de ce pieu , je l'en-
>> fonce et le tourne entre mes mains. Tel le construc-
>> teur , creusant une forte poutre , fondement d'un na-
>> vire , conduit le sommet de la longue tarière , que
>> sans relâche ses compagnons , avec des brides , tirent
>> de l'un et de l'autre côté , et font tourner d'un mou-
>> vement impétueux : tel , avec le secours des miens ,
>>j'agite dans l'oeil du monstre l'olivier embrâsé et dé-
<>> vorant. Le sang jaillit autour de la pointe ardente ,
>> la vapeur de la prunelle qui est toute en feu , con-
>> sume en un moment les paupières et le sourcil , pen-
>> dant que ses racines pétillentavec éclat dans la flamme :
>> et comme à l'instant qu'un prudent forgeron , pour
>> donner au fer la trempe qui le fait résister au tems ,
>> plonge dans l'eau froide une hache ou une scie toute
>> brûlante , l'eau mugit , et l'air est déchiré par un siffle-
>> ment sonore ; ainsi l'oeil bouillonnant siffle et mugit
>> autour de la massue embrâsée . >>
Homère, comme on le voit , a répandu les trésors de
la poësie sur cette description si difficile à faire sans
inspirer le dégoût. Deux comparaisons parfaitement
justes donnent de la vie à ce tableau ; et l'émotion qu'on
éprouve n'est pas portée trop loin. Le conteur arabe
suit une marche toute contraire ; il raconte sèchement
cet événement horrible , et ne cherche à l'ennoblir par
aucun ressort poëtique. -
FEVRIER 1808. 599
3
-
1
1
1
F
<<Nous retournâmes au palais , dit Sindbad , vers la
>> fin du jour , et le géant y arriva peu de tems après
>> nous. Il fallait encore nous résoudre à voir rôtir un
>> de nós camarades. Mais enfin voici de quelle manière
>> nous nous vengeâmes de la cruauté du géant. Après
>> qu'il eut achevé son détestable souper , il se coucha
>> sur le dos et s'endormit. D'abord que nous l'enten-
>> dîmes ronfler selon sa coutume , neuf des plus hardis
>> d'entre nous et moi , nous prîmes chacun une broche ,
>> nous en mîmes la pointe dans le feu pour la faire
>> rougir , et ensuite nous la lui enfonçâmes dans l'oeil
>> en même tems , et nous le lui crevâmes . >>>
Je ne pousserai pas plus loin ce rapprochement si
peu favorable aux Mille et une Nuits : il suffit pour
prouver qu'en général , comme l'a très - bien observé
M. de Laharpe , les Contes arabes sont faits pour les
enfans , tandis que les fictions d'Homère sont faites pour
les hommes. Mais, ajoute ce célèbre critique , ne sommesnous
pas toujours un peu enfans ? et tout ce qui frappe
notre imagination sans s'écarter d'un naturel conven'u,
n'est-il pas en droit de nous plaire ? Les mille et une
Nuits offrent aussi quelques imitations de nos livres
saints : on y trouve en partie l'histoire de Joseph ; et
jepense que le trait du jeune Daniel qui , dans une affaire
épineuse , distingue les vrais coupables , et prononce un
jugement qui paraîtrait invraisemblable , s'il n'était pas
inspiré par l'Esprit saint , a donné à l'auteur arabe l'idée
d'un jugement du même genre rendu par un enfant.
Ce Conte est un des plus agréables du recueil ; et je
craindrais d'en diminuer le charme en cherchant à
l'analyser.
Mais c'est principalement dans l'ancienne Mythologie
que l'auteur arabe paraît avoir puisé son merveilleux .
J'en citerai encore un exemple. Un certain Bedreddin
Hanan est protégé par un génie qui veut lui procurér
la main dela fille d'un Visir , condamnée le jour même
à épouser un bossu. Le génie n'emploie pas d'autre
moyen que de donner à son protégé une ceinture remplie
d'un trésor inépuisable , et de lui prescrire de répandre
l'or à pleines mains , jusqu'au moment où il se
sera procuré l'entrée de l'appartement de sa maîtresse.
400 MERCURE DE FRANCE ,
Bedreddin obéit , et les promesses du génie sont réa
lisées . Cette idée est visiblement prise dans la métamorphose
de Jupiter en pluie d'or , métamorphose qui l'introduit
sans difficulté dans la tour où Danaé est renfermée.
Cette histoire me rappelle un Conte arabe qui
ne se trouve pas dans les mille et une Nuits , et qui a
aussi des rapports avec la fable de Danae. Il n'est pas
étonnant que les Arabes aient tourné cette fiction de
plusieurs manières ; l'amour excessif de l'or , dont ils
sont généralement atteints , a dû nécessairement leur
faire présumer que rien ne pouvait lui résister.
Un calife de Cordoue avait une esclave qu'il aimait
éperdûment : cette jeune femme , par un caprice assez
ordinaire aux belles , se brouilla avec le prince , quoiqu'il
ne lui eût donné aucun sujet de mécontentement.
Elle s'enferma dans son appartement , et jura qu'on en
murerait plutôt la porte que de la décider à recevoir
son maître. Grande rumeur dans le sérail. Le chef
des eunuques , consterné , alla rendre compte au prince
de l'arrogance de cette nouvelle Roxelane : Abderame ,
aussi galant et plus libéral encore que Soliman , ordonna
qu'on murât la porte de sa favorite avec des pièces d'or
et d'argent , et qu'elle y demeurât enfermée jusqu'à ce
qu'elle eût consenti à disposer de ce mur précieux.
On prétend que le soir même ilfut admis auprès d'elle.
Quelques conceptions des Mille et une Nuits ont été
mises avec succès au théâtre . L'histoire de Noureddin
offre absolument le même sujet que le Dissipateur de
Destouches . Ce jeune homme , ayant recueilli un riche
héritage , le dissipe de la manière la plus folle ; il prodigue
sans utilité des sommes immenses , et met si peu
de discernement dans ses bienfaits qu'il n'inspire aucune
reconnaissance. Quand son maître-d'hôtel l'avertit du
mauvais état prochain de ses affaires : « Va, va , lui
>> dit-il , je me fie bien à toi , aie seulement soin que je
>> fasse bonne chère . >> Cependant Noureddin croit que
tous ceux qui profitent de ses prodigalités sont ses amis ,
et qu'il peut compter sur eux en cas de besoin. Ces
derniers ne manquent pas de l'enivrer de flatteries ,
tant qu'ils ont quelque chose à espérer de lui. Lui faiton
l'éloge d'une de ses plus belles terres ? « Je suis ravi
qu'elle
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qu'elle vous plaise , répond - il , qu'on m'apporte une
plume , de l'encre et du papier , et que je n'en entende
plus parler ; c'est pour vous , je vous la donne. >> Au
milieu d'une partie de plaisir que Noureddin fait avec
ses amis , le maître-d'hôtel vient lui annoncer qu'il est
absolument ruiné : tous les convives forment aussitôt le
projet de l'abandonner , et le quittent ensuite successivement
en lui donnant différens prétextes. Noureddin
n'aperçoit pas leur motif , et croit toujours pouvoir
compter sur leurs secours. Le lendemain il va chez
eux , trouve leurs portos fermées , et reçoit même des
outrages de leurs esclaves.
Tous ces détails sont dans la comédie du Dissipateur.
Même prodigalité de la part de Cléon , même confiance
aveugle dans son homme d'affaires , même faiblesse pour
les flatteries de ses prétendus amis , même résultat de
cette conduite insensée. Mais Noureddin ne prend pas
la chose aussi sérieusement que Cléon : il lui reste une
belle persienne avec laquelle il s'engage dans de nouvelles
aventures , sans jamais se corriger .
M. Collin d'Harleville a pu trouver dans l'histoire
d'Alnaschar la première idée de sa comédie des Chateaux
en Espagne. Ce Conte a aussi de grands rapports avec
la Fable de la laitière. Après la mort de son père ,
Alnaschar hérite d'une somme de cent dragmes : jamais
il ne s'est vu tant d'argent. Il délibère sur l'usage qu'il
en fera ; et le résultat de ses réflexions est d'acheter une
balle de verrerie pour la revendre. Calculant tous les
profits qu'il peut faire , il se figure qu'il aura une grande
fortune , et s'occupe aussitôt de la manière dont il l'emploiera.
<< J'acheterai , dit-il , une belle maison , de grandes
>> terres , des esclaves , des eunuques , des chevaux ; je
>> ferai bonne chère et du bruit dans le monde. Je ferai
>> venir chez moi tout ce qui se trouvera dans la ville
>> de joueurs d'instrumens , de danseurs et de danseuses.
>> Je n'en demeurerai pas là , et j'amasserai , s'il plaît à
» Dieu , jusqu'à cent mille dragmes. Lorsque je me
>> verrai riche de cent mille dragmes , je m'estimerai
>> autant qu'un prince , et j'enverrai demander en ma-
>> riage la fille du grand-visir , en faisant représenter
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DE
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402 MERCURE DE FRANCE ,
1
>> à ce ministre que j'aurai entendu dire des merveilles
>> de la beauté , de la sagesse , de l'esprit et de toutes
>> les autres qualités de sa fille , et enfin que je lui don-
>>nerai mille pièces d'or pour la première nuit de nos
>> noćes. Si le visir était assez malhonnête pour me re-
>>> fuser sa fille , ce qui ne saurait arriver , j'irai l'enlever
>> à sa barbe , et je l'emmènerai malgré lui chez moi . »
Alnaschar s'étend ensuite sur les fêtes qu'il donnera
pour les noces. Rien n'égale sa magnificence. Il se propose
bien aussi d'avoir toute la hauteur qui conviendra
a sa fortune.
<< Il n'y aura pas , dit -il , de maison mieux régléé
>> que la mienne. Je serai toujours habillé richement.
>>> Lorsque je me retirerai le soir avec ma femme , je
>> serai assis à la place d'honneur , où j'affecterai un
>> air grave sans tourner la tête à droite ou à gauche.
>> Je parlerai peu , et pendant que ma femme belle comme
>> la pleine lune demeurera debout devant moi avec
>> tous ses atours , je ne ferai pas semblant de la voir.
>> Ses femmes qui seront autour de moi me diront :
>> Notre cher seigneur et maître , voilà votre épouse ,
» votre humble servante devant vous ; elle attend que
» vous la caressiez , et elle est bien mortifiée de ce que
» vous ne daignez pas seulement la regarder ; elle est
» fatiguée d'etre si long- tems debout : dites-lui.au moins
• » de s'asseoir. Je ne répondrai rien à ce discours , ce
» qui augmentera leur surprise et leur douleur. Elles
>> se jetteront à mes pieds , et , après qu'elles y auront
> demeuré un tems considérable à me supplier de me
>>>laisser fléchir , je leverai enfin la tête , et je jetterai sur
>> elle un regard distrait ; puis je me remettrai dans la
> même attitude . >>>
Ce Château en Espagne est du meilleur comique. I
est assez naturel qu'un homme du peuple qui se croit
très-riche se propose d'imiter les travers des grands
seigneurs plutôt que leurs qualités estimables. M. Collin
d'Harleville a été moins heureux en peignant les rêves
de Victor. Je rappellerai cette tirade qui d'ailleurs est
charinante sous le rapport poëtique , et l'on pourra
comparer la folie du valet de Dorlunge à celle d'Alnaschar
:
FEVRIER 1808. 403
1
1
,
Si je gagnais pourtant le gros lot ! .... Quel bonheur !
J'acheterais d'abord une ample seigneurie ....
Non , plutôt une bonne et grasse métairie
Oh oui,dans ce canton , j'aime ce pays-ci ,
Et Justine d'ailleurs me plaît beaucoup aussi .
J'aurai donc à mon tour des gens à mon service !
Dans le commandement , je serai peu novice ;
Mais je ne serai point dur , insolent , ni fier ,
Et me rappellerai ce que j'étais hier.
Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie.
Moi ! gros fermier ! j'aurai ma basse-cour remplie
De poules , de poussins que je verrai courir !
De mes mains , chaque jour , je prétends les nourrir .
C'est un coup-d'oeil charmant , et puis cela rapporte ,
Quel plaisir , quand le soir , assis devant ma porte ,
J'entendrai le retour de mes moutons bêlans ;
Quand je verrai de loin revenir à pas lents
Mes chevaux vigoureux et mes belles genisses !
Ils sont nos serviteeuurrss ,, elles sontnos nourrices ,
Et mon petit Victor , sur son âne monté ,
Fermant la marche avec un air de dignité.
Plus heureux que monsieur le Grand-Turc sur son trône,
Je serai riche , riche , et je ferai l'aumône.
Ces projets de bonheur et de bienfaisance sont parfaitement
exprimés ; mais ils rendent la situation moins
*comique que si Victor avait des sentimens opposés. Alnaschar
est bien plus plaisant avec sa fierté. Les rêves
de ces deux hommes finissent à peu près de même :
Victor perd son billet de loterie ; Alnaschar , supposant
toujours qu'il maltraite la fille du visir , lui donne un
coup de pied : ce coup attrape le panier de verrerie ,
brise tout ce qu'il contient ; et par ce dénouement aussi
gai qu'imprévu , le pauvre Alnaschar redevint gros Jean
comme devant .
Je pourrais citer encore plusieurs conceptions dramatiques
qui paraissent avoir été puisées dans les Mille
et une Nuits ; mais ces rapprochemens me feraient
passer les bornes que je me suis prescrites. Ceux que
j'ai présentés suffisent pour montrer que ces Contes ne
sont pas moins curieux pour la peinture des moeurs et
des caractères que pour le merveilleux et les descriptions.
?
CC 2
404 MERCURE DE FRANCE ,
Je n'ai point parlé de cette dernière partie qui tient
une si grande place dans les Mille et une Nuits. On
n'y voit que palais superbes , que jardins délicieux ,
que fètes brillantes , que festins somptueux. Ces peintures
ne sont pas sans intérêt , parce qu'elles nous
donnent une idée de la magnificence des anciens califes.
Mais elles sont quelquefois trop prodiguées ; elles s'étendent
trop minutieusement sur les détails ; et l'on
pourrait , sans beaucoup de restriction , appliquer à
l'auteur ces vers de Boileau :
S'il rencontre un palais , il m'en dépeint la face :
Il me promène après de terrasse en terrasse :
Ici s'offre un perron , là règne un corridor ,
Là ce balcon s'enferme en un balustre d'or :
Il compte des plafonds les ronds et les ovales ;
Ce ne sont que festons , ce ne sont qu'astragales .
M. Caussin de Perceval , en donnant la suite des
Mille et une Nuits , a revu avec soin le travail de
M. Galland. Ce dernier avait un style facile et naturel
qui convenait parfaitement au genre ; mais , travaillant
précipitamment , il manquait souvent de correction;
toutes les fautes échappées à ce traducteur sont
corrigées , et l'ouvrage y gagne beaucoup. Dans un
autre extrait , je parlerai des deux derniers volumes
qui appartiennent à M. Caussin de Perceval , et je me
féliciterai de joindre mon suffrage à ceux que ce savant
estimable a déjà obtenus. PETITOT.
ESSAIS POÉTIQUES SUR LA THEORIE NEWTONIENNE
, tirés de l'Atlantiade , poëme inédit ; par
NÉPOMUCÈNE - LOUIS LEMERCIER. A Paris , chez
Léopold Collin , libraire rue Gilles-Coeur , n° 4.
De l'imprimerie de Didot jeune. - 1808.
?
LES fragmens que nous annonçons ne sont que la
partie la moins étendue d'un poëme intitulé , l'Atlantiade
, que M. Lemercier nous prépare. Il annonce ,
dans son discours préliminaire , qu'ilappelle réflexions
générales sur l'invention , que la submersion de l'île
Atlantide, dont a parlé Platon , est le sujet qu'il doit
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=
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ytraiter. Les fragmens qu'il rublie forment une espèce
de théogonie, fort différente de celle d'Hésiode. Ce poëte
grec , qui ne pouvait avoir en physique que les connaissances
de son tems , fondées plutôt sur des hypothèses
que sur des réalités , inventa des Dieux corporels ,
qu'il fit présider aux phénomènes du ciel et de la terre.
Ainsi Saturne fut le Dieu du tems ; Jupiter , de la foudre
, Neptune , de la mer ; Pluton , des enfers , Apollon ,
du jour , etc. Les mensonges qui plaisent plus à l'imagination
que la vérité qui est si sévère , il put se livrer,
dans sa riante Théogonie , à un vague poëtique qui en
fait le charme. Il fit des hommes de ses Dieux et des
femmes de ses déesses. Il leur prêta les passions inhérentes
à la nature humaine; il les peignit susceptibles
de haine et d'amour. Les Dieux terrestres , dont Pan
était le chef, comme Jupiter l'était des Dieux Olympiens
, se rapprochèrent encore davantage dans son
systême de l'homme qu'il avait pris pour modèle. Quelques-
uns même,,pouvaient mourir comme les Hamadriades
qui périssaient avec les arbres auxquels elles
présidaient. Or , on sent combien une divinité , qui
peut être malheureuse , souffrir , mourir même , doit
être intéressante aux yeux de l'homme qui , par son
essence , est susceptible de bonheur ou de malheur , et
qui doit un jour cesser d'être. Ce changement d'état et
de forme , que les passions plus ou moins exaltées de
ces Dieux ou Déesses , ou Nymphes , hâtaient ou retardaient
, jetait dans les scènes de leur immortalité ou
de leur vie , un mouvement et une variété dont nous
ne croyons pas qu'aucun autre systême , poëtiquement
parlant , puisse offrir une juste compensation. Aussi
cette Théogonie a-t-elle fait une grande fortune. Elle a
même survécu , jusqu'à ce jour , à la religion qui l'avait
consacrée , et qui ne subsiste plus. La poësie resta
payenne, même lorsque Constantin et Théodose eurent
fait monter le christianisme sur le trône du monde ; et
Honorius et Arcadius , fils de ce dernier empereur , et
aussi chrétiens que lui , ne purent empêcher Claudien ,
Ausone et Boëce , qui les louèrent tant , de faire intervenir
les divinités payennes dans les scènes dont ils
s'efforçaient d'animer et d'échauffer les froids panégy406
MERCURE DE FRANCE,
le
riques de ces princes assez médiocres. Sannazár ne
rougit pas d'employer les divinités payennes dans la
machine de son poëme de Partu Virginis. M. Lemercier,
que plan de son ouvrage portait à exposer des
phénomènes d'une physique fondée sur des vérités immortelles
, qui devait développer et discuter les augustes
et sévères théories de Copernic , de Képler , de Galilée
, de Newton , de Lavoisier , sur la place fixe que le
soleil occupe dans notre systême planétaire , sur le mouvement
des autres planètes , sur les lois de la gravitation
, sur ces émanations de la lumière et du calorique
qui s'échappent spontanément et instantanément
de l'astre du jour , a crudevoir inventer une Théogonie
toute différente de celle d'Hesiode. Avant M. Lemercier
, Voltaire , qui , sans quitter le domaine des
arts et des belles-lettres , faisait souvent des excursions
sur celui des sciences , avait prouvé qu'on peut parler
en beaux vers des grandes vérités que ces sciences
révèlent , sans les allier aux divinités mensongères du
vieil Olympe. Le morceau sur le vrai systeme du
monde , qui se trouve dans le septième chant de la
Henriade , et sur-tout l'Epître dédicatoire de l'Essai
sur les Elémens de Newton , à la célèbre Emilie de
Breteuil , marquise du Châtelet , offrent ces vérités
revêtues de tout le charme de la plus brillante poësie ,
el cependant , à l'exception des noms de quelques planètes
que ce grand-homme n'osa pas changer , ne rappellent
aucun de ceux des divinités du paganisme :
mais enfin Voltaire ne crut pas que le tems fût encore
arrivé où l'on pût créer une Théogonie nouvelle ; et
sur-tout la faire adopter à ses contemporains. Soixante
et dix ans de plus à ajouter à la décrépitude- de cette
vieille Théogonie , ont donné à M. Lemercier l'audace
de vouloir la détrôner , et l'espoir d'en venir à bout.
On a voulu tourner en ridicule cette innovation , parce
que c'est aujourd'hui la mode de rire de tout , et surtout
de ce qu'on ne comprend pas. Nous , pour qui un
mauvais bon mot n'est pas une raison , et qui nous
souvenons , et aimons à rappeler à la mémoire des
autres que l'auteur de cette Théogonie nouvelle
avait déjà composé une tragédie où le goût antique
FEVRIER 1808 . 407
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1
respire dans toute sa pureté , et vient de nous donner
une comédie où le sel de Plaute qu'il ressuscite
avec succès , nous console de la fadeur des autres pièces
prétendues comiques , qui , à quelques exceptions près ,
éternisent , sur-tout depuis dix à douze ans , sur notre
théâtre, le persifflage et les madrigaux de l'écolede Dorat ;
nous croyons que tout ce qui sort de la plume d'un
poëte de ce mérite réclame une sérieuse attention , parce
qu'on ne peut manquer d'y trouver de l'imagination ,
de la profondeur et du talent. Nous n'oserons pourtant
prédire à sa theogonie nouvelle le bonheur, qu'a obtenu
la théogonie d'Hésiode. L'erreur est en général plus
heureuse que la vérité ; et leurs symboles ou attributs
ont ordinairement la même chance. Ainsi , sans discuter
si M. Lemercier a eu tort ou raison d'appeler la
lumière Lampélie, et la chaleur ou le calorique , Pyrophide
, mots qu'il a composés avec des étymologies , et
d'en faire deux divinités de son nouvel Olympe , parce
que l'avenir seul en décidera , nous allons voir si ces
fragmens ont le mérite du style qui fait vivre les ouvrages
, indépendamment des erreurs ou des vérités
qu'ils peuvent contenir. Cet examen est la vraie pierre
de touche de la poesie : et quoique les défauts ou les
beautés des vers ne soient point susceptibles d'une démonstration
mathématique , on peut cependant , par
le sentiment, les prouver jusqu'à l'évidence ; et c'est
pour cela que quelques journalistes citent si peu.
L'auteur feint , dans un morceau sur la gravitation
universelle , que la force centrifuge qu'il appelle Proballène
veut se soustraire à l'ascendant de la force centripète
qu'il nomme Barythée , que ces deux génies qui
en viennent aux mains , sont prêts à replonger l'Univers
dans le chaos , lorsque Psycolie qui est la déesse de
l'intelligence , leur parle , etsuspend leur fureur : il est
nécessaire d'avertir que l'auteur appelle Axigères les
demi-dieux qui président aux pôles , et Electrone la
déesse de l'électricité.
C'est ainsi qu'elle ( Psycolie ) parie aux deux frères divins ;
Et , réprimant bientôt leurs eniportemens vains ,
Ils s'apaisent au loin la discorde bannie
Perce d'horribles cris l'étendue iufinie . 1.
!
1
408 MERCURE DE FRANCE ,
:
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Elle eût voulu plonger dans la confusion
Tout l'ordre harmonieux de la création .
Les élémens émus s'allaient livrer la guerre ;
Déjà même tremblait notre double hémisphère ;
Des monts sous d'autres monts s'étaient ensevelis
Des fleuves et des mers avaient changé de lits .
Les flots furent brisés par de nouvelles îles .
Sous des volcaus subits disparurent des villes .....
Et vous , frêles humains , saviez-vous quels combats
De si haut ébranlaient votre monde ici-bas ?
Ah ! vous ignoriez même , atômes que vous êtes ,
Que , près de voir peucher l'équateur des planètes ,
Le soleil eût marqué sur tous leurs horizons
D'autres jours , d'autres nuits , d'inégales saisons
Qu'une sphère eût perdu ses brillans satellites ,
Et qu'un astre lointain en ses lentes orbites ,
De son pesant anneau dépouillé pour toujours ,
Enune heure eût rempli les trente ans de son cours .
Prêts à se réunir , les puissans Axigères ,
Dieux des pôles , tenant les grands appuis des sphères ,
Immortels , dont le front dans un azur glacé
Domine un océan de frimats hérissé ,
Veillant toujours debout en des nuits éternelles ;
Ces deux soutiens du pôle , assidus sentinelles ,
Se criaient l'un à l'autre : « Ah ! quel choc furieux ! ....
Ah ! je sens de ma main sortir l'axe des cieux ! ....
>> Redouble de vigueur , mon frère , un dieu le frappe .....
Oùdonc vais-je tomber , si mon appui m'échappe ?
Une fois renversé du point fixe où je suis ,
Me perdrai-je avec toi dans l'abîme des nuits ?
> Vois qu'au-delà des lieux où siégent nos demeures
>>L'étendue est sans borne et le tems n'a plus d'heures . »
Ils criaient , et l'espace en frémissait d'horreur,
La terre cependant au cri de leur terreur
S'emut , et sous les cieux changea la ligne oblique
Qui de son équateur écartait l'écliptique .
Le soleil , dès çe tems ,moins élevé sur lui ,
Resserra le chemin qu'il éclaire aujourd'hui .
Içi , le capricorne a borné sa lumière ;
Là , le cancer marchant la repousse en arrière,
La nature , tremblante à ces affreux instans ,
Des pôles ténébreux plaignait les habitans .
Déjà l'ombre s'accroît aux pieds des Axigères ,
Et l'exil du soleil noircit leurs hémisphères ;
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Tandis qu'à ses rayons qui brûlent l'équateur
L'atmosphère embrâsée élevant sa hauteur ,
De l'astre disparu soutient encor l'image
Sur l'horizon rougi du feu de son visage ;
Aux pôles toujours froids , l'air cache , en l'abaissant
Le disque resserré de l'astre encor présent ;
Mais consolant six mois leur région glacée ,
Ou , vide de chaleur , l'atmosphère est pressée ,
Deux faux soleils pâlis en des reflets trompeurs
S'exhaussent devant eux au prismė des vapeurs ;
Et , remplaçant le jour , l'aurore hyperborée
Réjouit de leur ciel la face colorée
Aux lueurs qu'Electrone allume dans l'éther
Qui ceint les flancs durcis de leur nocturne hiver.
Ce morceau , qui n'est pas sans quelques fautes faciles
à corriger , est rempli de très-beaux vers. Ovide avait
retracé d'un pinceau large et brillant la matière organisée
sortant des abîmes du chaos : M. Lemercier peint
ici à l'imagination une scène absolument contraire ,
c'est le chaos prêt à ressaisir l'Univers et ses mondes
que la discorde des deux forces qui les meuvent et les
gouvernent est prête à leur livrer ; et il ne lutte pas
avec désavantage contre un rival si redoutable. Les
bornes qui nous sont imposées nous empêchent de suivre
le poëte dans la série des phénomènes qu'il révèle à
notre intelligence , et qu'il embellit d'intéressans épisodes.
Nous terminerons cet article , en citant une
tirade où l'auteur introduit Théose , c'est-à-dire Dieu ,
partageant l'espace entre la nuit et la lumière. La
poësie en est riche ; et le lecteur jugera sans doute ,
comme nous , que M. Lemercier sait varier ses couleurs
, et les adapter habilement aux sujets qu'il traite.
Elle dit et Théose écoutant sa prière
Partagea l'étendue entre elle et la lumière.
Elle obtint que le tems , ministre de ses lois
Sur la moitié du monde en étendrait les droits ,
Que l'espace , aux instans de ses retoursfunèbres ,
Dépouillant la splendeur , se ceindrait des ténèbres .
Lampélie et la nuit reçurent ces décrets :
Contraintes tour- à- tour à se cacher leurs traits ,
L'une toujours fuit l'autre , et la lumière et l'ombre
De leurs pas comparés m'ont révélé le nombre.
1
410 MERCURE DE FRANCE ,
Cependant Hélion , père de la clarté ,
1
Pour consoler le tems et l'espace attristé ,
Dans le sein de la nuit veut qu'une Ephèse brille.
Vers elle avec mystère il envoya sa fille
Au doux front de Ménie ( la lune) attacher un bandeau ,
Diadême argenté , reflet de son flambeau.
Rendant grâce au soleil de sa lueur récente ,
La lune maria la lumière innocente
Au tems , Dieu fugitif; et leurs nombreux enfans
Sont les heures , les jours , les saisons et les ans ,
Dont le cercle égayé dansant avec les âges
Fait sourire en passant ses deux sombres visages ,
و
Nous avons dans ces deux citations , souligné quelques
vers que nous invitons l'auteur à polir davantage :
nous croyons mêmee, par intérêt pour sa gloire , dont
nous sommes aussi jaloux que lui , devoir l'avertir , que
dans sa période poëtique , il admet des combinaisons
de mots qui ordinairement ne sont reçues que dans la
prose , et sur-tout des phrases incidentes dont il abuse.
Cereproche fut fait autrefois à Marmontel qui se corrigea
de ce défaut. Nous sommes persuadés que M. Lemercier
ne nous en voudra pas de cette observation ,
et qu'il n'y verra qu'un nouveau témoignage de la haute
estime que nous avons pour son talent , consacré par
des succès si mérités . M.
1
HISTOIRE DES EMPEREURS ROMAINS , depuis Auguste
jusqu'à Constance Chlore , père de Constantin :
suivie d'une Notice sur la vie des Impératrices romaines
; par JACQUES CORENTIN ROYOU. A Parms ,
chez l'Auteur , rue de l'Eperon , nº 9 ; Lenormant ,
imprimeur-libraire , rue des Prêtres-Saint-Germainl'Auxerrois
, n° 17 .
Nous avions quatre grands corps d'histoire que leur
excessive étendue rendait presque inutiles et qui ne
servaient plus guère qu'a orner d'une longue file de
volumes uniformes les rayons de nos bibliothèques ;
THistoire Ancienne , par Rollin ; l'Histoire Romaine ,
par Rollin et Crevier ; T'Histoire des Empereurs , par
FÉVRIER 1808. 411
Crevier; et enfin l'Histoire du Bas-Empire, par Lebeau .
Nous ne sommes plus ces robustes lecteurs d'autrefois
que n'effrayaient point d'énormes et nombreux in-folia;
que ne rehutaient point ces matières solides qu'aujourd'hui
nous trouvons lourdes et indigestes . Le tems
de lire de gros ouvrages , comme celui d'en faire , est
passé pour nous : d'autres moeurs , de nouveaux usages
et sur-tout de nouveaux intérêts , un goût plus vif
et plus général pour la dissipation , le nombre toujours
croissant des ouvrageset des autres objets de curiosité
publique , tout cela est cause que nous n'avons
plus le loisir , le repos d'esprit et de corps nécessaire
pour nous livrer à de longues lectures . Nous n'avons
juste que ce qu'il nous faut de tems pour parcourir
les journaux , et feuilleter les nouveautés du jour ; c'est
à peine si les jeunes gens eux-mêmes , dans cette premièrree
ferveur de lecture qui leur fait ordinairement
dévorer tant de volumes qu'au moins ils auront lus
une fois dans leur vie, oseraient aujourd'hui s'embarquer
dans ces grandes histoires dont j'ai parlé: ils se
trouvent engagés trop tôt dans ce même tourbillon qui
nous entraîne .
Quelques écrivains , s'accommodant à notre faiblesse,
avaient imaginé de réduire en extraits fort succincts ,
tous les livres qui traitent des sciences usuelles ; ils
faisaient exactement comme ces médecins qui , pour
épargner à leurs malades le dégoût d'un breuvage en
plusieurs verres , leur en font prendre la substance dans
un petit nombre de globules solides ; mais cette méthode
avait de grands inconvéniens. En érudition
comme en médecine , les substances étendues et développées
sont celles qui profitent le plus ; celles qu'on
renferme sous un trop petit volume , passent ordinairement
à travers le corps et l'esprit , sans s'y arrêter ,
sans le pénétrer de leurs sucs, sans y déposer les germes
de la santé ou de l'instruction .
M. Royou a cherché , a trouvé le juste milieu entre
l'effrayante et inabordable prolixité de nos historiens
universitaires , et la briéveté trop peu profitable des
nombreux faiseurs de précis. Il a déjà refondu et réduit
l'Histoire Ancienne, celle du Bas-Empire, et celle
,
1
12 MERCURE DE FRANCE ,
des Empereurs dont il s'agit dans cet extrait ; il termine
en ce moment son travail sur l'Histoire Romaine.
Je ne connais ses deux premières Histoires que par
l'éloge qui en a été fait dans tous les Journaux : je
m'abstiendrai donc d'en parler, et je bornerai mes observations
à l'Histoire des Empereurs que j'ai sous
les yeux.
L'ouvrage de Crevier sur le même sujet est en douze
volumes ; mais pour le comparer , sous le rapport de
la dimension , avec l'ouvrage de M. Royou , il faut
compter onze volumes seulement , attendu que le douzième
est consacré tout entier à Constantin que M.
Royou n'a pas compris dans son Histoire des Empereurs
, parce que c'est par lui qu'il a commencé celle
du Bas-Empire, ainsi qu'avait fait M. Lebeau. M. Royou
adonc abrégé de sept volumes l'Histoire publiée par
Crevier. Sur quoi porte cette réduction considérable ?
Qu'est-ce que le lecteur y perd? Qu'est-ce qu'il y gagne
? C'est ce que je vais expliquer.
Crevier , disciple et continuateur de Rollin , n'avait
pas hérité de son talent ; la nature ne l'avait doué
ni d'une ame aussi douce , ni d'un esprit aussi facile ;
il n'avait pas cette diction abondante , fleurie , persuasive
et pour ainsi dire paternelle qui donne tant de
charme et d'intérêt aux ouvrages de Rollin. Voltaire
exprimait fort durement cette différence dans trois vers
de ses Etrennes aux sots.
Le lourd Crevier , pédant crasseux et vain ,
Prend hardiment la place de Rollin ,
Comme un valet prend l'habit de son maître.
L'épithète de lourd est bien méritée ; Crevier avait
aussi quelques droits à celle de vain , pour avoir osé
attaquer l'Esprit des lois : c'était un fort grand ridicule
que le bon professeur s'était donné là ; et l'on avait
pu lui dire , comme à Crébillon , le fils , qui se plaignait
de ce qu'on avait critiqué les tragédies de son
père : taisez-vous , grand nigaud ; ce ne sont pas vos
affaires . Crevier, nourri de la lecture des historiens
grecs et latins , pouvait , à bon titre , relever dans l'ouvrage
de Montesquieu quelques faits hasardés , quelques
citations fausses ; mais tout le reste, erreurs ou
}
FEVRIER 1808. 415
vérités , était trop au-dessus de la portée de son es
prit, et en censurant ce qu'il ne comprenait pas , il
avait fait preuve d'un zèle bien irréfléchi ou d'une
vanité bien aveugle. Ce même homme était beaucoup
plus propre à écrire l'Histoire Romaine , sous la République
et les Empereurs , c'est-à-dire , à compiler
les nombreux écrivains de l'antiquité qui ont traité
les différentes parties de cette Histoire. M. Royou , bon
juge en cette matière , semble lui accorder , sous ce
rapport , une sorte de supériorité sur Lebeau et même
sur Rollin ; il reconnaît au moins qu'il est plus substantiel
que l'un et l'autre. « Sobre en réflexions , ajoute-
>> t- il , jamais déclamateur , élaguant ou supprimant
>> les faits qui ne mériteut pas d'être conservés , Crevier
> permet plus difficilement de lutter avec lui de préci-
» sion; Lebeau , plus orné, plus vigoureux , est beau-
>> coup plus diffus, et moins historien. » Aussi , bien que
l'ouvrage de Crevier soit beaucoup moins volumineux
que ceux de Rollin , et sur-tout de Lebeau , M. Royou
n'a pas pu le réduire dans un moindre nombre de
volumes que les deux autres ; cependant , quelque
substantiel que fût Crevier , il y avait encore moyen
de resserrer sa narration sans qu'elle y perdît rien de
sa substance. Il n'a pas la verbosité d'un écrivain qui
veut flatter l'oreille par le nombre et la longueur soutenue
de ses périodes ; mais il a cette sorte de diffusion
ou plutôt cette lenteur de style particulière aux
hommes qui , manquant de facilité et de promptitude
dans l'esprit , ne savent pas tout d'un coup apercevoir
les résultats , et dégager un fait de ses circonstances
inutiles. M. Royou s'est approprié le fond de
ses récits , et s'attachant moins à supprimer ce qui
les alongeait , qu'à leur donner un autre tour plus vif
et plus rapide , il est plutôt un nouvel historien des
Empereurs , qu'un simple abréviateur de Crevier. J'affirme
, pour en avoir fait la fidelle et scrupuleuse comparaison
, que la vie d'Auguste , renfermée dans cent
cinquante pages environ de l'ouvrage de M. Royou ,
r. présente , pour la vraie valeur des choses , le nombre
et l'intégrité des faits , tout le gros volume de cinq
cents pages que Crevier a consacré à cette même vie.
MERCURE DE FRANCE ,
L
Qu'à cette différence matérielle d'étendue , on ajoute
celle qui existe , pour l'attention du lecteur , entre un
style pénible , herissé de latinismes ou de trivialités ,
et une diction constamment facile , élégante et noble ,
et l'on concevra de combien la nouvelle Histoire des
Empereurs est plus courte , plus aisée à lire et par
cela mème plus profitable que l'ancienne.
M. Royou assure qu'ila eu sans cesse sous les yeux
les originaux qui ont servi de guides à Crevier , et
qu'il y a pris bien des choses que celui-ci avait négligées.
On peut d'autant plus l'en croire , que Crevier
avait rendu la chose assez facile , en prenant le soin
d'indiquer à la marge les auteurs où il a puisé ; Crevier,
généralement judicieux , manque pourtant quelquefois
de cette critique pénétrante et philosophique qui fait
discerner prompiement, soit l'impossibilité d'un fait ,
soit l'altération qu'il a subie , démêler avec sagacité
et déduire avec précision les causes de l'une ou de l'autre.
M. Royou en a fait un assez fréquent usage , en rejetant
ou expliquant certains récits que Crevier avait
adoptés sans examen ou sans restriction. En fait d'histoire
ancienne , la crédulité et le pyrrhonisme sont
deux écueils également à craindre les uns , frappés
d'une trop profonde vénération pour l'antiquité , mẹ
se permettraient pas le moindre doute sur tout ce
qu'elle nous a transmis ; les autres , se fiant trop peutêtre
aux lumières de l'esprit , et sur- tout rapprochant
trop les bornes du possible , sont toujours disposés à
répousser ce qui choque leur raison, les idées et les
moeurs de leur siècle . Ce sont , pour ainsi dire , deux
differentes sectes d'historiens : Rollin est à la tête de
la première ; Voltaire est le chef de la seconde ; M.
Royou paraît n'appartenir ni à l'une ni à l'autre : il
croit et il doute avec une égale circonspection,
AUGER.
:
VOYAGE PITTORESQUE de Constantinople et des
rives du Bosphore , d'après les dessins de M. MELLING,
dessinateur et architecte de Hadigé-Sultane , soeur du
Grand-Seigneur ; ouvrage dédié à S. M. l'EMPEREUR
FÉVRIER 1808. 415
1
1
1
:
ET ROI. Volume grand in-folio , format atlantique.
A Paris , de l'imprimerie de P. Didot l'ainé , chez
MM. Treuttel et Wurtz , libr. , rue de Lille , nº 17
(à Strasbourg , même maison de commerce ) ; Melling
, rue de Condé , nº 5 ; Née , rue des Franes-
Bourgeois-Saint-Michel (1) .
9
CET ouvrage important fut annoncé dans l'avantdernier
N° de la Revue philosopltique , peu de tems
avant sa réunion avec le Mercure ; on y donna un
extrait détaillé du prospectus, et l'on promit de rendre
compte de la première livraison qui paraissait alors .
Différentes raisons , qui ne peuvent intéresser le public ,
nous ont empêché de remplir jusqu'à présent celle
promesse. Cependant la/seconde livraison vient aussi
de paraître . Les amis des arts et les lecteurs curieux de
connaître dans ses plus intéressans détails une contrée
vers laquelle plusieurs motifs,attirent maintenant l'attention
, nous sauraient mauvais gré de différer plus
long-tems cette annonce. Elle sera simple et brève. Ce
sont ici de ces objets qui n'exigent aucune discussion ,
et dont l'énonciation suffit en quelque sorte à leur éloge.
Suivant l'engagement pris dans le prospectus , char
cune de ces deux livraisons contient quatre gravures ,
avec un discours explicatif des objets. qu'elles représ
sentent. singt
La première livraison renferme : 1º. le kiosque de
Bebek , pavillon destiné aux conférences des ministres
de la Porte-Ottomane avec ceux des puissances étrangères.
Bebek est un des villages qui continuent , eu
quelque sorte , les faubourgs de Constantinople , placés
sur les rives opposées à la pointe du sérail. Le kiosque
qui porte son nom est comme adossé à ce village . Il est
situé dans l'enfoncement d'une petite baie qui s'ouvre
(1) On peut souscrire aussi chez les principaux libraires et marchands
d'estampes de la France et des pays étrangers .
L'ouvrage entier sera composé de 48 estampes , et publié en douze
livraisons qui paraîtront de quatre en quatre mois. Le prix de chaque
livraison est de 100 fr. pour les Souscripteurs , et de 120 fr. pour ceux
qui n'auront pas souscrit. Les épreuves avant la lettre , qui ne seront
livrées qu'aux Souscripteurs , seront de 150 fr . par livraison. La liste des
Souscripteurs sera imprimée et placée au commencement de l'ouvrage .
416 MERCURE DE FRANCE ,
entre deux caps , qui s'appelait autrefois le golfe des
Echelles , nom qu'elle tenait d'une sorte de jetées communes
dans ces mouillages. Le kiosque se déploie sur
ces belles rives , dans une étendue de cent-vingt pieds.
L'architecture n'en est ni belle , ni solide ; mais elle
plait par son genre mixte et bizarre , et par cet air de
légéreté que portent en général les constructions des
Turcs. Cebâtiment , qui compte à peine vingt-cinq ans
d'existence , a déjà été reconstruit presque en entier.
C'est le célèbre et féroce Hassan , capitan ou capoudanpacha
, qui l'a fait bâtir. Il en fit don au sultan son
maître , et on l'a fixé depuis , pendant l'été , pour les
conférences du Reïs-Effendi , ou ministre des relations
extérieures , avec les ambassadeurs et les ministres
étrangers. C'est de cette circonstance que l'artiste a
formé la scène qui anime son tableau. Elle représente
l'ambassadeur de France se rendant en bateau , avec sa
suite , de sa maison de campagne à Bebek , pour conférer
avec le ministre Ottoman. Les plus petits détails
de l'édifice sont rendus avec fidélité , et l'oeil en saisit
parfaitement l'ensemble. Les ombrages d'un jardin ,
peu étendu , s'élèvent derrière le kiosque : son enclos
touche presque au village ou bourg de Bebek , dont on
aperçoit quelques maisons. Le tout forme le coup-d'oeil
leplus pittoresque et le plus agréablement varié.
2º. Vue de la partie occidentale du Buyuk-Déré.
Ce village est l'un des plus beaux de ceux qui sont
placés sur les rives européennes du canal, et qui n'offrent
pas des aspects moins riches que ceux de la côte
d'Asie. Il est à environ quatre lieues de Constantinople ,
et à trois de la mer Noire , dans un golfe du même
nom , auprès d'une prairie qui forme l'ouverture d'une
vallée , le rendez-vous de promenade le plus connu et
le plus riant de tout le pays. Les maisons du bourg ,
entre-mêlées de cours et de jardins , s'étendent dans
l'espace d'une demi-lieue , au moins , le long du canal ,
depuis la prairie jusqu'à son extrémité orientale. C'estlà
que plusieurs familles européennes , et sur-tout les
ministres étrangers , ont leurs maisons de campagne et
passent une partie de l'année. Ce lieu délicieux est
trop étendu pour que l'artiste pût le renfermer dans un
:
seul.
FEVRIER 1808. 417
D
105

ال
BE
l
nit
011
ist
Clos
on
هللا
of
ôle
le
el
t
el
seul tableau sans sacrifier les uns aux autres les différens 5.
objets qu'il présente. Il les a dessinés en cinq vues
différentes , qui paraîtront chacune avec sa description
particulière. Celle-ci représente la partie du bourg qui
s'étend vers l'Occident et au fond du golfe. Le minaret
d'une mosquée qui dépasse le faîte des maisons , indique
que parmi les Grecs, les Juifs et les Francs qui peuplent
Buyuk-Déré , il y a aussi des Tures. Les maisons
et les pavillons , d'inégale grandeur , mais d'une structure
assez uniforme , selon le style du pays , occupent
le milieu du tableau. Le dernier plan représente l'aspect
riant et spontanément fertile des côteaux qui vont
en s'inclinant vers le Bosphore. On voit qu'il ne manque
à cette terre que la main et l'industrie de l'homme.
3°. Vue d'une partie de la ville de Constantinople ,
avec la pointe du Sérail, prise du faubourg de Péra.
Le titre de cette riche vue suffit pour en faire concevoir
l'intérêt et la magnificence. « Constantinople , suivant
l'expressiondu rédacteur , s'y présente comme nageant
au milieu d'un bassin immense que forment les rives
des deux Continens , les eaux du golfe de Céras , celles
du Bosphore et les flots de la Propontide. >> Bornonsnous
à ajouter que l'artiste a rendu ce grand et magique
spectacle , de manière à remplir l'idée qu'on s'en est
faite , ou à retracer celle que l'on a pu en rapporter ,
et à satisfaire également ou l'imagination ou la mémoire.
4°. Vue générale du port de Constantinople , prise
des hauteurs d'Eyoub. Les mêmes raisons doivent
empêcher d'entrer ici dans le détail des objets qu'offre
cette magnifique vue. L'artiste y a multiplié les scènes
intéressantes et animées , en même tems qu'il a peint
avec la plus parfaite exactitude les sites , les masses
d'édifices et les monumens , si l'on peut donner ce
nom à des constructions si étrangères aux formes
avouées par les arts. Il faudrait , pour en donner l'idée ,
copier presque en entier la notice descriptive du rédacteur.
Ces notices , très-bien rédigées , prouvent par les
nombreux détails qu'elles contiennent sur l'histoire ,
les usages , et les moeurs de ce pays singulier , la vérité
de ce qu'avait annoncé le prospectus , en disant que la
1
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
matière principale en a été fournie « par un voyageur
Français , homme instruit et passionné pour les arts ,
qui , ayant résidé à Constantinople , a pu observer luimême
chaque site , chaque point , chaque circonstance
des tableaux de M. Melling , qui souvent même décrivit
à ses côtés les objets que celui-ci dessinait , et dont le
langage a dû se vivifier par la présence de la nature. >>>
M. Melling n'a pas été moins heureusement secondé
par la gravure , ou plutôt c'est principalement cette
partie qui donne un prix inestimable à l'exécution de
son ouvrage. On croit voir les objets , tant ils sont vivement
représentés. On sait que les artistes les plus
habiles y sont employés. M. Née est chargé de la direction
générale ; c'est lui-même qui a terminé deux des
estampes contenues dans cette livraison , et M. Duparc
a terminé les deux autres. La perfection du burin et
l'illusion de l'art ne peuvent aller plus loin.
La seconde livraison , qui paraît depuis peu de tems ,
mérite les mêmes éloges. Pour en éviter la répétition.
fastidieuse , nous nous bornerons , comme nous le ferons,
désormais pour les livraisons suivantes , à désigner les
quatre vues qu'elle contient.
1º. Vue de la prairie de Buyuk-Déré sur la rive européenne
du Bosphore ; 2°. vue des châteaux d'Europe et
d'Asie ; 3°. vue des îles des Princes ; 4°. vue de l'entrée
du Bosphore , avec une partie de la ville de Scutari.
Nous ajouterons seulement que MM. Melling , Treuttel
et Wurtz , ont eu l'honneur de présenter leurs premières
livraisons à S. M. l'Empereur et Roi , et qu'ils
en ont été accueillis avec cette bonté encourageante
que S. M. accorde aux sciences , aux lettres et aux
arts.
1
ANNALES DES VOYAGES , de la Géographie et de
l'Histoire , ou Collection des Voyages Nouveaux
les plus estimés ; traduits de toutes les langues européennes
, des relations originales inédites et des
Mémoires historiques sur l'origine , la langue , les
moeurs et les arts des peuples, etc.; accompagnés d'un
Bulletin , où l'on annonce toutes les découvertes et
où l'on donne des nouvelles des voyageurs , et des
FEVRIER 1808 . 419
e
S
es
C
فر
1
el
tel
e
fe
de
مالع
de
jes
extraits de leur correspondance ; avec des cartes et
planches gravées en taille-douce (1); publiées par
M. MALTE- BRUN .
Dans le discours préliminaire , sur la nature et le
but de cet ouvrage , M. Malte - Brun commence par
établir l'utilité des recueils périodiques , et fait voir
que c'est à l'absence de ces moyens de communication
chez les anciens , que l'on doit attribuer la longue
enfance des sciences fondées sur l'observation : nous
servons de preuves à cette assertion . Nos progrès dans
ces sciences , dûs en partie à l'influence salutaire des
ouvrages en question , ne laissent aucune replique à
ceux qui en ont combattu l'utilité ; l'expérience a répondu
à de vains raisonnemens , et l'éclat dont les
sciences brillent en ce moment, fait un assez bel éloge
des moyens que l'on a employés pour les porter à ce
haut degré de splendeur.
Ces recueils périodiques sont encore un des bienfaits
de l'esprit philosophique qui tend sans cesse à répandre
les connaissances acquises. Dans le siècle dernier , les
sciences mathématiques et naturelles ont senti la nécessité
de ces dépôts précieux , où chaque savant apporte le
tribut de ses travaux ; où l'on peut correspondre avec
les étrangers qui se livrent aux mêmes études ; où l'on
discute toutes les questions, utiles à la science ; où ,
enfin, l'on peut considérer sa marche , ses révolutions ,
ses pertes ou ses progrès en France. Un tel dépôt a
manqué jusqu'à ce jour aux sciences géographiques :
il leur était peut-être à la vérité moins nécessaire qu'aux .
autres , parce qu'elles étaient moins cultivées ; mais
le goût général du public pour les études qui s'y rapportent
, goût qui me semble le résultat des découvertes
importantes , et des nombreux voyages qui ont signalé
(1) Le prix de la souscription est de 24 fr. pour Paris pour douze
eahiers que l'on recevra francs de port , et de 14 fr . pour six cahiers . Le
prix de la souscription pour les départemens est de 30 fr. pour douze
cahiers , rendus francs de port par la poste , et de 17 fr. pour six cahiers.
On souscrit à Paris , chez F. Buisson , libraire , rue Gilles-Coeur , nº 10 .
Nota. Il en paraît déjà quatre livraisons . Les autres se succéderant de
mois en mois :
Dd2
/
420 MERCURE DE FRANCE ,
la fin du siècle dernier , et plus encore peut-être des
immortelles conquêtes qui illustreront àjamais le siècle
qui commence , sollicite aujourd'hui l'établissement
d'un recueil où les géographes puissent consigner en
commun des travaux qui tendent au même but , et
faire un échange continuel des lumières et des découvertes
. L'objet d'un tel recueil doit être sur-tout de
répandre de plus en plus le goût de ces connaissances ,
en offrant aux gens du monde une variété agréable de
ces petits morceaux où l'instruction se cache sous les
attraits d'un tableau neuf et piquant.
Nos voisins , et les peuples du Nouveau - Monde ,
nous ont donné l'exemple d'ouvrages de cette nature ;
les Allemands ont leurs Ephémérides ; les Anglais , leur
Magasin ; les Italiens , leur Recueil; les Espagnols du
Pérou , leur Mercure ; et les Américains , leur Journal.
Les Annales de M. Malte-Brun prendront sans doute
un rang très-distingué parmi ces différens Dépôts géographiques.
Les vastes connaissances du jeune et savant
auteur qui les publie , sa profonde instruction dans les
langues anciennes et modernes , son érudition aussi
variée que solide , assurent le succès de cette entre
prise vivement désirée par les hommes qui se livrent
à la géographie , ou qui cultivent les sciences qui s'y
rattachent.
Déjà des savans , distingués dans ces différentes parties
des connaissances humaines , ont promis à l'auteur
d'enrichir ses Annales , du résultat de leurs travaux,
Il serait trop long de citer ici les collaborateurs de
M. Malte-Brun , qui presque tous ont un nom illustre ;
il suffit de dire que tous ceux qui cultivent l'Histoire
et la Géographie contribueront , les uns par leurs conseils
et leurs suffrages , les autres par leurs talens et
leurs travaux , au succès du seul recueil consacré à
cette branche des études dans la langue de l'Europe
la plus répandue.
Mais , il faut l'avouer , ce succès pourrait fort bien 1
n'être qu'un succès d'estime, si M. Malte-Brun se bornait .
à plaire à ceux qui ne cherchent qu'à s'instruire. Cette
classe de lecteurs est très-respectable sans doute , mais
il en est une autre plus nombreuse qui met le plaisir
FEVRIER 1808. 421
avant l'instruction , et qui n'a peut-être pas tout le tort
possible d'agir ainsi. Le savant auteur semble s'excuser
auprès des savans d'avoir travaillé pour les gens du
monde; il ferait je crois tout aussi bien de s'excuser auprèsdes
gens du monde d'avoir travaillé pour les savaus .
Ces derniers pourront faire la réputation de ses Annales ,
mais les autres en feront certainement le succès.
Il est assuré , si l'auteur continue comme il a commencé
, et s'il répand dans les cahiers prochains autant
de variété que dans les quatre numéros que j'ai sous les
yeux: il est difficile de faire un meilleur choix et de
réunir plus de morceaux piquans ou instructifs. Il me
semble que le goût du public pour les Voyages doit
s'augmenter encore par la publication des Annales de
M. Malte-Brun .
C'est , selon moi, un véritable service que d'entretenir
cet amour général pour les voyages , qu'un écrivain
spirituel a appelés les romans des bons esprits. On peut
dire, en effet , que superficiels ou savans on y trouve
toujours quelque chose à apprendre. Ils agrandissent
l'imagination , en la promenant dans tous les recoins de
l'Univers ; ils peignent les nations en détail , et vous
offrent les traits les plus imperceptibles de la physionomie
des peuples. Par eux vous pouvez comparer
le caractère physique et moral de chaque contrée. En
unmot, ils sont des témoins plus ou moins sûrs que le
géographe fait comparaître , soit qu'il s'occupe de la
position des lieux ou de leur placé relative sur le globe ,
soit qu'il en considère les parties solidés d'après leur
configuration extérieure , soit enfin qu'il décrive les
Etats, leur situation et leurs divisions , le nombre , les
moeurs et les arts de leurs habitans, leurs lois et leurs
institutions , leurs revenus et leurs forces..
Dans les cahiers des Annales déjà publiés , les amateurs
de géographie mathématique et positive remarqueront
plusieurs Mémoires importans sur quelques
points peu connus. Citer l'immortel Danville comme
auteur d'un de ces Mémoires , c'est assez dire que le
sujet est traité aussi bien qu'il pouvait l'être. Il s'agissait
de déterminer l'étendue de l'isthme de l'Asie-Mineure
, qui se prend, comme on sait , entre le rivage
422 MERCURE DE FRANCE ,
du fond de la Méditerranée , vers Issús et Tarse , et le
fond du golfe que le Pont-Euxin forme près d'Amisus.
Danville montre toute la profondeur de sa critique dans
la discussion des diverses mesures que les auteurs de
l'antiquité fournissent sur la largeur de cét isthme. Il
n'admet point le calcul de Strabon , qui , dans le 2º.
livre de sa géographie , la fait de 3000 stades ; mais rapprochant
les différentes mesures partielles données par
ce géographe , dans l'étendue indiquée , il conclut que
l'isthme en question n'offre pas une largeur de plus de
1800 stades , environ trois degrés en latitude ou 226
milles romains . Ce Mémoire , comme l'observe M. Malte-
Brun , est un des plus savans qu'ait composés feu
M. Danville. La question qui en fait l'objet était l'une
des plus importantes et des plus obscures de la géographie.
Elle a été décidée par les observations astronomiques
du voyageur Beauchamp , contre le sentiment de
Danville. La première indication générale de Strabon ,
livre 2 , est également conforme à la vérité. Il faut qu'il
y ait eu une lacune dans les mesures partielles de ce
géographe si laborieusement combinées par Danville.
Puisque je suis sur l'article des Mémoires savans , je
ferai remarquer dans le troisième cahier des Annales
une Dissertation sur la cartegéographique de Peutinger,
dans laquelle M. Conrad Mannert combat l'opinion
reçue que cette carte a été dressée dans le treizième
siècle. II prouve que le moine qui a écrit et peint le
manuscrit déposé à la bibliothèque de Vienne n'a été
que le copiste et non l'auteur de cette carte. C'est au
règne de Septime Sevère qu'il en fait remonter l'origine
, c'est-à-dire entre l'an 202 et l'an 211 de notre.
ere. J'engage les amis de l'érudition à lire le Mémoire
de M. Mannert ; il est curieux sous tous les rapports , et
par le sujet qu'il traite et par la manière dont il est
traité. Il est difficile de mettre plus de clarté dans la
discussion , d'y montrerplus de véritables connaissances .
En général les témoignages et les preuves sur lesquels
l'auteur appuie ces assertions me semblent convaincans,
ou du moins ne laissent que peu de place au doute.
Parmi les Mémoires concernant la géographie physique,
les naturalistes Jiront sans doute avec beaucoup
/
FEVRIER 1808. 425
1.
1
d'intérêt celui qu'a publié M. Correa de Serra , sur une
forêt, sous-marine , découverte le long de la côte du
comté de Lincoln. Ce morceau est précieux pour la connaissance
physique du globe (2) . Nous regrettons que le
défaut d'espace nous empêche d'en donner un extrait.
Sans cet obstacle , nous aurions fait connaître également
en détail une Notice sur le Pohon Upsal , ou arbre
à poison , le plus dangereux du règne végétal , et nous
aurions parcouru avec M. Fressange l'île de Madagascar ,
si mal connue des Européens et si digne d'attirer les
regards du politique par la position et la fertilité de ses
terres , et du naturaliste par ses richesses animales , minérales
et végétales.
Obligés de nous borner , nous indiquerons , comme
très-dignes de l'attention de ceux qui se livrent à la
Géographie politique , une Topographie de l'île de Balambangan
, par Dalrymple ( sous tous les rapports
généraux et particuliers , cette île est parfaitement convenable
pour être le chef-lieu de la Polynésie orientale
) ; un rapport sur une partie de l'île de Borneo ,
faità la compagnie des Indes anglaises , par M. Jesse ;
des recherches sur les progrès de la population en Irlande
, par Thomas Rewnam , d'où il résulte que l'accroissement
de la population , année commune , doit
s'estimer à 91,448 ames. L'auteur assure de plus que
les deux tiers des forces disponibles du royaume , sont
composées d'Irlandais .
,
On doit à M. Malte- Brun quelques-uns des morceaux
les plus intéressans de ce recueil : des recherches sur
l'origine des Albanais et des Grecs de la Calabre
qu'il a insérées à la suite d'un extrait du voyage dans la
même contrée , par M. Bartels . Mais c'est sur- tout dans
un aperçu des agrandissemens et des pertes de la monarchie
prussienne , qu'il a fait voir l'étendue de ses connaissances
; il est impossible de dire plus de choses
en moins de mots .
Jusqu'à présent je n'ai point cité ce qui pouvait intéresser
les gens du monde dans les Annales des Voyages .
(2) Ce Mémoire a été lu à la Société royale de Londres , et publié dans
le Philosophical Transactions . La traduction en a été faite sous les
yeux de l'auteur. (Note de M. Malte-Brun. )
424 MERCURE DE FRANCE ,
Ce n'est point un oubli de ma part; j'ai le projet de
consacrer un second article à ce travail,je melivrerai
alors entiérement à la partie piquante de la géographie ;
nous visiterons la capitale du Pérou , dans les plus
petits détails, avec l'aide du Mercurio Peruviano , et
nous voyagerons dans la froide Russie avec un allemand
qui met autant de trait dans son récit , qu'un
auteur du Vaudeville , et presque autant de légéreté ,
qu'un aimable de Paris .
M. Malte-Brun termine chaque cahier deses Annales
par un Bulletin , où l'on peut observer les mouvemens
de la géographie : toutes les découvertes y sont annoncées
; tous les voyages , tous les ouvrages de géographie
, publiés en France ou chez l'Etranger , y sont
analysés . Les correspondances de l'auteur le mettent
en état de faire connaître certains ouvrages avant qu'ils
aient paru; il rend par-là un double service an public; il
appelle son attention sur un bon livre dont le mérite
aurait peut-être été quelque tems à percer , ou l'empêche
d'être dupe des titres pompeux des libraires.
LAR***.
L'ABEILLE FRANÇAISE. Avec cette épigraphe :
Je vais jusqu'où je puis ,
Et semblable à l'abeille en nos jardins éclose ,
De différentes fleurs j'assemble et je compose
Lemiel que je produis .
Un vol . in-8º de 320 pages. A Paris , chez Lamy ,
libraire , quai des Augustins , nº 12 .
On ne fait point un très-grand cas des compilateurs ;
et pourquoi ? c'est qu'ils ne font des livres qu'avec des
livres ; c'est qu'ils ne créent rien, et que , dans les arts
d'imagination , créer est tout. Soit ; il me semble pourtant
que pour faire une bonne compilation il faut encore
être doué de quelques avantages , avoir du discernement
, du goût , par exemple ; or celui qui en fait
preuve , n'a-t- il pas droit à quelque estime ? Je vais
plus loin , c'est que les compilateurs forment, dans la
littérature , une classe d'hommes utiles et nécessaires.
C'est à eux que l'on doit ces recherches pénibles et
:
FEVRIER 1808. 425
fastidieuses auxquelles ne se condamnerait certainement
pas l'écrivain tourmenté du besoin de mettre ses propres
pensées au jour. Ce sont eux qui , armés d'une
rare patience , lisent tout un volume pour en extraire
ou vingt vers , ou vingt lignes , qui y resteraient ensevelies.
Ce sont eux qui , par des rapprochemens et
piquans et commodes , nous épargnent l'embarras de
consulter différens auteurs qui , ayant chacun leur manière
de voir , de penser et d'écrire , ont traité diversement
un même sujet. Ce sont eux , enfin , qui rendent
les soins et les peines de l'éducation plus faciles
en publiant ces Abrégés de gros livres , ces Recueils
formés de tout ce que les historiens , les orateurs , les
moralistes et les poëtes , ont laissé de plus intéressant ,
de plus substantiel et de plus instructif.
Nous avons cette dernière obligation à M. Edmond
Cordier. L'Abeille Française offre une foule de morceaux
destinés à orner l'esprit , à épurer le coeur de la
jeunesse , et je le dis franchement, le choix m'en a
paru bien fait. Oui , l'Abeille , pour composer son miel ,
ne s'est arrêtée que sur des fleurs d'espèces très-variées
et presque toutes d'un excellent parfum.
Tout homme qui a lu les bons auteurs avec attention ,
connaît à peu près tout ce que renferme le, livre de
M. Cordier ; mais tout sera nouveau pour les jeunes
gens qui ont été l'objet de son travail. Le but qu'il s'est
proposé , comme je viens de le dire , est d'orner leur
esprit et d'épurer leur coeur ; mais former leur jugement
, est un point très-essentiel et il ne l'a point
négligé. On trouve dans ses mêlanges un assez grand
nombre de définitions qui leur donneront une idée
nette , juste et précise des choses, et leur apprendront
à ne point prononcer un mot sans savoir quelle est sa
valeur véritable , sa signification propre , l'objet qu'il
peint , ou le sentiment qu'il exprime.
M. Cordier , pensant avec raison qu'il n'est point de
bonne éducation sans religion et sans morale , a recueilli
plusieurs chapitres ou paragraphes qui en déve
loppent les principes , en prouvent l'utilité , et sont
également propres à faire aimer l'une et l'autre. Τά
moin le passage ci-après , extrait de certain ouvrage
426 MERCURE DE FRANCE,
d'un écrivain célèbre qui s'exprime ainsi : « Jamais je
n'oublierai le jour où mon père , me montrant le soleil
et la vaste étendue des cieux , m'entretint pour la
première fois de l'existence d'un être souverain , de sa
grandeur et de sa puissance , et fit naître dans mon
ame attendrie autant qu'étonnée , les premières idées
religieuses . C'est-là qu'après avoir dévoilé à mes yeux
les merveilles de l'Univers , il me dit en me pressant
ans ses bras : ô mon fils , console mon coeur et celui
de ta mère , en adorant toujours au fond de ton ame
cette inteligence sublime qui a daigné te faire sortir du
néant et t'appeler à la vie. Crois-moi, l'ennemi du ciel
est toujours misérable ; fuis-le sans le persécuter , et
redoute moins la mort que ses dogmes perturbateurs. >>>
Parmi les morceaux où l'instruction ne se montre
que parée de quelque agrément , on distinguera une
allégorie qui a pour titre le Travail et le Repos . Elle
est trop longue pour que je la transcrive , mais en voici
le fond.
L'auteur suppose que dans l'enfance de l'Univers les
hommes vivaient au sein des plaisirs et de l'abondance
sous la protection du Repos , dieu peu exigeant. Mais
l'Ambition naquit , et soudain l'harmonie de la société
fut détruite. Le monde changea de face ; une partie de
la terre devint stérile ; la Famine exerça ses ravages.
Dans cet état de choses , le Travail descendit sur la
terre et engagea les hommes à quitter le Repos pour
s'attacher à lui. Encouragés par ses promesses , ils se
rangent sous son pouvoir, et les voilà creusant des
mines , applanissant des monts , desséchant des marais ,
semant du blé , plantant des arbres , bâtissant des villages
et des villes. Tout allait bien; mais , par malheur
, la Lassitude arrive , leur reproche leur activité
infatigable , et leur persuade qu'ils ont mal fait d'abandonner
le Repos pour suivre le Travail. Ils se décident
à rentrer sous les lois du premier. Celui-ci qui n'avait
habité qu'au fond des vallées et des bocages , se trouve ,
par les changemens qui se sont opérés sur la terre ,
introduit dans des palais , établi dans de riches alcoves ,
sur des lits de duvet. Il y est à peine , qu'il s'y trouve
assailli par la Satiété accompagnée de la Langueur et
FEVRIER 1808. 427
1
du Chagrin. Il est au moment de perdre son pouvoir ,
et ses partisans commencent à le traiter avec mépris.
Quelques-uns d'entre eux se tournent du côté du Luxe
qui leur promet de les défendre contre la Satiété et ne
tient point parole ; d'autres retourrent au Travail qui
les protége en effet contre la Satiété , mais les livrant
à la Lassitude les force encore d'implorer contre elle
l'assistance du Repos .
Les Dieux rivaux s'aperçurent que leur règne serait
de courte durée et que leur empire serait continuellement
envahi par leurs ennemis communs s'ils ne
s'unissaient pour les combattre tour-à-tour. Ils entrèrent
en accommodement , et le résultat des conférences
fut que le Travail aurait l'empire du jour , et
le Repos l'empire de la nuit. Ils se promirent de plus
une garantie mutuelle en cas d'attaque , s'obligeant l'un
à repousser la Satiété , et l'autre la Lassitude. Par suite
de cette union , naquit la Santé ; divinité bienfaisante ,
qui partagea ses dons entre ceux qui partagent leur vie
dans une égale proportion entre le Repos et le Travail.
Cette allégorie ingénieuse n'est pas un des morceaux
les moins agréables du livre ; j'en pourrais citer d'autres
qui auraient encore , je crois , quelque intérêt pour le
lecteur , tels que l'analyse du Traité des devoirs , de
Cicéron ; des Extraits de Plutarque , etc. Mais j'en ai
dit assez pour que l'on sente de quelle importance et de
quelle utilité peut être le travail qu'a fait M. Cordier ,
et pour prouver qu'il a bien mérité des instituteurs ,
des élèves et des parens qui se vouent à l'éducation de
leurs enfans .
VARIÉTÉS .
VIGÉE .
Le second exercice des élèves du Conservatoire de musique
, donné le dimanche , 21 de ce mois , n'a pas eu moins
de succès que le premier, et la salle était encore plus complètement
remplie . Il a commencé par l'ouverture des Frères
Rivaux , Opéra italien , de Winter : elle est brillante et
remplie de beaux effets et de traits de chant que l'orchestre
a saisis et rendus à son ordinaire , avec autant d'habileté
que de précision et de chaleur ; mais il en a peut - être
428 MERCURE DE FRANCE ,
encore mis davantage dans la belle symphonie de Mozart ,
'en sol mineur , qui a terminé l'exercice.
Mlle Goria , élève pensionnaire, a fait les honneurs de
la partie du chant. Le premier air de l'opéra de Roland
de Piccinni., a été entendu avec un très-grand plaisir , et
n'en furait pas moins au théâtre de l'Opéra , silon y renonçait
enfin au parti pris depuis long-tems d'enfouir plusieurs
des chefs - d'oeuvre qui pourraient varier son répertoire.
Mlle Goria a chanté , avec justesse , expression et simplicité ,
ce bel air , Quel trouble hélas ! quelle rigueur ! et le récitatif
obligé qui le précède. Sa voix , qui est d'une trèsbonne
qualité, s'est trouvée , quoiqu'assez légère , moins
à l'aise dans un air ou espèce de rondeau de l'Alzira de
Nicolini. Ce morceau est plein de traits brillans et difficiles
; mais sa plus grande difficulté vient de ce qu'il est
coupé de petites phrases, en quelque sorte intermittentes ,
et dépourvu de cette unité de dessin et d'intention , qui
échauffe et entraîne le chanteur , et après lui l'auditeur ,
quand le compositeur a été échauffé et entraîné lui-meme.
Le Benedictus d'Haydn , à quatre voix, exécuté parM
Goria , Mile Duchamp , MM. Eloy et Albert , est un fort
bon morceau d'étude ; mais qui n'était pas encore assez
étudié. Ce genre de musique est le plus difficile de tous;
l'exécutiou parfaite de chaque partie , la justesse soutenue
des sons , et l'équilibre des voix entr'elles , y sont de première
nécessité ; il ne faut pas non plus que l'orchestre
couvre les voix, et c'est à quoi l'on duit prendre garde
sur-tout dans la musique de l'Ecole allemande , qui n'a pas
toujours pour elles, les mêmes égards , que l'Ecole italienne .
le
M. Mazas a joué un concerto de violon , piquant et original
, de M. Aubert , avec autant de talent et de succès
que l'année dernière , lorsqu'il l'exécuta pour la première
fois ; et MM. Guillon , Wogt , Henry et Coffin , l'ainé , n'ont
rien laissé à désirer dans l'execution d'une charmante symphonie
concertante de Devienne , pour flûte , haut-bois ,
basson et cor.
NÉCROLOGIE. - Le 18 de ce mois , est mort , âgé de 62 ans , à la suite
d'une maladie longue et douloureuse, M. Jean-Louis Brousse Desfattcherets
, chef du Bureau de Pinstruction publique et des prisons à la
paéfecture du département de la Scine , Yun des administrateurs des
hospices civils de ce même département , et membre du Conseil de ccusure
établi près le ministère de la police générale.
M. Desfancheretsest connu de tous ceux à qui les lettres ne sont point
étrangères, par la jolie comédie du Mariage secret. Cette pièce , en trois
actes et en vers,jouée pour la première fois au Théâtre Français le
FEVRIER 1808 429
+
rôles
12 mars 1786, a obtenu le plus brillant succès , est constammentrestée
au répertoire etta toujours été en possession d'attitet le public. Elle a
dû, de plus, à l'excellent ton de plaisanterie et de conversation qui y
règne , peut-être aussi à l'éclat , à l'agrément particulier de chacun des
qui la composent , d'être l'un des ouvrages les plus souvent représentés
dans les sociétés où l'on se fait de la comédie un amusement..
Aucune des autres pièces de M. Desfaucherets n'ajoui d'une fortune égale
àcelle du Mariage secret ; mais il n'en est aucune où l'on n'ait retrouvé
l'esprit sans recherche et la grâce sans afféterie qui distinguent cette
charmante production. Ceux qui savent combien il est à la fois rare et
important de rencontrer un heureux sujet , savent aussi qu'il est des
revers dont on ne doit pas accuser le talent , comme il est des succès
dont on ne peut pas lui faire honneur. M. Desfaucherets avait en portefeuille
plusieurs ouvrages que différentes circonstances l'avaient empêché
de faire représenter. Ceux qui en ont eu communication , pensent
qu'un ou deux de ces ouvrages , d'une conception plus forte que le
Mariage secret , et d'une exécution non moins brillante , auraient
procuré de nouveaux, triomphes à l'auteur , et élevé peut être de quel
ques degrés le rang déjà très-distingué qu'il occupe parmi les comiques
de notre siècle . Nous faisons des voeux pour qu'on ne prive pas sa mémoire
d'un honneur dont sa personne ne peut malheureusement plus
jouir.
M. Desfaucherets a exercé , depuis la révolution jusqu'à sa mort
diverses fonctions publiques , également honorables et importantes : il
yamanifesté cette justesse de vues , cette solidité de jugement , cette
constance dans le travail , que , malgré un nombre infini d'exemples ,
quelques gens s'obstinent à croire incompatibles avec la culture attrayante
des lettres . Les lettres du moins contribuent à adoucir l'ame que l'liabitude
exclusive des affaires endurcit quelquefois ; et M. Desfaucherets ,
spécialement chargé de la surveillance de plusieurs établissemens de
charité , n'aurait été qu'à moitié digne de ce respectable emploi , sià
beaucoup de capacité et de zèle , il n'eût joint beaucoup de sensibilité.
Mais on peut dire qu'il a rempli ses obligations dans toute leur
étendue.
Il ne remplissait pas moins bien ses devoirs dans la société. Il y était
recherchéà cause de son extrême amabilité: il y était estimé à cause de
son commerce sûr et de son caractère obligeant. Vivement frappé du
ridicule et trop habile à lui lancer des traits , il n'avait peut-être pas toujours
en pour lui ces ménagemens qu'il faut garder envers un ennemi
avec qui l'on est obligé de vivre ; mais depuis long-tems il avait consenti
àl'épargner , et sa plaisanterie n'était plus que douce et légère . Ses armis
(et il en avait autant qu'il méritait d'en avoir ) , ses amis ontamérement
pleuré sa perte , et ils conserveront éternellement le souvenir des qualités
de son coeur et des agrémens de son esprit.
NOUVELLES POLITIQUES.
(EXTÉRIEUR.)
ANGLETERRE. - Londres , le 8 Février. - Dans la séance
d'avant-hier , M. Sheridan a annoncé qu'il différait la motion
qu'il avait annoncée sur l'état de l'Irlande, en motivant ce
délai sur ce que les députés qu'on attendait de l'Irlande
2
1
430
1
MERCURE DE FRANCE ,
n'étaient point encore arrivés , et sur ce que les pétitions
des catholiques irlandais n'étaient pas encore parvenues.
- Le capitaine Berkeley , envoyé par le général Bowyer ,
se rendit le 7 février au bureau de lord Castlereagh , apportant
des dépêches des Indes occidentales , qui annoncent
la nouvelle de la reddition des îles danoises de Saint-Thomas
et de Saint-Jean , aux armes de S. M. britannique. La capitulation
est datée du 22 décembre , et celle de Sainte-
Croix du 25.
- La discussion sur l'expédition du Daneniarck a eu lieu
le 3 février dans la chambre des communes .
M. Ponsonby a parlé contre l'expédition , et a été appuyé
par MM. Whitbread , Sheridan et Bathurst.
M. Canning n'a fait que répéter ce qu'il avait déjà dit ,
que le gouvernement avait reçu des avis positifs que le
Danemarck devait faire partie de la confédération générale
contre l'Angleterre .
On est allé aux voix. Pour improuver l'expédition , 108 ;
en faveur de l'expédition , 255 ; majorité , 145.
POLOGNE. Dantzick , le 4 Février. - Le 2 février a été
un jour de désastres et d'horreurs pour la ville de Dantzick.
A quatre heures du matin , on signala le feu dans la Vieille-
Ville. La générale battit aussitôt , et toutes les troupes de la
garnison , faisant partie de la division des grenadiers et voltigeurs
réunis , furent assemblées sous leurs chefs . S. Exc.
le gouverneur , M. le général de division Rapp , et le général
Ménard, commandant de la place , se portèrent avec leurs
états-majors au lieu de l'incendie , qui s'était manifesté dans
une tannerie ; mais la quantité de matières combustibles
que renfermait cet établissement, jointe à la vétusté des
bâtimens , donna au feu une telle activité , que déjà les
maisons voisines des deux côtés de la rue étaient embrâsées ,
et la violence du vent rendait leur approche très-dangereuse.
Cependant grâces à l'intrépidité des troupes et à l'activité
des habitans on parvint à arrêter les progrès du feu.
Ce moment de tranquillité ne fut pas de longue durée. Le
lendemain à onze heures du matin un nouvel incendie se
manifesta dans un magasin où était établie une caserne de
1800 hommes. On a eu encore les plus grandes peines à
éteindre le feu , et , malgré les secours les plus prompts ,
plus de quatre-vingt maisons ont été la proie des flammes.
On évalue à plus de six millions de francs la perte des
objets dévorés par le feu.
- Il a été DANEMARCK. - Copenhague , le 6 Février.
déclaré , en conséquence d'une résolution royale , que les
1
FEVRIER 1808. 43
S
5
خ
1
bâtimens ennemis forcés d'amener par le canon des forteresses
ou des batteries de terre , seront jugés d'après les
mêmes réglemens établis pour les navires pris par les vaisséaux
de S. M. Il a été décidé en outre comment les parts
des prises faites seraient partagées entre la garnison des
forts ou des batteries , soit que le vaisseau ennemi se soit
rendu à elle , ou que ladite garnison ait été aidée dans son
attaque par un autre secours quelconque. Quant aux batimens
naufragés ou tombés en notre pouvoir sans aucune
espèce d'hostilités de part et d'autre , leur chargement sera
soumis à la visite et aux jugemens de la cour des prises ;
mais le reste sera confisqué immédiatement au profit du
trésor royal.
ALLEMAGNE. - Hambourg , le 10 Février.- Le sénat de,
Hambourg ayant eu communication de l'avénement du
prince Jérôme au trône de Westphalie , par le ministre de
France , M. Bourienne , s'est empressé de témoigner à
S. Exc. la part que la ville de Hambourg prenait à ce glorieux
événement , et l'a chargé d'offrir à S. M. les félicitations
les plus respectueuses .
GRAND-DUCHÉ DE BERG . -Munster , le 10 Février. -
Munster va devenir la capitale des Etats du grand-duc de
Berg. S. A. I. doit prendre possession , le 2 mars , de
Munster et des comtés de Lamarck , Tecklembourg , Tholingen.
C'est pour cet objet que le grand-duc de Berg a
quitté Paris depuis quelques jours .
ESPAGNE.-Madrid , le 1er . Février. - -Depuis la mise
en liberté du prince des Asturies , une commission avait été
nommée pour dresser une enquête contre les auteurs et
fauteurs de la conspiration dirigée contre S. M. En conséquence
de ce rapport, le duc de l'Infantado et quelques
autres seigneurs ont été exilés pour un certain nombre
d'années , et un évêque a reçu ordre de se rendre dans un
couvent qui lui a été désigné.
(INTÉRIEUR. )
Paris , le 24 Février. - Samedi , 19 du courant , S. M.
étant en son conseil , une députation de la classe d'histoire
et de littérature ancienne de l'Institut , composée de MM. Lévesque
, président ; Boissy-d'Anglas , vice-président ; Dacier ,
secrétaire-perpétuel ; Silvestre de Sacy , Visconti , Pastoret ,
Gosselin, Degérando , Brial , Sainte- Croix , Dutheil , Ameillon
, et présentée par S. Exe. le ministre de l'intérieur , a
été admise à la barre du conseil. M. Lévesque , président ,
aporté la parole en ces termes :
>
1
1
452 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1808.
<<SIRE, toutes les sciences dont s'occupe la classe d'histoire et de
littérature ancienne de l'institut , et dont elle al'honneur de présenter
l'état actuel à Votre Majesté limpériale , ont un centre commun : toutes
concourent à lui préparer ses matériaux et les moyens d'opérer ; toutes
ont fait des progrès successifs , et la critique qui les éclaire toutes est ,
en quelque sorte , une science de nos jours.
>> L'histoire moderne , née en France à peu près en même tems que
la monarchie , cultivée en France dans des siècles où par-tout aillem's
elle était muette , conserva la palme de l'art , ou la disputa constamnient
avec gloire dans les siècles de lumière. Réduite momentanément
au silence ,lorsque les troubles publics étouffaient sa voix , elle parut
même un instant menacée d'être ensevelie sous les débris des institutions
sociales . C'est à Votre Majesté , Sire , qu'elle doit sa renaissance ;
elle se réjouit de pouvoir de nouveau , sous vos auspices , énoncer les
plus saines maximes de la morale , et déjà , s'exerçant sur des sujets
moins mémorables , elle se prépare à célébrer dignement un jour le plus
grand des règnes et la plus grande des nations ..
>> Sire , la classe a émis un voeu que son désir le plus ardent est de
voir agréer , et qu'elle a chargé son président de déposer au pied du
trône. C'est que ces jours à jamais mémorables dans lesquels Votre
Majestédaigne recevoir l'hommage des sciences , des lettres et des arts,
et se faire rendre compte de leur situation et de leurs progrès , soient
immortalisés par une médaille et consignés dans l'histoire métallique.
>> M. Dacier a lu ensuite un discours succinct , dans lequel il a
quissé l'état actuel et les progrès des sciences qui se rapportent aux travauxde
la classe.>>>
S. M. a répondu à ces discours , avec beaucoup de bienveillance
, qu'elle prenait un grand intérêt à la prospérité
des sciences , et en particulier aux travaux de cette classe.
L
Sénatus- Consulte du 19 Février 1808.
Le Sénat-Conservateur , réuni au nombre de membres prescrit par
Part . XC de Pacte des constitutions de l'an 8 ;
Vu le projet de sénatus - consulte organique rédigé en la forme pres
crite par l'article LVII de l'acte des constitutions , du 16 thermidor
an 10 ; décrète :
Art. Jer. Les étrangers qui rendront , ou qui auraient rendu des services
importans à l'Etat, ou qui apporteront dans son sein des talens ,
des inventions , ou une industrie utile , ou qui formeront de grands
établissemens , pourront , après un an dedomicile , être admis à jouir
du droit de citoyen français .
II. Ce droit leur sera conféré par un décret spécial , rendu sur le
rapport d'un ministre , le Conseil-d'Etat entendu.
IH. Il sera délivré à l'impétrant une expédition dudit décret , visée
parle grand-juge ministre de la justice.
IV. L'impétrant , muni de cette expédition , se présentera devant la
municipalité de son domicile , pour v prêter le serment d'obéissance
aux constitutions de P'Empire , et de fidélité à l'Empereur . Il sera tenu
registre et dressé procès-verbal de cette prestation de serment.
V. Le présent sénatus-consulte organique sera transmis , paru
message , & 3. M. Impériale et Royale.
ERRATA du No: 344.
Page 382 , lig. 10 , l'air de Saulimé , lisez de Sacchini,
Lig. 17 , Miles Duchamp et Goris , lisez : et Goria.
SEIN
(N° CCCXLVI. )
( SAMEDI 5 MARS 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
DEPT
DE
LA
5.
MON DERNIER AMOUR.- ÉLÉGIE.
Dans l'enfance un rien intéresse ,
A l'enfance tout paraît beau .
Soudain l'âge de la tendresse
Allume en nous un feu nouveau.
Vénus qui pénètre nos ames
D'un souffle pur vient les remplir ;
Feu créateur , célestes flammes !
Le coeur se plaît à vous sentir .
Semblable à la feuille légère
Que zéphyr chasse en se jouant ,
L'amour s'enfuit et la raison m'éclaire .
Adieu fantôme vain , adieu songe brillant !
Sur mes sens désormais va régner la sagesse ,
Son triomphe est certain , j'obéis sans efforts .
Elle épargne à mon coeur l'amoureuse tristesse ,
Et je me trouve heureux et sur-tout sans remords.
Mon sang n'est point glacé , j'aime encor ma Délie .
Ce ne sont plus ces feux brûlans
Qui portaient tour-a-tour dans mon ame attendrio
La crainte et l'espoir des amans ;
Ce sont des feux plus doux , une plus douce ivresse ,
C'est la tendre amitié d'une chaîne de fleurs
Ee
434 MERCURE DE FRANCE ,
Serrant les noeuds de la tendresse ,
Et de deux coeurs heureux faisant deux jeunes coeurs.
Les vertus , les talens de ma charmante amie
L'embelliront encore au déclin de ses ans ;
Je cueillerai les roses du printems
Dans l'hiver même de la vie .
Le tems a beau passer , je crains peu ses affronts ;
Et bravant ses rigueurs auprès de ma maîtresse ,
Je veux en vieillissant conserver ma tendresse ,
Comme ces fleurs qu'on trouve au milieu des glaçons.
Par M. TALAIRAT.
Nota. Cette pièce est la dernière de quelques Elégies que l'auteur va
publier.
L'OISELEUR ,
Dixain imité de Bion .
Un oiseleur , timide jouvenceau ,
Allait guettant les hôtes du bocage.
Il en vit un , perché sur un ormeau ,
Beau , mais trompeur , séduisant , mais volage :
C'était l'Amour. L'Amour fuit. Quel dommage !
Le jouvenceau va conter sa douleur.
Au vieux berger : « Mon enfant , dit le sage ,
» Ce bel oiseau n'est qu'oiseau de passage ;
» Il reviendra bientôt pour ton malheur ,
» Et c'est l'oiseau qui prendra l'oiseleur. >>
MILLEVOYE,
ENIGME.
Je suis rare quoique commun;
On n'est pas moi quand on n'est qu'un.
Toujours difficile à connaître,
Tel se dit moi qui n'est , peut- être ,
Que le contraire : à son serment
Ne croyez pas légérement.
s.
38 2 3 છે?> ,
1
MARS 1808. 435
LOGOGRIPHE .
A MAD. **.
AVEC toi , belle et bonne Adèle ,
D'un animal fort innocent
Je suis le simple vêtement ;
Sans toi , serin chantant , sans toi , brebis qui bele
Me font entendre ; quelquefois
Je décore le sein des rois ;
Je suis l'objet d'une noble conquête ;
Sixpieds formentmonnom: quand on coupe ma tête ,
J'eus des aïeux dont la criarde voix
Au pied d'un roc arrêta les Gaulois .
CHARADE.
Mon premier est un petit instrument
Qu'adroitement sait manier Estelle ;
Mon dernier est un sentiment
Qu'inspire en tout tems cette belle ,
Et mon tout un éloignement
Qu'on n'éprouve jamais près d'elle.
S......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro ..
15
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est le Calice de la rose.
Le mot du Logogriphe est Protubérance , dans lequel on trouve
crâne, etc.
Celui de la Charade est Dé-tour.
asid to

LITTERATURE. - SCIENCES ET ARTS.
( EXTRAITS . ) 1 (
ROMANS DU NORD , imités du russe et du danois , de
KARAMSIN et de SUHM , par HENKI DE COIFFIER ;
nouvelle édition revue par le traducteur . Trois vol.
in-12 deplus de 200 pages chacun. Paris , Frechet ,
Ee 2
456 MERCURE DE FRANCE ,
libraire-commissionnaire , rue du Petit-Lion-Saint
Sulpice , nºs 21 et 24.
CES romans ne sont , à proprement parler , que des
Contes ou des Nouvelles. Mais en ne leur donnant que
le titre qui leur convient , soutiendraient-ils le parallèle
avec les Contes d'Hamilton , avec ceux de Marmontel
, avec les Nouvelles de Florian ? Je ne le crois
pas. Si j'ai été , en général , content de la manière
d'écrire du traducteur , j'ai été médiocrement frappé de
l'imagination des auteurs originaux. Les romans de
Karamsin remplissent le premier volume , ceux de
Suhm occupent le second et le troisième. Donnons
quelque idée des uns et des autres .
Natalie ou la Fille du Boïard est une jeune personne
charmante que son père , vieillard respectable et
favori du czar , aime tendrement. Sa ferveur religieuse
la conduit tous les matins à l'église . Là elle voit , certain
jour , un beau jeune homme qui fait sur elle une impression
égale à celle qu'elle fait sur lui. Ils s'adorent
à la première vue , sans se connaître ..... Cela peut arriver
et tout va bien jusqu'ici. Mais le jeune homme
voudrait entretenir sa maîtresse , et je trouve cela éncore
très-naturel. Comment y parvenir ? en corrompant
la nanka ou duègne de Natalie. A merveille. Un
entretien secret lui est accordé..... Ici commence mon
étonnement ; le bel inconnu , après des caresses un peu
vives de part et d'autre pour une première entrevue ,
propose à Natalie , sans lui dire ni son nom , ni son
rang , ni son état , de quitter la maison paternelle et de
fuir avec lui. Je crois , moi , que Natalie , fille sage ,
pieuse et bien élevée , aimant son père autant qu'elle
en est aimée, rejettera cette proposition , bannira même,
ne fût- ce que pour un jour ou deux , le bel inconnu de
sa présence. Point du tout. Elle accepte , en faisant à la
vérité quelques façons , mais bref, elle part avec son cher
Alexis ( car elle obtient enfin de lui de savoir comment
on l'appelle ) , et la voilà qui, courant en traîneau , par
une nuit profonde , une neige abondante et un vent
glacial , arrive à une petite chapelle où un vieux Pope
la reçoit ainsique son amant , les marie, les bénit et
leur souhaite bonne union et bon voyage. Ils se remet-
১৯
1
MARS 1808. 437
tent en route , en effet , malgré le mauvais tems , s'enfoncent
dans une épaisse forêt , et se trouvent enfin dans
un endroit découvert où s'élèvent deux cabanes environnées
de hautes palissades : c'est la retraite d'Alexis .
Ason approche , des hommes d'une mine assez sauvage ,
armés et vêtus en chasseurs , paraissent avec des torches
, ce qui ne laisse pas que d'inquiéter la nanka de
Natalie , et Natalie elle- même. Mais Alexis répond
d'eux , et la frayeur des deux femmes s'évanouit. J'ai
oublié de dire qu'en enlevant Natalie , Alexis avait laissé
une lettre pour le Boïard , dans laquelle il lui disait que
bien sûr qu'il n'aurait pas consenti à l'unir avec sa fille ,
il l'emmenait avec lui. Cette lettre qui n'était pas fort
rassurante pour le père , aurait dû être suivie de quelques
autres. Natalie , ce me semble , avait bien dans sa
retraite le tems de les écrire ; elles auraient pu calmer
un peu les inquiétudes de son père ; mais point : elle
s'occupe de son Alexis , lui apprend à broder, s'étonne
de ses progrès , et se contente d'envoyer à Moskow , de
tems en tems , savoir comment se porte son père . Cependant
le Boïard n'a pas bien pris la chose. Il est allé
se plaindre au czar qui a juré , tout pleurant et tout
furieux , le châtiment exemplaire du ravisseur de Natalie
, et donné des ordres pour qu'on le cherche , et
qu'on le lui amène mort ou vif. Eh ! quel est-il ce ravisseur
? S'est-il enfin découvert à Natalie ? Sans doute .
Entre gens mariés est-ce qu'il y a jamais des secrets ?
Alexis est le fils d'un Boïard qui , accusé faussement
d'avoir trempé dans une conspiration contre le czar ,
s'est vu obligé de fuir pour échapper au supplice dont
il était menacé , et a terminé ses jours dans l'exil volontaire
qu'il s'était imposé. Alexis , né d'un sang noble ,
est , comme on s'en doute bien , rempli de courage.
Aussi lorsqu'il apprend que les Lithuaniens ont fait une
irruption en Russie , il veut , à toute force , les aller
combattre . Natalie gémit: gémissemens inutiles. Ils vont
donc se séparer ? Non. Natalie se coiffe d'un casque ,
endosse une cuirasse , et passant pour le jeune frère de
son époux , elle combattra à ses côtés. Les Lithuaniens
et les Russes ne tardent pas à en venir aux mains.
Combat sanglant , victoire incertaine , désordre même
458 MERCURE DE FRANCE ,
?
parmi les Russes jusqu'à ce que le brave Alexis fonde
sur les Lithuaniens , les enfonce et fasse leur général
prisonnier. Le czar apprend cette heureuse nouvelle
dans tous ses détails , il veut voir les vainqueurs , vient
au-devant d'eux , et on lui présente le jeune héros qui
a décidé le gain de la bataille. Qui es-tu , lui dit-il en
lui tendant la main?-Seigneur , tu vois à tes pieds le
fils de l'infortuné Boïard Luboslawskoi qui a terminé
ses jours loin de sa patrie. Mon père fut condamné , je
t'apporte ma tête. Le czar s'attendrit , avoue qu'on l'a
trompé , demande pardon au jeune homme , et l'invite
à occuper la première place près de son trône , et dans
son coeur après le père de Natalie. Mais lejeune homme,
en témoignant sa joie de ce que l'innocence de son père
a été reconnue , s'avoue coupable à son tour , et demande
à subir la peine qu'il a méritée pour avoir enlevé
la fille du favori de son maître. Le prince est bien
étonné. Il allait lui demander ce qu'il avait fait de Natalie
lorsqu'il l'aperçoit dans les bras de son père qui ,
oubliant ses torts , l'appelle sa tendre , sa bonne , sa chère
fille. Le czar sera-t-il plus sévère que le père ? Cela
n'est pas possible. Il se joint aux deux époux , et demande
avec eux que leur mariage soit ratifié , ce qui
ne souffre pas la plus légère difficulté. Ainsi finit l'histoire
ou plutôt le roman de Natalie .
م
On peut voir que ce qu'il y'a' de plus neufdans tout
cela , c'est l'invraisemblance de la conduite de l'héroïne.
L'auteur ne s'en est pas dissimulé l'invraisemblance ,
et il a cru la justifier en disant : « Celui qui s'étonnera
que la fille du Boïard ait consenti à suivre un inconnu
qu'elle avait vu à peine quelquefois , et sur le compte
duquel elle ne savait rien , sinon qu'elle l'aimait à la
folie , celui- là , dis-je , peut être un personnage trèssensé
, très-estimable , très- savant même ; mais certes ,
il ne connaît pas l'amour qui rend coupable l'être le
plus vertueux , et sait , en un instant , transformer la
sagesse en folie. » Doucement. Sans m'attribuer les dons
et les qualités que l'auteur veut bien accorder à celui
qui s'étonnerait de la conduite de Natalie , jjee m'en'
étonne , et cependant je ne conviendrai pas pour cela
que je ne connaisse point l'amour. Il faut s'entendre. I'I
7
MARS 1808. 439
F
2
y a amour et amour. Ce sentiment est subordonné au
caractère ; tendre et doux chez l'un , vif et emporté
chez l'autre ; constant chez celui-ci , léger chez celuilà
; enfin ses formes , ses nuances même varient à l'infini
, selon l'organisation physique des individus . Or
l'équipée inconcevable de Natalie n'est annoncée ni préparée
par rien , et l'on doit s'étonner qu'une fille sage
soit tout-à-coup transformée en folle. J'observe d'ail
leurs que la morale qui souvent conduit la plume de
l'auteur réclame contre ce trait de son roman et contre
les argumens qu'il emploie pour le justifier. Il a
écrit , c'était pour être lu. Eh bien ! il aurait dû penser
qu'une mère tant soit peu prudente se garderait de
mettre Natalie dans les mains de sa fille , de peur qu'en
allant à la messe la jeune personne ne cherchât des
yeux un Alexis , ne le rencontrât , et n'allât courir les
champs avec lui , saufà lui dire si quelquejour sa mère
la retrouvait et lui reprochait sa conduite : « Que voulez-
vous ? l'amour rend coupable l'être le plus vertueux ,
et sait transformer la sagesse en folie. >> Je ne pousse
pas la discussion plus loin , parce que j'ai d'autres Nouvelles
à examiner.
Celle qui suit Natalie a pour titre la Pauvre Lise.
C'est une jeune fille qu'un jeune homme séduit et qu'il
abandonne ; cela par malheur se voit trop souvent ;
mais la jeune fille ne peut survivre à la honte et à la
douleur qu'elle éprouve , et se noie : voilà ce qui n'arrive
pas tous les jours. Cette petite Nouvelle attache par
un mélange heureux d'idées naïves et d'idées religieuses.
Après la Pauvre Lise vient Julie. Celle-ci est une
jeune coquette qui enchante tous les hommes , en captive
un très-honnête , le laisse-là du moment où un certain
prince Karin s'occupe d'elle , et se rattache à lui lorsque
l'aimable prince déclare qu'il n'entend point se marier .
Elle épouse l'honnête homme , faute de mieux , vit
quelque tems fort bien avec lui , retrouve son prince ,
se ressouvient qu'elle a eu un faible pour ce charmant
séducteur , est surprisé avec lui dans un bosquet par son
époux quiprend son parti en brave , part , s'embarque , la
laissant grosse, très -légitimement il est vrai , et lorsqu'elle
est accouchée , lorsque son enfant marche et parle déjà
440 MERCURE DE FRANCE ,
comme un homme , revient inopinément auprès d'elle,
Un de ses amis a veillé , pendant son absence , sur la
conduite de Julie , et il n'y a pas eu le plus léger reproche
à lui faire , de sorte qu'à son retour il se jette
dans ses bras et partage ses caresses entr'elle et son
enfant,
Je laisse les romans de Karamsin pour m'occuper de
çeux de Suhm. Ceux du premier peuvent être considérés
comme des tableaux de l'école française ; ceux
du second appartiennent visiblement à une autre école.
Là , quoique nous soyons transportés à Moscow , nous
nous croyons toujours à Paris : ici, l'illusion est entière ,
etnous sommesréellementplus jeunes de quelques siècles,
vivant au milieu de guerriers scandinaves. Suhm , par
malheur , n'a pas imaginé des événemens bien imprévus,
bien extraordinaires. Il semble en le lisant qu'on sache
d'avance tout ce qu'il raconte : et comme il procède
assez souvent par dialogue , et comme ce dialogue n'offre
guères que des idées et des pensées communes , on croit
tout simplement assister à la représentation d'un mé-
Jodrame. Par exemple , quel est le fond de Gyrite ou
l'Amour de la Patrie ? Une princesse qu'un roi enlève
par ruse , qu'il veut épouser de force et qui est délivrée
par son amant à qui elle donne la main. Quel est celui
d'Afsole ? Une jeune princesse qui est demandée en
mariage par un vieux roi à qui elle préfère un jeune
amant : nota bene que dans ce roman-ci tout le monde
meurt. Quel est celui des Trois Amis ? ...... N'allons
pas si vîte. Suhm , en composant ce petit ouvrage , se
proposa un but patriotique. Il voulut faire sentir aux
Norwégiens , aux Danois et aux Suédois quels avantages
ils retireraient d'une union intime entre eux ; et pour
y réussir il imagina trois guerriers , l'honneur du Danemarck
, de la Suède et de la Norwège , qui s'estimant
et s'aimant , associent leur fortune ou du moins ne sont
jamais étrangers aux périls dont l'un d'eux est menacé ,
aux peines qui l'affligent , à la gloire qu'il acquiert.
L'intention de Suhm était louable et l'exécution dépose
également en sa faveur. Il a eu l'art eu variant les
événemens de semer beaucoup d'intérêt dans sa nar
ration. J'arrive aux deux dernières Nouvelles,
MARS 1808. 441
:
Sigride , fille de Syvalde , roi de Seelande , aime un
Jeune guerrier d'un sang moins noble que le sien. Sa
mère , femme hautaine et capricieuse , ne veut pas consentir
à leur hymen . Cependant un géant enlève Sigride .
Othar , c'est le nom de son amant , l'apprend à peine
qu'il est déjà sur les traces du ravisseur , l'atteint , le
combat et le terrasse. Sigride n'aurait rien de mieux
à faire que de rester sous la sauve-garde de son libérateur
; mais elle craint qu'il n'abuse du service qu'il
vient de lui rendre , et elle fuit à travers des bois jusqu'à
ce que prête à mourir de faim , elle soit assez heureuse
pour rencontrer une vieille femme qui a pitié,
d'elle , lui offre l'hospitalité , et la conduit dans une
caverne souterraine où elle aperçoit prés du feu deux
hommes d'un âge mûr et une femme qui apprête leur
repas. L'un d'eux , Regnald , est marié ; l'autre , Thorgrim,
est garçon. Celle-ci ne voit pas Sigride sans un
intérêt très-vif et sans lui faire des propositions qui ne
sont point écoutées , mais qui se renouvellent souvent,
Tandis que Sigride vit ainsi au milieu des transes , on
peut juger de celles où se trouvent son père , sa mère
et son amant. Sa mère veut absolument qu'Othar la
retrouve. Il ne demande pas mieux ; mais où est-elle ?
Il part , néanmoins , avec quelques amis et se met à la
recherche de Sigride. Elle était perdue depuis douze
jours , lorsque le matin du treizième , en se promenant
dans la forêt , elle croit entendre un bruit lointain.
Elle prête l'oreille , le bruit devient peu à peu plus distinct
, et bientôt elle aperçoit quelques hommes. Son
premier mouvement est de se cacher derrière des buissons.
Othar approche , car ce sont lui et ses amis qui
battent le bois ; il passe près de Sigride qui le reconnaît
, s'agite , et se décèle. Othar la découvre sans la
reconnaître sous les habits grossiers dont elle est vêtue.
Hl'aborde , lui demande son état et son nom. « Je m'appelle
Astride , répond-elle ; mais le son de sa voix a
nommé Sigride , et Othar enchanté veut l'emmener avec
Jui. Elle ne consent à le suivre qu'après qu'elle aura
remercié ses hôtes de l'asyle qu'ils lui ont donné et des
égards qu'ils ont eus pour elle. Son amant n'a garde de
s'opposer à ce témoignage de reconnaissance et la laisse
442 MERCURE DE FRANCE ,
1
retourner seule dans sa caverne. Elle y rentre sans se
douter qu'Aslage , femme de Regnald , a entendu son
entretien avec Othar. Ses hôtes ne la connaissaient point ,
ils savent maintenant qu'elle est la fille de Syvalde , roi
de Seeland , leur ennemi déclaré. Syvalde en effet ne
règne que parce qu'il a vaincu Regnald et s'est emparé
de son trône. On délibère si l'on retiendra Sigride , il
est même question d'une mesure plus rigoureuse , mais
Regnald est trop grand , trop généreux pour souffrir
que l'on attente aux jours et même à la liberté d'une
femme. Elle sort donc de la caverne et va rejoindre
son amant. Celui-ci , marchant à ses côtés , voudrait
qu'elle soulevât son voile et lui permit de la voir. Il
mériterait bien cette faveur-là , mais on la lui refuse.
Il se fâche , menace , s'apaise et rougit de son emportement.
Il est trop tard pour qu'il conduise Sigride à
Lethra , dans le palais du roi de Seeland , il la mène
chez Ebbon son père. Il a tort ; car l'envie et la calomnie
qui dorment encore moins à la cour des rois que
partout ailleurs , accusent Othar d'avoir abusé de Sigride
et de ne l'amener à Lethra , lorsqu'il y arrive , que
poury achever son mariage. Grande fureur de la reine,
grande fureur du roi lui-même , qui ne revoient Othar
que pour l'accabler de reproches et d'injures. Othar se
défend avec la noble fierté qui sied à l'innocence ; rappelle
à Syvalde les services que son père lui a rendus ;-
Syvalde se croit insulté et veut que l'on se saisisse de
la personne du téméraire. Sigride vient heureusement
se jeter'entre son père et son amant ; et ses discours ;
et ses larmes attendrissent le roi qui , convaincu enfin
de l'innocence d'Othar , consent à lui donner la main
de Sigride , en dépit de sa femme qui est prête à en
étouffer de colère. L'hymen se célèbre avec pompe ,
mais , au sein de son bonheur , Sigride n'oublie pas
ses hôtes. Elle demande leur grâce à son père qui la
leur accorde , et leur promet en outre sa faveur et ses
bienfaits. Elle court avec Othar leur porter cette bonne
nouvelle qui les charme tous , excepté Regnald qui ,
ferme dans son ressentiment , préfère la mort à la honte,
de vivre comblé des grâces de celui qui l'a dépouillé de
son trône , et se poignarde .
:
MARS 1808. 443
L'étendue que j'ai donnée à l'extrait de Sigride ne
me permet pas de parler long-tems de Signée. Je me
borne à dire que fille de Sigar , roi de Sigerstedt , elle
a pour mère une femme à qui l'idée la plus bizarre passe
par la tête. Elle ne veut donner pour mari à sa fille
qu'un guerrier qui aura vaincu ses deux fils. Le brave
Habor , second fils de Hamund , roi de Drontheim , en
Norwège , se présente pour mériter la main de la princesse
, combat ses deux frères et en triomphe. Le mariage
devrait avoir lieu , mais le sort a voulu que Hakon ,
frère de Habor , tuât dans une bataille le frère de la
reine , et celle-ci veut venger cette mort. Son ressentiment
ne pouvant s'exercer sur Hakon , c'est Habor qui
en devient l'objet. Elle retarde son hymen avec sa fille
sous différens prétextes et conspire sa perte. Habor ,
en effet, après une foule d'événemens que je me dispense
de raconter , meurt victime des complots tramés contre
lui , et Signée elle-même périt dans un incendie sans
avoir épousé le héros qui lui était destiné.
4
Il y a des invraisemblances dans les romans de Suhm ,
et les caractères de ses personnages ne sont pas assez
variés. Peut- être aussi emploie-t-il le moyen de la trahison
trop souvent et d'une manière trop uniforme.
Quoi qu'il en soit , nous avons une double obligation à
M. de Coiffier , c'est de nous avoir fait connaître des
plantes nées sur un sol étranger , et en piquant notre
curiosité d'avoir satisfait notre amour-propre , puisque
celles que le nôtre a produites sont d'une espèce plus
rare et beaucoup meilleure. Mais il est une justice particulière
que je lui dois et que je me plais à lui rendre.
Ses imitations intéressent le lecteur parce que le style ,
toujours adapté aux sujets , a toujours la couleur qui
leur convient , qualité rare et infiniment plus rare qu'on
ne le croit. Aussi quoique j'aie paru juger un peu sévérement
les auteurs originaux , je me plais à le dire ,
grâce à leur traducteur , on leur devra des momens
agréables , et la lecture des Trois Amis , de la Pauvre
Lise , etc. , remplacera avec avantage , dans les longues
soirées dont l'hiver nous menace encore , quelques-uns
de ces plaisirs insipides au moyen desquels on parvient
àtuer le tems sans échapper à l'ennui. VIGÉE .
MERCURE DE FRANCE ,
VOYAGE DE PLATON EN ITALIE , traduit en italien
par VINCENT Cuoco , sur les manuscrits grecs trouvés
à Athènes ; et de l'italien en français , pár B. BARRÈRE.
Trois volumes in-8°. A Paris , chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
La destinée des bons livres est de faire naître des
imitateurs ; et si le génie consent à le devenir , il s'élève
souvent au-dessus du modèle ; tandis que les esprits
médiocres restent loin en arrière , et que les bons esprits
même ne parviennent pas toujours à l'atteindre .
Vers la fin du siècle dernier , parut un ouvrage célèbre
qui traversera les siècles ; tableau brillant et
exact , dont le coloris enchante et séduit , et dans lequel
des recherches et des combinaisons savantes intéressent
et fixent l'attention sans la fatiguer , en même
tems que des scènes agréables ou touchantes attachent
les regards et affectent délicieusement la sensibilité,
Le Voyage dujeune Anacharsis en Grèce , n'est qu'une
fiction; mais tout ce qu'il renferme est réel , ou du
moins a existé ; c'est une suite d'événemens , de descriptions
, de peintures des moeurs et des coutumes ;
c'est en un mot , l'histoire complète de l'antique
Grèce , le cadre où se trouve rassemblé ce que ces contrées
si fécondes en faits éclatans et en admirables productions
des arts , réunissaient d'instructif, d'intéressant
et de curieux. De longues études avaient préparé
M. l'abbé Barthelemi à ce grand travail , et il y consacra
trente années de sa vie. C'est ce que n'ont pas
fait , je pense , les écrivains qui ont travaillé sur le
même plan , sans en excepter l'auteur du Voyage de
Platon en Italie .
,
N'entreprenons point de mettre en parallèle deux
Voyages , qui n'ont de commun que d'être également
imaginaires , et d'avoir pour but la réunion et le développement
des notions éparses , et pour la plupart difficiles
à recueillir , sur l'histoire de peuples de l'antiquité.
Quelque honorable que pût être un pareil rapprochement
pour le Voyageur en Italie , il ne lui serait
MARS 1808 . 445
point avantageux. L'on ne disconviendra pas néanmoins
qu'indépendamment du mérite transcendant de
l'auteur d'Anacharsis , plusieurs causes qui naissent de
la nature même des deux ouvrages , n'aient placé le
Voyage en Italie sous un jour moins favorable que le
Voyage en Grèce.
Je mets au premier rang la différence des pays visités
par les deux voyageurs . Ceux que parcourt Anacharsis
sont immenses , moins par leur étendue géographique ,
que par la multitude innombrable d'objets qui arrêtent
à chaque pas l'observateur. Ces heureuses contrées , si
favorisées par la nature , mais si horriblement dégradées
de nos jours sous la main déchirante de la barbarie
, furent le berceau des beaux arts . En effet , cette
dénomination n'a pu appartenir aux arts , dont il faut ,
à la vérité , chercher l'origine chez des peuples plus
anciens , qu'à l'époque où dégagés de la rudesse de leurs
premiers âges , ils reçurent du génie des Grecs , la perfection
et les grâces qui leur manquaient. C'est à cette
époque seulement que parut cette foule de chefs-d'oeuvre
qui couvraient , pour ainsi dire , le sol de la Grèce. Des
milliers de statues embellissaient les rues et les places
publiques des cités ; l'on en voyait jusque dans les hameaux
, dans les campagnes et dans les bois ; des temples
et d'autres monumens également superbes et élégans
attestaient la puissance et le goût du peuple qui
les élevait ; et des peintures d'une expression et d'une
vérité qui tenaient du prodige , étaient conservées dans
ces imposans édifices. Cette terre si riche en productions
des arts , n'était pas moins féconde en héros , en
philosophes , en poëtes , en orateurs ; tous les genres de
talens s'y cultivaient avec un égal succès ; la grandeur
d'ame , la noblesse de caractère , un esprit vif, pénétrant
et aimable distinguaient ses habitans ; et la beauté,
cette magnificence de la nature , ne parut nulle part
avec des formes plus majestueuses et plus séduisantes ,
et ne s'allia , avec plus de grâces et de dignité , à l'élévation
des sentimens et à l'héroïsme des actions . L'historien
de tant de merveilles est assuré de communiquer
à ses lecteurs les sensations qu'il éprouve , l'enthousiasme
dont il est transporté. Le second voyage , au
;
P
446 MERCURE DE FRANCE,
contraire , ne comprend qu'une faible portionde l'Italie
, qui , bien qu'offrant de l'intérêt sous plus d'un rapport
, ne frappe pas si sûrement l'imagination , et ne
retracepas d'aussi grands et d'aussi nombreux souvenirs.
Le motif que les mêmes auteurs prêtent aux voyages
qu'ils ont écrit, est encore tout à l'avantage de celui
d'Anacharsis ; la variété des objets qu'il peint , les événemens
mémorables qu'il raconte , les hommes illustres
qu'il fait connaître , et les hauts faits qu'il rappelle ,
sont autant de ressorts puissans , propres à piquer la
curiosité, à exciter l'admiration et à flatter tous les
goûts. Ce n'est pas que le Voyage en Italie soit totalement
dépourvu de ces moyens de plaire et d'intéresser ;
il y est quelquefois question de sciences , d'arts , de monumens
, de coutumes et même d'amour ; mais son
principal but est de faire connaître l'état politique de
l'Italie dans les tems anciens , et particulièrement la
philosophie de Pythagore , qui y fut très en faveur;
et ce genre de connaissances n'est ni à la portée , ni du
goût de tout le monde.
و
Enfin , un troisième désavantage du Voyage en
Italie , et ce n'est pas le moindre , naît du personnage
que l'auteur met en scène. Dans l'ouvrage de M. l'abbé
Barthelemi , c'est un jeune scythe inconnu , qui instruit
en voyageant pour s'instruire : dans l'autre , c'est un des
plus grands philosophes de l'antiquité , l'orateur le plus
profond et le plus éloquent , le sage par excellence ,
Thomme enfin à qui la postérité a déféré le titre de
divin. Certes , ce n'est pas une entreprise de peu d'importance
que de s'identifier , pour ainsi dire , avec ce
colosse de célébrité, ni un rôle facile à remplir que de
se transformer , en quelque sorte , en secrétaire d'un
orateur qui , suivant l'expression de Quintilien , semble
parler moins le langage des hommes que celui des
dieux.
Je pourrais m'arrêter ici , puisque , sans chercher à
faire l'analyse du Voyage de Platon , j'ai donné , en le
rapprochant du Voyage en Grèce , une idée assez nette
de son plan et de son motif; mais cet ouvrage, a des
droits à plus de développemens , et d'ailleurs il y aurait
une sorte d'injustice àl'abandonner aux impressions
MARS 1808 . 447
D
+
1
peu favorables qu'auraient pu laisser , et sa faible conformité
avec un livre d'un mérite supérieur , et l'exposition
des difficultés que l'auteur a dû naturellement
rencontrer dans l'exécution du plan qu'il s'est formé.
Ce que je viens de dire a déjà fait voir que Platon
n'est pas l'auteur de son Voyage. Une teinte de moderne,
répandue sur tout l'ouvrage , avertirait assez
que c'est une production de nos jours , si l'on ne savait
positivement que le véritable auteur est M. Vincent
Cuoco , qui a déjà publié un ouvrage estimé sur les
révolutions du royaume de Naples . En vain s'efforcet-
il de persuader à ses lecteurs qu'il n'a fait que traduire
un manuscrit grec , déterré en creusant les fondemens
d'une maison ; l'òn sait à quoi s'en tenir sur ce sujet ;
il n'y a d'autre traducteur que M. Barrère ; et si l'on
était tenté d'ajouter foi à la petite , mais très-innocente
supercherie de l'auteur , l'on serait bientôt détrompé
par une inadvertance vraiment bizarre , échappée à la
plume de M. Cuoco et à l'attention de son traducteur.
Le titre du livre porte que le manuscrit grec a été
trouvé à Athènes , et les premières lignes de l'Avis au
lecteur annoncent que ce même manuscrit fut tiré de
terre dans l'emplacement d'Héraclée .
Platon , tout grand homme qu'il fut , ne put éviter
quelques-uns des défauts que l'on reprochait à ses concitoyens.
Il aimait , par exemple , beaucoup à parler ;
et peut- être la bosse très - saillante dont sa tête était
chargée annonçait-elle en lui ce penchant qui cesse , il
est vrai , d'être aussi incommode pour les autres , quand
on y joint l'éloquence de Platon. C'est une question à
soumettre au savant et ingénieux docteur Gall. Pour que
son ouvrage se rapprochat davantage de la manière du
philosophe d'Athènes , et pour parler plus encore à
l'illusion , M. Cuono a mis continuellement ses personnages
, non pas en action , mais en paroles , de sorte
que ce Voyage est tout en discours et en conversations ;
il a même poussé le scrupule jusqu'à imiter quelquefois
la diffusion , l'obscurité et l'enflure du style , le néologisme
et le pompeux galimatias dont ne fut pas exempte
I'Abeille d' Athènes , comme disaient les Grecs. Cependant
il est vrai et juste de dire que ces taches ne sont
418 MERCURE DE FRANCE,
point fréquentes dans l'original italien , et qu'en général
son style est bon et soutenu.
Platon s'embarque pour Tarente avec Cléobule. Dans
la traversée , les pensées de Cléobule étaient avec les
astres , et il voyait l'étoile du matin comme couverte
d'une rosée marine ( Je ne cite ces phrases que pour
justifier ce que je disais tout à l'heure de quelques obscu- .
rités dans le style ) . A leur arrivée , les philosophes
d'Athènes sont reçus par la famille d'Architas , ami de
Platon. Lá description de Tarente , son origine , sa population
, ses arts , son commerce , etc. , forment des
articles bien traités et pleins d'intérêt. Architas , qui
communique aux deux étrangers ces notions sur le pays
qu'il habite , termine ainsi son discours : << Mais ce dont
>> je me glorifie le plus , si jamais l'homme de bien peut
>> tirer quelque orgueil de ce qu'il a fait dans sa patrie ,
>> c'est d'avoir persuadé aux Tarentins qu'il n'y a point
>> de commerce sans les arts , et que l'agriculture est le
>>premier de tous. >>>
Cléobule s'adonne tout entier à la philosophie de
Pythagore et des Italiens. Mnésille , fille d'Architas, modèle
de sagesse et de beauté , n'a pas peu influé sur
cette résolution , car Cléobule en était devenu amoureux.
L'on se persuadera aisément que pour un disciple de
Platon , comme pour une zélée pythagoricienne , il ne
s'agit pas d'un amour vulgaire ; c'est une passion dégagée
de toute qualité terrestre , un feu pur , une flamme
éthérée ; et Platon à qui Cléobule a fait part de ses sentimens
le définit en ces termes : << Jusqu'à présent, dit-il
» à Cléobule , tu n'as pas connu l'amour. Ce n'est point
>>un désir des choses périssables , mais bien d'un beau
>> éternel dont l'esprit humain aperçoit à peine un rayon,
>> et dont il ne s'approche qu'en pratiquant la vertu et
» en recherchant la vérité. Toutes les vertus tendent
» à alimenter l'amour , et l'amour nourrit et fortifie
>> tour à tour toutes les vertus. » Cette définition ne
paraîtra pas d'abord très-intelligible , mais l'amour platonique
n'étant plus de mode , on peut se dispenser de
l'approfondir.
Les premières leçons de la philosophie de Pythagore
sont données à Cléobule par la belle et savante Mnésille.
Elle
MARS 1808. 449
lechDEPEDE
LA
Elle lui explique les causes de l'aversion des Pythago
Ficiens pour la viande , et l'auteur fait continuer la
fort à propos , par un philosophe d'une autre nature ,
qui démontre à Cléobule les motifs de l'horreur pe
Pythagoriciens pour les fèves ; en effet , parmi ces
plications , il en est qui eussent paru fort étranges da
la bouche de la sévère Mnésille. D'autres instituteur
se succèdent , et bientôt Cléobule est initié dans les préceptes
et les subtilités de la doctrine de Pythagore.
Platon, comme on le pense bien , ne perd pas une si
belle occasionde déployer son savoir et son éloquence.
Il explique à Cléobule qui était Pythagore , et après
avoir rapporté les fables débitées sur la naissance de ce
philosophe , il finit par conclure qu'il n'a jamais existé
et << qu'il n'est autre chose qu'un nom que les hommes
>> ont imaginé pour signifier un systême de connaissances
» qui a commencé dans des tems très-anciens et qui
>> s'est conservé et transmis par un collége de savans ,
>>> dont l'origine et les succès eurent lieu en Italie. >>>
Ainsi , selon M. Cuoco , nous devons regarder comme
des chimères ce que Diogène , Porphire , Jamblique et
d'autres historiens nous rapportent au sujet de Pythagore
, et le croire un être de raison.
D'aussi graves discussions sont souvent entre-coupées
par des sujets moins sévères , par des tableaux rians ;
tels sont la description d'un repas fort gai avec des
jeunes gens et une courtisane ; l'éloge fort bien fait du
métier de parasite , des conversations plaisantes entre
des politiques oisifs et des nouvellistes ; la peinture de la
vie uniformé d'un homme de bien au sein de sa famille
, etc. , etc.:
L'on distinguera aussi plusieurs détails intéressans du
Voyage de Tarente à Héraclée ; par exemple , la description
des ruines de Sybaris ; le parallèle de la philosophie
des Italiens et de celle des Grecs ; un petit traité
d'agriculture , les préjugés et l'esprit, public des Romains;
la peinture des moeurs de Capoue; un chapitre
sur les habitans de l'Italie , etc. , etc.
Quoique le ton de cet ouvrage ait un peu trop d'uniformité
, il présente néanmoins assez de variété pour que
le savant, P'historien, le moraliste et lemétaphysicieny
Ff
4.50 MERCURE DE FRANCE ,
:
trouvent utilité , agrément , instruction même ; et si
l'homme du monde saute quelques feuillets , il en lira
beaucoup d'autres avec plaisir. C. S. SONNINI .
SUPPLEMENT AU RECUEIL DES LETTRES DE M.
DE VOLTAIRE ; 2 vol . in-8° et in- 12 . A Paris , chez
Xhrouet , rue des Moineaux , nº 16 ; Déterville ,
Palais du Tribunat , galerie de bois , n° 257 .
C'EST une nouveauté bien intéressante pour les amis
de la raison , du bon goût , de ce bon et bel esprit
qui porte en même tems fleurs et fruits , que la publication
de deux nouveaux volumes de Lettres de
Voltaire ! J'ai entendu des gens d'un esprit chagrin ,
et encore plus de gens chagrins sans esprit , se récrier
sur les 18 volumes in-8° ou les 24 volumes in-12 de
correspondance que contient l'édition de Kehl , et prononcer
dogmatiquement qu'on aurait dù se borner à
faire un choix et à publier ce qu'il y a de meilleur.
Loin d'être de leur avis , j'ai toujours désiré que l'on
pût remplir les lacunes de cette correspondance.
Elle embrasse plus de soixante années , et pendant
tout cet espace de tems , Voltaire remplit , de ses productions
iinngénieuses , la France et l'Europe entière.
La poësie , le théâtre , l'histoire , la philosophie , les
sciences mêmes, entre lesquelles se partageait tour à
tour l'infatigable activité de son génie , n'y suffisaient
pas encore ; il fallait que , presque chaque jour , depuis
les têtes couronnées jusqu'aux particuliers les plus
obscurs , également empressés à correspondre avec lui,
à s'honorer de son suffrage ou à s'éclairer de ses lumières
, tous reçussent de lui quelques-unes de ces lettres
pleines de discussions intéressantes, de faits et d'anecdotes
Littéraires que l'on chercherait vainement ailleurs , de
communications amicales , d'excellens conseils , de plaisanteries
piquantes , de louanges sans fadeur, et toujours
-de cette élégance et de cette politesse toutes françaises ,
•dont il fut le plus parfait et presque le dernier modèle.
Peut-il y avoir trop de ce qui réunit tous ces genres
MARS 1808 . 451
:
de mérite? Non sans doute; et au risque de déplaire
aux esprits anti-voltairiens , sur qui tant de qualités
brillantes n'ont point de prise, je voudrais qu'à ces deux
volumes de supplément on pût ajouter bientôt la correspondance
avec Mlle Quinault , et celle avec le duc
de Choiseul, que l'on croit restées ensevelies dans des
portefeuilles , et celle avec le duc de la Vallière , composée
d'environ cent lettres en prose et en vers , dont
l'éditeur de ces deux volumes croit l'existence certaine
et la publication très-vraisemblable. Je maudis même
de tout mon coeur cette comtesse de Benting , qui eut
la sotte barbarie de jeter au feu la correspondance de
Voltaire avec la duchesse de Saxe-Gotha , parce qu'elle
n'y trouvait pas une conformité parfaite avec ses idées
religieuses ; trait qui garantira seul de l'oubli , mais non
pas pour son honneur, la mémoire d'ailleurs très-obscure
de cette bégueule de comtesse.
Maisjouissons toujours de ce que nous avons, au lieu de
regretter ce qui n'est plus, et en attendant ce que l'on veut
nous donner encore. Toutes les lettres de ce supplément
ne sont pas sans doute également intéressantes ,
et ne le sont peut-être pas autant que celles de la correspondance
générale; mais elles en remplissent les vides,
et en les reportant chacune à leur date , elles continuent
de former pour ainsi dire , avec moins d'interruption ,
le tissu de cette vie littéraire , si longue , si pleine et
si active. Je voudrais bien qu'on publiât la correspondance
d'une Benting et d'autres scrupuleux de même
farine , pour voir si l'on y trouverait , je ne dis pas
autant d'esprit , de grâce et d'amabilité , mais autant
de bonté , d'amitié , de sentimens généreux , que dans
celle de ce réprouvé de Voltaire.
On voit reparaître ici les principaux acteurs de la correspondance
générale ; c'est avant tous, et plus que tous
lesautres, cebon ange-gardien, d'Argental, à qui Voltaire
répéta pendant plus de quarante années (1) qu'il se
mettait à l'ombre de ses aîles , et qui les tint en effet
toujours étendues pour servir le génie et l'amitié ; c'est
(1) La première lettre qui lui est adressée dans la correspondance générale
est de 1736.
Ffa
452 MERCURE DE FRANCE ,
le héros de Mahon, qui ne le fut plus , depuis , que des
intrigues et des vices d'une Cour avilie et corrompue ,
mais à qui Voltaire ne parle jamais que de sa gloire
passée , comme pour le ramener malgré lui au sentier
qu'il avait quitté; c'est l'aimable et doux Cideville ,
et le paresseux correspondant Thiriot , et Marmontel
et Laharpe , et Chabanon , et tuttiquanti.
Ce Thiriot poussait loin quelquefois la paresse et
la négligence , tant pour ses propres intérêts que pour
ceux de son illustre ami ; celui-ci le gourmande vivement
dans le premier cas , et dans le second c'est
avec tous les ménagemens de l'amitié. Il a même à
lui reprocher des torts positifs et assez graves ; i'l se
plaint sans amertume aux bons anges , veut seulement
savoir au juste la vérité , et sur-tout que rien n'éclate
, que rien n'ôte à un ancien ami le désir et les
moyens du retour.
Thiriot mettait apparemment trop peu d'égards et
une familiarité de mauvais ton dans sa manière de parler
d'un homme dont le titre même d'ami ne pouvait le
rendre l'égal . Voyez avec quelle délicatesse et quelle
politesse amicale , Voltaire , averti de ce travers , l'en
reprend. « Je vous prie , lui écrit-il , d'ajouter à toutes
lesmarques d'amitié que vous devez à la mienne et
à vingt ans d'une tendresse réciproque , l'attention de
faire respecter cette amitié. Nous ne sommes plus ni
l'un ni l'autre dans un âge (2) où les termes légers
et sans égards puissent convenir ; je ne parle jamais
de M. Thiriot , que comme d'un homme que je considère
autant que je l'aime. M. de Fontenelle n'avait
point d'amitié pour Lamotte , mais pour M. de Lamotte.
Cette politesse donne du relief à celui qui la
met à la mode. Les petits - maîtres de la rue Saint-
Denis disaient la Lecouvreur , et le cardinal de Fleury
disait Mile Lecouvreur. On serait mal venu à dire devant
moi , Thiriot ; cela était bon à vingt ans . >>>
Chabanon , homme du monde lettré , plutôt que véritable
homme de lettres , tenta de s'élever jusqu'à la
tragédie , on sait avec quelle faiblesse et combien peu
(2) C'était en 1735.
۔
MARS 1808. 455
de succès. Il avait soumis son Eudoxie à l'examen de
Voltaire , et le maître avait trouvé sans doute amplement
à reprendre dans l'ouvrage de l'écolier ; Voltaire
craignit de l'avoir blessé par la franchise de ses remarques
; mais quelques plaies qu'il eût pu faire à l'amourpropre
, n'eussent-elles pas été guéries par ce ton de
bonté prévenante et d'amitié ? « Je crains bien, mon cher
ami , d'avoir été trop sévère et même un peu dur dans
mes remarques sur Eudoxie ; mais ayant l'impression ,
il faut se rendre extrêmement difficile , après quoi on
n'est plus qu'indulgent , et on soutient avec chaleur la
cause qu'on a cru douteuse dans le secret du cabinet.
C'est ainsi que mon amitié est faite : plus mes critiques
sont sévères , plus vous devez voir que je m'intéresse à
yous. >> г
Laharpe eut avec lui un tort plus grave que les impolitesses
de Thiriot , s'il faut en croire une note de
Téditeur ; et Voltaire toujours généreux le pardonna ,
l'oublia , l'ensevelit dans un profond silence . Il écrit à
M. d'Argental : « Vous me parlez de certains papiers
dont un curieux s'est emparé. Vraiment , je n'en ai
parlé à personne , et je suis très-éloigné de faire une
tracasserie qui pourrait perdre un jeune homme , et qui
d'ailleurs ne me ferait que du mal. Dupuits le vit emporter
de ma bibliothèque beaucoup de papiers : j'en
ai perdu de très-importans : j'ai été puni de mon trop
-de confiance. C'est un malheur qu'il faut oublier : j'en
ai essuyé de plus grands , et je sais trop qu'il y a des circonstances
où il faut absolument se taire . »
L'éditeur nous avertit que l'on assuré que ce jeune
homme est Laharpe. Je le crois trop honnête et trop à
portée d'ètre bien informé pour avoir intenté légérement
une accusation de cette espèce. C'était en 1769 .
Laharpe n'avait que vingt-neuf ans ; mais à aucun âge
un pareil trait n'est excusable. Voltaire cependant , s'il
ne l'excuse pas , le pardonne ; et sa correspondance paternelle
avec Laharpe n'en est pas interrompue , et dans
une occasion où Laharpe se trouve , comme il ne lui
arriva que trop souvent, aux prises avec la fortune ,
il prie l'ange gardien de lui donner de sa part vingtcinq
louis. Laharpe venait alors de faire sa tragédie des
454 MERCURE DE FRANCE ,
Barmécides (3) ; « l'avez-vous vue ? demande Voltaire;
en êtes-vous aussi content que lui ? » Puis il ajoute :
<<Je ne sais s'il sera jamais un grand tragique (4) , mais
il est le seul qui ait du goût et du style ; c'est le seul
qui donne des espérances , le seul peut-être qui mérite
d'être encouragé, et on le persécute.>>>
Je ne me rappelle nullement ces persécutions auxquelles
Laharpe était , ou se croyait , ou se disait alors
enbutte ; mais peut-on trop louer dans Voltaire cette
générosité vigilante et ce noble emploi de sa richesse ?
Combien ne trouve-t-on pas de traits pareils dans sa
correspondance ? Ses ennemis ont raison, il faudrait la
brûler toute entière pour qu'ils pussent accréditer leurs
calomnies et leurs faux jugemens sur l'auteur.
N'ont- ils pas voulu le faire passer pour un homme
avide et intéressé ? Voici encore une preuve , après mille
autres , de la manière dont il l'était. On connaît sa
liaison avec Mme du Châtelet (5) ; mais on ne sait pas
assez qu'il avait mêlé sa fortune avec celle de M. du
Châtelet , qui n'était pas riche , qu'il lui avait prêté
40,000 liv. , et lui en avait procuré 200,000 autres ;
que M. du Châtelet ne le remboursa guères qu'en monnaie
de grand seigneur , et que Voltaire ne s'en plaignit
jamais. Lisez la lettre CXVIII du premier volume
à une sooeur de Mme du Châtelet (6) , écrite après la mort
d'Emilie , et jugez de quel côté sont les procédés et le
désintéressement.
Vous y verrez que Voltaire s'était restreint d'abord
à 30,000 liv . , au lieu de 40 , en considération de la
fortune de M. du Châtelet , et de l'amitié dont celui-ci
l'avait toujours honoré ; que de cette somme ainsi réduite
, M. du Châtelet lui avait passé par-devant notaire
une rente viagère de 2,000 liv. ; que Voltaire
n'avait jamais touché un sou de cette rente , qu'il n'en
(3) C'était en 1773 .
(4) Il savait sûrement bien alors à quoi s'en tenir.
(5) Liaison dont on n'a parlé sensément et convenablement que dans
une lettre insérée dans la Revue philosophique et littéraire , nº . 15
de l'an 1806 .
(6) Mme de Montreval.
:
MARS 1808. 455
1
avait jamais rien demandé , qu'il avait même donné
quittance de plusieurs années de suite , sans en exiger
le paiement ; que , par un arrangement postérieur , il
avait été convenu que pour solde de tout compte , il ,
toucherait une somme de 15,000 liv. une fois payée;
qu'il avait en conséquence reçu 10,000 liv.; qu'après
la mort de Mme du Châtelet , sa soeur engagea Voltaire à
faire pour les 5,000 liv . restant , ce qu'il avait fait pour
la somme entière ; et qu'enfin Voltaire lui écrit : « J'avais
cédé 30,000 liv. pour 15,000. Eh bien ! aujourd'hui je
céderai 5,000 liv. pour cent louis , et ces cent louis
encore , je demande qu'ils me soient rendus en meubles
; et en quels meubles ? Dans les effets mêmes qui ,
viennent de moi , que j'ai achetés et payés. ( Il les cite ,
et de ce nombre est son portrait garni de diamans. )
Vous n'avez pas été , ajoute-t-il , mécontente de cet arrangement
, et je me flatte que M. le marquis du Châtelet
m'en saura quelque gré , et qu'il me conserve ses
bontés qui me sont aussi précieuses que les vôtres. Je
fais pltas de cas de son amitié que de 5,000 liv . »
Quand on l'attaquait le premier , on le trouvait sans
doute vigoureux à la défense ; il prenait même bientôt
après l'offensive , et poussait à outrance ceux qui s'étaient
une fois déclarés ses ennemis personnels , ou les
ennemis de la cause de la raison et de la philosophie ,
qui était sa propre cause ; mais combien ne le voit-on
pas souvent faire d'efforts pour prévenir une rupture ,.
et pour empêcher des hommes avec qui cependant il
aurait beau jeu , de se joindre aux ennemis qu'il est
forcé de battre ? Lisez dans le premier de ces deux volumes
plusieurs lettres à M. Formey. Que lui en eût-il
coûté de joindre ce savant et pesant secrétaire de l'Académie
de Berlin , au président Maupertuis , à qui il
livrait une si rude guerre ? Formey l'avait attaqué gratuitement
: il avait dit dans unjournal qu'il rédigeait (7 )
que Voltaire , dans la Henriade , avait pillé le Clovis de
Saint-Didier. On avait dénoncé ce fait à Voltaire qui
écrit à l'académicien pour s'en plaindre ; mais comment
s'en plaint- il ? Il lui apprend d'abord que ce
(7) La Bibliotheque impartiale.
456 MERCURE DE FRANCE,
poëme de Saint-Didier fut fait plusieurs années après
laHenriade, « Vous voyez , ajoute-t-il , que vous auriez
quelque réparation à me faire , ainsi qu'au public
ęt à la vérité, et que j'aurais quelque droit de me
plaindre d'un outrage que j'ai si peu mérité , et que ma
conduite envers vous ne me faisait pas attendre. J'ignore
en quel endroit est le passage où vous m'avez outragé :
tout ce que je sais , c'est que je l'ai vu avant-hier au
matin , et qu'il ne tiendra qu'à vous que je l'oublie pour
jamais. >>>
Formey ne répondit pas apparemment comme il le
devait. Il biaisa , il écrivit qu'il n'avait que quatre jours
àvivre , qu'il était philosophe , etc. « Si vous avez quatre
jours à vivre , répliqua Voltaire , j'en ai deux , et il
faut passer ces deux jours doucement, Si vous êtes
philosophe , je tâche de l'être : voilà d'où je pars ,
Monsieur , pour achever notre petit éclaircissement.....
Je vous avouerai que la conversation étant tombée.
ces jours-ci sur l'amitié dont les gens de lettres doivent
donner l'exemple , je me vantai d'avoir la vôtre , et
pour rabaisser mon caquet , on me montra l'extrait
d'un passage de votre Bibliothèque impartiale , où il
était dit peu impartialement que je n'étais qu'un plagiaire
, et que j'avais volé le Clovis de Saint-Didier ,
c'est-à-dire , volé sur l'autel et volé les pauvres , ce
qui est le plus grand des péchés. Apparemment qu'on
avait , avec charité , enflé ce passage. Je fas un рец
confondu et je me contentai de prouver que le grand
Saint-Didier n'a écrit qu'après moi , et qu'ainsi s'il y a
un gueux de volé , c'est moi-même....... Il est bon de.
s'entendre : c'est principalement faute de s'éclaircir qu'il
y a tant de querelles. Je vous jure avec la même sincérité
que je n'ai pas le moindre levain dans le coeur
sur tout cela , et que j'aurais honte de moi-même si
j'étais ulcéré , encore plus si j'avais la moindre pensée
de vous nuire , car soyez très-sûr que je vous pardonne
, que je vous estime et que je vous aime. »
Il eut , peu de tems après , d'autres motifs de se
plaindre de Formey , et toujours il le traita de même.
Voyez ses lettres. Voyez encore sa lettre au président
MARS 1808. 457
de Brosse (8) , l'auteur du Traité de la formation mécanique
des langues , si vous êtes curieux de savoir
comment ce président difficultueux et chicaneur , qui
lui avait vendu sa terre de Tournay , voulut lui faire
un procès injuste , et la peine que Voltaire prit pour
l'éviter , quoiqu'il eût raison , et le contraste frappant
de la basse et litigieuse avidité de l'un avec la généreuse
supériorité de l'autre. Lisez , ouvrez au hasard , parcourez
tout ce recueil , vous y trouverez partout cette
supériorité de procédés et de raison , presqu'autant que
cette inépuisable fécondité d'esprit , que cette grâce et
cette facilité de style; enfin , que ces mots heureux et
piquans , qui donnent , lors même qu'il y a le, moins
d'intérêt dans le fond des choses , un attrait et un
charme singulier à cette lecture.
C'est en ouvrant ainsi le premier volume , que je
trouve ce mot excellent sur Desfontaines. « Je vous
envoie l'Ode sur l'ingratitude. J'ai dédaigné de parler
de Desfontaines : il n'a pas assez illustré ses vices. >>
En ouvrant de même le second , je trouve celui-ci sur
l'abbéAubert , ou plutôt sur la Gazette qu'il était chargé
de faire: << On dit qu'un abbé Aubert est changé de
l'histoire appelée Gazette , attendu qu'il a fait des
fables. >>
Quel jugement plus sain et énoncé avec plus de précision
et de justesse que celui-ci sur d'Olivet et Condillac,
deux académiciens d'un mérite si différent , on pourrait
même dire si opposé? «Nous avons perdu un très-bon
académicien dans l'abbé d'Olivet ; il était le premier
homme du monde pour la valeur des mots ; mais je
crois son successeur , l'abbé de Condillac , un des premiers
hommes de l'Europe pour la valeur des idées. Il
aurait fait le livre de l'Entendement humain , si Locke
ne l'eût pas fait ; et dieu merci , il l'aurait fait plus
court. »
S'agit-il d'apprécier les Saisons de Saint-Lambert , il
trouve sur son chemin les Parisiens qui les lisent , et il
se met lui-même en contraste avec eux . « L'ouvrage
deM. de Saint-Lambert me paraît , à plusieurs égards,
(8) Tom. I , lettre CXC,
458 MERCURE DE FRANCE ,
fort au-dessus du siècle où nous sommes. Il ya de
l'imagination dans l'expression , du tour , de l'harmonie,
des portraits attendrissans , et de la hauteur
dansi la façon de penser. Mais les Parisiens sont-ils
capables de goûter le mérite de ce poëme ? Ils ne connaissent
les quatre saisons que par celle du bal , celle
des Tuileries , celles de vacances du Parlement , et celle
où l'on va jouer aux cartes à deux lieues de Paris , au
coin du feu , dans une maison de campagne. Pour moi
qui suis un bon laboureur , je pense à la St.-Lambert. »
Jamais peut-être personne n'eut au même degré que
lui l'art de correspondre avec les gens en place , de
varier auprès d'eux les tours de ses demandes , et ses
moyens d'en obtenir ce qu'il voulait ; et ce qu'il voulait
était bien rarement pour lui : c'était presque toujours
des services qu'il rendait et du bien qu'il leur faisait
faire. Ce talent fut le même jusques dans ses dernières
années. Se figure-t-on , par exemple , que le baron d'Es-'
pagnac , commandant de l'Hôtel-des-Invalides , ait pu
refuser d'y recevoir un vieillard pour qui l'illustre vieillard
de Ferney, plus qu'octogénaire , intercédait du
ton dont il le fait dans cette lettre (9) ? << Monsieur , ces
jours passés , je rencontrai Eustache Prévôt , dit Laflamme
, l'un des invalides que vous avez eu la bonté
de me donner. Il me dit qu'il était presque aveugle ; je
lui répondis que je ne voyais pas trop clair. Il ajouta
qu'il était très-malade ; je lui répliquai que j'étais tombé
en apoplexie il y a près de deux mois , comme cela
n'est que trop vrai. Il m'avoua , en soupirant , qu'il
était cassé de vieillesse : je lui fis confidence que j'avais
quatre-vingt-trois ans. Enfin il me conjura d'obtenir
de vous que vous daignassiez l'admettre parmi les invalides
de votre hôtel. Il me protesta qu'il voulait avoir
la consolation de mourir sous vos lois et sous vos yeux.
Je vous demanderais la même grâce pour moi ; mais il
faut donner la préférence à un vieux soldat qui a essuyé
plus de coups de fusil que je n'en ai jamais tiré à des
lapins , etc. >>
Multiplier les citations serait chose tout à fait inutile.
(9) Tom. a , lettre CCXXIV.
MARS 1808. 459
Celles-ci ne suffisent-elles pas pour prouver que l'éditeur
de ce Supplément a bien mérité des Lettres en le donnant
au public ? Il a éclairé par des notes les endroits
qui pouvaient embarrasser le lecteur : c'est un soin
dont on doit lui savoir gré , et qu'auraient dû prendre,
comme il l'observe , les éditeurs de la correspondance
de Kehl ; mais peut- être s'est-il quelquefois donné une
peine superflue , sur-tout à l'égard des noms de savans
et d'hommes de lettres , presque tous suffisamment
connus .
Il serait à désirer que ce Supplément , imprimé in-8°
et in- 12 , pour s'assortir , autant qu'il est possible par
le format et le caractère avec l'in-8º et l'in- 12 de Kehl ,
n'eût pas avec cette édition un trait de conformité
de plus ; ce sont les fautes typographiques qui ne
sont pas en petit nombre , et dont plusieurs sont aussi
graves que celles-ci.
<< Le premier fracas des applaudissemens et des murmures
injustes , dont ce public extrême en tout est
toujours ivre, etc. (10)au lieu de et toujours ivre. » Ce
qui embarrasse et obscurcit tout le reste de la phrase.
Conjectures , pour conjonctures (11) .
<<Je souhaite que de très-long-tems on ne prononce
le vôtre (votre éloge) que tout le monde fait de mon
vivant (12) . » Il est clair qu'il faut de votre vivant .
<< Il ne tiendra qu'à vous que je ne l'oublie pour
jamais (13) . Il est évident encore que ce ne est de trop .
<< Il ne parlaitpas de vivre conformément à sa naissance
, et de faire enregistrer sa noblesse ( 14) : » il
est question des ridicules que se donne le descendant
du grand Corneille , dont Voltaire avait doté la fille ,
et c'est encore visiblement il ne parlait que de vivre , etc.
qu'il faut , au lieu de il ne parlait pas de vivre.
<<Je ne me suis pressé de rien (15) , >> au lieu de
je ne suis pressé de rien , etc. , etc.
(10) Page 120 , tom . I.
(11) Page 193 , ibid.
(12) Page 197 , ibid.
(13) Page 223 , ibid.
(14) Page 32 , tom . 2.
(15, Page 356 , ibid .
۱
460 MERCURE DE FRANCE ,
Ne nous arrêtons pas plus qu'il ne faut sur ce que
bien des lecteurs regarderont comme des minuties ,
mais qui cessent pourtant d'en être , en proportion
de l'intérêt qu'inspire l'ouvrage où elles se trouvent.
Un errata peut tout réparer , et c'est chose aussi facile
qu'elle me paraît nécessaire.
,
Je voudrais qu'il fût aussi aisé d'effacer une tache
qui souille quelques-unes de ces lettres, et qui se trouve
aussi imprimée sur plusieurs de celles de la correspondance
générale , et non-seulement sur des lettres , mais
sur des ouvrages mêmes de Voltaire ; je veux dire
et je le dis à regret , ses injures et ses emportemens
contre le philosophe qui partage avec lui l'empire
littéraire du dix - huitième siècle , contre l'éloquent et
malheureux J. J. Rousseau. J'ai pesé ailleurs (16) , dans
une balance queje crois juste , les procédés réciproques
de ces deux grands hommes ; et j'ai été forcé de reconnaître
que les torts de Voltaire étaient de beaucoup les
plus forts et les plus impardonnables . Les expressions
violentes , et l'on peut même dire féroces dont il se
sert ici en plusieurs endroits , ont renouvelé en moi
ces tristes impressions , et m'ont fait gémir de nouveau
sur cet aveuglement et cette espèce de rage ,
poussés jusqu'à l'excès le plus avilissant , dans une ame
d'ailleurs si noble , si généreuse et si sensible......
A cela près , il n'y a rien dans ces lettres nouvelles
qui ne prouve de plus en plus que Voltaire possédait
véritablement ces qualités , préférables sans doute aux
dons de l'esprit , aux talens supérieurs et même au génie,
mais qui leur donnent et en empruntent tant d'éclat
quand elles peuvent s'y réunir ; il n'y a rien qui ne
doive lui concilier de plus en plus et l'estime qu'inspirent
les unes et l'admiration qu'on doit aux autres.
Je ne dis pas que tout le monde en juge ainsi , et
qu'il n'y ait des gens qui ne regarderont ce recueil que
comme une augmentation d'inutilités , de vanités et
peut- être même de scandales. Ces gens à visière trouble
s'obstinent à voir dans Voltaire , dans Rousseau , d'Alem-
(16) Dans mes Lettres sur les Confessions de Rousseau , publiées en
1791.
MARS 1808 . 461
bert , Helvétius , Diderot , etc. , la honte et la pertede la
France au XVIII° siècle : ils en voient apparemment le
salut et la gloire dans Abraham Chaumeix , l'abbé Desfontaines
et Martin Fréron. Mais l'appel fait par le Héros
qui nous gouverne à l'Institut de France , la manière
dont presque toutes les Classes , qui sont entrées dans
ses vues éclairées , grandes et généreuses , y ont répondu ,
et les paroles encourageantes pour la raison , les sciences
et les lettres qu'elles ont obtenues de Lui paraissent
devoir déranger un peu le calcul de ces ennemis des lumières
et pourraient bien refroidir leur zèle.
Quelqu'un de ma connaissance leur consacra derniérement
cette petite fable :
La Chouette et l'Alouette.
Au retour du matin , chouette dans les bois
Traînait encor les sons de sa lugubre võix .
Belle conversion ! lui dit une alouette ;
Vous célébrez le jour : vous faites comme nous .
L'air n'est pas gai , n'importe; à messieurs les hiboux
Nous apprendrons bientôt une autre chansonnette .
Moi , chanter ! reprit la chouette ,
En clignotant des yeux et gagnant son réduit ;
Moi , célébrer le jour ! .... Je regrettais la nuit .
La nuit des préjugés n'est pas la moins profonde :
L'esprit qui s'y complait croit que le monde est fou
Quand le jour luit pour tout le monde.
Contre tous il s'emporte , il gronde ,
Vante sa chère nuit de sa voix de hibou ,
Et se renfonce dans son trou .
GINGUENÉ.
1
VOYAGE DE DÉCOUVERTES , aux terres Australes ,
exécuté par ordre de S. M. L'EMPEREUR ET ROI,
sur les corvettes le Géographe , le Naturaliste , et la
goëlette le Casnarina , pendant les années 1800 ,
1801 , 1802 , 1803 et 1804 ; publié par décret impé
rial , sous le ministère de M. DE CHAMPAGNY , et
rédigé par M. PERON , naturaliste de l'expédition ,
462 MERCURE DE FRANCE ,
correspondant de l'Institut de France , de la Société
de l'Ecole de Médecine de Paris.- Tome Ior , 1807 .
LES voyages scientifiques , tels que ceux de Tournefort
, de Bougainville , de Bruce , de Cook , de Vancouver
, la Peyrouse , Volney , Humboldt , etc. , sont des
expéditions imposantes , honorables , que les passions
les plus généreuses font entreprendre et exécuter pour
reculer à la fois les limites du monde connu , et les
bornes des connaissances humaines. Parmi les voyages
que caractérisent d'aussi grands résultats , on doit placer
avec distinction celui que nous annonçons.
Nul autre n'a peut-être autant contribué à enrichir
dans un espace de tems moins long et au milieu de circonstances
aussi défavorables , toutes les parties de
l'histoire naturelle.
Le nombre des espèces nouvelles dont on est redevable
à ce voyage , s'élève à plus de 2500 , d'après le
rapport de MM. les professeurs du Muséum. Les voyages
réunis de Carteret , de Wallis , de Furneaux de Meares ,
de Vancouver lui-même, n'en ont pas tous ensemble
produit un aussi grand nombre ; et le voyage de Cook
n'en a pas fourni plus de 250. M. Peron et son collaborateur
, M. Lesueur , auxquels on doit ce beau résultat ,
rapportent d'ailleurs avec tant de connaissances nouvelles
, plus de cent mille échantillons d'animaux d'espèces
grandes et petites , parmi lesquels on trouve plusieurs
de ces êtres nouveaux , extraordinaires , dont
l'histoire aurait pu être prise pour un récit fabuleux ,
si elle n'avait pas été constatée par l'inspection immédiate
des objets , et l'autorité de ce genre de monumens.
Cette riche collection a été déposée, en totalité , au
Muséum d'histoire naturelle , et MM. Peron et Lesueur,
dont la générosité égale les connaissances , n'ont pas
même voulu conserver les objets qui leur avaient été
personnellement donnés par différens étrangers , ou
qu'ils s'étaient procurés à leurs frais. Toutes les descriptions
ont d'ailleurs été faites sur des animaux
vivans et qui sont présentés par familles , et , en quelque
sorte , enchaînés par de nombreuses observations aux
rivages sur lesquels ils furent recueillis et aux flots qui
:
MARS 1808. 463
Jes nourrirent. L'étude particulière de l'hommeet plusieurs
parties des sciences physiques , n'ont pas été
négligées dans le Voyage de M. Peron. Ce savant s'est
même attaché , avec un soin particulier , à observer
les peuples divers des vastes contrées qu'il a parcourues;
à décrire leur constitution physique , le degré de
leur civilisation , leurs moeurs , leurs ornemens , leurs
jeux , leurs danses , leurs exercices sauvages et guerriers
, leurs armes , leurs combats , leurs habitations ,
leurs vêtemens , leur navigation , etc.
Ces réflexions préliminaires , extraites du rapport
fait au Gouvernement par l'Institut Impérial , sur le
Voyage de découvertes aux terres Australes , nous ont
paru nécessaires pour donner d'abord , et dans
premier point de vue , une idée générale et préliminaire
des résultats les plus féconds et les plus importans
de ce voyage.
un
1
Le voyage de découvertes aux terres Australes , fut
ordonné en 1800 , avec le dessein d'en opposer les
résultats à ceux des travaux successifs de Banks ,
Solander , Spurmann , les deux Forster , qui avaient
appelé si vivement l'intérêt et les méditations de tous
les amis des sciences sur la Nouvelle-Hollande .
Napoléon , alors premier Consul , apprécia toute
-l'importance d'une semblable expédition , l'ordonna
dans le tems même où l'armée de Réserve allait s'é-
-branler pour franchir les Alpes et vaincre à Marengo
sous ses ordres : rapprochement remarquable,d'une
-grande époque dans les annales des sciences et d'un
grand événement historique , placé l'un et l'autre au
commencement du dix-neuvième siècle......
Les préparatifs répondirent à l'élévation de la pensée
et à la libéralité du caractère du chef du Gouvernement.
-Vingt-trois personnes nommées par lui , sur la présentation
de l'Institut , pour s'occuper de recherches scien-
-tifiques : des moyens de tout genre , des instrumens
d'astronomie , de physique , de météorologie , de géo
graphie , des nécessaires de chimistes et de dessinateurs ,
cune bibliothèque , des plans de recherches des itinéraires
, des instructions ; enfin tout ce que l'expéerience,
le savoir , la sollicitude pouvaient trouver de
64 MERCURE DE FRANCE ,
2
ressources fut réuni pour préparer le succès du voyage
de découvertes aux terres Australes .
Cette expédition formait une véritable colonie de
savans se dirigeant vers des contrées lointaines , en important
avec elle , comme moyens de conquêtes et de
découvertes , les lumières et les arts de la vieille Europe,
Tout ce que la théorie et le raisonnement pouvaient
déduire de l'expérience des autres navigateurs , avait
si bien été employé ; les vents irréguliers , les moussons
, les courans avaient été calculés d'une manière
tellement exacte , que la source des accidens qui survinrent
dans la suite , ne peut être attribuée qu'à l'obstination
du chef à s'écarter de ses précieuses instructions.
On n'oublia pas d'ailleurs les peuples que l'on se
proposait de visiter. <<<Le premier Consul , dit M. Peron,
voulut que, députés de l'Europe vers ces peuples ignorés,
nous parussions au milieu d'eux comme des amis et
des bienfaiteurs. Par ses ordres , les animaux des races
les plus utiles étaient embarqués sur nos vaisseaux ;
une foule d'arbres intéressans se pressaient pour eux
à bord de nos navires ; nous leur portions les graines
les plus convenables à la température de leurs climats ,
les instrumens les plus nécessaires à l'homme , des
vêtemens , des ornemens de toute espèce leur étaient
destinés. Il n'était pas jusqu'aux inventions les plus extraordinaires
de l'optique , de la physique ,de la chimie
qui n'eussent été mis à contribution pour leur avantage
ou pour leur plaisir. >>>
C'est le voyage ainsi préparé avec tant de munificence
et de savoir , dont M. Peron publie en ce
moment la narration avec le droit bien fondé de dire :
Et quorum , etc. , etc.
La beauté et la richesse que l'on remarque dans l'exé
cution de ce voyage , sous le rapport de la typographie
et des gravures , répondent à son importance. Le 1 volume,
que nous annonçons , est divisé en trois livres ,
où l'auteur donne successivement l'Histoire des voyages
de France à l'Ile -de-France , de l'Ile-de-France à
Timor , de 'Timor au port Jakson.
Nous allons suivre M. Peron dans cette intéressante
narration,
MARS 1808 . 465
1
1
3
narration , en cherchant à y choisir pour cet extrait,
auquel nous donnerons une certaine étendue , lesfire
les plus curieux, les résultats les plus importans
notions les plus utiles ou les plus agréables , et qu'il
• importe de ne pas laisser renfermées dans un ouvrage
trop richement exécuté et par cela même d'un prix
trop considérable , pour être à la portée d'un grand
nombre de lecteurs .
Partis de France , le 19 novembre 1800 , M. Peron
et ses collaborateurs firent la première station aux
Canaries : ces îles ont été visitées par un si grand nombre
de voyageurs , qu'il était difficile d'y faire des observations
nouvelles ; cependant M. Peron a encore recueillis
quelques traits qui avaient échappé à ses prédécesseurs
, et qui sont principalement relatifs à l'insalubrité
et à la stérilité de ces îles trop vantées , à
la constitution physique des habitans , à leurs maladies
; il donne en outre des détails pleins d'intérêt sur
l'accueil qu'il a reçu dans ces îles , des Espagnols ; et il
serait difficile de ne pas partager les sentimens que lui
fit éprouver cette réception flatteuse , et qu'il exprime
si bien dans le passage suivant : <<< La nature de notre
mission , labonne intelligence des deux gouvernemens ,
les derniers succès de la France , la paix récente avec
l'Amérique , tout concourut à nous faire éprouver de
la part des Espagnols l'accueil le plus obligeant et le
plus flatteur. Nos braves alliés se complaisaient sur-tout
à nous interroger sur la dernière campagne d'Italie ,
sur le passage des Alpes , sur la bataille de Marengo
et sur cette suite rapide de prodiges , dont nous leur
portions la première annonce ; tous à l'envi semblaient
vouloir nous témoigner leur respect et leur admiration
pour la France. Ah ! s'il est permis quelquefois
à l'homme d'honneur de s'énorgueillir de sa nation ,
ce doit être sans doute dans ces circonstances pleines
de charmes , où , loin de ses concitoyens , il võit , au
milieu des étrangers qu'il visite , se rattacher au nom
de sa patrie toutes les idées de puissance , de grandeur
et de gloire.
<<<La traversée des Canaries à l'Ile - de - France , le
séjour dans cette île ; l'arrivée à la Nouvelle - Hol-
Gg
466 MERCURE DE FRANCE ,
lande , et le passage sur la terre de Leuwin, sur celles
d'Endracht et de Wilh, donnent lieu à un grand nombre
d'observations relatives à l'histoire naturelle et à
Ia physique. Nous nous arrêterons avec M. Péron à
Timor et à la terre de Diemen , où il a eu occasion
de rassembler un grand nombre de détails curieux sur
Ies naturels de ces contrées. Ce fut sur la rive droite
du port des Cignes , que M. Peron et ses compagnons
aperçurent pour la première fois les naturels de la
ferre de Diemen ; en portant leurs regards sur cette
rive ils virent deux de ces sauvages qui couraient
sur les bords de la mer en faisant de grands gestes de
surprise et d'admiration : par de nouvelles recherches ,
ils découvrirent bientôt une habitation. C'était une
case formée d'écorces disposées en demi-cercle , et appuyées
contre quelques branches sèches ; faible abri
qui ne pouvait avoir d'autre objet que de préserver
l'homme de l'action des vents trop froids , et qui en
effet était opposé aux vents du S.-O. les plus constans ,
les plus impétueux et les plus froids de ces rivages.
Le nombre des sauvages qui ne tardèrent pas à se rassembler
autour de cette habitation , se montait à neuf
personnes parmi lesquelles se trouvaient quatre enfans ,
une jeune fille de dix-sept ans , et deux hommes et
deux femmes de différens âges . Ce groupe paraissait
former une familie qui revenait de la pèche , dont
elle se mit en devoir de manger le produit. La cuisine
ne fut pas longue ; elle se borna à faire cuire les
coquillages que l'on avait rapportés , en mettant les
coquilles sur le feu pour les faire cuire comme dans
un plat. <<Pendant le rreepas de ces sauvages, il nous vint
à l'idée , ditM. Peron , de leur ffaaiirreede lamusique
bien moins sans doute pour les divertir , que pour connaître
l'effet de nos chants sur leur esprit et sur leurs
organes : dans ce dessein , nous choisîmes cet hymne
si malheureusement prostituée dans la révolution , mais
si pleine de chaleur et d'enthousiasme ,etsi propre dèslors
à notre objet. Au premier instant , les sauvages
parurent troublés encore plus que surpris , mais après
quelques momens d'incertitude , ils prêtèrent une oreille
attentive. Le repas fut suspendu, et les témoignages de
,
MARS 1808. 467
1
F
e
leur satisfaction se manifestaient par des contorsions et
des gestes si bizarres , que nous avions peine à contenir
l'envie de rire qui nous pressait. Pour eux , ils n'éprouvaient
pas moins d'embarras à étouffer pendant le chant
l'expression de leur enthousiasme : mais à peine une
strophe était finie , que de grands cris d'admiration
partaient en même tems de toutes les bouches ; le jeune
homme , sur-tout , était comme hors de lui-même : il
se prenait par les cheveux , il se grattait la tête avec
ses deux mains , s'agitait de mille manières , et prolongeait
ses clameurs à diverses reprises. Après cette musique
, forte et guerrière , nous chantames quelques-uns
de nos petits airs tendres et légers : les sauvages parurent
bien en saisir le véritable sens ; mais il nous fut
aisé de connaître que les sons de ce genre ébranlaient
trop faiblement leurs organes.
>> Le repas , interrompu par nos chants , ayant été.
terminé , la scène prit tout à coup un caractère plus
intéressant. La jeune fille , dont je viens de parler , se
faisait remarquer à chaque instant davantage par la
douceur de sa physionomie et par l'expression de ses
regards affectueux autant que spirituels. Ouré-ouré ,
comme ses parens , était parfaitement nue , et ne paraissait
guère soupçonner qu'on pût trouver ailleurs , dans
cette absolue nudité , quelque chose d'immodeste ou
d'indécent : d'une constitution beaucoup plus faible que
sa soeur et son frère , elle était plus vive et plus passionnée
qu'eux. M. Freycinet , qui s'était assis à côté
d'elle , paraissait être plus particulièrement l'objet de
ses agaceries , et l'oeil le moins exercé eût pu , dans les
regards de cette innocente élève de la nature , distinguer
cette nuance délicate qui donne au simple badinage
un caractère plus sérieux et plus réfléchi. La
coquetterie même parut être appelée au secours des
attraits naturels. Ouré-ouré nous fit connaître , pour
la première fois , la nature du fard de ces régions et les
détails de son application. Après avoir mis quelques
charbons dans ses mains , elle les écrasa de manière à
le réduire en poudre très-fine ; alors conservant cette
poussière dans la main gauche , elle en prit avec la main
droite , et s'en frottant d'abord le front, puis les deux
Gga
468 MERCURE DE FRANCE ,
joues , elle se mit dans un instant d'un noir à faire peur.
Ce qui nous parut sur-tout singulier , ce fut la complaisance
avec laquelle cette jeune fille semblait nous
regarder après cette opération , et l'air de confiance
que ce nouvel ornement avait répandu sur sa physionomie.
Ainsi donc ce sentiment de la coquetterie ,
ce goût de la parure , sont des besoins , pour ainsi
dire , innés au coeur de la femme. >>
Les petits enfans ne tardèrent pas à paraître aussi
familiers et aussi bienveillans que la jeune Ouré-ouré.
<<Il est curieux , ajoute M. Peron , de retrouver à l'extrémité
du globe et dans un état à peine ébauché de
l'organisation sociale , ces caractères aimables et touchans
qui parmi nous distinguent aussi ce premier âge
de la vie. En réunissant à nos observations particulières
celles des voyageurs les plus recommandables ,
nous en déduirons la conséquence importante que le
caractère de la femme et de l'enfant est bien plus indépendant
que celui de l'homme , de l'influence des climats
, du perfectionnement de l'ordre social et de
l'empire des besoins physiques. »
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Théâtre Feydeau , Louvois et du Vaudeville.
La semaine qui vient de s'écouler a été féconde en nouveautés.
Le théâtre Feydeau a donné une première représentation
d'Anna ou les deux Chaumières ; celui de Louvois,
M. Tétu ou la Cranomanie , et le Vaudeville , Haine aux
Femmes ou il ne faut jurer de rien . Mais hélas ! le sort de
ces trois ouvrages a été bien différent : Anna n'a obtenu
qu'un succès médiocre , le parterre s'est eutêté à siffler
M. Tétu , et le Vaudeville de Haine aux Femmes , souvent
interrompu par de très-vifs applaudissemens , a obtenu un
succès complet et mérité. L'ordre des rangs exige que je
commence mon compte rendu par le théâtre Feydeau.
Je dirai donc qu'Anna , opera très-peu comique , en un
acte , a été passablement sifflé à la première représentation ,
et faiblement applaudi à la seconde : je veux laisser aux
lecteurs le plaisir de juger combien l'intrigue en est neuve
d'invention et de détails. Un comte de Wansberg poursuivi
on ne sait ni par qui , ni par quelle raison , se réfugie dans
MARS 1808. 469
S
me chaumière située dans les montagnes du Tyrol; il n'est
accompagné que de sa fille Anna et d'une vieille servante.
Un certainGeorges , qui passe pour un paysan, habite une
chaumière voisine : on sent bien que Georges aime Anna ,
etqu'il en est aimé , et cet amour est en vérité bien naturel,
puisqu'ils ignorent tous deux leur véritable condition , car
ceGeorges n'est aussi qu'un paysan déguisé , qui s'appelle
ordinairement le comte de Wolfstein; lorsqu'il est tems que
l'acte finisse , on s'explique , on se nomme , et Georges
épouse Anna. Je crois pouvoir me dispenser de toute réflexion
sur cet ouvrage. La musique en est facile , assez
mélodieuse , mais un peu faible : elle est de M. Solié , auteur
de plusieurs jolis opéras bien supérieurs à celui-ci ; mais
on sait que les armes sont journalières .
Mhe Michu , chargée du rôle d'Anna , me paraît trèsdisposée
à pleurer. Je me méfie toujours des éloges outrés
que l'on distribue aux débutans , et sur-tout aux débutantes .
Cette observation regarde Mlle Michu. A l'époque de ses
débuts on l'a accablée de complimens quand on ne lui
devait encore que des encouragemens , et cette jeune actrice
, croyant n'avoir plus rien à apprendre , s'est reposée
sur des lauriers qu'elle n'avait pas encore mérités : sa voix
est rude et peu flexible ; je ne me suis pas aperçu que
depuis ses débuts elle eût fait de progrès. Julien a fait
plaisir dans le rôle de Georges .
Le théâtre Louvois a été plus malheureux encore que
celui de Feydeau , car si Anna n'a obtenu qu'un succès..
médiocre , la Cranomanie au contraire a été honorée d'une
chûte brillante et bruyante . M. Dujour est grand partisan
* de toutes les découvertes. L'art de faire des garçons d'esprit
, du vin sans raisin , la cuisine sans feu , lamanologie ,
la pédologie , et sur-tout la cranologie , font ses plus chères
délices: il avait disposé de la main de sa fille Victorine
en faveur de son neveu , mais il apprend l'arrivée du docteur
Têtu et de son fils , et veut dès-lors unir sa fille au digne rejeton
d'un homme aussi illustre : ce projet déplaît fort aux
jeunes gens qui s'aiment. La servante de M. Dujour conçoit
le projet de désabuser son maître sur le compte des deux
fauxsavans; car il est à remarquer que M. Têtu n'est pas le
véritable docteur ; mais seulement un intriguant qui apris son
nom. Le faux docteur et son fils décèlent bientôt leur ignorance
, M. Dujour renonce à son projet et unit sa fille à son
neveu. Les antagonistes du docteur , aux dépens duquel l'auteur
a voulu s'amuser , ne pourront arguer contre lui de cet
470 MERCURE DE FRANCE,'

ouvrage ; car ce n'est même pas le docteur que l'on a
mis en scène , mais bien un imposteur qui a pris son nom.
La 2º représentation de M. Tétu a été un peu moins sifflée
que la première , et j'en suis faché pour les propriétaires
du Theatre- Louvois ; car rien ne nuit à un théâtre , comme la
réussite d'un mauvais ouvrage , et en conscience j'en ai
peu vu d'aussi misérable que la Cranomanie:
Après avoir été forcé de m'occuper de M. Tétu , j'avoue
que c'est avec plaisir que je vais parler du vaudeville de
Haine aux Femmes .
Lejeune colonel Saint-Ernest , après avoir été trahi et
calomnié par une femme , s'est retiré dans une maison de
campagne où il vit dans la retraite la plus absolue ; il a
juré aux femmes une haine éternelle , et aucune ne peut
pénétrer jusqu'à lui: la baronne de Ronsberg , qui dans
une campagne en Allemagne fut sauvée par lui , a gardé
le souvenir de son libérateur , et forme le projet de le
rendre au monde ; Marcel , jardinier du colonel, est dans
ses intérêts ; il la présente à son maître comme Perrette ,
sa nièce , qui a perdu tous ses parens , et vient se réfugier
près de lui : celui-ci consent à ce qu'elle habite avec
son oncle. La baronne une fois introduite prépare doucement
la reconnaissance , offre au colonel son coeur et sa
main , et le force de tomber à ses pieds .
2
Je ne veux, par cette courte analyse , que donner aux
lecteurs le désir de voir cet ouvrage : l'action en est intéressante
et bien conduite , et presque tous les couplets
mériteraient d'être cités. M. Bouilly , très-avantageusement
connu par de nombreux succès sur plusieurs théâtres ,
est l'auteur de ce nouveau vaudeville qui doit long-tems
attirer la foule. Cette pièce a été jouée avec un talent trèsremarquable
, par Mme Hervey , MM. Henry et Hyppolite.
Théâtre- Français .- Les représentations de l'Assemblée
de Famille continuent d'attirer la foule au Théâtre-Français.
Le défaut d'espace nous empèche de donner , dans
cenuméro, l'analyse raisonnée de cette intéressante comédie
qui a obtenu un grand succès. ;
Théâtre de l'Impératrice.--On a donné mardi dernier, à
ce théâtre , la première représentation de la Tapisserie ,
comédie-folie en un acte. L'auteur , en faisant représenter
son ouvrage le mardi gras , a annoncé par-là qu'il renonçait
à toute espèce de prétention , et cependant cette petite
comédie de carnaval , est pleine d'esprit et de gaïeté. Iln'est
pas difficile d'y reconnaître un auteur exercé. Nous n'entre
MARS 1808. 471
rons dans aucun détail sur sa pièce qu'il appelle lui-même
une folie ; et c'en est une. Mais ce qui n'arrive pas à toutes
les folies , elle a fait rire .-L'auteur a voulu garder l'anonyme.
NOUVELLES POLITIQUES .
(INTÉRIEUR. )
Sa
députation ddee llaa classe
CONSEIL D'ETAT. - Séance du samedi 27 février.
Majesté étant en son conseil , une
de littérature et belles-lettres de l'Institut , composée de
MM. Chénier , président ; de Volney , vice-président ; Suard ,
secrétaire perpétuel ; et de MM. Morellet , Boufflers ,
Bernardin-de-Saint-Pierre , Andrieux , Arnault , Villars ,
Cailhava , Domergue , Lacretelle , Laujon , Raynouard et
Picard , est présentée par S. Exc. le ministre de l'intérieur ,
et admise à la barre du conseil .
M. Chénier , président et rapporteur de la classe , a porté
la parole en ces termes :
« SIRE , plus uous avançons dans le travail que Votre Majesté nous
a ordonné de lui soumettre , et plus nous sentons quel poids il nous
impose. Comment , de leur vivant même , apprécier tant d'écrivains ,
non sur de rigoureuses théories , sur des faits démontrés , sur des calculs
évidens , mais sur des choses réputées arbitraires , sur l'esprit , le
goût , le talent , l'imagination , Fart d'écrire ?, Comment se frayer une
route à travers tant d'écueils redoutables , entre tant d'opinions diverses
, quelquefois contraires , toujours débattues avec chaleur , parmi
tant de passions qu'il était si difficile d'assoupir , et qu'il est si facile,de
-réveiller ? Comment satisfaire à la fois , et ceux dont il faut parler , et
ceux qui ont un avis sur la littérature après l'avoir étudiée , et ceux
mêmes qui , sans aucune étude ,, se croient, pourtant du nombre des
juges ? Ces réflexions paraissent décourageantes ; mais Votre Majesté
nous rassure , et sa bonté nous sert de guide. Dispenser la louange avec
plaisir , exercer la censure avec réserve , proclamer les talens qui nous
restent , applaudir aux dispositions, naissantes , tel est sans doute le
devoir que nous avons à remplir ; et, dans les ordres de Votre Majesté ,
nous osons voir , avec une respectueuse assurance , la preuve du vif
intérêt dont elle a toujours honoré les lettres , la garantie de sa protection
constante , le sigual de ses nouveaux bienfaits .
>> Sans pouvoir nommer aujourd'hui tous les écrivains qui seront
cités dans notre ouvrage , nous allons toutefois , Sire , en indiquer un
assez grand nombre , et nous tâcherons sur-tout d'exposer clairement
la marche et les divisions du travail dont nous devons faire hommage
à Votre Majesté. Dans ce travail considérable , puisqu'il embrasse le
cercle entierdes applications de l'art d'écrire , à la tête de chaque genre
nous traçons l'aperçu rapide des progrès qu'il a faits en France jusqu'à
l'époque où commencent nos observations . C'est marquer les points
lumineux qui éclairent la route. L'art de communiquer les idées par la
1
2
472 MERCURE DE FRANCE ,
,
1
parole , l'art d'enchaîner les idées entre elles , l'art d'analyser les sens ,
et par eux les sensations , et par elles toutes les idées qui en découlent ,
fixent d'abord notre attention . Telle est la marche naturelle. Il faut
parler et, penser avant d'écrire . C'est à la classe de littérature française
qu'il appartient spécialement de jeter un coup-d'oeil sur des sciences
philosophiques fondées , au moins en France , par cette école de Port-
Royal , source inépuisable autant qu'elle est pure , où vont remonter à
la fois toute saine doctrine et toute littérature classique. Ces mêmes
sciences , dans le cours du dernier siècle , ont dû beaucoup aux travaux
de Condillac , que l'Académie française se glorifiait de compter parmi
ses membres . Fondateur lui-même d'une école de philosophie , il a
laissé d'habiles disciples et d'honorables successeurs . M. Domergue ,
M. Sicard , plusieurs autres encore , cultivent avec succès la grammaire
générale et particulière . Nous aurons à remarquer un ouvrage sur notre
langue , l'une des meilleures productions de Marmontel. Un esprit sage
et méthodique , M. Dégérando , a recherché les rapports des signes et
de l'art de penser. Un esprit étendu , M. de Tracy , a rassemblé les
trois sciences liées dans un corps d'ouvrage comme elles le sont dans la
nature . M. Cabanis , intéressant et clair avec profondeur , en comparant
l'homme physique et l'homme moral , a soumis la médecine à
l'analyse de l'entendement. Chargé d'enseigner cette analyse au sein
des écoles normales , M. Garat , par son imagination brillante , a rendu
la raison lumineuse : genre de service que , dans les questions encore
abstraites a la raison ne peut devoir qu'aux talens d'un ordre supérieur .
>> La science des devoirs de l'homme , la morale , sans produire autant
d'ouvrages , n'a pas été pourtant stérile. Nous avons trouvé dans
les leçons que Marmontel léguait à ses enfans , les préceptes de Cicéron
mêlés à la sagesse évangélique . On doit sur-tout distinguer un livre
important de Saint-Lambert , qui jadis avait enrichi notre littérature
d'un poëme élégant , harmonieux et philosophique. Arrivé près du
terme de la vie , il ne déserta point la bannière adoptée par sa jeunesse.
Inaltérable en ses principes , fuyant l'excès même dans le bien , il
n'affecta ni le pieux rigorisme , ni l'austérité stoïcienne . Sans détacher
la morale du principe social , nécessaire , démontré d'un Dieu surveillant
et protecteur , il la trouva toute entière dans les rapports qui unissent
l'homme à l'homme , dans nos besoins , dans nos passions , dans
cette foule d'intérêts individuels qui sans cesse armés l'un contre l'autre ,
mais forcés par la nature à traiter ensemble , viennent former , en se
ralliant, l'intérêt général des sociétés .
Ici nous occupent à leur tour ceux qui ont appliqué l'art d'écrire
aux matières de politique et de législation : non cette foule d'esprits
subalternes qui , par des feuilles périodiques , ou des brochuresnon
moins éphémères , caressaient les passions de la multitude , quand la
multitude avait la puissance ; mais un ppeettiitt nombre d'hommes plus ou
moins distingués par leurs talens , également louables par leurs intenions.
Un habile dialecticien , M. Sieyes , en des ouvrages où la force
de la pensée produit la force du style , a traité d'importantes questions
de politique générale. Un écrivain célèbre en plus d'un genre , aujourd'hui
le prince archi-trésorier de l'Empire ; comme lui M. Ræderer ,
M. Dupont de Nemours , M. Barbé-Marbois ; après eux M. J. B. Say ,
M. Ganilh , ont porté l'intérêt et la clarté dans les diverses parties de
Péconomie politique . Les élémens de législation publiés par M. Perreau
, ne sont pas indignes d'être cités . L'auteur d'un livre honoré du
prix d'utilité que décernait l'Académie française , M. Pastoret , exposant
les principes de la législation pénale , a eru pouvoir déterminer comment
MARS 1808. 473
1
la loi doit poursuivre pour être humaine , quand elle doit frapper pour
être juste , où elle doit s'arrêter pour être tile. Nous remarquons dans
les oeuvres de M. de Lacretelle un discours brillant et renommé sur la
nature des peines infamantes . Tous ces écrivains ont marché avec la
raison de leur siècle , et plusieurs ont accéléré sa marche. En évitant
d'agiter après eux des questions délicates , nous n'évitons pas de rendre
justice au mérite quelquefois éminent qu'ils ont déployé .
>> Avant de passer à l'art oratoire où nous retrouverons la politique et
la législation présentées sous des formes nouvelles pour la France , nous
aurons à parler d'un traité sur l'éloquence de la chaire , livre éloquent
lui-même , où M. le cardinal Maury donne d'excellens préceptes après
avoir donné d'éclatans exemples. Dans la critique littéraire , plusieurs
écrivains nous offrent des études approfondies , des commentaires judicieux
sur nos grands classiques ; M. Cailhava sur Moliere ; M. Palissot
sur Corneille et sur Voltaire ; Chamfort sur Lafontaine , dont jeune
encore il avait fait un charmant éloge ; et Laharpe sur Racine que jadis
il avait aussi loué dignement. Nous ne négligeons pas de remarquer des
additions nombreuses aux Mémoires littéraires de M. Palissot , livre
souvent instructif , toujours écrit avec une rare élégance. Nous n'oublions
pas le travail de M. Ginguené sur la littérature italienne , ouvrage
utile , considérable et déjà fort avancé. Ici se présentent les derniers
volumes du Cours de Laharpe , et sa correspondance en Russie. Après
avoir apprécié les talens incontestables de ce littérateur qui n'est plus ,
nous serons obligés de faire sentir l'extrême rigueur qu'il se croyait en
droit d'exercer contre la plupart de ses contemporains , et sur-tout
contre ses rivaux ; ce blame sans restriction qui n'est presque jamais
équitable ; ce plaisir de blâmer qui décrédite un censeur habile ; souvent
l'injustice évidente ; et dans la justice même cette injurieuse
amertume si contraire à l'urbanité française . A cette occasion , Sire
nous examinerons les règles d'une saîne critique . C'est prendre l'engagement
de les observer dans tout le cours de notre ouvrage ; et peutêtre
est- il important d'en rappeler le souvenir quand elles paraissent
oubliées . Ces règles , fondées sur la justice , sur le véritable esprit des
Sociétés , et consacrées par le caractère national , ne sont , comme
en tout autre genre , que la pratique des écrivains qui ont mérité le
plus d'estime .
,
>> Dans l'art oratoire , se présente au commencement de l'époque le
recueil des oraisons funèbres et des sermons de l'évêque de Sénez ,
Beauvais , prélat qui dut ses dignités à son mérite , et qui se montra
quelquefois le digne successeur de Bossuet et de Massillon . Le barreau
français parut s'appauvrir quand ses soutiens enrichirent la tribune. A
ce mot notre mémoire se reporte avec inquiétude vers des assemblées
orageuses . Nous les traverserons , Sire , en fuyant de nombreux écueils .
Nous saurons nous conformer aux vues manifestées par votre équitable
sagesse , et , forcés de nous souvenir qu'il y eut des factions , nous
n'oublierons pas qu'il y eut des talens . Nous commençons par cet orateur
illustre qui , doué d'un esprit aussi vigoureux que flexible , attacha
sa renommée personnelle à presque tous les travaux de l'Assemblée
constituante . Après Mirabeau viennent ceux qui combattirent ses opinions
avec énergie , M. le cardinal Maury , Cazalès ; ceux qui les défendirent
avec succès , Chapelier , Barnave , et M. Reguault ( de Saint-
Jean- d'Angely ) , qui fait briller encore , dans le lieu même où nous
sommes admis , cette précision toujours claire , caractère particulier de
son éloquence. Pourrions -nous oublier tant d'habiles jurisconsultes qui
ont appliqué l'art oratoire aux différens objets de législation : Thourst ,
474 MERCURE DE FRANCE ,
:
Tronchet , dignes rivaux ; Camus , qui joignit un grand savoir à des
moeurs austères ; Target , M. Merlin , M. Treilhard , dont les lumières
étendues ont éclairé les tribunaux ? Nous rendons hommage à ce plan
d'instruction publique , monument de gloire littéraire élevé par M. de
Talleyrand , ouvrage où tous les charmes du style embellissent toutes
les idées philosophiques. Les Assemblées suivantes nous offrent , dans
le même genre , deux productions d'un rare mérite ; l'une du profond
Condorcet , l'autre de M. Daunou , dont plusieurs législatures ont
estimé les travaux utiles , l'éloquence et la modestie. Nous remarquons
dans ces mêmes assemblées , des orateurs qui unirent à la probité courageuse
une diction pathétique ou imposante : Vergniaux , par exemple
, M. Français de Nantes , M. Boissy-d'Anglas , renommé par sa
présidence, M. Garat , Portalis , M. Siméon , et cet habile homme
d'Etat , si distingué dans la jurisprudence et dans l'art oratoire , si élevé
parmi les grands dignitaires de l'Empire. Nous ne citons que des personnages
dignes de mémoire. Et comment hésiterions-nous à rappeler
tous les talens précieux qui , parmı nous , ont honoré la tribune , puisque
Votre Majesté , rendant le calme à la France , a rassemblé leurs
débris dans les différens corps de l'Etat ? leurs débris , Site , et sans
doute un regret de votre ame royale , est de n'avoir pu rallier auprès
du trône les philosophes respectables , les orateurs éloquens , les jurisconsultes
éclairés , les énergiques écrivains qui furent moissonnés en
foule durant une année désastreuse où le talent devint le plus grand
des crimes après la vertu.
>> Dans les camps où , loin des calamités de l'intérieur , la gloire nationale
se conservait inaltérable , naquit une autre éloquence , inconnue
jusqu'alors aux peuples modernes. Il faut même en convenir : quand
nous lisons dans les écrivains de l'antiquité les harangues des plus renommés
capitaines , nous sommes tentés souventde n'y admirer que le
génie des historiens . Ici le doute est impossible , les monumens existent ,
l'histoire n'a plus qu'à les rassembler. Elles partirent de l'armée d'Italie
ces belles proclamations , où le vainqueur de Lodi et d'Arcole , en même
tems qu'il créait un nouvel art de la guerre , créa l'éloquence militaire
dont il restera le modèle . Suivant ses pas comme la fortune , cette éloquence
a retenti dans la cité d'Alexandre , dans l'Egypte où périt
Pompée , dans la Syrie qui reçut les derniers soupirs de Germanicus.
Depuis , en Allemagne , en Pologne , au milieu des capitales étonnées ,
à Vienne , à Berlin , à Varsovie , elle était fidèle au héros d'Austerlitz ,
d'Jéna , de Friedland , lorsqu'en cette langue de l'honneur , si bien
entendue des armées françaises , du sein de la victoire même , il ordonnait
encore la victoire , et communiquait l'héroïsme .
Au moment où les sciences et les lettres , long-tems froissées par
les orages se reposèrentdans un nouvel asyle , et sur-tout à l'époque où
Votre Majesté , perfectionnant l'Institut , l'honora d'une faveur spéciale ,
on vit l'éloquence académique renaître et bientôt refleurir. Il n'est pas
vétréci ce genre dont les modèles variés appartiennent exclusivement à
Ja littérature du dernier siècle . Deux écrivains illustres , Thomas et
M. Garat, ont prouvé qu'en certains sujets il admet les grandes images
et les plus beaux mouvemens oratoires. Souvent aussi l'art consiste à
les éviter. Mais l'art exige toujours l'élégance et la régularitédes formes ,
Ja clarté, la justesse , et l'heureux accord des idées et des expressions .
On a trouvé ces qualités réunies dans les discours que M. Suard a prononcés
, comme secrétaire perpétuel , au nom de la classe de littérature
française . C'est avec le même succès qu'au nom des autres classes ont
été remplies les mêmes fonctions . M. Arnault , dans plusieurs solennités
, a répandu beaucoup d'intérêt sur des objets d'instruction publiMARS
1808. 475
que. Parmi les panégyristes , l'éclat et la facilité du'style ont distingué
M.deBoufflers , M. François ( de Neufchâteau ) , M. Cuvier , Portalis
; et l'on a paru sur-tout écouter avec un plaisir soutenu l'éloge de
Marmontel, ouvrage plein de mérite , dicté à M. Morellet par la philosophie
et l'amitié. Enfin , car il est impossible de tout citer , de bons
discours de réception , de belles réponses , une foule de productions
diversement estimables , garantissent que ce genre d'écrire reprendra
l'influence utile dont il jouissait autrefois , soit à l'Académie française ,
soit à l'Académie des sciences , lorsque plus d'un homme célèbre , membre
de ces deux Sociétés , maintenait entre leurs différentes études cette
unión qui donne aux sciences une utilité plus générale , aux lettres
une direction plus étendue.
L'histoire , Sire , cette partie importante , fixera long-tems notre
attention . Ce n'est pas que nous prétendions tirer de l'oubli une foule
de Mémoires particuliers sur la révolution française. Vicieux ou nuls
quant au style , n'offrant d'ailleurs que des plaidoyers en faveur des
différens partis , ils rentrent dans la classe des écrits polémiques , et
nous les écarterons avec eux. Nous aurons toutefois à parler d'un assez
grand nombre d'ouvrages . Là , M. de Castera peint une souveraine qui
brilla plus de trente années sur le trône de Pierre-le-Grand. Ici M. de
Ségur , en traçant le tableau politique de l'Europe durant une époque
orageuse , communique à son style la sagesse de ses opinions . Nous
ferons ressortir le mérite d'un précis sur l'Histoire de France , ouvrage
de Thouret , l'un des membres les plus regrettables de l'Assemblée
constituante . L'époque nous présente un livre supérieur encore , au
moins pour les grandes qualités de l'art d'écrire. Un académicien qui
'n'est plus , Rulhière , a raconté les événemens' mémorables écoulés dans
le dernier siècle en ces régions , Sire , et sur ces mêmes bords de la
Vistule où Votre Majesté , portant la victoire , a conquis une paix glo-
-rieuse. Quoique cet ouvrage posthume soit resté incomplet , nous y
reconnaîtrons par-tout l'empreinte d'un talent perfectionné par le travail
, et quelquefois très-éclatant. Nous n'oublierons pas une intéressante
production de M. de Beausset : la vie de ce prélat immortel qui
parla dupeuple à la cour , donna Télémaque à notre langue , réunit
Péloquence , la religion , la philosophie ; et fut simple à la fois dans son
génie , dans sa piété , dans sa vertu .
>> Les Voyages font partie de l'Histoire. Nous suivrons dans l'Amérique-
Septentrionale les pas de M. de Volney , qui , jadis , en traversant
l'Egypte et la Syrie , écrivit un des beaux ouvrages du dix-huitième siècle ,
et le chef-d'oeuvre du genre . Des hommes habiles ont rédigé les annales
des sciences , ou tracé le tableau fidèle des opinions humaines. M. Naigeon
, achevant un grand travail commencé par Diderot , décrit la marche
lumineuse de la philosophie ancienne et moderne' : M. Bossut sait intéresser'
par la diction dans l'histoire des mathématiques : avec M. Volney ,
"la raison éloquente interroge des ruines accumulées durant quarante
siècles : avec M. Dupuis , l'érudition raisonnable cherche l'origine commune
des diverses traditions religieuses . Là nous trouvons encore une
476 MERCURE DE FRANCE ,
esquisse profonde et rapide des progrès de l'esprit humain , dernier ou
vrage , et presque dernier soupir de Condorcet , testament fait par un sage
en faveur de l'humanité.
>> Avant que parmi nous on eût appliqué l'art d'écrire à l'histoire des
sciences , on savait à quelle hauteur il peut atteindre dans les sciences
mêmes qui ont pour objet l'étude de la nature . Buffon nous l'avait appris
; et nous aurons l'occasion de remarquer combien son digne continuateur
, M. Lacépède , a su profiter des leçons d'un si grand maître .
Nous verrons Lavoisier , M. Fourcroy , porter dans la chimie cette
clarté , la première qualité du style , et la plus nécessaire à l'enseignement.
De-là nous examinerons si les théories relatives aux différens arts
* d'imitation n'offrent pas , sous le même point de vue , un perfectionnement
remarquable . Nos recherches ne seront pas infructueuses . Nous
ferons sur-tout observer avec quelle élégance facile M. Grétri a traité de
l'art musical , qu'il a long-tems honoré , sur nos deux scènes lyriques ,
par des productions dont la mélodie et la vérité ne sauraient vieillir.
>> Nous ne passerons point à la poësie sans jeter un coup-d'oeil sur les
romans , genre qui se rapproche de l'histoire par le récit des événemens ,
de l'épopée par une action fabuleuse en tout ou en partie , de la tragédie
par les passions , de la comédie par la peinture de la société. Nous n'indiquerons
même pas une foule de compositions frivoles ou sans caractère
, mais nous apprécierons l'esprit et le talent de plusieurs dames qui
marchent avec distinction sur les traces de la femme illustre à qui nous
devons la Princesse de Clèves . Nous remarquerons Attala , ornement
du livre considérable où M. de Châteaubriant,développe le génie du
christianisme . Nous trouverons dès la première année le meilleur , le
plus moral et le plus court des romans de l'époque entière , cette Chaumière
indienne , où l'un des grands écrivains qui nous restent , M. Bernardin
de Saint-Pierre , a réuni , comme en ses autres ouvrages , l'art de
peindre par l'expression , l'art de plaire à l'oreille par la musique du langage
, et l'art suprême d'orner la philosophie par la grâce.
>> La poësie nous présentera d'abord ce genre éminent et sublime ,
consacré , Sire , à chanter les hommes qui font la destinée des nations :
le poëme héroïque . Les chantres capables d'atteindre à l'épopée ne sont
pas moins rares que les personnages dignes d'être adoptés par elle. Cinq
chefs -d'oeuvre épars en trente siècles le prouvent assez. Si , dans l'espace
que nous avons à parcourir , nous apercevons àpeine une tentative estimable
, mais défectueuse , les Helvétiens , nous aurons à concevoir de
plus hautes espérances , garanties par les talens poëtiques de M. de Fontanes
, qui brille aujourd'hui comme orateur à la tête du Corps-Législatif.
En passant au poëme héroï-comique , nous tâcherons de ne pas
oublier l'extrême circonspection qu'exigent de certaines matières , et de
payer en même tems le tribut d'éloges que la justice réclame pour un
de nos meilleurs poëtes , M. de Parny. Après les compositions originales
viendront les imitations et les traductions en vers de quelques épopées
MARS 1808 . 477
célèbres. Parmi les imitateurs , M. Parceval de Grandmaison , à qui l'on
doit les Amours épiques , et M. Luce de Lancival , auteur d'Achille à
Scyros , doivent être distingués de la foule : mais des traductions du
premier mérite nous occuperont bien davantage . Virgile et Milton semblent
parler eux-mêmes notre langue ; et grâce à un classique vivant que
ce mot fera nommer , grâce encore à M. de Saint-Ange , habile et laborieux
traducteur d'Ovide , nous aurons le plaisir d'observer qu'à cet égard,
l'époque actuelle est supérieure à toute autre . On n'avait pas porté si
loin jusqu'à ce jour , au moins en des ouvrages d'une telle importance ,
l'art difficile de conquérir les beautés de la poësie étrangère , et de traduire
le génie par le talent.
» Dans la poësie didactique , c'est encore à M. Delille que l'époque
doit sa fécondité. Il a répandu dans trois poëmes originaux cette richesse
de style qu'il avait déployée en traduisant l'Enéide et le Paradis perdu .
Le poëme de l'Imagination sur-tout suffirait pour fonder une haute
renommée . M. Esménard , M. Castel , et quelques autres viennent ensuite
; dignes encore d'éloges , loin cependant de leur modèle. Le Brun
seul aurait soutenu la concurrence avec M. Delille , s'il avait achevé son
poëme de la Nature , dont il nous reste des fragmens d'un mérite supérieur.
Sans émule dans le genre de l'Ode , Le Brun tira des sons harmonieux
de la lyre pindarique , si rebelle aux chantres vulgaires , et nous
remarquerons , Sire , que ses derniers accens furent consacrés à vos triomphes
. Il était digne de les chanter .
>> M. Daru , traducteur d'Horace , a montré , dans cette difficile entreprise
, un goût pur , un esprit flexible , une étude approfondie des ressources
de notre versification . La poësie érotique s'honore de M. de Parny,
de M. de Boufflers . Des poëtes que nous allons retrouver avec éclat sur
la scène française , se présentent déjà sous des formes brillantes et variées :
M. Ducis , dans l'épître ; M. Arnault , dans l'apologue ; M. Andrieux ,
dans le conte ; M. Legouvé , M. Raynouard , en de petits poëmes d'un
genre grave'et philosophique . Après ces talens exercés , on voit se former
de jeunes talens qui donnent plus que des espérances . Deux ans de
suite , M. Millevoye , remarquable par l'élégance du style , a remporté
le prix de poësie . M. Victorin Fabre , plus jeune encore , a mérité , deux
ans de suite , une honorable distinction . Plusieurs , qu'il est impossible
de citer ici , ne seront point oubliés dans notre ouvrage , où nous fuirons
la sévérité : persuadés qu'en littérature , comme en tout le reste , l'indulgence
est plus près de la justice.
>> Ici se présente aux regards de Votre Majesté la poësie dramatique ,
dont les deux genres eurent tant d'influence sur notre langue , sur notre
littérature entière et sur les moeurs nationales . Dans la tragédie paraît
le premier M. Ducis , inventeur même quand il imite , inimitable quand
*il fait parler la piété filiale , poëte justement célèbre , et dont le génie
pathétique a tempéré la sombre terreur de la scène anglaise . Des émules
très-distingués marchent ensuite : M. Arnault , si noble dans Marius
478 MERCURE DE FRANCE ,
si tragique dans les Vénitiens ; M. Legouvé , dont la Mort d'Abel
offre une élégante imitation de Gessner , et qui déploya beaucoup d'énergie
dans Epicharis ; M. Lemercier , qui dans Agamemnon sut fondre
habilement les beautés d'Eschyle et de Sénèque ; enfin M. Raynouard ,
qui rendit un brillant hommage à des victimes honorées des regrets de
P'histoire. Nous indiquerons les scènes intéressantes du Joseph de M.
Baour-Lormian , et ce qu'il y a d'estimable dans l'Abdélasis de M. de
Murville ( 1) . Quelques réflexions ne doivent pas être négligées. On ne
saurait reprocher aux bonnes compositions tragiques de l'époque , la
multiplicité des incidens , la profusion des personnages subalternes, les
épisodes inutiles , la fadeur des scènes élégiaques . Partout l'action est
simple , et presque toujours séyère . La marche des poëtes n'est point
timide. Sans violer les règles anciennes , ils ont obtenu des effets nouveaux.
Du reste , ils ont conservé ce caractère philosophique imprimé à
la tragédie par le plus beau génie du dernier siècle ; et , sur ses traces ,
la plupart se sont ouvert les routes variées de l'histoire moderne ; immense
carrière qui promet long-tems des palmes nouvelles aux poëtes
capables de la parcourir. On a tout dit , si l'on en croit des hommes qui
n'ont rien à dire . Heureusement l'erreur est évidente. En quelque genre
que ce soit , l'art est semblable à la nature son modèle : il a des règles ,
comme la nature a des lois ; il n'a point de bornes , puisque la nature
est infinie.
» En passant au genre de la comédie , nous trouvons dès les premières
années la jolie petite pièce du Couvent , par M. Laujon ; les Ménechmes
grecs , par M. Cailhava , comédie d'intrigue amusante et bien conduite:
un ouvrage élégamment versifié , la Paméla de M. François , copie de
celle de Goldoni , mais copie supérieure à l'original . Deux rivaux exercés
à lutter ensemble , Fabre d'Eglantine et Colin d'Harleville , enrichissent
la haute comédie ; l'un en dessinant à grands traits l'égoïsme impassible
et la vertu passionnée ; l'autre en peignant avec une vérité fortement
comique les inconvéniens d'un célibat prolongé . M. Andrieux brille au
même rang par un enjouement aimable , par la grâce piquante des détails
, et le charme continu du style. Une imagination féconde , une gaieté
franche , la peinture originale des moeurs ont assuré les succès de M.
Picard. Aussi gai , presque aussi fécond , M. Duval mérite en partie les
mêmes louanges . On estime une diction pure en quelques essais de M.
Roger. Ici nous indiquons un perfectionnement dont il est juste de faire
honneur aux principaux écrivains que nous venons de nommer , peutêtre
encore au changement qui s'est opéré dans nos moeurs. Durant
l'époque entière les comédies un peu remarquables n'offrent aucune trace
(1 ) Pour obéir à la Classe de littérature française , on nomme ici M.
Chénier. Sa tragédie de Fénélon a réussi , protégée par la mémoire d'un
grandhomme,
MARS 1808 . 479
de ce jargon qui fut long-tems à la mode. Pour réussir il a fallu être
naturel : et l'on a banni entiérement le style précieux , le faux esprit , le
ton factice , que des auteurs plus recherchés qu'ingénieux avaient introduits
sur la scène comique.
>>>Dans le drame , genre défectueux , mais susceptible de beautés , nous
distinguons Beaumarchais , que ses comédies et ses mémoires avaient
déjà rendu célèbre ; M. Monvel , auteur qui a mérité de nombreux succès ,
et l'un de nos plus grands acteurs ; M. Bouilli , dont les pièces respirent
cet intérêt que produit une excellente morale . Sur la scène illustrée par
Quinault , se font remarquer M. Guillardet M. Hoffman ; plus récemment
, M. Esménard et M. Joui : sur l'autre scène lyrique , M. Hoffman
encore , M. Monvel , M. Marsollier , M. Duval. Après avoir rendu justice
'à des productions agréables , forcés toutefois de renouveler quelques
opinions de Voltaire , et d'observer ce qu'il avait prévu , ce qu'il avait
craint , l'influence de l'opéra-comique sur le goût général des spectateurs
, nous reviendrons , par cette observation même , à chercher les
moyens de soutenir , d'augmenter , s'il est possible , l'éclat de la scène
française , où réside essentiellement l'art dramatique. Votre Majesté ,
Sire , accorde une attention bienveillante à cet art aussi beau qu'il est
difficile ; et l'on sent mieux que jamais quelle en peut être l'importance
, quand votre ame , en rapport avec l'ame de Corneille , applaudit
aux conceptions de ce génie , dont le sublime était la langue naturelle ,
etqui sut faire pleurer les héros .
» En achevant , Sire, un vaste tableau dont le tems ne nous permet
de vous tracer aujourd'hui qu'une esquisse incomplète , mais au moins
fidelle , des considérations générales sur l'époque entière nous arrêteront
un moment. Elles se communiquent aux littératures , ces secousses
profondes qui remuent et décomposent les nations vieillies , en attendant
que le génie puissant vienne les recomposer et les rajeunir. Nous
suivrons dans les diverses parties de l'art d'écrire les effets du mouvement
universel . Nous chercherons quel fut sur l'époque , l'ascendant du
dix-huitième siècle , et comment l'époque à son tour peut influer sur
l'avenir. Nous avons indiqué , nous prouverons qu'elle mérite une étude
approfondie. En vain les ennemis de toute lumière , proscrivant lamémoire
illustre du siècle philosophique , annoncent chaque jour une décadence
honteuse qu'ils opéreraient , si leurs cris imposaient silence au
mérite , et qui serait démontrée s'ils avaient le privilége exclusif d'écrire.
Il sera facile de confondre ces assertions injurieuses , dout quelques
étrangers crédules auraient tort de se prévaloir. Non , Sire , cette
étrange catastrophe n'est point arrivée. La France agrandie par V. M.
n'est pas devenue stérile en talens . Nous rassemblerons sous vos yeux
les élémens actuels de cette littérature française , dont une envieuse
ignorance dénigrait à chaque époque et les chefs -d'oeuvre et les classiques ,
mais qui fut toujours honorable , et qui même sujourd'hui , malgré des
480 MERCURE DE TRANCE , MARS 1808.
pertes nombreuses , demeure encore à tous égards la première littérature
de l'Europe.
>> Et si l'esprit de parti , décoré dans les tems de trouble du nom
d'opinion publique , avait autrefois donné de fausses directions aux
idées les plus généreuses ; si ce même esprit , non moins funeste , en
agissant d'une autre manière et par d'autres hommes , avait depuis
arrêté l'essor des talens , et paralysé la pensée ; il nous resterait une
espérance qui ne serait point déçue . Vous régnéz , Sire , et vous protégez
, vous protégerez encore ce qui fait les littérateurs , l'art d'écrire .
11 s'applique à tous les arts ; il facilite l'accès de toutes les sciences ; il
embrasse toutes les idées ; il les éclaircit par la justesse ; il les étend
par la précision. Il présente en première ligne ce qui touche de plus
près les hommes mémorables ; l'histoire qui raconte les grandes actions
, l'éloquence qui les célèbre , et la poësie qui les chante. Il refleurira
sous vos auspices : il sera guidé par vous en des routes certaines :
autour de vous brilleront encore les talens raninués à votre voix : le
génie naîtra lui-même appelé par le génie ; et tous les genres de gloire
appartiendront au siècle de Votre Majesté. »
Sa Majesté a répondu à peu près en ces termes :
<< Messieurs les députés de la seconde classe de l'Institut , si la langue
française est devenue une langue universelle , c'est aux hommes de
génie qui ont siégé , ou qui siégent parmi vous , que nous en sommes
redevables .
:
4
>> J'attache du prix au succès de vos travaux ; ils tendent à éclairer
mes peuples et sont nécessaires à la gloire de ma couronne .
» J'ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de mo
rendre.
» Vous pouvez compter sur ma protection . »
AVIS.
Le Voyage de Platon en Italie , etc. Trois volumes in-8°. avec une
figure représentant Platon , qui débarque au port de Tarente , dessinée
par M. Miris , et gravée par M. Massard aîné , et du plan de la ville de
Tarente , gravé par M. Tardieu aîné. Se vend 15 fr. pour Paris , et
20 fr. franc de port . A Paris , chez Arthus-Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , nº . 23 .
Le Voyage de découvertes aux terres australes que nous annonçons
dans ce numéro , page 461 , forme 2 vol. in-4°. , de l'imprimerie
Impériale , et un atlas de 41 planches , même, format que celui du texte,
dont 28 sont tirées en couleurs , et trois cartes géographiques format
grand colombier. Prix pour Paris , 72 fr. , et 80 fr. franc de port .
A la même adresse que ci-dessus .
DERT
DE
(N° CCCXLVH. )
(SAMEDI 12 MARS 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE...
FRAGMENT d'un Poëme intitulé : L'ENLÈVEMENT DE PROSERPINE .
(Proserpine est conduite par Vénus dans les plaines d'Enna )

CEPENDANT Proserpine , en sa couche tranquille ,
D'un sommeil innocent savourait le repos ;
Mille songes légers , couronnés de pavots ,
Se jouaient autour d'elle , et leur troupe volage
Des fleurs , son seul amour , lui retraçait l'image.
Ala clarté du jour qui luit sur les forêts ,
Vénus quitte les bois et leurs antres secrets ,
Et s'arrête au séjour où la jeune déesse
Des songes caressans goûtait encor l'ivresse.
Odouleur ! Proserpine , à son fatal réveil,
Pour la dernière fois va revoir le soleil.
Déjà brillait au ciel l'astre de Cythérée ;
Vénus loin des Amours , et d'humbles fleurs parée,
Se cache sous les traits d'une nymphe des bois ;
Et , prenant de Cyanne et la forme et la voix :
«O fille de Cérès , suivez-moi , lui dit-elle ;
>>Dans les champs d'alentour l'aurore vous appelle ;
» Ecoutez les oiseaux dont les joyeux accens
» Ont réveillé l'écho des bois retentissans .
» Du fond des chênes creux , voyez la jeune abeille ,
>> Vers le lis blanchissant , vers la rose vermeille ,
» Voler , etdans les prés devancer le zéphyr.
482 MERCURE DE FRANCE ,
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» Suivez-moi le printems vous invite à cueillir
>> Ses fleurs , dans un beau jour , sous un beau ciel éoloses,
>> Et l'Enna vous attend sous ses berceaux de roses . >>
Proserpine à ces mots ouvre un oeil languissant ;
Elle voit dans les cieux l'éclat du jour naissant ,
Elle voit le printems , et son ame ingénue
Ressent près de Vénus une ardeur inconnue :
O puissante Vénus ! ô mère de l'Amour !
Qui peut te résister à l'aspect d'un beau jour ?
Jeune , belle et semblable à l'aube matinale ,
Proserpine a quitté sa couche virginale ;
Sur son front où se peint l'innocente candeur ,
Sur son sein qui du lis surpasse la blancheur ,
Zéphyr fait ondoyer sa blonde chevelure ;
Un long voile de lin , sa plus riche parure ,
Brodé par les Amours , par les Grâces tissu ,
Que des mains de Vénus la déesse a reçu ,
Descendant mollement sur sa yobe flottante ,
Laisse voir les contours de sa taille élégante ;
L'aiguil'e sur ce voile avec art dessina
Le doux aspect des bois et des vallons d'Enna.
Là , dans des prés fleuris , de jeunes immortelles.
Dépouillent le printems de ses roses nouvelles ;
Là , folâtrent en paix les Amours et les Jeux ;
Plus l'orage gronde et fait trembler les cieux .
Le triste dieu des morts , vaincu par un sourire ,
De l'Amour , d'un enfant a reconnu l'empire .
Vers le Stix , des mortels et des Dieux redouté ,
Il conduit en triomphe une jeune beauté ;
L'Acheron la reçoit sur sa rive étonnée ,
Et l'empire des morts va fêter l'hyménée ..
Sur ce riche travail , prophétique présent ,
La déesse promène un regard innocent ;
Elle admire comment l'aiguille industrieuse
Traça de tant d'objets l'image merveilleuse :
Elle aime à contempler dans ces divers tableaux
Cet enfant qui du Stix sut enchaîner les flots ;
Sur la jeune captive , aux enfers descendue ,
D'un air triste et pensif elle arrête sa vue ;
Sur la toile plaintive elle l'entend gémir ,
Et voyant l'Acheron tout prêt à l'engloutir ,
Voyant les cieux troublés et les nymphes en larmes ,
S'étonne que l'Amour ait causé tant d'alarmes .
Mais déjà le soleil , sur son char radieux ,
MARS 1808. 483
1
De l'astre du matin a fait pâlir les feux ,
Et dans un ciel serein , poursuivant sa carrière ,
Jusqu'aux antres secrets a porté sa lumière ;
La fille de Cérès va quitter sans retour
Des vallons de l'Etna le tranquille séjour ;
Auprès d'elle elle voit la déesse de Gnide ,
Et croit voir une nymphe innocente et timide ;
Cependant , de l'Amour , ô pouvoir inconnu !
Tous ses sens sont troubles , tout son coeur est ému ;
Une vive rougeur colore son visage.
Ainsi la jeune fleur , ornement du bocage ,
Se réveille et rougit aux premiers feux du jour .
Sans prévoir son malheur , sans connaître l'Amour ,
Elle hésite : elle craint , mais Vénus la rassure ;
Imprudente ! elle part : ô trop fatal augure !
Trois fois l'Etna mugit , et les bois gémissans
Trois fois ont répété de lugubres accens ;
Mais elle n'entend point cette voix menaçante :
Vers les lieux dont l'aspect la ravit et l'enchante ,
Elle suit Dionée , hélas ! et ne sait pas
Quel abîme effrayant est ouvert sur ses pas .
1
i
Par M. MICHAUD .
LE PLAISIR ET LE BONHEUR. -DIXAIN.
NaïF encor , quand d'amour ce vint l'âge ,
Je rencontrai deux jumeaux sous l'ombrage :
L'un se nommait Bonheur , l'autre Plaisir .
Plaisir entre eux m'ordonna de choisir ;
Je le choisis : je ne vis pas son aîle .
Il s'envola cet aimable infidèle !
Bonheur me dit : « Tu me reconnaîtras 1
>> Une autre fois ; ton erreur est commune :
>> Mais le Bonheur n'eut jamais de rancune ;
>> Auprès d'Eglé tu me retrouveras . >>>
Par M. MILLEVOYE .
ENIGME.
Je vis dans le palais des rois
Et dans la plus humble chaumière ;
Je fus , dit-on , chanté par l'immortel Homère
Hh2
484 MERCURE DE FRANCE,
Que je déchirai mille fois ;
Je suis mordant de caractère :
Si depuis trois mille ans Homère respecté
Estjeune encor de gloire et d'immortalité ,
C'estque mes dents n'ont pu tout faire.
LOGOGRIPHE.
AVEC ma tête
On me souhaite ;
Je suis objet d'ambition
Autant que de dévotion ;
Mais sans ma tête ,
Je suis la bête
Pour qui l'on a plus de mépris
Et que l'on offre à plus vil prix .
Avec ma tête ,
Un jour de fête ,
Pour me porter on ne me prend
Que la main couverte d'un gant ;
Mais sans ma tête ,
Ou je m'arrête
Ou bien je ralentis mes pas ,
Malgré les coups qu'on ne m'épargne pas .
S........
1
CHARADE.
Dans les champs mûrit mon premier;
Monsecond quelquefois renferme mon entier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Ami.
Le mot du Logogriphe est Toison , où l'on trouve toi, son , oison.
Celui de la Charade estDé-goût.
MARS 1808. 485
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS.
(MELANGES. )
SUR quelques pièces nouvelles du Théâtre français.
L'USAGE qui s'est établi dans les journaux d'y rendre
compte , non-seulement des pièces nouvelles , mais encore
de toutes les représentations brillantes qui ont lieu sur nos
grands théâtres , aurait acquis une influence utile sur l'art
dramatique , si la critique avait mis moins de précipitation
et plus d'impartialité dans ses jugemens. Il est certain que
plus on étudie les chefs-d'oeuvre de la scène française , plus
on admire l'heureuse alliance de la raison et du génie , et
plus on s'attache à ces règles éternelles , dont l'apparente
rigueur est si féconde en beautés . Les acteurs mêmes ont
quelque chose à gagner à ces discussions , souvent répétées :
si , d'un côté , leur amour-propre est tourmenté par des
observations plus fréquentes , de l'autre , leurs progrès sont
mieux aperçus et leurs efforts plutôt récompensés : grâce à
la surveillance incommode dont ils se plaignent, leur réputation
suit de plus près la marche de leur talent ; car c'est
ici sur-tout que des opinions contraires ne sont pas toujours
des contradictions. Tel s'irrite aujourd'hui vainement des
reproches sévères qu'on lui adresse , qui , par des études
mieux dirigées , obtiendrait bientôt des éloges mérités.
Mais quoique la critique , fréquemment exercée , me paraisse
utile même aux talens les plus reconnus , je doute
qu'on gagne beaucoup à rappeler ses jugemens quatre ou
cinq fois par semaine: la nature , le goût et les traditions ,
sont les bases constantes de l'art dramatique ; les principes
sont feconds ; mais les conséquences ne sont pas infinies.
Aussi j'admire sincérement ces docteurs inépuisables qui ,
tous les jours , impriment une dissertation nouvelle sur des
ouvrages qu'ils ont déjà commentés cent fois ; qui prononcentsans
scrupule et sans appel , du soir au lendemain, sur
telle pièce qui souvent a coûté des années de travail ; qui
déterminent avec une précision mathématique les progrès
qu'une jolie actrice a faits du samedi au dimanche ; et qui
toujours équitables , bienveillans et polis , n'ont jamais besoin
de sophismes , de mensonges , ni même d'injures , pour
ranimer l'attention paresseuse et la curiosité fatiguée de
leurs lecteurs .
486 MERCURE DE FRANCE ,
De tous nos professeurs le talent me confondator abs mos
Etje ne conçois pas comment ces Messieurs font. METRN 910
Environné de si redoutables adversaires , et peut-être
découragé par leurs succès , le Mercure de France , le plus
ancien de nos journaux littéraires , le seul où les ouvrages
dramatiques aient eu pour juges des écrivains tels que Marmontel
, Boissy , Champfort , Laharpe , etc. négligeait depuis
quelques années cette partie brillante de la littérature
française. En lui rendant son ancienne forme , on a voulu
qu'il reprit ses anciennes attributions : on a pensé qu'un
journal où seraient constamment défendues , sans faiblesse
et sans humeur , toutes les saines doctrines , toutes les
théories consacrées par les grands maîtres , aurait encore
plus d'un genre d'intérêt , meme celui de la nouveauté ;
enfin, l'on a senti que s'il était difficile d'égaler les critiques
illustres , qui donnaient, autrefois au Mercure de France
l'autorité de leurs noms et de leurs ouvrages , il était au
moins possible de conserver leurs principes , de suivre leur
exemple , et d'apporter quelque maturité dans ses opinions ,
sans les donner pour des jugemens. C'est ce que nous tâcherons
de faire en rendant compte des dernières représentations
du Théâtre français .
L
La nouveauté la plus remarquable dont il ait depuis longtemsenrichi
son répertoire , est Plaute ou la Comédie latine ,
par M. L. Lemercier. On conçoit aisément que l'auteur
d'Agamemnon qui , dans son meilleur ouvrage , parut inspiré
par le génie même d'Eschyle et de la tragédie antique ,
ait une prédilection,secrète pour les Anciens ; et l'on sait
qu'autant Euripide et Sophocle ont élevé la tragédie grecque
, devenue par eux le modèle de Racine et de Voltaire ,
autant Plaute a illustré la Comédie latine , en la rendant
digne d'etre souvent imitée par Molière. A l'idée intéressante
de mettre en action devant nos yeux ce poëte célèbre ,
de nous peindre son esprit , son caractère et les moeurs de
son.tems , M. Lemercier a joint une intention plus morale
et d'un ordre plus élevé ; il a voulu prouver dramatiquement
qu'un homme de génie , dans l'indigence et dans l'infortune
, pouvait encore exercer un ascendant marqué sur
la richesse et sur le pouvoir. Ce projet fait autant d'honneur
à son caractère , noble mélange de modestie et de fermeté
, que l'exécution la plus heureuse en aurait fait à son
talent. Mais il faut avouer que cette intention courageuse ,
qui, suivant les moyens du poëte , aurait également pu produire
une tragédie ou une comédie , est ici plutôt indiquée
MARS 1808. 487
1
1
que remplie ; car bien que Plaute soit toujours le principal
personnage de la pièce , il n'exerce une véritable autorité
que sur l'avare Euclion ; et cette influence , il est bien loin
de la devoir à son caractère : le hasard seul lui a fait apercevoir
Epidique enlevant la cassette du vieillard , et cette
découverte devient tout-à-coup le lien de l'intrigue et le
ressort du dénouement.
Sous le rapport de l'art , on a pensé généralement que
M. Lemercier lui faisait faire un pas rétrograde , en ramenant
sur la scène ces fables romanesques , ces méprises
continuelles , ces enfans enlevés , vendus , échangés par des
pirates , et ces reconnaissances imprévues et forcées qui
terminent presque toujours les comédies latines . Moliere
lui-même n'a pu se les faire pardonner , dans un chefd'oeuvre
à l'abri de tout autre reproche . Il nous a d'ailleurs
appris à mettre plus d'art , plus de vraisemblance , plus
d'intérêt dans la conduite du drame , et sans doute M. Lemercier
l'aurait imité , si son premier dessein n'avait été
de nous montrer une comédie , parfaitement semblable à
celles qu'on jouait devant les Scipions et les Césars. On ne
peut nier qu'un spectacle parcil ne dût au moins piquer la
curiosité. Mais combien de gens sont aujourd'hui plus savans
et plus délicats que les Césars et les Scipions ! Ces genslà
trouvent fort mauvais qu'on ne parlat point ur le théatre
de Rome , au tems de Plaute , comme on a parlé sur le
théâtre français au tems de Dorat et de Marivaux. D'autres
juges , moins difficiles , n'ont blamé , dans le nouvel ouvrage
de M. Lemercier , que la marche embarrassée de
l'action , quelques longueurs qu'on a fait disparaître après
les premières représentations , et l'extrême inégalité d'un
style , tantôt faible , dur et négligé , tantôt ferme , ingénieux
et piquant. On pourrait aussi peut- être exiger un peu
plus de gaieté dans une comédie qui porte le nom de Plaute :
il y a dans celle-ci des traits fort vifs et des mots excellens
, tels que celui de l'esclave Epidique , prêt à se pendre ,
qui , après avoir long-tems réfléchi sur le genre de mort
assez honteux qu'il a choisi , s'écrie philosophiquement :
Mourons , sans vanité.....
Mais en général , le sel répanda dans la pièce me paraît
appartenir à la satire encore plus qu'à la comédie. Au total ,
si , dans le système d'un théâtre plus sévère et plus perfectionné
que celui des latins , il y a loin de l'ouvrage de
M. Lemercier à une bonne comédie , il n'en est pas moins
infiniment supérieur à la plupart de ceux qu'on applaudit
488 MERCURE DE FRANCE ,
depuis quelque tems , ouvrages qui ,presque toujours , écrits
et pensés par leurs auteurs avec les idées et les phrases
d'autrui , n'ont ordinairement pour mérite que d'être grossiérement
bizarres ou platement réguliers. M. Lemercier ,
qui n'aime pas à marcher sur les traces des autres , s'écarte
aussi des routes connues avec une audace qui n'est pas toujours
heureuse : mais du moins il montre de l'esprit , de la
vigueur et de l'originalité : l'indépendance de son caractère
se fait sentir jusques dans son style , et c'est un reproche
qu'on est en droit de lui faire : j'aime que sa pensée soit
libre et fière ; mais je voudrais que son expression fût toujours
soumise aux lois du langage et aux leçons du goût.
Son ouvrage, déjà fort singulier en lui-même , offre encore
une singularité remarquable dans la manière dont Talma
joue le rôle de Plaute : cet acteur semble condamné par
la nature au tourment de rendre avec une effrayante vérité
les rôles empreints d'une sensibilité profonde et d'une noire
mélancolie : il donne à toutes les passions violentes et concentrées
une expression souvent terrible et quelquefois sublime
. La tragédie moderne , celle sur-tout qui peint des
moeurs galantes et chevaleresques , des sentimens généreux
et doux paraît convenir beaucoup moins au caractère de
son talent. On n'a donc pas été médiocrement surpris de
lui voir jouer un personnage comique avec une légéreté ,
je dirais presque une grâce inimitable , si je pouvais oublier
que dans la pièce , Mile Mars est en scène avec lui.
Une autre comédie , d'extraction latine , et qui n'en est
pasmoins unmodèle charmant d'esprit et de goût français,
ainterrompu les représentations de celle-ci , et certes , on
ne pouvait pas faire supporter à l'ouvrage de M. Lemercier
une comparaison plus redoutable. Les comédiens , à l'occasion
de l'hommage rendu à la mémoire de Plaute , ont
remis l'Amphytrion de Molière , où ce grand homme n'a
pas dédaigné de suivre la marche et de s'approprier les
traits les plus heureux du poëte latin. Il est vrai qu'il a
créé le rôle de Cléanthis , qui donne lieu à des scènes
neuves et très - plaisantes; qu'il a fait disparaître partout
Ja licence du dialogue et les détails de mauvais goût si
fréquens dans l'original ; et qu'il a doublé la force et le
comique de la situation en la présentant sous des rapports
absolument différens pour Amphytrion et pour Alomène ,
pour Sosie ett pour Cleanthis ; mais enfin,et c'est là sans doute
une assez grande gloire pour Plaute , Molière ne l'a surpassé
qu'en l'imitant. Regnard lui doit la fable , l'intrigue ,
MARS 1808 . 489
les incidens , les saillies les plus piquantes de ses Ménechmes ;
et la comédie latine vivra éternellement sur le théâtre français
dans cette pièce si amusante , dans Amphytrion , et
sur-tout dans l'Avare. Il était permis à M. Lemercier de
croire qu'un champ si heureusement fécondé ne serait pas
sterile pour lui. Au reste , j'ai peu de chose à dire des
dernières représentations d'Amphytrion; le hasard qui , dans
les coulisses comme dans le monde , dispose souvent des
fortunes et de la renommée , a voulu que Mlle Volnais fût
chargée du rôle d'Alcmène. Parmi tantde personnages dont
cette jeune actrice peut rendre avec fidélité la grâce , la
modestie et les sentimens , il est probable qu'elle n'aurait
point choisi la mère d'Hercule : mais dans ce rôle , étranger
àses études et peu convenable à ses moyens , elle a montré
du moins une intelligence sûre , une diction ferme , une
décence parfaite , et qui mérite d'autant plus d'éloges , qu'elle
est à fois très-difficile et très-nécessaire à conserver dans
l'étrange situation où le déguisement de Jupiter placé
l'épouse d'Amphytrion : Damas joue ce général thébain avec
beaucoup de chaleur ; et Dazincour montre dans le rôle
de Sosie toute la vigueur et la légéreté de sa jeunesse ,
éclairée par une longue expérience et par un excellent
jugement.
On doit encore à cet acteur aimé du public des débuts
qui dans ce moment excitent un intérêt assez vif. Mlle Rose
Dupuis , en passant du théâtre de la rue de Thionville à
celui de la porte Saint-Martin , n'avait rencontré ni le genre
de sontalent ni celui des succès qui semblent permis à son
ambition : en peu de mois , les leçons de Dazincour l'ont
mise à même de paraître sur le Théatre-Français , et d'y
faire applaudir, dans la tragédie et dans la comédie , des dispositions
peu communes. Toute débutante , un peu jolie ,
est à peu près sûre d'un accueil flatteur : il n'est pas même
sans exemple , dit-on , qu'une figure piquante ait suffi pour
faire recevoir une jeune actrice : ainsi la beauté , la grâce ,
la fraîcheur , peuvent donner un état; mais le travail et
l'étude peuvent seuls développer le talent. Malheureusement
, celles qui ne doivent qu'à leur bonne fortune l'espèce
de succès éphémère dont elles jouissent , sont accoutumées
à s'occuper de leur art beaucoup moins que de leur
état : espérons pour Mlle Rose un avenir différent : elle est
jolie ; sa taille est élevée , son organe doux et sonore : cependant
jusqu'ici les journaux et le public ne l'ont point gâtée :
il paraît même qu'elle trouvera dans sa carrière des obstacles
490 MERCURE DE FRANCE,
qui rendront ses études plus nécessaires et ses efforts plus
constans . Ces contrariétés présumées sont un véritable bonheur
pour elle. Il faut que le talent laisse à la médiocrité
jalouse la bonteuse ressource des suffrages qui se vendent et
des applaudissemens qui s'achètent; il faut qu'il attende de
lui-même et du tems une justice qu'on tarde rarement à
lui rendre. Mlle Rose a joué successivement Andromaque ,
Iphigénie , Isabelle ( dans l'Ecole des Maris )et Agathe
(dans les Folies amoureuses ) : dans aucun de ces rôles ,
elle n'a été parfaitement bien ; on ne devait ni l'attendre
ni l'exiger; mais dans tous , elle a fait applaudir une diction
juste et sage qu'elle doit à son maître , et des momens de
verve et d'inspiration qui n'appartiennent qu'à elle-même.
Nous ne terminerons pas cette revue du Théâtre français
sans parler de l'Assemblée de Famille , comédie en cinq
actes et en vers , jouée pour la première fois , à la fin du
mois passé. Tout semble indiquer que le succès de cet ouvrage
était assuré d'avance ; et d'après l'admiration prévoyant
que le parterre montrait pour chaque hémistiche ,
avant même qu'il fût prononcé , je ne sais s'il eût été prudent
d'observer , à la première réprésentation , que ni le
ton , ni le genre de la pièce n'appartiennent à la bonne
comédie. Il n'en est pas moins vrai que cet étalage fastueux
de sensibilité , de morale , de vertu , de bienfaisance ,
d'humanité , qui revient presque à toutes les scènes , est le
plus insipide de tous les moyens dramatiques pour surprendre
la bienveillance des hommes rassemblés. Le mélodrame le
plus vulgaire offre , dans ce genre , plus de maximes qu'il
u'en faut pour enfler convenablement vingt tragédies philosophiques.
Il était digne d'un auteur qui annonce de l'esprit
, de la littérature et du goût , d'abandonner cette ressource
bannale aux théâtres germaniques et aux échoppes
du boulevard. Si son ouvrage n'avait pas été reçu plus favorablement
que ne le furent autrefois le Misanthrope et
les Femmes savantes ,je me garderais bien d'affliger l'amourpropre
d'un homme de mérite par des observations sévères ;
mais dans ce tumulte d'applaudissemens et d'éloges , d'autant
plus fatigant pour la critique impartiale , qu'il peut
égarer l'écrivain le plus sage et le plus modeste , il faut
bien se résoudre à dire à M. Riboutet que sa pièce n'est
point un chef-d'oeuvre ; qu'il y a plus de franchise , de vérité ,
de verve et d'intentions comiques dans le petit acte des
Héritiers , que dans les cinq actes de l'Assemblée de Famille
; qu'ici tous les personnages ressemblent trop ou trop
MARS 1808. 491
peu à des personnages depuis long-tems connus au théâtre ;
que Valère, le jeune officier , n'est qu'une faible imitation
de Tom-Joneset de toutes les copies qu'on a faites plus ou
moins heureusement de cet admirable original ; qu'un fat
intrigant et présomptueux comme Valmont , un homme
d'affaires cupide et borné comme Forlis , une jeune femme
insensible et coquette comme Araminte , une petite fille
insignifiante et boudeuse comme Rosine , sont des caractères
qu'on a mis vingt fois sur la scène ; que la bonne Thérèse ,
et le vieux domestique , confident de son maître , sont un
peu plus rares dans le monde que les valets bavards , menteurs
, niais ou fripons , mais qu'on les a vus presqu'aussi
souvent au théâtre; enfin que l'oncle Blainvil , le personnage
le plus important de la pièce , qui ressemble tantôt au
Bourru bienfaisant , tantôt au capitaine des Deux Frères ,
devrait au moins avoir comme cux une conduite motivée
et un caractère décidé. Quant à celui d'Angélique , j'avoue
que le modèle est difficile à trouver dans la société : mais
nous le voyons tous les jours sur la scène , et quand Mlle
Mars ne serait pas chargée de ce rôle aimable , il serait
encore facile d'y reconnaître la peinture fidelle de son
talent. Je suis loin de reprocher à M. Riboutet d'avoir mis
sous nos yeux des caractères connus ; mais au moins fallaitil
les rajeunir , les rendre neufs et piquans par la manière
de les mettre en action , et c'est précisément ce mérite qui
manque à sa pièce. Une très-courte analyse suffira pour en
indiquer la marche à nos lecteurs.
Le père d'Angélique , regardée comme un enfant naturel ,
est mort dans un voyage lointain. A-t- il fait un testament
qui assure l'état de sa fille , ou son silence l'a-t-il laissée
sans famille et sans fortune ? Ses parens , convaincus que le
testament existe , se rassemblent autour d'elle , l'accablent
de çaresses , de flatteries , et tous les petits cousins , qui vécurent
long-tems des bienfaits du père , sont aux pieds de
la fille. Des doutes s'élèvent sur l'existence de l'acte ; la
scène change ; on refuse à Angélique son nom et son état,
Apeine , sur une fortune immense , juge t-on convenable
de lui garantir une pension de douze cents francs. Mais le
frère du mort , espèce de philosophe , misanthrope par
philantropie , arrive au château qui rassemble tous les parens
: il observe leur basse cupidité , leurs intrigues , les
froids calculs de leur égoïsme. Il est témoin de la candeur ,
de la reconnaissance , de la soumission modeste d'Angé
lique, et du généreux dévouement de Valère. Il laisse alors
492 MERCURE DE FRANCE ,
éclater son indignation , produit un écrit de son frère qui
déclare son mariage avec la mère d'Angélique , rompt ainsi
cette assemblée de famille , agitée par les plus viles passions ,
rend le bonheur à sa nièce , à son neveu , les unit ensemble
, et se détermine à passer avec eux le reste de sa vie .
Il suffit de cette analyse rapide pour voir que l'auteur ,
dans cette peinture morale des vices de la société , devait
prendre pour guide celui qui a creusé le plus profondément
dans le coeur de l'homme : soit timidité , soit que la
nature de son talent l'ait décidé sur le choix d'un modèle ,
il a préféré Lachaussée à Molière. D'autres répéteront ou
démentiront peut-être , au gré de leurs affections particulières
, ce qu'on a dit mille fois , ce qu'ils ont dit eux-mêmes
sur la comédie larmoyante : quelque plaisant rappellera les
sarcasmes de Piron sur les sermons du révérend père Lachaussée.
Mais après tout , sans être égal à nos bons auteurs
comiques , celui de la Gouvernante , de Ménalide , de l'Ecole
des Mères , n'en a pas moins mérité d'avoir sa place parmi
les grands écrivains dont les bustes décorent les foyers de
la comédie française ; et nous serions fort heureux aujourd'hui
que M. Riboutet nous rendît un genre de talent , avec
lequel le sien me paraît avoir quelque ressemblance .
ESMÉNARD.
LE DUC DE LAUZUN , par Mme WIMPFFEN DE SARTORY.
Seconde édition. A Paris , chez Maradan ,
libraire , rue des Grands-Augustins , nº 9 .
Il ne faut point se lasser de répéter que le roman
historique est un genre essentiellement faux et pernicieux
; que le propre de l'histoire étant d'être vraie ,
et celui du roman d'être imaginé , on ne peut fondre
P'un dans l'autre deux genres de nature si contraire ;
que le faux et le vrai , réunis dans un même ouvrage ,
loin de se prêter des secours et des charmes , ne font
que se nuire et se corrompre mutuellement ; qu'à ce
mêlange l'histoire perd tout son crédit , tous ses droits
à la confiance , puisqu'on a sans cesse à craindre de
prendre pour elle la fiction , dont les erreurs s'unissent
à ses vérités comme un alliage impur à un métal précieux
, tandis que la fiction elle-même , aliénant une
partie de sa liberté , perd nécessairement de sa grâce et
MARS 1808 . 493
a
de son mérite , abandonne la gloire de créer des faits
pour le triste honneur d'en dénaturer d'autres , et au
lieu d'être l'Alcine de l'Arioste ou l'Armide du Tasse ,
à la voix de qui s'élèvent des palais magnifiques et voluptueux
, n'est plus que la Célano de Virgile dont la
main souille et corrompt tous les mets qu'elle touche.
Les faiseurs ou plutôt les faiseuses de romans historiques
s'appuyeraient vainement sur l'exemple de Mme de
la Fayette , qui , dans sa Princesse de Cleves , a introduit
des personnages dont les noms appartiennent à
l'histoire. Elle n'a pris à l'histoire que ces noms ; encore
est-il douteux qu'ils figurassent à l'époque qu'elle
a choisie. Ceux qui les ont portés , à quelque époque
que ce soit , n'ayant guères laissé d'autres traces de leur
existence , elle s'est crue en droit de disposer de leurs
titres , afin d'embellir d'un certain éclat réel les aventures
fantastiques qu'elle imaginait. Elle n'a pu porter
atteinte à la vérité historique , puisque celle-ci n'existait
pas : elle en a simplement donné l'apparence à ce
qui n'était qu'une pure fiction , et il en est résulté un
plus grand plaisir pour le lecteur , sans qu'il en pût
naître le moindre inconvénient. Les amours de M. de
Nemours et de Mme de Clèves ne se sont placés dans la
tête de personne comme un événement arrivé à la cour
de Henri II ; au lieu que les incidens fabuleux dont on
a récemment embelli les amours de Louis XIV et de
Mesdames de la Vallière et de Maintenon , ont très-bien
pu s'introduire et se fixer comme anecdotes réelles
dans la mémoire de beaucoup de lecteurs : il y a trop
de vrai dans ces romans , pour que le mêlange du faux
n'y soit pas fort dangereux.
Mme de Genlis , sur les traces déjà un peu effacées de
Mlle de Lussan , s'est mise à composer des romans historiques.
Les libraires ont assuré que c'étaient de fort
bons ouvrages , et sur la foi d'un suffrage si décisif ,
plusieurs auteurs du même sexe se sont empressés d'en
composer aussi. L'exemple était séduisant ; sans avoir
les connaissances qu'exige l'histoire , ni le degré d'imagination
que demande le roman , on pouvait faire un
livre qui fût l'un et l'autre à la fois, ou plutôt qui ne
fût ni l'un ni l'autre , mais qui enfin trouvât ce que les
494 MERCURE DE FRANCE ,
:
plus mauvais livres trouvaient déjà du tems de Boileau ,
Un marchand pour le vendre et des sots pour le lire .
:
Mme Wimpffen de Sartory n'a pas eu tort de compter
sur des lecteurs. Son ouvrage , s'il en faut croire le titre,
en est à sa seconde édition. On peut dire qu'elle est la
plus exacte copiste de Mme de Genlis ; elle a poussé
l'imitation jusqu'à choisir le même libraire. Mme de
Genlis a peint dans deux ouvrages différens Louis XIV
prenant deux de ses sujettes , l'une pour maîtresse , et
Pautre pour femme. Mme W. de S. a peint une princesse
royale prenant un cadet de Gascogne pour son
mari ; on voit que c'est à peu près le sujet de Mme de
Maintenon retourné. A l'instar de son illustre devancière
, elle n'a pas manqué , toutes les fois qu'il lui arrivait
d'employer l'histoire , de mettre au bas de la
page : Historique ou anecdote vraie. Enfin , elle semble
avoir affecté jusqu'aux idiotismes particuliers du style
de Mme de Genlis , tels que le mot parfait employé à
tous les usages , un goût parfait , un air parfait , une
tournure parfaite , etjefus , tu fus , ilfut , pourj'allai ,
tu allas , il alla .
Je ne féliciterai pas Mme W. de S. sur le choix de
son héros : on ne pouvait guères en prendre un moins
intéressant. Lauzun a laissé une sorte de célébrité qui
s'est étendue jusqu'à nous ; mais il la doit bien moins à
quelques qualités brillantes mêlées de beaucoup de
bizarreries et de travers , qu'à l'extravagante passion de
Mademoiselle qui offrit à l'Europe l'indécent spectacle
d'une vieille fille , lasse de sa virginité , voulant à toute
force un mari , et le prenant dans une classe que , par
rapport à elle , on pouvait regarder comme très-inférieure.
On conviendrà que le héros d'une aventure si
ridicule , ne peut pas manquer d'être un peu ridicule
lui-même. On sait que le Roi , après avoir trop légèrement
consenti à ce mariage , eut le tort plus grand
peut-être de manquer à sa parole royale , et de punir
par une longue détention lesjustes plaintes de Lauzun.
On sait aussi que Mademoiselle n'obtint la liberté de
son amant qu'en se dépouillant d'une grande partie de
ses immenses biens en faveur du duc du Maine, enfant
MARS 1808 . 495
1
naturel du Roi , et que Lauzun , avec qui elle s'était
mariée secrétement , lui fit expier par lesplus mauvais
traitemens toutes les folies qu'elle avait faites pour lui.
On assure qu'il poussa l'ingratitude et l'insolence jusqu'à
lui dire un jour : Louise d'Orléans , ótez-moi mes
bottes , et qu'il punit d'un coup de ces mêmes bottes le
refus qu'elle faisait de les lui tirer. Ce n'était plus le
tems où montrant une grande place vide à côté d'elle
dans son lit , elle disait, en pleurant , à Mme de Sévigné :
Il serait pourtant là. Lauzun , époux honteux quoique
secret d'une vieille femme , qui s'était avilie et ruinée :
pour lui , n'éprouva plus que du dégoût , et s'arrangea
si bien que lui-même n'inspira plus que de la crainte et
de l'aversion ; ils se quittèrent un beau jour pour ne
plus se revoir de leur vie. Lauzun , devenu veuf et en
même tems vieux , se remaria à une jeune femme , la
fit fort enrager , et poussa assez loin sa carrière pour
pouvoir dresser son cousin Rioms , amant de Mme de
Berry, dans l'art de se faire aimer des princesses , lequel
n'était , selon lui , que l'art de les maltraiter et de
les insulter beaucoup. Un pareil garnement ne devait
pas inspirer assez d'intérêt à une femme , pour qu'elle
prît la peine d'embellir le récit de ses aventures ; ou
bien il faudrait supposer que les mauvais sujets , tant
soit peu brutaux et insolens , ont le droit de plaire ,
non-seulement aux princesses , mais à toutes les autres
femmes titrées ou non titrées . Pour moi , je n'en crois
rien. Mme W. de S. voulait faire un roman , un roman
historique , et quand les meilleurs sujets sont pris , on
se jette sur ce qui reste. L'homme qu'une grande princesse
ne dédaigna pas de prendre pour maître de sa
personne et de ses biens , ne parut pas indigne à
Mme Wimpffen d'être le sujet d'un roman en deux
volumes. C'en était un tout fait que son histoire.
Mme Wimpffen se plaint de ce qu'une vie aussi féconde
en événemens que celle du duc de Lauzun , n'a pas été
écrite par un écrivain de son siècle ; elle était cependant
écrite , cette vie , et Mme Wimpffen le sait mieux
qu'un autre ; elle est toute entière dans les Mémoires de
Mademoiselle , que ceite dame ne désigne seulement
pas , mais où elle a pris en entier ce qu'elle appelle son
1
496 MERCURE DE FRANCE ,
roman. Mademoiselle qui a écrit huit gros voluines de
bavardage , où parmi des détails fastidieux d'étiquette
et de cérémonial , se trouvent quelques petits faits bons
à connaître , Mademoiselle n'a pas manqué de s'étendre
fort longuement et à vingt reprises différentes sur les
actions et les qualités de l'homme dont elle était affolée ;
et ce qu'elle en a dit , Mme W. de S. le redit , sans autre
changement que celui du style et de quelques circonstances
indifférentes , sans autre addition que celle d'un
petit nombre d'événemens empruntés à d'autres historiens
ou imaginés par elle. On trouve dans les Mémoires
de Saint-Simon trente-six pages consacrées à Lauzun ,
et c'est en vérité bien assez pour un personnage de cette
étoffe. Mme W. de S. en a fait son profit , comme de
raison , et pour cette fois elle avoue la dette ; mais , à
l'en croire , ni Saint-Simon ni les autres n'en ont dit
assez sur Lauzun , et c'est pour suppléer à cette insuffisance
de l'histoire , qu'elle a pris le parti de composer
un roman : ce serait un dédommagement d'une espèce
singulière ; au reste , comme je l'ai dit, nous n'avions
déjà que trop de détails sur l'amant de Mademoiselle :
sa folle maîtresse ne nous les avait point épargnés ; la
question se réduit donc à savoir si Mme Wimpffen qui
n'en a rien dit , a bien fait de les aller prendre dans ses
Mémoires , pour en former un ouvrage à part. Il est
douteux qu'ils gagnent au déplacement , et mon avis
est qu'ils n'en valaient pas les frais. Mme W. en a fait
très-peu en imagination , et sans doute elle en a fait
trop encore. Quelques pages de moins , ce serait une
histoire véritable que son livre ; et ces quelques pages
de plus en font un roman d'un mauvais genre , où l'on
semble avoir pillé l'histoire au profit de la fiction , et
altéré des faits dans l'impuissance de créer des fables.
Quoi qu'il en soit , l'ouvrage est écrit avec assez de
naturel et d'agrément ; on ne le dévore pas , mais on
l'achève , et s'il ne mérite pas de prendre place dans les
bibliothèques , il a au moins des droits à être souvent
demandé dans les cabinets de lecture . AUGER.
ELÉGIES
MARS 1808 .
a
1
i
ELÈGIES DE TIBULLE , traduites en vers , par C. L.
MOLLEVAUT. Seconde édition. A Paris , à l'imprimerie
de Fain et compagnie , rue Saint-Hyacinthe ,
n° 25 ; et chez Debray , libraire , rue Saint-Honoré ,.
barrière des Sergens.
UNE traduction en vers de Tibulle manquait à notre
littérature. Bertin avait emprunté au poëte latin quelques
passages , qui , heureusement appropriés aux
moeurs françaises et rendus avec une liberté tout-àfait
originale , ne sont pas le moindre ornement de ses
Elégies . Le président Dupaty avait inséré dans ses Lettres
sur l'Italie la traduction de deux Elégies de Tibulle
, en annonçant qu'elles étaient tirées d'une traduction
entière de ce poëte ; mais cette traduction n'a
point paru , et il n'y a guères lieu de s'en affliger , si
I'on en juge par les deux échantillons que l'auteur nous
en a donnés. Ils sont dans ce faux genre de l'imitation
libre , si fort en vogue à l'époque où Dupaty écrivait ,
genre bâtard qui n'est ni original , ni traduction , manque
à la fois du mérite de l'invention et de celui de la
difficulté vaincue , mais où les versificateurs médiocres
et vains se complaisaient , parce qu'ils croyaient faire
tout ensemble preuve de savoir en interprétant un auteur
ancien , et preuve de goût en n'exprimant pas
toutes ses pensées et toutes ses images : ils prouvaient
seulement leur paresse et sur-tout leur impuissance.
M. de Laharpe qu'on ne peut , avec justice , accuser de
ces deux défauts , a imité aussi plutôt que traduit la
première Elégie de Tibulle ; mais du moins il a conservé
toutes les idées de l'original , ses tours , ses mouvemens
, et l'esprit de sa composition : il n'a sacrifié
que l'exactitude littérale , c'est-à-dire , celle qui se pique
de rendre toutes les expressions , et de les rendre en
termes aussi équivalens que le génie différent des deux
langues peut le permettre.
M. Mollevaut , dans sa traduction complète , s'est
attaché bien davantage à cette sorte de fidélité. Elle
coûte beaucoup plus de travail àl'écrivain qu'elle ne
Li
498 MERCURE DE FRANCE ,
i
lui rapporte de gloire ; mais elle est , en quelque sorte,
une affaire de conscience littéraire ; et l'on sait qu'en
tout il faut s'attendre à ne trouver que dans sa conscience
le prix des sacrifices qu'on a faits pour elle . Quelques
amis des lettres latines , comparant soigneusement votre
version avec le texte qui lui fait face , vous sauront gré
de quelques traits d'heureuse exactitude dont ils sentiront
toute la difficulté , et ce sentiment les disposera à
l'indulgence pour ceux où vous n'aurez pas eu le même
bonheur ; ils iront même, dans l'état de préoccupation
où les tient la connaissance de l'original , jusqu'à ne pas
apercevoir et peut-être jusqu'à goûter de purs latinismes
qui les auraient blessés dans un ouvrage de votre
création. Mais de tels juges sont rares , et quel auteur
consentirait à n'écrire que pour un aussi petit nombre ?
Il faut écrire pour les gens de goût , pour les gens da
monde ; il faut écrire pour les femmes , sur-tout lorsqu'on
traduit Tibulle ; et tous ces lecteurs-là , sur la
foi d'un nom tant célébré , voudront trouver dans vos
vers cette exquise délicatesse de sentimens et d'expressions
, ce coloris brillant , cette douce mélodie , et cette
aimable facilité qui les ont si souvent charmés dans les
vers de Bertin ou de Parny. A moins de cela , Tibulle
et son traducteur passeront pour deux pédans , qui
n'ont jamais su que le latin. J'ignore ce qui en était à
l'égard de Tibulle ; mais quant à M. Mollevant , le reproche
serait injuste. S'il sait fort bien le latin, il sait
aussi fort bien le français ; et ces deux mérites presque
aussi rares aujourd'hui l'un que l'autre , se trouvent ,
pour ainsi dire , fondus avec beaucoup d'art dans sa
traduction de Tibulle .
La première édition en a paru , il y a deux ans :
je me chargeai alors d'en rendre compte dans un journal
( la Revue ) ; aux éloges que me sembla mériter
en général le talent de l'auteur , je mêlai un grand
nombre d'observations critiques qui me semblèrent également
fondées. Il faut que l'auteur aussi les ait trouvées
telles , puisqu'il a fait droit à toutes dans son nouveau
travail. Je ne dis pas ceci pour m'applaudir de mon
goût , à la sûreté duquel je suis fort éloigné de croire ;
je ne veux que faire honneur à M. Mollevaut , de son
i
MARS 1808. 499
: bon esprit et de sa rare docilité : c'est un faible mérite
que de remarquer avec justesse les fautes d'autrui ;
c'en est un bien grand que de reconnaître les siennes ,
de les avouer et sur-tout de les corriger. Ce n'est pas
seulement l'amour propre , c'est souvent aussi la paresse
qui résiste à la censure ; et ces deux ennemislà
sont bien difficiles à vaincre quand ils sont ligués .
M. Mollevaut a donné une grande preuve de modestie
et de courage ; ce ne serait pas assez de dire
qu'il a corrigé dans son ouvrage tout ce que les autres
et lui-même y ont trouvé de défectueux ; il a réellement
refait sa traduction d'un bout à l'autre , ne
conservant , de la première leçon , que les passages
qu'il lui aurait été impossible de remplacer avantageusement
; encore dans ces mêmes passages a-t- il fait
de nombreuses corrections de détails qui en augmentent
beaucoup le mérite. Le latinisme était le principal
défaut de sa première manière ; il s'y joignait
quelquefois un peu de prosaïsme , de pesanteur et de
diffusion: sa diction cette fois est plus ferme , plus concise
, plus poëtique , sur - tout elle est plus française
( j'entends parler ici du génie et non de la grammaire
de notre langue ). M. Mollevaut , par les efforts souvent
heureux qu'il a faits pour atteindre à la précision de
son modèle , est tombe, sans peut-être s'en apercevoir ,
dans un inconvénient réel , mais excusable, puisqu'il
résulte d'un avantage , et par-là se trouve naturellement
racheté. Le mètre , employé par les élégiaques
latins , était , comme on sait , un mêlange alternatif
du vers de six pieds et du vers de cinq. Le sens de
la phrase ou des membres de phrase devait s'arrêter
à la fin du pentamètre , sans enjambement sur l'hexamètre
suivant , d'où résultait une suite continue de
distiques. M. Mollevaut s'attachant en général à ne pas
donner à son idée plus d'étendue que ne l'a fait Tibulle
, la renferme très-souvent , comme lui , dans deux
vers ; et lorsque ces deux versse trouvent être de même
rime , ils forment un distique français qui est indéfiniment
suivi d'autres distiques dont la série n'est inter
rompue que lorsque le traducteur peut comprendre ,
enun seul vers , deux vers du poëte latin , ou est obligé
li 2
500 MERCURE DE FRANCE ,
1
d'étendre ceux - ci dans trois des siens. Il aurait peutêtre
fallu que M. Mollevaut songeât plus souvent à
croiser les rimes de ses distiques ; it en eût par-là sauvé
jusqu'à certain point la monotonie.
Un ouvrage aussi considérable , aussi difficile qu'une
traduction de Tibulle , ne peut être porté tout de suite
à sa perfection. On sait par combien d'éditions consécutives,
les Georgiques de M. Delille, ce chef-d'oeuvre
des traductions en vers , ont passé pour arriver au
degré de pureté , d'élégance et de véritable fidélité où
nous les voyons aujourd'hui. Ce n'est qu'au même prix,
par les mêmes efforts , que M. Mollevaut pourrait atteindre
à la même gloire. M. Delille a dû beaucoup
(il en a fait lui-même l'aveu ) aux observations de la
critique , même de cette critique malveillante que la
haine éclairait encore plus que le goût , je ne souhaite
pas que le talent de M. Mollevaut passe par toutes
ces épreuves , si profitables qu'elles puissent être. Je
erois qu'on peut obtenir la vérité à des conditions plus
douces, et que des critiques sans injures ont aussi leur
utilité : j'en vais encore hasarder quelques-unes de
cette espèce sur l'ouvrage de M. Mollevaut.
Le poëte s'adressant à Isis , lui dit :
Toi,dont le temple auguste et les nombreux tableaux
Attestent le pouvoir qui dompte tous les maих.
Ce dernier hémistiche se rattache mal à la phrase , dont
il rend la construction incorrecte et même barbare.
2
La Gloire ouvre aux mortels plus d'un chemin fameux ;
La mienne est d'accueillir les amans malheureux .
Dans le premier vers la Gloire, est personnifiée; dans
le second elle n'est plus qu'un étre abstrait , métaphysique:
le sens du mot est toutà fait différent ; il ne peut
donc pas être remplacé dans le second vers par un pronom
qui ne le représente pas réellement : c'est un abus
de termes.
Tibulle ,vantant les jouissances de la vieagreste , parle
du bain dans lequel le laboureur fatigué se délasse le
soir : et calidam fesso comparat uxor aquam. M. Mollevaut
traduit ainsi :
L'épouse apprête un bain qui soulage ses maux.
MARS 1808 . 501
-
Iln'est point question là de maux, mais de fatigue. Cette
idée de maux est manifestement contraire à la pensée
de Tibulle , qui voulait peindre un sort digne d'envie.
Voici un autre passage où les couleurs de Poriginal
sont plus mal à propos encore rembrunies et outrées.
Tibulle dit à Némésis qu'il se trouverait heureux de
cultiver lui-même les champs qu'elle habiterait avec
lui , et qu'il ne se plaindrait pas que le soleil désséchất
ses membres ou quele manche de la charrue lui fit venir
des ampoules aux mains. Il embellit ainsi par la poësie
ces idées peu gracieuses en elles-mêmes :
Nec quererer , quòd sol graciles exureret artus ,
Læderet aut teneras pustula rupta manus .
M. Mollevaut , que notre goût plus dédaigneux obligeait
à plus de délicatesse encore dans l'expression , a fait une
peinture presque hideuse. Oui, dit-il ,
11
Oui , je verrais alors , sans plainte et sans regret ,
Mes membres desséchés par la chaleur ardente ,
Mes deux mains qu'ouvrirait une tumeur mordante.
Voilà ce qu'on appelle vulgairement une cloche , presque
transformée en un ulcère rongeur.e
Ce sont-là les fautes les plus graves que j'aie remarquées
dans l'ouvrage ; les autres sont de légères
impropriétés de termes que l'auteur remarquera luimême
en se relisant avec soin et qu'il corrigera sans
peine . Quelques passages aussi manquent d'élégance ,
quelquefois de netteté , et demandent à être remaniés .
Il en est tel où je préférerais la première leçon à la
seconde ; j'engage M. Mollevaut à revoir ses variantes :
il y trouvera des choses qui méritent d'être rétablies .
er
Je vais citer un passage de la 2º. Elégie du livre 1ºr. ,
pour justifier les éloges que j'ai adressés à M. Mollevaut,
et lui en procurer d'autres qui seront plus flatteurs
encore .
Toi , brave , ma Délie , un tyran qui voutrage ;
Il faut oser : Vénus seconde le courage.
Vénus guide l'amant , lorsque , seul et sans bruit ,
Il tente un seuil nouveau dans l'ombre de la nuit ;
Instruite par Vénus , l'amante officieuse
Fait tourner sans effort la clef silencieuse ;
502 MERCURE DE FRANCE ,
De sa couche brûlante échappée en secret ,
Glisse d'un pied léger sur un parquet discret ,
Et près de son jaloux , sa muette éloquence
Fait parler le regard et même le silence .
La nuit sombre , le froid , les ſeux de la tempête ,
Les torrens orageux qui fondent sur ma tête ,
Rien ne glace mon coeur , rien n'arrête mes pas ;
Dis un mot , ma Délie , et je suis dans tes bras .
Ta porte à nos désirs ne sera point rebelle ;
Et j'entends le doux son de ton doigt qui m'appelle.
Omortels ! gardez-vous d'épier mes desseins ;
La discrète Vénus veut cacher ses larcins .
Gardez de m'effrayer par un bruit téméraire ,
Ne cherchez point mon nom , détournez la lumière.
Et toi , jeune imprudent , toi qui m'as reconnu ,
Jure par tous les dieux que tu ne m'as point vu ,
On tu sauras bientôt que Vénus furieuse
Naquit un jour du sang et de l'onde orageuse.
Cette traduction est d'une rare fidélité ; et si je ne
m'abuse , l'exactitude n'a rien coûté ici à l'élégance.
Les gens de goût décideront si l'auteur a eu tort ou
raison de rendre littéralement le nova limina tentat ,
il tente un seuil nouveau , et si lorsqu'on traduit un
poëte latin en vers , ce n'est pas le cas plus que jamais
d'enrichir notre langue d'une nouvelle expression à la
fois précise , claire et énergique. ۱ A.
ESSAIS SUR LES CYNĖGĖTIQUES FRANÇAISES , suivies
de poësies fugitives . - Paris , 1808 .
( IL n'y a pas un seul métier , pas un art qu'il ne
parût ridicule d'exercer , si l'on ne prouvait pas que
l'on en connaît au moins les premiers élémens. Le
musicien , par exemple , n'osera pas composer de la
musique , s'il ne sait pas la gamme , et s'il ignore combien
il y a de modulations majeures et mineures. Mais
dans la poësie , qui cependant est le premier des arts ,
c'est bien autre chose. Vous rêvez une belle nuit que
vous êtes poëte. Vous n'avez jamais appris la grammaire
française ; vous ne savez pas l'orthographe ;
MARS 1808. 503
G
1
1 .
quant au latin , vous n'en avez pas même entendu
parler , sur-tout si vous n'avez que vingt-deux à vingtquatre
ans , car , depuis quinze , il n'y a pas eu d'éducation
en France , et l'instruction ne fait que d'y
renaître . N'importe , écrivez en vers , même sans en
savoir la mesure , sans avoir appris quels sont les cas où
une voyelle s'aspire ou ne s'aspire pas devant une autre ,
et vous trouverez , peut-être plus facilement que qui
que ce soit , des oisifs qui vous liront , et des journaux
qui feront votre éloge.
Marcus - Aurélius - Olympius Némésianus , qu'il ne
faut pas confondre avec un autre auteur du même
nom qui a fait un poëme sur la chasse au vol , dont
il nous reste quelques fragmens , composa des Bucoliques
dont la latinité rappelle quelquefois l'élégante
simplicité de celles de Virgile : ce qui était alors un
mérite rare , puisqu'il écrivait sous le règne de Carin
et de Numérien. Il a composé aussi un poëme sur la
chasse qu'il appelle Cynégéticon , et qui n'est pas non
plus sans beautés. Il se recommande d'ailleurs à la postérité
par l'amitié qui l'unit à Calpurnius , et qui fut si
vive et si durable que les commentateurs ont souvent
attribué à l'un les ouvrages de l'autre. Quoi qu'il en
soit , l'auteur du poëme que nous annonçons l'intitule
les Cynégétiques françaises . Mais il aurait dû , avant de
le composer , étudier sa langue , et s'initier au moins
dans les premiers secrets de la versification française ,
qui n'en sont plus même pour ceux qui n'ont pas fait
encore de grands progrès dans cet art. Ce poëme est
dédié à M. Delille , et voici comme l'auteur s'exprime
en lui parlant :
Je n'ai point , comme toi , guidé par Apollon
A prétendre aux lauriers de l'antique vallon :
Mais j'aime , comme toi , les champs et les bocages ,
Les agrestes forêts et leurs ombres sauvages .
Là de Diane et d'Alcide exerçant les travaux ,
Je goûte chaque jour mille plaisirs nouveaux.
Nous ne ferons pas remarquer cette tournure prosaïque
, je n'ai point comme toi à prétendre aux lauriers
: mais comment se fait-il que l'auteur ait besoin
qu'on lui apprenne que Diane est un mot de trois syl-
1
504 MERCURE DE FRANCE ,
labes. Ceci au reste aurait pu être une simple inadver
tance , mais l'auteur continue :
Vous amant de Diane , et de ses jeux divers ,
Mes amis , je vous dois l'hommage de mes vers ,
Et lorsque mon sujet me transporte et m'enchante ,
Sur mon rustique luth c'est pour vous que je chante ;
Et simple dans mes vers , sur de légers pipeaux ,
Je célèbre vos jeux et chante vos travaux .
- Profanes , loin d'ici , modernes sybarites ,
f
**
Qui plus fats que , et chasseurs parasites ,
Faibles , sortant des bras d'une vile maîtresse ,
Apportez dans nos chants votre honteuse mollesse .
Ici l'auteur restitue au mot Diane la syllabe qu'il lui
avait ôtée , mais dans le dernier vers de ce morceau , il
n'aspire pas une voyelle qui devrait l'être. Poursuivons.
Dans leur brillante cour étonnant l'étranger
D'une honteuse mollesse ils bravent le danger.
Même faute que la précédente.
Lors donc , que dans leur cours , les diverses saisons
Auront jauni vos blés , et mûri vos moissons ;
Lorsque les yeux en pleurs , Cérès , Flore et Pomone
Abandonnent vos champs aux rigueurs de l'automne ;
Que l'heureux moissonneur termine ses travaux ,
Et regagne en chantant ses paisibles hameaux ;
De cet heureux moment , aux sons de la musette ,
Par-tout autour de vous on célèbre la fête .
Ces vers , quoique d'une tournure commune , ne sont
pas mal faits : mais qui jamais a cru que musette pouvait
rimer avec fete ?
Que le chasseur aux champs devance le soleil ;
Que sa légère armure offre un simple appareil ;
Qu'il ait , guerrier prudent , impétueux , agile ,
L'adresse d'Adonis , et la force d'Achille ;
Qu'un rapide torrent n'arrête point ses pas ;
Qu'il sache dans ses jeux affronter le trépas ;
Que l'injure des tems , les glaces , les tempêtes ,
Ne retardent jamais ses rapides conquêtes ;
Et qu'au sein des forêts , suivi d'un fidel chien ,
Il marche avec courage et ne redoute rien .
Comment ignore-t-on que le mot fidèle a trois syl-
1
2
MARS 1808. 505
labes , et qu'il n'est pas permis de retrancher le muet
qui le termine ?
Sur le poing du chasseur, j'aime à voir dans ses jeux
Paraître et s'élever un faucon généreux ;
J'aime à voir la fierté d'un courageux lannier ,
J'aime à voir ses yeux vifs , son front mâle et guerrier.
Et nous , nous n'aimons pas à voir qu'on ne sait pas
même qu'il est défendu de mettre quatre rimes masculines
de suite , sans qu'une rime féminine les sépare.
Ces fautes prises au hasard dans ce prétendu poëme qui
ne mérite pas d'analyse , prouvent que l'auteur ignore
les premières règles de sa langue et de la versification
française. Comment se fait-il que ses amis , à qui sans
doute il a lu son ouvrage , ne l'aient pas averti de ces
fautes qui sautent aux yeux ? En vérité cela est honteux
pour le siècle où nous vivons. Il est tems de dénoncer
de pareils abus à la risée publique , afin que l'art , qui
n'est déjà que trop attaqué , même par ceux qui devraient
être intéressés à le défendre , ne tombe pas entre
Jes mains des manoeuvres . Que deviendrons-nous , bon
dieu ! si l'on se fait imprimer , lorsqu'on ne sait pas
même écrire correctement ? et nous prenons ce mot
dans son sens physique. Si nous mettons dans nos observations
une franchise un peu dure , c'est que nous
sommes indignés qu'un homme qui ne paraît pas manquer
de dispositions naturelles pour la poësie , les fasse
avorter , faute de travail et d'études , et qu'il n'ait pas
le bon esprit de s'entourer de personnes sincères qui lui
révèlent tout ce qui lui manque pour réussir dans le
plus difficile des arts .
M.
ELOGE DE CHRÉTIEN-GUILLAUME LAMOIGNONMALESHERBES
, ancien ministre d'Etat ; par PIERRE
CHAS. Avec cette épigraphe :
Qui connut tes vertus , pour toujours est en deuil ;
La tendre humanité gémit sur ton cercueil.
A Paris , chez Bossange , Masson et Besson. - 1808.
St les honneurs du panégyrique n'étaient réservés
qu'à ces hommes seulement qui , par leurs vertus émi506
MERCURE DE FRANCE ,
1
nentes ou leurs rares talens , les auraient justement
mérités , la tâche des panégyristes serait plus noble et
plus facile , les éloges moins communs et moins décrédités.
Mais les titres , les dignités , les emplois , le privilége
bien ou mal acquis d'appartenir à un corps savant
ou littéraire , suffisent pour donner le droit d'être loué
après sa mort , et dès-lors ce qui serait une distinction
cesse presque d'en être une ; où l'on cherche une institution
grande et utile , on ne trouve plus qu'un usage
vain , souvent ridicule, et , je l'oserai dire , par fois
blamable.
Cette réflexion suggérée par l'éloge de tant de personnages
qu'on aurait dû laisser descendre et dormir
obscurément dans la tombe , n'est point applicable à
celui que vient de publier M. Chas. Il n'est pas un Français
, au contraire , qui ne puisse lui envier le digne
emploi qu'il a fait de son talent en célébrant la mémoire
d'un magistrat aussi recommandable par ses vertus que
par ses lumières , du sagè et infortuné Malesherbes.
Examinons son discours .
L'exorde établit une distinction entre l'homme dépourvu
de mérite qui ne doit qu'au raffinement de l'intrigue
le poste éminent qu'il occupe dans l'Etat , et
l'homme de bien que des talens distingués appellent à
des fonctions supérieures.... L'un meurt sans emporter
ni le souvenir d'une bonne action , ni les regrets de ses
concitoyens ; l'autre , en mourant , laisse un nom chéri
de ses contemporains , et peut compter même sur l'hommage
de la postérité. <<< Tel fut , s'écrie l'orateur , après
avoir tracé ce dernier portrait , l'homme célèbre dont
l'éloge m'occupe aujourd'hui. Mais que dis -je ? ai-je pu
me flatter d'élever ma pensée à la hauteur de mon
sujet ? Ombre illustre , pardonne , si j'ose le traiter
sans avoir le talent que le ciel met en réserve pour
ceux qui , comme toi , sont destinés à faire époque dans
leur siècle , etc. » Il ne manque à cet exorde heureusement
imaginé , qu'un style qui , sans en bannir la
simplicité , soit plus élégant et plus oratoire. M. Chas le
termine en sollicitant l'indulgence de ses concitoyens ,
et entre en matière..
Chrétien- Guillaume Lamoignon - Malesherbes , eut
MARS 1808 . 507
J'avantage d'appartenir à une famille illustrée par une
longue suite de services rendus à la monarchie. Il était
fils de Guillaume de Lamoignon , président de la Cour
des Aides , et ensuite chancelier de France. Dès qu'il
eut fini ses premières études qui embrassèrent la jurisprudence
, l'histoire et l'économie politique , son père
le fit nommer substitut du procureur-général. Les
succès les plus éclatans signalèrent ses premiers pas :
plus d'une fois , le Parlement assemblé fut entraîné par
le charme de son éloquence et par la force de ses raisonnemens.
Il avait été pourvu d'une charge de conseiller
, lorsque , peu d'années après , il obtint la survivance
de son père dans la placé de premier président à
la Cour des Aides .
C'est dans l'exercice de ces honorables et importantes
fonctions que se montrèrent de la manière la plus éclatante
la rigidité des principes de Malesherbes , l'indépendance
et la fermeté de son caractère , sa probité
inflexible , son zèle ardent pour le bien public , et le
talent peu commun qu'il avait reçu de la nature comme
orateur et comme écrivain.
La situation de la France , au moment où il succédait
à son père , ne présentait rien que d'alarmant. Le
trésor public était épuisé , l'Etat sans ressources et le
peuple écrasé d'impôts. Qu'opposera Malesherbes à ces
circonstances difficiles ? le courage que donne la vertu.
Une déclaration du roi ( Louis XV ) ordonne la perception
d'un vingtième net d'industrie sur les commerçans
, et des agens subalternes sont chargés d'évaluer
les facultés des individus soumis à cette taxe désastreuse
; Malesherbes court à Versailles , et y plaide
avec chaleur la cause des opprimés. Des tribunaux
d'exceptions sont créés pour détruire la contrebande ,
⚫ et des abus sanglans sont la suite inévitable de cette
irrégulière institution. Fidèle au devoir qu'il s'est imposé
d'être l'appui du faible , Malesherbes reparaît devant
le monarque et lui adresse les remontrances les
plus énergiques . Eloquence et courage inutiles !
Les profusions de la Cour multipliaient de jour en
jour les besoins , et les impôts les plus onéreux ne pouvaient
y suffire ; aussi vit-on bientôt paraître un édit
508 MERCURE DE FRANCE ,
qui ordonnait la perception d'une subvention générale.
Le Conseil du Roi craignant sans doute la résistance et
l'opposition de la Cour des Aides , la convoque extraordinairement.
Elle s'assemble , et un prince du sang ,
escorté d'une garde nombreuse , vient lui enjoindre
d'enregister l'édit même avant qu'elle ait pu en prendre
connaissance. L'appareil de la force et l'abus du pouvoir
n'intimident point Malesherbes : « La vérité , dit-il
au prince , est donc bien redoutable puisqu'on fait tant
d'efforts pour l'empêcher de parvenir an pied du
trône. >>
M. Chas nous montre ainsi le magistrat qu'il célèbre ,
défendant toujours les intérêts du peuple et toujours
s'opposant aux vexations des agens du fisc . Ceux-ci ,
après avoir inhumainement dépouillé de malheureux
cultivateurs , les ont-ils chargés de fers , Malesherbes
essuie les larmes de leurs victimes , et veut qu'ils soient
livrés à la rigueur des lois ; mais l'action des lois est
suspendue par la protection qu'une favorite accorde
aux coupables. Malesherbes croit de son devoir d'éclairer
le Roi sur un abus d'autorité qui compromet le
trône lui-même. Le Roi s'obstine à fermer les yeux.
Une circonstance du moins se présente où l'inflexible
magistrat pourra tirer une noble vengeance de cette
faveur que la Cour ne rougit pas d'accorder à ceux que
poursuit la justice. L'auteur d'un libelle injurieux pour
Ja magistrature , a été condamné , il obtient des lettres
de grâce , et il est enjoint à la Cour des Aides de les
enteriner. Le coupable comparaît ; il est à genoux ; et
Malesherbes lui adresse ces mots remarquables : « Le
Roi vous accorde des lettres de grâce ; la Cour les entérine.
Retirez- vous : la peine vous est remise , mais le
crime vous reste. >> La Cour , à la vérité , se vengea à
son tour du magistrat. Et comment ? le croira-t-on ?
en décorant le coupable du cordon de Saint-Michel,
Conduite inconcevable , qui fournit à l'orateur ces
justes et sages réflexions. «Prodiguer ainsi la faveur à
celui dont la loi demandait le châtiment , c'était de la
part du souverain exposer sa vertu à rougir de se voir
confondue avec le vice. Les récompenses furent , dans
tous les tems , le mobile des grandes actions ; mais si le
MARS 1808 . 50g
mérite est réduit à disputer à l'intrigue une faveur à
laquelle il a seul le droit de prétendre ; si des hommes
corrompus et avilis viennent à bout de l'obtenir ,, on
voit bientôt s'anéantir cet amour de la gloire , cette
noble émulation qui enfante les prodiges ; plus d'héroïsme
dans les armées ; plus de chefs-d'oeuvre dans
les arts ; plus d'inventions utiles ; tout languit enfin
dans l'Etat , et rien ne saurait arrêter les progrès de sa
décadence . Rome se vit la maîtresse du monde tant
qu'elle sut décerner les honneurs à ceux qui avaient
bien mérité de la patrie ; mais lorsque la bassesse et la
corruption furent des titres légitimes pour envahir les
dignités , Rome perdit son ancienne splendeur , et ce
colosse imposant , devant qui s'inclínaient tant de nations
subjuguées , couvrit bientôt la terre de ses débris.
>>
M. Chas quitte un instant l'homme public pour nous
montrer l'homme privé. Malesherbes , sous le premier
aspect , commandait l'estime et la vénération ; sous le
second , il inspire l'intérêt et la bienveillance. « Il ne
consume pas son loisir dans les vains amusemens de son
siècle . A laisse à sa raison le soin de régler ses plaisirs .
Son goût pour la littérature lui procure des jouissances
que les regrets n'empoisonnent jamais. Il fait ses délices
des auteurs classiques du siècle d'Auguste ; mais les
chefs - d'oeuvre dont la France s'honore , n'en sont pas
moins l'objet constant de ses méditations ; et il parle
de nos bons écrivains avec l'enthousiasme d'un connaisseur
en état de les apprécier. >> Son mérite littéraire
lui ouvrit successivement les portes de l'Académie
des sciences , de l'Académie des belles-lettres , et de
l'Académie française.
Son père ayant été élevé à la dignité de chancelier ,
lui confia la direction de la librairie ; dans cette espèce
de ministère , il contribua de tout son pouvoir au perfertionnement
des connaissances humaines ; heureux
de s'entourer de gens de lettres , il parlait à chacun
son langage ; il les encourageait, les aidait de ses conseils
; il donnait , en quelque sorte , la première impulsion
à leur génie par les idées qu'il leur cominuniquait
et qu'ils savaient mettre à profit ; ce qui lui
510 MERCURE DE FRANCE ,
faisait dire: << J'aime à voir , comme Leibnitz , croître
dans les jardins d'autrui , des plantes dont j'ai semé
les germes . >> Ses secours prévinrent souvent ceux dont
il connaissait les besoins ; et loin d'humilier la pauvreté
par cette ostentation que la vanité metdans le moindre
service qu'elle rend , il se croyait suffisamment récompensé
, quand il pouvait persuader , à celui dont
il soulageait l'infortune , qu'il n'était que le dispensateur
des bienfaits du Gouvernement . Etait- il forcé
d'employer la sévérité ? c'était avec tous les ménagemens
dûs à des hommes dont il chérissait les talens.
<<Je me félicite , disait - il , d'exercer un ministère
rigoureux , en songeant à tout le mal que pourrait
y faire un homme injuste ou passionné. » Mais les
auteurs licencieux ne trouvaient jamais grâce devant
lui , et il était sur - tout l'ennemi déclaré de ces écrivains
anti-religieux qui, selon ses propres expressions ,
fondent leur athéïsme sur ce raisonnement , aussi inconséquent
que bizarre : « J'existe , donc Dieu n'existe
pas.>> Eh ! comment aurait- il favorisé , toléré même
un système affreux , celui qui avouait que la pensée
de l'éternité console de la rapidité de la vie ; que la
religion serait un bien , ne fit-elle que nous ouvrir
les portes de l'avenir ?
La faveur est à la Cour ce que l'amitié est dans le
monde ; l'une n'est pas plus solide que l'autre , et imprudent
qui s'y fie. Le chancelier Lamoignon fut disgracié
, et Malesherbes , enveloppé dans la disgrâce de
son père , fut privé de la direction de la librairie.
Les gens de lettres sentirent vivement la perte qu'ils
faisaient , et c'est à ce sujet que J. J. Rousseau écrivit à
Malesherbes : << En apprenant votre retraite , j'ai plaint
les gens de lettres , mais je vous ai félicité : en cessant
d'être à leur tête par votre place , vous y serez toujours
par vos talens. »
Réduit aux seules fonctions de premier président de
la Cour des Aides , Malesherbes ne regretta point la
place qu'on lui enlevait , mais tous les moyens qu'elle
ſui donnait d'être utile : toujours décidé néanmoins
à protéger le faible contre le fort , il se vit bientôt
obligé de lutter encore contre une injustice. La Ferme
MARS 1808 . 511
générale avait obtenu , sous prétexte de contrebande
une lettre de cachet contre un citoyen et l'avait fait
plonger dans un cachot ; c'était une méprise causée
par une conformité de nom. L'innocence du prisonnier
est prouvée et reconnue ; ses fers sont brisés ;
mais il a droit à une indemnité , et on la lui refuse.
La Cour des Aides intervient dans cette affaire , l'autorité
royale fait cesser toute poursuite ; c'est dans cette
circonstance que Malesherbes , s'élevant contre l'abus
des lettres de cachet , dit au monarque : « Personne
n'est assez grand pour être à l'abri de la haine d'un
ministre , ni assez petit pour n'être pas digne de celle
d'un commis.>> Mais le monarque pouvait- il entendre
les représentations d'un magistrat , au moment où la
magistrature était menacée , où le sanctuaire de la
justice allait être livré à des usurpateurs : c'est alors , en
effet , que le parlement fut dissous et repréé ; Malesherbes
crut devoir fire des remontrances , un exil
en fut le prix : sa famille , ses livres , ses jardins furent
les doux objets qui l'occupèrent dans sa retraite ; il y
vivait affligé des maux de sa patrie, mais un peu consolé
par les jouissances d'un intérieur paisible , lorsque
Louis XV mourut.
Louis XVI , en montant sur le trône , commença
par rendre au peuple les magistrats dont le de notisme
de son ayeul les avait privés. Un frère du coi vint
rétablir la Cour des Aides. Je me reprocherais de ne
point citer les plurases suivantes qui se trouvent dans
la réponse de Malesherbes. <<<Magistrats , orateurs , citoyens
de tous les ordres , n'oublions jamais que le
plus grand attentat , contre une nation , est de semer
le germe des divisions intestines , et que le plus grand
bienfait du monarque aujourd'hui si cher à nos coeurs
est d'avoir paru en pacificateur dans le temple de la
justice. Couronnons Pouvrage qu'il a si glorieusement
commencé , et achevons de confondre les auteurs des
calamités publiques en arrachant de nos coeurs tous
les levains de discorde en faisant luire , après les
orages , le jour le plus pur , le plus calme , le plus
serein : oublions les malheurs ; excusons les faiblesses ;
,
512 MERCURE DE FRANCE ,
sacrifions les ressentimens ; et ne nous permettons qu'une
noble émulation toujours dirigée vers le bien public. »
Cette émulation que Malesherbes recommandait aux
autres , il la sentait lui-même ; elle lui dicta un Mémoire
dans lequel il exposait la déplorable situation
de la France , et présentait le remède à côté du mal.
Dans ce Mémoire , qu'il adressa au roi , se trouve le
passage qu'on va lire : « Il existe nécessairement deux
partis dans un Etat ; d'un côté , tous ceux qui approchent
du souverain ; de l'autre , tout le reste de la
Nation: que les opprimés puissent donc vous faire entendre
leur voix , sire ! Le jour où vous leur aurez
accordé cette précieuse liberté , on pourra dire qu'il
a été conclu un traité entre le roi et la nation contre les
ministres et les magistrats ; contre les ministres , s'il
en est d'assez pervers pour vouloir vous cacher la
vérité ; contre les magistrats , s'il en est jamais d'assez
ambitieux pour prétendre avoir le privilége exclusif
de vous la dire. >>>
Les vertus , les talens et les lumières de Malesherbes ,
attirèrent sur lui les regards de Louis XVIqui le nomma
ministre d'Etat ; il accepta une place qui lui donnait
le droit d'encourager les arts , de secourir l'infortune ,
et de protéger ses concitoyens contre ce que l'autorité
royale pouvait avoir d'arbitraire. IH avait , au reste ,
l'ame trop noble et trop belle pour conserver dans son
élévation le souvenir de l'injure faite à la magistrature
, et de la rigueur exercée envers lui. « Si Maupeou
, disait - il un jour , avait le génie de l'Hôpital ,
je prierais le roi de le faire encore chancelier , dûtil
encore , par une nouvelle lettre de cachet , m'envoyer
à Malesherbes. >>>
Son premier soin , comme ministre , fut de remédier
aux abus par des réformes sagement combinées , et
de connaître par lui-même ces lieux où l'innocence
se trouve souvent confondue avec le crime. Il visita
les tours de la Bastille , les donjons de Vincennes , le
château de Bicêtre , et parut , comme un ange tutélaire
, au milieu des prisonniers . Rien n'égalait son
zèle en faveur des honorables victimes du despotisme. II
SO
MARS 1808. 513
LA
e
-
a
1
25
5,
a
it

11
-
se souvient que le vertueux La Chalotais a été sacrifé
à un gouverneur de province , il lui fait obtenir une
indemnité de cent mille francs , et huit male francs"
de pension reversibles sur sa famille ; mais si le mérite
et la vertu excitent son intérêt , l'intrigue et l'immoralité
n'éprouvent que son dédain. Dubarry, le roué,
lui écrit pour lui demander la permission de revenir
à Paris , il lui répond, par un simple billet , qu'il n'est
pas d'une assez grande importance pour mériter l'attention
d'un ministre du roi , qu'il ne peut être que
sous l'inspection du lieutenant de police , et qu'il est
libre de s'adresser à lui.
Malesherbes ne négligea rien de ce qui pouvait intéresser
la gloire et la prospérité de la France ; l'agriculture
, le commerce , les arts et les lettres furent
les objets constans de sa bienveillance et de sa protection
. Toutes les semaines il donnait une audience
publique , et faisait voir sa bonté jusque dans la manière
dont il prononçait un refus. Il fut question , un jour
qu'il recevait , d'ériger une statue au jeune souverain :
quel emplacement , dit quelqu'un , lui assignera-t-on ?
la Bastille , répondit sur le champ Malesherbes. Une
nièce du grand Corneille languissait dans la pauvreté , il
lamit sous la protection du gouvernement qui lui accorda
une pension, et non content de cette marque d'intérêt,
il ne cessa de lui prodiguer les soins les plus affectueux.
Ami de la tolérance , il voulut faire révoquer la loi
qui refusait l'état civil aux protestans ; mais il échoua
contre le fanatisme : l'abrogation de cette loi injusto
et impolitique était réservée au sauveur de la France ,
à celui qui , doué de tous les talens , devait avoir tous
les genres de gloire.
C'est ainsi que Malesherbes exerçait le ministère qui
lui était confié; mais, il faut le dire , il était bien secondé
par Turgot son ami , qui était alors contrôleur-général
des finances . On eût pu espérer beaucoup de la liaison
et de l'accord qui régnaient entre ces deux ministres
sans l'ascendant que le vieux Maurepas avait sur l'esprit
du roi. Ce rusé courtisan les redoutait et finit par
los éloigner. Malesherbes vérifia ce qu'il avance quelque
Kk
514 MERCURE DE FRANCE ,
part : « qu'un homme de bien à la cour est une plante
étrangère que mille insectes s'empressent de dévorer.>>>
Retiré du ministère , Malesherbes alla revoir ses jardins
et ses bois. Là , il vivait au milieu de ses ancêtres
dont les images faisaient le plus bel ornement de son
salon. Quand on lui demandait pourquoi il avait préféré
le nom de Malesherbes à celui de Lamoignon qu'ils
avaient illustré : « Ce nom de Lamoignon , disait- il , est
un fardeau , parce qu'il impose de grands devoirs ; je
suis plus à mon aise de n'être que Malesherbes. >> Tout
ce qui tient à l'économie rurale exerçait son intelligence
active , et des soins qu'il donnait lui-même à la culture
sont résultés des observations qu'il a laissées sur plusieurs
arbres précieux. Lui représentait-on que ses plantations
telles que sa grande avenue de bois de Sainte-
Lucie ne semblaient pas offrir un degré d'utilité proportionné
aux frais qu'elles entraînaient : << Si mon or
se dissipe , disait-il en montrant ses ouvriers , le bonheur
de ces braves gens reste et je suis assez payé. »
Le penchant qui le portait à secourir les malheureux
donnait souvent à sa bienfaisance un air de prodigalité.
Son homme d'affaires l'ayant averti que ses fréquentes
libéralités finiraient par déranger sa fortune , il fut convenu
que ce même homme , qu'il appela ensuite l'ennemi
de ses menus plaisirs , ne lui donnerait tous les
matins que la monnaie d'un louis , et l'on se doute bien
qu'il ne se couchait jamais sans l'avoir distribuée. Sa
bonhomie et son extrême popularité enhardissaient par
fois ses ouvriers à lui désobéir. L'un d'eux s'étant permis
un jour de ne pas suivre exactement les ordres
qu'il lui avait donnés, Malesherbes ne put d'abord contenir
un premier mouvement de colère , mais bientôt
revenu à lui , il prend le paysan par la main et lui dit :
« Mon ami , voilà un louis , ne me fais plus mettre en
colère et obéis- moi . »
Malesherbes , dans son intérieur , était père tendre ,
époux sensible et maître indulgent; simple dans sa manière
de vivre , il se servait rarement de ses domestiques ,
et sa modestie lui faisait dire à ce sujet : « Voyez Jean-
Jacques , il se sert lui-même , et , en conscience , je ne
le vaux pas. »
MARS 1808 . 515
X
es
S
ar

:
Il avait depuis long-tems le projet de voyager ; il le
réalisa , et partant sous le nom de M. Guillaume , alla
voir la Hollande et la Suisse. L'incognito qu'il gardait
et la simplicité de son extérieur donnèrent lieu à quelques
aventures dont voici la plus piquante.
,
Il venait de visiter des ruines lorsqu'il est tout à coup
accueilli d'un orage affreux . Pour surcroît de disgrâce ,
il ne retrouve plus son chemin. Après avoir long-tems
erré dans une forêt , il aperçoit un village , y arrive
se fait indiquer la maison du curé , et se présentant dans
l'état le plus déplorable , demande l'hospitalité. Le curé
le regardant avec défiance , lui répond qu'il lui venait
assez souvent des voyageurs égarés , mais qu'il se gardait
bien d'être leur dupe. « Je vous déclare , ajoute- il , que
je n'ai point de chambre à vous donner ; si la paille de ma
grange peut vous suffire , elle est toute à votreservice. »
Malesherbes voit qu'il faut payer le tribut de sa mauvaise
mine , se résigne et consent à coucher sur la paille.
Le lendemain , dès la pointe du jour , il prend un guide
pour regagner l'endroit où il avait laissé sa voiture ,
et rentré chez lui , il adresse au curé le billet suivant :
<< M. de Lamoignon-Malesherbes prie M. le curé de......
de recevoir ses vifs remercimens pour l'asyle qu'il a
eu la bonté de lui accorder. M. de Malesherbes n'oubliera
jamais les vertus hospitalières de M. le curé.
Pour lui en témoigner sa reconnaissance , il vient de
demander pour lui , au ministre qui a la feuille des
bénéfices , le premier canonicat vacant , et il est persuadé
qu'il ne le refusera pas à ses instances . »
Malesherbes , au terme de ses voyages , revint avec
la triste conviction que les passions sont partout les
mêmes , que les abus règnent partout , et que partout il
y a des oppresseurs et des opprimés. Il lui arrivait de
dire , pourtant , qu'il regrettait de n'avoir pas voyagé
avant son ministère , parce que l'art de gouverner
tenant , en grande partie , à la connaissance des hommes,
il ne suffit pas de les étudier dans des livres , il
faut encore les voir agir sur la scène du monde.
Rentré dans le château de ses pères , il allia de nouveau
les occupations agrestes avec les méditations philantropiques
, et c'est à ces dernières que l'on doit un
Kk2
316 MERCURE DE FRANCE ,
nouveau mémoire qu'il fit en faveur des protestans , et
un autre en faveur des juifs .
Cependant les maux de la France allaient toujours
en croissant , et les ministres alors en place , sentaient
leur insuffisance pour y remédier. Le gouvernement
avait perdu la confiance de la nation , et il fallait un
homme capable de la lui rendre. Le roi songea à Malesherbes
et le rappela dans son conseil. Il parla et ne
fut point écouté ; il proposa par écrit des mesures propres
à détourner les malheurs dont l'Etat était menacé ,
et elles furent rejetées comme des rêveries. Une grande
révolution devint dès-lors inévitable : elle éclata.
Malesherbes partagea d'abord l'enthousiasme de ceux
qui pensaient que la monarchie ébranlée allait se raffermir
sur ses bases ; mais il le sentit bientôt se refroidir.
Et que devint-il quand il vit que les factions déchiraient
sa patrie? ....
Ici je suspens mon extrait et renvoie le lecteur au
discours de M. Chas pour connaître dans tous ses détails
la conduite de Malesherbes pendant la révolution , son
dévouement courageux dans une circonstance difficile
et périlleuse , sa résignation noble et touchante pendant
sa détention , sa fermeté au moment.... Je m'arrête.
J'étais enfermé avec lui à Port-Libre , lorsqu'on vint
l'y chercher pour le conduire au tribunal révolutionnaire
avec Mme de Rosambo sa fille , M. et Mme de
Châteaubriant , ses petits- enfans. J'avais le bonheur de
-voir tous les jours ce vieillard vénérable au sein de son
intéressante et respectable famille , je fus témoin de
leur départ , j'entendis leurs adieux , et ce souvenir déchirant
me fait quitter la plume.
Je la reprends pour exprimer en peu de mots ce que
je pense de l'ouvrage de M. Chas. Le style en est assez
correct , mais c'est plutôt , généralement parlant , une
notice historique qu'un discours oratoire. Vers la fin ,
pourtant , il y a quelque chaleur et l'intérêt du sujet.
VIGÉE.
:
:
MARS 1808. 517
10


1
10
1-
C
-C
REFLEXIONS MORALES sur les délits publies et privés ,
pour servir de suite à l'ouvrage qui a obtenu le prix
d'utilité publique , à l'Académie française , en 1787 ;
par M. DE LACROIX , juge à Versailles . Un vol. in-8°.
5 fr. pour Paris , et 6 fr. 50 cent. franc de port. A
Paris , chez Arthus - Bertrand , libraire , rue Hautefeuille
, n° . 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson .
i
Le titre de cet ouvrage paraît grave et sévère. On
croirait d'abord que les sujets qui y sont traités ne
peuvent fixer l'attention que des austères criminalistes ;
mais , dès les premières pages , on s'aperçoit que cette
production est moins de leur ressort que de celui des
gens du monde , et qu'elle a pour principal objet d'éclairer
la jeunesse et l'inexpérience qui se précipitent
dans des crimes , en croyant à peine commettre des
fautes légères .
L'auteur l'a divisé en trois parties. Dans la première ,
il traite des délits publics , et il n'en a pas omis un seul ,
pas même celui qui , dans l'erreur des sens , parait le
plus outrager la nature : mais avec quelle décence et
quelle pureté il a abordé un délit que la pudeur semble
se refuser à décrire !
<< Chaste amour , dit-il , voile ton visage , détourne
>> tes regards de dessus les pages où je vais tracer le
>> crime des ennemis de ton culte ! » Dans ce chapitre ,
l'auteur s'est efforcé de justifier les philosophes et les
poetes de l'antiquité qu'on a trop légèrement accusés
de s'être dégradés en payant un tribut à la passion la
plushonteuse.
Le chapitre sur le parricide présente des idées justes
, mais effrayantes. L'auteur prouve que le nombre
des parricides est bien plus grand qu'on ne semble
le croire. <<<Les seuls coupables , dit- il , que la jus-
>> tice punisse , sont ceux qui ont levé un bras homi-
>> cide sur les auteurs de leurs jours , ou détruit leur
>> existence par des breuvages empoisonnés. Mais ceux
>> qui ont comprimé le coeur paternel par leurs débau-
>> ches , par une noire ingratitude , par un abandon
518 MERCURE DE FRANCE ,
i
>> offensant , par l'infamie dont ils se couvraient ; tous
>> ceux-là sont loin de croire qu'ils puissent être rangés
>> dans la classe des parricides ; et cependant ils ont
>> précipité dans la tombe celui qui leur avait donné
>>> la vie. >>>
Dans la seconde partie , l'auteur passe en revue les
délits privés qui , en touchant à l'ordre général , offensent
davantage les intérêts particuliers . En parlant du
vol , de son origine , de ses diverses branches , il s'est
occupé des moyens d'atténuer ce grand fléau de la
société. Nous voudrions pouvoir transcrire le chapitre
très-lumineux où il développe un systême d'éducation
propre à détourner l'enfance du penchant qui l'entraîne
à s'approprier tout ce qui flatte ses yeux et tente
sa cupidité ; mais il est d'une étendue qui n'en permet
pas la citation.
La troisième partie est plus particulièrement consacrée
à l'instruction des jeunes gens qui se destinent à
entrer dans l'ordre judiciaire , et à s'élever aux fonctions
de la magistrature. Le chapitre sur les défenseurs
officieux a pour objet d'épurer ce ministère généreux
qu'un sordide intérêt dégrade trop souvent.
de
de subvenir aux
<<Ce n'est pas , dit M. de Lacroix , pour enrichir un
» orateur , ou lui fournir les moyens
>> superfluités du luxe , que la loi a donné un défenseur
>> officieux à l'accusé. Le titre qu'elle lui a conféré pré-
>> sente une idée bien opposée : elle a pensé qu'un mi-
>> sérable , livré sans secours à la sévérité d'une loi
>> menaçante , assailli par un accusateur , accablé par
>> une foule de témoins , pourrait être troublé par l'ap-
>>>pareil d'une cour imposante ; que , quand bien même
>> il serait doué de la faculté d'écrire et de parler avec
>> ordre et clarté dans des circonstances moins péril-
>> leuses , il aurait encore besoin d'un interprête étran-
>> ger à sa position , qui entendrait avec sang-froid le
>> débat ouvert sous ses yeux , qui recueillerait les témoi-
>> gnages , les comparerait avec l'acte d'accusation , en
>>>ferait remarquer la faiblesse ou les contradictions ,
>> repousserait avec les forces de la logique des présomp-.
>> tions destituées de fondement , et parviendrait , par
>> des considérations puisées dans la sagesse et l'équité ,
MARS 1808. 519
A
» sinon à changer une opinion fatale , du moins à
>> l'adoucir. Tel a été l'objet humain et salutaire du
>> législateur. Il était bien loin de supposer qu'il ferait
>> naître une classe d'hommes cupides qui déshonore-
>>raient le plus beau ministère par des liaisons viles ,
>> par des rapports honteux , qui iraient s'installer dans
>> la fange du crime pour se concilier la confiance des
>> accusés et en exprimer la substance ; dont les cabinets
>> seraient le réceptacle des complices intéressés à étouf-
>> fer sous la ruse et le mensonge des faits qui les attei-
>> gnent et menacent leur liberté. Enfin , le législateur
>> pouvait-il prévoir que ces prétendus officieux ne
>> verraient que leur intérêt dans les causes dont ils
>> embrasseraient la défense ; qu'ils redoubleraient d'ar-
>> deur , de zèle et de véhémence en raison de l'argent
>> qu'ils auraient reçu ; qu'ils préféreraient l'or d'un
>> criminel qu'ils ont eux-mêmes condamné d'avance, au
>>> bonheur de rendre à une famille désolée un innocent
» qui ne peut leur offrir que des prières et les témoi-
>> gnages d'un coeur reconnaissant ? >>
L'auteur a terminé cet ouvrage par deux discours ,
l'un sur le duel , qui peut encore se lire après l'éloquente
lettre de Julie à Saint-Preux sur le même sujet ;
l'autre sur le projet d'un hospice maternel , où l'auteur
a répandu les idées les plus douces , et toutes inspirées
par le respect pour le malheur et l'humanité souffrante.
Cet ouvrage est précédé d'un discours préliminaire ,
dans lequel M. de Lacroix expose avec une élégante
simplicité l'origine de cette nouvelle production et ses
heureux résultats. Nous ne pouvons pas nous refuser
d'en citer le fragment qui rappellera que l'auteur a
tenu long-tems la plume du Spectateur français . Les
portraits qu'il vient de replacer sous nos yeux ne paraîtront
pas effacés par le tems. « J'ai voulu , dit-il ,
>> contempler les différentes scènes du monde , les divers
>> groupes de l'espèce humaine ; j'ai vu par fois des fa-
>>milles enjouées , des époux satifaits , de jeunes per-
>> sonnes dont de chastes désirs et des amours légitimes
> coloraient l'innocence , des pères satisfaits de leur
>> tâche , qui s'éteignaient sans regrets et sans effroi ;
>> mais pour quelques individus sur lesquels mes regards
1
520 MERCURE DE FRANCE ,
» s'arrêtaient avec douceur , combien d'autres révol-
>> taient ma vue ! Des frères animés par l'envie et la
>> cupidité seprovoquer , se défier au combat pour agran-
>> dir leur héritage ; des furieux plongés dans un tel
>> désespoir , qu'ils avaient pris la vie en haine et vou-
>> laient l'arracher à ceux qui l'avaient reçue d'eux ; des
>>>hommes forts et vigoureux qui se laissaient abattre
>> par le plus léger malheur ou la plus commune injus-
>> tice ; des débauchés qui se hâtaient de vivre et qui
>> détruisaient leur existence dans des plaisirs immo-
>> dérés , comme s'ils eussent craint d'avoir trop de jours
>> à passer sur la terre ; des veuves qui , sans s'être mon-
>> trées épouses ni mères , exagéraient leurs prétentions ,
» et réclamaient les bénéfices d'une tutelle ; des artistes ,
>> des hommes de lettres qui se déchiraient pour attirer
>> sur eux l'attention des sots ; des médecins qui se dis-
>> putaient les malades , plus pour l'avantage de les vi-
>> siter que pour l'honneur de les guérir ; des prédica-
>> teurs plus occupés d'éblouir que de convaincre , plus
>> flattés d'exciter l'envie , que de l'étouffer ; des par-
>> venus plus aveugles dans leur risible vanité , que la
>> fortune à laquelle ils devaient leurs richesses et leur
>> élévation ; enfin une multitude d'oisifs qui croyaient
>> payer leur tribut à la société , en divisant leurs sté-
>> riles journées entre la médisance et le jeu . »
Ce que nous avons cité de cet ouvrage suffit pour en
faire connaître toute l'utilité et toute l'importance : et
c'est sur-tout aux jeunes gens qu'il appartient de le
méditer , puisque l'inexpérience et l'ignorance des lois
peut les conduire à des peines dont ils n'ont pas même
l'idée.
VARIÉTÉ S.
Ν.
SPECTACLES.-Académie Impériale de Musique. La première
représentation des Amours d'Antoine et de Cléopâtre,
ballet historique en trois actes , a été fort applaudie : je
vais faire connaitre le plan de ce ballet.
Au 1er acte , Antoine est sur son tribunal ; il rejette les
conditions de paix qui lui sont proposées par les ambassa
MARS 1808.- 521
deurs Egyptiens , et ordonne à ses soldats de se préparer
à de nouveaux combats : en ce moment , on lui annonce
l'arrivée de Cléopâtre : cette reine de l'Egypte comptant
plus sur l'effet de ses charmes que sur l'éloquence de ses
ambassadeurs , se présente devant Antoine , suivie du cortége
le plus pompeux et le plus séduisant : le triumvir
ne peut résister à tant de grâce unie à tant de beauté , il
s'enivre du bonheur de la contempler, et lui accorde la
paix. Les deux peuples célèbrent par des jeux cet heureux
événement ; la fête est intérrompue par l'arrivée d'Octavie ;
la vue de sa femme , de ses enfans qui l'accompagnent ,
rappellé Antoine à lui-même : son coeur est combattu entre
le devoir et l'amour ; mais ce dernier l'emporte , et Antoine
suit les pas de Cléopâtre.
Le 2eme acte représente l'intérieur de l'appartement de
Cléopâtre ; Antoine est à ses pieds , ils se jurent un amour
éternel : le théâtre change et représente une enceinte consacrée
à Bacchus : les amans s'y rendent , on célèbre la
fète de ce dieu ; mais tout à coup les danses sont suspendues
par Dellius , confident d'Antoine , qui lui apprend
qu'Octave , à la tête d'une armée romaine , vient venger
sa soeur Octavie : Antoine saisit ses armes , se met à la tête
des troupes égyptiennes , et vole au combat.
Au Zeme acte , Cléopâtre est dans son palais ; elle apprend
la défaite de son amant ; mais il parait bientôt lui-même
mortellement blessé et poursuivi par les soldats d'Octave ;
la présence d'Octavie les arrête , elle prodigue à son époux
les plus tendres soins ; Antoine , rendu à la vertu , se fait
les reproches les plus amers; Cléopatre veut aussi lui exprimer
sa douleur , mais il la repousse , et demande aux
dieux de le venger: la reine se livre à toute sa fureur et
le fait éloigner de sa présence. Cependant Octave vient luimême
ordonner à Cléopâtre de l'accompagner à Rome :
cette princesse cherche à le séduire , et voyant ses efforts
impuissans , elle se retire dans ses appartemens , et reparaît
bientôt à ses yeux : Octave l'accable de reproches ; et pour
toute réponse , elle découvre son bras gauche et lui montre
l'aspic dont il est encore entouré : en ce moment et par
les ordres sécrets de la reine , le palais s'embrase ; Cléopâtre
tombe dans les bras de ses femmes ; Octavie se précipite
au milieu des flammes et parvient à sauver ses enfans .
Ce hallet estmonté avec autant de sins que de magnificence
; l'arrivée de Cléopâtre produit beaucoup d'effet ,
et l'opéra a prodigué toute sa magie pour composer à la
522 MERCURE DE FRANCE ,
.
reine de l'Egypte , un cortége digne des relations de l'histoire
.
7
Les applaudissemens donnés à cette nouvelle composition
de M. Aumer , ne m'empêcheront pas de lui faire quelques
observations sur le sujet qu'il a choisi : l'action de son
ouvrage , outre l'anachronisme ,dontil est convenului-même,
offre plusieurs inconvenances que le goût doit lui reprocher
: le dénouement me paraît bien triste pour un ballet ;
la pantomime , unie à la danse , me semble , sur - tout à
l'opéra , destinée à représenter des actions gracieuses , et
j'avoue que , tragédie pour tragédie , je préfère celles
où l'on parle , à celles où les principaux personnages ne
peuvent exprimer leurs idées qu'au moyen de quelques
gestes de convention. Les pas de ballet sont bien dessinés
et font honneur au talent de M. Aumer : la bacchanale du
second acte a bien la couleur locale ; elle est tour à tour
vive , libre et voluptueuse , et je conviens qu'à mes yeux
Antoine est moins coupable , et qu'il faudrait une sagesse
plus qu'humaine pour ne pas se laisser séduire par les délicieux
tableaux qu'elle présente. La musique est de M.
Kreutzer ; on y reconnaît souvent le talent de ce compositeur
distingué. Vestris , dans le rôle d'Antoine ; Mlle Chevigny
, dans celui d'Octavie ; et Mlle Clotilde , dans celui
de Cléopâtre , ont puissanıment contribué au succès de cet
ouvrage par leur jeu naturel et exclusif.
Théâtre du Vaudeville. - Mincétoff, parodie de Menzikoff,
a été donné jeudi dernier à ce théâtre , et n'y a obtenu
qu'un succès assez mince. Nous reviendrons sur cet ouvrage.
Bulletin des Sciences et des Arts.
Guérison de la folie. - M. Pinel a lu , le 9 février , à la
classe des sciences de l'Institut un Mémoire qui a excité le
plus vif intérêt. Il a rendu compte des traitemens qu'il a fait
subir aux aliénés depuis quatre ans moins trois mois , c'està-
dire , depuis le 17 germinal an X. A cette époque , l'hospice
de la Salpêtrière qui , de tout tems avait été regardé
comme un dépôt de folles incurables , après des traitemens
infructueux tentés à l'Hôtel-Dieu , en contenait cinq cent
dix-sept . M. Pinel en a guéri radicalement quatre cent quarante-
quatre sur huit cent quatorze. Il ne comprend point
dans ce nombre quinze personnes qu'on peut regarder également
comme guéries , mais qui sont infirmes ou faibles
MARS 1808. 523
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d'entendement dès l'âge le plus tendre , et qui ont été amenées
, par le traitement , au point de pouvoir travailler sous
la direction de quelqu'un qui les surveille .
Dans les cas de démence accidentelle et non continue ,
l'habile professeur a obtenu vingt- neuf guérisons sur trentesix
malades .
Quelle reconnaissance ne doit-on pas à cet ami de l'humanité
, quand on songe à l'inutilité des efforts de tous les
médecins , avant que son génie eût trouvé le mode efficace
de lutter contre cette maladie désespérante , plus cruelle
cent fois que la mort , et plus commune depuis quelques
années ?
Nouveaux fébrifuges . - M. Henri Umagna , naturaliste
et voyageur très-instruit , vient d'apporter du royaume de
Santa-Fé de Bogota une écorce d'un arbre appelé dans le
pays malambo , et qui paraît être du genre des quassia. Les
naturels l'emploient de préférence au quinquina dans les
fièvres rebelles , qu'il guérit à la dose de quatre gros , donnés
par trente-six grains à chaque prise. Cette écorce est en
même tems un excellent vermifuge .
M. Cadet , pharmacien de l'Empereur , l'a examinée ; elle
est d'une amertume extrême , recouverte d'un épiderme
blanc très- aromatique ;, son odeur est celle du poivre. Elle
ne contient ni tanin , ni acide gallique , mais une grande
quantité de résine . Quelques essais qu'on en a fait ont déjà
été heureux. On dit que le commerce ne tardera pas à en
jouir : plusieurs caisses sont arrivées à Bordeaux et à Hambourg.
Tandis que les naturalistes nous font connaître de nouvelles
substances médicales exotiques : un médecin trèséclairé
de Paris cherche à y substituer des végétaux indigènes
. On assure qu'un membre de l'Ecole de médecine a
trouvé la composition d'un quinquina artificiel qui joint aux
propriétés du meilleur cinchoua , une telle modicité de prix ,
qu'il sera à la portée de toutes les classes du peuple .
Filature du chanvre et du lin . -
Si , grâces au soin que
prend le gouvernement d'acclimater le coton dans nos provinces
méridionales , nous avons l'espoir de n'être plus à la
merci de l'étranger pour cette importante production ; nous
allons voir s'élever un art nouveau bien plus intéressant
encore pour la France . Deux mécaniciens ingénieux ont
inventé séparément deux machines propres à filer le chanvre
et le lin avec la même facilité que le coton. Le métier
de M. Alphonse Leroy ( fils du médecin de ce nom ) ne
524 MERCURE DE FRANCE ,
ressemble point à celui construit par M. Milhe, mais tous
deux fabriquent avec la même rapidité et la mérne perfection
. Cette invention est une source de richesses incalculables
pour nos départemens du Nord , où le lin est cultivé
avec succès. Les récoltes en lin de la ci-devant Belgique
s'élèvent à 50,000,000 de livres pesant de fibres peignées , et
dans les bonnes années le seul département de l'Escaut
récolte 174,300 quintaux de lin qui se file à la main en
France et en Espagne. Combien cette culture s'étendra
quand les machines à filer se multiplieront , et feront baisser
le prix de la main-d'oeuvre en donnant aux toiles plus
d'égalité !
NOUVELLES POLITIQUES .
(INTÉRIEUR ) .
SA MAJESTÉ étant en son conseil d'Etat , une députation
de la classe des beaux-arts de l'Institut a été présentée ,
samedi dernier , par S. Exc. le ministre de l'intérieur , et
admise à la barre du conseil. La députation était composée
de MM. Bervic , président ; Vincent ; vice-président ; J. Lebreton
, secrétaire perpétuel ; Vien , sénateur ; Moitte ,
Heurtier , Gossec , Jeuffroy , Grandmesnil , Visconti , Dufourny
, Peyre et Chaudet.
M. Lebreton , secrétaire perpétuel et organe de la classe ,
a exposé à S. M. un précis de l'histoire des beaux-arts , qui
embrasse leur naissance , leurs progrès , leur état actuel , et
les causes qui les ont fait prospérer ou décheoir en France.
(Nous regrettons que le défaut d'espace ne nous permette
pas de donner textuellement tout cet intéressant rapport.)
L'orateur est remonté d'abord à l'époque même où les beauxarts
commencèrent d'être cultivés dans notre patrie ; il a
décrit leurs progrès sous les règnes de François Ier , de
Louis XIII et de Louis XIV. Il a montré leur décadence
sous le règne de Louis XV , et en a indiqué les causes;
enfin , il aprésenté le tableau de leur régénération, opérée
par les talens et les succès de M. Vien .
<<On ne trouve , dit-il , dans les arts , pendant tout le siècle de
Louis XV , qu'un nom à inscrire à côté de ceux de Montesquieu , de
Buffon , de J. J. Rousseau , de Voltaire ; c'est celui de Vien qui sortit
'des rangs pour régénérer les arts. Il avait osé prendre pour guide l'étude
de la nature et de l'antique , regardée comme un préjugé dangereux
MARS 1808. 525
par tous les chefs de l'école. Mais il eut la sagesse de ne point s'annoncer
comme réformateur , de ne heurter aucun amour-propre , de ne
montrer aucune ambition personnelle. Content des succès d'estime ,
plutôt que d'enthousiasme , qui fondaient sa belle réputation , il la vit
croître sans impatience . L'ordonnance simple de ses ouvrages , et l'espèce
de conviction attachée aux vérités fondamentales , presque toujours
faciles à saisir , éclairèrent les jeunes artistes qui avaient le plus
de dispositions : MM. Vincent , David , Regnault , Ménageot , et tous
les peintres qui ont marqué à leur suite , devinrent ses élèves ou disciples
de ses exemples. Ils ont transmis et développé cette saine doctrine ;
en sorte que le patriarche de nos arts voit maintenant les petits-fils de
son école se placer avec honneur au rang des maîtres .
> En 1789, la peinture était florissante dans l'école française , parce
qu'elles possédaient l'une et l'autre M. Vien et ses principaux élèves. Le
premier est toujours l'objet de notre vénération , et les seconds exécutent
de grands ouvrages qui prouvent que leur talent est encore dans toute
sa force. On leur doit une génération nouvelle de peintres en divers
genres et dignes dans tous de leurs maîtres . C'est toujours de leurs
ateliers que sortent annuellement les jeunes artistes qui remportent les
grands prix , et qui vont à l'école impériale de Rome achever de sc
rendre habiles . La peinture est donc non-seulement florissante en France,
mais elle ne le fut jamais davantage.
On pourrait en dire autant de la sculpture , avec cette différence ,
qu'elle n'a encore élevé qu'une génération , depuis que l'art est revenu
au bon goût et aux principes du beau . De tous les arts , c'est la sculpture
qui a fait la plus belle conquête depuis 1789. Elle ne s'était pas montrée
une seule fois avec distinction pendant tout le siècle , dans ses
rapports avec l'architecture , et le grand bas-relief du Panthéon , ainsi
que ceux qui viennent d'être exécutés dans la cour du Louvre , et les
ornemens de l'arc de triomphe du Carrousel sont incomparablement
supérieurs à toute la sculpture de ce genre faite depuis le siècle de
Louis XIV , et même sous le règne de ce prince. L'art statuaire est
donc aussi en progrès .
>>La gravure en médailles , qui était restée fort en arrière de la sculpture,
dont elle devrait suivre la marche , s'en était rapprochée en 1789.
Un seul artiste ( M. Dupré) montrait plus de science de dessin , et suntout
de ce talent de statuaire , qu'on doit retrouver dans l'art du graveur
sen médailles . Pendant la révolution , un nouveau graveur ( M. Dumarest
) , qui réunit encore plus de suffrages , accrut ses espérances . Nous
l'avons perdu , et le premier a cessé de produire avant l'âge de l'inacstivité.
L'un et l'autre font un vide dans l'art , qui possède cependant
-encore quelques hommes habiles , que nous citerons ailleurs ; mais on
ne s'aperçoit pas qu'il ait fait les progrès qu'on aurait pu espérer du
grand nombre de médailles exécutées depuis dix ans. Nous craignons
qu'on n'y mette trop de précipitation.
1
526 MERCURE DE FRANCE ,
>> Pour la gravure en pierres fines , elle a été oubliée entiérement.
Quelques particuliers lui ont demandé un petit nombre de portraits ;
mais aucun monument historique ne lui avait encore été confié , lorsque
S. Exc. le ministre de l'intérieur l'a chargée de consacrer un des grands
événemens du règne de V. M. ( la paix de Tilsitt. )
» L'architecture a plus souffert de la révolution que les autres arts.
Elle avait été atteinte jusques dans ses principes par une foule d'hommes
qui se constituèrent architectes sans en avoir fait les études essentielles .
Elle ne se montra d'une manière honorable que dans les fêtes publiques .
Quant aux grands monumens , on ne doit pas s'attendre que , depuis
1789 , une nation sans gouvernement , agitée de crises violentes et longues
, ait pu en ériger . La France , Sire , les tiendra de votre règne.
>> La gravure en taille-douce se place sous les arts du dessin , dont elle
traduit et multiplie les conceptions . Elle ne s'était point relevée avec
l'école française , parce qu'on l'avait laissée sans considération et sans
grands travaux . En 1789 , les seules oeuvres un peu considérables en
gravure qui s'exécutassent en France étaient la galerie du Palais-Royal
et la galerie de Florence . Nous aurons à citer , depuis cette époque et
sur-tout depuis que vous tenez , Sire , les rènes du gouvernement , un
grand nombre d'ouvrages magnifiques qui exercent l'art avantageusement
pour lui et pour le commerce. La plupart de ces entreprises sont
dues aux encouragemens que leur donne Votre Majesté. Une seule
occupe constamment plus de cent graveurs , depuis huit ans. ( La
description du Musée Napoléon , due à MM. Laurent et Robillard-
Perouville. )
>> Le Conservatoire de musique a reçu de V. M. tous les moyens qui
lui manquaient , et principalement un pensionnat qui doit fixer le fruit
des études. Depuis douze ans il a instruit seize cents élèves , dont six
cents ont été appelés à des services publics ; savoir , les plus distingués
dans la chapelle et la garde impériale , dans les théâtres de Paris ;
d'autres dans les cours étrangères , dans les corps de musique de l'armée
*et les théâtres des départemens. Une bibliothèque publique qui n'aura
point d'égale en richesse , et un théâtre dont le seul but , le seul intérêt ,
seront l'avancement de l'art et des élèves , par l'application des plus
belles théories et l'exécution des classiques , sont des bienfaits nouveaux,
que le décret impérial du 3 mars 1806 assure à la musique.
>> Résumant toutes les conséquences dans une seule , nous affirmons
que les beaux-arts sont en France dans un état beaucoup plus prospère
qu'on n'aurait dû l'espérer , plus prospère qu'en 1789 , et que dans le
reste de l'Europe .
1
>> Les tableaux du couronnement , de l'hôpital de Jaffa et du passage
du Saint-Bernard , dont les mémorables sujets appartiennent plus particnliérement
à V. M. , sont de beaux monumens d'histoire et de talent .
>> Les bas-reliefs du Louvre , la statue colossale de Dessaix , et quelques
autres ouvrages prouvent que la sculpture a pris un caractère plus élevé.
MARS 1808. 527
1
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>>La création nouvelle de ce même Louvre , qu'aucun souverain ne
s'était cru capable d'achever , quoique depuis trois siècles tous en aient
eu l'ambition ; les arcs de triomphe , les embellissemens que reçoivent la
capitale et l'Empire , distinguent l'architecture et la feront fleurir .
» Les trois genres de gravures ont été élevés par vous au rang et aux
honneurs des autres arts .
>> L'oeuvre le plus imposant , le plus magnifique , le plus curieux que
la gravure en taille-douce ait jamais exécuté , sera la description de
l'Egypte , et vous est entièrement dû.
>>La création et la publicité de nos Musées ont beaucoup contribué
aux progrès des arts , en offrant tous les moyens d'étude et de comparaison.
>> Celui des monumens français , formé et conservé avec tant de zèle
par l'artiste qui le dirige encore , rappelle les événemens et les personnages
les plus remarquables de notre histoire , et contient celle de l'art
en France , ainsi que les modèles de la sculpture moderne . Le Musée du
palais sénatorial n'est point un luxe inutile : les artistes y sont admis à
dessiner et à peindre . Il se compose de trois collections classiques , celles
de Rubens , de le Sueur , et de Vernet.
>> Mais le Musée général , né avec la révolution , et riche dès sa naissance
, a été doté par V. M. de tous les chefs-d'oeuvre de l'antiquité et
des chefs-d'oeuvre de peinture répandus en Europe. C'est le plus vaste
moyen d'instruction que le monde puisse offrir aux arts .
» Quand V. M. les appelle devant le trône le plus élevé de l'Univers ,
d'où elle daigne les interroger sur ce qu'ils peuvent , même sur ce qu'ils
' désirent , ils n'hésitent point à répondre , qu'ils sont prêts , Sire , à célébrer
votre gloire , à prendre une grande part dans celle du siècle . Ils se
souviennent qu'ils ont recueilli les premiers fruits de vos triomphes ; que
vous n'avez pas cessé de conquérir pour eux ; qu'ils ont part à tous vos
prodiges : quel prince eut autant de droits pour leur en demander ? >>>
S. M. a répondu à peu près en ces termes :
<< Messieurs les président et députés de la quatrième Classe de l'Institut ,
Athènes et Rome sont encore célèbres par leurs succès dans les arts
l'Italie , dont les peuples me sont chers à tant de titres , s'est distinguée
la première parmi les nations modernes . J'ai à coeur de voir les artistes
français effacer la gloire d'Athènes et de l'Italie . C'est à vous de réaliser
dę si belles espérances.. Vous pouvez compter sur ma protection. >>>
ANNONCES .
Le Farfait Econome de la ville et de la campagne , contenant les
príncipes , les lois et les réglemens de police relatifs aux biens ruraux ,
aux bois , aux forêts , aux baux à fermes , aux cheptels , aux métayers ,
aux épizooties et maladies des animaux domestiques , et les préceptes
528 MERCURE DE FRANCE , MARS 1808.
pour les prévenir ; suivi d'ure comptabilité à partie simple , mixte et
double ; ouvrage utile aux intendans de maison , aux régisseurs , aux
hommes d'affaires , aux économes , aux Fermiers , aux cultivateurs , aux
propriétaires , aux personnes attachées à l'ordre judiciaire , etc.: par
P. B. Boucher , auteur des Institutions Commerciales , du Manuel des
Arbitres , du Consulat de la Mer , etc. ( lesquels se trouvent chez le
même libraire ) . Deux vol. in-8° , remplis de tableaux. Prix , 10 fr. ,
et 13 fr. franc de port.- Paris , 1808. Chez Arthus-Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23.
On sent de quelle utilité doit être cet ouvrage que l'intérêt général des
possesseurs des biens ruraux , etde ceux qui les administrent , réclamait
depuis long-tems .
C'est sans contredit un grand avantage que de posséder ces sortes de
biens -fonds ; mais il ne laisse pas d'avoir de grands inconvéniens . Si
ces propriétés sont , en général , les plus solides , elles exposent souvent
leurs possesseurs à des embarras et à des tracasseries qui en altèrent
la jouissance .
Cette considération seule était faite pour inspirer le désir d'éclairer le
propriétaire sur ses droits , et de classer méthodiquement sous ses yeux ,
toutes les lois protectrices de la propriété , considérée depuis son origine
, jusqu'à ce qu'une possession assurée en garantisse l'exercice et
les différens usages .
Cette réunion des lois conservatrices me paraît un grand bienfait envers
tous les propriétaires qui n'ont plus à consulter les gens de loi que
dans les cas douteux ou embarrassans , et qui peuvent offrir , suivant
les circonstances , quelques exceptions particulières .
Les vues d'utilité que l'auteur a manifestées pour les propriétaires ,
leur deviennent communes avec leurs intendans , leurs régisseurs , leurs
hommes d'affaires , et assez généralement avec toutes les personnes qui
s'occupent des biens ruraux , ou qui sont à portée d'être consultées sur
l'exercice de ces propriétés .
Mais c'est-là un des moindres mérites,de cet ouvrage. Sa grande
utilité se fait sentir par les leçons qu'il donne aux intendans , régisseurs
et autres , sur leurs devoirs et obligations , sur les moyens de faire le
bien de leurs mandans , sur les principes et les règles de leur comptabilité.
2
La tenue des livres qu'il enseigne est aussi simple que lumineuse , et ,
àcet égard , comme pour la tenue des registres en partie double , personne
, du moins pour les biens ruraux , n'avait offert une méthode
aussi claire et aussi précise . CALVEL.
ERRATA du No. 346.
Page 451 , lig. 19 et 20. En attendant ce que l'on veut nous donner
encore ; lisez : ce que l'on peut , etc.
Dans ce Numéro , à l'article Poësie , page 482 , vers 25. Plus l'orage
gronde ; lisez : Plus loin l'orage gronde.
SEINE
100
hsa
Jat
SUN
se
**
(N° CCCXLVIII. )
(SAMEDI 19 MARS 1808. )
MERCURE r
DE FRANCE .
POËSIE .
T
おま
4
9
1
TRADUCTION DE L'ODE D'HORACE ,
Ulla si juris tibi pejerati.... Od. 8 , 1. 2 .
Si les sermens de ta foi toujours vaine
•Etaient suivis d'un châtiment ;
S'il t'en coûtait un seul de ces cheveux d'ébène ,
De ta bouche un seul ornement ,
Je te croirais : mais l'éclat d'un parjure
Te prête mille attraits nouveaux ;
Et près de toi , Phryné , briguant la même injure
S'empressent mille autres rivaux .
Tu peux mentir aux mânes de ta mère ,
Aux astres muets de la nuit ,
A l'Olympe , à ses Dieux redoutés du vulgaire ;
L'Olympe , hélas ! s'en réjouit : 2
Vénus , son fils , ses Nymphes complaisantes
Excusent tes volages feux ,
Son cruel fils sur-tout , qui de flèches cuisantes
En riant s'arme dans tes yeux.
Déjà soumise une race nouvelle
. اق
1円
Croît pour tes caprices divers ;
De tes premiers captifs la troupe en vain rebelle
S'indigne , et reste dans tes fers.
Un père avare , une mère discrète ,
Egalement craignent ta cour.
L1
530 MERCURE DE FRANCE ,
Jeune épouse , ah ! frémis que sou charme n'arrête
L'objet qu'appelle ton amour !
Par Mr. F. F. J. GIRAUD.
LA JEUNE VIEILLE.
J'ai perdu l'éclat enchanteur ,
Et les attraits de ma jeunesse ,
Mais il me reste en ma vieillesse ,
Ma raison , mes goûts et mon coeur. -
On n'est point vieux tant que l'on aime ,
Non , l'on ne vieillit pas tant qu'on garde des sens.
Il est des vieillards à vingt ans ,
Vous le savez ; l'hiver lui-même
Se confond avec le printems .
Qu'il est cruel de voir cet amour trop volage ,
Loin de nous , fuir et s'envoler !
On veut en vain le rappeler ART
1471
15
Quand de son aîle il a connu l'usage .
Les jeunes, dédaignant nos attraits surannés ,
Songent - ils qu'à vieillir ils sont tous condamnés 2
Qu'un tems viendra bientôt où les mêmes alarmes ,
Leur feront regretter la perte de leurs charmes .
Ils sentiront alors qu'il est bien douloureux
D'avoir un jeune coeur sous un visage vieux.
Qu'il serait beau de voir la jeunesse attendrie...
Joncher encor de fleurs les restes de la vie !
Nos enfans lui rendraient tous ses soins assidus ,
Nous vivrions heureux , au moins trente ans de plus:
Mais las ! le présent seul occupe la jeunesse ,
Et son esprit , distrait par le plaisir ,
S'abandonne à sa folle ivresse ,
Sans rien garder pour l'avenir.
29102
04
2
:
ParMadame DE BEAUFORT-D'HAUTPOUL.
7
ENIGME.
1
Je suis toujours plein de feu
Lorsque je suis de service , "
Etje fais monexercice,
r. )
En m'élevant vers les cichx.
レゴ
C'est sur-tout les joursdeterg
MARS 1808. 1
551
Je
Que je suis en mouvement;
Et c'est souvent un enfant
Qui m'agite , ou qui m'arrête.
Je porte une triple chaîne
Dontmon corps est entouré ,
Lorsque l'enfant me ramène
Dans monasyle sacré..
$ ........
LOGOGRIPHE.
Je renferme , dans ma structure ,
Le plus petit être vivant
Que produisit la féconde nature ;
De l'eau qui coule en masse en Occident ;
Unde ces hommes qu'on révère ,
Par leur doctrine , en Orient ;
Chez nous un triste solitaire ;
Ce dont le nautonier affronte la fureur ;
Un nom Lien rare et bien cher à mon coeur ;
Ce qu'une fille cache , ét ce qu'elle désire ;
*Un ornement pontifical ;
Ce qui fait marcher un navire ;
Dans la Perse un Dieu principal ;
Ce mois charmant où tout respire ;
Un mot bien chéri des enfans ;
Ce qu'on leur offre en récompense ;
L'être divin par qui je pense ;
1
Aquoi l'on est réduit quand on n'a plus de dents .
Enfin ,je suis une retraite austère ,
Qui cause aux mondains de l'effroi .
Ce serait un séjour de roi
Si jeune fille , peu sévère ,
Voulait l'habiter avec moi.
M.
CHARADE.
Tour , cher lecteur , en moi retrace tes amours.
Dans mon premier tu trouves, ces beaux jours' ,
Cette heureuse saison où , dans le lis, la rose
Nouvellemont éclose ,
L12
552 MERCURE DE FRANCE ,
Ta main , avec délice , enlace le jasmin
Qu'elle brûle déjà de placer sur le sein
De la fraîche Zoë , ta nouvelle conquête.
Tu vois dans mon dernier l'ornement de sa tête;
Mais , dans mon tout , tu trouves encor mieux ,
Puisqu'elle-même , en lui , vient s'offrir à tes yeux.
Par Mme M. J. J. , de Poligny.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Rat.
Le mot du Logogriphe est Crosse . Otez lec, reste rosse.
Celui de la Charade est Epi-tome.
LITTÉRATURE.- SCIENCES ET ARTS.
:
( EXTRAITS. )
t
EUGÈNE DE ROTHELIN ; par l'auteur d'Adèle de
Senange. Deux vol. in-8°. A Paris , chez H. Nicolle ,
rue des Petits-Augustins , n° 15 .
«Plus fait douceur que violence. »
me
C'EST , je crois , le dernier vers de la fable de Phébus
et Borée qui m'est revenue plus d'une fois à la mémoire
en lisant ce roman trop court , et en le comparant à d'autres
qui ne m'ont avoir le même défaut; il
pas paru
semblait que , d'un côté , on s'était mis à la torture pour la
donner à ses lecteurs , tandis que , de l'autre , on avait pris
moins de peine , et qu'on s'était contenté de les émouvoir.
Au fait , c'est-là le but commun où tendent tous les romans ,
et c'est en même tems un double triomphe quand on y
parvient à moins de frais. Le nombre des cables et des roues
ne dépose pas toujours en faveur du mécanicien , et l'on
voit que les machines se simplifient à mesure qu'elles se
perfectionnent. La mécanique d'un roman peut donc être
aussi simple que l'auteur voudra , pourvu que l'action soit
conduite comme la nature des choses la conduirait , pourvu
que dans ce genre de spectacle tous les acteurs fidèles au.
rôle qu'il a plu à l'entrepreneur de leur distribuer , fassent
MARS 1808 . 535
B
dans chaque circonstance ce qu'ils doivent faire et disent ce
qu'ils doivent dire ; pourvu enfin que le lecteur , comme
ici , désire toujours le dénouement de l'intrigue , et craigne
la findu livre. Ce n'est point dans le tumulte , ce n'est pas
toujours dans le merveilleux , c'est encore moins dans l'impossible
qu'est l'intérêt d'un récit , c'est dans la vérité ou
du moins dans ce qui lui ressemble ; s'il faut qu'un jeune
homme que vous aurez annoncé comme un modèle de
douceur et de bonté , éprouve dans le cours de ses aventures
les plus facheuses contradictions ; il peut s'affliger ,
s'irriter même , et se montrer néanmoins toujours doux ,
toujours bon , même au plus fort de son humeur. Il en sera
ainsi pour une jeune personne qu'on aura voulu douer de
toutes les qualités , de tous les charmes de son sexe et de
son âge ; il faut que les inquiétudes et les chagrins , s'il plaît
à l'auteur de lui en donner , soient comme des attitudes nouvelles
où elle plaise encore davantage. Un homme grave
par nature , et sévère par principes , sera grave et sévère
encore jusques dans les instans où il sera forcé de s'attendrir
, et montrera clairement que ce n'est pas là sa coutume.
Une femme âgée , d'un rang et d'un esprit supérieur , saura
joindre à l'expérience que le tems lui a donné certaine
grace encore qui lui siéront toujours ( car les femmes vraiment
aimables en ont en réserve pour tous les âges ) ; elle y
trouvera des moyens secrets pour réussir dans ses vues , et
saura se faire aimeerr de lajeunesse , même en lui donnant
de sages conseils . Voilà ce qu'on voit dans Eugène de Rothelin,
voilà ce qui nous attache assez au petit nombre de
personnes qui occupent la scène , pour nous faire mettre
une grande importance aux moindres particularités qui les
touchent; lorsque l'art est porté à ce degré là , tout lecteur
qui n'est pas blasé peut se passer de ces grandes secousses ,
dont quelques auteurs sont devenus si prodigues , et en
applaudissant à l'écrivain qui les épargne , on s'applaudit
soi-même de n'en avoir pas besoin.
Eugène de Rothelin,jeune homme de la plus grande espérance
, qui entre dans le monde, et Mm de Rieux, autrement
nommée Athénaïs ( qu'on aimerait autant jeune veuve que
mariée de manière à pouvoir s'en dédire ) , sont à peu prèsdu
même âge, et parens, comme le dit Mme de Rieux, « assez pro-
>> ches pour se voir, point assez pour s'aimer ou se hair.>>>
Eugène a été élevé par un père vertueux , noble , éclairé ,
mais austère par caractère , attristé encore , aigri même par
de secrets malheurs et de fâcheuses préventions. Ce père
534 MERCURE DE FRANCE ,
٢٠
plus aimant qu'aimable , a souvent répété , en regardant son
fils , celui- là me consolera ; et il s'est voué tout entier à son
éducation; rienn'y a manqué, hors deux choses qu'on serait
tênté d'y croire nécessaires , la confiance et les caresses.
Athénaïs a été formée par la maréchale de Tourville sa
grand -mère , qui , douée d'une raison supérieure , et des
qualités les plus rares , n'a point voulu différer le plaisir si
doux de se livrer
quam
à sa tendresse pour sa petite-fille , et de
s'en faire sur le champ une amie. A juger d'après le succès
de ces deux marches contraires , on serait tenté de croire
qu'on peut mener la jeunesse à la perfection par plus d'un
chemin , mais je conseillerai toujours celui que Mme Destouteville
a choisi.
Eugène a pris , dès l'âge de vingt ans , l'engagement
de se rendre compte à lui-même de toutes ses actions , de
toutes ses pensées , et d'écrire tous les soirs l'histoire de
sa journée ; ce n'était pas , qu'il n'entrevit , comme il en
convient naïvement : « Qu'un censeur qu'on ne peut ni
>>*tromper , ni séduire , ni quitter , doit être quelquefois assez
>> incommode . >>>
(
Entre l'âge de seize ans et de vingt , notre jeune homme
avait eu une première inclination pour la fille d'un fermier
de son père , et une petite affaire d'honneur , à propos d'une
actrice sifflée qui lui faisait pitié , deux fautes d'assez bon
augure dans un adolescent. Son père l'a fait voyager avec
lui dans toute l'Europe , et de retour à Paris , ce père a
cru devoir présenter son fils chez Mme la maréchale Destouteville
. C'est une femme que je n'aime pas , lui dit-il ;
>> mais son rang , sa fortune lui ont acquis une grande au-
>> torité ..... Son suffrage est nécessaire à un jeune homme
>> qui paraît dans le monde , et d'ailleurs des raisons de
>> parenté m'obligent à vous y mener. » Une affaire imprévue
force Mme Rothelin à quitter Paris , et à laisser son fils
sur sa bonne foi . Eugène retourné chez Mme Destouteville ,
il y retrouve Mme de Rieux qu'il avait vue la veille à un
grand bal , et dont il avait été charmé . L'électricité n'est
pas plus prompte que l'amour , un moment a décidé de leur
destinée ; ils se voient tous les jours. M. de Rothelin est absent
; Mme Destouteville est conıplaisante , et la passion
d'Eugène est bientôt parvenue à un degré de force qui ,
dans tout autre que lui , surmonterait toutes les oppositions
d'un père. Il reviendra ce père , il apprendra tout ,
il blamera tout , il refusera tout ; mais l'excellent jeune
homme n'aura jamais d'autre pensée que celle de le ſlé-
;
MARS 1808. 535 1.
chir , et de pénétrer la cause de son aversion pour Mme
Destouteville ; il ne sacrifiera point non plus son amour à
la piété filiale , il se dira ; « Mon père , c'est ma religion;
Athenais , c'est ma vie .
M. de Rothelin , de son côté , gardera long-tems son
morne secret ; mais enfin il craindra pour la santé de son
fils , et il pensera que le tems est venu de l'éclairer pour
le guérir ; il le fera par écrit, et dans sa lettre éloquente
il accusera Mme Destouteville d'avoir employé tous ses
moyens de séductions pour lui faire épouser Mlle d'Estaing ,
sachant bien que cette personne si intéressante conservait
dans son coeur une grande passion pour un de ses cousins ,
Alfred, second fils de M. Destouteville . Eugène apprendra
que celle dont il tient le jour a langui chez son père dans
le plus triste abattement ; qu'au moment de ses couches,
elle est morte en apprenant la mort d'Alfred , et qu'ainsi
Mme Destouteville doit se reprocher d'avoir causé à la fois
le malheur de M. de Rothelin , celui de sa femme , et peutêtre
la mort de cette infortunée.
Voilà Eugène prévenu contre Mme Destouteville ; Mme de
Rieux ne tarde pas à partager ses préventions . Mme Destouteville
, trop fine pour ne pas s'en apercevoir, ttrroopp tendre pour
le supporter , deroge noblement à la dignité de son âge pour
entrer en explication , en justification même avec deux
enfans. « Je me crois insensée , dit-elle ; n'importe , j'ai ma
>>passion aussi qui me domine ; mon Athenaïs souffre , et
>>>son chagrin m'empêche d'examiner ses torts, v
Cet exposé qui lui coûte à faire la justifie pleinement ,
et présente en même tems un portrait dont le modèle existe.
malheureusement dans l'intérieur de plus d'une maison.
C'est un de ces terribles hommes à grand caractère , un
de ces petits tyrans privés , qui respectent leurs volontés ,
justes ou non , comme autant d'arrêts de la destinée , et
qui n'y souffrent ni opposition , ni déļai , ni adoucissement ;
mais qui en même tems se plaisent à rejeter sur d'autres
tout l'odieux de leur tyrannię. Tel était M. Destouteville ,
rien ne se faisait chez lui que par sa volonté expresse , et
il voulait de plus que sa femme parût tout faire. Mme Destouteville
, confidente de l'amour de sa nièce et de son fils ,
Alfred , avait en vain conjuré M. Destouteville de les unir ,
il s'y était constamment refusé , et pour n'en plus entendre
parler , il avait décrété que l'un serait commandeur de
Malte et l'autre religieuse. Mais , sur les entrefaites , l'offre
de la main de M. de Rothelin à Mlle d'Estaing engage M. le
1
556 MERCURE DE FRANCE ,
maréchal à commuer la peine de sa nièce , sous la condition
expresse que les deux époux ne se verront que sur
les marches de l'autel ; cela ou le couvent ; le reste va de
suite . M. Destouteville une fois connu pour un despote ,
Mme Destouteville n'est plus qu'une esclave , et aux yeux
de la justice un esclave n'est point responsable .
M. de Rothelin se résout difficilement à lire la lettre de
Mme Destouteville , il est lent à céder à l'impression qu'elle
lui fait , il lui en coûte pour revenir; mais ilest juste,mais
il est père , et tout est arrangé.
On ne peut juger de l'ordonnance , de la liaison , de
l'ensemble qui règnent dans cet ouvrage , qu'en lisant l'ouvrage
même. On ne se lassera point de cette peinture aussi
agréable que ressemblante , du ton , des manières , des usages
du plus grandmonde , non plus que de ce langage simple ,
élégant et si bien assorti au rang ainsi qu'au mérite des
personnages : ils ont tous beaucoup d'esprit ; celle qui fait
les parts en ce genre a de quoi pourvoir à tout ; mais ce
qui en prouve encore plue , c'est que personne n'en a trop.
Parlerai-je du style , et n'est-ce point assez d'avoir indiqué
l'auteur ? Il semble entendre un son de voix doux et clair ,
ni trop fort , ni trop faible , avec une prononciation nette ,
des tons justes , des inflexions faciles .... Mme de S .... écrit
toujours comme on parle , mais on parle rarement comme
elle écrit.
Où tout est bien , le choix est embarrassant ; nous ne
pouvons cependant nous refuser à citer au hasard quelques
traits d'autant plus aisés à trouver , que l'auteur les cherche
moins. La sensibilité , la grâce , la connaissance dumonde
semblent tour à tour être son genre particulier. M. de
Rothelin , dans sa lettre à son fils, lui raconte comment sa
malheureuse et vertueuse femme , accablée de chagrins vers
la fin de sa grossesse , lui fait l'aveu de la passion qu'elle
a conçu dès son enfance , et qu'elle conserve pour Alfred.
*Dites-moi que vous me pardonnez ( lui dit-elle en se pré-
>> cipitant à ses pieds ).-Mon fils , je pensai à vous et je
>> pardonnai. »
Eugène n'avait point vu de portrait de sa mère dans la
maison paternelle : il en trouve un chez Mme Destouteville ,
et dès les premiers jours de sa liaison , il a demandé à le
copier. Athénaïs vient regarder l'ouvrage , « et moi aussi ,
>> dit-elle , j'ai un portrait de votre mère ..... La mienne était
> son amie intime ; elle portait toujours ce portrait , et me
→ l'a laissé en mourant. » Eugène demande àle voir ; elle le
MARS 1808. 537
/
quitte et revient aussitôt ; c'est une miniature dans un mé
daillon d'or. Eugène croit sentir que l'or conserve encore
de la chaleur : il voit que le ruban passé dans le médaillon
a été noué ; l'idée qu'Athénaïs vient de le détacher de son
cou lui cause de l'émotion ; il la cache ; Athénaïs la devine
et rougit ; Eugène baisse les yeux pour qu'Athénaïs ne
s'aperçoive pas qu'il l'a vu rougir. « Je voudrais , dit M
>>la maréchale Destouteville ( en parlant de ce qui sied le
>> mieux à une jeune femme ) , qu'une sorte de repos , de
>> calme l'environnât , que son regard fût doux et tranquille ,
>>que ses sentimens fussent plutôt devinés qu'aperçus ; elle
>> doit arriver sans qu'on l'entende venir , rire sans éclats ,
»n'élever jamais la voix. Parler bas attire l'attention , parler
>> peu fixe le souvenir. » Il est aisé de voir à tant de délicatesse
et à tant de grâce que rien de tout cela n'a été fait de
main d'homme . BOUFFLERS .
:
:
ATHÉNÉE DES DAMES ; ouvrage d'agrément et d'instruction
, uniquement réservé aux femmes , et rédigé
par une Société de Dames françaises ( 1 ) , avec cette
épigraphe:
Si la voix du sang n'est pas une chimère ,
Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère .
LEGOUVÉ , Mérite des Femmes,
Ouvrage uniquement réservé aux femmes. Ai-je bien
lu ? Tout accès dans l'Athénée est done interdit aux
hommes ! Est - ce qu'on y révélera les mystères de la
bonne déesse ? .... Que de Clodius sous des habits de
femmes pénètreront dans cet asyle sacré ! ..... Mais
je ne puis croire à tant de rigueur ; et je gagerais volontiers
que les Dames de l'Athénée se conduisent ici
comme la Galathée de Virgile ; qu'en se cachant dans
les saules , elles ne seraient pas fachées qu'on allât les
y trouver,
Je l'avouerai pourtant , le Prospectus publié , il y a
quelques mois , sous le titre d'Avant-Propos , annon-
(1) Tome Ier , quatrième livraison . Chaque livraison est composée de
72 pages in- 18 , avec une gravure en taille-douce. On souscrit à Paris ,
chez F. Buisson , libraire , rue Gilles - Cooeur , nº 10.
538 MERCURE DE FRANCE ,
çait de la part des femmes , le projet de n'avoir plus
rien de commun avec notre sexe. Je fus tout effrayé
des reproches amers que l'on nous adressait. Un journaliste
appela cet Avant - Propos un manifeste ; c'en
était un .
Je me disais en lisant le manifeste : est - ce qu'une
nouvelle Lysistrata aurait formé une convention de
femines ? Leur aurait-elle aussi fait prêter le terrible
serment de résister aux plus douces caresses de leurs
époux , même de leurs amans , jusqu'à ce qu'ils aient
forcé à la paix leseul ennemi qui nous reste (2) !-Mais
je me sentais un peu rassuré en songeant que , dans une
ville comme Paris, il était à peu près impossible qu'il
ne se trouvât bien des femmes parjures .
Eh ! quelle est donc la cause , ajoutais -je , de cette
grande insurrection de tout un sexe contre l'autre ? Le
Prospectus me l'apprit . -Nous sommes des tyrans ;
nous abusons de notre force ; les femmes réclament la
liberté, l'égalité des droits ....—Voilà , en quelques mots ,
le résumé de dix pages du Prospectus , ou si l'on veut de
l'Avant- Propos.-Il est écrit que ces mots droits , égalité
, occasionneront toujours des schismes , des querelles
alarmantes .
Mais déjà le lecteur me taxe d'exagération , il ne voudra
pas croire que ces Dames de l'Athénée aient jamais
porté , au tribunal du public , de pareilles réclamations.
-Aux preuves .
<<D'où vient cette opinion commune que l'homme est
supérieur à la femme ? D'abord de ce que l'homme l'a
dit , l'a écrit le premier sans trouver de contradicteur :
c'est la fable du lion terrassé par l'homme. » ( Avant-
Propos , seconde page. )
Dans ce passage , les femmes du moins ne réclament
que l'égalité. Mais bientôt elles vont prétendre qu'elles
sont supérieures aux hommes . Ecoutons la Dame qui
leur a servi de secrétaire :
(2) Dans une comédie d'Aristophane , les femmes s'assemblent ; et
d'après l'avis de Lysistrata' , leur présidente , jurent de résister aux sollicitations
les plus pressantes de leurs époux jusqu'à ce qu'ils aient fait la
paix avec les Lacédémoniens.
MARS 1808. 539
1
» Si , comme a dit quelqu'un , l'ame des femmes et
>> celle des hommes , l'esprit , le jugement , l'imagination ,
>> les idées , le coeur , les sentimens qui sont le partage
>> des deux sexes, pouvaient être confondus et exposés en
> public ... , (d'abord arrêtons-nous ici . Le quelqu'un qui
a dit cela peut se flatter d'avoir eu l'idée la plus bizarre...
Un coeur , des idées , des sentimens de deux sexes ,
confondus et exposés en public ! Je ne crois pas qu'il
soit possible d'offrir à l'esprit une image plus extraordinaire.
Mais continuons :) <<< le plus fin , le plus pré-
>> venu en faveur du sexe masculin prendrait souvent
>> en partage le jugement , le bon sens d'une femme ,
>> comme ce qu'il y aurait de meilleur.... »
Moi ,je prendrais en partage , pour parler comme
l'auteur de l'Avant- Propos , l'esprit de la Dame qui a
écrit cette phrase , dans l'espoir de pouvoir la comprendre.
J'entrevois bien que l'intention de l'écrivain
est de prouver que les femmes ont beaucoup plus d'esprit
et de jugement que les hommes. Mais si tous les
esprits , les jugemens des deux sexes étaient confondus
et exposés en public , il me semble que l'on ne pourrait
appeler à faire un choix quelconque , que des personnes
sans esprit , et sans jugement. Alors où trouverait - on
ces hommes assez fins pour prendre en partage le bon
sens , le jugement des femmes ?..... Tout cela est fort
embarrassant. Oh ! je ne craindrai plus de l'avouer, les
femmes sont bien certainement supérieures à nous pour
l'intelligence , puisque sans doute elles auront trouvé ce
passage de l'Avant-Propos , clair , facile , bien écrit , et
sur-tout d'une excellente logique.
Mais , dès les premières pages de la première livraison
, j'ai cru m'apercevoir que les Dames de l'Athénée
avaient réfléchi sur les dangereuses conséquences que
pourrait avoir cette déclaration de guerre si inopinément
publiée contre les hommes. L'une , sous le nom
d'une abonnée , a désavoué leur imprudente secrétaire ;
l'autre a prouvé dans une allégorie qui a pour titre la
Coupe du bonheur , que c'était aux femmes à présenter
aux hommes cette délicieuse coupe. Ainsi l'on veut se
rapprocher ; et les femmes , comme on voit , ont fait ,
les premières , des ouvertures de paix. Pour ma part ,
je me sens très-disposé à la réconciliation . /
540 MERCURE DE FRANCE ,
Il y a plus : si j'ai blamé la Dame , secrétaire de
l'Athénée , d'avoir cherché à trop élever les femmes ,
je combattrai avec la même force la prétendue abonnée
qui , trop humble et trop modeste , les place dans un
rang très-inférieur.
<<< Vous avez grand tort , s'écrie-t-elle , de vouloir
mettre en doute cette opinion commune que l'homme
est supérieur à la femme. Je vous assure , Madame ,
humilité à part , que cette opinion est tout-à-fait la
mienne , ainsi que celle de presque toutes les femmes ;
je vous assure aussi que l'homme n'avait pas du tout
besoin de le dire , et de l'écrire le premier , pour que cela
fût exactement vrai. L'expérience des siècles vient à
l'appui de cette vérité , et plus nous voudrons nous
débattre contre cette même vérité , plus nous la démontrerons
; car notre rébellion même prouvera notre
faiblesse et notre infériorité. >>>
Eh bien , Mesdames , en cela je crois encore que vous
vous trompez , si vous parlez de bonne foi. Vous n'êtes
point inférieures à l'homme , vous êtes autres . Vous
avez dans l'ordre de la nature et de la société des fonctions
toutes différentes à remplir ; fonctions également
importantes , indispensables. Qu'importe qu'il ait plus
de force ; n'avez-vous pas plus d'adresse ? Qu'il ait plus
de valeur ; n'avez-vous pas plus d'amabilité et de charmes
? Tout est compensé. Non , un sexe n'est point
supérieur à l'autre ; chacun a ses qualités , ses défauts.
C'est des contrastes qui existent entre les deux sexes
que naît l'harmonie générale .
Aussi trouvé-je bien plus juste l'idée de l'auteur de
l'allégorie que j'ai d'abord annoncée. Cette Dame assigne
à chaque sexe la tâche qu'il doit remplir pour
arriver de concert à la félicité. Je le répète , d'après
l'auteur de l'allégorie , c'est aux femmes qu'il appartient
de présenter aux hommes la Coupe du bonheur.
Dans ce conte , on voit un certain Lisimond ( c'était
quelque vieux garçon sans doute ), qui se trouve bien
cruellement puni d'avoir voulu boire à la coupe , sans
s'adresser aux femmes. Il se moquait , l'impie , de
quiconque prétendait que les femmes possédaient seules
cette coupe divine ; que par elles les hommes étaient
-
:
MARS 1808. 542
1
1
E
08
4
i
P
1
heureux.- En vérité ( c'est lui qui va parler ) vous
-> leur faites beaucoup trop d'honneur. Je veux vous
>> prouver que l'homme , sans le secours d'aucune fem-
>>me , peut se procurer le bonheur.... - Il dit ; et d'une
main ferme, saisit le vase... O prodige ! la coupe est
> réduite en poudre entre ses doigts ... >>>
»
La moralité de cette allégorie est , comme on voit ,
celle que Sedaine a mise si élégamment en chanson :
« Rien ne se fait bien qu'à deux . »
L'auteur est une Mme S. de Paris : c'est ainsi que le
conte est signé ; et j'ai été bien aise d'apprendre que
c'est une parisienne qui a imaginé un conte si naïf. Il y
adáns ce pays plus d'innocence et de candeur qu'on ne
veut le croire.
C'est cette même Dame qui propose pour sujet d'une
espèce de concours , cette question toute neuve , et bien
difficile à résoudre :
Est-il plus avantageux aux femmes d'étre belles ,
que d'être laides ?
Je suis très-certain que la plupart des concurrentes
prouveront par mille argumens , enbonne forme , qu'il
vaut infiniment mieux pour les femmes être laides ,
qu'elles peuvent plus facilement remplir tous leurs devoirs
, et marcher dans les sentiers de la vertu. Alors
queje plains les femmes qui ont le malheur d'être belles ;
comme elles en seront désespérées ! Mais il leur restera
toujours une ressource : c'est de se déformer , de s'enlaidir
, pour approcher plus près de la perfection , pour
avoir quelque part dans tous les avantages qu'offre la
laideur.
A propos de questions , il est bon d'avertir que les
Dames de l'Athénée proposent , dans chaque Numéro ,
aux amateurs de leur sexe , trois ou quatre petits sujets
de dissertations. En voici un que je trouve dans la troisième
livraison , et qui mérite d'être cité :
- Quelle différence y a- t-il entre les moeurs des femmes
du siècle de Louis XIV, et celles de celui-ci ?
Pour que la question fût correctement écrite , il
faudrait, et celles ( les moeurs ) de celles ( des femmes )
de celui-ci ( du siècle de Louis XIV). Mais à la place de

542 MERCURE DE FRANCE ,
la Dame qui a proposé la question , j'aurais autant aimé
tourner ma phrase autrement .
Au reste , c'est-là une question qui n'est pas sans intérêt.
Elle pourrait donner lieu à des recherches historiques
, dignes d'occuper même des hommes. Mme de
Genlis qui a décrit assez bien la cour de l'amant de
Mine de la Vallière , devrait traiter ce sujet-là .
Mon projet n'est pas d'examiner chacune des pièces
qui composent les quatre livraisons de l'Athénée , publiées
jusqu'à ce jour. Il me suffira de remarquer qu'on
y trouve des idylles , des historiettes , des extraits de
livres , des articles sur les modes ( ce qui est bien àsa
place dans un ouvrage fait par des Dames et pour les
Dames ) , beaucoup de variété enfin.
Cette variété sera un grand mérite lorsque l'ouvrage
sera tout ce qu'il doit être. Il ne faudrait pas croire,
d'après le ton de plaisanterie , que j'ai cru devoir prendre
en commençant cet article , que je regarde cette
entreprise comme ridicule ou même folle. A présent , je
vais parler plus sérieusement. J'applaudis au plan de
l'Athénée , je blâme l'exécution. Les premières livraisons
contiennent des pièces , dont les unes sont de mauvais
goût , les autres faibles et incorrectes. Mais c'est ce
qui arrive à presque tous les ouvrages périodiques qui
commencent. Les matériaux ne sont point encore assez
nombreux , les meilleurs collaborateurs sont presque
toujours les moins empressés à se montrer. De là la faiblesse
et la médiocrité des premiers Numéros de presque
tous les ouvrages périodiques.
Mais , je le répète , je répondrais presque du succès
d'un journal auquel voudraient bien coopérer des femmes
telles que Mmes de Genlis , de Staël , de Flahaut , de
Salm , Dufresnois , de la Férandière , Babois , etc. etc.
Or , nous les verrons tôt ou tard enrichir l'Athénée des
Dames de leur prose et de leurs vers. Déjà je lis dans
la quatrième livraison , des vers de Mme de Beaufortd'Hautpoul.
Voilà un nom connu en poësie; il en appellera
d'autres.
Eh ! pourquoi les femmes n'auraient-elles pas leur
journal ! - Je n'ai jamais pu être de l'avis de ces rigoristes
qui voudraient les éloigner de la carrière de la
MARS 1808. 543
11
st
littérature et des beaux-arts. Elles sont destinées par la
nature, disent ces moroses censeurs , à maintenir l'ordre et
l'économie dans l'intérieur de leurs maisons. J'en conviens.
Les hommes aussi doivent procurer l'existence de
leurs familles par l'exercice ou des arts mécaniques , ou de
quelques emplois administratifs ou judiciaires. Mais les
femmes , ainsi que les hommes qui , grâces à une fortune
suffisante , peuvent disposer d'une grande partie
de leur tems , doivent être bien libres , à ce qu'il me
semble , de la consacrer cette partie , à l'étude , à la
culture des lettres et des arts. Il est vrai que plusieurs
individus des deux sexes font , sur-tout depuis quelques
années , de la littérature un véritable métier ; que c'est
là une des causes de tous les mauvais ouvrages dont le
public est inondé. Mais que peut-on conclure d'un abus ?
Peut- être celui - ci est- il moins funeste que beaucoup
d'autres ? .....
1
En commençant cet article , je ne m'attendais pas à
le finir si sérieusement. Je m'arrête ; car
Trop de raison entraîne trop d'ennui.
1
1
AMAURY-DUVAL.
دا
asse
LE NOUVEAU PARNASSE CHRÉTIEN , ou Choix de
poësies morales et chrétiennes , à l'usage des écoles
publiques. Seconde édition , revue , corrigée et augmentée.
A Paris , chez Charles Villet , libraire , rue
Hautefeuille , nº 1. 1808 .
L'IDÉE de faire un choix de poësies morales et chrétiennes
, à l'usage des jeunes gens , serait bonne , si
l'exécution y répondait. Malheureüsément les Odes sacrées
de Rousseau , les Hymnes du grand Racine , quelques
fragmens du poëme de la Religion , quelques
cantiques sacrés de Lefranc de Pompignan , et des morceaux
séparés de Voltaire , ne suffisant pas pour compléter
le volume in-douze que l'on voulait , à toute
force , donner au public , il a fallu compulser tous les
vieux Mercures , se faire ouvrir les secrétariats de
toutes les anciennes Académies de province , qui, comme
on sait, ne couronnaient que des chefs-d'oeuvre , et
544 MERCURE DE FRANCE,
puiser même dans les porte-feuilles des poëtes qui ont
bien voulu se laisser faire à cet égard une douce violence.
Mais le mérite des poëmes que l'on a obtenus ne
répond pas à la bonne volonté de ceux qui les ont
livrés . Par exemple , non loin de cette Ode sublime de
Jean-Baptiste Rousseau où se trouve cette magnifique
strophe :
Dans une éclatante voûte
Il a placé de ses mains
Ce soleil qui , dans sa route,
Eclaire tous les humains.
Environné de lumière
Cet astre ouvre sa carrière ,
Comme un époux gracieux ,
Qui dès l'aube matinale
De sa couche nuptiale
Sort brillant et radieux.
se trouve placée une Ode sur la grandeur de Dieu dans
ses ouvrages , par M. Tavenot , rimeur , que dans notre
jeunesse nous avons entendu vanter par des gens qui
ne vantaient que le médiocre , et qui avaient leurs raisons
pour cela. Or , voici comme M. Tanevot nous
peint ce même soleil .
Grand Dieu ! de ma raison altière
Où tend le vol ambitieux ?
Quels sont ces globes qui des cieux
Parcourent l'immense carrière ?
Effrayans par leur nombre et leur vaste grandeur ,
Ils répandent par-tout une vive splendeur ;
Maisdans cet espace fluide
Contre leurpropre poids quelle main les soutient?
1
Une féconde ardeur imprime
Sa vertu dans tout l'Univers
Entre tous ces globes divers
Vient régner un astre sublime.
Source vive de feux , par lui-même il nous luit
Arbitre des saisons , du jour et de la nuit ,
Son cours seul en fait le partage.
Fatal, par ses rayons , aux regards curieux ,
Il semble retracer l'image
Du Dieu dont la splendeur se refuse à nos yeux.
1-
5 " A
wit
Il faut avouer que M. Tanevot ne gagne pas à la
:
comparaison.
MARS 1808 .
comparaison. Veut-on voir maintenant comment il
peint le cours des fleuves et des rivières , de ces eaux
enfin , dont M. Delille nous donne dans ses vers harmonieux
une si belle image, lorsqu'il dit :
Les eaux sont ta ceinture , ô divine Cybèle.
Eh bien ! voici la manière de M. Tanevot qui n'est
pas tout-à-fait celle de M. Delille.
Jouissez du fruit de mes veilles ,
vous , mortels qui m'écoutez !
Du globe que vous habitez
J'oserai chanter les merveilles .
Dans son vaste contour que de fleuves errans !
Quel spectacle ! les eaux s'enflent de ces torrens
Formés des Pléïades fangeuses ,
Ou que l'on voit tomber avec étonnement
De ces montagnes orageuses
Dont le front sourcilleux touche le firmament .
Nous aurions désiré que le fruit des veilles dont
M. Tanevot nous fait jouir fût meilleur : mais enfin
ce n'est pas à l'auteur de ces mauvais vers que nous
devons nous en prendre , c'est au rédacteur du Parnasse
chrétien qui ne devrait pas mettre sous les yeux
des jeunes, gens depareilles rapsodies. Que retirerontils
de cette lecture? Ils s'accoutumeront à mettre du
vague et de l'incohérence dans leurs idées , à n'avoir
qu'un goût faux , à ignorer la propriété des termes ,
sans laquelle il n'y a ni clarté , ni justesse dans le style.
Ils perdront même du côté de la religion , parce qu'il
est impossible que d'aussi méchans vers la rendent
aimable , et que la vraie dévotion se nourrit de sentimens
affectueux et d'onction , dont des vers âpres et
durs ne peuvent être le langage. Un autre poëte de la
même force que M. Tanevot, quoiqu'un peu moins
dur , M. Olivier , de l'Académie de Marseille, dans une
Ode sur la puissance de Dieu , veut nous donner une
idée du grand jour de la justice éternelle.
Vains remords ! Dieu paraît : la gloire l'environne.
Quels tourbillons de feu s'élancent de son trône !
La terre est embrasée , et le ciel s'est enfui ;
Et la nature entière , étonnée, éperdue ,
M
548 MERCURE DE FRANCE ,
A
Ases pieds confondue"
Ne voit d'être que lui.
7
Nous ne savons pas si cette Ode de M. Olivier a été
couronnée quelque part :: mais nous ne laissons pas que
d'être émerveillés de cette bulle expression , et le ciel
s'est enfui. Un autre poëte lauréal infatigable , et qui
reparaît plusieurs fois dans ce recueil , est le Père Arcère
de l'Oratoire , qui choisit , en 1741 , la Providence pour
sujet d'une Ode que l'Académie de Marseille couronna.
Voici , d'après M. Arcère , un des miracles de cette
Providence.
L'ombre fait et déjà la rive orientale
De Paurore a reçu les pleurs .
La lumière naissante à mes regårds étalé
L'éclat des plus vives couleurs .
J'adore , en la voyant , la sagesse immortelle ,
Qui par ce don brillant rend la terre si belle ;
Asa suite marche le bruit;
Elle vient du sommeil bannir la douce ivresse :
Tout s'anime : bientôt de leur active adresse
Les mortels goûteront lefruit.
Peut-on de bonne foi offrir aux jeunes gens pour
modèles des vers aussi défectueux ? D'abord rien n'est
plus commun que l'idée et la tournure des quatre premiers
: mais que dire du bruit qui se trouve personnifié
, et qui marche à la suite de la lumière ? N'est-ce
pas-là le plus étrange abus des figures ? Il faut avouer
qu'autrefois on était couronné à bon marché dans les
Académies de Province ; et qu'il ne fallait pas faire une
grande dépense d'esprit et de talent pour cela. On s'est
souvent récrié contre les jugemens de l'Académie française
: mais le plus faible des ouvrages envoyés à ses
concours de poësie , est fort au-dessus de cette prétendue
Ode du Père Arcère .
Ce récueil offre cependant des noms plus recommandables.
On y remarque ceux de Duché , connu par sa
tragédie d'Absalon , et son opéra d'Iphigénie en Tauride;
et de Roi , qui s'est acquis quelque gloiré par son
prologue du Ballet des Elémens , l'acte de Vertumne et
Pomone, et la belle tragédie lyrique de Calliroé , de
Champfort, que ses deux Eloges de Molière et de La FonMARS
1808. 547
taine , et sa très-jolie comédie du Marchand de Smyrne
mettent au rang de nos écrivains les plus spirituels ; et
de Thomas qui , dans ses ouvrages comme dans sa conduite,
fit toujours marcher de front la vertu et l'éloquence;
car c'est être encore éloquent que de faire de
belles actions. Voici deux strophes d'une Hymne de
Duché sur le pouvoir et la grandeur deDieu.
Il est , et par lui seul tout être a pris naissance ;
Le néant existe à sa voix
La nature et le tems existent par ses lois ;
Tout adore , en tremblant , sa suprême puissance.
Invisible et présent , on le trouve en tous lieux.
Il remplit la terre et les cieux ;
Par lui tout s'émeut , tout respire;
Sadurée est l'éternité ;
Et les bornes de son empire
Sont celles de l'immensité.
Ilproduit à son gré le calme et la tempête ;
Il commande aux flots en courroux ,
Etdes foudres bruyans qui menacent nos têtes
Les ordres éternels conduisent tous les coups ,
Des climats où naît la lumière
Aux lieux où le soleil termine sa carrière ,
Il étend ses soins bienfaisans ;
Et l'on voit sa bonté paraître
Par-tout où son pouvoir fait mourir et renaître
Les jours , les saisons et les ans .
On remarque dans ces deux strophes , et sur-tout
dans la seconde, un talent fort supérieur aux Tavenot ,
aux Olivier , et aux Arcère. On voit que ces vers sont
de l'école de Racine , dont Duché fut un élève distingué.
Mais il y a cependant encore des fautes dans le
tissu du style. Par ce vers , le néant existe à sa voix , le
poëte entend sans doute que le néant cesse d'ètre le
néant, et que les mondes sont créés ; mais son expression
ne rend pas son idée. Et les bornes de son empire
sont celles de l'immensité. Ici l'auteur ne dit pas non
plus ce qu'il veut dire. Son empire est sans bornes ,
comme l'immensité était l'expression propre , et il fallait
l'enchâsser poëtiquement en vers. Roi est encore
moins heureux dans un poëme intitulé les Martyrs ,
dont nous allons citer quelques fragmens.
a
Mm 2
548 MERCURE DE FRANCE,
1
Quel espoir reste donc au père de l'erreur ?
Le bonheur des humains irrite sa fureur.
De ses mugissemens les enfers retentissent ;
Son trône est ébranlé , ses ministres frémissent ;
A ces cris redoublés arrive un monstre affreux ,
Entouré de poisons , de glaives et de feux ,
C'est lui qui sous le nom des noires Eumenides
Sut armer et punir les premiers parrieides .
Il jouit des douleurs , ouvre et ferme le flanc ,
Et souvent goutte à goutte il fait couler le sang
Au trône des Césars le monstre alors s'envole ;
Précédé de licteurs il monte au capitole.
Des vestales , du peuple il excite les cris ;
De ce sage Sénat il trouble les esprits ;
Il fait pâlir César : aux maîtres de la terre
Il montre les Chrétiens tous armés du tonnerre ,
Les Dieux prêts à tomber ,et Rome sans appui ,
Le feu sacré qui meurt , et l'Empire avec lui.
«Hâtez-vous , par ma voix les Dieux vous avertissent
» Qu'aux pieds de leurs autels vos ennemis périssent. ▾
Le Tybre d'échafauds voit ses bords se couvrir.
L'idole est là. Faut-il l'encencer ou périr ?
Le chrétien se déclare , et le bûcher l'embráse
Ou le mortier le broie , ou la meule l'écrase .
Est-ce assez ? on ajoute à ces objets affreux
L'image des plaisirs , tourment plus dangereux.
Nous avons beaucoup abrégé ce morceau pour le rendre
supportable à la lecture : les premiers vers ne sont pas
mal. Mais que de fautes évidentes dans les derniers !
Les Dieux préts à tomber , et d'où ? De leurs autels
apparemment : eh bien , il fallait le dire. Par ma voix
les Dieux vous avertissent , qu'aux pieds de leurs autels
vos ennemis périssent. L'auteur a sous-entendu les deux
mots ilfaut : mais ils sont indispensables pour le sens ,
et ici l'ellipse est trop forte. Le chrétien se déclare , et
le búcher l'embrase , ou le mortier le broie , ou la meule
l'écrase. Roi a pris cela pour de la poësie imitative :
MARS 1808. 549
1
mais il s'est bien trompé. Ce n'est pas ainsi qu'il écrivait
son prologue du ballet des Elémens .
Les tems sont arrivés : cessez , triste Chaos.
Paraissez , Elémens , Dieux , allez leur prescrire
Le mouvement et le repos.
Voile azuré des airs , embrassez la nature .
Terre , enfante des fruits ; couvre-toi de verdure ;
Naissez , Mortels , pour obéir aux Dieux.
Ces vers sont d'un poëte qui est maître de sa pensée
et de sa langue , et les autres sont d'un mauvais versificateur
qui manque de l'une et qui ne sait pas se servir
de l'autre. C'est pourtant le même homme qui les a
faits : oui , sans doute , et cela prouve qu'à moins qu'on
ne soit doué d'un génie aussi flexible que l'était celui
de Voltaire , il ne faut jamais s'écarter du genre auquel
on est propre ; ni faire , comme l'abbé Pellegrin , qui
Le matin , catholique , et le soir , idolâtre ,
Et dînait de l'autel , et soupait du théâtre .
Champfort , qui d'ailleurs n'offre aucun point de comparaison
avec Roi , mais qui avait beaucoup de flexibilité
dans l'esprit , figure aussi dans le Parnasse chrétien
, où l'on trouve de lui une Ode sur la grandeur de
l'homme , qui fut couronnée dans je ne sais quelle Académie
, et qui réellement méritait de réunir les suffrages
des gens de goût. Le talent de Champfort ne le portait
guères aux élans et aux extases de la poësie lyrique ,
mais il avait de la noblesse dans le style , quand il voulait
, et sans jamais être sublime , il savait s'élever.
Voici quelques strophes de cette Ode qui nous ont paru
belles :
Mon ame se transporte aux premiers jours du monde:
Est-ce-làcette terre aujourd'hui si féconde ?
Qu'ai-je vu ? des déserts , des rochers , des forêts .
La faim demande au chène une vile pâture ;
Une caverne obscure
Du roi de l'Univers est le premier palais .
Tout naît , tout s'embellit sous ta main fortunée ;
Les déserts ne sont plus , et la terre étonnée
Voit son fertile sein ombragé de moissons .
Dans ces vastes cités quel pouvoir invincible
Dans un calme paisible
Des hommes réunis endort les passions ?
i
550 MERCURE DE FRANCE , :
Le commerce t'appelle au bout de l'hémisphère
L'Océan sous tes pas abaisse sa barrière ;
L'aimant , fidèle au Nord , te conduit sur ses eaux ;
Tu sais l'art d'enchaîner l'Aquilon dans tes voiles ;
Tu lis dans les étoiles
Les routes que le ciel prescrit à tes vaisseaux.
Séparés par les mers , deux continens s'unissent ;
L'un de l'autre étonnés , l'un de l'autre ils jouissent ;
Tu forces la nature à trahir ses secrets ;
De la terre au soleil tu marques la distance ,
Lt des feux qu'il te lance
Le prisme audacieux a divisé les traits.
Tes yeux ont mesuré ce ciel qui te couronne ,
Tamainpèse les airs qu'un long tube emprisonne :
La foudre menaçante obéit à tes lois .
Un charme impérieux , une force inconnue
Arrache de la nue
Le tonnerre indigné de descendre à ta voix .
Ces vers sont bien faits; et si le talent d'inspiration ne
s'y fait pas sentir , on y remarque celui de réflexion ,
qui ne transporte pas comme le premier , mais qui
-plaît aux personnes instruites. Une des pièces de ce
recueil est intitulée : Odesur le tems , et porte le nom
de Thomas. On croirait que c'est la fameuse Ode qui
remporta le prix de poësie au jugement de l'Académie
française en 1762 , et qui , ainsi que l'Ode de Lefranc
sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau ; l'Ode de M. de
-Laharpe, intitulée Alcidonis , ou le Philosophe des Alpes,
et celle de M. Le Brun , adressée à Buffon , forment les
quatre plus belles Odes que l'on ait faites depuis la
mort de notre célèbre lyrique : eh bien, point du tout.
Cette Ode détestable , que nous avons bien de la peine
à croire de Thomas , n'est pas celle qui commence par
ce vers imposant :
Le compas d'Uranic a mesuré l'espace.
Nous allons en citer une strophe pour mettre le lecteur
à même d'en juger :
Irrévocables jours , passé que je regrette ,
Jours qu'on ne peut håter , trop douteux avenir ,
Vous n'offrez pour tout bien à mon ame inquiète
Qu'un espoir incertain , qu'un triste souvenir !
MARS 1808. 551
a
1
t
Leprésent n'est qu'une onde et rapide et traîtresse :
Peut-être , hélas ! leflot dont je suis la vitesse
Va-t-il , en se brisant , enfanter mon trépas ?
L'instant seul où je suis est le tems de ma vie ;
Et ce tems , je le sacrifie
Al'instant ou je ne suis pas .
Ces vers sont-ils assez boursoufflés , assez hérissés d'épithètes
, assez remplis de concetti ridicules ? Non , ils ne
sont pas de Thomas ; quoique l'esprit de cet académicien ,
si recommandable d'ailleurs , fût susceptible d'être séduit
par une fausse grandeur , jamais il n'eût dégradé
son style par une pareille bouffissure ; et jamais il n'eût
dit qu'un flot enfante le trépas.
Après ces noms très-connus viennent les noms presqu'ignorés
de la Visclède , des Rainaud , des Poncy de
Neuville , des Triquois , que leurs poësies insérées dans
ce recueil ne tireront pas de leur obscurité. On y remarque
cependant celui de Piron qui s'avisa vers la fin
de sa longue carrière de paraphraser le De Profundis.
Mais la grâce , qui lui inspira cette bonne pensée , craignit
apparemment qu'il ne s'y mêlât quelque sentiment
d'orgueil , car elle lui refusa le talent de la bien exé
cuter. On y distingue aussi le nom de Gilbert , dont on
a inséré deux Odes , le Jugement dernier et le Jubilé ,
dans lesquelles se trouvent quelques beaux vers que
nous avons déjà eu occasion de citer. Mais les deux meilleurs
morceaux de ce recueil , après ceux des grands
maîtres , sont, sans contredit , un fragment d'un poëme
de M. Flins , intitulé Agar et Ismaël , et le Jour des
Morts dans une campagne , par M. de Fontanes : quoiqu'en
général la composition du fragment de M. Flins
soit faible , l'exécution en est brillante. Il y a de l'onction
et de l'élégance dans le style , et les couleurs locales
sont conservées dans son tableau. Voilà comme le poëte
peint Abraham embrassant ses deux fils Isaac et Jacob.
Le vieillard , à ces mots , les presse sur son coeur.
Entre leurs fronts parés de lajeunesse aimable
Penche l'antique honneur de son front vénérable ,
Et ses cheveux blanchis , par les aus consumés ,
Que d'une avare main la vieillesse a semés .
Ainsi dans les forêts , près d'un chêne robuste ,
Naissant honneur des bois , s'élève unjeune arbuste,
*
552 MERCURE DE FRANCE,
:
Qui , nourri de rosée , au penchant d'un côteau ,
Voit sortir du bouton son feuillage nouveau.
Mais si les vents du Nord et la dure tempête
Ont ébranlé le chêne , et fait plier sa tête ,
Il penche vers l'arbuste ; et sur ses rameaux verds ..
Courbe son large front chargé de cent hivers .
Cette image est en même tems noble et gracieuse, et
les vers sont très-bien tournés. Le Jour des Morts
dans une campagne, par M. de Fontanes , est fort supérieur
au morceau précédent , qui , comme on le voit,
n'est cependant pas sans mérite. Le Cimetière de Graë
n'a pas été inutile à l'auteur : mais M. de Fontanes a
su se rendre propre l'idée du poëte anglais en l'embellissant
, et en l'ornant de tableaux qui lui appartiennent,
tels que celui qu'offrent les vers suivans , dont les
derniers sont peut-être ce que l'on a fait de plus beau
dans le genre mélancolique.
Cependant du trépas on atteignait l'asyle.
L'if , et le buis lugubre , et le lierre stérile ,
Et la ronce , à l'entour , croissent de toutes parts ;
On y voit s'élever quelques tilleuls épars ;
Le vent court en sifflant sur leur cime flétrie ;
Non loin s'égare un fleuve , et mon ame attendrie
Vit dans le double aspect des tombes et des flots ,
L'éternel mouvement et l'éternel repos .
>
Nous avons cru devoir nous étendre plus que nous
ne le faisons ordinairement , dans l'extrait de ce recueil
, parce que le Parnasse chrétien étant destiné par
le rédacteur à être mis sous les yeux des jeunes gens ,
et l'ivraie , en matière de goût seulement , s'y trouvant
mêlée avec le bon grain , il était essentiel de la signaler ,
afin que les jeunes gens ne s'y trompassent pas. Cela
demandait donc quelque discussion ; et nous espérons
qu'on nous la pardonnera en faveur du motif. M.
QUVRES COMPLÈTES DE JEAN RACINE , avec le
Commentaire de M. DE LAHARPE , et augmentées
de plusieurs morceaux inédits ou peu connus. A
Paris , chez H. Agasse , imprimeur-libraire , rue des
Poitevins , nº 6. -7 vol. in-8°,
Ces OEuvres de l'un des hommes de génie qui hona
MARS 1808. 553
rent le plus la France , plus complètes que dans toutes
les éditions qui avaient paru jusqu'ici , et enrichies d'un
Commentaire qu'on attendait depuis long-tems , ont été
publiées en deux livraisons , dont la dernière n'a paru
qu'à la fin de 1807. Nous ferons précéder , ce que nous
en devons dire , de quelques observations , non sur Racine
, mais sur son commentateur. Laharpe fut luimême
un juge trop passionné pour que le critique le
plus impartial puisse toujours se flatter de l'avoir jugé
sans passion : sa partialité reconnue ne dispense cependant
pas de ce devoir , et puisqu'il se présente une occasion
de parler de lui , qui peut- être ne reviendra plus ,
c'est ce devoir que nous voulons essayer de remplir.
:
Peu de tems avant la publication de ce Commentaire ,
on avait rendu deux mauvais services à la mémoire de
son auteur ; en donnant une mauvaise édition de ses
OEuvres choisies et posthumes , pour nous servir du
titre même qu'y a mis l'éditeur ( 1) , et en ajoutant aux
quatre volumes de la Correspondance littéraire avec le
grand-duc de Russie , la fin de cette correspondance (2),
toute tronquée , mise en si mauvais état et en si mauvais
ordre , qu'il aurait mieux valu qu'elle ne parût point
du tout que de paraître ainsi . C'est de la première de
ces deux publications seulement que nous parlerons
aujourd'hui.
Entend-on bien ce qu'a voulu dire par son titre l'éditeur
des oeuvres choisies et posthumes , et s'est-il bien
entendu lui-même ? Ne dirait-on pas que ce sont des
OEuvres choisies parmi les OEuvres posthumes , des
Ouvres choisies et posthumes tout à la fois? On comprend
d'autant moins le vrai sens qu'il est impossible
de deviner le parti singulier qu'a pris l'éditeur à
l'égard de ce qui avait déjà été imprimé , soit dans le
recueil des OEuvres de Laharpe , soit séparément. Il s'est
donné pour réformateur et pour abréviateur. Il a souverainement
jugé de ce qui devait reparaître ou en
(1) OEuvres choisies et posthumes de M. DE LAHARPE de l'Académie
française , avec le portrait de l'auteur. A Paris , chez Migneret , rue du
Sépulcre , faubourg-St- Germain , nº 20. 4 vol. in-8° . 1806 .
(2) Chez le même libraire. 2 vol. in-8°. 1807 .
554 MERCURE DE FRANCE,
entier oupar extrait , ou disparaître totalement, croyant
sans doute que ce qu'il aurait écarté de son édition
n'existerait plus , et serait regardé désormais comme
n'ayant jamais existé.
Il nous assure que dans les suppressions qu'il s'est
permises , il n'a fait que suivre les intentions de Laharpe
lui-même , attestées par des notes qu'il avait écrites sur
le projet d'une édition épurée, dont il sentait que son
eoeur avaitbesoin. Mais ce besoin du coeur lui était venu
dans un tems où il n'est pas sûr qu'il eût la tête bien
saine , et l'éditeur qui se portait bien, n'était nullement
obligé d'obéir aux fantaisies d'un malade.
Que devait- il faire ? Le voici : rien de plus aisé.
L'édition de 1778 (3) des OEuvres de Laharpe est en six
volumes in-8°. Il- fallait recueillir avec soin tout ce que
l'auteur avait publié séparément depuis cette époque ,
yjoindre ce qui s'était trouvé d'inédit dans ses papiers ,
ou du moins ce qu'on eût jugé digne de l'impression ,
et faire paraître le tout , pour servir de suite à l'édition
de 1778. Tous les possesseurs de l'ancienne édition auraient
acheté la nouvelle : on peut compter qu'à peu
près tous les exemplaires de la première existent , quoique
mis au jour depuis trente ans. Les OEuvres de Laharpe
sont de ces livres que l'on achète , mais non pas
de ceux que l'on use.
Au lieu de cela , qu'a-t-on fait ? Ce que nous allons
voir , en parcourant ces quatre volumes .
Le premier commence par des Mémoires sur la vie
de M. de Laharpe. L'éditeur a cru y devoir imiter
ce ton d'aigreur qu'on remarque dans tout ce que Laharpe
a écrit depuis ce qu'on appelle sa conversion.
Ce sont des traits contre la philosophie , des imputations
odieuses et gratuites , des sarcasmes ; c'est entin
Laharpe lui-même , au style près.
Ces Mémoires sont terminés par une mauvaise facétie
trouvée , dit-on , dans les papiers de Laharpe ,
et qui ne fait honneur ni à son jugement, ni peut-
(3)AParis , chez Pissot . L'éditeur des oeuvres choisies et posthumes ,
ne parle point de cette édition. Il avone avoir retranché presque le tiers
de celle de 1771 , que je ne connais pas .
MARS 1808. 555
être à sa sincérité. C'est cette prophétie qu'on dit avoir
été faite au commencement de 1788 , par le malheureux
Cazotte , dans un dîner de gens du monde et d'académiciens
, chez un grand seigneur académicien luimême
; prophétie qui n'annonçait pas moins que le
règne de la terreur , sous le titre de règne de la philosophie
et de la raison , pendant lequel il n'y aurait
plus en France d'autres temples que les temples de la
raison ; et la mort funeste de Condorcet , de Chamfort
, de Bailly, de Nicolaï , de Malesherbes , de Roucher
, tous convives de ce diner ; de la duchesse de
Grammont qui y était aussi, et d'autres pius grandes
dames , et de princesses du sang , et de plus grandes
dames encore , et l'échafaud pour tous et pour toutes,
et de confesseur pour personne , excepté pour le dernier
et le plus grand, pour le roi de France (4) ; et
la mort du prophète lui-même , et ce qui ne parut
pas moins merveilleux que tout le reste , le christianisme
de Laharpe (5).
Ce récit était-il une misérable jonglerie , ou le fruit
d'un cerveau entiérement détraqué ? C'est entre ces
deux opinions que les gens sensés se partagèrent lorsque
ce morceau parut avec les OEuvres choisies , et posthumes
: il n'y en eut pas, et il ne peut pas y en avoir
une troisième.
Après les Mémoires , viennent les principales pièces
de théâtre : 1º. Warwick , tel qu'il a toujours été;
2. Mélanie, très-différente au contraire de ce qu'elle
était auparavant et qui n'a pas gagné au change : elle
a été , nous dit le titre , revue et corrigée, par l'auteur ,
en 1802 : cette date nous dit assez ce que les corrections
doivent être. Elles portent presque toutes sur
-le rôle du curé. L'auteur a pris à tâche , en plusieurs
endroits, de lui faire dire tout le contraire de ce qu'il
disait ; d'où il résulte qu'en ces endroits , comme il
était très-raisonnable , il ne sait plus actuellement ce
qu'il dit.
On a supprimé la préface entière ; il est vrai que
(4) Celaest en toutes lettres dans les Mémoires , pag. LXVII .
(5) Et cela aussi , pag. LXVI .
556 MERCURE DE FRANCE ,
Laharpe y réfutait très-bien les censeurs qui avaient
prétendu que son ouvrage n'était pas religieux ; il soutenait
que le personnage du curé , tel qu'il était alors ,
avait paru généralement fait pour honorer la religion
autant que l'humanité , et que c'était ainsi qu'en avaient
jugé plusieurs prélats de l'église de France , qui en
avaient entendu la lecture : il nous apprenait enfin
qu'en Italie , pays où l'on doit se connaître assez bien
en religion , Mélanie avait été traduite et imprimée
con licenza de' superiori. Devenu dans ses vieux jours
plus religieux que les superiori d'Italie , à plus forte
raison , que tous les anciens prélats de France
ayant opéré comme il l'avait fait sur son drame , il
est certain qu'il ne pouvait plus y clouer cette préface.
Mais l'éditeur pouvait ne se pas mettre dans le mêmə
embarras : réimprimer ce drame tel qu'il était , y ajouter
en variantes les changemens que les nouveaux scrupules
de l'auteur lui avaient dictés , rien de plus simple
et de plus raisonnable ; pourquoi donc ne l'a-t-il pas
fait?
,,
et
Le reste du volume est rempli par quatre tragédies ,
imprimées telles qu'elles le furent séparément dans leur
nouveauté , Jeanne de Naples , Philoctete , Coriolan ,
et Virginie. Ce n'est ici ni le lieu d'examiner ces pièces ,
ni par conséquent de les juger; on peut dire qu'elles
justifient assez le jugement que l'auteur lui-même avait
porté sur ses tragédies en général : « Que s'il n'avait
pas contribué aux progrès de l'art dramatique , on
ne pouvait pas l'accuser d'avoiravancé sa décadence(6).»
Cependant , lorsqu'on ne fait faire à un art aucun progrès
, qu'on ne lui donne ni un nouvel essor ni un
nouveau caractère , qu'on l'exerce enfin tel qu'on l'a
reçu des premiers maîtres , et qu'on y reste au-dessous
d'eux , est - il vrai qu'on ne le fasse pas réellement
décheoir ?.
Ce n'est pas là, comme on sait , tout le Théâtre de
(6, Ce mot est rapporté dans la Notice historique sur la vie et les
ouvrages de M. de Laharpe , qui termine le XVI et dernier volume
du Cours de littérature ; Notice préférable de tout point aux nouveaux
Mémoires .
/
MARS 1808. 557
Laharpe ; six autres tragédies , dont trois furent données
dans sa jeunesse , trois dans son âge mûr , furent
plus maltraitées par le public. Leur auteur ne se montra
pas moins sévère pour quelques-unes : l'éditeur l'est
également pour toutes.
Laharpe,en homme qui connaissait l'art , avait jugé
sainement des trois premières. Gustave , Timoléon ,
et Pharamond furent exclues de l'édition de ses oeuvres
; il ne les crut dignes d'être conservées que par
extraits et par fragmens. Il commença par Gustave , et
l'extrait qu'on en trouve ici , est de sa main. Puisqu'il
avait prononcé dans cet extrait même , un jugement
pareil sur les deux autres pièces , l'éditeur a
bien fait de suivre son intention , et autant qu'il a
pu , son exemple , dans l'extrait de Timoléon . II n'a
pu donner qu'une idée générale du plan de Pharamond ,
que l'auteur avait jeté au feu sans en conserver aucune
scène.
Peut-être a-t-il bien fait encore de se borner à un
extrait des Brames , quoique mis au théâtre entre Philoctete
et Coriolan , puisque le sujet , les ressorts et
le dénouement de cette pièce furent généralement désapprouvés
, que le style même y est inférieur à celui
des autres pièces , et que l'auteur la laissa inédite , partageant
sans doute sur elle l'opinion de ses censeurs.
Mais on ne peut comprendre pourquoi l'éditeur a imaginéde
ne donner que par extrait Menzicoff. Cette tragédie
eut , de son aveu , le plus grand succès dans les
lectures de société ; si elle en eut un moins brillant à
Fontainebleau , elle fut loin d'y éprouver une disgrace ;
desraisons politiquesempêchèrent seules de la représenter
à Paris. Laharpe qui mettait de l'intérêt et de l'importance
à cette pièce , la fit imprimer cinq ans après avec une préface
et un Précis historique , fait avec soin , sur le prince
Menzicoff. L'éditeur n'a pas trouvé cette tragedie bonne ;
je ne lui dis pas qu'elle le soit : il n'en donne qu'un extrait
raisonné , et dans cet extrait il développe les vices
du sujet , du plan , du dénouement : je ne dis pas qu'il
n'ait raison sur tous ces points ; je dis seulement qu'il
n'avait pas le droit de priver les acheteurs de cette
édition d'une pièce que l'auteur, dans la maturité de
558 MERCURE DE FRANCE ,
Page , et après l'avoir gardée cinq ans dans son portefeuille
, avait cru digne d'être offerte au public , et
qu'il regardait , avec raison , comme l'une des mieux
écritesde toutes les siennes. Les scènes et les moredaих
conservés dans l'extrait ne sont propres qu'à faire regretter
le reste , et ce regret, qui doit porter à rechercher
l'édition originale , n'est rien moins que favorable
àla collection des oeuvres choisies et posthumes...
Pourquoiencore ne pas donnerdans leur entier les Barmécides
? Trouvez-y des défauts tant qu'il vous plaira ;
faites vos objections dans un examen de la pièce ( et
c'est encore ce que vous pouviez faire pour Menzicoff) ;
mais mettez le lecteur en état de prononcer entre l'anteur
et vous , et ne le forcez pas de chercher ailleurs
que dans votre édition même cette pièce essentielle au
procès. Voulez-vous voir combien elley est essentielle?
Relisez les dernières lignes de votre propre extrait . «Co
pendant ce défaut ( l'abus des sentences philosophiques)
se trouve bienmoins fréquemment dans les Barmécides
que dans les tragédies contemporaines. Pour s'en convaincre
, il suffira de comparer l'ouvrage aux productions
monstrueuses qui réussirent alors , et qui sont
aujourd'hui tombées dans l'oubli. » Et où voulez-vous
que je prenne l'ouvrage pour en faire cette comparaison
? Comment voulez-vous que je prononce si vous ne
me le donnez que par extrait ? :
EtBarnevel, drame ou tragédie bourgeoise , qu'on
se passe bien sans doute de relire , mais qu'on est bien
aise de lire une fois , à cause du style, que vous dites
vous-même plein de pureté et d'élégance ,à cause même
de la préface où l'auteur , placé entre ses principes
qui étaient contraires à ce genre de composition dramatique
et la crainte de nuire à son ouvrage , déploie
toutes les ressources de sa dialectique; pourquoi retrancher
toute cette préface , et ne donner qu'un extrait de
la pièce ? Faut- il donc pour satisfaire une curiosité que
vous inspirez vous-même , aller chercher Barneveldans
l'édition de 1778 , et n'est-ce pas autant de coups portés
àla vôtre ?
Je ne demanderai point à l'éditeur pourquoi il a fait
une suppression d'un autre genre: rien de plus clair
MARS 1808. 559
que sonmotif. Laharpe fit deux petites comédies,toutes
deux de circonstance : Molière à lanouvelle salle , pour
l'ouverture du Théâtre français à l'Odéon , en 1782 ;
et trois années auparavant , les Muses rivales , ou
l'Apothéose de Voltaire. La première pièce est toute
entière dans ce volume ; l'extrait de la seconde n'y
occupe que deux petites pages. « On sent , dit l'éditeur,
que ce cadre fort commun ne peut donner lieu qu'à des
éloges outrés qui ont perdu tout leur effet depuis que
Voltaire philosophe , historien et poëte épique , a été
réduit à sa juste valeur. »
L'éditeur ne s'est point nommé, je ne le connais ,
ni ne me soucie de le connaître ; mais je vois qu'il est
de ce petit nombre de gens qui harcèlent sans cesse la
mémoire de Voltaire , et disent toujours qu'ils l'ont tuée;
qui, pendant que les éditions de Voltaire se multiplient
et s'épuisent , soutiennent mordicus qu'on ne le
lit plus ; qui s'égosillent à crier que les ténèbres ' se
fassent , et qui ajoutent même , en fermant les yeux ,
et les ténèbres se sont faites . Je lui en fais mon compliment
.
Laharpe avait eu le projet de tirer d'Euripide une
tragédie de Polixène , comme il avait tiré de Sophocle
son Philoctète. Il ne s'en est trouvé dans ses papiers
que quelques fragmens , entr'autres la première scène
entre Ulysse et Pyrrhus , que l'on lit ici avec plaisir.
On n'y trouve aussi que par extrait deux ouvrages
inédits : la Vengeance d'Achille , tragédie lyrique , et
Aboulcasem , dramelyrique; celui-ci destiné à l'Opéracomique
, et le premier au grand Opéra. A la bonne
heure.
Vient ensuite un long fragment , ou plutôt un ou
vrage , quoiqu'il ne soit pas complet , qu'on ne doit
pas traiter si légérement. Ce sont les huit premiers
chants de la Jérusalem délivrée , traduits en vers , avec
des notes. Lorsque l'auteur s'occupait de ce projet , il y
eut en France une espèce de conspiration contre ce malheureux
Tasse. Il en parut deux autres traductions en
vers. Je ne les ai point lues ; mais on assurait dans le
tems qu'après ces trois-là une bonne traduction de la
Jérusalem serait encore la très-bien venue ; et si j'en
juge par ces huit chants , on n'avait pas tort.
560 MERCURE DE FRANCE ,
C'est un début terriblement lourd que celui-ci , comparé
sur-tout avec la première stance du Tasse :
Canto l'armi pietose e'l capitano
Che'l gran sepolcro liberò di Cristo , etc.
Je chante ce héros qui par de saints combats ,
Signalant pour le ciel son armée et son bras ,
Conquit du Rédempteur la tombe délivrée.
Des enfers contre lui la fureur conjurée
Lui vendit son triomphe au prix de longs travaux ,
Et d'Afrique et d'Asie appela les drapeaux ,
Déchaîna dans son camp la discorde rebelle (7) .
Godefroi, soutenu d'une main immortelle ,
Ramena ses guerriers des routes de l'erreur (8)
Sous l'étendard sacré qui le rendit vainqueur.
Dans ces huit chants , en général , presque tout ce
qui demandait de la concision et de la force est flasque
et languissant. On voit cependant que l'auteur a fait
tous ses efforts pour imiter la couleur sombre et terrible
, l'harmonie sourde à la fois et retentissante de
cette octave si connue du quatrième chant :
Chiama gli abitator dell' ombre eterne
Il rauco suon della tartarea tromba , etc.
Mais comment y a-t-il réussi ?
La trompette infernale au fond des antres sombres ,
Va frapper l'habitant des éternelles ombres :
Et ses rauques accens perçant les soupiraux ,
Font retentir l'érèbe en ses profonds cachots .
A ce son terrible , dit le Tasse , les vastes et noires
cavernes tremblent , l'air ténébreux le répète en mugissant
, rimbomba , expressions qui font frémir , et dont
on est en droit de demander compte au traducteur.
Il réussit quelquefois mieux dans les images agréables
et dans les portraits. Quelquefois même il y renchérit ,
pour ainsi dire , sur les vices brillans de son modèle.
Tel est dans le second chant ce portrait de Sophronie :
(7) Je note ce vers parce qu'il n'en est pas du tout question dans le
texte.
(8) L'auteur s'est trompé sur le sens de ces mots si clairs icompagni
erranti.
Au
MARS 1808. 561
Auprintemsde ses jours , modeste et retirée ,
Mais des regards du ciel en secret honorée ,
Une vierge vivait dans l'humble piété ;
Belle et vouant à Dieu l'oubli de sa beauté ;
Etrangère aux erreurs de la foule mondaine ,
Elle a les traits d'un ange et l'ame d'une reine.
Dans un asyle obscur , loin d'un monde imposteur ,
Elle fuit la louange et l'oeil adorateur ;
Mais elle fuit en vain , et sa retraite encore
Ases touchans attraits donne un prix qu'elle ignore.
Ah! la beautéjamais peut-elle se cacher ?
Nos yeux sont- ils en vain ardens à la chercher ?
Tu ne le permis pas , Amour , d'une main sûre.
Tu sais ouvrir pour toi la plus chaste clôture ,
Et dans l'ombre des mursfermés à tout danger,
Introduis le larcin d'un regard étranger..
Argus aux yeux voilés , il n'est rien sur la terré
Que ton bandeau ne couvre ou que ton feu n'éclaire.
Toi seul au jeune Olinde un jour as révélé
Ce trésor que long-tens la retraite a célé , etc.
Cette vierge qui vivait dans l'humble piété , étrangère
aux erreurs d'une foule mondaine sont des renchérissemens
d'un autre genre : ce sont des expressions ascétiques
et monacales que le Tasse s'est bien gardé d'employer.
Sa belle Sophronie est modeste et solitaire ; mais
ce n'est pas une béguine ou une soeur du pot.
Elle a les traits d'un ange et l'ame d'une reine ..
Pas un mot de cela dans l'italien qui dit seulement
qu'elle a des pensées hautes et toutes royales ; d'alti
pensieri e regi. On n'y voit pas non plus cette exclamation
si peu convenable au genre épique :
Ah ! la beautéjamais peut-elle se cacher , etc. ?
Le Tasse dit simplement : <<<Mais il n'est point de retraite
qui puisse entiérement cacher une beauté si digne
- d'etre vue et admirée. » Au reste , ce mouvement de
style ferait croire que dans le saint homme il y avait
encore du vieil homme.
Quand il appelle l'Amour Argus aux yeux voilés
cela est fort joli et rend avec une concision heureus
le or cieco , or argo du texte ; mais quand il ajoute :
Nn
562 MERCURE DE FRANCE ,
f
Il n'est rien sur la terre
Que ton bandeau ne couvre ou que tonfeu n'éclaire ,
non-seulement il dit autre chose que le texte , mais on
ne voit pas bien ce qu'il a voulu dire. « Tantôt. , dit
le Tasse , tu nous voiles les yeux d'un bandeau , tantôt
tu les ouvres et tu en diriges les mouvemens. » Assurément
il y a beaucoup de choses sur la terre que le
bandeau de l'Amour ne couvre pas ; et s'il n'est rien
que son feu n'éclaire , il n'y a rien non plus de cela
dans l'italien .
Tel est encore ce portrait d'Armide que je citerai
d'autant plus volontiers que l'auteur paraît y avoir pris
plus de peine et en avoir été plus content :
De Chypre et de Délos jamais les déités
N'offrirent tant d'attraits aux mortels enchantés ..
D'un réseau délicat ses blonds cheveux se couvrent ,
Sans cacher leur couleur ; et ses voiles qui s'ouvrent
En étalent aux yeux tout l'or développé .
Tel sous cet arc changeant qu'Iris a détrempé
A
Du soleil réfléchi le rayon luit encore ;
Mais dès qu'il a percé le rideau qu'il colore ,
Il resplendit soudain , et remplissant les cieux ,
D'une clarté nouvelle il éblouit les yeux.
Sa longue chevelure en ondoyante soie
Se déroule , et zéphyre en jouant la déploie.
Baissé sous sa paupière , ou levé tour-à-tour ,
Son oeil où sont gardés tous les trésors d'amour ,
Pour les faire envier , en paraît plus avare .
Cette pure blancheur dont un beau lys se pare ,
Et la rose y mêlant sa fraîcheur et ses feux
Nuancent de son teint l'éclat voluptueux .
Mais seule et par l'amour la rose préférée
Embelliť une bouche à lui seul consacrée ,
D'où s'exhale en parfum le souffie du plaisir ,
Ce souffle qui soulève au- devant du désir
Un sein où se partage et s'arrondit l'albâtre ,.
En formant ces contours que l'amour idolâtre ,
Que de légers tissus derobent à moitié.
Faible et vaine barrière ! Au trésor envié
Pénètre la pensée avide et vagabonde ,
Plus prompte que l'oeil même ; et comme à travers l'onde
Le rayon passe et court sans diviser les flots ,
MARS 1808 . 563
Ainsi perce à travers les voiles , les bandeaux ,
L'amoureuse pensée ; elle erre , elle s'attache
A l'objet irritant qui se montre et se cache ,
En surprend le secret , et dans le même instant ,
Le raconte au désir qui brûle en l'écoutant.
Ah ! ah ! je vous y prends encore ! Mais il n'y
a pas grand mal à cela , et ce n'est point là le reproche
que je veux vous faire : le Tasse était aussi trèsdévot
; et il revient souvent avec prédilection à ces
sortes d'objets . Dieu le lui aura pardonné. Ce que je ne
pardonne pas à cette description , c'est tout le galimatias
du commencement. Je n'entends rien à ces cheveux
blonds qui se couvrent d'un réseau délicat , et dont
en même tems les voiles qui s'ouvrent étalent aux yeux
tout l'or développé. Dans le texte , ce n'est pas une action
simultanée , mais successive , et cela est plus clair . « L'or
de sa chevelure tantôt brille à travers le voile blanc qui
l'enveloppe , tantôt se découvre et paraît avec éclat.>>>
J'entends encore moins cette singulière théorie de
l'arc- en-ciel , qu'Iris a détrempé , et au-dessous duquel
le rayon du soleil réfléchi luit encore , mais dont ce
rayon perce le rideau qu'il colore , etc. Ne dirait-on pas
que c'est l'arc-en-ciel qui cache le soleil comme un
rideau , ou bien que c'est le soleil qui colore en arc-enciel
un nuage derrière lequel il est caché , qu'un rayon
seulement s'échappe par-dessous , mais que ce rayon , ou
que , si vous voulez , le soleil perce enfin ce rideau , et
brille d'un nouvel éclat ; tandis qu'au contraire l'arc
d'Iris , qui n'est point changeant , puisque les couleurs
y gardent toujours les mêmes teintes et le même ordre ,
se dessine sur les nuages qui se trouvent à l'opposite et
comme en face du soleil ? Le Tasse n'a rien de cette
belle physique : il ne parle point de l'arc-en-ciel, « Ainsi ,
dit-il, quand le ciel devient plus serein , tantôt ce soleil
paraît à travers une nue blanchissante , tantôt sortant
de la nue il répand à l'entour de plus brillans rayons
et redouble l'éclat du jour . »
Ces trois vers sont agréables , et peignent avec éclat
la bouche vermeille d'Armide :
Nn2
(
564 MERCURE DE FRANCE ,
Mais seule et par l'amour la rose préférée (11)
Einbellit une bouche à lui seul, consacrée ,
D'où s'exhale en parfum le souffle du plaisir .
Je préférerais cependant l'élégante et poëtique simplicite
du texte : « Mais sur sa bouche , d'où s'exhale un
souffle amoureux , brille et rougit le seul incarnat de
la rose. >>
Ma nella bocca , ondesce aura amorosa ,
Sola rosseggia e semplice la rosa.
Les douze derniers vers étaient trop difficiles , le traducteur
s'est trop efforcé d'en vaincre les difficultés ,
autant du moins que le lui permettait , dans ce genre
sur-tout , l'inégalité des deux langues , pour qu'il n'y
eût pas une sévérité injuste et déplacée à en épiloguer
quelques vers.
Il disserte dans une note sur ce célèbre morceau du
Tasse et sur cette partie de son propre travail. Ce morceau
de l'Amoroso pensier est , dit- il , un des chefsd'oeuvre
de l'esprit italien. On voit qu'il entend , comme
bien d'autres , par l'esprit italien l'abus de cet esprit ,
fréquent dans le Tasse , et que Boileau y a justement
repris . Quoi qu'il en soit , il avoue que cet endroit , et
en général tout le tableau des séductions d'Armide , est
ce qui lui a le plus coûté. «La difficulté ne serait pas
grande , continue-t-il , à transporter ces idées et ces
peintures dans notre langue , en d'autres genres de
poësie que l'épopée ; mais il y avait beaucoup à faire
pour adapter à l'épopée , et sur-tout à la nôtre , ce genre
dedétails qui semble un peu au-dessous de sa dignité. »
Pourquoi et sur-tout à la nôtre ? N'est-ce pas-là une
traduction , et non un poëme qui soit à nous ? Nous nous
sommes montrés bien sévères sur l'épopée ; qu'est-il
arrivé ? C'est que nous n'en avons pas , qui puisse du
moins soutenir le parallèle avec celles de quelques autres
nations modernes. Nous avons rejeté la Henriade ,
dans l'espoir des beaux poëmes qui nous étaient promis .
Ceux qui ont paru nous ont fait revenir à la Hen-
(11) Préférée au lys . /.
MARS 1808. 565
riade ; et c'est ainsi que Voltaire dans l'épopée a été
véritablement mis à sa place.
Le traducteur ne serait pas surpris que des critiques
austères renvoyassent au genre érotique tout ce tableau
des charmes d'Armide et de ses artifices. Il n'est pas de
leur avis , et il croit qu'on peut justifier le Tasse. « II
faut , dit-il , de toute nécessité ou condamner son épisode
d'Armide et l'ôter à son poёте , ou permettre que
ses couleurs soient propres au sujet de son tableau.
Et qui est-ce qui voudra ôter au Tasse son Armide ?
Personne que je sache , pas même Boileau , etc. » Il a
bien raison, personne ; mais est-il bien vrai qu'Armide
ne pût pas exister sans que dans la description de ses
charmes on détaillât avec tant d'affectation , non-seulement
ce qu'on voit , mais l'effet de ce qu'on ne voit
pas ; sans que l'amoureux penser fût envoyé à la dé
couverte dans les parties les plus cachées , les examinat
à son aise , et vint ensuite en faire son rapport au
Désir ?
Je sais que le traducteur a pris soin d'adoucir quelques-
uns de ces traits ; qu'il n'a pas dit que le beau
sein d'Armide montre à nu ses neiges , où le feu d'amour
se nourrit et s'éveille !
Mostra il bel petto le sue nevi ignude
Onde ilfoco d'amor si nutre e desta ,
i
qu'il n'a pas dit non plus avec une propriété de termes
aussi franche ,
Parte appar de le mamme acerbe e crude ,
mais aussi a-t-il ajouté à tout ce jeu de l'Amoureux
penser et du Désir une circonstance qui n'est point dans
le Tasse , c'est le souffle duplaisir qui s'exhale en parfum
de la bouche , et qui en même tems soulève audevant
du Désir un sein , etc. Tant il avait , sans s'en
apercevoir , pris d'intérêt à cette scène agaçante , où
sont mis en jeu de si aimables acteurs ! '
Il y a des notes , et comme on voit, il y en a d'assez
étendues à la fin de chacun des huit chants. Laharpe
s'y montre le plus souvent ce qu'il était , bon littérateur
et critique judicieux ; mais il lui arrive aussi de se
tromper. Il prouve en quelques endroits , et les preuves
566 MERCURE DE FRANCE,
ensont encore plus fréquentes dans sa traduction , qu'il
n'entendait qu'imparfaitement l'italien. Par exemple ,
il traduit ainsi , dans une des notes du premier chant ,
ces deux vers , qu'il a eu raison de retrancher :
O maraviglia ! amor ch'appena è nato
Gia grande vola , e trionfa armato.
<<O merveille ! l'amour à peine né , vole déjà grand ,
et triomphe d'un guerrier.>> Au lieu de : et triomphe
tout armé.
Il a retranché aussi dans le cinquième chant ces deux
autres vers , qui expriment le dégoût de Godefroi pour
les vains plaisirs du monde,
Che qual saturo augel, che non si cali ,
Ove il cibo mostrando altri l'invita
,
et il les traduit ainsi , dans une note : « Semblable à
l'oiseau rassasié , qui ne se soucie pas de l'appât qu'on lui
présente.>> Au lieu de : qui ne descend pas quand on
l'invite en lui présentant un appát. Il veut , dans
une note du septième chant , citer un proverbe italien
sur l'impétuosité française ; et atı lieu de dire : Non
possiamo resistere alla furia francese , il dit Non possumo
resistere , croyant apparemment que puisqu'on
dirait en latin possumus, on doit dire en italienpossumo.
Encore une fois on traite trop légérement en France
cette belle langue italienne , plus belle et aussi plus difficile
qu'on ne pense. L'anglais et l'allemand , on se
donne la peine de les apprendre ; mais ce qui fait que
les gens de lettres eux-mêmes font de pareilles bévues ,
quand il s'agit de l'italien , c'est qu'ils se dispensent de
l'étudier , et qu'ils croient le savoir , comme les gens
de qualité d'autrefois savaient tout , sans l'avoir appris.
On serait étonné de rencontrer dans un écrivain aussi
pur une faute de langue ou une locution non française ,
telle que de manière à ce que pour de manière que ( 10) ;
si cette locution ne se trouvait pas dans d'autres écrits
*de son dernier tems : d'autres vices de langage s'y trouvent
aussi , comme je l'ai remarqué ailleurs (11) ; il
(10) Tom. II , pag. 269 .
(11) Dans la Revue philosophique , en rendant compte de la philosophie
du XVIIIe siècle , et de la Correspondance littéraire.
MARS 1808. 569
s'était involontairement imbu de quelques - unes des
mauvaises habitudes de ce tems contre lequel il ne
cessait de déclamer ; et cette fureur de déclamer , de
crier et d'injurier sans cesse était elle-même une de ces
habitudes .
Voici une distraction plus forte que de simples fautes
de langue. Il avoue que toute la fin du quatrième
chant n'est autre chose qu'un tableau de coquetterie ,
ennobli par la poësie , et il a la naïveté d'ajouter :
<< Peut-être qu'Homère et Virgile eussent renvoyé cette
peinture à Ovide dans son livre des Amours , ou à Tibulle
et à Properce dans leurs élégies. » C'est une jolie
bévue chronologique qu'Homère renvoyant une peinture
à Ovide , à Tibulle ou à Properce ! C'en est même
une très-passable que ce renvoi fait par Virgile à Ovide,
encore presque enfant quand Virgile mourut , ec qui
lui fit dire dans la suite qu'il n'avait fait que le voir :
Virgilium vidi tantum. Laharpe savait certainement
cela tout aussi bien qu'un autre ; mais voilà ce que c'est
que de trop écrire et de ne jamais douter de rien.
Peut-être me suis-je arrêté trop long-tems sur un
ouvrage non achevé ; mais n'était-ce pas une nouveauté
de quelque intérêt , dans l'état même d'imperfection où
il est , que cet essai de traduction , dont on ne connaissait
que quelques morceaux ? Je ne sache pas que les
journaux en aient parlé , ni que personne y ait pris
garde ; et voilà encore ce que c'est que de l'avoir enseveli
dans cette malencontreuse édition .
Je ne dirai qu'un mot des quatre livres traduits de
la Pharsale de Lucain , qui terminent ce volume. Cette
traduction est annoncée comme libre et abrégée : il est
en effet difficile de traduire autrement en français un
poëte aussi diffus , et chez qui le goût règle aussi peu
le génie. Le premier et le septième livre étaient dans
l'édition de 1778 ( 12) ; le texte latin y était en regard
de la traduction , ce qui fait voir d'un coup d'oeil les
endroits supprimés par le traducteur. On a de plus icī
le second et la plus grande partie du dixième ; mais
point de texte. Il est vrai qu'outre les suppressions ,
(12)A la fin du tome II.
368 MERCURE DE FRANCE ,
30
les libertés sont si nombreuses et si grandes qu'il vaut
mieux qu'il n'y soit pas .
Le 3eme volume des oeuvres choisies et posthumes ,
est mi- parti de poesie et d'éloquence. Dans la première
division , l'editeur exerce son goût pour les suppres
sions: les discours en vers qui sont au nombre de dix ,
dans l'édition de 1778 , sont réduits à quatre dans celleci
; le poëte , les conseils à un jeune poëte , le discours
sur les Grecs anciens et modernes , et les prétentions .
Il a fait , selon sa méthode , sous le titre d'extraits ,
une capilotade du reste.
Les odes et les héroïdes sont supprimées , et même
sans extraits; mais on nous donne à leur place Tangu
et Sélime , poëme en quatre chants , qui parut en 1780;
c'est, comme on sait , un conte arabe , dans le genre de
ceux des mille et une nuits. L'auteur se proposa d'y
être léger et plaisant , mais il n'y rénssit pas toujours.
Parmi les poësies légères , trois ou quatre morceaux
seulement sont retranchés , apparemment comme un
peu libres , quoiqu'ils ne le soient pas beaucoup plus
que l'Amorosa pensier. Le seul à regretter , est la traduction
d'un morceau du quatrième livre de Lucrèce ,
celui qui offre la peinture des transports et des jouissances
de l'amour ; morceau qui était mal classé sans
doute parmi les poësies légères , car c'est dans l'original
de la poësie énergique et brûlante. Le traducteur , de
son côté s'y était échauffé plus que de coutume ; c'est
ce qui l'aura fait mettre à l'index par l'éditeur.
La seconde division de ce volume , consacrée à l'éloquence
, renferme les éloges de Charles V, roi de France ,
de Fénelon , de Catinat , de Racine et de La Fontaine ;
tous ces discours ont fait à leur auteur une réputation
méritée d'écrivain pur et élégant. L'éloquence n'y est
pas aussi forte ni aussi élevée qu'elle l'est dans, ceux
de Thomas et de M. Garat , orateurs , dont l'un précéda
Laharpe dans la carrière de l'éloquence académique
, et dont l'autre l'a immédiatement suivi : les
matières y sont moins approfondies et la plupart des
sujets vus de moins haut ; mais la langue y est parfaitement
conservée , les formes oratoires bien dessi-
,
MARS 1808. 109
nées , les choses présentées avec ordre et avec clarté.
Les trois premiers furent couronnés par l'académie française
; l'Eloge de Racine , proposé par celle de Marseille ,
fut envoyé trop tard au concours ; celui de La Fontaine ,
de beaucoup inférieur aux quatre autres , l'était bien
plus encore au discours de Chamfort , qui remporta
le prix à la même académie , avec des circonstances
connues , aussi glorieuses pour le vainqueur , que piquantes
pour le vaincu.
4
(
pla
DE
D
k
هل
t
L'Eloge de Racine est ici sans les notes , essentielles
cependant , non moins étendues que le discours , et
où sont développées les opinions littéraires de l'auteur ;
mais Voltaire y est loué sans cesse , et peut-être même ,
il le faut avouer , avec excès ; il y est mis de pair
avec Racine : à cette question , que l'auteur dit s'être
faite : Qui jamais a pu atteindre à la hauteur de Corneille
? je réponds , dit-il , sans balancer : l'homme de
génie qui a fait Brutus , et Rome sauvée. Comment l'éditeur
des OEuvres choisies et posthumes aurait-il pu se
résoudre à réimprimer de telles assertions ?
,
Laharpe , dans le commencement de son discours ,
parle des ennemis qu'eut Racine pendant sa vie et même
après sa mort. Il indique parmi les causes de ces inimitiés
, l'esprit des sectes littéraires , qui ont , dit- il
comme toutes les autres , leur politique et leur secret ;
et c'est ce qu'il développe dans une note ou plutôt dans
une dissertation de dix pages. Il y dit que cet esprit
des sectes n'est connu que des initiés , et qu'il se rapporte
toujours à quelqu'intérêt commun auquel tout
est subordonné. « Par exemple , ajoute-t-il , ce parti
si puissant autrefois , et aujourd'hui si faible , qui s'était
réuni contre M. de Voltaire, parce qu'on se réunit toujours
contre une puissance ; ce parti avait son plan et
sa marche dont il ne s'écartait pas. J'ai été à portée de
le connaître dans ma première jeunesse , parce que le
hasard m'y avait jeté , et je me souviens très-bien des
discours que j'y entendais. Ils étaient édifians , quoiqu'ils
ne m'aient pas converti , etc. >> Comment réimprimer
cela aujourd'hui que ce parti tâche de renaître , suit
de nouveau le même plan, la même marche , et se voit
menacé du même sort ?
570 MERCURE DE FRANCE ,
1
Il était plus impossible encore de remettre au jour
l'éloge ex-professo de Voltaire , l'un des meilleurs par
la disposition des matières et par le style , et qui porte
le caractère d'une admiration raisonnée et l'empreinte.
de la maturité du talent . L'Editeur s'est tiré de ce
mauvais pas par sa recette des extraits , et ila , comme
à son ordinaire , profité de cette occasion pour déclamer
contre l'Académie , contre l'esprit philosophique , et
contre les progrès que cet esprit avait fait faire à l'éloquence
académique par la direction qu'il avait donnée
aux concours .
La même recette est employée plus à propos à la fin
de ce volume pour un ouvrage de circonstance que
publia Laharpe après le 9 thermidor ; c'est celui qu'il
intitula : Du Fanatisme dans la langue révolutionnaire.
On se passe fort bien des trois quarts et demi des déclamations
colériques et pour la plupart aussi vides de
sens que violentes par la forme , que contient cet écrit.
L'Editeur se dédonimage de ce sacrifice , dans le demiquart
qu'il a conservé , en ajoutant ses propres violences
à celles de l'auteur , toujours contre cette pauvre philosophie
et ces malheureux philosophes , auteurs , comme
chacun sait , de la révolution , de la terreur qui leur
faisait couper le cou et des fautes d'un gouvernement
qui suivit la terreur , fautes qui furent faites les unes
à leur insçu , les autres en dépit de leurs efforts pour
les empêcher.
Enfin le quatrième volume de cette édition est rempli
presque tout entier de la manière la plus édifiante.
Laharpe avait entrepris un grand ouvrage , qui l'eût
sans doute conduit à être regardé comme un des pères
de l'Eglise ; c'était une apologie de la religion ; il n'en
a laissé que des fragmens , mais qui sont assez considérables
pour remplir presque tout un volume. Les
quarante premières pages seulement sont occupées par
un écrit qui y a bien peu de rapport , par le Précis
historique sur le prince Menzicoff, publié par l'auteur
en tête de la tragédie dont Menzicoff est le héros ,
et resté sans emploi depuis qu'au lieu de cette tragédie ,
on ne nous en a plus voulu donner qu'un extrait. Quant
auxfragmens de l'Apologie, ils me paraissent très-beaux;
MARS 1808. 571
mais je crains qu'ils ne soient inutiles pour deux classes
de lecteurs , entre lesquelles on ne peut guères en supposer
une troisième.
GINGUENÉ .
( La suite à un numéro prochain )
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . Mincetoff, parodie de Menzikoff, n'a pas ,
au Vaudeville , un destin aussi brillant que l'Assemblée de
Famille au Théâtre- Français. Les auteurs sont MM. Désaugiers
, Francis et et Moreau. On attendait un ouvrage plus
piquant de la réunion de trois hommes qui ont si souvent
fait preuve de talent et d'esprit .
On vient de donner , à l'Opéra- Comique , avec succès ,
Mademoisellede Guise , petit opéra dont les paroles sont
de M. Dupaty , et la musique de M. Solié.
rendrons compte dans le numéro prochain .
Nous en
Au Rédacteur général du Mercure de France .
Il ne faut pas , Monsieur , prendre toutes les lettres au pied de la
lettre.
Dans l'extrait que j'ai fait du Supplément au recueil de celles de M.
de Voltaire (1 ) , je me suis exprimé sans ménagement sur feu M. le président
de Brosses , croyant sa conduite avec Voltaire telle qu'elle est
représentée dans la lettre CXC du premier volume de ce Supplément .
J'apprends que les choses ne se passèrent pas ainsi ; que des mal- entendus
et des menées de gens d'affaires brouillèrent seules des hommes faits
pour s'entendre ; et je l'apprends par la voie la plus sûre , par le fils
même de M. de Brosses .
Je vous prie d'insérer dans le numéro prochain cette lettre qu'il m'a
fait l'honneur de m'écrire. On ne saurait donner une trop grande ni une
trop prompte publicité à ce qui peut détruire une erreur où l'on a entraîné
le public , après y être involontairement tombé soi-même .
Quant aux expressions dont je me suis servi , elles s'adressaient uniquement
à l'auteur des procédés dont se plaignait Voltaire ; et puisque
ces procédés ne doivent point être imputés à M. de Brosses , ce n'est
point non plus à lui que ces expressions s'adressent .
(1) Dans le Mercure du 5 Mars .
A
A
GINGUENÉ .
572 MERCURE DE FRANCE ,
Lundi , 14 Mars 1808.
« Je viens de lire , Monsieur , dans le Nº 545 du Mercure de France,
le compte que vous rendez du Supplément à la correspondance de M. de
Voltaire . Permettez-moi de vous témoigner mon étonnement , de ce
qu'au sujet d'une lettre d'affaires isolée , vous avez cru ne pouvoir faire
l'éloge de la conduite de M. de Voltaire qu'en donnant à celle de M. de
Brosses , mon père , des qualifications injuricuses .
>> Trouvez bon que j'énonce ici des faits que cette seule lettre n'a pu
vous faire connaître.
>> M. de Voltaire avait vivement pressé mon père de lui vendre , à vie ,
la terre de Tournay , près de Genève , sur l'extrême frontière de France .
Cette vente fut conclue : mais l'exécution du marché donna lieu à quelques
difficultés , et l'intérêt que des gens d'affaires respectifs crurent avoir
à échauffer et prolonger cette querelle , changea bientôt en mésintelligence
ouverte une ancienne liaison de société et de littérature. De-là
l'opposition violente et passionnée mise en toute occasion , par M. di
Voltaire , à ce que mon père fût admis à l'Académie française , malgré
ses titres littéraires , qui devaient seuls être consultés , et malgré le suffrage
de plusieurs membres distingués de cet illustre Corps .
> Du reste , il n'y a jamais eu de procès entr'eux , ni pour le misérable
incident mèntionné dans la lettre CXC du nouveau recueil , ni pour aucun
autre objet. Ce ne fut qu'en 1778 , après la mort de l'un et de l'autre ,
que des arbitres furent nommés pour reconnaître et estimer les dégradations
faites dans cette terre d'un très-petit revenu , et qui n'était pré--
cieuse que par ses franchises . D'après leur jugement , Mme Denis se soumit
à payer aux héritiers de M. de Brosses 45 mille francs de dommages
et intérêts .
» Je n'étendrai pas plus loin cette explication déjà trop longue , mais
devenue nécessaire , puisqu'on a jugé que le public pouvait , au bout de
cinquante ans , prendre quelque intérêt à une discussion de ce genre.
Quand les Editeurs cesseront- ils de croire que tout ce qui est sorti de la
plumed'un homme célèbre est également digne de la célébrité ?
>> Voulez-vous bien , Monsieur , en accueillant ma réclamation , recevoir
l'assurance des sentimens avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre
très-humble serviteur , BROSSES.
NOUVELLES POLITIQUES .
Les deux Discours ( de MM. Chénier et Le Breton)quenous
avons rapportés dans les deux derniers numéros du Mercure ,
nous ont fait suspendre l'article des nouvelles politiques ;
`aujourd'hui nous allons reprendre ces extraits; mais l'étendue
et l'importance du décret de S. M. , sur les nouveaux
titres et les nouvelles dignités qu'elle vient de créer , nous
MARS 1808. 573
forcera de passer rapidement sur les nouvelles étrangères ,
pour donner ce décret en grande partie.
( EXTÉRIEUR. )
PERSE.- Téhéran , le 24 Décembre 1807 .-- M. le général
Gardane , ministre plénipotentiaire de S. M. l'Empereur , est
arrivé à Téhéran le 4 décembre. Il était parti de Finkenstein
dans le mois de mai.
Fethali-Schahs , souverain de la Perse , a fait à M. le
général Gardane , l'accueil le plus distingué , et la présentation
de ce ministre s'est faite avec une pompe et un cérémonial
qui n'avaient jamais été observés pour aucun ambassadeur
européen. On a eu soin de rappeler au général français
, comme une époque précieuse pour la Perse , qu'en 1708
les monarques des deux Etats s'étaient envoyés l'un à l'autre
des ambassadeurs .
L'Empereur de Perse , pour donner à l'Empereur Napoléon,
dans la personne de son ministre , un nouveau témoinage
d'égards et de considération , a décoré de l'ordre du
Soleil de première classe , M. le général Gardane. Il a aussi
chargé l'ambassadeur qu'il a envoyé en France d'apporter
en présent , à l'Empereur Napoléon , le sabre de Tamerlan
et celui de Thamas-Koulikan..
SERVIE.-Belgrade , le 21 Février. C'est une chose
remarquable que la promptitude avec laquelle le nouveau
gouvernement de la Servie s'organise. Le Sénat servien vient
d'adopter un plan relatifà une police régulière et permanente
qui doit assurer la tranquillité dans l'intérieur dos
Etats serviens. Il a été également arrêté que le Sénat ne serait
définitivement , à l'avenir , composé que de neuf Sénateurs.
GRAND-DUCHÉ DE VARSOOVVIIEE..-Varsovie , le 30février.
Parmi les nouveaux bienfaits que les Polonais reçoivent de
leur nouveau souverain , ils doivent remarquer les mesures
que prend le gouvernement pour répandre l'instruction
dans toutes les classes , et donner à l'éducation une marche
régulière , inconnue jusqu'alors hors de l'enceinte des grandes
cités de la Pologne. La commission chargée de l'important
objet de diriger l'éducation nationale , et à la tête de
laquele se trouve le sénateur comte Stanislas Potocki , vient
de publier un appel adressé aux habitans des campagnes ,
conçu à peu près ainsi :
<<Toute ville , bourg ou village aura une école , telle
qu'elle sera jugée la plus, convenable pour leurs besoins respectifs.
Nul enfant , quels que soient ses parens ou la religion
574 MERCURE DE FRANCE ,
qu'ils professent , ne pourra être exclu de ladite école. Tous
les habitans d'un lieu quelconque se réuniront , sans distinction
de rang , pour former une société qui sera spécialement
chargée d'établir les écoles . >>>
( INTÉRIEUR ) .
Paris , le 12 mars . -Hier, 11 de ce mois , à deux heures
après-midi , S. A. S. le prince archi-chancelier de l'Empire
s'est rendu au Sénat , en vertu des ordres de S. M. l'Empereur
et Roi .
S. A. S. a été reçue avec les honneurs d'usage , et après
avoir prononcé un discours , a donné communication au
Sénat du décret impérial suivant :
NAPOLÉON , par la grâce de Dieu et par les constitutions , Empereur
des Français , Roi d'Italie , et protecteur de la Confédération du Rhin ;
à tous présens et à venir , Salut :
Vu le sénatus- consulte du 14 août 1806 ; F
Nous avons décrété et ordonné , décrétons et ordonnons ce qui suit :
Art. Ier . Les titulaires des grandes dignités de l'Empire porteront le
titre de Prince et d'Altesse sérénissime .
II . Les fils alués des grands -dignitaires auront de droit le titre de
Duc de l'Empire , lorsque leur père aura institué en leur faveur un
majorat produisant deux cent mille francs de revenu.
Ce titre et ce majorat seront transmissibles à leur descendance directe
et légitime , naturelle ou adoptive , de mâle en mâle , et par ordre de
primogéniture.
III . Les grands-dignitaires pourront instituer , pour leur fils aîné ou
puîné , des majorats auxquels seront attachés des titres de Comte ou
de Baron , suivant les conditions déterminées ci-après .
IV. Nos ministres , les sénateurs , nos conseillers -d'état à vie , les
présidens du Corps- Législatif , les archevêques porteront , pendant leur
vie , le titre de Comte.
Il leur sera , à cet effet , délivré des lettres -patentes scellées de notre
grand sceau .
V. Ce titre sera transmissible à la descendance directe et légitime ,
naturelle ou adoptive , de mâle en måle , par ordre de primogéniture ,
de celui qui en aura été revêtu , et pour les archevêques à celui de
leurs neveux qu'ils auront choisi , en se présentant devant le prince
archi-chancelier de l'Empire , afin d'obtenir à cet effet nos lettres -patentes
, et en outre , aux conditions suivantes :
VI . Le titulaire justifiera , dans les formes que nous nous réservons
de déterminer , d'un revenu net de trente mille francs , en biens de la
nature de ceux qui devront entrer dans la formation des majorats .
Un tiers desdits biens sera affecté à la dotation du titre mentionné
dans l'article IV , et passera avec lui sur toutes les têtes où ce titre
se fixera.
MARS 1808 . 575
VII. Les titulaires mentionnés en l'article IV pourront instituer ,
en faveur de leur fils aîné ou puîné , un majorat auquel sera attaché
* le titre de Baron , suivant les conditions déterminées ci-après .
VIII . Les présidens de nos colléges électoraux de département , le
premier président et le procureur- général de notre Cour de cassation ,
le premier président et le procureur-général de notre Cour des comptes ,
les premiers présidens et les procureurs-généraux de nos Cours d'appel ,
les évêques , les maires des trente -sept bonnes villes qui ont droit
d'assister à notre couronnement , porteront , pendant leur vie , le titre
de Baron , savoir : les présidens des colléges électoraux , lorsqu'ils auront
présidé le collége pendant trois sessions ; les premiers présidens ,
procureurs-généraux et maires , lorsqu'ils auront dix ans d'exercice ,
et que les uns et les autres auront rempli leurs fonctions à notre satisfaction
..
IX . Les dispositions des articles Vet VI seront applicables à ceux
qui porteront , pendant leur vie , le titre de Baron ; néanmoins , ils
ne seront tenus de justifier que d'un revenu de 15,000 fr. , dont le tiers
sera affecté à la dotation de leur titre , et passera avec lui sur toutes les
têtes où ce titre se fixera .
X. Les membres de nos Colléges électoraux de département , qui
auront assisté à trois sessions des Colléges et qui y auront rempli leurs
fonctions à notre satisfaction , pourront se présenter devant l'archichancelier
de l'Empire , pour demander qu'il nous plaise de leur accorder
le titre de Baron ; mais ce titre ne pourra être transmissible à
leur descendance directe et légitime , naturelle ou adoptive , de mâle
en male et par ordre de primogéniture , qu'autant qu'ils justifieront
d'un revenu de 15,000 fr . de rentę , dont le tiers , lorsqu'ils auront
obtenu nos lettres-patentes , demeurera affecté à la dotation de leur
titre , et passera avec lui sur toutes les têtes où il se fixera .
1
XI. Les membres de la Légion d'honneur et ceux qui , à l'avenir ,
obtiendront cette distinction , porteront le titre de Chevalier.
k
XII. Ce titre sera transmissible à la descendance directe et légitime ,
naturelle ou adoptive , de mâle en måle , par ordre de primogéniture ,
de celui qui en aura été revêtu , en se retirant devant l'archi- chancelier
de l'Empire , afin d'obtenir à cet effet nos lettres - patentes , et en justifiant
d'un revenu net de 3000 fr . au moins .
XIII. Nous nous réservons d'accorder les titres que nous jugerons
convenables , aux généraux , préfets , officiers civils et militaires , et
autres de nos sujets qui se seront distingués par les services rendus
à l'Etat.
,
ne XIV . Ceux de nos sujets à qui nous aurons conféré des titres
pourront porter d'autres armoiries , ni avoir d'autres livrées que celles
qui seront énoncées dans les lettres-patentes de création .
XV. Défendons à tous nos sujets de s'arroger des titres et qualifications
que nous ne leur aurions pas conférés , et aux officiers de l'état
576 MERCURE DE FRANCE , MARS 1808 .
civil , notaires et autres de les leur donner ; renouvelant , autant que
besoin serait , contre les contrevenans , les lois actuellement en vigueur.
Donné en notre palais impérial des Tuileries , le 1er mars 1808.
Les autres dispositions du décret annoncent la manière
dont on instituera les majorats. L'étendue de ces dispositions
ne nous permet pas de les rapporter ici.
-Un décret rendu par S. M. au palais des Tuileries , le
6mars 1808 , contient les dispositions suivantes :
La régie de l'enregistrement et du domaine est autorisée
à céder l'hôtel de Toulouse et ses dépendances , à la Banque
de France , moyennant le versement par la Banque de
France à la Caisse d'amortissement , d'une somme de deux
millions .
L'hôtel Soubise et le palais Cardinal seront achetés par
le ministre des finances , et réunis au domaine , moyennant
le paiement d'une somme de 690,000 fr .
Cette somme sera payée par la Caisse d'amortissement ,
sur le premier million qui aura été versé par la Banque. On
transportera l'établissement de l'Imprimerie impériale dans
l'un de ces palais , et dans l'autre , toutes les archives existantes
à Paris , sous quelque dénomination que ce puisse
étre. Le second million sera employé à la construction d'un
palais pour la Bourse et le Tribunal de commerce , sur le
terrain des Filles-Saint-Thomas .
S. M. a rendu aussi un autre décret le 11 mars 1808 ,
relatif à différens embellissemens pour Paris ; tels sont: la
construction d'un quai depuis le pont de la Concorde jusqu'à
celui de l'Ecole militaire. Les travaux commenceront cette
campagne , et seront dirigés de manière à ce que ce quai
soit achevé en six ans ; et la continuation du quai Napoleon.
Les parties de bâtimens de l'Hôtel - Dieu qui sont sur la
rivière , seront abattues.
ANNONCES .
Vieet Pontificat de Léon X , par William Rosche , auteur de la
Vie de Laurent de Médicis ; ouvrage traduit de Panglais par P. F.
Henry, et orné du portrait de Léon X, et de médailles . Quatre vol.
in-8°. de 500 à 600 pag. chacun. Priixx,, 24 fr. et 32 fr. franc de port.
AParis , chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres-Saint-
Germain-l'Auxerrois .
ERRATA du. No. 347.
Page 493, ligne 5 , la Celano de Virgile ; lisez : la Celæno .
522, ligne 25, leurjeu naturel et exclusif; lisez : leur jeu naturel ligne 25 ,
etexpressif.
(N° CCCXLIX. )
!
( SAMEDI 26 MARS 1808. )
MERCURE
DE FRANCE .
POËSIE .
1
ODE BACHIQUE .
Qu'un autre épris des charmes de la Gloire
Quitte la terre , et d'écueil en écueil ,
Aille poursuivre au temple de Mémoire
L'honneur de survivre au cercueil ;
Pour moi , tranquille au fond de mes allées ,
Assis à l'ombre , et le verre à la main ,
Je bois l'oubli des heures écoulées
رد
Et je me ris du lendemain.
Aquoi nous sert d'immoler notre vie
Au vague espoir de l'immortalité ?
Tout cet éclat que le vulgaire envie
Qu'est-il dans la réalité ?
Le bruit d'un nom , les grandeurs , la science ,
L'or du Pérou , l'Empire du Croissant
Ne valent pas l'heureuse insouciance
Dont les destins m'ont fait présent.
En vain ta palme aux cieux était montée ,
Divin Rousseau ! consumé de douleurs ,
Ton coeur gémit , ta gloire est tourmentée ,
Tes lauriers sont baignés de pleurs ;
Moi , que le sort soit propice ou sévère ,
Libre et content , rien ne peut me troubler.
Le vrai bonheur est au bord de mon verre :
Quand je bois , qui peut m'égaler?
OEP!DE
LA
578 MERCURE DE FRANCE,
Viens , ở Bacchus ! Viens , assiste à ta fête ;
Ton trône est prêt , ton autel est paré :
Sous ces berceaux , pour couronner ta tête ,
Déjà le lierre est préparé.
Vois , comme ici tout s'empresse d'éclore !
De quel éclat se peint l'azur des cieux !
Comme zéphyr , des doux présens de Flore
Revêt ces bords délicieux !
Vois ces beaux lacs dont le cristal limpide
Des bois , des monts réfléchit les couleurs ,
Et ces ruisseaux dont l'eau vive et rapide
Court et bondit parmi les fleurs .
Ici , l'amour plus léger qu'une abeille
S'unit aux jeux des folâtres zéphyrs ;
Là , le printems , de sa vaste corbeille
Prodigua l'or et les saphirs .
Oh ! non jamais la riante Cybèle
Ne se'couvrit de pareils vêtemens !
Jamais le jour , d'une scène aussi belle
N'éclaira les enchantemens !
Viens , ô Bacchus ! viens ajouter encore
Par ta présence au charme de ces lieux .
Viens : ces bosquets que le printems décore
Sont dignes d'ombrager les dieux .
Mais quelle ivresse , ou plutôt quel délire
Naît tout- à-coup dans mon coeur agité ?
Mes doigts tremblans laissent tomber ma lyre ,
Mon sein frémit de volupté.
Oui , c'est Bacchus ! c'est lui-même ... à pleins vases ,
Amis , versez son nectar écumant.
Dieux ! quels transports ! dans quels torrens d'extases ,
Mon coeur s'abîme en ce moment !
Ah ! c'en est fait ! je succombe .... que dis -je ?
Autour de moi , quel spectacle soudain !
Mon ame errant de prodige en prodige
Croit habiter un autre Eden .
Est-ce une erreur ? Un monde fantastique
Abuse- t-il mes sens et ma raison ?
Du doux Tempé , de l'Elysée antique
Ai-je foulé le vert gazon ?
Les bois , les lacs , le rocher solitaire ,
Les monts lointains , les prés épanouis ,
Tout , d'un éclat inconnu sur la terre
Vient frapper mes yeux éblouis .
P
MARS 1808. 579
Telle est du dieu la magique puissance :
Par lui , j'ai vu les fleurs s'amonceler
L'hiver sourire , et de magnificence
Le désert même étinceler.
Par lui , l'enfer se rit de ses supplices ,
L'homme s'égale à la divinité ,
Et Jupiter , plongé dans les délices
Savoure son éternité .
O mes amis ! Je le sens , il m'enlève !
Déjà la terre a fui loin de mes yeux.
Mon front vainqueur jusqu'aux astres s'élève ! ....
Mon ivresse a conquis les cieux .
PELLET fils (d'Epinal. )
;
ENIGME.
Mamère a quatre enfans ; je suis le plus aimable ,
Je le dis sans présomption ;
Jem'en rapporte au lecteur équitable ,
Il va juger si j'ai tort ou raison .
Mon premier frère est si froid et si sombre ,
Que de son aspect seul les yeux sont attristés ;
Le second au contraire a des charmes sans nombre ,
:
Mais on se plaint de ses vivacités.
L'autre est un vrai Crésus , on chérit sa présence ,
Même pour son retour on fait plus d'un souhait ;
Mais s'il cessait d'amener l'abondance ,
Comme on l'aurait vu naître avec indifférence ,
On le verrait mourir sans le moindre regret.
Plus gai , moins importun, mon humeur est égale ,
Je suis aimé de tous et je ne donne rien ;
Les fleurs composent tout mon bien ;
Mais aussi ma beauté n'eut jamais de rivale .
J'embellis la nature aussitôt que je nais ,
Le monde entier semble me rendre hommage,
Le berger par ses sons , l'oiseau par son ramage ,
Tout s'empresse à l'envi de chanter mes attraits.
A certains yeux , pourtant , je n'ai point l'art de plaire ,
Et deux défauts gâtent tous mes appas ;
J'allume le flambeau de l'enfant de Cythère ;
Et j'éveille , dit-on , le démon des combats.
Vous qu'un plus long détail ennuyerait davantage ,
Et qui baillez, peut-être , en cherchant mon secret ,
002
580 MERCURE DE FRANCE,
Lecteur impatient je vais vous mettre au fait :
Considérez Philis , je suis sa vive image ,
Voyez briller ces roses et ces lys
Dont le mêlange heureux embellit son visage ;
Que ce tableau charmant vous rappelle son âge ,
Et vous aurez bientôt deviné qui je suis .
S .......
1
LOGOGRIPHE.
Je suis bipède indubitablement ,
Et sur six pieds cependant je repose.
On trouve , en moi , si l'on me décompose ,
Ce qui de bienfaisance est toujours une preuve ;
Une particule ; un grand fleuve ,
L'un des plus beaux de l'Univers ,
Qui , prenant sa source en Russie ,
Sépare , dans son cours , l'Europe de l'Asie .
On remarque sur-tout , dans mes membres divers ,
Cette reine jadis plutôt brune que blonde
( Si du climat dépendent les couleurs ) ,
Qui du trépas sut braver les horreurs ,
Succombant à l'excès de sa douleur profonde ,
Tandis que son amant , pour mieux fuir ses appas ,
Affrontait les fureurs des autans et de l'onde;
Enfin ce qu'à son hôte elle ne disait pas ,
Dans cet antre où l'orage avait conduit leurs pas.
Chez le lecteur peut-être on m'assassine
Pendant qu'ici je l'amuse un moment.
Il va me dévorer impitoyablement ,
L'ingrat ! Mais , dira-t-il , il faut bien que je dine.
Il a raison , car il est le plus fort .
Je me tiens pour mangé , puisqu'ainsi veut le sort ,
Mais avant qu'on m'avale , au moins qu'on me devine !
Encore un mot , car je n'ai pas tout dit.
D'être un peu bête on me fait le reproche.
C'est mon métier : faut-il donc tant d'esprit
Pour figurer sur une broche ?
Tous mes pareils , dit-on , sont orgueilleux .
Mais parmi vous , animaux raisonnables ,
Ne s'en trouve-t-il pas qui le soient autant qu'eux ,
Et sans motifs beaucoup plus excusables ?
i
ParMme. J. J. , de Poligny, département du Jurа.
MARS 1808 . 581
:
CHARADE.
Chez les peuples anciens j'avais plus d'un autel ;
Mon culte en Arcadie était très-solennel .
Les bergers , dans les champs , me tressaient des guirlandes ,
Et venaient à mes pieds déposer des offrandes .
Voilà pour mon premier , et j'ajoute , lecteur ,
Que jadis aux Gaulois j'inspirai la terreur.
A chacun , mon second , est chose indispensable ;
Qui n'en a point ou qu'un , sert de jouet , de fable .
Mon tout n'est que de mode , et dans chaque saison
Les jeunes et les vieux m'adoptent sans raison.
Par Mlle MELANIE MICHAUD , de Poligny ( Jura. )
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Encensoir.
Le mot du Logogriphe est Hermitage , où l'on trouve mite , tage ,
hermite , mer , ami , âge , mari , mitre , rame , mithra , mai , mère
nie , image , ame et mie de pain.
Celui de la Charade est Mai- tresse .
,
LITTÉRATURE. - SCIENCES ET ARTS .
(MELANGES. )
Erreur d'un moment , vertus de toute la vie.
-
LADY ANNA ROSEHILL revenait avec sa jeune amie , miss
Dolmers , de la promenade qu'elle faisait tous les soirs dans
le Parc. Un domestique lui remet les lettres qu'il rapportait
de la ville . <<Voilà du sérieux , dit-elle après les avoir
>> parcourues ; allons , ma chère Lucy , il faut préparer toutes
>> nos armes , nous allons être attaquées.- Attaquées , mi-
>>lady ?- A outrance , ma pauvre enfant , par un chevalier
>> qui ne fait de quartier à aucune belle. Oh ! n'avons-
> nous pas d'autres ennemis à redouter , dit miss Dolmers ,
>> ne vous ai-je pas entendu dire souvent , qu'avec une légère
>> dose d'esprit et de sang-froid , on déconcertait toutes les
>> attaques de ces paladins ?-Qui , quelquefois cela est pos-
-
582 MERCURE DE FRANCE ,
(
»
>> sible ; mais le colonel Westbury est doué de tant d'avan-
>> tages , il a une réputation établie par tant de triomphes....
Eh ! fût-il cent fois plus formidable , que m'importe ,
>> Milady ? Ce fier chevalier ira- t-il abaisser ses regards sur
>> l'humble fleur des champs , lorsqu'ils seront frappés de
>>l'éclat de la superbe hortensia ? Petite flatteuse ! dit
>> lady Rosehill , en accompagnant ces mots d'un sourire
>>caressant et d'un petit coup d'éventail sur la joue ; à demain:
>> nous verrons si vous serez aussi brave ou si indifférente . >>>
-
Ce lendemain arriva et avec lui l'illustre colonel. Sa taille
et sa figure étaient véritablement imposantes ; il trouva les
deux dames seules et au moment de prendre le thé . Il s'avança
vers milady , la salua respectueusement; mais pendant
qu'il lui baisait la main , il jeta un coup-d'oeil rapide ,
vrai coup-d'oeil de connaisseur , sur la jeune personne.-
<<Colonel , dit milady, je vous présente miss Lucy , mon
>>intime amie .-Ah ! miss Lucy , fille de lord Dunneghan?
» Non; miss Dolmers , fille d'un ancien ministre de ma
>> terre de Blackmoor. >>>
Miss Dolmers baissa les yeux et rougit ; pour lapremière
fois , elle regretta de n'avoir pas eu pour père un homme
qui lui eût laissé , du moins , un nom et un rang. Ce mouvement
de dépit involontaire fut bientôt calmé par l'approche
du colonel , qui avait saisi l'occasion de lui adresser la parole.
Ses questions , sans être indiscrètes , annonçaient cependant
combien il était curieux de connaître le genre d'esprit de
la jeune Lucy. Il chercha à la faire parler sur différens sujets ;
et miss Dolmers s'aperçut facilement qu'il était très-satisfait
de ses réponses. Lady Anna se livra à toute sa gaîté naturelle
; et , comme parente de sir James Westbury , elle
établit que la liberté la plus entière régnerait dans leur
petite société, pendant le séjour que comptait faire le colonel
au château de Dane-Castle.
Cette première journée fut digne de servir de modèle à
toutes celles qui devaient suivre, Miss Lucy , sans sortir des
bornes de la réserve dans laquelle elle avait été élevée , avait
pris des regards , un maintien , un choix d'expressions que
lady Rosehill n'avait jamais observés en elle. Aussi , quand
Lucy vint le soir , selon sa coutume , l'embrasser et lui souhaiter
une bonne nuit , elle lui dit à l'oreille : « Eh bien!
>> humble fleur des champs , vous croyez-vous encore perdue
>> sous l'herbe ? >>
Miss Dolmers se contenta de sourire , pour toute réponse ;
et elle sehâta de gagner sa chambre. Elle éprouvait vivement
le besoin d'être seule , de se rendre compte, à loisir , de la
MARS 1808. 583
foule de sensations inconnues qui , depuis le matin , se succédaient
dans son ame. Les efforts qu'elle fit sur elle-même ,
pour se procurer le calme nécessaire à ce grave examen , ne
firent qu'augmenter son agitation. Le colonel et lady Anna
se trouvaient confondus dans chacune de ses pensées , sous
des rapports bien différens qu'elle ne pouvait définir. Le
sommeil vint heureusement à son secours ; le lendemain , à
son réveil , elle ne vit pas plus clair dans son coeur ; elle n'y
démêla bien distinctement que le désir de revoir sa bienfaitrice
, et sur-tout le bel étranger , pour savoir si leur présence
lui ferait encore éprouver tout ce qu'elle avait ressenti
la veille .
Lady Rosehill était seule encore quand miss Dolmers descendit
pour le déjeûner. <<Ah ! ma chère Lucy , s'écria
>>aussitôt milady , quelle toilette pour un négligé du matin !.
» Il ne vous manque qu'un éventail et un bouquet de côté ;
>>nous pourrions partir pour le bal. » La jeune personne,
déconcertée de cette remarque imprévue , jette les yeux sur
la glace placée derrière le fauteuil de milady ; elle fut extrêmement
étonnée de se voir , en effet , dans une parure aussi
recherchée . - « Je vous proteste , Milady , dit-elle avec un
>> certain embarras , que c'est bien sans y songer que ......
>>- Sans y songer ? reprit milady , en imitant son accent et
>>en fixant sur elle des yeux où Lucy crut entrevoir quelque
>> malice ; sans y songer ? la pauvre petite ! Mais à propos ,
>> savez-vous , ma chère Lucy , que notre discourtois cheva-
>> lier s'apprête à nous quitter ? -Qui ? le colonel ? sir
» James ? déjà ?- Qui , déjà. C'est bientôt , n'est-ce pas ,
>> Lucy ?- Effectivement , Milady , il me semble...... Vous
>> aviez dit que..... le colonel.....>> Miss Lucy sentit qu'elle
rougissait , que ses yeux se remplissaient de larmes ; elle
s'interrompit brusquement , pour demander s'il était tems
de faire le thé .
Dans ce moment , le colonel entra. Miss Lucy fit un effort
pour composer ses traits , pour faire une revérence bien
cérémonieuse , mais elle sentit ses genoux se dérober sous
elle ; il fallut qu'elle s'appuyat sur la table , pour ne point
perdre tout à fait contenance. Lady Rosehill , si bonne , si
compâtissante d'ailleurs , eut la cruauté de faire remarquer
son embarras à sir James , en s'écriant précipitamment :
« Ciel ! qu'avez-vous donc , chère Lucy ?>> Question qui ne
manque jamais son effet ; celui de redoubler la peine et
le trouble de la personne à qui elle est adressée ; question
si indiscrète , si irritante dans la bouche d'un sot ; si maligne
, si poignante dans celle d'un homme d'esprit !
584 MERCURE DE FRANCE ,
f
Le colonel eut pitié de l'état où il vit miss Dolmers ; il feignit
de croire qu'elle s'était brûlée en faisant le thé ; il prit sa
main avec une curiosité si bien jouée , que lady Anna en
fut dupe elle-même. « Que faites-vous donc , Colonel ? dit-
>> elle en éclatant de rire. Ce n'est pas à la main qu'est la
>> brûlure. » Lucy , accablée de tant de traits , lanca à milady
un regard qui disait : « Ah ! ma chère bienfaitrice ,
>> que vous ai-je fait pour me traiter ainsi ? » Lady Auna en
parut touchée ; elle fit trève , à l'instant , à ce persifflage
peu généreux , et pria sir James de parcourir les papiers
que l'on venait d'apporter. «Voici pour moi la plus heu-
>> reuse des nouvelles , dit-il en jetant les yeux sur la pre-
>> mière gazette. L'amiral qui commande la flotte , à bord
>> de laquelle mon régiment doit s'embarquer , vient d'être
>> mande d'Yarmouth à Londres ; ainsi je puis me flatter de
>> jouir , encore quelque tems , de la permission que m'a
» donnée ma belle cousine de partager sa retraite. >>>
« Ah ! tant mieux ! le ciel soit loué ! » s'écria lady Rosehill.
Miss Dolmers n'ouvrit paass la bouche ; mais sa rougeur , et
un soupir qu'elle ne put étouffer , en dirent plus que la
pathétique exclamation de milady.
Ce serait , au reste , mal juger lady Anna que de lui
supposer des desseins cachés , et moins encore un ressentiment
secret , dans la conduite qu'on lui voit tenir envers sa
jeune amie , depuis l'arrivée du colonel à Dane-Castle. Naturellement
enjouée , et , si l'on veut même , un peu railleuse ,
elle n'avait réellement eu pour objet , dans toutes ses plaisanteries
, que de s'amuser quelques instans des vrais efforts
que faisait la pauvre miss Lucy , pour se dérober à ellemême
la connaissance d'un secret , trahi par toutes ses paroles
, par tout son maintien , par son silence même .
La suite prouva clairement à miss Dolmers combien il eût
été injuste à elle de conserver la plus légère rancune contre
sa bienfaitrice. Lady Rosehill voulant présenter ses voisins
à sir James , les rassembla tous le lendemain à Dane- Castle .
Toute occupée de faire les honneurs de chez elle , milady
laissa à Lucy et au colonel liberté entière de s'éviter ou de
se rapprocher , comme bon leur semblerait. Le colonel ,
homme à bonnes fortunes , célèbre dans la capitale par plus
d'un exploit galant , trouvait un charme tout nouveau dans
le développement naïf de la passion , que son oeil scrutateur
et exercé voyait germer dans le coeur d'une enfant de seize
ans. Lucy , pleine de confiance et d'ingénuité , jouissait
délicieusement des plus légères attentions , dont voulait bien
ne pas la trouver indigne un homme aussi marquant que
MARS 1808. 585
le colonel. Peu s'en fallut que la joie qu'elle ressentait de
se voir l'objet de ses prévenances ne se convertit en orgueil :
tant une seule journée peut apporter de changement dans
un jeune coeur !
Lorsque tous les étrangers furent partis , et que chacun
des habitans du château eut regagné son appartement , miss
Dolmers trouva que la fenêtre était un endroit très-propice
pour se livrer à ses méditations. La nuit était superbe , l'air
était doux; elle respirait avec délices l'odeur qui s'exhalait
des fleurs du parterre qui s'avançait jusque sous ses croisées .
Unrossignol ,perché sur un tulipier voisin , se mit à chanter ;
et aussitôt Lucy éleva son ame vers sa mère. C'était un voeu
qu'elle lui avait fait , un jour , sous ce même tulipier , peu
de tems avant que la mort lui ravit cette mère si tendre.
<<< Jamais , avait-elle dit à sa fille , jamais je n'ai entendu la
>> douce voix de cet oiseau , dans le silence des nuits , sans
>> reporter ma pensée vers celui qui a doué d'un art si mer-
>> veilleux une aussi faible créature . Prométs-moi donc , ma
>> Lucy , lorsque je n'habiterai plus le même monde que toi ,
>> promets-moi que , toutes les fois que les chants du rossi-
>> gnol frapperont ton oreille , tu enverras un soupir vers la
>> tendre amie que tu auras perdue . Je le recueillerai , ma
>> chère fille , et mon ombre te protégera.>>>
Lucy , livrée au triste mais doux souvenir de sa bonne
mère , attachait sur l'arbre consacré à sa mémoire des yeux
qu'obscurcissaient ses larmes , lorsque tout-à-coup elle crut
entrevoir un homme qui se glissait derrière un buisson de
lilas. Le bruit des feuilles la convainquit qu'elle ne s'était
point trompée . Elle allait se retirer de la fenêtre , pour communiquer
à une femme de chambre de lady Anna la crainte
dont elle n'avait pu se défendre : elle entendit prononcer
son nom , et elle resta .
Plusieurs fois dans cette journée elle avait chanté une
romance , alors fort en vogue , dont les couplets finissaient
par ce refrain : Fanny , sans toi que m'importe la vie ? Au
nom de Fanny on avait substitué celui de Lucy ; la voix était
faible , et semblait craindre d'être entendue. Lucy écoute,
l'on répète , et elle reconnaît le colonel .
Sa vanité se trouva si flattée , qu'avant de réfléchir s'il
était convenable qu'elle parût avoir entendu , et sur-tout
compris , elle ne put s'empêcher d'avancer la tête , et de dire
avec une certaine émotion : « En vérité , sir James , vous
chantez à ravir ! » Le colonel avait donné , dans sa vie ,
cent sérénades à grand orchestre , qui n'avaient pas eu , à
beaucoup près , un succès aussi rapide et aussi décisif que
586 MERCURE DE FRANCE ,
1
(
celle-ci. Il avait un trop grand usage pour avoir besoin de
recourir à sa pénétration naturelle. Il sentit son avantage ,
et reconnut que loin d'employer en cette occasion l'art
profond qu'il avait acquis dans mainte aventure , la marche
laplus droite et la plus simple était pour lui la plus sûre.
Il sort du buisson de lilas , et tout en riant. « D'honneur ,
>>miss Lucy , dit-il à voix basse , voici les premiers compli-
>>mens que je reçois sur mon chant; mais j'ai remarqué que
>>vous étiez connaisseuse , et par conséquent très-indul-
>> gente. - Ah ! sir James , vous avez vous-même infiniment
>> trop de bonté. Si j'ai passablement chanté ce matin , c'est
>> que vos regards m'ont encouragée. - Mes regards , belle
>> Lucy ? Vous y avez donc déjà vu ... - Oh ! non , je n'ai
>> rien vu..... Certainement , colonel; mais c'est que .... Eh
>> bien ! puisque vous chantez , je vous accompagnerai de-
>> main matin avec ma harpe. - Où est-elle votre harpe ?
Dans le pavillon , là-bas , au bout de l'allée creuse.
>> Qui nous empêche d'y aller tout de suite ? La nuit est trop
>>belle pour perdre son tems à dormir .-Oh ! ciel , à cette
>> heure , traverser tous ces berceaux couverts ; j'aurais si
>> peur ! ... Bah ! avec moi? Ah ! cela est vrai , mais ....
>> - Mais ? - Mais il faudrait , pour sortir de ma chambre ,
>>passer devant celle de milady , et elle m'entendrait . - Eh
>> bien ? - Elle m'a défendu de descendre au jardin pen-
>> dant la nuit. - Pas possible ! Rien n'est plus vrai , je
>>vous le jure. -A demain done ! dit le colonel , avec un
>>accent douloureux. -Ademain donc ! répondit Lucy , en
>>répétant les paroles avec un accent plus douloureux en-
>> core , ety joignant un profond soupir>.>>
» -
Elle ferma sa fenêtre , alla regarder la petite pendule qui
était sur sa cheminée , et calcula , pour la première fois ,
qu'il fallait laisser écouler dix mortelles heures avant de
descendre au déjeûner. Pauvre enfant ! celle qui est marquée
pour ton malheur sonnera trop tôt pour toi !
Trois semaines se passèrent ainsi , chacun des habitans
de Dane- Castle se livrant à son naturel , ou suivant le plan
qu'il s'était tracé. Le colonel ne cessant de flatter l'amourpropre
de miss Lucy , de lui jurer qu'il la préférait à toutes
les beautés de Londres , et qu'elle régnerait à jamais sur lui ;
miss Lucy, enivrée, la tête perdue , contemplant à ses genoux
un homme , objet des voeux de toutes les femmes;
lady Rosehill se moquant quelquefois de l'un etdel'autre ,
par des mots qui déconcertaient le colonel , et qui perçaient
le coeur de Lucy ; puis revenant aussitôt à son insouciance
habituelle , et voyant comme si elle ne voyait pas.
MARS 1808. 587
Sir James proposa , un jour , aux deux Dames d'aller
visiter les ruines de l'abbaye de Sainte-Athelmy , qui était
àquelques milles de Dane-Castle. La partie fut extrêmement
gaie. Un jeune baronnet du voisinage avait demandé la permission
d'accompagner , à cheval , le phaëton de lady Rosehill
. Il avait rendu , en plusieurs occasions , des hommages
assez marqués à Lucy , pour que tout le canton se fùt habitué
à lui donner , selon l'usage anglais , le nom d'admirateur
de miss Dolmers. Il était riche , ne dépendait que
d'un père qui le laissait maître de toutes ses volontés : c'était ,
à tous égards , un excellent parti pour Lucy. Sans répondre
ouvertement aux sentimens qu'il lui témoignait , elle avait
toujours laissé paraître , du moins , un grand empressement
à lui faire les honneurs de la maison de lady Anna.
Le jeune baronnet caracollait autour de la voiture , lançant
de fréquentes oeillades à miss Dolmers , et passant souvent
de son côté pour entamer la conversation avec elle ;
mais quelques efforts qu'il fit , il ne put en obtenir un regard ,
ouune parole , autre que les oui et les non les plus secs possibles
. Le colonel riait sous cape ; et pour porter le dernier
coup à ce malencontreux rival , il s'avisa de déclarer qu'il
montait aussi gauchement à cheval qu'un aldermann de
Londres. Lady Anna ne put s'empêcher de sourire ; mais
Lucy crut que toutes les plaisanteries de sir James devaient
ètre accueillies par de bruyans éclats : le jeune homme se
retourna , et vit très-distinctement que c'était lui qui provoquait
l'extrême gaieté de miss Dolmers. Lady Anna , qui
P'estimait , et qui avait formé sur lui des projets dictés par
sa tendre amitié pour Lucy , chercha promptement à réparer
les torts de son indiscrète amie ; mais à la rencontre
du chemin qui conduisait au ch teau de son père , le baronnet
prit congé de lady Rosehill ; il dit gravement adieu
àmiss Lucy; et malgré le ton de folie sur lequel elle était
montée , elle ne put s'empêcher de remarquer que cet adieu
avait été prononcé avec un accent singulierement expressif.
Le colonel redoubla de railleries , bonnes ou mauvaises ,
sur le compte du jeune homme qu'il venait de voir pour la
première fois de sa vie ; et Lucy revint au château , persuadée
qu'elle serait trop heureuse d'être délivrée des recherches
d'un amant , qui n'avait pas obtenu l'approbation
de sir James .
Lady Anna déclara , en mettant pied à terre , que le grand
air , loin de dissiper sa migraine , l'ayant augmentée , elle
allait monter à son appartement. Le colonel la conduisit
jusqu'à sa porte , en témoignant les plus vifs regrets ; et il
588 MERCURE DE FRANCE ,
annonça qu'il allait se retirer aussi . En traversant le salon ,
il trouva miss Lucy , qu'il savait fort bien y être , occupée
à remettre dans son porte-feuille des estampes que l'on
s'était amusé à examiner avant la promenade . - « Com-
>> ment ! miss Dolmers , lui dit-il avec une feinte surprise ,
>> vous encore ici ? Je vous croyais déjà couchée , endormie.
- (
Il n'est pas bien tard , sir James ; d'ailleurs j'achève
- D'aller
>> quelques petits rangemens , et je monte chez moi.
>> Quoi ! parce que milady a la migraine , faut-il que nous
>> nous mettions tous au lit? ' Voyez quelle soirée ! quelle
>> fraîcheur ! Je parie que vous ne pensez pas à une chose
>> qui serait délicieuse . Quoi donc , colonel ?
>> parcourir , dans le pavillon , la partition italienne que
>>lady Rosehill a reçue ce matin. Oh ! vous savez que
>> milady m'a défendu .... De descendre seule au jardin ,
>> je conçois cela ; mais avec moi , c'est toute autre chose. »
Sir James avait un air de si bonne foi , son ton était si naturel
, si persuasif , que Lucy crut que ce serait lui manquer
que de se permettre une objection de plus ; elle prit son
chapeau et son schall ; le colonel ouvrit doucement la porte
qui conduisait au jardin ; elle le suivit.
-
En passant sur la terrasse , sous les fenêtres de lady Anna ,
miss Lucy dit qu'elle avait envie d'appeler pour demander
comment elle se trouvait .- « Y songez-vous ? dit sir James ,
>> en lui mettant la main sur la bouche ; troubler le repos
>> d'une femme qui a la migraine ! quelle inhumanité ! >>
Lucy fut obligée d'avouer que le colonel était bien attentif.
Après avoir tourné le buisson de lilas , d'où sir James
avait fait , à si peu de frais , sa première déclaration , et que
Lucy ne put reconnaître sans sourire , ils entrèrent dans
l'allée creuse qui conduisait au pavillon. Lucy , effrayée
malgré elle de l'obscurité , se serrait fortement contre son
guide . De distance en distance étaient des enfoncemens
recouverts de chèvre-feuille et de seringat . - «Arrêtons-
>> nous un instant sur un de ces bancs de gazon, dit le co-
>> lonel , pour respirer le parfum de toutes ces fleurs. -
>>Ah ! qu'il fait noir là-dessous ! s'écria Lucy.-En vérité ,
>> miss Dolmers , reprit le colonel , si l'on savait dans un
>> certain monde a quel point vous êtes encore enfant ! >>
Humiliée de ce reproche , Lucy ne fit plus aucune difficulté
de s'asseoir à côté de sir James .
Il entama bientôt le sujet de conversation qu'il avait
remarqué être le plus agréable à la jeune personne : la peinture
séduisante des plaisirs de la haute société de Londres.
Lucy était ravie , elle avait oublié sa peur.- « Qui plus
:
MARS 1808... 589
» que vous , dit le colonel , était faite pour briller dans un
» monde où vous auriez éclipsé toutes vos rivales ! Ciel !
>> avec vos seize ans , votre céleste figure , vos talens , être
>> ensevelie dans une retraite profonde ? Ah ! trop charmante
>> Lucy , il serait bien un moyen de vous arracher à cette
» solitude , de vous faire jouir de la vie pour laquelle la
>> nature vous a tout donné , mais ..... Eh bien , colonel ?
>>- Mais , vous ne m'aimez pas . -Grands dieux ! qu'est-
>>ce done qu'aimer , si cen'est..... Achevez , 'achevez ,
>>>belle Lucy ! - Si ce n'est pas tout ce que j'éprouve depuis
>>que je vous connais ?-Fille adorable ! vous consentiriez
> donc à vous unir avec moi , à ne plus vous en détacher ,
» à me suivre en tous lieux ? - Au bout du monde ! »
soudain , comme si les ténèbres eussent permis de voir sa
rougeur , elle laissa tomber sa tête sur la poitrine du colonel.
Une violente agitation s'empara d'elle ; sir James fut
obligé de la soutenir ; il lui adressa la parole , elle ne répondait
plus ..... Un rossignol se fit entendre au-dessus de
leurs têtes.
-Et
<<O ma mère ! s'écria Lucy , comme sortant tout-à-coup
d'un sommeil léthargique , « ma mère ! est-ce vous ? » Et
elle s'élança rapidement hors du berceau. Le colonel essaya
de la retenir; mais elle semblait animée d'une force surnaturelle
: << Fuyons , fuyons ! » disait-elle , en retournant
continuellement la tête , comme si elle eût été poursuivie
par un spectre. Elle eut bientôt regagné le château , le co-
Ionel l'accompagnant avec une surprise mêlée d'un certain
effroi. Arrivée au pied de l'escalier qui conduisait à sa
chambre , elle lui serra fortement la main , et la repoussa
presqu'au même instant comme pour lui dire : Ne me suivez
pas!
Elle se jeta dans un fauteuil ; elle semblait pétrifiée . Vers
le milieu de la nuit , elle entendit les pas d'un cheval dans
la cour du château . Elle courut à la fenêtre , mais l'obscurité
était profonde ; elle ne put rien distinguer. Quelques
minutes après , la voix de sir James se fait entendre ; des
lumières étaient portées d'une chambre à l'autre dans l'aîle
qu'il habitait , puis elles disparaissent. Lucy tremblait. La
grille du château s'ouvre , deux chevaux s'élancent au galop
dans l'avenue , la grille se referme. La pauvre enfant ne
voyait rien, mais son coeur lui dit tout ; elle voulut appeler ,
sa voix expira sur ses lèvres .
Toutes les craintes à la fois , toutes hors celle d'une trahison,
vinrent assiéger son ame. Un départ aussi prompt
ne pouvait être interprété par son timide esprit que comme
590 MERCURE DE FRANCE ,
le signal d'un danger imminent. Déjà elle voyait l'homme ,
qui régnait sur toute sa personne , à bord d'un vaisseau battu
par la tempête ; s'il échappait à ce péril , ce ne serait que
pour affronter celui des combats contre un ennemi terrible.
La nuit acheva de s'écouler pour elle , au milieu de ces
cruelles pensées. S'il avait pu lui rester un rayon d'espoir ,
il lui fut bientôt enlevé par lady Anna ; elle vint lui annoncer
que sir James avait reçu l'ordre de se rendre sans
délai à la tête de son corps. Lucy était préparée à son malheur;
elle fut moins affligée de l'entendre confirmer de la
bouche de lady Rosehill , qu'indignée de l'air d'indifférence
avec lequel elle parlait d'un événement , qu'elle eût voulu
que tout le monde ressentit comme elle.
Lucy jugeait mal du coeur de sa bienfaitrice : lady Anna
voyait bien mieux tout ce qui se passait dans celui de sa
jeune amie ; elle eût tout donné pour y ramener le calme
dont elle-même affectait de se parer. Mais ses efforts furent
vains ; Lucy , loin de recevoir ses consolations , fuyait jusqu'à
sa présence pour se livrer entiérement , et sans contrainte
, à la noire tristesse qui la dévorait.
Un soir , elle se promenait dans le jardin , seule , absorbée
dans sa mélancolie. La lune brillait de tout son éclat : toutà-
coup Lucy croit apercevoir un homme qui traverse une
allée . Elle jette un cri involontaire , s'appuie tremblante
contre un arbre , et presqu'au même instant elle se trouve
dans les bras du colonel. « Lucy , chère Lucy , lui disait-il ,
>> je suis libre , et j'ai revolé vers vous. <<Ah ! répondit
>>Lucy , est-ce pour m'abandonner encore ? » - « Non ,
>> non , jamais ! >>>
Leur entretien se prolongea encore assez long-tems ;
enfin , ce fut sir James lui-même qui observa qu'il était
prudent d'entrer au château , parce qu'il avait été vu en
passant par la petite porte du parc. Lady Rosehill lui fit
l'accueil le plus aimable ; la bonne lady Anna ! elle savait
gré à cet homme dangereux , sans oser se l'avouer à ellemême
, de ce qu'il venait calmer les tourmens de sa jeune
amie. Quelques minutes avaient effectivement suffi pour
faire oublier à miss Dolmers ce qu'elle avait souffert depuis
six semaines . Toute entière à sa passion , jouissant avec
transport de la tendresse que ne cessait de lui jurer l'amant
dont elle était fière , n'ayant jamais une pensée pour l'avenir ,
Lucy se trouvait parfaitement heureuse. Bonheur de trop
courte durée ! :
Il y avait à peine un mois que sir James était revenu à
Dane-Castle , lorsqu'un jour, au moment du déjeuné , un
1
MARS 1808 . 591
;
1
1
t
de ses gens lui remet une lettre qu'un dragon , à ce qu'il
disait , venait d'apporter. Le colonel lit , et laisse éclater
une grande joie. « Permettez-moi , mesdames , dit-il , de
>> vous faire part du plaisir que me cause ce billet. Il m'ap-
>>prend qu'un de mes anciens camarades , colonel d'un
>>régiment de dragons qui passe au bourg voisin , m'y attend
>> pour renouer connaissance. Je ne puis refuser à ce digne
>> ami d'aller diner avec lui . - Mais seulement dîner ! s'écria
>>miss Lucy. Lady Rosehill la regarda , elle rougit. -Je
>>serai infailliblement de retour ce soir , » reprit le colonel
d'un air léger. Il fait seller ses chevaux , et part.
Il était déjà à la moitié de l'avenue , lorsqu'il aperçoit ,
au pied d'un arbre , Lucy qui s'était hâtée de prendre les
devanspour l'attendre . Elle s'élance à la bride de son cheval.
- « Sir James , lui dit-elle , en affectant une gaieté folle ,
>> tandis que ses larmes inondaient son visage , si vous êtes
>> mon chevalier , jurez-moi de revenir ce soir même , quel-
>> que obstacle que vous puissiez rencontrer. - Quel enfan-
>> tillage , ma chère Lucy ? — Jurez-le moi . - Allons , je
>> le jure. -Par l'amour.- Soit , par l'amour. » En prononçant
ces paroles , il s'éloigna au grand galop. La triste
Lucy le suivit long-tems des yeux ; il lui semblait qu'il emportait
son bonheur et sa vie.
L'altération subite de ses traits frappa lady Anna, quand
elle rentra au château . Elle eût voulu lui confier les noirs
pressentimens qui l'oppressaient : quelle fut sa surprise d'apercevoir
sur sa figure un air de sévérité inconnu ! quelle
fut sa douleur , bientôt après , d'entendre sortir de sa bouche
des reproches assez amers , sur l'exaltation romanesque ,
dont aurait dû se défendre si facilement une jeune personne
qu'elle s'était plu à former elle-même ! « Si facilement , ré-
>> pétait tout bas Lucy; il paraît que milady n'a ni mes yeux
>>> ni mon coeur. Ah ! si c'est un crime d'aimer le plus aima-
>> ble des hommes , pourquoi me l'avoir fait connaître ? >>>
Le raisonnement de miss Dolmers n'était peut-être pas
dénué de justesse ; mais lady Roschill, précisément parce
qu'elle se faisait un secret reproche de n'avoir pas su prévoir
ce qui devait infailliblement arriver , crut du moins
acquitter sa conscience , en prévenant les suites de son imprudente
facilité. Elle se persuada que le meilleur moyen
de guérir l'ame de Lucy était d'y semer l'effroi.
Miss Dolmers s'était retirée dans sa chambre : lady Rosehill
alla l'y trouver , et reprenant un ton plus doux , elle
lui dit qu'après un instant de réflexion , elle ne pouvait
s'imaginer que sa jeune amie eut pris un goût décidé pour
592 MERCURE DE FRANCE,
-
un homme aussi dangereux que sir James Westbury. « Dan-
>> gereux , Milady , s'écria -Lucy. Oui , excessivement
>> dangereux , » ajouta lady Anna ; et aussitôt elle se mit à
tracer un portrait du colonel , qui ressemblait bien peu à
celui qu'elle en avait fait en annonçant sa première arrivée
à Dane-Castle. Lucy ne remarqua que trop cette extrême
différence ; et elle se disait , pendant que lady Anna achevait
son tableau : « Ou milady m'a trompée d'abord , ou elle
>> me trompe aujourd'hui. N'importe : c'est à mon coeur à
>> m'éclairer. >>
Cependant le soir arrive , et le colonel ne paraît pas.
Dans quelle cruelle anxiété Lucy passa cette longue nuit !
Courant d'une fenêtre à l'autre , elle prêtait l'oreille au
moindre bruit . Dès que le soleil est levé , elle vole dans
l'avenue . Inutile attente ! Enfin , mourant d'angoisse , elle
ordonne à un jeune paysan qui lui était particulièrement
dévoué de courir à Penrith , de s'y informer si le colonel
Westbury en est reparti. Conservant encore une lueur d'espoir
, elle sut se parer d'une contenance assurée devant lady
Anna. Mais son petit messager revient ; il la fait appeler ,
et lui rend un compte détaillé du succès de sa course. On
n'a point vu à Penrith de régiment de dragons , onn'y sait
pas ce que c'est que sir James Westbury. « Et il m'avait
>> juré par notre amour de revenir le soir même ! » dit Lucy
en s'efforçant de retenir ses pleurs.
Lady Rosehill feignit de ne point remarquer son accablement
; et de peur de l'accroître , elle affecta de ne trouver
rien d'étrange à l'absence du colonel. Son nom ne fut pas
même prononcé de tout le jour. Le lendemain s'écoula dans
le même silence d'un côté , dans de plus vives alarmes de
l'autre. Un mois enfin se passa : la malheureuse Lucy dépérissait
sans se plaindre .
Elle avait pris sa harpe , unjour , pour complaire à lady
Anna. On apporte des lettres ; lady Anna les ouvre , et Lucy
l'observe pour lire sur sa figure ce qu'elle lisait sur le papier.
Les yeux de lady Rosehill s'animaient ; le dépit , l'indignation
, le mépris s'y peignirent tour à tour. - <<Noble et
>> beau dénouement de tant d'aventures ! s'écria-t-elle enfin ;
>> sir James , pour échapper à ses créanciers , vient d'épouser
>> la fille d'un marchand enrichi par trois banqueroutes.
-D'épouser ! ..... » répéta Lucy d'une voix étouffee , et elle
ne parla plus. Elle ne versa pas une larme , elle était immobile
.
»
Lady Rosehill , au contraire , s'agitait et parlait avec une
véhémence qui ne lui était pas ordinaire. Parente de sir
James
MARS 1808 .
393
JamesWestbury , sa vanité souffrait du ridicule qu'elle crai
gnait que sa mésalliance ne jetât sur toute sa famille. Dans
le trouble où elle était , elle prit le silence de sa jeune amie
pour l'effet du dédain que lui inspirait la conduite du colonel.
« Viens , viens , que je t'embrasse , chère Lucy, lui dit-elle ;
>> je suis ravie de voir l'effet que produit sur toi la bassesse
» de cet homme dont tu avais fait ton héros . Au reste , ta
>>prévention était excusable , assurément très-excusable ,
>> chère enfant. Mais aujourd'hui , après une telle infamie ,
>> s'il te restait l'ombre d'un sentiment pour cet indigne , je
>> ne ferais pas plus de cas de toi que de lui ; oui , je to
>> le proteste , je ne voudrais te revoir de mes jours .>>
ma
«Voilà mon arrêt ! se dit Lucy ; je l'accepte , je le subirai
» dans toute sa rigueur ! » Dès que le soleil fut couché , la
malheureuse enfant , un léger paquet sous le bras , sortit
par la petite porte du parc , et marcha presque toute la
nuit au hazard. Lady Anna apprit , à son réveil , la fuite
de sa jeune amie par un billet qu'elle avait laissé dans sa
chambre. Elle s'y déclarait indigne à jamais des bontés de
milady; et pour se soustraire à toute recherche , elle annonçait
qu'elle allait passer la mer et se réfugier en France.
Cependant la pauvre Lucy , accablée plus encore par ses
maux que par la fatigue et la faim , s'était arrêtée sur la
lisière de la forêt de Walsham . Absorbée dans ses lugubres
pensées , elle ne pouvait en arrêter aucune sur le choix de
l'asyle où elle irait ensevelir sa triste existence . Déjà elle
se voyait rebutée de toute la terre , et dans son désespoir ,
elle conçut l'affreuse pensée d'aller terminer ses peines dans
la rivière d'Yare , qui coulait au milieu de la plaine . Ce
fut dans cet instant même que la Providence retraça à son
esprit la mémoire d'un intime et vertueux ami de son père ,
voué , comme lui , au ministère évangélique. Elle se rappela
, par degrés , que cet homme vénérable était pasteur
duvillage deMersey ; elle le voyait déjà lui ouvrant des bras
demiséricorde . Cette consolante perspective ramena quelque
calme dans ses sens , et elle s'endormit.
A peine avait-elle goûté les douceurs du sommeil
qu'elle fut réveillée assez brusquement par un homme armé
d'un fusil. - « Que faites-vous donc là ? lui dit-il d'une voix
>>rude ; est-ce ici , au coin d'un bois, qu'une jeune et jolie
>> fille doit se mettre à dormir ?-Hélas ! je suis si faible ! ...
> - Pauvre enfant ! ça n'a pas dix - sept ans ! Mais d'où
>> venez-vous donc, miss Sophie ou Charlotte , comme vous
>> voudrez ? Enfin , sans trop de curiosité , où allez -vous ?
» Je vais à Mersey , voir le ministre. -M. Nicholson ?
PP
DEP
594 MERCURE DE FRANCE ,
» Lui-même .- Ah ! le brave , le digne homme ! Et vous
>> le connaissez ?-Beaucoup. - C'est assez pour moi. Je
> vous conduis chez lui; non par le chemin que vous alliez
>>prendre , parce qu'il nous mènerait à Norwich , où vous
» n'avez que faire ,ni moi non plus ; mais nous allons tra-
>> verser la forêt sur notre gauche. Allons , prenez mon
>>hras.>>
Lucy n'avait pas le pouvoir de refuser les services de
cet homme , quoique sa manière de les offrir lui fat grand
peur. Elle prit donc son bras , et le suivit en tremblant un
peu. Elle ne tarda pas àse rassurerr,, quand elle apprit que
son guide était un garde-forestier. Il lui parla de tout le
canton , de lady Roschill , et à ce nom Lucy frissonna. A la
première étoile qu'ils rencontrèrent , le garde fit asseoir sa
compagne sur un bane ; et ouvrant sa gibecière , il lui offrit
de partager son modeste déjeûner. Lucy' accepta avec joie ;
elle commençait à bien augurer de son voyage. Il s'acheva
heureusement. Ausortir de la forêt, son conducteur lui dit :
<<Vous voyez bien ce village au pied du côteau ; c'est Mer-
» sey. Suivez ce sentier bordé de saules , il vous y mènera
>> tout droit. Adieu , miss Lucy , puisqu'actuellement je sais
>>votre nom ; quand vous aurez encore besoin de Georges
>> Ruders, so ngez qu'il est toujours à votre service.>>> Il s'éloigna
avant que Lucy pût le remercier .
M. Nicholson sortait de son église , lorsque miss Dolmers
se présenta devant lui. Elle eut à peine articulé son nom,
que lehonvieillard, la prenant affectueusement par la main,
la conduisit vers sa demeure. Avant d'y entrer , Lucy se
hata de prévenir les questions qu'elle jugeait bien devoir
lui être adressées. Elle raconta succinctement au ministre
qu'étant orpheline , elle avait été accueillie par lady
Rosehill qui , d'abord, l'avait comblée de bontés ; mais qué
cettedame, pour complaire à un homme qu'elle allait épouser
, avait exigé qu'elle quittât sa maison.- « Je suis venue ,
> ajouta-t-elle , me réfugier dans la vôtre , et réclamer les
>>conseils du meilleur ami de mon père. >> Une rougeur involontaire
couvrit son front ; elle sentit que le premier effet
de sa faute était d'être réduite au mensonge .
Lebon pasteur la présenta à sa femme et à ses filles; les
jeunes personnes lui firent l'accueil le plus affable ; mistriss
Nicholson l'envisagea froidement , et fronça le sourcil. Miss
Dolmers , de cet instant , sentit toute sa joie s'évanouir et sus
craintes renaître .
Ses pressentimens ne la trompèrent pas : au bout de peu
de jours , elle vit trop clairement que sa présence avait mis
MARS 1808 . 595
ladissention dans la famille. La mère , n'écoutant que son
avarice et sa dureté naturelle , s'était appliquée à persuader
à ses filles , qu'éelipsées désormais par une belle demoiselle
qui avait vu Londres , il n'y aurait plus un homme dans le
canton qui daignat les regarder. L'artifice réussit : miss Dolmers
avait cru trouver des amies compâtissantes , elle fut
forcée de ne plus voir én elles que des rivales jalouses . Le
bon Nicholson avait pénétré le manege de sa femme ; mais ,
subjugué par elle , il n'osait parler. Lucy le prévint , et lui
annonça elle-mente sa ferme résolution de quitter sa maison ,
puisqu'elle y était un sujet de trouble et de haine. Le vieillardT'embrassa
en pleurant , et lui mit une bourse dans la
main-<< Jeune fille , dit-il , acceptez sans honte quand on
>>vous offre sans orgueil. Je vais vous faire conduire chez
>>une veuve qui possède ne agréable habitation à sixmilles
d'ici. C'est une excellente femme : je vous recommande
>> à elle comme ma propre fille
Comblée d'attentions délicates , Lucy , dans ce paisible
séjour , goûtait une espèce de bonheur malgré les souvenirs
douloureux qu'elle ne pouvait , et qu'elle n'eût pas voulu
meme bannir de son ame. Le tems s'y écoula pour elle
d'une manière uniforme , mais si convenable à la situation
de son coeur , qu'il ne lui vint pas , une seule fois , à l'idée
d'ambitionner une plus douce existence.
Telle était la sienne depuis quatre ans, lorsqu'un jour un
domestique , tout effaré , vint demander du secours pour son
maitre qui expirait dans sa voiture , sur la route qui passait
à l'extrémité du jardin. La bonne veuve et Lucy ne firent
qu'en même cri , pour que le voyageur fût aussitôt amené
àla maison. La voiture entre ; on en descend avec peine
un officier enveloppé dans son manteau ; ses domestiques
dirent qu'il venait d'ètre griévement blessé dans la fatale
expédition de Hollande. Il est étendu sur un lit. Pendant
que l'on était allé avertir un chirurgien , Lucy essaya de
lui faire respirer des sels. Elle découvre sa figure , s'approche
, le considère , chancelle et tombe, en s'écriant :
<<Ah ! mon Dieu ! c'est lui ! »
Ses yeux ne l'avaient point trompé : c'était le colonel
Westbury. Dans ce moment , il fit un effort pour soulever
satéte: Lucy , promptement ranimée par la violence même
dela commotion qu'elle avait ressentie , se rapproche , et
par un mouvement involontaire , saisit la main de sir James .
Il l'aperçoit , détourne le visage ; tout son corps semblait étre
en convulsion. Les soins de Lucy redoublent. Tout à coup ,
comme reprenant sa force , il se soulève , il attache ses re
Pp 2
596 MERCURE DE FRANCE ,
gards sur elle : « Le ciel est juste ! dit-il , il m'a frappé par
>> la main des Français ; mais il est clément , puisqu'il per-
>> met que je vienne mourir devant vous. Lucy , pouvez-
» vous me pardonner ? » Elle ne répondit que par ses sanglots
; et saisissant une petite fille qui était immobile au pied
du lit , tenant un flacon , elle la met entre les bras du
colonel . - « Dieu ! quel est cet enfant ? dit-il . C'est le
>> vôtre ! » et elle cherchait à les entourer tous deux de
ses bras , pendant qu'elle les baignait de ses larmes .
« Ecoutez-moi , Lucy , reprit le colonel d'une voix affaiblie ;
>> les momens sont chers. Je vous ai trahie pour une femme
>> qui a fait mon malheur ; elle n'est plus. Sa mort , et
>> celle de mon frère me laissent libre et riche. Ce jour ,
>> je le sens , sera le dernier de ma vie, Que je la quitte
>> avec le titre de votre époux ! »
-
Lucy songea aussitôt au bon Nicholson. La voiture lui
fut envoyée , il arriva ; il bénit l'union que la mort allait
rompre. Sir James eut encore assez de force pour dicter
au digne vieillard ses dernières dispositions. Il laissait toute
sa fortune à sa fille , un douaire considérable à Lucy. Ces
devoirs remplis , ses yeux s'animèrent d'une joie pure : il
expira.
Lucy fit sur ce corps inanimé le serment de ne contracter
jamais d'autres liens , et de consacrer sa vie à l'éducation
des jeunes personnes de son sexe. Ses richesses , ses
talens , tous les instans de son existence furent employés à
ces nobles , mais pénibles soins . Ses élèves , écartées de toutes
les frivolités qui détournent de la vertu si elles ne conduisent
pas au vice , sortaient de ses mains formées à tous les
devoirs d'épouse et de mère. Lorsque l'une d'elles quittait
sa maison , pour retourner dans sa famille , lady Westbury ,
en l'embrassant , disait tout bas : « Puissent mes leçons pré-
>> server ta jeunesse des maux dont fut accablée la jeunesse
>> de Lucy Dolmers , et mes peines seront trop récom-
>> pensées ! » L. DE SEVELINGES .
( EXTRAITS . )
OEUVRES POÉTIQUES DE BOILEAU DESPRÉAUX ;
avec des notes de PONCE DENYS ECOUCHARD LE
BRUN , membre de l'Institut national , Classe de la
littérature française ; de plusieurs Académies de
France et étrangères , et de la Légion d'Honneur.
MARS 1808. 597
و
AParis , chez François Buisson , libraire , rue Gilles-
Coeur , nº 10. Un vol . in- 8 ° avec un beau portrait
de M. Le Brun. Prix , 7 fr . , et 8 fr. 50 c. frane
de port ; et sans le portrait , 5 fr. , et 6 fr. 50 c.
LE poëte Le Brun avait l'excellente habitude de lire
la plume ou le crayon à la main , et de consigner ,
à la marge des volumes , ses remarques et ses impressions.
C'est ce qu'atteste un grand nombre de livres
ainsi annotés , qui ont été vendus après sa mort , et
que des curieux se sont empressés d'acquérir. Ce qu'il
lisait le plus , c'étaient les poëtes ; et parmi les poëtes ,
Boileau , Racine , Malherbe et Rousseau : ces deux derniers
, en leur qualité de lyriques , avaient des droits
particuliers aux méditations de celui qu'on avait surnommé
Pindare. On n'apprendra peut-être pas sans
étonnement que ce poëte , en qui l'audace de l'expression
allait souvent jusqu'à la témérité , jugeait les
vers de nos classiques avec une sévérité qui tenait souvent
du rigorisme. Vivement épris de leurs beautés ,
il n'était pas moins blessé de leurs fautes , et , tout
en défendant avec une extrême chaleur les priviléges
de la poësie , il soutenait avec un zèle presque aussi
ardent les droits de la raison , du goût et de la grammaire.
L'homme est ainsi fait : la justesse est naturelle à
son esprit , comme la justice à son coeur ; il en applique
très-bien les principes à tout ce que font les
autres ; mais l'intérêt ou la vanité les lui font perdre
de vue quand il s'agit de ses propres actions , de ses
propres ouvrages .
S'il était permis de se livrer à ses conjectures , au
sujet du Boileau que l'on vient de publier , on croirait
n'y voir autre chose , que l'exemplaire de M. Le Brun ,
chargé des notes marginales qu'il y avait mises à différens
tems , soit pour remarquer un beau tour poëtique , une
expression vive , hardie ou pittoresque ; soit pour relever
une locution vicieuse , un terme impropre , un
pléonasme , une équivoque ou une cacophonie ; et dans
cette supposition on aurait seulement à examiner si
ces diverses observations sont justes et fines , sans faire
une fort grande attention à la manière dont elles sont
598 MERCURE DE FRANCE ,
exprimées. Dans un travail de cette nature , une phrase
familière ou même incorrecte , une simple exclamation
sur des choses dont tout le monde sent la beauté ,
ne pourraient être reprochées à l'écrivain , qui n'aurait
songé qu'à soulager son admiration , sans penser
qu'un jour le public dût être mis dans la confidence
de cette espèce de soliloque ; et s'il arrivait que le
public , pour qui ces notes n'auraient point été faites,
ne les jugeât pas dignes de lui , on ne pourrait s'en
prendre qu'aux indiscrets éditeurs qui , sous le prétexte
fort suspect d'ajouter à la gloire d'un homme célèbre ,
n'auraient réellement fait que la compromettre pour
gagner un peu d'argent.
Mais il n'y a point ici de supposition à faire , et c'est
sous un autre point de vue que doit être examiné l'ouvrage
dont nous rendons compte. On nous assure que
M. Le Brun , « ne voulant pas ravir au public , une
>> partie essentielle de son travail ( ses notes sur Boi-
>>>leau et J. B. Rousseau ) , appela l'amitié à son secours,
>> et trouva dans M. du Puy-des- Islets , dont il affec-
>> tionnait la personne et estimait le talent , tout le
>> zèle que demandait son entreprise ; que quatre mois
>> et demi furent employés au développement, de ces
> mêmes notes , esquissées depuis si long-tems ; qu'il
>> s'enfermait avec M. des Islets pour n'être point dis-
>> trait , et qu'il n'admettait mème que rarement , dans
>> son cabinet , les hommes les plus dignes de son in-
>> timité , et dont la discrétion lui était connue. De
>> quelque manière , disait- il , qu'on traite mes notes sur
>> Boileau , on y verra du moins un monument de mon
>> admiration profonde pour ce grand poëte , et de ma
>>> haine imperturbable pour les Cotins. » On ajoute que
>> M. des Islets écrivait scrupuleusement sous sa dictée ,
>> ne changeant rien à son idée ni à son expression ,
>> et laissant glisser quelquefois la négligence pour sau-
>> ver l'originalité. » Enfin, ces notes sont publiées suivant
le voeu et d'après le consentement formel de M.
Le Brun, consigné dans un écrit de sa main. On ne
peut pas voir une affaire plus en règle : l'éditeur est
à couvert ; je souhaite que le libraire le soit bientôt
aussi à sa manière. Quoi qu'il arrive ,M. Le Brun de
MARS 1808. 599
meure seul responsable de ce qui peut y avoir de repréhensible
ou d'insuffisant, soit pour le fonds, soit pour
Ja forme , dans ses notes sur Boileau. On pourrait s'étonner
de ce que M. Le Brun a consenti à la publication
de ces notes , lui que le soin de sa réputation et
la crainte des jugemens publics, portés à l'excès , ont
empêché , jusqu'à sa mort , de publier ses véritables.
oeuvres , c'est - à - dire ses odes , ses élégies et ses épigrammes
; de ce qu'ayant toute sa vie redouté de faire
imprimer son recueil de poësies attendu , demandé
depuis si long-tems, et dont chaque pièce en particulier
avait déjà subi l'épreuve de la publicité , il n'a pas
craint de laisser mettre au jour avant tout une espèce
de commentaire sur les poësies d'un autre , travail où
l'on est loin d'apercevoir le soin extrême qu'il mettait
à ses vers , et dont en tout cas il ne peut guère lui
revenir d'autre gloire , comme il le dit lui- même ,
que celle d'avoir admiré profondément Boileau , et haï
imperturbablement les Cotins. On croirait même voir
dansla phrase qui lui est attribuée , une sorte de frayeur
sur l'accueil que doivent recevoir ses notes , et presque
le regret d'avoir consenti à ce qu'elles fussent publiées .
Mais pourquoi y a-t-il consenti? Pourquoi la même
crainte qui l'emportait sur toute autre considération
relativement à ses poësies , a-t-elle été impuissante ,
lorsqu'il s'est agi de ses notes? En vérité, la conduite
des hommeset en particulier celle des hommes de talent
offre de bien singulières contrariétés ; elles deviennent
plus bizarres et plus inexplicables encore , lorsque l'âge,
diminuant les forces de leur esprit , les a rendus plus
dépendans de leurs propres faible ses et des passions
intéressées de leurs entours.
Les notes de M. Le Brun sur Boileau , sont annoncées
comme le résultat de ses observations pendant soixante
ans, comme l'ouvrage qu'il a peut-etre le plus réfléchi ,
comme un ouvrage au développement duquel il a consacré
, vers la fin de sa vie , quatre mois et demi de
travail constant et de solitude absolue. Cette annonce ,
en style de prospectus , n'est nullement proportionnée
à l'objet ; elle en donne me idée exagérée et même
fausse qui , au lieu de contribuer au succès , y muiña
600 MERCURE DE FRANCE ,
inévitablement. Les notes ne portent point le carac
tère d'une longue réflexion ; elles offrent au contraire
partout celui d'une impression vive et soudaine : loin
qu'elles soient développées avec soin , elles sont courtes ,
rapides , écrites d'un style précipité et incorrect. Les
beautés de Boileau y sont généralement bien senties ,
et ses défauts bien aperçus ; mais rien n'est analysé ,
rien n'est approfondi : toutes les observations portent
sur le choix et l'emploi des mots , rarement sur le
fond de la pensée , jamais sur l'ensemble d'un ouvrage.
On nous peint , dans la préface , M. Le Brun presque
privé de la vue , analysant , la loupe en main, les écrits
de nos grands poëtes , et économisant sa lecture de
peur de trop précipiter ses jouissances. Je conclus de
cette peinture qui paraît fidelle , que M. Le Brun , déroulant
petit à petit les vers d'un poëte , s'attachait
particulièrement à l'expression poëtique et au mécanisme
de la versification , choses pour lesquelles il
avait un goût et un talent très-décidés , et que trop
occupé de cette étude microscopique , il n'examinait
pas un ouvrage d'assez haut pour en embrasser le plan
tout entier , en voir à la fois toutes les parties , et juger
și elles étaient bien d'accord entre elles et se rappor
taient bien à l'ensemble . Il était fort le maître assurément
d'apprécier ainsi , pour son usage , les vers
de Boileau ; inais il est douteux que le public , même
lettré, prenne un grand intérêt à des remarques qui n'ont
guère pour objet que la facture des vers , et où les seuls
versificateurs de profession trouveront véritablement
à profiter. Encore une fois , si le contraire ne nous était
dit expressément par l'éditeur, ce travail , sur Boileau ,
destiné par M. Le Brun lui-même à devenir public , ne
nous paraîtrait que le simple relevé des notes au crayon
mises par lui sur son exemplaire , à mesure qu'il y
découvrait quelque beauté ou quelque tache nouvelle.
Il est fâcheux que ce ne soit pas là la vérité. L'ouvrage
nous semblerait d'autant meilleur , qu'on aurait
voulu nous y faire trouver moins d'importance.
On pourrait faire beaucoup de notes sur les notes
de M. Le Brun; l'homme de lettres , dont il a appelé
l'amitié à son secours , a poussé trop lain le respect
MARS 1808, 601
pour son illustre ami , en ne changeant rien à ce qu'il
écrivait sous sa dictée , ou du moins en ne lui faisant
pas apercevoir quelques-unes des assez nombreuses bévues
qui lui échappaient en dictant. Je veux bien qu'il
ait sauvé l'originalité ; mais il a quelquefois laissé glis
ser plus que la négligence.
M. Le Brun attribue à Horace le fameux hémistiche
de Juvénal : facit indignatio versum. En commentant
les vers de Boileau , sur les pâles adulateurs de Tibère ,
il substitue au nom de ce monstre , celui du bon et
vertueux Trajan, Il prétend qu'on ne dit pas trop bien
que la pluiefait couler les melons : on le dit très-bien ,
et le dictionnaire de l'Académie consacre cette locution
; mais ces erreurs et dix autres pareilles que je
pourrais relever , sont simplement d'inadvertance et
de précipitation. Ce qui est bien autrement étonnant ,
c'est de voir l'audacieux Le Brun hésiter d'approuver
ou mème condamner , comme téméraires et hasardées
, des expressions qui sont timides en comparaison
de la plus sage des siennes .
Ce n'est pas que mon coeur , vainement suspendu ,
Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû.
« On ne dit pas un coeur suspendu , comme on dit
» un esprit suspendu. » Eh ! pourquoi ne le dirait-on
pas ? Le coeur ne peut-il pas être en suspens aussi bien
que l'esprit ?
Ses yeux , d'un tel discours faiblement éblouis ,
Bientôt dans ce tableau reconnaîtraient Louis .
<<C'est- il bien français? on n'est point , il me semble ,
» ébloui de ce qu'on ne voit pas. » Il faut en convenir ,
il n'était pas possible de motiver plus faussement une
plus fausse remarque ; on peut dire , on dit chaque
jour un discours qui a de l'éclat , un discours éclatant ,
enfin un discours éblouissant ; chaque jouron emprunte
des mots à un ordre de sensations , pour les appliquer
à un autre ; on transporte aux objets qui agissent sur
l'ouïe , des expressions primitivement affectées aux objets
qui frappent la vue, et réciproquement. Il est bien
inconcevable que ce soit un poëte, que ce soit le poëte
Le Bran qui se montre à ce point timoré et scrupuleux.
602 MERCURE DE FRANCE ,
:
Iin'en a point reçu l'exemple desprosateurs eux-mêmes,
pour lesquels , en toute occasion et toujours sans motif,
il témoigne un dédain très-peu philosophique. S'il remarque
, dans Boileau , une expression audacieusement
poëtique , il ne manque pas de s'écrier : la prose n'au
rait pas dit cela , et en ceci il a raison , puisque les
denx langages ont , à certains égards , leurs lois particulières
et distinctes ; mais il a tort sans doute , lorsqu'à
propos de ces mêmes traits , il s'écrie : voilà ce
qu'un prosateur blámerait ou ne sentirait pas. Boileau
D'est-il que pour les poëtes ; et ceux qui ne font pas
de vers , sont-ils condamnés à ne pas sentir les siens?
Cela sent fort la ridicule vanité d'un métromane , à
moins que ce ne soit l'amer ressentiment d'un poëte
dont quelques prosateurs ont osé ne pas trouver les
vers bons. L'homine perce partout d'une manière très
amusante dans les notes de M. Le Brun. Boileau dit
dans l'Art poëtique :
Malherbe d'un héros peut vanter les exploits :
>> Peut vanter ! s'écrie M. Le Brun. Un poëte lyrique
-> chante et ne vante pas » .
Plus loin , Boileau qui vient de parler de l'élégie, dit :
L'Ode , avec plus d'éclat , et non moins d'énergie , etc.
L'annotateur s'indigne et dit à son tour : » non moins
» d'énergie ne signifie rien du tout. Le poëte abaisse les
>> ailes de l'ode , au lieu de les élever » . Il va plus loin ,
il corrige ce vers qui le choque si fort , et propose
de lire :
L'Ode , avec plus d'éclat , de flamine et d'énergie .
Quoi que j'aie dit et qu'on puisse dire encore sur les
notes de M. Le Brun, elles n'en sont pas moins l'ouvrage
d'un homme extraordinairement sensible aux charmes
de la poësie , et profondément initié dans les secrets de
la versification. Elles font apercevoir dans les vers de
Boileau des combinaisons , des alliances de mots , des
artifices de style , des coupes de vers et des onomatopées
, dont l'heureuse nouveauté , l'adresse ingénieuse
et l'effet piquant pourraient échapper aux lecteurs d'un
goût moins délicat , moins exercé ou moins attentif. Le
MARS 1808. 603
nouveau Boileau doitdonc être pour eux une source de
nouvelles jouissances . En général, les nombreux admirateurs
de ce grand poëte feront bien de se procurer
une édition où le texte imprimé purement, est accom+
pagné de notes courtes et peu nombreuses qui ne gros
sissent point trop le volume, n'interrompent pas trop
souvent la lecture , et d'où il y a presque toujours au
surplus quelque instruction ou quelque plaisir à tirer.
En tête du livre est placé un fort beau portrait deM.
Le Bran dont la ressemblance , attestée par tous ceux
qui ont vu ce grand poëte , pourra consoler tous les
autres de ne l'avoir pas vu . AUGER.
ÉLISABETH LANGE , ou le jouet des événemens , par
M. L****. A Paris, chez Joseph Chaumerot , libraire ,
palais du Tribunat , galerie de bois , нº. 188.- 1808.
Ce roman , très-agréable à lire , mérite d'être dis
tingué de la foule de ceux dont on nous inonde tous
les jours. Le récit des événemens qui s'y passent n'est
point coupé par ces incidens extraordinaires , qui s'emparent
de l'attention du lecteur et la détournent de
P'action principale. Point de ces malheurs inattendus
qui froissent le coeur et ne font pas verser une larme :
point de ces forfaits qui passent les bornes de la perversité
humaine , et que les romanciers à la mode font
commettre à leurs héros, plus pour nous faire admirer
leur génie , que pour nous inspirer de l'horreur. Les
orages du coeur sont , dans ce roman , la cause des
tempêtes qui bouleversent le sort des personnages ; et
s'ils ne font pas toujours ce qu'ils devraient faire , au
moins ils disent toujours ce qu'ils doivent dire ; cé
qui prouve que l'auteur connaît parfaitement la logique
des passions .
Elisabeth Lange , héroïne de ce roman, fille d'un
des plus riches armateurs du port de Bayonne , originaire
d'Espagne , se trouve réduite à la dernière misère ,
à peine âgée de seize ans , par la mort de son père qui
venait d'essayer plusieurs revers , et qui était à là
veille de faire banqueroute. Cependant , en prenant le
parti d'abandonner tous ses biens aux créanciers , elle
í
604 MERCURE DE FRANCE ,
se trouve en état de faire honneur aux arrangemens
du défunt ; et son travail , ainsi que celui de son frère ,
qui a obtenu une place , suffit pour sa subsistance et
son entretien. Mais ce jeune homme est tué en duel ,
et la pauvre Elisabeth Lange est réduite à servir
pour vivre. Une lingère , nommée Mignard , la place
chez madame de Karnoët , femme de qualité , qui la
prend pour demoiselle de compagnie , et ressent bientôt
pour elle la plus vive amitié. Cette dame avant de
mourir, lui en donne une preuve éclatante , en lui
léguant une rente de quinze cents franos , et en la
recommandant à la comtesse d'Ivry sa fille. Une des
clauses du testament est que , si la comtesse d'Ivry ne
veut pas garder avec elle Elisabeth Lange , on payera
à cette jeune personne trente mille livres , principal
de la rente. La comtesse d'Ivry qui est un peu hautaine
et capricieuse , quoique bonne dans le fond,
n'accueille pas d'abord très-favorablement la protégée
de sa mère ; mais séduite par l'exquise beauté , les
talens et les vertus de notre héroïne , elle en devient
encore plus folle que madame de Karnoët , et après
en avoir fait sa femme de chambre et ensuite sa demoiselle
de compagnie , elle finit par la traiter en tout
comme sa propre fille, Sur ces entrefaites un vicomte
de Surville , capitaine de vaisseau , ancien amant de
la comtesse d'Ivry , mais qui n'ayant pu parvenir à
l'épouser , est resté son ami , voit chez elle la jeune
Lange , en devient amoureux ; mais n'osant lui déclarer
ses sentimens , et pressé par son devoir de s'embarquer
de nouveau , il veut au moins se donner la satisfaction
de réparer les torts de la fortune envers la personne
qu'il aime : mais comme il craint de blesser sa délicatesse,
il feint qu'il a connu aux Antilles un négociant qui
lui a déclaré être débiteur envers M. Lange d'une somme
d'environ dix-huit cent mille livr.; il se fait autoriser
par Elisabeth Lange à en poursuivre le remboursement
; ce qu'il exécute quelque tems après et parvient
, par des placemens avantageux , à lui procurer
un revenu annuel de quatre-vingt-dix-mille francs.
Avant que cette affaire soit terminée , et tandis qu'Elisabeth
Lange n'est encore qu'orpheline et pauvre , le fils de
MARS 1808. 605
la comtesse d'Ivry , le marquis de Latour , âgé de quinze
ans , dans une fête que donne sa mère , passe la nuit dans
la chambre de notre héroïne , parce que tous les autres
appartemens de la maison étaient occupés par les per
sonnes qu'avait invitées sa mère , et parce qu'à son âge
onle croit sans conséquence. Le marquis réveillé par
la chaleur de la nuit , aperçoit , à la faible lumière
de la lune , Elisabeth Lange dans le désordre d'un
sommeil doucement agité. Enivré de ses charmes , il
vole dans ses bras et devient heureux , même avant
qu'elle ne se réveille. Le marquis , que les pleurs de
sa belle victime rappellent aux remords , parvient à
se faire pardonner sa faute qui heureusement n'a point
de suite désagréables pour Elisabeth Lange , et jure à
sa maîtresse qu'il n'aura jamais d'autre épouse qu'elle :
mais ce jeune homme naturellement inquiet et soupçonneux
, se persuade que sa maîtresse ne répond à
son amour , que parce que l'injure qu'il lui a faite ,
ne lui laisse pas d'autre parti à prendre. Tous les efforts
qu'elle fait pour le désabuser de cette erreur ne servent
de rien ; et cette idée empoisonne les doux momens
qu'ils passent ensemble. Cependant le jeune
marquis , sans être instruit de la grande fortune d'Elisabeth
Lange ( car elle lui en a fait un secret ) ,
s'enflamme à un tel point pour elle , qu'il confie son
amour à son père et à sa mère, et les prie de faire
auprès de sa maîtresse les démarches nécessaires pour
qu'il obtienne sa main. Le comte et la comtesse , aussi
transportés que lui des charmes et des qualités d'Elisabeth
Lange , et instruits dailleurs de l'heureuse révolution
arrivée dans sa fortune , pressent la conclusion
de ce mariage qui a lieu bientôt après. Cet hymen
est couronné par la naissance d'un fils et d'une fille.
Le marquis de la Tour fait son chemin dans la carrière
des honneurs militaires. Ses services sont récompensés
par le grade de maréchal de camp , quoique sa grande
jeunesse ne dût pas lui en donner même l'espérance .
Mais cette maudite persuasion où il est , qu'il n'est
aimé de sa femme que parce qu'il a été téméraire et
heureux, avant qu'il n'en eût le droit, lui fait éprouver
le malheur même au sein des plus aimables jouissances.
606 MERCURE DE FRANCE,
Il se refroidit pour sa femme , devient sombre ét
mélancolique ; enfin il la quitte , sans lui dire adien,
pour aller servir dans son grade à l'armée dú maréchal
de Broglio; et il est tué à la bataille de Berghen , avant
que sa malheureuse épouse ait eu la possibilité de détruire
la funeste erreur qui a fait le tourment de ses
jours. Les chagrins qu'Elisabeth Lange a ressentis
pendant sa courte union avec le marquis , lui font se
promettre à elle-même de ne jamais se remarier; mais
le vicomte de Surville qui vient d'être nommé chef
d'escadre , et qui apprend que notre héroïne est veuve ,
espère qu'il pourra obtenir sa main; mais elle résisté
à toutes ses sollicitations, et même aux instances que
lui font le comte et la comtesse d'Ivry en faveur du
vicomte. C'est alors qu'elle apprend que tous les biens
qu'elle possède ne sont point une partie de l'héritage
de son père , mais le frait de la générosité de monsieur
de Surville. Elle veut tout lui rendre , mais le viconite,
que les refus constans d'Elisabeth Lange ont réduit à
Fextrémité , la conjune de tout garder , si elle veut le
rendre à la vie. Vaincue par tant de grandeur d'âme ,
elle venonée au projet d'un éternel veuvage ,et consent
à épouser le vicomte. Mais cet amant généreux et
délicat ne peut vaincre les progrès de son mal , qu'une
joie imprévue et trop grande augmente encore. If
meurt et laisse Elisabeth Lange héritière de tous les
biens qu'il avait acquis dans ses courses sur mer. Cette
jenne veuve en est inconsolable ; elle consacre les loisirs
que hui donne la douleur à écrire l'histoire de sa vie
pour l'instruction de sa fille.
1 On voit que l'action de ce roman n'est pas fort
compliquée ; mais elle est attachante. Le style én est
simple , naturel et même élégant . C'est une idée trèsmorale
que d'avoir donné pour source des chagrins
dont Elisabeth Lange et son mari sont victimes , la
faute que ce dernier a commise lorsqu'il a abusé du
sommeil de cette jeune personne pour se rendre heureux.
Mais il est bon de faire observer ici que cet
événement, dont nous avons déja parlé, est le résultat
d'une intrigue de la comtesse d'Ivry mère du marquis;
et c'est là lagrande faute de l'auteur. Il nous peint cette
1
MARS 1808. 607
!
comtesse , fille de la vertueuse et bienfaisante madame
de Karnoët , comme une femme un peu vaine , un
peu capricieuse , mais cependant bonne , généreuse ,
serviable. Eh bien ! cette femme , bome et généreuse ,
sans respect pour la vertu d'une pauvre orpheline ,
belle et aimable , que sa mère lui a presque léguée en
mourant , imagine , pour soustraire son fils aux attachemens
dangereux que les syrènes de la capitale peuvent
lui faire contracter , de le rendre sensible aux
charmes d'Elisabeth Lange ( dont elle ne redoute rien ,
parce que sa protégée est alors sans fortune ) , et même
de l'en faire jouir : et c'est elle qui , de sang froid,
arrange tous les incidens qui sont cause qu'Elisabeth
Lange couche sur un sopha dans la chambre où le
marquis occupe un lit , et qui , sous prétexte de l'extrême
jeunesse du marquis qu'elle dit être sans conséquence
, combat et parvient à vaincre les scrupules
de la jeune personne qui ne voulait pas habiter avec
lui la même chambre ! elle fait mieux; elle confie par
lettre toute cette intrigue à son mari qui est ambassadeur
en Portugal ! et celui-ci, que l'on nous peint
aussi comme un homme vertueux , ne fait pas de reproches
à sa femme de cette étrange conduite ! Mais
voici le comble. Elle imagine , après avoir , pour ainsi
dire , livré Elisabeth Lange à son fils , de la faire épouser
au vicomte de Surville, son ancien amant , avec
lequel elle n'avait pu se marier elle-même ; mais qui
est resté son ami ! et si ce mariage: n'a pas lieu , ce
n'est pas sa faute ! certes , nous doutons que la trop
fameuse madame de Merteuil du roman des liaisons
dangereuses se fût conduite autrement. Cette faute est
majeure, et forme une disparate choquante dans le
roman dont presque tous les personnages sont vertueux,
et, si lon en excepte cette comtesse, ne font que des
actions conformes à leurs principes. Cependant comme
cette faute ne tient pas au plan général, l'auteur très
estimable de ce roman peut la faire disparaître. Il est
même indispensable qu'il la corrige, s'il veut que les
détails de son ouvrage aient autant de moralité que
lefond.
M.
608 MERCURE DE FRANCE ,
VARIÉTÉS .
Aux Rédacteurs du Mercure.
Ce n'est pas pour me plaindre, mes chers anciens et
collaborateurs , que je vous adresse ma réclamation ; c'est
pour me féliciter. Dans votre N° du 5 mars , vous avez inséré
un dizain de M. de Millevoye, imité de Bion. Le hasard ,
sans doute , nous a fait rencontrer mot à mot dans l'imitation
de cette idylle : c'est donc ma petite vanité qui me
force de rappeler que dans un recueil de poësies galantes
et gracieuses imitées d'Anacréon , Bion , Moschus , Catulle
et Horace dont un procès plus que bizarre empêche la
publicité , mais dont il s'est pourtant échappé dans le monde
quelques vingtaines d'exemplaires , j'ai risqué cette chanson :
Un jeune enfant dans un bocage
Prenait aux piéges des oiseaux.
Il en voit un qui plus volage
Parut braver tous ses réseaux .
Il a recours pour le surprendre
Amille ruses tour-a-tour ,
Mais trop fin pour se laisser prendre
Ce bel oiseau c'était l'amour.
Plein de dépit l'enfant s'adresse
Ason vieux pâtre qui l'instruit.
Apprends-moi donc quelque finesse
Pour saisir l'oiseau qui me fuit.
Ah ! dit en souriant son maître ,
Jeune enfant ! tu veux ton malheur.
Fuis ce vautour , bientôt peut - être
L'oiseaufondra sur l'oiseleur.
Il serait difficile je crois de trouver une rencontre d'expressions
plus positive ; et ceux qui connaissent l'idylle de
Bion concevront encore mieux pourquoi je suis flatté d'avoir
*cette conformité avec M. de Millevoye qui n'a pas besoin
de mon modique avoir pour grossir son trésor. Mais an
moment où l'on annonce plusieurs traductions nouvelles
d'Anacréon , je ne suis pas faché de prendre date et de rappeler
que l'impression de mon recueil les a précédées de
quelques années.
Agréez mes salutations. DE LA CHABEAUSSIERE.
Note des Rédacteurs . Nous avons comparé les deux imitations
et notre conscience littéraire nous force de convenir
que la ressemblance n'est pas'si frappante que le réclamant
se l'imagine. Quelques mots , qui devaient nécessairement se
retrouver
MARS 1808.
DE LA
retrouver puisqu'il fallait exprimer le même fond didées
ne sont point un plagiat- Nous croyons par exemple quer
rime de volage et bocage est à-peu-près àtout le monte Let
le mot pour encore plus. Quant au dernier vers nous
trouvons que le rapprochemeut des deux mots oiseau et of
leur inspirés par le sujet. Voici le vers de M. Millevoye :
Et c'est l'oiseau qui prendra l'oiseleur.
Cela dit plus que :
L'oiseau fondra sur l'oiseleur .
Pour rassurer entiérement M. de la Chabeaussière , nous
croyons devoir lui apprendre que M. Millevoye avait déjà
publié dans un recueil de l'an IX et dans un volume de ses
premières poësies , imprimées au commencement de l'an X ,
une autre imitation du même morceau où se retrouvent
tous les mots que M. de la Chabeaussière revendique. Quoique
M. Millevoye ait refait depuis , d'une manière beaucoup
plus agréable , cette production de sa première jeunesse,
nous allons la citer comme pièce du procès :
Unjeune oiseleur sous l'ombrage
Prenait de timides oiseaux :
Il en vit un dans un bocage
Et rassembla tous ses gluaux.
Fier d'une rencontre si belle ,
L'enfant admirait tour- à-tour
Sa grosseur , sa beauté , son aîle ....
Et cet oiseau , c'était l'Amour.
Il le poursuit , mais il s'échappe ;
L'enfant use en vain de détour :
Si l'Amour souvent nous attrape
Nous n'attrapons jamais l'Amour.
Le jeune oiseleur , plein de rage ,
Jette loinde lui ses gluaux .
Au vieux berger du voisinage
Il s'en va raconter ses maux .
Il lui montre l'oiseau volage.
Le vieillard lui dit : « Pauvre enfant !
» Laisse l'oiseau dans le bocage ;
>> Il est beau , mais il est méchant.
>> Oh ! que de tourmens il t'apprête !
» Il fuit , il t'évite à présent ,
»Et viendra fondre sur ta tête
»Quand tu ne seras plus enfant. »
M. Millevoye n'a donc pris qu'à lui-même , et non pas à
M. de laChabeaussière, les hémistiches il en vit un et c'était
l'amour; voire même la rime de bocage et de volage. En
conséquence , nous le tenons absous et pleinement justifié
du reproche de plagiat .
Qq
610 MERCURE DE FRANCE,
NOUVELLES POLITIQUES .
(INTÉRIEUR. )
NAPOLÉON , etc. Vu la loi du 10 mai 1806 , portant création d'un
corps enseignant ; notre conseil d'Etat entendu , nous avons décrété et
décrétons ce qui suit :
Titre Ir. - Organisation générale de l'Université.
Art. 1er. L'enseignement public , dans tout l'Empire , est confié exclusivement
à l'université.
2. Aucune école , aucun établissement quelconque d'instruction ne
peut être formé hors de l'université impériale , et sans l'autorisation de
son chef.
3. Nul ne peut ouvrir d'école , ni enseigner publiquement , sans être
membre de l'université impériale , et gradué par l'une de ses facultés .
Néanmoins l'instruction dans les séminaires dépend des archevêques et
évêques , chacun dans son diocèse. Ils en nomment et révoquent les
directeurs et professeurs . Ils sont seulement tenus de se conformer aux
réglemens pour les séminaires , par nous approuvés .
4. L'université impériale sera composée d'autant d'académies qu'il y
ade cours d'appel .
5. Les écoles appartenant à chaque académie seront placées dans
l'ordre suivant : 1º. Les facultés , pour les sciences approfondies , et la
collation des grades ; 2º. les lycées , pour les langues anciennes , l'histoire
, la rhétorique , la logique et les élémens des sciences mathématiques
et physiques ; 3°. les colléges ( écoles secondaires communales ),
pour les élémens des langues anciennes et les premiers principes de l'histoire
et des sciences ; 4º. les institutions , écoles tenues par des instituteurs
particuliers , où l'enseignement se rapproche de celui des colléges ;
5º. les pensions , pensionnats , appartenant à des maîtres particuliers ,
et consacrés à des études moins fortes que celles des institutions ; 6º . les
petites écoles , écoles primaires , où l'on apprend à lire , à écrire , et les
premières notions du calcul.
Titre II . De la composition des Facultés.
6. Il y auradans l'université impériale cinq ordres de facultés , savoir :
1º. Des facultés de théologie ; 2º . des facultés de droit ; 3°. des facultés
de médecine ; 4º. des facultés des sciences mathématiques et physiques ;
5°. des facultés des lettres .
7. L'évêque ou l'archevêque du chef-lieu de l'académie présentera au
grand-maître , les docteurs en théologie , parmi lesquels les professeurs
seront nommés . Chaque présentation sera de trois sujets au moins , entre
lesquels sera établi le concours sur lequel il sera prononcé par les membres
de la faculté de théologie. Le grand-maître nommera , pour la première
fois , les doyens et professeurs entre les docteurs présentés par l'archevêque
ou l'évêque , ainsi qu'il est dit ci-dessus . Les doyens et professeurs
des autres facultés seront nommés , pour la première fois , par le
grand-maître. Après la première formation , les places de professeurs va
cantes dans ces facu'tés , seront données au concours .
8. Il y aura autant de facultés de théologie que d'églises métropolitaines.
Il y en aura une à Strasbourg et une à Genève , pour la religion
réformée. Chaque faculté de théologie sera composée de trois professeurs
au moins ; le nombre pourra en être augmenté , si celui des élèves paraît
l'exiger.
9. De ces trois professeurs , l'un enseignera l'histoire ecclésiastique ,
l'autre le dogme , et le troisième la morale évangélique ..
MARS 1808. 611
10. My aura à la tête de chaque faculté de théologie un doyen qui
sera choisi parmi les professeurs.
11. Les écoles actuelles de droit formeront douze facultés du même
nom , appartenant aux académies dans les arrondissemens desquelles elles
sont situées .Elles resteront organisées comme elles le sont par la loi du
22 ventose an XII , et le décret impérial du 4e jour complémentaire de
la même année .
12. Les cinq écoles actuelles de médecine formeront cinq facultés du
même nom , appartenant aux académies dans lesquelles elles sont placées .
Elles conserveront l'organisation déterminée par la loi du 19ventose anXI.
13. Il sera établi auprès de chaque lycée chef-lieu d'une académie, une
facultédes sciences . Le premier professeur de mathématiques du lycée en
fera nécessairement partie. Il sera ajouté trois professeurs , l'un de mathématiques
, l'autre d'histoire naturelle , et le troisième de physique et de
chimie. Le proviseur et le censeur y seront adjoints. L'un des professeurs
sera doven.
14. A Paris , la faculté des sciences sera formée de la réunion dedeux
professeurs du collège de France, de deux du muséum d'histoire naturelle
, de deux de l'école polytechnique , et de deux professeurs de mathématiques
des lycées . Un de ces professeurs sera nommé doyen. Le lieu
où elle siégera , ainsi que celui de la faculté des lettres , sera déterminé
par le chefde l'université. 4
15. Il y aura auprès de chaque lycée chef-lieu d'une académie , une
faculté des lettres : elle sera composée du professeur de belles-lettres du
lycée et de deux autres professeurs . Le proviseur et le censeur pourront
leur être adjoints . Le doyen sera choisi parmi les trois premiers membres
. A Paris , la faculté des lettres sera formée de trois professeurs du
collège de France et de trois professeurs de belles -lettres des lycées . Le
lieu où elle siégera , ainsi que celui où se tiendront les actes de la faculté
des sciences de Paris , sera déterminé par le chef de l'université.
4
Titre III .- Des grades des Facultés , et des moyens de
les obtenir.
S. Ier.-Des grades en général...
16. Les grades dans chaque faculté seront au nombre de trois; savoir ,
lebaccalauréat , la licence , le doctorat .
17. Les grades seront conférés par les facultés , à la suite d'examens et
d'actes publics .
18. Les grades ne donneront pas le titre de membre de l'université ;
mais ils seront nécessaires pour l'obtenir.
§. II.- Des grades de la Faculté des lettres.
19. Pour être admis à subir l'examen du baccalauréat dans la faculté
des lettres , il faudra , 1 ° . être âgé au moins de 16 ans; 2º. répondre
sur tout ce qu'on enseigne dans les hautes classes des lycées .
20. Pour subir l'examen de la licence dans la même faculté , il faudra,
1º. produire ses lettres de bachelier, obtenues depuis unan ; 2º. composer
en latin et en français sur un sujet et dans un tems donnés .
21. Le doctorat , dans la faculté des lettres , ne pourra être obtenu
qu'en présentant son titre de licencié , et en soutenantdeux thèses , l'une
sur la rhétorique et la logique , l'autre sur la littérature ancienne :
la première devra être écrite et soutenue en latin.
$. III . - Des grades de la Faculté des sciences mathématiques
et physiques .
22. On ne sera reçu bachelier dans la faculté des sciences , qu'après
avoir obtenu le même grade dans celle des lettres , et qu'en répon
1
Qq2
612 MERCURE DE FRANCE,
A
dant sur l'arithmétique , la géométrie , la trigonométrie rectiligne ,
l'algèbre et son application à la géométrie.
23. Pour être reçu licencié dans la faculté des sciences, on répondra
sur la statique et sur le calcul différentiel et intégral.
24. Pour être reçu docteur dans cette faculté , on soutiendra deux
thèses , soit sur la mécanique et l'astronomie , soit sur la physique et
lachimie , soit sur les trois parties de l'histoire naturelle , suivant celle
des sciences à l'enseignement de la
delaquelle on déclarera se destiner.
§. IV. -Des grades des Facultés de Médecine et de Droit.
25. Les grades des facultés de médecine et de droit continueront à
être conférés d'après les lois et réglemens établis pour ces écoles .
26. Acompter du 1 octobre 1815, on ne pourra être admis au baccalauréat
dans les facultés de droit et de médecine sans avoir au moins
le grade da bachelier dans celle des lettres .
S. V.-Des grades de la Faculté de Théologie.
27. Pour être admis à subir l'examen du baccalauréat en théologie ,
il faudra , 1º. être âgé de vingt ans ; 2°. être bachelier dans la faculté
-des lettres ; 3°. avoir fait un cours de trois ans dans une des facultés de
théologie. On n'obtiendra les lettres de bachelier qu'après avoir soutenu
une thèse publique.
28. Pour subir l'examen de la licence en théologie, il faudra produire
ses lettres de bachelier obtenues depuis un an au moins. On ne
sera reçu licencié dans cette faculté qu'après avoir soutenu deux thèses
publiques , dont l'une sera nécessairement en latin. Pour être reçu docteur
en théologie , on soutiendra une dernière thèse générale.
Titre IV. -De l'ordre qui sera établi entre les membres de
l'Université ; des rangs et des titres attachés aux fonctions .
S. Ier. Des rangs parmi les fonctionnaires .
29. Les fonctionnaires de l'université impériale prendront rang entre
eux dans l'ordre suivant : fer rang. Le grand-maître ; 2º le chancelier ;
3º le trésorier ; 4 les conseillers à vie ; 5º les conseillers ordinaires ; 6º Ies
inspecteurs de l'université ; 7º les recteurs des académies ; 8º les inspec
teurs des académies ; 9º les doyens des facultés ; 10º les professeurs des
facultés ; 11º les proviseurs des lycées ; 12º les censeurs des lycées; 13º les
professeurs des lycées ; 14º les principaux (des colléges) ; 15º les agrégés ;
16º les régens des colléges ; 17ºlleess chefs d'institution; 18º les maîtres
de pension ; 19º les maîtres d'étude.
30. Après la première formationde l'université impériale , l'ordre des
rangs sera suivi dans la nomination des fonctionnaires , et nul ne pourra
être appelé à une place qu'après avoir passé par les places inférieures .
Les emplois formeront aussi une carrière qui présentera au savoir et à la
bonne conduite , l'espérance d'aspirer aux premiers rangs de l'université
impériale.
31. Pour remplir les diverses fonctions énumérées ci-dessus , il faudra
avoir obtenu dans les différentes facultés , des grades correspondans à
la nature et à l'importance de ces fonctions ; 1°. Les emplois des maîtres
d'étude et de pension ne pourront être occupés que par des individus
qui auront obtenu le grade de bachelier dans la faculté des lettres; 2°. il
faudra être bachelier dans les deuxfacultés des lettres et des sciences pour
devenir chef d'institution ; 3°. les principaux et les régens des colléges ,
les agrégés et professeurs des sixième et cinquième , des quatrième et
troisième classes des lycées , devront avoir le grade de bachelier dans les
facultés des lettres ou des sciences, suivant qu'ils enseigneront les langues
ou les mathématiques; 4°. les agrégés et professeurs des 2º et de 1re classes,
dans les lycées , devront être licenciés dans les facultés relatives à
MARS 1808 . 613
leurs classes ; 5º. les agrégés et professeurs de belles-lettres et de mathématiques
transcendantes dans les lycées , devront être docteurs dans
les facultés des lettres ou des sciences ; 6º . les censeurs seront licenciés
dans ces deux facultés ; 7°. les proviseurs , au grade de docteur dans
les lettres , joindront celui de bachelier dans les sciences ; 8°. les professeurs
des facultés et les doyens devront être docteurs dans leurs facultés
respectives .,
S. II.- Des titres attachés aux fonctions .
32. Il est créé parmi les gradués fonctionnaires de l'universite , des
titres honorifiques destinés à distinguer les fonctions éminentes , et à
récompenser les services rendus à l'enseignement. Ces titres seront au
nombre de trois ; savoir : 1º . Les titulaires , 2º. les officiers de l'université;
3º. les officiers des académies.
33. A ces titres seront attachées , 1 °. des pensions qui seront données
par le grand-maître ; 2°. une décoration qui consistera dans une double
palme brodée sur la partie gauché de la poitrine. La décoration sera
brodée en or pour les titulaires , en argent pour les officiers de l'université,
et en soie bleue et blanche pour les officiers des académies.
:34. Seront titulaires de l'université impériale, dans l'ordre suivant :
1°. Le grand-maître de l'université ; 2º. le chancelier idem ; 3°. le
trésorier , idem ; 4º, les conseillers à vie , idem. "ג
35. Seront , de droit , officiers de l'université , les conseillers ordinaires
de l'université ; les inspecteurs de l'université , les recteurs , les
inspecteurs des académies , les doyens et professeurs des facultés. Le
titre d'officier de l'université pourra aussi être accordé par le grandmaître
, aux proviseurs , censeurs , et aux professeurs des deux premières
classes des lycées , les plus recommandables par leurs talens
et par leurs services .
36. Seront , de droit , officiers des académies , les proviseurs , censeurs
et professeurs des deux premières classes des lycées , et les principaux
des colléges . Le titre d'officier des académies pourra aussi être
accordé , par le grand-maître , aux autres professeurs des lycées , ainsi
qu'aux régens des colléges et aux chefs d'institution , dans les cas où
ces divers fonctionnaires auraient mérité cette distinction par des services
éminens .
37. Les professeurs et agrégés des lycées , les régens des colléges et
les chefs d'institution qui n'auraient pas les titres précédens , porteront ,
ainsi que les maîtres de pension et les maîtres d'étude , le seul titre
de membre de l'uuiversité.
Titre V. - Des bases de l'enseignement dans les écoles de
l'Université.
38. Toutes les écoles de l'université impériale prendront pour base
de leur enseignement : 1º . Les préceptes de la religion catholique; 2°. la
fidélité à l'Empereur , à la monarchie impériale , dépositaire du bonheur
des peuples , et à la dynastie napoléonienne , conservatrice de
l'unité de la France et de toutes les idées libérales proclamées par les
constitutions; 3°. l'obéissance aux statuts du corps enseignant , qui
• ont pour objet l'uniformité de l'instruction, et qui tendent à former
pour l'Etat des citoyens attachés à leur religion , à leur prince , à
leur patrie et à leur famille ; 4º. tous les professeurs de théologie seronttenus
de se conformer aux dispositions de l'édit de 1682 , concernant
les quatre propositions contenues en la déclaration du clergé
France , de ladite année.
614 MERCURE DE FRANCE ,
Titre VI. Des obligations que contractent les membres
de l' Université.
39. Aux termes de l'art. 2 de la loi du 10 mai 1806 , les membres
de l'université impériale , lors de leur installation , contracteront par
serment les obligations civiles , spéciales et temporaires qui doivent les
lier au corps enseignant.
40. Ils s'engageront à l'exacte observation des statuts et réglemens de
l'université .
41. Ils promettront obéissance au grand-maître dans tout ce qu'il leur
commarnidera pour notre service et pour le bien de l'enseignement ..
42. Ils s'engageront à ne quitter le corps enseignant et leurs fonctions,
qu'après en avoir obtenu l'agrément du grand-maître , dans les formes
qui vont être prescrites .
:
43. Le grand- maître pourra dégager un membre de l'université de ses
obligations , et lui permettre de quitter le corps : en cas de refus du
grand-maître , et de persistance de la part d'un membre de l'université
dans lavésolution de quitter le corps , le grand-maître sera tenú de lui
délivrer une lettre d'exeat après trois demandes consécutives , réitérées
de deux mois en deux mois ..
:44. Celui qui aura quitté le corps enseignant sans avoir rempli ces
formalités , sera rayé du tableau de l'université , et encourra la peine
attachée à cette radiation .
45. Les membres de l'universiténe pourront accepter aucune fonction
publique ou particulière et salariée , sans la permission authentique du
grand-maître..
46. Les membres de l'université seront tenus d'instruire le grandmaître
et ses officiers de tout ce qui viendrait à leur connaissance de
contraire à la doctrine et aux principes du corps enseignant , dans les
établissemens d'instruction publique .
47. Les peines de discipline qu'entraînerait la violation des devoirs et
des obligations, seront , 1 °. Les arvets. 2°. La réprimande en présence
d'un conseil académique. 3º. La censure en présence du conseil de
Vuniversité . 4°. La mutation pour un emploi inférieur. 5º. La suspen
sionde fonctions pour un tems déterminé , avec ou sans privation totale
ou partielledu traitement. 6°. La réforme ou la retraite donnée avant le
tems de l'éméritat , avec un traitement moindre que la pension des
émérites . 7°. Enfin , la radiation du tableau de l'université.
48. Tout individu qui aura encourula radiation , sera incapable d'être
employé dans aucune administration publique.
49. Les rapports entre les peines et les contraventions aux devoirs ,
ainsi que la gradation de ces peines d'après les différens emplois , seront
établis par des statuts .
Titre VII . - Des fonctions et attributions du grand-maître
de l'Université.
50. L'université impériale sera régie et gouvernée par le grand-maître ,
qui sera nommé et révocable par nous.
51. Le grand-maître aura la nomination aux places administratives
et aux chaires des colléges et des lycées ; il nommera également les offieiers
des académies et ceux de l'université , et il fera toutes les promotions
dans le corps enseignant .
52. Il instituera les sujets qui auront obtenu les chaires des facultés ,
d'après des concours dont le mode sera déterminé par le conseil de
Puniversité.
55. Il nommera et placera dans les lycées , les élèves qui auront concouru
pour obtenir des bourses entières ou partielles .
MARS 1808. 615
54. Il accordera la permission d'enseigner ou d'ouvrir des maisons.
d'instruction aux gradués de l'université qui la lui demanderont , et qui
auront rempli les conditions exigées par les réglemens pour obtenir cette
permission .
55. Le grand-maître nous sera présenté par notre ministre de l'intérieur
, pour nous soumettre chaque année , 1º . le tableau des établissemens
d'instruction , et spécialement des pensions , institutions , colléges
et lycées ; 2°. celui des officiers des académies et des officiers de l'université
, 3º . le tableau de l'avancement des membres du corps enseignant
qui l'auront mérité par leurs services . Il fera publier ces tableaux à
l'ouverture de l'année scholaire .
56. Il pourra faire passer d'une académie dans une autre , les régens
et principaux des colléges entretenus par les communes , ainsi que les
fonctionnaires et professeurs des lycées , en prenant l'avis de trois membres
du conseil .
57. Il aura le droit d'infliger les arrêts , la réprimande , la censure , la
mutation et la suspension des fonctions ( art. 47 ) aux membres de l'université
qui auront manqué assez gravement à leurs devoirs pour encourir
ces peines .
58. D'après les examens , et sur les rapports favorables des facultés,.
visés par les recteurs , le grand-maître ratifiera les réceptions . Dans le
cas où il croira devoir refuser cette ratification , il en sera référé à notie
ministre de l'intérieur , qui nous en fera son rapport , pour être pris par
nous , en notre conseil d'Etat , le parti qui sera jugé convenable. Lorsqu'il
le jugera utile au maintien de la discipline , le grand-maître pourra
faire recommencer les examens pour l'obtention des grades .
59. Les grades , les titres , les fonctions , les chaires , et en général tous
les emplois de l'université impériale , seront conférés aux membres de ce
corps par des diplômes donnés par le grand-maître , et portant le sceau
de l'université .
60. Il donnera aux différentes écoles les réglemens de discipline qui
seront discutés par le conseil de l'université.
61. Il convoquera et présidera ce conseil ; et il en nommera les membres
, ainsi que ceux des conseils académiques , comme il sera dit aux
titres suivans .
62. Il se fera rendre compte de l'état des recettes et des dépenses des
établissemens d'instruction , et il le fera présenter au conseil de l'université
par le trésorier.
63. Il aura droit de faire afficher et publier les actes de son autorité ,
et ceux du conseil de l'université ; ces actes devront être munis du sceau
de l'université , représentant un aigle portant une palme , suivant le
modèle annexé au présent décret.
Titre VIII. Des fonctions et attributions du chancelier
et du trésorier de l'Université.
64. Il y aura immédiatement après le grand-maître , deux titulaires de
l'université impériale ; l'un aura le titre de chancelier , et l'autre celui
de trésorier.
65. Le chancelier et le trésorier seront nommés et révocables par nous .
66. En l'absence du grand-maître , ils présideront le conseil suivant
l'ordre de leur rang.
67. Le chancelier sera chargé du dépôt et de la garde des archives et
du sceau de l'université ; il signera tous les actes émanés du grandmaître
et du conseil de l'université ; it signera également les diplômes
donnés pour toutes les fonctions. Il présentera au grand-maître les titu
laires , les officiers de l'université et des académies , ainsi que les fonetionnaires
qui devront prêter le serment. Il surveillera la rédaction dr
616 MERCURE DE FRANCE , MARS 1808.
T
grand registre annuel des membres de l'université , dont il sera parlé au
titredesDispositions générales .
68. Le trésorier sera spécialement chargé des recettes et des dépenses
de l'université ; il veillera à ce que les droits perçus dans tout l'Empire,
au profit de l'université , soient versés fidélement dans son trésor'; il
ordonnancera les traitemens et pensions des fonctionnaires de l'université.
Il surveillera la comptabilité des lycées , des colleges et de tous les
établissemens des académies ; il en fera son rapport au grand-maître et
au conseil de l'université .
Titre IX. - Du conseil de l'Université.
S. Ir.-De la formation du Conseil.
69. Le conseil de l'université sera composé de trente membres .
70. Dix de ces membres , dont six choisis parmi les inspecteurs , et
quatre parmi les recteurs , seront conseillers à vie ou conseillers titulaires
de l'université . Ils seront brevetés par nous . Les conseillers ordinaires,
au nombre de vingt, seront pris parmi les inspecteurs , les
doyens et professeurs des facultés , et les proviseurs des lycées ,
71. Tous les ans , le grand-maître fera la liste des vingt conseillers
'ordinaires qui doivent compléter le conseil pendant l'année .
72. Pour être conseiller à vie , il faudra avoir au moins dix ans d'ancienneté
dans le corps de l'université , avoir été cinq ans recteur ou
inspecteur , et avoir siégé en cette qualité au conseil.
73. Un secrétaire-général , choisi parmi les conseillers ordinaires , et
nommé par le grand- maître , rédigera les procès-verbaux des séances da
conseil.
74. Le conseil de l'université s'assemblera au moins deux fois par
semaine ,et plus souvent , si le grand-maître le trouve nécessaire .
75. Le conseil sera partagé pour le travail en cinq sections : La première
s'occupera de l'état et du perfectionnement des études ; la seconde
, de l'administration et de la police des écoles ; la troisième , de
leur comptabilité ; la quatrième , du contentieux ; et la cinquiènie , des
affaires du sceau de l'université. Chaque section examinera les affaires
qui lui seront renvoyées par le grand-maître , et en fera le rapport au
conseil qui en délibérera.
§. II. - Des attributions du Conseil.
76. Le grand- rmaître proposera à la discussion du conseil tous les
projets de réglemens et de statuts , qui pourront être faits pour les écoles
dedivers degrés .
77. Toutes les questions relatives à la police , à la comptabilité et à
l'administration générale des facultés , des lycées et des colléges , seront
jugées par le conseil , qui arrêtera les budjets de ces écoles , sous le rapport
du trésorier de l'université.
rieurs .
78. Il jugera les plaintes des supérieurs et les réclamations des infé-
79. Il pourra seul infliger aux membres de l'université les peines de la
réforme et de la radiation ( art . 47 ) , d'après l'instruction et l'examen
des délits qui emporteront la condamnation à ces peines.
80. Les conseil admettra on rejettera les ouvrages qui auront été qu
devront être mis entre les mains des élèves , ou placés dans les bibliothèques
des lycées et dés colléges : il examinera les ouvrages nouveaux
qui seront proposés pour l'enseignement des mêmes écoles ,
81. Il entendra le rapport des inspecteurs , au retour de leur mission .
82. Les affaires contentieuses relatives à l'administration générale des
académies et de leurs écoles , et celles qui concerneront les membres de
l'université en particulier par rapport à leurs fonctions , seront portées au
MARS 1808. 617
conseil de l'université. Ses décisions prises à la majorité absolue des
voix, et après une discussion approfondie, seront exécutées par le grandmaître.
Néanmoins il pourra y avoir recours à notre conseil d'Etat contre
lesdécisions , sur le rapport de notre ministre de l'intérieur.
83. D'après la proposition du grand-maître , et sur la présentation
de notre ministre de l'intérieur , une commission du conseil de l'université
pourraêtre admise à notre conseil d'Etat pour solliciter la réforme
des réglemens et les décisions interprétatives de la loi.
84. Les procès-verbaux des séances du conseilde l'université seront
envoyés , chaque mois, à notre ministre de l'intérieur ; les membres du
conseil pourront faire insérer dans ces procès-verbaux les motifs de
leurs opinions, lorsqu'elles diffèreront de l'avis adopté par le conseil..
Titre X.-Des conseils Académiques .
85. Il sere établi au chef-lien de chaque académie un conseil composé
de dix membres , désignés par le grand-maître parmi les fonctionnaires et
officiers de l'académie .
86. Les conseils académiques seront présidés par les recteurs ; ils s'assembleront
au moins deux fois par mois , et plus souvent si les recteurs
le jugent convenable. Les inspecteurs des études y assisteront , lorsqu'ils
se trouveront dans les chefs -lieux des académies.
87. Il scra traité dans les conseils académiques , 1º . de l'état des écoles
de leurs arrondissemens respectifs ; 2°. des abus qui pourraient s'intrcduire
dans leur discipline , leur administration économique , ou dans leur
enseignement, etdes moyens d'y remédier ; 3°. des affaires contentieuses
relatives à leurs écoles en général , ou aux membres de l'université résidant
dans leurs arrondissemens ; 4º. des délits qui auraient pu être
commis par ces membres ; 5º. de l'examen des comptes des lycées et
des colléges situés dans leurs arrondissemens .
88. Les procès-verbaux et rapports de ces conseils seront envoyés , par
les recteurs , au grand-maître , et communiqués par lui au conseil de
l'université , qui en délibérera , soit pour remédier aux abus dénoncés ,
soit pour juger des délits et contraventions d'après l'instruction écrite ,
comme il est dit à l'article 79. Les recteurs pourront joindre leurs avis
particuliers aux procès-verbaux des conseils académiques .
89. A Paris,le conseil de l'université remplira les fonctions du conseil
académique.
Titre XI . -Des Inspecteurs de l'Université , et des Inspecteurs
des Académies.
go. Les inspecteurs-généraux de l'université seront nommés par le
grand-maître , et pris parmi les officiers de l'université ; leur nombre sera
de vingt au moins , et ne pourra excéder trente.
91. Ils seront partagés en cinq ordres , comme les facultés: ils n'appartiendront
à aucune académie en particulier ; ils les visiteront alternativement
et sur l'ordre du grand- maître , pour reconnaître l'état des études
etde la discipline dans les facultés, les lycées et les colléges , pour s'assurer
de l'exactitude et des talens des professeurs , des régens et des
maîtres d'étude , pour examiner les élèves , enfin pour en surveiller
-l'administration et la comptabilité.
92. Le grand-maître aura le droit d'envoyer dans les académies, et pour
des inspections extraordinaires , des membres du conseil , autres que les
inspecteurs de l'université , lorsqu'il y aura lieu d'examiner et d'instruire
quelqu'affaireimportante
93. Il yaura,dans chaque académie , un ou deux inspecteurs particuliers
qui seront chargés , par ordre du recteur , de la visite et de l'inspection
des écoles de leurs arrondissemens , spécialement des colléges , des
618 MERCURE DE FRANCE ,
institutions , des pensions et des écoles primaires. Ils seront nommés par
legrand-maître sur la présentation des recteurs .
Titre XII . - Des Recteurs des Académies .
94. Chaque académie sera gouvernée par un recteur , sous les ordres
immédiats du grand-maître ,qui le nommera pour cinq ans , et le choisira
parmi les officiers des académies .
9055. Les recteurs pourront être renommés autant de fois que le grandmaître
le jugera utile : ils résideront dans les chefs -lieux des académies.
96. Ils assisteront aux examens et réceptions des facultés . Ils viseront
et délivreront les diplômes des gradués , qui seront de suite envoyés à la
ratification du grand.maître .
97. Ils se feront rendre compte par les doyens des facultés , les proviseursdes
lycées et les principaux des colléges , de l'état de ces établissemens
; et ils én dirigeront l'administration , sur-tout sous le rapport de la
sévérité dans la discipline , et de l'économie dans les dépenses.
98. Ils feront inspecter et surveiller , par les inspecteurs particuliers des
académies , les écoles et sur-tout les colléges , les institutions et les pensions
, et ils feront eux-mêmes des visites le plus souvent qu'ils leur sera
possible..
99. Il sera tenu , dans chaque école , par l'ordre des recteurs , un registre
annuel sur lequel chaque administrateur, professeur, agrégé, régent
etmaître d'étude inscrira lui-même , et par colonnes , ses nom ,prénom
âge, lieu de naissance , ainsi que les places qu'il a occupées , les emplois
qu'il a remplis dans les écoles . Les chefs des écoles enverront un double
de ces registres aux recteurs de leurs académies , qui les feront parvenir
au chancelier de l'université . Le chancelier fera dresser , avec ces listes
académiques , un registre général pour chaque année, lequel sera déposé
aux archives de l'université .
Titre XIII. - Des réglemens à donner aux Lycées , auxх
Colléges , aux Institutions , aux Pensions et aux Ecoles
primaires .
100. Le grand-maître ſera revoir, discuter et arrêter au conseil de l'université
les réglemens existans aujourd'hui pour les lycées et les colléges .
Les changemens ou modifications qui pourront y être faits , devront s'accorder
avec les dispositions suivantes :
101. A l'avenir , et après l'organisation complète de l'université , les
proviseurs et censeurs des lycées , les principaux et régens des colléges ,
ainsi que les maîtres d'étude de ces écoles, seront astreints aux célibat et
àlaviecommune. Les professeurs des lycées pourront être mariés , et dans
ce cas ils logeront hors du lycée. Les professeurs célibataires pourronty
loger et profiter de la vie commune . Aucun professeur de lycée ne pourra
ouvrir depensionnat, ni faire de classes publiques hors du lycée ; chacun
d'eux pourra néanmoins prendre chez lui un ou deux élèves qui suivront
les classes du lycée .
102. Aucune femme ne pourra être logée ni reçue dans l'intérieur des
lycées et des colléges .
103. Les chefsd'institution et les maîtres de pension ne pourront exercer
sans avoir reçu du grand-maître de l'université , un brevet portant pouvoir
de tenir leur établissement . Ce brevet sera de dix années , et pourra
être renouvelé. Ils se conformeront les uns et les autres aux réglemens
que le grand-maître leur adressera après les avoir fait délibérer et arrêtér
en conseil de l'université .
104. Il ne sera vien impriméet publié pour annoncerles études, la discipline,
les conditions des pensions , ni sur les exercices des élèves dans les
écoles , sans que les divers prospectus et programmes aient été soumis aux
MARS 1808. 619
recteurs etauconseildes académies , et sans en avoir obtenu l'approbation .
105. Sur la proposition des recteurs , l'avis des inspecteurs , et d'après
une informationnffaaiittee ppaarr les conseils desacadémics, legrand-maître, après
avoir consulté le conseil de l'université , pourra faire fermer les institutions
et pensions où il aura été reconnu des abus graves et des principes
contraires à ceux que professe l'université.
106. Le grand-maître fera discuter par le conseil de l'université , la
question relative aux degrés d'instruction qui devront être attribués à
chaque genre d'école , afin que l'enseignement soit distribué le plus uniformément
possible dans toutes les parties de l'Empire , et pour qu'il
s'établisse une émulation utile aux bonnes études .
107. Il sera pris par l'université des mesures pour que l'art d'enseigner
à lire , à écrire , et les premières notions du calcul dans les écoles primaires
, ne soit exercé désormais que par des maîtres assez éclairés pour
communiquer facilement et sûrement ces premières connaissances nécessaires
à tous les hommes .
108. Acet effet , il sera établi auprès de chaque académie , et dans l'intérieur
des colléges ou des lycées, une ou plusieurs classes normales, destinées
à former des maîtres pour les écoles primaires . On y exposera les
méthodes les plus propres àperfectionner l'art de montrer à lire , à écrire
et à chiffrer .
109. Les frères des écoles chrétiennes seront brévetés et encouragés par
legrand-maître , qui visera leurs statuts intérieurs , les admettra au serment
, leur prescrira un habit particulier , et fera surveiller leurs écoles.
Les supérieurs de ces congrégations pourront être membres de l'université.
Titre X. - Du mode de renouvellement des fonctionnaires
et professeurs de l'Université.
S. Ir.-Des aspirans et de l'Ecole normale.
110. Il sera établi à Paris un pensionnat normal destiné à recevoir
jusqu'à trois cents jeunes gens qui y seront formés à l'art d'enseigner les
lettres et les sciences .
111. Les inspecteurs choisiront , chaque année , dans les lycées,d'après
des examens et des concours , un nombre déterminé d'élèves , âgés de dixsept
ans au moins , parmi ceux dont les progrès et la bonne conduite
auront été les plus constans , et qui annonceront le plus d'aptitude à
l'administration ou à l'enseignement.
112. Les élèves qui se présenteront à ce concours , devront être autorisés
par leur père ou par leur tuteur , à suivre la carrière de l'université.
Ils ne pourront être reçus au pensionnat normal , qu'en s'engageant à
rester dix années au moins dans le corps enseignant.
113. Ces aspirans suivront les leçons du collège de France , de l'école
polytechnique ou du muséum d'histoire naturelle, suivant qu'ils se destineront
à enseigner les lettres ou les divers genres de sciences.
114. Les aspirans , outre ces leçons , auront , dans leur pensionnat , des
répétiteurs choisis parmi les plus anciens et les plus habiles de leurs condisciples
, soit pour revoir les objets qui leur seront enseignés dans les
écoles spéciales ci-dessus désignées , soit pour s'exercer aux expériences
de physime et de chimie , et pour se former à l'art d'enseigner.
115. Les aspirans ne pourront pas rester plus de deux ans au pensionnat
normal . Ils y seront entretenus aux frais de l'université , et astreints à
une vie commune , d'après un réglement que le grand-maître fera discuter
au conseil de l'université.
116. Le pensionnat normal sera sous la surveillance immédiate d'un
des quatre recteurs conseillers à vie , qui y résidera , et aura sous lui
an directeur des études .
620 MERCURE DE FRANCE ,
117. Le nombre des aspirans à recevoir chaque année dans les lycées ,
età envoyer au pensionnat normal de Paris, sera réglé par le grandmaître
, d'après l'état et le besoin des colléges et des lycées.
118. Les aspirans , dans le cours de leurs deux années d'études au pensionnat
normal ou à leur terme , devront prendre leurs grades à Paris
dans la faculté des lettres ou dans celle des sciences. Ils seront de suite
appelés par le grand-maître pour remplir des places dans les académies .
S. II.-Des Agrégés .
119. Les maîtres d'étude des lycées , et les régens des colléges , seront
admis à concourir entr'eux pour obtenir l'agrégation au professorat
des lycées .
120. Le mode d'examen néessaire pour le concours des agrégés , sera
déterminé par le conseil de l'université .
121. Il sera reçu successivement un nombre d'agrégés suffisant pour
remplacer les professeurs des lycées : ce nombre ne pourra excéder le
tiers de celui des professeurs .
122. Les agrégés auront un traitement annuel de 400 fr. , qu'ils toucheront
jusqu'à ce qu'ils soient nommés à une chaire de lycée ; ils seront
répartis par le grand-maître dans les académies : ils remplaceront les
professeurs malades .
Titre XV. - De l'éméritat et des retraites .
123. Les fonctionnaires de l'université compris dans les quinze premiers
rangs à l'art. 29 , après un exercice de trente années sans interruption
, pourront être déclarés émérites , et obtenir une pension de retraite
qui sera déterminée , suivant les différentes fonctions, par le
conseil de l'université. Chaque année d'exercice au-dessus de trente ans ,
seracomptée aux émérites , et augmentera leur pension d'un vingtième.
124. Les pensions d'émérite ne pourront pas être cumulées avec les
traitemens attachés à une faction quelconque de l'université.
125. Il sera établi une maison de retraite où les émérites pourront être
reçus et entretenus aux frais de l'université .
126. Les fonctionnaires de l'université attaqués , pendant l'exercice de
Jeurs fonctions , d'une infirmité qui les empêcherait deles continuer , pourront
être reçus dans la maison de retraite avant l'époque de leur éméritat.
127. Les membres des anciennes corporations enseignantes , âgés de
plus de soixante ans , qui se trouveront dans le cas indiqué par les articles
précédens , pourront être admis dans la maison de retraite de l'université
, ou obtenir une pension d'après la décision du grand-maître ,
auquel ils adresseront leurs titres .
Titre XVI . - Du Costume.
128. Le costume commun de tous les membres de l'université sera
l'habit noir , avec une palme brodée en soie bleue sur la partie gauche
de la poitrine .
129. Les régens et professeurs feront leurs leçons en robe d'étamine
noire. Par-dessus la robe , et sur l'épaule gauche , sera placée la chausse ,
qui variera de couleur suivant les facultés , et de bordure seulement suivant
les grades .
150. Les professeurs de droit et de médecine conserveront leur costume
actuel.
Titre XVII . - Des revenus de l'Université impériale.
131. Les400,000 fr. de rentes inscrites sur le grand-livre , et appartenant
à l'instruction publique , formeront l'apanage de l'université impériale.
132. Toutes les rétributions payées pour collation des grades dans les
i
MARS 1808. 621
facultés de théologie , des lettres et des sciences , seront versées dans le
trésor de l'université .
133. Il sera fait, au profit du même trésor,un prélèvement d'un dixième
sur les droits perçus dans les écoles de droit et de médecine , pour les
examens et réceptions. Les neuf autres dixièmes continueront à être
appliqués aux dépenses de ces facultés.
+
134. Il seraprélevé , au profit de l'université , et dans toutes les écoles de
Empire, unvingtième sur la rétribution par chaque élève pour son insſtruction.
Ceprélèvement sera fait par le chefde chaque école , qui en comp.
tera, tous les trois mois au moins , au trésorier de l'université impériale.
135. Lorsque la rétribution payée pour l'instruction des élèves sera
confondue avec leurs pensions , les conseils académiques détermineront la
somme à prélever sur chaque pensionnaire , pour le trésor de l'université.
136. Il sera établi sur la proposition du conseil de l'université , et suivant
les formes adoptées pour les réglemens d'administration publique , un
droit du sceau pour tous les diplômes , brevets , permissions , etc., signé
par le grand-maître , et qui seront délivrés par la chancellerie de l'université.
Le produit de ce droit sera versé dans le trésor de l'université .
137. L'université est autorisée à recevoir les dotations et legs qui lui
seront faits , suivant les formes prescrites par les réglemens d'administration
publique.
Titre XVIII. -Des dépenses de l'Université impériale.
138. Les chancelier et trésorier aurontchacun un traitement de 15,000
fr. Le secrétaire du conseil , 10,000 fr. Les conseillers à vie , 10,000 fr .
Les conseillers ordinaires , 6,000 fr. Les inspecteurs et recteurs , 6,000 fr.
Les frais de tournée seront payés à part.
139. Il sera alloué , pour l'entretien annuel de chacune des facultés
des lettres et des sciences qui seront établies dans les académies , une
somme de 5,000 à 10,000 fr.
140. Il sera fait un fonds annuel de 300,000 fr. pour l'entretien de trois
cents élèves aspirans , et pour le traitement des professeurs , ainsi que
pour les autres dépenses de l'école normale.
141. La somme destinée à l'entretien de la maison de retraite et à
l'acquittement des pensions des éméréiritteess., est fixée , pour la première
année , à 100,000 fr. Pour chacune des années suivantes , ce fonds sera
réglé par le grand-maître , en conseil d'université .
142. Legrand-maître emploiera la and-maîtreempl portionqui pourra portion resterdesrevenus
de l'université impériale après l'acquittement des dépenses , 1º . en pensions
pour les membres de ce corps qui se seront le plus distingués par
leurs services et leur attachement à ses principes ; 2°. en placemens
avantageux pour augmenter la dotation de l'université.
Titre XIX. -Dispositions générales .
143. L'université impériale et son grand-maître , chargés exclusivement
par nous du soin de l'éducation et de l'instruction publique dans
tout l'Empire , tendront sans relâche à perfectionner l'enseignement dans
tous les genres , à favoriser la composition des ouvrages classiques ; ils
veilleront sur-tout à ce que l'enseignement des sciences soit toujours au
niveau des connaissances acquises , et à ce que l'esprit de systême ne
puisse jamais en arrêter les progrès .
144 et dernier. Nous nous réservons de reconnaître et de récompenserd'une
manière particulière les grands services qui pourront être
rendus par les membres de l'universitépour l'instruction de nos peuples ,
comme aussi de réformer, et cc par des décrets pris en notre conseil ,
toute décision, statut ou acte émané du conseil de l'université ou du
grand-maître ,toutes les fois que nous le jugerons utile aubiende l'Etat,
Signé NAPOLEON.
TABLE
Du premier Trimestre de l'année 1808 .
TOME TRENTE - UNIÈME.
POÉSIE.
ERS adressés à M. Delille , à l'époque du nouvel an; parM. Parseval
V
6
Grandmaison .
L'hiver; par M. de Saintange.
Page 3
49
Vers adressés , en italien et en français , à Mile Mars , actrice
• du Théâtre Français . 50
Le Tombeau du Coursier, chant imité de l'arabe; par M. Millevoye .
Le Mérite et l'Eloge , allégorie; par M. D. F. Lefilleul .
97
145
Le Troubadour,. Epoux et Père ; par M. Demore.
Inscriptionpour mettre aubasde la statue de S. M.; par M. Dergny.
L'Hermite , Fragment d'un poëme ; par M. Michaud.
146
Id.
193
Sur la Cigale , Ode 43 d'Anacréon ; par M. Millevoye. 196
Les Aîles d'Adonis , ou lés Dangers de l'Amour , Ode anacréon-
* tique imitée deM. Bernardin de Saint-Pierre ; parM. Murville. 243
Elégie; par Mme Victoire Babois .
Impromptu sur le tableau du Couronnement de l'Empereur , Ta-
* bleau de M. David ; par M. Maison-Neuve.
Vers pour le portrait de feu M. d'Ormesson ; par M. Panis .
Le Travail , Ode couronnée , le 20 Janvier dernier , à la Loge
289
290
291
1 des Neuf- Soeurs ; par M. Chazet . 337
Je ne sais quoi , Romance ; par M. Planard. 339
Aun ami sur le désir de paraître ; par M. S. R. Géraud.
Hymne des morts , traduit librement , de Saint Jean Damascène ,
385
vivant au VIIe siècle . 387
Mon dernier Amour , Elégie ; par M. Talairat. 433
L'Oiseleur , dixain imité de Bion ; par M. Millevoye.
Fragment d'un Poëme intitulé l'Enlèvement de Proserpine ; par
M. Michaud.
434
481
Plaisir et Bonheur , dixain ; par M. Millevoye. 1
483
Traduction de l'Ode d'Horace : Ulla sijuris ; par M. F. F. J.
Géraud. 529
La Jeune-Vieille; par Mme Beaufort d'Hautpoult. 530
Ode Bachique ; par M. Pelet , fils , 547
Enigmes. 5,51, 99, 197, 243, 291 , 340, 388, 434, 483, 550, 579
Logogriphes. 6,51, 99, 197, 243, 291, 341, 389, 434, 484, 531 , 580
Charades. 6,53, 100, 197, 244, 292, 341 , 390, 435, 484, 531, 581
LITTÉRATURE.- ( MELANGES et EXTRAITS ).
Théâtre d'Agriculture et Ménage des Champs, d'Olivier de Serres
L'Enéïde traduite en vers ; par M. Gaston:
Histoire d'Inès-de-Léon ; par Montjoie..
i
6
18
23
TABLE DES MATIERES. 623
Les perfidies à la mode ; par M. de T. 34
Les Amours , et autres poësies fugitives ; par P. Aubert.
Méditation sur le Tems; par M. Philippe Duclerc.
38
57
L'Art d'aimer d'Ovide , traduction en vers , de M. de Saintange .
Considérations sur la diminution progressive des Etats souverains en
Europe , extrait d'un ouvrage inédit ; par M. L. , membre de
l'Assemblée Constituante .
64
100
Description des maladies de la peau , observées à l'hôpital Saint-
Louis , etc.; par M. J. L. Alibert. 111
Dictionnaire grec et français ; par M. Quenon.
L'esprit de l'institut des des filles de Saint-Cyr ; par Mme de
Maintenon .
16
118
Mémoires du règne de Trajan , extrait de l'Histoire des Empereurs
; par Crevier . 221
Genlis .
Almanach des Muses pour l'année 1808.
Virgile en France ; par M. Leplat du Temple.
Le Siége de la Rochelle , ou Malheuret Conscience ; parM de
124
130
142
Réflexions historiques sur les obstacles qu'on a eu à surmonter
pour épurer la Langue française , et conseils puisés dans les
meilleures sources afin d'éviter sa corruption, 162
Application de la théorie de la Legislation pénale , ou Code de
la sureté publique et particulière ; par M. Bexon . 173
Gustave , ou P'Aniversaire de la naissance , nouvelle imitée de
P'allemand ; par M. L. de Sevelinges . 198
Voyage dans l'intérieur de la Louisiane et de la Floride occiden-
,
tale etc. , etc .; par M. C. C. Robin. 208
OEuvres complètes de Chamfort, seconde édition , augmentée de
son Discours sur l'influence du Génie des grands Ecrivains sur
P'esprit de leur siècle . 215
Le Jardin des Racines grecques , mises en vers français ; parM.
. J.-B. Gail. 221
Principes élémentaires de la Versification Latine et française , avec un
Appendice sur la Versification grecque ; par M. J. B. D. Aubert
Andet.
223
Nouvelle Théorie de la Vie ; par A. L. Guilloutet .
Caractère des Passions au Physique et au Moral ; par M. Vernier ,
226
sénateur .
228
Lettres inédites de mad. la marquise du Châtelet et de M. le comte
d'Argental . 244
Voyage dans le midi de la France ; par A. L. Millin .
Lettres sur la Silésie , écrites en 1800 et 1801 ; par J. Quincy
253
Adams . 259
Julie ou j'ai sauvé ma Rose ; par Mad . de C*** .
Le Petit Magasin des Dames , avec un Calendrier. Sixième année. 269
Nouveaux Elémens de Physiologie ; par M. Anthelme Richerand, 272
Sur les Anciens Orateurs français ; par M. Petitot .
266
292
Recueil de Poësies extraites des ouvrages d'Héléna Maria Williams ,
traduites de l'anglais par MM. de Boufflers et Esmenard.
305
L'Année Champêtre , poëme en quatre chants et en vers libres ; par
M. André Murville. 313
Voyage en Pologne et en Allemagne , fait par un Livonien , en 1793, 321
Essai sur Stace ; par M. Durau de la Malle . 342
Les Quatre Saisons du Parnasse ; par M. Fayolle . 352
Saint-Clair ou la Victime des Siences et des Arts, nouvelle ; par L
Mad. de Genlis . 357
BIBL. UNIV,
GENT
624 TABLE DES MATIÈRES.
Histoirede laGrèce, traduite de plusieurs Auteurs anglais , revue ,
corrigée et augmentée , par J.-J. Leulliette. 364
Delamanièred'étudier les Mathématiques , etc.; par M. P.-H. Suzanne.
374
LesMille et uneNuits, Contes arabes , traduits en français , par M.
Galland ,et continués par M. Caussin dePerceval 390
Essai poëtique sur la Theorie newtonienne , tiré de l'Atlantiade ,
poëme inédit de M. Nepomucène Lemercier. 404
Histoiredes Empereurs romains , jusqu'à Constance Chlore ; par
J.-B. Royou. 410
Voyagespittoresques de Constantinople , sur les dessins de M. Milling.
414
Annalesdes Voyageurs et de la Géographie ; par M. Malte-Brun. 418
L'Abeille française ; par Edmond Cordier. 424
RomansduNord, imités du Russe et du Danois ; par Henri Coeffier. 435
VoyagedePlatonen Italie ; par Vincent Cuoco, traduit parBarrère. 444
Supplément au Recueil des Lettres de Voltaire . 450
VoyagesdeDécouvertes aux Terres australes, exécutés par ordre de
S. M. l'Empereur ; rédigé par M. Perron. 461
Surquelques nouvelles Pièces de Théâtre ; par M. Esménard. 485
Le duc de Lauzun ; parMad. Wimpfen deSartory 492
Elégiesde Tibulle , traduites en vers; parM. C. L.Mollevaut. 497
Eloge de M. Lamoignon de Malesherbes ; par M. Pierre Chas.
-Réflexions morales sur les Délits publics et privés ; par M. de la
505
Croix.
517
Eugène de Rothelin; par l'Auteur d'Adèle de Senange. 532
Athénée des Dames .
537
Le Nouveau Parnasse chrétien , ou Choix de Poësies chrétiennes .
OOEuvres complètes de Jean Racine, avec des Commentaires de M.
deLaharpe.
543
552
Erreurd'unmoment, vertus de toute la vie , nouvelle par M. Sevelinges.
581
OEuvres poëtiques de Boileau. 596
Elisabeth Lange ; par M. L***. 603
VARIÉTÉS .
Pages41 ,88,et suiv. 135 etsuiv. 186, 232 , 277 , 330 , 380, 427,468,
520, 571 , 608.
NOUVELLES POLITIQUES.
Pages44, 93, 141 , 188 , 237 , 285, 331 , 382 , 429 , 471 , 524, 572 ,
610x
ANNONCES .
Pages 96, 144, 191 , 239 , 287, 335 , 384,480 , 527 , 576.
Finde la Table des Matières du premier Trimestre.
ERRATA DU N° PRÉCÉDENT.
Page 541, dernière ligne : de celui-ci ( du siècle de Louis XIV ) ;
Lisez: de celui- ci ( du biècle de Napoléon ) .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le